Accords de Grenelle : le SMIG est augmenté de 35 % !
Les révolutionnaires du Quartier Latin ont compris. Pompidou, malin comme un maquignon auvergnat, déchire son bas de laine afin d’acheter sur pied la classe ouvrière. Et la CGT est à vendre.
Hervé Hamon. Patrick Rotman. Génération, Les années de rêve I 1987
Le sous-marin nucléaire américain USS Scorpion implose en plongée à 740 km au sud-ouest des Açores. Il va reposer par 3 380 mètres de fond, brisé en trois morceaux principaux, très éloignés les uns des autres. La possibilité d’une attaque d’un sous-marin soviétique ne sera jamais écartée, même si les Russes affirment n’avoir pas été présents dans le secteur à ce moment-là. Il y aurait eu une explosion à l’intérieur du sous-marin en immersion proche de la surface, puis le sous-marin se serait disloqué en trois morceaux principaux.
La première victime de la guerre, c’est la vérité.
Eschyle
29 05 1968
De Gaulle s’en va à Baden Baden voir Massu, qui lui remonte le moral. Maurice Grimaud, préfet de police de Paris, envoie une lettre à tous les policiers, individuellement : Je m’adresse aujourd’hui à toute la Maison : aux gardiens comme aux gradés, aux officiers comme aux patrons, et je veux leur parler d’un sujet que nous n’avons pas le droit de passer sous silence : c’est celui des excès dans l’emploi de la force. Si nous ne nous expliquons pas très clairement et très franchement sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille dans la rue, mais nous perdrons quelque chose de beaucoup plus précieux et à quoi vous tenez comme moi : c’est notre réputation. Je sais, pour en avoir parlé avec beaucoup d’entre vous, que, dans votre immense majorité, vous condamnez certaines méthodes. Je sais aussi, et vous le savez avec moi, que des faits se sont produits que personne ne peut accepter. Bien entendu, il est déplorable que, trop souvent, la presse fasse le procès de la police en citant ces faits séparés de leur contexte et ne dise pas, dans le même temps, tout ce que la même police a subi d’outrages et de coups en gardant son calme et en faisant simplement son devoir. Je suis allé toutes les fois que je l’ai pu au chevet de nos blessés, et c’est en témoin que je pourrais dire la sauvagerie de certaines agressions qui vont du pavé lancé de plein fouet sur une troupe immobile, jusqu’au jet de produits chimiques destinés à aveugler ou à brûler gravement. Tout cela est tristement vrai et chacun de nous en a eu connaissance. C’est pour cela que je comprends que lorsque des hommes ainsi assaillis pendant de longs moments reçoivent l’ordre de dégager la rue, leur action soit souvent violente. Mais là où nous devons bien être tous d’accord, c’est que, passé le choc inévitable du contact avec des manifestants agressifs qu’il s’agit de repousser, les hommes d’ordre que vous êtes doivent aussitôt reprendre toute leur maîtrise. Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu’ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés. Je sais que ce que je dis là sera mal interprété par certains, mais je sais que j’ai raison et qu’au fond de vous-mêmes vous le reconnaissez. Si je parle ainsi, c’est parce que je suis solidaire de vous. Je l’ai dit déjà et je le répéterai : tout ce que fait la police parisienne me concerne et je ne me séparerai pas d’elle dans les responsabilités. C’est pour cela qu’il faut que nous soyons également tous solidaires dans l’application des directives que je rappelle aujourd’hui et dont dépend, j’en suis convaincu, l’avenir de la préfecture de police. Dites-vous bien et répétez-le autour de vous : toutes les fois qu’une violence illégitime est commise contre un manifestant, ce sont des dizaines de ses camarades qui souhaitent le venger. Cette escalade n’a pas de limites. Dites-vous aussi que lorsque vous donnez la preuve de votre sang-froid et de votre courage, ceux qui sont en face de vous sont obligés de vous admirer même s’ils ne le disent pas. Nous nous souviendrons, pour terminer, qu’être policier n’est pas un métier comme les autres ; quand on l’a choisi, on en a accepté les dures exigences mais aussi la grandeur. Je sais les épreuves que connaissent beaucoup d’entre vous. Je sais votre amertume devant les réflexions désobligeantes ou les brimades qui s’adressent à vous ou à votre famille, mais la seule façon de redresser cet état d’esprit déplorable d’une partie de la population, c’est de vous montrer constamment sous votre vrai visage et de faire une guerre impitoyable à tous ceux, heureusement très peu nombreux, qui par leurs actes inconsidérés accréditeraient précisément cette image déplaisante que l’on cherche à donner de nous. Je vous redis toute ma confiance et toute mon admiration pour vous avoir vus à l’œuvre pendant vingt-cinq journées exceptionnelles, et je sais que les hommes de cœur que vous êtes me soutiendront totalement dans ce que j’entreprends et qui n’a d’autre but que de défendre la police dans son honneur et devant la nation.
Finale de la coupe d’Europe de foot-ball des clubs champions : Manchester United l’emporte 4 – 1 sur Benfica, après prolongation : 3 buts en 6 minutes ! C’est George Best – il a 22 ans – qui a lancé la première fusée… À la fin du match, un fan descendra sur la pelouse armé d’un couteau… pour lui couper une mèche de cheveux… mais Georgy Boy parviendra à lui échapper ! George Best, l’ange noir du football mondial, le meilleur joueur du monde pour Pelé, ballon d’or 1968 pour France Football ; né de mère presbytérienne, Irlandaise du Nord et last but not least, alcoolique, il sera indécrottablement alcoolique lui-même. Le stade Old Trafford de Manchester reçoit à son nom 10 000 lettres de fans par semaine… Il est le premier à tourner pour des publicités. Florilège écourté :
En 1969 j’ai arrêté les femmes et l’alcool, ç’a été les 20 minutes les plus dures de ma vie.
J’ai claqué beaucoup d’argent dans l’alcool, les filles et les voitures de sport – le reste, je l’ai gaspillé.
Mon rêve, c’était d’éviter la sortie du gardien, de m’arrêter juste avant la ligne de but, de me mettre à quatre pattes et de pousser le ballon de la tête dans le but. J’ai failli le faire contre Benfica en finale de la Coupe d’Europe 1968. J’avais dribblé le gardien mais, au dernier moment, je me suis dégonflé. J’ai eu peur que l’entraîneur fasse une crise cardiaque ! [1]
À propos de son passage au Los Angeles Aztecs : J’avais une maison au bord de la mer. Mais pour aller à la plage, il fallait passer devant un bar. Je n’ai jamais vu la mer.
30 05 1968
De Gaulle annonce la dissolution de l’Assemblée Nationale. Le deuxième tour est fixé au 30 juin. Un million de personnes lui manifestent leur soutien sur les Champs Elysées ; mais son génie va consister tout simplement, à la veille des vacances, à faire réapprovisionner et rouvrir les pompes à essence.
Le mois dernier, tout s’en allait. Le 30 mai, sentant qu’enfin s’éveillait l’instinct national, j’en ai appelé au peuple. Du coup fut rompu le charme maléfique qui nous entraînait vers l’abîme… Je dissous aujourd’hui l’Assemblée nationale
Le général avait fort bien compris que cet extraordinaire succès… était la fin d’une certaine idée qu’il avait eu, lui, de la nation française. Au soir de cette manifestation qui nous avait paru grandiose, il y avait un homme heureux, Georges Pompidou, et un homme malheureux, Charles de Gaulle.
Alexandre Sanguinetti J’ai mal à ma peau de gaulliste. Grasset 1978
mai 1968
Il serait vain de vouloir restituer la fiévreuse atmosphère de ces jours de délire où l’on exigeait du politique qu’il fournisse le bonheur plutôt que des biens en surnombre… de l’être plutôt que de l’avoir ; il y avait là un peu de l’esprit de la commune de 1871, mais avec un coté enfant gâté qui le rendait très agaçant ; bien des slogans sont encore dans les têtes. Sans vouloir manger le gâteau, on peut goûter quand même quelques cerises, avec, en toile de fond cette dialectique gigoteuse en vogue chez nous, si prompte à nier les évidences et renier ses engagement dixit Jean-Paul Dubois dans Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, 2019.
Ne me libère pas, je m’en charge.
Aux examens, répondez par des questions.
Plus jamais Claudel.
La vie n’est pas la grand’messe du travail.
Les gens qui travaillent s’ennuient quand ils ne travaillent pas. Les gens qui ne travaillent pas ne s’ennuient jamais.
Nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre la certitude de mourir d’ennui.
Pas plus de quarante heures de barricades par semaine !
Anonymes
Laissons la peur du Rouge aux bêtes à corne. On a pu croire le mot fruit du jaillissement créatif des événements ; non point : il est de Victor Hugo, dans les Misérables. Livre XI. IV : Bourgeois, croyez-moi, laissons la peur du rouge aux bêtes à corne. Victor Hugo plagié sans vergogne par mai 68 ! le patriarche a dû en frétiller de plaisir dans sa tombe.
Autre mot à succès qui ne vient pas des étudiants : il est interdit d’interdire : il est de Jean Yanne.
Le gouvernement de la France a perdu le contrôle de ses facultés.
Le Canard Enchaîné du 8 mai 1968.
Dans le sud, surtout le sud-est, dans le fief de Jacques Médecin, l’humour est à la même époque beaucoup plus gras et douteux : il existe une photo de Romain Gary et de sa femme Jean Seberg à la terrasse de l’Esquinade, un restaurant de Nice : en arrière plan, sur un mur le menu affiche des Langoustes grillées à la Jeanne d’Arc. La photo est de 1963.
Mais tout à coté, à Cannes, Jean-Luc Godard, Louis Malle [2], François Truffaut se font les ambassadeurs du mouvement pour que le festival se saborde… l’espace d’un an.
En moins d’une semaine, dans un printemps sans histoires, une tempête fait lever sur Paris les pavés de l’émeute, les mousquetons du pouvoir et les idées de tout le monde. Une partie de la jeunesse française a déclaré sa guerre. Elle l’a déclaré à tous, faute de savoir à qui.
L’Express du 13 mai 1968.
J’avais sans cesse l’impression qu’ils étaient en train de représenter la Révolution Française bien plutôt que de la continuer.
Tocqueville. Février 1848.
Ils sont comme des enfants qui, pour faire pousser les arbres plus vite, leur tirent sur les feuilles.
Vaclav Havel
Un ruissellement de connerie
Alexandre Kojève, le meilleur hégélien français, dixit Alain Minc
Yvonne de Gaulle, pas en reste, rapportera les propos d’un apiculteur lui disant après coup qu’en mai 68, même les abeilles étaient devenues folles.
Les partisans de l’ordre ne sont pas forcément les premiers à avoir peur : pour reprendre une expression familière aujourd’hui, Daniel Cohn Bendit pète les plombs le 20 mai : il part chez son frère à Saint Nazaire, puis à Berlin et Amsterdam : Je vivais au jour le jour… je n’avais aucune idée de l’issue. Je ne savais pas où était la limite, s’il y avait une limite. Je me sentais isolé, coupé.
J’étais déraciné politiquement, incapable de mener le débat avec les militants gauchistes qui avaient, eux, leurs certitudes. Je suis parti parce que j’étais dépassé. C’était une fuite.
Hervé Hamon. Patrick Rotman. Génération, Les années de rêve I 1987
Les surréalistes sont vraiment des enfants gâtés qui mettent le feu à tous les rideaux en pensant que papa, maman et les pompiers seront toujours là pour réparer leurs bêtises et les admirer. C’est l’esprit de 68 déjà présent dans ce qu’il y a de plus cocasse : les parents bourgeois qui disent : n’oublie pas ton cache-nez à leurs enfants qui partent jouer à la révolution… La révolution comme article de consommation.
René Girard. Quand ces choses commenceront Arléa 1994
Nos sociétés modernes vivent une déstructuration quotidienne et incessante de l’esprit affolé ou exalté par les détails.
Jean Baudrillard. Le système des objets 1968
Daniel Cohn Bendit reviendra sur le devant de la scène politique française 30 ans plus tard, en devenant tête de liste des Verts pour les élections européennes, grand prince du bavardage non stop. Les surnoms qui lui seront alors attribués auront eux aussi évolué : on verra notamment un joli Lili Marianne... Mais il lui aura fallu 30 ans : La France de de Gaulle était grise, triste. En mai 68, les manifestants étaient drôles, brillants, sexy. Avec eux, au-delà du discours parfois dogmatique ou un peu brouillon, on basculait vers un monde plus séduisant. Les artisans de Mai 68 ont été au bord d’un changement de société ; ils ont fait évoluer les mœurs, mais aucun d’entre eux n’a pris de poste de pouvoir. Il y a eu beaucoup de suicides, parce que l’utopie s’est effondrée ; les survivants sont allée dans la pub ou l’édition. Aucun n’a pris une responsabilité politique. Vous voulez le pouvoir ? Non, non, surtout pas !
Michel Hazanavicius, réalisateur. Télérama 3591 du 10 au 16 novembre 2018
Le bouillonnement était incroyable. Tout était politique, tout était matière à discussions. La société était responsable de tous les maux, la révolution allait nous libérer de nos névroses, on y croyait dur comme fer, les prisons seraient vidées de leurs prisonniers, les hôpitaux psychiatriques de leurs patients. L’époque était géniale et passablement tarée.
GérardBerréby, éditeur. Télérama 3719 du 24 au 30 avril 2021
Mai 68 restera comme un moment étrange de remise en cause de la culture classique, une agitation infantile plutôt qu’une revendication responsable. Les situationnistes perdront rapidement leur poids, et leur langage amphigourique tombera dans l’oubli. Beaucoup finiront en bureaucrates de la gauche socialiste, destin sur lequel ils crachaient. Ils auront troqué la langue révolutionnaire pour la langue de bois. Certains même, reconvertis dans les affaires, deviendront parmi les chefs d’entreprise les libéraux les plus impitoyables, ne conservant que l’esprit de doctrine. Dans tous les cas, ils auront démontré qu’ils étaient avant tout des libéraux, au sens américain, attachés à la liberté des mœurs plus qu’au sort des faibles, à l’affaiblissement de l’Etat, jugé répressif plus qu’aux politiques publiques et, au fond, les meilleurs alliés des puissances d’argent. Dans un monde où on comprend enfin que le danger n’est pas le policier, mais la prédation des intérêts privés, le dumping, la dérégulation sauvage, on mesure que la véritable résistance est davantage chez les partisans de l’Etat républicain que chez les libertaires de 68, qui s’étaient trompés d’adversaires.
François Baroin. Une histoire de France par les villes et les villages. Albin Michel 2017
Pourquoi l’intelligentsia est-elle, avec le recul, si indulgente pour la gauchisme post-soixante-huitard qui, dans sa version politique, a été d’une débilité abyssale ? Parce qu’elle était elle-même, pur une fois, à la manœuvre et qu’elle garde le souvenir ému d’une période où, pour parler le langage hégélien, elle s’est crue le sujet de l’Histoire et non plus, comme à l’accoutumée, son commentateur, c’est-à-dire son objet.
Alain Minc. Une histoire politique des intellectuels. Grasset 2010
Dès le début du mouvement, le 4 ou 5 mai, je désapprouve les violences, les voitures qui brûlent… En même temps, je me méfie des provocations policières – elles ont été ma hantise, durant toute cette période, et je n’avais pas tort. À ce propos, une confidence sera faite à un de mes proches amis par un policier, quelques années plus tard. Il avait été membre des brigades spéciales de la Préfecture de police de Paris : Qu’est-ce qu’on s’est marré en 68, a-t-il avoué. Je suis sûr qu’on a brûlé plus de voitures que les manifestants.
Michel Rocard, alors patron du PSU – Parti Socialiste Unifié -. Si la gauche savait. Entretiens avec Georges-Marc Benamou Robert Laffont 205
En Allemagne, la presse prend du recul, mais ne perd pas de mordant : Les Anglais ont hébergé De Gaulle pendant la guerre : il les a écartés de l’Europe ; les Américains lui ont ouvert les portes de Paris : il les a chassés de France. De Gaulle a détruit l’OTAN, trahi Israël, menacé l’existence nationale du Canada, et semé la défiance envers les États Unis et leurs alliés.
Der Spiegel
Mais il en est pour lesquels tout cela est tout de même autre chose qu’un caprice d’enfant gâté : La leçon de mai 68 est que toute révolte suppose une pensée : s’il n’y a pas de révolte aujourd’hui (la décennie 1990), c’est parce que la pensée est absente. Or les révoltes sont indispensables pour être libre. Non pas libre de faire telle ou telle chose, mais libre de penser ce que l’on fait. Le sens ne vient qu’avec la pensée : on peut être libre de faire l’amour, quand on veut avec qui l’on veut, mais cette liberté d’action n’apporte aucun surcroît de connaissance et de sens. Le libertinage n’implique pas nécessairement la liberté. L’esclave agit sans penser, et le libertin peut rester l’esclave qui est libre de jouir mais ne gagne pas par son acte plus de conscience. Il s’agit donc de se révolter contre ce leurre qui consiste à croire que la liberté est en acte : la révolte commence lorsque je pense à ce que je vais faire et que j’accomplis librement mes actes conformément à ma pensée. La révolte est la voie royale qui mène à la liberté, mais elle ne saurait être une pure réaction spontanée : le véritable révolté se cultive en silence, il devient irrécupérable par la pensée et lorsque advient le moment historique, il est alors le premier à s’en rendre compte et rencontre ainsi l’Histoire.
Philippe Sollers. 1998. Fugues. Gallimard 2012
Lequel Philippe Sollers, était à la tête de la revue Tel quel, dans laquelle on pourra lire, trois ans plus tard :
Déclaration sur l’hégémonie idéologique-bourgeoisie/révisionnisme :
À bas la bourgeoisie corrompue !
À bas le révisionnisme pourri !
À bas leur binarisme de superpuissance !
Vive De la Chine [livre de Maria Antonietta Macciocchi]
Vive la Chine révolutionnaire !
Vive la pensée Mao Tsé toung.
Ah mais ! On a envie de reprendre un vieux dicton savoyard : Faut y voir fini !
Mes parents sont des baby-boomers, nés en 1950… Pour moi, c’est une génération qui ne veut ni vieillir, ni laisser la place et qui est encore au pouvoir. Une génération qui pensait bouleverser le modèle familial, alors que finalement on vit tous de façon assez classique. J’ai l’impression que les gens de mon âge [née en 1980] n’ont pas eu d’autre choix que d’être vieux avant leurs parents. Nous, nous avons peur, alors qu’eux n’avaient peur de rien. Leur insouciance nous a fait perdre la nôtre. Je ne me suis jamais sentie insouciante.
[…] Je suis une pessimiste née. Dès lors que je sais que l’on va mourir, je ne peux pas être positive. Le travail sert à ça : repousser les limites du vivant, acquérir une forme d’immortalité à travers les autres.
Julie Deliquet, metteuse en scène dans les années 2010. Télérama du 6 au 12 mai 2017
C’est en prison que je suis devenu libre. Émancipation modeste, tout intellectuelle. Entre quatre murs, préservé des chaleurs communautaires (avantage des cellules d’isolement, fût-ce en pleine canicule), j’eus tout loisir de procéder à un nouveau relevé de positions. La question nationale, selon l’intitulé officiel, nous avait sauté à la figure. Le Che en était mort, et elle rendait la guérilla, pratiquée comme article d’exportation, au bout du compte inoffensive.
Qu’avais-je donc appris de renversant ? Que mon groupe sanguin, si la métaphore est permise, n’était pas latino. Il s’en déduisait ce scandale : si Boliviens et Cubains ne s’étaient pas rencontrés, même dans la guérilla ; si, Européen, j’avais eu tant de mal à me faire accepter par les kambas et les kollas de l’Altiplano, c’est que la révolution ne suffisait pas à faire un sol commun, la grande patrie des apatrides. On dit en français : naître, d’où vient nation. C’est un faux actif. Il faudrait dire, comme en anglais ou en latin, je suis né, acte passif. Ce que je suis, irrémédiablement, s’est joué avant moi et sans moi. J’hérite d’une Histoire que je tenterai de refaire et de défaire mais qu’au départ je n’ai pas faite. La supranationalité n’est pas affaire de volonté. On ne se choisit pas une communauté comme une montre dans une vitrine. Et dans chacun de ces enfants de Bolivar parlant marxiste, je commençais de voir le patriote qui s’ignore. Pas tous. Certains savaient, comme mon ami René Zaveleta, qui avait été ministre des Mines à La Paz, sous le gouvernement Paz Estenssoro. Il m’avait souvent répété, avant de rejoindre le camp des guérilleros : Je veux des aciéries pour mon pays. Entre autres avantages, cela fera naître un Proust quechua. Là où il n’y a pas des hauts-fourneaux, il n’y a pas de petite madeleine. Je n’avais pas encore fait le rapprochement entre la sidérurgie et la recherche du temps perdu, corrélation qui semble à distance aller de soi. Tant l’oubli de l’industrie est le privilège des industrialisés, comme le mépris de l’argent, l’apanage des riches. Altos homos para todos. Des hauts-fourneaux pour tous. Quel que fût l’anachronisme, ou l’inconvénient écologique (encore inaperçu, il est vrai), je me serais volontiers rallié à un tel slogan : l’accumulation primitive du capital, c’est le point de départ du syndicat ouvrier, du débat parlementaire et des grands recueillements de mémoire. Chaque peuple y avait droit. D’ailleurs ces volontaires cubains, chiliens et boliviens, il me devenait clair qu’ils habillaient de rouge missionnaire, sous le nom d’internationalisme, une fierté et une mémoire bel et bien autochtones (comme chez nous, les adeptes du grand vent cosmopolite habillent de ce beau nom la culture nationale des États-Unis, qu’en bons provinciaux d’empire ils confondent avec le monde même). Au fond, ces guérilleros, ces luttes armées protestaient contre l’absence d’État républicain, voire d’État tout court : élections truquées, syndicats étouffés, partis fantoches, justice partiale, souveraineté nulle. Elles traduisaient pour l’essentiel (et le font toujours, comme on le voit au Mexique) une demande de nation, avec un minimum de règles du jeu. Et moi, à quoi m’opposais-je ? Quels sentiments négatifs me faisaient agir ? La haine de la démocratie, comme le fasciste ? Évidemment non. Du capitalisme comme mode de production matérielle ? Non plus : je savais trop peu d’économie, m’en souciant comme d’une guigne, pour analyser sous cet angle l’iniquité régnante. Étant donné mes circonstances – Indochine, Algérie et Bandung obligent -, les épouvantails s’appelaient impérialisme et colonialisme (deux termes à présent hors circulation). Sans doute discréditaient-ils par ricochet les précédents puisque le capitalisme (autre diable disparu…) comme système social n’en était d’évidence pas innocent, et qu’une démocratie qui exploite, déporte et bombarde des mechtas de l’autre côte de la mer ressemble fort sinon à un trompe-l’œil, du moins à un demi mensonge. Mais en quoi consistait finalement l’anti-impérialisme d’un Européen transplanté ? Le nacionalismo de izquierda était le dénominateur commun des Latinos de mon camp. Patriotisme de gauche recommandé aux périphéries opprimées mais dénoncé, dans les pays souverains, comme chauvinisme, étroitesse aveugle et dangereuse. La doctrine frappait d’interdit au nord ce qu’elle encensait au sud de la planète. Pourtant les jacobins de 1793, les communards de 1871, les résistants de 1944 ne s’étaient-ils pas intitulés patriotes ? L’incohérence touchait également le grand homme. Il n’était de héros qu’ailleurs. Les nations prolétaires avaient le monopole de la sublime engeance, qui vampirisait les bourgeoises. Aussi trouvait-on normal de brocarder l’homme providentiel – ni Dieu, ni César, ni tribun – pour emboîter le pas aux grands manitous des confins, sans un seul instant se demander si l’oiseau rare ne pouvait pas nicher à demeure…
Jusqu’en 1967, j’ai eu honte d’être français. C’était moins pire que yankee, discrédit à quoi m’exposait une blondeur de gringo. Aussi m’appliquais-je, par précaution, à signaler ma distance d’avec l’Américain en parlant l’espagnol avec un accent français redoublé. Dans les milieux anticonformistes, l’Astérix bénéficiait d’une surcote invétérée, qui lui conférait, même si Carnot et Robespierre ne pouvaient tenir la dragée haute à Lénine ou Trotski, à défaut de lettres de prolétariat, un droit d’aînesse plébéienne. Avec la Commune de Paris et L’Internationale écrite par un compatriote, Eugène Portier, le précédent 93 autorisait à noter les copies d’élèves en prof indulgent. Un mât à bonnet phrygien dominait la place de la Révolution à La Havane, et j’avais entendu La Marseillaise reprise en espagnol par les mineurs boliviens défilant fusil à l’épaule dans les mines d’étain de Siglo XX et Huanuni. La prolongation, non du boulevard Saint-Michel jusqu’à la mer, mais du Vercors jusqu’aux Andes n’était pas le produit de ma seule imagination, et j’ai entendu plus d’un Latino qui ne parlait aucune langue étrangère, essayer, en apprenant d’où j’étais, les mots universellement connus de partisans et de maquis (naïfs emblèmes de francitude désormais remplacés, chez les non francophones, par croissant et parfum). Leur réflexe flattait la vanité nationale. Cette façon de vivre à crédit sur son passeport touchait sans doute à l’abus de confiance : un zigoto expatrié pouvait alors tirer des traites sur un prestige que de lointaines gloires avaient versé au compte bancaire France, sans qu’il y ait été de sa poche. Vers 1960, de Gaulle, Jean-Paul Sartre et Brigitte Bardot formaient autour du franchouillard en vadrouille un trio serviable et ambulant qui poussait sans peine jusqu’aux faubourgs de Bogota ou de La Paz. Fût-il lui-même ignorant du gaullisme, philosophiquement hostile à l’existentialisme et sexuellement porté sur les brunes, n’importe quel Gaulois migrateur incarnait peu ou prou cette Sainte Trinité dont l’immatérielle escorte lui valait une certaine auréole, comme un rayonnement de gloire indirect. Nous fûmes nombreux dans ces années-là à tirer parti de cette réfraction et le coucher du soleil français a mis fin à cette usurpation d’aura somme toute involontaire. Ne voyons-nous pas en chaque étranger de passage l’ombre portée de son pays ? Un Soviétique à Paris, fût-il pépiant comme un moineau, résonnait hier en baryton de tous les chœurs de l’Armée rouge, comme miroitent aujourd’hui sur le plus falot des Américains les reflets superposés de Neil Armstrong, Ted Turner et Clint Eastwood. Disons que le Français aujourd’hui a repris sa taille exacte, celle d’un petit canton d’Europe, elle-même volet occidental du nouvel Empire du Milieu, entre Atlantique et Pacifique.
Étrangement, les bribes qui m’arrivèrent de Mai 68 – bruits de journaux, de radio, de lettres -, loin de me rapprocher en esprit du pavé natal, m’en éloignèrent plutôt. Quoique rassuré de voir que les bonnes traditions – barricades, emphase et drapeaux rouges – ne s’étaient pas perdues, de loin, le psychodrame anar ne me disait rien qui vaille. Malgré certains atours vieux-marxistes et bon teint, la kermesse, à vue de nez, punitif et puritain, sentait le fagot ; il s’agissait de jouir sans entraves et non de mourir pour la Cause. Ces assaisonnements californiens, ces jeux du désuet du devenir qui faisaient l’insolite de la chose, fleuraient la contrefaçon diabolique. Trop aimables, trop sympas, ces petits jeunes. Manquent par trop d’expérience, de bonnes lectures. Et pour cause, puisqu’ils ouvraient grand sur l’ancien monde les portes de la vidéosphère américaine ; ces braillards étaient des découvreurs ; j’appartenais à la préhistoire. Comme ces collectionneurs décadents qui accumulent dans leur palais romain décrépit terres cuites, bergères Louis XV et urnes étrusques, vieux hiboux que le soleil et le tohu-bohu des piazzas finissent par rebuter, sans doute étais-je déjà en train de rejoindre cette espèce d’aventuriers antiquaires qu’un sens exagéré du patrimoine finit par détourner des aventures.
Pour qui traînait, obligation statutaire, l’archaïque devoir d’expiation, le sacrilège soixante-huitard résidait dans l’absence de sacrifice humain. Le sang n’avait pas été versé. Une révolution sans morts, c’était la vie du Christ sans Golgotha, le thriller sans cadavre : l’Histoire trop bon marché. Que pèse une foi sans martyrs ? Comment notre Moloch pouvait-il prendre au sérieux ce pastiche polisson dont les ministres frais émoulus du pavé n’avaient pas assumé, à l’instar des guillotineurs guillotinés de 93, des fusilleurs fusillés de la Commune, et de Guevara lui-même, le double emploi de Minotaure et de dévoré ? Il y a belle lurette que j’ai cessé de me gendarmer contre ce jeu de signes dépassionnés – du moins en France – auquel, sous le nom de gauchisme, cet Insurgé de Vallès version farces et attrapes servit de préambule. On l’admet mieux quand on n’est plus révolutionnaire, qui ne rime pas vainement avec réactionnaire. Le point de vue scrogneugneu n’était éclairant qu’à la marge, sur la volatilité du mouvement, et la future inconsistance de cette mémoire. Le défaut de sacrement par le sang (sacralité et sacrifice ayant partie liée) devait en effet confiner dans l’hommage culturel les commémorations décennales de Mai 68, qui ne donnent lieu qu’à de brillants débats d’idées dans les feuilles et les studios, comme si l’événement de référence ne parvenait pas, au plus sombre de l’inconscient national, à faire borne milliaire ou pierre d’angle. Il y a encore des fidèles, poussés par une compulsive obligation sanguine, qui célèbrent à Paris la Commune, la Résistance, et l’exécution de Louis XVI – au mur des Fédérés, au mont Valérien ou place de la Concorde. Mai 68 a eu ses champions, ses philosophes – Foucault, Deleuze, Baudrillard et tout ce qui compte -, non ses conjurés ni ses envoûtés, comme si l’événement n’obligeait que les hommes d’esprit, à bien peu. Comme s’il s’était gravé dans nos intelligences et non dans notre chair, manquant à susciter une franc-maçonnerie de vengeurs assermentés comme celles que fait lever à chacun de ses passages le dur faucheur à large larme.
Quand, en 1969, par une sorte de télépathie, un gaulliste de gauche dont je ne savais pas grand-chose, Philippe de Saint-Robert, confia à ma compagne qui partait me rendre visite, une profession de foi gaullienne, mon sang ne fit qu’un tour. Je lui répondis sur-le-champ, en bravant la censure, par une lettre que je puis bien reproduire puisqu’il l’a fait lui-même, après l’avoir longtemps gardée sous le coude pour ne pas me faire de tort. Les critiques qui, en hommage aux palinodies attendues des intellectuels, devaient ironiser, en 1990, sur ma tardive conversion gaulliste n’ont pas pris garde qu’elle avait déjà vingt ans d’âge. J’ai de la suite dans les idées, si je n’en ai pas beaucoup, ni de très neuves.
*****
Camiri, août 1969
Cher Philippe de Saint Robert,
J’ai bien reçu votre Jeu de la France, je vous en remercie maintenant, avec un retard que les circonstances et mon régime cellulaire peuvent, je l’espère, excuser. Cette lettre elle-même vous paraîtra étrange, venue d’un inconnu, de si loin, quand presque tout pourrait nous opposer, après tant d’événements, comme on dit. En fait, il y a longtemps que je voulais vous connaître personnellement, après avoir lu de vos articles ici et là. Votre livre m’aura sans doute permis défaire connaissance, mais une lettre ne vaut pas une rencontre, et j’abandonne le projet que j’avais formé de vous envoyer une sorte de compte rendu de lecture, qui restera donc à l’état de brouillon, pour mon seul usage. La question est trop importante, elle m’occupe, elle m’envahit trop pour la traiter en pointillé, je parle bien sûr de l’idée et du fait de la nation. Pour vous, de l’idée et du fait de la France. Pour moi aussi, aimerais-je dire, si cela était plausible ; et pourtant, il y a une saveur à l’exil dans certains combats que vous avez la chance d’ignorer, moi non. Vous évoquez à propos des poèmes de guerre d’Aragon, je crois, ceux-là mêmes qui voyaient au-delà de la nation, mais qui voyaient d’abord par elle. Belle, simple formule qui me touche fort, peu importe, mais surtout qui exprime à sa manière l’authentique internationalisme dont on quête la formule aux quatre coins de la terre, partout où des nations luttent pour naître et se sentent solidaires d’une lutte identique dans son essence, mais qui se mène ailleurs. Vous avez quelques pages sur l’idée de nation qui, outre leur beauté un peu classique, sonnent profond. Elles me serviront, si j’ose dire, pour des textes futurs, s’il m’est un jour permis de publier.
Il est dommage que vous n’ayez pu prolonger certains tracés philosophiques ou historiques, qui, développés, auraient peut-être leur tranchant un peu simple à quelques assertions. Votre refus de ce que vous appelez l’idéologie en implique une autre, tout aussi idéologique. Si la nation est une permanence salutaire, ce n’est pas pour autant une abstraction sans histoire et sans contenu social. Il y a une France qui exploite, pille et tue : Indochine, Algérie. Il y a une France qui libère, pense et fait vivre, dans la mesure où elle reconquiert son indépendance, que le général de Gaulle, c’est vrai, avait commencé de lui rendre… jusqu’à quand, jusqu’où ? Douloureuses questions que je ressasse dans mon coin, depuis quelques mois. Mais je ne veux pas entrer dans le fond d’un sujet que défend sa complexité. Non par goût du compromis. Vous saurez peut-être un jour que je ne mâche pas toujours mes mots, et que j’ai pour la France, pour la princesse des contes, pour la Liberté guidant le peuple une passion aussi exigeante que la vôtre. Un fait est sûr : quiconque ne comprend pas que l’unification économique et technique de la planète Terre ira de pair avec l’accentuation de ses particularités nationales, quiconque ne saisit pas cette étonnante dialectique, qui est le tissu de notre présent, il est grand temps qu’il passe une fois pour toutes pour un imbécile. Fût-il socialiste, pacifiste et mondialiste. Que de contemporains se croient modernes qui entreront à reculons dans le XX° siècle, avec les illusions d’un certain XIX°…
Tout ce que vous continuerez de faire vous et vos amis, pour sauver l’essentiel du naufrage qui nous guette, cette certaine idée de la France impliquant son indépendance et le maintien de sa souveraineté réelle, impliquant par conséquent son soutien à la souveraineté des autres peuples – votre action, votre organisation peut-être, peuvent compter avec un sympathisant de plus, un jeune Français comme un autre qui, parce qu’il aime son pays et son peuple, s’est rendu en Bolivie. Chacun joue, comme il peut, à sa façon, le jeu de la France.
Étais-je devenu un péquenot d’arrière-saison ? Un moderne de basse époque, déclassé par la dernière vague transnationale ? À quelque chose ridicule est bon : cette ringardise m’a donné quelques années d’avance sur les enfants de Mai dans la découverte des archaïsmes propres au postmoderne. Les gauchistes des métropoles se croyaient encore chinois, juifs allemands, fedayin palestiniens, bodoïs vietnamiens, guérilleros boliviens, ou tout bonnement prolétariat international, comme les trotskistes. Je savais déjà que je n’étais que français, au mieux européen, et que nul n’échappait à ce rétrécissement au lavage, ingrate amputation d’ubiquité. Certains se retrouveront plus tard, c’est selon, juifs judaïsants en yeshiva ou bretons bretonnants à Quimper. Kippa ou ciré, l’origine se venge. Comment tromper sa finitude ? En 1971, à ma sortie de prison, je croisai à Santiago du Chili un compatriote trotskiste de passage. Nous en vînmes à parler de ce qu’on pouvait encore préserver d’une marge d’indépendance gaullienne dans l’orbite américaine. Sans emboucher le clairon, je lui fis part de la persistance déconcertante des réflexes nationalitaires, et qu’il faudrait peut-être y regarder à deux fois. Il flaira dans ces propos la vieille chanson terrienne, un retour de flamme chauvine propre à ruiner l’espoir d’une stratégie planétaire. La nationalité, me dit-il, n’est qu’un hasard géographique – on ne peut rien fonder sur un hasard, et encore moins un projet de libération humaine. Les nations, vois-tu, ça n’a pas beaucoup d’importance. Je me gardai de lui faire observer que la planète Terre aussi est un hasard astrophysique, et que lui et moi étions des hasards biologiques. Ce qui ne nous empêchait pas de soigner nos bobos – sur la boule terraquée et nos petites personnes. Toute mort aussi est un accident, d’où ne se déduit pas que chacun puisse faire de sa propre fin un fait divers. Je ne poussai pas l’esprit de clocher jusqu’à lui faire remarquer que tout ce qui est est par hasard et d’une certaine façon, anyhow somehow. Qu’il y avait nécessairement du brut, indépassable et sans raison, chez les plus raffinés et que cela s’appelait le destin, depuis les Atrides. On se déconsidère toujours, aux yeux d’un esprit systématique, en opposant une contingence à une finalité – un sordide quelque part au partout utopique. Il vous concédera au mieux une distraction folklorique, comme on reconnaît le droit à l’erreur – personne n’est parfait. Il n’en démettre pas moins que le lieu et le fait offensent l’Idée juste, qui leur préfère la loi du nulle part et des plans en damier. L’idée fixe déduit les contingences d’un lumineux premier principe, et révoque le hasard en marge, comme un reste de sauvagerie à expulser off limits. L’opaque, le vallonné, l’oblique, la crasse du temps, la bizarrerie des choses et ce qu’il y a d’animal en l’homme n’ont pas leur place dans les Cités radieuses. Les Grands Horlogers sont là pour les éradiquer, avec l’aide, aujourd’hui, de la PAO et du calcul numérique. Face à tant de bonnes raisons (auxquelles s’ajouteraient bientôt les marchés, les satellites et les ordinateurs, bref, les faits de mondialisation) ma grosse bêtise, la nation, je la remis prudemment en poche (mieux vaut plier que déchirer le drapeau).
Régis Debray. Loués soient nos seigneurs. Gallimard 1996
5 06 1968
Assassinat de Robert Kennedy, en campagne électorale pour les présidentielles américaines : le coupable est un Américain d’origine palestinienne, chrétien orthodoxe, Shiran Shiran, qui, de face, tire des balles non mortelles, à plus de deux mètres de distance. La balle qui tua Bob Kennedy a été tirée, revolver contre la peau – les traces de poudre le prouveront – derrière l’oreille gauche. On ne retouvera jamais ce tireur-là. Dans Ils vont tuer Robert Kennedy Gallimard, 2017, Marc Dugain émet l’hypothèse que Shiran, outre le fait qu’il aurait beaucoup bu avant son geste, aurait été aussi sous hypnose, et dès lors réduit à une fonction de leurre pour détourner, le temps de son geste, l’attention sur le vrai tireur, de même que, cinq ans plus tôt, Lee Harvey Oswald n’aurait été qu’un leurre pour détourner l’attention des vrais tireurs qui ont assassiné John Firgerald Kennedy. La constance avec laquelle Shiran Shiran dira au cours de ses multiples interrogatoires ne se souvenir de rien plaide en faveur de l’hypnose.
7 06 1968
De Gaulle parle de lui … et du capitalisme.
15 06 1968
De Gaulle amnistie Salan.
16 06 1968
Mitt Romney, jeune missionnaire Mormon de 21 ans, et fils du gouverneur du Michigan, conduit une DS 21 sur une nationale à l’entrée du village de Bernos-Beaulac, dans le Bordelais. Une Mercédès déboule en face, rate son virage et heurte de plein fouet la DS. Sœur Leola Anderson, épouse du président de la mission mormone de Paris y laisse la vie, Mitt Romney s’en tire avec un bras cassé et une confiance en lui-même plutôt ébranlée. L’Église mormon sortira de cet accident tout à son honneur, refusant de porter plainte contre le chauffeur de la Mercédès : un prêtre catholique qui avait un bon coup dans le nez !
Le séjour de Mitt Romney en France, de juillet 1966 à décembre 1968 prendra une bonne part dans la formation du tempérament du garçon : une véritable stupéfaction face aux événements de mai 68, les portes qui lui claquent au nez avec des vous nous reprochez de nous être accrochés à l’Algérie, et que faites-vous donc au Vietnam ? Et les drames en son pays : émeutes de Detroit, réprimées à la demande de son père, assassinat de Robert Kennedy, de Martin Luther King, revirement complet des positions de son père sur le Vietnam… Par la suite, rentré chez lui, il gravira les échelons de la hiérarchie des Mormons et exercera la fonction d’évêque, puis de président de pieu -rassemblement de près de 4 000 fidèles – pendant plusieurs années. Finalement candidat républicain à la Maison Blanche contre Barack Obama en 2012.
30 06 1968
Raz de marée gaulliste au 2° tour des législatives : 354 sièges sur un total de 487.
Cette politique sera rude… Nous allons avoir en effet, à mener un grand effort de production, de productivité, de travail, pour réparer le handicap que nous inflige la crise dont nous sortons
Charles de Gaulle
1 07 1968
Réalisation de l’Union Douanière entre les Six.
10 07 1968
Andreï Sakharov ne peut se résigner à vivre dans l’étouffoir qu’est l’URSS. Il a écrit un appel pour ouvrir grandes les fenêtres, laisser entrer l’air du large : Réflexions. Il y est question du danger que représente la guerre thermonucléaire, de la démocratie, de l’importance de la liberté intellectuelle, de la nécessité d’aider économiquement les pays sous-développés, des dangers qui menacent l’environnement, de l’existence de points positifs dans le socialisme comme dans le capitalisme etc … Ces Réflexions vont franchir assez vite les frontières et commencer par être publiées dans Amsterdam Soir, quotidien hollandais, puis dans le New York Times le 22 juillet, suscitant un très vif intérêt dans tous les milieux intellectuels occidentaux. Une journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljenitsyne était sorti huit ans plus tôt, et donc la face noire de l’URSS était connue en Occident, mais autant il paraît difficile de se mettre autour d’une table avec ce prophète aux allures d’ayatollah qui n’a de cesse de dénoncer, toujours et encore, pour y parler politique, autant cela paraît tout à fait possible avec le savant humaniste et courageux qu’est Andreï Sakharov.
16 07 1968
Le professeur Louis Lareng de Toulouse crée le premier SAMU – Service d’Aide Médicale d’Urgence – : ne plus transporter le blessé à l’hôpital mais transporter l’hôpital au pied du platane. Plutôt vivement combattu par ses pairs sur le sujet, il avait commencé à le mettre en œuvre dans une quasi clandestinité… jusqu’au jour où il avait ainsi sauvé la vie d’un jeune accidenté dont le père était membre du jury nommé pour le sanctionner ! … les difficultés s’étaient dès lors rapidement aplanies.
23 07 1968
Le vol El Al 426, un Boeing 707, décolle de Rome pour Tel Aviv avec 38 passagers dont 12 Israéliens et 10 membres d’équipage également israéliens. Vingt minutes après le décollage un terroriste palestinien fait irruption dans le cockpit : l’équipage pense qu’il est simplement saoul, mais il sort un pistolet, reçoit un coup du copilote, qui ne le désarme pas… il tire, le manque et sort une grenade : le commandant accède alors à sa demande : détourner l’avion sur Alger… où il atterrit le 24 à 0 h 30′. Tous les passagers non israéliens sont libérés ainsi que les femmes et les enfants. Sept membres d’équipage et cinq passagers sont retenues en otage…pendant trois semaines, le temps d’obtenir la libération de 24 terroristes incarcérés en Israël. L’affaire est le fait du FPLP – Front Populaire de Libération de la Palestine -, crée sept mois plus tôt par Georges Habache et Wassie Haddad, tous deux pédiatres, marxistes et chrétiens orthodoxes. C’est leur première grosse opération… ce n’est pas la dernière. Un an plus tard, on découvrira Leila Khaled lors d’un autre détournement d’avion, toujours le fait du FPLP, dont un stewart dira qu’elle n’était pas franchement repoussante.
au doigt, une bague faite d’une douille et d’une goupille de grenade !
07 1968
En vacances à Fouesnant, Georges Pompidou connait d’étranges saignements des gencives, première manifestation de la maladie de Waldenström qui l’emportera 6 ans plus tard , le 2 avril 1974.
20 08 1968
Les chars russes écrasent le Printemps de Prague.
Et voilà qu’une fin de nuit, au transistor, nous avons entendu la condamnation de nos illusions perpétuelles. Que disait-elle cette voix d’ombre derrière les rideaux encore fermés du 21 août, à l’aube ? Elle disait que l’avenir avait eu lieu, qu’il ne serait plus qu’un recommencement. Cette voix qui depuis ne se tait plus, qui impose d’appeler vertu le crime, qui appelle aide au peuple de Tchécoslovaquie l’intervention brutale par quoi le voilà plongé dans la servitude. Cette voix du mensonge qui prétend parler au nom de ce qui fut un demi siècle d’espoir de l’humanité. Par les armes et le vocabulaire ? Ô mes amis, est-ce que tout est perdu ?
Aragon Préface pour La Plaisanterie De Milan Kundera
24 08 1968
Pavel Litvinov, Larissa Bogoraz, Vadim Delaunay, Victor Fainberg, Constantin Babitski, Vladimir Dremliouga et Natcha Gorbanevskaïa arrivent sur la place rouge sous une banderole : Bas les pattes devant la Tchécoslovaquie. Ils ne peuvent pas y rester plus d’une minute, très vite embarqués par les agents du KGB et les droujinniki [une variété de barbouze]. Un instant plus tard passaient les voitures qui amenaient de force au Kremlin Alexandre Dubcek, Smorski et les autres dirigeants tchécoslovaques.
Sous le nom de code Canopus, la France procède à l’explosion de sa première bombe H sur l’atoll de Fangataufa en Polynésie : l’engin pesait 2 tonnes et se trouvait dans la nacelle d’un ballon à 600 m au-dessus du sol. La mise au point avait été longue, et en finale, n’avait pu se faire qu’avec l’aide des Anglais, plus précisément de Sir William Cook, le père de la bombe H anglaise, en 1957.
26 8 1968
Deux géants se rencontrent : Andreï Sakharov et Alexandre Soljenitsyne. Ils vont surtout s’observer, et pourquoi attendre plus que de l’estime réciproque ? Leurs qualités d’experts es-communisme ne sont pas vraiment les mêmes : Andreï Sakharov va devenir imbattable sur sa connaissance du KGB, quand Soljenitsyne l’est sur celle du Goulag.
Sakharov, un savant que le danger du fruit de ses recherches – la bombe H – a poussé à sortir de son domaine professionnel pour s’ouvrir au monde, s’opposer au pouvoir de son pays, la Russie, et qui reste néanmoins profondément scientifique, c’est-à-dire rationnel, qui souhaite des solutions humanistes et raisonnables.
Face à lui, Soljenitsyne, un mystique d’un courage et d’une force extraordinaire, éprouvé par des années de goulag, qui rêve d’une humanité qui ne serait rien d’autre que le plus grand des monastères du monde, peut-être sans vœu de chasteté et d’obéissance mais probablement avec le vœu de pauvreté, qui ne cesse de se réclamer d’une spiritualité sans que l’on sache précisément laquelle, sinon qu’elle est noyée dans la tradition et l’encens. [voir dans la rubrique Discours son Discours d’Harvard du 8 juin 1978.] C’est peut-être lui faire un procès d’intention mais on peut craindre que dans son univers rêvé ne soient prohibés la bêtise, le mauvais goût, la méchanceté, la violence, la cupidité, le narcissisme etc… cela devrait faire beaucoup de monde exclu : et où iraient-ils donc ?
Soljenitsyne se refuse catégoriquement à faire la différence entre la diversité d’une société civile, où il s’agit de faire vivre ensemble des gens qui bien souvent n’ont aucune valeur en commun, et une société religieuse qui n’est composée au départ que de gens qui souscrivent tous à un ensemble de valeurs qui donne sa cohérence à cette société, et donc, où l’arsenal législatif est infiniment plus dépouillé.
Il est possible qu’Andreï Sakharov tombe dans l’oubli, mais on n’oubliera jamais l’essentiel de son message, la défense des Droits de l’homme, au premier rang desquels il mettait le droit de choisir le pays où l’on veut vivre, c’est-à-dire le droit d’émigrer. Il consacrera une bonne moitié de sa vie à la défense de ces droits, sur un plan théorique d’abord, mais aussi et surtout très pratiquement, par la rédaction d’innombrables courriers pour défendre des cas qui lui étaient soumis, courriers adressées aux administrations russes concernées, à la presse étrangère parfois, aux nombreuses relations que lui avait procuré son poste de physicien. Aucun mandat officiel pour cela, mais l’usage permanent de sa situation d’intouchable que lui avait donné sa notoriété de père de la bombe H, et de Héros du Travail Socialiste, dont la carte était souvent un sésame. Les causes auxquelles il consacrera une longue partie de sa vie ne peuvent être remises en question par personne : et nul n’aura jamais vu de guerre déclenchée à cause des Droits de l’Homme, mais seulement à cause de leur violation.
Il y a un domaine de fragilité, celui du droit d’ingérence – qui n’est en fait pas un droit, mais un fait seulement. Rony Brauman mettra les choses au point quand il commencera par rappeler que l’ingérence est d’abord un délit, et que, le contexte international aidant, Jean François Revel dans un premier temps pour les rapports avec le bloc de l’Est, puis Bernard Kouchner pour les rapports du monde de l’Humanitaire avec les pays sous-développés, utiliseront ce mot pour dire la légitimité de commettre une infraction dès lors que les Droits de l’Homme, ou plus, des vies humaines, sont en danger. Il reste que, jusqu’à présent, juridiquement, il n’existe pas de droit d’ingérence : la notion de responsabilité protégée inventée par l’ONU en 2005, est peut-être un début de légalisation, mais reste pour l’instant bien floue. Où se place la ligne-frontière entre le respect de l’indépendance d’un pays et le non-respect de cette indépendance par des forces étrangères ?
Il reste évident que les Droits de l’Homme ont une universalité que n’ont pas les religions et que le sens de la justice est la base la plus commune à toutes les sociétés, transcendant leur diversité et même de leurs antagonismes. On ne peut que souhaiter ardemment que se généralise la laïcité, pour que la religion ne puisse plus régenter des théocraties.
Alexandre Soljenitsyne subira probablement le même sort, mais son message de même, comme est en voie de passer aux oubliettes leXXI° siècle sera mystique ou ne sera pas d’André Malraux. Après 14 ans d’existence du XXI° siècle, on ne voit pas trop la mystique, mais plutôt Google, Facebook, Smartphones pour tous, un Islam habillé par Kalachnikov, et des multinationales assoiffées de profits et donc de mondialisation. Soljenitsyne a sans doute l’habileté de ne se réclamer d’aucune religion précise, de peur de se voir confronté aux innombrables guerres de religion de l’histoire, mais il ne s’agit là que d’une habile pirouette destinée à masquer les intolérances meurtrières de tous les croyants fanatisés au cours de siècles.
11 09 1968
Le vol AF 1611 Ajaccio-Nice, une Caravelle, sortie des chaines 5 mois plus tôt, est en approche de Nice pour y atterrir. Un message à 10 h 31’ : J’ai le feu à bord. On va crasher, c’est sûr. A 10 h 33’ message de la Tour de contrôle : Contact perdu à 20 milles au sud d’Antibes. On comptera 95 morts – 6 employés Air France et 89 passagers -, dont 15 seulement seront identifiés. Un drone sous-marin retrouvera l’épave en octobre 2025 par 2 300 de fond au large d’Antibes, Très longtemps, on parlera d’incendie à bord, jusqu’à ce que, plus de 40 ans après les faits, l’affaire fasse à nouveau parler d’elle, en exhumant un rapport négligé par la justice, parlant de tir de missile par l’armée de l’air depuis les îles du Levant : elle faisait effectivement des manœuvres ce jour-là dans cette zone. Michel Debré, alors ministre de la Défense, affirmera dans un courrier de septembre 1969 que le site était fermé ce jour-là. Or le 9 septembre 1968, le Provençal publiera un avis selon lequel le champ de tir air-sol de la zone Titan de l’Île du Levant était actif les 11, 12, et 13 septembre de 8 h 30’ à 15 h.
Etienne Bonnet, 73 ans, assure avoir aperçu une traînée bleu ciel frapper l’avion. Oui, je l’ai bien vue, assure Etienne Bonnet, magistrat aux prud’hommes. Le 11 septembre 1968, il se trouvait sur le bord de mer, entre Juan-les-Pins et Golfe-Juan. J’observais aux jumelles l’évolution de gros poissons, des marsouins, raconte ce témoin. Puis j’ai regardé la caravelle qui descendait lentement sur Nice. L’image était parfaite. Soudain, une traînée bleue provenant de l’extérieur a frappé l’appareil à la hauteur du réacteur gauche. Un incendie s’est déclaré. L’avion semblait prendre le large sur son côté droit, puis une terrible explosion s’est produite. Des boules de feu se confondaient avec les nuages... Abasourdi par ce spectacle, il assistera à une seconde explosion et verra les restes de l’avion tomber dans la mer. Pourquoi ne pas avoir livré son témoignage après le drame ? Question légitime, soupire le septuagénaire. A l’époque, c’était tendu. Tout le monde m’a conseillé de me taire, au risque d’avoir des ennuis. Mais j’ai bien vu cet objet frapper la caravelle ! Pour Jacques, Louis et Mathieu Paoli, le récit d’Etienne Bonnet est capital. Cela vient conforter les autres témoignages que nous avons reçus ces dernières semaines. Ils émanent de toute la France et de personnes ne se connaissant pas, insistent Louis, qui vit à Vallauris. Bernard Famchon, domicilié en Vendée, déclare ainsi avoir reçu une étrange confession entre février et octobre 1970 : Je faisais mon service au 40° régiment d’artillerie de Châlons-en-Champagne. Au foyer, un militaire s’est mis à pleurer et a soulagé sa conscience. Servant sur une batterie de missiles antiaériens, il a dit qu’il était, avec d’autres, responsable de la mort des passagers de la caravelle, raconte Bernard Famchon. Installé à Rouen, Jean Machon certifie – alors qu’il était appelé au ministère de l’Air à Paris – avoir vu un télex confidentiel mentionnant que la caravelle avait été détruite par un missile militaire.
En 2011, Michel Laty, un ancien appelé du contingent ayant effectué son service à la préfecture maritime de Toulon en 1968, racontera, dans une lettre puis sur les antennes de TF1, qu’au soir de l’accident il avait tapé un courrier classé secret défense. Ce courrier faisait état d’un tir de missile désarmé lancé depuis le Centre d’essais de lancement de missiles Méditerranée (CELM) sur l’île du Levant, qui avait touché la Caravelle à la hauteur d’un de ses réacteurs. Décédé d’un cancer quelques mois après ces révélations, Michel Laty ne sera jamais entendu par la justice.
L’armée a un centre de détection et de contrôle au mont Agel, au nord de Nice, et ce jour-là, l’ORTF y tourne un reportage. Un preneur de son enregistre sur la bande son de sa caméra : On l’a perdu, on l’a perdu ! Cette voix s’adressait à un radariste du centre de contrôle d’où sont surveillés les tirs militaires balistiques. Le soir même deux policiers des RG demanderont la bande… qui sera retournée à l’ORTF avec la bande son effacée ! La boîte noire contenant les dialogues du cockpit sera exploitée, mais celle contenant les données de vol ne le sera pas : de la gélatine a recouvert précisément les minutes cruciales. Jean Dupont, intégré aux investigations en sa qualité de commandant de bord sur Caravelle chez Air France, a, d’après son fils, exprimé des doutes sur les travaux de la commission d’enquête dont il faisait partie, et écrit en 1970 dans une lettre (dévoilée par son fils en 2009) : S’il m’arrivait, avant que cette affaire ne soit éclaircie, le moindre accident, la moindre maladie, il faudrait rechercher les responsables parmi les autorités militaires et gouvernementales.
Le Suffren, une frégate lance-missile de la Marine Nationale, était sur zone ce jour-là : aurait-elle récupéré des objets qui auraient pu être à charge contre l’armée ? Deux journalistes, Jean-Michel Verne et Marc Clanet, publieront en 2011 chez Ramsay : Secret d’Etat : le crash de la Caravelle Ajaccio Nice le 11 septembre 1968. Selon eux, une page du journal de bord du Suffren a été modifiée.Mathieu et Louis Paoli et leurs avocats seront reçus le 11 octobre 2019 à l’Elysée par Emmanuel Macron.
Selon les autorités, si la Caravelle avait été touchée par un missile, elle n’aurait pas pu continuer de voler deux à trois minutes après le premier message signalant un incident, car l’avion aurait été immédiatement détruit. Un argument massue… sauf si ce missile était dépourvu de charge explosive, comme c’est souvent le cas lors de tirs d’essai. Selon la thèse dite du missile, un missile inerte a percuté l’un des deux réacteurs, situés près de la dérive sur ce modèle d’avion, et a provoqué un incendie à l’arrière de l’appareil… près des toilettes, justement. Les débris récupérés après le crash, envoyés à l’arsenal de Toulon et non à Nice, montrent que les extincteurs arrière n’ont pas été utilisés, bien qu’ils se trouvent à proximité du départ de feu supposé dans les toilettes. Enfin, les campagnes de recherches sous-marines ultérieures ont lieu sur la base de points d’impact en décalage complet avec ce que suggérait l’enquête. En 2012, le procureur de Nice Éric de Montgolfier a rouvert l’enquête judiciaire, pour dissimulation de documents et recel de preuves. Une nouvelle plainte fut déposée en 2014 et deux juges d’instruction, Alain Chemama puis Maryline Nicolas, la juge aux commandes actuellement, ont fait progresser l’enquête. Lors des commémorations de septembre 2019, le président Emmanuel Macron a demandé la levée du secret défense, ce qui a suscité une vague d’espoir parmi les proches. Mais seul le relevage de l’épave pourra, sans certitude aucune, permettre de découvrir les causes du drame.
1 10 1968
Le corps de Stefan Markovic est retrouvé dans une décharge des Yvelines. Il était garde du corps d’Alain Delon, et déjà titulaire d’un casier judiciaire un peu chargé. Sur cette affaire va se construire un festival de photos truquées, bidouillées, mettant en cause l’honorabilité de Claude Pompidou, femme de Georges, le premier ministre, qui va alors nourrir une haine profonde et froide pour les organisateurs de cette saloperie, lui donnant ainsi la niaque pour affronter les fatigues et pièges d’une campagne électorale pour la présidence de la République, et ainsi réduire au silence ses ennemis. La gauche n’avait rien à faire dans cette affaire-là qui n’était qu’un règlement de comptes entre rivalités de droite. Le moins que l’on puisse dire était que Georges Pompidou ne faisait pas partie des gaullistes historiques et qu’il s’était même fait quelques solides ennemis chez eux en ne taisant point les sentiments peu amènes qu’il nourrissait à leur endroit.
2 10 1968
Au Mexique, la proclamation de l’Université nationale autonome du Mexique a mis sous tension le gouvernement. Le 30 juin, l’armée a défoncé au bazooka la porte du collège San Indefonso. Les étudiants organisent une marche qui les mène sur la place des Trois Cultures, dans le quartier de Tlatelolco. L’armée les attend : 300 chars, 5 000 soldats, un hélicoptère : ils ouvrent le feu ; on ne connaîtra jamais le nombre exact de morts : entre 100 et 250, deux mille arrestations.
5 10 1968
Première Radioscopie, avec un Jacques Chancel qui est à l’interview ce que l’érotisme est à la pornographie : beaucoup plus chicos. Il lancera son célèbre, beaucoup trop célèbre : Et pour vous, la vie, c’est quoi ? Le c’est quoi ? va se graver dans le marbre du vocabulaire journalistique, passer à la postérité et mettre aux oubliettes, ringardiser à tout jamais le qu’est ce que ? Et tout ce monde d’y aller de son c’est quoi avec la même ignorance crasse pour sa langue que le crétinisme du bouffeur de curé d’autrefois qui gueulait coua coua quand il en croisait un. Au moins le bouffeur de curé avait-il bien conscience de la laideur de son coua coua qui venait conforter son imbécillité, mais nul ne semble gêné par la laideur phonétique du c’est quoi. Le jour où Jacques Chancel entrera à l’Académie Française, il donnera pour titre à son discours : Et l’Académie Française, c’est quoi ?
14 10 1968
Claude et Georges Pompidou se rendent à l’Opéra, sur invitation. Le tout Paris de la culture est là, qui n’a d’yeux que pour Claude Pompidou, qui ne comprend pas précisément pourquoi, car elle n’a pas lu Le Figaro qui, ce jour-là écrivait : repris de justice, Markovic avait cependant réussi à se faire de nombreuses relations dans les milieux de la politique, du spectacle et de la chanson. C’est ainsi que l’on évoque les noms de plusieurs actrices, de chanteuses, celui de la femme d’un ancien membre du gouvernement…, et ignore donc encore tout des rumeurs qui se répandent à la vitesse de la poudre sur sa présence dans ces parties fines, mais le tout Paris, lui, se régale déjà de ces odeurs de soufre…
16 10 1968
Colette Besson a tout pour elle et c’est sans doute trop pour être apprécié des cadres de l’athlétisme français et des autres athlètes. Durand Saint Omer, son entraîneur, est bien le seul à croire en elle ; les écoles ont fermé au mois de mai … qu’à cela ne tienne : il prend femme, enfants, le chat et Colette Besson pour aller s’entraîner à Font Romeu, qui est à la même altitude que Mexico. Sous la tente au camping municipal, pour avoir accès à la piste du lycée climatique, il leur fallait passer sous le grillage, puis il fallut pointer tous les matins, et enfin, une fois les choses parvenues aux oreilles du tout puissant colonel Crespin, moyennant un coup de gueule mémorable de ce dernier, liberté lui fût laissée. Aux Jeux Olympiques de Mexico, parfaite inconnue, elle franchit les éliminatoires, quart et demi finale du 400 m et, pour la finale, elle est en or, au bout d’une dernière ligne droite d’anthologie. Le général de Gaulle, lors d’une réception des athlètes français à l’Elysée, la complimentera avec la simplicité des grands :
Vous êtes, Mademoiselle, la première femme à m’avoir tiré une larme.
Et la petite fiancée de la France, que l’or avait rendu un brin espiègle, enchaîna : Il n’est jamais trop tard pour bien faire, mon général.
Le même jour, les Noirs américains Tommie Smith et John Carlos, médaillés d’or et de bronze sur 200 m., lèvent le poing, tête vers le sol, pendant l’hymne national pour protester contre la ségrégation raciale aux États-Unis – cela avait été le geste de Spartacus avant la révolte dont il avait pris la tête, 2 000 ans plus tôt au pied du Vésuve -. Ils seront chassés du village olympique sur ordre d’Avery Brundage le surlendemain.
18 10 1968
Le Noir américain Bob Beamon porte le record du saut en longueur à 8.90 m, l’améliorant de 55 cm. Il faudra attendre les championnats du monde de 1991 pour qu’il soit battu par Mike Powell, avec 8.95 m, mais en 2013, c’était toujours le plus vieux record olympique. Le record de Jess Owens, avec 8.13 en 1935, avait tenu plus longtemps : 25 ans et deux mois, avant d’être battu par Ralph Boston en 1960. Beamon ne répétera pas le geste de ses compatriotes en recevant sa médaille. Le Noir américain Jim Hines court le 100 m. pour la première fois en moins de 10″ : 9″89 au chronomètres électrique.
Autres Noirs américains à l’honneur sur le 400 m, Lee Evans – record du monde battu – , Larry James et Ron Freeman, qui se contenteront de porter un béret noir en guise de protestation en montant sur le podium ; ils l’enlèveront pendant l’hymne.
20 10 1968
L’Américain Dick Fosbury crée la sensation et emporte l’or du saut en hauteur :
24 10 1968
Aristote Onassis épouse Jacky Kennedy sur l’île de Skorpios. Le couple se mit rapidement à tanguer, jusqu’à la mort d’Onassis, le 24 octobre 1975. Ce mariage avait mis fin à la liaison depuis 1959 d’Onassis avec Maria Callas, née Maria Anna Sophia Cecilia Kaloyeropoulou, laquelle en mourra de peine le 16 septembre 1977, à 53 ans. Les dieux s’ennuyaient, ils ont rappelé leur voix, dira Yves Saint Laurent. On oubliera Jacky Kennedy. On n’oubliera jamais Maria Callas.
Il faut du courage pour avoir du talent disait Georg Brandes. Du courage, Maria Callas n’en manquait pas, déjà pour avoir perdu en 16 mois 35 kilos à 29 ans quand elle en pesait 100.
Avant de chanter une phrase, il faut l’exprimer sur son visage. C’est toute la beauté du bel canto : permettre au public de lire dans vos pensées avant d’entendre le chant.
[…] Après tout, certains des textes que nous chantons, ne sont pas, il s’en faut, de la poésie. Pour que je sente et fasse ressentir leur effet dramatique, il faut bien que je produise des sons qui ne soient pas beaux. Peu importe qu’ils soient laids, pourvu qu’ils soient vrais.
Maria Callas
Il lui arrivait de passer quelques jours en Grèce ; dans un cabaret, dans les années 50, elle voit Nana Mouskouri, et lui fait signe : Je vais te donner un conseil : mieux vaut être une bonne chanteuse populaire qu’une mauvaise cantatrice. Pathologiquement timide, elle dira merci pour le conseil dont elle se portera d’ailleurs fort bien. Mais plus tard, in petto, elle se dit : Mais qu’est ce qui lui a donc pris de me croire prétendante à une carrière de cantatrice, quand je n’ai jamais tenu un quelconque propos allant dans ce sens ? En fait ce que Maria Callas avait nommé conseil n’était qu’une simple et bien courte vacherie, rien d’autre…
Duel de divas : Renata Tebaldi : J’ai une chose qui manque à Callas : un cœur.
Maria Callas : me comparer à Tebaldi revient à comparer du champagne à du Cognac… non, à du Coca Cola.
*****
Elle avait une totale…nous disons en allemand Souveränität, étant au-dessus de toutes choses. Elle avait cette aura magique. Chacun était mystifié par ce qu’elle faisait […] Tebaldi avait une bien plus belle voix et n’avait pas ce son rauque, caverneux, qui, à l’époque, était franchement laid. Mais Callas était une exception parce qu’en dépit de sa voix, la simple force de sa personnalité magnétisait les foules. Elle était si présente, elle venait vers vous par-delà les feux de la rampe […] Callas a apporté la personnalité, l’art dramatique, la magie, l’irréel au bel canto. Ce que Sutherland n’a jamais fait.
Evelyn Lear, soprano américaine
Una granda vocciaccia – une grande vilaine voix -. […] Elle est un don du ciel à l’état brut. Mais il lui fallait tout apprendre par le biais d’un travail forcené, d’une détermination et d’un dévouement absolu.
Tullio Serafin, son plus grand mentor
Nécessité fait loi : le par cœur lui était imposé par une très sérieuse myopie.
Dieu sait si, dans son répertoire, il y a de la très pauvre et mauvaise musique s’adressant aux zones les plus basses de la sensibilité. Callas a tout anobli.
Claude Rostand, musicologue
Maria Callas n’avait pas de style. Sans racines, sans maîtres, sans modèles, sans rien à imiter, ni à admirer, elle a été le feu du ciel dans notre siècle, une irruption.
Elvira de Hidalgo, du Conservatoire d’Athènes. L’Avant-Scène opéra, 1982
Callas, c’est la dame qui réinvente les partitions parce qu’elle les lit, c’est-à-dire qu’elle va à la source de ce qui est écrit, en oubliant ce qu’on appelle la tradition.
Janine Reiss
En 2025 on verra Maria sur les écrans, un film de Pablo Larrain, avec Angelina Jolie jouant Maria Callas, beaucoup trop Néfertiti pour être convaincante.
31 10 1968
Les Russes effectuent le vol d’essai du Tupolev 144, 1° avion commercial supersonique.
7 11 1968
Beate Klarsfeld gifle Kurt Georg Kiesinger, chancelier allemand, ancien directeur adjoint de la propagande radiophonique vers l’étranger sous le régime nazi. Elle est parvenue à s’introduire dans les locaux où se tient le congrès des chrétiens démocrates. C’est Willy Brandt qui succédera à Kiesinger en 1969. Je suis une jeune Allemande, mariée à Serge Klarsfeld, et je suis révoltée contre l’injustice et l’impunité dont bénéficient d’anciens nazis en Allemagne, dont Kurt Georg Kiesinger, élu chancelier en 1966. Ce 7 novembre 1968, l’occasion m’est enfin donnée de faire ce geste symbolique. Elle quittera libre et rapidement le tribunal.
27 11 1968
Invention du vaccin contre la méningite.
9 12 1968
L’Américain Douglas Engelbart présente au public la première souris d’ordinateur : 2 plaques métalliques mesurent les mouvements verticaux et horizontaux. L’homme est une très grosse pointure de l’informatique. Outre sa phénoménale invention, il présente encore la visioconférence, la téléconférence, le courrier électronique, l’hypertexte… autant de progrès qui vont démocratiser l’ordinateur.
1968
Commencé en 1964, le Centre spatial de Kourou, en Guyane, est opérationnel. En 1976, il sera mis à la disposition de l’Agence Spatiale Européenne, pour le programme Ariane.
La CIA trempe dans un coup d’Etat (opération TPAJAX) en Irak, qui amène au pouvoir Saddam Hussein.
9 01 1969
Présentation d’Iris 50, premier ordinateur français de la CII.
16 01 1969
Jan Palach s’immole par le feu sur la place Venceslas à Prague pour protester contre l’oppression communiste.
2 02 1969
De Gaulle est à Quimper, et les langues régionales ne lui faisant pas peur, il y va des quelques poèmes bretons tenus de son oncle Charles :
Va c’horf zo dalc’het
Mon corps est retenu
Med daved hoc’h nij va spered
mais mon esprit vole vers vous
Vel al labous, a denn
comme l’oiseau à tire-d’aile
Nij da gaout he vreudeur a bel
vole vers ses frères qui sont au loin.
Interrogé par le président de l’ORTF sur son opposition à la diffusion du film de Max Ophuls, Le chagrin et la pitié, de Gaulle répond : On fait l’Histoire avec une ambition, pas avec des vérités. De toute manière, je veux donner aux Français des rêves qui les élèvent, plutôt que des vérités qui les abaissent.
Dans ces derniers mois de son pouvoir, il aura encore l’occasion de rencontrer le professeur Robert Liénard, de l’Université de Louvain : J’ai la conviction que seule leur prise en charge par un pays comme la France peut assurer l’avenir à vos 3 à 4 millions de Wallons. Quarante ans plus tard, l’hypothèse ne sera pas loin de devenir solution politique.
8 02 1969
Une météorite tombe près du village de Pueblito d’Allende, dans l’État de Chihuahua au Mexique, de plus de deux tonnes. Elle prendra le nom du village.
À une vitesse de 16 km/sec, le bolide explose en des milliers de fragments de croûte en fusion qui s’éparpillent sur un espace de forme elliptique de 8 x 50 km, soit une des plus grandes superficies de météorite connue. La région désertique, essentiellement plate, avec une végétation basse et clairsemée, est parsemée de centaines de météorites qui sont recueillies peu après la chute. Plus de 2 tonnes de spécimens sont collectés sur une période de plus de 25 ans.
Les fragments, riches en inclusions minérales – calcium et aluminium – (dénommées CAIs, elles contiennent notamment des silicates et des oxydes réfractaires comme du corindon Al2O3, de l’hibonite CaAl12O9, de la perovskite CaTiO3, de l’anorthite CaAl2Si2O8 et du spinelle MgAl2O4), sont âgés de plusieurs milliards d’années, ils concourent ainsi à déterminer l’âge du système solaire. Ces inclusions ont des compositions isotopiques différentes de la Terre, la Lune et de la majorité des autres météorites alors trouvées. Ces anomalies isotopiques mettent en évidence les processus qui ont eu lieu dans les étoiles avant la formation du système solaire.
La météorite d’Allende est une chondrite carbonée qui s’est formée à partir de poussière et de gaz de la nébuleuse au cours de la première formation du système solaire. La plupart des fragments retrouvés sont recouverts, en tout ou en partie, par un vernis noir et brillant formé lors de l’entrée du bolide, ce qui a fait fondre l’extérieur de la pierre et l’a transformé en croûte de fusion.
Quand la météorite est sciée en tranches et la surface polie, la structure de l’intérieur peut être examinée. Elle révèle une matrice gris foncé incluant des chondres millimétriques de couleur claire. La matrice est également parsemée d’inclusions pré-solaires, les inclusions calcium-aluminium blanches, pouvant atteindre le centimètre en taille, avec des formes variées (de sphérique à très irrégulière). Comme de nombreuses chondrites, Allende est une brèche qui contient de nombreux fragments de couleur foncée (inclusions sombres) qui ont une structure chondritique distincte du reste de la météorite. Contrairement à beaucoup d’autres chondrites, Allende est presque totalement dépourvue de métal Fe-Ni.
L’âge des chondres des enclaves réfractaires est estimé à 4,567 milliards années, ce qui correspond à la plus ancienne matière connue (à l’instar d’autres chondrites carbonées) : ce matériau est plus vieux de 30 millions d’années que la formation de la Terre et de 287 millions d’années que la plus vieille roche sur Terre. Elle révèle ainsi les conditions en vigueur lors de la formation du système solaire, notamment la condensation des tout premiers matériaux en particules solides comme des éléments riches en calcium et en aluminium. Les chondrites carbonées, y compris Allende, sont les météorites les plus primitives qui ont subi le moins de coalescence et de refonte depuis le début du système solaire. De ce fait, leur âge est souvent considéré comme l’âge du système solaire.
La matrice (40 % du volume) et les chondres (45 % du volume) se composent de nombreux minéraux, principalement l’olivine et le pyroxène. Composition chimique : 23,6 % de fer, 15,9 % de silicium, 14,9 % de magnésium, 1,9 % de calcium, 1,7 % d’aluminium, 1,2 % de nickel, 0,5 % de carbone, 0,35 % de chrome, 0,15 % de manganèse, 0,11 % de phophore, 900 ppm de titane, 93 ppm de vanadium et des traces de composés organiques. Cette composition, riche en éléments réfractaires contenus dans les CAI, comme le calcium, l’aluminium et le titane, et pauvre en éléments relativement volatils comme le sodium et le potassium, place Allende dans le groupe CV (groupe de Vigarano) ; son état d’oxydation la place dans le sous-groupe CVOxA, dont elle est le lithotype. L’absence de minéraux de haute température correspond au type pétrologique 3 : Allende est donc une chondrite carbonée CV3. Comme la plupart des chondrites carbonées et toutes les chondrites CV, Allende est enrichie en isotopes d’oxygène O relativement aux isotopes moins abondants, 17O et 18O.
Allende a révélé également une petite quantité de carbone (dont du graphite et du diamant) et de nombreux composés organiques, y compris des acides aminés et des alcanes, dont certains inconnus sur Terre. L’élément fer, la plupart du temps combiné, représente environ 24 % de la masse de la météorite.
Un examen plus poussé de chondres en 1971 par une équipe de l’Université Case Western Reserve révèle de minuscules taches noires, jusqu’à 10 milliards par centimètre carré, qui étaient absentes de la matrice et sont interprétées comme une preuve d’altération par l’irradiation du rayonnement cosmique. Des structures similaires ont été retrouvées dans les basaltes lunaires, mais pas dans leurs équivalents terrestres qui ont été protégés du rayonnement cosmique par l’atmosphère terrestre et le champ géomagnétique. Ainsi, il apparaît que l’irradiation des chondres s’est déroulée après leur solidification, mais avant l’accrétion de la matière froide qui a eu lieu durant les premiers stades de la formation du système solaire, où les fragments des astéroïdes s’assemblent et sont les parents des chondrites. Ces radioactivités éteintes par irradiation au cœur de la nébuleuse protosolaire (qui est elle de composition isotopique normale) proviendraient de l’activité intense d’étoiles jeunes qui irradient le disque d’accrétion qui les entoure (modèle du vent-x de l’astrophysicien F. Shu).
La découverte au California Institue of Technology en 1977 de nouvelles anomalies isotopiques en calcium, baryum et néodyme dans la météorite montrent que ces éléments viennent d’une source extérieure aux nuages de gaz et de poussière qui ont donné naissance au système solaire, éléments probablement créés par nucléosynthèse dans le cœur d’une étoile massive. Cela concorde avec la théorie du Little Bang selon laquelle des ondes de choc d’une supernova ont déclenché ou contribué à la formation du système solaire en provoquant l’effondrement d’un petit nuage moléculaire froid et peu dense pour donner un disque protoplanétaire et un protosoleil où les réactions thermonucléaires peuvent démarrer. Comme preuve supplémentaire, le groupe de Caltech a daté Allende : la météorite contient l’isotope 26Al, une forme rare de l’aluminium qui agit comme une horloge sur la météorite, datant l’explosion de la supernova à au moins 2 millions d’années avant que le système solaire se forme.
Des études ultérieures ont trouvé des rapports isotopiques du krypton, xénon, de l’azote et d’autres éléments inconnus du système solaire. En 2011, une étude par la technique de la diffraction d’électrons rétrodiffusés de Kikuchi révèle la texture des grains submicrométriques de la météorite : elle montre que la roche primitive composant Allende avait une porosité de 70 à 80 % avant d’être comprimée par l’onde de choc de la supernova. Cela confirme le scénario du Little Bang qui prévoit que la turbulence dans le disque protoplanétaire a un rôle clé pour amorcer la formation des planètes.
La conclusion de ces études, en dehors du débat entre les modèles du Little Bang et du vent-x, est que, lors de la formation du système solaire, il y avait beaucoup de substances, les grains présolaires (en), qui ont survécu lors de leur incorporation à la nébuleuse présolaire puis lors de l’accrétion des planétisimaux puis des protoplanètes et qui persistent à ce jour dans les météorites comme Allende.
Wikipedia
9 02 1969
1° vol d’essai du Boeing 747, le Jumbo. Il sera présenté quelques mois plus tard au Salon du Bourget, tandis que, dans l’une des salles d’affaires de l’aéroport, Français et Allemands signaient l’acte de naissance d’Airbus, mettant en route le premier enfant : l’A 300.
13 02 1969
Je ne crois pas avoir ce qu’on appelle un avenir politique. J’ai un passé politique. J’aurai peut-être, si Dieu le veut, un destin national, mais c’est autre chose. J’ai dit, le 1° novembre, que le Général de Gaulle est à l’Élysée et que son mandat expire en 1972. Il n’y a donc pas de problème de succession. Cela étant, il y aura bien un jour une élection à la présidence de la République.
Georges Pompidou, à la télévision suisse
28 02 1969
John Kerry commande un patrouilleur dans les eaux du VietNam : pris sous le feu ennemi venu de la côte, en accord avec son équipage, il fonce droit sur le rivage, faisant de son patrouilleur, jusque là, cible horizontale bien visible, un bélier qui, de face, devenait vertical et donc moins facile à atteindre. Son bateau s’enfonce dans la rive, où un unique Vietcong le menaçait de son lance-roquettes. Sautant à terre, Kerry le traque et l’abat.
2 03 1969
1° vol d’essai du Concorde à Toulouse : aux commandes, André Turcat, Jacques Guignard est le copilote, Henri Perrier, l’ingénieur navigant et Michel Rétif, le mécanicien navigant : Le bel oiseau blanc vole 29 minutes : 60,10 m. de long, 25,55 m. d’envergure, 112 tonnes. Ce prototype est sorti des hangars de fabrication de Toulouse en décembre 1967. Le 1° octobre, il franchira le mur du son ; le 4 novembre 1970, à 18 000 m. il volera à mach 2,2. Une merveille dans les airs qui déchaînera la foudre et la mauvaise foi américaine… ils parviendront à en faire un échec commercial.
Hors du monde de l’aviation classique ; voler là où personne n’a volé. Tels sont les grands thèmes de ce documentaire de Véronique Lhorme pour décrire l’épopée brève – vingt-sept ans d’exploitation commerciale – mais ô combien riche du supersonique franco-britannique Concorde. Réalisé en 2016, le film est essentiellement une présentation technique de cet avion pas comme les autres.
Pensé dans les années 1950, conçu dans les années 1960, construit dans les années 1970, il reste un véritable concentré de nouveautés. Par sa forme, le Concorde ne ressemble à aucun autre aéronef, avec son aile delta révolutionnaire – jusque-là réservée aux avions de chasse –, son nez basculant, lui assurant une meilleure pénétration dans l’air, ses réacteurs s’adaptant aux différentes phases de vol. On a fabriqué un alliage spécifique pour son enveloppe, capable de résister à la fois à la vitesse et à la chaleur, pouvant provoquer une dilatation de la carlingue de plusieurs centimètres.
Le problème central de la gravité de l’avion a été résolu par un judicieux et complexe système de répartition, selon les différentes phases de vol, des 95 tonnes de kérosène sous l’ensemble de la carlingue. Un carburant qui sera également utilisé pour le refroidissement de l’avion.
Le Concorde est aussi un banc d’essai pour de nouvelles applications aéronautiques, avec l’utilisation de la première commande de vol électrique ou encore les freins carbone, que l’on retrouvera plus tard sur les avions d’Airbus. Le supersonique est enfin un catalogue de records : l’altitude de vol, 20 700 mètres, et, bien sûr, la vitesse, Mach 2,23, soit environ 2 754 km/h.
Véronique Lhorme rappelle comment la France et le Royaume-Uni décidèrent d’unir leurs savoir-faire pour construire le premier – et dernier à ce jour – avion supersonique civil. Le 22 novembre 1962, les deux pays mirent leurs compétences en commun, tout en réalisant chacun son prototype, le 001 à Toulouse, le 002 à Bristol.
Cela revient à mettre cent passagers dans une balle de fusil, résume de façon imagée l’ingénieur Yves Gourinat, soulignant l’ampleur du défi. Le 2 mars 1969, le Concorde 001 arrachait ses 112 tonnes de la piste de Toulouse-Blagnac pour un premier vol de vingt-neuf minutes. Le commentaire d’André Turcat, le pilote d’essai, à l’adresse des journalistes venus l’interroger après ce vol historique, était pour le moins laconique : Concorde vole, et il vole bien. Pierre Grange, commandant de bord, jugea utile de préciser : On ne pilote pas Concorde, on le maîtrise.
L’exploitation commerciale s’ouvre le 21 janvier 1976. Le crash de Gonesse (Val-d’Oise), qui fera 113 morts, le 25 juillet 2000, après un décollage de Roissy, sonnera le glas du Concorde. L’exploitation commerciale cessera définitivement en mai 2003.
Dominique Buffier. Le Monde du 5 juillet 2022
Le prototype du Concorde, à Toulouse, le 11 décembre 1967
3 03 1969
Ouverture des Halles de Rungis.
11 03 1969
Joséphine Baker, 62 ans, est expulsée manu militari – les peintres qui la mettront dehors utiliseront la force – de son château des Milandes en Périgord : la trêve hivernale a pris fin et la vente aux enchères ordonnée un an plus tôt pour payer ses dettes devient effective : elle vient de passer trois jours cloîtrée dans sa cuisine, et elle s’accroche encore désespérément au perron de sa maison, après avoir refusé sèchement plusieurs offres de rachat – la commune de Castelnaud la Chapelle, un entrepreneur local, Gilbert Trigano du Club Méditerranée -, après que de nombreuses personnalités lui aient proposé de l’aide, de Hassan II à Fidel Castro, de Tito à Houphouët Boigny, de Brigitte Bardot à François Mauriac. En 1957, le trou financier s’élevait à 85 millions d’anciens francs !
En état de choc, elle est hospitalisée à Périgueux ; elle parviendra à acquérir une modeste maison à Roquebrune, avec le soutien sans faille de Grace de Monaco, pour les 16 ans qu’il lui reste à vivre. La danseuse de Saint Louis, débarquée en France en 1925, avait eu le coup de foudre pour ce domaine au milieu des années 30. Avec J’ai deux amours : mon pays et Paris, elle avait conquis les Français, qui ont la pudeur beaucoup moins virulente que leur voisins d’outre-Manche. D’abord locataire, elle deviendra propriétaire de ces 1 500 ha en 1947, dont elle fera l’utopie la plus glamour du XX° siècle : un village universel où elle logera dix garçons et deux filles adoptés au gré de ses tournées dans le monde entier, n’hésitant pas à inviter de temps à autres les enfants de Castelnaud-la-Chapelle, le plus proche village.
[1] Mais l’idée sera reprise et réalisée au moins deux fois, avec Ntep, du stade de Reims et Herman Koré, de Concarneau.
[2] Lequel Louis Malle, six ans plus tard, réalisera Lacombe Lucien, l’histoire sous l’occupation d’un pauvre type qui trouve un supplément d’âme dans le revolver que lui permet de porter son engagement dans la Gestapo française. Aussitôt se mirent à froncer tous les sourcils de tous les gardiens du temple de la Résistance, des gaullistes pur jus aux communistes qui voulurent voir dans ce film – ce qu’il n’est pas du tout – un panégyrique de ce garçon, car à aucun moment Louis Malle ne le rend sympathique. Le gaullisme sectaire, clanique finit par avoir raison de Louis Malle qui dut s’expatrier aux États-Unis 13 ans.
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