| Publié par (l.peltier) le 10 octobre 2008 | En savoir plus |
12 04 1861
Aux États Unis, Pierre Beauregard, général d’origine française, appliquant la décision des États Confédérés – le Sud -, qui estiment que Lincoln n’est pas un président légitime, que sa cause est indéfendable, donne l’ordre aux artilleurs de la milice de Caroline du Sud d’ouvrir le feu sur Fort Sumter, la forteresse fédérale qui garde l’entrée du port de Charleston : c’est le début de la guerre de Sécession [1]. Des Français prennent part aux combats, en général dans les rangs des États où ils se trouvent : le général comte Régis de Trobriand est aux cotés des soldats de l’Union à la tête du 55° corps de volontaires de New York ; le fils d’un ministre de Charles X, Camille de Polignac commande des troupes françaises aux cotés des sudistes ; on y voit aussi le comte de Paris (branche Orléans, les prétendants au trône de France) au total, environ 26 000 Français, dont 40 % aux cotés des Unionistes et 60 % aux cotés des Confédérés. À la fin de l’année, Napoléon III, soucieux de ne pas déplaire à l’Union pour pouvoir monter son expédition au Mexique, radiera les soldats français engagés aux cotés des sudistes. Pour ce qui est des principes, les choses étaient claires et les oppositions bien nettes ; sur le terrain, il n’en allait pas de même : on pourra voir aux cotés des sudistes un régiment issu de la communauté des Noirs libres : le Louisiana Native Guards ! L’armée de l’Union n’aborde pas le conflit sous les meilleurs auspices : 16 000 hommes dispersés en 79 garnisons dans l’ouest du pays. Des officiers qui s’ennuient au point de rejoindre les confédérés : ainsi du Virginien Robert Lee ; William Sherman lui, avait rejoint… la banque ; un armement périmé, désuet. Pas d’État Major interarmes, ce qui amènera Lincoln lui-même à assumer cette fonction : comme il n’y connaissait rien, il alla s’instruire à la bibliothèque du Congrès ! Les deux premières années furent nettement à l’avantage des sudistes : Bull Run, juillet 1861 et août 1862, bataille des Sept jours, juin-juillet 1862, Fredericksburg, décembre 1862 avec quelques victoires pour l’union : Antietam, septembre 1862, Chancellorsville, mai 1863, Shiloh, avril 1862 etc…
Dès lors que tant de choses, de si grands intérêts, des sentiments si forts étaient en jeu, la rupture était inévitable. Elle ne se produisit pas précisément sur le statut de l’esclavage, mais sur un point de droit constitutionnel : la faculté pour les États de faire sécession. À l’annonce du succès du candidat républicain à la présidence, Abraham Lincoln, la Caroline du Sud qui se retrouve à l’avant garde du séparatisme, qu’il s’agisse de la nullification ou de la sécession, prend l’initiative de sortir de l’Union ; d’autres États imitent son exemple et forment une nouvelle unité politique, les États confédérés. La sécession n’est pas encore la guerre : assurément Lincoln dénie aux sécessionnistes le droit de quitter l’Union et refuse de reconnaître le fait accompli, mais il se garde soigneusement de déclencher l’épreuve de force. C’est encore le Sud qui va prendre l’initiative des hostilités en attaquant à l’aube Fort Sumter, forteresse fédérale gardant l’entrée du port de Charleston.
[…] la guerre durera quatre années pleines (avril 1861 – avril 1865) et sera une des plus effroyables guerres civiles dont l’histoire ait gardé le souvenir.
Dans les États du Sud le déclenchement des opérations pose un choix douloureux à la conscience de chaque citoyen : deux loyalismes se disputent sa fidélité, celui à son État et celui à l’Union. Ordinairement conciliés par la structure fédérale des États Unis, ils reprennent leur autonomie et réclament part entière. Généralement le loyalisme l’emporte sur la Confédération érigée en rivale de l’Union. Deux groupes d’États sont en lutte que presque tout oppose : leurs économies, l’une industrielle, l’autre agricole, leurs sociétés marquées l’une par la croissance des villes et l’autre fondée sur la plantation, leurs modes de vie. Le rapport des forces ne parait pas égal entre eux et l’issue du combat semble inscrite par avance dans la disproportion des chiffres : vingt-trois États demeurent dans l’Union, onze ont fait sécession, vingt-deux millions d’hommes pour le Nord contre neuf pour le Sud et encore en y incluant trois millions et demi d’esclaves noirs. La comparaison des ressources ne corrige pas les désavantages du Sud : tous les centres industriels, les ports les plus actifs, les réseaux ferroviaires les plus serrés, les réserves financières sont au Nord. Et cependant la décision se fera attendre quatre années : c’est que le bilan statistique, démographique et économique ne rend pas compte de tous les éléments ; il laisse notamment échapper ce qui concerne l’aptitude au combat et la préparation psychologique. Habitués dès l’enfance à une vie de plein air, cavaliers entraînés, les propriétaires du Sud font rapidement de bons soldats, d’excellents officiers : ils bénéficient au départ de l’avantage commun à toutes les sociétés aristocratiques de pouvoir se muer sans délai en sociétés militaires. À l’inverse, le Nord doit surmonter le handicap de toutes les sociétés urbaines et démocratiques à qui une période d’adaptation est nécessaire. Au début les armées sudistes compensent heureusement l’infériorité du nombre par l’initiative, le mordant, l’habileté manœuvrière, mais peu à peu le rapport de forces se rétablit à l’avantage du Nord jusqu’à ce que la rupture d’équilibre entraîne la défaite irrémédiable de la Confédération.
La guerre de Sécession est peut-être la première guerre à annoncer par son style les grands conflits du XX° siècle : elle est bien plus moderne que la courte guerre franco prussienne de 1870 – 1871 ; il faudra attendre la guerre russo-japonaise pour revoir certaines des innovations introduites par le Nord et le Sud. D’une durée insolite, elle pose aux belligérants des problèmes inédits. Elle est aussi une des premières à mettre aux prises des effectifs qui dépassent le million d’hommes : Lincoln institue le service militaire obligatoire en mars 1863 ; à la fin des hostilités, le Sud avait en ligne huit cent mille hommes, le Nord deux ou trois fois autant. Les méthodes, la tactique révolutionnent les habitudes ; guerre de tranchées, intensité des bombardements, acharnement des combats, longueur des engagements pour se disputer une position, utilisation des navires cuirassés. C’est déjà une guerre d’usure et de matériel ; le Sud a succombé par épuisement sous le nombre et le matériel conjugués.
Guerre de type industriel, selon le caractère que les États Unis imprimeront aux conflits auxquels ils participeront ultérieurement, elle pose des problèmes d’approvisionnement, d’armement et de financement dont les solutions annoncent déjà tous les expédients de l’économie de guerre.
[…] La défaite du Sud, l’occupation prolongée de son territoire par les troupes du Nord et l’abolition de l’esclavage proclamée dès 1863 entraînèrent la ruine de son aristocratie et l’écroulement de son économie : les grandes plantations morcelées, la main d’œuvre affranchie, le mode de vie compromis, telles étaient les conséquences durables de la Civil War. Les États du Sud portaient encore récemment sur leur sol, dans leur économie, dans le niveau de vie médiocre de leur population les stigmates de leur défaite : ce sont l’exploitation des gisements pétrolifères et la rapide industrialisation provoquée par la deuxième guerre mondiale qui ont tiré le Sud de sa léthargie et commencé de l’arracher à sa dépendance à l’égard du Nord-Est. La victoire du Nord tranchait en effet la vieille rivalité entre les deux pôles de la société américaine : elle signifiait que la direction de l’Union revenait à la société urbaine du Nord, à son économie fondée conjointement sur le farmer et la manufacture. Politiquement il était maintenant décidé que l’évolution amorcée par Jefferson, continuée par Jackson, défendue par Lincoln se poursuivrait à l’avenir : non seulement l’Union était sauve, mais elle resterait démocratique.
René Rémond. Histoire Universelle. La Pléiade 1986
Dès le début de la guerre, Abraham Lincoln répond à un journaliste : Si je pouvais sauver l’Union sans libérer un seul esclave, je le ferais ; si je pouvais la sauver en libérant tous les esclaves, je le ferais ; et si je pouvais la sauver en libérant certains esclaves sans m’occuper des autres, je le ferais aussi.
[…] Il existe une répulsion compréhensible dans l’esprit de presque tous les Blancs à l’idée d’un amalgame indiscriminé des Blancs et des Noirs… Mais je proteste contre la fausse logique en vertu de laquelle, du moment que je ne veux pas prendre une femme pour esclave, je dois nécessairement la prendre pour épouse. Je puis me passer d’elle dans les deux cas. Je veux simplement la laisser tranquille. À certains égards, elle n’est certainement pas mon égale, mais dans son droit naturel à manger le pain qu’elle a gagné à la sueur de son front, elle est mon égal et l’égale de n’importe quel être humain.
Le moins que l’on puisse dire est que l’argument, pour l’instant, est plus proche de l’instauration d’une ségrégation que de la proclamation de l’égalité de chacun devant la loi.

Le général Lee au milieu de ses hommes
L’Union, en bleu : 22 millions d’habitants, dans 23 États. La Confédération des États du sud, en orange : 9 millions d’habitants, dont 3,7 millions d’esclaves

Abraham Lincoln sur le terrain
21 04 1861
Première coopérative de fromagerie à Valleiry, en Savoie
25 04 1861
La Nouvelle Orléans compte 3 000 citoyens français, qui se sont organisés pour la défense de la ville en 4 brigades. Menacées par les canons de la flotte de l’Union, les troupes confédérées quittent la ville, et ce sont les brigades françaises qui évitent à la ville le pillage généralisé.
26 04 1861
Première constitution tunisienne, suite du Pacte fondamental établi quatre ans plus tôt : 114 articles établissent un partage du pouvoir, entre un pouvoir exécutif composé du bey et d’un Premier ministre, un pouvoir législatif aux prérogatives importantes – détenu par un Conseil suprême de type oligarchique – et un pouvoir judiciaire indépendant. Gardien de la constitution, le législatif doté d’une autorité souveraine peut déposer le bey en cas d’actes anticonstitutionnels, favorisant ainsi la participation des élites à la gestion des affaires. De plus, le souverain n’est plus libre de disposer des ressources de l’État et doit recevoir une liste civile de 1 200 000 piastres alors que les princes de sa famille reçoivent des pensions prévues par le texte. Il reste que la liste des notables désignés membres du Conseil suprême est formée presque exclusivement de personnalités nées à l’étranger, consacrant ainsi le monopole des mamelouks sur la vie politique. Aussi cette constitution est mal accueillie par une partie de la population car, en plus de donner davantage de pouvoir aux mamelouks, elle entraîne d’autres mesures impopulaires comme la conscription générale, la création de nouveaux tribunaux et des concessions faites aux étrangers en matière de droit de la propriété. La hausse des dépenses publiques engendrées par les nouvelles institutions et de nombreux travaux publics conduit à une hausse de la mejba en septembre 1863 – l’étendant par ailleurs à plusieurs villes, aux fonctionnaires, aux militaires et aux oulémas auparavant exemptés – puis à une révolte en avril 1864 qui conduira à sa suspension.
Cette constitution gardera par la suite un pouvoir symbolique en devenant la référence du mouvement national tunisien, en lutte contre le protectorat français, au sein du Destour dont la première demande est son rétablissement avec toutefois certaines évolutions, la plus notable étant l’élection de 60 des 70 membres du Conseil suprême, et aussi au sein du Néo Destour.
19 05 1861
Le chirurgien américain I.I. Hayes découvre l’île d’Ellesmere, séparée de la côte nord-ouest du Groenland par le bassin de Kane, et atteint le cap Lieber, par 81°35 N et 64°30′ O.
06 1861
Le consul des États Unis à Anvers, autorisé par son gouvernement, écrit à Garibaldi pour lui proposer un commandement dans l’armée des nordistes. Mais celui-ci fait de l’abolition de l’esclavage, sur l’ensemble du territoire un préalable non négociable ; Lincoln attendra encore 18 mois pour le faire. Et le 6 septembre, les contacts n’étant pas rompus, il ne demandait rien de moins que le commandement en chef de l’armée américaine ! Oh My God ! L’affaire en resta là.
27 07 1861
À l’issue d’un séjour à Vichy, recommandé par son médecin, le Docteur Alquié qui pensait que les eaux de Vichy lui feraient plus de bien que celles de Plombières, ce qui était une ânerie, puisque, fortement minéralisées, elles n’auront que contribué à aggraver son mal – les calculs – plutôt que le guérir, Napoléon III dote la ville d’un plan d’urbanisme qui va en faire la capitale européenne du thermalisme pour un peu plus d’un siècle, avec notamment une nouvelle gare et surtout trois parcs magnifiques couvrant au total 143 hectares.
13 08 1861
Par décret impérial, en forêt de Fontainebleau, 542 hectares de vieilles futaies et 555 hectares de rochers à destination artistique se voient soustraits à tout aménagement. Et cela faisait suite à l’exemption de toute coupe réglementaire de 624 hectares de bois dès 1853. La réserve artistique de Fontainebleau devient ainsi le premier parc naturel au monde, bien avant celui de Yellowstone, aux États Unis, en 1872.
Réserve artistique, parce que des artistes étaient à l’origine de l’affaire, et le premier d’entre eux, Théodore Rousseau, 1812 – 1867, amoureux de la forêt de Fontainebleau, qui boude Paris et son salon pour s’installer à Barbizon dès 1836, faisant de l’auberge du Père Ganne son QG d’artistes frondeurs – les peintres de Barbizon ont des barbes de bison. Du beau monde : Camille Corot, Jules Dupré, Charles Le Roux, Jean-François Millet … qui commenceront par s’opposer à l’inspection des forêts, on ne mangeait à l’auberge que si l’on y avait apporté deux plants de pin arrachés ! Les plaintes remonteront donc jusqu’à Napoléon III… qui saura les entendre.
Près de deux siècles avant le succès des livres sur le langage secret des arbres, Théodore Rousseau avait cette certitude intuitive qu’ils communiquaient entre eux. Et, au nom de l’art, il a contribué à envisager la nature comme un patrimoine à préserver, au même titre que les monuments historiques.
Virginie Félix. Télérama 3858 du 23 décembre 2023 au 5 janvier 2024
Un matin d’été en forêt de Fontainebleau par Théodore Rousseau.1861
Victor Hugo mêle sa voix : Un arbre est un édifice, une forêt est une cité, et entre toutes les forêts, la forêt de Fontainebleau est un monument. Ce que les siècles ont construit, les hommes ne doivent pas le détruire.
George Sand n’était pas en reste, écologiste avant l’heure : Les grands végétaux sont des foyers de vie qui répandent au loin leurs bienfaits (…). Supprimer leurs émanations, c’est changer de manière funeste les conditions atmosphériques de la vie humaine.
[…] Partout le combustible renchérit et devient rare. La houille est chère aussi ; la nature s’épuise et l’industrie scientifique ne trouve pas de remède assez vite. […] Irons-nous chercher tous nos bois de travail en Amérique ? Mais la forêt vierge va vite aussi et s’épuisera à son tour. […] Si on n’y prend garde, l’arbre disparaitra et la fin de la planète viendra par dessèchement, sans catastrophe nécessaire, par la faute de l’homme.
[…] Il y a un grand péril en la demeure, c’est que les appétits de l’homme sont devenus des besoins impérieux que rien n’enchaine, et que si ces besoins ne s’imposent pas, dans un temps donné, une certaine limite, il n’y aura plus de proportion entre la demande de l’homme et la production de la planète. […] Nous tous, protestons aussi, au nom de notre propre droit et forts de notre propre valeur, contre des mesures d’abrutissement et d’insanité.
[…] Arrivera-t-on à prétendre que l’atmosphère doit être partagée, vendue, accaparée par ceux qui auront les moyens de l’acheter ? […] Voyez-vous d’ici chaque propriétaire balayant son coin de ciel, entassant les nuages chez son voisin, ou, selon son gout, les parquant chez lui […] ?
14 08 1861
La reddition de l’armée du roi de Naples à Gaète, a rendu leur liberté à nombre de soldats désormais désœuvrés… et du statut de soldat désœuvré et évidemment sans solde à celui de bandit de grand chemin, il n’y a qu’un pas que beaucoup d’entre eux avaient franchi : on donnera le nom de brigandage à ces troupes quelque peu hétéroclites : anciens soldats des Bourbons de Naples, repris de justice, évadés de prison, paysans réduits à la misère… Dans les jours précédents, un officier, quarante soldats et quatre policiers avaient été assassinés par 200 de ces brigands emmenés par Cosimo Giordano. Le village de Pontelandolfo subit alors la répression de 500 bersaglieri menés par le colonel Pier Eleonoro Negri, lui-même sous les ordres du général Enrico Cialdini : plus de 400 civils non armés sont massacrés, le village est incendié ; nombreuses sont les femmes violées avant d’être assassinées. Les villages voisins de Casladuni et de Campolattaro connurent le même sort.
Écrite par les vainqueurs, l’histoire pratique bien souvent le mensonge, au moins par omission, sans vergogne : la république française fille de la révolution a soigneusement masqué la violence des guerres de Vendée, la république italienne a elle aussi masqué la violence d’Enrico Cialdini à l’endroit de ceux qu’il traitait de cafoni, terroni – culs terreux, paysans -.
Comment peut-on donc expliquer la si rapide décomposition de Naples, devenue symbole d’arriération et de dégradation, quand elle était jusqu’à cette première moitié du XIX° siècle un modèle d’évolution économique, politique, sociale, au point de représenter les deux tiers de la richesse italienne ? Construction navale, astronomie, architecture, santé publique, chemin de fer… il est peu de domaines dans lesquels Naples n’occupait pas une position de leader. Tout cela n’est pas le fait d’une évolution économique générale, mais bien celui d’un pillage généralisé, systématique de l’Italie du Sud par l’Italie du Nord, lors de la mise en place de l’unité italienne. L’Italie du nord n’est devenue riche que parce qu’elle a déshabillé l’Italie du sud. Un cannibalisme de cette envergure ne laisse que des charognes, terrain social déstructuré, décomposé sur lequel prospéreront les mafias. On n’est pas très loin de la situation d’Haïti dont la malédiction naquit d’avoir eu les plus grosses concentrations d’esclaves…
Qu’on en juge : la chronologie suivante couvre un peu plus d’un siècle. C’est éloquent :
| 1735 | Première chaire d’astronomie en Italie, confiée à Naples à Pietro di Martino |
| 1754 | Première chaire d’économie du monde, confiée à Naples à Antonio Genovesi |
| 1762 | Académie d’architecture, une des premières et des plus prestigieuses d’Europe |
| 1763 | Premier cimetière italien pour les pauvres, sur un dessin de Ferdinando Fuga |
| 1781 | Premier code de la mer du monde, œuvre de Michele Jorio |
| 1782 | Première intervention de prophylaxie antituberculeuse en Italie |
| 1783 | Premier cimetière d’Europe pour toutes les classes sociales, à Palerme |
| 1789 | Première affectation de maisons populaires en Italie, à San Leucio, près de Caserta Première institution d’assistance sanitaire gratuite, à San Leucio |
| 1792 | Premier atlas maritime du monde (G.A. Rizzi Zannone), Atlante maritimo delle due Sicilie, vol I, élaboré par la prestigieuse École de cartographie napolitaine. |
| 1801 | Premier musée minéralogique du monde |
| 1807 | Premier jardin botanique d’Italie, à Naples |
| 1812 | Première école de danse d’Italie, annexe du San Carlo. |
| 1813 | Premier hôpital psychiatrique italien, le Reale Morotrofio d’Aversa |
| 1818 | Premier bateau à vapeur de Méditerranée, le Ferdinando I |
| 1819 | Premier observatoire astronomique d’Italie à Capodimonte |
| 1832 | Premier pont suspendu en fer d’Europe continentale, sur le Carigliano |
| 1833 | Premier bateau de croisière en Europe, le Francesco I |
| 1835 | Premier institut italien pour les sourds-muets |
| 1836 | Première compagnie de navigation à vapeur en Méditerranée |
| 1839 | Premier chemin de fer italien, la ligne Naples-Portici Premier éclairage au gaz d’une ville italienne, la troisième en Europe après Londres et Paris |
| 1840 | Première usine métallurgique et mécanique d’Italie, par le nombre de ses ouvriers – 1050 – à Pietrarsa |
| 1841 | Premier centre sismologique d’Italie, près du Vésuve Premier système de phares à lentille et à lumière constante en Italie |
| 1843 | Premier bateau de guerre à vapeur d’Italie, la frégate Ercole, lancée à Castellamare Premier périodique psychiatrique italien publié par le Reale Morotrofio d’Aversa par B. Miraglia |
| 1845 | Première locomotive à vapeur construite en Italie, à Pietrarsa Premier observatoire météorologique italien, au pied du Vésuve |
| 1852 | Premier télégraphe électrique d’Italie, inauguré le 31 juillet. Premier bassin de carénage en maçonnerie d’Italie, dans le port de Naples. Premiers essais d’éclairage électrique en Italie, à Capodimonte. |
| 1853 | Premier paquebot de la Méditerranée vers l’Amérique, le Sicilia. Première application des principes de la Scuola Positiva Penale pour le rachat des malfaiteurs |
| 1856 | Premier prix international pour la production de pâtes, à l’Exposition industrielle de Paris Premier sismographbe électromagnétique du monde construit par Luigi Calmieri |
| 1859 | Premier état d’Italie pour la production de gants en Europe, avec 700 000 douzaines de paires par an |
| 1860 | Première flotte marchande et première flotte militaire d’Italie, la deuxième du monde. Premier bateau à hélice d’Italie, la Monarca, lancé à Castellamare. Plus grande industrie navale d’Italie par le nombre d’ouvriers, à Castellamare di Stabia, avec 2 000 ouvriers. Premier des états italiens pour le nombre d’orphelinats, hospices, pensionnats, conservatoires et structures d’assistance et de formation. Plus bas taux de mortalité infantile d’Italie. Plus grand pourcentage de médecins par habitants en Italie. Première ville d’Italie par le nombre de théâtres, par le nombre de conservatoires de musique : Naples. Premier plan régulateur en Italie, pour la ville de Naples. Première ville d’Italie pour le nombre de typographies, 113 à Naples. Première ville d’Italie par le nombre de journaux et de revues publiées. Plus haute cotation pour des rentes sur fonds d’État avec 120 % à la Bourse de Paris. Impôts les plus faibles d’Europe Plus grande quantité de lires-or dans les banques nationales : sur les 668 millions de lires-or qui constituaient le patrimoine des états italiens dans leur ensemble, 443 millions appartenaient au royaume des Deux Siciles. |
Gennaro de Crescenzo. Industrie del Regno di Napoli, Grimaldi editore, Naples, 2003.
Gennaro de Grescenzo est président du mouvement royaliste Neoborbonico, fondé le 17 septembre 1993, qui milite pour la restauration du royaume de Naples. On est en droit de s’interroger sur l’exactitude de cette impressionnante liste de performances économiques, scientifiques, artistiques, médicales … que l’on a bien du mal à voir reproduite ailleurs. D’autre part, il serait probablement malhonnête de jeter le bébé avec l’eau du bain en mettant tout à la poubelle. Et il faut bien aussi donner le point de vue beaucoup plus classique de l’historien, même si c’est l’histoire des vainqueurs : Dès 1860, Cavour donnait à son représentant à Naples, Farini, les instructions les plus fermes pour mater, au besoin par la force, les résistances provenant des partisans des Bourbons, aussi bien que des radicaux, qui avaient appuyé le régime garibaldien. Son but est de rassurer l’Europe et d’encourager les investissements dans le Midi en montrant que le gouvernement tient la situation bien en main dans l’ex-royaume des Deux Siciles. Le Piémont y établit une rigoureuse centralisation administrative à l’aide de fonctionnaires venus du Nord, donne à des Piémontais les concessions de chemin de fer de l’ex-royaume et met le comble à l’impopularité du nouveau régime en prélevant de lourds impôts et en rétablissant la conscription. De surcroît, reprenant les traditions bourboniennes, il créé sous l’autorité d’un rescapé des geôles de l’Ancien Régime, Silvio Spaventa, une police omnipotente. La réaction de la population déçue par cette unité qui répond si peu à ses vœux, sera elle aussi dictée par la tradition, c’est le phénomène classique du brigandage.
[…] C’est à la fois pour se protéger contre cette insécurité et assurer sur place un ordre pour le maintien duquel on ne fait guère confiance aux fonctionnaires du Nord que se sont reconstituées des sociétés secrètes comme la Mafia en Sicile ou la Camorra à Naples. Ces organisations occultes sont dominées par les grands propriétaires, disposent de complicités dans l’administration et la justice et font figure de pouvoir parallèle rançonnant les paysans, imposant par la terreur dans le monde rural l’obéissance aux dirigeants traditionnels aux dépens des nouveaux gouvernants. Spaventa, puis La Marmora mèneront contre elles de véritables campagnes, sans parvenir, tant s’en faut, à les démanteler totalement.
[…] Les historiens se sont plu à noter que le développement économique était également générateur de disparités régionales et la thèse classique admet que le problème du Mezzogiorno est la conséquence de la faveur systématique donnée au Nord dans la politique économique des gouvernements italiens. On en veut pour preuve la faiblesse des implantations industrielles du Sud (en 1876 il n’a sur 41 % du territoire italien que 17 % des industries du royaume). On note aussi que, sauf dans le domaine agricole, la production est très inférieure à celle du Nord. On fait remarquer que de 1862 à 1896, l’État a dépensé en aménagements hydrauliques 270 millions de lires en Italie du Nord, 187 millions en Italie centrale, 3 millions dans les provinces méridionales. Pendant la même période, le Nord a reçu 142 millions de lires pour ses installations portuaires, le Sud 86 millions. Cette thèse du sous-développement du Sud résultant d’une politique de négligence qui aggrave les disparités régionales est aujourd’hui considérée comme simpliste. On note en particulier l’effort considérable consenti par le gouvernement dans les années qui suivent l’unité pour créer dans le Sud l’infrastructure industrielle, non sans succès d’ailleurs. Ainsi le Mezzogiorno qui ne possédait en 1861 que 7,2 % du réseau ferroviaire italien en a 32 % en 1875. De 1871 à 1880 alors que le Sud ne contribue que pour 30,4 % aux rentrées fiscales, il reçoit 45,6 % des dépenses de travaux publics (chemins de fer compris), etc. Dans ces conditions, l’explication du retard croissant du Mezzogiorno ne résiderait pas dans une politique délibérée d’avantages donnés au Nord, mais dans les conséquences naturelles du développement économique italien ; le Midi est, en 1861, déjà fort retardataire par rapport au Nord : structure latifundiaire de l’économie agraire qui bloque les investissements, absence de charbon et de possibilités hydroélectriques, cloisonnement du relief et difficulté des communications, éloignement des pays industriels de l’Europe du Nord Ouest fournisseurs de techniques et de capitaux et, par conséquent, insuffisance du nombre des entreprises modernes capables d’assumer l’évolution, du capital nécessaire à l’expansion, du marché susceptible d’absorber la production. Et ce n’est que dans la mesure où il entend protéger les secteurs modernes de l’économie (par exemple par le tarif de 1887) que l’État défavorise un Sud qui est demeuré archaïque en dépit de ses efforts. Il n’en reste pas moins que celui-ci figure dès la fin du siècle parmi les victimes de l’évolution économique de l’Italie moderne.
Serge Berstein, Pierre Milza. L’Italie contemporaine, du Risorgimento à la chute du fascisme. Armand Colin 1995
Oui, je m’étais épris de tendresse, de sympathie et de pitié pour cette terre étrangère que Dieu, dans sa prédilection jalouse, a comblée de ses bienfaits et de ses richesses; pour cette oisive et nonchalante favorite dont la vie entière est une fête, dont la seule préoccupation est le bonheur.
Alexandre Dumas, 1802 – 1870
11 10 1861
Une inondation brutale des galeries la mine de charbon de Bessèges, au puits de Lalle, dans le nord du département du Gard, entraîne la mort de 101 mineurs. Les secours parviendront à trouver des survivants 13 jours plus tard !
11 12 1861
Charles Baudelaire, 40 ans, prend sa plus belle plume pour devenir immortel, c’est-à-dire être admis à l’Académie française : la soif de reconnaissance, de breloques et de sucreries aura été plus forte que toutes ses révoltes : et après tout, ne suis-je pas déjà l’auteur de six ouvrages de poésie et de critique, et le traducteur des œuvres d’Edgar Allan Poe ? J’ai également publié de nombreux poèmes, articles et critiques dans plusieurs revues. Il bénéficie de l’estime de plusieurs grands écrivains comme Victor Hugo, qui ignorait probablement ce qu’il avait écrit des Misérables à sa mère et Théophile Gautier, sensibles à sa poésie. Il s’adresse à Abel Villemain secrétaire perpétuel. J’ai l’honneur de vous instruire que je désire être inscrit parmi les candidats qui se présentent pour l’un des deux fauteuils vacants à l’Académie française [Eugène Scribe et Henri Lacordaire, décédés le premier en février, le second en novembre 1861], et je vous prie de vouloir faire part à vos collègues de mes intentions à cet égard. […] Pour dire toute la vérité, la principale considération qui me pousse à solliciter déjà vos suffrages est que, si je me déterminais à ne les solliciter que quand je m’en sentirais digne, je ne les solliciterais jamais. Je me suis dit qu’après tout il valait peut-être mieux commencer tout de suite ; si mon nom est connu de quelques-uns parmi vous, peut-être mon audace sera-t-elle prise en bonne part, et quelques voix, miraculeusement obtenues, seront considérées par moi comme un généreux encouragement et un ordre de mieux faire.
Puis il entreprend de faire sa tournée : Charles de Montalembert, un écrivain lourd, incorrect et terreux selon Barbey d’Aurevilly, et d’autres épinglés par une presse peu portée sur la complaisance : Félix Dupanloup, un phraseur d’une médiocrité violente, Jules Sandeau, le premier amant de George Sand, [dont elle ne gardera que la moitié du nom] un petit conteur de contrebande, Philippe Paul de Ségur, une sorte de Xénophon pathétique, Émile Augier, le fruit le plus sec de la poésie contemporaine.
Mais l’Académie compte également quelques vraies gloires à qui Baudelaire rend visite avec émotion : Alfred de Vigny, 64 ans, contraint à garder la chambre le reçoit et lui écrira : Ce que vous ne saurez pas, c’est avec quel plaisir je lis à d’autres, à des poètes, les véritables beautés de vos vers, encore trop peu appréciés et trop légèrement jugés. Lamartine par contre lui conseille de renoncer. Prosper Mérimée, n’a pas dû l’encourager, qui avait écrit : Je ne connais pas l’auteur des Fleurs du mal, mais je parierais qu’il est niais et honnête. Sainte-Beuve le décourage de poursuivre plus avant tout en lui reconnaissant un étrange talent à l’extrémité d’une langue de terre réputée inhabitable et par-delà les confins du romantisme connu.
Il peut encore compter sur Gustave Flaubert et sur son futur biographe, Charles Asselineau. Mais que peuvent deux hommes pour s’opposer aux salves moqueuses envoyées par la majorité des journaux ? C’est Le Figaro, qui conseille de lire Les Fleurs du mal d’une main et de se boucher le nez de l’autre. C’est La Chronique parisienne, qui insinue qu’il faudrait placer Baudelaire dans la section des cadavres de l’Académie. C’est Le Tintamarre, qui dit que le poète a tiré le gros lot de sa loterie humoristique : un bon d’accès à l’Académie française.
Il jettera l’éponge le 10 février 1862. On est aujourd’hui un peu trop porté à opérer dans ses œuvres une sélection qui ne veut pas dire son nom, mais tout n’était pas du meilleur tonneau, comme en témoigne cette tirade contre le Belge, nauséeuse à souhait :
Le Belge est très civilisé ;
Il est voleur, il est rusé ;
Il est parfois syphilisé ;
Il est donc très civilisé.
Il ne déchire pas sa proie
Avec ses ongles ; met sa joie
À montrer qu’il sait employer
À table fourchette et cuiller ;
Il néglige de s’essuyer,
Mais porte paletots, culottes,
Chapeau, chemise même et bottes ;
Fait de dégoûtantes ribottes ;
Dégueule aussi bien que l’Anglais ;
Met sur le trottoir des engrais ;
Rit du Ciel et croit au progrès
Tout comme un journaliste d’Outre-
Quiévrain ; – de plus, il peut foutre
Debout comme un singe avisé.Il est donc très civilisé.
Charles Baudelaire Amœnitates Belgicæ (Il était en Belgique de 1864 à 1866).

Charles Baudelaire par Gaspard Felix Tournachon Nadar

Charles Baudelaire – Portrait par Etienne Carjat, 1862 Fonds Geoffroy-Dechaume/Cité de l’architecture et du Patrimoine/MMF
1861
Julie Victoire Daubié est la première femme reçue au baccalauréat. Pierre et Ernest Michaux créent le pédalier : 2 ensembles manivelle/pédale sont fixées au moyeu de la roue avant : 2 vélocipèdes sont fabriqués en 1861, 142 en 1862 et 400 en 1865. Auguste Nefftzer fonde à Paris le journal Le Temps, qui sortira jusqu’en 1942. La 1° faucheuse inquiète le monde paysan. 1° guide touristique.
En Méditerranée, un câble télégraphique sous-marin s’est rompu l’année précédente entre la Sardaigne et l’Algérie : on l’a remonté pour le réparer, mais auparavant, il a été examiné par le zoologiste français Alphonse Milne Edwards qui a constaté la présence d’animaux vivants : Il m’a été donné de constater que certaines espèces zoologiques vivaient à des profondeurs où l’on croyait généralement qu’aucun animal ne pouvait habiter. Au fond d’une partie de la Méditerranée, où la profondeur de la mer varie entre 2 000 et 2 800 mètres, on trouve à l’état vivant un nombre assez considérable d’animaux.
Le Paraguay sous la bonne gouvernance de Carlos Antonio Lopez est devenu la deuxième puissance du Continent Américain, juste derrière les États Unis. Dès 1848, il a saisi au nom de l’État paraguayen les dernières missions des indiens guaranis subsistant au nord du Parana. Il a fait appel à des ingénieurs anglais, il a envoyé des dizaines d’étudiants se former dans les universités européennes. On inaugure sa première ligne de chemin de fer. L’aciérie d’Ybicui est en service depuis 1854. L’arsenal d’Asuncion fournit canons et munitions à l’armée, mais aussi machines outils, tours, fraiseuses, perceuses ; un chantier naval peut construire des bateaux de 70 mètres de long ! Journalistes et diplomates qui visitent le pays en 1864 parlent avec admiration de sa jeune industrie, de ses caisses publiques bien remplies et de son impressionnante puissance militaire. En décembre 1864, Francisco Solano Lopez, président de la République, s’inquiétant de l’intervention du Brésil dans la vie politique de l’Uruguay et lui prêtant des intentions impérialistes dans le Rio de la Plata, envahit le Brésil et fait traverser à ses troupes une province d’Argentine. La guerre de la Triple Alliance – Brésil, Argentine, Uruguay, armés par l’Angleterre – contre le Paraguay, tuera de 1864 à 1870 80 % de la population et mettra donc à terre toute ce beau travail, modèle de gestion.
Les Paraguayens supportent l’héritage d’une guerre d’extermination qui constitue l’un des chapitres les plus abjects de l’histoire du continent. Elle s’appelle la guerre de la Triple Alliance. Le Brésil [2], l’Argentine et l’Uruguay furent responsables du génocide. Ils ne laissèrent pas une pierre debout, pas un habitant mâle parmi les décombres. Bien que l’Angleterre n’ait pas participé directement à l’horrible exploit, ce furent ses marchands, ses banquiers et ses industriels qui tirèrent les bénéfices de ce crime contre le Paraguay. L’invasion fut financée, du début à la fin, par la Banque de Londres, la firme Baring Brothers et la banque Rothschild, lesquelles consentirent des prêts léonins, pour les pays vainqueurs, hypothéquèrent leurs chances.
[…] Les gouvernements qui suivirent, celui de Carlos Antonio Lôpez et de son fils Francisco Solano, continuèrent l’œuvre et la consolidèrent. L’économie était en plein essor. Lorsque les envahisseurs parurent à l’horizon, en 1865, le Paraguay possédait une ligne de télégraphe, un chemin de fer et une bonne quantité de fabriques de matériaux de construction, de tissus, de toiles, de ponchos, de papier et d’encre, de vaisselle et de poudre à fusil. Deux cents techniciens étrangers, bien rémunérés par l’État, prêtaient une collaboration décisive. Dès 1850, la fonderie d’Ibycuï fabriquait des canons, des mortiers et des balles de tous calibres ; canons de bronze, obus et balles sortaient également de l’arsenal d’Asunciôn. La sidérurgie, comme toutes les autres activités économiques essentielles, était entre les mains de l’État. Le pays possédait une flotte marchande nationale et plusieurs bateaux qui battaient pavillon paraguayen au long du Paranâ ou à travers l’Atlantique et la Méditerranée avaient été construits dans les chantiers d’Asunciôn. Pratiquement l’État monopolisait le commerce extérieur : le maté et le tabac approvisionnaient la consommation du sud du continent ; les bois précieux étaient exportés en Europe. La balance commerciale accusait un fort excédent. Le Paraguay avait une monnaie forte et stable et des ressources qui lui permettaient de pratiquer une politique d’énormes investissements publics sans recourir au capital étranger. Le pays n’avait pas un centime de dettes à l’extérieur, bien qu’il se permît de maintenir la meilleure armée d’Amérique du Sud, d’engager des techniciens anglais qui se mettaient au service du pays au lieu de mettre le pays à leur service, et d’envoyer en Europe des universitaires pour y perfectionner leurs études. L’excédent économique engendré par la production agricole n’était pas dilapidé dans le luxe stérile de l’oligarchie – ici inexistante – ; il ne restait pas davantage dans les poches des intermédiaires ou entre les mains de sorciers des prêteurs ; il ne figurait pas non plus dans la rubrique des bénéfices que l’Empire britannique faisait avec les compagnies d’affrètement et d’assurances. L’éponge impérialiste n’absorbait pas la richesse que le pays produisait. 98 % du territoire paraguayen appartenait à la nation : l’État cédait aux paysans l’exploitation de parcelles de terre à condition d’y vivre, de les cultiver en permanence et de ne pas les vendre. Il y avait en outre soixante-quatre fermes de la patrie, propriétés que l’État administrait directement. Les ouvrages d’irrigation, barrages et canaux, et les nouveaux ponts et chemins contribuaient grandement à l’accroissement de la production agricole. On ressuscita la tradition indigène des deux récoltes annuelles, abandonnée par les conquistadores. Le souffle vivant des traditions jésuites facilitait sans doute tout ce processus d’entreprise.
L’État pratiquait un protectionnisme jaloux, qui fut renforcé en 1864, afin de défendre l’industrie nationale et le marché intérieur ; les fleuves étaient fermés aux navires britanniques, qui inondaient par ailleurs l’Amérique latine d’objets manufacturés de Manchester et de Liverpool. Le commerce anglais ne dissimulait pas son inquiétude, non seulement parce que ce dernier foyer de résistance nationale au cœur du continent s’avérait invulnérable, mais aussi, et surtout, parce que l’expérience paraguayenne irradiait dangereusement son exemple chez ses voisins. Le pays le plus progressiste d’Amérique latine construisait son avenir sans recourir aux investissements étrangers ni aux prêts de la banque anglaise, et sans la bénédiction du libre-échange.
Pourtant, à mesure que le Paraguay réussissait dans son entreprise, la nécessité de rompre son isolement se faisait plus urgente. Le développement industriel impliquait des contacts plus nombreux et plus directs avec le marché international et les sources de la technique de pointe. Le Paraguay était stratégiquement bloqué entre l’Argentine et le Brésil, et ces deux pays pouvaient l’étouffer en lui fermant l’embouchure des fleuves, comme le firent Rivadavia et Rosas, ou en fixant des impôts arbitraires au transit de ses marchandises. Pour ses voisins soucieux de consolider l’État oligarchique, en finir avec le scandale de ce pays détestable qui se suffisait à lui-même et ne voulait pas s’agenouiller devant les marchands britanniques devenait une condition indispensable.
Le ministre anglais à Buenos Aires, Edward Thornton, participa efficacement aux préparatifs de guerre. À la veille du conflit, il assistait comme conseiller du gouvernement aux réunions du cabinet argentin, assis au côté du président Bartolomé Mitre. La trame de provocations et de duperies dont le summum fut l’accord argentino-brésilien, qui décida du sort du Paraguay, fut ourdi sous son regard attentif. Venancio Flores envahit l’Uruguay porté en croupe par les deux grands voisins et, après la tuerie de Paysandû, établit à Montevideo son gouvernement fidèle à Rio de Janeiro et à Buenos Aires. La Triple Alliance entrait en fonction. Le président paraguayen Solano Lôpez avait menacé d’intervenir militairement si l’on attaquait l’Uruguay car il savait qu’alors la tenaille d’acier se refermerait sur la gorge de sa patrie encerclée par la géographie et les ennemis. Ce qui n’empêche pas l’historien libéral Efraïm Cardozo d’affirmer que Solano Lôpez affronta le Brésil simplement parce qu’il s’était senti offensé : l’empereur lui avait refusé la main d’une de ses filles. Le conflit était engagé. Mais c’était l’œuvre de Mercure et non de Cupidon.
La presse de Buenos Aires appelait le président Solano Lôpez l’Attila d’Amérique : Il faut le tuer comme un reptile, clamaient les éditoriaux. En septembre 1864, Thornton envoya à Londres un long rapport confidentiel, daté d’Asunciôn. Il y décrivait le Paraguay comme Dante l’Enfer, en insistant sur les éléments qui apportaient de l’eau à son moulin : Les droits d’importation sur presque tous les articles sont de 20 % à 25 % ad valorem ; mais, comme cette valeur est calculée sur le prix courant des articles, le droit versé atteint fréquemment 40 % ou 45 % du prix de la facturation. Les droits d’exportation sont de 10 % à 20 % de la valeur… En avril 1865, le Standard, journal anglais de Buenos Aires, célébrait déjà la déclaration de guerre de l’Argentine contre le Paraguay, dont le président a enfreint tous les usages des nations civilisées, et annonçait que l’épée du président argentin Mitre emporterait dans sa course victorieuse, outre le poids des gloires passées, l’élan irrésistible de l’opinion publique pour une juste cause. Le traité avec le Brésil et l’Uruguay fut signé le 1° mai 1865 ; ses clauses draconiennes furent rendues publiques un an plus tard, dans le Times de Londres, qui les avait obtenues des banquiers créanciers de l’Argentine et du Brésil. Les futurs vainqueurs se répartissaient d’avance les dépouilles du Paraguay vaincu. L’Argentine s’attribuait tout le territoire de Misiones et l’immense Chaco ; le Brésil dévorait une immense étendue à l’ouest de ses frontières. L’Uruguay, gouverné par une marionnette au service des deux autres puissances, n’obtenait rien. Mitre annonça qu’il prendrait Asunciôn en trois mois. En fait, la guerre dura cinq ans. Ce fut une boucherie tout au long des fortins qui jalonnaient et défendaient le fleuve Paraguay. L’ignominieux tyran Francisco Solano Lôpez incarna héroïquement la volonté nationale de survivre ; le peuple paraguayen, qui n’avait pas connu la guerre depuis un demi-siècle, s’immola à ses côtés. Hommes, femmes, enfants et vieillards, tous se battirent comme des lions. Les prisonniers blessés arrachaient leurs pansements pour qu’on ne les oblige pas à se battre contre leurs frères. En 1870, Lôpez, à la tête d’une armée de fantômes – des vieillards, et des enfants qui se mettaient de fausses barbes pour impressionner de loin l’adversaire -, s’enfonça dans la forêt. Les armées envahisseuses prirent d’assaut les ruines d’Asunciôn, le couteau entre les dents. Lorsque le président paraguayen fut finalement assassiné dans la végétation épaisse du Corâ, il réussit à dire : Je meurs avec ma patrie ! Et c’était vrai. Le Paraguay mourait avec lui. Auparavant, Lôpez avait fait fusiller son frère et un évêque qui l’accompagnaient dans cette caravane de la mort. Les envahisseurs venaient, prétendaient-ils, pour racheter le peuple paraguayen : ils l’exterminèrent. Le Paraguay, au commencement du conflit, n’était guère moins peuplé que l’Argentine. En 1870, seuls deux cent cinquante mille Paraguayens – le sixième à peine de la population – survivaient. C’était le triomphe de la civilisation. Les vainqueurs, ruinés par le coût exorbitant du crime, restèrent entre les mains des banquiers anglais qui avaient financé l’aventure. L’empire esclavagiste de Pedro II, dont les troupes se nourrissaient d’esclaves et de prisonniers, gagna cependant des territoires – plus de soixante mille km² – et de la main d’œuvre, car de nombreux prisonniers paraguayens furent envoyés, marqués au fer de l’esclavage, dans les caféières de Sâo Paulo. L’Argentine du président Mitre, qui avait écrasé ses caudillos fédéraux, se retrouva avec quatre-vingt-quatorze mille km² de terre paraguayenne et autres fruits du butin, selon ce que Mitre lui-même avait annoncé en écrivant : Nous nous partagerons les prisonniers et autres prises de guerre de la manière convenue. L’Uruguay, dont les héritiers d’Artigas étaient déjà morts ou vaincus et où l’oligarchie commandait, participa à la guerre comme petit partenaire et sans récompense. Quelques-uns des soldats uruguayens envoyés dans cette campagne du Paraguay étaient montés à bord des bateaux les mains liées. Les trois pays subirent une banqueroute qui augmenta leur dépendance à l’égard de l’Angleterre. La tuerie du Paraguay les marqua à tout jamais.
Le Brésil avait empli le rôle que l’Empire britannique lui avait assigné depuis l’époque où les Anglais avaient transporté le trône portugais à Rio de Janeiro. Au début du XIX° siècle, les instructions de Canning à l’ambassadeur lord Strangford avaient été claires : faire du Brésil un grand centre commercial pour les produits britanniques destinés à la consommation de toute l’Amérique du Sud. Peu avant de se lancer dans la guerre, le président argentin avait inauguré une nouvelle ligne de chemins de fer britanniques dans son pays et prononcé à cette occasion un discours enflammé : Quelle est la force qui donne l’impulsion à ce progrès ? Messieurs : c’est le capital anglais ! Du Paraguay vaincu disparurent non seulement les habitants mais aussi les tarifs douaniers, les fonderies, l’interdiction des fleuves au commerce étranger, l’indépendance économique et de vastes portions du territoire national. Les vainqueurs implantèrent à l’intérieur des frontières rétrécies par la spoliation le libre-échange et le latifondo. Tout fut pillé et vendu : les terres et les forêts, les mines, les plantations de maté, les écoles. Des gouvernements fantoches successifs furent installés à Asunciôn par les forces d’occupation. La guerre à peine terminée, sur les ruines encore fumantes du Paraguay s’abattit le premier emprunt étranger de toute son histoire. Il était anglais, naturellement. Sa valeur nominale atteignait le million de livres sterling, mais une moitié à peine arriva au Paraguay ; les années suivantes, des renflouements portèrent la dette à plus de trois millions. […] Après la défaite, la liberté de commerce fut garantie pour le Paraguay. On abandonna la culture du coton et Manchester ruina la production textile ; l’industrie nationale fut définitivement enterrée.
Eduardo Galeano. Les veines ouvertes de l’Amérique Latine. Terre humaine Plon
Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il est enragé : Francia figure parmi les monstres les plus horribles dans le bestiaire de l’histoire officielle. Les déformations optiques imposées par le libéralisme ne sont pas un privilège des classes dominantes en Amérique latine ; nombre d’intellectuels de gauche qui se penchent avec des lunettes étrangères sur l’histoire de nos pays partagent certains mythes, canonisations et excommunications de la droite. Le Chant général de Pablo Neruda, magnifique hommage poétique aux peuples latino-américains, montre clairement cette déformation. Neruda ignore Artigas, Carlos Antonio et Francisco Solano Lopez ; mais il s’identifie à Sarmiento. Il qualifie Francia de roi lépreux, entouré par les grands espaces du maté, qui clôtura le Paraguay comme un nid de sa majesté et lia torture et boue aux frontières. Envers Rosas, il ne se montre guère plus aimable : il fustige les poignards, éclats de rire des limiers sur le martyre d’une Argentine volée à coups de crosse dans la vapeur du petit jour, châtiée jusqu’au sang, jusqu’à la folie, vide, montée par d’âpres contremaîtres !
[…] Le souvenir de Solano Lopez brûle encore dans les mémoires. Lorsque le Musée historique national de Rio de Janeiro annonça en septembre 1969 qu’il allait inaugurer une vitrine consacrée au président paraguayen, les militaires réagirent violemment. Le général Mourão Filho, qui avait déclenché le coup d’état de 1964, déclara à la presse : Un vent de folie souffle sur le pays… La figure de Solano Lopez doit être gommée à tout jamais de notre histoire, car il est l’exemple même du dictateur sud-américain en uniforme. Ce fut un sanguinaire qui détruisit le Paraguay en l’entraînant dans une guerre sans merci.
Eduardo Galeano. Les veines ouvertes de l’Amérique Latine. Terre humaine Plon
On est tenté de paraphraser les mots de Victor Hugo, dans sa lettre à Adèle en date du 5 septembre 1837 sur Waterloo en remplaçant Europe, France par Angleterre, Paraguay, et ce, d’autant que le médiocre, dans le fond de l’affaire, est toujours l’Angleterre : Ce n’est pas seulement la victoire de ses voisins et de l’Angleterre sur le Paraguay, c’est le triomphe complet, absolu, éclatant, incontestable, définitif, souverain, de la médiocrité sur le génie.
Un tremblement de terre de magnitude 8.5 ravage l’île de Sumatra et les îles de Nias, Siberut et quelques autres.
Le Mexique, indépendant depuis 40 ans n’a connu qu’une instabilité politique quasi permanente : 31 présidents en 33 ans, les pronunciamiento devenant quasi annuels. Vient d’arriver au pouvoir un Indien, Benito Juarez, du parti libéral, qui parvient à mater une révolte mais a hérité de ses prédécesseurs une dette monumentale : 70 millions de pesos dus à l’Angleterre, 9 à l’Espagne et 3 à la France : il décide du report de 2 ans du remboursement de cette dette.
De son coté, Napoléon III nourrit le rêve de création d’une terre d’émigration chrétienne, à même d’accueillir les immigrants européens en provenance de pays à forte majorité catholique et ainsi faire contrepoids à la puissance naissante des États Unis en majorité protestante. Les Américains venant de s’installer dans une très prenante guerre civile, ils ne pouvaient jouer de rôle sur des théâtres extérieurs, Napoléon III prend prétexte du report du remboursement de cette dette pour convaincre Angleterre et Espagne de se joindre à la France pour mettre en ordre les affaires du Mexique et les trois pays y envoient un corps expéditionnaire. Mais l’Angleterre et l’Espagne vont se retirer en avril 1862, et la France se retrouve seule au Mexique avec un corps expéditionnaire de 12 000 hommes. La plus belle pensée du règne, s’exclamèrent tous les flagorneurs, députés et sénateurs ; l’avenir allait se charger de montrer que ce n’était pas la plus belle, mais la plus bête.
Et les légionnaires chantaient – bien sûr c’était avant Camerone -.
Eugénie les larmes aux yeux,
Nous venons te dire adieu,
Nous partons de bon matin,
Par un ciel des plus sereins,
Nous partons pour le Mexique,
Nous partons la voile au vent,
Adieu donc belle Eugénie,
Nous reviendrons dans un an.
À Boston, William Barton Rogers crée le MIT : Massachusetts Institute of Technology.
Dès sa création, on savait clairement ce que le MIT ne serait pas : un établissement comme les autres de la région. Tandis que Harvard s’accrochait au modèle britannique d’Oxbridge [en référence aux deux universités les plus prestigieuses du Royaume Uni, Oxford et Cambridge] et à son éducation classique – en insistant sur le latin et le grec, ainsi qu’il sied à toute aristocratie terrienne -, le MIT s’inspirerait du modèle allemand. Il fonderait ses enseignements sur la recherche et l’expérimentation ; il récompenserait le mérite et le travail là où Harvard pliait devant les privilèges de la naissance. Le savoir avait un prix, certes, mais il devait être utile.
Cette approche concrète et réaliste correspondait parfaitement à l’industrialisation galopante de cette époque. Et elle inspira la devise de l’école – mens et manus – [l’esprit et la main] – ainsi que son emblème qui met côte à côte un savant en robe et un forgeron avec marteau et enclume.
[…] Nombreux sont les diplômés du MIT qui finissent par faire faillite. Mais nombreux aussi sont ceux qui connaissent un succès spectaculaire. Un étude portant sur l’ensemble des anciens élèves du MIT montre qu’ils ont crée 25 800 sociétés et emploient plus de trois millions de personnes, dont un quart de la population active dans la Silicon Valley. Leurs entreprises génèrent près de 1 900 milliards $ de chiffre d’affaires chaque année.
[…] Je demande à Tim Berners-Lee de me raconter comment il a atterri ici. Ce Britannique, père du World Wide Web est l’un des nombreux cerveaux étrangers attirés par le MIT. C’est lui qui a crée le web, en 1989, en associant le lien hypertexte au réseau Internet. À l’époque, il travaillait au CERN, à Genève, mais il a eu le sentiment qu’il devait traverser l’Atlantique. Il y a eu plusieurs raisons à mon départ, l’une d’elle était que le web connaissait un développement bien plus rapide aux États-Unis qu’en Europe, une autre était qu’il n’y avait pas de MIT là-bas.
Qu’a-t-il donc trouvé au MIT que l’Europe ne pouvait lui offrir ? C’est plus qu’une université. Sa réputation est telle que cela tourne à la prophétie autoréalisatrice : dès qu’un endroit est considéré comme celui où il faut être en matière de recherche technologique, les gens accourent comme je l’ai fait. Même si je passe mon temps dans les méandres de la technologie Internet ou à voyager autour du monde, j’aime bien me promener dans les couloirs et tomber sur des gens qui travaillent dans d’autres domaines fascinants. Cela maintient mon esprit en éveil.
Un ancien directeur affirme sur le mode humoristique que faire des études au MIT, c’est comme si on voulait prendre un verre d’eau à une bouche d’incendie.
Ed Pilkington. The Guardian Londres Courrier International 1077. 23 au 29 juin 2011
16 01 1862
Alphonse Eugène Beau dit Beau de Rochas, dans un mémoire à l’Académie des Sciences définit le cycle à quatre temps d’un moteur à explosion, dont on peut voir le déroulement sur http://fr.wikipedia.org/wiki/Cycle_de_Beau_de_Rochas
22 02 1862
Ernest Renan, passé par le grand séminaire, a 39 ans. Il vient d’obtenir la chaire d’Hébreu au Collège de France. Il donne sa première leçon en parlant de Jésus, cet homme incomparable. Le propos fait scandale… il n’y aura pas de seconde leçon car il est renvoyé dans un premier temps et révoqué en 1864. Il n’est pas inutile de préciser que, dans l’affaire, ce n’est pas l’adjectif incomparable qui était en question : on aurait pu croire ainsi que le tollé venait des rangs de farouches athées, laïcs impénitents qui estimaient ce qualificatif comme étant de trop. Non, l’indignation venait des catholiques qui ne purent tolérer que le mot homme fut employé pour désigner le Christ dans le cadre d’une leçon donnée au Collège de France. Il faut encore noter que cela ne l’empêchera pas de connaître un retentissant succès avec La vie de Jésus un an plus tard ni de finir sa carrière à l’Académie Française.
30 03 1862
Parution – retardée, paraît-il, par les larmes des typographes – de la première partie des Misérables, une fraternisation menaçante de tous les débris, selon les mots d’Hugo lui-même. Il recevra à ce titre 300 000 francs.
Victor Hugo. Hauteville House 1862 : Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée, qui est divine, tant que les trois problèmes du siècle : la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, se seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles.
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Oui, autant qu’il est permis à l’homme de vouloir, je veux détruire la fatalité humaine ; je condamne l’esclavage, je chasse la misère, j’enseigne l’ignorance, je traite la maladie, j’éclaire la nuit, je hais la haine. Voilà ce que je suis et voilà pourquoi j’ai fait Les Misérables. Dans ma pensée, Les Misérables ne sont pas autre chose qu’un livre ayant la fraternité pour base et le progrès pour cime.
Victor Hugo Lettre à Lamartine.
Le succès sera immense auprès des lecteurs, beaucoup moins chez ses pairs : Les Goncourt trouvent piquante cette fortune gagnée à la sueur de la misère d’autrui : Titre injustifié : point de misère, pas d’hôpital, prostituée effleurée. Rien de vivant : les personnages sont en bronze, en albâtre, en tout, sauf en chair et en os. Le manque d’observation éclate et blesse partout. Situation et caractères, Hugo a bâti son livre avec du vraisemblable et non avec du vrai, avec ce vrai qui achève toute chose et tout homme dans un roman par l’imprévu qui les complète.(avril 1862)
Lamartine parlera d’épopée de la canaille, qui provoquera le persiflage d’Hugo : un essai de morsure par un cygne.
Barbey d’Aurevilly, dans Le pays, 1862 : Le destin du livre de Monsieur Victor Hugo, c’est de faire sauter toutes les institutions sociales, les unes après les autres, avec une chose plus forte que la poudre à canon, avec les larmes et de la pitié. Conception méprisable mais rendue formidable par l’exécution. Chez Monsieur Victor Hugo, le talent, et surtout le style, c’est l’expression, c’est l’invention dans le verbe, c’est enfin toute cette matérialité enflammée de mots et d’images dont on ressent la puissance. Eh bien, c’est par là qu’il échappe au triste destin de n’être plus que l’imitateur d’Eugène Sue. Les Misérables, le livre le plus dangereux de notre temps.
George Sand : un peu trop de christianisme
Michelet : Comment ! il fait un évêque estimable et un couvent intéressant !
Flaubert : ni vérité, ni grandeur dans le fond, intentionnellement incorrect et bas dans la forme.
Baudelaire, dans L’art romantique 1863 : Ce livre est immonde et inepte. Il est bien évident que l’auteur a voulu dans Les Misérables créer des abstractions vivantes, des figures idéales, dont chacune, représentant un des types principaux nécessaires au développement de sa thèse, fut élevée jusqu’à une hauteur épique. C’est un roman construit en manière de poème et où chaque personnage n’est exception que par la manière hyperbolique dont il représente une généralité.
Mais peut-être y a t il incompatibilité entre Hugo et le haschisch. La même année, Baudelaire en chantait les plaisirs : Voici la drogue sous vos yeux : un peu de confiture verte, gros comme une noix, singulièrement odorante, à ce point qu’elle soulève une certaine répulsion et des velléités de nausée… Voilà donc le bonheur ! il remplit la capacité d’une petite cuiller ! le bonheur avec toutes ses ivresses, toutes ses folies, tous ses enfantillages ! Vous pouvez avaler sans crainte ; on n’en meurt pas. Vos organes physiques n’en recevront aucune atteinte. Plus tard peut-être un trop fréquent appel au sortilège diminuera-t-il la force de votre volonté, peut-être serez-vous moins homme que vous ne l’êtes aujourd’hui ; mais le châtiment est si lointain, et le désastre futur d’une nature si difficile à définir ! Que risquerez-vous ? demain un peu de fatigue nerveuse. Ne risquez-vous pas tous les jours de plus grands châtiments pour de moindres récompenses ?
Charles Baudelaire. Le poème du haschisch. Les Paradis artificiels
La postérité se gardera bien d’être aussi sévère à l’endroit des Misérables, en lui consacrant – cinéma et séries de télévision – pas moins de 160 adaptations.
Garibaldi est élu Grand Maître du Suprême Conseil écossais de Palerme. Il a été initié dès 1844 à Montevideo.
Illustres Frères,
J’assume de grand cœur la suprême charge à la tête de la Maçonnerie Italienne constituée selon le rite écossais réformé et accepté. Je l’assume parce qu’elle m’a été conférée par le libre vote d’hommes libres, auxquels je dois ma gratitude non seulement pour l’expression de leur confiance à mon égard en m’ayant élevé à un si haut poste, mais aussi pour l’appui qu’ils m’ont donné, de Marsala au Volturno, dans la grande œuvre de l’affranchissement des provinces méridionales.
Cette nomination de grand Maître est la plus solennelle interprétation des tendances de mon âme, de mes vœux, du but que j’ai visé toute ma vie. Et je vous donne l’assurance que grâce à vous et avec la collaboration de tous nos frères, le drapeau d’Italie, qui est celui de l’humanité, sera le phare d’où rayonnera à travers le monde entier la lumière du véritable progrès.
Que le Grand Architecte de l’Univers répande sa bénédiction sur toutes les Loges et qu’il nous regarde toujours avec des yeux propices et que notre divin protecteur Saint Jean d’Ecosse [la loge de Palerme dépend de la Loge Saint Jean d’Ecosse de Marseille] nous gratifie de ses grâces.
7 04 1862
Henry Stanley, de nationalité anglaise né John Rowlands, qui n’aura jamais connu son père, abandonné à sa naissance par sa mère, est arrivé cahin-caha à l’âge adulte en étant parvenu à faire des études correctes ; un an plus tôt, à vingt ans, il s’est engagé dans la guerre de Sécession aux cotés des Confédérés et il est fait prisonnier lors de la bataille de Shiloh, dans le Tennessee. Dans le camp près de Chicago, sévit le typhus et les Yankees proposent aux prisonniers : si vous acceptez de combattre à nos cotés, venez et vous êtes libérés… ce que s’empressa de faire Stanley. Mais la maladie le tint à l’écart du front pour le reste de la guerre. Il devint navigateur, sur des bateaux de la marine marchande et dans la marine militaire de l’Union. Sa belle écriture lui donna la tenue du livre de bord du Minnesota. Il déserte juste avant la fin de la guerre, se rend à Saint Louis, où il est engagé comme correspondant indépendant d’un journal local. Auprès de l’état-major yankee, il participe aux guerres indiennes, envoie des papiers pleins de furieuses batailles, ce qui était rarement le cas sur le terrain, mais… ça plaisait, et pas seulement aux lecteurs mais aussi à des grands patrons tels James Cordon Bennet, patron du New-York Herald, un journal à sensation. En 1867, il deviendra correspondant pour ce quotidien et couvrira notamment une affaire en Abyssinie [Éthiopie].

5 05 1862
Les opérations militaires contre le Mexique commencent mal pour la France : le siège de Puebla ne parvient pas à faire tomber la ville et coûte 1 000 morts au corps expéditionnaire français. L’affaire fait mauvaise impression à Paris et 4 mois plus tard, Napoléon III envoie 26 000 hommes en renfort. Parmi eux, Henri Rousseau qui deviendra le douanier Rousseau : Dans cette confusion tropicale, ma mémoire, à défaut de mon œil, cherche à pénétrer. Où ai-je déjà vu cette nature mexicaine, ces larges langues de zinc tordu, ces fougères traitées feuille à feuille, avec une minutie de primitif ? Ces symphonies de verts, depuis le vert jaune jusqu’au vert de gris ? Cela me revient d’un coup : chez le douanier Rousseau, qui, avant d’être douanier, fit l’expédition du Mexique en qualité de voltigeur et qui rapporta de ce paysage confus ces claires visions qui plurent aux concierges de Montrouge, avant de séduire les marchands de la rue La Boétie.
Paul Morand. Hiver Caraïbe 1929
La guerre va envoyer à la mort nombre de ces soldats, mais pas autant que les épidémies, particulièrement virulentes à Veracruz, port de débarquement des troupes : sur 90 000 soldats hospitalisés pour maladies, 6 000 environ vont mourir de dysenterie, paludisme, typhus, fièvre jaune.
20 05 1862
Abraham Lincoln signe Le Homestead Act – littéralement Loi de propriété fermière – Il permet à chaque famille pouvant justifier qu’elle occupe un terrain depuis 5 ans d’en devenir propriétaire et ce dans la limite de 160 acres – 65 hectares -. Si la famille y vit depuis au moins 6 mois, elle peut aussi sans attendre acheter le terrain à un prix relativement faible de 1,25 $ par acre, soit 308 $ pour 1 km², c’est-à-dire 100 hectares.
Cette loi va jouer un rôle important dans la conquête de l’ouest. Elle pèsera son poids dans l’immigration européenne, et dans la notion de propriété privée. L’injonction d’un éditorialiste en 1850 va devenir le drapeau de cette envie des pionniers : Go west young man, and grow up with the country – Cap à l’ouest, jeune, et grandis avec ce pays -.
Malgré tout, il y aura à peu près la moitié de chute : l’acquisition d’un terrain ne donne pas la compétence pour le gérer, et nombreux encore sont les autres facteurs pour expliquer les échecs : climat ingrat, manque de moyens etc…
Cette loi sera abrogée en 1976, sauf en Alaska, qui pourra concéder des terres gratuitement à des particuliers jusqu’en 1986.

Il y a, en deçà de cultures différentes, de législation différentes une idée commune : la terre appartient autant à celui qui la cultive qu’à celui qui la possède ; ainsi ce droit français datant de Louis XV qui veut qu’une personne pouvant attester qu’elle a remis en valeur une terre abandonnée depuis plusieurs décennies peut en devenir propriétaire.
06 1862
À Lyon, mise en service du funiculaire souterrain de la Croix Rousse. Surnommé la Ficelle par les habitants, il est installé pour acheminer plus facilement les marchandises du centre de Lyon vers le quartier escarpé de la Croix Rousse, ce que faisaient jusqu’alors les animaux. Elle transportera ensuite des voyageurs, jusqu’à sa fermeture en 1967.
29 08 1862
Garibaldi, infatigable et incorrigible, s’est mis en tête de prendre Rome pour l’offrir à Victor Emmanuel II : il a débarqué à nouveau en Sicile avec ses volontaires, a passé le détroit de Messine mais est arrêté par le général Enrico Cialdini dans l’Aspromonte ; gravement blessé à la cheville, il sera évacué sur un navire du royaume de Sardaigne pour aller en prison dans la forteresse du Varignano, près de La Spezia, d’où il sortira le 22 octobre, à la faveur d’une amnistie générale accordée le 5 octobre. Il ne fallait pas faire du rebelle un martyr.
22 09 1862
Estimant que désormais, la mesure présente plus d’avantages que d’inconvénients, Abraham Lincoln proclame pour le 1° janvier 1863 l’émancipation de tous les esclaves des États et des régions encore en rébellion contre les États Unis. Ils seront alors, désormais et pour toujours, libres. La guerre a dès lors changé de sens ; ses buts sont désormais hautement moraux et défendables. Lincoln, sans l’avoir totalement voulu devient le Grand Émancipateur.
30 09 1862
Le roi de Prusse, en conflit avec le Parlement sur le montant des crédits militaires, a demandé à Bismarck de quitter son poste d’ambassadeur à Paris pour le nommer à Berlin ministre d’État et ministre président par intérim. Bismarck ne traîne pas pour faire part de sa fermeté face au Parlement : L’Allemagne ne s’intéresse pas au libéralisme de la Prusse, mais à sa force […]. Ce n’est pas par des discours et des votes à la majorité [au Parlement] que les grandes questions de notre époque seront résolues, comme on le croyait en 1848, mis par le fer et par le sang ! Scandale… dont Bismarck sortira avec… des pouvoirs plus étendus.
09 1862
Pour forcer le blocus qui leur est imposé par l’Union, les États confédérés ont obtenu de l’Angleterre, qu’elle effectue l’entretien de leurs navires, dont l’Alabama, qui va mener la vie bien rude aux Unionistes pendant 2 ans, en capturant 65 navires ; au bout d’une longue course, il sera coulé au large de Cherbourg le 19 juin 1864. Dans le cadre du traité de Washington du 8 mai 1871, et forts de la neutralité à laquelle aurait dû se tenir l’Angleterre dans ce conflit, les Unionistes lui intenteront un procès qu’ils gagneront en septembre 1872 : les 5 arbitres obtiendront 15.5 millions $ de dommages et intérêts.
William Tecumseh Sherman, général s’étant révélé le meilleur lieutenant de Grant, le chef de l’armée unioniste, fait part de ses états d’âme : Nous ne pouvons pas changer les cœurs de ces habitants du Sud, mais nous pouvons rendre la guerre si épouvantable et les en dégoûter à tel point que des générations entières naîtront et mourront avant qu’ils ne soient prêts à y avoir une nouvelle fois recours.
La guerre, c’est aussi l’installation du désordre dans la vie civile : jusqu’alors les forces de l’Union étaient parvenu à limiter au mieux les raids indiens : une fois parties pour le front, ces raids avaient repris de plus belle : La guerre toucha très peu la frontière de l’Ouest. Tous les affrontements les plus importants eurent lieu à l’est du Mississippi, et les combats qui furent livrés au Texas, au Kansas, au Nouveau Mexique et sur le Territoire Indien n’impliquèrent pas les tribus de cavaliers encore libres. Toutefois la guerre mit cette frontière en pièces. Pas à cause des cohortes de soldats et des convois de munitions, mais par simple négligence. Préoccupés par la guerre et manquant d’argent pour combattre les Indiens, les gouvernements de l’Union et les États confédérés n’eurent d’autre choix que de laisser l’Ouest à son sort. La plupart des hommes chargés de défendre les zones frontalières dans les années 1840 et 1850, des Rangers au 2° de cavalerie en passant par différentes milices, disparurent donc subitement.
Les hommes qui avaient remporté des victoires avec Ford aux Antelope Hills, Van Dorn au Village Wichita ou Ross à la Pease River prirent tous la direction des champs de bataille de l’Est. Et ils emportèrent avec eux les connaissances et la détermination qui leur avaient permis de poursuivre les Comanches au cœur même de leur territoire.
Ils furent remplacés par des milices relevant des Territoires ou des États, des soldats incompétents commandés par de médiocres officiers qui voulaient échapper à la guerre. Ils étaient également sous-équipés. Leurs armes, qu’ils devaient se procurer eux-mêmes, étaient souvent très médiocres. Ils avaient peu de plomb et leur poudre était parfois de si mauvaise qualité qu’elle n’aurait pas tué un homme à dix pas du canon, dixit Ernest Wallace. Ils souffraient de malnutrition, d’alcoolisme, de la rougeole et de problèmes intestinaux, et n’étaient pas assez courageux ou intelligents pour l’emporter contre des Comanches, des Cheyennes ou des Kiowas. (L’un des régiments, censé poursuivre des Indiens, préféra rejoindre un autre fort pour jouer au poker.)
De toute façon, ils avaient d’autres préoccupations, dont leur propre version miniature de la guerre civile qui ravageait le pays. En 1861, la milice du Texas pénétra dans le Territoire Indien, occupa des forts fédéraux et repoussa les troupes de l’Union au nord, dans l’État nouvellement créé du Kansas. Tout au long du conflit, les deux camps se disputeraient des territoires à l’occasion de petits affrontements périodiques, qui culmineraient en 1863 avec la bataille de Honey Springs, où trois milles soldats de l’Union venus du Kansas vainquirent six mille Texans et Indiens. Mais ces événements se produisirent bien à l’est de la Frontière, qui resta négligée et sans défense.
Ce manque d’intérêt subit changea tout. Même si les politiques fédérales étrangement passives des années 1850 avaient ouvert la voie à des centaines d’attaques indiennes, la décennie s’était en réalité achevée sur un éclair de volonté et de détermination. L’expédition de Rip Ford en 1858 fut un événement décisif qui n’avait que quelques précédents (y compris la traque de Cuerno Verde jusque dans les plaines de l’est du Colorado en 1779 par le brillant don Juan Bautista de Anza, le seul gouverneur espagnol qui parvint à freiner la terreur comanche). Et même si la victoire de Sul Ross à la Pease River en 1860 fut peut-être moins glorieuse que ne le suggèrent la plupart des récits, elle incarnait également le désir manifeste des taibos de se défendre. En effet, à la fin des années 1850, comme dix ou vingt ans plus tôt, on aurait pu croire que la puissance comanche déclinait rapidement, que la fin de leurs raids implacables était proche et qu’il leur restait très peu de temps à vivre en dehors des réserves. Pourtant, ce n’était qu’une illusion. L’histoire des Comanches se définit ainsi, par des gains et des pertes de puissance. À la fin des années 1850, l’État du Texas et la Fédération étaient redoutablement forts. Les Comanches couraient se réfugier dans le Llano Estacado. Ils étaient sur le point de s’effondrer. Ils n’étaient plus suffisamment nombreux pour qu’il en fût autrement.
Puis vint la guerre de Sécession. Les Texans partirent au combat, on leur creusa des tombes de fortune à travers tout le Sud et les enseignements furent une nouvelle fois oubliés. Avec le recul, on s’étonne du temps qu’il fallut aux Comanches pour comprendre que les défenses frontalières étaient tombées, que le rapport de force était bouleversé. Il faut dire que l’Union comme les États confédérés, affaiblis à l’Ouest, se mirent rapidement à leur proposer de généreux traités. Les mêmes promesses usées, peu sincères et en définitive inutiles furent réitérées. Mais elles permirent de retarder l’inévitable instant de vérité. Les Confédérés promirent des présents et des marchandises. En contrepartie, les Indiens s’empressèrent d’accepter de rejoindre leur réserve, d’apprendre à cultiver la terre et de cesser leurs attaques contre les Blancs et les autres tribus, des engagements qu’ils n’avaient aucunement l’intention de tenir. Le traité fut ratifié par les Comanches déjà installés sur la réserve, essentiellement des Penatekas, mais également par les chefs des bandes sauvages, dont les Nokonis, les Yamparikas, les Kotsotekas et les derniers Tennawishes. Les Kwahadis, superbement distants, refusèrent comme toujours de signer quoi que ce soit. Le gouvernement fédéral négocia également son propre accord, qui réaffirmait simplement celui de 1853, promettant les éternelles annuités et provisions en échange de concessions non moins absurdes.
Le premier désastre engendré par le démon de la négligence fut en grande partie indépendant de l’homme blanc. Il s’agit des guerres intertribales dans le Territoire Indien, la région située au nord de la Red River et au sud du Kansas destinée à devenir l’Oklahoma. C’est là qu’avait été installé l’essentiel des tribus vaincues et déplacées de l’Est, du Sud et du Midwest – un processus entamé au début du XIX° siècle. En 1830, en vertu de l’Indian Removal Act, la plupart des Indiens durent renoncer à l’ensemble de leurs terres dans l’Est et le Midwest en échange d’une concession prétendument éternelle dans le Territoire Indien. Dans les années 1860, le territoire était devenu un patchwork complexe de cultures indigènes, chacune disposant de sa propre réserve. Les plus vastes avaient été attribuées aux Cinq Tribus Civilisées (Creeks, Choctaws, Cherokees, Chickasaws et Séminoles) ainsi qu’à l’ensemble des bandes comanches, kiowas et apaches, aux Cheyennes, Arapahos, Wichitas et à leurs tribus affiliées (Caddos, Anadarkos, Tonkawas, Tawakonis, Keechis et Delawares). Des zones plus réduites avaient été accordées aux Kickapoos, Sauks et Fox, Osages, Pawnees, Pottawatomis et Shawnees, Iowas, Peorias, Quapaws, Modocs, Ottawas, Wyandots, Senecas, Ponças, Otos et Missouris. Un mélange détonnant d’affinités et d’antagonismes avait vu le jour par décret du Congrès dans les plaines onduleuses et les zones boisées du nord de la Red River.
Pour un grand nombre de ces tribus, la guerre de Sécession eut des conséquences aussi désastreuses que pour les fermiers blancs de l’est de la Géorgie. Les problèmes commencèrent en 1861, peu après le début des hostilités, lorsque les États Unis retirèrent leurs troupes du Territoire Indien. Bien qu’il y eût quelques Confédérés éparpillés dans la région, les Indiens agriculteurs se retrouvèrent surtout à la merci des tribus de cavaliers, qui les avaient toujours détestés parce qu’ils empiétaient sur leurs territoires de chasse et qu’ils affichaient une complaisance servile vis-à-vis de l’homme blanc. Privés de toute protection, ils subirent les assauts violents des Comanches. (Essentiellement les bandes sauvages, parfois accompagnées de Penatekas de la réserve.) Les Chickasaws furent plus particulièrement visés, mais les autres ne furent pas épargnés. Les Comanches razzièrent leurs fermes et leurs villages comme s’ils étaient sur la frontière du Texas. Ils s’abattaient sur leurs victimes, qui circulaient à pied, habitaient des maisons et labouraient des champs. De nombreux Chickasaws furent repoussés hors du Territoire Indien, jusqu’au Kansas. Les Choctaws et les Creeks subirent également les attaques comanches, tout comme les Indiens de la réserve wichita, qui avaient parfois adopté avec beaucoup de succès les usages sédentaires et agraires des tribus civilisées. Les Comanches fondaient sur leurs fermes, leur bétail et leurs cultures. Des colonies entières furent massacrées, des hommes et des femmes enlevés. Il faut noter que les Indiens civilisés n’étaient pas toujours des proies faciles : c’étaient souvent d’habiles combattants qui triomphaient parfois de leurs persécuteurs.
Mais les raids comanches ne représentaient qu’une part de la tragédie. Il y avait également des guerres partisanes entre les tribus retranchées. Certains Indiens étaient favorables aux Confédérés et d’autres à l’Union. Chez les Cinq Tribus Civilisées, beaucoup possédaient des esclaves, ce qui irritait les Indiens unionistes et provoquaient de profondes dissensions dans leurs rangs. Il en résulta une série de massacres et de représailles dont l’Histoire n’a gardé que peu de traces. On sait simplement qu’ils furent sans doute cruels et répandus. Les territoires des Cherokees, des Creeks et des Séminoles devinrent le théâtre de luttes entre loyalistes des deux camps. Des maisons et des fermes furent incendiées, des semences et des outils détruits. Une grande partie de ces tribus sortit de la guerre affamée et démunie, donc une fois de plus dépendante du gouvernement. En 1862, cent Tonkawas furent tués en une seule attaque, et la multiplication d’incidents similaires faillit aboutir à leur extermination. Officiellement, c’est leur cannibalisme qui était en cause, mais il est plus probable que ce soit le fait qu’ils aient longtemps servi d’éclaireurs aux Texans lors d’expéditions contre les Indiens. La guerre de Sécession offrit de nombreuses occasions de régler des comptes.
Les déplacements de population furent considérables. À la fin de l’année 1861, un vaste groupe de Creeks et d’autres Indiens loyaux menés par le chef Opothle Yahola subirent les attaques répétées d’une force combinée de tribus confédérées et de soldats de la cavalerie texans. Terrifiés, les Indiens unionistes abandonnèrent tout et s’enfuirent vers le nord. Beaucoup moururent de froid et furent ensuite dévorés par les loups. Des bébés vinrent au monde dans la neige et ne survécurent pas longtemps. Selon un expert, 700 Indiens périrent au cours des attaques ou à cause du froid. Une fois au Kansas, ils se rassemblèrent dans un camp de réfugiés où les conditions n’étaient guère meilleures. Des familles dormaient sur le sol gelé, étendant des étoffes – mouchoirs, tabliers, etc. – sur des arbrisseaux pour se protéger des blizzards des Plaines. La composition initiale du camp est révélatrice des conséquences de la guerre civile sur le Territoire Indien. Il comptait 3 168 Creeks, 53 esclaves creeks, 38 nègres libres creeks, 777 Séminoles, 136 Quapaws, 50 Cherokees, 31 Chickasaws et quelques Kickapoos. En avril, le nombre de réfugiés s’élevait à 7 600, dont des Kichais, des Hainais, des Biloxis et des Caddos, tous complètement démunis.
Tandis que la guerre faisait rage dans l’Est, la frontière blanche connaissait également une redoutable explosion de violence. Tout commença en 1862 dans le Nord par une révolte indienne dans les plaines du Minnesota. Cette année-là, les Sioux Santees (les Sioux de l’Est, également appelés Dakotas) se soulevèrent dans leur réserve des bords de la Minnesota River. Ils tuèrent au moins huit cents colons, le bilan civil le plus lourd de l’histoire américaine en temps de guerre avant le 11 Septembre. Quarante mille personnes complètement affolées fuirent également vers l’est. La violence, déclenchée par l’incapacité de l’État fédéral à fournir les annuités et les vivres promis et par l’absence de troupes sur place, fut extrême, presque insensée. Contrairement aux Texans, issus pour la plupart de familles de pionniers et donc habitués aux atrocités des Indiens et en particulier aux mœurs belliqueuses des Comanches, les victimes du Minnesota n’étaient que de simples fermiers. La plupart venaient d’Europe. Ils furent pris d’une peur panique, qui ne fit que s’aggraver lorsqu’ils découvrirent ce que les colons du Nord ne connaissaient pas encore : le viol et la torture délibérée des captives.
Quand des soldats volontaires écrasèrent la rébellion Santee, des foules en colère tonnèrent contre les Indiens en cage, émasculèrent ceux qu’ils purent attraper et exigèrent qu’ils soient exécutés. Si le président Lincoln n’était pas intervenu, des centaines d’entre eux auraient subi le même sort. En l’occurrence, trente-huit rebelles furent pendus au cours de l’exécution la plus importante de l’histoire américaine. L’année suivante, la tribu fut expulsée du Minnesota et ses réserves dissoutes. Les Sioux, la grande puissance du Nord, avaient fini par se heurter à l’avancée des colons, un phénomène qui s’était produit dès les années 1820 au Texas.
À la fin 1863, la plupart des tribus de cavaliers encore libres des Plaines du Sud avaient compris qu’il n’y avait plus de soldats pour les arrêter. À l’été 1864, ils s’abattirent sur les colonies éparpillées entre le Colorado et le sud du Texas, attaquant pionniers et soldats sans s’encombrer de précautions ni craindre de représailles. D’immenses étendues colonisées depuis les années 1850 se dépeuplèrent entièrement. Les attaques comanches entraînèrent la quasi-fermeture de la piste de Santa Fé. Les entreprises de courrier terrestre abandonnèrent leurs relais sur six cent cinquante kilomètres. L’émigration fut stoppée. Les raids cheyennes bloquèrent l’approvisionnement des camps de mineurs du Colorado, où l’on mourut de faim. Le prix d’un sac de farine dans la ville de Denver atteignit 45 $. Une fois de plus, la Frontière reculait, de cent cinquante à trois cents kilomètres dans certains endroits, réduisant à néant deux décennies de progression. L’espace d’un instant, les raids semblèrent avoir sapé le fondement même de l’expansion de l’Amérique vers l’ouest. Après tout, la Destinée Manifeste n’avait de sens que si l’on parvenait à conquérir et soumettre le centre du continent.
S.C. Gwynne. L’empire de la lune d’été. Terre indienne. Albin Michel 2012
1862
Manifeste des peintres français contre la photographie. La France s’installe en Cochinchine. 29 % des conscrits sont illettrés. Première pierre de l’Opéra, 13° salle d’Opéra à Paris depuis la fondation de cette institution par Louis XIV en 1669 : elle prendra le nom de son jeune architecte – 35 ans – jusque là inconnu : Charles Garnier, gagnant d’un concours fort de 170 concurrents dont le très connu Eugène Viollet le Duc…
Le vainqueur, Charles Garnier – 1825 – 1898 -, artiste de trente-cinq ans, grand prix de Rome en 1848, manifesta d’emblée ce génie précoce et romantique qui devait enthousiasmer son ami Théophile Gautier. Inauguré en 1875 seulement, l’Opéra de Garnier fut un chantier colossal, inlassablement conduit par l’architecte, qui entendait bien en faire une œuvre personnelle, jusque dans les plus infimes détails. Les meilleurs artistes de l’époque interprétèrent ses dessins en peinture, mosaïque, bronze, marbre, stuc… Jamais le génie créateur d’un architecte ne s’était imposé avec autant d’autorité, d’audace (notamment dans le rapport entre la structure métallique de l’ensemble et la pompe des espaces, paradoxalement lourds et lumineux à la fois), mais aussi de minutie. L’unité absolue de l’architecture et du décor, pensée par le maître d’œuvre, force l’admiration ; la qualité de l’exécution témoigne du talent des artisans et des artistes de ce dernier tiers du XIX° siècle.
Daniel Rabreau. Le Grand atlas de l’architecture mondiale. Encyclopædia Universalis1988
Angelo, vite mon coup de peigne,
Je vais être en retard à l’opéra,
Je vais entendre La Callas ce soir,
Oh ! Je déteste l’opéra, mais que voulez-vous,
Les places sont si chères,
On ne peut pas ne pas y aller…
Michèle Arnaud 1919 – 1998 [3]
Les frères Péreire, banquiers saint-simoniens, demandent à l’Écossais John Scott de créer un chantier naval à Saint Nazaire pour construire les paquebots de la Compagnie Générale Transatlantique. En 1836, Saint Nazaire comptait 635 habitants ; on y construisit un avant-port pour Nantes en 1847. Le premier paquebot sera lancé en 1864 : Impératrice Eugénie. La machine à glace de Ferdinand Carré est le clou de l’exposition universelle de Londres. Le suédois Johann Peter Johansson invente la clef à molette. Dans le port de Barcelone, Narcis Monturiol I Estarriol fait plonger un sous marin en bois. Lancé à l’origine avec une propulsion humaine – 18 hommes -, il avait changé de propulsion en 1867 en utilisant un combustible non issu du charbon : le peroxyde activant une machine à vapeur. Long de 14 mètres, il transporte deux membres d’équipage, plonger à 30 mètres et accomplit des plongées de deux heures. À la surface, il utilise une machine à vapeur, mais en plongée cela utiliserait trop d’oxygène ; Monturiol invente ainsi un moteur qui utilise la réaction du chlorate de potassium, du zinc, du manganèse et du peroxyde. L’intérêt de cette méthode est que la réaction dégage aussi de l’oxygène, qui après traitement peut être utilisé pour l’équipage et pour faire tourner une machine à vapeur auxiliaire pour la propulsion. Malgré des essais fructueux dans le port de Barcelone, Monturiol n’arrivera pas à intéresser la marine espagnole.


Ictineo II, 17 m de long.
Puceron d’origine américaine, le phylloxéra commence à ravager les vignes du Portugal en se fixant sur les racines pour en pomper la sève, laissant des plaies infectées qui mènent à la mort du plant : il gagnera, lentement mais sûrement – en 2 ans -, la France ; il détruira ainsi la moitié du vignoble représentant les deux tiers de la production de vin. Au début, ne connaissant pas la cause de la maladie, on faisait ce qui semblait devoir être bon : planter des vignes dans le sable – ça, ça restera pour donner le vin de Listel, – se promener dans les vignes au roulement de tambour censé effrayer l’insecte, fumiger à la corne de sabot, et ça, ça ne restera pas. Parfois le remède sera aussi nocif que le mal : traitées au naphtalène – une huile de houille – et au sulfure de carbone, les vignes brûleront et ne s’en relèveront pas. L’inondation ne noiera pas les sales bestioles. Un riche propriétaire de Roquemaure acheta en 1868 à Rome les reliques de Saint Valentin, lequel se révélera totalement inefficace et sera reconverti dans des valeurs plus incontrôlables. Le vin était alors une affaire très juteuse : de 9 francs au milieu du siècle, le prix de l’hectolitre était monté à 42 francs entre 1856 et 1880 !
Le vin des honnêtes gens
Le soir, l’âme du vin chante dans les bouteilles :
Homme, je pousserai vers toi, mon bien-aimé
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles
Un chant plein de lumière et de fraternité
Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
De peine, de sueur et de soleil cuisant
Pour engendrer ma vie et me donner l’âme :
Mais je ne serai pas ingrat, ni malfaisant.
Car j’éprouve une joie extrême quand je tombe
Dans le gosier d’un homme usé par les travaux
Et sa poitrine honnête est une chaude tombe
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux
Entends-tu retentir les refrains des dimanches
Et l’espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?
Les coudes sur la table et retroussant tes manches
Tu me glorifieras et tu seras content.
J’allumerai les yeux de ta femme attendrie,
À ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
Et serai pour ce fidèle athlète de la vie
L’huile qui raffermit les muscles des lutteurs.
En toi je tomberai, végétale ambroisie,
Comme le grain fécond tombe dans le sillon
Et de notre union naîtra la poésie
Qui montera vers Dieu comme un grand papillon !
Charles Baudelaire. Juin 1850
2 ans après l’annexion, le désenchantement gagne la Savoie : Partout la tristesse et la méfiance se font remarquer, partout on trouve pour les Français, en tant que représentants de la France annexionniste, une froideur, une méfiance aussi grandes sinon plus que celle que l’on avait pour les Piémontais… Artisans ou cultivateurs, nobles ou bourgeois font preuve de la même antipathie. Les riches costumes des officiers, les habits brodés et galonnés des employés français n’y peuvent rien, nos salons restent obstinément fermés devant eux. Cela a été pour nos nouveaux maîtres une déception complète, aussi en retour de notre froideur, ils nous donnent l’injure : nous ne sommes plus, comme au moment de l’annexion, les bons Savoisiens, le peuple loyal, aux mœurs douces et affables, nous sommes redevenus les Savoyards, les montreurs de marmottes, le pékin vil et pauvre.
E. Lombard. Le Statut et la Savoie, journal chambérien.
Les vertus, le niveau élevé d’alphabétisation du Queyras sont choses connues : Aux cantons qui ont le goût des procès et où les fermiers se ruinent en papier timbré, il (l’évêque de Digne) disait : Voyez ces bons paysans de la vallée du Queyras. Ils sont là trois mille âmes. Mon Dieu ! C’est comme une petite république. On n’y connaît ni le juge ni l’huissier. Le maire fait tout. Il répartit l’impôt, taxe chacun en conscience, juge les querelles gratis, partage les patrimoines sans honoraires, rend les sentences sans frais ; et on lui obéit, parce que c’est un homme juste parmi des hommes simples.
Aux villages où il ne trouvait pas de maître d’école, il citait encore ceux de Queyras : Savez-vous comment ils font ? disait-il. Comme un petit pays de douze ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des maîtres d’école payés par toute la vallée, qui parcourent les villages, passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-là et enseignant. Ces magisters vont aux foires où je les ai vus. On les reconnaît à des plumes à écrire qu’ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui n’enseignent qu’à lire ont une plume ; ceux qui enseignent la lecture et le calcul ont deux plumes ; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et le latin ont trois plumes. Ceux-là sont de grands savants. Mais quelle honte d’être ignorants ! Faites comme les gens du Queyras.
Victor Hugo. Les Misérables. Chapitre III . À bon évêque, dur évêché.
Jules Verne a 34 ans et l’éditeur Pierre Jules Hetzel édite ses Cinq semaines en ballon. C’est le début d’une longue carrière dont le succès ne se démentira pas. Le contrat qui les lie ne manque pas d’ambition : … résumer toutes les connaissances géographiques, géologiques, physiques, astronomiques, amassées par la science moderne, et refaire sous la forme attrayante et pittoresque qui lui est propre, l’histoire de l’univers…
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L’art de Jules Verne est d’avoir su donner une forme littéraire, neuve et passionnante à toutes ces idées de progrès, à toutes ces découvertes, de la vapeur à l’électricité, qui étaient dans l’air depuis le début du siècle. Il les a rassemblées, rendus vraisemblables, leur a donné un but, en général désintéressé, une âme, celle de ses héros, bref, il a fait de la science ce qu’Alexandre Dumas a fait de l’histoire de France : une matière vivante à laquelle les lecteurs s’initient sans effort parce qu’elle leur est enseignée à travers une fiction romanesque.
Ghislain de Diesbach Figaro Hors Série Février 2005
Tout ce qui s’est fait dans le monde s’est fait au nom d’espérances exagérées.
Jules Verne
Les succès de Jules Verne font de lui un homme riche, qui peut ainsi s’offrir de bien beaux bateaux, mais aussi la fréquentation assidue de la morphine, à laquelle il dédiera un sonnet :
À la morphine
Prends, s’il le faut, docteur, les ailes de Mercure
Pour m’apporter plus tôt ton baume précieux !
Le moment est venu de faire la piqûre
Qui, de ce lit d’enfer, m’enlève vers les cieux.
Merci, docteur, merci ! qu’importe que la cure
Maintenant se prolonge en des jours ennuyeux !
Le divin baume est là, si divin qu’Épicure
Aurait dû l’inventer pour l’usage des Dieux !
Je le sens qui circule, qui me pénètre !
De l’esprit et du corps ineffable bien-être,
c’est le calme absolu dans la sérénité.
Ah ! perce-moi cent fois de ton aiguille fine
Et je te bénirai cent fois, Sainte Morphine,
Dont Esculape eût fait une Divinité.
Jules Verne, À la morphine, (Poésies inédites) 1866

Le Saint Michel III, un des bateaux de Jules Verne. Le Cette de la carte est bien le Sète d’aujourd’hui.
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[1] La guerre de Sécession est le terme adopté en Europe. Les Américains garderont toujours le terme de Civil War, qui rend mieux compte de ses caractères les plus importants, car c’est bien l’aspect de guerre civile qui fut prédominant.
[2] Les grands propriétaires terriens et les capitaines d’industrie brésiliens enverront souvent à la guerre à leur place leurs esclaves contre une promesse d’affranchissement à leur retour… s’ils revenaient.
[3] Femme aux talents multiples : Serge Gainsbourg lui devra sa carrière… et il ne l’oubliera pas,
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