13 août 1826 au 14 juin 1830. 1° chemin de fer en France. La Pérouse. René Caillié. Buffalos.13775

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Publié par (l.peltier) le 18 octobre 2008 En savoir plus

13 08 1826

Alexander Gordon Laing, major écossais envoyé par le Royal African Corps, arrive seul à Tombouctou. Parti de Tripoli, il était passé par Ghadamès, In Salah, et avait traversé le Tanezrouf en s’intégrant à une caravane touareg. Attaqué, gravement blessé, il n’en franchit pas moins 650 km de désert pour arriver dans la ville mythique aux yeux de l’Occident, où il lève des plans et prend des notes. Expulsé par le sultan, il en repart mais sera assassiné par des Maures dans le désert : 70 ans plus tard, en 1895, Félix Dubois demandant aux Soudanais pourquoi ils l’avaient assassiné, s’attirera cette réponse : Le major ne bavardait pas avec les gens. Il ne les a pas amusés par ses récits. Sinon, il aurait eu des amis dans la ville.

Paul Morand fera lui aussi le voyage, cent ans plus tard : Tombouctou, qui fut jadis une cité de plus de cent mille âmes, n’est plus qu’un village de cinq mille habitants. Envahie par le désert, gonflée de poussière, pénétrée par les sables, recroquevillée par les nuits fraîches, dilatée par la chaleur, fendue par les écarts de température, bâtie en matériaux périssables, elle tombe en ruine et n’a plus d’importance stratégique ou commerciale. Cependant, l’impression que laisse Tombouctou est très forte. C’est la fin du monde nègre, de la beauté des corps, des gras pâturages, de la joie de vivre, du bruit, des rires : ici commence l’islam avec son intolérance, sa silencieuse sérénité, sa décrépitude : pas une culture, pas une irrigation, malgré le Niger à quelques kilomètres, pas un édifice, ni une route, ni un ouvrage d’art. Le sable y fait éternuer comme du poivre, assèche et étouffe les poumons. Le pas feutré par ce sable, qui amortit tout bruit, les maisons sans fenêtre, qu’on dirait fortifiées, le vent coupant du désert, des têtes sinistres vous épiant derrières les grillages de bois peint, derrières les portes cloutées comme des coffres forts, les terrains vagues, les rues tortueuses, les entrées disposées en chicane et les places désertes où seuls quelques méharis reposent à l’ombre, gardés par un Touareg voilé, maigre comme une chèvre, la bouche barrée de noir, je n’oublierai plus cela. Les nègres, à Tombouctou, ne sont pas beaux, tant il y a eu de croisements, de métissage. Ils sont relégués à l’arrière-plan. Les femmes sont effrontées et habituées à servir, à exploiter l’étranger, à calmer le jeûne de générations de voyageurs. Elles descendent des anciennes courtisanes de Tombouctou, célèbres par leur culture et leurs appâts sociables. Déjà, en 1350, Ibn Batouta, voyageur arabe, remarquait avec indignation qu’ici, les femmes recevaient des hommes sans que les maris en prissent ombrage. On reconnaît là déjà la facilité des mœurs des Noirs. C’est que Tombouctou, s’il est l’islam, n’est pas l’islam pur.

Paul Morand. Paris- Tombouctou 1928

L’islam n’est pas seulement une religion d’État comme l’a été le catholicisme sous Louis XIV […] c’est la religion excluant l’État.

Ernest Renan

23 10 1826

Le brigantin sarde I due Fratelli mouille à Marseille : il amène une girafe, cadeau du sultan d’Égypte à Charles X. Pour qu’elle soit à l’aise, on a fait percer le pont, et aménager un toit au-dessus de sa tête, car on avait décidé qu’elle craignait le soleil. On avait encore décidé qu’elle devait boire 25 litres de lait par jour, d’où l’embarquement de trois bonnes vaches laitières, dont une succombera au mal de mer. On redoute un voyage en hiver… qu’elle va donc passer à Marseille, ne prenant la route pour Paris qu’au mois de mai : le voyage est long… pour lui assurer un peu de repos, il se fera en péniche de Lyon à Macon. Zarafa – c’est son nom -, est revêtue d’une cape dotée d’une très longue capuche brodée aux armes du roi de France et du pacha d’Égypte, les sabots sont enveloppés de chaussons ! La girafe va tenir la vedette tout l’été dans la Rotonde du Jardin du Muséum National : 600 000 spectateurs dans les six premiers mois ! Elle vivra jusqu’en 1845, et mourra alors d’une tuberculose bovine venue du lait !

1826 

Le duc Decazes et l’ingénieur Cabrol fondent la Société des Houillères et Fonderies de l’Aveyron au hameau de Lassalle, qui deviendra Decazeville en 1831 : c’est le début de l’exploitation industrielle. Cela commencera par la fabrication de rails de chemin de fer : au milieu du XIX° siècle, la production sera deux fois plus importante que celle du Creusot. Les accords de libre échange mettront à mal cette production qui se reportera sur la seule exploitation du charbon dont la production sera, de la fin du XIX° siècle aux années trente de 500 000 tonnes/an – le double en 1917 -. Decazeville comptera 36 000 habitants en 1911, seulement la moitié en 1990, Jean Marcel Jeanneney avait annoncé la fermeture en 1961. Le site fermera en 2001.

Peter Dillon, un phoquier irlandais familier du Pacifique découvre sur l’île Tikopia, 13°S, 168°E, dans l’est de l’archipel des Santa Cruz, à l’est des Nouvelles Hébrides, une garde d’épée montée en collier au cou d’un indigène, et une base de chandelier : le récit des indigènes lui laisse penser qu’il pourrait bien s’agir d’objets ayant appartenu à l’expédition de La Pérouse, échouée en juin 1788 sur l’île de Vanikoro, 12°S, 166°E, appartenant au même archipel, à 140 miles à l’O-NO de Tikopia.

Le panaméricanisme, vœu très cher de Simon Bolivar pour au moins fédérer, sinon unifier le Panama, le Venezuela, la Colombie et l’Équateur est tenu en échec lors du Congrès de Panama. Les frontières des pays d’Amérique du Sud finiront par coïncider approximativement, à la fin du XIX° siècle, avec les limites administratives des audiences coloniales. Le cadre des anciennes vice royautés [Grande Grenade, Pérou, Rio de la Plata, Brésil] était trop vaste. Entreprendre une révolution dans les Amériques revient à labourer la mer. Bolivar

24 01 1827 

Les Autrichiens donnent une réception à l’ambassade d’Autriche à Paris : 4 anciens maréchaux d’Empire, ralliés aux Bourbons, y sont conviés : Mac Donald, Oudinot, Soult et Mortier, qui sont annoncés par leur nom de famille et pas du tout par leur titre impérial : duc de Tarente, de Reggio, de Dalmatie, de Trévise. Le coup, plutôt bas, a été orchestré par Metternich. En France, c’est l’indignation, qui n’épargne aucune classe de la société. Victor Hugo veut y voir une insulte à son père, général d’Empire, et voit rouge. Sa profonde amitié avec Lamennais, son aîné rencontré 6 ans plus tôt, avait préparé son éloignement des opinions monarchistes : l’indignation née de cette imbécillité lui fait écrire : l’Ode à la colonne [Vendôme], qui marque son patriotisme, son amour de la liberté et son éloignement des thèses monarchistes :

… À quoi pense-t-il donc, l’étranger qui nous brave ?
N’avions-nous pas hier, l’Europe, pour esclave…
De quel droit viennent-ils découronner nos gloires ? …
Condamnés à la paix, aiglons bannis des cieux
Sachons du moins, veillant aux gloires paternelles
Garder de tout affront, jalouses sentinelles
Les armures de nos aïeux ! …

Prenez-garde ! La France où grandit un autre âge
N’est pas si morte encore qu’elle souffre un outrage
Contre une injure, ici tout s’unit, tout se lève…
C’est le coq gaulois qui réveille le monde
Et son cri peut promettre à votre nuit profonde
L’aube du soleil d’Austerlitz.

*****

La jeunesse des écoles exulte, les vieux grognards et les demi-soldes sont enthousiasmés, les libéraux peuvent redresser la tête. Cette ode est une réponse arrogante et maîtrisée, une insolence voulue du poète parisien au chancelier d’Empire, de la jeunesse romantique à la vieillesse apeurée, de la liberté créatrice à l’autorité engoncée, du David Hugo…. au Goliath Metternich, de la France Nation à l’Autriche-Empire.

Gaston Bordet. Hugo, Hier, Maintenant, Demain. Delagrave 2002

26 03 1827

Il neige abondamment sur Vienne quand s’éteint Ludwig van Beethoven. Mozart l’avait entendu jouer, alors jeune : Gardez un œil sur ce garçon. Un jour, le monde entendra parler de lui. Une centaine d’années plus tard, Lénine lui rendra aussi hommage, à sa façon : Si j’écoute l’Appassionata jusqu’à la fin, je ne finirai pas la Révolution.[1]

04 1827

Benoît Fourneyron fait tourner la première turbine à Pont sur l’Ognon, dans le Jura, pour le compte de la Société des forges de Pourtales : elle actionne un laminoir et fournit une énergie de 6 chevaux vapeur sous une chute d’eau d’1,40 m. avec un rendement de 83 %. Elle sera utilisée dans l’industrie à partir de 1832. En 1840, il en mettra une autre en œuvre en Allemagne au bas d’une chute de 114 m.

21 05 1827     

Un nouveau code forestier voir le jour, fortement inspiré de l’ordonnance de Colbert de 1669. La surface de la forêt française ne cesse de diminuer – 15 % – quand elle a été de 25 %, 27 % aujourd’hui, soit 120 000 km² – et il est nécessaire d’enrayer ce déclin : les droits d’usage fondés ou simplement traditionnels des paysans sont restreints.

Ce nouveau code prive en effet un certain nombre d’habitants de bois mort pour le chauffage, de feuilles mortes utilisées pour les animaux dans les étables ou comme engrais, de bruyères et de genêts qui servent de fourrage, du pacage pour le bétail et de la cueillette des baies et fruits sauvages et de champignons. 

Robin Angelats

6 06 1827

Il pleut beaucoup dans le sud-est de la France : la Nartuby, affluent de l’Argens, dans le Var est en crue et fait six morts à Draguignan, qui ont péri en tentant de sauver leurs gerbes.

30 06 1827 

Chemin de fer Saint Étienne Andrézieux, – trois wagons – tracté par des chevaux : 20 km, à l’initiative des ingénieurs Louis Antoine Beaunier et Louis de Gallois. Les chevaux céderont la place à la machine à vapeur en juillet 1832. Début 1827, Andrézieux n’était qu’un hameau de moins de 500 habitants, qui deviendront 700 puis 900 en 1830, lui conférant alors le statut de commune de plein droit. Grâce à l’acier, elle obtiendra la construction d’un pont suspendu en 1831 ; le bac qui franchissait la Loire sera mis au rebut.

Les premiers chemins de fer - Histoire analysée en images et œuvres d'art | https://histoire-image.org/

Le chemin de fer romantique 1827-1927

Le chemin de fer romantique 1827-1927. (Centenaire du chemin de fer de Saint -Etienne à Andrézieux). Dix-septe planches en couleur accompagnées de textes historiques et pittoresques. par Villejean, Jehan de:: (1927) | Daniel

L’exploitation des mines de charbon exigeait beaucoup d’innovations techniques et le chemin de fer en fût l’une des premières manifestations. Quand des hommes de grand talent et de cœur se prennent à conter l’histoire des gueules noires, quand l’amour d’un métier des plus durs devient le partenaire de l’audace des ingénieurs pour une ambition, cela donne une épopée dont le souffle balaie toute autre reconstitution historique : c’est le diaporama du Musée de la Mine de Saint Étienne… allez-y… c’est superbe.

Delesset propose de fabriquer du sucre de betterave pour compenser les effets du blocus continental.

Le blocus continental, instauré pour asphyxier économiquement les îles britanniques, est une chance décisive pour l’industrialisation du continent, car il permet une évolution en douceur, à l’abri des menaces du compétiteur anglais. La paix revenue, s’il apparaît nécessaire d’adopter les procédés anglais, l’industrie doit être protégée pour éviter la concurrence des produits britanniques. Pour la France, cela dure jusqu’au traité de 1860.

Si les Anglais désignent le XVIII° siècle comme le siècle de l’invention, c’est qu’il se pro­duit en Angleterre, à la fin de ce siècle, une mécanisation encore très limitée, qui a pour effet de permettre, par la spécialisation et la division du travail, une hausse de la productivité. […] Avec Malthus, la théorie classique montre que le point d’aboutissement est un état stationnaire lorsque le volume des subsistances constituera une limite infranchissable pour la croissance. Ce qu’il est impossible d’imaginer sur le moment, c’est le potentiel de croissance que va permettre le remplacement de matières premières d’origine agricole (bois, laine…) par des matières premières importées ou d’origine minérale et le remplacement des sources d’énergie traditionnelles (humaine, animale, hydraulique) par l’énergie de la vapeur fournie par le charbon grâce aux progrès de la métallurgie au coke. Ce n’est pas une Révolution industrielle mais une lente et progressive mutation agro-indus­trielle. Elle provient d’une substitution d’une mineral based energy economy à une économie dite organique, substitution qui abolit la concurrence entre consommation humaine et besoins de l’industrie, vis-à-vis d’une production agricole limitée en superficie.

Le coton, la houille et le fer procurent aux économies occidentales des opportunités de croissance parce que les productions correspondantes peuvent croître sans d’autres limites que celles des débouchés, car les matières premières sont importées ou extraites des sous-sol et non produites par l’agriculture en concurrence avec les besoins de la consommation humaine. Avec les débouchés le grand mot est lâché. Si, en deux siècles, le génie humain va être en mesure de mettre au point les innovations technologiques qui rendent possible la croissance, on se heurtera en permanence aux contraintes de l’inertie des structures institu­tionnelles et sociales : impérialisme ou partage social ?

La machine à vapeur triomphe dans les transports. C’est l’ère du steamer qui est bientôt à coque métallique. Les durées de trajet s’abaissent considérablement. En quelques années l’Europe n’est plus qu’à quinze jours des États Unis, au lieu de quarante jours précédem­ment. Après la réalisation du canal de Suez, le temps nécessaire pour joindre Londres à l’Inde baisse de 42 %. Mais la vapeur c’est surtout l’ère du chemin de fer. L’Angleterre pend une avance considérable. La première ligne relie en 1825 Stockton à Darlington [39 km/h. On ne prend des voyageurs que s’il reste de la place]. La première ligne de grande longueur, de Manchester à Liverpool soit environ 300 kilomètres, est mise en exploitation dès 1830 [40 km/h, pour voyageurs], tandis qu’en France la voie ferrée de Lyon à Saint-Etienne reste seule en service à partir de 1828 ; et encore l’exploitation est faite de façon très particulière, en partie par des chevaux, en partie au moyen de câbles et en partie au moyen de locomotives. La première ligne destinée au transport de voyageurs est celle de Paris à Saint Germain (20 kilomètres) inaugurée en 1836.

Yves Carsalade. Les grandes étapes de l’histoire économique. Les éditions de l’École polytechnique. 2009

07 1827

Vingt quatre ans après la vente de la Louisiane par Napoléon aux États Unis, six Indiens Osages – deux femmes, quatre hommes – entreprennent d’aller découvrir cette France dont ils gardent un plutôt bon souvenir à travers ses représentants en Louisiane autrefois : trappeurs, négociants en peaux et missionnaires. Ils débarquent au Havre où ils sont applaudis par des milliers de personnes. David Delaunay, breton naturalisé américain et Paul Dubois, traducteur, les prennent en charge, c’est à dire les baladent un peu partout comme des bêtes de foire et encaissent les revenus. Le spectacle finira par lasser : ils passeront les frontières : Belgique, Allemagne, Suisse, Italie, puis finiront par  les abandonner. Ceux-ci décident alors de prendre contact avec leur ancien évêque en Louisiane et Missouri : Louis Guillaume Dubourg, devenu évêque de Montauban. Trois d’entre eux meurent en cours de route, et les trois autres frappent à la porte de l’évêché en novembre 1829. Monseigneur Dubourg parviendra à réunir assez d’argent pour qu’ils puissent rentrer au pays.

Le voyage chez les Yeux Pâles, – 2015 Michel Lafon – de Philippe Brassard racontera l’histoire. Une association réhabilitera leur mémoire.

20 10 1827

La Russie, le Royaume Uni et la France, interviennent aux cotés des Grecs dans la guerre qui les oppose aux Turcs, chacun envoyant une flotte en Grèce. Elle interceptera à Navarin, dans l’ouest du Péloponnèse la flotte turco égyptienne qui aurait du attaquer Hydra, une île grecque.  Un corps français sera envoyé dans le Péloponnèse pour superviser son évacuation par l’armée égyptienne en 1828, tandis que les Grecs obtenaient des succès contre les Ottomans en Grèce Centrale. La Russie déclarera la guerre aux Turcs la même année. Sa victoire sera entérinée par le traité d’Andrinople, en 1829.

C’est la dernière grande bataille navale de la marine à voile, avant l’avènement des navires à vapeur, des cuirassés et des obus. Des coups de feu tirés d’un navire ottoman, avant que tout ordre ait été donné, entraînèrent une bataille qui n’était projetée par aucun des deux adversaires. Malgré leur infériorité numérique, les navires des puissances étaient largement supérieurs à leurs adversaires. Dans un combat qui se déroula pratiquement à l’ancre et à bout portant, leurs artilleurs firent des ravages dans la flotte ottomane. Les plus petits navires de la flotte des puissances, qui ne s’ancrèrent pas, remplirent avec succès leur mission de neutraliser les brûlots, l’arme ottomane la plus redoutable. Sans perdre un seul navire, mais après avoir subi d’importants dégâts, la flotte franco-russo-britannique détruisit une soixantaine de navires ottomano égyptiens, provoquant un véritable carnage.

11 1827

Onésime Pecqueur invente l’engrenage différentiel, qui permet aux roues de tourner à des vitesses différentes : dans les virages, ça aide…

12 1827 

La préface de Cromwell de Victor Hugo [la pièce attendra son centenaire pour être jouée… en 1927 !] dit l’histoire de la littérature.

La poésie a trois âges dont chacun correspond à une période de la société : l’ode, l’épopée, le drame. Les temps primitifs sont lyriques, les temps antiques sont épiques, les temps modernes sont dramatiques : l’ode chante l’éternité, l’épopée solennise l’histoire, le drame peint la vie. Le caractère de la première poésie est la naïveté, le caractère de la seconde est la simplicité, le caractère de la troisième, la vérité. […] Nous voici parvenus à la sommité poétique des temps modernes : Shakespeare, c’est le drame ; et le drame qui fond, sous un même souffle, le grotesque et le sublime, le terrible et le bouffon, la tragédie et la comédie ; le drame est la caractéristique de la troisième époque de poésie, de la littérature actuelle.

1827 

Nicéphore Niepce réalise à Saint Loup de Varennes, son village natal près de Chalon sur Saône, après une dizaine d’heures d’exposition au soleil, la première photographie. Le matériel utilisé était une plaque d’étain polie et sensibilisée au bitume de Judée. Il s’associera deux ans plus tard avec Louis Daguerre et, en 1837, ils réaliseront le premier portrait photographique, réalisé avec deux minutes de pose. Le contrat stipulait qu’en cas de décès avant expiration du contrat, la découverte reviendrait au survivant. Or Niepce a 64 ans et Daguerre 42. Niepce mourra, quasiment aveugle, en 1833 et Daguerre raflera donc la mise, en faisant tomber dans l’oubli le nom de Niepce, sans élégance aucune. Le Daguerréotype naîtra en 1838, avec le soutien d’Arago… et la raillerie de Baudelaire qui, pour les portraits, parlera de cadavres exquis. En France, on leur attribue l’invention de la photographie. Les Anglais eux, disent que c’est William Henry Fox Talbot, l’inventeur du négatif en 1841.

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Vue de la fenêtre, au Gras.

L’Allemand Georg Simon Ohm établit la proportionnalité entre le courant et l’intensité : c’est la loi d’Ohm : U = R x I

Peter Dillon se rend sur l’île de Vanikoro, où il découvre plusieurs objets dont les quatre canons formant les pilastres de la pyramide que l’ancien musée de la Marine avait élevé pour La Pérouse. Il emporte à Paris la cloche de l’Astrolabe, où Charles X, tenant la promesse de la Constituante en 1791, lui accordera la récompense de 4 000 franc or.

Un Français sur deux ne sait pas écrire. Sur 37 367 communes, 16 000 n’ont pas d’école de garçons et 25 000 n’ont pas d’école de filles. Pour un pays de 32 millions d’habitants, on estime les enfants scolarisés à 1 million pour les garçons et 0.5 million pour les filles

22 02 1828  

Marc Seguin dépose le brevet d’une locomotive à vapeur qui sera construite à Perrache.

23 02 1828  

Antoine Marie Berthet est exécuté à Grenoble, place Grenette : ce séminariste, ancien précepteur chez Michoud de La Tour, à Brangnes, a tiré sur sa maîtresse, Madame Michoud, la blessant grièvement. Stendhal s’inspirera de ce fait divers pour Le Rouge et le Noir, qui paraîtra douze ans plus tard.

14 03 1828 

Dumont d’Urville a appris d’une princesse de Tonga Tabou que deux navires battant pavillon blanc avaient relâché entre le passage de Cook et celui d’Entrecasteaux. En escale dans la terre de Diémen, il a eu vent des découvertes de Peter Dillon, et se rend à Vanikoro où il rencontre un vieux qui se souvient avoir vu deux Blancs. Du 21 février au 17 mars, il rassemble d’autres objets de l’Astrolabe, qui, de retour à Paris, seront authentifiés par Jean Baptiste Barthélémy de Lesseps, membre de l’expédition.

Nos gens virent disséminés au fond de la mer, à trois ou quatre brasses sous l’eau, des ancres, des canons, des boulets, des saumons, et surtout une immense quantité de plaques de plomb. Tout le bois avait disparu, et les objets les plus menus en cuivre et en fer étaient corrodés par la rouille, ou complètement défigurés. J’envoyai la chaloupe relever au moins une ancre et un canon, afin de les porter en France comme preuves irrécusables du naufrage de nos infortunés compatriotes.

Il fait édifier un petit monument, une simple plaque de plomb, portant l’inscription : À la mémoire de La Pérouse et de ses compagnons

L’Astrolabe 14 03 1828

Il va mettre noir sur blanc la tradition orale des indigènes, qui parlent de survivants de l’expédition, dont le dernier ne serait mort que quelques années avant la découverte de Peter Dillon. En 2004/2005, une ènième expédition, l’association Salomon, reprendra ces récits de tradition orale : Thalassa du 30 décembre 2005 diffusera l’un d’eux : Il y a bien longtemps, un terrible ouragan brisa nos arbres à fruits. On aperçut au loin deux pirogues géantes sur le récif. Des hommes blancs sont arrivés sur notre île. Nous voulions les tuer, les prenant pour des esprits malfaisants. Ils ont planté autour d’eux une forte palissade et ils ont construit un autre bateau. Après cinq lunes, ils partirent au loin, laissant deux de leurs compagnons. Ils ne les revirent jamais.

Ces chercheurs découvriront dans ce qu’ils nommeront le camp des Français, au bord de la rivière Lawrence, des balles de mousquet, des tessons de vaisselle, des boutons d’uniforme, mais aussi plusieurs crânes et même un squelette entier très bien conservé ; et sur les fonds marins, de nombreux objets de La Boussole, reposant par 40 m. de fond.

Ils s’étonneront encore d’une liane porteuse d’un haricot là-bas nommé cassoulet ; or, on ne retrouve ainsi nommé ce haricot dans aucune autre île voisine ; La Pérouse était parti pour une mission scientifique chargée de rapporter entre autres nombre d’échantillons de flore, mais, au départ, les cales n’étaient pas vides : il avait mission de découvrir, mais aussi de faire découvrir, et donc les navires étaient chargés de biens représentatifs de notre civilisation… dont, probablement, des haricots.

Voyages de Bellot dans les mers Arctiques. De 1826 à 1833, voyages d’Alcide d’Orbigny en Amérique du Sud : Brésil, Paraguay, Uruguay, Argentine, Chili, Bolivie, Pérou : zoologue, botaniste, ethnologue et archéologue, géologue et géographe, il est envoyé par le Muséum d’Histoire Naturelle ; il est surtout le père de la stratigraphie, décrivant et classant en 28 strates 20 000 mollusques. Il rentre à La Rochelle en septembre 1833, croisant Darwin, parti en juillet 1832. Ils polémiqueront, d’Orbigny s’étant ancré, à l’instar de son maître Cuvier, dans la théorie fixiste. [Cuvier, un œil sur la Genèse et l’autre sur la nature, s’efforçait de plaire à la réaction bigote en mettant les fossiles d’accord avec les textes et en faisant flatter Moïse par les mastodontes. Victor Hugo Les Misérables]. Darwin tenait tout de même d’Orbigny en haute estime, lui qui mérite, après Humboldt, la première place sur la liste de voyageurs en Amérique.

Humboldt, la première place ? Oh que oui !

Humboldt, comme Alexander von Humboldt (1769 – 1859), bien sûr. Seul humain à avoir donné son nom à l’un des 70 principaux courants de la planète. Les amateurs de toponymes ne s’en étonneront pourtant pas : selon Andrea Wulf, autrice d’une récente et passionnante biographie, le scientifique allemand détiendrait le record toutes catégories des usages toponymiques d’un nom propre, laissant derrière lui les présidents et les rois, les artistes les plus célèbres et les savants les plus renommés – Newton et Vinci compris. On ne parle pas ici de rues ou de places, d’écoles ou d’universités. Mais de chaînes de montagnes, sur tous les continents, de dizaines de rivières, de chutes d’eau, de parcs, de baies. De villes et de comtés. De centaines de plantes et d’animaux, dont le célèbre manchot de Humboldt. Des dizaines de minéraux. Même la Lune dispose de sa Mare humboldtianum et de son cratère de Humboldt.

Si, en France, trois guerres contre l’Allemagne ont sans doute contribué à reléguer l’aristocrate prussien au second plan, le reste du monde sait ce qu’il doit à l’explorateur intrépide, chercheur infatigable, maître audacieux de la synthèse. Certes il n’a pas inventé la relativité ou la théorie de l’évolution. Mais Darwin assurait devoir son envie de science et de découverte à la lecture des ouvrages de son modèle, plus particulièrement les Voyages dans l’Amérique équinoxiale (dont il avait emporté quelques-uns des onze volumes sur le Beagle).

Pendant cinq ans, de 1799 à 1804, Humboldt traverse l’Amazonie et gravit des sommets andins. Surtout, il observe, compile, collecte données et échantillons de toutes sortes, avec le souci constant de leur donner du sens. Ainsi le géologue de formation affirma-t-il, avant tout le monde, l’existence de liens entre l’univers inanimé et les règnes animal et végétal. Pour lui, la Terre est un tout qu’il souhaite déchiffrer. Un système vivant et merveilleux que l’humain s’emploie à détruire. Bien que soutenu par le roi d’Espagne, l’ami de Simon Bolivar, qu’il a connu à Paris, dénonce à son retour les activités des colons, la déforestation massive, l’usage excessif de l’eau et la stérilisation des sols. De quoi modifier les grands équilibres de la planète, annonce-t-il. Ça ne vous rappelle rien ?

Mais pour ce père de l’écologie, il faut d’abord mesurer. Température, pression, humidité, champ magnétique : partout où il passe, il sort ses instruments. Pendant des centaines de kilomètres à travers la forêt amazonienne, lors de son ascension du Chimborazo, le plus haut sommet andin alors connu, et enfin lorsqu’il atteint la côte Pacifique. En septembre 1802, il prend la température de l’eau à Trujillo, dans le nord du Pérou. 12,8 degrés Réaumur, note-t-il, soit 16,1 °C. En novembre, il réédite l’opération plus au sud, à Callao, le port de Lima : 15,5 °C. Une température étonnamment basse pour une eau tropicale, près de 7 °C au-dessous de ce que l’on observe normalement sous la même latitude.

Plus remarquable encore, lors de son retour en bateau vers Guayaquil (Équateur), en décembre et janvier, il constate qu’au large l’eau atteint 22 °C. Pris par ses multiples autres projets, le génial touche-à-tout ne reviendra sur le sujet qu’en 1827, dans une conférence devant l’Académie prussienne des sciences consacrée à la circulation océanique. S’il admet ne pas encore bien comprendre l’ensemble du phénomène, il ne doute pas que cette eau froide arrive directement du grand Sud. Une fausse évidence qui perdurera encore pendant plus d’un siècle.

Pour ses admirateurs, il faut honorer le grand homme. En 1835, son protégé, Franz Julius Ferdinand Meyen, propose de donner au courant le nom de son découvreur. Il est suivi par le géographe Heinrich Berghaus en 1837, puis par le très officiel atlas maritime prussien en 1840. Humboldt sait pertinemment que d’autres ont décrit le flux marin sans l’attendre : l’officier espagnol Cosme Damian de Churruca, quelques années avant lui, ou encore le jésuite José de Acosta, deux siècles plus tôt. Surtout, ce courant est connu de tous les jeunes pêcheurs, du Chili à Paita [nord du Pérou], proteste-t-il. Lui continuera, toute sa longue vie (il meurt à 90 ans), à l’appeler courant du Pérou. Les autres adopteront son nouveau patronyme.

Humboldt a vu juste sur un point : tout le Pérou connaît, sinon le courant, du moins sa principale conséquence, l’abondance de ressources marines…

Nathaniel Herzberg Le Monde du 23 08 2023

Louis Hachette crée sa librairie et lui donne de solides bases financières en fournissant les écoles primaires, puis, avec sa collection La Bibliothèque des chemins de fer, il prendra comme premier réseau de distribution les boutiques des gares : la littérature de gare est donc une vieille affaire. Rejet de la loi sur le droit d’aînesse.

20 04 1828

René Caillié veut aller à Tombouctou. Il a vu le gouverneur du Sénégal lui refuser 6 000 francs pour son expédition. Il va en Sierra Leone où les Anglais le paient pour diriger une fabrique d’indigo. C’est avec ces économies qu’il est parti de Boké, un an plus tôt, dans le nord-ouest de la Guinée. Il arrive à Tombouctou où il reste jusqu’au 4 mai. Il lui fallait passer pour un arabe – il en avait appris la langue… à peu près – et avait arrangé une histoire pour expliquer sa présence : il aurait été capturé par les troupes de Bonaparte à Alexandrie, se serait échappée de France pour regagner sa ville natale… L’histoire, à ce qu’il en dit, en laissa plus d’un sceptique.

En entrant dans cette cité mystérieuse, objet de recherches des nations civilisées de l’Europe, je fus saisi d’un sentiment inexprimable de satisfaction.

[…] Revenu de mon enthousiasme, je trouvais que le spectacle que j’avais sous les yeux ne répondait pas à mon attente ; je m’étais fait de la grandeur et de la richesse de cette ville une tout autre idée : c’est une ville triste, bâtie dans les sables, où les gens faute de bois, brûlent la fiente des chameaux, où il faut acheter de l’eau sur le marché. Elle n’offre, au premier aspect, qu’un amas de maisons en terre, mal construites ; dans toutes les directions, on ne voit que des plaines immenses de sable mouvant, d’un blanc tirant sur le jaune, et de la plus grande aridité. Le ciel, à l’horizon, est d’un rouge pâle ; tout est triste dans la nature ; le plus grand silence y règne ; on n’entend pas le chant d’un seul oiseau.

Cependant il y a un je ne sais quoi d’imposant à voir une grande ville élevée au milieu des sables, et l’on admire les efforts qu’ont eu à faire ses fondateurs.

René Caillié. Voyage à Temboctou.1830

Il est probable – mais on n’en a pas de preuve – que ce récit ait été rédigé par François Edme, membre de la Société de géographie, à partir des notes prises par René Caillié. Il finira son voyage au sein d’une caravane de Maures, se dirigeant vers le nord-ouest : il sera à Tanger le 7 septembre : 4 500 km à pied, sans moyens, incognito, pendant 508 jours. Voyageur géographe, pionnier de l’ethnographie et botaniste, il fût en quelque sorte l’inventeur de l’africanisme. Pour un vol mineur, son père avait été envoyé au bagne de Rochefort en 1799, l’année de sa naissance : il y mourut avant d’avoir achevé sa peine de 12 ans.

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René Caillié — Wikipédia

par Alexandre Oliva. Musée Bernard d’Agesci à Niort.

Lintérieur de la maison de René Caillié à Tombouctou by Pierre ...

Maison de René Caillié à Tombouctou par Pierre Castagnez.1941

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26 05 1828 

Un garçon de 16 ans titube de fatigue dans une rue de Nuremberg. Ses propos sont incompréhensibles. Il tient à la main une lettre adressée au commandant d’un régiment de chevaux légers : elle dit que son père aurait appartenu à ce régiment et un autre billet, joint à la lettre, le déclare né le 30 avril 1812. Il se nomme Kaspar Hauser, sait écrire son nom et prononcer une dizaine de mots intelligibles. Le premier des deux messages aurait soi-disant été écrit par l’homme qui a élevé Kaspar Hauser, le second par sa mère.

Abandonné par ses parents peu après sa naissance, il aurait passé toute son enfance dans un cachot. Cible de deux attentats en 1828 et 1830, il succombera au troisième en décembre 1833. Il est difficile de croire que l’on se serait ainsi acharné sur lui s’il n’y avait eu des enjeux importants. On a dit qu’il était d’une naissance liée à la famille du Grand Duché de Bade. Des analyses d’ADN effectuées en 1996 et 2002 ont donné des résultats contradictoires.

Ce drame inspirera Verlaine, – dans Sagesse – ; Georges Moustaki, Serge Reggiani le chanteront dans les années 60 et Werner Herzog en fera un film en 1974 :

Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m’ont pas trouvé malin.

À vingt ans un trouble nouveau
Sous le nom d’amoureuses flammes
M’a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m’ont pas trouvé beau.

Bien que sans patrie et sans roi
Et très brave ne l’étant guère,
J’ai voulu mourir à la guerre :
La mort n’a pas voulu de moi.

Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu’est-ce que je fais en ce monde ?
Ô vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard !

16 06 1828   

Le très pieux et très pleutre Charles X interdit les Jésuites d’enseignement : à l’origine de l’affaire, l’opuscule d’un obscur aristocrate aigri, François de Reynaud, comte de Montlosier : Mémoire à consulter sur un système politique et religieux tendant à renverser la religion, la société et le trône : entreprise de démolition de la pédagogie jésuite, où le faux prend beaucoup plus de place que le vrai.

1828 

Année catastrophique pour le champagne : 80 % de la production est perdue : les procédés encore artisanaux de fabrication ne permettaient pas de maîtriser correctement la fermentation… qui faisait fréquemment exploser les bouteilles. Ce risque expliquait un prix de vente très élevé. Mais plus au sud, dans le Languedoc, les affaires de la vigne marchent fort bien depuis plusieurs années : la production augmente plus vite que les surfaces, avec de nouveaux cépages comme l’aramon dont le rendement est excellent et le carignan qui fait monter le degré d’alcool des vins.

Premiers transports en commun à Paris, avec des omnibus qui circulent de 8 h à 23 h ou minuit, c’est à dire bien après le départ matinal des ouvriers, et pas au-delà de l’heure de clôture obligatoire de la plupart des établissements publics.

Agricol Perdiguier, compagnon du Tour de France [2] et républicain convaincu, termine son tour de France de 4 ans, qui l’a mené à travailler dans 11 villes : il raconte tout cela dans Le livre du compagnonnage. Interdit par la Révolution qui y voyait un frein à la liberté du commerce et de l’embauche, le compagnonnage a repris vigueur à la Restauration.

Un homme doté d’un esprit plus curieux que celui des habitants du village de Caille, 43° 44′ nord, 6° 47′ est, dans les Alpes Maritimes reconnait dans l’assise d’un banc public une météorite, qui aurait été découverte entre 1650 et 1700 dans la montagne de l’Audibergue, proche du village. Mais on n’en sait guère plus sinon qu’en échange de son départ pour le Jardin du Roy, le village aurait reçu une cloche ! La météorite pèse encore 625 kg après qu’un maréchal ferrant en ait extrait le nécessaire pour quelques fers à cheval. C’est la plus grosse météorite jamais trouvée en France.

Image illustrative de l’article Météorite de Caille

L’Allemand Friedrich Wöhler parvient à fabriquer de l’urée, établissant ainsi que les composés inorganiques obéissent aux mêmes lois que les composés organiques, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de différence fondamentale entre le vivant et l’inerte.

La Cisplatine, province la plus méridionale du Brésil prend son indépendance sous le nom de République de la rive orientale de l’Uruguay. C’est un échec pour dom Pedro I°, empereur du Brésil qui, confronté de plus à de graves difficultés financières, abdiquera en faveur de son fils de 5 ans le 7 avril 1831.

Dans la colonie du Cap, les Noirs libres obtiennent l’égalité juridique avec les Blancs.

Jean-Baptiste Guimet, polytechnicien, puis chimiste lyonnais, met au point un équivalent synthétique du bleu outremer jusqu’alors obtenu par broyage du lapis-lazuli, ce qui coûtait à peu près cent fois plus cher. Autre application, autrement plus juteuse que la vente aux peintres du dimanche, et aux autres, Ingres par exemple, intégrée au lavage du linge, elle a un pouvoir blanchissant : il n’en fallait pas plus pour assurer la fortune de la famille : c’est la naissance d’une industrie familiale qui, un jour, deviendra Pechiney.

Émile, fils de Jean-Baptiste et de Zélie Bidauld, artiste peintre suffisamment connue pour avoir exposé deux fois au Salon, est beaucoup plus passionné d’art, de musique et surtout de voyages – comme beaucoup – que de gestion d’entreprise, aura à sa disposition – comme très peu – les moyens de satisfaire ses goûts, ce qu’il fera en compagnie de son ami peintre et dessinateur de presse Félix Régamay. Et quand, les malles emplies de souvenirs, d’achats, de croquis, ils rentreront d’Extrême Orient, ils arriveront juste à temps pour trouver un emplacement où exposer tout cela à l’Exposition universelle de 1878 au Trocadéro. Puis le tout sera ramené à Lyon où Jules Ferry, ministre de l’instruction publique et des Beaux-Arts inaugurera le 30 juillet 1879 le musée Guimet. Las, à cette époque les Lyonnais ne se montrent pas friands d’orientalisme et Emile Guimet parviendra à ficeler un projet pour redéménager le tout à Paris : ce sera le musée Guimet qui ouvrira ses portes le 20 novembre 1889.

Je veux voir et je veux que tout le monde voie !

Emile Guimet

25 03 1829

L’Astrolabe de Dumont d’Urville jette l’ancre à Marseille : pendant trois années de navigation, elle a parcouru 25 000 lieues, rassemblé 1 600 plantes, 900 échantillons de roche : la moisson est unique. Mais ce n’est pas cela qui fait perdre toute modestie à Dumont d’Urville : il était déjà comme ça avant : Cette aventureuse campagne a surpassé toutes celles qui avaient eu lieu jusqu’alors par la fréquence et l’immensité des périls qu’elle a courus, comme par le nombre et l’étendue des résultats obtenus, en tout genre. Une volonté de fer ne m’a jamais permis de reculer devant aucun obstacle. Le parti une fois pris de périr ou de réussir m’avait mis à l’abri de toute hésitation, de toute incertitude. Vingt fois j’ai vu l’Astrolabe sur le point de se perdre, sans conserver, même au fond de l’âme, aucun espoir de salut (…). Mille fois j’ai compromis l’existence de mes compagnons de voyage (…) et je puis affirmer que, durant deux années consécutives, nous avons couru plus de dangers réels chaque jour que n’en offre la plus longue campagne de la navigation ordinaire.

13 04 1829  

En Irlande, l’Acte d’émancipation accorde aux catholiques le libre accès à toutes les fonctions militaires ou civiles, à l’exception de la vice-royauté d’Irlande, des postes de chancelier d’Angleterre et de chancelier d’Irlande : à l’origine de cet important progrès, l’initiative de Daniel O’Connell, tribun hors-pair, fondateur de la Catholic Association qui n’hésite pas à bousculer la prudence de l’Église catholique irlandaise, et avait osé, contre la loi, se présenter en 1828 aux élections dans le comté de Clare, contre le candidat officiel du gouvernement [les catholiques avaient le droit de vote mais n’étaient pas éligibles]. Il avait été élu triomphalement, si bien que le gouvernement avait été contraint à déposer un projet de loi mettant enfin protestants et catholiques sur un pied d’égalité. En 1841, il sera élu maire de Dublin. Il demandait l’abrogation de l’Union Act de 1801 pour que l’Irlande puisse avoir son propre parlement ; il encourageait aussi la guerre des dîmes menée contre l’Église et ses partisans, de plus en plus nombreux, organisaient des manifestations monstres. Un meeting était prévu à Clontarf en 1843, qui mirent les Anglais sur le pied de guerre ; il l’annula, par crainte des risques de violence – celles de la révolution française étaient encore dans toutes les têtes -. Son étoile pâlit… jusqu’à sa mort à Gênes, en 1847 : il allait à Rome.

24 05 1829   

John Ross repart à la conquête du passage du nord-ouest avec son neveu James Clark Ross : il est financé par John Booth ; c’est la première fois que l’on utilise un bateau à vapeur, le Victory, pour une expédition dans le nord : le coup d’essai ne sera pas un coup de maître : la motorisation à vapeur va vite rendre l’âme : on continuera avec les seules voiles. Il sera escorté au départ par le Krusentern. Ils doublent à nouveau le détroit de Lancaster, descendent le détroit du prince Regent, découvrent le golfe de Boothia et effectuent la première détermination du pôle magnétique par 69°34′ N et 94°54′ O. Ils hibernent à Felix Harbor en 1830 en organisant plusieurs expéditions, découvrant entre autres l’île du Roi Guillaume. En 1832, il abandonne le Victory, hiberne encore à proximité et réussit à regagner le détroit de Lancaster grâce aux chaloupes. Il sera recueilli en mer de Baffin par un baleinier, l’Isabelle, son ancien navire.

08 1829

Charles X, le dernier des Bourbons, nomme, à la tête de son gouvernement, Jules de Polignac, une figure plus qu’impopulaire. La plupart des élus demandent de la modération, et le roi Charles X, têtu, envoie l’un de ses ministres les plus rigides en première ligne. La majorité des députés, refusant d’accorder leur confiance à Polignac, écrivent donc une adresse au roi, tout en délicatesse : La Charte […] fait du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement avec les vœux de votre peuple la condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques. Sire, notre loyauté, notre dévouement, nous obligent à vous dire que ce concours n’existe pas. Charles X est piqué au vif.  Comment osent-ils ?

28 11 1829  

Les Français Vavasseur et Lenoir déposent un brevet pour fabriquer de la fausse fourrure, ce qui signifie que tout se brevète, y compris le faux : les Chinois y ont-ils pensé ?

1829  

Trois cents périodiques scientifiques. Jean Pierre Calmels crée un atelier de coutellerie à Laguiole : il ne pensera pas à déposer une marque, ce qui fait que tous les Laguiole sont des vrais Laguiole, et c’est bien pour cela qu’on en voit autant, avec leurs faux crans d’arrêt, leur faux ivoire etc… Mais en 1993, un commercial habitant la banlieue parisienne, futé et sans élégance utilisera le nom pour déposer une marque sous laquelle il commercialisera une kyrielle de produits, fabriqués un peu partout dans le monde ; son business étant légal, quand la commune de Laguiole ira en justice pour faire valoir ce qu’elle estime être ses droits, elle perdra, en première instance comme en appel. Mais elle finira par gagner devant la justice européenne en 2014, annulant la marque Laguiole de Gilbert Szajner pour les outils et instruments à main entraînés manuellement, ce qui lui laisse tout de même la possibilité de vendre tout le reste sous la marque Laguiole. Pour autant, les ennuis judicaires sur la propriété du nom continueront et ce n’est qu’en 2024 que l’affaire se réglera, au bénéfice des coureaux Laguiole faits à Laguiole et non à Thiers ou à l’étranger :

Les couteliers du nord de l’Aveyron remportent une précieuse victoire dans la longue bataille judiciaire autour des couteaux Laguiole. Ils seront désormais les seuls à pouvoir utiliser l’indication géographique (IG) couteau de Laguiole. Vendredi 18 octobre 2024, l’Institut national de la propriété intellectuelle (INPI) a mis fin à une longue controverse en homologuant le nouveau cahier des charges de l’IG des célèbres couteaux ornés d’une abeille, après l’annulation par la justice de la précédente indication en raison d’un périmètre trop étendu.

Cela fait plus de 10 ou 15 ans que nous avions besoin d’une identité, souligne Honoré Durand, président du Syndicat des fabricants aveyronnais du couteau de Laguiole, sur BFMTV.

Évoquant notamment un problème avec les produits d’importation depuis l’Asie, Honoré Durand assure que les couteliers nord-aveyronnais ont besoin d’une reconnaissance de la fabrication locale pour que le consommateur puisse savoir où sont réellement fabriqués les couteaux Laguiole. Le Syndicat des fabricants aveyronnais du couteau de Laguiole regroupe sept entreprises locales qui fabriquent environ 150 000 pièces chaque année.

L’IG de 2022 regroupait, elle, 94 communes de six départements au nom d’un savoir-faire implanté depuis plus de 150 ans dans le Massif Central. Cette indication, portée par les artisans de Thiers, avait à l’époque été préférée à celle présentée déjà, quelques mois plus tôt, par les seuls fabricants du nord de l’Aveyron. Les couteliers nord-aveyronnais avaient déposé un recours contre l’IG élargie, mais il avait été refusé par l’INPI. Mi-juillet 2024, la Cour d’appel d’Aix en Provence leur a finalement donné raison, évoquant une source d’incertitude pour le consommateur.

Apparu au XIX° siècle dans l’Aveyron, le couteau de Laguiole a également été produit pendant longtemps dans la région de Thiers, où la production y a été relancée dans les années 1980.

BFM Business 23 10 2024

Des liaisons fluviales pour le transport des passagers se mettent en place : Orléans Nantes, Lyon Arles. Le nouveau code forestier de 1827 passe mal, et c’est bien sûr là où il y a le plus de forêts qui profitaient jusqu’alors aux villageois, principalement avec  le pacage des moutons, chèvres et cochons. Ajoutez à cela une simple mine de fer – à Vicdessos précisément – qui a besoin du charbon de bois fourni par les charbonniers pour alimenter ses fourneaux, et cela suffit à énerver les gens jusqu’à provoquer de très bruyantes manifestations dans toute l’Ariège : les  Demoiselles – en fait des hommes barbouillés de suie – qui, fatigué des amendes et saisie de bétail, font un énorme tintamarre quasi carnavalesque mais s’en prennent aussi aux gardes forestiers, chargés de faire appliquer la loi. Les gendarmes interviendront, se feront souvent rosser et les troubles dureront jusqu’en 1872.

L’Angleterre, met fin à la coutume, [venue du brahmanisme] qu’elle estime barbare du satï en Inde : le suicide collectif des veuves sur le bûcher funéraire de leurs époux décédés, surtout pratiqué dans les clans rajpoutes.

Louis Grégoire Domeny de Rienzi, français, est inconsolable de Napoléon et ne peut supporter les Bourbons : dès 1815, il est parti voyager et le voyage prend fin avec le naufrage de l’O Dourado, en mer de Chine méridionale, qui engloutit 14 ans de notes, spécimens, un Atlas de 400 cartes, 12 volumes de recherches. Il ne s’en remettra pas et survivra de travaux alimentaires. Il avait parcouru le Caucase, l’Abkhazie, la Géorgie, la Circassie, le Mexique, Haïti, la Colombie, la Grèce où il combattit aux cotés des indépendantistes, l’Abyssinie, l’Arabie, la Perse, l’Inde, la Chine, les îles de la Sonde, Sumatra, Bali, les Moluques, les Philippines, les îles Salomon, la Nouvelle Guinée !

Mais il en est d’autres  qui auront mieux négocié leur disponibilité à la fin de l’empire : soldat de la Grande Armée, c’était là une compétence reconnue et qui pouvait bien se monnayer ; ainsi d’Auguste Claude Court qui sut vendre ses services en Orient de 1818 à 1844, au service du shah de Perse, puis du roi sikh du Lahore ; en 1826, il voyagera longuement en Afghanistan et finira sa vie de mercenaire avec le grade de général en 1836 : L’Afghan est un être brut en comparaison du Persan ; au lieu d’avoir comme celui-ci des manières prévenantes et polies, il accompagne les siennes d’arrogance et de beaucoup de rudesse, mais la franchise qui le caractérise ne saurait le faire plier à ces afféteries banales et pleines de bassesse qu’emploie ordinairement le Persan, surtout lorsqu’il veut parvenir à ses fins ; cependant il usera comme lui de fourberie partout où il y aura lieu de le faire.

Hors les égards qu’il doit à ses maîtres, envers lesquels il pratique l’obéissance la plus aveugle et la plus passive, il regarde tous les autres comme ses égaux et les traite à la sans façon : aussi tout européen qui parcourt l’Afghanistan est-il frappé de ces manières austères et grossières et surtout de la familiarité qui existe du petit au grand : on dirait vraiment que la liberté est innée chez eux. Cependant chefs et gouvernements sont absolus et despotes, mais malgré cela ils sont forcés de marcher d’accord avec cette franche liberté que le peuple afghan doit, depuis un temps immémorial, à cette énergie qui porte l’homme à rechercher ses droits naturels et à s’en assurer la jouissance. C’est là une liberté presque sauvage dont il ne s’est jamais départi, même sous les souverains les plus absolus et qui le rend ennemi de toute espèce de domination étrangère. Elle est même une calamité pour lui, car il en abuse pour s’entredéchirer par des querelles sanglantes qui déciment parfois les tribus.

Aux États Unis, échec de la colonie communiste de New Harmony fondée par Robert Owen. Des Américains ont trouvé de l’or sur le territoire cherokee de Géorgie et la ruée va balayer tout ce qui pouvait exister comme traités. Car il existait un traité remontant à 1791, garantissant aux natives leur sécurité et la propriété de leur sol. John Belle, représentant le Tennessee déclare alors au Congrès : L’Union, ne pouvant appliquer plus longtemps des principes abstraits et théoriques, décida généreusement de transporter les tribus à ses frais au-delà du Mississippi où s’offrent à elles les riches terres vierges de l’Arkansas.

Les Chickasaws vendirent leur terres et s’en allèrent vers l’ouest. Creeks et Choctaws s’installèrent sur leurs parcelles individuelles, créées par les traités qui avaient démembré les territoires collectifs ; les Cherokees seront déportés en masse au-delà du Mississippi. Les Creeks refusèrent de partir vers l’ouest : c’est ainsi que débuta la deuxième guerre contre les Creeks.

La guerre contre les Creeks est une vaste fumisterie. Il s’agit, au fond, d’un plan diabolique conçu par des hommes cupides pour empêcher une race ignorante de jouir de ses justes droits et de la priver des maigres revenus qu’on lui a concédés.

Un journal d’Alabama

Frères, j’ai entendu bien des discours de notre Grand-Père blanc. Quand il est arrivé d’au-delà des grandes eaux, il n’était qu’un petit homme (…) un tout petit homme. Ses jambes lui faisaient mal d’avoir été assis longtemps dans son grand bateau et il mendiait un peu d’aide pour lui allumer son feu. (…) Mais quand l’homme blanc se fût réchauffé au feu des Indiens et nourri de leur bouillie de maïs, il devint très grand. En un seul pas, il enjambait les montagnes et ses pieds couvraient les plaines et les vallées. Ses mains se saisissaient des mers de l’est et de l’ouest tandis que sa tête reposait sur la lune. Alors, il devint notre Grand-Père. Il aimait ses enfants rouges et leur disait : Allez vous mettre un peu plus loin de crainte que je ne vous écrase. Frères, j’ai entendu bien des discours de notre Grand-Père, et ils commencent et se finissent toujours ainsi : Allez vous mettre un peu plus loin, vous êtes trop près.

Speckled Snake, Creek centenaire

Les premiers Américains tempéraient leur fierté d’une singulière humilité. L’arrogance spirituelle était étrangère à leur nature et à leur enseignement. Ils n’ont jamais prétendu que le pouvoir de la parole articulée était une preuve de supériorité sur la création muette ; la parole était pour eux un cadeau empoisonné. […] Ils croyaient profondément au silence, signe d’une harmonie parfaite. Le silence est l’équilibre absolu du corps, de l’esprit et de l’âme. L’homme qui préserve l’unité de son être reste calme et inébranlable devant les tourments de l’existence ; pas une feuille ne bouge sur l’arbre ; aucune ride à la surface de l’étang qui brille. Telle est pour le sage illettré l’attitude idéale pour la conduite de la vie. Si vous lui demandez : Qu’est-ce que le silence ? il répondra : C’est le Grand Mystère ! Le silence sacré est sa voix ! Et si vous lui demandez : Quels sont les fruits du silence ? il dira : La maîtrise de soi, le vrai courage ou la persévérance, la patience, la dignité et le respect. Le silence est la pierre angulaire du caractère. […] Hélas, dans la vie silencieuse des Indiens d’Amérique du Nord, nous avons semé les graines du bruit, de la précipitation en même temps que nous y introduisions les livres, la poudre à fusil et mille étranges folies. Comme le disait Sun Chief, un Hopi né au siècle dernier : J’ai maintenant appris qu’une personne pense avec sa tête au lieu de son cœur.

Ohiyesa, écrivain Dakota, plus connu sous son nom américain, Charles Eastman

Certaines photos du Far West ont été perdues dans l'histoire, tandis que d'autres ont été sauvées

3 02 1830 

La conférence de Londres proclame l’indépendance de la Grèce, garantie par les grandes puissances… à tel point que deux ans plus tard, après s’être révélée incapable de gérer ses propres affaires avec, au poste de gouverneur Jean Capodistria, assassiné en septembre 1831 pour avoir fait emprisonner six mois plus tôt Petros Mavromichalis, un magnat du Magne qui refusait de reconnaître le pouvoir central et la nouvelle fiscalité,  elle se verra imposée comme roi Othon de Wittelsbach, cadet du roi de Bavière, … qui, en 1833, apportera avec lui 3 500 soldats qui prendront la place des troupes françaises, et des ministres bavarois pour former le gouvernement ! Cette garantie des grandes puissances n’est pas gratuite : le nouvel État doit rembourser l’aide qui lui a été accordée pendant la révolution grecque. Encore mineur, Othon ne pourra régner tout de suite et un conseil de régence se mettra en place au sein duquel Georg von Maurer mettra en place un nouvel appareil législatif, dont certains codes de lois, entrés en vigueur vers 1835, dureront jusqu’en 1950.

Dans une grande colonie grecque, 200 av. J.C. 1928

Il est peut-être temps, comme bien des gens le pensent,
De faire venir un contrôleur pour restructurer l’État.
Pourtant, l’inconvénient et la difficulté,
avec ces contrôleurs, c’est qu’ils font
des histoires à n’en plus finir,
avec n’importe quoi […]
Ils s’enquièrent du plus infime détail et passent tout au peigne fin.
Et aussitôt se mettent en tête de réformes radicales
En réclamant qu’elles soient appliquées sans délai.
En plus ils ont tendance à imposer des sacrifices.
[…] Et plus ils avancent dans leur enquête,
plus ils trouvent de nouvelles dépenses à éliminer :
comme si cela pouvait se faire aussi facilement.
[…] Et quand, la chance aidant, ils auront achevé leur travail,
et qu’une fois tout passé en revue, et tout disséqué avec soin,
ils s’en seront allées, empochant leur juste salaire,
nous verrons ce qui va rester, après,
une telle rigueur chirurgicale.

Constantin Cafavy.

Constantin Cafavy 1863 – 1933, a en fait passé l’essentiel de sa vie à Alexandrie.

Nous dirons que, si les puissances garantes de l’emprunt des 60 millions apprécient comme il doit l’être l’état réel des choses, elles peuvent, en continuant à user de la bienveillance qu’elles ont toujours témoigné à la Grèce, sauver le pays dans le présent et assurer sa prospérité dans l’avenir, et dégager les garanties en recouvrant le montant de leurs avances.

 Casimir Lecomte Étude économique le la Grèce 1847

De cette indépendance à nos jours, la Grèce sera en cessation de paiements presque une année sur deux.

25 02 1830

On donne au Théâtre Français Hernani ou l’honneur castillan, de Victor Hugo, et c’est la grandiloquente empoignade en cours de représentation entre classiques et romantiques, une querelle littéraire comme on les aime tant à Paris. Les deux vers qui mirent le feu aux poudres parlaient d’une armoire en termes colorés :

Serait-ce l’écurie où tu mets d’aventure
Le manche de balais qui te sert de monture ?

Et encore, il suffit qu’un dur de la feuille traduise vieillard stupide par viel as de pique pour que toute la salle embraye à 100 à l’heure sur ce viel as de pique etc etc … vieil as de pique ? et après tout, pourquoi pas ? 

Impossible dès lors de taire, tant la France lui doit, le nom du baron Taylor, né à Bruxelles, mais français d’origine irlandaise ; il est administrateur de la Comédie Française depuis 6 ans. Et celle-ci ronronne dans le délabrement artistique et financier. Taylor a voulu lui rendre son éclat, lui ramener son public en accueillant de jeunes auteurs, rétablir l’ordre et la discipline, moderniser la mise en scène. Taylor fait appel à Alexandre Dumas, Victor Hugo, Alfred de Vigny. Il fera basculer le destin de la Comédie Française avec la représentation d’Hernani.

Je remets ma pièce entre vos mains, entre vos mains seules, écrit-il à ses camarades romantiques. La bataille qui va s’engager à Hernani est celle des idées, celle du progrès. C’est une lutte en commun. Nous allons combattre cette vieille littérature crénelée, verrouillée. Saisissons-nous de ce drapeau usé hissé sur ces murs vermoulus et jetons bas cet oripeau. Ce siège est la lutte de l’ancien monde et du nouveau monde, nous sommes tous du monde nouveau.

Victor Hugo raconté par Adèle Hugo, 1863.

Quels sont ces mondes anciens dont le poète et dramaturge prétend s’émanciper ? Et de quel monde nouveau se revendique-t-il ? Chef de file du romantisme français, dont il a, en 1827, théorisé le genre dans sa Préface de Cromwell, Hugo milite pour un style débarrassé de ses oripeaux. Il a 27 ans et le désir d’un théâtre vibrant, grotesque, pathétique, lyrique, trivial, inconvenant, excessif. En un mot : vivant. Avec Hernani, drame en cinq actes et plus de 2 000 vers, il torpille le classicisme et anéantit les règles de lieu et de temps qui ordonnent encore au XIX° siècle la marche des tragédies.

L’histoire de la pièce n’a rien de révolutionnaire. En 1519, Hernani gagne l’amour de Doña Sol, que lui cède son rival, le roi d’Espagne, mais il est tué au soir de ses noces et sa promise le suit dans la mort. La forme, en revanche, décoiffe. Hugo balaie déjà l’unité de lieu et de temps. Les scènes se passent en Espagne et en Allemagne, les héros courent d’une ville à l’autre, ce qui suppose une multiplicité de décors. Et puis la langue navigue du prosaïque au poétique, les vers sortent de leurs gonds. J’ai disloqué ce grand niais d’alexandrin, s’amuse le poète. Hugo enfin prend ses aises avec la stature politique d’un roi dominé par son rival, qui le traite de petit ou de chétif.

Eminente spécialiste de l’auteur, Anne Ubersfeld (1918 – 2010) écrit dans son Dictionnaire du théâtre (Albin Michel, 1998) : La vigueur provocante du style, l’audace des situations, la grandeur paradoxale des personnages, l’amour impossible, la présence permanente de la mort ravirent une jeunesse qui voyait dans l’œuvre (…) l’étendard enfin brandi de la liberté dans l’art. Hernani est un manifeste pour un théâtre total adressé à un public populaire et moderne.

Un tel manifeste se doit de faire scandale. Pour la première, Hugo convoque ses soutiens, qui investissent la Comédie Française sept heures avant le lever de rideau. Des célébrités comme Alexandre Dumas et Gérard de Nerval, des inconnus aussi, sont priés de faire la claque. Chauffés à blanc par l’attente, ils chahutent aux balcons. Honoré de Balzac aurait même reçu un trognon de chou sur la tête. Les défenseurs hugoliens, vêtus de gilets rouges taillés sur mesure, surjouent les flamboyants face aux grisâtres et autres chauves néoclassiques.

Joëlle Gayot Le Monde du 31 08 2024

Il suffisait de jeter les yeux sur ce public pour se convaincre qu’il ne s’agissait pas d’une représentation ordinaire ; deux systèmes, deux partis, deux armées, deux civilisations mêmes – ce n’est pas trop dire – étaient en présence, se haïssant cordialement, comme on se hait dans les haines littéraires, ne demandant que la bataille, et prêts à fondre l’un sur l’autre. […]Cette date reste écrite dans le fond de notre passé en caractères flamboyants : la toute première représentation d’Hernani ! Cette soirée décida de notre vie ! Là nous reçûmes l’impulsion qui nous pousse encore après tant d’années et qui nous fera marcher jusqu’au bout de notre carrière.  

Théophile Gautier Histoire du romantisme, 1874

Je me rappelle qu’un journal, je ne sais plus lequel, a demandé une fois ce qu’avait donc fait Monsieur le baron Taylor pour mériter sa réputation d’homme de lettres, de commissaire du roi, de diplomate et d’artiste : nous allons en deux mots répondre à cette question.

Comme homme de lettres, Monsieur Taylor a publié un ouvrage [Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France. 1°tome en 1820] qui manquait en France sur les antiquités de la France ; ouvrage qui a contribué à répandre dans toutes les classes de la société le goût archéologique, à éveiller dans les municipalités l’orgueil des richesses antiques romanes et gothiques qu’elles possèdent : enfin, à faire nommer un conservateur des monuments historiques échappés aux bandes noires révolutionnaires et commerciales.

Comme Commissaire du roi, il a soutenu le Théâtre Français qui glissait sur une pente si inclinée qu’elle ressemblait à un précipice ; a pris d’une main la littérature de Corneille de l’autre celle de Shakespeare et les a forcées, d’ennemies qu’elles étaient, de s’estimer comme deux émules et de s’embrasser comme deux sœurs.

Comme envoyé extraordinaire, il a été réaliser en Orient le rêve de l’Institut, il a matérialisé au bord de la Seine, par un trophée enlevé au bord du Nil, le souvenir de la campagne d’Égypte. Il a fait pour Paris, cette reine guerrière du monde, ce que des empereurs et des papes ont fait pour Rome, cette reine chrétienne de la terre.

Enfin, comme artiste, il a, par dévotion pour l’art, jeté sa vie au milieu des révolutions, disputé les chefs d’œuvre du génie de la paix au démon de la guerre, doté la France d’un trésor qui allait être perdu pour le monde et rapporté pour 800 000 francs, quatre cents tableaux qui valent trois millions.

Qu’on nous cite beaucoup d’hommes de lettres, de commissaires royaux, d’envoyés extraordinaires et de peintres qui en aient fait autant … ! 

Alexandre Dumas. Feuilleton M. Le baron Taylor au théâtre français, en Egypte, en Espagne. La Presse, 1837

Cet homme protée, qui joua un si grand rôle dans le monde des arts et des lettres du XIX° siècle, est curieusement resté quelque peu en marge de la grande célébrité posthume. Le scénario qu’offrait cette vie aventureuse n’a trouvé ni son romancier ni son cinéaste. Cet activisme, au bon sens du terme, est caractéristique de l’extraordinaire énergie créatrice du XIX° siècle. Il y a chez Taylor un souffle, une force, un optimisme qui sont ceux d’un Balzac comme d’un Hetzel, d’un Viollet le Duc comme d’un Lesseps.

Bruno Foucart, Directeur scientifique de la Fondation Taylor

Dessin de Paul Albert Besnard montrant la première représentation d’« Hernani », de Victor Hugo, à la Comédie-Française, à Paris, en 1830.

Dessin de Paul Albert Besnard

26 02 1830

Création d’ateliers pour les ouvriers chômeurs.

18 05 1830

L’Anglais Edwin Beard Budding invente la tondeuse à gazon. Le brevet sera déposé en 1831. De quoi occuper les dimanches en attendant l’arrivée de la télévision.

5 1830       

L’Indian Removal Act repousse à l’ouest du Mississippi les Indiens de l’Est et du Sud-Est. Entre 1831 et 1838, des dizaines de milliers d’Indiens entreprennent le voyage à pied, dans de très dures conditions : jonchée de morts, la route suivie sera baptisée piste des larmes.

Dès l’indépendance, il avait été convenu que les Indiens auraient le droit de résider à l’est du Mississippi, à condition d’être alphabétisés, et parfois même, de se convertir à la religion chrétienne – protestante bien sûr -, pour former ce que l’on nommait les tribus civilisées.

Mais la découverte de minerais dans leurs sous-sols dès 1820 avaient attisé la convoitise des Blancs. Le territoire des bisons et des Indiens est coupée en deux : les Grandes Plaines représentent à elles seules la moitié des États Unis : 9 385 000 km². Il y avait alors entre 70 et 80 millions de bisons dans ces grandes plaines, et s’ils étaient si nombreux, c’est sans doute parce que les Indiens n’avaient pu les chasser avec efficacité que depuis leur alliance avec le cheval introduit sur leur territoire par les Espagnols, 300 ans plus tôt. Et le prélèvement restait inférieur à l’accroissement. Et pourtant, si dans notre France profonde, dans le cochon, tout est bon, là-bas, c’est dans le bison que tout est bon :

Les guerriers vont récupérer leurs flèches qui portent des marques spécifiques et leurs permettent de s’attribuer leurs bisons. Grand Nuage, le fils d’Aigle, est très fier. Il a tué deux bisons. Les Indiens achèvent des animaux frappée qui rampent et culbutent en beuglant et soufflant. Ils éventrent quelques bêtes et se gavent du foie fumant. Puis ils partent.

Bientôt, c’est le cortège lent des chevaux de bât qui portent des femmes et des vieillards encore vaillants. Il y a toute une troupe qui suit à pied avec les chiens. Ils sont des centaines. Catlin les voir avancer le long du fleuve, monter vers les collines. Ils se dispersent par groupes autour d’une quarantaine de dépouilles rebondies. Les femmes, réparties sur les collines, dégainent leurs grands couteaux d’écorcheuses et entaillent le cuir. Le but n’est pas de récolter de belles fourrures, car au début de l’été, les bisons muent, et leurs toisons offrent des plaques de lambeaux et de guenilles. Le but, c’est d’abord la viande, reconstituer des provisions. Elles commencent par dépecer le dos afin d’extraire la chair la plus tendre. Les peaux roulent et délivrent les carcasses rougeâtres, roses et jaunies de graisse. Les têtes, les crânes cabossés des bisons écorchés, jaillissent des crinières. Puis les femmes tranchent les pattes avant et les omoplates. Elles s’y mettent à plusieurs. Il y faut de la force et surtout de l’adresse. La manœuvre dégage la viande exquise de la bosse et des côtes et donne accès aux entrailles. Alors, elles découpent la colonne vertébrale, isolent le bassin, sectionnent les pattes arrière, enfin le cou et la tête. Ils comportent de la viande dure, destinée à sécher pour fabriquer du pemmican. L’ensemble des opérations est un boulot costaud car les bisons pèsent lourd, ils ont le garrot épais. Il faut traverser des masses de muscles et d’os puissants, résistants. Le paysage devient un étal de boucherie gigantesque.

Tout est bon dans le bison, rien ne se perd. Les Sioux sont un peuple bison. Pour un wigwam, il faut sept peaux. Puis on fabrique, robes, chemises, manteaux de parade, culottes et pagnes, couvertures, doublures du wigwam, pare flèches, sacs, canoës, lassos, licous. Avec la vessie et l’estomac des bisons, on obtient des récipients pour la viande séchée, l’eau. Les tendons font des cordes pour les arcs. Les os servent d’alênes, de grattoirs ou sont brisés pour en savourer la moelle. Les cornes donnent des louches, des cuillères, des coiffes. Les crânes sont déposés dans les rituels de la Danse du Soleil ou de la hutte de sudation. On enduit les peaux de cervelle de bisons pour les ramollir. On fabrique de la colle, des hochets avec les sabots. Les mocassins sont taillés dans la peau des jarrets. On fait des fouets, des chasse-mouches avec les nerfs. On remplit de poils les balles pour jouer, avec eux on bricole encore des cheveux de poupées pour les petits. Le village est le corps éclaté des bisons. Les vêtements sont des enveloppes de bison. La nourriture est de la viande de bison. Tout sent le suint, la graisse, la fourrure des bisons. On fait l’amour entre les peaux. On naît dans des berceaux de peau. On meurt enseveli sous des manteaux de cuir. Et les rêves sont peuplés de grands bisons solaires.

Les essaims de femmes et les vieillards s’activent sur les amoncellements de chair vive. Les côtes percées par les flèchent saignent. Les mains coupent les délicieuses langues, plongent de nouveau dans les tripes pour saisir les foies qui n’ont pas déjà été consommés par les guerriers, trier les rognons, les panses et les boyaux par paquets. C’est un grand vrac trépidant, ruisselant, une énorme braderie de barbaque scalpée. On lance des morceaux aux chiens qui envahissent le terrain. Les corbeaux se rameutent dans le ciel. Les mouches affluent. Cela pue. C’est brillant, tout vivant de quartiers de viande nue, découpée savamment, ficelée par des cordes de cuir ou enfouie dans les grands sacs, des quintaux pour les festins. Les gosses sont barbouillés de sang frais. Les vieux chevaux bronchent, s’ébrouent, chassent les mouches. Les chiens se chipent les bouts sanglants, un gros œil blanc, gélatineux, valse entre les museaux rougis. Soudain, un jeune adolescent avise un corbeau trop hardi qui voltige au-dessus d’une carcasse. Il tend son arc, décoche sa flèche. L’oiseau s’agite et tombe puis court en voletant partout. La flèche n’a endommagé qu’une aile. Un chien voyant l’alléchante proie zigzaguer se met à la poursuivre, l’attraper, la lâcher, comme dans un jeu. Le jeune adolescent bondit, chasse le chien et s’empare du corbeau qu’il serre entre ses mains. Puis il va recueillir sa flèche. Et le long, lent cortège repart, chargé de trophées qui pèsent des tonnes.

Patrick Grainville. Bison. Seuil 2014

Ce Bison est l’histoire de George Catlin, avocat et peintre portraitiste américain qui, en 1832, avait quitté femme, enfants, peinture académique, plutôt rémunératrice, pour vivre au milieu des Indiens, qui ne savaient pas encore qu’ils allaient être bientôt victimes d’un pieux génocide, pour reprendre l’expression de Régis Debray, les peindre avec d’autant plus de hâte que venant de l’est, il devinait bien quel sort leur allait être réservé.

J’aime ce peuple qui m’a toujours bien accueilli très chaleureusement… qui est honnête, qui n’a ni prison, ni hospice… qui n’a jamais prononcé le nom de Dieu sans pensée profonde… qui ne connaît pas l’intolérance religieuse… qui n’a jamais levé la main sur moi, ni volé ma propriété… Il n’a jamais livré bataille à l’homme blanc excepté sur son territoire… Oh, combien j’aime ce peuple qui ne vit pas pour l’amour de l’argent.

*****

Catlin est parti seul, sans amis et sans conseils, armé de ses pinceaux et de sa palette, pour fixer sur la toile et sauver de l’oubli les traits, les mœurs et les coutumes de ces peuplades dites sauvages, et qu’il faudrait plutôt désigner par le nom d’hommes primitifs. Il a consacré huit années à cette exploration, et visité, au péril de sa vie, les divers établissements d’une population d’environ cinq cent mille âmes, aujourd’hui déjà réduite de plus de la moitié par l’envahissement du territoire, l’eau de vie, la poudre à canon, la petite vérole et autres bienfaits de la civilisation.

George Sand. Relation d’un voyage chez les sauvages de Paris

Catlin a supérieurement rendu le caractère fier et libre, et l’expression noble de ces braves gens ; la construction de leur tête est parfaitement bien comprise. Par leurs belles attitudes et l’aisance de leurs mouvements, ces sauvages font comprendre la culture antique. Quant à la couleur, elle a quelques chose de mystérieux qui me plaît plus que je ne saurais dire. Le rouge, la couleur du sang, la couleur de la vie, abondait tellement dans ce sombre musée, que c’était une ivresse ; quant aux paysages – montagnes boisées, savanes immenses, rivières désertes -, ils étaient monotonement, éternellement verts ; le rouge, cette couleur si obscure, si épaisse, plus difficile à pénétrer que les yeux d’un serpent, le vert, cette couleur calme et gaie et souriante de la nature, je les retrouve chantant leur antithèse mélodique jusque sur le visage de ces deux héros.

Charles Baudelaire. Les curiosités esthétiques

He Who Has Eyes Behind Him Plains Cree Painting by George Catlin print ...

Eeh tow wées ka zeet, He Who Has Eyes Behind Him – George Catlin. 1832

Buffalo Hunt, Chase Painting by George Catlin - Pixels

George Catlin. vers 1846

Buffalo Hunt, Horseback Painting by George Catlin - Fine Art America

George Catlin. 1844

Le territoire des États Unis a désormais pris sa physionomie définitive, celle même que nous sommes accoutumés à lui voir sur les cartes. En un demi-siècle, entre 1803 et 1853, ils se sont immensément agrandis : leur croissance a ouvert au peuplement, d’un océan à l’autre, un champ grand comme les quatre cinquièmes de l’Europe, avec ses sept millions huit cent mille kilomètres carrés. C’est dans ce cadre que se déroule, au cours du XIX° siècle, l’épopée du peuplement, une histoire quelquefois dramatique, souvent héroïque, toujours énergique et grandiose. Statiques, les frontières politiques coïncident rarement avec la frontière de peuplement, la seule qui importe, limite constamment mobile qui jalonne l’avance extrême de la civilisation. Il arrive sur certains points que le peuplement devance l’annexion, comme en Oregon ou au Texas où il lui a frayé les voies ; plus généralement, il est en retrait sur elle de dix, vingt ou trente années pour remplir le cadre tracé par la négociation ou la victoire.

Quels sont ces hommes qui s’avancent à la découverte d’un monde inconnu ? Pour la plupart des gens venus des États de l’Est : même au plus fort du mouvement d’immigration européenne, les immigrants fraîchement débarqués se dirigent rarement vers l’Ouest, ils prennent la place laissée vide par les Américains partis au-delà du Mississippi ou des Rocheuses. Un goût souvent héréditaire de la vie libre et aventureuse entraîne loin des villes, loin des sociétés établies, les pionniers de l’Ouest. L’instabilité géographique est un trait constant du caractère américain ; est-ce parce qu’il est sans passé ? Le farmer des États Unis n’a pas contracté avec le sol ce lien mystique qui unit pour le meilleur et le pire le paysan européen à sa terre. Il n’est pas exceptionnel que des fermiers changent trois ou quatre fois de résidence dans leur existence ; on cite le cas du père d’Abraham Lincoln qui passa successivement du Kentucky à l’Indiana et de l’Indiana à l’Illinois ; c’est aussi le cas de tous ces hommes pour qui l’Ouest représente l’indépendance et qui reprennent leur marche dès que la civilisation les rejoint. Le peuplement s’effectue ainsi par vagues successives.

C’est un flot continu qui grossit sans cesse : il s’insinue d’abord par les cols, s’infiltre à travers les défilés des Alleghanys, redescend sur le versant opposé, chemine à travers les forêts, se regroupe autour des rivières ; l’Ohio est, avec ses affluents, le grand axe de pénétration ; plus tard, ce seront les affluents de la rive droite du Mississippi qui joueront ce rôle. Les pionniers descendent l’Ohio avec leur famille, sur des radeaux ou des bateaux à fond plat ; plus à l’ouest des chariots lourdement chargés les transporteront. Arrivés au terme de leur voyage, marqués par l’extrême pointe de la colonisation, ils prennent terre ou détellent ; des planches du radeau ou du fourgon ils se font un abri provisoire ; ils commencent de défricher alentour une petite clairière où ils sèment quelques pieds de maïs ou de blé. L’homme coupe les arbres, arrache les souches, plante une palissade, la femme nourrit quelques volailles, vaque au ménage. L’année suivante, on agrandit la clairière. Bientôt d’autres pionniers s’établissent à un mille ou deux : partout la forêt résonne sous les coups de hache, les arbres tombent. De place en place des villages naissent : on se met d’accord pour construire en commun un bâtiment qui servira à la fois d’école, d’église, au besoin de tribunal ; des responsables sont élus pour gérer les intérêts communs. La civilisation rejoint cet îlot : une route, une ligne de poste le relie à l’intérieur. Déjà ceux qui préfèrent la solitude et l’aventure sont repartis plus loin vers l’Ouest. Ainsi en quelques saisons un coin de forêt sauvage se trouve raccordé au monde civilisé, intégré dans l’ordre politique et social et la même aventure se reproduit simultanément sur des centaines de points de l’immense front qui marque l’avance de la civilisation.

Les nouveaux États se multiplient : en 1820, huit se sont déjà constitués. Progressivement le centre de gravité de la population américaine se déplace d’est en ouest à mesure qu’augmente le nombre de ceux qui vivent au-delà des Alleghanys : sept cent mille en 1800, ils sont déjà un million en 1810, en 1820 ils ont dépassé les deux millions, ils approchent des trois millions en 1830. Le développement de l’Ouest commence à poser de façon aiguë le problème de l’unité politique d’un si vaste territoire : plus les distances s’allongent et plus les rapports s’étirent. En un temps où le pas des chevaux mesure encore les étapes journalières, le risque d’une dislocation de l’Union n’est pas absolument imaginaire : des jours et des jours sont déjà nécessaires pour relier les nouveaux États aux ports de la côte atlantique, et ils se tournent davantage vers le Mississippi et vers la Nouvelle-Orléans qui devient la grande porte de sortie de cette immense région. Le développement de l’Ouest entraîne un déplacement des courants commerciaux dont les cités de l’Est risquent de faire les frais. Un quart de siècle plus tard le péril pour l’unité s’aggrave encore du fait de la brusque dilatation des frontières : la Californie est à six mille milles de Washington et ne communique avec l’Est, dont elle est séparée par la masse formidable des Rocheuses encore mal reconnues, que par l’Amérique centrale ou le détour du cap Horn. Comment maintenir dans de telles conditions géographiques l’unité morale et politique d’un grand pays, comment garder liés entre eux des noyaux de peuplement séparés par de grands vides ? Les États Unis ont eu cette chance, parmi tant d’autres dont le destin les favorisa, que leur croissance territoriale et politique s’est faite parallèlement à la révolution des transports : les routes et les canaux d’abord dans les années 1810 – 1830, puis les chemins de fer et les transcontinentaux, plus tard le téléphone, aujourd’hui l’avion, la radio, la télévision ont été les artisans opportuns et efficaces de l’unité politique et psychologique de cette nation grande comme un continent. Moyens de communication et de liaison ont aux États Unis, du fait de l’étendue, représenté plus que des inventions techniques : ils ont joué un rôle politique national.

René Rémond. Histoire Universelle La Pléiade 1986

En 1776, les États Unis comptaient environ 1,03 million de km². Cette superficie fut doublée à l’issue de la guerre d’Indépendance, les treize colonies recevant les 1,27 million de km² de la Réserve indienne située entre les monts  Alleghanys et le Mississippi. Ces 2,30 millions de km² furent ensuite doublés en 1803 par l’achat de la Louisiane, transaction conclue avec Napoléon pour la somme dérisoire de 15 millions $. Napoléon savait qu’il n’aurait pu conserver ce territoire à moins d’une longue guerre coloniale à laquelle il n’était pas préparé. À l’époque, il n’existait encore aucune carte de la région du Mississippi, mais des explorateurs comme Meriwether Lewis et William Clark ne tardèrent pas à partir pour Saint Louis, et à atteindre le Pacifique en passant par le nord du Dakota. En 1819, la Floride – soit 186 431 km² supplémentaires – était achetée à l’Espagne pour la somme de 6,5 millions $. Au cours du XIX° siècle, suivirent l’annexion du Texas, auparavant indépendant, et qui avait appartenu au Mexique avant 1836 – encore un million de km² (1845), et l’achat de la Californie, de l’Arizona, du Nevada et de certaines parties du Wyoming et du Colorado, cédés par le Mexique pour la somme dérisoire de 15 millions $ – 1,37 million de km² supplémentaires. Cette transaction suivait en 1846 une guerre ruineuse contre le Mexique, qui laissa ce dernier dévasté et profondément pessimiste quant à son avenir.

La découverte d’or en Californie l’année suivante entraîna une conquête de l’Ouest si rapide que certains États, comme le Nevada, ne furent vraiment découverts qu’après leur fondation. Après négociations, le Canada céda gratuitement à l’Union les États d’Oregon et de Washington, au sud du 49° parallèle, soit 741 843 km². Suivirent enfin l’achat de l’Alaska, en 1867, et des îles Hawaï, en 1895, pour les sommes respectives de 7,2 millions $ (156 millions $ 2020, 133.8 millions € 2020. ndlr) et 4 millions $. Ceci ajoutait respectivement 1,5 million de km² et 16 571 km² au territoire américain. Porto Rico – environ 8 800 km² – fut annexé sans paiement après la guerre hispano-américaine. Des acquisitions ultérieures – Samoa, Guam, les îles Vierges – portèrent la superficie des États-Unis à plus de 10,5 millions de km², les 9,4 millions de km² acquis depuis 1776 ayant été achetés pour la somme dérisoire de 47 millions $. Aucun autre pays ne s’est jamais étendu si rapidement, à si bas prix, et en livrant aussi peu de batailles.

Hugh Thomas. Histoire inachevée du monde. Robert Laffont 1986

L’Amérique a beaucoup de chance : au nord et au sud, des voisins faibles, à l’est et à l’ouest, des poissons.

Bismarck

13 06 1830

Charles X a prononcé le 16 mai la dissolution de l’Assemblée et a convoqué les électeurs les 23 juin et 3 juillet 1830. Il publie dans Le Moniteur, un journal de propagande, un appel aux Français dans lequel il accuse les députés de la Chambre dissoute d’avoir méconnu ses intentions et demande aux électeurs de ne pas se laisser égarer par le langage insidieux des ennemis de leur repos. C’est votre roi qui vous le demande. C’est un père qui vous appelle. Remplissez vos devoirs, je saurai remplir les miens.

Les résultats tombent : encore plus de députés libéraux rentrent à la Chambre. La dissolution n’a fait qu’aggraver la situation pour les royalistes. Au suffrage censitaire, les Français envoient à la Chambre une majorité davantage libérale, avec encore plus d’opposants. Les élections de juillet sont un triomphe pour l’opposition qui, au lieu des 221, compte désormais 274 députés hostiles à Polignac.

14 06 1830

Le corps expéditionnaire français commandé par le général de Bourmont débarque sur la presqu’île de Sidi Ferruch, près d’Alger, qui sera prise le 5 juillet avec l’épée et le mètre : Hussayn, dey [3] d’Alger, réclamait à la France une dette de blé datant du Directoire : un contingent de soldats arabes avait été prêté à Bonaparte pour son expédition en Égypte : le dey d’Alger était trop heureux de s’opposer ainsi au dey d’Égypte ; 40 ans plus tard, il ne faisait que vouloir se faire rembourser la nourriture de ces hommes. C’était la firme de Jacob Cohen Bacri frères & Busnach de Marseille qui avait été chargée de l’opération : les céréales transitaient par le Bastion de France, comptoir d’Alger loué par la ville de Marseille à la Calle, sur la côte est algérienne ; par ailleurs Hussayn avait appris que la France avait fait fortifier le bastion sans l’en avertir : perdant patience, il avait souffleté de son éventail Monsieur Deval, consul de France qui refusait de payer la dette de la France. En signe de sujétion, son sceau lui avait été confisqué : Jacques Chirac le rendra au président Bouteflika le 3 mars 2003.

Une louche affaire menée par des mercantis juifs d’Alger avec la complicité de politiciens tarés de Paris ; un incident provoqué par un diplomate suspect ; une expédition médiocrement conduite par un général discrédité ; une victoire accueillie avec indifférence par l’opinion publique et suivie de la chute de la dynastie qui en revendiquait le mérite, tels furent les débuts singuliers de la conquête de la Berbérie par la France.

Un historien de l’Afrique du Nord  cité par Gaston Wiet Histoire Universelle La Pléiade 1986

La civilisation de l’Algérie en 1830 est rudimentaire, puisqu’elle ne construit plus à cette époque de monuments d’une grande valeur artistique, puisque sa littérature est médiocre et sa science en retard de plusieurs siècles. Mais il y a civilisation dès que l’homme s’impose à lui-même des contraintes morales : charité, politesse, morale familiale et qu’il est capable de dominer certains appétits terrestres. […] L’Algérie de 1830 était resté un pays médiéval, mais l’éducation musulmane lui avait donné une grande énergie morale.

Marcel Émerit. L’état intellectuel et moral de l’Algérie en 1830. Revue d’Histoire moderne et contemporaine Juillet-septembre 1954.p 212

La conquête fût d’abord strictement limitée aux régions côtières, puisqu’il s’agissait essentiellement de contrer l’influence anglaise en Méditerranée. Les lisières septentrionales du Sahara furent atteintes seulement en 1844 par l’occupation de Biskra. Laghouat ne fut occupée qu’en 1852 et Touggourt en 1854.

On comptera 25 000 colons en Algérie en 1840, 376 000 en 1881.

Personne à l’époque en France ne savait ce que nous allions réellement y faire. Une seule chose était sûre, c’est d’ailleurs celle que l’on ne cite jamais : il était plus que temps que quelqu’un mette fin au désordre créé depuis des siècles en Méditerranée par les corsaires basés à Alger, constitutifs de cet État-pirate plus ou moins dépendant du Sultan de Constantinople. Et de cela tout le monde nous fût reconnaissant [c’est tout de même les Américains qui avaient commencé en bombardant Tunis le 10 juin 1805. ndlr]. Allions-nous partir ou rester ? L’effondrement du régime de Charles X juste après la prise d’Alger et l’installation de la monarchie de Juillet renvoya le débat à des temps meilleurs. L’armée s’installa donc dans les possessions du bey d’Alger, c’est-à-dire la ville et sa grande périphérie. Mais partout ailleurs les choses restèrent en l’état. C’est Abd el Kader qui peu à peu modifia la situation en réunissant de gré mais aussi de force les multiples tribus jalouses de leur indépendance. Une nouvelle entité politique structurée prit ainsi forme dans laquelle la France dans un premier temps ne vit que des avantages et avec laquelle elle passa à plusieurs reprises des accords de paix. Bien sûr les habitants de ces territoires qui n’avaient jamais eu jusque là conscience de partager un destin commun, commencèrent à se trouver une identité commune dans le rejet, non pas tellement de l’étranger, puisqu’ils étaient depuis des siècles sous domination étrangère, mais dans le rejet du non musulman. Nul ne sait comment l’histoire aurait évolué si la nouvelle république issue de la révolution de février 1848 n’avait pas relancé la présence française en Algérie en y exilant par dizaines de milliers les insurgés de juin 1848. L’engrenage infernal des contraintes d’une colonisation de peuplement, amplifié en 1871 par l’installation des Alsaciens et des Lorrains qui refusaient l’annexion allemande, pouvait alors se mettre en place alors que personne ne l’avait voulu au départ. La grande figure d’Abd el Kader illumine encore de nos jours cette possibilité d’une autre histoire qui fut alors gâchée. En 1860 alors en exil en Syrie, la protection qu’il assura aux chrétiens de ce pays, déjà persécutés par les mêmes qu’aujourd’hui, lui valut d’être fait grand croix de la Légion d’honneur et titulaire de l’ordre de Pie IX, distinction qu’il accepta sans pour autant se sentir déshonoré.

Philippe San Marco. Sortir de l’impasse coloniale. Mon petit éditeur 2016

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[1] Peut-on rêver d’un plus beau sujet pour le bac philo ? Avec élégance et précision, Lénine paraphrase Marx – la religion est l’opium du peuple – et disant en quelques sorte : la beauté est l’opium du révolutionnaire. À la différence – et elle est de taille – que Marx se pose en ennemi de la religion : si la religion est l’opium du peuple, il faut la détruire, tandis que Lénine dit : l’Appassionata ne cessera jamais de m’enchanter, et donc, il ne saurait être question de vouloir la détruire.

[2] Les compagnons ne sont plus aujourd’hui les chouchous des médias, mais ils existent bel et bien : les responsables de l’aéroport de Roissy se trouvaient confrontés à des problèmes de vibration dans les tunnels qui passent sous les pistes : seuls les Compagnons ont su régler l’affaire.

[3] Dey était le nom donné au chef du gouvernement d’Alger sous la domination turque, entre 1671 et 1830. Husayn était donc un janissaire turc.