1° novembre 1954 au 27 novembre 1956. Début de la guerre d’Algérie. La Caravelle. Téléphérique de l’Aiguille du Midi. « Le Monde du silence ». Affaire de Suez. 17011
Publié par (l.peltier) le 29 août 2008 En savoir plus

1 11 1954                    En Algérie, dans les Aurès, l’instituteur Guy Monnero, se trouve à coté d’un notable musulman, dans un car qui va à Tifelel ; c’est un ancien officier de l’armée française. Des fellaghas arrêtent le car, son voisin fait le geste de prendre son arme : une rafale de mitraillette les fauche et les tue, blessant la femme de l’instituteur ; partout ailleurs sur le territoire se déclenche une vague d’attentats – 70 en tout, ce qui suppose une capacité certaine de coordination – : la Toussaint sanglante marque le début de la guerre d’Algérie. Elle va durer huit ans.

Le colonel myope qui avait raillé Jean Vaujour trois jours plus tôt voit sa caserne attaquée à Batna ; deux hommes de garde sont tués sous les yeux du chef d’état-major de la subdivision, dont la voiture est criblée de balles.

Ce qui se déclara cette nuit-là, un peu partout dans le Nord algérien, à minuit pile, à la première minute du 1er novembre, ne serait-il qu’un feu de paille, une flammèche fugace dans le souffle laminé des sempiternels ras-le-bol des populations autochtones disloquées, incapables de se mobiliser autour d’un projet commun?… Pas cette fois-ci. Les actes de vandalisme se multipliaient à travers le pays, sporadiques, puis plus importants, avec parfois une témérité sidérante. Les journaux parlaient de terroristes, de rebelles, de hors-la-loi. Des escarmouches se déclaraient çà et là, notamment dans les djebels, et il arrivait que l’on délestât les militaires tués de leurs armes et bagages. À Alger, un commissariat fut anéanti en un tournemain ; on abattait policiers et fonctionnaires à chaque coin de rue ; on égorgeait les traîtres. En Kabylie, on signalait des mouvements suspects, voire des groupuscules en treillis et en pétoires rudimentaires qui tendaient des embuscades aux gendarmes avant de s’évanouir dans la nature. Dans les Aurès, il était question de colonels et d’escadrons entiers, d’armée de guérilleros insaisissables et de zones interdites. Pas loin de notre village, dans le Fellaoucène, les douars se vidaient de leurs hommes ; ces derniers rejoignaient nuitamment les monts accidentés pour y constituer des unités de maquisards. Plus près, à moins de quelques kilomètres à vol d’oiseau, Aïn Témouchent enregistrait des attentats en plein cœur de la ville. Trois initiales recouvraient les graffitis sur le mur: FLN. Front de libération nationale. Tout un programme. Avec ses lois, ses directives, ses appels au soulèvement général. Ses couvre-feux. Ses interdictions. Ses tribunaux. Ses sections administratives. Ses réseaux inextricables, labyrinthiques, efficaces. Son armée. Sa radio clandestine qui s’insurgeait tous les jours dans les maisons aux volets clos…

Yasmina Khadra      Ce que le jour doit à la nuit   Julliard           2008

Les premiers maquisards de novembre 1954 ont fait ce rêve insensé de livrer d’abord une guerre civile, pour transformer tous les Algériens étrangers à l’intérieur d’un territoire francisé. Cela ne pouvait se faire que dans le sang, par la terreur, le sectarisme, l’intimidation religieuse. Il fallait transformer en traîtres tous ceux qui n’étaient pas pour l’indépendance ou qui n’y songeaient pas. Il fallait créer un état de rupture. Ils ont eu tout le monde contre eux mais d’abord et surtout, leurs frères. Les messalistes, les fédéralistes, les communistes, la masse des paysans dépersonnalisés. Il fallait inventer le concept de trahison et faire de tous les incertains et de tous les fidèles comme de tous les passifs, des renégats, des apostats et des collaborateurs. C’est d’abord cela la révolution algérienne. Se mettre en état de rupture. Tous les drames de cette guerre viennent d’une part, de l’intensité de l’enracinement français et, d’autre part, de la volonté maquisarde de déracinement en débutant par une atroce guerre civile.

Jean Daniel          La Blessure  20 novembre 1962          Grasset 1992

Les Anglais ont accordé l’indépendance à l’Irak en 1930 ; à l’Egypte, tout en gardant des bases, en 1936 ; à la Transjordanie, en 1946 ; et, encore très influents dans la région, ils poussent les Français à se retirer, en 1945, de leurs mandats de Syrie et du Liban. La Libye, ancienne colonie italienne occupée par les Alliés, devient en 1951 une monarchie indépendante. À quelques exceptions près [1], et si l’on met de côté la question de la Palestine, la plupart des pays arabes se sont séparés des Européens dans les cinq ou six années qui suivent la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans ce mouvement, seules les possessions françaises d’Afrique du Nord sont à la traîne. Sonnée par la défaite en Indochine, Paris accepte enfin, au milieu des années 1950, de mettre fin au système du protectorat qui régit le Maroc et la Tunisie 5. L’Algérie reste un cas à part. Son statut administratif est particulier : depuis 1848, le territoire est divisé en plusieurs départements, comme ceux qui existent en métropole. Son statut démographique est singulier. Un million de colons européens, qu’on appellera les pieds-noirs, et les Juifs d’Algérie, qu’un décret de 1870 (le décret Crémieux), a rendus français, sont citoyens de plein exercice et vivent à la française à côté de 8 millions d’Arabes et de Berbères musulmans à qui tous les droits sont déniés et qui n’en peuvent plus de vivre en inférieurs sur leur propre terre.

Née de la lutte contre l’oppression nazie, la Quatrième République a promis l’égalité à tous les peuples qu’elle contrôle. Elle a du mal à tenir parole. Les premières émeutes arabes éclatent à Guelma et Sétif le 8 mai 1945, le jour même de l’armistice. Elles ont été violentes, mais sont réprimées par l’armée avec une férocité démesurée. En 1948, les premières élections d’une assemblée algérienne doivent permettre aux musulmans de faire entendre leur voix – même si, selon un système complexe de collèges séparés, elle ne pèse pas du même poids que celle des Européens. Les résultats réels sont trop favorables aux nationalistes. Ils sont donc truqués par l’administration.

Les unes après les autres, toutes les propositions de réformes faites par des modérés sont rejetées. Les solutions violentes peuvent donc prendre toute la place. En novembre 1954, une série d’assassinats et d’attentats à la bombe organisés par le Front de libération nationale (FLN), constitué par des indépendantistes radicaux, signe le début de ce qu’on appelle aujourd’hui la guerre d’Algérie. Les Français répondent aux actions des nationalistes par une répression brutale et ciblée. Celle-ci jette ainsi une partie de plus en plus importante de la population musulmane du côté du FLN. C’est la spirale infernale. En 1956, Paris, débordée par l’ampleur des événements, envoie le contingent. Les méthodes utilisées par un camp font écho à celles utilisées par l’autre. L’armée française ne recule ni devant la torture ni devant les bombardements de civils pour arriver à ses fins. Le FLN multiplie les attentats aveugles et organise la liquidation méthodique, y compris sur le territoire métropolitain, des militants des partis rivaux. Et les colons, arc-boutés sur l’idée folle que l’Algérie sera française jusqu’à la fin des temps, soumettent le pouvoir à une telle pression qu’ils le font tomber. En 1958, une manifestation monstre à Alger réussit à faire revenir au pouvoir le général de Gaulle, considéré comme le sauveur de la situation. Il ne met pas longtemps à l’estimer désespérée. En 1962, à la suite des accords d’Evian signés entre son gouvernement et le FLN, l’Algérie devient indépendante. Près de 1 million de pieds-noirs sont rapatriés, c’est-à-dire qu’ils débarquent dans un pays qu’ils ne connaissent pas et doivent fuir celui qu’ils considéraient comme le leur. La jeune Algérie indépendante fait la fête, et déchante. Le FLN était le parti des résistants et des vainqueurs. Il devient celui des clans qui tiennent le pays en coupe réglée.

François Reynaert     La Grande Histoire du Monde   Fayard 2016

Une ancienne tradition kabyle veut que l’on ne compte jamais la générosité de Dieu. On ne compte pas les hommes présents à une assemblée. On ne compte pas les œufs de la couvée. On ne compte pas les grains que l’on abrite dans la grande jarre de terre. Dans certains replis de la montagne, on interdit tout à fait de prononcer des nombres. Le jour où les Français sont venus recenser les habitants du village, ils se sont heurtés au silence des vieilles bouches : Combien d’enfants as-tu eu ? Combien sont restés vivre avec toi ? Combien de personnes dorment dans cette pièce ? Combien, combien, combien,… Les roumis ne comprennent pas que compter, c’est limiter le futur, c’est cracher au visage de Dieu.

[…]        Tuer une femme, c’est grave. Il existe un code ancestrale qui veut que l’on ne fasse la guerre que pour protéger sa demeure- c’est à dire la femme qui s’y trouve, dont la maison est le royaume, le sanctuaire – du monde extérieur. L’honneur d’un homme se mesure à sa capacité à tenir les autres  à l’écart de la maison de sa femme. La guerre, en d’autres termes, se fait uniquement pour éviter que la guerre ne passe la porte du chez-soi. La guerre se fait entre les forts, les actifs, les sujets : les hommes, uniquement les hommes. Combien se fois se sont-ils plaints des insultes que leurs faisaient les Français, parfois involontairement, en entrant chez un Kabyle sans y être invité, en parlant à une épouse, en lui confiant des messages à transmettre qui traitaient d’affaires, de politique ou de questions militaires – tous domaines qui ne peuvent que salir la femme, et la traîner symboliquement hors de la maison ? 

Alice Zeniter       L’art de perdre      Flammarion   2017

L’Enfant perdu, une nouvelle d’Albert Bensoussan (dans Une enfance algérienne, Gallimard 1997) une anecdote de la vie de cet enfant dit tout le drame de l’Algérie, – et du monde arabe par extension – qu’est le statut de la femme : c’est lui le tout premier frein au développement, à l’ouverture sur le monde, lui, cet enfermement à la maison, en compagnie des petits, eux aussi enfermés :

Étant allé avec sa mère acheter des jujubes pour la fête de Rosh Hashana, le petit garçon s’était perdu ; un vieillard, entendant ses cris et ses larmes, l’emmena chez lui, rue du Divan ; une petite fille de huit ou neuf ans, le rassura, joua avec lui, le fit rire en attendant que son père, alerté, vienne le chercher. Après quoi, le jeudi, quand sa mère allait faire ses courses, elle le laissait en bonne compagnie, avec Fatiha; ils sautaient à la corde, jouaient à la pâtissière, à l’école, la petite fille, qui avait deux ans de plus, étant la maîtresse. Fatha m’a appris à lire, à compter, à chanter et à rire. Un jour, sa mère Lalla Zohra, est venue parler à la mère du petit garçon. Après sa visite, ma mère ne m’a plus conduit rue du Divan le jeudi. On lui laissa entendre qu’il ne pouvait plus la voir. Était-elle partie ? malade ? Ce n’est que plus tard, très tard, que j’ai compris. À onze ans passés, Fatiha était devenue une femme et plus jamais elle ne se montrerait à un garçon à visage découvert. À elle le voile, la retenue, la réclusion à la maison. Plus tard, il regardait dans son quartier les petites filles qui jouaient, mignonnes et glapissantes, et qui, un beau jour, disparaissaient. Il ne voyait plus que des silhouettes enveloppées d’un drap blanc, et le voile, cachant le nez et la bouche, ne laissant apparaître que deus yeux noirs qui avaient à jamais perdu leur malice.

Cette histoire est racontée par Jeannine Verdès-Leroux dans Les Français d’Algérie, de 1830 à aujourd’hui, livre d’une sociologue qui cherche à savoir ce que les Algériens pensaient alors. Et c’est à travers des entretiens qu’elle cherche à connaître cette réalité :

Un autre déséquilibre existe, voyant et facile à expliquer : la faible représentation des femmes : 57 alors qu’il y a 113 hommes. Cette disproportion s’est imposée : d’abord, certains métiers n’étaient occupés que par des hommes; ensuite, dans certaines générations, le travail était extrêmement rare chez les femmes : une vie sans activité professionnelle, donc ayant moins de rapports aux autres, entraîne un récit qui dit moins de chose sur la société que ne le fait tout détenteur d’un travail. On s’aperçoit dans les entretiens que la dimension travail est essentielle, elle génère des histoires non pas simplement sur le travail, mais sur tout un milieu, sur la vie en général. De plus, l’accès tardif des femmes au droit de vote (1944) peut expliquer en partie, pour certaines générations, un intérêt plus faible pour la vie collective de la communauté (ou sa faible connaissance) et le repli sur les histoires familiales et amicales. J’ai donc, à un moment, cessé de rechercher des entretiens avec des femmes; la moindre richesse de certains récits de femmes éclaire et juge la condition qui leur était imposée et explique cette sous-représentation.

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Dans ses premiers tracts de propagande, le FLN a posé clairement les lignes de partage  : ceux qui continueront à percevoir leurs pensions d’ancien combattant de l’armée française seront considérés comme des traîtres. Il choisit de belles jeunes femmes pour poser les bombes dans les établissements publics des pieds noirs : parmi elle, Djamila Bouhired, agent de liaison de Yacef Saadi, qui va être torturée, puis condamnée à mort en juillet 1957, libérée et graciée en 1962 par les bons soins de Jacques Verges et Georges Arnaud, qui publient Pour Djamila Bouhired, en montant une très efficace campagne de presse à l’international. Elle devient le Jean Moulin de l’Algérie. Vergès l’épouse, puis la plaquera avec leurs deux enfants en 1970 pour s’offrir des frissons délicieux pendant 8 ans au sein du gratin mondial du terrorisme.

François Mitterrand est alors ministre de l’intérieur du gouvernement de Pierre Mendès-France : il répond au premier appel au peuple algérien du FLN :

Je prétends qu’actuellement, certains doivent cruellement méditer sur le déclenchement hâtif de l’émeute qui les a précipités dans une aventure qui les conduira à leur perte []

Après le Maroc et la Tunisie […] faut-il que l’Algérie ferme la boucle de cette ceinture du monde en révolte depuis quinze ans contre les nations qui prétendaient les tenir en tutelle ? eh bien non, cela ne sera pas parce qu’il se trouve que l’Algérie, c’est la France, parce qu’il se trouve que les départements de l’Algérie sont des départements de la République française.

L’armée et les colons disaient alors : La Méditerranée traverse la France comme la Seine traverse Paris.

François Mauriac tiendra des propos bien différents :

La responsabilité des fellaghas dans l’immédiat n’atténue en rien celle qui, depuis 120 ans, pèse sur nous d’un poids accru de génération en génération. L’horreur de ce qui va se déchaîner doit être tout de suite adoucie par une offensive concertée contre les bas salaires, le chômage, l’ignorance, la misère et par les réformes de structure qu’appelle le peuple algérien. Et, coûte que coûte, il faut empêcher la police de torturer.

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[…]     Sans doute après les événements qui avaient métamorphosé la carte du monde et marqué si profondément les rapports humains, fallait-il faire quelque chose, mais pas ça, et pas comme ça. […]   Le jour de la Toussaint 1954, émerge en surface la rébellion systématique, minutieusement préparée pendant toute cette année, à Alger sous le nez des autorités, au Caire, en Libye, au Maroc espagnol avec Abd-el-Krim, le roghi vaincu de la guerre du Rif. Dès Pâques 1954, Jean Vaujour, directeur de la Sûreté en Algérie, le seul qui ait vu clair, a alerté le gouvernement général. On lui a mesuré les crédits et les effectifs. On fait plutôt confiance aux Renseignements généraux, qui ont un rôle plus politique et dépendent directement du gouverneur général. Les services des liaisons nord-africaines dirigées à Alger par le colonel Schoen et à Constantinople par le colonel Tercé confirment au gouvernement général les rapports de Jean Vaujour […]

Gervais Léon Châtel. 1965

8 11 1954     Dwight Eisenhower, président des États-Unis, écrit à son frère :

Si un parti politique cherchait à abolir la Social Security (Caisses publiques de retraites et divers autres programmes sociaux) ou l’assurance chômage, à éradiquer les lois du travail et les subventions aux agriculteurs, vous n’en entendriez plus jamais parler dans notre histoire politique. Certes, il existe un groupe pas plus grand qu’une écharde qui croit en ces choses : quelques milliardaires pétroliers texans […]. Mais leur nombre est négligeable et ils sont stupides.

10 11 1954                  Jean Monnet démissionne de son poste de président de la Haute Autorité de la CECA.

12 11 1954                  Naissance d’Air Inter. François Mitterrand justifie l’envoi d’un contingent en Algérie.

Robert Ballanger, député communiste, s’adresse au ministre de l’Intérieur, à l’Assemblée nationale :  Votre position – celle du gouvernement – l’Algérie est un province française, c’est trois départements français – est une position bien fragile et bien simpliste pour résister à la force des faits et des réalités algériennes. Si l’Algérie est une province française, pourquoi la sécurité sociale, les allocations familiales n’y jouent-elles pas comme en France ? pourquoi cette discrimination contre les travailleurs algériens ? Si l’Algérie est une province française, pourquoi la loi municipale n’est-elle pas semblable à la loi française ? Pourquoi y-a-t-il des communes mixtes avec des administrateurs ? Pourquoi les habitants de ces communes sont-ils privés des droits du citoyen les plus élémentaires ? Pourquoi, si l’Algérie est une province française y-a-t-il un gouverneur général ? Personne ne croit à ces affirmations, même pas vous, monsieur le ministre.

15 11 1954                  À l’Institut Pasteur, le professeur Pierre Lépine met au point un vaccin contre la poliomyélite. Un peu plus tard, l’Américain Albert Bruce Sabin fera de même.

28 11 1954                  Gaston Dominici est condamné à mort. Son grand âge lui permit de voir sa peine commuée en perpète et il sera gracié par de Gaulle.

3 12 1954                    Messali Hadj fonde le Mouvement Nationaliste Algérien – MNA -, organisation indépendantiste concurrente du FLN, lequel parviendra à le contenir toujours dans une position complètement minoritaire.

1954                  Apparition de la pilule contraceptive orale, mise au point par l’Américain Gregory G. Pincus à partir d’un dérivé de progestérone, le noréthynodrel. La commercialisation sera autorisée aux États-Unis en 1960, en France en 1967. Première greffe d’organe entre jumeaux à Boston : transplantation rénale. Stanley Donald Stookey est chercheur dans une société américaine de verre : par erreur il mélange des particules d’argent sensibles à la lumière avec du verre et enfourne le tout. Au bout d’un moment, il jette un œil sur le thermomètre qui affiche 900° quand il ne devait pas dépasser 600° ! Il s’attendait à sortir un matériau mou : or, il est rigide ! dans la précipitation, il le laisse tomber… et il ne se casse pas : les particules d’argent ont partiellement cristallisé le verre : la vitrocéramique venait d’être inventée.

En France, coté santé, il n’y a pas de quoi claironner : une sale affaire a vu le jour aux colonies : 28 morts des suites d’une injection de Lomidine, le médicament  qui aurait du éradiquer la trypanosomiase – la maladie du sommeil -, qui se propageait de préférence dans les zones où était exploité le latex – caoutchouc -. La Lomidine entraîne parfois une infection bactérienne évoluant en gangrène gazeuse.

Tout avait commencé à Londres, où le chimiste Arthur Ewins avait réussi, en  1937, à synthétiser le composé MB 800, molécule qui sera renommée Pentamidine, avant de recevoir, en décembre  1946, le visa du ministère français de la santé sous le nom de Lomidine. En février  1948, une Conférence africaine sur la tsé-tsé et la trypanosomiase avait réuni, à Brazzaville, des spécialistes français, belges, britanniques, sud-africains et portugais. Une posologie standard avait été adoptée, afin d’étendre l’application des méthodes de prophylaxie chimique dans les territoires africains où sévit l’endémie sommeilleuse. C’est ainsi qu’est lancé le premier programme international de médecine de masse en Afrique. 28 morts… il faut croire que ce n’était pas suffisant, car il faudra attendre 1960 pour que le médicament soit retiré de la circulation.

Mise en place des premières formations supplétives de l’armée pour contrer les maquis du FLN dans les Aurès, sous l’impulsion de Jean Servier, ethnologue et spécialiste des populations de l’Algérie. Le groupe des Aurès reconnaît l’agha Merchi qui s’appuie sur le clan des Touabas. Un second groupe se forme autour de la famille du bachaga Boualem, chef du clan des Beni-Boudouanes, dans l’Ouarsenis, au sud-ouest d’Alger.

Ron Hubbard inaugure à Los Angeles la première Église de scientologie.

André Essel et Max Théret fondent la FNAC : Fédération Nationale d’Achat des Cadres, au début simple association qui permet aux adhérents de bénéficier de rabais allant de 7 à 25 % auprès des magasins qui ont accepté d’adhérer au principe : la défense du consommateur. Dès la première année, on comptera 50 magasins.

Pour la première fois depuis 1945, l’inflation ralentit. Il y a 100 000 télévisions en France. Création du tiercé.

Avec la centrale nucléaire d’Obninsk, les Russes sont les premiers à fournir de l’électricité d’origine nucléaire.

Sartre est catégorique : En URSS, la liberté de critique est totale, et, un autre jour, ce sera : Tout anticommuniste est un chien et je ne sors pas de là. […] Le Parti communiste grouille de vie, quand les autres grouillent de vers. Et qu’on se rentre bien cela dans la tête ! Ah mais ! Et pour être bien sur qu’il ne s’agit pas là d’un égarement passager, souvenons-nous que le lascar n’eut pas un seul mot, – pas un seul – pendant toute la guerre contre le nazisme et l’antisémitisme.

Sartre disait n’importe quoi avec beaucoup de culot et beaucoup de talent. Que l’enfer, c’était les autres. Que de Gaulle était un dictateur de très loin pire que Staline. Et que l’URSS était sur le point de rattraper et de dépasser les Etats-Unis. Le bruit courait que les premières pages de l’Être et le néant avaient été assemblées en dépit du bon sens et qu’elles étaient incompréhensibles. La mode est si puissante qu’aucune réclamation ne fut enregistrée. Sartre, pendant des années, a régné en majesté. Il décrivait des garçons de café en train de jouer aux garçons de café. Il chantait le visqueux et le glauque. Il écrivait des romans qui avaient un succès énorme et qui n’étaient pas fameux. Et il dominait son époque en se trompant sur presque tout.

Jean d’Ormesson  Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit. Robert Laffont 2013

Pierre Daninos : La France est divisée en 43 millions de Français. La France est le seul pays du monde où, si vous ajoutez 10 citoyens à 10 autres, vous ne faites pas une addition mais 20 divisions.

1 01 1955                    Arrivée sur les ondes d’Europe I

18 01 1955                  Juan Carlos est désigné comme successeur de Franco.

31 01 1955                  Premier Monde Diplomatique.

5 02 1955                    À l’Olympia, Gilbert Bécaud, avant Johnny et Elvis, déclenche un phénomène d’hystérie collective. Résultat des courses : 23 fauteuils cassés et 10 petites culottes sur la scène !

02 1955                       Charles de Gaulle confie à Edmond Michelet, son futur garde des sceaux : L’Algérie est perdue.

11 03 1955                  Après une opération de la cataracte, Charles de Gaulle fait un malaise, lié à une brutale chute de tension artérielle. André Lichtwitz, son médecin, est injoignable. C’est le professeur Paul Milliez, spécialiste reconnu de l’hypertension, qui, appelé à la rescousse en urgence, le soigne et le sauve, tout en découvrant un anévrisme (une dilatation locale) de l’aorte. C’est un risque vital. Il s’en ouvre à Lichtwitz et lui laisse la responsabilité d’en avertir son patient. Mais le médecin décide de se taire. Et le professeur se plie à son exigence. L’information ne sera révélée que des années après le décès du général, qui n’aurait donc jamais pris connaissance de la réalité de cette menace. Cet anévrisme se rompra le 9  novembre 1970, provoquant sa mort, à treize jours de son quatre-vingtième anniversaire.

17 03 1955              Publication de notes entre Roosevelt, Churchill et Staline lors de la Conférence de Yalta, qui prouvent que l’avancée du monde communiste n’est pas imputable à la maladie de Roosevelt, mais a bien été acceptée en toute connaissance de cause.

La même année, Andreï Sakharov sera invité à une réunion du Présidium du Soviet suprême : il attend à l’extérieur de la salle avec d’autres quand Gorkine en sort et s’adresse à eux :

On vous prie d’excuser ce retard. Il faut attendre la fin de la discussion sur un exposé de Chepilov qui vient de rentrer d’un voyage en Égypte [lequel Chepilov deviendra ministre des Affaires étrangères l’année suivante] Il s’agit d’une question d’une extrême importance. On discute d’un changement décisif des principes de notre politique au Proche-Orient. À partir de maintenant, nous allons soutenir les nationalistes arabes. Notre but à long terme est de détruire les relations qui se sont établies entre les Arabes d’un coté et l’Europe et les États-Unis de l’autre, il s’agit de créer une crise du pétrole. Tout cela amènera des difficultés en Europe et la mettra en situation de dépendance par rapport à nous.

L’OPEP – Organization of Petroleum Exporting Countries, Organisation des pays exportateurs de pétrole – sera créée cinq ans plus tard.

Invention du poste radio à transistor : cristal de germanium, qui est un détecteur et un amplificateur des ondes hertziennes. Cette invention mit à mort la fraîcheur et le plaisir de vivre au quotidien.

La radio qui, jusque là, avait besoin de lampes fonctionnant à l’électricité et donc restait à la maison ou à la rigueur dans certains lieux de travail, devint transportable et envahit les chantiers, les voitures, anesthésiant tout envie de s’exprimer.

Il devint alors de bon ton de paraître porter tout le malheur du monde : les premiers personnages de Claire Bretécher apparurent. Et s’ils eurent tant de succès, c’est bien qu’on les rencontrait dans la vie : Jean François Kahn raconte une soirée au théâtre où il se trouvait à coté d’une critique de presse… qui ne cessa de se marrer pendant toute la soirée et le lendemain écrivit un papier disant son ennui et sa tristesse devant un spectacle aussi médiocre…

Nous sommes encore quelques survivants qui avons connu un temps où les ouvriers s’en allaient au travail en chantant, où les maçons chantaient dans leurs échafaudages, où les bouviers aiguillonnaient leurs attelages en briolant, où les femmes vocalisaient en étendant leur linge aux fenêtres. Les invités au mariage chantaient (chacun sa chanson). Les enfants s’envoyaient des comptines en chantonnant. Et dans les villes, au coin des rues, on rencontrait des attroupements de badauds qui, une brochure illustrée en main, s’essayaient à fredonner la nouvelle chanson que l’accordéoniste venait leur apprendre. On chantait dans les bistrots. On chantait dans les prisons. La chanson était la culture du pauvre et son expression naturelle, sa manière de se souvenir, comme de critiquer. Les amoureuses chantaient (les amoureux aussi). Les anarchistes chantaient. Le monde était alors plein de chansons d’amateur et d’amateurs de chanson.

La radio, la télévision, le walkman ont rendu le peuple muet. Le peuple écoute les professionnels. Le peuple écoute et ronge son frein. Or, un peuple qui ne chante plus est un peuple qui déchante, un peuple désenchanté.

Michel Ragon     Préface de l’Anthologie de la Chanson Française de Marc Robine                 Albin Michel. 1994.

Il existe en Estonie, ce petit pays balte qui reprit son indépendance en 1992, une curieuse fête des chansons ; celle-ci a lieu tous les quatre ans, un rythme sans doute inspiré des olympiades grecques, car cette manifestation fût lancée bien avant les initiatives du baron de Coubertin, en 1869 précisément, à Tartu. Sorte d’olympiade chansonnière en effet que cette fête véritablement nationale qui réunit en une même chorale 30 000 personnes. Je dis bien 30 000 participants, hommes, femmes jeunes gens ou enfants en âge de tenir la note ; ils chantent ensemble, devant un public que l’on m’a affirmé avoisiner les 300 000 spectateurs, évidemment rassemblés en plein air, et venant de tous les villages d’Estonie.

La chanson fétiche de cette gigantesque parade s’appelle Mu ismaa on minu arm, c’est à dire La patrie est mon amour. Cette sorte d’hymne national fut conçu pour cette fête vers 1873 – les paroles sont de Lydia Koidula et la musique de Gustav Ernasaks -, tout Estonien sait cela, et les cite comme nous citons Rouget de Lisle… Or, il se trouve que cette cérémonie s’est prolongée, intacte, pendant les cinquante années où le pays a été soumis à la dictature soviétique, et son rôle dans le maintien de la cohésion nationale, voire dans la résistance larvée au pouvoir russe, n’a pas été mince. Il est clair, pour tout Estonien libre d’aujourd’hui, que la chanson a été l’un des éléments déterminants de la résurgence du pays après l’écroulement de l’Union soviétique. La volonté publique avait été alimentée pendant ce demi-siècle, dans cette langue finno-ougrienne impénétrable, à l’insu de la puissance dominatrice, par l’amoureux Mu ismaa on minu arm particulièrement apte à transmettre aux générations naissantes la tradition autrement refoulée. Il y a dans ce phénomène, peut-être unique au XX° siècle, une rigoureuse application du principe grec des scolies.

Ce faisant, la population d’Estonie a connu des occasions héroïques dans la défense de ses chansons. Il y eut en particulier, dans les années 1980, une fête mémorable où l’orchestre – prosoviétique et russophone -, essaya de saboter l’exécution de La patrie est mon amour en entamant une autre musique au moment crucial où l’hymne commençait. Mais les 30 000 poitrines, soutenues par l’immense foule, maintinrent jusqu’au bout leur chant patriotique, obligeant l’orchestre à capituler – un souvenir que les participants évoquent avec un frémissement d’émotion -. Pour eux, la fête des chansons a empêché l’Estonie d’être entièrement phagocytée par sa grande voisine russe.

Claude Duneton                    Histoire de la Chanson française       Seuil 1998.

28 03 1955                  Les locomotives BB 9004 et CC 7107 dépassent 330 km/h, dans les Landes.

18 04 1955                  Inauguration de la conférence des pays non alignés à Bandoeng, en Indonésie : le FLN y exprime ses revendications et la conférence des non-alignés sa solidarité.

A 1 h 15 du matin, dans une chambre de l’hôpital de Princeton, dans le New Jersey, meurt à 76 ans Albert Einstein, le plus grand génie scientifique du XX° siècle. Il avait été chassé d’Allemagne en 1933. Conformément à ses dernières volontés, son ami et exécuteur testamentaire Otto Nathan n’organise aucune cérémonie funèbre ; son corps est incinéré à 16 h 30 dans la plus stricte intimité et ses cendres dispersées dans un endroit tenu secret. Donc, on aurait pu croire qu’exit Einstein.

Or, en amont, l’hôpital avait fait son travail : une autopsie au début de la matinée pour déterminer la cause exacte de la mort : c’est le docteur Thomas Harvey qui la pratique : pour cette année, c’est sa 33° autopsie de l’année et il en fait habituellement autour de 100 par an. Arthur Einstein est mort d’une rupture d’anévrisme de l’aorte abdominale. Mais bien évidemment, ce qui va devenir l’objet de toutes les curiosités, c’est son cerveau. Déception, il ne révèle alors rien de particulier : son cortex affiche un poids de 1,230 kg, ce qui le situe dans la moyenne, plutôt moyenne basse, de l’ensemble des cerveaux, venant ainsi conforter la règle de l’absence de rapport entre le poids du cerveau et le QI.

Le Dr Harvey a alors divisé le cerveau préservé en 170 morceaux dans un laboratoire de l’Université de Pennsylvanie ; le processus a duré trois mois. Ces 170 sections ont ensuite été coupées en lamelles microscopiques et montées sur des lames et colorées. Il y avait 12 séries de diapositives créées avec des centaines de diapositives dans chaque série. Sans en référer à quiconque – cela s’appelle du vol –  Harvey a retenu deux séries complètes pour ses propres recherches et a distribué le reste aux principaux pathologistes de l’époque. Lorsque la famille d’Einstein a pris connaissance de l’étude, elle l’a autorisée à condition que les résultats soient publiés uniquement dans des revues scientifiques. Harvey déménagera par la suite à plusieurs reprises, sans jamais perdre les coupes du cerveau, qu’il distribuera par çi par là, au gré des demandes de chacun. Il mourra en 2007 et en 2010 ses héritiers transféreront ce qu’il en restait au Musée national de la Santé et de la Médecine, comprenant 14 photographies de l’intégralité du cerveau (qui sont maintenant en fragments) jamais révélées au public.

La connaissance du cerveau continuera de progresser jusqu’à ce que l’on découvre l’existence, à coté des neurones d’autres cellules, dix fois plus nombreuses : les gliales, qui ont un rôle d’assistance aux neurones, mais interviennent aussi directement dans les processus de mémorisation et d’apprentissage du cerveau.

En 1983, Marian Diamond, neuroanatomiste à Berkeley s’apercevra que le lobe pariétal inférieur gauche du physicien présente une proportion anormalement élevée de cellules gliales. Or, les circonvolutions pariétales inférieures sont le siège des capacités de raisonnement mathématique et spatial…

En 1995, Sandra Witelson, neurologue à l’Université Mac Master d’Hamilton, dans l’Ontario et son assistante Debra Kigar, découvrent que la branche postérieure de la scissure de Sylvius, un sillon qui démarre à la base du cerveau et sépare les lobes frontaux et pariétaux du lobe temporal, est anormalement courte et bifurque brusquement en arrière du sillon post central : Einstein avait des lobes pariétaux hypertrophiés (plus 15% par rapport aux cerveaux témoins). Les deux femmes montrent aussi que le lobe pariétal gauche est aussi volumineux que le droit, d’ordinaire moins imposant, puisque comprimé par des aires voisines impliquées dans le langage, ce qui pourrait expliquer que le physicien, dans sa prime jeunesse, ait été affligé d’une élocution balbutiante. D’autre part, il faut noter que, contrairement à la plupart des génies, qui dorment très peu, Einstein dormait beaucoup : 10 à 12 heures par nuit.

Bref, pour résumer, il y a du grain à moudre ….

1 05 1955        Le plan de mise en valeur des terres vierges du Kazakhstan cher à Khrouchtchev connaît de nombreux ratés : l’intendance ne suit pas et les volontaires – tselinniki – ont des conditions de vie proches de celles d’un goulag :

Il est plus facile de faire venir des machines que d’accueillir correctement les gens. […] Je reçois chaque jour des dizaines de lettres décrivant les conditions matérielles épouvantables auxquelles doivent faire face les gens qui viennent travailler ici. Sans parler des abus de la hiérarchie. Nous n’avons qu’une hâte, quitter ce bagne, écrivent-ils. Ça me fait froid dans le dos de lire des choses pareilles […].Vous devez comprendre que vous n’avez pas devant vous des détenus, des déportés ou des criminels, mais les meilleurs ouvriers et les meilleurs spécialistes du pays.

Léonid Brejnev, (alors à la tête du Parti du Kazakhsan) à Akmolinsk [actuel Astana], aux responsables locaux du Parti.

Trois ans plus tard, les choses n’auront pas vraiment changé :

J’ai accompagné 98 jeunes gens et jeunes filles ayant achevé leurs études à l’institut du bâtiment de Kichinev. Je passe sur le fait qu’à notre arrivée sur le site, dans la région de Karaganda, aucun officiel ne nous a accueillis, aucun repas chaud n’a été servi. Mes jeunes ont été mis sous  des tentes déchirées qui laissent passer l’eau et ont dû dormir à même le sol. Aucun n’a pu se laver après des jours de voyage. Mais tout ceci n’est que broutilles. Dès la première nuit, des hooligans ont fait irruption dans l’une des tentes où se trouvaient 43 jeunes filles de 16-17 ans et ont commencé à les malmener. Plusieurs ont été violées. Quand je me suis adressé au comité central du Parti de Karaganda, on m’a dit que de tels faits étaient légion et qu’il n’y avait que deux policiers sur le site, qui compte en ce moment 4 000 personnes.

Pélagie Rybaltchenko à Khrouchtchev, le 10 juin 1958

5 05 1955                    La République Fédérale d’Allemagne devient un état souverain. Les Haut Commissaires cèdent la place à des ambassadeurs.

14 05 1955                  Signature du Pacte de Varsovie : accords de défense mutuelle entre les partis du bloc communiste.

15 05 1955                  Lionel Terray, Jean Couzy et Serge Coupé arrivent au sommet du Makalu, 8 563 m. Les autres membres de l’expédition, dont le chef Jean Franco, Guido Magnone, André Vialatte y seront le lendemain. Réussite exceptionnelle due à une préparation minutieuse et à une météo particulièrement favorable. Je m’étais vu, blanchi de givre, employant la dernière énergie que m’avait laissé le farouche combat, me traîner sur la cime en un effort désespéré. Or je suis parvenu ici sans lutte, presque sans fatigue. Pour moi, il y a dans cette victoire quelque chose de décevant.

Lionel Terray

La France évacue le Viet Nam du nord en rembarquant ses dernières troupes à Haïphong.

27 05 1955                  Premiers vols de l’hélicoptère Alouette II et du moyen courrier biréacteur Caravelle (les deux réacteurs sont à l’arrière du fuselage). Elle emporte 70 passagers à 770 km/h et volera jusqu’au 3 août 1991.

06 à 09 1955              La Navale est touchée par des grèves qui vont durer jusqu’en septembre. Ce que l’on nomme la Navale ce sont les Chantiers de l’Atlantique, directement issus de la fusion des Ateliers et Chantiers de la Loire et des Chantiers de Penhoët, cette même année. 7 000  personnes à Nantes, 11 000 à Saint Nazaire. Les patrons vont fermer les usines  ; c’est le lock-out.

Les CRS ont facilement investi la nef de traçage

[…]      Mais dans les trois nefs suivantes, la confusion est totale

[…]      Happés comme par enchantement des dizaines de gars disparaissent dans les rangs des forces de l’ordre, mais de toute façon celles-ci ont perdu l’initiative à partir du moment où elles se sont engagées dans l’atelier. Entraînés pour le combat de rue, les CRS ne peuvent rien contre des hommes qui connaissent l’issue de ce labyrinthe de pièces en construction. À une quinzaine de mètres du sol, des ouvriers occupent les chemins de roulement des ponts et ajustent avec précision tout CRS qui s’aventure à la verticale. D’autres occupent les cabines des pontonnières et manœuvrent les ponts roulants de telle sorte que leurs crocs de levage se déplacent à hauteur d’homme, ce qui occasionne quelques ravages dans les rangs des policiers. D’autres encore allument les torches à propane qui servent habituellement au chauffage des pièces en cours de soudage, des gars chargent avec ces lance-flammes qui crachent le feu à plusieurs mètres et causent une panique indescriptible parmi la flicaille.

Oury, Les Prolos, Nantes, Éditions du Temps, 2005, (1° éd. Denoël, 1973), pp. 181-183.

11 06 1955                  Tragédie aux 24 heures du Mans : la Mercedes 300 SLR de Pierre Levegh entre en collision avec l’Austin Healey de Macklin, est catapultée en l’air et s’écrase dans les tribunes : 85 morts, 92 blessés. Cela n’empêchera pas le vainqueur Mike Hawthorn de faire sauter le bouchon de champagne à l’arrivée. Stirling Moss, coéquipier de Juan Manuel Fangio chez Mercedes, regrettera que la marque se soit retiré de la course… car ils auraient pu la gagner.

24 06 1955                  Inauguration du téléphérique de l’Aiguille du Midi, le plus haut d’Europe : 3 842 m.

Dès 1949, le conseiller général de Chamonix, Philippe Edmond Dessailloud, manifeste son intention de ne pas abandonner le projet d’atteindre par téléphérique l’Aiguille du Midi, en dépit de la décision prise il y a un an d’arrêter les travaux sur les installations en service.

L’ingénieur et comte italien Dino Lora Totino di Cervinia répond à l’appel, secondé par un autre ingénieur, Vittorio Zignoli. Très rapidement ils tirent un trait sur le tracé actuel et en proposent un autre dont le départ serait près du centre de Chamonix, avec une seule gare intermédiaire, au Plan, et ensuite une portée unique, sans pylône, pour atteindre directement le sommet de l’aiguille. Ceux qui alors crient au fou sont suffisamment nombreux pour que les autorités habilitées à délivrer les indispensables autorisations hésitent… elles finissent par dire oui… sous forme de pari : si vous parvenez à tendre un câble entre le sommet de l’Aiguille et Planpraz, sans toucher le rocher, vous aurez toutes les autorisations nécessaires.

Le comte sera le principal bailleur de fonds de la Compagnie des téléphériques de la Vallée Blanche.

La ténacité et le génie de Dino Lora Totino permirent au pari d’être tenu. Et l’aventure, à l’instar de celle de Walter Bonatti, alors le grand Monsieur de l’alpinisme mondial, eût aussi ses Grands Jours, six mois par an pendant cinq ans : aventures techniques, innovations permanentes, et aussi bien sûr défis techniques au quotidien : des froids de – 30°, des vents de 150 km / h, le rocher à concasser sur place pour faire du sable, des vieux pneus à brûler pour obtenir une température qui permette la fabrication du béton, la neige à enlever presque tous les jours…

Le 27 juin 1950, ce sont 30 guides italiens et français qui attendent au col du Midi l’arrivée du câble par la benne de service de l’ancienne installation ; il va falloir le dérouler depuis le sommet en direction du Plan, c’est à dire par la face Nord. Mais tout d’abord, il faut le monter au sommet de l’aiguille – 300 m de dénivelé -, et c’est encordés avec celui-ci qu’ils y parviennent en fin de matinée. Il faut du temps pour mettre l’opération en place, et le 29 juin, sept guides effectueront son déroulement le long de l’éperon Frendo… ils parviennent au Plan de l’Aiguille neuf heures plus tard : pari gagné.

Sur la décennie 1990 – 2000, le sommet de l’Aiguille du Midi voit 450 000 visiteurs par an, 5000 par jour en période d’affluence.

Résumé de La fabuleuse histoire de l’aiguille du midi et du TMB.                                  Pascal Kober STMB Thétys 1992

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Cela va non seulement permettre aux skieurs de découvrir le fantastique paysage de la Vallée Blanche, mais aussi aux alpinistes d’avoir un accès plus rapide et direct à des voies allant du facile comme la Tour Ronde aux plus difficiles, comme le Grand Capucin du Tacul, l’arête des Cosmiques. Cet accès sera encore facilité quand la Compagnie des Guides de Chamonix construira le magnifique refuge des Cosmiques [2] dans les années 2000, tout proche de l’Aiguille du Midi. Mais le réchauffement climatique mettra à mal le premier objectif de sommet depuis ce refuge : le Mont Blanc : le risque d’avalanche en traversant les flancs du Mont Maudit se révéleront  trop importants pour que cette voie continue à être fréquentée régulièrement.

David Rastouil dans l’arête des Cosmiques dans les années 2010 : Digital Crack coté 8a+

En acceptant de se passer de ce fabuleux panorama, on peut voir ailleurs les épousailles de l’homme – il s’agit d’Alex Honnold – et du minéral – celui d’Irlande du Nord.

30 06 1955                  Décret interdisant la construction de nouvelles usines à moins de 80 km de Paris.

2 07 1955                    De Gaulle annonce son retrait de la vie politique.

De mai à août 1955    Délimitation des zones interdites et début du regroupement des populations dans les Aurès-Némentchas. La population doit alors rejoindre des camps de regroupement. C’est dans ce contexte que se fera le recrutement des premiers harkis : leur famille avait très souvent des liens très étroits avec la France : anciens combattants, employés des Eaux et Forêts… Mentalement, pour ces paysans, l’indépendance demandée par le FLN ne voulait tout simplement rien dire, et seule la sécurité offerte par la France représentait la réalité perceptible. Le regroupement en camp entraînait bien sur la fin de toute ressource agricole, et l’engagement comme harki signifiait un salaire, qui était de l’ordre du tiers de celui d’un lieutenant : avec ça, le harki faisait vivre 10 personnes.

20 et 21 08 1955         Des milliers de paysans se soulèvent dans le nord du Constantinois. Les émeutes font 123 morts au sein de la population chrétienne pied-noir. La répression est terrible : le FLN avancera le chiffre de 12 000 morts, jamais démenti. En 1982, on trouvera sur l’emplacement d’un ancien camp militaire français, à Kenchela, dans les Aurès, à 1 200 mètres d’altitude, une ville d’aujourd’hui environ 100 000 habitants, un charnier de 1 000 à 1 200 corps – hommes, femmes, enfants – dont personne n’est parvenu à déterminer les commanditaires pas plus que la date : 20 août 1955, pendant la guerre d’Algérie, causé par l’armée française, ou après la guerre d’Algérie, vengeance du FLN sur des populations harkis ?

[]      Après dix-neuf siècles de christianisme, le Christ n’apparaît jamais dans le supplicié aux yeux des bourreaux d’aujourd’hui, la Sainte Face ne se révèle jamais dans la figure de cet Arabe sur laquelle le commissaire abat son poing. Que c’est étrange, après tout, ne trouvez-vous pas ? qu’ils ne pensent jamais, surtout quand il s’agit d’un de ces visages sombres aux traits sémitiques, à leur Dieu attaché à une colonne et livré à la cohorte, qu’ils n’entendent pas à travers les cris et les gémissements de leurs victimes sa voix adorée : C’est à moi que vous le faites !

François Mauriac

23 08 1955                  Walter Bonatti termine l’escalade en solitaire du pilier sud ouest des Drus, commencée 5 jours plus tôt. L’affaire sera considérée pendant très longtemps comme le plus bel exploit d’escalade de tout l’après-guerre. Il aura fait auparavant plusieurs tentatives : en 1953, avec Carlo Mauri, il avait renoncé face à une succession de pluies et d’orages ; sur une vire, ils avaient trouvé quelques coins de bois et un paquet de figues sèches… ce qui signifie que les chocards n’aiment pas les figues sèches… Le pilier Bonatti s’effondrera en 2005.

Bonatti a ouvert des voies de premier ordre, mais la plus mémorable reste sa première en solitaire du pilier sud-ouest du Dru, un exploit magnifique et inspiré. Il était face à un contrefort de granit haut de 700 m, auquel on ne pouvait accéder qu’en s’exposant aux dangers du couloir du Dru. Aucune solitaire de ce type n’avait été réalisée dans les Alpes occidentales. Il s’agissait d’une escalade raide, ardue, technique, d’un niveau supérieur à tout ce qui avait déjà été accompli, même dans le cadre plus accueillant et protégé de la vallée du Yosemite. De plus, l’ascension dura six jours dans une région des Alpes françaises où les orages sont violents et sur un pic isolé qui surplombe le périlleux couloir du Dru. La voie Bonatti est un chef-d’œuvre, une éclatante illustration de la formule de Geoffrey Winthrop Young : L’important, ce n’est pas d’arriver au sommet, c’est la manière dont on y parvient.

Royal Robbins

Sur la même face, plus à l’ouest se trouve la directe américaine : c’est celle-la qu’empruntent les deux grimpeurs de la video :

30 08 1955                  État d’urgence en Algérie. Les réservistes sont rappelés et le contingent maintenu sous les drapeaux au-delà de la durée légale du service qui est de 18 mois.

5 09 1955                    Une bombe explose dans le consulat turc de Thessalonique, là où est né Atatürk, en Grèce. L’enquête prouvera que c’est là l’affaire d’un groupe d’extrémistes turcs bien introduits dans l’armée.

6 09 1955                    France Observateur est saisi après un article de Claude Bourdet intitulé : Ne jetez pas le contingent français dans la guerre. Un numéro spécial de la revue Esprit titre : Arrêtons la guerre d’Algérie. Claude Bourdet sera arrêté le 31 mars 1956.

Pogrom à Istanbul,  contre la minorité grecque d’Istanbul. Les émeutes sont orchestrées par la contre guérilla, branche locale du réseau Gladio chapeautée par l’armée turque. Les émeutiers acheminés pour bon nombre en camion, prennent d’assaut le quartier grec d’Istanbul pendant neuf heures. On n’appelle pas vraiment au meurtre, mais on relèvera tout de même une douzaine de morts, suite aux bastonnades et aux incendies volontaires, qui durent deux jours. Les communautés juives et arméniennes sont elles aussi victimes d’exactions.

La communauté grecque se met à rentrer massivement au pays ou à émigrer : de 135 000, elle va passer à 7 000 en 1978, 2 500 en 2006. Environ 40 % des biens fonciers stambouliotes appartenaient aux minorités.

30 09 1955                  La question algérienne est inscrite à l’ordre du jour de la 10° session de l’Assemblée générale de l’ONU.

1 10 1955                    En Chine, 175 000 soldats de l’APL sont transférés au Xinjiang pour y réaliser des travaux civils : défricher les terres arides et protéger la frontière.

6 10 1955        Citroën sort la DS 19 ; depuis la Traction d’avant-guerre, aucune voiture ne présente autant d’innovations. La plus notoire, la suspension hydro-pneumatique, une invention de Paul Magès, avait toutefois déjà été testée sur quelques derniers modèles de la 15 CV. On ne peut pas dire qu’elle soit à la mode, puisqu’elle ne se démodera jamais : elle est à la voiture ce que Maupassant, Flaubert sont à la littérature : c’est toujours aujourd’hui. Cinquante ans plus tard, les quelques exemplaires encore en circulation susciteront toujours le même regard d’admiration, de plaisir à la vue d’un bel objet : et en plus, en voilà au moins une qui ne sort pas d’un ordinateur ! on l’identifie tout de suite, elle n’est pas le clone des autres, c’est l’enfant de Flaminio Bertoni, un italien génial qui travaille chez Citroën depuis 1930, à qui l’on doit encore la Traction, la 2 CV, l’Ami 6. C’est un autre Italien, Bertone, à qui l’on doit la BX, la Xantia, le Berlingo, la ZX, la XM. Robert Opron, qui a longtemps travaillé en second de Flaminio Bertoni, restylisera la DS en 1967, dessinera l’Ami 6 break, et surtout la SM et la CX, puis il passera à l’ennemi – Renault – quand Peugeot aura racheté Citroën. Il y dessinera la R9, R 11, la Fuego et la R25.

*****

Avant Noël, mon père s’était fait le plus beau des cadeaux. Une DS 19 Prestige. Il en parlait depuis un an. Ma mère ne voulait pas et préférait une solide 403. Il a passé outre au veto maternel. Un soir, d’un air détaché, il a annoncé qu’il l’avait achetée.

– C’est comme ça et ce n’est pas autrement.

Il avait fait des pieds et des mains pour accélérer la livraison et avait obtenu d’être livré avec trois mois d’avance. On est allés chercher la voiture à la concession du boulevard Arago. Au cérémonial qui entoura la remise des clés, on peut se demander si le mot voiture était approprié. Des prêtres célébrant les saints sacrements n’auraient pas montré plus d’ostentation. Il n’y en avait qu’une. D’un noir éclatant, brillante comme un miroir, féline, vivante. On a tourné autour pour essayer de réaliser qu’elle était à nous, sans oser y toucher. Le chef d’atelier a expliqué à mon père comment s’en servir. Papa lui a fait reprendre plusieurs fois et il répétait pour s’en pénétrer. Il y avait des boutons partout, une radio stéréo et des coussins moelleux comme des fauteuils. Les débuts ont été un peu laborieux. Mon père avait des difficultés avec le levier de vitesse sur le tableau de bord derrière le volant. Elle avançait par à-coups comme un cheval qui se cabre et refuse de se laisser monter. Il calait et s’énervait. Et puis, il a trouvé le truc et la DS est partie. C’est elle qui conduisait, accélérait, freinait, dépassait. Il n’y avait rien à faire qu’à la laisser vivre. On est partis sur les boulevards des Maréchaux. Les gens se retournaient pour la voir passer. On a pris la nationale à la porte d’Italie. La DS filait, libre comme un oiseau dans le ciel. Aucune voiture n’essayait de lui résister. Elle les avalait comme des moustiques. Mon père était l’homme le plus heureux du monde. Il s’est mis à se moquer de grand-père Philippe en prenant l’accent gouailleur de Gabin qu’il imitait à merveille. J’ai éclaté de rire et plus je riais, plus il en rajoutait. J’ai eu le privilège de son répertoire avec Pierre Fresnay, Michel Simon et Tino Rossi. J’en avais les larmes aux yeux. Il a branché la radio. On a eu droit à Brassens. On a repris en chœur: Les amoureux qui s’bécotent sur les bancs publics, bancs publics, bancs publics ont des p’tites gueules bien sympathiques.

Jean-Michel Guenassia        Le club des incorrigibles optimistes. Albin Michel 2009

Quand la DS est sortie, avec sa ligne révolutionnaire, papa l’a commandée sans l’avoir vue. Le vendeur était stupéfait. Un client qui signait et payait d’avance sans rien demander ! On est sorti du magasin en rigolant. Et maintenant, on va aller la voir ! a dit papa.

Alice Ferney      Les Bourgeois      Actes Sud 2017

Modèle 1972. Mais Bon Dieu qu’elle est belle !

11 1955                       En Algérie, création des Sections Administratives Spécialisées – les SAS – qui vont jouer un rôle important dans l’action psychologique : pratiquement, leur rôle était d’améliorer les conditions de vie des populations administrées par des chantiers, des classes, des distributions de vivres, une assistance médicale gratuite. Ce sont le plus souvent  les jeunes lieutenants qui exerceront ces fonctions. Bien évidemment la collecte de renseignements était un volet important de l’affaire. A la fin des années 1950, on comptera 697 SAS et SAU – Sections administratives urbaines – l’équivalent des SAS, en ville. Sortie d’un 45 tours de Little Richards – Tutti Fruti – qui se hisse vite à la seconde place des classements Rythms and Blues aux Etats-Unis.

1 12 1955                    À Montgomery, en Alabama, Rosa Parks, une mère de famille noire, refuse de céder sa place à un Blanc dans un bus. Elle est arrêtée, emprisonnée et condamnée à payer une amende de 10 $, plus 4 $ de frais de justice. Martin Luther King, jeune pasteur noir lance alors le boycott des autobus qui pratiquent la ségrégation : il va durer 381 jours, au bout desquels les Noirs auront gain de cause.

Un jour, le Sud reconnaîtra ses vrais héros.

[…]            Ce seront les vieilles Noires opprimées et maltraitées, symbolisées par cette femme de soixante-douze ans, à Montgomery, dans l’Alabama, qui s’est dressée dans un élan de dignité et a décidé avec tout son peuple de ne plus monter dans les autobus soumis à la ségrégation ; et qui, interrogée sur sa fatigue, répondait avec une profondeur rebelle à la grammaire : mes pieds, il est fatigué, mais mon âme, elle est reposée.

Martin Luther King                 Lettre de la prison de Birmingham. 16 avril 1963

C’est au nom de l’amour, érigé en théorie politique et porté par son verbe empathique et prophétique, un chant presque, que King a littéralement jeté son corps et celui de ses congénères dans l’arène publique. Cette idée de l’amour est née dans le nord des Etats-Unis, loin du Sud ségrégationniste, au contact des Epîtres de Paul, de syndicalistes socialistes tels qu’un Philip Randolph (1889-1979), de professeurs engagés comme W. E. B.  Du Bois (1868-1963), de la lecture de Nietzsche, de Marx, d’Hegel… mais ce sont Thoreau (1817-1862) et Gandhi (1869-1948) qui lui permettent de trouver -l’articulation pragmatique entre cet amour et la lutte contre les lois ségrégationnistes : Thoreau lui inspire l’idée de désobéissance civile ; Gandhi, le combat par la non-violence.

Revenu dans le vieux Sud ségrégationniste en pasteur, il expérimente alors une nouvelle approche de l’évangile social (social gospel) hérité de son père, lui aussi pasteur baptiste : non plus consolation, mais appel à l’émancipation politique. Là, il invente des formes inédites, aux Etats-Unis, d’actions collectives : boycotts, sit-in, marches pacifiques conçues comme autant de pèlerinages vers les droits civiques et la liberté…

Marianne Dautrey               Le Monde du 3 avril 2015

1955                            Le Corbusier achève Notre Dame du Haut : c’est la chapelle de Ronchamp, à côté de Belfort.

Philippe Lamour crée la Compagnie nationale d’aménagement du Bas Rhône Languedoc, pour pouvoir irriguer et ainsi trouver d’autres cultures que la vigne et ses surplus constants.

Les onze enfants de Louis Mulliez, propriétaire très catholique d’une filature de laine à Liévin (Pas-de-Calais) créent l’Association familiale Mulliez (AFM) ; elle n’a pas d’existence juridique. Soixante ans plus tard, l’empire Mulliez fera travailler près de 500 000 personnes, englobant une cinquantaine d’enseignes, couvrant 8 000 magasins, détenues par la famille ou, à titre personnel, par certains de ses membres. Essentiellement bien sûr Auchan, crée en 1961 par Gérard, petit-fils de Louis mais encore une constellation qui va de la restauration (Flunch, Pizza Paï, Boulanger) au sport (Decathlon) en passant par l’habillement (Kiabi, Pimkie…), le bricolage (Leroy Merlin, Kiloutou) et l’équipement domestique (Saint Maclou). Une enseigne tous les 100 mètres !  La surface économique de la famille Mulliez est estimée à 80  milliards d’euros, l’équivalent du chiffre d’affaires de Carrefour et l’on y cultive avant tout le secret, qui permet de maintenir dans l’ombre la corruption et les très nombreuses manœuvres d’optimisation fiscale qui permettent de faire échapper à l’impôt à peu près 15 milliards d’€ !

Premier ballet de Maurice Béjart, sur la Symphonie pour un homme seul de Pierre Henry.

Toute guerre a ses oubliés, les vaincus plus que les vainqueurs : dès 1945 s’était mis en place dans ce qui deviendra l’Allemagne de l’Est un système policier de surveillance de chacun, – embryon de la future Stasi – ne sauvegardant que pour la façade un fonctionnement démocratique : quand il y avait des élections, c’était le régime de la liste unique et le règne de la propagande. Un mot de trop et c’était l’arrestation, au mieux de la prison en Allemagne, au pire la déportation et souvent la mort en URSS pour espionnage, sabotage etc… L’URSS et ses morts par millions estimait que le vaincu devait participer à le reconstruction du pays, principe sur lequel Staline avait reçu l’aval de Roosevelt et de Churchill. De mai 1945 à 1955, on estime à 3 000 le nombre d’Allemands condamnés à mort, dont 2 000 auront été exécutées. Les survivants participaient à la construction de Centrales électriques souterraines, enfouis à 80 mètres de profondeur ; d’autres étaient dans les camps de Vorkouta, parfois en Sibérie, pour les femmes, dans la presqu’île de Kola, au camps de Kandalaksha. Il n’y avait jamais rien qui ressembla à un hôpital : parfois s’organisait un train pour rapatrier les malades sur l’Allemagne. Un déporté mourait-il dans un train ? les Russes se débarrassaient du corps en le jetant dans la neige. Le monastère de Donskoï tenait lieu de cimetière. Les derniers retours de déportés auront lieu en 1955.

Les États-Unis comptent 559 000 lits publics en psychiatrie. Quarante ans plus tard, il n’y en aura plus que 69 000. En raisonnant très, trop, rapidement, on pourrait penser que 449 000 malades ont été guéris et se dire : bravo, quel beau et grand pays ! Et bien non, c’est tout autre chose : ils sont partis tout simplement… en prison, où ils coûtent beaucoup moins cher. Au départ, l’idée était de soigner les malades hors des asiles, en les confiant à des associations… et puis, Reagan est devenu gouverneur de la Californie et, pour faire des économies, a fermé des hôpitaux et a baissé le budget des associations… et voilà la résultat !

7 01 1956                    Mise en service de la première centrale nucléaire française de Marcoule. Le chantier avait débuté en 1952.

22 01 1956                  Albert Camus voit monter la haine : il organise une conférence à Alger, et un meeting franco-algérien, dont le thème est au cœur de l’actualité : Trève pour les civils :

Nous demandons qu’en dehors de toute position politique et sans que cela entraîne aucune interprétation de la situation actuelle dans un sens comme dans l’autre, un engagement général soit pris pour assurer la protection des civils innocents.

Mais il est déjà trop tard… chaque camp, chaque totalitarisme, fourbit ses armes, et parfois elles se résument à quelques mots, comme Camus, philosophe pour classe terminale de Jean-Jacques Brochier, petit commissaire politique de procès staliniens instruits d’avance pour lequel il était très probablement insupportable de voir la philosophie fragilisée parce qu’humanisée par Camus : la philosophie peut servir à tout, même à changer les meurtriers en juges.

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À midi, sur les pentes à demi sableuses et couvertes d’héliotropes comme d’une écume qu’auraient laissé en se retirant les vagues furieuses des derniers jours, je regardai la mer qui, à cette heure, se soulevait à peine d’un mouvement épuisé et je rassasiais les deux soifs qu’on ne peut tromper longtemps sans que l’être se dessèche, je veux dire aimer et admirer. Car il y a seulement de la malchance à n’être pas aimé. Il y a du malheur à ne point aimer. Nous tous, aujourd’hui, mourons de ce malheur. C’est que le sang, les haines, décharnent le cœur lui-même ; la longue revendication de la justice épuise l’amour qui pourtant lui a donné naissance. Dans la clameur où nous vivons, l’amour est impossible et la justice ne suffit pas.

Albert Camus            Retour à Tipasa. In l’Eté       Gallimard 1972

26 01 au 5 02 1956   Jeux Olympiques d’hiver à Cortina d’Ampezzo, en Italie. L’Autrichien Toni Sailer se couvre d’or.

31 01 1956                  Le film Nuit et Brouillard d’Alain Resnais reçoit le prix Jean Vigo.

On l’oublie parfois : d’une durée de trente-deux minutes, Nuit et Brouillard, l’un des films les plus importants d’Alain Resnais, était une commande du Comité d’histoire de la seconde guerre mondiale, un organisme gouvernemental chargé de rassembler de la documentation sur la période de l’Occupation.

Sorti en 1956, dix ans après la libération des camps, produit par Anatole Dauman, Samy Halfon et Philippe Lifchitz, il débute par l’impératif biblique  Souviens-toi. Mêlant archives en noir et blanc et images en couleur, le film fut supervisé par deux historiens de la déportation : Olga Wormser-Migot et Henri Michel. Ecrit par l’écrivain Jean Cayrol, lui-même ancien déporté, le texte est dit par Michel Bouquet – ce dernier, en hommage aux victimes, refusa que son nom figure au générique. Quant à la musique, composée par Hanns Eisler, elle amplifie l’émotion que l’on ressent en voyant ce film dont le titre évoque le nom donné aux déportés par les nazis : les NN (Nacht und Nebel) [3]

Nuit et Brouillard est un film sur l’univers concentrationnaire, en ce sens qu’il ne différencie pas explicitement les camps de concentration des camps d’extermination. Et si l’on y voit les chambres à gaz d’Auschwitz, la spécificité du génocide juif n’apparaît pas (le mot juif n’est cité qu’une seule fois) : il faudra pour cela attendre le film de Claude Lanzmann, Shoah, en 1985.

Le film s’achève sur un travelling arrière des chambres à gaz, citant les 9 millions de morts qui hantent le paysage : Il y a nous, qui regardons sincèrement ces ruines comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres, qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s’éloigne, comme si on guérissait de la peste concentrationnaire, nous qui feignons de croire que tout cela est d’un seul temps et d’un seul pays, et qui ne pensons pas à regarder autour de nous, et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin.

A l’époque, c’est l’allusion à la Collaboration qui fait réagir en France : une des images du film montre un gendarme français dans le camp de Pithiviers, où transitent les juifs avant leur déportation. A la demande de la commission de contrôle, Alain Resnais devra censurer son film, en apposant un bandeau noir sur la photographie incriminée – il y restera jusqu’en 1997.

Resnais expliquera également que le Service des armées lui avait refusé l’utilisation d’une archive en raison du  caractère de son film.

A l’annonce du choix de Nuit et Brouillard pour représenter la France au Festival de Cannes, l’ambassade d’Allemagne de l’Ouest fit une démarche, couronnée de succès, auprès du gouvernement de Guy Mollet pour faire retirer le film de la sélection officielle. Outre les protestations nombreuses – y compris en Allemagne même -, s’ensuivit une campagne de presse en faveur du film. Jean Cayrol, le scénariste, s’exprima dans Le Monde du 11 avril 1956 : La France refuse ainsi d’être la France de la vérité, car la plus grande tuerie de tous les temps, elle ne l’accepte que dans la clandestinité de la mémoire. (…) Elle arrache brusquement de l’histoire les pages qui ne lui plaisent plus, elle retire la parole aux témoins, elle se fait complice de l’horreur. Finalement, le film sera projeté à Cannes, mais hors compétition. Il sera en revanche interdit en Suisse, au nom de la neutralité.

Concernant l’absence de référence à la Shoah, Alain Resnais connaissait les réticences de Claude Lanzmann. Avec élégance, il s’en était expliqué dans Alain Resnais, Liaisons secrètes, accords vagabonds, de Suzanne Liandrat-Guigues et Jean-Louis Leutrat (Ed. Cahiers du cinéma, 2006) : Il a raison. Mais je ne pense pas que Claude Lanzmann dise que cela a été volontaire. Nuit et Brouillard a été fait en 1955, c’est ce qu’il faut tout le temps redire. En le regardant, il faut essayer de s’imaginer ce qu’étaient la mentalité et les connaissances à cette époque. Et puis, il y avait cette idée qu’il fallait réconcilier tous les Français.

À l’époque, ajoutait Resnais, la notion de Shoah n’existait pas. Pour le commentaire, Olga Wormser et Henri Michel se sont interrogés sur le nombre de morts ; celui retenu à l’époque est un chiffre global de 9 millions. Est-ce qu’il fallait détailler le nombre de Tziganes, d’homosexuels, de politiques ? Nous ne connaissions pas les chiffres. Six millions de Juifs sur 9 millions, nous ne le savions pas. [peut-être ne voulait-on pas le savoir, car ce chiffre avait été avancé dès le procès de Nüremberg. ndlr]

Encore aujourd’hui, Nuit et Brouillard est le film qui est le plus souvent montré aux collégiens lorsqu’il s’agit d’enseigner les horreurs nazies. Affaire de durée sans doute – Shoah dure plus de neuf heures et dix minutes – mais pas seulement.

Interrogé au lendemain de la mort d’Alain Resnais, Claude Lanzmann estime que les responsables de l’éducation nationale, mais aussi ceux des institutions juives, n’aiment pas la précision, l’exactitude. Au fond, le monde entier se serait bien satisfait de Nuit et Brouillard. Comme s’il n’y avait pas besoin d’en savoir plus. Le reste, tout ce que j’ai appris en faisant Shoah, aurait relevé de travaux obscurs d’historiens. Pour les non-spécialistes, Nuit et Brouillard disait tout. Le nazisme se résumait à cela.

Alain Resnais était bien conscient de l’importance fondamentale de Shoah pour la connaissance historiographique. Sans Lanzmann, disait-il, la notion de Shoah n’aurait pas été perçue de la même manière. Alain Resnais ajoutait : Maintenant, on dit que Nuit et Brouillard est trop édulcoré, mais en 1955, il était trop violent. En tout cas, à sa sortie, avec tous les problèmes qu’il y a eus, je n’ai jamais vu un déporté dire : Quand même, il faudrait plus parler de ceci ou de cela.

Wikipedia, sur un arrangement de  Franck Nouchi           Le Monde du 3 mars 2014

01 02 1956                  Il fait bien froid partout : on enregistre du – 26° près de Nancy, on marche dans 70 cm de neige à Saint Tropez. Même l’été sera froid : 7° en juin à Château-Chinon. 45% des cultures vont être détruites par le gel. On ne trouvera dans le Guide Hachette des Vins aucun millésime de 1956, sauf dans les vignobles de Loire et du Rhône. Bien des arbres ne s’en remettront pas et accéléreront le déclin d’une agriculture familiale.

Tu peux arracher tous les oliviers. Regarde cette couche noire entre bois vif et l’écorce. C’est sec. Dans quelques jours, tout aura noirci comme après un incendie. Fichus, ces amours d’arbrisseaux.

Gavino Ledda                       Padre Padrone

Et pourtant, ils sont braves ces arbres, et ne font pas les difficiles :

Avec […]        facilité, non toutes-fois sans esbahissement, voit-on par expérience une bille d’Olivier n’ayant éscorce que d’un costé, s’enraciner très-bien, plantée droictement dans la terre, et là devenir arbre sans autre mystère.

De là est sortie la science de refendre les vieux et gros Oliviers, d’un en faisant plusieurs avec la scie, les prenant de leur long depuis le haut jusqu’en bas, racines et tout, comme s’accorde le mieux, ainsi que communément se pratique en Languedoc et Provence, où, transplantant les Oliviers avec escorce d’un seul costé, la Nature les achève de revestir à la longue.

Olivier de Serres        Le théâtre d’agriculture et mesnage des champs. 1600

Sous nos latitudes, il y a là certes de quoi s’étonner. Mais sous les tropiques, le phénomène est monnaie courante : poteaux de palissade, voire même poteaux électriques qui repartent en végétation ; voulez-vous stopper l’affaire ? vous déracinez le poteau, vous le replantez cul par-dessus tête… et il repart à nouveau !

L’hiver attaqua la nature comme un tigre dans la nuit du premier au deux février. Ce fut une sensation abominable dès le sortir du sommeil. D’habitude, grâce aux édredons jaunes en duvet d’oie, c’était dur de se tirer du lit tellement on y était bien. Là, au contraire, on comprit tout de suite que si on ne bougeait pas, on était foutu. Ce fut le froid qui réveilla le silence. Le froid et le silence avaient arrêté le monde comme ils l’eussent fait d’une pendule. Le ruisseau ne cascadait plus de seuil en seuil au bout du bien. La fontaine ne coulait plus. On n’en­tendait même pas le bruit joyeux des étables en train de s’éveiller et les coqs étaient restés au perchoir, médusés.

Romain s’habilla en vitesse pour aller casser la glace du bassin. Il faudrait de l’eau pour faire la pâtée des porcs et du verrat et faire boire les chevaux. On mit deux lessiveuses à chauffer sur le fourneau. Il fallut rallumer la cheminée du grand corridor qui chauffait toute la maison mais qu’on utilisait que deux ou trois fois par hiver.

Le grand-père n’en croyait pas ses yeux. Il y avait quarante centimètres de neige mais ça ne tombait plus. Il regardait sa terre le grand-père et il ne la reconnaissait pas. Les arbres n’étaient plus que des tas. On avait oublié leur forme ancienne. Pour aller voir le thermomètre accroché à un clou contre le tilleul tout blanc, Florian dut se munir d’une pelle et se frayer chemin puis racler le tronc du tilleul.

–           Il est cassé ! dit-il en le secouant.

Non, il n’était pas cassé. Il marquait moins vingt-trois degrés centigrades.

C’était un objet publicitaire qui proclamait Dubonnet en très gros caractères. C’était absurde d’ailleurs parmi tout ce désastre blanc que cette fille rieuse en maillot de bain offrant l’apéritif à celui qui regardait le thermomètre. Le mercure était recroquevillé au fond du tube comme si lui aussi avait froid mais le plus terrible, c’était le silence.

Les trois chevaux étaient appuyés l’un contre l’autre et ils ne mangeaient pas. Les chiens étaient tous rentrés dans la bergerie en passant sous un battant vermoulu. Ils s’étaient mussés parmi les brebis indifférentes et lointaines qui continuaient tranquillement à ruminer.

À Séderon, le jeune curé allant dire sa première messe dut se frayer chemin à la pelle dans les quatre pans de neige gelée sur quoi soufflait un vent mordant qui vous ouvrait la peau des poignets en pénétrant sous les houppelandes. Entrant dans l’église et tendant machinalement la main vers le bénitier pour se signer, le desservant rencontra la glace froide qui avait solidifié l’eau bénite et fait éclater la pierre. Avant de s’agenouiller devant le Christ, il pensa à tous ces paysans qui allaient devoir sortir pour gouverner les bêtes.

Une dévote parcheminée venue sur ses pantoufles depuis la maison contiguë ne le perdit pas de vue un seul instant tout en priant. Elle dit plus tard que le prêtre était tombé à genoux sur un prie-Dieu après la messe dite et qu’il y était resté une heure à implorer la clémence du ciel. Il en eut l’orteil de chaque pied gelé à moitié mais pas la dévote décharnée qui rentra chez elle tranquillement et sans autre émotion.

On entendait dire qu’en Provence c’était une tragédie, que tous les oliviers avaient éclaté, le tronc ouvert, écartelé, ce qui arrivait une fois par siècle. Il était inutile d’ouvrir les journaux quotidiens qui ne parlaient que de ça : L’Europe grelotte, imprimaient-ils.

On sentit dans l’esprit et en pleine poitrine que l’équilibre de la planète ne tenait qu’à un fil. Il n’était nul besoin d’avoir accès à la science pour s’en persuader. Il n’était que de regarder le ciel. Il n’avait jamais été ainsi : ni bleu ni noir mais jaunâtre griffé de stries qui ressemblaient à des éclaircies et n’étaient que des crevasses abyssales dressées verticales à l’envers au-dessus de nos têtes.

–           Couleur de pourri, disait le grand-père.

La vie du paysan pour dure qu’elle ait été jusque-là devint un travail forcé à perpétuité. Il fallut pendant trois semaines casser la glace sur les abreuvoirs deux fois par jour. Les poules durent être nourries au grain dans les poulaillers car leur bec n’était pas fait pour entamer la terre par moins vingt-trois degrés. La vie des femmes ne fut pas meilleure. Il fallait courir de la cuisine au bûcher pour entretenir des feux d’enfer car tout devait être chauffé. On apportait sur les tables des oiseaux morts de froid qu’il fallait dégeler pour les plumer.

Nous savions, nous, quand on venait de gouverner les agneaux car c’était en plein agnelage, que le cul sur le poêle on avait besoin d’encore dix minutes de patience pour se dégourdir l’échine. Il n’aurait pas fallu beaucoup de degrés en moins pour nous changer en statue de gel.

Ceux qui étaient en contact direct avec la terre sans le truchement des villes protégées des éléments comme autrefois des bandits de grand chemin, ceux-là se persuadèrent qu’il n’y avait pas besoin de cataclysmes bruyants pour dépeupler la terre. Il suffisait de quelques degrés en moins. Seuls les chênes verts demeurèrent tels qu’ils étaient. Il faisait nuit tout le jour sous leur couvert, car au sommet des houppiers la neige avait formé une carapace de glace opaque. Toute la sauvagine rampait au pied de ces yeuses pour avoir moins froid. Les sangliers eux-mêmes ne grognaient plus. Ils déterraient les racines des arbres pour se nourrir.

Pierre Magnan                     Laure du bout du monde        Denoel 2006

6 02 1956                    La Journée des tomates : Guy Mollet qui avait déclaré vouloir établir l’égalité politique totale de tous les Algériens est conspué à Alger, à grand renfort de mottes de terre et de tomates bien mûres. Il abandonne sa politique de recherche de la paix.

15 02 1956                  Dans l’Express, éditorial de Françoise Giroud contre la loi de 1920 qui réprime la contraception et l’avortement : il y a à cette époque 800 000 avortements clandestins chaque année, qui entraînent la mort de 20 000 femmes.

24 02 1956                  Le XX° congrès du PCUS – Parti Communiste de l’Union Soviétique – est ouvert depuis le 14 février : 1 430 délégués représentant plus de sept millions de communistes soviétiques sont présents ; les représentants de 55 partis frères ont fait le voyage. Le Congrès touche à sa fin quand Khrouchtchev, lors d’une réunion à huit clos non programmée, lit pendant quatre heures un Rapport secret qui, pour l’essentiel, dénonce le culte de la personnalité qui s’est développé sous Staline.

L’affaire nécessitait les ruses du paysan madré qu’était Khrouchtchev : il avait bel et bien été acteur d’une part des innombrables massacres perpétrés sous Staline, de même que nombre d’autres hauts responsables : Molotov, Vorochilov, Kaganovitch, Mikoian, Beria etc… et il s’agissait donc de ne pas tout dire. Six semaines avant le congrès une enquête sur les causes des répressions à l’encontre des membres du comité central élus au XVII° congrès de parti, en 1934 avait été demandé à une commission présidée par Piotr Pospelov, ancien directeur de la Pravda, auteur d’une Biographie abrégée de Staline

En fait, le rapport Pospelov ira beaucoup plus loin, parlant par exemple, des 681 692 fusillés entre 1937 et 1938. Il déclenchera des discussions virulentes entre les membres du præsidium. : que va-t-on reprendre et que va-t-on taire ? Khrouchtchev l’emportera :

Tout le monde est d’accord qu’il faut dire des choses au congrès. Il y a des nuances, en tenir compte. Nous avons tous travaillé avec Staline, mais ceci ne nous engage pas. Maintenant que les faits ont été établis, il faut parler de Staline, sinon, nous justifions ces faits (…) Nous n’avons pas honte. Il ne faut pas avoir peur. Ne pas être des philistins. Dénoncer résolument le rôle du culte de la personnalité, mais avec sang-froid.

Vont y figurer l’incompétence militaire de Staline, responsable des désastres militaires de 1941-1942, la déportation des peuples caucasiens, accusés à tort de collaboration avec l’occupant nazi en 1943-1944, le conflit stérile avec Tito, les faux complots de 1948, 1951 et début 1953.

Diffusé à grande échelle, le Rapport secret ne le restera bien sur pas longtemps : en quelques jours sept millions de membres du parti en prennent connaissance. Les Russes qui défendent Staline se révéleront en fin de compte être les plus nombreux. À l’étranger, il est publié dans le New-York Times le 4 juin, dans Le Monde le 6.

En Italie, Togliatti en profite pour aller plus loin que le rapport dans la dénonciation du stalinisme, marquant ainsi la rupture avec Moscou ; en France Maurice Thorez et Jacques Duclos sont tellement embarrassés qu’ils parlent de rapport attribué au camarade Khrouchtchev, en Pologne, en Hongrie, il soulèvera un immense espoir : les chars russes se chargeront d’y mettre un terme, en s’arrêtant aux frontières pour la Pologne, en allant jusqu’à Budapest pour la Hongrie… ailleurs, on parlera tout simplement d’un faux…

25 02 1956                  Le cercueil de Staline est retiré du mausolée de Lénine. La ville de Stalingrad devient Volgograd et au Tadjikistan, Stalinabad devient Douchanbe.

2 03 1956                    Indépendance du Maroc.

12 03 1956                  Le contingent est envoyé en Algérie. L’Assemblée nationale vote les pouvoirs spéciaux au gouvernement de Guy Mollet, qui se traduisent par des réformes administratives, économiques et sociales en faveur de la population musulmane ; l’assemblée algérienne est dissoute, de nouveaux départements, de nouveaux arrondissements et centres municipaux sont créées ; l’accès à la fonction publique est élargie pour les musulmans, des écoles et des logements construits ; les domaines de plus de 50 hectares sont redistribués ; toutes ces mesures sont condamnées par le FLN, et les représentants des Français d’Algérie les rejettent comme discriminatoires.

20 03 1956                  Indépendance de la Tunisie.

26 03 1956                  Les dernières troupes françaises quittent Saïgon.

27 03 1956                  Henri de France procède aux premiers essais du procédé de télévision SECAM : Sequentiel Couleur À Mémoire.  Troisième semaine de congés payés.

6 04 1956                    Jacques Yves Cousteau et Louis Malle obtiennent la Palme d’Or au festival de Cannes pour Le Monde du Silence : des millions d’hommes, femmes et enfants découvrent l’autre univers de notre planète et ses enchantements. Le succès sera mondial, et l’habileté financière de Cousteau sera non seulement de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, mais de mettre un océan entre les paniers : tous ce qui tient à l’audiovisuel, véritable poule au œufs d’or, sera américain ; les autres activités, françaises – hyperbar, sous-matin Argyronète etc -, très fréquemment déficitaires ne seront jamais renflouées par les sociétés américaines. Après tout il est bien normal qu’un marin soit grand connaisseur en matière d’étanchéité.

L'émerveillement du commandant Cousteau - Le Blog de Sylvain Rakotoarison

Jacques-Yves Cousteau 20 ans après, l'hommage de Francine Cousteau - Equipe  Cousteau

La Calypso, un ancien dragueur de mines, donc en bois, devenu ferry, puis navire de luxe pour Guiness, le roi de la bière, qui l’avait donnée au commandant Cousteau en 1950

La plongée en bouteilles existait déjà, mais c’est le début de sa vulgarisation… les clubs vont se multiplier et les heureux membres vont profiter des merveilles à voir jusqu’à 40, 50 mètres, profondeur à laquelle pénètre encore la lumière par beau temps, et qui permet de respirer de l’air sans avoir à connaître l’ivresse des profondeurs, due à l’azote, principal composant de l’air,  qui ne se déclare qu’à partir d’environ 50 mètres.

Apnée et plongée en bouteilles sont deux choses qui, physiologiquement, sont radicalement différentes. Entendons par apnée celle qui est pratiquée en amateur, jusqu’à disons 20 mètres maximum et pendant trois à quatre minutes maximum. L’apnée extrême[4], c’est une affaire sensiblement différente.

En apnée donc, on quitte la surface en ayant pris dans ses poumons un maximum d’air, à une pression d’un bar [1 bar = 1 kilogramme par cm²]. Cette pression, c’est la pression atmosphérique, que l’on ne ressent pas, car on y est en équipression, c’est-à-dire qu’elle s’exerce partout, de part et d’autre de la surface du corps. Dans l’oreille interne, la trompe d’Eustache est l’organe qui permet cette équipression. Si elle ne fonctionne pas bien toute seule, on l’encourage en déglutissant, ou mieux en envoyant de l’air des poumons en se bouchant le nez et en fermant la bouche. C’est ce que l’on fait en apnée, faute de quoi le tympan est soumis à la pression atmosphérique sur sa face interne et à une pression supérieure sur sa face externe : et cela peut être très douloureux. À l’air libre, on ressent cela dès que l’on fait assez rapidement des dénivelés importants, en voiture ou en avion mal pressurisé, puisque la pression atmosphérique diminue avec l’altitude.

Donc, on plonge, et là, la pression extérieure augmente d’un kilo tous les dix mètres. Si l’on va disons à 20 mètres, l’extérieur du corps sera soumis à une pression de 2 + 1 kg de la surface, soit 3 kg/cm². Mais l’intérieur des poumons se trouve toujours avec son air à un kg/cm², légèrement plus, puisqu’une cage thoracique n’est pas incompressible et que cette quantité d’air se trouve dans un volume un peu diminué par l’effet de la pression extérieure. Pour fonctionner normalement, l’organisme absorbe l’oxygène contenu dans les poumons, ce qui limite la durée de la plongée. Ainsi, lorsque l’on remonte, on ne le fait avec aucun phénomène de pression qu’on aurait  emporté avec soi. Et ainsi, on peut remonter directement en surface pour y aspirer à nouveau de l’air normalement oxygéné.

Il en va tout autrement de la plongée en bouteilles. Celles-ci sont gonflées en général autour de 200 kg/cm² [ou, 200 bars, et, en plongée classique, c’est-à-dire jusqu’à 40, 50 mètres, c’est toujours de l’air, et non de l’oxygène qui n’est utilisé qu’en soins thérapeutiques : à plus de 18 mètres, l’absorption d’oxygène pur provoque une crise d’hyperoxie]. C’est le détendeur qui assure l’équipression entre l’air de la bouteille que l’on respire et la pression extérieure déterminée par la profondeur à laquelle on se trouve. Donc l’air que l’on respire se diffuse dans tous les tissus du corps et, dans ce sens, c’est-à-dire en allant du moins vers le plus, peu importe la vitesse à laquelle se fait cette assimilation. Donc on peut descendre aussi vite que l’on veut, en contrôlant surtout dans les premiers mètres que la trompe d’Eustache fonctionne bien et donc que le tympan se trouve en équipression dès les premiers mètres, car l’arrivée de l’air en équipression sur la face interne du tympan se fait avec un certain décalage.

Mais l’affaire se complique quand il s’agit de remonter car, si les tissus du corps acceptent sans problème l’assimilation d’une pression plus forte, ils n’acceptent au contraire de restituer cet excès de pression – car c’est de cela qu’il s’agit quand l’on commence à remonter – qu’à une vitesse donnée : c’est-à-dire que les tissus ne remettent cet excès d’air dans le circuit normal, par le sang vers les poumons pour y être évacué, qu’à une vitesse donnée. Que se passe t-il si l’on est en excès de vitesse : cet air ne passe plus par les voies normales et se met à former des bulles d’air là où il se trouve : ce sont des bulles de dégazage, qui ont pour terrain de prédilection les articulations, et c’est particulièrement douloureux. D’où la nécessaire régulation de cette vitesse,  d’où les tables de décompression.

Pour ce qui est des accidents les plus fréquents en plongée bouteille, on utilise un caisson hyperbare à l’intérieur duquel le plongeur est remis en pression pour faire disparaître ces bulles de dégazage en les recomprimant et on ne revient alors à la pression atmosphérique qu’en respectant des paliers de décompression, qui permettront à l’air contenu dans le corps de s’évacuer par les voies respiratoires.

Autre accident possible de plongée, plus rare, du à une perte de connaissance qui peut parfois mettre fin au processus de respiration : dans ce cas, en remontant le plongeur n’expire plus l’air des poumons et celui-ci se maintien donc à une pression supérieure à celle de la pression ambiante, d’où le risque d’une surpression pulmonaire qui se traduit par des saignements dus à des bronches traumatisées.

L’ivresse des profondeurs, ou narcose, est due à la présence de l’azote dans l’air, qui, à partir d’environ 6 kg/cm², soit une profondeur de 50 mètres, provoque cette ivresse. Donc, de façon générale, au-delà de 50 mètres on respire un mélange dans lequel l’azote de l’air a été remplacé par de l’hélium, avec d’autres inconvénients….

Les décennies qui suivent vont voir se développer la plongée profonde, avec des mélanges variés qui ont pur constante le remplacement de l’azote par de l’hélium.

Pour résumer, le monde de la plongée, dans les deux dernières décennies du XX° siècle, se divise techniquement en quatre catégories :

  • La plongée en apnée, sans autre équipement que le masque-tuba et des palmes, en ne faisant que consommer l’air que l’on a dans les poumons.
  • La plongée en bouteilles gonflées à l’air, praticable jusqu’à 40 / 45 mètres ; c’est le cas de figure de la plongée plaisir, pour découvrir le monde sous-marin. Elle demande des paliers de décompression.
  • La plongée bouteille, au delà de 50 mètres : les bouteilles contiennent le plus souvent un mélange oxygène-hélium-hydrogène, mais un autre gaz peut remplacer l’hydrogène.

         Les bouteilles peuvent être remplacées par une tourelle sur le                           pourtour de laquelle sont fixées les bouteilles, le plongeur lui étant                 relié par un flexible qui lui apporte le mélange gazeux pour respirer.

  • Si ces plongées profondes doivent durer longtemps, le plongeur peut regagner l’intérieur de la tourelle, se mettre au sec, se reposer, manger, puis quitter à nouveau la tourelle pour terminer son travail : pendant tout ce temps il est resté à la pression du fond ; à la fin, la tourelle remonte, toujours à la pression du fond, et se fixe, une fois remontée sur le navire porteur sur un caisson de décompression où celle-ci peut s’effectuer dans des conditions presque confortables. Cela s’appelle la plongée en saturation.
  • Dans le cadre de la recherche – essentiellement recherche du mélange gazeux idéal – la plongée s’effectue au sec, sur le plancher des vaches, à l’intérieur d’un caisson hyperbar.

Les travaux publics sous-marins utilisent encore les successeurs des scaphandres : les combinaisons à volume constant, à l’intérieur de laquelle le plongeur est au sec, ne porte pas d’embout respiratoire, le mélange gazeux lui étant envoyé par un flexible qui gonfle l’ensemble de sa combinaison. Cela convient pour les travaux qui ne demandent que peu de déplacements. Il est soumis aux mêmes règles de décompression qu’en plongée bouteille.

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La même année se tient à Toronto le congrès de l’American Geophysical Union : Bruce Heezen géologue au Lamont Geological Observatory expose les cartes sous-marines  de l’Atlantique qui mettent en évidence l’existence d’une vallée en V, dorsale qui parcourt tout l’Atlantique du Nord au Sud, rappelant le rift est africain. Les sondages effectués ailleurs confirment l’existence de ces rifts dans l’océan indien, dans la mer d’Arabie, la mer Rouge et le Golfe d’Aden.

Ces cartes ont été établies par Marie Tharp, qui a été engagée 4 ans plus tôt, alors diplômée en mathématiques ! Elle s’était mise à dépouiller, analyser et cartographier les dizaines de milliers de sondages effectuées par plusieurs navires : le Stewart, en 1921, le Meteor (allemand) de 1925 à 1927 pour l’Atlantique sud, l’Atlantis de 1946 à 1952, et surtout le Vema, le navire océanographique du Lamont, dont les sondages sont affectés du coefficient maximum de fiabilité.

Mais la théorie de la tectonique des plaques n’avait pas encore été élaborée, on en restait en ce domaine à la théorie de la dérive des continents de Wegener, encore très controversée, et l’existence de ces rifts des grands fonds se heurta au scepticisme de la communauté scientifique.

11 04 1956                  70 000 réservistes sont rappelés pour l’Algérie : violents incidents partout en France.

19 04 1956                  Mariage de Rainier de Monaco avec Grace Kelly. La France est représentée par François Mitterrand, garde des Sceaux.

On est en 1955, Rainier s’ennuie à Monaco ; il a plié devant l’opposition de ses conseillers à un mariage avec la ravissante actrice française Gisèle Pascal [5] ; Onassis vient d’acheter 20 000 actions de la Société des Bains de Mer, et menace ainsi l’indépendance de la Principauté. D’autre part les Monégasques sont inquiets de voir le prince sans descendants, car, selon l’article 3 du traité franco monégasque de 1918, la principauté, au cas où la couronne viendrait à manquer d’héritier, formerait un état autonome sous la protection de la France : en clair, cela signifie que ces chers administrés risqueraient de se retrouver mangés à la sauce du fisc français. L’aumônier du Palais dit à Rainier :

Mariez vous ; épousez donc une Américaine et vous n’appréhenderez plus les cadeaux des Grecs.

En mai 55, Grace Kelly vient de terminer le tournage de La main au collet et se trouve au festival de Cannes : elle demande à visiter le Palais de Monaco ; par amusement, elle demande à s’asseoir sur le trône… sur lequel elle se trouve lorsqu’entre Rainier : ils font connaissance. Elle est belle, elle est riche, elle est intelligente et, last but not least, elle est la seule star dont les contrats stipulent qu’elle ne sera jamais obligée de se déshabiller devant les caméras. Les fiançailles seront annoncées dès le 5 janvier. La mère de Rainier, plutôt excentrique, depuis longtemps séparée de son époux Polignac, viendra au mariage au bras de René Girier, alias René la Canne, fameux détrousseur de bijoux, qu’elle avait connu en étant visiteuse de prisons ! Là au moins ce n’est pas le conformisme qui fait la loi !

1 05 1956                    100 000 manifestants pour la réunification des deux Allemagnes.

18 05 1956              21 jeunes appelés du français du 9° régiment d’infanterie coloniale commandés par le sous-lieutenant Hervé Artur tombent dans une embuscade tendue par environ 40 djounoud [soldats de l’ALN] d’Ali Khodja, dans les gorges de Palestro, à 80 km au sud-est d’Alger. Il y aura 5 rescapés ; la presse française parlera d’égorgement – le sourire kabyle -, ainsi nommé par le FLN, yeux crevés, entrailles remplacées par des cailloux, testicules coupées. En fait, les atrocités commises le seront par les habitants du village voisin de Djerrah, après la mort des soldats. La répression sera rapide et quasiment aveugle.

Palestro restera comme la plus célèbre embuscade de la guerre, le symbole de ce qui peut arriver de pire : l’attaque surprise, l’impossibilité de se défendre, la mutilation des cadavres. La hiérarchie militaire saura d’ailleurs utiliser ce traumatisme pour vaincre les réticences.

Benjamin Stora

22 05 1956          En désaccord avec la politique algérienne du gouvernement, Pierre Mendès France démissionne.

3 06 1956                    Suppression de la 3° classe dans les trains.

Malraux dit sa pensée sur l’Islam : La nature d’une civilisation, c’est ce qui s’agrège autour d’une religion,. Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale, ou elle se décomposera. C’est le grand phénomène de notre époque que la violence de la poussée islamique. Sous-estimée par la plupart de nos contemporains, cette montée de l’islam est analogiquement comparable aux débuts du communisme du temps de Lénine. Les conséquences de ce phénomène sont encore imprévisibles. À l’origine de la révolution marxiste, on croyait pouvoir endiguer le courant par des solutions partielles. Ni le christianisme, ni les organisations patronales ou ouvrières n’ont trouvé la réponse. De même aujourd’hui, le monde occidental ne semble guère préparé à affronter le problème de l’islam. En théories la solution parait d’ailleurs extrêmement difficile. Peut-être serait-elle possible en pratique si, pour nous borner à l’aspect français de la question, celle-ci était pensée et appliquée par un véritable homme d’État. Les données actuelle du problème portent à croire que des formes variées de dictatures musulmanes vont s’établir successivement à travers le monde arabe. Quand je dis « musulmane », je pense moins aux structures religieuses qu’aux structures temporelles découlant de la doctrine de Mahomet. Dès maintenant le sultan du Maroc est dépassé et Bourguiba ne conservera le pouvoir qu’en devenant une sorte de dictateur. Peut-être des solutions partielles auraient-elle suffi à endiguer le courant de l’islam, si elle avaient été appliquées à temps. Actuellement, il est trop tard ! Les misérables ont d’ailleurs peu à perdre. Ils préféreront conserver leur misère à l’intérieur d’une communauté musulmane. Leur sort sans doute restera inchangé. Nous avons d’eux une conception trop occidentale. Aux bienfaits que nous prétendons pouvoir leur apporter, ils préféreront l’avenir de leur race. L’Afrique noire ne restera pas longtemps insensible à ce processus. Tout ce que nous pouvons faire, c’est prendre conscience de la gravité du phénomène et tenter d’en retarder l’évolution.

*****

13 06 1956       Les exécutions brutales, les rançons qu’on fixe arbitrairement, l’arrogance d’une autorité toute fraiche, bornée et méprisante, tout cela prendra peu à peu l’allure d’un joug beaucoup plus insupportable que celui que l’on prétend secouer. Tout cela aussi ne pourra guère durer et se retournera contre les apprentis tyrans lorsqu’on sera persuadé qu’on est en train de se laisser mener par des hommes sans scrupules et sans éducation, des bandits qui doivent réintégrer leurs geôles, non des conducteurs ou des guides pour un peuple qui souffre.

Mouloud Feraoun, écrivain algérien, inspecteur des Centres sociaux.  Journal

20 06 1956                  Début de la bataille d’Alger. 400 000 soldats français sont en Algérie.

06 1956                       La loi cadre de Gaston Defferre, ministre de la France d’Outre-mer, prépare l’émancipation de l’Afrique Noire : institution du suffrage universel direct et du collège unique. Cela ne s’applique pas à l’Algérie.

6 07 1956                  La rébellion est unanime, la population obéit au doigt et à l’œil, elle est heureuse d’obéir ainsi.

Mouloud Feraoun.    Journal.

Les jugements à géométrie variable de Mouloud Ferraoun sont-ils ceux d’un seul homme ou bien sont-ils le reflet des humeurs changeantes de toute une population ?

19 07 1956                  Formation clandestine du GPRA : Gouvernement Provisoire de la République Algérienne.

21 07 1956                  Le frère du bachaga Boualem est assassiné.

22 07 1956                  Le capitaine Moureau, des affaires indigènes, est enlevé à Bou-Izacarn, au Maroc, dans les confins de l’Algérie, par des éléments marocains, et remis au F.L.N. Il sera torturé et, pendant de longs mois, yeux crevés, mains et pieds coupés, émasculé, il sera mis en cage et promené avec son uniforme et ses décorations dans les villages, afin de déconsidérer l’armée française. Volontairement ignoré du gouvernement, sa torture durera plus d’un an. Un commando le récupérera et, à sa demande, le tuera.

26 07 1956                  Nasser s’est vu refuser par la Banque Mondiale le financement des travaux du barrage d’Assouan : les Occidentaux n’avaient pas apprécié son refus d’adhérer au pacte de Bagdad, dirigé contre l’URSS : il avait préféré se mettre aux côtés des non-alignés avec l’Indien Nehru et le Yougoslave Tito… L’Ouest se refusant à lui vendre des armes, il en avait acheté en Tchécoslovaquie, et cerise sur le gâteau, il avait reconnu la Chine Populaire !  Oh, my God !  Trop, c’est trop ! 

Par mesure de rétorsion, il annonce la nationalisation du canal de Suez, désapprouvée par le parlement français par 422 voix contre 160 [les principaux actionnaires de la Compagnie universelle du canal de Suez sont français et anglais]. Il obtient l’évacuation, échelonnée sur vingt mois, des forces britanniques stationnées dans la zone du canal, mettant ainsi un terme définitif à la colonisation du pays, occupé depuis 1882. Il prononce un discours public à Alexandrie où il annonce la nationalisation du Canal de Suez, qui d’après les accords antérieurs, n’aurait dû revenir à l’Egypte qu’au terme du bail de 99 ans, soit en 1968 :

Et maintenant, je vais vous raconter mes démêlés avec les diplomates américains… pauvre Mister Allen, s’il vient dans mon bureau avec la note, je le chasse ; et s’il se retourne sans avoir remis la note, c’est Mister Dulles qui le chasse… Que faire pour ce pauvre Mister Allen ?

[…]      Ces bénéfices dont nous privait cette compagnie impérialiste, cet État dans l’État, tandis que nous mourions de faim, nous allons les reprendre…et je vous annonce qu’à l’heure même où je parle les agents du gouvernement prennent possession de la Compagnie…C’est le canal qui paiera pour le barrage….Il y a quatre ans, ici même, Farouk fuyait l’Égypte. Moi, aujourd’hui, au nom du peuple, je prends le canal… Ce soir, notre canal sera égyptien, dirigé par des Égyptiens.

8 08 1956          Incendie dans la mine de Marcinelle, en Belgique : 263 morts.

18 08 1956                 Le colonialisme a toujours été une charge en même temps qu’un profit, souvent une charge plus qu’un profit. Dans les conditions et sous les servitudes politiques actuelles, c’est plus vrai que jamais.

Raymond Cartier.     Paris-Match

Un fait : le montant des investissements publics de la métropole dans les colonies françaises dans la période 1945-1960 s’est élevé à 32,5 milliards de franc-or, le double de l’aide américaine à la reconstruction versée à la France dans la même période.

Trente ans plus tard, Jacques Marseille publiera, en 1984, Empire colonial et capitalisme français. Histoire d’un divorce. Albin Michel, dans lequel il ne fera que confirmer les arguments de Raymond Cartier, qui déclenchèrent alors une véritable tempête d’opinion : les investissements en faveur des colonies auront toujours été de très loin supérieurs à ce qu’elles rapportaient, et il en va de même de tous les empires coloniaux, anglais, espagnols, portugais pour ne parler que des principaux. Alors, pourquoi ? Probablement un appétit féroce pour ce que l’on nomme aujourd’hui, les zones d’influence.

Mais on trouve des auteurs pour dire qu’il n’en est rien : les Anglais, avec leur administration indirecte qui reconnaissait les hiérarchies traditionnelles et continuait à leur confier certains pouvoirs, auraient une balance créditrice de la comptabilité globale des colonies :

Entre 1945 et 1951, l’Angleterre, la plus grande débitrice de la planète, tira près de 140 millions £ de ses colonies, sans compter les sommes soustraites aux producteurs par les commissions coloniales à des fins d’investissements locaux. Pendant la même période, les fonds métropolitains investis aux termes du Colonial Development and Welfare Act ne dépassèrent pas 40 millions £

John Iliffe                  Les Africains  Flammarion 2016

23 08 1956                  Enceinte, Jackie Kennedy fait une hémorragie et doit accoucher prématurément : la petite fille, qui se serait appelée Arabella, est mort-née. John n’est pas là : il a jugé préférable de s’offrir du bon temps en compagnie de son frère Ted et de deux amis à bord d’un yacht avec hôtesses loué sur la Côte d’Azur. Son frère Bob l’informe : il répond qu’à ce point, il n’est plus nécessaire de revenir. Seule la politique parviendra à le faire revenir sur son premier mouvement, par les mots bien crus de George Smathers : John, tu ferais bien de ramener tes fesses jusqu’au lit de ta femme si tu ne veux pas que toutes les femmes d’Amérique votent contre toi en 1960.

Si l’on voulait trouver des circonstances atténuantes à ce comportement de parfait salaud, on pourrait peut-être aller voir du coté de la souffrance qu’endurait John Kennedy au quotidien depuis de très longues années. Atteint de la maladie d’Addison, une forme de leucémie lente qui commence par s’en prendre aux glandes surrénales, il avait été opéré à plusieurs reprises, la dernière intervention remontant au 21 octobre 1954. Des médecins lui avaient parlé d’une fin vers les 45 ans. Quand il sera assassiné en 1963, il en aura 46 : il portait alors un corset.

Jackie Kennedy aura trois autres enfants : Caroline, née en 1957, John, né en 1960, qui mourra dans un accident d’avion en 1999, Patrick, né le 7 août 1963, par césarienne et prématuré, qui ne vivra que deux jours. Elle mourra à 65  ans, en 1994. On la retrouvera sur les écrans en février 2017, avec une Natalie Portman, magnifique d’intelligence dans son rôle, dans un film de Pablo Larrain.

30 09 1956                  Attentat du Milk Bar à Alger : deux bombes en plein cœur de la ville.

10 10 1956                  Dans le Haut-Cheliff et l’Ouarsenis oriental, Abdelkader Djillali Belhadj, ancien  instructeur militaire de l’OS, est nommé à la tête d’un maquis anti FLN qu’il nommera la force K, sous son nom de guerre Kobus : 600 hommes ravitaillés par la France. Il était depuis longtemps au cœur des renseignements collectés par les services français.

16 10 1956             La marine nationale française intercepte au large d’Oran l’Athos, un navire égyptien qui transporte 100 tonnes d’armes d’origine britannique en provenance d’Egypte destinées au FLN. Dès lors, le colonel Nasse apparaît comme le premier protecteur du FLN

22 10 1956                        Parti de Rabat, au Maroc, en compagnie de quatre autres dirigeants du FLN, pour aller en Tunisie, Ahmed Ben Bella voit l’avion affrété par le sultan du Maroc détourné par la chasse française qui le contraint à se poser à Alger : menottés, les cinq dirigeants seront emprisonnés jusqu’à la fin de la guerre : les images feront le tour du monde. Alain Savary, secrétaire d’Etat aux Affaires marocaines et tunisiennes, tenu à l’écart de cette affaire, démissionne.

Désormais, l’insurrection algérienne avait un nom, peut-être une tête : Ben Bella.

Jean Lacouture

23 10 1956                  Enfermés dans leur cohérence qui les a mis depuis des lustres sur une orbite d’où tout contact avec le réel est devenu mission impossible, l’appareil du Parti Communiste Hongrois nomme contre-révolution l’insurrection des Hongrois contre l’État des Travailleurs et des Ouvriers, puisque ainsi se nommait dans la Constitution hongroise le parti mis en place par Moscou aux lendemains de la guerre. 90 000 militaires russes y font encore régner l’ordre communiste. Huit mois plus tôt, les révélations sur les crimes de Staline avaient déjà provoqué de grandes tensions au sein du parti des Travailleurs. Les timides essais de libéralisation consécutifs à la mort de Staline ne suffisent pas à dissiper la haine du Russe. Imre Nagy, très populaire premier ministre nommé en avril 1953 avait été relevé de ses fonctions le 9 mars 1955.

Au début, une manifestation d’étudiants où l’on entend : Liberté, Dehors les Russes ! Devant la maison de la Radio, ils demandent à passer sur les ondes : la police politique – l’AVO – tire alors sur la foule, tuant environ dix personnes, en blessant des centaines. Et c’est tout un peuple qui se soulève pendant treize jours.

30 10 1956                  Israël attaque l’Égypte dans le Sinaï : la France et l’Angleterre leur adressent un ultimatum, et envoient leurs forces occuper Port Saïd et la partie nord du canal.

4 11 1956                    Un millier de chars russes entrent à Budapest, y rétablissant l’ordre russe.

La Hongrie vaincue et enchaînée a plus fait pour la liberté et la justice qu’aucun peuple depuis vingt ans. Mais, pour que cette leçon atteigne et persuade en Occident ceux qui se bouchaient les oreilles et les yeux, il a fallu, et nous ne pourrons nous en consoler, que le peuple hongrois versât à flots un sang qui sèche déjà dans les mémoires.

Albert Camus 1957

5 au 7 11 1956            Israël a bombardé des aérodromes égyptiens et une force franco-britannique a débarqué à l’entrée du canal de Suez qui, sous les pressions soviéto-américaine, laissent la place aux forces de l’ONU. Les Etats-Unis iront jusqu’à faire baisser la livre sterling. La France[6] voulait ainsi retrouver l’accès au canal de Suez et mettre un terme à l’aide égyptienne au FLN. Les Français et les Juifs résidant en Egypte sont expulsés, leurs biens séquestrés, leurs établissements scolaires nationalisés. Les relations entre la France et l’Egypte ne retrouveront leurs cours antérieur qu’à la fin de la guerre d’Algérie, et c’est l’URSS qui financera le barrage d’Assouan. Au Moyen Orient les places qu’occupaient depuis 150 ans l’Angleterre et la France sont désormais prises par les Etats-Unis et l’URSS.

Guy Mollet, président du Conseil en France digère très mal l’évolution de la situation et décide de poursuivre secrètement l’aide à Israël… il se met à parler à plusieurs reprises du devoir de la France d’assurer la sécurité du petit Etat Hébreu… Il faut faire contrepoids à l’Egypte… La masse qui fait contrepoids, c’est Israël avec la bombe… Ely, faites le nécessaire pour concrétiser cette affaire. Cela va être l’opération Mousquetaire : c’est à dire la construction en France du réacteur EL-102, qui sera transporté en pièces détachées – la cuve centrale fait 43 mètres de diamètres – jusqu’à son site d’installation, dans le désert du Neguev, sous l’autorité de Rémy Carle, polytechnicien au CEA :

La centrale de Dimona est la centrale nucléaire du complexe nucléaire israélien situé dans le désert du Néguev, à 13 km au sud-est de Dimona et à 20 km à l’ouest de la Mer Morte, à 25 kilomètres à l’ouest de la Jordanie, à 75 kilomètres à l’est de l’Égypte, et à 85 kilomètres au sud de Jérusalem. Le site comprend non seulement une centrale nucléaire, mais encore d’autres installations essentielles au développement du  programme nucléaire israélien.

En Israël, le nucléaire militaire est un tabou qui relève plus de la doctrine stratégique que du secret technique. En dépit du témoignage de  Mordechai Vanunu en 1986, le site est officiellement toujours demeuré secret.

En 1959, Richard Kerry – père de John Kerry – est secrétaire d’ambassade à Oslo. Il rapporte alors plusieurs conversations sur la vente d’eau lourde par la Norvège à Israël.

En 1961, le général de Gaulle décide de terminer la construction du réacteur de Dimona et de cesser toute aide française concernant l’usine de séparation du plutonium.

En 1963, le réacteur de Dimona a été mis en service, et Israël produisit suffisamment de plutonium pour équiper l’armée israélienne d’une bombe atomique avant la guerre des Six jours.

Wikipedia

Image illustrative de l’article Centrale nucléaire de Dimona

Le complexe nucléaire de Dimona, vu par un satellite espion Corona en 1968.

20 11 1956                  Les États-Unis et l’URSS, par le biais de l’ONU, font reculer la France et l’Angleterre à Suez : ils évacueront en décembre. Cette intervention ne pouvait être acceptée par les Américains, tout à leur anticommunisme viscéral : elle faisait le jeu des Russes en venant masquer la répression du soulèvement en Hongrie. Alliée traditionnelle des Américains, les Anglais ne pouvaient penser qu’ils joueraient une autre partition qu’eux : aussi furent-ils stupéfaits de cet ultimatum, agrémenté de quelques décisions aux lourdes conséquences : le Trésor américain s’était mis à vendre massivement des livres anglaises, ce qui en avait fait chuter le cours et quand certains pays arabes manifestèrent leur solidarité avec l’Egypte en coupant le robinet du pétrole, les Américains ne firent rien pour compenser le manque pour l’Angleterre et la France

25 11 1956                  Fidel Castro et 81 compagnons embarquent à bord d’un vieux yacht, le Granma pour renverser Batista à Cuba, qui, informé, les cueille avec ses mitrailleuses. Lui-même et son frère Raul sont laissés officiellement pour morts. Ils sont en fait une douzaine de survivants, dont les deux frères Castro et Ernesto Guevara, à avoir échappé au massacre et avoir pu gagner la forêt, où ils vont s’enfoncer dans l’oubli au milieu des paysans qui les nourrissent.

27 11 1956               La loi interdit l’expulsion des locataires entre le 1° décembre et le 15 mars.


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