| Publié par (l.peltier) le 27 août 2008 | En savoir plus |
21 11 1963
Robert Stroud, 73 ans, meurt à l’infirmerie pénitentiaire de Springfield, après 54 ans passés en prison – il avait tué en 1909 un homme qui avait battu sa maîtresse -. Sur les conseils répétés de son frère Robert alors attorney général (ministre de la Justice) le président Kennedy avait toujours refusé sa grâce. Il était devenu un ornithologue reconnu après avoir commencé par adopter un moineau ramassé dans la cour de la prison. John Frankenheimer en fera un film Bird man of Alcatraz (où il avait passé 17 ans) avec Burt Lancaster.
22 11 1963
Assassinat de John Kennedy à Dallas, grande ville du sud, conservatrice, opposée aux démocrates. Il n’y avait pas de policiers sur les toits. Le service de sécurité a été déployé au minimum. Les règles de sécurité exigent que le cortège n’emprunte pas de parcours comportant des angles supérieurs à 90°. Or, il y avait sur ce parcours un angle à 120°. À l’approche du cortège, un homme ouvre un parapluie, alors qu’il fait très beau. Un spectateur est pris d’une crise d’épilepsie, mobilisant ainsi les policiers locaux : on ne retrouvera jamais aucune trace de ce malade dans les hôpitaux environnants. Sur le parcours, un immeuble consacré au stockage de livres scolaires. Les coups de feu qui tuent Kennedy partent de là, dira la commission Warren. Les deux premiers ne sont pas mortels. Au lieu d’accélérer, la limousine de Kennedy ralentit, et allume ses feux pour n’accélérer qu’à la fin des tirs. Le chauffeur, membre du FBI sera tué trois semaines plus tard. Une troisième balle emporte le bas du crâne du président : elle n’a pas pu être tirée du même endroit que les deux premières, car elle a projetée Kennedy sur la gauche : elle venait donc de droite, provoquant le recul de la tête de Kennedy vers l’arrière. La position d’Oswald le mettait en face de Kennedy et ses tirs ne pouvaient donc provoquer ce mouvement vers l’arrière de la tête du président. Une quinzaine d’hommes se trouvent dans l’immeuble de stockage de livres. Les policiers qui fouillent l’immeuble, dont en premier Tippit, laissent partir le premier présent : Lee Harvey Oswald, qui est sans doute passé en force. On retrouve Oswald une heure et demi plus tard près d’un cinéma et il est incarcéré. Quelques heures plus tard, l’agent Tippit est tué. L’arme du crime ne sera jamais correctement identifiée car il semble bien qu’il y en ait eu deux dans l’immeuble. L’une d’elles a disparu. Un panneau routier ayant reçu un impact de balle sera démonté et disparaîtra. Les photos de la scène disparaîtront toutes du rapport Warren, nom du président de la commission qui sera chargée de l’enquête. Le film d’amateur qui a été tourné ne sera jamais rendu public par la commission Warren. Oswald semble avoir été manipulé de bout en bout pour porter le chapeau et être liquidé rapidement après : lors de ses premiers interrogatoires, la police lui posera des questions montrant qu’elle connaissait déjà très bien son passé, dont plusieurs mois passés à Moscou suivis d’un retour aux États Unis sans problème aucun ! Il n’y aura jamais de procès verbal de l’interrogatoire d’Oswald. Il faudra attendre quelques semaines pour que la disparition d’Oswald soit rendue possible, en faisant appel à Ruby, directeur d’une boite de nuit, ayant des contacts avec la Mafia, qui parviendra à tuer Oswald dans le couloir de sa prison.
Lee Harvey Oswald ne savait pas tirer, son fusil était le pire au monde et il se l’était fait livrer par la poste. Pourquoi, cinquante ans après les faits, continue-t-on de défendre la thèse du tueur solitaire ?
[…] Une bonne cinquantaine de témoins oculaires ou autres, liés à l’assassinat de JFK, ont été retrouvés morts d’un arrêt cardiaque ou suicidés ou victimes de mystérieux accidents quelques jours avant leur interrogatoire par une autorité liée à l’enquête (dans Ils vont tuer Robert Kennedy Gallimard 2017).
Marc Dugain
Le corps de Kennedy sera pratiquement enlevé par le Secret Service pour être emmené directement à Washington, où l’autopsie sera effectuée par des médecins qui ne sont pas des médecins légistes, faisant état de blessures qui de sont pas celles constatées par les témoins de Dallas.
Les questions sont pléthore. À commencer par l’autopsie elle-même. Fait aberrant, c’est sous la menace des armes des agents du Secret Service [en charge de la sécurité du président depuis 1901, date de l’assassinat du président Mac Kinley) que le docteur Earl Rose se voit contraint de laisser partir le corps du défunt à Washington. L’autopsie en question est pratiquée à l’hôpital naval de Bethesda le soir même de l’assassinat. Elle conclut à la présence de deux blessures à la tête. La plus impressionnante est sans conteste une plaie de treize centimètres de diamètre située à l’arrière du crâne. D’aucuns s’interrogent sur l’authenticité de cette autopsie. D’après William Reymond, on aurait substitué un mannequin en cire à la dépouille de Kennedy. Il mentionne aussi des détails étranges à l’exemple de la délimitation même du cuir chevelu de Kennedu. La blessure à la gorge apparaît ainsi comme une vaste plaie alors qu’il ne s’agissait au départ que d’une légère incision. L’auteur commente ainsi les faits : quelqu’un à l’hôpital militaire de Bethesda a maquillé cet impact d’entrée en explosion de sortie. De même, un curieux rectangle noir apparaît à la naissance du cuir chevelu de la victime. Il obstrue en fait une entrée de balle en haut à droite, impact correspondant à un tir depuis le Grassy Knoll. Ainsi a-t-on procédé au maquillage de certains impacts pour en créer d’autres. Mais à quoi peut rimer toute cette mise en scène ? la raison en est simple: il s’agit d’accréditer la thèse du tireur unique et exclure ainsi toute idée de conspiration.
Luc Mary Les Grands assassinats. Éditions Trajectoire.
Des années après que la commission Warren ait rendu ses conclusions – Oswald est l’assassin, et il a agit seul -, une autre commission émanant de la Chambre des représentants rendra ses conclusions, qui seront très différentes de celle de la commission Warren, assurant qu’il y a eu des tirs provenant d’autres tireurs qu’Oswald. Le nom du vice président Johnson sera avancé, représentant les forces conservatrices du sud. On pourrait en rester à la seule Mafia qui avait suffisamment de motifs pour organiser le coup, furieuse d’avoir eu Robert Kennedy sur le dos après avoir assuré la victoire de John. Mais le déroulement de l’assassinat est trop sophistiqué pour être l’œuvre de la seule Mafia.

une poignée de secondes plus tôt


11 1963
Le poète grec Georges Séféris reçoit le Nobel de poésie à Stockholm : J’appartiens à un petit pays. C’est un promontoire rocheux dans la Méditerranée, qui n’a pour lui que l’effort de son peuple, la mer et la lumière du soleil. C’est un petit pays, mais sa tradition est immense. Ce qui la caractérise, c’est qu’elle s’est transmise à nous sans interruption. La langue grecque n’a jamais cessée d’être parlée. Elle a subi les altérations que subit toute chose vivante. Mais elle n’est marquée d’aucune faille. Ce qui caractérise encore cette tradition, c’est l’amour de l’humain ; la justice est sa règle. Dans l’organisation si précise de la tragédie classique, l’homme qui dépasse la mesure doit être puni par les Erinnyes. Bien plus, la même règle vaut pour les lois naturelles. Le soleil ne peut pas dépasser la mesure, dit Héraclite, sinon, les Erinnyes, servantes de la justice, sauront le ramener à l’ordre. […] Cette voix qui court à tout moment le danger de s’éteindre faute d’amour et qui sans cesse renaît. Menacée, elle sait toujours où trouver un refuge ; reniée, elle a toujours l’instinct de reprendre racine dans des régions inattendues. Pour elle, il n’existe pas de grandes et de petites parties du monde. Son domaine est dans le cœur de tous les hommes de la terre. Elle a le charme de fuir l’industrie de l’habitude. Je dois ma reconnaissance à l’Académie suédoise d’avoir senti ces faits, d’avoir senti que les langues dites d’usage restreint ne doivent pas devenir des barrières derrière lesquelles le battement du cœur humain peut être étouffé. […] Dans ce monde qui va se rétrécissant, chacun de nous a besoin de tous les autres. Nous devons chercher l’homme partout où il se trouve.
Georges Séféris
14 12 1963
Dans l’archipel des Vestman, au sud de l’Islande, la mer bouillonne pendant quatre heures au bout desquelles surgît une île volcan qui sera nommée Surtsey, le nom d’un géant du feu de la mythologie islandaise. 63°18′ 11″ N, 20° 36′ 11″ O. Seize jours plus tard, une mouette s’y posera. Un mois plus tard, elle aura grandi de 100 mètres. La première fleur poussera deux ans plus tard, donc avant même la fin de l’éruption, deux ans plus tard, et Michel Izard sera le premier homme à la fouler durablement le 15 juillet 2024 (durablement… car trois gourmands de la Une de Paris Match y passeront le temps d’une photo quelques jours après l’éruption) : il dénombrera alors 140 espèces de mousses et de lichens. Le sommet est à 155 mètres, et la surface de 1.41 km².
20 12 1963
Fritz Bauer, procureur, Juif, social démocrate, interné en 1933 au camp de Heuberg, a fui le nazisme et trouvé refuge au Danemark. De retour d’exil en 1949, il est effaré par les non-dits de la société allemande et par le nombre d’anciens nazis en activité à des postes importants. À telle enseigne que, lorsqu’un juif exilé en Argentine lui signale la présence d’Adolf Eichmann à Buenos Aires, il choisit de transmettre l’information au Mossad plutôt qu’à une justice allemande infestée d’anciens sympathisants hitlériens. Mais il reste convaincu qu’il faut confronter l’Allemagne à son passé, si l’on veut que naisse une véritable démocratie.
En janvier 1959, un journaliste lui a remis un document exceptionnel, sauvé des flammes du camp d’Auschwitz : une longue liste de noms de personnes exécutées mais aussi les noms et grades de SS ayant participé aux massacres, à différents degrés. Grâce à ce document, Bauer peut enfin demander que l’ensemble des cas de criminels de guerre allemands soit centralisé sous son autorité à Francfort : il veut que les nazis allemands soient jugés par des Allemands et pas seulement par des magistrats étrangers comme à Nuremberg, juste après la guerre. Il retiendra une liste de 22 prévenus qui seront jugés pour crimes d’initiative et non pour meurtres commis en application des ordres reçus, ce que la législation allemande considère être de la complicité de meurtre, non suffisante pour établir une responsabilité au premier degré. Il verra s’opposer à lui sur ce point un jeune membre de la CDU, Helmut Kohl. Au final, en août 1965, le tribunal prononcera six condamnations à vie, d’autres recevront la peine maximale en regard des charges pesant sur eux. Cinq seront acquittés et relaxés.
Un procureur dépité par la grande clémence du verdict, lâchera : Eichmann aurait été ravi d’être jugé en Allemagne. Il n’aurait écopé que de quelques années de prison !
22 12 1963
L’Assemblée Nationale adopte un statut pour les objecteurs de conscience, qui sont tous libérés. Parmi les plus ardents défenseurs de cette cause : Louis Lecoin, qui lui aura consacré sa vie, ce qui le mènera souvent en prison ; il fera un bel éclat lors du procès Sacco et Vanzetti ; à 74 ans, il ira jusqu’à la grève de la faim à laquelle Georges Pompidou mettra fin en lui promettant la soumission d’un projet de loi.
Toute sa vie témoigne de sa vertu, de sa valeur, de sa grandeur d’âme et de son désintéressement total de ce qui n’est pas directement lié au combat pour la justice et pour la paix. […] Son combat, ce n’est pas seulement l’objection de conscience en tant que telle, c’est aussi celui du bon sens contre l’absurdité, de l’intelligence contre la sottise, de l’honnêteté contre la corruption, de la pureté contre le vice.
Bernard Clavel
12 1963
Des exilés tutsis lancent une offensive contre le Rwanda à partir du Burundi : ils parviennent au pont de Kanzenze, à 20 kilomètres à peine de Kigali : la répression va être sanglante : 10 000 à 14 000 morts, parmi lesquels l’ensemble des leaders tutsis.
1963
Inauguration de la maison de la Radio, construite par Henry Bernard. Henri Filipacchi lance Le livre de poche, dont le succès ne se démentira pas. Lou Ottens, directeur de Philips Audio, après plusieurs années de recherche et développement lance la K7 audio, que l’on estimera, 60 ans plus tard avoir été vendue à 100 milliards d’exemplaires.
Le principe : quatre canaux (pistes) sont écrits en parallèle sur la bande. Deux sont enregistrés lorsque la bande se trouve sur un côté dans l’enregistreur et deux autres lorsqu’elle est retournée. Certains lecteurs de cassette peuvent lire successivement les deux côtés de la cassette sans obliger l’utilisateur à retourner la cassette manuellement : on parle d’auto reverse. Généralement, cela est possible grâce à une tête de lecture double ou pivotante, et par l’inversion du sens de défilement de la bande, mais certains lecteurs retournent réellement la cassette.
Les grottes de Lascaux sont fermées au public : le gaz carbonique attaque les pigments des peintures. Création du Parc National de la Vanoise – le 6 juillet – et de Port-Cros, le 14 décembre. La famille va s’agrandir tant en frères et sœurs qu’en cousins :
Soit, pour les dix premiers, 2 511 100 ha de surface terrestre. Le parc des calanques s’étend aussi sur 43 500 ha de mer. Les parc naturels régionaux suivront, avec une réglementation moins contraignante laissant plus de place à une activité économique classique : Forêt d’Orient, Landes, Gascogne, volcans d’Auvergne, Corse, Luberon, Alpilles, Vercors, monts d’Ardèche, Morvan, Haut Languedoc, Vosges, Lorraine, Saint Amand. L’Île de France en compte 4 : Haute vallée de Chevreuse, 1985, Vexin, 1995, Gâtinais, 1999, Oise, 2004.
Le Parc National de Port Cros qui était bien mal en point au XIX° siècle – une usine de soude l’avait presqu’entièrement déboisé -, avait ensuite connu comme principale propriétaire Paule Desmarais, et comme animatrice culturelle Marcelline Henry, qui s’y était installée avec son mari en 1921 et avait intéressé André Malraux au sort de cette perle ; ainsi était née l’idée d’un Parc National ; en ce temps là, les propriétaires fonciers savaient encore donner sa part au bien public. Port Cros s’agrandira de 80 % de l’île de Porquerolles en 1971, couvrant alors 1 700 ha de terres émergées et 2 900 ha de surfaces marines, où les grands bénéficiaires de cette protection seront le mérou brun, quasiment disparu en 1963, mais aussi le barracuda, et en végétal, les herbiers de posidonie, qui s’étagent de la surface à une profondeur de 40 mètres, grands producteurs d’oxygène : 1 m² de posidonie produit 10 l/j d’oxygène, beaucoup plus que n’importe quel végétal terrestre : de vrais puits de carbone.
Fred Vine, Drummond Matthews et Larry Morley confortent la théorie du double tapis roulant de Harry Hess sur les dorsales océaniques en mesurant la polarité des roches à leur proximité. Les roches issues du magma, donc à très haute température, fixent la polarité magnétique au moment de leur éruption et il se trouve que ces polarités sont inversées de part et d’autre de ces dorsales, selon une configuration dite en peau de zèbre. Ils prouvent que l’échelle chronologique des inversions périodiques concorde avec les bandes d’anomalies et en concluent que les basaltes formant le plancher océanique n’ont pas le même âge puisqu’ils fossilisent le champ magnétique contemporain de leur formation. L’étude de l’âge de sédiments océaniques effectuée en 1968 démontrera l’hypothèse de formation des océans de manière incontestable : l’âge des sédiments et par conséquent celui des basaltes qui les supportent, augmente avec la distance depuis la dorsale. C’est un très grand pas vers la théorie de la tectoniques des plaques.
L’âge de la scolarité obligatoire passe de 14 à 16 ans. Le Commissariat à l’Énergie Atomique met en service à Grenoble Siloé, réacteur nucléaire expérimental : le ralentissement du programme nucléaire français entraînera son arrêt en 1997 et sa déconstruction commencera en 1999 pour se terminer en 2007.
La CIA trempe dans un coup d’État en Irak, visant à asseoir le parti Baas et à anéantir l’opposition communiste : des milliers de communistes sont sommairement exécutés.
Dick Fosbury, un jeune américain de 16 ans, de l’Oregon, se voit sommé par l’entraîneur d’athlétisme de son collège de renoncer à adopter la technique du ciseau au saut en hauteur pour adopter celle du ventral. Et patatras, il fait 15 cm de moins ! Des radiographies ultérieures révéleront une malformation de la colonne vertébrale ; enfant, il avait eu un accident de travail sur une machine agricole. Il décide alors de ne plus en faire qu’à sa tête, ce qu’accepte l’intelligent entraîneur, et la séance suivante, il se présente dos à la barre et l’enroule : record personnel amélioré de 15 cm, et rebelote la semaine suivante. Les journalistes locaux affluents : goguenard, Dick nomme son saut Fosbury flop. Il passe 2.01 m et décroche ainsi une bourse universitaire. Réformé de justesse à la mi-juin 1968, il participe aux sélections américaines pour les JO de Mexico, et décroche l’or avec 2.24 m. S’il reconnaît avoir été celui par qui la technique a gagné ses galons, il dit aussi avoir vu d’autres sauteurs faire de même à la même époque.
Les récentes indépendances africaines sont une chose, la réalité des forces à l’œuvre en est une autre, et ce serait une grave erreur que d’ignorer la création de la Ligie islamique mondiale : La confrérie Tidjaniya qu’avait présidé El Hadj Omar existe toujours. C’est ainsi que le dirigeant des Mourides du Sénégal participait en 1963 à la fondation de la Ligue islamique dont Cheikh Ibrahim Niasse, le chef de la confrérie, devenait aussitôt le vice-président. C’est à partir de ce moment-là, par le canal des ONG caritatives qu’allaient se déverser sur l’Islam ouest africain les pétrodollars wahhabites. Cinquante ans plus tard, la vie quotidienne des Sénégalais en est modifiée, alors même que cette conception rigoureuse de la religion était totalement étrangère à ces populations. Plus au sud du Sénégal, au nord du Nigéria ex-colonie britannique, l’émir actuel de Kano, Sanusi Lamido Sanusi, est également un grand dignitaire de la confrérie Tidjaniya. Ancien gouverneur de la Banque centrale du Nigéria, il a aussi un diplôme en loi islamique de l’université de Khartoum. La compréhension de la géopolitique de l’ouest africain nous impose donc de considérer les frontières étatiques pour ce qu’elle sont, des héritages fragiles et superficiels de la courte période coloniale. Une autre réalité les accompagne, sans les renier, mais en s’y accommodant. En l’occurrence, celle des confréries est au moins aussi importante que toutes les entités politiques institutionnelles. Cela échappe les plus souvent à l’observateur européen héritier lui d’une autre histoire et d’un autre mode de pensée, plus cartésien. Mais aux peuples de la région, tout cela est évident et ils vivent concrètement la superposition de ces structures. S’agissant de la confrérie Tidjaniya, on a vu que l’Arabie saoudite se sert de ce canal pour diffuser sa conception d’un Islam rigoriste. Son seul rival sérieux est le Maroc qui utilise la Tidjaniya comme un outil diplomatique majeur au service de son influence en Afrique. Car la tombe du fondateur de la confrérie est au Maroc. Et son mausolée est l’objet d’un pèlerinage respecté de tous, presque aussi important que celui de La Mecque. Une zaouïa lui est naturellement attachée.
Des gens qui croient sincèrement et profondément en Dieu se sentent ainsi un devoir sacré de répandre leur foi, grâce à l’argent du pétrole dont ils pensent qu’il leur a été donné par Dieu à cette fin. Évidemment, pour les Européens, ce sont là des incongruités, voir des signes évidents de pathologie mentale. Que les Européens ne croient plus guère au divin, c’est leur affaire. Plus exactement c’est leur histoire. Une belle histoire d’ailleurs. Depuis les Grecs de l’Antiquité, les Romains, jusqu’à la Renaissance, les grandes découvertes, la Réforme, les Lumières et la démocratie. Mais dénier aux autres la puissance d’une motivation fondée sur une croyance métaphysique, c’est encore une fois faire preuve d’arrogance et c’est surtout s’exposer à de grands dangers. Car une guerre nous est déclarée qu’il est futile de rejeter comme un anachronisme. Elle est là, sous nos yeux, depuis des décennies. Mais pouvons-nous seulement accepter de la voir ?
Philippe San Marco. Sortir de l’impasse coloniale. Mon petit éditeur 2016
27 01 1964
La France est le 49° état à reconnaître la Chine communiste ; ce qui entraîne une rupture avec Formose, la Chine nationaliste de Tchang Kaï Chek, et un refroidissement avec les États Unis, qui attendront 1972 pour le faire, avec Richard Nixon. Mais entre anciens militaires, on fait le nécessaire pour que les divorces se passent à l’amiable : et de Gaulle avait envoyé auprès de Tchang Kai Chek deux très bons connaisseurs de la Chine : Zinovi Pechkoff (adopté par Maxime Gorki à l’âge de 12 ans) et Jacques Guillermaz, porteurs d’un courrier qui donnait au maréchal le dernier salut d’un autre soldat dont l’intérêt d’État allait le séparer.
Le 27 janvier 1964, la reconnaissance diplomatique entre Paris et Pékin est établie. Le ministère chinois des Affaires étrangères en informe aussitôt Mao Zedong. À cette époque, celui-ci est quelque peu tenu à l’écart du pouvoir pour avoir, en 1959 et 1960, mené la politique du Grand Bond en avant, qui a entraîné un véritable désastre économique. Mao Zedong a donc du temps pour étudier l’anglais avec une diplomate anglophone, Zhang Hanzi. Celle-ci racontera bien plus tard que Mao s’ennuyait, c’est pour ça qu’il [lui] avait demandé de lui donner des cours d’anglais. [Ils] travaillai[en]t sur la version anglaise de ses écrits. Ce 27 janvier 1964, Mao Zedong déclare à Zhang Hanzi que la France a fait un geste très important.
De Gaulle parle aussi de la place stratégique de la Chine et des espoirs que la France place dans une coopération technique et culturelle avec ce pays. À l’attention de tous ceux, notamment aux États Unis, qui désapprouvent avec virulence cette initiative française, il précise : Il n’y a évidemment là rien qui implique aucune sorte d’approbation à l’égard du régime qui domine actuellement la Chine.
Très vite, un petit groupe de diplomates français part pour Pékin afin de préparer l’installation d’une ambassade de France. Claude Chayet mène cette délégation. Il a vécu enfant en Chine où, autour de 1930, son père était diplomate. Avant de quitter Paris, il est reçu à l’Elysée par le général de Gaulle et racontera plus tard lui avoir demandé s'[il] devait exiger de récupérer l’ambassade d’avant l’arrivée des communistes en 1949. Celle-ci se situait dans l’ancien quartier des concessions et, précisait Claude Chayet, pour les Chinois, les concessions sont une tache dans l’histoire. Il n’y a pas de pays qui n’a pas de tache dans son histoire, répond le général. Vous réclamerez une ambassade.
Mais une fois à Pékin, les autorités chinoises font savoir à Claude Chayet qu’il sera très difficile de rendre à Paris son ancienne ambassade. Ce qui signifie que c’est un non définitif. Il est proposé à la France de choisir entre deux bâtiments à peu près semblables dans le quartier de Sanlitun, dans l’est de la capitale. J’ai choisi celui où le salon était au rez de chaussée, en me disant qu’il n’y aurait pas de jambes cassées dans l’escalier lors des réceptions du 14 Juillet, explique Claude Chayet, qui occupera les fonctions de premier conseiller jusqu’en 1966. Quant à l’ambassade de France, elle restera au même endroit jusqu’en 2011, année durant laquelle un autre bâtiment sort de terre pour l’accueillir.
L’ambassadeur a de bons contacts avec Chen Yi, le ministre chinois des Affaires étrangères. Il est l’un des très rares diplomates autorisés à voyager dans de lointaines provinces, comme le Sichuan ou le Yunnan. Et Lucien Paye est aussi aux côtés d’André Malraux – alors ministre de la Culture – lorsque celui-ci rencontre Mao Zedong au cours d’un dîner au Palais du peuple en 1965.
Curieusement, dans ses Antimémoires, publiées en 1967, André Malraux ne relate pas que le dirigeant chinois lui a fait part de son désir de bousculer le mode de direction de la Chine. Cette annonce de la Révolution culturelle est en revanche remarquée par les quelques autres Français qui accompagnent le ministre. Parmi eux, se trouvent André Bettencourt qui, de retour à Paris raconte ses impressions sur Mao Zedong en disant : C’est à la fois un grand homme d’État, c’est incontestable, c’est aussi un philosophe, on pourrait même dire que c’est un sage.
Sur le plan commercial, les retombées de la reconnaissance diplomatique sont limitées même si, en 1965, une exposition de produits industriels français est organisée à Pékin. En matière aéronautique, la Chine semble avoir été intéressée par l’achat de Caravelle. Mais la présence, dans les moteurs de cet avion, de plusieurs éléments américains empêchera toute vente par la France. En revanche, Berliet parviendra à fournir à la Chine des exemplaires de son camion 100 tonnes en les exportant à partir d’une usine située en Algérie. Quant au procédé de télévision Sécam, il ne sera pas acheté mais copié par des techniciens chinois. Ce seront finalement le blé et les céréales qui seront les principales exportations françaises vers la Chine.
Parallèlement, Huang Zhen, ancien compagnon de Mao Zedong lors de la Longue Marche, a été nommé ambassadeur à Paris, où il arrive en juin 1964. En février, un chargé d’affaires, Song Zhiguang, l’a précédé en compagnie de cinq diplomates parmi lesquels Wang Hua, 26 ans, parfait francophone. Venus de Genève, ils sont attendus gare de Lyon par une centaine de journalistes.
Logiquement, ils auraient dû s’installer dans l’ambassade de Chine, avenue George V, dans le VIII° arrondissement de Paris, mais les Taïwanais ont fait de ce lieu leur ambassade auprès de l’Unesco. Les six diplomates venus de Pékin logent donc à l’hôtel Intercontinental. Ce qu’on mangeait au restaurant était détaillé dans les journaux du lendemain. Mais quand on sortait en veste grise à col Mao, les gens nous faisaient des signes d’amitié, se souviendra Wang Hua.
Au bout de deux mois, les diplomates chinois louent un immeuble à Neuilly. Wang Hua repère une villa en vente qui convient comme résidence pour l’ambassadeur. La propriétaire est américaine ; l’ambassade des États Unis à Paris lui déconseille de conclure. Les Chinois la persuadent que, dans une économie de marché, chacun est libre de vendre à qui il veut.
En janvier 1965, lors des vœux au corps diplomatique à l’Élysée, Charles de Gaulle demande à Huang Zhen si son installation à Paris se passe bien. L’ambassadeur s’enhardit à répondre que ce serait sans doute mieux si la Chine populaire pouvait s’installer dans le bâtiment de l’avenue George V. Dans les jours qui suivent, les diplomates taïwanais sont vivement invités à laisser la place aux Chinois de Pékin. L’ordre est venu du cabinet du général.
Mais à partir du printemps 1966, le déclenchement de la Révolution culturelle change totalement l’atmosphère politique à Pékin. Les contacts avec l’ambassade de France s’arrêtent. Dans le but de reprendre totalement le pouvoir, Mao Zedong commence par provoquer un climat de désordre maximum en appelant à la révolte des masses contre les dirigeants et les élites. Tout est bon pour critiquer l’ordre établi, y compris dans le domaine international. En 1967, des Gardes rouges manifestent devant l’ambassade de France pour protester contre des incidents survenus à Paris lorsque la police a empêché des étudiants chinois de s’attaquer à l’ambassade soviétique.
Puis, en soutien à des manifestations survenues à Djibouti – qui était alors, sous le nom de Côte française des Somalis, un territoire d’outre-mer français -, il est écrit en idéogrammes sur un mur de l’ambassade de France à Pékin : À bas les têtes de chien français ! Sortez de Djibouti !
La municipalité de Pékin ne parviendra jamais à effacer ces phrases qui, au fil des années, réapparaîtront régulièrement les jours de pluies. Mais sur le moment, en août 1967, alors qu’il reçoit le général Jacques Guillermaz, brillant sinologue qui vient de quitter son poste d’attaché militaire à Pékin, Charles de Gaulle ironise en disant : Être traité de chiens par des Pékinois, voilà qui est cocasse. Avant d’estimer, devant son hôte, que les avantages immédiats de la reconnaissance de la Chine ne sont pas apparents. L’année suivante, Pékin approuve solennellement les révoltes de Mai 68 à Paris, au cours desquelles s’illustrent quelques groupes maoïstes.
Un voyage de Charles de Gaulle en Chine était en préparation pour le printemps 1971. Il n’aura pas lieu, le général étant mort en novembre 1970. [mais surtout, il n’était plus président de la République depuis le 28 avril 1969, et donc, n’avait plus aucun mandat politique à partir de cette date. ndlr]. C’est Maurice Couve de Murville, qui avait été ministre des Affaires étrangères puis Premier ministre du général, qui effectue une visite à Pékin et dans quelques autres villes chinoise en 1970. À son retour, comme des journalistes lui demandent ses impressions de voyage, il répond par cette phrase d’une parfaite banalité diplomatique : La Chine est un grand pays plein de contrastes.
Mais en ces débuts des années 1970, la Chine va décider de sortir de son isolement. Craignant une attaque soviétique, Mao Zedong et Zhou Enlai reçoivent secrètement le conseiller à la sécurité nationale des États Unis Henry Kissinger, ce qui prépare la visite en Chine du président américain Richard Nixon de février. L’année suivante, Georges Pompidou effectue le premier voyage d’un président de la République française en Chine.
Après la mort de Mao en 1976 puis, deux ans plus tard, l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping, la Chine entame des réformes qui vont l’amener à s’ouvrir économiquement au reste du monde. Dès lors, Paris est en concurrence avec les autres puissances occidentales, qui, les unes après les autres, ont reconnu Pékin. Tout au plus, Henry Kissinger et Richard Nixon diront-ils que le général de Gaulle leur a préparé le terrain. Et en Chine, citer Charles de Gaulle est resté une obligation dans tout discours officiel où il est question de la France.
Richard Arzt. Édité par Natacha Zimmermann. Slate
9 02 1964
Maria Callas, 41 ans, que l’on dit sur le déclin, avec une vie amoureuse envahissante, avec une voix qui n’est plus ce qu’elle était, revient sur scène après des années d’absence dans Tosca de Giacomo Puccini au Royal Albert Hall de Londres, dans une mise en scène de Franco Zeffirelli : et c’est un triomphe, probablement le sommet de sa carrière.
En restant dans la musique, mais, à l’intérieur du monde de la musique, sur une autre planète, les Beatles sont reçus sur CBS pour répondre aux questions de Ed Sullivan et enchaîner leurs singles, déjà connus de beaucoup, mais pas des 73 millions d’Américains qui les regardent. Et c’est un triomphe, salué même par le King Elvis Presley. Les autorités américaine enregistreront ce soir-là une baisse notoire du taux de criminalité : même les voyous avaient pris dix minutes de repos pour nous regarder, dira 10 ans plus tard George Harrison. La Beatlemania est lancée, qui ne fera que croître deux ans durant, jusqu’en 1966, quand, faute de pouvoir être écouté dans le vacarme de cette incontrôlable folie, les Beatles eux mêmes renonceront aux concerts publics pour se contenter d’enregistrements en studio.
24 03 1964
D’Alger, Louis Germain envoie les documents relatifs à Camus, son ancien élève, au Directeur de la Bibliothèque Nationale :
Monsieur le Directeur de la Bibliothèque nationale
58 rue de Richelieu
Dans ma carrière d’instituteur public, il m’a été donné d’avoir parmi mes élèves Albert Camus. Je lui ai, d’abord, appris à lire ; puis l’ai fait recevoir à l’examen des bourses du lycée.
Une affection durable est née entre nous et Camus ne l’a jamais oubliée.
J’ai retrouvé mon ancien élève à Paris en 1945 et nous sommes restés en relation jusqu’à sa dramatique disparition [le 4 janvier 1960. ndlr]. Il m’en reste des lettre (14 exactement) dont une qu’il m’a adressée après que le prix Nobel lui ait été décerné. De plus, il a eu la délicate attention de m’offrir, dédicacés (sauf un lors d’une grave maladie) tous ses livres.
J’estime que tout cela appartient d’abord à la mémoire de qui je le dois. Me voici à un âge [80 ans. ndlr] où on doit envisager un départ possible. Or je ne veux pas que soit livré au hasard, qui ne fait pas toujours bien les choses, ce que je considère comme un héritage sacré.
C’est pourquoi je suis prêt à vous remettre tout ce que je détiens venant de Camus ou le concernant.
Ces documents resteront ainsi à la disposition de ceux qu’ils intéresseront et sans risque possible.
À ce sujet, je dois vous dire que l’appartement à demi déménagé que je laissais (6 rue Rovigo Alger) a été occupé à mon insu et contre mon gré et que j’y ai perdu tout ce que j’avais laissé : meubles, objets, papiers personnels, etc. J’ai eu, heureusement et sans me douter de ce qui allait arriver, l’idée de grouper tous les documents Camus et d’en assurer moi même le transport. Sans quoi tout était irrémédiablement perdu. Mes plaintes aux autorités compétentes sont restées lettres mortes.
Je vous demande donc, Monsieur le Directeur, de me dire le sort que vous voulez réserver à mon offre et, le cas échéant, le moyen le plus sur de vous faire parvenir ce que je vous destine c’est à dire
14 lettre autographes
15 livres neufs et dédicacés
1 photo d’école avec Camus (alors mon élève)
un résumé de mes souvenirs de Camus écolier qu’on m’a demandé à plusieurs reprises et dont le texte lui a été soumis.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Directeur, mes respectueuses salutations.
Germain Louis
28 03 1964
Séisme sur le détroit du Prince William, en Alaska, de puissance 9,2 sur l’échelle de Richter : 122 morts.
03 1964
Kitty Genovese, une jeune américaine, rentre chez elle, dans le Queens, à New York. Elle est attaquée par un homme qui va s’acharner sur elle pendant trente cinq minutes, la labourant de coup de couteau, l’emmenant jusqu’au seuil de sa maison, prenant le temps de déplacer sa voiture. Trente huit personnes seront alertées par les appels au secours, les cris : personne ne bougera. L’assassin dira lors de son procès : j’étais certain de ne pas être dérangé. Didier Decoin en fera un livre en 2009 : Est-ce ainsi que les femmes meurent ?
9 04 1964
1° émission de télévision d’Eliane Victor : Les femmes aussi.
22 04 1964
Exposition universelle de New York.
24 04 1964
Georges Pompidou assure l’intérim du président de la République, ce dernier se faisant opérer de la prostate. C’est jour des questions orales à l’Assemblée et il répond à François Mitterrand sur les articles de la Constitution qui décident des pouvoirs respectifs du Président de la République et du Premier ministre :
Vous restez fidèle à la conception de la IV° République qui faisait du pouvoir exécutif une simple délégation de pouvoir, par les groupes de l’Assemblée, à un rassemblement hétérogène baptisé gouvernement. Vous restez fidèle à une voie que pourtant les désastres, parfois les déshonneurs, ont jalonnée […] Sur les rives paisibles de l’opposition, comme les émigrés de l’Ancien Régime sur les rivages de l’Angleterre, vous attendez impatiemment l’heure de rentrer dans l’État, n’ayant rien appris ni rien oublié. Mais l’avanir n’est pas à vous, il n’est pas aux fantômes.
11 05 1964
Le supersonique North American’s B 70 Valkyrie, de 60 m. de long, vole à mach 3.
22 05 1964
À minuit et demi, le chauffeur des Dassault les ramènent à la maison, devant laquelle les attendent deux hommes masqués : Marcel, 72 ans, l’homme le plus riche de France, reçoit un bon coup de crosse sur le crâne et tombe à terre ; quant à Madeleine, elle est embarquée dans une ID (version économique de la DS) qui justement passait par là. L’affaire, pour un enlèvement sera plutôt courte : si l’enlèvement avait été bien pensé, la suite se révélera beaucoup plus brouillonne. On demande à Marcel 4 millions de Francs en petites coupures.
Pourtant, dimanche 24 mai, trente six heures après le rapt, trois comparses, pincés dans une ferme isolée de Villers sous Saint Leu, dans l’Oise, passent un mauvais quart d’heure en garde à vue. La ferme appartient aux frères Darmon, plus connus dans les milieux de la prostitution que dans l’aéronautique. Madeleine Dassault était gardée par un berger corse, Mathieu Costa, lui aussi connu des services de police : il a été CRS avant d’être révoqué. Mais le cerveau de l’affaire, un certain Dominique, a réussi à semer les gendarmes.
Mme Dassault, après avoir pris un bain, raconte volontiers sa mésaventure. Elle a été bien traitée, on lui a laissé ses bijoux et même servi le steak grillé-pommes anglaises qu’elle réclamait. Les truands aussi se mettent à table : le mystérieux Dominique s’appelle Jean Jacques Casanova. Il a 37 ans, on lui attribue quatre attaques à main armée et le meurtre d’un policier. Il connaît les Dassault : il était vigile la nuit dans un cercle de jeux et garçon de bureau à Jours de France, où il organisait des parties de baccara.
Casanova, quoique habilement grimé – il s’était fait teindre les cheveux en roux -, est finalement arrêté le 24 octobre, à Paris, et jugé en mai 1966. Il s’efforce de mettre hors de cause ses complices et s’excuse fort courtoisement auprès de Mme Dassault, qui s’évente gracieusement sur son banc. Il est condamné à vingt ans de réclusion criminelle, Mathieu Costa à sept, Gaston Darmon à cinq. A nouveau condamné à la perpétuité pour le meurtre du policier, Casanova sort de prison en 1988. On le retrouve bizarrement mort, le 28 octobre, au pied d’un mur dont il serait tombé, à Corte, sa ville natale.
24 05 1964
Panique et bagarres sur la touche du terrain de foot de Lima, au Pérou, où se déroule le match Argentine Pérou : le dernier but, à la dernière minute a été refusé par l’arbitre : 365 morts, 800 blessés.
28 05 1964
À Jérusalem, les États arabes fondent l’OLP – Organisation de Libération de la Palestine – et mettent à sa tête un dirigeant fantoche, Ahmed Choukairy. Mais, vu le poids croissant du Fatah au sein de ce nouvel organisme, Yasser Arafat en prendra rapidement la tête avec, toujours pour adjoint Abou Jihad, coordinateur des activités militaires.
1 06 1964
Lettre de Pierre Peltier à M. Victor L. Tapie Membre de l’Institut
Cher Maître,
Je vous félicite bien sincèrement du sauvetage que vous tentez en notre temps si peu sensible aux beautés dont il hérite. La plupart, pour ne pas dire toutes les églises des village de Haute Savoie et même les innombrables chapelles de hameau offrent un intérêt certain tant par leur architecture que par leur décor intérieur. Beaucoup de clochers sont à bulbe que venaient construire des charpentiers autrichiens. Le décor intérieur, peinture en trompe l’œil, retable polychrome et or est d’une facture sarde ou italienne. Nos montagnards devaient s’en inspirer en sculptant de naïves statuettes dans leur sapin, qu’ils coloriaient ensuite, pour meubler leurs plus modestes chapelles de hameau. Megève possède un calvaire composé de quatorze chapelles, chacune d’elle consacrée à une station du chemin de croix, avec statue de bois grandeur naturelle. Tout cela date des XVII° et XVIII° siècles. Si l’ordonnance des ordres est classique, il s’y ajoute mille fantaisies de détails souvent bien près du rococo. Les tableaux abondent, souvent masqués par un Sacré Cœur, cher au siècle dernier. L’Église Saint Nicolas possède même une petite tapisserie des Gobelins. Certaines églises ont été restaurées avec goût bien souvent, grâce à un archiviste départemental (Monsieur Oursel) très averti… Il vous renseignerait plus savamment que je ne puis le faire. D’autres malheureusement laissées aux caprices de Curés d’avant garde, ont sérieusement pâti de leurs entreprises. On trouve chez les antiquaires locaux de curieuses lanternes de procession, des canons d’autel et même des tabernacles !!! Tous ces retables ont une importance telle qu’ils gagnent la voûte et débordent largement l’autel. Meublés de statues, plus rarement de tableaux, ceux-ci réservés aux autels latéraux ou du transept. Je serais heureux que vous puissiez venir sur place. Je ne connais pas de nomenclature à vous communiquer et je n’ai malheureusement ni le temps ni toute la compétence nécessaire pour vous être d’un grand secours. Je serais déjà très heureux d’avoir servi d’intermédiaire pour vos si intéressants travaux.
6 06 1964
Américains, Anglais, et leurs alliés sont venus sur les plages de Normandie célébrer le 20° anniversaire du débarquement : de Gaulle, lui, choisit délibérément de ne pas y participer ; il y enverra Jean Sainteny, ministre des Anciens Combattants et Raymond Triboulet, ministre de la Coopération et président du Comité du Débarquement.
12 06 1964
Nelson Mandela, à la tête de la branche armée de l’ANC, en prison depuis deux ans, est condamné à l’emprisonnement à vie pour sa responsabilité dans la campagne nationale de défiance contre les pass, cette fiche signalétique que chaque Noir doit porter sur lui, sous peine d’amende. Des manifestations ont lieu un peu partout. À Sharpeville, dans le sud du Transvaal, le 21 mars 1960, cela a été la tuerie : 86 morts, tous Africains, dont trois policiers. L’état d’urgence est décrété le 30 mars. La veille, le gouvernement avait décrété que l’ANC et le PAC représentant une menace sérieuse pour la sécurité publique étaient désormais des organisations illégales.
Pour l’ANC, qui avait refusé sa participation à des actions sensationnelles et ne pouvant réussir, c’est un tournant capital. Reconnaissant l’échec des tactiques non violentes, elle crée, en 1961, Umkhonto we Sizwe (La lance de la nation), bras armé du mouvement dont Mandela est un des fondateurs. Il entre alors dans la clandestinité et quitte le pays : au cours de dix-sept mois de pérégrinations, il effectue une tournée des capitales africaines, se rend également en Grande Bretagne où il rencontre les leaders du Labour et du Parti libéral.
Rentré secrètement au pays, déguisé pour échapper à la police, il est finalement appréhendé en août 1962, au cours d’un contrôle routier. Là s’arrête, à quarante-quatre ans, la vie d’homme libre de ce combattant de la liberté. L’année suivante, en août 1963, des policiers cachés dans une camionnette font irruption à la ferme de Liliesleaf, à Rivonia, dans les faubourgs de Johannesburg. Ils saisissent deux cent cinquante documents, certains ayant trait à la fabrication d’explosifs, d’autres relatant le périple de Mandela en Afrique et surtout un texte intitulé Opération Mayibuye (retour), plan détaillé, assure l’accusation, pour renverser le gouvernement par l’action militaire. Au total, dix personnes sont arrêtées dans cette ferme appartenant au Parti communiste.
Le procès dit de Rivonia débute en octobre 1963 et dure huit mois. Deux cent vingt-deux actes de sabotage sont reprochés à l’organisation La lance de la nation, mais vingt seulement peuvent être prouvés. Mandela dément farouchement être communiste et que l’ANC soit procommuniste. L’avocat qu’il est conduit brillamment sa défense :
Les Noirs veulent un salaire qui leur permette de vivre. Ils veulent le travail qu’ils sont capables de faire et non celui que le gouvernement leur assigne. Nous voulons pouvoir vivre où nous travaillons et non pas être rejetés d’un endroit parce que nous n’y sommes pas nés. Nous voulons pouvoir posséder la terre à l’endroit où nous travaillons. Nous voulons être partie intégrante de la population, et non pas être obligés de vivre dans des ghettos. Les Noirs veulent vivre avec leurs épouses et leurs enfants à l’endroit où ils travaillent, et n’être pas obligés de mener une existence contre nature dans des hôtels réservés aux hommes. Nos femmes veulent être avec leurs époux, et non pas abandonnées comme des veuves dans les réserves. Nous voulons pouvoir sortir après 11 heures du soir, et non pas être confinés dans nos chambres comme des enfants. Nous voulons pouvoir voyager dans notre propre pays et chercher du travail où nous voulons, et non pas où le bureau d’embauche nous dit d’aller. Nous voulons notre juste part en Afrique du Sud. Nous voulons la sécurité et une place dans la société.
[…] Je n’ai pas le droit de vote parce que le Parlement est contrôlé par les Blancs.
Je n’ai pas de terres parce que la minorité blanche a pris la part du lion… Je ne me considère ni moralement ni légalement obligé d’obéir à des lois votées par un Parlement où je ne suis pas représenté. Je suis un homme noir dans un tribunal de Blancs. Cela ne devrait pas être…
Democracy is an ideal which I hope to livre for and to achieve. But if needs me, it is an ideal for which I am prepared to die – La démocratie est un idéal pour lequel j’espère vivre et que je souhaite voir se réaliser. Mais c’est un idéal pour lequel, s’il le faut, je suis prêt à mourir.
Les huit inculpés sont condamnés à l’emprisonnement à vie.
Arrivé en tête à Newport, devant Francis Chichester, vainqueur de l’édition précédente, Eric Tabarly gagne la transatlantique anglaise en solitaire – Ostar – sur Pen Duick II, un ketch de 13.6 mètres. Il va engendrer une kyrielle de marins talentueux qui vont rafler la plupart de courses de voile au grand large dans les cinquante années à venir ; il est vrai que très souvent il ne s’agira que de courses entre Français, redoutables en solitaire, les anglo saxons manifestant plus de talent dans les courses en équipage.

7 07 1964
3 professeurs à L’ENSA – Ecole Nationale de Ski et d’Alpinisme – encadrent 9 stagiaires auxquels se sont joints le champion de ski Charles Bozon et Jean Bouvier, alpiniste renommé : ils ont pris le téléférique des Grands Montets pour faire l’Aiguille Verte, – 7 cordées de 2 – via l’arête des Grands Montets, la pointe Ségogne, le col Nant Blanc et, arrivés sur le bas de la calotte glaciaire de la Verte, des séracs demandent un contournement sur le versant nord et c’est là qu’à 11 h 10, à 50 mètres sous le sommet, les cordées s’étant regroupées, ils se font prendre par une plaque à vent, et sont précipités dans le couloir Cordier jusqu’au glacier d’Argentières : 600 mètres de chute.
Une plaque à vent, c’est une étendue assez importante de neige amenée là par le vent, plus tassée qu’habituellement, formant une croute résistante et dont l’adhésion avec la couche en dessous est fragile, d’où une aptitude à décrocher si on lui impose des poids importants comme celui d’une cordée d’alpinistes.
12 07 1964
À Saint Paul de Vence, inauguration de la Fondation Maeght, de l’architecte espagnol Jose Luis Sert.

13 07 1964
François Mitterrand est amoureux d’Anne Pingeot, lui à la fin de l’été, né au milieu de la première guerre mondiale, elle à la fin du printemps, née au milieu de la seconde.
Pourquoi il faut aimer Anne
Je le sais aujourd’hui plus que jamais.
J’ai reçu sa lettre anxieusement attendue
Anne est ma joie
ma grâce,
mon espérance
Parfois je m’étonne de la place
qu’elle occupe dans ma vie.
Surprise de l’âme qui doute du bonheur.
Anne est semblable
A cette vague
Violente et pure.
Elle donne et prend
Mais elle sait qu’elle donne
Et ne sait pas qu’elle prend.
Quand elle se brise
elle n’est pas écume
mais lumière
François Mitterrand. Journal de 1964 à 1970. Confié à Anne Pingeot
Et elle, qu’en dira-telle, une fois parti son grand homme ?
Les gens supérieurs vous multiplient la vie par leur savoir. Admirer la personne qu’on aime, c’est un immense bonheur. Admirer tellement, ne jamais s’ennuyer, avoir tous les centres d’intérêt… C’était… le renouvellement permanent. Trente-deux ans de vie intense de bonheur… et de malheur ! Parce que c’était dur… François avait une phrase que j’ai trouvée merveilleuse : Il n’y a d’amour éternel que contrarié. Méfiez-vous d’un amour paisible où tout va bien ! Quand c’est difficile – quand c’est tout le temps difficile -, l’amour ne s’éteint pas.
Anne Pingeot à Philip Short, ancien journaliste à la BBC, en 2015
On pense à Giulietta Masina, épouse de Fellini, qui répondait à la question idiote d’un journaliste : Et ce n’a pas été trop dur de passer sa vie aux côtés d’un génie ? Oh bien sûr, ça n’a pas été facile tous les jours… mais ça a été tout de même incomparablement plus facile et stimulant que de passer sa vie aux côtés d’un crétin !
Jamais Mitterrand n’aura révélé à ce point son ambiguïté congénitale : se ranger à gauche pour finir sa carrière en apothéose – à droite les concurrents de sa pointure sont trop nombreux – épouser une farouche laïcarde de gauche, bien sectaire, auprès de laquelle il finira par s’ennuyer profondément, et être amoureux fou d’une catholique fervente qui se signe lorsqu’elle passe devant une église !

07 1964
Les Jeux Olympiques d’été ont lieu à Tokyo… Michel Jazy représente une des plus sérieuses chances de médaille de la France : ignorant le 1 500 m quand il apprend que cela commencera par des séries, il tente le 5 000 m… Le temps est à l’orage et Michel Jazy n’aime pas l’orage… la veille de la course, seul dans sa chambre d’hôtel, éclairs et tonnerre se déchaînent… il angoisse, il voudrait parler à quelqu’un… mais il n’a aucun ami à qui se confier dans les parages. Sa femme est du voyage mais n’a pas le droit de loger avec lui… elle est à 15 km de là… Michel Jazy se lève et va la voir : cela va donc lui faire – aller-retour – 30 km : comme échauffement pour un 5 000 m. c’est trop : il arrivera 4°, à 1 seconde du vainqueur. En tête jusqu’à 150 mètres de l’arrivée, il se fera doubler par trois autres coureurs : l’Américain Robert Schul, l’Allemand Harald Norpoth et l’Amérivain Bill Dellinger. Pendant trente ans, nul ne comprendra le pourquoi de cette défaillance ; et ce n’est que trente ans plus tard qu’il racontera l’affaire [1]

Photo vraie, non retouchée

Photo retouchée, avec Photoshop ou autre. FAKE NEW : Le Français Michel Jazy remporte la finale du 5000 mètres devant le Néo-zélandais Baillie, à Tokyo, Japon, le 17 octobre 1964. (Photo by KEYSTONE- : Ça, c’est ce que dit Getty Images France/Gamma-Rapho). Il est probable que des concurrents ont été effacés de la photo : les trois premiers et ensuite le kenyan Kipchoge Keino, arrivé 5° quand Baillie n’était que 6 ° !
En natation, Christine Caron décroche une belle médaille d’argent au 100 m dos.
Moïse Tshombé s’ennuie à Madrid, il écrit au président Kasavubu pour se mettre à son service (je retourne ma veste… et puis mon pantalon) et il devient premier ministre de Kasavubu. Des quatre acteurs principaux des débuts de la république du Congo, Lumumba ayant été éliminé, restent donc à se partager le pouvoir Kasavubu, président, Mobutu, chef des forces armées et Tshombé premier ministre.
15 08 1964
De Gaulle participe aux commémorations du débarquement allié en Provence : ce qu’il a refusé aux vétérans américains des plages de Normandie, il l’accorde aux anciens combattants des Forces Françaises Libres.
08 1964
Les Américains bidouillent un simulacre d’agression de la part du Nord Vietnam contre leur destroyer Maddox, pour obtenir du congrès une résolution autorisant le président à déclencher une opération militaire au Vietnam.
Le Laos, frontalier du Vietnam sur la majeure partie du pays, à l’exception du sud, offre la configuration idéale pour servir de base arrière et de voie de communication aux Vietcong. Les Américains vont commencer à bombarder le Laos pour toucher les Vietcong. Le Laos étant un pays neutre, cette guerre restera secrète, sans même l’accord du Congrès américain.
Avec plus de 2 millions de tonnes, en 9 ans, de 1964 à 1973, le Laos sera le pays le plus bombardé de l’histoire : les bombardiers américains lâcheront plus de bombes sur le Laos durant cette période que le total des frappes aériennes de toute la Seconde Guerre Mondiale. De la fin des bombardements à 2013 – 40 ans – 34 000 personnes seront tuées par l’explosion de bombes enfouies dans le sol sans avoir explosé lors de leur largage.
été 1964
L’Académie des Sciences d’URSS procède à de nouvelles élections ; parmi les candidats, Nicolas Noujdine, proche compagnon de Lyssenko, toujours aussi puissant que nuisible, bénéficiant de la protection de Nikita Khrouchtchev. Andreï Sakharov, glorieux père de la bombe H sent la moutarde lui monter au nez, demande et obtient la parole :
Les statuts de l’Académie formulent de très hautes exigences concernant ceux qu’on honore du titre d’académicien ; des exigences qui portent aussi bien sur leurs mérites scientifiques que sur leur devoir social. Le membre correspondant N.I. Noujdine, proposé à l’élection par la section de biologie, ne répond pas à ces exigences. Tout comme l’académicien Lyssenko, il est responsable du retard honteux dont souffre la biologie soviétique, surtout dans le domaine de la génétique moderne ; il a contribué à répandre et à soutenir des théories pseudo scientifiques, à faire régner l’aventurisme, à persécuter la science véritable et les savants véritables, qui furent poursuivis, harcelés, privés de la possibilité de travailler, licenciés, parfois même arrêtés et dont certains ont trouvé la mort.
Je vous appelle à voter contre la candidature de NI Noujdine.
Tollé dans la salle ; présent, Lyssenko s’étouffe de rage. Mais Noujdine ne sera pas élu. Khrouchtchev sera destitué deux mois plus tard, et Lyssenko ne gardera qu’un an de plus ses attributions. Il mourra en 1976.
5 09 1964
Nouvelle sécession au Congo : le sud Kivu emmené par Gaston Soumialot et le nord Katanga par Laurent Désiré Kabila, sont à la tête des Simba – les lions – initiés et s’enduisant le corps de poudres de perlimpinpin qui les inoculaient, pensaient-ils, des balles ennemies. Ils proclament le nouvel Etat République populaire du Congo. Les Américains mettront leur aviation au service du gouvernement de Léopoldville pour libérer les Belges retenus par les rebelles deux mois plus tard.
13 09 1964
À proximité de son embouchure, dans le lit de l’Hérault, à Agde, face à la cathédrale, Jacky Fajaud, plongeur archéologue, palme vigoureusement à proximité du fond marin. La plupart du temps, sur un fonds constitué de vase, le nuage qu’entraîne ce coup de palme est malencontreux, car cachant ce que l’on cherche ; mais dans le cas présent, c’est bien la vase dégagée par les palmes qui permet de mettre à vue une main de bronze, qui appartient à une splendide statue romaine à laquelle manque la jambe gauche. Elle sera datée entre les II° et IV° siècle avant J.C. On la nommera L’éphèbe d’Agde, la mention du nom de la ville venant bien dire tout le mal que dût se donner Denis Fonquerle, fondateur du groupe d’archéologie sous marine et de plongée d’Agde pour la faire revenir, confisquée très rapidement qu’elle avait été par le tout puissant Louvre : 23 ans de démarches, conférences, mobilisations pour qu’elle revienne enfin en 1987 viùre al païs. Raphael Molla retrouvera la jambe gauche de l’Ephèbe à 600 m en aval de la première découverte, le 24 novembre 1965.



09 1964
Pour une poignée de dollars sort dans une seule salle de Florence : le succès ne va pas être immédiat. C’est pourtant le début d’une épopée, celle du Western Spaghetti.
Il y a plus de soixante ans, naissait le western italien. La conquête de l’Ouest version sauce spaghetti ? Servi par des bandes originales mémorables, ce genre mérite mieux que cela. Il a relancé le western américain et modernisé le cinéma.

Franco Nero dans Django de Sergio Corbucci en 1966. (Interfoto USA/SIPA)
En 1963, l’Italie du cinéma réussit la passe de trois. À Cannes, Luchino Visconti remporte la Palme d’or avec Le Guépard. À Venise, Francesco Rosi le Lion d’or avec Main basse sur la ville. À Berlin, Gian Luigi Polidoro l’Ours d’or avec L’Amour à la suédoise. Visconti est le cinéaste que vénère un réalisateur de 34 ans : Sergio Leone. Jusqu’ici, les principales références du jeune homme sont d’avoir assisté Vittorio De Sica sur Le Voleur de bicyclette et William Wyler sur Ben Hur (c’est même lui qui aurait supervisé la célèbre course de chars). Et son principal fait d’armes est d’avoir réalisé, seul, Le Colosse de Rhodes, un péplum à succès.
Personne ne s’en doute ; mais pendant que ces réalisateurs installés brillent aux yeux du monde, une révolution silencieuse est en marche, celle d’un genre nouveau, totalement improbable, qu’on appellera plus tard le western spaghetti, dans son expression péjorative, ou, plus noble, le western italien. Une révolution brève – à peine plus de sept ans -, qui bouleversera l’histoire du cinéma.
Western italien ? L’oxymore avait de quoi faire tomber John Ford de son cheval. Quand Burt Kennedy, prolifique auteur de westerns oubliés, demande au réalisateur de La Prisonnière du désert s’il a vu l’un de ces westerns espagnols ou italiens, sa réponse fuse : C’est une blague ? Pas du tout, insiste Kennedy, il y en a même de très populaires. Et ça ressemble à quoi ? Aucune histoire, pas l’ombre d’un scénario. Rien que des meurtres, 50 à 60 par film. (propos rapportés par Alex Cox dans 10.000 façons de mourir, publié chez Carlotta).
Concernant les meurtres, le raccourci n’est pas faux. Sur le tournage de Django, l’acteur Franco Nero demande à Corbucci : Combien de personnes allons nous tuer aujourd’hui, Sergio ? Cinq ? Six ? – Beaucoup plus, 25 – 30 ! Amusons nous ! Corbucci ne mentait pas : c’est la scène où Django sort la mitrailleuse du cercueil qu’il trimballe dans la boue depuis le début du film, sans que personne ne sache pourquoi. Et décime l’armada de tueurs encagoulés lâchée par le major Jackson, un infâme suprémaciste blanc. Pour le reste – l’histoire, le scénario… – , qui se souvient de Burt Kennedy ?
Il était une fois une révolution, donc. Et quelle révolution ! Surgie de nulle part, sinon du cerveau de quelques réalisateurs, dont les plus notables sont les trois Sergio : Corbucci, Leone, Sollima. En 1966, à l’acmé du western italien, ils vont donner trois chefs-d’œuvre du genre : Django (Corbucci), Le Bon, la Brute et le Truand (Leone) [2] et Colorado (Sollima). À quoi on peut ajouter, cette même année, le remarquable El Chuncho de Damiano Damiani (avec Lou Castel, Gian Maria Volonte et Klaus Kinski).

Sergio Leone devant les photographes au Festival de Cannes en 1984, l’année de sortie de Il était une fois en Amérique. Mondadori Portfolio/Giorgio Lotti/akg-images
L’arbre des Sergio ne doit pas pour autant cacher la forêt. Car c’est toute une industrie qui sortit du néant pour se répandre comme une traînée de poudre à travers le monde, États Unis compris.
Jusqu’au tournant des années 1960, le péplum remplit les caisses des producteurs. En 1958, le succès des Travaux d’Hercule de Pietro Francisci, avec l’ex-Monsieur Univers Steeve Reeves, ouvrira la voie à 170 productions, ne représentant pas moins des deux tiers des bénéfices du cinéma italien.
Mais en 1963, ce genre montre des signes d’essoufflement. Sodome et Gomorrhe de Robert Aldrich (dont Leone fut également l’assistant) et Cléopâtre de Mankiewicz sont des désastres financiers. Il faut trouver autre chose. Vite. En 1963, la vente de billets chuta de façon drastique, note l’écrivain et critique de cinéma Christopher Frayling, dans La Révolution Sergio Leone (La Table Ronde). Pour une poignée de dollars allait relancer l’industrie à point nommé. Le nouveau héros de western, jeune, vêtu avec originalité, chapeau rabattu sur les yeux, cigarillo aux lèvres, tireur d’élite décontracté et ironique, devint omniprésent. Pendant les années suivantes, le Joe de Clint Eastwood, le Django de Franco Nero, le Ringo de Giuliano Gemma, le Stranger de Tony Anthony ou le Sartana de Gianni Garko donnèrent naissance à d’innombrables imitations. On compta jusqu’à seize Django, quatorze Ringo et autant de Sartana. À l’époque, la propriété intellectuelle n’était pas protégée et ces noms tombèrent dans le domaine public. Il y eut même une marque de biscuits Ringo.
De toutes les déclinaisons, celle de Django domine les autres. Quentin Tarantino lui vouera un culte au point de réaliser, en 2012, un formidable Django Unchained (dans lequel Franco Nero a un petit rôle de salopard aux côtés de Leonardo Di Caprio). Et en 2023, encore, Canal+ diffuse une série de Francesca Comencini avec Matthias Schoenaerts dans le rôle titre.
Franco Nero qui, avec Clint Eastwood, est l’emblème de cette figure du héros surgi de nulle part, a son avis : Le succès de Django, c’est qu’il s’adressait aux jeunes travailleurs, ceux qui avaient un chef au dessus d’eux, qui étaient humiliés par leurs ordres. Tous ces jeunes voulaient être Django, aller dans le bureau de leur chef et lui dire : Hey, mec ! À partir de maintenant, rien ne sera plus pareil. Django est l’un de ces films qui ne mourra jamais. (interview dans les bonus de Django, DVD édité chez Carlotta).
Ces films ont été réalisés par des hommes qui ont été adolescents sous Mussolini et qui en ont été profondément marqués. Leurs scénarios en portent la trace. Et ils arrivent à un moment où couvent les mouvements révolutionnaires qui vont bientôt secouer les démocraties occidentales, avec la contestation du système capitaliste et les actions violentes que l’on sait, particulièrement en Italie (affaire Aldo Moro). Corbucci raconte qu’il a été sommé sans ménagement par un groupuscule d’extrême gauche de payer l’impôt révolutionnaire. Ce jour-là, je me suis demandé si nous n’avions pas été trop loin dans nos films.

L’affiche italienne de Pour quelques dollars de plus (1965) de Sergio Leone, avec Clint Eastwood.7° Art/Constantin Film Produktion/Photo12
Dès que le succès de Pour une poignée de dollars, pourtant sorti en catimini en septembre 1964 dans une seule salle de Florence, fut acté, les producteurs lancèrent toutes sortes de projets – certains se révéleront foireux, d’autres géniaux. Des figures hallucinées de bandits, de pistoleros, de putes, de maquerelles, de chasseurs de primes, de justiciers, de révolutionnaires mexicains, de banquiers et industriels odieux, de prêtres véreux ou illuminés, de gangs racistes, d’anciens militaires sudistes ou nordistes dépenaillés, envahirent les écrans. Avec pour visuel des flots d’hémoglobine comme on n’en avait jamais vu, des séances de tortures jamais osées et une bande-son jamais entendue. Au total, selon Frayling, 352 westerns spaghetti sont sortis entre 1966 et 1972.
L’industrie italienne du film était devenue la deuxième exportatrice au monde derrière celle des États Unis. Souvent, les films étaient charcutés par la censure, voire interdits. Les distributeurs eux-mêmes étaient effrayés par ces déferlements de violence. Les titres sont à eux seuls un poème : Tire encore si tu peux, Tue et fais ta prière, Un mercenaire reste à tuer, Du sang dans la montagne, Les Colts de la violence, Un pistolet pour Ringo, Une minute pour prier, une seconde pour mourir, Les Cruels, Le Dernier face à face, Little Rita nel West – savoureux détournement du titre de l’opéra de Puccini, La Fanciulla del West (qui devient en français : T’as le bonjour de Trinita !) L’arrière train sifflera trois fois
Mais pourquoi l’Italie ? Pourquoi cette esthétique insensée, ce cynisme dévastateur, ce sadisme récurrent sont-ils nés en Italie et pas ailleurs ? Alberto Moravia tente une explication : Les cinéastes qui ont acclimaté le western à la culture italienne ont été confrontés à un problème inconnu de leurs homologues américains. Il n’y a ni Ouest sauvage, ni bandits de la Frontière en Italie ; il n’y a d’ailleurs ni frontière, ni mines d’or, ni indiens, ni pionniers. Le western italien n’est pas né d’une mémoire collective ancestrale, mais de l’instinct grégaire de réalisateurs qui, lorsqu’ils étaient jeunes, étaient fous amoureux du western américain. En d’autres termes, si le western américain est né d’un mythe, le western italien est né du mythe d’un mythe. Le thème dominant n’est plus la lutte de l’individu solitaire face aux forces hostiles de la nature et de la société, mais la course au fric. Les personnages principaux sont de banals délinquants qui existaient bien en toile de fond des westerns américains mais qui, dans les films italiens, se sont métamorphosés en héros. Cette misanthropie, cette course à l’argent, cette ruse, contrastent radicalement avec les cadres grandioses et le ton épique du western traditionnel. On peut dès lors s’interroger : Toutes ces histoires pour quoi ? Une poignée de dollars ? Ou y aurait-il autre chose ? Oui, il y avait bien autre chose, et la face du cinéma en sera à jamais changée.

Le Bon, la Brute et le Truand (1966) de Sergio Leone. La scène d’anthologie du combat dans le cimetière de Sad Hill. 7° Art/Pea/Photo12
Les premiers westerns italiens, tournés dans les environs de Madrid, à Almeria, en Yougoslavie ou à Rome, sortent en 1963. Ils n’ont rien d’exceptionnel même si, selon Alex Cox, certaines de ces coproductions méritent tout de même le coup d’œil en tant que brouillons de leurs réalisateurs, ou premiers repères en termes de personnages ou de narration. À commencer par les deux films de Romero Marchent, Trois Cavaliers noirs et Les Trois Implacables, qui fourniront l’intrigue de bon nombre de westerns ultérieurs dans lesquels la famille du personnage principal est assassinée par des hommes laissant des indices sur leur identité. Métamorphosé en vengeur implacable, le héros se lance alors sur les traces des meurtriers. Notons aussi, en cette année 1963, Duel au Texas qui donne l’occasion à Ennio Morricone de signer la musique de son premier western sous le pseudonyme de Dan Savio.
Cette même année, Sergio Corbucci, un autre rescapé du péplum, sort son premier western, Massacre au Grand Canyon sous le nom de Stanley Corbett, avec James Mitchum, fils de Robert. Selon Alex Cox, Le film est raté, à la fois sincère et bâclé. Mitchum a hérité des traits de son père ; nullement de ses dons d’acteur. Comme dans beaucoup de westerns ultérieurs, le nombre de morts atteint ici des sommets. Durant la fusillade dans le canyon, les cadavres semblent se compter par centaines. Quoique raté, Massacre au Grand Canyon réunit dans son équipe plusieurs figures clés du western italien, parmi lesquelles le directeur de la photographie Enzo Barboni.
C’est ce dernier qui va donner le véritable coup d’envoi de l’aventure du western italien. Car c’est lui qui va pousser Sergio Leone à voir de toute urgence un film de samouraï de Kurosawa, Yojimbo. Leone est en train de préparer un western provisoirement intitulé L’Étranger magnifique. Il sort de la projection époustouflé. Son cynisme et ses élans de violence arbitraire n’avaient jamais été dépeints aussi crûment auparavant, avance-t-il. Yojimbo ressemble autant à un polar [il aurait d’ailleurs été lui-même inspiré d’un roman de Dashiell Hammett, NDLR] qu’à un western. Aussi Leone décide-t-il d’en faire le modèle de son prochain film. Ce sera Pour une poignée de dollars. Corbucci a également vu Yojimbo, lui aussi sur les conseils de Barboni. Et lui aussi prépare un western, Le Justicier du Minnesota. Soudain, relève Cox, Leone et Corbucci, amis et rivaux, se retrouvent en lice pour réaliser un western inspiré de Yojimbo. Ils ont respectivement 34 et 36 ans.

Klaus Kinski dans El Chuncho (1966) de Damiano Damiani. Le premier et l’un des plus fameux westerns zapatistes, où l’on voit les personnages se muer en révolutionnaires. Sunrgia/Coll Christophe L
Akira Kurosawa aimera Pour une poignée de dollars. Vous avez réalisé un chef d’œuvre, écrira-t-il à Leone. Le problème, c’est que c’est le mien. En effet, la version de Leone est si proche de son film – la mise en vis à vis des plans des deux films, effectuée par Cox, est à cet égard cruelle – que Kurosawa réclamera des droits d’auteur.
Leone commence par se défendre, arguant que Yojimbo lui avait rappelé l’intrigue d’Arlequin, valet de deux maîtres de Goldoni. L’habileté de l’un et la ruse de l’autre étaient censées résoudre l’éternel dualisme bien mal, expliquera plus tard le maestro. Or il manquait un élément : le conte devait se transformer en mythe, et Yojimbo laissait entrevoir le mythe classique, le mythe homérique. Achille, Ajax et Hector ne sont que les archétypes des héros de western : tous se caractérisent par le sens de la justice, la force, le courage, l’autonomie humaine, et si les premiers confient leur survie au maniement habile de la lance et de l’épée, les seconds s’en remettent à la rapidité avec laquelle ils dégainent leur pistolet. Voilà ce qui m’a frappé dans Yojimbo : le passage d’Homère à Goldoni, puis au western. (Sommes-nous encore dans l’Ouest ?, entretien avec Luca Verdone, 1978).
Leone souligne aussi sa dette envers la commedia dell’arte ou les marionnettes du sud de l’Italie, les pupi : Quand je tournais des westerns, dira-t-il plus tard, je pensais toujours aux pupi, les marionnettes siciliennes. Je relisais les intrigues dont s’inspiraient les bardes siciliens : il y a entre les pupi et mes amis du Far West une étrange affinité.(Entretien avec Gilles Lambert, Le Jeu de l’Ouest, Gremtese, 1997). Pour être complet, Leone a certainement été influencé par sa lecture, enfant, de Winnetou, le petit apache de fiction inventé, sans grand souci de véracité historique, par l’allemand Karl May qui connut un succès foudroyant. Et, bien sûr, par les westerns, muets, réalisés par son père Vicenzo, sous le nom de Roberto Roberti. Dans La Vampire indienne (1913), sa mère, Edvige Maria, tient le premier rôle, sous le nom de Bice Valeran. Au générique de Pour une poignée de dollars, Sergio apparaît d’ailleurs sous le pseudo transparent de Robertson – fils de Robert –.
En dépit de toutes ces explications référencées, et surtout face à l’évidence, Sergio Leone finit par négocier avec Kurosawa l’abandon des poursuites, en cédant les droits de son film pour le marché japonais où il rencontrera un immense succès.
À partir de 1970, le western mérite véritablement l’apposition de spaghetti, se noyant dans la farce, le grotesque avec, entre autres les Trinita et l’apparition du duo Terence Hill et Bud Spencer (de leurs vrais noms Mario Girotti et Carlo Pedersoli), une forme d’autoparodie qui signe sa mort. Sergio Leone va participer de cet assassinat, en initiant, en produisant et en réalisant plus ou moins en sous-main Mon nom est Personne, dont le réalisateur officiel est Tonino Valerii (avec Henry Fonda, Terence Hill et Ennio Morricone pour la musique).
Surtout, il va initier puis rattraper en catastrophe Un génie, deux associés, une cloche, confié à Damiano Damiani, improbable variation sur le thème des Valseuses de Bertrand Blier (avec Terence Hill, Miou Miou, Robert Charlebois, Klaus Kinski. Musique ? Morricone…) . En 1972, Corbucci se saborde avec Mais qu’est-ce que je viens foutre au milieu de cette révolution ? avec Vittorio Gassman (Musique ? Morricone…).

Terence Hill et Bud Spencer, dans On continue à l’appeler Trinita (1971) de Enzo Barboni. Le western tourne à la farce. Alamy/United Archives GmbH/Photo12
Ce naufrage, paradoxalement, va libérer les réalisateurs américains qui revisitent à leur tour le mythe de l’Ouest. Le Soldat bleu, La Horde sauvage, Little Big Man, John McCabe, Jeremiah Johnson, La Porte du paradis, Missouri Breaks… auraient-ils existé si les Italiens n’avaient d’abord retiré la bonde, libérant le flot de la mauvaise conscience américaine ? Sans les Italiens, Sam Peckinpah aurait hésité à répandre autant de sang à l’écran. Lui-même confessa un jour à Leone : Sans vous, je n’aurais jamais songé à faire les films que j’ai faits. Corbucci confirme : Peckimpah a tourné La Horde sauvage (1969) après avoir réfléchi aux films de Leone et à mes propres films. Clint Eastwood, Don Siegel, Robert Rodriguez, même Steven Spielberg, tous reconnaissent leur dette.
Pour Tarantino, le triello final du Bon, la Brute et le Truand, son film préféré, est l’une des meilleures scènes d’action de tous les temps. Inconditionnel, il multiplie les clins d’œil au maestro des Pulp Fiction et Reservoir Dogs. À propos des cravates et des costumes noirs du film, il déclara un jour : Mes personnages de genre sont dans des armures complètes, de même que les personnages de Sergio Leone portent des cache poussière. L’ensemble jaune gansé de noir de Uma Thurman dans Kill Bill participe du même principe. Pour Les Huit Salopards, il demande la musique à Morricone. Et pour un gros plan rapproché, Tarantino a coutume de demander : Fais moi un Sergio Leone. Tout le monde comprendra.
Article initialement publié le 21 juillet 2023 : Fin 1963, le téléphone sonne chez Ennio Morricone. Sergio Leone à l’appareil, qui lui propose de travailler sur un projet de western. Morricone venait juste de signer la musique de Duel au Texas et de Mon colt fait la loi. Les deux hommes découvrent qu’ils étaient ensemble dans la même école primaire du Trastevere. Après un dîner chez Il Carettiere, le restaurant du père d’un autre copain du primaire, Leone l’emmène voir Yojimbo. Morricone n’aime pas, mais il comprend immédiatement que sa musique devrait amplifier et exagérer le ton pittoresque et agressif du film. C’est le début d’une incroyable aventure, faite de moments d’harmonie et de disputes homériques. Leone n’hésite pas à dire que Morricone est le meilleur scénariste de ses films. Le compositeur écrit d’ailleurs ses thèmes sans avoir vu la moindre image. Et le maestro les passe sur le plateau pendant le tournage. Leone sait exactement ce qu’il veut, et Morricone doit parfois ruser. Il me demandait toujours des thèmes que les gens pouvaient écouter et chanter facilement. Il ne voulait pas de choses compliquées. Il les sélectionnait en m’écoutant les jouer au piano en version simplifiée, mais moi, je savais déjà à quel instrument correspondait ces notes. Et pendant les orchestrations, je n’hésitais pas à ajouter des instruments insolites en cherchant toujours à ce que les timbres se célèbrent eux mêmes. Au bout du compte, Morricone se désole un peu que ses musiques pour westerns aient masqué le reste de son œuvre : 36 westerns, soit environ 8 % de ma production totale. Mais la majorité des gens, tout le monde pour ainsi dire, ne me connaît que pour ce genre. Mais non, Ennio, mais non…
Thierry Gandillot Les Echos 19 07 2024
3 et 4 10 1964
57 Allemands de l’Est s’évadent vers Berlin Ouest par un tunnel creusé par des étudiants.
[…] Durant les premiers mois après la construction du Mur, des résidents de Berlin Est peuvent encore s’enfuir vers l’ouest en passant par les canalisations des égouts, ou bien par les tunnels du métro (U Bahn). Lorsque ces accès sont scellés ou surveillés, apparaissent les premiers tunnels, creusés dans le sol doux et sableux sous Berlin. Ils sont généralement creusés depuis Berlin Ouest, pour aider les résidents de l’Est à s’échapper. Durant l’existence du Mur, au moins soixante-et-onze tunnels sont entrepris ; très peu finissent par servir pour une évasion tandis que de nombreux s’effondrent, comme le tunnel de la Wollanksraße, et seulement un sur cinq est un succès. On estime à 300 le nombre de personnes qui parviennent à passer le Mur par ce biais.
Le tunnel 57 est l’œuvre d’une vingtaine d’étudiants de l’Université technique de Berlin, qui visent par là à aider des membres de leurs familles, ou de familles d’amis, à les rejoindre à l’ouest. Il est creusé à partir de . Son point de départ est le sous sol d’une boulangerie désaffectée au numéro 97 de la rue Bernauer Straße à Berlin Ouest. Le bâtiment, tout près du Mur, est en pleine vue des gardes est allemands. Les étudiants entassent la terre à l’intérieur de la boulangerie. Les étudiants creusent un trou de douze mètres de profondeur puis une galerie de cent-quarante-cinq mètres passant sous la frontière. Le tunnel étant étroit, on ne peut s’y mouvoir qu’en s’allongeant.
Après des mois de travail, ils aboutissent sous une cabane en bois dans la cour intérieure du 55, Strelitzer Straße, à Berlin Est. Les étudiants préviennent les candidats au départ ; vingt-neuf personnes sont évacuées dans la nuit du 3 au . Mais la nuit suivante, les gardes frontière interviennent sur ordre de la Stasi qui a été avertie par un indicateur. Tout cela ne peu se faire sans dégâts collatéraux et un jeune soldat, blessé, est abattu par ses camarades.
La mort du jeune sergent sera utilisée par les autorités est allemandes pour condamner publiquement les agents de l’ouest accusés de l’avoir tué. Le fait qu’il ait été tué accidentellement par un camarade n’est pas révélé au public. En 1992, après la réunification, une enquête sera ouverte. Le garde ayant tiré est acquitté : il avait ouvert le feu sur ordre d’un officier de la Stasi, et en légitime défense puisque Zobel avait tiré le premier. Zobel lui-même est déjà mort au moment de l’enquête. En 2004, les passeurs ouest-allemands du tunnel 57 installeront une plaque sur le mur du bâtiment au 55 Strelitzer Straße, qualifiant Egon Schultz de victime du Mur de Berlin.
Wikipedia



10 10 1964
La visite au Québec de la reine d’Angleterre Élisabeth II donne lieu à des émeutes : c’est le samedi de la matraque. De retour chez elle, la reine admet que des réformes de structure sont nécessaires au Canada. La conférence des 1° ministres adopte la motion Fulton Favreau qui prévoit le transfert de Londres à Ottawa du pouvoir de modifier la constitution.
12 10 1964
Mary Pinchot Meyer, 44 ans, ex-maîtresse de John Fitzgerald Kennedy, est assassinée de deux balles, l’une dans la tempe gauche, l’autre dans le dos, le long du chemin de halage du canal Chesapeake and Ohio Canal. On ne retrouvera jamais l’assassin.
16 10 1964
Première bombe atomique chinoise à l’uranium, d’une vingtaine de kilotonnes, sur le Lop Nor.
Jacques Brel fait sa rentrée à l’Olympia : il a décidé qu’Amsterdam serait la chanson d’ouverture. Une chanson d’ouverture, chacun sait dans le métier que c’est une chanson sacrifiée : l’ingénieur du son et les musiciens en profitent pour affiner leur réglages et surtout le public regarde le chanteur plus qu’il ne l’écoute. Comme ça, on n’en parlera plus, de celle-là, a dit Brel : il n’aime pas cette chanson, trop ceci, trop cela. Et… c’est un triomphe, public debout (on ne disait pas encore standing ovation] ovation interminable des 2 000 spectateurs de l’Olympia, mais aussi des millions d’auditeurs d’Europe I qui retransmettait la soirée en direct. Elle sera la seule chanson de Brel à n’avoir été enregistrée que deux fois, ce soir-là : 3′ 20″ y compris 15″ d’applaudissements au début et à la fin, et pour ses adieux, en 1966. Brel ne faisait jamais de bis, et il ne fit exception à cette règle qu’une seule fois, à Moscou en 1965.
Cheveux très courts au-dessus d’un juvénile visage. Costume noir d’une sobriété à ravir Alceste. Telles sont les actuelles coquetteries de Jacques Brel. Mais le bloc de dynamite que cela recouvre explose aussitôt. […] Cinquante minutes durant, deux mille personnes sont fascinées par le charme du personnage, charme au sens magique fait de fougue et de foi. Pas la moindre concession. Pas la moindre faiblesse. On a beau bisser les grondements de l’océan, le rythme de la houle et les parfums lourds du port, le chanteur poursuit sa route. Et le rideau, tiré une seule fois, il en reste là, malgré les rappels acharnés. […] Le tour de chant, aussi riche que varié, est superbe. Il comprend parmi les nouveautés de l’année […] surtout Amsterdam, un puissant tableau classique.
Paul Carrière. Le Figaro 20 octobre 1964
Le sous titrage ne faisant qu’apporter de la confusion, il vaut mieux mettre les paroles d’Amsterdam.
Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui chantent
Les rêves qui les hantent
Au large d’Amsterdam
Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui dorment
Comme des oriflammes
Le long des berges mornes
Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui meurent
Pleins de bière et de drames
Aux premières lueurs
Mais dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui naissent
Dans la chaleur épaisse
Des langueurs océanes
Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui mangent
Sur des nappes trop blanches
Des poissons ruisselants
Ils vous montrent des dents
À croquer la fortune
À décroisser la lune
À bouffer des haubans
Et ça sent la morue
Jusque dans le cœur des frites
Que leurs grosses mains invitent
À revenir en plus
Puis se lèvent en riant
Dans un bruit de tempête
Referment leur braguette
Et sortent en rotant
Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui dansent
En se frottant la panse
Sur la panse des femmes
Et ils tournent et ils dansent
Comme des soleils crachés
Dans le son déchiré
D’un accordéon rance
Ils se tordent le cou
Pour mieux s’entendre rire
Jusqu’à ce que tout à coup
L’accordéon expire
Alors le geste grave
Alors le regard fier
Ils ramènent leur batave
Jusqu’en pleine lumière
Dans le port d’Amsterdam
Y a des marins qui boivent
Et qui boivent et reboivent
Et qui reboivent encore
Ils boivent à la santé
Des putains d’Amsterdam
De Hambourg ou d’ailleurs
Enfin ils boivent aux dames
Qui leur donnent leur joli corps
Qui leur donnent leur vertu
Pour une pièce en or
Et quand ils ont bien bu
Se plantent le nez au ciel
Se mouchent dans les étoiles
Et ils pissent comme je pleure
Sur les femmes infidèles
Dans le port d’Amsterdam
Dans le port d’Amsterdam.
10 12 1964
Jean Paul Sartre refuse le Nobel de littérature. Sous la gouverne d’Edgar Pisani, alors ministre de l’agriculture, création de l’Office National des Forêts : il lui est fait obligation de s’autofinancer, ce qui expliquera le choix très fréquent de replanter des résineux à croissance rapide plutôt que des feuillus à croissance lente, donc moins rentables à court terme. Il va mettre aussi en place les subventions à l’Agriculture… et le regrettera au soir de sa vie : Il faut supprimer les subventions et mettre les prix au niveau des coûts et non des cours mondiaux. Il est monstrueux, absurde, que dans un marché complètement désorganisé, une ferme située sur une bonne terre, bénéficiant d’un bon climat, ne puisse pas produire à un prix qui lui permette de vivre de ce qu’elle produit, qu’on soit en Europe ou aux États Unis.
Edgar Pisani. Midi Libre 12 02 2004
10 ans après cette déclaration, la situation de nombre de paysans n’aura pas changé : un suicide tous les deux jours en France. Le taux de suicide pour 100 000 personnes est en moyenne en France de 25, il passe à 35 pour les agriculteurs. La solitude, le célibat forcé, les engagements matériels de plus en plus coûteux, car, pour rembourser les emprunts, il faut devenir de plus en plus performant, il faut s’agrandir… une fuite en avant mortifère. Le prix des prestations ne cesse d’augmenter, le prix des produits de la ferme ne cesse de baisser. Les ouvertures qui pourraient se présenter sont battues en brèche par un vieux fonds paysan de fierté – on ne se plaint pas, on s’exprime peu, on répugne à demander de l’aide -. Et c’est le désespoir qui l’emporte, plus aigu chez les éleveurs que chez les agriculteurs : un champ de maïs, de blé peut attendre quelques jours sans soin, une vache ne peut pas attendre. La France tue ses paysans.
Un demi-siècle plus tard, en 2019, rien n’aura fondamentalement changé : les quatre centrales d’achat de France continueront à se gaver comme leurs clients, les supermarchés. Didier Guillaume, ministre de l’agriculture du gouvernement d’Emmanuel Macron, déclarera fin octobre 2019 : Il n’est plus possible que les agriculteurs soient rémunérés à un prix inférieur à ce que ça leur revient… Le compte n’y est pas.
Il n’est pas trente six-solutions à cette affaire, qui ne se réglera jamais à Paris ou à Bruxelles, ou à l’OMC, à grand coups de subventions ; ce sont les consommateurs qui, en reprenant des comportements civiques, feront changer les choses. La part du budget d’un ménage consacré à l’alimentation en 1960 était de 34.6 %. En 2018, ce pourcentage sera descendu à 20 % ! au profit de quoi ? des outils développeurs de crétinisme qui feront des GAFA – Google, Apple, Facebook, Amazon – les maîtres du monde, au profit de la fringue, au profit de la bagnole. Il est impératif qu’au détail, les prix agricoles augmentent, et pas à la marge, de façon conséquente ; et donc il est impératif que les ménages consacrent une part plus importante de leur budget à l’alimentation, fréquentent de plus en plus les circuits courts, évitent le plus possible les grandes surfaces, pour que les paysans puissent vivre honorablement de leur travail ; et il n’y a pas à sortir de là !
[…] Depuis elle fait de tout petits pas, pour faire durer la vie, pour ne pas arriver trop vite à la fin. Elle raccourcit ses promenades, ça lui laisse le temps de mieux observer. Elle n’a pas besoin d’aller loin pour compter les buses, surprendre des renards, signaler les arbres fendus par la foudre.
[…] Heureusement que le pépé n’est plus là pour voir ça.
L’étable n’a jamais été aussi bien récurée. Les maquignons sont venus chercher les dernières bêtes il y a quelques jours. L’oncle et la tante ont bien mérité de leur retraite, ils ne gagneront pas grand chose, ils le savent, mais ils n’auront plus le souci des vêlages, plus à s’inquiéter de la météo, à s’user en faisant des foins. Il y a des années déjà que leur dos, leurs épaules, leurs hanches les supplient d’arrêter. Mais vous croyez que c’est facile, de voir partir les bêtes, d’avoir personne à qui confier sa ferme ?
Ils ne peuvent pas en vouloir à leurs enfants. Ils les comprennent. Ils reviennent le week-end quand ils n’ont pas de travail. Pour les vacances aussi. Avant qu’ils redescendent dans la vallée, les parents leurs remplissent le coffre. On dirait qu’ils essaient de faire renter la ferme dans des glacières, qu’ils veulent que les enfants emportent avec eux, en petits morceaux, une partie du troupeau. Ils n’avaient pas la vocation, ils n’auraient pas été de bons paysans même s’ils sont attaché au pays.
Ils ont eu raison de faire construire des maisons bien confortables, bien chauffées, plus proches de la ville. Des maisons juste pour eux, qui n’existaient pas avant, qui n’ont aucune histoire. La ferme, ils la gardent dans leur souvenir et dans leur congélateur. Un cheptel coupé en tranches, rendu abstrait, des bêtes en bloc, alignées dans les bacs, comme dans une étable. Un héritage dans des barquettes, dans des sachets, qu’ils décongèlent et avalent en vitesse pendant leur pose déjeuner.
Ici, le climat est trop rude, il n’y a plus aucun voisin, les gens louent les terres, mais vivent dans les vallées où tout est plus commode, les enfants n’ont fait que suivre le mouvement.
Il faudrait construire des bâtiments autrement, repenser toute la ferme, mettre les bêtes en tête à tête pour économiser les gestes au moment de nourrir, investir dans du matériel, encore. Sinon, ce n’et pas une vie de reprendre une ferme comme la leur. N’empêche qu’il a chialé, l’oncle, quand il a fallu faire monter ses bêtes dans le camion. Il a chialé parce que, même si ce n’est pas une vie, c’était toute la sienne, il a aimé s’occuper de ses vaches, vivre en fonction d’elles. Il n’aurait rien pu faire d’autre.
Le pépé disait toujours que le jour où il n’y aurait plus de bêtes, ça ne serait plus vivable. Il a eu de la chance de mourir avant. Et la mémé répète en boucle depuis que l’étable sent si bon : heureusement que le pépé n’est plus là pour voir ça. Les mains posées sur ses cannes, elle avance à tout petits pas, regarde les rangées d’abreuvoir vides, donne quelques restes au chat et baisse la tête. Heureusement que le pépé n’est plus là pour voir ça. Elle n’ose pas dire qu’elle est triste elle aussi, ça se sent pourtant. Elle n’arrête pas de se mettre en colère, c’est sa façon à elle de pleurer. Sa façon d’être forte.
Heureusement que le pépé n’est plus là pour voir ça. Heureusement qu’il ne saura jamais que ses petits enfants sont tous partis travailler en ville, qu’ils ont été capables de lui faire ça. Ne pas reprendre la ferme. Ne pas continuer l’histoire. Refuser d’hériter des bêtes et de la vie qui va avec. S’il n’était pas mort, ça l’aurait tué.
Marion Fayolle. Du même bois. Gallimard 2024
19 12 1964
Transfert des cendres présumées, – car nul ne peut affirmer que ce soient les siennes, tant les circonstances du devenir de son corps après sa mort sont confuses – de Jean Moulin au Panthéon. Personne n’a pensé à inviter Daniel Cordier, son secrétaire de juillet 1942 à juin 1943 ! Le texte du discours d’André Malraux se trouve dans la rubrique Discours de ce site.
1964
Naissance d’un nouveau journal à la périodicité irrégulière : Le Mouna Frères, d’André Dupont – 1911 – 1999 -, amuseur et philosophe des rues, alias Aguigui Mouna. On en connaîtra 27 numéros, jusqu’en 1979. Le dernier amuseur public de Paris, né à Meythet, près d’Annecy, un jour en avait eu assez de sa vie de caca, pipi, capitaliste.
Mouna, c’est une manif à lui tout seul. C’est l’indignation. Sa philosophie ? Un amour universel, boulimique.
Cavanna
Bon, d’accord, mais en principe, ça ne devrait pas passer à la postérité, ni faire long feu. Heureusement qu’il s’est débrouillé seul, car on ne voit pas comment un imprésario aurait accepté de s’occuper de lui.
Françoise Gilot, compagne de Picasso de 1943 à 1953, est bien la seule de ses très nombreuses compagnes à oser lui dire son fait : elle publie Vivre avec Picasso, un livre relativement intime sur leur vie commune, qui rencontre un énorme succès, traduit en seize langues, et qui suscite quelques accusations d’opportunisme. Ce livre met Picasso dans une grande colère, au point qu’il ne veut plus recevoir ses enfants [Claude 1945 – 2023 et Paloma 1949]. Il tente, en vain, d’en interdire la publication, en lui intentant trois procès et en publiant dans Les Lettres françaises une pétition réunissant les signatures de quatre-vingts artistes, dont Louis Aragon, Anna-Eva Bergman, Jacques Prévert ou encore Pierre Soulages.
Wikipedia
Dans cette affaire dont le personnage central est le machisme, Françoise Gilot n’aura eu qu’un seul tort, celui d’avoir eu raison trop tôt avec , disons, soixante ans d’avance sur l’évolution des mœurs.



La Comex ne prend pas de gants pour montrer son savoir faire, et donc, puisque Jacques Yves Cousteau est installé à l’autre bout de Marseille, cela fleure bon l’ambiance corsaire : Henri Germain Delauze, patron de la Comex, inaugure les installations toutes neuves de son centre de recherches hyperbare. Les amis, les notables et bien sur tous les membres de l’OFRS, l’Office Français de Recherche Sous marine créé par Cousteau qui a quitté la Marine en 1957, sont invités. Une seule personne, le vice-président de l’OFRS, se risquera à répondre à l’invitation : Xavier Fructus. Le projet Comex est si peu en odeur de sainteté chez Cousteau que celui-ci écarte Xavier Fructus de l’OFRS… faisant ainsi un magnifique cadeau à celui à qui il voulait nuire. Xavier Fructus est immédiatement recruté par Henri Delauze qui lui donne la méthode de calcul que vient de mettre au point Workmann pour la marine américaine. Avec la libre disposition du centre hyperbare Fructus travaille à mettre au point des tables de décompression pour la plongée avec de l’hélium.
Mauro Zürcher. https://mzplongee.ch/wa_files/02-histoire_20de_20la_20plong_c3_a9e.pdf
Il se trouve que le docteur Xavier Fructus n’était pas rancunier : il lui arrivera par après de donner un coup de main au commandant Cousteau quand celui-ci, se lançant dans les expériences similaires hyperbar, dans son CEMA – Centre d’Études Maritimes Avancées -, à l’Estaque, envoyait son ou ses plongeurs à une pression X, d’où ensuite il ne parvenait pas à les faire remonter, n’ayant pas la maîtrise complète de la décompression.
Naissance du Nutella : son papa, italien, a 39 ans : Michele Ferrero. La maison mère, à Alba (31 300 habitants, entre Turin et Gênes), baptisée Nutellapoli, célèbre également pour les truffes blanches, illustre le capitalisme social version Ferrero. Les salaires y sont plus élevés que dans le reste de l’Italie, la société prend en charge, outre la crèche pour les enfants du personnel, les activités sportives et culturelles, la mutuelle de santé jusqu’à la mort pour qui a travaillé trente ans chez Ferrero.
Le département de la Seine, qui englobe jusqu’alors le Grand Paris est démantelé en donnant naissance à 8 départements qui ont avant tout le grand avantage politique d’isoler les communistes là où ils sont inexpugnables, et surtout de torpiller les socialistes pour plus de quarante ans. Les autres avantages de ce découpage sont beaucoup plus mystérieux.
Michel Debré est député de la Réunion depuis un an : affolé par la démographie galopante – quand il n’y a plus ni malaria, ni choléra, ni guerre ni grippe espagnole, les morts ne remplacent plus les vivants, il va tout simplement mettre en place une déportation qui permettra de repeupler les départements de métropole où sévit une forte dénatalité : ce seront essentiellement la Creuse, mais encore le Gers, l’Aveyron, le Tarn, la Lozère, le Cantal. Pendant dix ans, 6 à 8 000 adultes partiront chaque année, à qui l’on promettra monts et merveilles et qui déchanteront, une fois franchi l’océan ; mais ce sont encore 1 136 enfants, de 6 mois à 18 ans, qui seront placés, sélectionnés sur place par les assistantes sociales de la DDASS :
Ça m’a fusillé. Je dormais dans les granges, sur la paille. Je cassais la glace dans l’abreuvoir pour me débarbouiller. Quand je coupais les choux ou les ronces, mes doigts étaient raides. Une fois, on m’a emmené à l’hôpital, les mains et les pieds gelés. Chez le quatrième agriculteur où on m’a placé, je pouvais enfin me réchauffer les mains sur une ampoule électrique.
Jean-Pierre
Pas de chaussettes dans mes sabots pour marcher dans la neige. Une simple chemise et des culottes courtes. José, des nègres, ils n’en avaient jamais vu en vrai. Les gosses du coin venaient nous toucher la peau pour voir si ça déteignait.
Jean Jacques
Jamais de baignoire, jamais de serviette pour moi, des fois que ça tacherait.
Jean Charles Serdagne
Il faudra attendre 2002 pour voir dénoncé et porté devant la justice cette entreprise d’esclavagisme.
Nommé depuis peu archevêque d’Olinda Recife, au Brésil, dom Helder Camara, ne se laisse pas démonter par le changement brutal d’orientation politique du pays, en pleine phase de reflux du réformisme catholique : Gardons-nous de taxer de communistes ceux qui ont seulement faim et soif de justice sociale et de développement du pays.
Il est la tête de file de la théologie de la libération, orientation très sociale de l’Église catholique brésilienne, proche des plus démunis qui aura les coudées franches jusqu’à ce que, dans les années 1980, le pape Jean-Paul II y mette bon ordre, – erreur catastrophique de stratégie, révélatrice d’un esprit borné, obsédé par le communisme – extirpant ainsi prêtres et évêques du terrain, les scotchant dans leurs bureaux en ville. Les Evangéliques étaient là, dans leurs starting blocks, prêts à occuper le terrain, ce qu’ils feront avec une remarquable efficacité, surfant sur la vague d’amélioration des conditions de vie des plus pauvres dans les années Lulla ; dans la fin des années 2010, les Évangéliques seront plus nombreux que les catholiques [qui représentaient 92 % de la population brésilienne en 1970], prospérant sur la misère, [leur denier du culte, c’est 10 % du salaire de chaque membre de la communauté !] à servir une soupe sucrée à mi-chemin entre le christianisme et le vaudou. En 2018, l’un d’eux, Javier Bolsonaro sera élu à la présidence de la république ; les Évangéliques dans le monde sont 600 millions, le quart des chrétiens !
Tocqueville se demandait, en écoutant les prédicateurs américains, si l’objet principal de la religion est de procurer l’éternelle félicité dans l’autre monde ou le bien-être dans celui-ci. Disons que celui-ci tient lieu de celle-là. On n’imagine pas le pape protestant qu’était Billy Graham dénoncer, comme le pape François, l’impérialisme de l’argent qui met en place une dictature économique mondiale. Dans le cadre de cette ploutocratie bénie par le Ciel, le prolétaire peut voter pour le milliardaire, en pensant que ce dernier n’aura plus besoin de s’enrichir au pouvoir et que le doigt de Dieu est déjà sur lui. Et dans cette théodémocratie, mélange sui generis de ploutocratie et de théocratie, il n’y a plus de limite aux dépenses de campagne (six milliards $ en 2016). La soif du bénéfice s’inscrit dans une théologie, car, selon Billy Graham, le feu dont il est question dans la Bible n’est pas le feu éternel qui brûle les pécheurs, mais la soif inextinguible de Dieu. Rien de moins doloriste et maussade qu’une religion du salut sans enfer ni péché, un messager sans pietà ni couronne d’épines. Quand religiosité rime avec prospérité, quand l’épanouissement individuel vaut pour accomplissement spirituel, les huissiers du paradis n’ont plus à s’habiller de noir ni à battre leur coulpe ou celle des autres. Flagellants, s’abstenir. Dostoïevski, inutile, Kierkegaard, oiseux. On recommence tout. La garantie d’une deuxième chance a pour idéal ou avant goût non le baptisme, mais l’anabaptisme. On peut se faire baptiser à tout âge, et tout le monde a droit à une deuxième naissance. Le reborn Christian peut repartir du bon pied, effacer l’échec et retrouver l’innocence. En groupe, comme nos Alcooliques anonymes – association thérapeutique venue d’Amérique, confessionnal collectif où chacun communique aux autres, en bon et sociable sportif, ses performances de la veille en matière d’abstinence.
Parfois hystérico-fusionnels, les barnums néoévangéliques tournent le dos aux monastères et aux catacombes. C’est grand. C’est visuel. C’est musical. C’est marketing. C’est fun. C’est fou. C’est sanitaire. C’est utilitaire. C’est lucratif. C’est tout. Et cela marche. Et c’est fait pour cela. Le bonheur délivre de la tâche d’être soi. La conscience malheureuse n’est pas made in USA, et le manichéisme éloigne aussi bien des subtilités jésuites que des exaltantes impasses pascaliennes. Autant l’histoire a pu se marier au tragique dans une Europe échaudée par ses épreuves et qui se résigne, bon an mal an, à bricoler dans l’incurable, autant une histoire avec sauf conduit où Dieu détient le final cut protège de l’irrémédiable. L’écroulement des tours du 11 septembre 2001 a beau avoir donné à certains comme un avant-goût d’apocalypse, il n’a pas entamé cette théologie de l’espérance dont l’attraction n’est pas prête à se démentir. Les États Unis restent le pays de l’avenir qu’ils étaient déjà pour Hegel, le pays de rêve pour tous ceux que lasse le magasin d’armes historique de la vieille Europe. Inutile de préciser que le romantisme révolutionnaire, où la nostalgie est motrice, et l’échec final une sombre confirmation, n’a pas sa place dans la patrie des wonder boys et des success stories. La nouvelle civilisation méprise les loosers, les pauvres et les vaincus. La grandeur des causes perdues lui est étrangère.
Ce qui intéresse le Romain, c’est le faire ; ce qui intéresse le Grec, c’est l’être. Faire le job exige des réponses illico, se soucier de son être laisse mûrir les questions. Le Romain fait confiance à ses dieux ; le Grec les redoute, non sans raison, ce qui le porte, Archimède mis à part, à négliger l’outillage, et n’incite pas à rendre plus vivable notre vallée de larmes, en aménageant les fleuves, en construisant des barrages, en inventant des médicaments, en trouvant des solutions. Le tomorrow is another day, – demain est un autre jour –, croyance performative, est le premier message qu’adresse la statue de la Liberté à l’immigrant avant Ellis Island : ici, votre être sera ce que vous en faites. Ne voir que le bon côté des choses a son bon côté, suffisamment mobilisateur pour que l’on oublie le moins bon. Cela fait baisser le taux du malheur humain et aide à soulager nos maux. La résilience, par exemple, est un concept anglo-saxon, et on ne peut que se féliciter de le voir si bien repris dans le monde latin par nos psychothérapeutes pour surmonter nos traumatismes, psychiques et physiques. Prométhée a tout intérêt à montrer de l’optimisme, pour trouver le moyen d’allonger l’espérance de vie, soulager la douleur, guérir des maladies jusqu’ici incurables, réparer les femmes violées et les enfants abandonnés, bref, ne pas baisser les bras devant l’inexorable et les fatalités. L’américanisme, en ce sens, apparaît comme un prométhéisme religieusement augmenté par la foi dans la Providence. On peut comprendre que la nébuleuse évangélique avec ses multiples sectes fasse tache d’huile dans les Amériques, les Antilles, en Asie. Prodigieuse réussite : avoir forgé à la fois la spiritualité du riche et le millénarisme du pauvre. Le protestantisme revu et corrigé par la civilisation américaine déborde et remanie, partout sur la planète, les vieux fiefs des religions traditionnelles.
Régis Debray. Civilisation. Gallimard 2017
En 1959, Phil Knight, étudiant en comptabilité et coureur de demi fond, avait vu arriver à Eugene, dans l’Oregon, Otis Davis, avec des pieds déformés qui ont donc besoin de sur mesure, ce qui va être fait par Bill Bowerman. Un an plus tard, Otis Davis deviendra double champion olympique (400 m et relais 4 × 400 m). Trois ans plus tard, invité en Nouvelle Zélande, Bill Bowerman, coach star de l’université de l’Oregon, y découvre le jogging, intensément et universellement pratiqué. De retour à la maison, il lance cette nouvelle mode … et ça marche… non, ça court
Avec la collaboration d’un cardiologue, il rédige un livre truffé de conseils, Jogging (Grosset & Dunlap, 1967, non traduit). C’est un immense succès de librairie, un million d’exemplaires vendus, un manifeste en partie à l’origine de la mode du jogging, qui va gagner une bonne partie de la jeunesse américaine. Phil Knight et Bill Bowerman ont commencé par revendre un lot de basket importés du Japon, puis, ont fondé BRS (Blue Ribbon Sports) en y mettant chacun 500 $, avec pour ambition de styliser les chaussures Tiger vendue 7 $ quand les Adidas sont à 9 $. En 1964, ils créent Nike à Beaverton, dans l’Orégon. Nike, c’est la Niké grecque, la Victoire, dont la plus célèbre représentation est celle de Samothrace.
Steve Préfontaine est un coureur surdoué qui rêve d’une médaille d’or sur le 5 000 m. des J.O de Munich, en 1972. Mais il n’arrive que 4°. Il reprend l’entrainement, enchaine performance sur performance en s’équipant chez Nike, qui équipe gratuitement les participants aux trials ; mais un jour on vient lui demander d’enlever les quatre lettres Nike de son survêtement… qu’à cela ne tienne, il revient la fois suivante avec le seul swoosh – la virgule – de Nike : inattaquable. Le Swoosh, est né en 1971, signé de Carolyn Davidson, étudiante en art graphique, pour 35 $ : c’est l’aile de la Victoire.
À Los Angeles, en 1984, ce sont les performances du sprinteur américain Carl Lewis, et la chute de la chouchoute du public, Mary Decker, en finale du 3 000 mètres, qui marquent les esprits.
Tout bonus pour Nike, qui équipe ces deux athlètes. Mais c’est en coulisses que l’entreprise de l’Oregon va réussir son plus beau coup, avec un basketteur au nom encore connu des seuls spécialistes, Michael Jordan. Peu convaincus par les résultats de la publicité traditionnelle, le cofondateur de la marque, Philip Knight, et ses hommes veulent aller plus vite, plus loin et plus haut avec leur politique marketing très personnalisée. Quand leurs rivaux sponsorisent des équipes, eux se concentrent sur des athlètes.
Pour séduire les étoiles montantes de la course à pied, le Kényan Henry Rono et l’Américain Alberto Salazar, puis les Britanniques Steve Ovett et Sebastian Coe, ils recourent à des méthodes pas totalement éthiques, concède aujourd’hui Peter Thompson. On ne pouvait pas payer les athlètes, alors il fallait se montrer créatifs.
Pour aider leurs protégés à financer leurs déplacements, un programme d’assistance est mis au point avec le concours des agences de voyages ou des compagnies aériennes. Et les familles ne sont pas oubliées. On leur offrait des vacances à Sunriver [Oregon] ou à Hawaï après une épreuve, comme ça leurs conjoints disaient : Reste avec Nike, ces voyages, c’est la seule bonne chose qu’on peut tirer de ton running !
Nike savait aussi se montrer généreux : quand Adidas donnait deux paires de chaussures d’entraînement et une paire de pointes par an, on fournissait une nouvelle paire pratiquement toutes les deux semaines, en fonction des besoins des athlètes.
Dominique Chauvelier, employé de banque et champion de France de marathon, est contacté par un représentant de Nike en 1981 : Combien tu veux ? Avoir une paire de chaussures, c’était déjà extraordinaire. La somme d’argent proposée correspondait au tiers de mon salaire. Je suis resté dix ans avec eux.
Dans les laboratoires de recherche et de développement de Nike, ingénieurs et designers multiplient les trouvailles. C’est l’entreprise qui dépose le plus grand nombre de brevets, rappelle Christophe Cumin, responsable du Centre technique de la chaussure, à Lyon. Au début des années 1980, ils maîtrisent la nouvelle technologie maison, de l’air emprisonné dans les semelles pour apporter un surcroît de confort et de légèreté. La course à pied ne suffit plus, il y a tant d’autres marchés à conquérir.
Le tennisman américain Jimmy Connors est approché. Il tergiverse, préfère Adidas. Le Roumain Ilie Nastase, trublion des courts, semble un bon client. L’affaire dure le temps d’une saison. En 1978, un jeune New-Yorkais au tempérament bagarreur plaît beaucoup à Phil Knight, qui l’aborde à Wimbledon. Jimmy Connors, Ilie Nastase, John McEnroe. L’homme de l’Oregon a un faible pour les bad boys et leur potentiel commercial. En 1984, Nike confectionne pour John McEnroe des chaussures signatures, les Mac Attack.
Adidas l’a démontré avec ses Stan Smith, l’association d’un champion et d’un modèle donne de très bons résultats. C’est avec cette idée en tête que les dirigeants de Nike débarquent à Los Angeles, à l’été 1984. Ils ont une cible, le jeune Michael Jordan, star montante du championnat universitaire de basket et leader de l’équipe olympique des États Unis.
Au siège de Beaverton (Oregon), on ne le prend guère au sérieux jusqu’à ce qu’un des responsables historiques de la marque, Rob Strasser, lui propose un contrat inhabituel en 1977 : un salaire mensuel de 500 $ et une enveloppe de 30 000 $ pour payer les coachs universitaires qui acceptent de distribuer des paires de sneakers à leurs joueurs. Encore un procédé limite, mais pas illégal, estiment les juristes de Nike.
Michael Jordan, dont l’équipe universitaire de Caroline du Nord est sous contrat avec Converse, a un faible pour les Adidas qu’il porte à l’entraînement. Nike, marque d’athlètes et de tennismen, ne jouit pas encore d’une bonne image chez les basketteurs au début des années 1980. Magic Johnson, autre star montante du basket américain, a repoussé une proposition de Phil Knight, qui ne pouvait pas offrir d’argent, mais lui proposait un beau paquet d’actions. Le joueur a préféré signer avec Converse pour 100 000 $, passant à côté d’un énorme revenu potentiel, au vu de la future valorisation boursière de Nike.
Pour inciter Michael Jordan à franchir le pas, Vaccaro et Strasser vont mettre le paquet. Après les JO de Los Angeles, où il remporte le tournoi de basket avec l’équipe américaine, le jeune talent se voit proposer une montagne de dollars et la perspective de donner son nom à une paire de chaussures. Et la moitié des bénéfices lui reviendrait.
 la fin des JO de Los Angeles, un petit ramasseur de ballon de 11 ans avait eu la présence d’esprit de récupérer la dernière paire de Converse portée par Michael Jordan en compétition. En 2017, ce trésor est parti aux enchères pour 190 000 $.
Pour Michael Jordan, la concurrence a refusé de s’aligner, le deal est conclu dans les bureaux de Beaverton, en présence de la mère du prodige. Peter Moore (1944 – 2022), le designer des premières Air Jordan, voulait quelque chose d’unique, du jamais-vu.
En octobre 1985, quand le numéro 23 des Chicago Bulls inaugure ses nouvelles chaussures, elles posent problème. Elles sont assorties aux couleurs de son club, rouge et noir, alors que le règlement de la NBA n’autorise que le noir ou le blanc. La presse en parle à chaque match, c’est une publicité inespérée. Merci la NBA ! s’esclaffe Nelson Farris, chargé aujourd’hui du storytelling officiel de la marque. Pour accentuer leur singularité, elles porteront bientôt un logo spécial, le jumpman .
Fin 1986, plus de 1 million de paires d’Air Jordan se sont écoulées. Just Do It (Fais-le, c’est tout), proclameront bientôt les publicités. Le slogan sort d’une modeste agence, Wieden + Kennedy, aujourd’hui installée dans une ancienne poissonnerie industrielle de Portland (Oregon). À l’étage, la maison affiche en grandes lettres la devise préférée du patron, Dan Wieden : Fail harder, que l’on pourrait traduire par Trompe-toi encore plus.
C’est pourtant une autre maxime célèbre qui va inspirer cet ancien étudiant en journalisme de l’université de l’Oregon (un nageur, lui). En 1977, Gary Gilmore est le premier condamné à mort depuis dix ans aux États Unis fait mine de s’impatienter. Let’s do it ! (Allons-y ! ), aurait-il dit, à la stupéfaction générale. La phrase s’inscrit dans la culture populaire et c’est en y repensant que Dan Wieden crée, en 1988, l’un des slogans les plus célèbres au monde.
Pour la première fois, le prix d’une paire de baskets va bientôt dépasser les 100 $. Le succès des Air Jordan et de ses déclinaisons est immense, les jeunes adorent devient une sorte de mantra chez les dirigeants de la marque à la virgule.
Tes sneakers ou la vie ? titre en mai 1990 le magazine américain Sports Illustrated au-dessus d’une passionnante enquête sur ce fait divers qui sape les fondations du monde idéal patiemment bâti par Nike. Quelque chose ne tourne pas rond dans une société qui a créé une sous classe au sein de laquelle des morceaux de plastique et de caoutchouc tenus par des lacets valent parfois plus qu’une vie humaine, écrit l’hebdomadaire, qui dresse un constat accablant : Les entreprises ont joué un rôle direct dans cette évolution avec leurs produits ultra désignés et ultra chers.
Nike, qui dépense alors 200 millions $ de publicité par an, est au premier rang des accusés.
Au tournant du XXIe siècle, le port des baskets et des tenues de sport a gagné tous les milieux, toutes les disciplines sportives et toutes les générations. Chez Nike, les designers stars multiplient trouvailles stylistiques et prouesses techniques. Les exploits de la Dream Team américaine de basket aux Jeux olympiques de Barcelone, en 1992, puis le doublé du sprinter Michael Johnson et de ses chaussures dorées quatre ans plus tard, à Atlanta, ont définitivement installé la marque au sommet ; le grand rival, Adidas, est dépassé. Le public est au rendez-vous, les investisseurs aussi ; bref, le chaos des débuts semble bien loin.
La suite va être celle de la plupart des entreprises à l’âge adulte : accusations d’exploiter la main d’œuvre dans ses filiales surtout asiatiques, accusations aussi de dopage des athlètes Nike. Même Michael Moore s’en mêle avec son documentaire en 1998 The Big One. Il est vrai que le contraire eut été étonnant au sein d’une entreprise dont la déontologie se résumait à un markéting d’une agressivité jamais vue.
En 2022, Nike engrange en un quart d’heure autant de revenus qu’en 1972, a calculé le site d’analyse financière StockApps. L’entreprise, née de la rencontre d’un entraîneur passionné et d’un étudiant intuitif, est aujourd’hui un mastodonte qui emploie 75 000 personnes dans le monde.
Au XXIe siècle, plus d’une paire de chaussures sur deux est une paire de basket On les porte avec un costume chic ou une robe de soirée, et des aficionados collectionnent les modèles rares, spéculent parfois et les échangent au prix fort.
En octobre 2021, une paire portée par Michael Jordan a trouvé acquéreur pour près de 1,5 million $ lors d’une vente aux enchères. C’est plus du double du précédent record établi en 2020, lorsqu’une paire d’Air Jordan était partie pour 615 000 $
Résumé des articles d’Éric Collier et Anthony Hernandez. Le Monde du 15 07 2022

La déesse Niké debout sur un globe, tenu dans la main droite de Zeus. Musée de l’Ermitage.


Carolyn Davidson
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[1] Ce fait divers de l’athlétisme, qui aurait très bien pu être conté par un journaliste mis en forme par quelques apéritifs, à la limite du crédible, a été rapporté par un journal non numérisé qu’on ne peut retrouver sur Internet. Pris d’un doute, l’auteur de ce site s’en est ouvert en septembre 2016 à Michel Jazy lui-même, qui lui a répondu : tout ce que vous me dites avoir lu sur cette veille du 5000 m. des JO de Tokyo est bien exact.
[2] Cet article n’est cité que pour rendre compte du succès des Western Spaghetti à cette époque. Mais si par malheur, vous regardez ce film quelque soixante ans plus tard, vous ne pourrez qu’être sidéré d’avoir tant apprécié ce genre à l’époque, car aujourd’hui, on ne peut qu’être frappé par la lourdeur, le narcissisme permanent, le contentement de soi, bref, une forme d’épaisseur, de grossièreté qui ne veut pas dire son nom… tout le contraire de la classe.
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