18 janvier 1796 au 25 septembre 1799. Bonaparte s’impose. Expédition d’Egypte. Humboldt. Washington. 23453
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Publié par (l.peltier) le 29 octobre 2008 En savoir plus

18 01 1796 

À bord de L’Émilie, Robert Surcouf, 23 ans, croisant dans le Golfe du Bengale, fait la rencontre de l’Indiaman, un vaisseau de 26 canons de la compagnie anglaise des Indes : il galvanise ses 19 va-nu-pieds, et après trois-quarts d’heure d’assauts furieux, à un contre dix, il prend le navire. En Angleterre, c’est la stupeur. Cinq autres prises garniront son tableau de chasse.

19 02 1796 

Les assignats n’ont cessé de perdre de la valeur : on brûle les planches qui ont servi à les imprimer. L’épitaphe fût joyeuse :

Je fus chère au bon citoyen
Les malveillants m’ont fait outrage
Ma vie a fait beaucoup de bien
Et ma mort en fait davantage.

03 1796  

L’arrestation et l’exécution des deux derniers chefs vendéens, Stofflet et Charrette, signent la fin de la guerre de Vendée.

La droite contre révolutionnaire a échoué ; elle n’est jamais venue défendre la Vendée. Elle a été incapable d’unifier la Contre Révolution, alors que la France y était favorable pour les deux tiers en 1795, ainsi que le montrent les élections des députés des assemblées directoriales.

Jean Clément Martin L’Histoire Juillet-Août 2006

Nous ferons de la France un cimetière plutôt que de ne pas la régénérer à notre façon. Carrier

Et Fouché, parlant des bretons : Il ne s’agit pas de faire le triage des bons et des méchants dans ce pays maudit, il n’y a et il ne peut y avoir que des coupables !

Bonaparte obtient à 28 ans le commandement de l’armée d’Italie, où il va se couvrir de gloire : Montenotte, Millesimo, Mondovi, Castiglione, Lodi, Arcole qui mènent au traité de Campo Formio, lequel apporte à la France les Pays Bas et le Milanais.

Le général Vendémiaire a lancé à ses soldats : Vous n’avez ni souliers, ni habits, ni chemises, presque pas de pain et nos magasins sont vides ; ceux de l’ennemi regorgent de tout, c’est à vous de les conquérir.

24 04 1796 

Carrù              Au Directoire

Vous ne vous faites pas une idée de la situation de l’armée, sans pain, sans discipline. Notre peu de charrois, de mauvais chevaux, des administrations avides nous mettent dans un dénuement absolu de tout. Ma vie est inconcevable ; j’arrive fatigué, il faut veiller toute la nuit pour administrer et me porter partout pour rétablir l’ordre. Le soldat sans pain se porte à des excès de fureur qui font rougir d’être homme. Je vais faire des exemples terribles. Je ramènerai l’ordre, ou je cesserai de commander à ces brigands.

J’ai 100 000 hommes contre moi, qui n’en ai que 34 000 d’infanterie et 3 500 de cavalerie.

Le citoyen Junot, mon aide de camp, vous présentera 21 drapeaux. L’armée d’Italie, en vous présentant ces drapeaux, garants de sa bravoure, me charge de vous assurer de son dévouement à la Constitution.

26 04 1796  

Cherasco

Soldats, vous avez en 15 jours remporté dix victoires, pris 21 drapeaux, 55 pièces de canon, plusieurs places fortes, conquis la partie la plus riche du Piémont ; vous avez fait 15 000 prisonniers, tué ou blessé près de 10 000 hommes.

Vous vous étiez jusqu’ici battus pour des rochers stériles. Dénués de tout, vous avez supplée à tout. Vous avez gagné des batailles sans canon, passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les phalanges républicaines, les soldats de la liberté étaient seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert.

Mais, soldats, vous n’avez rien fait, puisqu’il vous reste encore à faire. Ni Turin, ni Milan ne sont à vous. La patrie a droit d’attendre de vous de grandes choses ; justifierez-vous son attente ? Vous avez encore des combats à livrer, des villes à prendre, des rivières à passer. Tous brûlent de porter au loin la gloire du peuple français ; tous veulent dicter une paix glorieuse ; tous veulent, en rentrant dans leur villages, pouvoir dire avec fierté : J’étais de l’armée conquérante d’Italie !

Amis, je vous la promets, cette conquête ; mais il est une condition qu’il faut que vous juriez de remplir, c’est de respecter les peuples que vous délivrerez, c’est de réprimer les pillages horribles. Les pillards seront impitoyablement fusillés.

Peuples de l’Italie, l’armée française vient pour rompre vos chaînes ; venez en confiance au-devant d’elle.

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

Cette Vie de Napoléon par lui-même, une compilation d’André Malraux, va être très abondamment citée tout au long des vingt ans qui viennent : comment ignorer les écrits du principal acteur de la vie du monde d’alors ? D’autre part, il n’est pas inutile de préciser que ce livre n’est pas l’unique source d’information : s’il doit être pris en compte, ce serait une grave erreur de ne se fier qu’à lui. Il fournit certes toutes sortes d’informations de première main, mais il est par ailleurs stupéfiant de partialité : ainsi, on arrive à la campagne de France de 1814, lors de laquelle Napoléon vole évidemment de victoires en victoires pour réaliser subitement que l’ennemi est à Paris : mais comment donc a-t-il pu bien faire ? le livre que je lis a du avoir des pages arrachées… jamais son auteur ne me dit qu’il a connu quelques retentissantes défaites qui l’amènent à abdiquer. Bref, jamais ce que dit Napoléon ne rend compte globalement de ce qui s’est réellement passé. Et puis, comme tous les grands hommes, il a particulièrement conscience de la puissance du verbe, du poids des mots, et donc, il lui verse son tribut en faisant de l’intox, mentant tant et plus, en manipulant à tour de bras. N’importe quel randonneur ayant quelques années de pratique sait qu’on ne peut pas faire 100 km en 2 jours avec 20 kilos sur le dos : c’est pourtant bien ce qu’il prétend pour la campagne d’Italie : 20 lieues en deux jours à Bassano le 7 septembre 1796 – une lieue = 4.911 km -. Il ne faut pas ignorer ce qu’il dit mais ce serait une grave erreur que de s’en contenter et de tout prendre pour argent comptant.

Présentation de la famille de Napoléon Bonaparte, où l’ADN vient quelque peu brouiller certaines pistes en remettant sur le devant de la scène la chanson : ton père n’est pas ton père et ton père ne l’sait pas. Ainsi, en 2013, Jacques Macé, historien et le professeur Lucote ont analysé une mèche de cheveux et les pellicules de Napoléon III, prélevées lors de sa détention après la bataille de Sedan, d’où il ressort que s’il est bien le fils d’Hortense de Beauharnais, son père n’est pas Louis, mais un nobliau hollandais ou un berger basque :

  • Joseph 1768-1844, Rois de Naples de 1806 à 1808, Roi d’Espagne de 1808 à 1813, épouse Julie Clary, sœur de Désiré, épouse de Bernadotte. Franc-maçon, Grand Maître du Grand Orient de France en 1804, puis du Grand Orient d’Italie en 1806.
  • Napoléon 1769-1821
  • Lucien 1775-1840, prince de Canino. Il a joué un rôle important le 18 Brumaire.
  • Marie-Anna, dite Elisa 1777-1820, Princesse de Lucques et Piombino, Grande Duchesse de Toscane de 1809 à 1814
  • Louis 1778-1846, épouse Hortense de Beauharnais, fille de Joséphine et du général de Beauharnais. Trois enfants, dont au moins un – le futur Napoléon III, n’est pas de lui, car de père inconnu -. Roi de Hollande de 1806 à 1810. Napoléon le forcera à abdiquer. Louis lui-même, s’il était bien fils de Laetitia Bonaparte-Ramolino, ne l’était pas de Charles Bonaparte, le père étant le comte Marbeuf, alors gouverneur de la Corse.
  • Marie-Paulette, dite Pauline 1780-1825, épouse le général Leclerc en 1797, puis le prince Camillo Borghese en 1803.
  • Marie-Annonciade, dite Caroline 1782-1839, épouse Joachim Murat, grande duchesse de Berg et de Clèves, puis reine de Naples de 1808 à 1814
  • Jérôme 1784-1860, roi de Westphalie de 1807 à 1813, maréchal de France en 1850, président du Sénat en 1852. Épouse Elisabeth Patterson une Américaine : Napoléon exigera leur divorce. Son petit-fils Charles Jérôme Bonaparte sera ministre de la Justice des États-Unis d’Amérique, sous la présidence de Theodore Roosevelt et fondera le FBI : Federal Board of Investigation.

Correspondance entre le nom et la titulature des proches de Napoléon, maréchaux principalement. Utile pour la lecture, sur les vingt années suivantes, des nombreuses citations de Napoléon, qui n’indique le plus souvent que le titre :

  • Bernadotte, Prince de Pontecorvo
  • Berthier, Prince de Neufchâtel, prince de Wagram
  • Caulaincourt, Duc de Vicence
  • Davout, Duc d’Auerstedt, prince d’Eckmühl
  • Duroc, Duc de Frioul
  • Eugène de Beauharnais, fils du général et de Joséphine de Beauharnais
  • Lannes, Duc de Montebello
  • Macdonald, Duc de Tarente
  • Maret, Duc de Bassano
  • Marmont, Duc de Raguse (Dubrovnik)
  • Masséna, Duc de Rivoli, prince d’Essling
  • Mortier, Duc de Trévise
  • Murat, Roi de Naples, nommé parfois Joachim. (Commandant en chef en Espagne en 1808)
  • Ney, Duc d’Elchingen, prince de la Moskowa.
  • Soult, Duc de Dalmatie

6 05 1796    

Tortone. Au citoyen Letourneur, président du Directoire.

Dans les opérations militaires, je n’ai consulté que moi ; dans les opérations diplomatiques, j’ai consulté tout le monde, et nous avons été d’un même avis.

14 05 1796

Au Directoire

Hier, j’ai fait partir une division pour Milan. Beaulieu est à Mantoue. Je crois très impolitique de diviser en deux l’armée d’Italie ; il est également contraire aux intérêts de la République d’y mettre deux généraux différents. L’expédition sur Rome, Livourne, Naples est peu de chose. Il faut non seulement un seul général, mais encore que rien ne le gêne dans sa marche et dans ses opérations. J’ai fait la campagne sans consulter personne ; je n’eusse rien fait de bon s’il eut fallu me concilier avec la manière de voir d’un autre. J’ai remporté quelques avantages parce que ma marche a été aussi prompte que ma pensée. Si vous m’imposez des entraves de toutes espèces, n’attendez plus rien de bon. Chacun a sa manière de faire la guerre. Le général Kellerman a plus d’expérience et la fera mieux que moi ; mais les deux ensemble, nous la ferons fort mal. Je ne puis rendre à la patrie des services essentiels qu’investi entièrement et absolument de votre confiance. Je sens qu’il faut beaucoup de courage pour vous écrire cette lettre ; il serait si facile de m’accuser d’ambition et d’orgueil.

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

Après vingt ans d’observation et d’expérimentations, Edward Jenner, médecin anglais, inocule à un jeune homme le pus d’une pustule de cow-pox : c’est un vaccin contre la variole, première cause de mortalité. Installé dans son village natal de Berkeley, il y avait remarqué que les valets de ferme portaient souvent des pustules semblables aux vaccines ou cow-pox, que portent le pis des vaches, et que d’autres part ceux-là ne contractaient jamais la variole. Léon XIII, pape de 1823 à 1829, en interdira la pratique dans les États Pontificaux comme nouveauté diabolique, contraire aux lois de la nature.

Les médecins étant des humains, ils ne sont donc pas à l’abri des défauts des humains : et c’est ainsi que Pearson, un confrère jaloux qui voulait s’approprier la découverte de Jenner, fit parvenir du cowpox contaminé par le virus de la variole au chirurgien d’une personnalité influente, Lord Egremont : quinze personnes furent atteintes d’une variole grave et en contaminèrent deux autres, dont l’une mourut. Jenner pourra expliquer les circonstances de l’accident et faire valoir le bien fondé de sa méthode.

Il faudra toutefois près de deux siècles et l’opiniâtreté d’autres médecins pour vaincre le dangereux virus. Le procédé de Jenner, qui nécessitait un passage de bras en bras (la pustule que développait le vacciné servant à inoculer le volontaire suivant), est d’abord amélioré en produisant le vaccin à partir d’une seule source animale. Mais la variole persiste dans les pays en voie de développement, où une vaccination de masse paraît impossible. C’est finalement grâce à l’idée géniale d’un jeune médecin américain, William Forge, que sera donné le coup de grâce. Dans les années 1960, il démontre au Nigéria que la seule vaccination des personnes en contact avec des malades (vaccination en cercle) suffit à éteindre une épidémie. Sa stratégie sera adoptée par l’Organisation Mondiale de la Santé. Le 8 mai 1980, deux ans après le dernier cas, l’OMS annonce officiellement l’éradication de la variole.

Sandrine Cabut, présentant dans Le Monde Science et techno du 12 mai 2012, le livre de Patrick Berche et Jean-Jacques Lefrère : Quand la médecine gagne. Flammarion 2012

18 05 1796

J’ai fait passer à Tortone pour au moins deux millions de bijoux et d’argent en lingots.

20 05 1796  

Soldats, vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de l’Apennin ; vous avez culbuté, dispersé, éparpillé tout ce qui s’opposait à votre marche. Milan est à vous et le pavillon républicain flotte dans toute la Lombardie. Le Pô, le Tessin, l’Adda n’ont pu vous arrêter un seul jour. Oui, soldats, vous avez beaucoup fait ; mais ne vous reste-t-il donc plus rien à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venger ?

26 06 1796   

Pistoïa. Au Directoire

Vous trouverez ci-joint les conditions de l’armistice qui a été conclu avec le pape. M. d’Azara a eu l’impudence de nous offrir 5 millions en argent et 3 en denrées. Moi, je me suis tenu à 40 millions dont 10 en denrées. Voyant qu’il ne pouvait obtenir de diminutions, il s’est tourné du coté des commissaires du gouvernement, et il a si bien fait qu’il leur a arraché notre secret, c’est à dire l’impossibilité où nous étions d’aller sur Rome. Alors, il n’a été possible d’en tirer 20 millions qu’en faisant une marche sur Ravenne. J’avais toujours mis pour clause que les trésors de Notre Dame de Lorette seraient donnés, et il m’avait paru que nous étions d’accord ; mais il s’est tellement retourné qu’il a fallu accepter un million pour cet objet. Cette manière de négocier à trois est absolument préjudiciable aux intérêts de la République. Cette négociation où la République a perdu 10 millions a été pour moi extrêmement désagréable. Quant à toutes les autres conditions, il n’y a eu aucune difficulté, hormis pour les manuscrits, qu’ils ne voulaient pas donner ; il a encore fallu, sur 2 à 3 000, nous réduire à 500.

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

18 07 1796   

Joséphine de Beauharnais a rejoint son mari Napoléon Bonaparte à Milan. Cela n’a pas été sans se faire prier et, qui plus est, elle a amené dans ses bagages son jeune amant, Hippolyte Charles. Napoléon est reparti s’occuper du siège de Mantoue.

30 [messidor] an IV Quartier général, Marmirolo, le 30, à 2 heures après-midi, de l’an 4e de la République française, une et indivisible.
Bonaparte, général en chef de l’armée d’Italie.
J’ai passé toute la nuit sous les armes. J’aurais eu Mantoue par un coup hardi et heureux, mais les eaux du lac ont promptement baissé, de sorte que ma colonne, qui était embarquée, n’a pas pu arriver. Ce soir, je recommence d’une autre manière, mais cela ne m’offrira pas des résultats aussi satisfai­sants.
Je reçois une lettre d’Eugène, que je t’envoie. Je te prie d’écrire de ma part à ces aimables enfants, de leur envoyer quelques bijoux ; assure-les bien que je les aime comme mes enfants, ce qui est à toi ou à moi se confond tellement dans mon cœur qu’il n’y a aucune différence.
Je suis fort inquiet de savoir comment tu te portes, ce que tu fais et si tu t’amuses. Toute la nuit j’ai été dans le village de Virgile, sur le bord du lac, au clair argentin de la lune. Pas une heure sans songer à ma Joséphine. Je t’ai vue dormante, une de tes mains était autour de mon col, l’autre sur ton sein. Je te pressais contre mon cœur et je sentais palpiter le tien.
L’ennemi a fait le 28 une sortie générale : il nous a tué, blessé deux cents hommes, il en a perdu cinq cents et est rentré avec précipitation.
Je me porte bien. Je suis tout à Joséphine et je n’ai de plaisir ici, et même de bonheur, que dans sa société.
Trois régiments napolitains sont arrivés à Brescia ; ils se sont séparés de l’armée autrichienne en conséquence de l’armistice que j’ai conclu avec M. Pignatelli.
J’ai perdu ma tabatière, je te prie de m’en acheter une un peu plate et d’y faire écrire quelque chose de joli dessus avec tes cheveux.
Mille baisers aussi brûlants que tu es froide, amour sans borne et fidélité à toute épreuve.
Avant que Joseph ne parte, je désire de lui parler.

File:Joséphine de Beauharnais by Andrea AppianiFXD.jpg

vers 1806. par Andrea Appiani 1754 – 1817

7 09 1796

Bassano

Cette marche de 20 lieues [98 km : 1 lieue = 4.911km] a déconcerté entièrement l’ennemi. Nous avons pris cinq drapeaux ; le chef de brigade Lannes en a pris deux de sa main. Nous sommes à la poursuite d’une division de 8 000 hommes qui est le seul reste de cette armée formidable qui menaçait, il y a un mois, de nous enlever l’Italie. En six jours, nous avons livré deux batailles et quatre combats. Nous avons pris à l’ennemi 21 drapeaux ; nous lui avons fait 16 000 prisonniers. Nous avons fait plus de 45 lieues [221 km].

12 10 1796   

Milan. Au Directoire

Vous avez calculé sans doute que vos administrateurs voleraient, mais qu’ils feraient le service : ils volent d’une manière si impudente que, si j’avais un mois de temps, il n’y en a pas un qui ne pût être fusillé. Je ne cesse d’en faire arrêter ; mais on achète les juges : c’est ici une foire, tout se vend.

Thévenin est un voleur ; il affecte un luxe insultant ; il m’a fait présent de plusieurs très beaux chevaux dont j’ai besoin, que j’ai pris, et dont il n’y a pas eu moyen de lui faire accepter le prix. Faites-le arrêter et retenir six mois en prison, il peut payer 500 000 francs en argent.

Les charrois sont pleins d’émigrés ; ils s’appellent Royal Charrois, et portent le collet vert sous mes yeux. Vous pensez bien que j’en fais arrêter, mais ils ne sont pas ordinairement où je me trouve. Le nouvel agent paraît meilleur que Thévenin. Je ne vous parle ici que des grands voleurs. Diriez-vous que l’on cherche à séduire mes secrétaires jusque dans mon antichambre ?

Les dénonciations que je fais sont des dénonciations en âme et conscience, comme jury. Je n’ai que des espions. Il n’y a pas un agent de l’armée qui ne désire notre défaite, pas un qui ne corresponde avec nos ennemis ; presque tous ont émigré ; c’est eux qui disent notre nombre ; aussi je me garde plus d’eux que de Wurmser.

13 11 1796 

Vérone. Au Directoire.

Je fais mon devoir, l’armée fait le sien. Mon âme est déchirée, mais ma conscience est en repos. Des secours, des secours ! Le ministre de la Guerre annonce 6 000 hommes effectifs, et 3 000 présents sous les armes ; arrivés à Milan, ils sont réduits à 1 500 .

Le 11, à trois heures, ayant appris que l’ennemi était campé à Villanova, nous partîmes de Vérone. Le 12, à la pointe du jour, nous nous trouvâmes en présence. L’ennemi avait 22 000 hommes, nous 12 000. Le général Augereau s’était emparé du village de Caldiero ; Masséna de la hauteur qui tournait l’ennemi. Mais la pluie favorisait l’ennemi, qui est resté maître de la position.

Le temps continue à être mauvais ; toute l’armée est excédée de fatigue, et sans souliers. J’ai reconduit l’armée à Vérone, où elle vient d’arriver. Aujourd’hui, repos aux troupes ; demain, nous agirons.

Les blessés sont l’élite de l’armée ; tous nos officiers supérieurs sont hors de combat ! L’armée d’Italie, réduite à une poignée, est épuisée. Joubert, Lannes, Lanusse, Victor, Murât, Chabot, Dupuy, Rampon, Pijon, Chabran, Saint-Hilaire sont blessés. Ce qui reste de braves voit la mort infaillible avec des forces si minces. Peut-être l’heure du brave Augereau, de l’intrépide Masséna, de Berthier, la mienne est prête à sonner. Nous essayerons un dernier effort.

Au citoyen Carnot. Jamais champ de bataille n’a été aussi disputé que celui d’Arcole. Je n’ai presque plus de généraux ; leur dévouement et leur courage sont sans exemple. Lannes est venu au champ de bataille n’étant pas encore guéri. Il fut blessé deux fois pendant la première journée ; il était étendu sur son lit, et souffrant, lorsqu’il apprend que je me porte moi-même à la tête de la colonne. Il se jette à bas de son lit, monte à cheval et revient me trouver. Comme il ne pouvait pas être à pied, il fut obligé de rester à cheval ; il reçut, à la tête du pont d’Arcole, un coup qui l’étendit sans connaissance. Je vous assure qu’il fallait tout cela pour vaincre. Songez à nous envoyer très promptement du secours, car il nous serait impossible de refaire ce que nous avons fait. Vous connaissez le caractère du Français, un peu inconstant. Nos bonnes demi-brigades, affaiblies par tant de victoires, ne sont plus que des troupes ordinaires.

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux Gallimard 1930

Cinq ans plus tard, Bonaparte sera consul à vie, et c’est en 1801 que le peintre Gros achèvera le portrait de Bonaparte au Pont d’Arcole. Joséphine avait retenu la tentative du général Augereau pour le franchir et avait demandé à Gros de représenter la même scène, mais avec Bonaparte brandissant un drapeau ; c’était là pure propagande puisqu’en fait, Bonaparte avait bien tenté de passer le pont, sans drapeau, après qu’un brigadier se soit interposé : Vous allez vous faire tuer. Et si vous êtes tué, nous sommes perdus. Vous n’irez pas plus loin Cette place n’est pas la vôtre. Il avait passé outre, et son aide de camp, Jean Baptiste Muiron, colonel de 23 ans, beau comme un dieu, connu à Toulon, lui avait fait un rempart de son corps et s’était fait tuer ; dans la bousculade qui s’en était suivie, il était tombé et avait failli se noyer dans la boue, et c’est son frère Louis qui l’en avait sorti…  pas bien glorieux, tout ça… cela méritait bien une sérieuse réécriture. 

General Bonaparte (1769-1821) on the Bri - Antoine-Jean Gros en reproduction imprimée ou copie peinte à l\'huile sur toile

par Antoine-Jean Gros en 1796.

1796             

George Washington a refusé de se représenter une troisième fois [1] à la présidence des États Unis ; il fait ses recommandations à la jeune nation ; il mourra un an plus tard : La règle de conduite que nous devons nous appliquer le plus à suivre à l’égard des nations étrangères est d’étendre nos relations de commerce avec elles, et de n’avoir que le moins possible de relations politiques (…)

L’Europe a des intérêts qui ne nous concernent aucunement, ou qui ne nous touchent que de très loin ; il serait donc contraire à la sagesse de former des nœuds qui nous exposeraient aux inconvénients qu’entraînent les révolutions de sa politique.

[…] Gardez vous des institutions militaires surdimensionnées qui, sous tout type de gouvernement, sont peu propices à la liberté et dans lesquelles il faut voir une force particulièrement hostile à la liberté républicaine.

165 ans plus tard – le 3 janvier 1961 – à l’occasion de l’investiture de John Kennedy, un autre président, Dwight Eisenhower, lui aussi ancien militaire, fera ses adieux au peuple américain dans des termes d’une ressemblance frappante avec ceux de Georges Washington. Et l’on ne peut que se dire : il convient donc de bien se méfier de ces gens-là qui, de Washington à Eisenhower, n’ont pas changé. La guerre froide n’aura été qu’une gigantesque course à l’armement fondée sur des évaluations parfaitement bidon de la puissance militaire russe, évaluations bien évidemment établies par tous les étoilés du Pentagone, qui ont menti tant et plus en toute connaissance de cause.

Dans les instances gouvernementales, nous devons tout faire pour empêcher le complexe militaro-industriel d’acquérir, volontairement ou non, une influence indue. Les conditions d’une ascension désastreuse d’un pouvoir illégitime sont là et continueront d’exister. Nous ne devons en aucun cas laisser le poids de cette coalition mettre en danger nos libertés ou nos mécanismes démocratiques. Nous ne devons rien admettre sans nous interroger. Seuls des citoyens vigilants et informés peuvent contraindre l’immense machine industrielle et militaire de la Défense à respecter nos méthodes et objectifs pacifiques, afin que sécurité et liberté se développent de pair.

Et encore 50 ans plus tard, en 2011, on verra une Grèce étranglée par sa gloutonnerie budgétivore, avec des gens (qui ont un travail), qui doivent vivre avec 400 € par mois, continuer à fonctionner avec un budget dont le poste le plus important est celui de la Défense, car dans la Grèce de 2011, la chose la plus importante, c’est de s’armer contre une possible agression turque, l’un des premiers fournisseur d’armes étant la France !

6 01 1797  

Milan

Plus j’approfondis, dans mes moments de loisir, les plaies incurables des administrations de l’armée, plus je me convainc de la nécessité d’y porter un remède prompt. Tout se vend. L’armée consomme cinq fois ce qui lui est nécessaire. Les principales actrices de l’Italie sont entretenues par les employés de l’armée française ; le luxe, la dépravation et la malversation sont à leur comble. Il n’y a qu’un remède : c’est une magistrature qui aurait le droit de faire fusiller un administrateur quelconque de l’armée.

Le maréchal de Berwick fit pendre l’intendant de son armée, parce qu’il manque de vivres ; nous, nous en manquons souvent. Ne croyez pas que je sois mou ; je fais arrêter tous les jours des employés, mais je ne suis secondé par personne.

13 01 1797 

Un corps expéditionnaire français, fort de 18 000 hommes  avait appareillé de Brest le 15 décembre 1796 pour envahir l’Irlande. Il aurait dû être renforcé par des nationalistes irlandais, United Irishmen pour provoquer un soulèvement généralisé dans l’île. On espérait que cette guerre obligerait la Grande-Bretagne à faire la paix avec la France. Conduite par le vice-amiral Morand de Galles, Lazare Hoche et le leader irlandais Wolfe Tone, la flotte d’invasion comprenait 17 vaisseaux de ligne, 27 bâtiments de guerre de moindre importance et de transports, acheminant de nombreuses pièces d’artillerie de campagne, ainsi que des équipements pour les forces irlandaises. La flotte française – 17 navires de ligne, 13 frégates, 14 autres vaisseaux -, affaiblie par un défaut de coordination de ses chefs et une mer exécrable, avait été finalement contrainte de rentrer en France sans avoir pu débarquer un seul soldat.

Le Droits de l’Homme, vaisseau de 74 canons, 1 300 hommes était de cette expédition. Deux frégates britanniques, le HMS Indefatigable, 44 canons, 310 hommes, et le HMS Amazon, 36 canons, 260 hommes  en patrouillant au large d’Ouessant tombent sur lui  et engagent le combat qui dure plus de quinze heures, malgré les violents coups de vents et la proximité des brisants. La mer est si forte que le vaisseau français ne peut ouvrir ses batteries sur le pont inférieur et ne peut donc tirer qu’avec les canons situés sur les ponts supérieurs, réduisant gravement l’avantage d’un vaisseau de ligne sur des frégates, plus petites. Les dégâts infligés par les bâtiments anglais, plus manœuvrables, sont tels que, le vent forcissant, l’équipage perd le contrôle du Droits de l’Homme qui va s’échouer sur un banc de sable de la baie d’Audierne, face à Plovézet. On comptera 103 morts au combat. L’Indefatigable sera endommagé, mais ne comptera aucun mort, l’Amazon s’échouera à proximité du Droits de l’Homme comptera 9 morts, les 250 autres parvenant à gagner la côte où ils seront faits prisonniers. L’échouage du Droits de l’Homme sera un désastre : on ne comptera que 300 survivants sur les 1 300 hommes !

15 02 1797 

Macerata. Au Directoire

Ancône est un très bon port ; on va de là en 24 heures en Macédoine, et en 10 jours à Constantinople. Il faut que nous conservions Ancône à la paix générale, et qu’il reste toujours français ; cela nous donnera une grande influence sur la Porte ottomane.

Lorette contenait un trésor de 3 millions de livres. Ils nous ont laissé pour un million. Je vous envoie de plus la Madone avec toutes les reliques. La Madone est de bois.

Nos troupes seront ce soir à Foligno. Voici ce que je compte faire. J’accorderai la paix au Pape moyennant qu’il cédera Bologne, Ferrare, Urbino et Ancône, et qu’il nous paiera 3 millions du trésor de Lorette, 15 millions qui restent dus pour l’armistice. Si cela n’est pas accepté, j’irai à Rome.

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

04 03 1797 

Des membres de la London Missionary Society débarquent du Duff sur Tahiti. Peu de temps après, presque tous les indigènes étaient convertis au christianisme, et la vieille religion tahitienne abandonnée. En se convertissant au christianisme, le roi Pomaré I° marquait la fin d’une époque. La plupart des temples et des images furent détruits par les Tahitiens convertis et l’île fût pratiquement dépouillée de toutes ses magnifiques œuvres d’art indigènes. Ceux qui en réchappèrent furent ceux qui partirent à Londres, témoins des victoires du christianisme : ainsi les missionnaires pouvaient-ils demander d’autres subsides.

Le succès est rapide, et il va se développer sur bon nombre des îles du Pacifique. Les siècles précédents, dominés dans le Pacifique par les Espagnols, n’avaient pas laissé dans les mémoires des autochtones les meilleurs souvenirs : les comportements des conquistadores, suivis souvent de forbans, flibustiers déserteurs, ne se mariaient pas particulièrement bien avec l’évangélisation : aussi les missionnaires arrivés longtemps après les premiers européens, respectueux des populations locales, virent tomber la défiance qu’entretenait la mémoire collective, et les emmenèrent sans trop de difficultés du polythéisme au monothéisme : cela ne demande qu’un peu de ce que l’on nomme aujourd’hui manipulation, mais alors on ne parlait que de savoir-faire. De plus, en commençant par les îles où les tempéraments sont les plus bienveillants, on prenait l’affaire par son meilleur coté. L’Europe était en guerre… la France était très occupée sur le continent… les mers étaient anglaises et donc les missionnaires protestants.

D’autres colonisations aussi se mettaient en place, plus économiques, celle de l’Australie entre autres, constituée souvent de bagnards, de prisonniers de guerre, d’américains restés loyaux à l’Angleterre, mais surtout de moutons, lesquels vont déterminer la composition sociologique de la population, partagée entre settlers – fermiers – et squatters – bergers -. Il y aura bien conquête sur les aborigènes, mais ils étaient si peu nombreux – 0,2 million – que les batailles rangées ne furent pas nécessaires.

C’est par ce texte que les petits Français des années 1945 -1948, ont fait connaissance à l’école avec les aborigènes : Lorsque les Européens explorèrent l’Australie, au XVIII° siècle, ils ne rencontrèrent pas les animaux qui leur étaient familiers. […] C’est que l’Australie, séparée depuis bien longtemps des autres continents, est une terre isolée où n’avaient jamais pu aborder les animaux des autres parties du monde. Cet isolement explique aussi que les indigènes, des Papous se rattachant à la race noire, en fussent encore, à l’arrivée des Européens, à l’âge de la pierre taillée. Ils n’ont fait depuis, d’ailleurs, aucun progrès.

Nus dans le nord où il faut chaud, ils sont habillés dans le sud, où le climat est plus froid, de peaux de kangourous. […] Ils se construisent parfois des abris contre le vent (un peu de terre molle autour de quelques poutres). Ils n’ont que des ébauches d’outils et d’armement en pierre polie, et le fameux boomerang, bâton recourbé […]. Ils n’ont pu apprivoiser, sans même avoir réussi à le domestiquer, qu’un chien à demi sauvage, le dingo. Ils vivent de poissons qu’ils prennent à la main, ou de gibier, car ce sont des chasseurs merveilleux. […] L’indigène d’Australie qui a capturé une grosse proie est d’une voracité inouïe. S’il n’a rien attrapé, il accepte de manger les nourritures les plus répugnantes : serpents, rats, lézards, limaces, vers, œufs pourris, entrailles d’animaux. Bon mari il ne mange sa femme qu’à la dernière extrémité et toujours après avoir préalablement mangé ses enfants.

Les indigènes d’Australie forment des tribus dont chacune a son emblème, c’est à dire son signe particulier, généralement, un animal. Ces tribus se font la guerre ; on mange parfois l’ennemi vaincu et tué, non seulement pour se nourrir, mais pour s’assimiler ses vertus : on dévorera les reins pour absorber son âme, on mangera son courage en avalant ses yeux où brille la flamme du combat.

Le langage est très pauvre. Chaque tribu a sa langue, et son vocabulaire s’appauvrit sans cesse, parce que, après chaque décès, on supprime quelques mots en signe de deuil. Les plus savants des Australiens peuvent compter jusqu’à 4, les autres ne savent compter que jusqu’à 2. Les Blancs n’ont pu civiliser ces malheureux. Ils les capturent pour se faire guider par eux, car, à défaut d’intelligence, un merveilleux instinct leur fait découvrir les nappes d’eau souterraines. On peut leur confier des animaux à soigner. […] Mais on ne peut [leur] faire comprendre qu’il est possible de semer et de planter.

Étienne Baron, professeur au lycée Rollin. Géographie, classe de cinquième et cours complémentaire. Éditions Magnard, entre 1945 et 1948.

On peut penser ce que l’on veut d’Étienne Baron, mais le problème n’est pas là, car il est dans le fait que son texte, d’un affligeant obscurantisme, pour figurer dans un manuel scolaire, a reçu l’accord de nombre d’inspecteurs généraux, tous plus qualifiés et diplômés les uns que les autres, accord indispensable pour que le livre puisse être manuel scolaire. C’est comme avec le juge Burgaud de l’affaire d’Outreau : on le montre du doigt, en oubliant tous les juges qui ont signé et contresigné ses décisions.

Les colons australiens, venant de pays bénis des dieux, où les terres étaient généreuses et à même de supporter sans dommage irrémédiable les aléas du climat comme les exploitations excessives, ne prirent pas la peine de bien observer les conditions locales : La faible productivité des sols en Australie n’a pas été immédiatement perceptible pour les premiers colons européens. Quand ils se sont retrouvés en présence de magnifiques forêts très étendues comprenant ce qui était sans doute les plus grands arbres du monde moderne (les gommiers bleus du Gippsland de Victoria, allant jusqu’à 120 mètres de haut), les apparences les ont induit à penser que cette terre était extrêmement productive. Mais, après que les bûcherons eurent coupé les premiers arbres et que le mouton eût bouté l’herbe, ils eurent la surprise de découvrir que les arbres et l’herbe repoussaient très lentement, que la terre à cultiver avait peu d’intérêt économique. Dans beaucoup de régions, la terre fût abandonnée après que les agriculteurs et les éleveurs eurent fait de gros investissements pour bâtir des maisons, des clôtures, des bâtiments, et pour réaliser d’autres aménagements agricoles. Dans les premiers temps de la colonisation jusqu’à aujourd’hui, la terre australienne a connu de nombreux cycles semblables, alternant défrichement, investissements, banqueroute et abandon.

[…] Au XVIII° siècle, le droit britannique prescrivait la peine de mort pour le vol d’au moins quarante shillings, de sorte que les juges préféraient condamner les voleurs pour des larcins de trente-neuf shillings afin de leur éviter la pendaison. Il s’ensuivit une surpopulation carcérale ou dans les galères de condamnés pour vol ou dettes. Jusqu’en 1783, le trop-plein de cette population était envoyé comme apprentis serviteurs en Amérique du Nord, colonie qui accueillait par ailleurs des immigrants volontaires en quête d’un sort meilleur ou de liberté religieuse.

Mais la révolution américaine a fermé ce qui était pour la Grande-Bretagne une soupape de sécurité, contraignant celle-ci à rechercher un autre endroit où déverser ses condamnés. Au début, les deux principaux lieux envisagés furent situés à deux cent cinquante kilomètres en amont du fleuve Gambie en Afrique de l’Ouest ou dans le désert situé près de l’embouchure de l’Orange sur la frontière entre l’Afrique du Sud et la Namibie. L’impossibilité de ces propositions, évidente après une réflexion posée, conduisit à choisir Botany Bay en Australie, tout près du site de la Sydney d’aujourd’hui. Le site était connu depuis la visite du capitaine Cook en 1770. C’est ainsi qu’en 1788, la première flotte amena en Australie ses premiers colons européens, des condamnés ainsi que les soldats qui les gardaient. Les cargaisons de condamnés continuèrent jusqu’en 1868 et, dans les années 1840, elles comprenaient la plupart des colons européens.

Avec le temps, outre Sydney, quatre autres sites côtiers dispersés, près de l’emplacement des villes actuelles de Melbourne, Brisbane, Perth et Hobart, ont été choisis pour abriter d’autres concentrations de condamnés. Ces établissements sont devenus le noyau de cinq colonies, gouvernées séparément par la Grande-Bretagne, qui sont devenues cinq des six États de l’Australie moderne : Nouvelle-Galles du Sud, Victoria, Queensland, Australie-Occidentale et Tasmanie. Ces cinq établissements initiaux se trouvaient à des emplacements choisis pour leur avantage maritime – leur port ou leurs fleuves – plutôt qu’agricoles. En fait, tous se sont révélés peu propices à l’agriculture et incapables d’autosuffisance alimentaire. La Grande-Bretagne dut envoyer des secours alimentaires aux colonies afin de nourrir les condamnés, leurs gardes et leurs gouverneurs. Ce ne fut toutefois pas le cas de la région entourant Adélaïde qui est devenue le noyau de l’autre État australien moderne, l’Australie du Sud. De bons sols, par suite d’une remontée de terrain, plus des pluies assez régulières en hiver ont attiré des agriculteurs allemands qui ont à l’origine constitué le seul groupe d’immigrants ne venant pas de Grande-Bretagne. Melbourne dispose aussi de bons sols à l’ouest de la ville, qui sont devenus le site d’un peuplement agricole prospère en 1835, après qu’un camp de condamnés fondé en 1803 sur des sols pauvres à l’est de la ville eut vite échoué.

Le premier retour sur investissement du peuplement britannique de l’Australie est venu de la navigation et de la pêche à la baleine. Puis ce fut le mouton, lorsqu’une route à travers les montagnes Bleues, quarante kilomètres à l’ouest de Sydney, fut découverte en 1813, donnant accès aux pâturages situés au-delà. Toutefois, l’Australie n’est pas devenue autosuffisante et les aides alimentaires britanniques n’ont pas cessé jusqu’aux années 1840, avant que la première ruée vers l’or australienne en 1851 n’apporte une certaine prospérité.

Lorsque ce peuplement européen commença en 1788, l’Australie avait été peuplée pendant quarante mille ans par des aborigènes, qui avaient trouvé des solutions durables aux problèmes préoccupants d’environnement. Sur les sites occupés à l’origine par les Européens (les camps de condamnés) et les zones peuplées ensuite pour l’agriculture, les Blancs australiens avaient encore moins besoin des aborigènes que les Blancs américains des Indiens. Dans l’est des États-Unis, ces derniers étaient des agriculteurs ; ils fournirent au moins les cultures essentielles à la survie des Européens pendant les premières années de la colonisation, jusqu’à ce que ceux-ci fassent pousser leurs premières récoltes. Ensuite, les Indiens agriculteurs devinrent des concurrents pour les agriculteurs américains ; on les massacra ou les chassa. Les aborigènes australiens, eux, ne cultivaient pas la terre ; ils ne pouvaient donc pas fournir de la nourriture ; on les massacra et on les chassa, donc, des premières régions blanches. Et c’est resté la politique australienne lorsque les Blancs ont gagné des contrées propices à l’agriculture. Cependant, lorsque les Blancs ont atteint des contrées trop sèches pour être cultivées, mais propices à l’élevage, ils ont eu besoin des aborigènes pour garder leurs moutons : à la différence de l’Islande et de la Nouvelle-Zélande, deux pays éleveurs de moutons qui n’ont pas de prédateur naturel du mouton, l’Australie possède en effet les dingos, qui s’attaquent aux moutons, de sorte que les fermiers australiens avaient besoin de bergers et ont employé des aborigènes du fait de la pénurie de travailleurs blancs. Certains aborigènes ont aussi travaillé comme baleiniers, marins, pêcheurs et comme transporteurs de marchandises sur les côtes.

De même que les colons norvégiens en Islande et au Groenland ont apporté leurs valeurs culturelles, de même les colons britanniques en Australie ont apporté des valeurs britanniques. Tout comme en Islande et au Groenland, certaines de ces valeurs culturelles d’importation se sont révélées impropres à l’environnement australien, et d’autres pèsent encore aujourd’hui. Cinq ensembles de valeurs culturelles étaient tout particulièrement importantes : elles concernaient les moutons, les lapins et les renards, la végétation naturelle, les valeurs de la terre et l’identité britannique.

Au XVIII° siècle, la Grande-Bretagne produisait elle-même peu de laine ; elle en importait plutôt d’Espagne et de Saxe. Ces sources continentales ont été coupées durant les guerres napoléoniennes, contemporaines des premières vagues de la colonisation britannique en Australie. Le roi George III se montra particulièrement soucieux de ce problème, en sorte qu’il veilla à ce que les Britanniques fassent entrer en contrebande le mouton mérinos d’Espagne pour en expédier quelques-uns en Australie. L’Australie devint ainsi la principale source de laine pour la métropole. Par son volume réduit et sa valeur, la laine devint la principale exportation australienne de 1820 à 1950.

Aujourd’hui, une fraction significative de la terre australienne utilisée pour la production alimentaire est encore dédiée aux moutons. L’élevage ovin est chevillé à l’identité culturelle de l’Australie et les électeurs ruraux dont les conditions de vie dépendent du mouton exercent une influence disproportionnée sur la politique nationale. Mais l’adaptation des sols australiens au mouton est une illusion : alors que les sols étaient recouverts à l’origine d’herbe grasse ou pouvaient être défrichés pour en donner, les éleveurs, suite à la très faible productivité des sols, pratiquèrent en réalité l’exploitation minière de la fertilité de la terre. Beaucoup d’exploitations de moutons durent être rapidement abandonnées et l’industrie du mouton se révéla non seulement déficitaire, mais source d’une dégradation ruineuse de la terre par surpâturage.

Jared Diamond. Effondrement. Gallimard 2005

10 02 1798

Le général Berthier, chef de l’armée d’Italie, entre dans Rome. Masséna y arrive dix jours plus tard. Faute d’avoir obtenu le poste qu’a eu Berthier, il a été nommé commandant du corps français d’occupation des États Pontificaux. On le savait déjà pourvu d’immenses talents militaires, mais à Rome il va surtout faire preuve d’immenses talents de pillard, pendant que ses troupes, non payées, commencent par grogner puis finissent par se révolter, à telle enseigne que le Directoire le rappelle et le remplace par Gouvion Saint Cyr. D’enfant chéri de la victoire en 1796, il en sera devenu l’enfant pourri en 1808.

On s’est interrogé sur les intentions cachées de Bonaparte à cette époque. Les ordres du Directoire étaient sans ambiguïté : le général Bonaparte devait marcher sur Rome, déposer le pape et constituer un État romain républicain. Or, Bonaparte n’obéit pas. Il cherchait à gagner du temps ; préparait-il déjà le futur concordat ? Ce n’est pas impossible, mais aucun document ne permet de l’affirmer.

En tout cas, le 20 juin 1796, Bonaparte signe un armistice avec le Saint-Siège. Mais l’accord ne dure pas longtemps. Les discussions entre Rome et le Directoire échouent, aussi bien à Paris qu’à Florence. La guerre allait donc reprendre. Voilà Bonaparte contraint de sortir de son immobilisme. Pourtant, il avait déclaré au cardinal Mattei qui le priait de ne pas marcher sur Rome : Je préfère le titre de sauveur à celui de destructeur du Saint-Siège. Ce qui n’est pas très clair. Reste que Bonaparte avançait à petits pas vers le centre de l’Italie et annonçait au Directoire qu’il allait en finir avec le vieux renard.

En 1797, Bonaparte est à Mantoue. Il expédie un ultimatum à Pie VI. Pas de réponse claire. Cette fois, Berthier reçoit l’ordre de prendre Rome, qui est d’ailleurs livrée à l’anarchie. Les Français y pénètrent le 10 février 1798, le pape est remis à l’armée qui assurera sa garde.

On l’installe à Sienne, où il reste quatre mois. Puis on le conduit à Florence ; puis à Parme ; puis à Turin. Enfin, on franchit les Alpes, et on s’arrête à Briançon, [du 30 avril au 27 juin 1799, au 64 de la Grande Gargouille] puis à Grenoble, le 6 juillet. Pie VI est à bout de forces. Il est à moitié paralysé. Le 14, on le conduit à Valence où il peut se reposer quelque peu. Le 29 août 1799, il meurt. Pour les révolutionnaires français, l’Église est morte et Voltaire a gagné.

C’est aller un peu vite. Pie VI, dès 1798, avait réglé les événements qui devaient suivre sa mort : les cardinaux devaient se réunir sous la présidence du plus vieux d’entre eux, dans une nation catholique, et désigner un nouveau pape. Ce qu’ils firent, à Venise.

Georges Suffert. Tu es Pierre. Éditions de Fallois 2000

10 03 1797

Bassano

Soldats de l’armée d’Italie, la prise de Mantoue vous a donné des titres éternels à la reconnaissance de la patrie. Vous avez remporté la victoire dans 14 batailles et 70 combats ; vous avez fait plus de 100 000 prisonniers, pris 2 500 pièces de canon ; vous avez nourri, entretenu, soldé l’armée ; vous avez, en outre, envoyé 30 millions pour le soulagement du trésor public. Vous avez enrichi le Muséum de Paris de plus de 300 objets qu’il a fallut 30 siècles pour produire.

21 03 1797 

On peut bien dire à un général, partez pour l’Italie, gagnez des batailles, et allez signer la paix à Vienne. Mais l’exécution, voilà ce qui n’est pas aisé. Je n’ai jamais fait de cas des plans que le Directoire m’a envoyés. Il n’y a que des badauds qui puissent croire à de pareilles balivernes. Quant à Berthier, vous voyez ce que c’est. C’est une bête ! Eh bien ! c’est lui qui fait tout, c’est lui qui recueille une grande partie de la gloire de l’armée d’Italie.

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

03 1797

Un enfant sauvage est aperçu dans les Monts de Lacaune, entre le col de la Bassine et le col de Scié, dans le Haut Languedoc. Capturé par deux fois les années suivantes, il s’échappera deux fois. Le 8 janvier 1800, il est pris une troisième fois, à Saint Sernin sur Rance, et ne s’échappera plus. On lui donne alors environ 12 ans. Le jeune adolescent est perturbé, sale, et mesure 1.36 m. Son corps est couvert de cicatrices. Il progresse courbé, ne parle pas, ne regarde pas les gens qui s’adressent à lui. On le conduit à l’hospice de Saint Affrique où l’on estime qu’il est proche de l’état sauvage. Il mord au moment de le coucher dans un lit. Il aime que l’on soit tendre avec lui. Le nom de Saint Sernin lui est donné.

Robin Serradeil. Le Midi Libre du 15 août 2021

 

L'enfant sauvage de l'Aveyron et la Dame de Saint-Sernin

L’enfant sauvage à Saint Sernin sur Rance, par Rémi Coudrain, né en 1953

Le maire s’en débarrasse auprès du sous-préfet de Saint Affrique, lequel s’en débarrasse auprès du préfet de Rodez, lequel se le voit réclamer à Paris par Lucien Bonaparte, alors ministre de l’Intérieur, où il arrivera le 20 septembre 1800. Il sera placé à l’Institution de sourd muets de l’abbé Sicard. Après une flambée d’intérêt étendu à toute l’Europe où le voyeurisme avait autant sa part que la curiosité scientifique, il manquera de tomber dans l’oubli, les responsables l’estimant irrécupérable. Mais un jeune médecin fraîchement nommé dans cette Institution, le docteur Itard obtint de s’occuper de lui. Estimant son déficit acquis il déploiera jusqu’en 1811 d’immenses talents d’innovation pédagogique pour le combler, non sans résultats : il acquerra des habitudes d’être civilisé, pourra effectuer quelques menus travaux… mais il ne saura jamais véritablement écrire pas plus que parler. En 1969, François Truffaut tirera un film de cette expérience du docteur Itard : L’enfant sauvage. Insensible au chaud comme au froid, il avait dû être blessé peu après son abandon (ou lors de son abandon… un meurtre raté ?) dans les bois, à l’âge de trois ou quatre ans, car il avait une grosse cicatrice sur le cou, d’une oreille à l’autre, et un genou déformé. Victor, c’est le nom qu’on lui avait donné, termina sa vie chez la gouvernante que lui avait trouvé le docteur Itard : Madame Guérin. Oublié de tous, il mourût en 1828, emportant son mystère dans une tombe inconnue.

29 06 1797 

Proclamation de la République cisalpine, capitale : Milan.

30 06 1797 

Au Directoire

Je reçois à l’instant, citoyens directeurs, la motion Dumolard. Cette motion, imprimée par l’ordre de l’Assemblée, est toute contre moi. J’avais le droit, après avoir conclu cinq paix et donné le dernier coup de massue à la coalition, sinon à des triomphes civiques, au moins à vivre tranquille ; aujourd’hui, je me vois dénoncé, persécuté, décrié par tous les moyens, bien que ma réputation appartienne à la patrie.

Après avoir mérité d’avoir un décret bien mérité de la patrie, je n’avais pas le droit de m’entendre accuser d’une mesure aussi absurde qu’atroce. Je vous réitère, citoyen directeurs, la demande que je vous ai faite de m’accorder ma démission. J’ai besoin de vivre tranquille, si les poignards de Clichy veulent me laisser vivre

Vous mettez en accusation Bonaparte, je le vois bien, pour avoir fait faire la paix. Mais je vous prédis, et je parle au nom de 80 000 soldats : le temps où de lâches avocats et de misérables bavards faisaient guillotiner les soldats, est passé ; et, si vous les obligez, les soldats d’Italie viendront à la barrière de Clichy avec leur général, mais, malheur à vous !

9 08 1797 

Milan. À Berthier

Vous voudrez bien donner ordre que l’on fasse arrêter sur-le-champ le garde-magasin des vivres de Milan, le faite traduire en prison et le faire juger par un conseil militaire, pour avoir donné, depuis huit jours du pain détestable à la troupe, et capable de faire tomber malades les soldats.

Comme convaincu d’avoir fabriqué du pain blanc et d’en avoir donné à qui la loi n’en accorde pas, et d’avoir offert aux soldats une ration de pain blanc pour deux rations de pain ordinaire, lorsqu’il est évident qu’il ne fait fabriquer ce pain blanc qu’en faisant celui de la troupe de la plus mauvaise qualité.

16 08 1797

Les temps ne sont pas éloignées où nous sentirons que, pour détruire véritablement l’Angleterre, il faut nous emparer de l’Égypte.

19 09 1797

Depuis cinquante ans, je ne vois qu’une chose que nous avons bien définie, c’est la souveraineté du peuple, mais nous n’avons pas été plus heureux dans la fixation de ce qui est constitutionnel que dans l’attribution des différents pouvoirs. L’organisation du peuple français n’est donc véritablement qu’ébauchée.

Ce pouvoir législatif, sans yeux et sans oreilles pour ce qui l’entoure, ne nous inonderait plus de mille lois de circonstance qui s’annulent toutes seules par leur absurdité, et qui nous constituent une nation sans loi avec trois cents in-folio de lois.

Voilà, je crois, un code complet de politique, que les circonstances dans lesquelles nous nous sommes trouvés rendent pardonnable. C’est un si grand malheur pour une nation de trente millions d’habitants, et, au XVIII° siècle, d’être obligée d’avoir recours aux baïonnettes pour sauver la patrie !

25 09 1797  

Au Directoire

Un officier est arrivé avant-hier de Paris ; il a répandu dans l’armée qu’il était parti le 12, qu’on y était inquiet de la manière dont j’aurais pris les événements du 18 fructidor ; il était porteur d’une espèce de circulaire à tous les généraux de division de l’armée.

Il est constant, d’après tous ces faits, que le Gouvernement agit envers moi à peu près comme envers Pichegru, après Vendémiaire. Je vous prie, citoyens directeurs, de me remplacer et de m’accorder ma démission. Aucune puissance sur la terre ne sera capable de me faire continuer de servir après cette marque horrible de l’ingratitude du Gouvernement, à laquelle j’étais bien loin de m’attendre. Ma santé, considérablement altérée, demande impérieusement du repos et de la tranquillité.

La situation de mon âme a aussi besoin de se retremper dans la masse des citoyens. Depuis trop longtemps un grand pouvoir est confié dans mes mains. Je m’en suis servi, dans toutes les circonstances, pour le bien de ma patrie ; tant pis pour ceux qui ne croient point à la vertu et pourraient avoir suspecté la mienne ! Ma récompense est dans ma conscience et dans l’opinion de la postérité.

Je puis, aujourd’hui que la patrie est tranquille et à l’abri des dangers qui l’ont menacée, quitter sans inconvénient le poste où je suis placé.

30 09 1797    

Banqueroute des deux tiers de la dette publique : c’est la liquidation Ramel : l’État ne remboursera rubis sur l’ongle que le tiers, dit consolidé des emprunts. Dans la foulée, on annule toutes les créances sur l’État que possédaient les émigrés (les nobles qui avaient fui la Révolution). La banqueroute des deux tiers est en fait celle des trois quarts, puisque quelque 77 % de la dette publique ont été effacés. En réalité des mesures d’accompagnement furent prises qui permirent de désembourber les finances de l’État : création de nouveaux impôts, réorganisation ferme de l’administration des finances, mise en confiance des banquiers dépositaires de la dette qui offrirent au Consulat et à l’Empire un budget assaini, conforté par l’arrêt provisoire des hostilités.

Quand une entreprise fait faillite, ses créanciers en sont pour leurs frais. Si c’est l’État qui est en cessation de paiement, les conséquences sont analogues pour les prêteurs. Au moins dans un premier temps, puisque l’État ne peut fermer ses portes et mettre la clef sous le paillasson ! Les créanciers peuvent donc utiliser un huissier de choc : l’armée. En 1815, après Waterloo, les puissances coalisées considéreront ainsi le remboursement des dettes accumulées depuis l’Ancien Régime comme un préalable à leur départ du sol français.

Laurent Fléchaire, Jacques-Marie Vaslin. Le Monde du 30 septembre 1997.

10 10 1797   

Les négociations de paix [Traité de Campo Formio, du 17 octobre] sont enfin sur le point de se terminer. La paix définitive sera signée cette nuit, ou les négociations rompues.

Enfin, la guerre avec l’Angleterre nous ouvrira un champ plus vaste, plus essentiel et plus beau d’activité. Le peuple anglais vaut mieux que le peuple vénitien, et sa libération consolidera à jamais la liberté et le bonheur de la France ; ou, si nous obligeons ce gouvernement à la paix, les avantages que nous procurerons à notre commerce dans les deux mondes seront un grand pas vers la consolidation de la liberté et le bonheur public.

Il ne me reste plus qu’à rentrer dans la foule, reprendre le soc de Cincinnatus, et donner l’exemple du respect pour les magistrats et de l’aversion pour le régime militaire qui a détruit tant de républiques et perdu plusieurs États.

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

Parmi les clauses du Traité de Campo Formio, la cession de nombre de tableaux dont l’immense – 6 66 m X 9.90 m – Noces de Cana,  dans le réfectoire du monastère bénédictin de San Giorgio Maggiore, à Venise, depuis sa création par Véronèse en 1563. Pour l’emporter les soldats français le découperont en sept lés, recollés en France dans la salle n°6 de l’aile Denon du Louvre, face à la Joconde. En 1815, Venise renoncera à le récupérer, et plus tard, quand les Italiens le voudront, même avec le soutien de Carla Bruni, la France s’y opposera. Les moines italiens de San Giorgio Maggiore vont faire preuve de pragmatisme, par le biais de Bruno Latour qui les met en contact avec Adam Lowe, un anglais qui a créé dans la banlieue de Madrid Factum Arte, une entreprise de copie de tableaux qui veut faire mentir Walter Benjamin qui assurait que jamais l’aura d’une œuvre ne pourrait migrer de l’original vers la copie, car depuis, est venu le numérique. Il n’y aura pas de difficultés entre les moines et Adam Lowe, par contre ce dernier devra s’armer de patience pour obtenir de pouvoir travailler au Louvre, avec le soutien de son ancien patron : Henri Loyrette. La numérisation va se faire par feuilles de format A4, ce qui donne un nombre un peu supérieur à 1 000 ! le tout reconstitué au siège de Factum Arte, et quand le tout sera inauguré pour le public, le 11 septembre 2007, ce sera le jour de gloire pour Adam LoweQuand j’ai vu les gens pleurer, j’ai compris qu’on avait fait quelque chose d’important. Le peuple italien est sans doute le plus fin connaisseur de l’histoire de l’art. Les gens savaient qu’ils regardaient une copie et pourtant ils pleuraient. L’original est resté à Paris, mais l’expérience authentique se vit maintenant à Venise.

*****

Il est enfin à sa place. Dans les alignements prévus. Chaque centimètre carré est le même. Pas d’encadrement doré. Sans verre de protection. Il est comme il était.

Bruno Latour

La réplique plutôt que la relique ! Vaut-il mieux l’œuvre dégradée ou la copie supérieure à l’original dégradé, replacée dans le lieu de sa raison d’être.

Jean Clair, Académicien

Seulement tout ce bon sens, cette honnêteté face à la réalité de la perfection de la copie viennent mettre à mal le marché de l’art, fondé sur le postulat du caractère irremplaçable de l’original. Allez donc casser l’urinoir de Marcel Duchamp, au Centre Pompidou, et vous vous retrouverez en prison !

Et supposons qu’en 1913, l’Italie ait repris à son compte l’argumentation de Vincenzo Perugia, qui avait volé deux ans plus tôt La Jocondeen représailles des trésors d’art volés par Napoléon, supposons encore qu’en 1913, on ait eu à notre disposition la technique du numérique, l’Italie aurait alors très bien pu tenir le même raisonnement que la France en lui disant : Nous ne vous la rendrons pas, mais vous pouvez si vous le voulez venir la copier. Il est bien certain qu’alors la France aurait rétorqué : mais de qui vous moquez-vous donc ? Une copie en place d’un original ? allons ! En supposant que le pragmatisme des moines de San Giorgio Maggiore soit représentatif de la sensibilité italienne en la matière – ce qui ne va pas forcément de soi – on a d’un côté le snobisme français qui nourrit le marché de l’art, cette primauté absolue d’une cérébralité desséchée sur le respect de la réalité et de l’autre coté la primauté du réel, père du dicton : se non e vero, e ben trovato.

22 10 1797 

André Jacques Garnerin de son métier aérostatier des fêtes publiques [on faisait les annonces depuis les montgolfières] s’élève au-dessus du Parc Monceau à l’aide d’une Montgolfière ; arrivé à 700 mètres d’altitude, il actionne un mécanisme qui déchire le ballon pendant qu’il coupe la corde maintenant son parachute sous l’aérostat. Le ballon explose au-dessus des spectateurs muets. Grâce à sa voilure, l’aéronaute se pose, avec difficulté comme l’atteste une entorse à la cheville : il n’avait pas pensé à faire une cheminée, le trou au sommet du parachute qui permet à l’air de s’écouler, lui assurant ainsi la stabilité. Surfant sur cette réussite, Garnerin propose au comité du salut public l’usage des ballons comme transport pour les messages, le matériel militaire ou encore les espions. Son élève et future épouse Jeanne Geneviève Labrosse deviendra quant à elle la première femme à réaliser un saut en parachute, en 1799. En 1804, Garnerin parcourt 300 kilomètres en ballon entre Moscou et Polova, un record pour l’époque.

26 12 1797 

Paris. Au Président de l’Institut national.

Le suffrage des hommes distingués qui compose l’Institut m’honore. Je sens bien qu’avant d’être leur égal, je serai longtemps leur écolier. S’il était une manière plus expressive de leur faire connaître l’estime que j’ai pour eux, je m’en servirais.

Les vraies conquêtes, les seules qui ne donnent aucun regret, sont celles que l’on fait sur l’ignorance. L’occupation la plus honorable, comme la plus utile pour les nations, c’est de contribuer à l’extension des idées humaines. La vraie puissance de la République française doit consister désormais à ne pas permettre qu’il existe une seule idée nouvelle qu’elle ne lui appartienne.

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

1797 

Firmin Didot fait breveter la sténotypie. Laurent Stahl utilise la technique du chimiste berlinois, Achard, descendant d’émigrés français, pour extraire du sucre des betteraves : en 1812, le blocus maritime de l’Angleterre amènera Napoléon à développer abondamment le procédé, qui sera mis en œuvre par l’industriel Benjamin Delessert, ce qui lui vaudra le titre de baron d’Empire. Celui-ci avait ouvert dès 1802 une usine de sucre à Passy. La betterave à sucre gagnera du terrain dans les plaines et plateaux limoneux septentrionaux : Flandre, Artois, Hainaut, Picardie, Soissonnais, Valois et Brie. Les betteraviers vont être en concurrence avec le sucre de canne des Antilles et sauront trouver les bons relais pour défendre leurs intérêts au gouvernement : cent ans plus tard, la crise de la viticulture dans le Midi verra s’opposer au gouvernement le lobby du sucre, les bons français du Nord et le lobby de la viticulture, les méridionaux du Sud.

La prestigieuse VOIC, la Compagnie des Indes orientales, hollandaise, est en faillite : c’est la dissolution. De trop nombreuses dérives l’ont amené là : nombre d’employés, mal payés, ont pris l’habitude d’arrondir les fins de mois par différents trafics qui représentent un manque à gagner pour la Compagnie ; plusieurs membres du Conseil des Indes étaient aussi propriétaires d’une entreprise dont le territoire leur était concédé à des conditions particulièrement avantageuses. On arrivait à la fin du règne du protectionnisme hollandais, qui cédait la place au libéralisme anglais.

La terreur commence à n’être plus qu’un mauvais souvenir ; le pays est fatigué de tout ce brassage d’idées qui ont copiné avec la guillotine. Napoléon ne perce pas encore vraiment sous Bonaparte. Et voilà que paraît le Voyage autour du monde sur l’Astrolabe et la Boussole, récit tiré des textes confié par La Pérouse à Jean-Baptiste Barthélémy De Lesseps au Kamchatka. Enfin, un grand bol d’air venu du grand large, tout chargé d’odeurs marines ; Dieu, que cela fait du bien ! Le Voyage autour du monde sur l’Astrolabe et la Boussole est un récit de voyage rédigé à partir du journal écrit entre 1785 et 1788 par Jean-François Galaup de La Pérouse. Comme le Voyage autour du monde de Bougainville, il s’agit d’un document et d’un livre unique, complément indispensable à la compréhension du Siècle des Lumières, mais aussi un document ethnographique, anthropologique, scientifique d’une portée unique.

[…] Contrairement au livre de Bougainville, paru à une époque encore stable, ouvrage si célèbre à la fin du XVIII°  siècle que Diderot en écrivit le Supplément au voyage de Bougainville, le Voyage autour du monde de La Pérouse est posthume. En effet, les deux frégates commandées par La Pérouse disparaissent corps et biens mi 1788, environ un an avant la Révolution. Si l’Assemblée constituante vote l’expédition D’Entrecasteaux, chargée de retrouver les traces de La Pérouse, que la Convention demande par décret l’impression des documents relatifs à l’expédition, c’est une époque lourde en événements. Entre 1791 et 1793, il y a la Terreur, la décapitation du Roi, le décret de Mars 1793 punissant d’exécution capitale tout écrivain, éditeur, imprimeur d’écrits contre-révolutionnaires. Or, le travail demandé par la Convention avait d’abord été confié à Fleurieu, nommé Ministre de la Marine après le départ de De Castries. Mais Fleurieu est emprisonné. C’est donc Milet-Mureau qui se met à la tâche délicate de rédiger le journal de La Pérouse. Le problème, c’est que la France de l’époque ne prête pas vraiment à la liberté d’expression (voir le décret de mars 1793 punissant les écrits contre-révolutionnaires), et cette époque se prête-t-elle à la rédaction du journal de bord d’une expédition royale, commanditée par le Roi que l’on vient d’exécuter ? Pourtant, si le Roi a été exécuté, si La Pérouse, mort avant la Révolution, ne peut être accusé de dérive contre-révolutionnaire, si les rédacteurs logiques de ce journal de bord sont en prison ou ont disparu, les gouvernements successifs n’ont jamais remis en question la tâche ordonnée par la Constituante, confirmant ainsi l’importance de la mission confiée par le Roi à l’un des plus grands navigateurs de l’époque. Au final, c’est en 1797, sous le Directoire, que paraît le document, d’abord compilé en quatre volumes…

Le rédacteur a tenu à respecter l’intention initiale de La Pérouse (de nouveau, merci à Hélène Patris d’avoir retrouvé ces notes de La Pérouse) : Si l’on imprime mon journal avant mon retour, que l’on se garde bien d’en confier la rédaction à un homme de lettres ; ou il voudra sacrifier à une tournure de phrase agréable le mot propre qui lui paraîtra dur et barbare… ou bien, mettant de côté les détails nautiques et astronomiques… Ce rédacteur s’attachera au fond, il ne supprimera rien d’essentiel ; il présentera les détails techniques avec le style âpre et rude, mais concis, d’un marin, et il aura bien rempli sa tâche en me suppléant, et en publiant l’ouvrage tel que j’aurais voulu le faire moi-même.

Au final, ce style âpre et rude mais concis d’un marin est efficace, élégant, et n’est pas sans rappeler celui du Voyage autour du monde  de Bougainville. De cette incroyable histoire, trois ans de notes, le débarquement de Lesseps au Kamchatka, le naufrage, la Révolution, la Constituante, la fuite ou l’emprisonnement des rédacteurs, la mort du roi, la publication du livre quelques années plus tard, tandis que les ennemis, intérieurs et extérieurs, pullulent, tout ceci montre bien l’importance de cette expédition, et l’inestimable valeur scientifique que les gouvernants de l’époque portaient à ce document. L’histoire de la rédaction du Voyage autour du monde de la Pérouse nous montre bien d’autres choses. D’abord, si l’universalisme de la France ne veut plus dire grand-chose de nos jours, nous comprenons ce qu’il signifiait à l’époque : la foi dans la diffusion d’informations scientifiques, la foi dans le progrès humain par les avancées dans les sciences, dépassaient les rivalités géopolitiques, commerciales, politiques. Enfin, la volonté de livrer au monde les résultats de l’expédition La Pérouse illustre ce que la mythologie française véhiculée depuis la Troisième République cherche à occulter : la continuité entre l’intention du Roi et celle des Révolutionnaires, le progrès humain, l’acquisition de la connaissance, de toutes connaissances pour le bien et le bénéfice de tous.

Louis XVI n’est pas un roi vraiment populaire dans notre histoire. Dépassé par les événements, ou refusant l’évidence, traître à la Révolution, ses déboires nous font presque oublier au passage la complexité de l’histoire révolutionnaire, puisque la Terreur correspond à la prise de pouvoir des extrémistes (lire certains textes de Saint Just ou de Robespierre reste de nos jours un exercice qui donne la chair de poule), et qu’il est évident que les Révolutionnaires n’avaient aucune intention au départ de se débarrasser du Roi, et que, sans ses erreurs multiples, nous aurions peut-être de nos jours une démocratie nord-européenne, c’est-à-dire parlementaire et non pas monarchique.

Or, le vrai Louis XVI, ou plutôt l’autre Louis XVI, c’est l’expédition de La Pérouse qui nous le dévoile. C’est bien pour cela que nous avons choisi de placer le Mémoire du roi Louis XVI du 25 Juin 1785, préparé par le  Maréchal de Castries, au début de ce livre. Il nous éclaire sur l’étonnante ambition derrière ce projet. D’ailleurs, il existe peu d’exemples de souverain ou de chef d’État associé à une aventure aux facettes aussi multiples, humaniste, scientifique, exploratrice, une aventure qui fait avancer l’humanité, lui offre un bond en avant. On pense évidemment à Kennedy et au projet d’envoyer un home sur la lune. Ni Louis XVI ni Kennedy ne verront l’aboutissement de la mission qu’ils ont rêvée.

Pourquoi cet intérêt ? On dit Louis XVI pénétré de son siècle et des idées des philosophes de Lumières, et surtout de Montesquieu. On le dit aussi passionné de voyages, de sciences. On imagine aussi que, très influencé par la relation des voyages de Cook, il ait songé aux bénéfices non pas seulement scientifiques mais aussi politiques, commerciaux, militaires, coloniaux (dans un contexte de rivalité intense avec l’Angleterre) de cette expédition.

La lecture du Mémoire est instructive ; elle couvre les principaux aspects de la mission ; elle impressionne par le niveau de détail, par le soin apporté à la planification de la mission de La Pérouse.

Ainsi, la première partie donne un plan détaillé de la navigation, laquelle comprend en théorie 150 000 kilomètres à parcourir en quatre ans. Le Roi l’autorise à faire les changements qui lui paraîtraient nécessaires dans les cas qui n’ont pas été prévus… Le but est avant tout de compléter la cartographie élaborée par Cook. Les instructions impressionnent par leur prudence et un certain humanisme : ainsi Louis XVI demande à ce que les deux frégates ne soient jamais éloignées l’une de l’autre.

La deuxième partie traite des objectifs politiques et commerciaux. À l’époque, l’empire colonial espagnol s’effondre. Et les Anglais et les Français cherchent à s’en emparer. Il est demandé à La Pérouse de faire l’état des colonies portugaises à l’escale de Madère, vérifier l’évacuation des anglais à l’escale de la Trinité, de repérer des îles offrant une position stratégique, comme Georgia. Mêlée à ces considérations géostratégiques, il y a la volonté de comprendre le monde, une vraie volonté anthropologique. Vers la nouvelle Calédonie, les îles de la Reine-Charlotte, il lui est demandé de bien examiner si les conditions de production, le climat, la situation sont propices au commerce ; Louis XVI s’intéresse au commerce des loutres, d’une grande valeur monétaire à l’époque, il demande à La Pérouse une évaluation des forces en présence en des lieux bien précis : anglais, espagnols, russes vers les îles Aléoutiennes ; il s’intéresse aussi aux possibilités de commerce avec le Japon et la Chine, deux empires à l’époque absolument rétifs à toute vraie ouverture vers les Européens. C’est une vraie mission de renseignement qui est demandée à La Pérouse, avant tout un militaire, ne l’oublions pas : il fera toutes les recherches qui pourront le mettre en état de faire connaître avec quelque détail, la nature et l’étendue du commerce de chaque nation, les forces de terre et de mer que chacune y entretient, les relations d’intérêt ou d’amitié qui peuvent exister entre chacune d’elles….

La troisième partie est la partie scientifique : compléter les connaissances en astronomie, cartographie, météorologie, connaissances de la faune, de la flore, anthropologiques. La quatrième partie donne des consignes d’engagement et de respect des populations locales avec lesquelles entreront en contact les équipages de l’expédition. La cinquième partie donne des instructions sanitaires extrêmement précises : vivres, entretien, hygiène, afin de se prévenir notamment du scorbut, préoccupation constante de La Pérouse. En fin de quatrième partie, cette phrase : Sa majesté regarderait comme un des succès les plus heureux de l’expédition, qu’elle pût être terminée sans qu’il en eut coûté la vie à un seul homme.

Au final, c’est une expédition mûrement préparée, planifiée jusqu’au moindre détail, dans laquelle le Roi s’implique personnellement. Ce n’est pas une exploration au hasard, ce n’est pas un pur voyage scientifique ni une exploration précolonialiste. C’est un voyage aux objectifs multiples : renseignement, cartographique, scientifique, anthropologique et ethnologique, commercial, stratégique. C’est un grand projet pour la France, le tremplin vers une politique extérieure différente. Le Roi ne reverra jamais La Pérouse, et La Pérouse ne reverra jamais la France.

Cook est mentionné à de nombreuses reprises dans le Mémoire du Roi, et La Pérouse l’a constamment à l’esprit. En revanche, il n’existe presque pas de références à Bougainville et à son Voyage autour du monde. Jalousie, absence de chronomètre, ou réputation de Cook ? Notre route était à peu près parallèle à celle du capitaine Cook en 1777… . Cook a tout changé à notre vision du monde. En onze ans et trois voyages (premier voyage en 1768-1771, deuxième voyage en 1772-1775, troisième voyage en 1776-1779), Cook apporte plus à la connaissance géographique que tout autre navigateur ou même voyageur de l’histoire, plus que Marco Polo, Ibn Battûta, Zheng Ho, Colomb ou Magellan. S’il suffit d’observer l’itinéraire du deuxième voyage pour comprendre l’évidence, c’est-à-dire que Cook avait pour mission de découvrir le grand continent austral, la mission réelle de La Pérouse était bien de compléter les blancs laissés par Cook. La France, sous l’impulsion de Louis XVI, réalisant les difficultés rencontrées dans ses possessions étrangères (défaite au Québec en 1759, défaites en Inde du Sud et prise de Pondichéry en 1761…), veut fonder un nouveau projet français combinant géopolitique et avancée de la connaissance scientifique et ethnologique. Louis XVI est fasciné par l’héritage de Cook ; pour lui, cette expédition va compléter le travail du marin britannique, compléter la cartographie du Pacifique, la mer du Sud. De même que La Pérouse va bénéficier des avancées de Cook en termes d’hygiène, comme nous l’expliquions plus haut, il va aussi bénéficier d’un chronomètre, ce dont ne disposait pas Bougainville, mais que Cook avait en sa possession. Deux hommes eurent un rôle exceptionnel dans la fameuse mesure de la longitude, qui manquait aux navigateurs depuis des siècles : John Harrison, du Yorkshire comme Cook, et le français Ferdinand Berthoud. Il est donc clair que La Pérouse veut égaler, voire dépasser son aîné.

Sur deux cent trente membres d’équipage, répartis à peu près équitablement entre l’Astrolabe et la Boussole, on compte une bonne vingtaine de scientifiques, artistes, et ingénieurs : des géographes, chirurgiens, physiciens, botanistes, dessinateurs, astronomes, naturalistes, interprètes. Les moyens sont supérieurs, le nombre de scientifiques supérieur à ce que Cook et Bougainville avaient à leur disposition. Comme l’écrit La Pérouse, Si nous remplissons les vues du ministre, il est certain que ce voyage pourra être cité dans la postérité et nos noms surnager dans l’espace des siècles après ceux de Cook et Magellan. Ce voyage qui s’inscrit dans la tradition des Lumières, par sa fin tragique clôt les Lumières ?

La Pérouse est conscient de l’importance de sa mission. Méticuleux en tout, on le voit suivre en tous points son plan de route royal ; il quitte des lieux féeriques à contrecœur pour obéir à ses ordres. Il mesure, relève, recense, plante des arbres fruitiers ou des plantes qui selon lui sont nécessaires aux indigènes locaux, il s’émerveille en découvrant des espèces nouvelles, il cherche des correspondances entre les langues, s’étonne des similitudes entre langues polynésiennes éloignées de milliers de milles. Il fait un travail extraordinaire de détail des langues, énumère les mots importants, cherche à en comprendre les bases de la grammaire…Il réalise l’importance des vents dans la création des réseaux humains dans le Pacifique, s’étonne de ceux que certains indigènes lui semblent fourbes, voleurs, cruels, barbares, alors que d’autres sont honnêtes, généreux, modestes, pudiques, ou que d’autres encore soient sales, impudiques…

À plusieurs reprises dans son texte, on sent un certain agacement, voire une certaine amertume vis-à-vis des philosophes donneurs de leçon qui n’ont jamais quitté leur foyer : Les philosophes se récrieraient en vain contre ce tableau. Ils font leur livre au coin de leur feu, et je voyage depuis trente ans : je suis témoin des injustices et de la fourberie de ces peuples qu’on nous peint si bons parce qu’ils sont très près de la nature ; mais cette nature n’est sublime que dans ses masses… .

Les Éditions de Londres voient dans cette révolte de La Pérouse non seulement une réfutation du mythe du bon sauvage, mais aussi les débuts de la révolte des hommes de terrain face au gouvernement de savants, dont plus tard Bakounine montrera les dangers et les excès dans Dieu et l’État. Pour nous, c’est la même réaction que celle des navigateurs face à ceux qui restent sur le plancher des vaches, des entrepreneurs face aux économistes de cabinet, des militaires face aux politiques populistes, et en général des hommes du monde réel face aux intellectuels férus d’abstractions sans aucun rapport avec la réalité, préférant leur monde rêvé, leurs petites hétéronomies au travail d’adaptation à la vie.

Le récit du massacre de l’expédition de Langle est un des grands moments du journal de bord. Nous y voyons une négation du mythe du bon sauvage, une sorte d’anti-politiquement correct de l’époque ? Car La Pérouse refuse toute généralisation, il refuse toute spéculation abstraite basée sur une vague rêverie de la réalité et ne s’appuie que sur ce qu’il observe, ce qu’il voit, ce qu’il décrit. Il est vrai que, du point de vue de  La Pérouse, les deux chaloupes envoyées à terre et sous le commandement de Monsieur de Langle ont un but pacifique, que les membres de l’équipage ont été en contact avec les indigènes de l’île de Manua (dans les Samoa), qu’ils ont eu des échanges paisibles, que les indigènes les prennent en traître, et les massacrent ensuite avec une violence inouïe, sans raison apparente, et qu’ensuite ils s’en vantent d’une façon qui laisserait supposer une préméditation dans l’affaire. La Pérouse résiste à l’envie de venger ses camarades, mais il ne résiste pas à l’envie de livrer le fonds de sa pensée ; on le comprend, à moins d’être un saint, on ne peut pas être humaniste sans être aussi humain : je laisse volontiers à d’autres le soin d’écrire l’histoire très peu intéressante de ces peuples barbares. Un séjour de vingt-quatre heures et la relation de nos malheurs suffisent pour faire connaître leurs mœurs atroces, leurs arts et les productions d’un des plus beaux pays de la nature.

Nous l’avions déjà dit à propos du Voyage autour du monde de Bougainville, nous le disons avec encore plus d’aplomb à propos du Voyage autour du monde sur l’Astrolabe et la Boussole de La Pérouse. La volonté scientifique est ici beaucoup plus vivace, il existe une approche systématique déjà visible, qui dépasse ainsi la démarche un peu accidentelle de Bougainville : le travail notamment sur les langues, et l’observation détaillée des mœurs, des caractéristiques physiques, les costumes, les usages, les vêtements, l’histoire, ou ce qu’ils en savent ou en devinent, sur l’île de Pâques, avec les Indiens de Californie, les Indiens du Nord-Ouest Pacifique, les habitants du Kamchatka, les réflexions sur les Chinois, les Japonais, les habitants de Mindanao, ceux qu’il appelle les Mores… D’ailleurs, La Pérouse va au-delà de l’anthropologie, il nous propose aussi des réflexions intéressantes sur l’avenir géopolitique de certaines régions : due à sa localisation privilégiée, il imagine un grand avenir pour la Californie, et il avait carrément raison ! Quant au Kamchatka, là par contre, il a un peu tort…

Sa critique des missionnaires de Californie est à ce titre fort intéressante : il leur reproche leur comportement vis-à-vis des Indiens, J’avoue que, plus ami des droits de l’homme que théologien, j’aurais désiré qu’aux principes du christianisme on eût joint une législation qui, peu à peu, eut rendu citoyens des hommes…

Mais nous terminerons sur ces phrases magnifiques, qui rendent bien le vrai esprit des Lumières, résistant ainsi au danger constant que nos interprétations modernes, passées par le prisme de nos valeurs, représentent pour la compréhension de l’évolution des idées et des hommes : ce que nous voulons dire, c’est que l’on n’est pas un précolonialiste lorsque l’on écrit ces lignes. Les mêmes qui passent leur temps à voir dans les grands esprits des Lumières des racistes, des antisémites, des colonialistes, ces mêmes sont caution de gouvernements qui continuent à opprimer des peuples moins bien armés au nom de principes soi-disant moraux et universels. Quelle foutaise. Les voici : Quoique les Français fussent les premiers qui, dans ces derniers temps, eussent abordé sur l’île Mowée [Hawaï. ndlr], je ne crus pas devoir en prendre possession au nom du roi. Les usages des Européens sont à cet égard, trop complètement ridicules. Les philosophes doivent gémir sans doute de voir que des hommes, par cela seul qu’ils ont des canons et des baïonnettes, comptent pour rien soixante mille de leurs semblables ; que sans respect pour leurs droits les plus sacrés, ils regardent comme un objet de conquête une terre que ses habitants ont arrosé de leur sueur et qui, depuis tant de siècles, sert de tombeau à leurs ancêtres. Ces peuples ont heureusement été connus à une époque où la religion ne servait plus de prétexte aux violences et à la cupidité. Les navigateurs modernes n’ont pour objet, en décrivant les mœurs des peuples nouveaux, que de compléter l’histoire de l’homme ; leur navigation doit achever la reconnaissance du globe ; et les lumières qu’ils cherchent à répandre ont pour unique but de rendre plus heureux les insulaires qu’ils visitent et d’augmenter leurs moyens de subsistance. Franchement, nos juges modernes feraient bien d’en prendre de la graine. Bravo La Pérouse !

Les Editions de Londres. Préface du livre. 2012

25 01 1798

Je ne veux pas rester ici, il n’y a rien à faire. Ils ne veulent entendre à rien. Je vois que si je reste je suis coulé dans peu. Tout s’use ici, je n’ai déjà plus de gloire ; cette petite Europe n’en fournit pas assez. Il faut aller en Orient, toutes les grandes gloires viennent de là. Si la réussite d’une descente en Angleterre me paraît douteuse, comme je le crains, l’armée d’Angleterre deviendra l’armée d’Orient, et je vais en Égypte. L’Orient n’attend qu’un homme.

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

28 01 1798

À la demande de la population, Mulhouse est annexée à la France.

23 02 1798   

Paris. Au Directoire.

Quelques efforts que nous fassions, nous n’acquerrons pas d’ici à plusieurs années la supériorité des mers. Opérer une descente en Angleterre sans être maître de la mer est l’opération la plus hardie et la plus difficile qui ait été faite. L’expédition d’Angleterre me paraît donc être impossible. Il faut alors se contenter de s’en tenir aux apparences, et fixer toute son attention comme tous ses moyens sur le Rhin ou bien faire une expédition dans le Levant qui menaçât le commerce des Indes.

Et si aucune de ces opérations n’est faisable, je ne vois plus d’autre moyen que de conclure la paix avec l’Angleterre.

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

5 03 1798

Le Directoire autorise Bonaparte à entreprendre la conquête de l’Égypte. L’expédition elle-même sera une très grande entreprise ; sa préparation, en deux mois,  en sera une autre :

Or, quand l’ordre de mission arriva à Toulon, le 9 mars 1798, le port était vide. Quant à l’escadre de la Méditerranée, elle ne comptait plus qu’un petit nombre d’unités qui patrouillaient sur les côtes italiennes. Il n’était pas question non plus de faire venir le moindre navire de l’océan atlantique, car son passage devant les côtes de Gibraltar aurait pu attirer l’attention des espions anglais qui y étaient basés. Le secret de l’expédition devait être absolu et, par conséquent, les préparatifs rapides et discrets. La tâche de Bonaparte et de son équipe était donc immense.

Il fallait d’abord que les quelques vaisseaux et frégates qui sillonnaient l’Adriatique soient prévenus et rallient Toulon dans les plus brefs délais, en s’adjoignant les navires vénitiens capables de prendre la mer – ces derniers avaient été saisis par la France à la suite de la campagne d’Italie (1796-1797) Une flotte marchande, à peu près homogène, devait également être trouvée et réquisitionnée, afin de transporter les soldats, leur matériel, les chevaux, l’armement et les vivres nécessaires à la préparation de 80 000 repas journaliers durant cent jours (c’est-à-dire des tonnes de biscuits, de pain de mer, de légumes secs, de lard, des milliers d’hectolitres de vin et d’eau). Deux ou trois navires étaient en outre destinés à être transformés en hôpitaux.

Il fallait ensuite recruter des milliers de marins pour servir à bord des bateaux de guerre et de commerce, sans les informer de la destination ni de la durée du voyage. Mais aussi des savants, choisis dans les différentes branches du savoir et des arts. Et, pour finir, s’assurer que les troupes venant d’Allemagne  et d’Italie pourraient être hébergées à Toulon puis embarquer sans attirer l’attention des Anglais.

Quelques hommes seulement étaient informés de la destination et des buts de l’expédition. Ils travaillèrent sans relâche. C’étaient Najac, l’ordonnateur de la Marine à Toulon (soit le responsable de la flotte, de l’arsenal et du port), Even, le commissaire principal chargé des approvisionnements, Cavellier, le contrôleur général (ou trésorier), Danzel, le directeur de l’artillerie, Poncet, le directeur des constructions navales, Aycard, le directeur des mouvements du port, ainsi que les contre-amiraux François-Paul de Brueys d’Aigalliers et Perrée, le général Maximilien de Cafarelli du Falga et quelques savants comme le mathématicien Gaspard Monge, le chimiste Claude-Louis Berthollet, le géologue Tancrède Dolomieu et le peintre amateur de curiosités Dominique Vivant-Denon.

En mars, des messagers envoyés dans les ports d’Italie réussirent à joindre l’escadre de la Méditerranée et lui transmirent l’ordre de rallier Toulon au plus vite. La flotte comportait deux divisions, celle des contre-amiraux Brueys et Perrée. Le premier, qui avait connu Bonaparte en Italie et lui vouait une admiration sans faille, commandait un ensemble de six vaisseaux, renforcé par cinq navires vénitiens. Le second, alors en escale à Ancône, dirigeait un groupe de cinq frégates. Fin mars, les deux hommes se rejoignirent en Sicile et firent voile sur Toulon, où ils mouillèrent début avril.

C’est alors que se posa une multitude de problèmes. Tous les vaisseaux avaient besoin de réparation et de travaux d’entretien, mais Najac décida de les garder en rade pour éviter les désertions des marins, à bout de forces après des mois de patrouille en Méditerranée. Par ailleurs, des centaines d’hommes étaient malades et la quarantaine devait être respectée. Avec 250 lits, le lazaret de Saint-Mandrier se révéla très vite insuffisant. Des parfums furent saisis dans tous les ports de la Méditerranée pour désinfecter les navires : les substances aromatiques étaient alors considérées comme des antidotes puissants contre la peste et les maladies contagieuses.

Début mai 1798, les effectifs embarqués ne représentaient, en moyenne, sur chaque navire, que la moitié des marins nécessaires à la conduite et à la manœuvre des vaisseaux. Il n’y avait plus de munitions ni de vivres. Les rapports des visites diligentés par Najac signalaient tous des carènes vieillies et en mauvais état, des canons en fer hors d’usage et dangereux, des cales vides, des équipages insuffisants et épuisés.

Bonaparte avait prévu la disette en personnel. Aussi avait-il décrété la levée générale dans les secteurs administratifs de tous les ports de la Méditerranée, de Port-Vendres, près de la frontière espagnole, à la Ligurie. Des bâtiments légers dépêchés sur place, se partageaient le littoral, escalaient dans les ports et se livraient à de véritables rafles pour enrôler tous les hommes en âge de servir. C’est ainsi qu’environ 3 000 marins furent embauchés pour compléter les effectifs des vaisseaux et des frégates.

Pourtant, lors de l’appareillage le 19 mai 1798, les rôles, ces listes d’équipage portant les attributions de chacun, étaient encore loin d’être complètes, et l’ensemble des navires accusait un déficit de plus de 30 %. Le navire amiral L’Orient comptait 850 hommes au lieu des 1 130 nécessaires, et les principaux vaisseaux, comme le Guillaume Tell, le Franklin ou le Tonnant, n’avaient que 650 hommes pour un armement normal de 866.

De surcroit, ces équipages étaient souvent composés de vieux marins de la Révolution ou de jeunes gens peu expérimentés. À bord de L’Orient se trouvaient ainsi 49 mousses, 54 novices et 67 vieux matelots ; seuls les 126 officiers et officiers mariniers (ou sous-officiers) correspondaient réellement aux nécessités du service.

Quant aux réparations, elles furent très sommaires. Il n’y avait à Toulon ni bois de rechange, ni possibilité de calfatage pour une telle flotte. Seules les avaries les plus importantes donnèrent lieu à quelques travaux et les voilures les plus endommagées furent remplacées. Les plus vieilles frégates, enfin, furent transformées en flûtes pour le transport des chevaux.

C’est ainsi que, le 18 mai, la flotte de guerre put aligner L’Orient, navire équipé de 120 canons, construit en 1790, qui était la fierté de la Marine, ainsi que 12 vaisseaux dotés de 74 ou 80 canons, 6 frégates de 40 canons, 3 corvettes de 16 canons, 9 navires armés en flûte pour les chevaux et l’artillerie, et quelques avisos, bombardes, chaloupe canonnières. À titre de comparaison, l’escadre anglaise de la Méditerranée comprenait alors28 vaisseaux sous les ordres de Nelson et pouvait compter sur le renfort possible de 120 navires dans l’océan.

Seuls l’état-major, certains officiers, quelques hommes de troupe et savants prirent place à bord de ces bâtiments, qui devaient bénéficier de toutes leurs capacités de manœuvre et de vitesse. Le gros des troupes, soit environ 30 000 hommes, fantassins, cavaliers et artilleurs, devait embarquer sur des navires de commerce. Alors que tous les armateurs étaient réticents en raison des risques courus par leurs bateaux (même s’ils ignoraient toujours la destination de l’expédition), on en réquisitionna, en un moins, près de 250, capables de recevoir des passagers, de les nourrir, de les loger. Et de stocker de grandes quantités d’eau. 

Bonaparte rassembla donc tous les navires qu’il put trouver sur le littoral méditerranéen, en Corse, à Gênes et à Civitavecchia. Avec 100 bateaux, Marseille fournit le gros de la flotte. Le 7 mai, les navires étaient regroupés dans le Vieux-Port. La frégate Alceste vint de Toulon pour escorter ces navires sans armes. Le temps était mauvais. L’Alceste brisa un de ses mâts, et le convoi n’arriva à Toulon que le 9 mai. Il retrouva les 70 navires réquisitionnés sur place, complétés par 20 bâtiments venus de Nice, 20 autres d’Antibes et 10 tartanes de Saint-Tropez. Les navires venant d’Ajaccio, de Gênes et de Civitavecchia devaient rallier au cours du voyage.

À la différence de la flotte de guerre, cette marine marchande n’avait pas l’habitude de la navigation collective. Chaque bateau suivait son allure et ses usages, et comme toujours dans les convois, la vitesse de l’ensemble fut celle du navire le plus lent : aucun traînard ne devait être distancé pour des raisons évidentes de sécurité et de discrétion. C’est ce qui explique que la flotte ait mis quarante jours pour atteindre Alexandrie, avec une vitesse moyenne de 3 nœuds (5.4 km/h) : une lenteur à laquelle elle dut son salut puisque Nelson, lancé à la poursuite de cette armada, l’imagina toujours loin devant lui alors qu’elle était loin derrière.

Si la marine posa de nombreux problèmes à Bonaparte, l’armée d’Orient se constitua sans peine. Les soldats étaient nombreux (près de 30 000) et l’encadrement pléthorique, avec plus de 2 200 officiers. Les troupes venaient à la fois de l’armée d’Allemagne et de celle d’Italie. Elles étaient composées de vétérans des guerres de la Révolution et avaient toutes les qualités de technicité, d’endurance et de courage souhaitables. Bonaparte les connaissait bien, il en était aimé, et ce fut certainement l’armée la plus efficace des guerres napoléoniennes. Les principales difficultés qui apparurent furent relatives à l’acheminement des hommes vers Toulon. Car tous ces mouvements devaient se faire dans les plus grand secret. Bonaparte donna l’ordre d’arrêter et  d’enfermer tous les ressortissants anglais présents sur le territoire français pour être sûr qu’ils n’informent pas leur pays. Pour tromper les observateurs, les soldats venant d’Allemagne gagnèrent les rives de l’Atlantique avant de descendre à marche forcée sur Toulon. Avant que les hommes n’aient atteint la ville, ils furent répartis dans les environs de Marseille et de Saint Tropez. L’embarquement ne se fit que dans les tout derniers jours.

Chaque soldat reçut un appel distinctif fixant sa mise à bord sur tel ou tel navire. Pour des raisons d’encombrement et de sécurité, la plupart des bâtiments étaient demeurés au mouillage dans la rade et des services de va-et-vient assuraient la liaison avec la terre. Il semblerait, d’après les récits, que les Toulonnais aient eu le sentiments d’une formidable cohue. C’était l’apparence. En réalité, tout était parfaitement organisé, et il ne fallut que quelques jours pour que 30 000 hommes, complètement ignorants des choses de la mer, se trouvent chacun à bord de son bateau, à son poste, avec son équipement militaire, ses effets et ses vivres. On dit que Bonaparte en personne avait veillé au nombre de chaussettes de chaque soldat.

Parmi les caractères originaux de la préparation de la campagne d’Égypte, l’embarquement des savants reste cependant le plus marquant. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, une expédition militaire partit avec les meilleurs représentants de toutes les branches du savoir. L’idée en revient à Bonaparte, qui s’en était occupé personnellement avec l’aide du général Cafarelli. Car le jeune commandant en chef de l’armée d’Orient n’envisageait pas seulement une conquête destinée à faire pièce aux Anglais. Ses motivations étaient multiples. Y entraient bien sûr la fascination qu’exerçait la civilisation des pharaons et le berceau de la culture islamique, le rêve d’être un nouvel Alexandre. Mais aussi le désir de comprendre et d’expliquer un monde mystérieux et la volonté d’apporter aux nations d’Orient les lumières de la science et des arts.

Bien qu’il n’ait eu alors que 28 ans, Bonaparte avait su s’attirer la sympathie des plus grands savant de la Révolution. Il était l’ami de Monge, âgé de 52 ans en 1798, qui dans un premier temps avait refusé de partir pour l’Égypte ; Bonaparte ayant réussi à convaincre son épouse, il devint l’un des piliers scientifiques de l’expédition. À Paris, Bonaparte se dépensa sans compter pour persuader les membres de la toute jeune École polytechnique de l’accompagner, élèves ou professeurs, comme le physicien Joseph Fourier. Il entraîna des astronomes de l’Observatoire, avec Pierre Méchain, qui fournit des horloges, des lunettes astronomiques, des boussoles etc… Il recruta les principaux membres du Museum d’histoire naturelle, comme Étienne Geoffroy Saint-Hilaire ou Tancrède Dolomieu, des mathématiciens, des chimistes (Claude-Louis Berthollet), des médecins et chirurgiens (Nicolas Desgenettes, Jean-Dominique Larrey), des artistes (Joseph Redouté, Dominique Vivant-Denon) et même le fameux Nicolas Conté, l’aérostier de Meudon qui avait perdu un œil dans une explosion. 

Tous ces savants, médecins et ingénieurs embarquèrent, sauf exception, à bord du Patriote, qui était sur mer une véritable académie, un institut, une université pluridisciplinaire, le temple des Lumières, avec son imprimerie à caractères arabes et les meilleurs interprètes des langues orientales. Malheureusement, le navire fit naufrage dès son arrivée à Alexandrie, entraînant avec lui une bonne partie des instruments scientifiques.

Le 18 mai, L’Orient vint à quai et Bonaparte embarque avec Brueys, Alexandre Berthier, le chef d’état-major, Dommartin, le commandant de l’artillerie, le général Cafarelli, le chirurgien Larrey, Monge et Berthollet, ainsi que les principaux responsables de l’armée, Kléber, Menou et Duroc. On raconte que Joséphine voulut les accompagner mais que Bonaparte refusa pour ne pas montrer le mauvais exemple à ceux qui souhaitaient entraîner leur compagne dans ce rêve d’Orient. Toutefois, quelques femmes firent partie de l’expédition. La plus célèbre fut Mme Verdier, l’épouse du général. Ainsi que le raconte Larrey dans ses Mémoires, elle s’était déguisée en soldat, comme quelques autres, pour embarquer. Elle suivit son mari pendant toute la campagne, s’illustrant particulièrement par les secours qu’elle porta aux blessés et aux pestiférés lors du retour de l’armée de Jaffa au Caire.

L’embarquement de Bonaparte à bord de L’Orient, seul nom qui pouvait trahir la destination de l’expédition, est en lui-même une épopée. Le général en chef avait quitté Paris dans la nuit du 3 au 4 mai. Il avait dîné chez l’un des directeurs, Barras, puis s’était rendu à une représentation au Théâtre Français. Passé minuit, il avait pris la route en diligence avec Joséphine, le général Duroc, Bourrienne, son secrétaire, et Lavalette, son aide de camp. Il avait ensuite descendu le Rhône à partir de Lyon par le coche d’eau et dormi à Aix-en-Provence le 8 mai. Il avait échappé miraculeusement à la rupture d’un pont à Roquevaire et était arrivé à Toulon le 9 mai, accueilli avec joie par la population qui se souvenait de son libérateur de 1793.

Il avait immédiatement inspecté la flotte, les troupes, l’armement, le matériel. Il avait rédigé ses premières proclamations aux soldats et marins, et prononcé des harangues dont on peut citer quelques extraits : Soldats, vous partagez les dangers de nos frères, les marins. Vivez à bord avec cette intelligence qui caractérise les hommes de la mer. Ils ont comme vous acquis les droits à la reconnaissance dans l’art difficile de la marine. Habituez-vous aux manœuvres de bord. Imitez les soldats romains qui surent battre Carthage en plaine et sur leur flotte. Soldats, matelots, vous avez jusqu’ici été négligés. Aujourd’hui, la plus grande sollicitude de la République est pour vous.

C’est dans cette atmosphère théâtrale que Bonaparte embarque. Le 18 mai, l’escadre légère et la flotte de transport hissèrent les voiles, sortirent de la rade et se disposèrent en convoi au sud des îles d’Hyères. Le 19 mai, à 7 heures du matin, L’Orient appareillait avec l’ensemble des vaisseaux pour rejoindre, escorter et protéger l’armada. Bonaparte écrivit une dernière lettre au Directoire, il la confia à une embarcation qui fit le va-et-vient entre la terre et les navires : L’escadre légère est sortie, le convoi défile, nous avons levé l’ancre avec un très beau temps.

Jean-Marie Homet. La grande aventure de l’expédition d’Égypte. La Mer, 5 000 ans d’Histoire. Les Arènes 2022

9 03 1798

Le général Brune entre dans Berne. La Suisse entière, effrayée des secousses imprimées par la révolution française, s’étudioit à ne causer aucun ombrage à une puissance qui possédoit tant d’élémens de discordes et de ruines ; mais les apôtres de la liberté ne laissèrent pas longtemps ce pays tranquille : ils firent dans Genève le premier essai de leur doctrine, et le sang des plus honnêtes citoyens de cette ville, coula sous le fer des bourreaux, ainsi que dans Paris, dans Lyon, dans Nantes et dans Bordeaux ; les noms de liberté et d’égalité, et de droits de l’homme, tout-puissans sur l’esprit de la multitude, causèrent des mouvemens séditieux dans plusieurs cantons, et jusque dans les âpres montagnes de la Rhétie. Les chefs du gouvernement ne prirent aucune précaution pour prévenir les suites de semblables révoltes, qui sembloient être les avant-coureurs d’une révolution prochaine ; de nombreux écrits circulèrent dans toute l’étendue du pays, et semèrent la défiance dans les esprits.

La Suisse , restant dans une funeste sécurité, espéroit conserver des richesses amassées depuis des siècles, et dont la possession lui étoit aussi chère que la liberté même. La régence de Berne, à force de complaisances, croyoit flatter la grande nation et la désarmer : elle chassa les émigrés de son territoire, livra au directoire exécutif un malheureux qui invoqua en vain les droits sacrés de l’hospitalité : inutiles sacrifices ! Le gouvernement français ne travailloit pas, avec moins d’ardeur, à soulever la Suisse entière contre l’olygarchie de Berne ; partout il s’efforçait de rendre odieux les chefs du gouvernement helvétique, et à présenter à la multitude l’appât séduisant d’une égalité plus parfaite. Mengaud, commissaire du directoire exécutif, attisoit le feu de la discorde, et venoit offrir une nouvelle constitution, basée sur la constitution de 1795. Déjà Lucerne et Bâle avoient adopté les principes des Français ; Zurich elle-même ne tarda pas à suivre cet exemple, et Soleure se vit obligée de décréter la liberté et l’égalité. Tous les peuples sujets des cantons, manifestoient hautement le désir de se voir indépendans, et des sociétés populaires s’ouvrirent presque sur tons les points ; le pays entier étoit désorganisé. Berne elle-même, dans les commencemens, céda au torrent ; elle se réveilla au moment où le directoire exécutif demanda une démission absolue de la Magistrature entière, et du conseil de guerre ; et encore, lorsque la guerre étoit déclarée, lorsque les armées étoient en présence, lorsque la régence pouvoit attaquer les Français avec avantage, elle hésita, et s’amusa à parlementer.

Les bourgeois, irrésolus, se montrèrent tantôt décidés à mourir pour la défense de leur liberté, tantôt décidés à se soumettre aux propositions de la France : hésiter ainsi, c’étoit déjà s’avouer vaincus. Les généraux français, Brune et Schanenbourg, s’ébranlèrent enfin avec une armée formidable ; l’indiscipline et l’insubordination, s’accrurent ; des divisions bernoises massacrèrent leurs officiers ; la plus violente anarchie régnoit dans Berne. Cependant, ces furieux se battirent avec une rare intrépidité, et les femmes mêlées dans les rangs, avec les hommes, payèrent aussi de leur personne. Il fallut céder à la force, et le général Brune, victorieux, entra dans Berne, le 9 mars 1798.

Les petits cantons de la Suisse persévérèrent seuls dans un attachement inviolable à leur ancienne constitution, et résolurent de se défendre jusqu’au dernier soupir : contens de peu, se gouvernant eux-mêmes, ils se croyoient, dans leurs montagnes, et peut-être avec raison, les hommes les plus libres et les plus démocrates de l’Univers. Guillaume Tell semblait revivre et animer ce peuple, qui résista avec la plus grande opiniâtreté, et fût plutôt accablé que vaincu.

M.E. Jondot. Tableau historique des nations. 1808

16 03 1798

Fondation de la République Helvétique.

15 04 1798 

Conquête par les Français de la République de Genève.

19 05 1798 

Bonaparte part pour l’Égypte. Le projet n’est pas nouveau : il était déjà dans les cartons de Choiseul et de Vergennes. Il ne partira pas vers l’inconnu : Talleyrand  lui remet un rapport circonstancié du consul de France en Égypte, Charles Magallon, commerçant là-bas depuis une trentaine d’années ; il y a épousé la veuve d’un marchand vénitien spécialisé dans le tissu. Il donne pour facile l’occupation de l’Égypte, vu le déclin des Mamelouks ; le pays est idéalement placé pour ruiner le commerce anglais avec les Indes. Dans son adresse au Directoire en date du 14 février 1798, Talleyrand a repris les arguments de Magallon et le Directoire a été ravi de cette idée, trop heureux d’éloigner ce jeune général déjà couvert de gloire : Éloignons le sabre, avait lancé Barras.

22 06 1798   

Proclamation à l’armée : Soldats ! Vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation et le commerce du monde sont incalculables. Vous porterez à l’Angleterre le coup le plus sûr et le plus sensible, en attendant que vous puissiez lui donner le coup de mort. Les beys mameluks, qui favorisent exclusivement le commerce anglais, qui ont couvert d’avanies nos négociants et tyrannisent les malheureux habitants du Nil, quelques jours après notre arrivée n’existeront plus.

Les peuples avec lesquels nous allons vivre, sont mahométans ; leur premier article de foi est celui-ci : Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète.

Ne les contredisez pas : agissez avec eux comme nous avons agi avec les juifs, avec les Italiens : ayez des égards pour leurs muftis et leurs imams, comme vous en avez eu pour les rabbins et les évêques. Les légions romaines protégeaient toutes les religions. Vous trouverez ici des usages différents de l’Europe : il faut vous y accoutumer.

La première ville que nous allons rencontrer a été bâtie par Alexandre. Nous trouverons à chaque pas des souvenirs dignes d’exciter l’émulation des Français.

2 07 1798  

Proclamation au peuple de l’Égypte : Bonaparte, membre de l’Institut national, général en chef : Peuple de l’Égypte, on vous dira que je viens détruire votre religion : ne le croyez pas ! Répondez que je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte, plus que les Mameluks, Dieu, son Prophète et l’Alcoran.

Dites leur que tous les hommes sont égaux devant Dieu ; la sagesse, les talents et les vertus mettent seuls de la différence entre eux. Or, quelle sagesse, quels talents, quelles vertus distinguent les Mameluks, pour qu’ils aient exclusivement tout ce qui rend la vie aimable et douce ?

Y-a-t-il une belle terre ? elle appartient aux Mameluks. Y-a-t-il une belle esclave, un beau cheval, une belle maison ? cela appartient aux Mameluks. Si l’Égypte est leur ferme, qu’ils montrent le bail que Dieu leur en a fait. Mais Dieu est juste et miséricordieux pour le peuple dont les Égyptiens seront appelés à gérer toutes les places ; les plus sages, les plus instruits, les plus vertueux gouverneront et le peuple sera heureux.

N’est ce pas nous qui avons détruit le Pape, qui disait qu’il fallait faire la guerre aux musulmans ? N’est ce pas nous qui avons détruit les Chevaliers de Malte, parce que ces insensés croyaient que Dieu voulait qu’ils fissent la guerre aux musulmans ? N’est ce pas nous qui avons été dans tous les siècles les amis du Grand Seigneur,- que Dieu accomplisse ses désirs ! – et l’ennemi de ses ennemis ? Les Mameluks, au contraire, ne se sont-ils pas toujours révoltés contre l’autorité du Grand Seigneur qu’ils méconnaissent encore ? Ils ne font que leurs caprices.

Mais malheur, trois fois malheur, à ceux qui s’armeront pour les Mameluks et combattront contre nous ! Il n’y aura pas d’espérance pour eux : ils périront !

[Hors proclamation] : C’est un peu charlatan.

21 07 1798

Les 10 000 mamelouks de Mourad Bey auxquels s’ajoutent des cavaliers arabes et 30 000 fellahs et janissaires attendent Bonaparte à la tête de cinq divisions. On lui prêtes ces mots : Soldats ! Vous êtes venus dans ces contrées pour les arracher à la barbarie, porter la civilisation dans l’Orient, et soustraire cette belle partie du monde au joug de l’Angleterre. Nous allons combattre. Songez que du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent. La résistance française de la formation en carré d’infanterie aura raison des forces de Mourad Bey pour qui la bataille tournera en déroute. Bonaparte, déjà très soucieux d’image, préférera lui donner le nom de bataille des Pyramides plutôt que d’Embabech, nom du village où elle se déroula, parfaitement inconnu des Français.

Bataille des pyramides ag1.png

Bataille des Pyramides par Wojciech Kossak, 1896.

22 07 1798, au lendemain de la victoire des Pyramides.

Aux cheiks et notables du Caire : Vous verrez par la proclamation ci-jointe les sentiments qui m’animent. Mais les Mameluks ont été pour la plupart tués ou faits prisonniers, et je suis à la poursuite du peu qui reste encore. Faites passer de ce coté-ci les bateaux qui sont encore sur votre rive, envoyez-moi une députation pour me faire connaître votre soumission. Faites préparer du pain, de la viande, de la paille et de l’orge pour mon armée, et soyez sans inquiétudes, car personne ne désire contribuer à votre bonheur plus que moi.

28 07 1798 

Je coloniserai ce pays. Nous n’avons que vingt neuf ans, nous en aurons trente-cinq ; ce n’est pas un âge ; ces six ans me suffisent, si tout me réussit, pour aller dans l’Inde.

31 07 1798 

Les Turcs ne peuvent se conduire que par la plus grande sévérité ; tous les jours, je fais couper cinq ou six têtes dans les rues du Caire. Nous avons dû les ménager jusqu’à présent pour détruite cette réputation de terreur qui nous précédait : aujourd’hui, au contraire, il faut prendre le ton qui convient pour que ces peuples obéissent ; et obéir, pour eux, c’est craindre.

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

Il s’empare de l’Égypte, chasse les Anglais de toutes les possessions qu’il pourra atteindre, et notamment détruit tous leurs comptoirs sur la Mer Rouge ; fait couper l’isthme de Suez et prend toutes les mesures nécessaires pour assurer la libre et exclusive possession de la Mer Rouge à la République Française. Il va y découvrir la redoutable cavalerie mameluk et cela fait son affaire : il les combat, mais leur petits chevaux arabes l’intéressent, lui dont la petite taille est mise en évidence par de grands chevaux : il fera rapporter quelques précieux étalons, et pourra désormais chevaucher sans problème d’image… Nombre de Mameluks se montreront de redoutables soldats pendant toutes les guerres de l’Empire. Face à lui encore, un certain Méhémet Ali, à la tête d’un détachement d’Albanais envoyé pour le combattre : après le départ des Français, il saura tellement bien s’imposer que le sultan le nommera pacha en 1805 ; il s’attachera alors la collaboration de nombreux conseillers français pour moderniser son pays.

L’heure est aussi à la mission civilisatrice de la France, à la diffusion de la science ; pour ce faire, il est bon de dénigrer l’occupant ottoman : Depuis longtemps, ce ramassis d’esclaves achetés dans le Caucase et la Géorgie tyrannise la plus belle partie du monde… Dieu Tout-Puissant, Maître de l’Univers, a ordonné que leur empire finît. Avec mon aide, aucun Égyptien ne sera désormais exclu des grandes charges et tous pourront parvenir aux dignités les plus élevées ; les plus vertueux, les plus intelligents, les plus savants, dirigeront les affaires.

Bonaparte

Nous décrirons les combats qui se déroulèrent dans nos contrées, avec leur cortège de maux et de désastres, la façon dont les Français subjuguèrent ce pays dès leur arrivée, enfin les grandes victoires qu’ils y remportèrent. Nous parlerons de leur randonnée prodigieuse de l’Occident à l’Orient, plus prompte que l’éclair, de leur occupation de l’île de Malte effectuée avec l’impétuosité de la foudre, de la prise d’Alexandrie et de leur conquête de toute l’Égypte. Nous ferons le récit de leur installation, après leurs rencontres avec les mamelouks, de l’expédition de Syrie, du siège de la place forte de Saint Jean d’Acre, de leur retour en Égypte. Nous relaterons leurs opérations contre les deux grandes puissances, l’Angleterre et l’Empire ottoman, leur capitulation et leur départ de l’Égypte après des combats continuels et des dangers extraordinaires. Leur occupation du Caire avait duré trois années entières, depuis le mois de juillet 1798 jusqu’au mois de juin 1801. L’ensemble de ces faits constitue la plus merveilleuse des épopées. […] Aussi la grande majorité du peuple, principalement les fellahs, regrettèrent les manières des Français… Les militaires français se promenaient sans armes dans la rue et plaisantaient avec tout le monde.

Un mémorialiste arabe contemporain, cité par Gaston Wiet. Les puissances musulmanes. 1986

Et l’affaire devient aussi une expédition scientifique, forte de 167 savants – beaucoup n’ont pas trente ans -, parmi lesquels on trouve Monge, mathématicien, ancien ministre de la Marine, fondateur de l’École polytechnique, directeur du volet scientifique de cette expédition, Berthollet, chef de service des poudres et explosifs, Champy, titulaire de la chaire de zoologie au Museum d’Histoire naturelle, Geoffroy Saint Hilaire, astronome à l’Observatoire de Paris, Fourier, Vivant Denon, Déodat de Dolomieu, géologue, Le Père, architecte, Conté, inventeur de la mine de crayon artificielle qui permettait de se passer de la plombagine anglaise. 38 000 marins, 10 000 soldats, embarquent sur 13 vaisseaux, une corvette, 6 frégates, 18 bâtiments plus légers. Les équipements de nombreux établissements scientifiques ont été réquisitionnés… jusqu’à Rome, où il fait main basse sur les presses du Vatican. À Malte, d’où il chasse l’ordre des Hospitaliers, il peut voir encore dans le port de La Valette quelques galères, mais ce sont les dernières. Ce type de navire ne sera plus présent sur les batailles navales à venir : Aboukir, Trafalgar. Au Caire, on réquisitionne 4 palais pour y installer l’Institut d’Égypte.

Jacques Marie le Père dirigera les opérations topographiques du tracé du futur canal, donnant sa préférence pour la solution qui reprenait, à peu de choses près le Canal des Anciens, appelé d’abord Canal des Pharaons, puis Fleuve de Trajan, et enfin Canal du Prince des Fidèles, qui avait été comblé en 762 : relier Ismaïlia au Caire, puis emprunter le Nil pour rejoindre Alexandrie. Il commettra une importante erreur de mesure (ses instruments avaient sombré avec Le Patriote, six mois plus tôt), prétendant que le niveau de la Mer Rouge était plus élevé de 9,918 m. que celui de la Méditerranée.

Le botaniste Raffeneau-Delile découvre le lotus… dont le mythe dit qu’un jour il sortit de l’océan primordial, fleurit, et une fois les pétales ouvertes, offrit au monde dans son calice un enfant, qui était Râ, le dieu-soleil, le Père des Dieux. Edme-François Jomard, géographe sera l’auteur le plus important – dessins, cartes, relevés – de la Description de l’Égypte, somme en 20 volumes des données recueillies lors de l’expédition. Le lieutenant F.X. Bouchard découvrira en 1799 la pierre de Rosette près de Rasshid, port situé sur la branche ouest du Nil à l’est d’Alexandrie : elle date de 196 av J.C. rédigée par les prêtres égyptiens de Memphis en remerciements à Ptolémée V : elle est écrite en 3 écritures :  hiéroglyphique – qui combine idéogramme (signe-idées) et phonogrammes (signes-son) -, écrit traditionnel des textes sacrés et officiels,

  • démotique – à partir du VII° siècle av. J.C. d’une graphie plus schématisée, sans aspect figuratif -, dite aussi cursive.
  • grecque, la langue de la dynastie régnante des Ptolémée.

Adrien Raffeneau Delile va en faire un moulage en soufre et plâtre, qu’il emmènera à Montpellier où il sera nommé professeur de médecine. Ce moulage va dormir dans les caves du Musée Languedocien où il attendra 2009 pour être exposé au public. Elle sera confisquée par les Anglais en 1801, quand ils prendront Le Caire, après l’assassinat de Kléber, et déposée au British Museum à partir de 1802.

L’Expédition d’Égypte sous les ordres de Bonaparte. Léon Cogniet Début XIX° siècle

Expédition dEgypte sous les ordres de Bonaparte by Leon Cogniet on artnet

Léon Cogniet. Crayon du précédent.

« Bonaparte et son état-major en Egypte », 1867 environ, de Jean-Léon Gérôme, Musée d’art occidental et oriental, Kiev.

Napoléon et ses généraux en Égypte, par Jean-Léon Gérôme. 1863 Wikimedia Commons

1 08 1798  

La flotte française a mouillé en rade d’Aboukir, au nord-est d’Alexandrie, un peu trop au large : l’Anglais Nelson se glisse entre elle et la côte et la prend en étau : c’est un carnage : l’amiral commandant l’escadre française, Brueys, blessé au visage, la main arrachée, résiste vaillamment jusqu’à ce qu’un boulet le coupe en deux. Son adjoint Dupetit Thouars, pousse l’héroïsme aux limites de l’absurde : ayant perdu bras et jambes, (dira la légende), il se fit placer dans un baril de son, qui absorbera son sang pour continuer à commander le Tonnant... Les pertes françaises s’élèvent à 1 700 tués ou noyés, 1 500 blessés, 3 000 prisonniers, 4 navires coulés, dont l’Orient, qui contenait la plus grande partie du matériel scientifique, et 9 autres aux mains des Anglais. Fort de sa victoire, Nelson, fils d’un pasteur de campagne, ira au devant d’une autre conquête, sur le chemin du retour à Naples : la femme de l’ambassadeur d’Angleterre : lady Hamilton. À quarante ans, il devait avoir un charme bien particulier, car, pour ce qui est du physique, il était déjà bien cabossé : un œil perdu à Calvi le 12 juillet 1794, un bras perdu à Santa Cruz de Teneriffe le 23 juillet 1797, le mal de mer depuis l’enfance, des migraines et des accès de fièvre dû à un paludisme contracté vingt ans plus tôt…  fine silhouette vêtue de bas blancs, de souliers à boucle en acier, d’une culotte et d’un gilet blancs sous une redingote bleue sont la poche gauche semble enflée par une poignée de shillings, et au plastron de laquelle scintille l’ordre du Bain […] l’air bien fragile, friable, au bord de se fracturer tout le temps.

Jean Echenoz. Nelson Caprice de la Reine. Édition de Minuit 2014

Lors de la bataille d’Aboukir, en 1798, pendant la campagne d’Égypte, l’escadre française était à l’ancre, en ligne de file à une certaine distance de la plage. Nelson divisa son escadre en deux colonnes qui remontèrent cette ligne française des deux côtés. La moitié de son escadre s’est ainsi glissée entre les bateaux français et la côte, une manœuvre très audacieuse qui aurait pu échouer [dans tous les sens du terme. ndlr]. Chaque navire français s’est alors trouvé successivement canonné des deux côtés, n’ayant pas assez d’hommes à bord pour servir les batteries de part et d’autre. Ils ont finalement été détruits, ou obligés de se rendre, les uns après les autres. Supériorité numérique, entraînement et habileté tactique: telles sont donc les clés de l’hégémonie britannique sur les mers.

François Crouzet. Quand les Anglais étaient maîtres des mers. – Les Arènes – L’Histoire. 2022

Si Napoléon eut trouvé dans la Marine un bailli de Suffren [2], il eût probablement marché sur les traces de Gengis Khan.

Stendhal

15 08 1798 

Au contre-amiral Ganteaume.

Le tableau de la situation dans laquelle vous vous êtes trouvé est horrible. Quand vous n’avez pas péri dans cette circonstance, c’est que le sort vous destine à venger un jour notre marine et nos amis ; recevez-en mes félicitations. C’est le seul sentiment agréable que j’aie éprouvé depuis avant-hier, où j’ai reçu, à mon avant-garde, à trente lieues du Caire, votre rapport. Vous prendrez le commandement de tout ce qui reste de notre marine en Égypte. Vous ferez tout ce qui vous sera possible pour retirer de la rade d’Aboukir les débris qui peuvent y rester. Je pense qu’à l’heure qu’il est les Anglais se seront retirés avec leurs lambeaux.

22 08 1798 

Il y aura en Égypte un Institut pour les sciences et Arts, lequel sera établi au Caire.
Cet établissement aura principalement pour sujet :
Le progrès et la propagation des lumières en Égypte.
Tous les officiers généraux de l’armée française auront leur entrée à toutes les séances.
Les mémoires de l’Institut seront imprimés.

Trois frégates françaises qui avaient appareillé le 6 août ont débarqué à Killala, dans le comté de Mayo, dans le centre-ouest de l’Irlande : à peu près 1 000 hommes sous les ordres du général Humbert, qui détache l’adjudant-général Sarrazin avec 300 hommes pour s’emparer de Killala, ce qu’il fait subito presto, mettant en fuite la petite garnison de la ville. Les Français poussèrent leur avantage le 24 août à  Ballina et le 27 à Castelbar, aux côtés des rebelles irlandais, face à 6 0000 Anglais qui furent mis en déroute. Une éphémère république de Connaught est alors proclamée, présidée par John Moore, chef de la Société des Irlandais Unis.

23 08 1798 

L’Institut d’Égypte s’est assemblé pour la première fois le 6 fructidor. Dans cette première séance, le citoyen Bonaparte a proposé les questions suivantes :

Les fours employés pour la cuisson du pain de l’armée sont-ils susceptibles de quelques améliorations sous le rapport de la dépense du combustible, et quelles sont ces améliorations ?

  • Existe-t-il en Égypte des moyens de remplacer le houblon dans la fabrication de la bière ?
  • Quels sont les moyens usités de clarifier et de rafraîchir l’eau du Nil ?
  • L’Égypte présente-t-elle des ressources pour la fabrication de la poudre, et quelles sont ces ressources ?
  • Quelle est, en Égypte, la situation de la jurisprudence, de l’ordre judiciaire civil et criminel, et de l’enseignement ?
  • Quelles sont les améliorations possibles dans ces parties et désirées par les gens du pays ?

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

25 08 1798    

La prise de Genève par l’armée française entraîne la création du département du Léman : Genève en sera le chef-lieu jusqu’en 1814 : Megève, Sallanches, Flumet, Saint-Gervais et Chamonix lui seront rattachées le 17 02 1800.

5 09 1798 

La loi Jourdan instaure la conscription obligatoire.

8 09 1798  

Les troupes françaises en Irlande ont remporté une victoire trois jours plus tôt à Collooney, n’ont pas exploité à fond leur avantage et se font encercler à Ballinamuck où elles capituleront huit jours plus tard, le 15 septembre.

12 10 1798

Un corps expéditionnaire français de 3 000 hommes appareille de Brest pour l’Irlande où il n’arrivera pas, intercepté et battu le 12 octobre par la Royal Navy près de l’île de Toraigh, dans le comté de Donegal, dans l’Irlande septentrionale. C’en est fini  du soutien français à la rébellion irlandaise.

22 09 1798

Première exposition de produits de l’industrie au Champ de Mars : il s’agissait, selon son initiateur, François de Neufchâteau d’une exposition publique annuelle de l’industrie française afin de porter le coup le plus funeste à l’industrie anglaise.

4 10 1798 

Au général Kléber. Je suis extrêmement fâché de votre indisposition. Desaix a été jusqu’à Syout. Il a poussé les Mameluks dans le désert ; une partie d’entre eux a gagné les oasis. Ibrahim-Bey est à Gaza ; il nous menace d’une invasion ; il n’en sera rien, mais nous qui ne le menaçons pas, nous pourrions bien le déloger de là.

Croyez au désir que j’ai de vous voir promptement rétabli et au prix que j’attache à votre estime et à votre amitié. Je crains que nous ne soyons un peu brouillés ; vous seriez injuste si vous doutiez de la peine que j’en éprouverais. Sur le sol de l’Égypte, les nuages, lorsqu’il y en a, passent dans six heures ; de mon coté, s’il y en avait eu, ils seraient passé dans trois. L’estime que j’ai pour vous est égale au moins à celle que vous m’avez quelquefois témoignée.

11 11 1798 

Le Caire. Au général Berthier.

L’usage barbare de faire bâtonner les hommes prévenus d’avoir des secrets importants à révéler doit être aboli.

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

12 11 1798 

Ramel, ministre des finances, met en place des perceptions dans les départements.

24 11 1798

Premières canalisations par tuyaux à Paris. Impôt sur les portes et fenêtres, qui va devenir au fil des ans l’emblème de l’impôt mal conçu, irréfléchi, à l’origine d’effets pervers qui viendront largement contribuer à l’enlaidissement du patrimoine immobilier. Il sévira jusqu’en 1926. Mais, en se faisant l’avocat du diable, il faut bien réaliser qu’en matière d’impôts, comme on avait mis aux orties toute l’ancienne fiscalité royale, – ce que n’étaient pas parvenu à faire les derniers ministres des finances de Louis XVI : Necker, Calonne, Brienne …- on se trouvait devant une maison à reconstruire des fondations jusqu’au toit. Donc on n’avait pas l’expérience de la chose. On remit en service un impôt romain, médaille dont on ne voyait que l’endroit, mais manquait l’expérience pour qu’on en vit aussi l’envers. Et l’endroit existait bel et bien : Il peut être en effet relativement difficile de contrôler la superficie d’une habitation, et surtout ce type de contrôle peut être perçu par les imposés comme une intolérable intrusion. Puisque la taille d’une habitation est à peu près proportionnelle au nombre de portes et fenêtres qu’elle comporte, pourquoi ne pas simplement taxer ces dernières, dont on peut contrôler le nombre en effectuant un rapide tour de la maison ?

[…] Comment contrôler au XVIII° siècle la fortune d’un bourgeois ou les bénéfices d’une entreprise, quand la chose est encore aujourd’hui ardue ? C’est pour résoudre ce problème que furent créés des impôts indiciaires, dont l’idée est assez simple : puisqu’il est impossible de contrôler précisément les revenus et le patrimoine, on se bornera à en contrôler les signes extérieurs.

Jean-Edouard Colliard

C’était la version moderne de l’antique impôt des Romains, l’ostiarium, qui portait sur les portes et fenêtres. Il ne touchait pas les ouvertures des bâtiments à vocation agricole, ni les ouvertures destinées à aérer les caves [soupiraux] ou pratiquées dans les toits [lucarnes, vasistas]. Les bâtiments publics n’étaient pas imposés non plus.

Wikipédia

La contribution des portes et fenêtres était calculée en fonction du nombre de portes et de fenêtres de l’habitation principale du contribuable, indicateur d’aisance qui avait le grand mérite pour le contribuable de permettre au fisc de déterminer l’impôt dû sans avoir à pénétrer dans sa maison, et encore moins dans ses livres de comptes.

http//www.piketty.pse.ens.fr/files/Chapitre4.doc?

Sur le long terme, les effets pervers se révéleront franchement néfastes pour ne pas dire catastrophiques, en matière de patrimoine foncier. Cet impôt fut accusé de pousser à la construction de logements insalubres, avec de très petites ouvertures, donc sombres et mal aérés, et il conduisit à la condamnation de nombreuses ouvertures, ainsi qu’à la destruction, par les propriétaires eux mêmes, des meneaux qui partageaient certaines fenêtres en quatre, ce qui augmentait substantiellement l’impôt. Étaient aussi construites des fausses-fenêtres, sans ouverture pour échapper à l’impôt, avec parfois des dessins en trompe l’œil.

Comme il conduisait à une double taxation avec l’impôt sur le foncier bâti, qu’il était d’un faible rapport (60 millions de francs français par an à sa suppression), il faisait l’objet de dispenses pendant 10 ans pour les habitats sociaux [HBM] depuis le début du siècle, et sous l’influence des hygiénistes, sa suppression fut obtenue en 1926.

Wikipédia

Les propriétaires devraient être conduits à diminuer le nombre de fenêtres et de portes dans leurs maisons afin de payer moins d’impôts, suite à quoi le gouvernement devrait augmenter l’imposition par fenêtre pour compenser le déclin du revenu de cet impôt, ce qui conduit à encore moins de fenêtres.

Jean-Edouard Colliard

Même Victor Hugo s’emparera de l’affaire, par la bouche de Mgr Myriel, évêque de Digne :

Mes très chers frères, mes bons amis,

Il y a en France treize cent vingt mille maisons de paysans qui n’ont que trois ouvertures, dix-huit cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenêtre, et enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n’ont qu’une ouverture, la porte. Et cela, à cause d’une chose qu’on appelle l’impôt des portes et fenêtres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des petits enfants, dans ces logis-là, et voyez les fièvres et les maladies. Hélas ! Dieu donne l’air aux hommes, la loi le leur vend.

Victor Hugo. Les Misérables

Les Anglais avaient une loi similaire, plus vieille que la nôtre de 200 ans … mais, le très court Channel est un océan culturel : l’aristocratie anglaise, soucieuse de montrer sa richesse, multiplia les fenêtres, tout à l’opposé de la bourgeoisie française. Les pauvres eux, se pouvant que subir, connurent le même sort qu’en France, et même souvent pire : Dans leurs quartiers pauvres, de plus en plus de propriétaires anglais se mirent à murer les fenêtres de leurs logements. Un nombre croissant de leurs locataires se virent privés de la lumière du jour, ce qui eut des conséquences sanitaires fatales dans les taudis de Londres. Le manque de lumière naturelle, surtout pour les nouveau-nés, a entraîné une carence en vitamine D qui s’est soldée chez les nourrissons et les jeunes enfants par une véritable épidémie de rachitisme, une maladie de la croissance et de l’ossification caractérisée par une insuffisance de calcification des os et des cartilages et due à l’avitaminose D. À l’époque, le rachitisme était connu sur le continent européen comme  la maladie anglaise. Très impopulaire, la taxe sur les fenêtres cessera d’être en 1851.

Wikipédia

1 12 1798

La femme est le réconfort du soldat, certes, mais en Égypte, un obstacle parmi tant d’autres mais non des moindres, à connaître des Égyptiennes est celui de la langue : on n’a pas envie d’un traducteur pour les histoires d’alcôve. Or il se trouve que Bonaparte a découvert depuis quelques semaines que Pauline Fourès, née Bellisle fait partie de son expédition car elle s’est déguisée pour suivre son mari Jean-Noël Fourès, épousé quelques mois plus tôt. Bonaparte tombe sous le charme, missionne son lieutenant de mari pour envoyer des dépêches en France et met la belle dans son lit où elle devient Notre Dame de l’Orient. Il la laisse en Égypte quand il rentre en France et c’est Kléber qui en prend soin et lui fait regagner la mère patrie. Bonaparte lui fermera alors ses portes mais pas son porte-monnaie : elle se retrouve avec un beau manoir près de Paris et une confortable rente. Ils se reverront en 1811. Femme d’affaires avisée, son troisième mari l’emmènera au Brésil où elle fera fortune, avant de finir ses jours très confortablement en France.

1798 

Robert Louis Nicolas invente la machine à fabriquer le papier au rouleau – il l’était jusque là en feuilles -. La première machine française à papier continu sera mise en service à la papeterie Saint Roch de Sorel-Moussel, en Eure et Loire. Rétablissement du contrôle pour l’accès des peintres au Salon : trop de monde et surtout trop peu de qualité.

Alexandre de Humboldt a 29 ans quand il arrive à Paris, muni de toute la science que l’Allemagne est en mesure de donner. Paris… parce qu’il étouffe dans sa noble famille prussienne et qu’il admire les philosophes français. Il devient un habitué du salon du vieux Bougainville : son esprit de synthèse suscite l’admiration : l’homme est écouté et de fait il parle bien : L’harmonie générale dans la forme, le problème de savoir s’il y a une forme de plante originelle, qui se présente sous des milliers de gradations, la répartition de ces formes sur la surface de la Terre, les diverses impressions de joie et de mélancolie que le monde des plantes produit chez les hommes sensibles, le contraste entre la masse rocheuse, morte, immobile, et même entre les troncs des arbres qui semblent inorganiques, et le tapis végétal vivant qui revêt, en quelque sorte, délicatement, le squelette d’une chair plus tendre ; l’histoire et la géographie des plantes, c’est-à-dire la description historique, de l’extension des végétaux sur la surface de la terre, l’investigation de la plus ancienne végétation primitive dans ses monuments funèbres (pétrification, fossilisation, charbons minéraux, houilles) ; l’habitabilité progressive de la surface du globe, les migrations et les trajets des plantes, plantes sociales et plantes isolées, avec des cartes à ce propos, quelles sont les plantes qui ont suivi certains peuples, une histoire générale de l’agriculture, une comparaison des plantes cultivées et des animaux domestiques, quelles plantes sont-elles plus ou moins strictement, plus ou moins librement soumises à la loi de la forme symétrique, le retour à l’état sauvage des plantes domestiques, les confusions générales qui se sont produites dans la géographie des plantes à la suite des colonisations ; tels sont, à mes yeux, les objets qui me paraissent dignes d’attention et presqu’entièrement non abordés.

Les persifleurs persiflèrent : paroles, paroles. Mais les actes suivront les paroles.

J’ai rencontré un jeune homme sublime, il est une fontaine aux bouches nombreuses, il suffit de mettre dessous le récipient de votre oreille, et l’encyclopédie vivante verse son flot rafraîchissant, inépuisable. Il est une machine à dévaluer la vie et pourtant il semble vouloir résoudre l’énigme de l’univers, avaler la planète d’une bouchée, l’inventorier par le menu, du plus petit brin de mousse jusqu’aux nébuleuses, et devenir tout, il le crie avec ses yeux, d’une expression magnifique, avec son feu inexprimable, parlant trois fois plus vite et trois fois plus que n’importe qui, offrant grande ouverte à tous son intelligence électrique.

Goethe à Eckermann

7 03 1799

Bonaparte envoie un émissaire à Jaffa pour exiger la reddition de la ville : les soldats de Djezzar Pacha lui renvoient la tête sur un plateau.

8 03 1799 

Bonaparte s’empare de Jaffa – aujourd’hui dans la banlieue de Tel-Aviv, en Israël -; il y ordonne le massacre de 3 000 prisonniers, puis le pillage de la ville : pour que l’affaire soit oubliée de la postérité, il commandera au peintre A. Gros une grande toile – 5.32 m. x 7.20 m. – pour le musée Napoléon : Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa, où il se fait représenter effleurant les tumeurs pestilentielles, histoire de rappeler la tradition royale du toucher des écrouelles. À ce moment-là, ils n’étaient déjà plus que 35 survivants, au maximum.

Que veulent-ils que je fasse de tant de prisonniers ? Ai-je des vivres pour les nourrir, des bâtiments pour les déporter ? Que diable m’ont-ils fait là ? 

[…] Avant je me serai fait tuer pour Rousseau contre Voltaire. Je croyais à la bonté naturelle de l’homme. Aujourd’hui, je me ferai tuer pour Voltaire contre Rousseau parce que depuis que je suis en Orient je sais que l’homme naturel est un chien.

[…] Il faut traiter les populations d’ici comme elles ont l’habitude de l’être. Pour eux, obéir c’est craindre.

Bonaparte

J’ai vu cette plage, j’ai vu l’aile de l’hirondelle du printemps frôler ce sable encore poisseux du sang des victimes

Chateaubriand. Mémoires d’Outre-Tombe

Stendhal sera le seul apologiste du massacre de Jaffa.

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Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa le 11 mars 1799 par Antoine-Jean Gros. Musée du Louvre Paris.

9 03 1799

Jaffa

Plus de 4 000 hommes de troupes de Djezzar-Pacha ont été passés au fil de l’épée.

Au général Berthier : Vous ferez venir le colonel des canonniers ; vous lui demanderez les noms des 20 principaux officiers des canonniers ; vous ferez prendre ces 20 officiers et les ferez conduire au village où est le bataillon qui doit partir pour le Caire. Là, ils seront consignés dans le fort jusqu’à nouvel ordre. Quand ils seront partis pour le village, vous ordonnerez à l’adjudant général de service de conduire tous les canonniers au bord de la mer et de les faire fusiller, en prenant des précautions, de manière qu’il n’en échappe aucun.

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

Printemps 1799  

Bonaparte en Égypte…. les Italiens et les ennemis de la France se mettent à retricoter tout ce qu’il y a détricoté  : en moins d’un an, la France ne tiendra plus que Gênes : Tandis que Bonaparte, prisonnier dans sa conquête après le désastre naval d’Aboukir (1° août 1798), fait campagne en Syrie pour prévenir une offensive anglo-turque contre l’Égypte, l’armée du Directoire achève d’étendre la domination française à l’ensemble de la Péninsule. Après la conquête du royaume de Naples, l’annexion du Piémont et l’occupation de la République de Lucques, le grand-duché de Toscane est à son tour envahi en mars 1799. C’est donc la quasi-totalité du pays qui se trouve à cette date sous le contrôle de la France. Seules la Sicile et la Sardaigne échappent à la furia francese, protégées par des garnisons anglaises et par la flotte de sa Très Gracieuse Majesté.

Or cette hégémonie ne devait durer que quelques semaines. Au printemps 1799, les armées austro-russes, placées sous le commandement de Souvorov, ont en effet envahi la plaine du Pô, tandis qu’à la tête de bandes de paysans fanatisés – les Sanfédistes, ou armée de la Sainte Foi (Santa Fede) – le cardinal Ruffo entreprenait depuis la Calabre la reconquête du royaume de Naples. Milan tomba le 28 avril aux mains des coalisés, Naples le 22 juin. Battu par les Russes à Cassano, Moreau dut évacuer la Cisalpine. MacDonald, qui avait réussi à faire retraite depuis Naples à travers la péninsule insurgée, fut défait à La Trebie. En août, Joubert était vaincu et tué à Novi. À la fin de l’été 1799, les Français ne conservaient plus en Italie que la place forte de Gênes.

Partout, l’offensive de la contre-révolution s’accompagna de mouvements insurrectionnels et de violences dirigées contre les Français et contre leurs alliés jacobins. Les occupants, il est vrai, avaient fait tout ce qu’il était possible de faire pour s’aliéner les populations locales : lourdes contributions et taxes arbitraires imposées aux autochtones pour financer l’effort de guerre, réquisitions de vivres et de palais, pillages de richesses, d’œuvres d’art, voire de biens détenus par de modestes particuliers, exactions et représailles diverses : viols, incendies, destructions de villages entiers, bref le catalogue ordinaire des crimes et des violences de guerre. Les partisans déclarés de l’Ancien Régime revenus dans les fourgons de l’étranger ou sortis des refuges où ils avaient dû se terrer au temps de la domination jacobine eurent beau jeu d’utiliser le mécontentement populaire pour récupérer leurs biens et leur pouvoir.

Déjà, en 1796, des soulèvements avaient eu lieu contre les Français dans les campagnes du Piémont, de Lombardie et de Vénétie. En avril 1797, à Vérone, le ressentiment contre les soldats de Bonaparte avait provoqué le massacre de plusieurs centaines d’entre eux. Deux ans plus tard, c’est une véritable flambée de violences qui embrase la Péninsule. Quand les Français sont partis, on s’en prend aux partisans avérés ou supposés de l’occupant : les jacobins, les propriétaires modernisateurs accusés d’avoir accaparé les biens et les droits communaux, les juifs également que des bandes armées poursuivent dans les ruelles du Trastevere à Rome, ou dans la région des castelli romani. Le mouvement a en effet une forte coloration populaire et religieuse. Dans le Midi, il associe les lazzaroni, les brigands issus de la populace napolitaine, aux foules de marginaux, de mendiants, de paysans miséreux qui peuplent les campagnes du royaume des Deux-Siciles. À la tête de ces hordes faméliques on rencontre aussi bien des ecclésiastiques comme le cardinal Ruffo que des aventuriers de haut vol, des condottieri comme le major Brandalucioni en Piémont, des agents secrets (l’Anglais Wyndham en Toscane) ou de simples chefs de bandes, le plus célèbre étant le redoutable Michèle Pezza, dit Fra Diavolo, lequel finira sa carrière au bout d’une corde, à Naples, en 1806.

L’Italie, écrit Procacci, a sa Vendée sans avoir eu sa révolution. Elle a en tout cas connu en 1799-1800 la plus importante jacquerie de son histoire, avec pour conséquences l’épuisement du mouvement démocratique et la méfiance tenace des élites bourgeoises progressistes à l’égard de masse rurales, en particulier celles du Sud, considérées comme irrémédiablement réactionnaires. Les campagnes ont été particulièrement touchées par la Terreur blanche qui suit le retrait des soldats du Directoire. En Toscane, une armée de prêtres et de paysans fanatisés originaires d’Arezzo et commandée par Lorenzo Mori met le pays à feu et à sang, massacrant tous ceux qui, de près ou de loin, sont suspectés d’avoir collaboré avec les Français ou ont prêté la main aux élites jacobines. Ce sont les Viva Maria. Après avoir semé la terreur à Arezzo, Cortone et Sienne, ils font leur entrée à Florence en juillet 1799 et entament une répression féroce contre les patriotes.

Répression également, et tout aussi brutale, en Calabre et en Campanie. À Naples même, les patriotes résistent pendant plusieurs jours aux assauts conjugués des bandes du cardinal Ruffo et des marins de Nelson, descendus de leurs navires pour faire la chasse aux jacobins. Ils finiront par se rendre mais les termes de l’accord qui leur promettait la vie sauve n’étant pas respectés par l’amiral anglais, ils seront massacrés dans une atmosphère de pogrom. Ne seront épargnés ni de hautes personnalités napolitaines comme l’amiral Caracciolo, Elonora Pimentel, Luisa Sanfelice, Ettore Carafa, ni des intellectuels acquis aux idées nouvelles tels le juriste Francesco Consorti, le savant Domenico Cirillo, ou le criminaliste Francesco Mario Pagano, inspirateur de la constitution de la République parthénopéenne [Naples]. La répression sera un peu moins violente dans les campagnes et les villes du Nord : elle n’en provoquera pas moins un exil massif des patriotes, notamment en direction de la France.

Pierre Milza. Histoire de l’Italie. Arthème Fayard. 2005

27 04 1799

Moreau est défait par le très brillant Russe Souvorov à Cassano d’Adda, en Lombardie laissant 2 500 morts, 5 000 prisonniers

4 05 1799

L’expédition d’Égypte a fait peur aux Anglais, qui craignent que, sur sa lancée, le petit général n’aille s’en prendre aux Indes, où la France possède encore de très sérieux atouts. William Pitt va nommer gouverneur Richard Wellesley, l’aîné d’Arthur Wellesley, futur duc de Wellington, le vainqueur de Waterloo. Il a appris la victoire anglaise d’Aboukir en octobre 1798, et se décide à rosser les alliés des Français : c’est l’assaut de la forteresse de Seringapatam, qui intervient à quelques jours près en même temps que l’échec de Bonaparte devant Saint Jean d’Acre.

9 05 1799

Cette misérable bicoque [Jaffa] m’a coûté bien du monde, et pris bien du temps. Mais les choses sont trop avancées pour ne pas tenter encore un dernier effort. Si je réussis, comme je le crois, je soulève et j’arme toute la Syrie. Je marche sur Damas et Alep. Je grossis mon armée, en avançant dans le pays, de tous les mécontents ; j’annonce au peuple l’abolition de la servitude et des gouvernements tyranniques des pachas ; j’arrive à Constantinople avec des masses armées ; je renverse l’empire turc ; je fonde dans l’orient un nouvel et grand empire. Si je ne réussis pas dans le dernier assaut que je veux tenter, je pars sur le champ ; le temps me presse. Je ne serai point au Caire avant la mi-juin.

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

L’expédition en Syrie se révélera désastreuse, mettant à jour la faiblesse des connaissances françaises quant à la topographie et les ressources de ce pays. Après une victoire au Mont Thabor où Kléber était en très grande difficulté, Bonaparte va se casser les dents à Saint Jean d’Acre, défendu par les Turcs et les Anglais, depuis la mer : en dépit de huit assauts du 20 mars au 21 mai, la forteresse, bien défendue par le colonel Phélippeaux, un émigré français, officier du génie, condisciple de Bonaparte à l’École militaire, tiendra bon et repoussera les troupes françaises. Il mourra peu après de la peste. L’armée française aura perdu 1 200 hommes au combat, et 600 de la peste. Bonaparte donnera l’ordre du retour au Caire : sa déclaration aux soldats fera preuve de la même horreur pour le mot défaite que celle de Sarkozy pour le mot rigueur : Après avoir, avec une poignée d’hommes, nourri la guerre pendant trois mois dans le cœur de la Syrie, pris quarante pièces de campagne, cinquante drapeaux, fait 10 000 prisonniers, rasé les fortifications de Gaza, Kaïffa, Jaffa, Acre, nous allons rentrer en Égypte.

5 06 1799  

Humboldt et son ami le botaniste Bonpland quittent les côtes d’Espagne à bord de la corvette El Pizzaro : destination première : le Mexique via La Havane, puis l’Amérique du Sud. Il a pu négocier l’autorisation d’effectuer des recherches en Amérique du Sud avec le roi d’Espagne et sa très confortable fortune lui a permis de financer tout seul son expédition. Ils découvrent le gigantisme et la luxuriance de la végétation amazonienne, puis en route pour Quito, les vestiges de la chaussée des Incas. Le 9 juin 1802, ils tentent l’ascension du Chimborazo, un volcan de 6 263 m. en Équateur, alors considéré comme le plus haut sommet du monde. Ils parviennent à 5 920 m. où une crevasse les arrête. (Whymper sera le premier à arriver au sommet en 1880, et La Condamine, cinquante ans plus tôt, en 1736, était arrivé à 4 755 m.)

Les Indiens qui nous accompagnaient nous avaient déjà quittés avant d’arriver à cette hauteur, disant que nous avions l’intention de les tuer… Nous étions enveloppés d’une brume qui ne nous laissait entrevoir de temps en temps que les abîmes affreux qui nous entouraient. Aucun être animé, pas même le condor… De petites mousses étaient les seul êtres organisés qui nous rappelaient que nous tenions encore à la terre habitée.

Au royaume de Quito, Humboldt et Bonpland arriveront au sommet du Pichincha, 4 787 m,  le 26 mai 1805. Auparavant, partant du bassin de l’Orénoque, ils avaient rejoint celui de l’Amazone en empruntant le canal naturel du Cassiquiare. Les Indiens leurs confient le secret du suc d’une herbe qui tue tout bas – le curare – : quelque 30 ans plus tard, Claude Bernard l’utilisera pour paralyser ses cobayes, puis on en tirera des anesthésiants et des neuroleptiques.

Son Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent, publié en 1810, ne comptera pas moins de trente tomes. En 1801, il sera en Colombie, où se tenait une autre expédition botanique menée par le savant espagnol José Celestino Mutis, laquelle, en trente ans, aura classifié 30 000 espèces végétales et animales, principalement dans le bassin de la Magdalena. Les deux savants se rencontreront à Santa Fe de Bogota, l’actuelle Bogota. Bonpland, lui, prendra en main les destinées du parc et jardin botanique de l’impératrice Joséphine de Beauharnais à la Malmaison et Pierre Joseph Redouté, botaniste doté d’un grand talent de peintre immortalisera ces fleurs, surtout les roses et les lis dans de splendides ouvrages. Bonpland restera à la Malmaison tant que Joséphine sera impératrice et Napoléon empereur, après quoi il repartira en Amérique du Sud où il remettra en valeur un ancien collège jésuite, au nord de l’Argentine. Le Paraguay voisin lui fera des misères et l’emprisonnera pendant dix ans : libéré, il reprendra une autre exploitation où il mourra, ascète abandonné de la raison.

19 06 1799 

Le Caire. Au Directoire exécutif.

La République n’aura jamais de marine tant que l’on ne refera pas toutes les lois maritimes : un hamac mal placé, une gargousse négligée perdent toute une escadre. Il faut proscrire les jurys, les conseils, les assemblées ; à bord d’un vaisseau, il ne doit y avoir qu’une autorité, celle du capitaine, qui doit être plus absolue que celle des consuls dans les armées romaines.

Si nous n’avons pas eu un succès sur mer, ce n’est ni faute d’hommes capables, ni de matériel, ni d’argent, mais faute de bonnes lois. Si l’on continue à laisser subsister la même organisation maritime, mieux vaut-il fermer nos ports : c’est jeter notre argent.

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

25 07 1799

Victoire terrestre d’Aboukir : Bonaparte rejette à la mer une armée turque transportée par mer par les soins des Anglais. Jean-Marie Coutelle l’avait persuadé d’emporter un ballon en Égypte. Mais il est détruit lors de cette bataille ; la guerre de mouvement, très rapide, de Napoléon s’accordera mal de ballons très statiques. Les ballons ne reprendront l’air qu’une quarantaine d’années plus tard.

22 08 1799

Alexandrie.

Je pars ce soir pour la France.

Au général Kléber Vous trouverez ci-joint un ordre pour prendre le commandement en chef de l’armée. Je mène avec moi les généraux Berthier, Lannes, Murat, Andréossy et Marmont, les citoyens Monge et Berthollet.

Vous trouverez ci-joint les papiers anglais et de Francfort jusqu’au 10 juin.

Accoutumé à voir la récompense des peines et des travaux dans la vie de l’opinion de la postérité, j’abandonne l’Égypte avec le plus grand regret. L’intérêt de la patrie, sa gloire, l’obéissance, les événements extraordinaires qui viennent de s’y passer me décident seuls à passer au milieu des escadres ennemies pour me rendre en Europe. Je serai d’esprit et de cœur avec vous ; vos succès me seront aussi chers que ceux où je me trouverais moi-même, et je regarderais comme mal employés tous les jours de ma vie où je ne ferais pas quelques chose pour l’armée dont je vous laisse le commandement. L’armée que je vous confie est toute composée de mes enfants ; j’ai eu, dans tous les temps, même au milieu de leurs plus grandes peines, des marques de leur attachement ; entretenez-les dans ces sentiments ; vous le devez par l’estime et l’amitié toute particulières que j’ai pour vous, et pour l’attachement vrai que je leur porte.

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

À bord de La Muiron, il se confie à Berthollet : Il faut savoir oser et calculer, et s’en remettre du reste  à la fortune… Oser… Calculer… ne pas s’enfermer dans un plan arrêté… se plier aux circonstances… se laisser conduire par elles. Profiter des occasions comme des plus grands événements. Ne faire que le possible, et faire tout le possible.

21 09 1799  

Philippe Lebon fait breveter sa thermo lampe, qui permet de se chauffer et de s’éclairer. Mais Londres adoptera l’éclairage au gaz dès 1803 quand Paris attendra 1817.

25 09 1799

Masséna bat les austro-russes de Korsakov à Zürich. Korsakov s’apprêtait à envahir la France, et le brillant Souvorov avait tenté de se porter à son secours en traversant les Alpes au  Saint Gothard, obligeant ses hommes à la pratique de la ramasse, et y livrant bataille au général Lecourbe.

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La Traversée des Alpes de Souvorov en 1799 par Vassili Sourikov, 1899.

Description de cette image, également commentée ci-après

Le passage du Saint-Gothard par les troupes de Souvorov en 1799, par Alexandre Kotzebue.

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[1] Sa décision fera jurisprudence, tout en ne restant qu’une loi orale jusqu’en 1951 ; seul Franklin Roosevelt l’enfreindra, avec de bien sérieux arguments.

[2] Illustre amiral sous Louis XV et Louis XVI, qui s’illustra particulièrement en océan Indien où les Anglais l’avaient surnommé l’amiral Satan. À Aix, les États de Provence frappèrent une médaille en son honneur à l’avers de laquelle on peut lire ses hauts faits :

Le Cap protégé,
Trincomalé pris,
Gondelour libéré,
L’Inde défendue,
Six combats glorieux.