9 octobre 1799 au 22 septembre 1800. 18 Brumaire. 9328
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Publié par (l.peltier) le 28 octobre 2008 En savoir plus

9 10 1799 

Bonaparte débarque à Fréjus. Il a confié le commandement du corps expéditionnaire d’Égypte à Jean Baptiste Kléber, qui va signer avec les Anglais la capitulation d’El-Arish, puis reprendra les armes lorsqu’ils cesseront d’en respecter les termes, les battra à Héliopolis le 20 mars 1800 mais sera assassiné le 14 juin. Son successeur, le ci-devant marquis de Menou, qui avait épousé une Égyptienne, s’était converti à l’islam,  – c’est ce qu’on nomme un renégat – et s’était révélé plus pantouflard que conquérant, fera ce qu’il faut pour que s’enlise l’expédition.

16 10 1799

Bonaparte arrive à Paris, avec deux projets, s’emparer du pouvoir et répudier Joséphine qui le trompe publiquement : il l’aime mais ne l’estime pas ; elle ne l’aime pas mais l’estime : elle a constitué des réseaux pour l’aider à se propulser au sommet de la France. Pour ce qui est de s’emparer du pouvoir, il commence par aller voir Barras, l’un des directeurs du Directoire.

22 10 1799   

J’ai déjà appris bien des choses, mais nous verrons. Je crois bien que j’aurai Bernadotte et Moreau contre moi. Mais je ne crains pas Moreau ; il est mou et sans énergie. Mais Bernadotte ! il a du sang maure dans les veines, il est entreprenant et hardi, il est allié à mes frères, il ne m’aime pas, je suis presque certain qu’il sera contre moi. Au reste, nous ne faisons que d’arriver, nous verrons !

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

Dix ans plus tard, en 1809, il dira de Bernadotte à peu près tout le contraire : La vanité de cet homme est excessive. Il a des talents médiocres. Je ne me fie d’aucune manière à lui.

24 10 1799

Patience ! la poire sera bientôt mure !

Général Bonaparte. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

9 11 1799  – 18 Brumaire An VIII –

Bonaparte ne s’est pas reposé longtemps, puisqu’il réussit son coup d’état, devenant Premier Consul : les portes de l’empire lui sont ouvertes.

La révolution est une idée qui a trouvé des baïonnettes.

Cent seize ans plus tard, Mussolini mettra la citation de Napoléon Bonaparte en exergue de son journal Il Populo d’Italia, à coté de celle de Blanqui : Qui a du fer a du pain.

Le Général Bonaparte au Conseil des Cinq-Cents par François Bouchot [1800-1842]

L’Armée s’est réunie à moi, je me suis réuni au Corps législatif.

Qu’avez-vous fait de cette France que je vous avais laissée si brillante ? Je vous ai laissé la paix, j’ai retrouvé la guerre ! Je vous ai laissé des victoires, j’ai retrouvé des revers ! Je vous ai laissé des millions, j’ai retrouvé la misère ! Cet état de choses ne peut pas durer.

Citoyens représentants, la République périssait, vous l’avez vu, et votre décret vient de la sauver. Malheur à ceux qui voudraient le trouble et le désordre ! Je les arrêterai, aidé de tous mes compagnons d’armes. Votre sagesse a rendu ce décret, nos bras sauront l’exécuter. Nous voulons une république fondée sur la vraie liberté civile, sur la représentation nationale, nous l’aurons, je le jure !

[À l’armée.] — Soldats, le décret extraordinaire du Conseil des Anciens m’a remis le commandement de la ville et de l’armée. La République est mal gouvernée depuis deux ans. Vous avez espéré que mon retour mettrait un terme à tant de maux ; vous l’avez célébré avec une union qui m’impose des obligations que je remplis, vous remplirez les vôtres et vous seconderez votre général avec l’énergie, la fermeté et la confiance que j’ai toujours eues en vous.

La liberté, la victoire et la paix replaceront la République française au rang qu’elle occupait en Europe, et que l’ineptie ou la trahison a pu seule lui faire perdre. Vive la République !

Au soir. – C’est la paix que nous venons de conquérir ; c’est ce qu’il faut annoncer dans tous les théâtres, dans tous les journaux, ce qu’il faut répéter en prose, en vers, et même en chansons.

Cela n’a pas été trop mal aujourd’hui ; nous verrons demain.

10 11 1799, 2 heures. Saint-Cloud. – Le vin est tiré, il faut le boire. Augereau, souviens-toi d’Arcole!

Au Conseil des Anciens.- Citoyens représentants, les circonstances où vous vous trouvez ne sont pas ordinaires : vous êtes sur un volcan. Permettez-moi de vous parler avec la franchise d’un soldat.

Hier, j’étais tranquille à Paris, lorsque vous m’avez appelé pour me notifier le décret de translation, et me charger de l’exécuter. Aussitôt j’ai rassemblé mes camarades, nous avons volé à votre secours. Eh bien ! aujourd’hui on m’abreuve déjà de calomnies. On parle de César, on parle de Cromwell, on parle de gouvernement militaire. Si je l’avais voulu, serais-je accouru prêter mon appui à la Représentation nationale ?

La République n’a plus de gouvernement. Le Conseil des Cinq-Cents est divisé ; il ne reste que le Conseil des Anciens. C’est de lui que je tiens mes pouvoirs ; qu’il parle : me voici pour exécuter. Sauvons la liberté ! Sauvons l’égalité ! (Une voix : Et la Constitution ?)

La Constitution ! vous l’avez vous-mêmes anéantie. Au 18 fructidor, vous l’avez violée ; vous l’avez violée au 22 floréal ; vous l’avez violée au 30 prairial. Elle n’obtient plus le respect de personne. Je dirai tout. Depuis mon retour, je n’ai cessé d’être entouré d’intrigues. Toutes les factions se sont pressées autour de moi. Et ces hommes, qui se qualifient insolemment les seuls patriotes, sont venus me dire qu’il fallait écarter la Constitution.

(Des voix : Nommez ! Nommez !) Franchise de soldat. (Bruits et mouvements divers)… agitations sourdes… victoires… constitution violée, César, Cromwell… tyran… je n’ai plus que cela à vous dire… Liberté! Égalité ! Vous oubliez la Constitution… hypocrites… intrigants… Je ne le suis pas… je vais tout dire… j’abdiquerai le pouvoir aussitôt que le danger qui menace la République sera passé. Je suis accompagné du Dieu de la fortune.

(Bourrienne : Sortez, général, vous ne savez plus ce que vous dites.)

Qui m’aime me suive!

Et vous, braves grenadiers, si quelque orateur ose prononcer contre votre général les mots Hors la loi, que la foudre de la guerre l’écrase à l’instant.

[En sortant des Anciens.] – J’ai donc dit bien des bêtises ? (Pas mal, général.) J’aime mieux parler à des soldats qu’à des avocats. Ces b… là m’ont intimidé. Je n’ai pas l’expérience des assemblées. Cela viendra.

3 heures après-midi. — Je me présente au Conseil des Cinq-Cents, seul, sans armes. Les stylets des députés sont aussitôt levés contre leur libérateur. Vingt assassins se précipitent sur moi.

(À bas le tyran ! Dictateur ! Hors la loi ! )

4 heures et demie. — Aux armes ! Mon cheval ! Soldats, puis-je compter sur vous?

Je vais les mettre à la raison.

(Murat : Grenadiers, en avant ! Vive la République ! Vive Bonaparte !

11 heures du soir.

– Je n’ai voulu être l’homme d’aucun parti. Les idées conservatrices, tutélaires, libérales, sont rentrées dans leurs droits.

[Proclamation.] – À mon retour à Paris, j’ai trouvé la division dans toutes les autorités, et l’accord établi sur cette vérité, que la Constitution était à moitié détruite et ne pouvait sauver la liberté.

Tous les partis sont venus à moi, m’ont confié leurs desseins, dévoilé leurs secrets et m’ont demandé mon appui : j’ai refusé d’être l’homme d’un parti.

Le Conseil des Anciens m’a appelé : j’ai répondu à son appel. J’ai cru devoir à mes concitoyens, aux soldats périssant dans nos armées, à la gloire nationale acquise au prix de leur sang, d’accepter le commandement.

Les Conseils se rassemblent à Saint-Cloud ; les troupes garantissent la sûreté au dehors ; mais des assassins établissent la terreur au dedans. Plusieurs députés du Conseil des Cinq-Cents, armés de stylets et d’armes à feu, font circuler des menaces de mort. Je porte mon indignation et ma douleur au Conseil des Anciens. Je lui demande d’assurer l’exécution de ses généreux desseins ; il s’unit à moi par de nouveaux témoignages de sa constante volonté.

Je me présente au Conseil des Cinq-Cents, seul, sans armes, la tête découverte. Les stylets qui menaçaient les députés sont aussitôt levés sur leur libérateur ; vingt assassins se précipitent sur moi et cherchent ma poitrine. Les grenadiers du Corps législatif, que j’avais laissés à la porte de la salle, accourent se mettre entre les assassins et moi. Ils m’enlèvent : au même moment, les cris de hors la loi se font entendre contre le défenseur de la loi. Ils se pressent autour du président (Lucien Bonaparte) la menace à la bouche, les armes à la main ; ils lui ordonnent de prononcer le hors la loi ; l’on m’avertit ; je donne ordre de l’arracher à leur fureur et six grenadiers du Corps législatif s’en emparent. Aussitôt après, des grenadiers du Corps législatif entrent au pas de charge dans la salle et la font évacuer. Les factieux, intimidés, se dispersent et s’éloignent. Français, vous reconnaîtrez sans doute à cette conduite le zèle d’un soldat de la liberté, d’un citoyen dévoué à la République.

Vous avez longtemps travaillé dans les finances ?

(Gaudin : Pendant vingt ans, général.)

Nous avons besoin de votre secours. Allons, prêtez serment, nous sommes pressés.

*****

Les choses en fait ne se passèrent pas tout à fait ainsi : bousculé, molesté, Bonaparte s’isolera un moment, car il est à la limite de l’évanouissement, et ce n’est qu’une fois rétabli qu’il ira à nouveau affronter les Cinq cents et que la troupe lui obéissant, il reprendra le pas sur les événements.

J’avais vu des hommes très dignes de respect, j’avais vu aussi des hommes féroces ; il n’y avait rien, dans l’impression que Bonaparte produisit sur moi, qui pût me rappeler ni les uns ni les autres. J’aperçus assez vite, dans les différentes occasions que j’eus de le rencontrer pendant son séjour à Paris, que son caractère ne pouvait être défini par les mots dont nous avons coutume de nous servir ; il n’était ni bon, ni violent, ni doux, ni cruel, à la façon des individus à nous connus. Un tel être, n’ayant point de pareil ne pouvait ni ressentir, ni faire éprouver de la sympathie ; c’était plus ou moins qu’un homme ; sa tournure, son esprit, son langage, sont empreints d’une nature étrangère… Loin de me rassurer en voyant Bonaparte plus souvent, il m’intimidait tous les jours davantage. Je sentais confusément qu’aucune émotion du cœur ne pouvait agir sur lui. Il regarde une créature humaine comme un fait ou une chose, et non comme un semblable. Il ne hait pas plus qu’il n’aime, il n’y a que lui pour lui ; tout le reste des créatures sont des chiffres. La force de sa volonté consiste dans l’imperturbable calcul de son égoïsme ; c’est un habile joueur dont le genre humain est la partie adverse qu’il se propose de faire échec et mat… Chaque fois que je l’entendais parler, j’étais frappée de sa supériorité ; elle n’avait aucun rapport avec celle des hommes instruits et cultivés par l’étude et la société, tels que la France et l’Angleterre peuvent en offrir des exemples. Mais ses discours indiquaient le tact des circonstances, comme le chasseur a celui de sa proie… Je sentais dans son âme comme une épée froide et tranchante qui glaçait en blessant ; je sentais dans son esprit une ironie profonde à laquelle rien de grand ni de beau ne pouvait échapper, pas même sa propre gloire, car il méprisait la nation dont il voulait les suffrages… — Tout était chez lui moyen ou but ; l’involontaire ne se trouvait nulle part, ni dans le bien, ni dans le mal… Nulle loi pour lui, nulle règle idéale et abstraite, il n’examinait les choses que sous le rapport de leur utilité immédiate ; un principe général lui déplaisait comme une niaiserie ou comme un ennemi. — Regardez maintenant, dans le portrait de Guérin, ce corps maigre, ces épaules étroites dans l’uniforme plissé par les mouvements brusques, ce cou enveloppé par la haute cravate tortillée, ces tempes dissimulées par les longs cheveux plats et retombants, rien en vue que le masque, ces traits durs, heurtés par de forts contrastes d’ombre et de lumière, ces joues creusées jusqu’à l’angle interne de l’œil, les pommettes saillantes.

Germaine de Staël. Considérations sur les principaux événements de la Révolution française. 1818. Elle avait rencontré Bonaparte pour la première fois le 3 janvier 1798.

Portrait de Bonaparte, par Guérin, gravé par Fiesinger

12 11 1799 

Aux Français. – La Constitution de l’an III n’avait su ni garantir vos droits ni se garantir elle-même. Des factions haineuses se partageaient la République. La France approchait enfin du dernier terme d’une désorganisation générale.

Les patriotes se sont entendus. Tout ce qui était resté pur dans la représentation nationale s’est réuni sous la bannière de la liberté.

Français, la République, raffermie et replacée dans l’Europe au rang qu’elle n’aurait jamais dû perdre, verra se réaliser toutes les espérances des citoyens et accomplira ses glorieuses destinées.

Prêtez avec nous le serment que nous faisons d’être fidèles à la République une et indivisible, fondée sur l’égalité, la liberté et le système représentatif.

Les Consuls de la République : Bonaparte, Roger Ducos, Sieyès.

Un homme enfin, sortant de l’ombre et de l’enfance,
Paraît. Toute la terre, à ses coups éclatants,
Croit dès le premier jour l’avoir connu longtemps.
Il combat, il subjugue, il renverse, il élève ;
Tout ce qu’il veut de grand, sa fortune l’achève.
Nous voyons, lorsqu’à peine on connaît ses desseins,
Les peuples étonnés tomber entre ses mains.

Béranger 1802

C’est alors qu’entre dans la lice guerrière, à la fleur de l’âge, le héros aujourd’hui assis sur le trône impérial. L’audace, unie à la sagesse, devint la règle de toutes ses entreprises ; son coup d’œil étoit juste et rapide, son ardeur infatigable, et il donnoit ses ordres avec un imperturbable sang froid, sous le feu des plus redoutables batteries : c’est par les victoires signalées de Montenotte, Millesimo, Mondovi, Lodi, Castiglione, Rovérédo, Arcole, Rivoli, et par la prise de Mantoue, que l’Univers apprend à le connoître. Des marches aussi rapides que savantes et hardies, sont aussitôt suivies des plus beaux résultats ; le pouvoir magique du génie semble faire mouvoir l’armée française, dont le général savoit réunir les forces sur le point le plus important : les monts, les défilés, les rivières hérissées à l’autre bord, d’artillerie, ne l’arrêtent point, on voit les troupes françaises se précipiter, la baïonnette au bout du fusil, dans les retranchemens de l’ennemi, et lui prendre ses canons, à travers une grêle de balles et de mitrailles. L’Europe étonnée de ces grands coups de maître, sent qu’un nouvel Alexandre, appréciant les hommes et les circonstances, opéroit une si grande révolution. Les armées françaises, commandées par le général Moreau, battent les Autrichiens à Néresheim, à Friedberg, et font de rapides progrès en Allemagne ; de fâcheux revers à Neumarck, à Wurlzbourg, Allerlvirken, suivent immédiatement ces deux grandes victoires, et Moreau est forcé de repasser le Rhin. L’archiduc s’empare du fort de Kell, après la résistance la plus héroïque opposée par les Français.

Cependant Bonaparte réduisoit aux plus fâcheuses extrémités la monarchie autrichienne. L’archiduc, regardé comme la dernière espérance de l’Autriche, vole au secours de l’empereur ; le vainqueur des Français sur le Rhin, ne peut ramener la fortune ; il est défait à la journée du Tagliamento, et le gain de cette bataille assure à Bonaparte la conquête de toute l’Italie. C’est sans doute par des vues dont les calculs n’appartiennent qu’à un grand homme, que le conquérant résiste au désir si naturel de s’emparer de la capitale de l’Autriche : couvert de lauriers, il signe les préliminaires de la paix à Léoben, à trente lieues de Vienne.

Tandis que Bonaparte fait une ample moisson de lauriers, les factions s’agitent de nouveau dans l’intérieur ; les anarchistes essaient de gagner les soldats du camp de Grenelle : on les saisit. Le niveleur Babœuf et ses complices sont arrêtés ; l’enceinte des deux corps législatifs devient le principal foyer de la discorde ; l’audace l’emporte une seconde fois à la journée du 18 fructidor ; les députés vaincus sont enchaînés. La terreur reparoît sous d’autres formes, et les déserts infects de la Guïanne reçoivent des Français de tous les âges, de tous les partis et de toutes les conditions.

Les feux de la révolution française s’allument dans le pays de Vaud ; les habitans plantent des arbres de la liberté. Berne veut s’opposer à ces mesures ; une armée entre en Suisse, subjugue le pays, et la république helvétique est fondée suivant les principes de notre constitution française. Bonaparte fait voile pour l’Orient et s’empare de Malte : plus habile, plus heureux que Saint Louis après être débarqué en Égypte, il terrasse les mamelucs à la journée des Pyramides, s’empare du Caire, et les restes de cette milice vaincue, vont dans les déserts cacher la honte de leur défaite. Il ne peut recevoir de renforts de la France, mais il en trouve de puissans dans son génie ; tout prend une face nouvelle dans le pays conquis par sa valeur.

L’Orient retentissoit du bruit des exploits de Bonaparte. Tandis que ce général se signale par une conquête si importante, la flotte française se laisse presque embosser dans la baie d’Aboukir : l’amiral anglais, Nelson, survient ; un combat furieux s’engage, et l’ennemi profitant du vent, ainsi que de la fâcheuse position de cette flotte, remporte une victoire éclatante.

L’Égypte, un moment, semble sortir de sa longue léthargie ; l’antiquité en tressaille de joie. Les conquérans, doués d’une imagination vive, ne purent fouler, sans émotion, cette terre consacrée par de si grands souvenirs, où tous les genres de perfection éblouissoient leurs regards, l’élégance, la délicatesse, et la pompe du style des monumens. En approchant de Thèbes, une division de l’armée française, saisie d’un agréable trouble, muette d’étonnement, s’arrête d’elle-même : quoique harassée de fatigue, brûlante de soif, la vue d’un tel spectacle la transportant d’admiration , elle bat des mains par un mouvement spontanée ; on auroit dit que cette superbe Thèbes, ressuscitant toute entière, rouvroit ses cent portes, ses cent palais, pour recevoir les soldats d’un général plus grand que son roi Sésostris, et lui découvroit les merveilles de son labyrinthe. Cependant la division de Desaix, n’apercevoit plus qu’une ombre de la magnificence de cette ville, abandonnée par les hommes depuis plus de deux mille ans : les descendants des Gaulois, possesseurs d’un pays où régna Sésostris, et se tenant en extase sur les ruines de Thèbes, quel spectacle ! Ce rapprochement, il faut en convenir, n’est pas un des moindres prodiges de notre révolution.

[…] La victoire semble, en même temps que Bonaparte, s’éloigner de nos rivages ; la tempête redouble parmi nous ; la fortune se déclare partout contre la France. Les Anglais battent, près des côtes d’Irlande, une escadre française qui vouloit porter des secours aux Irlandais insurgés : le général Championnet, après avoir défait les Lazzaronni, et avoir réduit Naples, organise la république Parthénopéenne, et meurt au milieu des présages d’un sinistre avenir. Les hostilités recommencent entre l’Autriche et la France ; la Russie embrasse la défense de la première. L’armée républicaine est vaincue par l’archiduc Charles, à la journée de Stocktadt, et des coups aussi terribles sont portés en Italie, contre les troupes françaises, aux ordres du général Schérer : les armées autrichiennes font d’effrayans progrès dans cette contrée ; Suwarow triomphe à la journée de Cassano. La discorde se met parmi les membres du directoire ; les clubs se rouvrent : les Napolitains, commandés par le cardinal Ruffo, rentrent dans Naples, et se signalent par les vengeances les plus atroces, contre leurs compatriotes républicains. Les Austro-Russes triomphent des armées françaises sur les bords de la Trébie ; ils entrent dans le Piémont, prennent Turin , et battent à Novi les Français qui perdent leur général Joubert. La flotte hollandaise, du Texel, venoit de se rendre aux Anglais ; l’Italie entière étoit conquise par les ennemis.

La honte de tant de revers est bientôt effacée ; le souvenir si récent des exploits de Bonaparte, animoit toujours les armées françaises, malgré leurs défaites. Ces mêmes Anglais, débarqués en Hollande sous la conduite du duc d’Yorck, sont vaincus par Brune ; la mésintelligence se glisse parmi les alliés ; la jalousie divise leur généraux. Masséna triomphe des Austro-Russes, près de Zurich en Suisse ; le Courbe s’oppose à la marche de Suwarow, et le force de se retirer précipitamment.

Cependant le gouvernement du directoire exécutif n’avoit aucune consistance ; les anarchistes s’agitoient de nouveau ; il étoit question de bannir tous les nobles du territoire français. Les proscriptions recommencent ; on enlève les citoyens de leurs foyers, pour les renfermer comme otages dans des forteresses : une autorité foible et chancelante dicte des loix révolutionnaires ; le midi de la France est déjà bouleversé par la guerre civile, et les bourreaux sont près de ressaisir leur sceptre meurtrier. Dans les clubs, on tient le langage de la terreur ; la France ressemble à un vaisseau sans pilote et livré à la merci des flots ; aucun homme n’avoit assez de caractère, ni assez de génie, pour s’élever tout à coup au-dessus de ses concitoyens, et faire cesser la tempête. Le seul général capable de la sauver du naufrage, étoit sur les rives lointaines du Nil ; il apprend la nouvelle des malheurs publics. Tel que César suivi de sa fortune, Bonaparte s’embarque aussitôt sur un navire, trompe la vigilance de l’ennemi, et se trouve rendu à la France. Tous les yeux se tournent vers lui ; l’attente universelle n’est point trompée. Le 18 brumaire, Bonaparte tire la nation tremblante des mains de l’anarchie, ferme les barrières de la révolution, et met fin aux alarmes et aux calamités publiques. Dans un mois consacré aux mânes chez les anciens, dans un mois que la religion chrétienne a sanctifié parmi nous, dans un temps où la nature se flétrit, tout meure, les Français commencent une nouvelle existence politique : désormais, à l’abri de la fougue populaire, l’ordre social renaît, les autels se relèvent, la religion unit le ciel à la terre ; les Français retrouvent des loix, un gouvernement, une patrie, et Bonaparte, nommé premier consul, impose silence à toutes les factions, réunit les divers partis, et s’élève au-dessus de toutes les passions.

M.E. Jondot. Tableau historique des nations. 1808

24 11 1799  

Bonaparte établit dans chaque département une direction de recouvrement des impôts directs, dont le personnel dépend directement du ministère des finances : il s’agit de ne pas perpétuer le corps honni des Fermiers Généraux.

10 12 1799  

L’une des premières doléances des Français dans le Cahier éponyme était qu’il n’y ait plus sur le territoire deux poids et deux mesures : la lieue de Paris, était de 4,18 km, celle de Touraine de 3,93, celle de Provence de 5,84 ! Pour en finir avec cette anarchie, la loi définit et impose le mètre, un original lequel étant tiré de la Nature même, sera invariable et universel : c’est la dix millionième partie du quart du méridien terrestre ; l’affaire est à l’étude depuis dix ans, sous la houlette de Talleyrand : en ces temps troublés, les arpenteurs Delambre et Méchain, prirent beaucoup de retard dans leur mesure entre Dunkerque et Barcelone, et la Convention instaura un mètre provisoire défini à partir de mesures du méridien vieilles de cinquante ans et évaluées en… toises du Pérou ! Ainsi l’étalon de la place Vendôme mesure 1,0021 mètre… pas mal du tout.

15 12 1799  

Il faut qu’une Constitution soit courte et obscure.

Aux Français. Une Constitution nous est présentée. Elle fait cesser les incertitudes que le gouvernement provisoire mettait dans les relations extérieures, dans la situation intérieure et militaire de la République.

La Constitution est fondée sur les vrais principes du gouvernement représentatifs, sur les droits sacrés de la propriété, de l’égalité, de la liberté.

Les pouvoirs qu’elle institue seront forts et stables, tels qu’ils doivent être pour garantir les droits des citoyens et les intérêts de l’État.

Citoyens. La Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencé. Elle est finie.

Bonaparte, Roger Ducos, Sieyès

On ne saurait trop le redire : la Révolution française a fondé une société, elle cherche encore son gouvernement.

Anatole Prévost-Paradol. La France Nouvelle 1868.

24 12 1799

La constitution de l’an VIII établit le régime du consulat : un triumvirat dont le premier est Napoléon Bonaparte…

… article 76 : la maison de toute personne habitant le territoire français est un asile inviolable. Pendant la nuit, nul n’a le droit d’y entrer que dans le cas d’incendie, d’inondation ou de réclamation faite à l’intérieur de la maison.

L’article 1307 du code de procédure civile interdit l’exécution des actes judiciaires entre 6 h du soir et 6 h du matin en hiver, entre 9 h du soir et 4 h du matin en été.

26 12 1799

Au citoyen Lucien Bonaparte, ministre de l’Intérieur.

Si la guerre ne m’était nécessaire, je commencerais la prospérité de la France par les communes. Il est beaucoup plus simple, pour le reconstructeur d’une nation, de s’occuper de mille de ses habitants à la fois que de poursuivre le roman du bien-être individuel de chacun. Chaque commune représente en France mille habitants.

Travailler à la prospérité des trente-six mille communautés, c’est travailler au bonheur des trente-six millions d’habitants, en simplifiant la question, en diminuant la difficulté de tout ce qu’établit de différence le rapport de trente-six mille à trente-six millions. C’est ainsi que Henri IV entendait faire lorsqu’il parlait de sa poule au pot, autrement il n’eût dit qu’une sottise.

Le ministre de l’Intérieur portera une attention particulière aux idées suivantes :

Avant la révolution, la commune appartenait aux seigneurs et aux prêtres ; le vassal et le paroissien n’avaient point de chemins de communication ; point de fossés ni de prés pour pâturer leurs vaches ou leurs moutons.

Depuis 1790, qui a brusquement et justement arraché de la propriété du seigneur féodal ce droit commun de marcher et de paître, chaque municipalité est devenue, sous la protection des lois générales, une véritable personne, ayant droit de posséder, d’acquérir, de vendre et de faire, au profit de la famille municipale, tous les actes de nos codes. Ainsi, la France s’est trouvée subitement divisée en trente-six mille individualités, dont chacune s’est trouvée appelée à agrandir son domaine, à améliorer ses produits, à accroître ses revenus.

Le germe de la prospérité de la France était donc là.

Voici comment il n’y a pas eu, pour ce germe, de développement possible. C’est que l’intérêt personnel de propriétaire veille sans cesse, fait tout fructifier ; au contraire, l’intérêt de communauté est de sa nature somnifère et stérile : l’intérêt personnel n’exige que de l’instinct, l’intérêt de la commune exige de la vertu ; elle est rare. Depuis 1790, les trente-six mille communes représentent en France trente-six mille orphelines, héritières des vieux droits féodaux, filles délaissées ou pillées depuis dix ans par les tuteurs municipaux de la Convention et du Directoire.

On a volé le chemin vicinal, on a volé le sentier, on a volé les arbres, on a volé l’église, on a volé le mobilier de la commune. Que deviendraient les communes si un tel régime subsistait dix ans encore ?

Le premier devoir d’un ministre de l’Intérieur est d’arrêter un tel mal, qui porterait la gangrène dans ces trente-six mille membres du grand corps social.

La première condition, lorsqu’on veut arrêter un grand mal, c’est d’en bien constater la gravité et les circonstances… Ainsi le ministre de l’Intérieur commencera par faire établir un inventaire général de la situation des trente-six mille communes en France. Cet inventaire a toujours manqué. Voici les principaux faits qu’on inventoriera.

On fera trois classes : communes endettées, communes au courant, communes ayant des ressources disponibles…

Les deux dernières classes forment le plus petit nombre : il n’est point pressé de s’occuper de celles-là.

La question est de mettre au courant les communes endettées.

L’inventaire donnera :

1° Le détail des biens échéant à la commune à la suite de l’ancien partage des biens communaux ;
2° Le détail des emprunts et de ce qui reste à payer, avec les échéances ;
3° L’estimation des revenus par nature d’objets, comme locations, rentes, etc. ;
4° L’état des charges autres que celles de la commune proprement dite, comme rentes à des hospices, à des établissements de bienfaisance, etc. ;
5° Le détail des chemins, avec indication très large de ceux qui sont utiles et de ceux qu’on peut vendre ;
6° L’état des presbytères, églises et annexes de ces églises ;
7° Les détails des reprises à faire sur des riverains qui ont volé la commune ;
8° Des arbres qui pourraient être vendus avantageusement ; et quelle nature d’action ;
9° On indiquera s’il y aurait lieu d’augmenter le prix des baux, etc., d’affermage des droits de pêche, de pâturage, etc.

Cet inventaire étant une fois établi, on préviendra les préfets que toute l’action de la force administrative doit se porter sur ces communes endettées ; qu’il faut changer sur-le-champ les maires qui n’entreraient pas dans les vues d’amélioration et de régénération communales.

Le préfet devra visiter ces communes au moins deux fois l’année, et le sous-préfet quatre fois l’année, sous peine de destitution… Chaque mois il sera fait un rapport au ministre, sur chaque commune, des résultats de ce qui aura été entrepris et de ce qu’il y aurait à faire.

On me proposera un prix pour les maires qui auront libéré leur commune dans le délai de deux ans, et le Gouvernement nommera un commissaire extraordinaire préposé à l’administration de la commune qui, dans le délai de cinq années, ne sera pas libérée.

Après cinq ans, la France ne comptera donc plus que deux classes de communes : communes ayant des ressources disponibles, communes au courant.

Arrivé à ce premier nivellement, les efforts du ministre et des communes tendront à faire que, dans un nouveau délai, les communes au courant s’élèvent à la classe des communes ayant des ressources disponibles, en telle sorte qu’avant dix ans la France ne compte plus que de celles-là. Alors, le mouvement général de prospérité imprimé au pays par trente-six millions d’efforts particuliers se trouvera multiplié par la puissance amélioratrice de trente-six mille individualités communales agissant toutes sous la haute direction du Gouvernement, dans un but de continuels perfectionnements.

Chaque année, les cinquante maires qui auront le plus contribué à ramener leur commune à l’état de libération ou de ressources disponibles seront appelés à Paris aux frais de l’État et présentés, en séance solennelle, aux trois consuls. Une colonne, élevée aux frais du Gouvernement et placée à l’entrée principale de la ville ou village, dira à la postérité le nom du maire. On y lira, en outre, ces mots :

Au tuteur de la commune, la patrie reconnaissante.

Bonaparte, premier consul. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

Il suffit encore à l’ambition de Bonaparte d’être le premier citoyen d’une république. Ayant devant lui une tâche formidable qui dépassait les forces de tout autre, il manifeste, pendant ces années-là, la plénitude et la multiplicité de son génie resplendissant de jeunesse ; jamais la figure de Bonaparte n’apparaîtra plus grandiose, plus créatrice, plus humaine, qu’à cette époque de réorganisation. Traduire la Révolution en principes, conserver ses résultats, tout en modérant ses exagérations, terminer la guerre par la victoire et donner ensuite à cette victoire son véritable sens par une paix forte et loyale, telle est l’idée sublime que poursuit le héros, avec la clairvoyance d’un esprit qui pénètre tout, avec l’énergie tenace et appliquée de quelqu’un qui travaille passionnément dix heures par jour. Ce ne sont pas les années célébrées sans cesse par la légende qui, elle, ne considère comme prouesses que des attaques de cavalerie et comme réalisation que des pays conquis, ce ne sont pas Austerlitz, Eylau et Valladolid qui constituent les travaux d’Hercule de Napoléon Bonaparte, mais bien des années pendant lesquelles il refait de la France bouleversée et déchirée par les partis un État puissant, ces années mémorables où les assignats sans valeur sont remplacés par une bonne monnaie, où le code Napoléon soumet le droit et les mœurs à des formes rigides et pourtant humaines, – ce sont ces années pendant lesquelles ce puissant génie d’homme d’État assainit le pays avec une égale perfection dans tous les domaines de l’administration et pacifie l’Europe. Ces années-là, et non celles de guerre, sont sa période véritablement créatrice, et jamais ses ministres ne travailleront à ses cotés avec plus de loyauté, d’énergie et de fidélité que pendant cette époque.

       Stefan Zweig. Fouché. Insel Verlag. 1929

1799  

On se faisait jusqu’alors une haute idée de la Chine, en partie inspirée des relations qu’en avaient faites les missionnaires du XVII°, mais aussi par simple idéalisation de tout ce qui est éloigné, et donc hors de portée de toute évaluation chiffrée ; d’aucuns s’attachent à réagir : Nous ne croyons à aucune des fables débitées sur la sagesse du gouvernement chinois, qui ne nous paraît qu’un despotisme de charlatans ; sur la bonté de sa police, qui est celle d’un bagne ou d’un couvent de moines ; sur sa morale religieuse et son culte de Confucius dont tant d’écrivains n’ont parlé qu’en haine des maximes professées dans leur pays ; enfin, sur l’antiquité du savoir des Chinois dans les sciences, restées chez eux dans un degré bien inférieur à ce qu’elles sont en France et en Angleterre.

Dictionnaire universel de la géographie commerçante

Le Dictionnaire universel de la géographie commerçante peut bien raconter tout ce qu’il veut, il n’empêche que la Chine est encore, et pour plusieurs décennies la première puissance mondiale, qui s’étend sur 12 millions de km², contre 9.6 aujourd’hui. Deux règnes particulièrement longs et prospères expliquent cette puissance : Kangxi, de 1662 à 1772, soit 61 ans de règne ; par un traité avec la Russie, il stabilise sa frontière nord-est ; il allège les impôts pesant sur les paysans, ce qui stimule la production agricole ; Qianlong, son petit-fils, règne de 1736 à 1796, date à laquelle il abdique en continuant en fait à exercer le pouvoir jusqu’à sa mort, en 1799. Il conquiert le Xinjiang sur les Djoungars, des musulmans turcophones, au prix de centaines de milliers de morts, et de la quasi-disparition de ce peuple. Mais il est aussi ami des arts, de la peinture, de l’architecture, fait agrandir le palais d’été de Pékin. C’est de cette époque que date Le Rêve dans le pavillon rouge, classé comme une des quatre livres extraordinaires de la littérature chinoise. Cette stabilité favorise la démographie : en 1749, 177 millions d’habitants, en 1791, 303 et 357 en 1811.

À mi-chemin de l’Europe occidentale et de la Chine, l’Inde, encore dominée par les maharajas riches et fastueux, s’offre des palais où logent les harems. Celui de Jaïpur, dans le Rajasthan, (frontalier du Pakistan) s’inspire de la couronne de Krishna. Lal Chand Ustad en est l’architecte, qui a essentiellement utilisé les grès rouge et rose de la région, en s’inspirant des deux styles  : rajput – hindoue -, et moghol – islamique – c’est le Hawa Mahal – le Palais des vents -.

Pratap Singh of Jaipur - Wikipedia

File:Closeup of the Hawa Mahal in Jaipur, India.jpg ...

Sur la commune du Fossat, au nord-est de Saint Girons, dans les Pyrénées, Raymonde meurt en couches de son huitième enfant ; les sept précédents sont tous mort-nés. Tant de malheur fait apparaître l’idée de malédiction, qui se voit confirmée par l’apparition de formes étranges qui dansent sur le drap tendu derrière le lit sur lequel elle est allongée. Le village entier défile… on va jusqu’à la déterrer deux fois pour prolonger le spectacle. Le professeur Pierre Dardenne, directeur du collège de Saint Girons, et scientifique à qui on ne la fait pas, se déplace et analyse le phénomène… qui n’est rien d’autre que celui de la chambre noire, déjà décrit en son temps par Léonard de Vinci : il suffit d’un trou minuscule vers l’extérieur pour que des projections apparaissent, à l’envers ; et ceux que les villageois avaient alors pris pour des anges n’étaient en fait que les curieux qui faisaient la queue à l’extérieur pour voir le phénomène : lorsqu’ils passaient devant la fenêtre, leur image inversée était projetée dans la pièce. Dès qu’on bouchât l’ouverture, le phénomène disparut… dans le match Science contre superstitions, un point pour la science, zéro pour les anges.

15 01 1800  

Au brave Léon. J’ai reçu votre lettre, mon brave camarade ; vous n’aviez pas besoin de me parler de vos actions. Vous êtes le plus brave grenadier de l’armée après la mort du brave Benezette. Vous avez un des cent sabres sur ceux que je distribue à l’armée. Tous les soldats étaient d’accord que vous étiez le modèle du régiment. Je désire beaucoup de vous voir ; le ministre de la guerre vous en envoie l’ordre. Je vous aime comme mon fils.

Le général Murat lui donnera un brevet de sous-lieutenant dans la garde des Consuls et lui écrira.

Bonaparte, premier consul. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

8 01 1800   

Bonaparte, avec les banquiers Perregaux et Le Couteux de Canteleu, crée la Banque de France, avec pour devise, (reprise de la Caisse des comptes avec laquelle elle a vite fusionné) : La sagesse fit sa fortune. Elle a le monopole de l’émission des billets de banque et doit assurer la trésorerie de l’État : la monnaie créée est limitée par le niveau des réserves en or : la facilité de la planche à billets qui avait cours pour les assignats, ne peut plus s’exercer. La banque de France est privée ; ses actions sont cotées en bourse. Son assemblée générale est composée des 200 actionnaires qui seront constatés […] les plus forts propriétaires de ses actions : c’est la naissance des fameuses 200 familles qui n’ont pas fini de faire parler d’elles !  La généralisation des billets prendra beaucoup de temps : elle ne deviendra effective qu’en 1870 : en 1803, la plus petite coupure était de 500 F : à peu près une année de salaire d’un ouvrier. De plus, Bonaparte s’engage à régler les intérêts de la dette publique… et il le fait alors que, pendant la période révolutionnaire, l’État ne l’avait fait qu’en monnaie de singe. Les deux architectes de toutes ces réformes se nomment Martin Charles Gaudin, ministre des finances, et François Nicolas Mollien, ministre du trésor.

3 03 1800

Les prêtres exilés sont autorisés à revenir dans leur paroisse à condition de prêter serment de ne pas troubler l’ordre civil et de promettre fidélité à la constitution. La liste des émigrés est close – on les estime à 180 000 – : les retours se multiplient.

Découverte depuis trois cents ans, au Pérou, la tomate commence à se répandre en France.

20 03 1800

Au citoyen Fouché. Réprimez un peu les journaux, faites y mettre de bons articles, faites comprendre aux rédacteurs des Débats et du Publiciste que le temps n’est plus éloigné où, m’apercevant qu’ils ne me sont pas utiles, je les supprimerai avec tous les autres et je n’en conserverai qu’un seul. […] L’intention des consuls de la République, citoyen ministre, est que le journal Le Bien informé, celui des Hommes libres, et celui des Défenseurs de la Patrie ne paraissent plus.

Vous ferez enfin connaître à M. Payne que la police est instruite qu’il se comporte mal, et qu’à la première plainte contre lui, il sera renvoyé en Amérique, sa patrie.

Bonaparte, premier consul. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

Thomas Paine, un des premiers acteurs de l’indépendance américaine, avec son Common Sense, vendu à 120 000 exemplaires en un an, s’était installé en France, où il avait été élu à l’Assemblée nationale en 1792. Emprisonné par Robespierre en décembre 1793, libéré après la Terreur, il avait continué à connaître le succès littéraire avec The Age of Reason, 1793-1794. Il n’aimait pas Napoléon, et le faisait savoir ; plus tard il gratifiera le premier consul de charlatan le plus parfait qui eût jamais existé. Sur l’invitation de Thomas Jefferson, peu désireux de se fâcher avec la France pour cela, il reviendra en 1802 aux États-Unis où il meurt à 72 ans.

27 04 1800

Au général Berthier. Il n’y a pas un homme plus pusillanime que moi quand je fais un plan militaire ; je me grossis tous les dangers et tous les maux possibles dans les circonstances. Je suis dans une agitation tout à fait pénible. Je suis comme une fille qui accouche. Cela ne m’empêche pas de paraître fort serein devant les personnes qui m’entourent. Quand ma résolution est prise, tout est oublié, hors ce qui peut la faire réussir.

J’aime le pouvoir, mais c’est en artiste que je l’aime… Je l’aime comme un musicien aime son violon. Je l’aime pour en tirer des sons, des accords, de l’harmonie…

Bonaparte, premier consul. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

14 05 1800  

Au général Desaix. Je reçois à l’instant, mon cher Desaix, votre lettre. Enfin, vous voilà arrivé ; une bonne nouvelle pour toute la République, mais plus spécialement pour moi, qui vous ai voué toute l’estime due aux hommes de votre talent, avec une amitié que mon cœur, aujourd’hui bien vieux [31 ans ! ndlr] et connaissant trop profondément les hommes, n’a pour personne.

À mon arrivée en France, j’ai trouvé la République perdue, la Vendée aux portes de Paris, l’escadre, au lieu d’être à Toulon, était à Brest et déjà désarmée ; Brest même menacée par les Anglais. Il a fallu détruire la Vendée, trouver de l’argent, réarmer l’escadre.

Mais enfin, n’en parlons plus ; venez, le plus vite que vous pourrez, me rejoindre.

Bonaparte, premier consul. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

20 05 1800 

Bonaparte et ses 45 000 hommes viennent de passer trois jours à Martigny. Ils franchissent le col du Grand saint Bernard, mettant 14 heures pour faire les 55 km de Martigny à Étroubles. Plus loin, il tombera sur un os : le fort de Bard : il y laissera une bonne partie de son artillerie. Trois semaines plus tard, ils battaient les Autrichiens à Marengo. La victoire aurait dû revenir à Desaix, revenu à l’instinct, en fin de journée, sans ordre et à marche forcée de l’endroit éloigné où l’avait envoyé Bonaparte, lui et sa division, et Bonaparte était alors en très mauvaise posture : mais Desaix eut le bon goût de mourir sitôt Bonaparte rejoint, dès la première charge, ce qui permit à ce dernier de tirer la couverture à lui, sans rencontrer aucune opposition.

Da Napoleone a Goebbels | Doppiozero

Jacques-Louis David [1748-1825] En fait le cheval blanc était une mule, la couverture rouge était grise : tout cela n’était pas assez glorieux : l’écriture de la légende valait bien quelques arrangements avec la réalité.

Les Français avaient laissé à Bourg Saint Pierre une ardoise de 45 000 francs or que les Valaisans ne cessèrent de réclamer

Après avoir mangé nos poules et nos poulets
Vous demandez, coquins, à croquer des œufs frais !

Prieur Jean Jérôme Darbellay

Louis XVIII en remboursa 15 000… et François Mitterrand le solde en 1983, sous forme d’un médaillon de bronze pesant 45 kg et représentant, d’après David, Bonaparte franchissant les Alpes, sur un cheval cabré au pied duquel on voit gravés sur un rocher les noms d’Hannibal et de Charlemagne ! quand, en fait, il avait franchi le col du grand Saint Bernard sur un âne !

Les poulets valaisans avaient sans doute tous été croqués depuis belle lurette quand Dunand, le cuisinier de Bonaparte se trouva dans l’obligation de cuire rapidement un poulet pour son patron au soir de la bataille, et il jugea alors qu’en commençant par le découper en morceaux avant la cuisson, celle-ci serait plus rapide : c’est le poulet Marengo qui donnera par la suite son nom au veau Marengo ; le reste, la tomate, les oignons, l’huile d’olive, aïl, sel et poivre n’est que routine, nées bien avant Marengo.

14 06 1800

Soleyman el Halebi, 23 ans, passé par l’Université Al Ahzar au Caire, puis par Médine et La Mecque, les deux plus grands sanctuaires de l’Islam,  s’introduit dans le palais de Gizeh où il tue Kleber de quatre coups de poignard. À l’interrogatoire, il dit avoir accepté pour que son père cesse d’être rançonné par le pacha ottoman d’Alep, un marché avec les alliés du grand vizir siégeant à Jérusalem pour obtenir sa protection : nous te l’accorderons si tu tues Jean-Baptiste Kleber, qui est installé à Gizeh. Trois cheilks alepins sont décapités et Soleyman el Halebi a une main brûlée avant d’être empalé. Dominique Jean Larrey, médecin militaire emportera son corps à Paris qui ira au Museum d’Histoire Naturelle où il fera l’objet d’expériences de phrénologie qui prétend pouvoir localiser dans le cerveau l’origine des pulsions criminelles, ce qui donne lieu … à une pièce de théâtre ! Il deviendra l’une des cibles majeures de l’anatomie comparée. Auguste et Louis Lumière y mettront leur grain de sel.

15 06 1800                     

Bonaparte, mal renseigné sur le dispositif autrichien, se fait surprendre à Marengo par un ennemi nettement supérieur en nombre et en artillerie. La défaite est en vue. Il appelle au secours Desaix, en route pour Novi. Vers 14 heures, le général en chef autrichien, le comte de Melas, quitte le champ de bataille pour envoyer, d’Alexandrie, une dépêche à l’empereur lui annonçant la victoire. Mais à 16 heures, la division Boudet, et Marmont, et Kellermann et Desaix arrivent : Cette bataille est perdue, mais il n’est que 4 heures et il nous reste encore le temps d’en gagner une autre. Peu après, au cœur de la contre offensive, Desaix meurt foudroyé d’une balle.

Torre dei Garoffoli. Aux consuls de la République. Les nouvelles de l’armée sont très bonnes. Je serai bientôt à Paris. Je ne peux pas vous en dire davantage, je suis dans la plus profonde douleur de la mort de l’homme que j’aimais et que j’estimais le plus. [Desaix. ndlr]

Bulletin. Après la bataille de Montebello, l’armée s’est mise en marche pour passer la Scriva. L’ennemi paraissait n’avoir encore aucun projet et très incertain de ses mouvements.

Le 14, à la pointe du jour, l’ennemi passa la Bormida sur ses trois ponts, résolu à se faire une trouée, déboucha en force, surprit notre avant-garde et commença avec la plus grande vivacité la célèbre bataille de Marengo, qui décide enfin du sort de l’Italie et de l’armée autrichienne.

Quatre fois, pendant la bataille, nous avons été en retraite, et quatre fois nous avons été en avant. Plus de soixante pièces de canon ont été de part et d’autre, sur différents points et à différentes heures, prises et reprises. Il y a eu plus de douze charges de cavalerie et avec différents succès.

Il était trois heures après midi, 10 000 hommes de cavalerie débordaient notre droite dans la superbe plaine de San-Giuliano. Ils étaient soutenus par une ligne d’infanterie et beaucoup d’artillerie. Les grenadiers de la garde furent placés comme une redoute de granit au milieu de cette immense plaine, rien ne put l’entamer.

Par cette résistance opiniâtre, la gauche de l’ennemi se trouva contenue, et notre droite appuyée, jusqu’à l’arrivée du général Monnier, qui enleva à la baïonnette le village de Gastel-Ceriolo. La cavalerie ennemie fit alors un mouvement rapide sur notre gauche, qui déjà se trouvait ébranlée ; ce mouvement précipita sa retraite.

L’ennemi avançait sur toute la ligne, faisant un feu de mitraille avec plus de cent pièces de canon. Les routes étaient couvertes de fuyards, de blessés, de débris, la bataille paraissait perdue. On laissa avancer l’ennemi jusqu’à une portée de fusil du village de San-Giuliano, où était en bataille la division Desaix, avec huit pièces d’artillerie légère en avant et deux bataillons en potence, en colonne serrée, sur les ailes. Tous les fuyards se ralliaient derrière. Déjà l’ennemi faisait des fautes qui présageaient sa catastrophe ; il étendait trop ses ailes. La présence du Premier Consul ranimait le moral des troupes. Enfants, souvenez-vous que mon habitude est de coucher sur le champ de bataille !

Aux cris de Vive la République ! Vive le Premier Consul ! Desaix aborda au pas de charge et par le centre. Dans un instant, l’ennemi est culbuté. Le général Kellermann, qui, avec sa brigade de grosse cavalerie, avait toute la journée protégé la retraite de notre gauche, exécuta une charge avec tant de vigueur et si à propos que 6 000 grenadiers et le général Zach, chef de l’état-major général, furent faits prisonniers, et plusieurs généraux ennemis tués.

Toute l’armée suivit ce mouvement. La droite de l’ennemi se trouva coupée ; la consternation et l’épouvante se mirent dans ses rangs.

La cavalerie autrichienne s’était portée au centre pour protéger la retraite. Le chef de brigade Bessières, à la tête des casse-cous et des grenadiers de la garde, exécuta une charge avec autant d’activité que de valeur, et perça la ligne de cavalerie ennemie ; ce qui acheva l’entière déroute de l’armée.

Nous avons pris quinze drapeaux, quarante pièces de canon, et fait 6 à 8 000 prisonniers. Plus de 6 000 ennemis sont restés sur le champ de bataille.

Le général Berthier a eu ses habits criblés de balles ; plusieurs de ses aides de camp ont été démontés. Mais une perte vivement sentie par l’armée, qui le sera par toute la République, ferme notre cœur à la joie : Desaix a été frappé d’une balle au commencement de la charge de sa division : il est mort sur le coup. Il n’a eu que le temps de dire au jeune Lebrun, qui était avec lui : Allez dire au Premier Consul que je meurs avec le regret de n’avoir pas assez fait pour vivre dans la postérité.

Le général Desaix n’avait rejoint le quartier général que depuis trois jours ; il brûlait de se battre et avait dit deux ou trois fois la veille, à ses aides de camp : Voilà longtemps que je ne me bats plus en Europe. Les boulets ne nous connaissent pas ; il nous arrivera quelque chose. Lorsqu’on vint, au milieu du plus fort du feu, annoncer au Premier Consul la mort de Desaix, il ne lui échappa que ce seul mot : Pourquoi ne m’est-il pas permis de pleurer ? Son corps a été transporté en poste à Milan, pour y être embaumé.

Le petit Kellermann a fait une heureuse charge, il a donné bien à propos ; on lui doit beaucoup. Voyez à quoi tiennent les affaires !

16 06 1800    

Marengo. Aux consuls de la République. Le lendemain de la bataille de Marengo, le général Mêlas a fait demander aux avant-postes de m’envoyer le général Skal, et on est convenu, dans la journée, de la convention ci-jointe, qui a été signée dans la nuit par le général Berthier et le général Mêlas. J’espère que le peuple français sera content de son armée. Je serai ce soir à Milan.

À Sa Majesté l’Empereur et Roi [d’Autriche. ndlr]. J’ai l’honneur d’écrire à Votre Majesté pour lui faire connaître le désir du peuple français de mettre un terme à la guerre qui désole nos pays.

C’est sur le champ de bataille de Marengo, au milieu des souffrances et environné de 15 000 cadavres, que je conjure Votre Majesté d’écouter le cri de l’humanité. C’est à moi de presser Votre Majesté, puisque je suis plus près qu’elle du théâtre de la guerre. Son cœur ne peut pas être si vivement frappé que le mien.

Les armes de Votre Majesté ont assez de gloire ; elle gouverne un très grand nombre d’États. Que peuvent donc alléguer ceux qui, dans le cabinet de Votre Majesté, veulent la continuation des hostilités ?

17 06 1800  

Milan. J’arrive à Milan, et je suis un peu fatigué. Plusieurs des grenadiers hongrois et allemands prisonniers, passant auprès du Premier Consul, le reconnurent, ayant été faits prisonniers dans les campagnes de l’an IV et l’an V. Beaucoup se mirent à crier avec une espèce de satisfaction : Vive Bonaparte !

Ce que c’est pourtant que le pouvoir de l’imagination ! Voilà des hommes qui ne me connaissent point, qui ne m’avaient jamais vu ; seulement ils avaient entendu parler de moi ; et que ne sentent-ils pas, que ne feraient-ils pas en ma faveur ! Et la même bizarrerie se renouvelle dans tous les âges, dans tous les pays, dans tous les siècles !… Voilà le fanatisme ! Oui, l’imagination gouverne le monde. Le vice de nos institutions modernes est de n’avoir rien qui parle à l’imagination. On ne peut gouverner l’homme que par elle ; sans l’imagination, c’est une brute.

Bonaparte, premier consul. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

29 06 1800   

Pour favoriser la reconstruction de Lyon, Bonaparte exempte d’impôt foncier les immeubles qui seront construits place Bellecour.

14 07 1800 

La Place de la Révolution, ex-place Louis XV, est rebaptisée Place de la Concorde.

30 07 1800

La force d’une armée, comme la quantité de mouvement en mécanique, s’évalue par la masse multipliée par la vitesse.

Une bataille est une action dramatique qui a son commencement, son milieu et sa fin.

Le sort d’une bataille est le résultat d’un instant, d’une pensée. Quand vous voulez livrer une bataille, rassemblez toutes vos forces, n’en négligez aucune, un bataillon quelquefois décide d’une journée.

Il faut à la guerre profiter de toutes les occasions, car la fortune est femme : si vous la manquez aujourd’hui, ne vous attendez pas à la retrouver demain.

Il n’est rien à la guerre que je ne puisse faire par moi-même. S’il n’y a personne pour faire de la poudre à canon, je sais la fabriquer ; des affuts, je sais les construire. S’il faut fondre des canons, je les ferai fondre ; les détails de la manœuvre, s’il faut les enseigner, je les enseignerai.

La présence du général est indispensable : c’est la tête, c’est le tout d’une armée : ce n’est pas l’armée romaine qui a soumis la Gaule, mais César ; ce n’est pas l’armée carthaginoise qui faisait trembler l’armée républicaine aux portes de Rome, mais Annibal ; ce n’est pas l’armée macédonienne qui a été sur l’Indus, mais Alexandre ; ce n’est pas l’armée française qui a porté la guerre sur le Weser et sur l’Inn, mais Turenne ; ce n’est pas l’armée prussienne qui a défendu sept ans la Prusse contre les trois plus grandes puissances de l’Europe, mais Frédéric le Grand.

Réunion de forces, activité et ferme résolution de périr avec gloire ; ce sont ces trois grands principes de l’art militaire qui m’ont toujours rendu la fortune favorable dans toutes mes opérations. La mort n’est rien ; mais vivre vaincu et sans gloire, c’est mourir tous les jours.

Militaire, je le suis, parce que c’est le don particulier que j’ai reçu en naissant ; c’est mon existence, c’est mon habitude. Partout où j’ai été, j’ai commandé. J’ai commandé à vingt trois ans le siège de Toulon ; j’ai commandé à Paris en vendémiaire ; j’ai enlevé les soldats en Italie dès que je m’y suis présenté ; j’étais né pour cela…

Bonaparte, premier consul. Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux. Gallimard 1930

7 08 1800  

Alexandre Lenoir, conservateur du musée des monuments français, alerte le ministre de l’intérieur Chaptal [1], sur la démolition en cours de Cluny : Citoyen ministre, la maison de Cluny, si célèbre en France, mérite votre attention particulière. Cet ancien monastère, fondé en 900 (sic), est le seul monument qui nous soit resté de ce siècle. Préservé par sa situation de la fureur des Normands, il a conservé sa fraîcheur et paraît sortir de la main des ouvriers.

L’Église est le plus beau vaisseau qui existe : son aspect est imposant. La coupole peinte, rehaussée d’or, représente le Christ assis sur des nuages, appuyé sur l’Évangile et entouré des animaux de l’Apocalypse.

Citoyen ministre, ce monument, fameux par son antiquité, par sa grandeur extraordinaire, va être détruit de fond en comble. Un acquéreur avide le fait démolir pour vendre les matériaux. Les habitants en gémissent et m’ont promis de le faire recouvrir à leur frais, si vous vouliez empêcher la destruction d’un édifice aussi remarquable, qui a été vendu contrairement aux lois… Ils désirent en faire une maison d’éducation pour toutes les villes environnantes.

Dans le cas où la vente ne pourrait plus être annulée, Lenoir demande :

  • Qu’on fasse lever par l’architecte Percier le plan général de l’édifice afin de laisser à la postérité la souvenir d’un monument, aussi grand que ceux des Grecs, qui fût bâti par des Français.
  • Qu’on l’autorise à faire transporter à Paris le cul-de-four qui forme le fond du chœur.

… en vain… la connerie sera la plus forte – ce ne sera ni la première ni la dernière fois – et Cluny détruite.

22 09 1800 

Le cercueil d’Henri de la Tour d’Auvergne – alias Turenne – est transféré aux Invalides : Ce temple n’est pas réservé à ceux que le hasard fit naître sous l’ère républicaine, mais à ceux qui, dans tous les temps, ont montré des vertus dignes d’elle.

Ce ne fut point au maintien d’un système politique alors dominant qu’il consacra ses travaux, qu’il sacrifia sa vie, mais à la défense de son pays, indépendante de tout système. L’amour de la patrie fut son mobile, comme il fut, de nos jours, celui des Dampierre, des Dugommier, des Marceau, des Joubert, des Desaix, des Kleber, des La Tour d’Auvergne. Sa gloire ne doit pas être séparée de celle de ces héros républicains.

[…] Citoyens, vos yeux sont fixés sur les restes du grand Turenne. Voilà le corps de ce grand guerrier, si cher à tout Français, à tout ami de la gloire et de l’humanité.

Lazare Carnot

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[1] Chimiste, il laissera son nom à la postérité en vulgarisant dans son Traité théorique et pratique sur la culture de la vigne la méthode consistant à augmenter la teneur en alcool des vins par l’adjonction de sucre, méthode qu’avait déjà décrite en 1777 Pierre-Joseph Macquer. Dans ses Mémoires, il s’en prendra au dirigisme de Napoléon : Accoutumé à tout faire plier à ses ordres, il s’indignait de la résistance qu’opposait le commerce à ses vues [à l’époque, commerce a un sens plus large qu’aujourd’hui et signifie économie concrète]. Il prétendait le faire manœuvrer comme un bataillon et exigeait de lui une soumission aussi passive. Jean-Baptiste Say (1767-1832), le principal économiste de l’époque, disait à peu près la même chose : Il est presque impossible qu’un gouvernement puisse, je ne dis pas se mêler utilement de l’industrie, mais éviter, quand il s’en mêle, de lui faire du mal.