1° janvier 1863 à mars 1865. Premiers trains. Camerone. Echouage du « Grafton ». Sand Creek. 15967

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Publié par (l.peltier) le 9 octobre 2008 En savoir plus

1 01 1863 

Abraham Lincoln proclame l’abolition de l’esclavage ; c’est le tournant abolitionniste de la guerre. On comptait alors 3.5 millions d’esclaves dans les États du Sud, sur une population totale de 9 millions d’habitants. Les esclaves des États restés fidèles à l’Union ne sont pas concernés ; Lincoln ne libérait donc que les esclaves des États qui étaient en guerre contre l’Union : libérés, ils furent nombreux à rejoindre l’Union où souvent ils grossirent les rangs de l’armée. Le calcul habile, pour ne pas dire cynique, venait faire contrepoids à la probité.

Le 13° amendement de la Constitution fédérale qui abolissait l’esclavage laissait tout une série de questions non résolues : les anciens esclaves étaient-ils des citoyens ? Avaient-ils des droits politiques ? Pouvaient-ils voter ? Devenir des agents de l’État ? Avaient-ils des droits civiques, pouvaient-ils témoigner en justice, siéger dans un jury ?  Et quels étaient leurs droits fonciers ? Des expériences eurent lieu à la fin de la guerre pour distribuer aux anciens esclaves des lopins sur les terres confisquées aux planteurs. Les Blancs se demandaient encore si un esclave était capable de devenir productif en bénéficiant lui-même de son travail, en vendant sa récolte, ou en touchant un salaire… On a critiqué la période en ironisant sur le slogan 40 acres et un mulet, suggérant que les Noirs n’avaient guère bénéficié de l’abolition. Il y eut pourtant au départ une brève période d’espoir, celle des années dites de la reconstruction. Plus de  2 000 Noirs occupèrent des fonctions publiques. Un enseignement public fut prévu pour eux dans le Sud, qui existait déjà dans le Nord. Des institutions crées à cette époque, des églises, des collèges réservés aux Noirs subsistent aujourd’hui. La reconstruction fut riche d’expériences et d’espoirs qui échouèrent sous le coup de la violence, du refus de vote au hommes noirs et de la ségrégation. C’est alors que les lois dites Jim Crow engendrèrent la longue histoire du racisme anti-Noirs du XX° siècle.

Catherine Coquery-Vidrovitch. Les routes de l’esclavage. Histoire des traites africaines, VI°-XX° siècle. Espace libre. Albin Michel 2018

01 1863

À Londres, mise en service de la première ligne de métro, exploitée en traction à vapeur : c’est le Metropolitan Railway. Il faudra attendre 1891 pour que électricité remplace la vapeur. Elle relie Farringdon, au centre, à la gare de Paddington, à l’ouest, sur un trajet de 6,5 kilomètres. Contrairement à nos métros modernes, celui-ci est composé d’un tunnel semi-couvert sur la partie supérieure (les Tubes profonds verront le jour en 1890). Cette innovation est un succès : le premier jour de sa mise en circulation, près de 38 000 passagers l’empruntent.

Les Londoniens accueillent le premier mtro de la ville en 1863.

6 02 1863

Lettre de Napoléon III au maréchal Pélisssier, qui mourra un an plus tard, gouverneur de l’Algérie.

Monsieur le Maréchal,

Le Sénat doit être saisi bientôt de l’examen des bases générales de la constitution de l’Algérie ; mais, sans attendre sa délibération, je crois de la plus haute importance de mettre un terme aux inquiétudes excitées par tant de discussions sur la propriété arabe. La bonne foi comme notre intérêt bien compris nous en font un devoir.
Lorsque la Restauration fit la conquête d’Alger, elle promit aux Arabes de respecter leur religion et leurs propriétés.
Cet engagement solennel existe toujours pour nous, et je tiens à honneur d’exécuter, comme je l’ai fait pour Abd el Kader, ce qu’il y avait de grand et de noble dans les promesses des gouvernements qui m’ont précédé.
D’un autre côté, quand même la justice ne le commanderait pas, il me semble indispensable, pour le repos et la prospérité de l’Algérie, de consolider la propriété entre les mains de ceux qui la détiennent. Comment, en effet, compter sur la pacification d’un pays lorsque la presque totalité de la population est sans cesse inquiétée sur ce qu’elle possède ? Comment développer sa prospérité lorsque la plus grande partie de son territoire est frappée de discrédit par l’impossibilité de vendre et d’emprunter? Comment enfin augmenter les revenus de l’État lorsqu’on diminue sans cesse la valeur du fonds arabe qui seul paye l’impôt ?
Établissons les faits : On compte en Algérie trois millions d’Arabes et deux cent mille Européens, dont cent vingt mille Français. Sur une superficie d’environ quatorze millions d’hectares dont se compose le Tell, deux millions sont cultivés par les indigènes. Le domaine exploitable de l’État est de deux millions six cent quatre-vingt-dix mille hectares, dont huit cent quatre-vingt-dix mille de terres propres à la culture, et un million huit cent mille de forêts ; enfin, quatre cent vingt mille hectares ont été livrés à la colonisation européenne ; le reste consiste en marais, lacs, rivières, terres de parcours et landes. Sur les quatre cent vingt mille hectares concédés aux colons, une grande partie a été soit revendue, soit louée aux Arabes par les concessionnaires, et le reste est loin d’être entièrement mis en rapport. Quoique ces chiffres ne soient qu’approximatifs, il faut reconnaître que, malgré la louable énergie des colons et les progrès accomplis, le travail des Européens s’exerce encore sur une faible étendue, et que ce n’est certes pas le terrain qui manquera de longtemps à leur activité.
En présence de ces résultats, on ne peut admettre qu’il y ait utilité à cantonner les indigènes, c’est-à-dire prendre une certaine portion de leurs terres pour accroître la part de la colonisation.
Aussi est-ce d’un consentement unanime que le projet de cantonnement soumis au conseil d’État a été retiré. Aujourd’hui il faut faire davantage : convaincre les Arabes que nous ne sommes pas venus en Algérie pour les opprimer et les spolier, mais pour leur apporter les bienfaits de la civilisation.
Or, la première condition d’une société civilisée, c’est le respect du droit de chacun.
Le droit, m’objectera-t-on, n’est pas du côté des Arabes ; le sultan était autrefois propriétaire de tout le territoire, et la conquête nous l’aurait transmis au même titre ! Eh quoi ! l’État s’armerait des principes surannés du mahométisme pour dépouiller les anciens possesseurs du sol, et sur une terre devenue française il invoquerait les droits despotiques du Grand Turc ! Pareille prétention est exorbitante, et voulût-on s’en prévaloir, il faudrait refouler toute la population arabe dans le désert et lui infliger le sort des Indiens de l’Amérique du Nord, chose impossible et inhumaine.

Cherchons donc par tous les moyens à nous concilier cette race intelligente, fière, guerrière et agricole. La loi de 1851 avait consacré les droits de propriété et de jouissance existant au temps de la conquête ; mais la jouissance, mal définie, était demeurée incertaine. Le moment est venu de sortir de cette situation précaire. Le territoire des tribus une fois reconnu, on le divisera par douars, ce qui permettra plus tard à l’initiative prudente de l’administration d’arriver à la propriété individuelle.
Maîtres incommutables de leur sol, les indigènes pourront en disposer à leur gré, et de la multiplicité des transactions naîtront entre eux et les colons des rapports journaliers, plus efficaces pour les amener à notre civilisation que toutes les mesures coercitives.
La terre d’Afrique est assez vaste, les ressources à y développer sont assez nombreuses pour que chacun puisse y trouver place et donner un libre essor à son activité, suivant sa nature, ses mœurs et ses besoins.
Aux indigènes, l’élevage des chevaux et du bétail, les cultures naturelles au sol.
À l’activité et à l’intelligence européennes, l’exploitation des forêts et des plaines, les desséchements, les irrigations, l’introduction des cultures perfectionnées, l’importation de ces industries qui précèdent ou accompagnent toujours les progrès de l’agriculture.
Au gouvernement local, le soin des intérêts généraux, le développement du bien-être moral par l’éducation, du bien-être matériel par les travaux publics. À lui le devoir de supprimer les réglementations inutiles et de laisser aux transactions la plus entière liberté. En outre, il favorisera les grandes associations de capitaux européens, en évitant désormais de se faire entrepreneur d’émigration et de colonisation, comme de soutenir péniblement des individus sans ressources attirés par des concessions gratuites.
Voilà, Monsieur le Maréchal, la voie à suivre résolument ; car, je le répète, l’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe. Les indigènes ont, comme les colons, un droit égal à ma protection, et je suis aussi bien l’Empereur des Arabes que l’Empereur des Français.
Ces idées sont les vôtres ; elles sont aussi celles du ministre de la guerre et de tous ceux qui, après avoir combattu dans ce pays, allient à une pleine confiance dans son avenir une vive sympathie pour les Arabes. J’ai chargé le maréchal Randon de préparer un projet de sénatus-consulte dont l’article principal sera de rendre les tribus, ou fractions de tribu, propriétaires incommutables des territoires qu’elles occupent à demeure fixe et dont elles ont la jouissance traditionnelle, à quelque titre que ce soit.
Cette mesure, qui n’aura aucun effet rétroactif, n’empêchera aucun des travaux d’intérêt général, puisqu’elle n’infirmera en rien l’application de la loi sur l’expropriation pour cause d’utilité publique. Je vous prie donc de m’envoyer tous les documents statistiques qui peuvent éclairer la discussion du Sénat.
Sur ce, Monsieur le Maréchal, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde.

Napoléon.

15 04 1863  

À la suite de la guerre de Crimée, Napoléon III avait mis en place dans les Balkans et sur le littoral de la Mer Noire de nombreux consulats et vice consulats : Charles Champoiseau, 27 ans, avait été en poste dès 1857 à Plovdiv – aujourd’hui en Bulgarie – puis à partir de mars 1862, gérant par intérim du consulat d’Andrinople – aujourd’hui Edirne, en Turquie d’Europe -.  Il ne possédait pas de formation d’archéologue mais savait l’empereur friand d’antiquités. En séjour à Aïnos pour y installer une agence consulaire, il entend vanter par tout le monde les antiquités de Samothrace, une île à l’ouest du détroit des Dardanelles. Il obtient une maigre allocation pour entreprendre des fouilles et c’est la découverte de la merveille dont il relate les circonstances à son supérieur hiérarchique, le marquis de Moustier, ambassadeur de France à Constantinople.

Samotraki, 15 avril 1863

Monsieur le Marquis,

Aujourd’hui même, je viens de trouver en fouillant, une statue de la Victoire ailée (selon toute apparence) en marbre et de proportions colossales. Par malheur, je n’ai ni la tête ni les bras à moins que je ne trouve des morceaux en fouillant aux alentours. Le reste, c’est-à-dire toute la partie comprise entre le bas des seins et les pieds [2.10 m] est presque intact et traité avec un art que je n’ai jamais vu dépassé dans aucune des belles œuvres grecques que je connais ; même pas les bas-reliefs de la Victoire aptère ou les Caryatides de l’Erechthéion du Parthénon. Les draperies sont tout ce que l’on peut rêver de plus ravissant : c’est de la mousseline de marbre collées par le vent sur des chairs vivantes ; le tout sans l’ombre d’une hyperbole.

Le mauvais coté de la découverte, c’est que la statue, même mutilée, pèse  1 200 à 1 500 kilogrammes et que je ne pourrai la porter au rivage des hauteurs escarpées où elle se trouve qu’avec des peines excessives et d’énormes dépenses. L’embarquement à bord d’un bateau du pays présente encore plus de difficultés sinon d’impossibilités.

L’ambassadeur dépêchera l’Ajaccio, navire stationnaire de l’ambassade pour prendre en charge la logistique. La Victoire de Samothrace mettra du temps pour arriver au Louvre mais elle y parviendra, sauvée d’une destruction certaine si on l’avait laissé en place, [ainsi se justifiaient les grands musées européens de leurs pillages des sites archéologiques.]

Dans un rapport ultérieur, Charles Champoiseau décrit l’environnement immédiat de la découverte :

Édifice où a été trouvé la statue de la Victoire

En allant un jour surveiller les fouilles du grand temple, je remarquai un marbre à demi-enfoui et présentant l’aspect d’un débris de statue. Je le dégageai et reconnus une épaule de femme avec le haut du sein et la base du cou. Les ouvriers amenés immédiatement déterrèrent des marbres dont les angles dépassaient à peine le sol de quelques millimètres et bientôt mirent au jour une plateforme AA auprès de laquelle était couchée EE la statue que j’ai nommée à tort ou à raison statue de la Victoire. Désireux de trouver la tête, les bras qui manquaient à ce magnifique corps, je fis fouiller tout à l’entour mais sans résultat autre que de me donner les fragments des ailes, des draperies, des jambes ; fragments contenus dans un tonneau qui arrivera à Paris avec la statue. Les déblais poussés à plusieurs mètres de l’endroit où se trouvait [sic] la statue et l’épaule [cette dernière à fleur de terre, comme je l’ai dit] dégagèrent la totalité du monument composé d’un mur CC en tuf calcaire, de la plateforme AA, de degrés en tuf calcaire BB et enfin d’une vingtaine de morceaux énormes en marbre gris-blanc uni, et taillés de façon à les faire regarder comme des espèces de pylônes de genre égyptien. Sur la plateforme même et renversés sans dessus dessous, gisait un sarcophage plein, également en marbre gris, composé de trois morceaux. Un tremblement de terre, quelque que violent qu’il soit, me semble impuissant à produire le désordre qui régnait parmi ces débris, complets du reste, remarquables par leurs proportions et bizarres par leur forme. On eut dit que sarcophages et pylônes dressés sur la partie sud du mur D ou appuyés contre lui étaient tombés sur la statue et l’avaient renversé en la brisant. S’il est permis de se livrer à des conjectures lorsque l’on n’a devant les yeux ni une inscription ni un objet quelconque propre à vous éclairer, je penche vers cette opinion que nous sommes en présence d’un monument funéraire élevé soit à l’un des Ptolémée soit à un des généraux d’Alexandre qui régnèrent à la fois sur la Thrace et sur l’Égypte, Séleucus, Lysimaque ou tout autre.

Les analyses postérieures d’archéologues infirmeront les interprétations de Champoiseau : en fait la Victoire de Samothrace reposait sur des blocs de marbre représentant la proue d’une galère. Elle remonte aux alentours de ~200 av. J.C. On n’a aucune certitude quant à l’identité du sculpteur qui pourrait être Eutychides de Sycione ou un brillant élève de Scopas de Paros.

Elle sera restaurée en 2014 :

Cette déesse ailée, messagère de la Victoire, ou Niké en grec, se tient en équilibre à la proue d’un vaisseau sculpté dans un marbre gris bleu provenant de Lartos, sur l’île de Rhodes, dans le sud de la mer Egée. À peine le pied posé, la Niké vient répandre la bonne nouvelle. Serait-ce celle d’une bataille navale victorieuse, comme le laisse supposer l’embarcation qui a la silhouette des navires de guerre de l’époque hellénistique (III° – II° av. J.C.), armés de deux éperons, dans la quille et l’étrave, et d’une double rangée de sabords de nage pour les rameurs ? Rien ne l’affirme. Les textes littéraires anciens n’en disent mot.

Sa robe, ou chitôn, en léger tissu resserré par une cordelette sous les seins, plaquée par le vent, dévoile une anatomie parfaite, nombril, seins, jambe dénudée dans un tourbillon. Sensualité à fleur de peau prise sur le vif. Son lourd manteau drapé glisse sur les hanches. Il est bordé d’un galon bleu invisible à l’œil nu, mais révélé par l’infrarouge. Preuve d’une polychromie jusque-là inconnue. Ses ailes, en porte-à-faux, sont un défi aux lois de la pesanteur.

Nœud papillon en bataille, cheveux à la Chateaubriand, Ludovic Laugier, copilote de la restauration, salue la fougue du mouvement, l’instantanéité, la sensation du vent, le bouillonnement de l’étoffe, la transparence sur les chairs. Le sculpteur a su saisir dans la pierre le bref moment où la draperie tient par le seul effet du vent.

[…] L’œuvre réalisée entre 180 et 160 av. J.C. pourrait commémorer la grande bataille navale de Cyrène (Libye), tout en s’inspirant des draperies du fronton du Parthénon, réalisées deux siècles auparavant. Tout cela n’est qu’hypothèses, insiste le scientifique.

[…]  La déesse a été trouvée dans un sanctuaire dédié aux grands dieux où se pratiquait le culte des mystères, protégeant les initiés des dangers de la mer. Un petit sanctuaire, très dense, riche, plein de chapelles votives, coincé entre deux torrents au sommet du mont de la Lune, avec la mer bleu marine en contrebas. On y accède par un sentier qui grimpe entre les lauriers roses et les platanes géants.

Huit nouveaux fragments du vaisseau ont été identifiés sur place. Le Louvre a retrouvé aussi dans ses réserves neuf blocs de la même origine arrivés en caisses en 1864 à Paris. Le vilain socle du XIX° a été supprimé, rendant sa grâce tout en mouvement à la composition.

Une opération d’un coût de 4 millions € avec la restauration de l’escalier, dont le quart a été financé par un mécénat populaire.

Florence Evin. Le Monde Juillet 2014

Avril 1863. Le voyage de la belle Niké, victoire en grec, débute, disposée façon puzzle dans des caisses de bois garnies de paille descendues à dos de mulet jusqu’au port. Cent-vingt pièces en marbre blanc de Paros partent : bouts de jambes, de torse, parties d’ailes, plus une multitude de fragments. Mais ni tête, ni bras. Champoiseau a laissé sur place de gros blocs de marbre gris, non identifiés et trop lourds. [Ils seront récupérés ultérieurement]. La cargaison prend le large en avril 1863. Direction Constantinople, puis le port du Pirée, où les caisses sont transférées sur un navire militaire de la flotte de Napoléon III qui les convoie jusqu’à l’arsenal de Toulon. Elles y croupissent six mois et arrivent finalement au Louvre en mai 1864. À leur ouverture, c’est un chef d’œuvre exceptionnel qui apparaît, mais en miettes, à tel point qu’on fait appel à un restaurateur de vases antiques pou reconstituer l’ensemble. […] D’abord exposé sans buste, il faudra plus de vingt ans pour arriver à l’aspect qu’on lui connait, avec des ajouts modernes en plâtre, notamment une bonne partie du torse, dont le sein gauche, le dos et l’aile droite tout entière.

Sophie Cachon Télérama n° 3886 du 6 au 12 juillet 2024

Pour autant, la Victoire n’en aura pas fini avec les voyages : en 1939, elle partira dans une caisse à claire-voie sur une sorte de piste en bois descendant l’escalier Daru pour le château de Valençay, dans l’Indre où elle restera jusqu’en juillet 1945, regagnant alors ses pénates. 

Statue Louvre Victoire De Samothrace at Georgette Brown blog

30 04 1863    

Pour permettre le passage d’un convoi de ravitaillement, les 65 légionnaires du capitaine Danjou tiennent en respect pendant 9 heures 1 200 fantassins et 600 cavaliers mexicains à Camerone, au nord-est de Puebla, au Mexique. Lorsqu’il n’y eut plus que 9 hommes valides, et 25 blessés, le caporal Maine, répondit à la demande de reddition du colonel Cambas : Nous nous rendrons si vous nous faites la promesse la plus formelle de relever et de soigner notre sous-lieutenant et tous nos camarades atteints, comme lui, de blessures ; si vous nous promettez de nous laisser notre fourniment et nos armes. Enfin, nous nous rendrons si vous vous engagez à dire à qui voudra l’entendre que, jusqu’au bout, nous avons fait notre devoir.

Réponse devenue le serment de Camerone.

On ne refuse rien à des hommes comme vous, répondit le colonel mexicain.

La Légion fera de ce jour sa fête traditionnelle.

Ils furent ici moins de soixante
opposés à toute une armée.
Sa masse les écrasa.
La vie plutôt que le courage
abandonna ces soldats français
à Camerone le 30 avril 1863

Camerone - 30 avril 1863 - YouTube

Camerone. - Réserve Citoyenne

The Devils of Camerone stock image | Look and Learn

05 1863 

Puebla supporte un deuxième siège et tombe aux mains des Français.

8 06 1863

Quinze jours plus tôt, Ferdinand Lassalle a fondé l’Association des Travailleurs Allemands, forte de 600 membres, venus de toutes les régions d’Allemagne, demandant la république et le suffrage universel. Il est encore très proche de Karl Marx. Son activisme fait peur à Bismarck : ils se rencontrent secrètement et s’ensuit cette lettre très troublante de Lassalle à Bismarck par laquelle il lui dit approuver sa dictature à condition qu’elle prenne la forme d’une dictature socialeLa classe ouvrière se sent instinctivement encline à la dictature si elle peut être légitimement convaincue que celle-ci sera exercée dans ses intérêts et donc […] elle serait encline, comme je vous l’ai dit récemment – en dépit de tous ses sentiments républicains, ou peut-être pour cette même raison -, à voir dans la Couronne le soutien naturel de la dictature sociale, par opposition à l’égoïsme de la société bourgeoise.

*****

Fidèle aux idées qu’il a déjà exprimées, Lassalle propose ainsi à Bismarck de sceller une alliance entre le prolétariat, la paysannerie, l’aristocratie et l’armée contre la bourgeoisie. Naturellement intéressé, le chancelier entame à cette fin une correspondance secrète avec Lassalle, et les deux hommes se rencontrent même à plusieurs reprises au cours des semaines suivantes. Bismarck y trouve du plaisir. Cette idée de dictature sociale leur va bien à tous les deux. Elle est d’ailleurs presque consubstantielle à la société prussienne depuis que Hegel y a fait l’apologie de l’État comme lieu de vérité absolue. On la verra resurgir tout au long de l’histoire allemande et il n’est pas excessif de la considérer comme un jalon sur la voie qui mène de Hegel au national-socialisme en passant par cette dictature sociale imaginée par Lassalle.

Jacques Attali. Karl Marx, ou l’Esprit du monde. Fayard 2005

06  1863

Petr Valouïev, ministre de l’intérieur de Russie signe une circulaire destinée aux services de la censure : haro sur la langue ukrainienne :

L’enseignement doit, dans toutes les écoles, se faire dans la langue russe commune, l’emploi de la langue petite russe [ukrainienne] n’est pas autorisée… Il n’y a pas de langue petite russe, il n’y en a jamais eu et elle ne peut exister. Le dialecte parlé par le peuple est du russe, abâtardi par le contact avec le polonais. La langue russe commune est donc aussi facilement compréhensible par les Petits Russes que par les Grands Russes, bien davantage que la soi-disant langue ukrainienne concoctée par une poignée de Petits Russes et surtout de Polonais.

Treize ans plus tard, le texte se durcira : Sont interdits toutes les représentations théâtrales, les livrets accompagnant les œuvres musicales, les conférences publiques dans cette langue, car elles sont aujourd’hui autant de manifestations ukraïnophiles.

3 07 1863

Les Unionistes, au terme de 3 jours de combat, gagnent la bataille de Gettysburg à l’ouest de Philadelphie (c’est le point du front le plus au nord de toute la guerre) sur les Confédérés : ces derniers auront perdu 28 000 hommes, les unionistes, 23 000. Mais Lee parvient à faire traverser le Potomac au reste de ses troupes, se mettant ainsi à l’abri des poursuites : Lincoln aura du mal à l’accepter : Notre armée tenait l’issue de la guerre dans le creux de sa main et elle n’a pas voulu le refermer. L’avantage change de camp et l’Union, de plus en plus supérieure en nombre, de mieux en mieux armée par la puissance de l’industrie du nord, se met à engranger les succès jusqu’à la capitulation des confédérés.

5 07 1863  

Ernest Doudart de Lagrée, parti pour la Cochinchine en 1862, signe à Saïgon le traité qui attribue à la France un protectorat sur le Cambodge. La configuration physique de la péninsule indochinoise explique sa grande complexité linguistique et ethnographique Aux zones montagneuses où sont établies les ethnies minoritaires montagnardes s’opposent les deltas des grands fleuves, les plaines et les vallées. La Birmanie, le Laos et le Vietnam sont les pays qui comptent le plus grand nombre de minorités par rapport à la Thaïlande et au Cambodge couverts de plaines et de plateaux. Il existe officiellement 48 groupes ethniques au Laos.

On peut identifier quatre grands groupes correspondant à des phases de peuplement différentes du Laos :

  • les Austro-asiatiques ou Môn-Khmers, présents sur tout le territoire avant l’arrivée des autres populations. Ils sont nombreux au nord comme au sud. Les explorateurs et administrateurs coloniaux leur ont donné les noms de Moï, au Vietnam, Kha, au Laos et Phnong, au Cambodge. Ces termes signifient sauvages.
  • Les Taï-Lao : ils proviennent du sud de la Chine et sont arrivés à partir du 7 – 9° siècle. Ce sont essentiellement les Lao et les Taï, installés principalement dans les plaines ou les vallées.
  • Les Hmong-Mien (Miao-Yao) viennent du sud de la Chine et sont arrivés à la fin du 19° siècle. On les trouve depuis le nord du Laos jusqu’à Vientiane.
  • Les Tibéto-Birmans sont descendus essentiellement du Yunnan et sont arrivés au cours du 19° siècle. Ils sont dans le nord du Laos.

Les premières cartes ethnolinguistiques datent de la colonisation. Il était en effet important pour l’administration d’identifier ses interlocuteurs. Mais la seule véritable distinction était entre les populations de langues taï d’un côté et les Khas de l’autre.

13 07 1863  

La guerre de Sécession dure, et l’enrôlement devient obligatoire… sauf pour ceux qui peuvent débourser 300 $. New York est aux mains de plusieurs bandes organisées qui n’ont que la misère en commun. Faute d’avoir réalisé que les enfants du Bon Dieu étaient en fait des canards sauvages, les distingués nordistes de Washington et leurs tuniques bleues durent faire face à une révolte à l’annonce de cette mesure : l’affrontement durera plusieurs jours. La marine donnera du canon : on comptera 2 000 morts, plus de 10 000 blessés. Les Américains, peu fiers de l’épisode, l’oublièrent jusqu’à ce que Martin Scorcèse découvre en 1970 le livre Gangs of New York de Herbert J. Asbury (avec un lexique d’argot criminel), et que l’idée d’en faire un film ne le lâche plus : il sortira en 2003.

Les chefs de bande étaient des voleurs, des joueurs, des receleurs et des assassins, à la tête d’une importante et dévouée clientèle ; payés par les politiciens municipaux pour donner quand il le fallait un coup de pouce aux urnes, ils se savaient, le reste du temps, sûrs de l’impunité. Ils travaillaient en bandes (gangs), surtout pendant les émeutes et les incendies, et occupaient leurs loisirs à danser et à boire dans des caveaux (dives), ou à parier aux combats de coqs. Certains vauriens, dits rats de quai, avaient pour spécialité d’éventrer les marchandises fraîchement débarquées et de dévaliser les marins dans les mauvais lieux de South Street. Leurs méfaits atteignirent leur apogée pendant et au lendemain de la guerre civile où, sous l’œil d’une police médiocre et d’une municipalité complaisante, ils détroussaient après les avoir endormis, – déjà – au chloral et à la morphine, les danseurs des Mabille (célèbre bal parisien) voisins ; ils n’hésitaient pas à profaner les cimetières. Cela dura jusque vers 1910, alors la police, avec la brutalité qui lui est habituelle, procéda soudain à un nettoyage à coups de mitrailleuse, comme on le fait à Chicago, – ville qui ressemble encore beaucoup au New York de ces temps héroïques -.

Paul Morand. New-York. 1929

07 1863  

Les troupes françaises maîtrisent les principaux centres du Mexique, dont la couronne est offerte à l’archiduc Maximilien de Habsbourg, frère de François Joseph, empereur d’Autriche ; il importe un gouvernement de ses proches.

19 09 1863 

Quatorze ans après la mort de Chopin, des soldats russes, occupant Varsovie,  jettent son piano par une fenêtre du 4° étage.

14 08 1863  

Train Béziers-Lodève. Henri Germain fonde le Crédit Lyonnais.

21 08 1863

Montalembert prend la parole au congrès des catholiques belges, à Malines, devant une assistance essentiellement composée de cardinaux, évêques, prêtres et religieux : Dans une moitié de l’Europe, la démocratie est déjà souveraine ; elle le sera demain dans l’autre. […] L’Italie, l’Espagne, le Portugal sont là pour prouver l’impuissance radicale du système oppressif de l’ancienne alliance de l’autel et du trône pour la défense du catholicisme. […] L’inquisiteur espagnol disant à l’hérétique : la vérité ou la mort ! m’est aussi odieux que le terroriste français disant à mon grand’père : La liberté, la fraternité ou la mort ! La conscience humaine a le droit d’exiger qu’on ne lui pose plus jamais ces hideuses alternatives.

Il a droit à une standing ovation [le signifiant n’existait pas, mais le signifié oui].

26 10 1863     

Au Freemason’s Tavern – la Taverne des Francs-Maçons – de Londres, quelques gentlemen, en fondant la F.A. : Football Association, inventent les règles de ce jeu, presque toutes encore en vigueur aujourd’hui.

13 11 1863   

Abraham Lincoln inaugure le cimetière de Gettysburg : Il y a quatre vingt sept années que nos pères ont fondé sur le sol de ce continent, une nation, conçue dans la liberté et construite sur l’idée de l’égalité entre les hommes.

Maintenant, nous sommes engagés dans une grande guerre civile, épreuve qui décidera  si cette nation, ou tout autre nation, ainsi conçue et vouée au même idéal, peut résister au temps. Nous sommes réunis sur un des grands champs de bataille de cette guerre. Nous sommes venus consacrer un coin de cette terre qui deviendra le dernier champ de repos de tous ceux qui sont morts pour que vive notre pays. Il est à la fois juste et digne de le faire.

Pourtant, en voyant plus loin, nous ne pouvons ni dédier ni consacrer, ni sanctifier ce coin de terre. Les braves, vivants et morts, qui se sont battus ici, l’ont déjà consacré bien au-delà de notre faible pouvoir de magnifier ou de minimiser. Le monde ne sera guère attentif à nos paroles, il ne s’en souviendra pas longtemps, mais il ne pourra jamais oublier ce que les hommes ont fait. C’est à nous les vivants de nous vouer à l’œuvre inachevée que d’autres ont si noblement entreprise. C’est à nous de nous consacrer plus encore à la cause pour laquelle ils ont offert le suprême sacrifice ; c’est à nous de faire en sorte que ces morts ne soient pas morts en vain ; à nous de vouloir qu’avec l’aide de Dieu notre pays renaisse dans la liberté ; à nous de décider que le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ne disparaîtra jamais de la face du monde.

Ce texte est gravé à l’intérieur du mémorial de Lincoln à Washington.

8 12 1863      

À Santiago du Chili, Don Juan Ugarte, curé de l’église de la Compagnie de Jésus, a voulu bien faire les choses pour la fête de l’Immaculée Conception, et les cierges et bougies se comptent par centaines. Bien sûr, il y a foule, peut-être 3 000 fidèles : il a fallu fermer les portes pour empêcher de rentrer ceux qui de toutes façons n’auraient pu trouver place. Un cierge laisse échapper sa cire fondue sur un tissu qui prend feu, et propage ainsi le feu en hauteur, faisant chuter les lampes : c’est l’embrasement. Les fidèles se précipitent vers la sortie, mais les portes s’ouvrant vers l’intérieur, la pression de la foule empêche leur ouverture. On comptera environ 2 500 morts, mais pas un seul prêtre. Le bon père Don Juan Ugarte ne connaîtra aucun ennui particulier.

1863

Premières  caravanes scolaires dans les Alpes, organisées par des collèges libres. Le Belge Ernest Solvay et ses frères créent Solvay Cie pour exploiter un brevet de fabrication de soude à l’ammoniaque : en 1870, elle sera la seule multinationale à produire en Europe, en Russie et aux États Unis. Les Arméniens de l’Empire Ottoman obtiennent le droit de se doter d’une assemblée régie par une constitution nationale : mais les nombreuses révoltes durement réprimées vont étouffer dans l’œuf le projet prometteur d’autonomie.

Arminius Vanbéry, hongrois déguisé en derviche, visite les grandes villes d’Asie Centrale, la plupart au sud, sud-est de la mer d’Aral, l’actuel Kazahkstan. Le récit qui suit se passe à Khiva, essentiellement peuplée d’Euzbeg.

[…] Je trouvai, dans la dernière cour, environ trois cents prisonniers Tchaoudor (une tribu turkmène) absolument déguenillés ; ces malheureux, dominés par la crainte de leur prochain supplice et livrés de plus à toutes les angoisses de la faim, semblaient littéralement sortir du tombeau. On en avait formé deux sections : dans la première étaient ceux qui, n’ayant pas atteint leur quarantième année, devaient être vendus comme esclaves ou gratuitement distribués par le khan à ses créatures : la seconde comprenait ceux que leur rang ou leur âge avait classé parmi les parmi les aksakals – les Anciens de la tribu tartare -, et qui restaient soumis au châtiment infligé par le prince. Les premiers, réunis l’un à l’autre au moyen de colliers de fer, par files de dix à quinze, furent successivement emmenés ; les autres attendaient, avec une résignation parfaite, qu’on exécutât l’arrêt porté contre eux. On eût dit autant de moutons sous le couteau du boucher. Pendant que plusieurs d’entre eux marchaient soit à la potence, soit au bloc sanglant sur lequel plusieurs têtes étaient déjà tombées, je vis, à un signe du bourreau, huit des plus âgés, s’étendre à la renverse sur le sol. On vint ensuite leur garrotter les pieds et les mains, puis l’exécuteur, s’agenouillant sur leur poitrine, plongeait son pouce sous l’orbite de leurs yeux dont il détachait au couteau les prunelles ainsi mises en saillie. Après chaque opération, il essuyait sa lame ruisselante sur la barbe blanche du malheureux supplicié.

Spectacle atroce, je puis le dire ! L’exécution aussitôt terminée, la victime, délivrée de ses liens et jetant de tous côtés les mains autour d’elle, cherchait à se relever. Parfois, trébuchant au hasard, leurs têtes s’entrechoquaient ; parfois, trop faibles pour se tenir debout, ils se laissaient retomber à terre avec un sourd gémissement qui, lorsque j’y pense, me donne encore le frisson.

Si abominables que ces détails puissent paraître au lecteur, il me faut bien ajouter que ces cruautés se justifiaient par la loi des représailles et que les Tchaoudor étaient ainsi punis pour avoir traité avec les mêmes raffinements de barbarie les membres d’une caravane euzbeg surprise par eux, dans le cours de l’hiver précédent, sur la route d’Orenbourg à Khiva. Elle comptait, dit-on, jusqu’à deux mille chameaux, et les Turkomans, – qui après avoir pris possession d’une immense quantité de marchandises russes, auraient dû se contenter d’un si riche butin -, n’en dépouillèrent pas moins, de tout ce qu’ils possédaient en fait de vêtements et de denrées alimentaires, les Euzbegs Khivites dont elle se composait en grande partie. Ils périrent à peu près tous au milieu du Désert, quelques-uns de faim, les autres de froid. Huit à peine sur soixante parvinrent à se sauver.

Il ne faudrait pas regarder comme un cas exceptionnel l’horrible scène que je viens de décrire. À Khiva comme dans toute l’Asie centrale, on n’est sans doute pas cruel pour le plaisir de l’être, mais on trouve de tels procédés parfaitement naturels, et la coutume, les lois, la religion s’accordent à les sanctionner. Le souverain actuel de Khiva voulait tout simplement, se signaler comme protecteur de la religion et croyait y réussir en châtiant, avec une extrême rigueur, toute violation des préceptes sacrés. Il suffisait de jeter un regard sur une femme enveloppée de son voile pour être livré au redjm, conformément aux clauses pénales édictées dans les saints livres. En pareil cas, l’hommes est pendu, et la femme, enterrée jusqu’au buste dans le voisinage de la potence, est lapidée jusqu’à ce que mort s’en suive. Le sol de Khiva ne fournit pas de cailloux, mais on les remplace par des kesek (boules de terre cuite). À la troisième décharge, une enveloppe de poussière a rendu méconnaissable cette victime infortunée dont le cadavre déchiré n’a déjà plus forme humaine, et on l’abandonne alors aux longues angoisses de l’agonie. Ce n’est pas seulement contre l’adultère, mais contre beaucoup d’autres offenses à la religion que le khan a voulu promulguer la peine de mort, si bien que, dans les premières années de son règne, les Oulémas eux-mêmes se virent obligés de réprimer les entraînements de sa piété trop zélée. Malgré leur intervention, il ne se passe guère de jours sans que l’une ou l’autre des personnes admises à l’audience du prince, ne soit emmenée hors du palais, après avoir entendu l’arrêt sommaire qui dispose définitivement de sa destinée : Alib barin ! (Emmenez le)

Le yasoul me conduisit ensuite – j’allais oublier ce détail -, chez le trésorier, qui me compta sans difficulté la somme à laquelle j’avais droit. Cette transaction, par elle-même, n’avait rien de fort intéressant, mais je trouvais ce personnage occupé d’un travail trop curieux pour que je le passe sous silence. Il assortissait des khilat (robes d’honneur) qu’on devait envoyer au khan pour récompenser les services hors-ligne. Ces vêtements en soie, de couleur voyante et décorés de grandes fleurs en fils d’or, étaient de quatre espèces ou catégories différentes. On les désignait sous le nom de robes à quatre, à douze, à vingt, à quarante têtes. Comme, dans les dessins ou les broderies dont elles étaient couvertes, je ne voyais rien qui légitimât une pareille appellation, je voulus savoir à quoi elle s’appliquait : on me répondit que les plus simples se donnaient au soldat qui rapportait quatre têtes ennemies, et les plus belles à celui qui en fournissait quarante. Quelqu’un ajouta que si tel n’était pas l’usage du pays de Roum, je ferais bien de me rendre le lendemain matin sur la principale place, où j’assisterais à la distribution de ces glorieux emblèmes. Je n’eus garde, on le devine, de manquer à cette assignation, et je vis, en effet, arriver du camps à peu près cent cavaliers dont les vêtements poudreux avaient un air tout à fait martial. Chacun d’eux amenait au moins un prisonnier, et parmi ceux-ci, des femmes, des enfants, attachés soit à la queue du cheval, soit au pommeau de la selle ; il portait de plus, sanglé derrière lui, un grand sac où se trouvaient les têtes enlevées à l’ennemi, témoignage irréfragable des hauts faits accomplis sur le champ de bataille. Son tour venu, il offrait les prisonniers soit au Khan, soit à quelque notable personnage, et, débouclant ensuite son sac qu’il saisissait par les deux angles inférieurs, il vidait aux pieds de l’agent comptable, – celui-ci les repoussant du pied comme s’il se fut agi de pommes de terre, – le monceau de têtes, barbues ou imberbes, en échange duquel il allait lui être octroyé des insignes plus ou moins honorifiques. Suivant l’importance de la livraison, il était porté sur les registres pour tel ou tel nombre de têtes, et la rétribution ne se faisait pas attendre au-delà de quelques jours.

Arminius Vambery. Voyages d’un faux derviche dans l’Asie Centrale : de Téhéran à Khiva, Boukhara et Samarkand par le grand désert turkoman (1873), traduit de l’anglais par E.D. Forgues, éd. You-Feng, 1987

En ce temps-là, les glaciers de Chamonix venaient encore lécher le fond de la vallée

Mont Blanc et glacier des Bossons : photographie des frères Bisson, 1863. Au dernier plan, à droite, l’Aiguille du Goûter, au centre, le Dôme du Goûter et au fond à gauche le Mont-Blanc, tout en neige. Au premier plan à gauche, en amont du glacier des Bossons, les contreforts rocheux du Mont Blanc du Tacul et du Mont Maudit.

Lancement et premiers essais du sous marin Le Plongeur à Rochefort.

Le Plongeur est un sous marin français mis au point par le commandant Bourgois et l’ingénieur Charles Brun qui fut lancé et commença ses premiers essais en 1863. C’est le premier sous marin propulsé par un moteur à air comprimé. Long de 42,50 mètres, il déplace 420 tonnes et embarque 7 membres d’équipage. Son autonomie et sa vitesse restent limitées.

Bourgois et Brun ont commencé leurs travaux en 1859. L’air du moteur, comprimé à 12 bars, était contenu dans 23 réservoirs, ce qui explique la grande taille du sous marin 435 tonnes de déplacement en plongée. La puissance du moteur à air comprimé était de 60 kW.

Les premiers essais ont lieu dans la forme de radoub de l’arsenal de Rochefort, remplie d’eau après la construction. Un hublot en verre éclate sous la pression. L’équipage, s’avérant incapable d’aveugler la voie d’eau, doit évacuer en catastrophe. Après pompage et réparations, d’autres essais sont effectués, notamment celui de la chaloupe capsule de sauvetage.

La coque n’est pas équipée de gouvernails de profondeur horizontaux (qui apparaîtront sur les sous marins expérimentaux Gymnote et Gustave Zédé, suites conceptuelles du Plongeur). Au cours des essais, menés devant Port des Barques, puis à La Pallice avec l’assistance du vapeur La Vigie, l’attitude du sous marin est difficile à contrôler, il a tendance à piquer du nez et laboure avec son étrave les fonds vaseux de la côte charentaise. On tente d’équiper le Plongeur d’une hélice lest agissant verticalement, suivant l’idée de l’inventeur Lebellin de Dionne, mais l’amélioration n’est que marginale, ce qui n’empêchera pas nombre de sous marins expérimentaux de la fin du XIX° siècle d’être ainsi équipés.

Le sauvetage de l’équipage en cas de problème en plongée était confié à une chaloupe étanche accessible depuis l’intérieur du sous marin et détachable depuis l’intérieur de la chaloupe (on distingue son emplacement en forme d’assiette creuse sur le dessus du pont sur les documents ci-contre). Cette caractéristique se retrouve sur le Nautilus de Jules Verne, les trois protagonistes de l’histoire, Arronax, son valet Conseil et le harponneur Ned Land, la mettent à profit pour fausser compagnie au Capitaine Nemo en plein maëlström. Ce n’est pas un hasard, Jules Verne ayant examiné de près la maquette du Plongeur présentée à l’Exposition universelle de 1867.

Après plusieurs années de tests et diverses modifications, la Marine française l’a finalement laissé de côté et désarmé en , principalement à cause de problèmes de stabilitéDépouillée de la plupart de ses équipements secrets, la coque du Plongeur connaît une seconde vie beaucoup moins prestigieuse comme bateau citerne pour acheminer de l’eau douce aux navires de guerre mouillant devant Rochefort avant d’être démolie dans les années 1920.

Le sous marin devait naviguer très près de la surface [ce qui est tout de même bien embêtant pour un sous marin. ndlr]. L’air étant rejeté par le moteur à l’intérieur du sous marin, la surpression engendrée devait être évacuée à l’extérieur pour éviter de trop élever la pression dans l’habitacle. Or, pour que l’air soit expulsé, la pression de l’air à l’intérieur devait être supérieure à celle de l’eau à l’extérieur. Une pression trop élevée à l’intérieur entraînait des problèmes physiologiques chez les membres d’équipage et diminuait le rendement du moteur, qui dépendait de la différence de pression entre le réservoir et l’intérieur. Enfin, une traînée de bulles d’air signait le passage du sous-marin.

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Le modèle du Plongeur

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3 01 1864

Le Grafton, une goélette de 56 tonneaux, a quitté Sydney le 12 novembre 1863 pour découvrir, selon les informations reçues, une mine d’étain argentifère sur l’île Campbell, au sud de la Nouvelle Zélande. Le chef d’expédition, le français François Édouard Raynal, 33 ans, non seulement ne découvre aucune mine sur l’île Campbell, mais en plus y tombe gravement malade. Les quatre autres membres de l’équipage sont Henry dit Harry  Forges, portugais, cuisinier, George Harris, matelot anglais, Alexander, dit Alick Mc Larren, norvégien de 28 ans matelot taciturne, et Thomas Musgrave, le commandant, américain de 30 ans. Ces cinq hommes ne se connaissaient pas avant d’embarquer sur le Grafton. Pour ne pas rentrer bredouille à Sydney, ils décident d’aller dans les eaux de l’île Auckland voir s’ils trouvent des éléphants de mer, alors très recherchés. Cette île est sur leur chemin de retour à Sydney. Le 2 janvier, le temps se gâte, qui devient tempête et les pousse vers la côte. Ils mouillent les deux ancres mais la tempête casse les chaînes et ils se mettent à talonner puis se plantent sur un caillou. Ils mettent à l’eau le canot de secours et débarquent sur terre, sans penser un instant qu’ils allaient être là pour 20 mois : ce sont les îles Auckland, un archipel de 510 km², 42 km de long, avec une côte très découpée qui ressemble à des fjords.

Une fois la tempête calmée, ils vont chercher sur l’épave tout ce dont ils peuvent avoir besoin : 100 livres de biscuit, 50 de farine, du sel, de la viande, une bouilloire, des allumettes,  un fusil, etc.. un peu d’outillage et d’instruments de navigation. Pour la nourriture, cela se compte en jours… donc il va falloir rapidement exploiter les ressources locales, essentiellement l’éléphant de mer, aujourd’hui nommé lion de mer. Ils parviendront à se construire une cabane, à utiliser le sel récupéré pour conserver la viande  etc … mais surtout, même avec ce petit nombre, François Édouard Raynal saura créer les conditions de vie pour que la zizanie ne prenne pas le dessus ; il considère que ces cinq hommes forment une famille et procède donc à l’élection d’un chef de famille : c’est Thomas Musgrave qui va être élu. Raynal s’aperçoit-il que le jeu de cartes le met dans tous ses états, qu’il triche ? … on ne va pas faire jouer les sanctions prévues par le règlement pour de pareilles bricoles… c’est le jeu de cartes qui part au feu. De même qu’on abandonnera un projet de fabrication de bière, techniquement réalisable. On s’occupe du mieux possible : cours de langues, lectures des rares livres sauvés du naufrage etc… A-t-on oublié de se signaler ? On répare cela en dressant mât et drapeau sur un cap le 7 février… qui ne fait venir personne. On décide alors de la construction d’un navire pour rejoindre la Nouvelle-Zélande, avec les restes du Grafton mais la chose s’avère rapidement impossible, faute d’outils appropriés. On se rabat sur une autre solution : transformer le canot en navire propre à naviguer – un semblant de quille, un pont, un mât et une voile, un gouvernail – , avec un inconvénient majeur : il ne pourra emmener que trois hommes. En mai, la neige fait son apparition… le feu est entretenu constamment… le tannage des peaux se révèle efficace après cinq mois de traitement. Les coquillages passés au feu permettent d’obtenir de la chaux qui permet de construire en dur.

Le 19 juillet 1865, le canot peut appareiller : ce sont Henry Forges et Georges Harris qui restent à terre. Les trois autres arrivent à Port Adventure sur l’île Stewart, à 27 km au sud de l’île du Sud, en Nouvelle Zélande,  le 24 juillet, après cinq jours de mauvais temps. Le capitaine Cross du Flying Scud les a recueillis, puis les a emmenés à Invercargill, la ville la plus méridionale de l’île du Sud de la Nouvelle Zélande, le lendemain. Personne n’acceptant d’aller chercher Henry et George, il fallut faire une collecte de fonds à Invercargill pour que le capitaine Cross accepte le voyage aux îles Auckland pour ramener les deux membres d’équipage restants, qui avaient commencé à se disputer. Donc, happy end pour ces cinq naufragés qui ont fait ce qu’il fallait pour survivre avec leurs tripes et avec leur cœur. Mais ce n’est pas vrai de tout le monde : près de deux mois après l’échouage du Grafton, un autre navire, l’Invercauld, navire de 1 100 tonneaux,  fera aussi naufrage sur l’île Auckland, mais sur une rive opposée à celle du Grafton, si bien que les deux groupes ne se rencontreront pas, laissant 19 survivants qui ne seront plus que trois quand ils seront secourus.

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Adams Island (Neuseeland)

Les naufragés mettant à l'eau le bateau qu'ils ont construit ©Getty

La hutte construite par les naufragés (dessin de Alphonse de Neuville)

François Édouard Raynal - Alchetron, the free social encyclopedia

François Edouard Raynal

Les naufragés : Henry Forges, George Harris, Alexander McLaren, Thomas Musgrave et François Edouard Raynal

Les naufragés : Henry Forges, portugais, George Harris, anglais, Alexander McLaren, norvégien, Thomas Musgrave, américain et François Edouard Raynal, français. © Getty – Dessin d’Alphonse de Neuville

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/naufrages-une-histoire-vraie/20-mois-seuls-sur-les-auckland-3498096

12 02 1864

El Hadji Omar Tall meurt dans l’explosion de sa maison à Déguembéré, près des falaises de Bandiagara, au Mali : elle était devenu une poudrière. Originaire du Fouta Toro, au Sénégal, il avait prêché pendant treize ans l’islam sunnite dans le Fouta Djalon, puis était devenu guerrier, et s’était construit un empire en partant vers l’est, Mali et Côte d’Ivoire : l’empire Toucouleur. Ses successeurs tiendront l’empire jusqu’à la conquête française en 1893. Son ami Mohamadou Alou Tyam écrira sa biographie – La Kacida – en ‘ajami, [ou poular], langue peul écrite en caractères arabes, traduite en français en 1935 par  Henri Gaden.

14 03 1864   

Sir Samuel Baker, très connu en Angleterre pour ses chasses à Ceylan, a remonté le Nil en compagnie de son intrépide épouse, à laquelle il a demandé de se faire la plus discrète possible… de peur qu’on ne découvre qu’il l’avait tout bonnement achetée deux ans plus tôt sur un marché d’esclaves à Vidin, au nord-ouest de l’actuelle Bulgarie ; Florence Barbara Maria Finnian von Saas était une Hongroise de Transylvanie dont la famille avait été massacrée en 1848.

Il croise Speke, qui lui parle d’un autre lac que le Victoria : c’est le lac Albert, dont il voulut faire une seconde source du Nil, alors qu’il n’en est qu’une très grosse hernie, à 620 mètres d’altitude quand le lac Victoria est à 1 133 mètres. Cela ne relève que de la fantaisie, mais, comme cela avait représenté pour lui-même et son épouse un voyage plein de risques et d’épreuves, là encore il fallait que son nom s’inscrivit dans l’histoire : autant de sources du Nil que d’explorateurs, et comme les explorateurs sont nombreux… ; telle fût finalement la règle prise en compte pour satisfaire la vanité de ces messieurs. Il n’y a pas de problème de source du Nil [1], mais il y a un problème de ses découvreurs, et de la rivalité des territoires qui se la disputent, précurseurs de la civilisation du tout à l’Ego. C’est, avant toute autre chose, question de cohérence intellectuelle : comment pourrait-on voir dans un lac la source d’une rivière : un lac n’est que l’extension du lit d’une rivière : s’il reste à niveau constant en ayant un émissaire, c’est qu’il y a un affluent, en amont qui apporte au lac un volume d’eau égal à celui qui en part avec l’émissaire. Il est donc parfaitement incohérent de dire qu’un fleuve prend sa source dans un lac : sa source se trouve sur l’affluent qui, en amont, lui apporte de l’eau. Jamais personne n’a osé dire que le Rhône prenait sa source dans le lac Léman !

La vanité est un trait commun et personne n’est est peut-être entièrement exempt. Dans les milieux scientifiques et universitaires elle est même une sorte de maladie professionnelle.

Max Weber. Le savant et le politique, 1919

Le 14 mars 1864, le lac si longtemps cherché s’offrit enfin à nos yeux. Aussi loin que la vue pouvait porter vers l’ouest et le sud-ouest, une étendue d’eau sans limites brillait comme un miroir. Partout où la terre était en vue, le lac était encaissé par des montagnes. J’allai immédiatement au bord de l’eau, j’en bus à longs traits (c’était une coutume des anciens explorateurs), remerciant Dieu de m’avoir guidé jusqu’à cette heureuse fin quand tout espoir était perdu. Je baptisai le lac Albert Nyanza comme étant une seconde source du Nil.

Sir Samuel Baker

29 03 1864 

Alexine Tinne, très riche héritière d’un Hollandais, magnat du sucre, s’est mise à voyager en compagnie de sa mère Harriet depuis la mort de son père, en 1845. Cette fois-ci, elle est de retour à Khartoum où elle retrouve sa sœur, Adriana Van Capellen, après une expédition dramatique pour atteindre l’équateur via le Nil et le Bahr al-Ghazal. L’incroyable taille de l’expédition – jusqu’à 450 personnes ! – n’en assura cependant pas le succès : elles sont parvenues un peu au sud de Waw, près de la frontière du Soudan avec la Centrafrique et le Congo. Mais sa mère, sa tante, et leurs deux bonnes hollandaises étaient mortes.

11 04 1864

Garibaldi, immensément populaire en Angleterre, a fini par répondre aux nombreuses invitations. Il est arrivé le 3 à Southampton. Il est maintenant à Londres où la police a prévu que 100 000 personnes viendraient l’acclamer. Il en vient 500 000. L’interminable cortège des députations venues lui rendre hommage met 6 heures pour parcourir les 5 kilomètres qui séparent la gare du palais du duc de Sutherland, où il est logé. Déjeuner d’honneur invité par le premier ministre, citoyenneté d’honneur de la ville de Londres, réceptions ininterrompues, députations d’exilés polonais, hongrois, allemands qui lui rendent hommage… c’est un triomphe. C’est au citoyen du monde que l’Angleterre cosmopolite rendait hommage. Seule la reine Victoria ne le reçoit pas : elle notait dans son journal : Honnête, désintéressé et courageux, Garibaldi l’est certainement, mais c’est un chef révolutionnaire. Tout ce tohue bohue autour d’un homme finit par inquiéter et le 17 avril, le médecin de la reine diagnostique un surmenage dangereux : il lui conseille d’annuler la tournée prévue en province. Le gêneur rentre chez lui.

14 05 1864

Une météorite tombe sur la commune d’Orgueil, au sud de Montauban, dans le Tarn et Garonne – elle prendra son nom.

C’est une chondrite carbonée de type CI, une espèce très rare. Orgueil contient entre autres du xénon HL (132Xe) et des poussières de diamant. C’est la première météorite dans laquelle on a retrouvé des acides aminés extraterrestres, donnant crédit à la théorie de la panspermie. Une masse totale de 14 kg a été collectée, ce qui fait d’Orgueil la plus massive des neuf chondrites CI connues en 2021. Un morceau de la météorite d’Orgueil est exposé au muséum d’histoire naturelle Victor Brun à Montauban. D’autres sont exposés au musée d’histoire naturelle de Londres, le muséum américain d’histoire naturelle de New York ou le muséum d’histoire naturelle à Paris, qui en possède un fragment de plus de 10 kg.

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Meteorite orgueil a

Elle est encore étudiée aujourd’hui.

25 05 1864

La loi Emile Ollivier abolit le délit de coalition institué par la loi Le Chapelier en 1791 et autorise, sous conditions, la cessation concertée du travail – le droit de grève  -.

L’empereur avait écouté les conseils de son demi-frère, le duc de Morny, [fils de Hortense de Beauharnais et de Charles de Flahaut] qui lui répétait : Il est temps de donner de la liberté pour qu’on ne nous l’arrache pas, et du  prince Jérôme, son oncle qui avait proposé d’envoyer une délégation d’ouvriers à l’Exposition universelle de Londres en 1862. L’empereur avait acquiescé et, forte de 200 travailleurs, une délégation emmenée par Henri Tolain, ouvrier ciseleur, avait fait la découverte au Royaume Uni d’une condition ouvrière mieux lotie qu’en France, d’un pays où depuis 1824 les syndicats avaient une existence légale.

Nous qui n’avons d’autre propriété que nos bras, nous qui subissons tous les jours les conditions légitimes ou arbitraires du capital, nous demandons le droit pour les ouvriers de présenter des candidatures aux élections, la création de chambres syndicales et le droit de grève, la liberté d’association qui permettra de résister par la liberté et la solidarité à des exigences égoïstes et oppressives.

Henri Tolain

Cette pression ouvrière encouragea Napoléon III à donner un signal social fort, en libéralisant dans un même mouvement le statut des coalitions et celui des grèves. C’est à un jeune avocat de 39 ans, Emile Ollivier (1825 – 1913), qui s’était fait remarquer en étant nommé, en 1848, à 22 ans, commissaire du gouvernement provisoire, dans les Bouches du Rhône, qu’il revint d’être rapporteur de la loi devant le Corps législatif.

La loi Ollivier abolit le délit de coalition – sans autoriser les réunions publiques, qui ne seront licites qu’en 1868 à condition qu’on n’y parle que de questions sociales ou scientifiques et pas de politique – […].

Le nouvel article 414 dispose : Sera puni d’un emprisonnement de six jours à trois ans et d’une amende de 16 francs à 3 000 francs, ou de l’une de ces deux peines, quiconque, à l’aide de violences, voies de fait, manœuvres frauduleuses, aura amené ou maintenu, tenté d’amener ou de maintenir une cessation concertée du travail, dans le but de forcer la hausse ou la baisse des salaires ou porter atteinte au libre exercice de l’industrie ou du travail.

Avec la loi Ollivier, la France donne le ton en Europe. Plusieurs pays vont adopter des législations similaires : la Belgique (1866), la Prusse (1869), les Pays-Bas (1872) et le Luxembourg (1879). Mais il s’agit au mieux d’une tolérance vis-à-vis d’actions de plus en plus répandues dans ces sociétés en pleine industrialisation, et non d’une reconnaissance pleine et entière de la grève. L’exercice de celle-ci entraînait toujours une rupture automatique du contrat de louage ou de travail, et donc justifiait un licenciement de l’ouvrier gréviste ou une intervention des forces de l’ordre en cas de violence.

Le 15 juillet 1864, Emile Ollivier publie un commentaire de sa loi, intitulé Les coalitions, dans lequel il en revendique hautement la paternité : J’ai voulu simplement, écrit-il, résumer dans quelques formules claires et sommaires les principales conditions auxquelles est désormais soumise la faculté de se coaliser, afin que les patrons et les ouvriers puissent, sans le conseil de personne, juger eux-mêmes de l’étendue de leurs droits et les exercer sans péril.

Et celui qui deviendra premier chef du cabinet de Napoléon III de janvier à août 1870 […] juge que sa loi, si les coalitions futures conservent le caractère de calme et de dignité, n’en est pas moins une des meilleures qui aient été faites par le gouvernement actuel, une de celles dont doivent le plus se réjouir ceux qui considèrent l’amélioration du sort des travailleurs comme constituant le but supérieur de la politique.

Et Emile Ollivier conclut : la conquête politique, c’est le suffrage universel ; la conquête sociale, c’est le droit de se coaliser. Je considère comme un bonheur d’avoir contribué pour ma part au second de ces actes d’émancipation populaire. Quelques injures ou quelques froissements inattendus du cœur ne me semblent pas une rançon trop chère de cette bonne fortune.

Mais avant d’être vraiment reconnu par la Constitution de 1946, le droit de grève empruntera un chemin semé de déconvenues. En défendant la coalition, Monsieur Ollivier se dit convaincu qu’il n’est pas vrai qu’il n’y ait que des individus, grains de poussière sans cohésion, et la puissance collective de la nation, mais qu’entre les deux il existe le groupe formé par les libres rapprochements et les accords volontaires.

Entre 1864 et 1884, 2 700 condamnations sont prononcées pour faits de grève, dont 61 à plus d’un an d’emprisonnement. En 1870, Emile Ollivier n’hésite pas à envoyer la troupe contre des grévistes au Creusot. Jules Simon avait lancé, à propos de sa loi : Elle commence par une promesse ; elle continue par une menace.

Michel Noblecourt. Le Monde  du 24 mai 2014

Avoir poursuivi d’une haine féroce jusqu’à la tentative d’assassinat le seul Souverain dont la préoccupation principale ait été d’améliorer la situation matérielle et morale des masses et de les affranchir de leurs servitudes traditionnelles, le seul qui, malgré les terreurs de ses conseillers ait accordé aux travailleurs des droits refusés par la Révolution elle-même et relevé leur dignité en donnant à leur parole une autorité égale à celle des patrons ; avoir méconnu le créateur des sociétés de secours mutuel ; le protecteur du droit de coalition, le restaurateur du suffrage universel mutilé ; avoir préféré à l’ami couronné qui servait le peuple de tout cœur les bourgeois opportunistes qui s’en servaient sans cesse, cela restera, à l’heure de la véritable histoire une des pages les plus laides des annales de la démocratie française. Ce jugement sera rendu plus sévère encore par la longanimité avec laquelle l’empereur, méconnu, menacé dans son trône et dans sa vie par la plus noire ingratitude, continua son dévouement à ceux qui le déchiraient. Que de fois ne m’a -t-il pas dit dans nos conversations intimes: Tâchez donc de me proposer quelques chose dans l’intérêt du peuple.

Émile Ollivier L’empire libéral. 17 volumes. [mort à Saint Gervais les Bains en 1913, enterré à Saint Tropez, au Château de la Moutte, légué au Conservatoire du Littoral, géré par la commune]

En toute circonstance, qu’on lui parlât du passé ou du présent, de ce qu’on faisait ou de ce qu’on pourrait faire, la même question revenait sur les lèvres de Monsieur Émile Ollivier : Où est le droit ? Où est le devoir ? Qu’exige, qu’eût exigé la justice ? […]

À aucun prix il n’eût utilisé, même pour des fins pratiques les plus hautes, les parties basses de la nature humaine, la cupidité, l’égoïsme, l’envie. Il était l’artiste qui veut tout droit sculpter son idéal dans le marbre, sans passer par l’intermédiaire de la terre glaise où l’on se salit les mains… […] Par-delà les partis, sa pensée allait à la France.

Henri Bergson, qui lui succédera à l’Académie Française le 12 février 1914

9 06 1864 

Pierre Jean De Smet, une fois de plus mandaté pour parlementer avec les Indiens, débarque à Fort Berthold, près de l’embouchure du Petit Missouri, où vivent les Aricaras et les Mandans : il s’est embarqué sur le Missouri le 20 avril pour gagner les grandes plaines septentrionales, muni des plus chaudes recommandations : Nul homme de ce pays n’a rendu de plus importants services, par la dignité de son caractère et la finesse de son intelligence, par rapport aux tribus indiennes, de ce coté des Montagnes rocheuses ou au-delà…

Général Pleasanton

Le Révérend Père De Smet se rend en mission de paix et de pardon auprès des Sioux combattants. Toute assistance doit être donnée à cet illustre missionnaire.

Genéral Rosecrans

Mais il va se heurter au général Sully qui s’enferme dans un pas de pourparlers avant qu’un châtiment exemplaire n’ait été donné aux rebelles. Un tel blocage rend sa mission caduque : il rentre à Saint Louis non sans avoir adressé un rapport circonstancié à Washington.

5 10 1864

Un cyclone ravage Calcutta : on comptera près de 60 000 morts ; 40 000 maisons détruites, 90 % des navires coulés ou fracassés.

16 11 1864  

Le général Sherman, (nordiste), entreprend sa marche vers la mer : d’Atlanta à Savannah, dévastant tout, menant une politique de la terre brûlée : le sort le plus enviable était alors celui des esclaves, qu’il libère.  À raison de 20 km par jour, il arrivera à Savannah à 500 km d’Atlanta le 21 décembre. Il se montre plus près d’Attila que d’un général respectueux d’un code de guerre.

Nous avons détruit tout ce que nous ne pouvions pas manger, volé leurs Nègres, brûlé leur coton [2] et leurs égreneuses, déversé partout leur sorgho, incendié et tordu leurs voies ferrées et, d’une façon générale, mis le pays à feu et à sang.

Un soldat de Sherman

Brûlez tout ! Brûlez tout ! … D’abord les soldats hésitent. Ils se regardent les uns les autres comme pour voir qui est prêt à obéir, mais Sherman exulte. Il montre la ferme devant laquelle ils viennent de s’arrêter, dans cette vallée de Shenandoah, et il hurle : Brûlez ! Alors ils se décident, finissent par le faire, un peu honteux. Ils s’habitueront vite et bientôt n’y penseront même plus. Toutes les fermes qu’ils trouveront sur leur route connaîtront le même sort et ils le feront sans même s’en apercevoir. The Burning. C’est cela que Grant a demandé à Sherman : la guerre totale, qui fait pleurer les villages. Bientôt ils n’auront plus ce geste un peu gauche d’hésitation, bientôt ils ne descendront même plus de leurs chevaux. Ils n’hésiteront pas non plus à tirer dans le ventre des fermiers qui ont saisi une fourche pour protéger leur récolte, ou à passer par le fil de la lame les femmes qui essaieront de s’interposer. Bientôt, ils brûleront tout, systématiquement. Pendant des mois. Et Sherman n’aura plus à le dire, à le hurler en se dressant sur ses étriers :  Brûlez tout ! ils auront appris à le faire. Grant pense souvent qu’il aura à demander pardon pour ces ordres donnés car il sait quelle réalité se cache derrière ce qu’il exige. Et quand il ordonne the Burning il voit, lui, les fermes brûlées et les enfants en pleurs. Alors il s’adresse à Julia en son esprit, lorsqu’il boit sans trouver le sommeil, pardonne-moi, Julia, car j’ai ordonné de tuer, pardonne-moi, Julia, des femmes et des enfants ont été piétinés, il voudrait le dire, le hurler : ce qu’il exige de ses hommes est folie. Lorsque j’en aurai terminé, lui écrit Sherman, la vallée sera impropre à la vie des hommes et des bêtes, et c’est ce qu’il a fait : le bétail est éventré ou, pour aller plus vite, brûlé vif dans les étables, avec les fermiers parfois, pardonne-moi, Julia, et ne me regarde plus jamais avec amour. La victoire approche et la guerre devient plus sale, plus pénétrante. Cela fait longtemps que les hommes n’ont plus de rêve de noblesse. Ils savent que la guerre se fait en grimaçant et qu’ils se sont perdus. C’est cela qu’on leur a demandé : accepter de se dire adieu et aller au plus ignoble. Ils le font. Sherman écrit à Grant que la vallée de Shenandoah n’est plus que cendres et Grant, en le lisant, n’éprouve aucun dégoût. Il n’a pas le droit. C’est lui qui a exigé cela de ses hommes. S’il doit ressentir le dégoût, qu’il le ressente pour lui-même et c’est ce qu’il fait, mais qui peut l’entendre. Julia continue à l’aimer alors que lui est hanté par les cris de Sherman : Brûlez…! Brûlez tout… ! et il n’a pas le droit de trouver cela répugnant car c’est lui qui l’exige alors il y répond en ordonnant qu’on tire une salve de mille coups de fusil contre Petersburgh en l’honneur de ceux qui ont fait saigner la terre de Shenandoah, Brûlez… Brûlez et lorsqu’il referme son courrier et relève la tête, il sait qu’une nouvelle façon de faire la guerre est née.

[…] À quel moment ont-ils commencé à vaincre ? Le capitaine le salue avec fierté en ordonnant à son cheval, par une légère pression des cuisses à peine perceptible, de se mettre à l’arrêt : les voilà, mon général … Il est fier de sa prise, cela se voit, Il sourit et ne peut s’empêcher d’ajouter : on en trouve partout sur les routes… Lee ne tient plus ses hommes… Et son cheval s’écarte pour laisser passer la colonne de fuyards et de déserteurs. Ce ne sont plus des hommes. Ils avancent d’un pas lent, le corps rachitique, ne pesant plus que la moitié de leur poids, les yeux hagards. Grant repense alors aux corps dans les tranchées de Petersburg, lorsque la ville a fini par céder après neuf mois de siège. Il y avait des gamins de treize ans, pieds nus, qui gisaient là, dans la boue… Honte aux confédérés qui les avaient armés et honte à ceux qui les avaient tués. Ce ne sont plus des hommes. Ni ceux qui titubent devant lui, qui n’ont rien mangé depuis des jours – que des pousses d’herbe et des racines -, ni lui, là, qui se tient droit, ému par tant de misères alors que c’est lui qui a décidé d’axer la guerre sur le ravitaillement pour affamer les soldats. Il voit le jeune capitaine qui sourit à ses côtés, heureux de la prise du jour, qui ne trouve pas révoltant qu’un homme ait pu devenir un sac d’os aux gencives qui saignent. War is hell, dit son ami Sherman. Il faut châtier les civils et couper l’ennemi de ses bases. Je peux faire brûler de douleur la Géorgie, lui a-t-il écrit, et il l’a fait, détruisant tout sur son passage. Les voilà, devant ses yeux, les vaincus aux corps creusés, aux lèvres blanches, hallucinant de faim. Faut-il se réjouir ? oui, car ils sont le signe de la victoire. L’armée de Lee fond à vue d’œil. Ils ne doivent même plus être trente mille et ils sont tous affamés. La guerre est cruelle. Il repense toujours à Sherman parce qu’il n’y a que lui qui soit lucide, et dise les choses avec la brutalité qu’elles contiennent. Plus elle sera cruelle, plus vite elle sera terminée. Les villages brûlent. Les hommes meurent de faim le long de la route. Rien n’empêche Sherman d’avancer. Il traverse la boue, les forêts. Il saccage tout et le Sud hurle de douleur. Faut-il se réjouir ? Grant songe à cet instant que la victoire est une épreuve. Il laisse les confédérées en haillons passer et il lui semble que c’est lui qui est humilié, pire, il sent que cette humiliation ne le quittera plus, qu’il va devoir apprendre à la porter en lui, même lorsque les cris de victoire retentiront – car ils retentiront -, même là, elle sera en lui, sourde, pénétrante, il ne pourra pas la fuir, et jusqu’à sa mort, il y aura cela en partage entre lui et les troupes ennemies : cet instant-là, tète basse, où l’homme est allé si loin qu’il n’en était plus un.

Laurent Gaudé. Écoutez nos défaites. Actes Sud 2016

29 11 1864

Aux États Unis, le 3° régiment de volontaires de la cavalerie du Colorado se livre à un massacre sur les Cheyennes de Sand Creek : ils en tuent 200.

Le 29 novembre 1864, 230 membres des tribus cheyennes et arapahos, dont une majorité de femmes et d’enfants, ont été pourchassés, tués et dépecés au bord du cours d’eau par une armada plus ou moins régulière de l’US Army, emmenée par le colonel John Chivington (1821 – 1894), un pasteur méthodiste qui avait décliné le rôle d’aumônier militaire pour celui de combattant. C’était un camp dit de la paix, où 35 chefs indiens avaient conduit leurs familles sur réquisition du gouverneur de l’État, dans l’attente du résultat d’une négociation en cours à la base militaire de Fort Lyon, à 50 kilomètres, pour régler le différend territorial. Le gouverneur voulait séparer les Indiens amicaux – qui recevraient nourriture et protection – des autres, les hostiles, qui seraient poursuivis et détruits.

Le 3e régiment de cavalerie du colonel Chivington est arrivé à l’aube à Sand Creek. C’était une nouvelle unité, constituée de volontaires. Quiconque se sentait d’humeur à combattre les Indiens y était le bienvenu, selon une affiche de recrutement d’août 1864 conservée par le National Park Service. Les 300 recrues avaient été engagées pour cent jours, dotées d’un cheval et d’une arme. Une unité régulière de la 1° cavalerie s’était jointe à l’expédition. En tout, quelque 600 hommes et deux pièces d’artillerie.

Le massacre a duré huit heures. Sept des chefs faisaient partie de la délégation envoyée à Washington au printemps 1863. Lincoln les avait fait venir pour leur demander de ne pas se ranger du côté de la Confédération sécessionniste. Il leur avait donné un drapeau américain frappé de 33 étoiles, 33 comme le nombre d’États qui, alors, constituaient l’Union, et dont une réplique flotte au-dessus des tables de pique nique du Visitor’s Center. Le président leur avait conseillé de le planter au-dessus de leur camp, ce qui les protégerait. Les tribus avaient protesté contre l’invasion des caravanes de colons piétinant leurs terres et leurs droits. Lincoln leur avait promis que les Etats-Unis s’efforceraient de faire respecter les traités.

Les chefs indigènes avaient aussi reçu une médaille de la paix en gage d’amitié. Elle n’a pas fait plus d’effet sur la cavalerie que le drapeau blanc monté par Black Kettle (1803 – 1868) devant son tipi. White Antelope et War Bonnet ont été abattus alors qu’ils s’avançaient pour parlementer. La tradition orale dit que White Antelope a scandé jusqu’au bout le chant traditionnel qui veut que rien ne vive très longtemps sinon la terre et les montagnes.

Au total, 23 chefs de tribu ont été tués. Dans le village, les femmes et les enfants ont été pourchassés, les blessés achevés – avec plus ou moins de célérité. Et le terme de massacre s’applique aussi aux animaux, insiste le ranger qui a consulté le dictionnaire. Les chiens, les chats [les tribus domestiquaient les lynx, nombreux sur les plaines], ils ont tous été tués. 

Les soldats sont restés sur place toute la journée suivante. Ils ont pillé les tentes et mutilé les corps. Les uns ont pris des scalps, d’autres, les organes génitaux des hommes – et des femmes. Ils sont rentrés triomphalement à Denver avec leurs trophées. Le 22 décembre, ils ont défilé dans les rues, sous les acclamations, brandissant les restes humains au bout de leurs fusils. Les scalps ont été exposés pendant des semaines à l’Apollo Theatre. Le Rocky Mountain News a estimé que la 3° cavalerie s’était couverte de gloirelors de cette grande bataille contre les Indiens.

Mais, même à Sand Creek, il ne faut peut-être pas désespérer de l’humanité. Deux officiers ont refusé de participer à la boucherie. Le capitaine Silas Soule et le lieutenant Joseph Cramer, du 1° régiment de cavalerie, ont témoigné de la barbarie dans des lettres qui ont été transmises à la hiérarchie militaire et politique. Les manuscrits ont été retrouvés en 2020 à Denver. C’était dur de voir des petits enfants à genoux se faire fracasser la cervelle par des hommes se prétendant civilisés, a rapporté le capitaine Soule. Trois commissions d’enquête – plus que pour toute la guerre de Sécession, précise le ranger – se sont penchées sur ce que la presse présentait pieusement comme une bataille. Le comité conjoint du Congrès sur la conduite de la guerre a tenu des auditions et conclu qu’il s’agissait surtout d’un massacre ignoble planifié par Chivington, avec l’accord tacite du gouverneur Evans. Celui-ci a été contraint à la démission – ce qui ne l’a pas empêché de poursuivre sa carrière dans les chemins de fer après avoir fondé l’université de Denver.

Le colonel Chivington a démissionné. N’étant plus sous l’uniforme, il a échappé à la cour martiale. Il est parti reprendre son ministère religieux dans l’Ohio, avant de revenir finir ses jours à Denver comme shérif adjoint.

Le capitaine Soule, qui avait refusé de tirer sur Black Kettle, a été tué par balle en pleine rue en avril 1865, moins de trois mois après avoir témoigné contre le colonel Chivington. Fils d’une famille d’abolitionnistes du Maine, arrivé dans le Colorado au moment de la ruée vers l’or, il s’était engagé dans l’armée nordiste. Son assassin, un soldat de la 1° cavalerie, partisan de Chivington, n’a jamais été condamné.

L’Eglise méthodiste a fait son mea culpa, en liaison avec les tribus. Elle a publié une étude sur le rôle que ses fidèles avaient joué dans le massacre et procuré un soutien financier à la lutte des Cheyennes et des Arapahos pour obtenir les réparations promises par le traité de Little Arkansas (1865), qui les a chassés du Colorado. Le Centennial State a lui aussi reconnu ses torts. En 2023, le mont Evans (altitude 4 348 mètres) a été rebaptisé mont Blue Sky. Le 29 novembre 2026, une stèle de 7 mètres de haut doit être érigée à la mémoire des victimes de Sand Creek, au pied du Capitole de Denver. Le monument, appelé Peace Keepers, (Gardiens de la paix) représente un chef arapaho, un chef cheyenne et une femme amérindienne portant un enfant.

Corine Lesne. Le Monde du 29 juin 2026

Rivière Sand Creek

Si son presi il nostro cuore sotto una coperta scura
sotto una luna morta piccola dormivamo senza paura
fu un generale di vent’anni
occhi turchini e giacca uguale
fu un generale di vent’anni
figlio d’un temporale.
C’è un dollaro d’argento sul fondo del Sand Creek.
I nostri guerrieri troppo lontani sulla pista del bisonte
e quella musica distante diventò sempre più forte
chiusi gli occhi per tre volte
mi ritrovai ancora lì
chiesi a mio nonno è solo un sogno
mio nonno disse sì.
A volte i pesci cantano sul fondo del Sand Creek.
Sognai talmente forte che mi uscì il sangue dal naso
il lampo in un orecchio nell’altro il paradiso
le lacrime più piccole
le lacrime più grosse
quando l’albero della neve
fiorì di stelle rosse.
Ora i bambini dormono nel letto del Sand Creek.
Quando il sole alzò la testa tra le spalle della notte
c’erano solo cani e fumo e tende capovolte
tirai una freccia in cielo
per farlo respirare
tirai una freccia al vento
per farlo sanguinare.
La terza freccia cercala sul fondo del Sand Creek.
Si son presi i nostri cuori sotto una coperta scura
sotto una luna morta piccola dormivamo senza paura
fu un generale di vent’anni
occhi turchini e giacca uguale
fu un generale di vent’anni
figlio d’un temporale.
Ora i bambini dormono sul fondo del Sand Creek.
Auteurs-compositeurs : Fabrizio De André 1940 – 1999, Massimo Bubola.
Ils ont pris nos cœurs sous une sombre couverture
sous une lune morte petite nous dormions sans peur
ce fut un général de vingt ans
aux yeux aussi bleus que sa veste
ce fut un général de vingt ans
fils d’un orage
il y a un dollar en argent au fond du Sand Creek
Nos guerriers trop éloignés sur la piste des bisons
et cette musique distante se fit de plus en plus forte
je fermai les yeux trois fois
je me retrouvai toujours là
je demandai à mon grand-père n’est-ce qu’un rêve
mon grand-père répondit que oui
les poissons chantent parfois au fond du Sand Creek
Je rêvai si fort que le sang coula de mon nez
l’éclair dans une oreille, dans l’autre le paradis
les plus petites larmes
les plus grosses larmes
lorsque sur l’arbre à neige
fleurirent des étoiles rouges
maintenant les enfants dorment dans le lit du Sand Creek
Lorsque le soleil leva la tête entre les épaules de la nuit
il n’y avait plus que des chiens de la fumée et des tentes renversées
je décochai une flèche au ciel
pour qu’il puisse respirer
je décochai une flèche au vent
pour qu’il puisse saigner
la troisième flèche, cherche-la au fond du Sand Creek
Ils ont pris nos cœurs sous une sombre couverture
sous une lune morte petite nous dormions sans peur
ce fut un général de vingt ans
aux yeux aussi bleus que sa veste
ce fut un général de vingt ans
fils d’un orage
maintenant les enfants dorment au fond du Sand Creek
Auteurs-compositeurs : Fabrizio De André 1940 – 1999, Massimo Bubola.

 

Sand Creek Fabrizio de Andre

8 12 1864 

Pie IX publie l’encyclique Quanta Cura qui contient notamment le Syllabus : complectens præciuos nostræ ætatis errores – Recueil renfermant les principales erreurs de notre temps qui sont signalées dans les allocutions consistoriales, encycliques et autres lettres apostoliques de Notre Très Saint Père le pape Pie IX -.

Le Syllabus est l’un des textes qui ont été portés au pinacle par quelques-uns, montrés du doigt avec horreur par beaucoup d’autres. Il est probable qu’il n’a pas été réellement lu. Les encycliques provoquent souvent des tempêtes alors que très peu de gens en prennent vraiment connaissance.

Le Syllabus n’échappe pas à la règle. Pendant près d’un siècle, il sera un signe de contradiction ; on y verra la preuve que l’Église ne comprend rien à son siècle, qu’elle est bel et bien la dernière citadelle d’un monde définitivement mort à la Révolution française.

Or, contrairement à la rumeur, le Syllabus comportait bon nombre de vérités. Étaient dénoncés, tout à la fois, le rationalisme, parce qu’il allait jusqu’à nier la divinité du Christ ; le gallicanisme, dans la mesure où il donnait au pouvoir civil le droit de mettre en question les autorités religieuses ; l’étatisme, parce qu’il exigeait le monopole de l’enseignement à son profit et l’abolition des ordres religieux ; le socialisme, parce qu’il veut tout soumettre à l’État (la famille, la propriété, les libertés d’opinion) ; l’économisme, qui estime que l’acquisition des richesses est le but de l’organisation sociale. Plus grave encore, aux yeux des rédacteurs : le naturalisme, qui prétend que la société humaine doit être gouvernée sans tenir compte de la religion ; ce qui suppose la laïcisation des institutions, la séparation de l’Église et de l’État, la liberté de la presse, l’égalité des cultes devant la loi, l’équivalence des religions.

Si les derniers points que nous venons d’énumérer comportent bon nombre de contre-vérités – la séparation de l’Église et de l’État existe déjà aux États Unis, elle sera établie en France dans moins d’un demi-siècle et les catholiques y gagneront une indépendance qu’ils n’ont jamais connue -, les autres considérants contiennent des intuitions qui se révélèrent profondes cent cinquante ans plus tard (l’économisme réducteur ; le socialisme et le communisme, sources possibles d’une soumission de l’individu à l’État, etc.).

Peu de gens comprendront les ambiguïtés du Syllabus. Encore une fois, parce qu’ils ne le lurent pas. Ensuite, parce que les mots utilisés, le style du document, exhalaient un parfum d’autrefois. On avait le sentiment qu’un siècle de rancœurs, fondées ou pas, s’exprimait dans cet étrange manifeste. Et cette analyse, elle aussi, était en partie exacte.

Conséquence du Syllabus : un vacarme européen qui contribue à obscurcir le débat. Ultramontains et intégristes clament leur satisfaction ; leurs cris de victoire enveniment le climat. Quant aux éternels anticléricaux, ils en appellent au bon peuple, affirment que le Syllabus démontre une fois pour toutes que l’Église est opposée au progrès. Un journal piémontais – n’oublions pas que le Piémont mène, depuis dix ans, la guerre contre les idées et les institutions romaines – soutient que le pape va supprimer dans ses États les trains, les machines à vapeur, le télégraphe et l’éclairage au gaz. À Paris, Napoléon III estime (à juste titre) que le Syllabus est, en partie, une machine de guerre contre lui. Sans façon, il interdit aux évêques la publication du document. Quant aux catholiques libéraux, les grands vaincus, on les considère désormais comme des hérétiques.

C’est, encore une fois, Monseigneur Dupanloup qui évite la catastrophe. Il publie fin janvier un petit livre d’interprétation à propos de l’encyclique et du Syllabus. En quinze jours, il s’en vend cent mille exemplaires en France. On traduit l’ouvrage en dix langues. Six cent trente évêques lui écrivent du monde entier pour le féliciter d’avoir si bien exprimé leur pensée. Enfin, le pape lui-même déclare à ses amis : Il a expliqué et fait comprendre l’encyclique comme il faut qu’on la comprenne.

Comment Monseigneur Dupanloup a-t-il réussi cette métamorphose ? En utilisant un vieux procédé, cent fois utilisé durant l’histoire de l’Église : il a simplement distingué la thèse et l’hypothèse. D’après lui, le pape n’avait pas à se réconcilier avec la civilisation moderne, puisqu’il n’a jamais cessé de l’encourager. Il devait simplement indiquer ce qui lui semblait dangereux dans son évolution. Voilà le Syllabus transformé en un document dont on a limé les principales aspérités. Mais les ponts étaient coupés entre le Saint-Siège et les catholiques libéraux.

Georges Suffert. Tu es Pierre. Éditions de Fallois 2000

Ce temps fut, selon l’archevêque de Reims, celui de l’idolâtrie de la papauté. De Veuillot à Monseigneur Berthaud, évêque de Tulle, on multipliait les outrances et les provocations quasi blasphématoires : l’un saluait en Pie IX le vice Dieu de l’humanité ; l’autre le Verbe incarné qui se continue. L’évêque de Genève, Mermillod, parlait des trois incarnations du fils de Dieu : dans le sein de la Vierge, dans l’Eucharistie et dans le vieillard du Vatican. La très jésuite Civitta cattolica osait écrire que lorsque le pape médite, c’est Dieu qui pense en lui. Et l’on entendit des prêtres attribuer en chaire au pape les vertus par lesquelles les cantiques saluent le Christ pontifex sanctus, impollutus, segregatus a peccatoribus et excelsior coelis factus. Cinq siècles plus tôt, au temps auquel ces gens rêvaient de revenir, on montait sur le bûcher pour moins que cela. Adorer un homme …

À cet Être suprême, il manquait un attribut – ou plutôt, que cet attribut fut sacralisé, incorporé à la doctrine catholique : l’infaillibilité. À partir de 1865 commença à circuler la rumeur de la convocation d’un concile à cet effet – le premier concile depuis celui de Trente, trois siècles auparavant… On entendait dire en même temps que Pie IX s’apprêtait à canoniser un inquisiteur, Arbues. Où allait-on ? Jusqu’où ces gens de Rome pousseraient-ils leur offensive intégriste et passéiste ?

Jean Lacouture. Jésuites. Les Conquérants. Seuil 1991

1864  

En Russie, création des zemstvos, assemblée territoriale élue tous les 3 ans par région – il y en avait 34 dans la Russie d’Europe – ; élection au suffrage indirect, par trois collèges – propriétaires fonciers ruraux, propriétaires urbains et paysans -. Elle a en charge tous les domaines civils de l’administration : entretien des routes, ouverture d’écoles, d’hôpitaux, d’hospices, organisation des réserves de grains, diffusion de connaissances agronomiques, collecte de statistiques. L’assemblée se réunit une fois par an et élit un bureau exécutif, dont les pouvoirs resteront cependant restreints face à ceux du gouverneur provincial. C’est sur cette base que naîtra l’idée d’une fédération de ces assemblées pour donner une assemblée nationale, chère aux révolutionnaires de 1905.

Maxwell établit les relations entre magnétisme et électricité ; un an plus tard, il montrera que la lumière est un phénomène électro-magnétique.

Le Norvégien Svend Foyn embarque sur le Spes et Fides premier baleinier à vapeur, apportant avec lui sept canons harpons de son invention : c’en est fini de la pêche artisanale au harpon lancé par l’homme ; les massacres vont commencer, détruisant en quelques décennies un capital considérable de cétacés, les prélèvements l’emportant toujours sur le renouvellement de l’espèce : Américains et Japonais sont au premier rang des prédateurs.

La Compagnie Générale Transatlantique ouvre une ligne régulière le Havre New York avec un paquebot à roues.

Découverte d’un gisement de nickel, en Nouvelle Calédonie, française depuis 1853.

Pasteurisation : les producteurs de lait, de vin ou de bière peuvent expédier leurs marchandises à distance sans craindre qu’elles ne se gâtent. Pour protéger le marché français, Napoléon III interdit l’exportation vers l’Italie de métiers à tisser la soie et le coton. Le four du Français Pierre Martin permet les premiers aciers spéciaux. Création du Comité des Forges, le patronat de la sidérurgie. Évian devient Évian les Bains : le thermalisme s’y développe et la haute aristocratie vient y chercher santé et mondanité : golf, concerts plusieurs fois par semaine, théâtre, casino (inauguré le 23 juin 1912 et qui brulera le 1° avril 2026, ah, quel poisson ! ) feux d’artifice et spectacles sur le lac… on construit plusieurs palaces, dont l’Hôtel du Parc, qui hébergera 100 ans plus tard les négociateurs des accords d’Évian qui mettront fin à la guerre d’Algérie. Travaux d’endiguement de la Camargue, qui vont permettre le développement de la culture du riz.

Publication en fascicules du Grand Dictionnaire Universel du XX° siècle, de Pierre Larousse. À l’article Paris, on peut lire : Paris, la France, tous les peuples obéissent à des lois bien autrement fortes que les lois fabriquées par les hommes ; nous voulons parler des lois qui régissent l’univers et qui, comparativement aux êtres, sont immuables et éternelles. Les qualités et les défauts physiques et intellectuels, en un mot l’ensemble des qualités ethniques des habitants d’une contrée dépendent :

  • de la nature du sol ou élément géologique ;
  • des conditions atmosphériques ;
  • de la situation géographique (…)

Pour qu’une réunion de citoyens (ville ou peuple) puisse être supérieure comme intelligence, il faut que le territoire qu’elle occupe soit insuffisant à la nourrir. […]

Tout arrive à Paris des points les plus divers et les plus éloignés des territoires français : vins, viandes, fruits, légumes, blés, poissons, volailles, gibiers, etc, apportant, condensés en eux, les essences des sols multiples. Les eaux aussi sont ses tributaires. Une foule de ruisseaux et de rivières, qui rejoignent la Marne et la Seine au-dessus de Paris, y apportent leurs aliments en bloc… Les eaux minérales de la France et de l’étranger y trouvent un vaste débouché. Les cafés, thés, poivres, sucres, les denrées coloniales en un mot, y arrivent de tous les points du globe. Chacun de ces produits si divers agissant sur l’homme suivant la loi des principes nutritifs ou excitants qu’ils contiennent, il en résulte de cette universalité, cette suprématie, cette prépondérance qui constitue le caractère des Parisiens pris collectivement.

De ces données, nous ne prétendons pas conclure que le plus ou moins d’intelligence d’une population soit le résultat exclusif, absolu de son alimentation, plus étendu dans la capitale que dans les autres villes ; que les bibliothèques, les musées, les expositions, les spectacles, beaucoup plus nombreux et plus fréquentés ; les journaux surtout beaucoup plus répandus, et principalement aussi les étalages des boutiques si artistement ordonnés et où chacun peut venir puiser des idées ; nous croyons que tout cela contribue pour une large part au développement de l’intelligence parisienne ; mais nous sommes convaincus que cette diversité de nourriture, que nous venons d’indiquer, prépare admirablement, par ses influences occultes mais fécondes, notre suprématie.

Les provinces qui ne se nourrissent que de leurs propres produits, comme la Bretagne, les peuples qui ne sortent pas de chez eux, qui gardent leurs frontières contre l’importation, qui se suffisent à eux-mêmes, seront toujours des Barbares, relativement.

La supériorité de l’Angleterre, des États Unis, de la France sur toutes les autres nations, la supériorité de Paris sur toutes les autres villes n’ont pas d’autres causes que leurs relations extérieures.

Voilà pourquoi Paris est indécapitalisable.

L’article n’a pas été rédigé par Stendhal, tout à l’opposé de ces éloges dithyrambiques, plein d’une très grasse fatuité : En Angleterre, l’aristocratie méprise les lettres. À Paris, c’est une chose trop importante. Il est impossible pour des Français habitant Paris de dire la vérité sur des ouvrages d’autres Français habitant Paris.

[…] Tôt ou tard, les provinciaux et les étrangers s’apercevront que tous les articles des journaux français sont dictés par la camaraderie.

[…] En revanche, rendre compte d’une relation de voyage ou d’un bon livre d’histoire qui vient de paraître à Paris ou à Londres, c’est ce qui leur est absolument impossible par la grande raison qu’avant tout il faudrait le lire et ensuite se donner le temps de le comprendre.

En France, les journaux auront crée la liberté et perdu la littérature.

[…] La critique française manque à ce point de probité qu’il est très courant de laisser un auteur écrire pour son propre ouvrage un compte rendu qui est inséré dans les journaux des factions rivales, suivant qu’il est partisan de l’une ou de l’autre ; et cet esprit de coterie est si répandu et si bien admis que notre affirmation serait sans doute confirmée par les cercles littéraires de Paris, sans qu’elle les fasse rougir. Les journaux ainsi contrôlés par les auteurs et leurs amis sont souverains en matière de critique, car le public juge invariablement d’après les oracles.

[…] À Paris, la vie est fatiguée. Il n’y a plus de naturel ni de laisser-aller.

[…] La société de Paris déclare de mauvais goût tout ce qui est contre ses intérêts. Or, décrire d’autres manières sans les blâmer peut faire douter de la perfection des siennes

[…] Il me semble qu’il faut du courage à l’écrivain  presque autant qu’au guerrier ; l’un ne doit pas plus songer aux journalistes que l’autre à l’hôpital.

Stendhal.  Chroniques envoyées à des revues anglaises de 1822 à 1830

Pour pertinentes qu’elles soient, les prises de position de Stendhal ne viendront pas mettre Paris à bas du trône qu’elle s’était construite : 100 ans plus tard, le nombrilisme pathologique sévissait encore, confondant allègrement mondanités et pensée : Paris… les quelques hectares du monde où il a été le plus pensé, le plus parlé, le plus écrit, le carrefour de la planète qui a été le plus libre.

Jean Giraudoux, vers 1930

Le Vatican met à l’index Les Misérables, Madame Bovary, Balzac et Stendhal. Réunis en congrès à Londres, les ouvriers français et anglais créent l’Association Internationale des Travailleurs, en soutien au peuple polonais.

Le capitaine Thomas George Montgomerie du Survey of India – Service cartographique de l’Inde – se sent frustré de ce que le Tibet reste zone blanche en cartographie, puisqu’interdit aux cartographes : plutôt que de faire faire le travail illégalement par un blanc, trop facilement repérable, il en confie le soin à des autochtones, triés sur le volet : il se nommeront Mohammed Hamid, un jeune employé musulman du Service, Nain Singh et Mani Singh, tous deux guides de montagne et instruits. Ils seront munis d’équipements plutôt sophistiqués, sextants, boussoles, altimètres ou équivalents, chapelet pour mesurer des distances parcourues… le tout dissimulé dans des poches cachées, des doubles fonds de valise : cela soutenait la comparaison avec James Bond ! Le premier parti du Ladakh pour Yarkand, au cœur du Turkestan chinois : il mourut probablement de maladie, mais on retrouva son journal de bord qui contenait toutes les mesures qu’il avait pu effectuer : positions, altitude, distances. Des deux seconds, seul Nain Singh poursuivit sa mission, parvenant à passer plusieurs mois à Lhassa, effectuant clandestinement un remarquable travail de cartographie. De retour à Dehra Dûn, en Inde, il se verra confier une autre mission : l’exploration de la région de Thok Jalung et de ses légendaires mines d’or, dans l’ouest du Tibet. Remarquable encore, Kishen Singh, qui, à 21 ans avec déjà deux missions à son actif, fut missionné pour une expédition de 4 800 km : l’exploration du nord-est du pays, autour du lac Koko-nor, aux confins du Tibet et de la Mongolie, qui l’emmènera jusqu’aux grottes de Dunhuang, qu’Aurel Stein découvrira 25 ans plus tard… [voir l’an 336]. Attaque de bandits, assauts constants du froid, réduction en esclavage pour survivre… il lui en aura fallu de la niaque pour survivre !  Quatre ans plus tard, il revenait à Darjeeling, accompagné de son fidèle serviteur Chumbel : Ils arrivèrent dans un état de quasi déchéance physique, bourse épuisée, vêtements en lambeaux, émaciés par les conditions du voyage et les privations endurées… Mais tout épuisés qu’ils fussent, ils étaient aussi triomphants…

Général Walker, message à la RGS – Royal Geographic Society –

Le moins que l’on puisse dire est que la reconnaissance fut loin d’être à la hauteur des services rendus : Un explorateur britannique qui aurait fait le tiers de ce que Nain Singh, Kishen Singh et tant d’autres… ont accompli, aurait vu tomber dans son escarcelle médailles et décorations, promotions flatteuses et fonctions lucratives ; il aurait été fait citoyen d’honneur de mainte ville, bref, il serait devenu une célébrité. Ces explorateurs indigènes ne pouvaient attendre qu’une petite récompense pécuniaire, et l’obscurité.

William Rockhill, Américain. Terre des Lamas 1891.

Ceci dit, les choix de Montgomerie étaient les bons, car par la suite, nombre d’occidentaux s’essaieront à gagner Lhassa, et aucun n’y parviendra et ce jusqu’en 1901 : Prjevalski, Sven Hedin, Rockhill, Lansdell, Bonvalot, Bower, Annie Taylor, Dutreuil de Rhins, les époux Saint George Littledale, Henry Savage Landor… quels que fussent leurs choix, leur logistique, leur fortune, tous se heurtèrent sur le refus catégorique des autorités de Lhassa à laisser pénétrer leur ville par un occidental : ils parvinrent parfois à dix jours de marche, certains à seulement un jour, mais ils trouvèrent toujours pour les arrêter  des émissaires incorruptibles, car punis de mort s’ils contrevenaient aux ordres : à quoi bon amasser monnaie si on doit mourir le lendemain ! Certains, que les aventures avaient dépouillé, rincé,  obtinrent des montures et de l’équipement pour s’en retourner, d’autres périrent en se heurtant à l’hostilité de villageois…

20 01 1865  

Abraham Lincoln inaugure son second mandat après sa réélection le 8 novembre : Si l’esclavage [3], en Amérique, fut un de ces maux nécessaires selon les décrets de la providence divine, mais qui doit maintenant, au terme du temps fixé par Dieu, prendre fin, et s’il a donné une fois au Nord et au Sud cette guerre terrible comme le malheur dû à ceux par qui le mal est venu, allons-nous voir là une discordance d’avec ces divins attributs que les croyants et un Dieu vivant lui ont toujours reconnus ? Et pourtant, si Dieu veut que l’horrible fléau de la guerre dure jusqu’au naufrage de toute la richesse entassée par deux cent cinquante ans de travail forcé et jusqu’à ce que chaque goutte de sang jaillie sous le fouet soit payée par une autre jaillie sous l’épée, alors, ainsi qu’il fut dit voici trois mille ans, qu’il soit dit encore : Les jugements du Seigneur sont justes et vrais.

2 02 1865  

Menton et Roquebrune deviennent français.

02 1865   

Oaxaca, ville mexicaine qui avait jusque là rassemblé l’opposition au pouvoir de Maximilien est prise.

03 1865 

Grégor Mendel, fils d’agriculteur, moine augustinien à Brno, au sud de la Tchéquie, expose à la Société de Sciences Naturelles les règles de reproduction des végétaux hybrides, qu’il avait établi à partir de ses travaux sur le pois Pisum. Il fonde ainsi la botanique et la génétique modernes, même si l’extension de ses découvertes à tout le règne végétal ne sera reconnue que beaucoup plus tard.

Gregor Mendel (1822 – 1884) était un moine originaire de Moravie qui, dans les années 1850 à 1860, effectua à Brno une série d’expériences sur l’hérédité des végétaux. Ses résultats étaient intrigants. En croisant un plant de pois de grande taille avec un autre plant de grande taille, il obtenait des pois de grande taille et le croisement de pois petits avec des petits donnait des plants de pois petits ; mais le croisement de pois grands et petits engendrait une série de conséquences inattendues. Les produits issus du premier croisement étaient tous grands, mais le croisement entre eux donnait en deuxième génération un rapport de trois grands pour un petit. Ces derniers engendraient des pois petits si on les croisait avec d’autres plants de pois petits. Ainsi, le caractère petite taille, bien qu’il disparût à la première génération derrière le caractère grande taille, reparaissait inchangé à la génération suivante. Pour expliquer ces résultats, Mendel suggéra que chaque génération contenait deux facteurs pour chaque caractère héréditaire, l’un provenant du parent mâle, l’autre du parent femelle [En fait, ce sont les auteurs du XX° siècle qui attribuent cette suggestion à Mendel. Le moine morave ne l’a, quant à lui, jamais explicitement avancée, s’étant borné à formuler sous forme mathématique les lois de l’hérédité, dites lois de Mendel cf. M. Blanc, La légende du génie méconnu, la Recherche, n° 151, janvier 1984, p. 46. N.d.T.] Étant donné que certains facteurs empêchaient l’apparition des autres, il qualifia les premiers de dominants et les autres de récessifs. Puis il énonça deux lois générales : la loi de la ségrégation établissait que, dans la formation des cellules germinales, les deux facteurs pour chaque caractère (par exemple la taille) sont toujours séparés l’un de l’autre, un ovule ou un spermatozoïde ne contenant que l’un ou l’autre; la loi de l’assortiment indépendant établissait que les facteurs maternels et paternels pour tout ensemble de caractères ségréguent indépendamment de ceux de tous les autres ensembles, si bien que chaque cellule germinale contient un ensemble aléatoire de facteurs provenant des deux parents.

Mendel publia ses résultats, assortis d’une analyse mathématique détaillée, dans le journal de la Société d’histoire naturelle de Brno, où ils demeurèrent oubliés pendant plus de 35 ans.

Colin Ronan. Histoire mondiale des sciences. Seuil. 1988

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[1] De tous temps, la localisation précise de la source d’une rivière a été l’objet de controverses : soit, parvenu aux abords de la source, dès lors qu’il a plusieurs cours d’eau, on choisit celui qui est le plus long, ou bien celui qui a le plus gros débit, sans être pour autant le plus long. Les Suisses ont eu ce problème avec le Rhin, mais en refusant systématiquement de s’étriper sur ce sujet qu’avec leur bon sens, ils ne considéraient pas comme majeur ; aussi, contrairement au reste de l’Europe, ils déclarèrent qu’il y aurait désormais 2 cours supérieurs du Rhin : le Rhin inférieur et le Rhin supérieur. Point. La querelle est close !

[2] L’étendard du Sud était cotton is king : 75 % du coton importé par les usines européennes venait des États Unis. Le Sud était convaincu que leur système esclavagiste était à la base de la richesse américaine et ce fut vrai tant que le pays resta majoritairement agraire.

[3] Il promettait aux esclaves une mule et 40 acres de terre [environ 16 ha], promesse jamais tenue, qui deviendra le symbole de l’hypocrisie et de la tromperie des Nordistes.