| Publié par (l.peltier) le 9 octobre 2008 | En savoir plus |
13 05 1867
Création avec la bénédiction de l’empereur Napoléon III, de la Société des agriculteurs de France – SAF – par le professeur Édouard Lecouteux, professeur d’économie rurale à l’Institut national agronomique, rédacteur en chef de la revue Journal d’Agriculture pratique et membre du Conseil supérieur de l’Agriculture. (Elle existe encore sous le nom de Saf agr’iDées). Il est entouré d’un petit nombre de très gros exploitants ou propriétaires. Son premier président est Édouard Drouyn de Lhuys.
Contrôlée par la plus haute noblesse (de Dampierre, de Vogüé ou d’Harcourt l’ont présidée cinquante-cinq années depuis sa création) et par des industriels (depuis l’un des fondateurs, industriel du verre, à Damien Bonduelle aujourd’hui), la SAF espère tirer parti des traités de libre échange pour conquérir les marchés européens. Mais elle tourne casaque dans un sens plus protectionniste quand l’invasion des grains américain et russe affecte le marché européen dans le dernier quart du XIX° siècle.
Mais, auparavant, elle s’oppose autant que possible aux projets des républicains qui, après la chute du Second Empire, en 1870, tentent de faire adhérer les paysans au nouveau régime. Ces efforts se traduisent par la création de la Société nationale d’encouragement à l’agriculture, en 1880, par Léon Gambetta, qui, président du Conseil l’année suivante, crée pour la première fois un ministère de l’agriculture de plein exercice. Celui-ci encourage le syndicalisme agricole et les mouvements coopératifs et mutualistes.
Menacée dans son monopole de la représentation de l’agriculture, la SAF parvient à circonvenir le risque en devenant une organisation de masse après la loi Waldeck Rousseau de 1884 sur les syndicats. Elle se mobilise fortement en faveur du protectionnisme, thème rassembleur mais dont la mise en œuvre importe bien plus que le principe. Jules Méline affirme que sa célèbre loi de 1892 bénéficie à tous les agriculteurs, mais ses bénéficiaires principaux sont les céréaliers quand les importations s’effondrent.
Le deuxième moment important est la seconde guerre mondiale. L’agriculture est le lieu par excellence de la mise en place par le régime de Vichy d’un corporatisme autoritaire, largement organisé par des dirigeants de l’Union nationale des syndicats agricoles (UNSA, une reconfiguration issue de la SAF dans les années 1930). Vichy rêve de restaurer l’autorité des notables et de l’Église, sans se soucier du niveau de vie (souvent misérable) de la masse des paysans.
Face à la collaboration active de la Corporation paysanne, une organisation résistante et populaire émerge, la Confédération générale de l’agriculture (CGA), dont la personnalité dominante est François Tanguy Prigent (1909 – 1970). Ce jeune maire socialiste de Saint Jean du Doigt (Finistère) fonde dès 1935 une Coopérative agricole de défense paysanne. Député breton, il refuse les pleins pouvoirs à Pétain.
Désigné ministre de l’agriculture à la Libération, il soutient les efforts d’émancipation des paysans par les coopératives, les syndicats et l’éducation populaire. Il fait adopter le statut du fermage et du métayage qui les protège encore aujourd’hui.
La CGA est pourtant rapidement marginalisée par le retour des anciens de la Corporation paysanne qui jouent un rôle important dans la création de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA). Celle-ci se pose depuis, à l’image de la SAF avant 1914 et de l’UNSA dans les années 1930, comme l’incarnation de l’unité du monde agricole. Ses présidents sont chez eux au ministère, même quand ils ne deviennent pas ministres. La FNSEA a longtemps dominé la politique agricole commune, jusqu’à la révolte d’États membres plus soucieux des agriculteurs que de la puissance exportatrice de quelques producteurs. Certes, la défense de l’environnement peut servir de levier aux agriculteurs qui veulent plus de démocratie et de régulations plus égalitaires. Mais leur vote pèse trop peu pour faire dévier le gouvernement.
Pierre-Cyrille Hautcœur, directeur d’études à l’EHESS (Ecole d’économie de Paris).
16 05 1867
Début de la construction du phare d’Ar Men – le Rocher -, premier phare de haute mer, par 43°03’01″N, 4°59’50″O.
L’île de Sein, située à l’ouest de la pointe du Raz à l’extrémité occidentale du département du Finistère, se prolonge dans l’océan Atlantique par une suite de récifs qui s’étendent à plus d’une quinzaine de milles de distance de l’île. Cette singulière formation géologique restait tristement célèbre dans les esprits des marins car l’on ne comptait plus les navires échoués ou coulés sur ce que l’on nomme alors la chaussée de Sein. On décida d’établir un feu sur la pointe du Raz et un autre sur l’île de Sein, allumés en 1831, pour jalonner la direction de la chaussée, mais pour les marins, rien ne leur permettait d’estimer l’écart nécessaire vers le large. Les deux phares insuffisants ne firent pas cesser les naufrages et les plaintes affluaient sur le bureau du ministre des travaux publics. En avril 1860, la commission des phares demanda d’établir un phare sur l’une des têtes émergeantes à l’extrémité de la chaussée et les premières études sur le terrain débutèrent en mai 1866 ; la première pierre de la tour fut posée en 1869, le phare allumé en 1881. La construction semblait irréalisable si bien que ce chantier à la mer devint rapidement dans l’esprit du temps la preuve du génie humain. Depuis, bien des événements ont contribué à entretenir sa légende, et aujourd’hui se pose la question de l’avenir de cet extraordinaire élément du patrimoine maritime.
L’île de Sein située à l’ouest de la pointe du Raz à l’extrémité occidentale du département du Finistère, se prolonge plus avant dans l’océan Atlantique par une suite de récifs qui s’étendent à près de treize milles de distance de l’île. On désigne sous le nom de chaussée de Sein cette ligne d’îlots pointus, ou cornoc en breton, de dangers et de hauts fonds.
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Cette zone n’est franchissable que par très beau temps, des conditions favorables de courant et toujours avec l’aide de pratiques locaux chevronnés qui peuvent emprunter les quelques chenaux étroits qui la traversent, jalonnés par de rares amers remarquables comme les roches Yann ar Gall, An Namouic ou le Neurlac’h. En 1817, au bout de six mois d’une campagne de travaux opiniâtres, l’ingénieur hydrographe Charles François Beautemps Beaupré leva une carte relativement exacte des lieux.
Le grand plateau de roche connu sous le nom de chaussée de Sein est tellement dangereux, dans toute son étendue, que nous pouvons affirmer que tout navigateur qui le traversera, sans le secours d’un bon pilote de l’île de Sein, ne devra son salut qu’à un heureux hasard.
Cette singulière formation restait tristement célèbre dans les esprits des marins car l’on ne comptait plus les navires échoués ou coulés sur la chaussée. La commission de 1825 chargée de préparer le rapport concernant l’éclairage général des côtes de France décida d’établir un feu sur la pointe du Raz et un autre sur l’île de Sein pour jalonner la direction de la chaussée. On constata également qu’il n’était pas réaliste d’envisager la construction d’un quelconque fanal sur cette dernière. Dans la mesure où l’on ne doit jamais s’en approcher, il faut se contenter, en plaçant des feux propres à faire éviter ce danger, d’indiquer par la position relative de ces feux, si ceux qui les aperçoivent se trouvent en dehors de ses limites du côté du Nord et dans l’Iroise, ou bien s’ils sont dans le sud du côté de la baie d’Audierne. Ces deux indications leur apprendront avec certitude de quel côté ils doivent se diriger pour s’éloigner.
Si les marins savaient qu’il fallait se tenir à grande distance de cet alignement lumineux pour éviter de tomber sur les écueils, rien ne leur permettait d’estimer cet écart nécessaire vers le large. De plus, par temps de brume, les portées insuffisantes anéantissaient toute appréciation de la position de la chaussée. Les naufrages, bien que réduits, ne cessèrent pas pour autant et les plaintes de plus en plus nombreuses affluaient sur le bureau du ministre des travaux publics. Dans la nuit du 22 au 23 septembre 1859, la frégate de la marine impériale, le Sané, coula sur la chaussée de Sein, décuplant les reproches des amiraux. Il convenait de trouver une solution à ce problème et de sécuriser les approches du goulet de Brest, grand port militaire du Ponant. En avril 1860, la commission des phares demanda que la question soit examinée avec le plus grand soin par l’ingénieur en chef des ponts et chaussées du Finistère. Il devait établir les projets pour l’établissement d’un phare du 3° ordre sur le groupe des Pierres Noires à l’entrée de la rade de Brest et pour celui d’un phare de 1° ordre près de l’extrémité de la chaussée de Sein. Dans un premier temps, il fut prévu d’ériger le feu sur la roche Madiou et, s’il s’avérât impossible d’y débarquer, on prévoyait une autre position moins favorablement située, mais plus élevée, plus étendue et où la mer brise probablement avec moins de violence… la roche d’Armen. Pour abriter le feu et les gardiens, il fut envisagé de construire une tour de 45 mètres de hauteur, divisée en plusieurs étages de manière à offrir des magasins, une cuisine, trois chambres et une pièce de service. Il fut décidé de suivre le modèle du phare des Héaux de Bréhat, construit et allumé le 1° février 1840 sous les ordres du l’ingénieur Léonce Reynaud (1803 – 1880), nommé ensuite directeur du service des phares.
Cet avis fut approuvé le 3 juin 1860 et les premières études sur le terrain devaient commencer sous la direction parisienne de Léonce Reynaud pour la commission locale composée d’ingénieurs hydrographes, d’ingénieurs des ponts et chaussées et d’officiers de marine. Dirigée par l’ingénieur en chef du Finistère, Maitrot de Varennes, cette mission examina les meilleures dispositions à adopter pour l’éclairage des abords de Brest. En juillet 1860, les membres de la commission se rendirent sur la chaussée de Sein à bord de l’aviso Le Souffleur et ils étudièrent plus particulièrement les basses Madiou et Schomeur, puis les rochers de Neurlac’h et d’Ar Men, une roche accore et de petites dimensions. De retour à Brest, l’ingénieur Maitrot rédigea ses conclusions : Il faut renoncer à l’espoir d’établir un grand phare sur ce point. La roche Neurlac’h présente les conditions les plus favorables. Il apparut en effet à tous les observateurs des lieux qu’une construction en un lieu aussi exposé et sur un écueil si étroit, si exigu, restait impossible, si bien que les ingénieurs proposèrent d’établir la tour sur une roche plus en retrait et plus étendue, le Neurlac’h, situé à cinq milles de l’extrémité de la chaussée. Cette solution fut repoussée par la commission, et surtout par Léonce Reynaud, car elle n’apportait aucune amélioration significative à l’éclairage des lieux. On demanda alors à la marine de procéder à une nouvelle reconnaissance hydrographique approfondie pour rechercher le meilleur site.
Les travaux n’avaient pas encore commencé qu’était annoncée la création d’une ligne transatlantique entre le Havre et New York avec escale à Brest. Il devint encore plus urgent de résoudre le problème de la chaussée. Les trois tentatives de débarquement effectuées en 1861 se soldèrent cependant elles aussi par des échecs. Léonce Reynaud évalua les difficultés à leur juste valeur et décida d’abandonner le projet de tour en maçonnerie et de privilégier quelque chose d’analogue au phare de la pointe de Walde avec beaucoup plus de hauteur et moins de talus. Dans ce cas, il suffisait de forer sept trous pour encastrer les poteaux destinés à porter la plate forme, quitte à renforcer les scellements par une maçonnerie de ciment au fur et à mesure de l’avancement du chantier. L’idée fut cependant rapidement abandonnée car, d’évidence, un phare à structure métallique n’aurait pas résisté aux assauts de la mer en ce lieu où seule une tour maçonnée était envisageable. Alors, l’administration décida d’ouvrir une enquête auprès des pêcheurs de l’île de Sein jusqu’alors dédaignés avec constance et pourtant trop pratiques de la localité pour ne pas avoir les renseignements les plus précis, du moins en ce qui concerne la roche Ar Men. Accompagné du syndic de l’île, l’ingénieur ordinaire Paul Joly, tenta à son tour de débarquer en novembre 1865, mais son essai connut le même sort que les précédents. L’espoir renaquit quelque peu au cours de l’été après que le service des phares procéda au mouillage d’un gros bateau feu de 185 tonnes aux Minquiers, au large de Saint Malo, allumé le 25 septembre 1865 et à celui du Rochebonne, de 350 tonneaux, au large de La Rochelle, allumé le 15 septembre 1866. Ne pouvait-on pas tenter la même chose sur la chaussée
En ce qui concerne l’éclairage de la chaussée en elle-même, on attend les expériences faites en ce moment sur les phares flottants pour savoir s’il sera possible d’en faire tenir un à l’extrémité de la chaussée ; cette solution serait sans contredit la meilleure, car le point de la chaussée sur lequel on pourrait établir un phare fixe est déjà assez éloigné de son extrémité.
Finalement, on renonça aussi à l’espoir de résoudre le problème au moyen d’un feu flottant mouillé par des fonds de 100 mètres et de la nature peu propice à un bon ancrage car un navire ne pourrait résister longtemps aux violentes secousses de la chaîne de retenue et serait même exposé à sombrer à la première tempête.
Malgré tout, le dépôt des cartes et plans reprit en août 1866 sa mission sous la direction de l’ingénieur hydrographe Alexandre-Edmond Ploix. La marine militaire participa à l’opération et fournit un aviso à vapeur pour faciliter les approches de la roche. Fait extrêmement rare, le directeur du service des phares se déplaça en personne à Brest et embarqua à bord du Souffleur pour se rendre compte par lui-même de la situation. Mais cette nouvelle tentative s’acheva de manière identique aux précédentes et ne fournit pas tous les renseignements désirables. Elle permit cependant de se forger une opinion. L’ingénieur Ploix conclut, du bout des lèvres, à la possibilité d’une construction sur Ar Men tout en précisant que l’établissement d’un phare sur Ar Men est une œuvre excessivement difficile, presque impossible ; mais peut-être faut-il la tenter eu égard à l’importance capitale de l’éclairage de la chaussée. Au cours de l’été, Joly s’embarqua de nouveau, mais il en fut pour ses frais. Enfin, en août le syndic des gens de mer de l’île de Sein, Tymeur, parvint à poser le pied sur la roche et à prélever un échantillon. On sait qu’Ar Men présente une largeur de 7 à 8 mètres pour une longueur de 12 à 15 mètres ; que sa surface est fort inégale et que le sommet n’émerge que de 1,50 mètres au-dessus des plus basses mers de vive eau. Pour les ingénieurs du service des phares, il fallait absolument renouveler l’expérience le plus souvent possible et la roche Ar Men sortira enfin de l’état légendaire que lui on fait en quelques sorte les précédentes explorations. Décision fut prise d’essayer la construction d’un massif de maçonnerie sur la roche Ar Men en lui donnant de telles dimensions qu’il puisse devenir la base soit d’une tour en pierre soit d’une tour en tôle. Le travail pouvait commencer sans que l’on sache quelles seraient les formes et les dimensions de l’édifice.
Le 16 mai 1867 le canot de l’administration, l’Armorique, quitta le port de Sein à sept heures ; temps passé sur la roche, 15 minutes note dans son carnet le conducteur Lacroix, responsable du chantier. Le 7 juillet : temps passé sur la roche, 45 minutes, retour au port à 11 heures 30. Après sept accostages, la campagne 1867 s’acheva : huit heures au total passées sur Ar Men afin d’effectuer le percement de quinze trous de trente à quarante centimètres de profondeur destinés à recevoir, soit des organeaux pour faciliter les accostages ultérieurs, soit des goujons en fer nécessaires aux fondations de la tour pour fixer les premières assises de maçonnerie à la roche. Pour la réalisation de cette tâche, on s’adressa aux marins de l’île que l’on jugeait seuls capables de se maintenir sur l’écueil. Après bien des hésitations, ils consentirent à exécuter à forfait et à un prix très élevé les trous qu’on leur demandait, soit pour 29 000 francs, à plus de 500 francs par trou. Et, pour être sûr que la tâche fût accomplie, l’administration passa des contrats avec les marins sénans et leur représentant, le chef pilote Coquet. Les ouvriers, en espadrilles pour éviter les glissades, étaient attachés à la roche, un homme veillant à la lame les prévenait à chaque fois et, malgré ces précautions, plusieurs furent emportés. De temps en temps, une lame plus forte balayait le chantier et les hommes se retrouvaient à l’eau, maintenus à la surface par des brassières de sauvetage en liège, gracieusement fournies par l’administration. C’était un premier pas vers le succès. L’année suivante, l’Armorique mouillait le 8 avril dans le petit port ; toujours sous la conduite de l’ingénieur Joly et du conducteur Lacroix, les travaux reprirent sur le roc. Des primes plus élevées accroissaient l’ardeur au travail et comme la saison fut clémente, on compta seize accostages et 18 heures de temps passé sur la roche. On parvint dans ces conditions à exécuter des dérasements partiels et à percer trente-quatre trous supplémentaires. Leur profondeur est de 0.30 m, leur diamètre de 0.06 m à 0.07 m. Ils reviennent en moyenne à 200 francs l’un. Ils constituent les opérations préliminaires parmi les tentatives que nous faisons pour édifier un nouveau phare sur la chaussée de Sein.
La construction proprement dite commença en mai 1869 sous la conduite d’un nouvel ingénieur, Alfred Cahen, nommé pour son premier poste à Brest en mai 1867. Des goujons en fer galvanisé de 1 mètre de longueur et de 6 centimètres de côté furent implantés dans les trous forés au cours des deux campagnes précédentes et l’on disposa alors les premiers moellons de petit appareil, en gneiss, provenant de l’île de Sein et scellés au ciment Portland employé pur, gâché sur place à l’eau de mer. À la fin de la campagne de 1869, après vingt-quatre accostages fructueux et 44 heures passées sur la roche on avait exécuté 25 m³ de maçonnerie.
Il s’agissait d’un succès inespéré, mais tout le monde se demanda si les maçonneries résisteraient aux gros temps de l’hiver. On retrouva le massif intact l’année suivante et l’équipe de marins sénans creusa l’encastrement circulaire nécessaire à l’établissement de la première assise de parement en moellons piqués de Kersanton, à l’époque la meilleure pierre de construction. Mais l’on s’inquiétait de la lenteur des travaux et des chances réelles de succès ; la commission des phares s’inquiétait, les amiraux s’inquiétaient et notamment l’amiral Paris et l’amiral Jurien de la Gravière, directeurs successifs du dépôt des cartes et plans ; la direction générale des ponts s’inquiétait, car les sommes dépensées – alors plus de 52 000 francs – n’étaient pas en rapport avec le cube de maçonnerie. Jamais aucune construction de ce genre n’avait coûté aussi cher. Alors que les premières assises pointaient sur la roche, Léonce Reynaud se chargea de les convaincre, car il n’était plus question d’abandonner ; le directeur voulait voir édifier ce phare et il voudrait par là couronner sa carrière. Nouvelle déconvenue lorsque le pays entra en guerre contre la Prusse : la campagne tronquée de 1870, qui n’a pas été poussée avec la même ardeur, ne permit que huit accostages pour dix neuf heures sur la roche et 11,55 m³ de maçonnerie. Celle de 1871 ne fut guère plus brillante avec douze accostages et vingt deux heures sur la roche, mais il convient de noter qu’elle eut tout de même lieu, véritable exploit au vu de la situation chaotique du pays. Alors que le massif de maçonnerie était pratiquement achevé, se posa alors la question de la tour et plus particulièrement de sa hauteur. Comme la surface utile de la base était réduite, il fut décidé de renoncer à un édifice de 40 à 45 mètres comme il était prévu à l’origine du projet : les oscillations auxquelles elle serait exposée par les grands vents pourraient compromettre sa stabilité, eu égard au faible diamètre de sa base. Dans ces conditions, la commission fixa à environ 30 mètres la hauteur du foyer lumineux au-dessus des plus hautes mers.
Les ingénieurs des ponts, et plus particulièrement Léonce Reynaud, prirent en la circonstance un pari dangereux, car ils connaissaient pertinemment la dureté de la mer à l’extrémité de la chaussée et ils estimèrent cependant qu’une tour aux fondations moins larges que celles de tous les autres phares en mer déjà exécutés pouvait y résister. Pour les ouvrages de cette nature, les ingénieurs se contentaient à l’époque de les comparer aux bâtiments analogues et de les concevoir avec une stabilité égale ou supérieure. L’ingénieur Mengin, chargé des premières études, admettait simplement qu’en thèse générale, on peut dire que les calculs de résistance ne sont guère qu’un moyen de transporter à un ouvrage déterminé, les résultats d’expérience fournis par d’autres ouvrages analogues. Or, on ne peut rien conclure de la comparaison du phare d’Ar Men avec les autres phares en mer existant puisque ces derniers sont tous dans des conditions de stabilité bien supérieure. La direction parisienne ne pouvait se contenter de telles références et lui demanda quelques arguments complémentaires que fournit notre ingénieur. Pour lui, l’étude du calcul de la stabilité de cette tour en mer n’offrait qu’un intérêt secondaire en raison de l’incertitude où il se trouvait sur les principales données du problème : nature et intensité de l’effort des lames, élasticité des maçonneries, influence des oscillations, etc., incertitude qui ôte toute précision aux résultats obtenus. La commission s’en contenta car la science de la résistance des matériaux demeurait balbutiante et pour la tour d’Ar Men on admit qu’aucune d’étude ne serait effectuée car en l’absence de toute donnée précise sur l’action des lames, sur celles du vent, sur la résistance des maçonneries à la traction, etc., on ne pouvait obtenir aucun résultat mathématiquement établi. Cependant, en comparant les rares données d’Ar Men avec les tours françaises ou étrangères du même ordre, on s’aperçoit que le phare est bien fluet, surtout pour affronter les houles de l’Atlantique. Le fruit est très réduit, à peine 0,036, et la base ne peut présenter l’empattement traditionnel.
Selon l’expression du directeur Léonce Reynaud, on essaie toujours de faire lourd et cette simple précaution vaut théorème d’ingénieur. On décida donc de s’arrêter au système suivi dans la construction des tourelles, en utilisant des maçonneries de blocage consolidées par des crampons de fer galvanisé afin d’obtenir grâce à l’énergie des ciments dont on dispose aujourd’hui, des massifs monolithes supérieurs comme résistance à ce que l’on obtenait autrefois au moyen de lourdes pierres de taille à crossette. Toutes ces pierres proviennent des carrières de Kersanton, dans la rade de Brest, qui fournissent un matériau de qualité remarquable, très prisé des ingénieurs des Ponts. Il s’agit d’une roche éruptive rare, extrêmement résistante, au grain gris bleuâtre, très fin et très homogène. Les couronnements, les marches et les encadrements des ouvertures sont seuls en pierre de taille dont la plus importante pèse 600 kilos. Chaque année une soumission était ouverte et les quatre propriétaires des carrières de Loperhet répondaient aux souhaits de l’administration. Les pierres étaient préparées par assises successives et présentées au parc de balisage de Brest où elles étaient disposées dans leur configuration réelle pour apprécier la taille et la valeur des matériaux livrés. Pour l’année 1876, c’est le sieur Poilleu, connu surtout pour ses qualités de sculpteur funéraire qui l’emporta. Il devait livrer 40 m³ environ de pierre de taille, 40 m³ de moellons pour le parement et 20 m³ de moellons de blocage. Les produits seront de la première qualité, parfaitement exempts des croûtes de carrière et de tout défaut préjudiciable à la durée et au bon aspect, d’un grain uniforme bleu ou gris. Le reste des maçonneries est formé de moellons qu’un homme seul peut manipuler sans problème. Le mortier est composé de ciments de Portland provenant des maisons anglaises Knight, Bevan and Sturge, puis boulonnaises, Demarle & Lonquety. Les ciments furent employés purs, moins pour augmenter l’adhérence que pour activer la prise ce qui demeurait essentiel, surtout lors des premières campagnes. Somme toute, et en tenant compte des précautions prises dans la construction, les ingénieurs ont pleinement confiance dans la solidité du phare ; il est clair toutefois qu’on est ici à la limite et c’est ce qui a empêché de donner au phare une plus grande hauteur comme on eût désiré.
En mai 1871, le conducteur Lacroix partit en retraite et fut remplacé par un jeune et fougueux agent de 25 ans, Probesteau, qui connut par la suite une brillante carrière. À la fin du mois de mai 1874, Alfred Cahen quitta le Finistère pour Épinal afin de se rapprocher de sa Lorraine natale aux mains des Allemands dorénavant ; il fut remplacé par l’ingénieur ordinaire Mengin Lecreulx, alors en poste au service ordinaire de l’arrondissement de Morlaix, mais qui connaissait parfaitement les problèmes de travaux à la mer. L’effectif du chantier s’étoffait au fil de l’avancement des travaux et, en 1878, il comptait cinquante-cinq personnes dont le patron de l’Armorique, deux chauffeurs, quatre pilotes et treize marins. Huit maçons, cinq tailleurs de pierre, deux charpentiers, un forgeron ainsi qu’une vingtaine de manœuvres complétaient le personnel.
À la fin de la campagne 1875, les maçonneries dominaient de trois mètres la tête la plus saillante de la roche et le niveau des plus hautes mers de vive eau fut dépassé, mais les éléments météorologiques ne permettaient jamais de prévoir à l’avance la qualité et la quantité des travaux effectués. La campagne de 1877, par exemple, commença sous de mauvais auspices : Depuis le début de la campagne, la mer presque constamment mauvaise a été longtemps défavorable aux travaux d’Ar Men qui ont peu avancé. Jusqu’au 15 courant, date de mes derniers renseignements précis, on avait accosté seulement les 8, 25 et 26 mai, les 9, 10 et 14 juin, 6 en tout. Les trois premières marées ont été principalement consacrées à l’installation des appareils de bardage. Du 26 mai au 9 juin, la mer a été très grosse et il a fallu employer presque toute la marée du 9 juin à réparer les avaries causées par la mer […], les résultats sont médiocres mais il suffirait d’une d’un beau mois pour réparer largement le temps perdu.
Les dangers demeuraient nombreux. Le 9 juin 1878, la chaloupe amenant treize maçons et le conducteur à pied d’œuvre chavira sous l’effet d’une lame plus puissante et ce n’est que grâce au dévouement et à l’énergie de Monsieur Probesteau, ainsi que du capitaine Fouquet, du bateau à vapeur l’Armorique qu’il n’y a pas de morts d’homme à déplorer. Dans ces circonstances, Monsieur l’ingénieur en chef propose, d’une part d’allouer à chacun des treize ouvriers qui ont été précipités à la mer, une gratification de 30 francs… et, d’autre part, d’adresser un témoignage officiel de satisfaction à Monsieur le conducteur Probesteau, qui a tout personnellement sauvé deux de ses hommes. Le travail se compliqua d’autant plus que le ciment Parker Médina, gâché au cours des trois premières campagnes, présentait un délavement très important et tous les joints des assises inférieures se creusaient profondément, menaçant l’ensemble de l’édifice. Non seulement, les ouvriers continuaient de poser les pierres de taille des assises supérieures de la tour, mais ils durent simultanément consolider la partie basse avec des ciments plus résistants.
Il s’agit d’un réel exploit de construction dont les ingénieurs des ponts avaient parfaitement conscience ; l’affaire fut d’ailleurs très médiatisée pour l’époque et de nombreux articles relatèrent dans les journaux parisiens les progrès du chantier. Les difficultés étaient loin d’être toutes levées et, malgré le zèle et l’ardeur dont le personnel a fait preuve, la campagne de 1879 fut catastrophique en raison d’un temps exécrable. À la fin du mois de septembre, époque à laquelle on licenciait le chantier, on n’avait pu accéder au massif de maçonnerie que neuf fois et y travailler effectivement que sept fois. Profitant d’un temps exceptionnel, le chef d’équipe décida de prolonger le chantier et parvint à remonter au phare trois jours supplémentaires en octobre. La nouvelle fit rapidement le tour de la terre et marqua tout l’intérêt qu’on attachait à l’étranger à l’exécution du phare. À cette occasion, le directeur du service des Phares, Allard, fit part du message rédigé par le secrétaire du service américain équivalent : Le Lighthouse Board ayant eu connaissance des grandes difficultés surmontées avec succès dans la construction du phare sur la roche d’Ar Men de l’île de Sein, serait très désireux d’examiner les dessins de cet ouvrage important… le monde civilisé doit ses remerciements à la France pour le succès aussi ardu et si important pour la navigation.
En 1880 l’essentiel des travaux était achevé : le 17 juillet, les ouvriers posaient les dernières pierres de la murette de la lanterne. Après le 12 août, six maçons furent installés en permanence dans la tour pour réaliser les voûtes des étages supérieurs et poser les pierres d’encadrement des fenêtres : on peut dire aujourd’hui que cet impossible est réalisé, après douze années d’efforts et l’allumage du phare d’Ar Men est désormais assuré à bref délai. En effet, pour la première fois le feu fut allumé pour essai le 18 février 1881, presque un an jour pour jour après la disparition de son concepteur Léonce Reynaud le 14 février 1880.
Les aménagements intérieurs demeuraient cependant encore très rudimentaires. En effet, la soumission pour les menuiseries, portes, fenêtres, lambris, parquets, ne fut adjugée que le 17 novembre 1880 et les travaux d’installation ne commencèrent qu’en mai 1881. Le 31 août, l’inauguration officielle était sensée clôturée l’opération de construction la plus périlleuse et la plus prestigieuse menée par le service des Phares, mais il fallut encore améliorer l’accueil des gardiens, si bien que la facture dépassa les montants accordés en 1875. Les 900 000 francs prévus à cette date ne suffisaient plus pour l’achèvement ; une décision ministérielle accorda 10 000 francs supplémentaires en août 1881, puis encore 20 000 francs en décembre de la même année. À la fin de la campagne de 1882, plus de 940 000 francs avaient été dépensés pour terminer l’ouvrage, du moins le pensait-on à l’époque.
L’aventure se terminait après plus de quinze ans d’effort sans accident notoire et le directeur pouvait se féliciter que les travaux n’eussent occasionné jusqu’à ce jour ni mort d’hommes, ni blessures graves. Cependant, le chantier qui avait connu tant de difficultés, de multiples chavirages ou naufrages des canots connut son événement le plus tragique après l’allumage : le 24 juin 1881, une équipe de maçons s’approchait de la tour afin de réaliser les derniers aménagements intérieurs quand une lame s’abattit sur le canot et projeta deux hommes à la mer dont Alain Riou qui devait trouver la mort. L’exiguïté des dimensions de la tour donna lieu à une autre difficulté de détail assez sérieuse, celle de loger tous les objets et matériaux nécessaires au service, mobilier, outillage, engins de débarquement et de sauvetage, vivres, huiles et combustibles pour le chauffage et l’alimentation du feu. À la vue de cette étroite colonne placée au milieu de l’océan à perte de vue de la terre, dans des parages terribles, de ces chambres contenant à peine sept mètres carrés, on ne peut s’empêcher de songer à l’existence que mèneront les gardiens, privés souvent pendant de longs jours, pendant des mois peut-être, de toute communication avec la terre. L’administration parvint cependant à recruter sans difficulté les quatre hommes nécessaires au fonctionnement du feu, Alain Menou, Jules Vénec, Germain Fouquet et Michel Le Noret, lesquels s’aperçurent au fil du temps, et non sans inquiétude, que les ciments des fondations de la tour semblaient se décoller.
Les vagues et l’eau salée minaient les assises inférieures et les ingénieurs du service des phares s’alarmèrent. Au cours de l’été 1887, une première enquête fut menée, mais pour l’ingénieur de Brest l’ensemble restait solide : selon ses dires, les mortiers à la base tiennent le coup. Pourtant, il fut décidé en 1896 de renforcer la base de l’édifice pour lutter contre l’effet des lames et cela, bien que la résistance à la décomposition par l’eau de mer des ciments purs ne soit pas connue. Alors pourquoi prendre une telle décision alors que rien d’inquiétant n’avait été révélé ? Sans doute parce que l’écroulement des tours balises du Men Hir en 1886, des Fourches en 1895 et du Petit-Charpentier en 1896, emportées sans signes annonciateurs, incitait à la prudence et à la nécessité de travaux confortatifs, car on ne saurait s’abstenir et se résigner à courir les chances d’une catastrophe qui coûterait la vie des gardiens et qui compromettrait gravement le renom du service des Phares en France et à l’étranger. On se résolut à la fois à la menace de décollage du ciment prompt et de l’insuffisance de masse de la tour en lui constituant une enveloppe protectrice en ciment de 50 cm d’épaisseur sur plus de 11 m de hauteur. Ainsi, pour diminuer des vibrations nettement ressenties par les gardiens, et dans le doute, les services maritimes de Brest entreprirent les travaux, car il importait de commencer la consolidation d’autant plus qu’aucun incident apparent ne peut révéler l’imminence d’un accident. Le 21 mai, une décision ministérielle approuvait les travaux et accordait une somme de 100 000 francs pour leur réalisation ; le 4 octobre 1900, la somme totale fut portée à 130 000 francs, puis à 150 000 francs le 27 août 1901, année de l’achèvement de la risberme protectrice.
C’est donc plus de 1,15 millions de francs qui furent dépensés pour voir la tour érigée sur la chaussée et la maintenir en place jusqu’à nos jours ; stat virtute Dei et sudore populi. [Cette inscription figure sur le portail de l’église de Sein : Elle se dresse à la force de Dieu et à la sueur du peuple. ndlr.] … Dès cette époque, l’exploit dépassa le cénacle des ingénieurs du génie civil pour tomber dans le domaine public. La tour édifiée en des lieux si inhospitaliers est le symbole du combat victorieux de l’humanité, de la volonté et de la coopération humaines contre les éléments en cette fin du XIX° siècle où la science doit encore prouver tous ces bienfaits. Le défi relevé par Léonce Reynaud et auquel s’accrochent les îliens, les marins, les pêcheurs et les constructeurs a été maîtrisé face aux forces indomptables de la nature et de la mer.
Le 10 avril 1990, les deux derniers gardiens ont définitivement quitté la tour, devenue aujourd’hui une sentinelle sans homme et sans grand intérêt pour la navigation. Elle n’est plus que le fruit de la volonté des hommes, alors que la légende se renforce à chaque instant. Se pose alors la question de la préservation de ce monument et les avis sont très partagés sur le sujet. Faut-il investir des sommes importantes, dont le ministère de la Culture ne dispose pas, pour maintenir cette tour sur la chaussée de Sein ou doit-on se résigner à la voir disparaître sous les coups d’une vague plus puissante que les autres ? Dans la mesure où Reynaud lui-même s’estimait satisfait si Armen tenait plus de cent ans sur la roche battue, on peut admettre que le délai est écoulé et que le sort inéluctable des phares en mer est bien de s’écrouler. [1]
Jean Christophe Fichou, agrégé d’histoire, docteur en histoire et géographie. http://journals.openedition.org/lha/188 ; DOI : 10.4000/lha.188
Couchés à plat ventre sur la roche glissante, les ouvriers se cramponnaient à la moindre aspérité, arrachant le goémon, nettoyant le récif à l’acide chlorhydrique qui leur brûlait les doigts et les yeux, creusant à la massette des trous de fleuret, faisant éclater les aspérités du gneiss avec des cartouches de cheddite, plantant et scellant des fers à béton pour l’ancrage de la tour. […] Ar Men n’offrait pas assez de place pour que l’on puisse y construire une plate forme de béton, tenue à la périphérie par une rigole d’encastrement. Le récif émergeant n’affleure que d’un ou deux mètres à marée basse. Les huit hommes de cette première équipe purent accoster sept fois, travaillant huit heures dans l’année, forant quinze trous de trente centimètres payés à la pièce entre cent et trois cents francs. Souvent, une vague vicieuse, submergeant tout, les emportait. Le canot de service les repêchait et les remettait au travail, trempés, glacés, consentants. Lentement, année après année, le soubassement s’élevait, puis la tour. Mille tonnes de moellons de grès qu’il a fallu amener des carrières de Sein et débarquer, assembler, sceller ! Après quatorze années de travaux harassants, le premier phare de la Chaussée de Sein s’est allumé, le 31 août 1881. Il était temps. La Basse Froide venait d’engloutir son vingtième bateau, sans compter les barques de pêche.
Jean Jacques Antier. Tempête sur Ar Men. V.D.B 2007
Plusieurs drames sont évités de justesse, grâce sans doute à la compétence des marins engagés dans les opérations. C’est ainsi par exemple que le 15 juin 1878, alors que la mer commence à grossir dangereusement, un canot évacuant quatorze ouvriers est renversé par une lame. Malgré le mauvais temps, tous les naufragés sont pourtant récupérés et se retrouvent dès le lendemain sur le chantier ! Un an après cet épisode, un autre groupe d’ouvriers est contraint de sauter à la mer pour rejoindre les canots qui ne peuvent plus accoster le rocher, à cause de hautes vagues qui ont fait soudainement leur apparition. En juillet 1880, un canot transportant cinq hommes est à nouveau renversé au pied du phare. Là encore, tous ses occupants sont récupérés. L’année suivante cependant, deux ouvriers sont à leur tour enlevés par une déferlante, alors qu’ils sont sur le canot qui les conduit au phare : l’un d’eux se noie, n’ayant pas capelé sa ceinture de sauvetage correctement.
[…] Que fait un gardien de phare : pour l’essentiel, il procède à l’allumage et à l’extinction des feux. Pour le reste, comme le dira l’un d’eux : Hormis la mise en bouteille des grands mâts, c’est un peu comme dans la Royale, tu salues tout ce qui bouge et tu peins le reste.
[…] Le 15 janvier 1921, le gardien chef Sébastien Plouzennec est emporté par une lame, alors qu’il observe à la jumelle, au pied de la tour, un navire croisant dans les parages de la chaussée de Sein. À la suite de ce drame, un garde fou est installé tout autour de la plate-forme et du débarcadère. Néanmoins, d’autres gardiens connaissent la même fin tragique au cours du XX° siècle. Pour le gardien présent sur le phare au même moment, un tel accident constitue un véritable traumatisme, d’autant que des soupçons peuvent parfois finir par peser sur lui, si d’aventure ses relations avec le disparu étaient réputées mauvaises.
En décembre 1923, ce n’est pas de la mer que vient le danger, mais d’un incendie dans la cuisine. Après vingt-six jours de tempête, les trois gardiens non ravitaillés (François Le Pape, invalide de guerre, Henri Menou et Henri Lossouarn) n’ont plus de vivres frais et ont dû entamer le biscuit de réserve. Lorsque l’incendie se déclare dans la cuisine, la tour se transforme rapidement en vaste cheminée et il n’y a pas d’autre solution pour les gardiens, alors en train de procéder à l’allumage du feu dans la lanterne, que de fuir par l’extérieur en se servant du câble du paratonnerre et du catarhu [2] pour descendre sur la plate-forme. De là, ils parviennent à regagner la cuisine et, après 17 heures de lutte, à vaincre le feu à l’aide de seaux d’eau de mer, évitant qu’il n’atteigne la cuve à fuel et fasse exploser le phare.
[…] Au cours de la Seconde Guerre mondiale, les gardiens d’Ar Men durent accueillir en permanence sur le phare trois soldats allemands. L’occupant avait imposé l’extinction pure et simple de la plus grande partie des phares français, manière radicale d’en prendre le contrôle. À Ar Men, le feu ne devait être allumé que lors du passage de bâtiments de la marine allemande dans les environs de la chaussée de Sein, les soldats en poste étant informés par radio de ces mouvements. En dépit de l’ambiance exécrable qui régnait alors sur le phare, en octobre 1941, l’un des gardiens, François Violant, sauva de la noyade un soldat qui s’était jeté à l’eau pour récupérer le cormoran qu’il venait d’abattre avec son fusil.
Wikipedia

Le phare d’Ar-Men dans la tempête – Photo de Philippe Plisson
Tri Martolod |
Trois marins |
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| Tri martolod yaouank… la la la… Tri martolod yaouank o voned da veajiñ (bis) |
Trois jeunes marins tra la la… Trois jeunes marins s’en allant voyager (bis) |
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| Tri martolod yaouank… la la la… Tri martolod yaouank o voned da veajiñ (bis) |
S’en allant voyager, S’en allant voyager (bis) |
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| Tri martolod yaouank… la la la… Tri martolod yaouank o voned da veajiñ (bis) |
Conduits par le vent tra la la… Conduits par le vent jusqu’à Terre Neuve (bis) |
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| O voned da veajiñ, gê! O voned da veajiñ (bis) |
Jusqu’à Terre Neuve, jusqu’à Terre Neuve (bis) |
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| Gant ‘n avel bet kaset… la la la… Gant ‘n avel bet kaset betek an Douar Nevez (bis) |
Près des pierres du moulin, tra la la… Près des pierres du moulin ils ont mouillé l’ancre (bis) |
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| O deus mouilhet o eorioù, gê! O deus mouilhet o eorioù (bis) |
Ils ont mouillé l’ancre, Ils ont mouillé l’ancre (bis) |
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| Hag e-barzh ar veilh-se… la la la… Hag e-barzh ar veilh-se e oa ur servijourez (bis) |
Et dans ce moulin, tra la la… Et dans ce moulin il y avait une servante (bis) |
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| E oa ur servijourez, gê! E oa ur servijourez (bis) |
Il y avait une servante, Il y avait une servante (bis) |
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| Hag e c’houlenn ganin… la la la… Hag e c’houlenn ganin pelec’h ‘n eus graet konesañs (bis) |
Et elle me demande, tra la la… Et elle me demande où nous avions fait connaissance (bis) |
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| Pelec’h ‘n eus graet konesañs, gê! Pelec’h ‘n eus graet konesañs (bis) |
Où nous avions fait connaissance, Où nous avions fait connaissance (bis) |
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| E Naoned er marc’had… la la la… E Naoned er marc’had hor boa choazet ur walenn (bis) |
À Nantes au marché, tra la la… À Nantes au marché nous avions choisi un anneau (bis) |
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| Hor boa choazet ur walenn, gê Hor boa choazet ur walenn (bis) |
Nous avions choisi un anneau, Nous avions choisi un anneau (bis) |
| An hini a garan | ||
| An Hini A Garan, | Celui que j’aime, | |
| Gwechall bihan er gêr | autrefois, petits à la maison, | |
| Pa oamp tostig an eil, | quand nous étions tout près l’un de l’autre, | |
| An eil ouzh egile | mon cœur n’en aimait qu’un ; | |
| Va c’halon ne gare, gare nemet unan | quand j’étais petite à la maison de celui que j’aime. | |
| Pa oan bihan er gêr An Hini A Garan | Celui que j’aime, je l’ai perdu à jamais ; | |
| An Hini A Garan, ‘m eus kollet da viken | il est parti au loin et ne reviendra pas ; | |
| ‘Mañ degouezhet pell ha ne zistroio ken | et voici que je chante à celui que j’aime. | |
| Ha setu ma kanan, kanan keti ketañ | Celui que j’aime, un jour il m’a laissée ; | |
| Ha setu ma kanan d’An Hini A Garan | parti vers les pays lointains, | |
| An Hini A Garan, un deiz ‘n eus va losket | des pays que je ne connais pas, | |
| Aet eo d’ar broioù pell, d’ur vro n’an’vezan ket | pour gagner son pain. | |
| Aet eo d’ar broioù pell da c’hounit e vara | ||
| Kollet, kollet un deiz, An Hini A Garan | Perdu, perdu un jour, celui que j’aime. |
05 1867
Garibaldi envoie aux ambassadeurs de Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie une note circulaire dans laquelle il se présente comme le seul pouvoir légitime de Rome… depuis que la Constituante romaine de 1849 l’a nommé gouverneur de la Ville éternelle. Le cercle fermé des diplomates de Florence en fera des gorges chaudes.
Soldat de fortune, aventurier, condottiere redoutable à la tête de cinq ou six mille hommes, désorganisant les troupes régulières pour s’en pouvoir servir, soutenu par une destinée exceptionnelle, porté par l’admiration et les illusions d’un peuple entier, Garibaldi était en politique ce que l’on peut appeler crûment un nigaud. Son esprit court et naïf n’avait ni lueur ni projection. Il ne se sentait quelque vigueur que devant un obstacle, parce que, comme le sanglier, il se ruait dessus. Il accordait volontiers sa confiance, et l’on s’accommodait de façon à la lui faire donner à des gens qui parlaient dans l’oreille des chancelleries intéressées à ne pas ignorer ses desseins.
Maxime Du Camp. Souvenirs d’un demi-siècle. Hachette, Paris, 1949
7 06 1867
Lors de la tenue de l’Exposition universelle, qui rassemble 52 000 exposants venus de trente pays, dîner des trois empereurs, à Paris :
Le tsar Alexandre II, le roi de Prusse, Guillaume I°, ainsi que le futur chancelier Bismarck, ont rendez-vous au Café anglais, à Paris, à l’angle de la rue de Marivaux et du boulevard des Italiens. Au programme, diplomatie et gastronomie. Germanophile, Alexandre II fonde sa politique étrangère sur une alliance avec la Prusse. De son côté, trois ans avant de contraindre des Parisiens affamés à cuisiner du rat (et les animaux du Jardin des plantes), son convive Guillaume I° va goûter au meilleur de leur cuisine. Au menu du soir figure un souper qui va entrer dans la légende comme le dîner des trois empereurs.
Si la capitale ne manque pas d’établissements où festoyer – le Café Riche, les Frères provençaux, le Café Hardy ou la Maison dorée comptent alors parmi les plus cotés -, le Café anglais s’est forgé une réputation internationale, autant pour ses ambiances délurées que pour sa capacité à régaler. Dans son Histoire et géographie gourmande de Paris (Editions de Paris, 1956), René Héron de Villefosse rappelait que dans Plaisirs de Paris (1867), l’un des guides destinés aux visiteurs de l’Exposition universelle, Alfred Delvau conseillait de se rendre au Café anglais vers minuit, quand on veut décoiffer quelques bouteilles de champagne et quelques drôlesses de bonne composition.
Pour le journaliste, les soupeuses du Café anglais sont les têtes de colonne du régiment de Royal-Cocotte, le dessus du panier de la galanterie parisienne. Mais viveurs et courtisanes du Second Empire savent aussi que les mets les plus exquis s’y dégustent, arrosés des plus grands vins, en particulier dans les 22 salons ou cabinets particuliers du premier étage. Le n° 16 est le plus prestigieux. Le Grand Seize, ce sanctuaire aux boiseries sombres, lustres de bronze et miroirs dorés, accueille nos tsars et le futur Kaiser, pour lesquels le chef des cuisines, Adolphe Dugléré, a concocté un festin à donner le vertige.
Retrouvé par le troisième fils du tsar Alexandre II, Vladimir Alexandrovitch de Russie, le menu de ces agapes fut renvoyé en 1905 à Claudius Burdel, dernier propriétaire du Café anglais. Le document est aujourd’hui encadré à la Tour d’Argent, autre lieu légendaire de la gastronomie parisienne, repris en 1914 par un gendre de Burdel, qui, à la destruction du restaurant de son beau-père, transféra l’impressionnante cave et une partie des décorations de l’institution du boulevard dans son nouveau joyau du quai de la Tournelle.
La partition de Dugléré fait le choix d’une profusion ancrée dans le classicisme avec ses potages – impératrice et Fontanges, soufflés à la reine -, relevés – filets de sole à la vénitienne, escalopes de turbot au gratin, selle de mouton purée bretonne -, entrées – poulet à la portugaise, pâté chaud de cailles, homard à la parisienne, sorbets au vin -, rôtis – canetons à la rouennaise, ortolans sur canapés -, entremets – aubergines à l’espagnole, asperges en branche, cassolettes princesse -, puis son dessert – bombes glacées.
Bien que décrit (dans sa nécrologie publiée dans Le Gaulois, en 1884, comme discret, avec une allure qui pouvait avoir quelque chose de clérical, Adolphe Dugléré, né à Bordeaux en 1805, s’impose alors comme l’une des personnalités culinaires les plus marquantes de Paris. Parmi les spécialités qui ont fait sa réputation, certaines ont traversé le temps comme la barbue Dugléré, où les filets de ce poisson sont accompagnés d’une sauce veloutée à base de vin blanc, oignon, beurre, persil et tomate, ou encore les pommes Anna, une galette croustillante de pommes de terre, baptisée ainsi en hommage à Anna Deslions, courtisane habituée du Café anglais.
Curieusement, aucun de ces plats ne figure au menu du 7 juin. Même si le potage Fontanges – petits pois et chiffonnade d’oseille – et le turbot au gratin se rapprochent du potage Germiny et de la sole Mornay, deux autres de ses classiques.
En 2002, un chef australien de Melbourne, Shannon Bennett, du restaurant Vue de monde, a tenté de reproduire à l’identique ce menu des trois empereurs. Six mois de recherche ont été nécessaires pour venir à bout de cette aventure et servir un repas dont la dégustation dura huit heures, pour une addition de plus de 4 500 € par tête, vins compris (on estime que Prussiens et Allemands payèrent l’équivalent de 9 000 euros par personne).
Ce fut l’occasion pour les convives de découvrir quelques recettes oubliées : le soufflé à la reine, par exemple, cachait des filets de volaille et des truffes ; la sauce vénitienne contenait du cerfeuil et de l’estragon ; la purée bretonne, accompagnant la selle d’agneau, était faite de fèves, céleri, poireaux et oignons ; le poulet à la portugaise, enduit d’une pâte relevée, était farci de riz à la tomate… Resté une référence de la cuisine française, le caneton à la rouennaise est servi avec une sauce montée au sang et au foie haché.
Sur la carte des vins, impossible de reproduire la collection de trésors proposés aux empereurs : madère retour de l’Inde 1810, xérès 1821, un bourgogne, chambertin 1846 (le vin préféré de Napoléon I°), et surtout quatre bordeaux – trois rouges, Château Margaux 1847, Château Latour 1847 et Château Lafite 1848, et un blanc, Château Yquem 1847 -, appartenant tous aux rares premiers crus de l’appellation dont le premier classement avait été commandé par Napoléon III en 1855. Avec la bombe glacée, le champagne Roederer s’imposait. À l’époque, le champagne se buvait avec le dessert. Il était très dosé [et donc plus sucré] et se buvait frappé, rappelle Frédéric Rouzaud, directeur général de la maison de champagne Louis Roederer.
Le tsar connaissait bien la maison. À l’époque, la Russie représentait de très loin notre plus gros marché, avec un tiers de nos ventes. Au point qu’en 1876, Alexandre II commanda à Roederer une cuvée exclusive. Conçue avec le nec plus ultra de leurs vignes, contenue dans une bouteille non teintée, à fond plat, parée des armes impériales, la Cuvée Cristal était née.
Selon la légende, le tsar, félicitant Dugléré, lui aurait reproché de ne pas avoir servi de foie gras. On lui répondit poliment qu’il n’était pas une coutume de la gastronomie française de servir ce mets en juin, mais que ce serait un plaisir de lui en faire parvenir en octobre. Des émissaires parisiens auraient ensuite livré aux différents suzerains de belles terrines de foie gras d’oie clouté de truffes. Un foie gras des trois empereurs resté jusqu’à aujourd’hui à la carte de la Tour d’Argent, grande maison sur la façade de laquelle on peut encore lire : Restaurant et caves du Café anglais réunis en 1914.
Stéphane Davet. Le Monde du 18 08 2020
12 06 1867
À l’évidence, Flaubert préfère les Gitans aux Bretons [voir à 1830 ] : Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen. Voilà la troisième fois que j’en vois. Et toujours avec un nouveau plaisir. L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis fait très mal voir de la foule en leur donnant quelques sols. Et j’ai entendu de jolis mots à la Prudhomme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de complexe. On la retrouve chez tous les gens d’ordre. C’est la haine qu’on porte au Bédouin, à l’Hérétique, au Philosophe, au solitaire, au poète. Et il y a de la peur dans cette haine. Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère. Du jour où je ne serai plus indigné, je tomberai à plat, comme une poupée à qui on retire son bâton.
Gustave Flaubert à George Sand
19 06 1867
Maximilien de Habsbourg, prisonnier des Mexicains depuis le départ des dernières troupes françaises, est exécuté : la gigantesque étourderie que fut l’aventure mexicaine, de Napoléon III s’achève en tragique fiasco. Et pourtant, ses administrés d’avant ce fiasco, lui avaient concocté une gentille chansonnette, érudite et prémonitoire :
Ô Maximilien, méfie-toi,
Reste au château de Miramare.
Cette couronne de Montezuma
Est un vase à boire gaulois
Où il n’y a que l’écume
Du timeo Danaos [3] souviens-toi
Sous la pourpre il y a la corde
20 06 1867
Victor Hugo se fait l’avocat de Maximilien auprès de Benito Juarez, président du Mexique pour lui sauver la tête…trop tard.
Juarez, vous avez égalé John Brown.
L’Amérique actuelle a deux héros, John Brown et vous. John Brown, par qui est mort l’esclavage ; vous, par qui a vécu la liberté.
Le Mexique s’est sauvé par un principe et par un homme. Le principe, c’est la république ; l’homme, c’est vous.
C’est, du reste, le sort de tous les attentats monarchiques d’aboutir à l’avortement. Toute usurpation commence par Puebla et finit par Queretaro.
L’Europe, en 1863, s’est ruée sur l’Amérique. Deux monarchies ont attaqué votre démocratie ; l’une avec un prince, l’autre avec une armée ; l’armée apportant le prince. Alors le monde a vu ce spectacle : d’un côté, une armée, la plus aguerrie des armées de l’Europe, ayant pour point d’appui une flotte aussi puissante sur mer qu’elle sur terre, ayant pour ravitaillement toutes les finances de la France, recrutée sans cesse, bien commandée, victorieuse en Afrique, en Crimée, en Italie, en Chine, vaillamment fanatique de son drapeau, possédant à profusion chevaux, artillerie, provisions, munitions formidables. De l’autre côté, Juarez.
D’un côté, deux empires ; de l’autre, un homme. Un homme avec une poignée d’autres. Un homme chassé de ville en ville, de bourgade en bourgade, de forêt en forêt, visé par l’infâme fusillade des conseils de guerre, traqué, errant, refoulé aux cavernes comme une bête fauve, acculé au désert, mis à prix. Pour généraux quelques désespérés, pour soldats quelques déguenillés. Pas d’argent, pas de pain, pas de poudre, pas de canons. Les buissons pour citadelles. Ici l’usurpation appelée légitimité, là le droit appelé bandit. L’usurpation, casque en tête et le glaive impérial à la main, saluée des évêques, poussant devant elle et traînant derrière elle toutes les légions de la force. Le droit, seul et nu. Vous, le droit, vous avez accepté le combat.
La bataille d’Un contre Tous a duré cinq ans. Manquant d’hommes, vous avez pris pour projectiles les choses. Le climat, terrible, vous a secouru ; vous avez eu pour auxiliaire votre soleil. Vous avez eu pour défenseurs les lacs infranchissables, les torrents pleins de caïmans, les marais pleins de fièvres, les végétations morbides, le vomito prieto des terres chaudes, les solitudes de sel, les vastes sables sans eau et sans herbe où les chevaux meurent de soif et de faim, le grand plateau sévère d’Anahuac qui se garde par sa nudité comme la Castille, les plaines à gouffres, toujours émues du tremblement des volcans, depuis le Colima jusqu’au Nevado de Toluca ; vous avez appelé à votre aide vos barrières naturelles, l’âpreté des Cordillères, les hautes digues basaltiques, les colossales roches de porphyre.
Vous avez fait la guerre des géants en combattant à coups de montagnes.
Et un jour, après ces cinq années de fumée, de poussière et d’aveuglement, la nuée s’est dissipée, et l’on a vu les deux empires à terre, plus de monarchie, plus d’armée, rien que l’énormité de l’usurpation en ruine, et sur cet écroulement un homme debout, Juarez, et, à côté de cet homme, la Liberté.
Vous avez fait cela, Juarez, et c’est grand. Ce qui vous reste à faire est plus grand encore.
Écoutez, citoyen président de la république mexicaine.
Vous venez de terrasser les monarchies sous la démocratie. Vous leur en avez montré la puissance ; maintenant montrez-leur en la beauté. Après le coup de foudre, montrez l’aurore. Au césarisme qui massacre, montrez la république qui laisse vivre. Aux monarchies qui usurpent et exterminent, montrez le peuple qui règne et se modère. Aux barbares montrez la civilisation. Aux despotes montrez les principes.
Donnez aux rois, devant le peuple, l’humiliation de l’éblouissement.
Achevez-les par la pitié.
C’est surtout par la protection de notre ennemi que les principes s’affirment. La grandeur des principes, c’est d’ignorer. Les hommes n’ont pas de noms devant les principes ; les hommes sont l’Homme. Les principes ne connaissent qu’eux-mêmes. Dans leur stupidité auguste, ils ne savent que ceci : la vie humaine est inviolable.
Ô vénérable impartialité de la vérité ! le droit sans discernement, occupé seulement d’être le droit, que c’est beau !
C’est devant ceux qui auraient légalement mérité la mort qu’il importe d’abjurer cette voie de fait. Le plus beau renversement de l’échafaud se fait devant le coupable. Que le violateur des principes soit sauvegardé par un principe. Qu’il ait ce bonheur, et cette honte ! Que le persécuteur du droit soit abrité par le droit. En le dépouillant de sa fausse inviolabilité, l’inviolabilité royale, vous mettez à nu la vraie, l’inviolabilité humaine : qu’il soit stupéfait de voir que le côté par lequel il est sacré, c’est le côté par lequel il n’est pas empereur. Que ce prince, qui ne se savait pas homme, apprenne qu’il y a en lui une misère, le prince, et une majesté, l’homme.
Jamais plus magnifique occasion ne s’est offerte. Osera-t-on frapper Berezowski en présence de Maximilien sain et sauf ? L’un a voulu tuer un roi, l’autre a voulu tuer une nation. Juarez, faites faire à la civilisation ce pas immense. Juarez, abolissez sur toute la terre la peine de mort. Que le monde voie cette chose prodigieuse : la République tient en son pouvoir son assassin, un empereur ; au moment de l’écraser, elle s’aperçoit que c’est un homme, elle le lâche et lui dit : Tu es du peuple comme les autres. Va ! Ce sera là, Juarez, votre deuxième victoire. La première, vaincre l’usurpation, est superbe ; la seconde, épargner l’usurpateur, sera sublime. Oui, à ces rois dont les prisons regorgent, dont les échafauds sont rouillés de meurtres, à ces rois des gibets, des exils, des présides et des Sibéries, à ceux-ci qui ont la Pologne, à ceux-ci qui ont l’Irlande, à ceux-ci qui ont la Havane, à ceux-ci qui ont la Crète, à ces princes obéis par les juges, à ces juges obéis par les bourreaux, à ces bourreaux obéis par la mort, à ces empereurs qui font si aisément couper une tête d’homme, montrez comment on épargne une tête d’empereur ! Au-dessus de tous les codes monarchiques d’où tombent des gouttes de sang, ouvrez la loi de lumière, et, au milieu de la plus sainte page du livre suprême, qu’on voie le doigt de la République posé sur cet ordre de Dieu : Tu ne tueras point. Ces quatre mots contiennent le devoir. Le devoir, vous le ferez.
L’usurpateur sera sauvé, et le libérateur n’a pu l’être, hélas ! Il y a huit ans, le 2 décembre 1859, j’ai pris la parole au nom de la démocratie, et j’ai demandé aux États Unis la vie de John Brown. Je ne l’ai pas obtenue. Aujourd’hui je demande au Mexique la vie de Maximilien. L’obtiendrai-je ? Oui. Et peut-être à cette heure est-ce déjà fait. Maximilien devra la vie à Juarez. Et le châtiment ? dira-t-on. Le châtiment, le voilà. Maximilien vivra par la grâce de la République.
Victor Hugo. Hauteville House
06 1867
L’empereur d’Autriche François Joseph et son épouse Élisabeth – Sissi – sont couronnées roi et reine de Hongrie. C’est une reconnaissance de la volonté d’autonomie des Hongrois.
1 07 1867
Les colonies du Canada, sous domination anglaise et face aux visées expansionnistes des Etats Unis voisins, veulent s’affranchir de l’une comme de l’autre, se dotent d’une Constitution par laquelle ils deviennent une confédération, et obtiennent le statut de Dominion, qui leur accorde un certain degré d’autonomie, le tout après négociation avec l’Angleterre.
15 10 1867
Le système féodal du Japon, à la tête duquel se trouvait depuis 700 ans le shôgun, le plus puissant des 500 chefs de clan de la haute noblesse foncière des daïmios est mis à bas par les samouraïs à l’occasion de l’accession au trône du nouvel empereur Mitsu Hito : c’est le début de l’ère Meiji Ishin – le renouveau du bon gouvernement -.
21 10 1867
À Medecine Lodge Creek, dans l’actuel Kansas, à 120 km au sud-ouest de Wichita, les chefs indiens des clans de l’ouest du Mississippi signent le traité éponyme… qu’ils ne peuvent pas comprendre puisque reposant essentiellement sur la notion de propriété privée… vide de sens pour eux. Il leur faudra désormais vivre en réserve. Ten Bears, le vieux chef yamparika, un des nombreux clans comanches dit ce qu’il a sur le cœur :
Mon cœur est empli de joie quand je vous vois ici comme les ruisseaux s’emplissent d’eau quand les neiges fondent au printemps ; et je suis aussi heureux que les mustangs quand l’herbe fraîche se met à pousser au début de l’année…
Mon peuple n’a jamais dirigé ses flèches ou tiré sur les Blancs le premier. Il y a eu des problèmes entre vous et nous… et mes jeunes hommes ont fait la danse de la Guerre. Mais ce n’est pas nous qui avons commencé. C’est vous qui avez envoyé le premier soldat…
Il y a deux ans, je me suis trouvé sur cette route en suivant les bisons parce que je voulais que les joues de mes femmes et de mes enfants soient pleines et leurs corps bien au chaud. Mais les soldats nous ont tiré dessus… voilà ce qui s’est passé au bord de la Canadian River. On ne nous a pas fait pleurer une seule fois. Les soldats vêtus de bleu et les Utes sont sortis de la nuit… et, en guise de feux de camp, ont enflammé nos tipis. Au lieu de chasser le gibier, ils ont tué mes braves, et nos guerriers ont coupé leurs cheveux pour nos morts.
Voilà ce qui s’est passé au Texas. Ils ont semé le chagrin dans nos villages, et nous avons chargé comme des bisons quand leurs femelles sont attaquées. Nous les avons trouvés, et nous les avons tués. Leurs scalps sont accrochés dans nos tipis. Les Comanches ne sont pas faibles et aveugles comme des chiots de sept nuits. Ils sont forts et ont la vue perçante comme les chevaux adultes. Nous avons suivi le chemin qu’ils avaient pris. Les femmes blanches ont pleuré et les nôtres ont ri.
Mais il y a des choses que vous m’avez dites et que je n’aime pas. Elles n’étaient pas douces comme le sucre mais amères comme les margoses (un concombre amer, de la famille des cucurbitacées). Vous avez dit que vous vouliez nous mettre sur une réserve, nous bâtir des maisons et des tipis médecine. Je n’en veux pas. Je suis né dans la prairie, là où le vent soufflait librement et où rien n’arrêtait la lumière du soleil. Là où je suis né, il n’y avait pas de clôture et tout respirait librement. C’est là que je veux mourir, pas entre quatre murs. Je connais le moindre ruisseau, le moindre bosquet entre le rio Grande et l’Arkansas. J’ai toujours chassé et vécu dans ce pays. Je vis comme mes pères avant moi et comme eux, j’ai vécu heureux.
Quand je suis allé à Washington, le Grand Père m’a dit que tout le pays comanche nous appartenait et que personne ne devait nous empêcher d’y vivre. Alors, pourquoi voulez-vous que nous quittions les rivières, le soleil et le vent pour habiter des maisons ? Ne nous demandez pas de renoncer au bison pour le mouton. Nos jeunes hommes ont entendu parler de cela, et en ont conçu colère et tristesse. Ne nous en parlez plus. J’aime m’entretenir avec les envoyés du Grand Père. Quand je reçois des biens et des présents, mon peuple et moi sommes contents, car cela montre qu’il ne nous oublie pas.
Si les Texans n’avaient pas envahi mon pays, nous aurions pu vivre en paix. Mais l’endroit où vous nous demandez aujourd’hui de vivre est trop petit. Les Texans se sont emparés des terres où l’herbe est la plus dense et le bois le meilleur. Si nous les avions conservées, nous aurions peut-être fait ce que vous demandez. Mais il est trop tard. Les Blancs possèdent le pays que nous aimions, et tout ce que nous désirons, c’est parcourir la prairie jusqu’à notre mort.
Le statut d’assisté imposé aux Indiens en les privant des conditions de vie qui cadraient leur identité : la guerre, le vol et la chasse, fut officiellement imposé par le pouvoir politique. Mais les évolutions économiques avaient préparé le terrain ; d’une part le rapport de force guerrier avait rapidement évolué en faveur des Yankees : les Indiens, même virtuoses du tir à l’arc et du cheval, dépassèrent rarement ce stade ; ils purent tout juste acheter de vieux fusils à un coup, rechargeables par le canon… quand en face les armes étaient déjà beaucoup plus perfectionnées : du colt à 6 balles des années 1840, ils étaient passés à la carabine à chargement par la culasse, puis à la carabine Spencer, dont le magasin contenait 7 cartouches de calibre 52, se rechargeant dix fois plus vite qu’un Colt, tirant 20 coups/minute, précises jusqu’à 500 mètres, et encore le petit canon Howitzer, à même de tirer soit des obus sphériques – boulet de fer remplis de 82 balles de mousquet – soit cylindriques – 148 balles de plomb de mousquet de calibre 69. Les ravages causés dans les rangs indiens par ces armes modernes blessa mortellement leur confiance.
L’évolution des techniques de tannage fit le reste, développant grandement le marché des peaux, en particulier le plus gros, celui des bisons, donnant naissance à toute une catégorie sociale, brute de décoffrage, abrutie et primaire : le chasseur de bisons, qui se livra à une extermination systématique des bisons, jusqu’à leur extinction, privant ainsi les Indiens de leur seule et unique ressource : Les Indiens furent repoussés. Même si beaucoup d’entre eux étaient équipés de fusils à répétition et à levier de sous-garde, leur puissance de feu était toujours beaucoup plus faible que celle de leurs adversaires. À l’intérieur des bâtiments, protégés par les murs épais, ne se trouvaient pas seulement des hommes coriaces, déterminés et rompus au combat. Ils disposaient également d’un véritable arsenal, notamment des tous nouveaux Sharps calibre 50, le Big Fifty, une arme d’une puissance, d’une portée et d’une précision étonnantes, qui eut un rôle décisif dans le massacre des bisons. Les marchands avaient des caisses entières de Sharps, plus au moins 11 000 cartouches. Les Big Fifties étaient des armes à un coup équipées d’un canon octogonal de 34 pouces acceptant d’énormes cartouches : des balles de 600 grains (38.88 g) propulsées par une charge de 125 grains (5.18 g) de poudre noire. Ils étaient tellement puissants qu’ils pouvaient terrasser un bison d’une tonne à près de 1 000 mètres. […] Leur portée était très nettement supérieure à celle des carabines des Indiens.
[…] Au cours des longues années de leur domination, les Comanches avaient toujours été un peuple à part, farouchement indépendant et convaincu de la supériorité de son éthique pragmatique, spartiate et élémentaire. Contrairement aux Romains, qui avaient tout emprunté aux cultures qui les entouraient, des vêtements à l’art en passant par la nourriture et la religion, les Comanches rejetaient violemment l’extérieur. Ils étaient les meilleurs cavaliers du monde et régnaient en maîtres sur les Plaines. Ils n’avaient pas besoin de rituels religieux élaborés ni de hiérarchies sociales complexes. Ils menaient leur vie dans leur coin.
Mais, comme pour les malheureux Penatekas, tout s’était mis à changer. Les bandes mêmes furent les premières touchées. Elles qui avaient été les principales unités sociales de la tribu, et sa première source d’identité, elles se désintégrèrent, perdirent leurs frontières et fusionnèrent entre elles. Les Indiens que Mackenzie avait capturés dans un camp en théorie kotsoteka représentaient les cinq bandes principales – un mélange inimaginable dix ans plus tôt. Il s’agissait en partie d’une simple question de nombre. Alors que des milliers de Comanches réparties entre des bandes distinctes et unifiées vivaient jadis sur des campements qui serpentaient le long du Brazos, de la Canadian ou du Cimarron, des groupes aux affiliations floues composés seulement de quelques centaines de membres se rassemblaient désormais pour faire face au vide cruel des Plaines. Les particularités langagières et les us et coutumes se dissipaient. (En fait, la culture et la langue kwahadis commençaient à dominer.) La fin des bandes entraînait également la rareté des chefs de guerre et de paix, car il y avait de moins en moins d’hommes à mener.
Par ailleurs, les Comanches subissaient la poussée implacable de la culture des envahisseurs. Comme tous les Indiens avant eux, le Peuple était submergé par les biens matériels de l’homme blanc. C’était également vrai des Kwahadis, qui s’étaient pourtant méfiés et tenus à l’écart plus longtemps que toutes les autres bandes. S’il fut un temps où ils vivaient exclusivement du bison et de tout ce qu’il fournissait, ils utilisaient désormais les armes, les ustensiles de cuisine et les feuilles de tôle des taibos, leur sucre et leur café, leur alcool, leurs habits et leur calicot. Ils se servaient de leurs couvertures. Ils mangeaient de la nourriture bouillie dans leurs chaudrons en cuivre. À l’agence, ils attendaient patiemment de recevoir leur viande rance, leur tabac pourri et leur farine moisie.
Mais l’ancien Numunuh n’était pas seulement corrompu par la civilisation blanche. Il avait également commencé à adopter les coutumes d’autres tribus. Cette contagion culturelle, à laquelle il était de plus en plus vulnérable, se révélait par de nombreux exemples. Ainsi la coiffe traditionnelle comanche tant redoutée par des générations de colons – en laine de bison noire, dépourvue d’ornements et surmontée de cornes -, fut-elle peu à peu remplacée par celle des Cheyennes, plus délicate et garnie de plumes. Comme beaucoup d’autres éléments de leur culture, les enterrements comanches étaient simples et pratiques : le corps était placé dans une grotte naturelle, une fente ou un lit de rivière asséché profond, et recouvert de pierres ou de bouts de bois entassés pêle-mêle. Mais la tribu opta petit à petit pour les échafaudages plus élaborés des tribus du Nord. Très vite, elle volerait même aux Kiowas leur danse du Soleil. Les Comanches avaient assisté à la cérémonie pendant des décennies sans se préoccuper de son sens. Mais, à présent, ils étaient moins certains de pouvoir s’en passer.
La chasse et la guerre – dont les Blancs voulaient justement les priver – étaient au cœur même de leur identité. Même si le Grand Père et ses apôtres n’étaient pas encore parvenus à accomplir cette vertueuse mission, les mille Comanches ou presque qui venaient chercher leur nourriture et leurs annuités à Fort Sill n’étaient déjà plus des chasseurs. Les hommes y voyaient une forme d’esclavage. Quelles histoires pourraient-ils raconter à leurs enfants et à leurs petits-enfants s’ils passaient leur temps sur la réserve à attendre qu’on leur donne à manger ? Ou, pire, s’ils devenaient agriculteurs ?
Mais la menace la plus importante, celle qui pesait sur la notion même de peuple nomade en Amérique du Nord, apparut dans les Plaines à la fin des années 1860 : les chasseurs de peaux. Entre 1868 et 1881, ces Blancs en quête de peaux de bison abattraient trente et un millions de bêtes, dépouillant presque entièrement les Plaines de ces énormes créatures au pas lourd et détruisant le dernier espoir de voir un jour une tribu nomade renouer avec sa vie traditionnelle. Un Indien à cheval n’avait aucun sens sans troupeau de bisons. Il n’avait aucune identité.
Le premier massacre de bisons par des Blancs équipés d’armes puissantes eut lieu dans les années 1871 et 1872. Jusque-là, les produits du bison ne bénéficiaient que de débouchés limités. Dès 1825, plusieurs centaines de milliers de peaux tannées par les Indiens furent acheminées jusqu’aux marchés de La Nouvelle Orléans. Dans les années 1860, la nécessité de nourrir les ouvriers du chemin de fer transcontinental stimula la demande de viande de bison et permit à des chasseurs comme Buffalo Bill Cody d’entrer dans la légende. Mais il n’y eut pas vraiment de marché pour les peaux jusqu’en 1870, date à laquelle de nouvelles techniques de tannage permirent d’obtenir un cuir de grande qualité. En outre, la mise en service d’un terminal ferroviaire à Dodge City, dans le Kansas, facilita considérablement leur expédition. Pour les chasseurs, ce nouveau commerce représenta une manne, d’autant que les bêtes étaient étonnamment faciles à tuer : un bison qui voyait l’un de ses congénères s’effondrer ne prenait pas la fuite à moins qu’il ne perçût l’origine du danger. Un tireur équipé d’un fusil à longue portée pouvait abattre des groupes entiers sans bouger. Un chasseur dénommé Tom Nixon abattit un jour cent vingt animaux en quarante minutes. En 1873, il en tua 3 200 en trente-cinq jours, rendant dérisoire le record pourtant déjà extraordinaire détenu par Cody de 4 280 bisons en dix-huit mois. Derrière les chasseurs guettaient les écorcheurs puant et transpirant, couverts de sang, de graisse et de parasites. Quinze d’entre eux suivaient le légendaire Brick Bond, qui abattait 250 bisons par jour. Des chariots bâchés attendaient à Adobe Walls pour emporter les piles de peaux à Dodge City. En dehors des langues – très appréciées par les connaisseurs -, qui étaient salées et expédiées, le reste des carcasses pourrissait dans les plaines. Les bénéfices étaient aussi indécents que les massacres. À l’hiver 1871 – 1872, une peau rapportait 3,50 $.
En deux ans, ces chasseurs, qui sévissaient principalement dans les plaines du Kansas proches de Dodge City, tuèrent cinq millions de bisons. Ils furent presque immédiatement victimes de leur succès. Au printemps 1874, les troupeaux des Plaines centrales étaient déjà décimés. La chasse devint beaucoup moins miraculeuse. Comme l’expliqua un éclaireur qui circulait entre Dodge City et le Territoire Indien : En 1872, le bison était visible partout. À l’automne suivant, dans la même région, le sol était couvert d’os blanchis ou presque. Les chasseurs furent donc contraints de s’éloigner davantage des terminaux ferroviaires pour trouver des proies.
Ils descendirent jusqu’aux plaines du Texas, où les troupeaux s’étiraient encore à l’horizon telle l’ombre noire d’un nuage, parcourant rapidement les courbes sans fin de la plaine lointaine, comme le fit observer l’historien Francis Parkman en 1846. Mais le Texas Panhandle se trouvait à deux cent cinquante kilomètres de Dodge City, la seule ville adaptée à l’expédition des peaux. Pour résoudre ce problème et permettre aux chasseurs d’écouler leur marchandise, en mars 1874 un comptoir de commerce fut construit près de la Canadian River, à moins de deux kilomètres des ruines d’Adobe Walls où Kit Carson avait affronté des Comanches dix ans plus tôt. Le comptoir d’Adobe Walls comptait deux magasins, un saloon et une forge. En dehors de cette dernière, constituée de pieux, les bâtiments présentaient une structure en bois, et des murs et un toit en torchis. La nature précise des matériaux de construction deviendrait vite cruciale. Dès juin, les affaires prospérèrent. Les chasseurs vendaient des dizaines de milliers de peaux et achetaient des armes, des munitions, de la farine, du bacon, du café, des tomates en boîtes, de la soupe, des pommes séchées, du sirop, ou encore du poison pour les loups ou de la graisse pour les essieux. Ils gagnèrent plus d’argent qu’ils n’en avaient jamais rêvé, les fortunes de Dodge se refirent une santé et le massacre, dont tout le monde savait qu’il entraînerait l’extermination du bison en quelques années, se poursuivit à un rythme soutenu.
Dans l’ensemble, les chasseurs de peaux étaient peu recommandables. C’étaient des hommes violents, alcooliques et analphabètes qui se négligeaient, portaient les cheveux longs et ne se lavaient jamais. Les odeurs corporelles des écorcheurs défiaient l’imagination. Ils détestaient les Indiens, et pas seulement parce qu’ils avaient la peau brune. Ils estimaient que les Comanches et les Kiowas menaient des raids et des guerres non par tradition mais pour extorquer de l’argent et des terres au gouvernement. Ils estimaient que ce que le gouvernement payait aux Indiens était du racket. C’est une race paresseuse, sale, pouilleuse et fourbe, déclara le chasseur Emmanuel Dubbs en 1871. Ils ignorent ce que signifie réellement être un homme et traitent leurs femmes en esclaves serviles. Lorsqu’ils ne s’attachaient pas à faire disparaître les malheureux bisons de la surface de la Terre, les chasseurs de peaux se rassemblaient dans des villes du diable qui avaient vu le jour dans l’Ouest pour assouvir leurs désirs primaires. Ainsi, près de Fort Griffin, l’avant poste du 4° de cavalerie, apparut une ville champignon baptisée The Fiat. Elle se composait de bâtiments bruts et peu solides dont le bois de charpente avait été traîné sur plusieurs centaines de kilomètres. On y trouvait des hôtels miteux, des salles de bal et des saloons, des prostituées, des joueurs et des tricheurs professionnels. Dans l’un des saloons, une reine du poker à la chevelure rousse dénommée Lottie Deno tenait cour. Ses hommes de main restaient à proximité, prêts à éliminer tous ceux qui osaient mettre en doute son éthique.
Étonnamment, seules quelques voix s’élevèrent contre le massacre des bisons, pourtant sans précédent dans l’histoire de l’humanité. La plupart des gens ne se préoccupèrent pas de ses conséquences. C’était simplement la marche du capitalisme, l’exploitation d’une ressource naturelle comme les autres. Mais l’absence de protestation s’explique surtout par un argument qui fut le mieux exprimé par le général Phil Sheridan, à l’époque commandant de la Division militaire du Missouri. Ces hommes [les chasseurs] ont fait davantage ces deux dernières années… pour régler l’épineuse question indienne que l’ensemble de l’armée régulière en trente ans, déclara-t-il. Ils détruisent l’intendance des Indiens… Si vous souhaitez une paix durable, laissez-les tuer, écorcher et vendre jusqu’au dernier bison. Vos prairies se couvriront alors de bétail tacheté et de joyeux cow boys. La destruction de ressources alimentaires des Indiens n’était pas accidentelle, c’était un acte politique délibéré.
S. C. Gwynne. L’empire de la lune d’été. Terre indienne Albin Michel 2012
Quand les chemins de fer commencèrent à sillonner le continent, des contrats furent établis afin de ravitailler les équipes de cheminots. Des entrepreneur comme William F. Cody firent un pas en avant pour relever le défi. Buffalo Bill, les héros américain qui vendrait le mythe du Far West avec la tournée mondiale de son spectacle du Wild West Show tua 4 280 bisons en dix-huit mois pour nourrir l’équipe de construction de la Kansas Pacific Railroad. C’était entre 1867 et 1868. Nourrir les masses laborieuses grâce à la viande de bison gratuite fut l’une des premières subventions qui allait construire l’Ouest américain – l’ancêtre des actuelles subventions sur le blé…
Si Buffalo Bill est le tueur de bisons le plus connu, d’autres ont abattu les animaux en plus grand nombre, et ce dès les premiers jours du massacre. Du nord au sud des Grandes Plaines, du Llano Estacado au Texas à la Yellowstone Valley du Montana, les Blancs, toujours avec l’aide des Indiens, tuaient les bisons pour un morceau ou pour un autre. Les langues étaient un mets recherché dans les meilleures restaurants du monde ; quant à la fourrure au pelage luxuriant, elle faisait une couverture à la dernière mode dans les attelages de la côte Est et d’Europe.
À la fin des années 1860, les carcasses de bisons faisaient partie du paysage des Grandes Plaines. Les loups, les coyotes et les vautours vivaient une période faste sans précédent chez les charognards. Mais à cette époque encore, les troupeaux n’avaient guère été entamés. Les choses commencèrent à se gâter à partir des années 1870.
Comme la plupart des tragédies qui se jouèrent sur les Grandes Plaines, le massacre des soixante millions de bisons commença par un événement économique à l’autre bout de la planète. Depuis des années, les tanneurs d’Amérique et d’Europe se procuraient leurs peaux de vache en Argentine. Les espagnols, dans leur quête pour importer leur foi et exporter les richesses du Nouveau Monde, en avaient profité pour entasser leur bétail dans les pampas d’Amérique du Sud. Ce fut la première destruction d’un habitat naturel sous l’influence eurasienne et elle précédait d’un siècle la destruction de l’écosystème de nos propres plaines.
Le bétail espagnol s’installa dans cette niche écologique inoccupée ; selon les lois de la nature, et avec l’aide des gauchos qui les protégeaient des prédateurs, leur population explosa. Le monstre économique mondial était avide de cuir. Il avait besoin de cuir pour ses bottes, ses équipements militaires, et pour une création nouvelle : les courroies des machines de la révolution industrielle. Ces courroies devaient être souples et élastiques, et avant l’invention du caoutchouc, un cuir de haute qualité était de rigueur. Les vaches de la pampa ne revenaient pas cher.
Dans les années 1850, les gauchos frappaient allégrement les vaches de leur bolo, les dépeçaient et laissaient les cadavres rôtir sous le soleil sud-américain. C’était prémonitoire du sort des prairies du Nord. Ils frappaient, tuaient et prenaient au piège sans distinction, et ce jusqu’au début des années 1870, quand – tiens donc ! – le bétail se raréfia. Les tanneurs anglais, allemands et américains paniquèrent. Où allaient-ils trouver les peaux de vache pour alimenter le monstre ?
Et pourquoi ne pas utiliser les peaux de bisons ?
Dès les années 1870, on testa les peaux de bison comme matière première pour la fabrication du cuir. Jusque-là, elles n’avaient jamais été tannées à des fins commerciales, et dès la première tentative, ce fut une nouvelle découverte. Leur tannage donnait du cuir de haute qualité, plus souple et plus élastique que la peau de vache. Et la nouvelle consigne ne tarda pas à circuler : tuer les bisons. À partir de 1872, les Grandes Plaines d’Amérique du Nord furent envahies par des hommes blasés et déracinés par la guerre de Sécession. L’économie des Grandes Plaines muta du jour au lendemain. Un journal de Wichita, dans le Kansas, rapporte ceci : Des milliers et des milliers de fourrures sont rapportées ici par les chasseurs. À certains endroits, des hectares entiers sont recouverts de peaux qu’on a étalées au soleil pour sécher. On estime que, du sud de l’Arkansas à l’ouest de Wichita, un à deux mille hommes abattent les bisons uniquement pour leur fourrure.
Il est intéressant de noter que, dans cet article, le reporter commence par évoquer les chasseurs mais il finit par écrire qu’ils abattent : abattre décrit plus justement ce que faisaient ces hommes, tandis que chasser dénote, dans sa signification la plus positive, une certaine noblesse – noblesse d’esprit d’un acte quasi spirituel, lorsqu’on chasse pour sa propre subsistance, pour nourrir sa famille. Ces hommes-là étaient des hommes d’affaires. Ils abattaient une moyenne de quinze bisons par jour, et gagnaient environ trois dollars par fourrure. Dans les trois derniers mois de l’année 1872, ces industriels de base se mirent à envoyer leurs articles vers la côte est. Des morceaux de 50 000 bisons furent expédiés depuis le nouveau raccordement de chemin de fer de Dodge City, dans les plaines du Kansas. Ce fut le premier assaut majeur sur les grands troupeaux des plaines bien que ce nombre omette, comme le remarque un témoin, les bisons tués par pure cruauté, pour le divertissement déplacé de certains, ou pour nourrir les habitants de la Frontière.
L’extermination débuta en 1872 et prit fin dans les derniers mois de 1874 dans le sud des Grandes Plaines. Au cours de ces trois années, 1 378 359 fourrures de bisons furent expédiées en train jusqu’à la côte est, à destination des tanneurs américains et européens. On transporta également 3 062 292 kilos de viande, ce qui peut sembler énorme. Mais si on fait le calcul et qu’on divise cette somme par le nombre d’animaux tués, on se rend compte qu’une moyenne de cinq kilos était prélevée sur chaque bête – environ le poids d’une langue.
En 1875, il ne restait plus que quelques groupes éparpillés dans le Texas, l’Oklahoma, le Nouveau-Mexique et le Kansas. Pour des raisons pratiques, les plaines du Sud avaient été dépeuplées de leur faune principale, et l’industrie du cuir tourna son regard vorace vers le Nebraska et les terres fertiles des deux Dakotas et du Montana.
Le Nebraska céda ses bisons sans se défendre, mais les Sioux et les Cheyennes contrôlaient encore les plaines du Nord. À force de traités et de combats acharnés, ils avaient réussi à maintenir les Blancs à distance. En 1871, la Northern Pacific Railroad rampait déjà à travers les deux dakotas, mais en 1873, elle était bloquée à Bismarck, à trois cents kilomètres au nord-est de mon ranch, au bord du Great Northern Buffalo Range.
Mon perchoir sur la barrière du corral, au-dessus de mon petit troupeau de rescapés, se trouvait à peu près au centre de ce qu’avait été le Great Northern Buffalo Range, domaine du troupeau le plus nombreux et le plus robuste que la terre ait jamais porté. L’herbe des plaines du Nord est riche et vigoureuse. Elle sèche dans le gel automnal et reste nourrissante tout l’hiver. Sur ce sol, les bisons ont évolué et prospéré. Et grâce à la protection des guerriers hostiles Sioux et Cheyennes, ils ont réellement pu se développer. L’industrie du massacre des bisons menaçait, tapie à la périphérie de cette ultime terre hospitalière, et finit par y pénétrer en même temps que le général George Armstrong Custer, héros américain tristement célèbre pour son expédition dans les Black Hills, entre autres.
Il quitta Bismarck le 2 juillet 1874, violant au passage le traité de 1868, pour authentifier la rumeur qui annonçait des gisements d’or dans les Black Hills. Sa colonne était immense : dix compagnies de cavalerie, deux compagnies d’infanterie, cent dix chariots, une centaine d’éclaireurs Sioux Ree et Sioux Santee, des milliers de chevaux et de vaches, des journalistes, des scientifiques et des douzaines de pique-assiettes. Custer poussa fermement l’avance et arriva en vue des Black Hills en moins de trois semaines La troupe passa à quelques kilomètres de l’emplacement actuel de mon ranch et Custer tua un grizzly sur les terres où je fais voler mes faucons chaque automne. Ce que Custer vit lors de cette expédition fut consigné par les journalistes et les scientifiques : des vallées entières couvertes de fleurs (cinquante-deux variétés en pleine floraison), des baies sauvages à profusion, des daims, des antilopes, des cascades, de l’herbe jusqu’au genou et plusieurs milliers de bisons.
Custer trouva autre chose sur mes terres. Il trouva de l’or et bien que l’intégralité du Northern Buffalo Range ait été, d’après un traité, réservée aux Indiens, il rendit publique cette découverte dans un langage qui, selon l’historien Doane Robinson était calculé pour enflammer les esprits et pousser les hommes à pénétrer sur ces terres, ou du moins à mourir en s’y essayant. Au cours des semaines qui suivirent qui suivirent l’annonce officielle de Custer, des mineurs et des hommes de toutes sortes se dirigèrent vers les Back Hills, dernier bastion monumental qui abritait encore les bisons.
Pour ouvrier la voie des Grandes Plaines du Nord, plusieurs années furent nécessaires, sans compter une guerre contre les Sioux, un nombre incalculable de voies ferrées et la mort épouvantable de Custer. Mais à la fin des années 1870, les fourrures de bison se déversaient de ma région par centaines de milliers. En 1884, le massacre touchait presque à sa fin. Comme sur les plaines du Sud, quelques groupes éparpillées de bisons épuisés pouvaient être aperçus de loin en loin et abattus, mais les gigantesques troupeaux avaient été décimés. En 1883, quand le territoire du Dakota finit par émettre une loi protégeant les bisons, les troupeaux avaient disparu.
Mais ça et là sur les plaines, des visionnaires avaient capturé des bisonneaux et les gardaient sur leur ranch, reliques et curiosités d’un passé révolu. L’un des hommes était un Indien de la tribu des Pend-Oreille, Samuel Walking Coyote. Il sauva huit bisons sur le territoire des Blackfeet, dans le nord du Montana, et mena les petits gars vers les Rocheuses, loin de tout danger. Des années plus tard, les progénitures de ces rescapés furent le point de départ du troupeau qui peuple désormais en surnombre le Yellowstone national Park. Cette histoire possède tous les ingrédients pour faire un dessin animé de Walt Disney, sauf un petit détail : Walking Coyote, violant les lois de sa tribu et au grand dégoût des Jésuites qui exerçaient une influence majeure dans la réserve indienne, quitta sa femme et sa famille pour partir à la chasse au bison dans les montagnes, sur le territoire de la tribu des Blackfeet. Il semblerait qu’il ait été séduit par une jeune et belle Blackfeet et qu’il l’ait ramené avec lui pour affronter sa femme et les jésuites. Les petits bisons étaient un cadeau, destiné à apaiser la fureur des religieux et de sa femme abandonnée. Encore un comportement masculin déplorable sur les hautes plaines … Je me demande si Walking Coyote en perdit ses cheveux.
Entre 1886 et 1889, C.J. Buffalo Jones, un homme originaire du Texas, captura quelques bébés bisons rescapés des troupeaux du Sud. En 1876, l’épouse de Charles Goodnight, célèbre fermier texan, se plaignit du massacre des bisons. Charles partageait ses préoccupations et se mit à capturer les petits qui avaient réussi à échapper au tueurs de bisons. En 1887, il avait un troupeau de treize têtes. Dans le Dakota, pas très loin de mon ranch, un fermier métis du nom de Pete Dupree recueillit cinq bébés, aux alentours des années 1881. Dupree mena les bisons jusqu’à son ranch et les intégra à ses vaches laitières qui les adoptèrent. Les petits grandirent et, à sa mort, en 1898, son troupeau comptait environ cinquante têtes, qu’un immigrant écossais, James Philip, racheta. Scotty Philip prit sa tâche à cœur et quand il mourut subitement en 1911, son troupeau s’élevait à quatre cent têtes, une grande partie des survivants des soixante millions de bisons qui peuplaient le continent américain quelques décennies plus tôt. Certains de ces bisons furent vendus à l’État du Dakota du Sud pour occuper le nouveau parc de vingt-cinq mille hectares, ironiquement appelé Custer State Park. Dans les années 70, le ranch du 777 acheta un surplus d’animaux au Custer Park. Les treize orphelins que je ramenai au ranch en janvier 1998 étaient les descendants directs des bisons de Pete Dupree, rescapé de ces terres plus d’un siècle auparavant.
[…] George Catlin, le célèbre peintre des Grandes Plaines de l’époque pré européenne, décrivit cette attitude d’après ses observations au milieu du XVIII° siècle : Découvrant, au bas de la prairie une flaque d’eau stagnante entre les herbes, et le sol doux et saturé d’humidité, le vieux bison s’abaisse sur un genou, plonge ses cornes dans la terre, projetant des mottes et créant rapidement une excavation dans laquelle l’eau goutte. En peu de temps, cela forme une baignoire fraîche et confortable où il se roule comme un cochon dans la boue. Puis il se couche sur le flanc et, à l’aide de ses cormes, de ses pattes et de sa bosse, se retourne violemment et laboure encore la terre, agrandissant ainsi sa mare jusqu’à s’immerger presque entièrement.
La description vivante de Catlin rend à peine le spectacle d’un bison se roulant pour creuser une mare. C’est très divertissant et, dans l’esprit d’un homme fasciné par l’impact des comportements animaux sur l’évolution de l’écosystème, cela regorge d’interprétations possibles. Au début de ce premier hiver, j’en suis venu à croire que les bisons étaient bien plus qu’un maillon manquant à la santé des plaines. Je me demandais si je n’étais pas tombé sur le seul et unique maillon manquant, dont l’absence crée l’accroc qui menace de détisser toute la tapisserie. Cette habitude de se rouler dans la terre était un bon exemple. C’est un phénomène curieux qui associe l’un des principaux défaut de ces terres, à savoir le manque d’eau, et la capacité unique des bisons à en trouver pour la faire ressurgir à la surface. Rendez-vous compte, une année après le retour sur mes terres, les bisons avaient piétiné, s’étaient roulé, vautré et avaient creusé quelques centaines de petits trous d’eau qui avaient disparu en même temps que les derniers troupeaux sauvages. Rendez-vous compte : les vaches avaient non seulement tué l’armoise des ravines et dénudé les berges des quelques grandes sources d’eau, mais elles avaient également laissé les anciens trous des bisons se reboucher, privant ainsi les autres espèces de ce que Catlin appelait une baignoire fraîche et confortable sur une terre aride.
L’augmentation de la vie aviaire sur mon ranch était-elle une conséquence partielle d’un système de pâturage différent plus propice à l’évolution ? Les déplacements rapides des bisons d’un coin à un autre de la prairie affectaient-ils l’herbe de façon plus positive que les errances d’un bétail domestiqué ? La matrice entière de l’écosystème du ranch était-elle améliorées par un simple retour des grands herbivores qui peuplaient jadis les lieux ? Dans mon cœur je commençais à croire que la réponse à toutes ces questions étaient oui. Je voulais hurler cela à la face du ciel, mais j’avais appris longtemps auparavant que les questions essentielles posées du fond du cœur ont des réponses qu’il est préférable de garder pour soi.
Les existences et origines de mes amis et voisins étaient ancrées dans la croyance que ce pays est une terre à bétail. Pour certains leurs géniteurs avaient tout sacrifié pour arracher les Grandes Plaines aux sombres forces d’un environnement sauvage et ils refusaient d’entendre que le salut du sol, et peut-être de l’économie, dépendrait d’une régression, d’un retour à la sagesse de l’évolution. Merde, la plupart de mes voisins ne croyaient même pas à l’évolution, même si, de leur propre chef, ils y avaient contribué depuis des générations, à travers l’élevage de vaches génétiquement manipulées.
[…] Au cours de l’hiver 1997 – 1998, soixante mille vaches et moutons ont péri dans les Grandes Plaines, morts de faim, de froid, tombés à travers la glace et noyés, chutant des falaises. Bien sûr, il y a moins de bisons sur les plaines ; cependant on n’a répertorié qu’une seule mort de bison. Il a été poussé d’un pont gelé par un trente-cinq tonnes .
Dan O’Brien. Les bisons de Broken Heart. Folio 2001

Photo de Christophe Vasselin

George Armstrong Custer ©GraphicaArtis /Getty Images
23 10 1867
Un mois plus tôt, Garibaldi a annoncé au Congrès de la Paix à Genève qu’il allait faire en sorte de régler la question romaine. Rattazzi, président du conseil l’Italie, l’avait fait arrêter, puis relâcher sous la pression de la rue. Napoléon III lui avait fait savoir qu’il ne tolérerait aucune violence dirigée contre le pape. Garibaldi passe outre et, avec 8 000 volontaires franchit la frontière entre la Toscane et le Latium pontifical. Aussitôt, Napoléon III envoie 22 000 hommes sous le commandement du général de Failly au secours de Pie IX.
3 11 1867
Débarquées à Civitavecchia, les troupes françaises dispersent à Mentana la légion garibaldienne. Nous le déclarons au nom du gouvernement français : l’Italie ne s’emparera pas de Rome ! Jamais ! Jamais la France ne supportera cette violence faite à son honneur et à la catholicité !
Napoléon III
Après Mentana, les catholiques et le clergé français virent en Garibaldi un révolutionnaire satanique et un condottiere endurci et cruel qui, déjà en 1849, s’était battu contre la France à Rome. Ils dénigrèrent alors son engagement en faveur de la République française en 1870 – 1871, et firent plutôt de lui un agent de la franc-maçonnerie cosmopolite à la solde de la Prusse impie et protestante, un traître qui avait refusé la nationalité française alors qu’il était niçois, un instrument du désordre, un mauvais chef de guerre aux résultats militaires médiocres, et, pour finir, un défenseur de la république universelle et non de la France.
Hubert Heyriès. Garibaldi, le mythe de la révolution. Privat 2002
Toute une littérature cléricale et réactionnaire broda, dès 1871, sur les pillages des garibaldiens dans les bâtiments religieux de la ville conservatrice et catholique d’Autun (R. Middleton, Garibaldi. Ses opérations à l’armée des Vosges, Paris, 1871). En 1888, Garibaldi était présenté par Georges Theyras, ancien combattant, historien militaire, conservateur catholique autunois et notable respecté de la ville, comme l’aventurier italien [qui] traîne après lui dans ses expéditions tous ces déclassés cosmopolites, à la fois soldats d’opérette et brigands patentés (Garibaldi en France, Autun, 1888).
Cette double image d’armée d’opérette et de brigands tranchait singulièrement avec celle de l’armée française dénuée de tout et à l’aspect misérable, mais dont la tenue digne, le dévouement, la bonne éducation de leurs chefs, contrastent en général avec l’ignominie garibaldienne. Pour Theyras, l’inversion des valeurs était totale : gloire et sollicitude aux imposteurs cosmopolites,
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[1] La dernière relève d’Ar-Men a eu lieu le 10 avril 1990. Daniel Tréanton et Michel Le Ru, les deux gardiens en service ce jour-là, ont été hélitreuillés. Depuis l’automatisation, les visites d’entretien du phare s’effectuent par hélicoptère. Une fois par an, des plongeurs inspectent la base du phare. Le phare d’Ar Men a été classé monument historique le 20 avril 2017, ce qui est la meilleure façon de garantir son entretien.
[2] Le cartahu est un filin utilisé sur les navires pour manœuvrer des charges lourdes. Il fait partie du gréement des mâts de charge et supporte directement la charge, une de ses extrémités est fixée au tambour d’un treuil hydraulique ou électrique et s’enroule sur ce dernier. L’autre extrémité est reliée à un croc ou à un trèfle si deux cartahus travaillent ensemble. Les phares en mer d’Iroise (sauf celui des Pierres Noires) étaient équipés aussi d’un cartahu qui permettait d’effectuer les relèves et le ravitaillement. Ce cartahu était en câble d’acier, enroulé au tambour d’un treuil manuel à la base du phare, sur le plateau (la plateforme) de ravitaillement. Ce câble passait dans une poulie frappée sur une potence au sommet de la tour et était grée à son autre extrémité d’un croc sur lequel, lors les relèves, on crochait les charges devant être montées, ou descendues, du phare (matériel ou gardiens). Lors des relèves, le cartahu se reliait au bateau par l’intermédiaire d’un hale-à-bord, solide cordage, trop lourd pour être lancé directement. Les gardiens lançaient donc d’abord une touline (cordage léger, lesté à son extrémité) à laquelle le hale à bord était relié par une épissure. C’est à l’aide de ce hale à bord, frappé sur le câble de cartahu, juste au-dessus du croc, que les marins halaient jusqu’au pont de la vedette les charges suspendues au cartahu (gardiens ou matériel)
Wikipedia
D’autres sources disent qu’en 1923 le gardien d’Ar Men resta bloqué par le tempête pendant 101 jours, seul et sans ravitaillement. […] En 1800, on compte 24 phares sur le littoral français. En 1831, il y en aura 361. [Le petit bâti du sud de la France. Hubert Delobette. Le Papillon rouge éditeur.2007 ]
[3] Timeo Danaos et dona ferentes de Virgile, dit par Lacoon dans l’Énéide (II, 49) – Je crains les Grecs, même lorsqu’ils font des cadeaux, faisant référence au cheval de Troie. Miramare : son château à Trieste.
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