1 Janvier 1973 au 13 mars 1974. Adios, Dr Allende. Minitel. La France lance son programme de centrales nucléaires. 19568
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Publié par (l.peltier) le 25 août 2008 En savoir plus

1 01 1973  

Adhésion à la CEE du Royaume Uni, de l’Irlande et du Danemark. 1° numéro de Libération.

1 02 1973  

Les compagnies aériennes américaines Panam et TWA annulent leur commande de Concorde.

6 02 1973  

16 enfants et 4 adultes meurent dans l’incendie du CES Édouard Pailleron, dans le XIX° arrondissement : des collégiens ont allumé une poubelle, et cela a suffi pour que s’embrase ce collège, construit à partir de 1963 comme 874 autres, dans le cadre d’un programme de construction d’urgence, consécutif au passage de la scolarité de 14 à 16 ans : les normes de sécurité avaient été bien assouplies : dans le cas présent, les vides entre les structures du bâtiment ont agi comme des cheminées à grand tirage, les structures métalliques n’étaient pas protégées du feu etc… une association des parents des victimes se créera, qui osera s’attaquer à l’État : deux haut fonctionnaires seront condamnés puis amnistiés.

18 et 19 02 1973 

À l’initiative de Me Tixier Vignancour, avocat d’extrême droite, un commando enlève le cercueil du Maréchal Pétain de sa tombe de l’île d’Yeu pour l’emmener à l’ossuaire de Douaumont : l’expédition prendra fin à mi-chemin, le cercueil sera récupéré dans le box d’un parking de banlieue parisienne et ramené à l’île d’Yeu.

27 02 1973     

300 Sioux Oglala investissent la ville de Wounded Kneee, là même où s’était déroulé le massacre de 1890, et annoncent la libération du territoire. Plus de 200 agents du FBI, policiers fédéraux cernent alors la ville et organisent le blocus. On verra des avions affrétés par des partisans des Indiens atterrir à l’intérieur du campement pour leur porter secours, où larguer des vivres, on verra un hélicoptère fédéral tirer sur les Indiens qui allaient chercher ces vivres. Les Indiens résistèrent 71 jours, soutenus par des messages du monde entier. 120 d’entre eux furent arrêtés.

29 03 1973  

Départ du dernier Marine du Viet Nam. Cette guerre aura fait 58 000 morts, coté américain, 3 millions coté vietnamien. Les traumatismes mentaux provoqueront par après chez les anciens combattants américains 102 0000 suicides.

3 04 1973

Premier essai d’un téléphone portable : cela se passe chez Motorolla, et pèse 1.5 kg. Il lui faudra 10 ans pour être produit en série.

Le code-barre est adopté par les leaders de l’industrie et de la distribution. Il deviendra opérationnel le 26 juin 1974, sur un paquet de chewing-gum en Ohio, premier produit scanné dans un supermarché. Il arrivera en France six ans plus tard sur un paquet de galettes bretonnes, et néanmoins françaises. C’est GS1, une ONG internationale qui gère l’affaire, fournissant les codes-barres aux entreprises, moyennant une cotisation annuelle allant de 50 à 5 000 €. Un code-barre, c’est un produit et un seul. GS1 en attribue au minimum 100 et c’est au producteur de les attribuer à ses articles. Lorsque cesse la fabrication d’un article, l’entreprise propriétaire de son code doit attendre  quatre ans avant de le réutiliser. Dans les 13 chiffres du code-barre, les premiers indiquent le pays, puis le fabricant, puis le produit. Cette combinaison permet théoriquement d’attribuer 1 000 milliards de codes. Le premier avantage du code-barre est de diviser les stocks par deux, la sortie en caisse venant chaque fois mettre à jour le stock.

Quarante ans plus tard, ses jours seront comptés : deux concurrents arriveront : le standard EPC qui permet d’être reconnu à distance par radio-fréquence, et le QR code, qui, sous la forme de carré, peut-être lu par les smartphones.

Résumé de Michel Waintrop. La Croix 5 avril 2013

8 04 1973 

Décès de Picasso, 92 ans.

Pablo Ruiz Picasso par Pablo Gargallo

Picasso : "Quand je n'ai pas de bleu, je mets du rouge"

Ce qui est terrible aujourd’hui, c’est que personne ne dit du mal de personne. Si l’on en croit ce que l’on lit, tout est bien. Personne ne tue plus personne, tout se vaut, rien n’est jeté par terre, et rien n’est un drapeau. Tout est sur le même niveau. Pourquoi ? Sûrement pas parce que c’est vrai !

Trente quatre ans plus tard, Daniel Buren dira pratiquement la même chose : La confusion totale règne dans le milieu de l’art : on accepte tout, on ne rejette rien, n’est ce pas parce que l’essentiel de la production n’a plus aucune force ? Je trouve ça très angoissant.

La crise est donc durable.

Toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus sinon même leur négation… Même pleinement réussie, la communication intégrale avec l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création.

Claude Levi Strauss. Race et culture

27 04 1973

L’administration fédérale de l’aviation [FAA] américaine interdit les vols supersoniques au-dessus de son territoire pour des raisons de pollution, notamment sonore.

Pour moi, l’aviation n’a de valeur que dans la mesure où elle contribue à la qualité de la vie humaine. La recherche dans le domaine du vol supersonique est évidemment de grande importance et mérite d’être poursuivie, mais mon opinion personnelle est que l’exploitation régulière du supersonique à son niveau actuel de développement porterait préjudice tout  à la fois à l’aviation et aux habitants de notre planète. Je crois que nous devrions interdire à ces avions le survol et l’utilisation du territoire américain aussi longtemps qu’ils présentent un danger pour notre environnement général.

Charles Lindberg, le premier à avoir traversé l’Atlantique en 1927, membre du conseil d’administration de la Pan Am. Déclaration à L’Express du 7-13 août 1972.

04 1973

Philippe Gloagen et Michel Duval lancent le premier Guide du Routard. Cinquante ans plus tard, on en sera à 135 millions d’exemplaires.

05 1973   

En vue de la campagne présidentielle prévue pour 1976, François Mitterrand demande à Claude Perdriel, directeur du Nouvel Observateur d’aller aux États-Unis y étudier les méthodes de campagne utilisées dans ce pays, la plus récente étant celle qui a opposé le candidat démocrate George McGovern à Richard Nixon. C’est ce dernier qui l’a emporté mais pour d’autres raisons : Pierre Salinger, expert en la matière affirme que celle de McGovern a été la plus efficace de toute l’histoire politique américaine : marketing, mailings, enquêtes d’opinion, collecte de fonds, contacts avec l’électeur, mobilisation des jeunes… Toutes les procédures du vote getting sont transportables, et seront utilisées.

 06 1973  

Lors du salon de l’aéronautique du Bourget, un Tupolev 144 s’écrase à Goussainville, près du Bourget : 14 morts. Il avait été surnommé Concordski, car considéré, à tort, comme une copie conforme du Concorde : 140 passagers à Mach 1,9 sur 6 500 km. Il sera retiré du service après un autre accident en 1978, ayant fait 3 morts. 17 exemplaires auront été construits.

8 06 1973 

Pour la première fois depuis 1939, Franco a nommé un premier ministre : l’amiral Carrero Blanco.

28 06 1973  

Au Chili, le général Carlos Prats a quitté provisoirement le gouvernement.  Washington a gelé les lignes de crédit des organismes de financement de l’aide au développement. L’inflation galope à plus de 300 %, le marché noir représente l’essentiel de la circulation des biens. Un régiment de blindés attaque le palais présidentiel. La démission du général Ruiz qui ne parvient pas à trouver un accord avec les grévistes enclenche un processus de révolte au sein de l’armée, qui, pour finir va amener Augusto Pinochet à la tête des forces armées.

30 06 1973 

La France intéresse l’Allemagne au programme Ariane : l’Agence Spatiale Européenne s’engage en août : la France financera le lanceur à hauteur de 63,9 %, et  les frais de fonctionnement de la base de Kourou à hauteur de 75 %. La charge  satellisable passera de 1 500 à 1 750 kg.

06 1973

En Dordogne, Brigitte Bardot, 38 ans, termine le tournage de L’Histoire très bonne et très joyeuse de Colinot Trousse-Chemise, un film de Nina Companeez

L’action se passe au Moyen Age, avec cavalcades, et duels sur la place du village. Parmi les figurants, une vieille dame avec sa chèvre. J’allais les voir dès que j’avais une pause, mais elle me dit un jour : J’espère que le film sera terminé dimanche. C’est la communion de mon petit-fils, on fera un grand méchoui avec la chèvre. J’ai été horrifiée ! Et j’ai immédiatement acheté la chèvre. Je suis rentrée avec elle dans mon hôtel 4 étoiles. Ce fut le déclic. Adieu le cinéma, et je me suis dès lors consacrée tout aux animaux.

Brigitte Bardot

A quoi tiennent les choses ! Par après, elle se mettra à brûler ce qu’elle avait adoré, à cracher dans la soupe de ces 20 ans de cinéma avec une vindicte haineuse qui voudront nous faire croire à un dédoublement de personnalité, comme si c’était une autre personne qu’elle-même qui avait été abusée ; allons donc, si cette vie avait été aussi insupportable que vous le dites, vous n’auriez pas fait durer ce cauchemar pendant vingt ans ! un peu de cohérence, madame Bardot. Vous n’étiez pas dans un camp de concentration tout de même !

******

Non ! Je n’ai jamais aimé le cinéma ! Ce n’est que superficialité et frivolité. Tout y est faux. Les décors, les situations, les sentiments, et la plupart des gens. Sans parler de ce nombrilisme qui fait croire aux acteurs qu’ils sont le centre du monde ! Je déteste le culte de la personnalité. Il fallait que mon imprésario me botte le cul pour que j’aille aux premières de film et dans les cocktails. J’en avais horreur. La simple lecture d’un scénario m’angoissait, et pendant la vingtaine d’années où j’ai enchaîné les films, j’avais le ventre noué et je développais un herpès au début de chaque tournage. Avec toujours ce même sentiment de vacuité.

La vie d’artiste m’a valu des moments intenses. Mais c’était dans le privé. Jamais dans l’officiel. On s’est tellement moqué de moi à mes débuts ! On a dit que j’étais une ravissante idiote, que je parlais mal, que je jouais comme un pied. Si vous saviez le mépris auquel j’ai été confrontée, parallèlement d’ailleurs à une adoration sans limite. Cela m’a blessée. C’était si injuste ! J’ai un principe de vie : quand on entreprend quelque chose, il faut le faire bien, et jusqu’au bout. Je l’ai appliqué au cinéma. Je n’ai rien fait en dilettante.

J’ai eu le sentiment de ne pas être reconnue à ma juste valeur.  La reconnaissance n’est venue qu’après. Longtemps après ! Bien sûr, j’avais le statut de star : bien payée, célébrée sur les tapis rouges, dotée de belles voitures, de coiffeurs, de maquilleuses, tout le fourbi. Mais tout était fou et faux. Et je me suis pris pêlemêle dans la figure mesquineries et gestes d’adoration sans mesure, mensonges, humiliations, salissures. C’était la contrepartie de la lumière qu’on braquait sur moi. Cette lumière que certains envient et qui a failli me tuer. Car je suis vite devenue une proie pour journalistes et paparazzi. Ils étaient partout, je n’avais plus de refuge. C’était une horreur. Et c’était effrayant. La traque. Avec ce que cela implique : le stress, l’angoisse, la dépendance aux somnifères. La perte de l’envie de vivre.

Brigitte Bardot interviewé par Annick Cojean du Monde le 21 janvier 2017.

Et si lui insupporte tant que cela le culte de la personnalité, elle n’aurait pas laissé la commune de Saint Tropez lui ériger une statue en 2017… Cette seule acceptation signifie bien qu’elle avait assimilé tous les éléments pour mordre à belles dents à l’hameçon !

5 07 1973 

Au Rwanda le général hutu modéré Juvénal Habyarimana prend le pouvoir à l’issue d’un coup d’Etat militaire. Nouvelle offensive des Tutsis de l’extérieur. De nouvelles vagues de persécutions anti-Tutsis sont déclenchées, animées par les comités de salut public. Le MRNDMouvement Révolutionnaire National pour le Développement – affirme que dans cette conjecture, le Rwanda est absolument incapable d’assurer ne serait-ce que la sécurité alimentaire d’un surcroît de population provenant d’un retour massif des réfugiés […] cependant le Rwanda continuera à examiner avec bienveillance les demandes de rapatriement individuel, libre et volontaire.

18 07 1973 

À proximité de Vizille, dans la côte de Laffrey, les freins d’un car transportant des touristes belges lâchent : 43 morts.

21 07 1973

Ahmed Bouchiki est serveur à Lillehammer, en Norvège. Il sort du cinéma avec Torril, sa compagne, enceinte. Il est le frère de Chico, un des joueurs du groupe des Gipsy Kings, alors au sommet. Une voiture s’arrête à leur hauteur : deux hommes en sortent et l’abattent de 13 coups de fusil. C’est une bavure du Mossad qui pensait avoir à faire avec Ali Assan Salameh, le leader palestinien de Septembre noir, l’homme qui a dirigé le massacre des jeux de Munich. Six Israéliens seront rapidement arrêtés par la police, accusés de meurtre. En1996, le gouvernement israélien versera une indemnité à la famille, sans pour autant reconnaître le crime. Ali Assan Salameh sera tué à Beyrouth par le Mossad en 1979.

15 08 1973   

Arrêt des bombardements américains au Cambodge : fin de 12 ans d’intervention  militaire américaine en Indochine.

25 08 1973   

À peu près 60 000 manifestants se retrouvent au Rajal del Gorp, sur le Larzac pour combattre le projet d’extension du camp militaire, à l’initiative du syndicat des Travailleurs Paysans (prédécesseur de la Confédération Paysanne), fondé par Bernard Lambert. Cet appel fédère des sensibilités très diverses, du fondateur de la communauté non-violente de l’Arche, Lanza del Vasto, aux ouvriers des montres Lip en passant par des représentants des peuples en résistance venus d’Europe ou d’Afrique.

L’essentiel de ces 60 000 manifestants venaient de tout le mouvement de retour à la terre, aux succès et à la durée très inégaux : parfois le rêve, relayé par l’opiniâtreté, permettait un enracinement réel, parfois la dureté de vie provoquait un retour à la ville ; ceux qui restaient acceptaient une pauvreté à la limite de la détresse. Quelquefois se produisait un petit miracle :

De la route principale un chemin carrossable, suivant les gorges, conduisait au départ d’un sentier. Par ce sentier, le long du ruisseau, il fallait une bonne heure de marche pour atteindre le hameau d’Héric, perché tout là-haut, loin de tout, sans autre accès. En voiture, sur le chemin, je doublai un homme âgé qui marchait en s’appuyant sur un bâton et se dirigeait vers les gorges ; un paysan, vêtu d’un vieux costume en velours, lourdement chaussé, un sac à l’épaule. Je m’arrêtai et lui proposai de l’avancer un peu. Il accepta.
En voiture, il me dit qu’il remontait à Héric où il avait passé toute son existence. Je lui dis : Il ne doit plus y avoir beaucoup de gens, là-haut.
Non. J’ai vu mourir tout le monde.
Lorsque le chemin carrossable s’arrêta, je lui demandai, en garant la voiture, si cela l’ennuierait de me voir faire un bout de chemin avec lui. Ça ne l’ennuyait pas du tout.
Nous attaquâmes le sentier, qui est assez raide, et monte dans un paysage escarpé entre des roches nues, très découpées. L’homme marchait le premier, poséme­nt, toujours au même rythme, comme quelqu’un qui marche depuis toujours sur ces sentiers-là. Il allait avoir autour de soixante-dix ans. Difficile d’être plus précis. Un vieux.
Après une centaine de mètres, il me demanda d’où j’étais. Je le lui dis : de Colombières. J’ajoutai que j’étais le fils de Félix Carrière.
Ah. me dit-il. De Félissou ?
Félissou était le surnom usuel de mon père. Cela servait à le distinguer de son père, qui s’appelait aussi Félix.
L’homme d’Héric connaissait Félix Carrière mais vaguement. J’ai toujours été surpris que les gens se connaissent si peu de village à village.
[…] Le vieux d’Héric me demanda encore :
Et il n’est pas mort, ce Félix Carrière ?
Si, lui dis-je. Il est mort depuis plus de vingt ans.
Ah.
Ils appartenaient, mon père et lui, à la même génération, ou à peu près. Sans doute s’étaient-ils rencontrés dans une fête, ou à l’occasion d’un tournoi de boules.
Il est mort de quoi ?
Du cœur. Il était malade.
Ah.
Nous continuâmes à parler, par petits bouts de phrases, tout en marchant. Il me parla d’Héric, ces deux ou trois maisons perdues dans la montagne, qui avaient été toute sa vie.
Et vous vivez tout seul là-haut ?
Je vivais seul jusqu’à l’année dernière.
Et maintenant ?
Maintenant non, je ne suis plus seul. Connaissant les silences nécessaires à ce type de conversation, où l’on n’est jamais sûr que celui qu’on interroge ait vraiment envie de parler, j’attendis une dizaine de mètres avant de lui demander : Qui vit avec vous ?
Les hippies.
C’était bien le dernier mot que je m’attendais à entendre là. Deux ans auparavant, avec Milos Forman, nous avions vécu des mois à New York, dans l’East Village, pour travailler sur le film Taking off. Nous avions connu de très près les personnages, les coutumes, la musique de cette culture nouvelle du flower power, qu’on appelait aussi psychédélique. Je ne pouvais pas me douter que j’allais la retrouver là. L’homme me raconta l’histoire phrase par phrase tout en montant. Un an plus tôt trois jeunes gens fuyant le monde étaient arrivés à Héric, par on ne sait quels détours. Ils décidèrent qu’ils n’iraient pas plus loin. Une Américaine, un Hollandais et un Allemand.
Après des premiers contacts assez difficiles, car aucun des trois ne parlait français, ils commencèrent à vivre avec le vieil homme, dans une maison à demi en ruines proche de la sienne, couchant dans la paille. Par la force de leur seule présence et la curiosité qu’ils éveillaient sans doute chez lui, ils brisèrent sa solitude. Une vie en commun reprit petit à petit dans le hameau. Le vieux leur enseigna une partie de son savoir-faire, comment on reconnaît les bons champignons, où trouver des asperges sauvages, comment pêcher, etc. Il leur donna des pommes de terre et des châtaignes. Il descendait de temps en temps dans la vallée, toujours à pied, pour acheter quelques objets indispensables, ou du sucre, ou un litre d’huile. Les trois autres restaient là-haut, loin de toute société humaine.
Mais ils m’ont quand même appris des choses, dit l’homme. Par exemple ils mangent les racines des fougères ! Ils les font griller ! Jamais entendu parler de ça, avant.
Et c’est bon ?
Pas mauvais. On dirait des topinambours, en plus dur.
Et ils ne vous ont rien fait fumer ?
Si, si, bien sûr. Mais ils n’en ont plus maintenant. Il continua à bavarder de choses et d’autres. Je n’avais guère le temps de rester avec lui mais il me semblait, à certains regards, qu’il ne m’avait pas vraiment tout dit, qu’il gardait encore un certain secret.
Il finit par me le raconter. Le voici : quand la jeune fille de Los Angeles arriva au hameau d’Héric, elle était enceinte. De qui ? Le vieux ne le sut jamais. Peut-être l’ignorait-elle aussi. Peut-être s’agissait-il d’un autre homme que ces deux-là. Cela ne paraissait pas la préoccuper. Cependant, quand le temps de l’accouchement approcha, il fallut songer à la délivrer.
Au cours d’une de ses descentes dans la vallée, le vieux en parla au docteur Lau, à Olargues, en lui demandant de monter à Héric le moment voulu.
Pas question, répondit le docteur. Il était bien trop âgé pour pratiquer cette ascension-là (il devait prendre sa retraite en 1973). Et on ne connaissait aucune sage-femme, à Olargues ou dans les environs, capable de courir ce risque.
Après réflexions, va-et-vient et conciliabules, le vieux demanda au docteur s’il ne pourrait pas mettre lui-même cet enfant au monde. Le docteur fut un peu surpris, apparemment, et dit en fin de compte : pourquoi pas ? Il lui montra soigneusement comment il faut procéder et lui expliqua tous les gestes.
Et c’est moi qui l’ai accouchée, me dit le vieux. C’est moi qui l’ai fait venir, le bébé. Vous auriez vu ça ! C’est un garçon, et je peux vous dire qu’il va bien.
Nous n’étions plus très loin du hameau, à quinze minutes peut-être. Son récit terminé, le vieux gardait de nouveau le silence comme si, malgré sa fierté médicale, il regrettait un peu de m’en avoir tant dit. Il montait devant moi du même pas tranquille, penché en avant, le bâton à la main. Je me disais que dans le sac qu’il portait se trouvaient peut-être des couches, du talc, du lait.
Il me dit un peu plus tard :
Nous sommes cinq maintenant là-haut.
Je ne suis pas monté avec lui jusqu’à Héric. Il m’a semblé que le vieux n’y tenait pas. Il ne fit rien pour m’inviter, au contraire. Peut-être voulait-il garder ça pour lui.
Je le saluai et je redescendis vers la voiture.

Jean Claude Carrière. Le vin bourru  Plon 2000

11 09 1973 

Au Chili, la journée est décisive :

  • 6 h 40’ À Valparaiso, la marine s’est soulevée et marche sur Santiago
  • 8 h 30’ Pinochet est le premier signataire du communiqué de la junte
  • 8 h 55’  Les carabiniers affectés à la défense de la Moneda abandonnent le palais.
  • 9 h 30’ Allende organise la défense du palais en demandant aux femmes de partir – y compris des deux filles Beatriz et Maria Isabel, et laissant partir les hommes qui le souhaitent.
  • 11 h 58’ Bombardement aérien qui déclenche un incendie.
  • 13 h 30’ Allende parle à Radio Magallanes : c’est son dernier discours :

Je paierai de ma vie la défense des principes qui sont chers à cette patrie. La honte tombera sur ceux qui ont trahi leurs convictions, manqué à leur propre parole et se sont tournés vers la doctrine des forces armées.

Le Peuple doit être vigilant, il ne doit pas se laisser provoquer, ni massacrer, mais il doit défendre ses acquis. Il doit défendre le droit de construire avec son propre travail une vie digne et meilleure. À propos de ceux qui ont soi-disant autoproclamé la démocratie, ils ont incité la révolte, et ont d’une façon insensée et douteuse mené le Chili dans le gouffre. Dans l’intérêt suprême du Peuple, au nom de la patrie, je vous exhorte à garder l’espoir. L’Histoire ne s’arrête pas, ni avec la répression, ni avec le crime. C’est une étape à franchir, un moment difficile. Il est possible qu’ils nous écrasent, mais l’avenir appartiendra au Peuple, aux travailleurs. L’humanité avance vers la conquête d’une vie meilleure.

Compatriotes, il est possible de faire taire les radios, et je prendrai congés de vous. En ce moment des avions sont en train de passer, ils pourraient nous bombarder. Mais sachez que nous sommes là pour montrer que dans ce pays, il y a des hommes qui remplissent leurs fonctions jusqu’au bout. Moi, je le ferai, mandaté par le Peuple et en tant que président conscient de la dignité de ce dont je suis chargé.

C’est certainement la dernière occasion que j’ai de vous parler. Les forces armées aériennes ont bombardé les antennes de radio. Mes paroles ne sont pas amères mais déçues. Elles sont la punition morale pour ceux qui ont trahi le serment qu’ils ont prêté. Soldat du Chili, Commandant en chef, associé de l’Amiral Merino, et du général Mendosa, qui hier avait manifesté sa solidarité et sa loyauté au gouvernement, et aujourd’hui s’est nommé Commandant Général des armées.

Face à ces évènements, je peux dire aux travailleurs que je ne renoncerai pas. Dans cette étape historique, je paierai par ma vie ma loyauté au Peuple. Je vous dis que j’ai la certitude que la graine que l’on a confiée au Peuple chilien ne pourra pas être détruite définitivement. Ils ont la force, ils pourront nous asservir, ils mais n’éviteront pas les procès sociaux, ni avec le crime, ni avec la force.

L’Histoire est à nous, c’est le Peuple qui la fait.

Travailleurs de ma patrie, je veux vous remercier pour la loyauté dont vous avez toujours fait preuve, de la confiance que vous avez accordé à un homme qui fut le seul interprète du grand désir de justice, qui jure avoir respecté la constitution et la loi. En ce moment crucial, la dernière chose que je voudrais vous dire, c’est que la leçon sera retenue.

Le capital étranger, l’impérialisme, ont créé le climat qui a cassé les traditions : celles que montrent Scheider et qu’aurait réaffirmé le commandant Araya. C’est de chez lui, avec l’aide étrangère, que celui-ci espérera reconquérir le pouvoir afin de continuer à défendre ses propriétés et ses privilèges.

Je voudrais m’adresser à la femme simple de notre terre, à la paysanne qui a cru en nous, à l’ouvrière qui a travaillé dur et à la mère qui a toujours bien soigné ses enfants. Je m’adresse aux fonctionnaires, à ceux qui depuis des jours travaillent contre le coup d’État, contre ceux qui ne défendent que les avantages d’une société capitaliste. Je m’adresse à la jeunesse, à ceux qui ont chanté et ont transmis leur gaieté et leur esprit de lutte. Je m’adresse aux Chiliens, ouvriers, paysans, intellectuels, à tous ceux qui seront persécutés parce que dans notre pays le fascisme est présent déjà depuis un moment. Les attentats terroristes faisant sauter des ponts, coupant les voies ferrées, détruisant les oléoducs et gazoducs, face au silence de ceux qui avaient l’obligation d’intervenir. L’Histoire les jugera.

Ils vont sûrement faire taire radio Magallanes et vous ne pourrez plus entendre le son métallique de ma voix tranquille. Peu importe, vous continuerez à m’écouter, je serai toujours près de vous, vous aurez au moins le souvenir d’un homme digne qui fut loyal avec la patrie. Le Peuple doit se défendre et non pas se sacrifier, il ne doit pas se laisser exterminer et se laisser humilier. Travailleurs : j’ai confiance dans le Chili et dans son destin. D’autres hommes espèrent plutôt le moment gris et amer où la trahison s’imposerait. Allez de l’avant sachant que bientôt s’ouvriront de grandes avenues où passera l’homme libre pour construire une société meilleure.

Vive le Chili, vive le Peuple, vive les travailleurs ! Ce sont mes dernières paroles, j’ai la certitude que le sacrifice ne sera pas vain et qu’au moins surviendra une punition morale pour la lâcheté et la trahison.

Allende organise alors la reddition, fermant la marche de la colonne. Puis il remonte au premier étage.

  • 13 h Augusto Olivares, directeur de la télévision national, intime de Salvador Allende, est venu le saluer, lui et tous ses inconditionnels ; il les quitte, mais ne sort pas de la Moneda et entre dans une pièce vide où il se suicide d’une balle dans la tête.
  • 13 h 58’ Le docteur Patricio Gijon remonte chercher un masque à gaz et à cet instant précis, j’ai vu comme dans un éclair le président assis sur un sofa, se tirer une rafale avec une mitraillette placée entre ses jambes. La boîte crânienne a volé en éclats.

Chili septembre 1973 : un stade et un coup d'État - Les Clionautes

Dernier discours de Salvador Allende le matin du coup d'état du 11 septembre 1973 - Le blog de rouge-resistances.over-blog.com

11 de septiembre de 1973: el Golpe de Estado en Chile - Red Historia

 

Dans les semaines qui suivront, Françoise et son mari, Pierre de Menthon, ambassadeur de France au Chili, aidés par le personnel diplomatique vont soustraire à la rage de Pinochet quelque six cents militants communistes, miristes, socialistes ou chrétiens, négociant pied à pied avec le pourvoir en place leur exfiltration vers Paris, et ce, en dépit de l’attitude officielle du gouvernement français, favorable à Pinochet.

Pinochet prend le pouvoir. Grand collectionneur, il met à profit le trouble des premiers instants pour voler dans la Moneda quelques trésors du patrimoine national, comme l’épée de Bernardo O’Higgins, le héros de l’indépendance chilienne, la piocha, étoile à cinq branches sertie d’or que reçoivent les présidents lors de leur investiture, quelques tableaux. En lieu et place, il mettra des faux.

Il ne va pas faire dans la demi-mesure :

  • État de siège proclamé sur l’ensemble du territoire, ce qui permet l’application du code de justice militaire. Une police politique est créée : la DINA – Direction de l’Intelligence Nationale – , rebaptisée CNI – Centrale Nationale d’Information – en 1977. En octobre 1988 – la fin du régime militaire – , plus de 3 200 personnes auront été tuées ou portées  disparues, 35 000 auront été torturées ; 200 000 Chiliens – 2 % de la population – se seront exilés.
  • Expulsion des représentants des  citoyens des institutions de l’État.
  • Dissolution du Congrès.
  • Destruction par le feu des registres électoraux.
  • Interdiction des partis politiques.
  • Contrôle des médias.
  • Suppression de l’autonomie des organismes relevant de la société civile.
  • Les recteurs de toutes les universités, publiques comme privées, sont remplacés par des généraux ou des amiraux.
  • Couvre feu, qui sera maintenu dans certaines villes jusqu’en mars 1978
  • L’importation de livres est soumise à censure.

J’veux te raconter Kissinger
l’histoire d’un de mes amis
son nom ne te dira rien
il était chanteur au Chili

Ça se passait dans un grand stade
on avait amené une table
mon ami qui s’appelait Jara
fut amené tout près de là

On lui fit mettre la main gauche
sur la table et un officier
d’un seul coup avec une hache
les doigts de la gauche a tranché
D’un autre coup il sectionna
les doigts de la dextre et Jara
tomba tout son sang giclait
6 000 prisonniers criaient

L’officier déposa la hache
il s’appelait p’t’être Kissinger
il piétina Victor Jara
chante dit-il tu es moins fier

Levant ses mains vides des doigts
qui pinçaient hier la guitare
Jara se releva doucement
faisons plaisir au commandant

Il entonna l’hymne de l’U
de l’unité populaire
repris par les 6 000 voix
des prisonniers de cet enfer

Une rafale de mitraillette
abattit alors mon ami
celui qui a pointé son arme
s’appelait peut-être Kissinger

Cette histoire que j’ai racontée
Kissinger ne se passait pas
en 42 mais hier
en septembre septante trois

Julos Beaucarne       1973

Victor Jara était quasiment devenu ambassadeur du Chili socialiste sur la scène internationale après l’élection d’Allende. C’est lui qui avait rendu hommage à Pablo Neruda lors de son Nobel de littérature en 1972.

Victor Jara est transporté le 11 septembre 1973 dans le Stade national, à l’endroit même où, en 1972, il avait rendu hommage à Neruda. Il meurt criblé de balles le 16 septembre. Avant de le tuer, un policier lui broie les mains. Il aurait alors commencé à chanter l’hymne de l’Unité populaire, repris en chœur par les autres militants arrêtés avec lui.

Cilles Bataillon. Histoire n°391 Septembre 2013

Il aura fallu attendre cinquante ans pour que les assassins du chanteur et compositeur Victor Jara, tué au lendemain du coup d’État du général Augusto Pinochet, en 1973, soient définitivement reconnus coupables par la justice chilienne. Lundi 28 août 2023, la Cour suprême a confirmé les peines – prononcées en première instance en 2018 puis confirmées en appel en 2021 – allant de 8 à 25 ans de prison contre sept anciens militaires pour l’enlèvement, la torture et le meurtre de l’artiste.

Agés de 73 à 85 ans et libres jusqu’à cette ultime décision, les sept militaires ont également été condamnés pour le meurtre du directeur général des prisons et militant communiste Littré Quiroga, arrêté en même temps que Victor Jara. Mais seuls six d’entre eux effectueront leur peine : mardi 29 août, alors qu’il venait d’ouvrir la porte de son domicile aux policiers venus l’arrêter, l’ancien brigadier Hernan Chacon Soto, 86 ans, condamné la veille à 25 ans de prison, s’est tué avec une arme à feu.

Un suicide évoqué mardi par le président chilien, Gabriel Boric, lors des obsèques d’un dirigeant historique du Parti communiste, Guillermo Teillier – mort des suites d’un Covid long. Aujourd’hui, alors que nous sommes sur le point de commémorer les 50 ans [du coup d’Etat], d’autres meurent de manière lâche pour ne pas affronter la justice, a déclaré le chef d’État à la presse.

L’assassinat de Victor Jara a été l’un des plus symboliques de la dictature (1973-1990), qui a fait 3 200 victimes – morts et disparus. Presque 40 000 Chiliens ont été victimes de tortures pendant cette période sombre. Trente-trois ans après la fin de la dictature, le président Boric a dévoilé mercredi 30 août 2023 un Plan national de recherche de la vérité et de la justice, pour faire la lumière sur le sort des quelque 1 200 personnes toujours disparues. Regrettant que la justice pour Victor Jara ne soit arrivé que la veille, il a affirmé lors d’une cérémonie que la seule possibilité de construire un futur plus libre et respectueux de la vie et de la dignité humaine, c’est de connaître toute la vérité.

Angeline Montoya Le Monde du 1 09 2023

Sur le plan économique, les entreprises nationalisées sous Allende sont restituées à leurs anciens propriétaires. Les grandes entreprises publiques d’État sont privatisées. Fin du contrôle des prix et abaissement des barrières douanières. Investissements étrangers encouragés. Tout cela sous le management des Chicago boys, des économistes néolibéraux formés à l’école du néolibéral  Milton Friedman, sous la houlette de Sergio de Castro, ministre de l’économie. La gestion des fonds de pension des travailleurs est transférée à des entreprises à but lucratif. En 1990, 40 % de la population sera paupérisée.

Les larmes ne doivent pas troubler la vue et il n’est pas interdit de penser que les graines semées sous la présidence d’Allende, hors d’atteinte des militaires adeptes du golpe, donneront naissance quarante ans plus tard, à une situation qui sera une première mondiale : deux femmes qui s’affrontent pour le deuxième tour d’élections présidentielles. Qui aurait raisonnablement osé prédire cette fantastique arrivée des femmes au pouvoir même dix ans plus tôt ?

13 09 1973

L’écologie fait une entrée fracassante dans les prétoires : le FLNC – Front de Libération Nationale Corse – fait sauter le Scarlino Secundo, un bateau d’une trentaine de mètres appartenant à la compagnie italienne Montedison, qui déversait au large du cap Corse des tonnes de déchets toxiques, les fanghe rosse.

En avril 1972, la Corse découvre dans la presse que la Montedison, société chimique basée à Scarlino, sur la côte toscane, envoie chaque nuit deux bateaux-citernes chargés de 3 000 tonnes de dioxyde de titane (un colorant blanchissant utilisé dans de nombreux domaines, notamment les peintures, l’alimentation et les cosmétiques) afin de les déverser dans une zone appelée le « haut-fond des Veuves », à 25 milles (46 kilomètres) du cap Corse. La mer Tyrrhénienne change de couleur par endroits. En survolant la zone en hélicoptère, on distingue, sur 20 kilomètres, une ligne verte. Les rejets toxiques de la Montedison sont rouges, mais les résidus de dioxyde de titane qui surnagent, eux, sont verts.

Ces déchets, qui contiennent notamment du cadmium, un métal lourd tératogène (qui génère des malformations fœtales), détruisent le plancton, source de toute vie marine. Les premières analyses pratiquées sur des poulpes et des espadons retrouvés morts révèlent des traces de substances toxiques. Les pêcheurs se brûlent les doigts en remontant leurs filets. Ils sont les premiers à donner l’alarme, vite rejoints par des personnalités scientifiques.

Le biologiste Alain Bombard, l’océanographe Jacques-Yves Cousteau, l’explorateur Paul-Emile Victor, le naturaliste Roger Molinier alertent le ministère de l’environnement sur les caractéristiques de la zone ­polluée, très riche en plancton, sur la présence d’acide sulfurique et la dangerosité que posent les métaux lourds dans la chaîne alimentaire. Mais les autorités, sur le continent, ne bougent pas.

Née en 1966 de la fusion entre la Montecatini italienne et la société américaine Edison, la multinationale Montedison est un fleuron de l’industrie et de la finance, dont le chiffre d’affaires dépasse alors les 3 500 milliards de lires (l’équivalent de 5,8 milliards d’euros aujourd’hui). Employant 150 000 personnes dans la péninsule, ce géant de l’économie étend ses ramifications dans le monde entier. La société est d’autant plus omnipotente que l’Etat italien est son principal actionnaire… Elle vient juste d’obtenir, en avril 1972, l’autorisation du ministère de la santé italien de déverser chaque jour ces déchets toxiques dans la mer.

Un comité de défense anti-boues rouges, qui se veut apolitique, voit le jour au printemps 1972. Ses membres prennent vite l’habitude de se rencontrer à la prud’homie des pêcheurs de Bastia (c’est là que, ­traditionnellement, les patrons pêcheurs organisent au quotidien l’activité de la profession), située au premier étage d’un immeuble ancien, place du Marché-aux-Poissons, dans le quartier du Vieux-Port.

Décidé à se battre pour préserver son île, José Stromboni, alors âgé de 35 ans, président de la Jeune Chambre économique de Corse et chargé des relations internationales du collectif, y passe ses soirées. Nos réunions à la prud’homie rassemblaient une vingtaine de personnes, se souvient-il. On parlait souvent en corse, pour mieux exprimer certaines nuances.

Lucia Molinelli Cancellieri, médecin généraliste à Bastia et militante écologiste de la première heure, est alors chargée des relations extérieures du comité. Aujourd’hui décédée, elle a retracé dans un livre (Boues rouges. La Corse dit non, L’Harmattan, 1995), la naissance de cette internationale de l’écologie et le profil très divers de ses participants : Les pêcheurs, emmenés par Jean Franceschi et le premier prud’homme, Jacques Fusella, les militants écologistes et scientifiques, comme Denise Viale, professeure agrégée de biologie au lycée de Bastia et conseillère biologique du département ; les militants de l’Action régionaliste corse [ARC], emmenés par leur leader le docteur Simeoni, prêt à se battre sur tous les fronts. Il y avait aussi Victor Lorenzi, vice-président du conseil général de la Corse, qui faisait la quête dans son chapeau pour acheter la colle et l’impression des affiches…  Même les autorités religieuses ont rejoint le collectif.

Les plus mobilisés, car les plus touchés, sont les pêcheurs. Nous n’étions pas conscients de nous battre contre une multinationale, explique Gérard Romiti, actuel vice-président de la communauté d’agglomération de Bastia et élu municipal. Nous avons bloqué le port à trois reprises en un an. On ne rigolait pas du tout, ce n’était absolument pas festif. Ce fils de marin a 19 ans à l’époque. Les pêcheurs payent cher leur engagement.

Pour nous, les 54 familles de pêcheurs de la ville, la pollution aux boues rouges, c’était sensible, raconte-t-il, installé de bon matin dans un café de la place Saint-Nicolas, à Bastia. Nous menions la lutte contre la Montedison, on collait des affiches pour dire que les boues rouges tuent, alors, logiquement, les gens, inquiets, n’achetaient plus notre poisson. On n’avait plus grand-chose à manger à la maison. Dans le nord de la Corse, les ventes sont passées de 323 tonnes de poisson en 1972 à 297 tonnes en 1973…

La découverte, le long des côtes, de plusieurs cétacés morts finit d’alarmer l’opinion sur l’état de la faune et de la flore. Entre les printemps 1972 et 1973, treize lamantins, rorquals et cachalots sont retrouvés échoués dans un rayon de 100 kilomètres autour de la zone des déversements. Les analyses de la biologiste Denise Viale, lors de l’été 1973, sont formelles : les mammifères ont la peau brûlée par les produits toxiques et les prélèvements réalisés dans leurs muscles montrent des traces de métaux lourds.

Dans tout le cap Corse, les militants des comités anti-boues rouges (des déclinaisons du comité créé à Bastia) distribuent des tracts et mobilisent les élus. Une grève de la faim menée en mars 1973 par de jeunes Corses de Marseille émeut l’opinion. Les lycéens de Bastia sont en première ligne, participent à toutes les manifestations. Le 22 mai 1973, la fronde fait la une du premier numéro de Libération, sous le titre Boues rouges : solidarité méditerranéenne.

C’est la rivoluzione di Corsica, une ambiance pré-insurrectionnelle, qui a marqué Gilles Simeoni, actuel président autonomiste du Conseilexécutif de Corse. L’ancien avocat d’Yvan Colonna, qui a été maire de Bastia de 2014 à 2016, n’avait que 6 ans en 1973. Son père, le médecin Edmond Simeoni (décédé en 2018), figure du nationalisme corse et fondateur, en 1967, de l’ARC, est à la pointe du combat, tout comme sa mère, Lucie, et son oncle Max.

J’ai beaucoup de souvenirs de cette période. Je me souviens de mes parents, de Lucia Molinelli avec sa mèche blanche, de Max. Le soir, j’étais assis dans les escaliers, pas couché. Je les écoutais discuter devant la cheminée. L’ambiance était très lourde, tendue. Ce n’était pas le Larzac…, sourit Gilles Simeoni.

Les pouvoirs publics français sont mal à l’aise. Le ministre de la pro­tection de la nature et de l’envi­ronnement, Robert Poujade (sans lien de famille avec Pierre Poujade), marche sur des œufs. En guise de défense, la direction de la Montedison ne cesse en effet de répéter que les usines françaises font bien pire.

La France fabrique aussi du dioxyde de titane et en quantité plus importante qu’en Toscane. À Calais, notamment, où l’usine Tioxide rejette dans la Manche ses propres boues rouges. Or, dans le Calaisis, les populations commencent à s’émouvoir en constatant que l’industrie de la pêche a chuté des trois quarts depuis cinq ans, depuis l’installation de l’usine, en 1967.

À Thann, en Alsace, la fabrique de produits chimiques Thann et Mulhouse neutralise à la chaux vive 450 tonnes de sulfate de fer par jour et les déverse sur un crassier. Ces déchets polluent la nappe phréatique qui alimente la région en eau potable… Au Havre, en Normandie, le deuxième site de Thann et Mulhouse produit 58 000 tonnes de dioxyde de titane, qu’elle déverse dans la baie de Seine. Sans parler des boues rouges de Cassis, en Provence, déversées dans la mer depuis 1967 par l’usine Péchiney. Bref, le pouvoir craint que la mobilisation des Corses ne fasse tache d’huile.

Le recyclage des déchets de dioxyde de titane est certes possible, mais il entraîne de forts coûts. La Montedison calcule que le recyclage à terre de la totalité des effluents augmenterait ses coûts de production de l’ordre de 20 %. Elle menace de licencier 500 ouvriers si les autorités lui imposent de retraiter les déchets. De son côté, Robert Poujade sait que, s’il exige des Italiens le recyclage des déchets de dioxyde de titane, les Français, comme toutes les industries ­d’Europe, devront en faire de même.

Sous l’autorité du ministre, le 4 mai 1973, un livre blanc est publié, qui fait la synthèse des rapports scientifiques effectués depuis un an sur les boues rouges. Il conclut que les effets des rejets sur l’écologie marine ne sont pas certains et que l’état du droit international ne les interdit pas, se souvient Jean-Valère Geronimi, 39 ans en 1973. Fondateur de plusieurs associations de défense de la mer, ex-président de la Ligue de l’enseignement de Haute-Corse, le militant s’aide désormais d’une canne pour déambuler dans son grand appartement avec vue sur le port de Bastia et ses ferrys.

En 1973, il officie comme ingénieur océanographe, spécialiste de la chimie de l’eau au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris. Il est sur le navire Jean-Charcot, en pleine mission au large des Baléares, quand le gouvernement français les déroute vers les côtes corses. Nous devions mettre le cap sur Toulon pour ensuite rejoindre le Scarlino Primo, l’un des deux navires de la Montedison, sur l’espace de déversement des déchets, raconte-t-il. On nous demandait, en fait, de suivre le navire et de faire des prélèvements pour “montrer que les déversements n’étaient pas aussi nocifs” qu’on le prétendait.

Les prélèvements réalisés par des scientifiques envoyés par l’Etat italien assuraient que les rejets étaient inesthétiques, mais pas dangereux. La position de Jean-Valère Geronimi, scientifique corse au service de l’Etat français, est pour le moins inconfortable : Les militants du collectif de défense contre les boues rouges, les pêcheurs, les écologistes, je les connaissais tous, sourit-il aujourd’hui. On était parfois du même village. Ils contestaient les analyses qu’on faisait pour l’Etat français. Il assure que les résultats n’étaient pas accablants pour la Montedison, car les rejets, effectués en pleine mer, étaient très dilués.

Outre le fait d’avoir donné naissance au droit de l’environnement, l’affaire des boues rouges est aussi marquante sur le plan politique. Nous sommes trois ans avant les événements d’Aléria : l’occupation, les 21 et 22 août 1975, par des militants de l’ARC, d’une cave viticole appartenant à un chef d’entreprise d’origine pied-noir, pour dénoncer la précarité des petits exploitants agricoles corses défavorisés par rapport aux rapatriés d’Algérie aidés par l’Etat, qui tournera à l’émeute, avec la mort de deux gendarmes, et donnera naissance au FLNC, en 1976.

Mais l’affaire des boues rouges s’inscrit déjà dans le combat nationaliste. C’est la prise de conscience de tout un peuple sur le sort qui lui est fait, note d’ailleurs Le Monde, à l’époque. On a vu se dessiner une stratégie de lutte qui a porté ses fruits : un mouvement de masse et une action armée et clandestine, applaudis par tous, analyse Jean-Guy Talamoni, 63 ans, militant du parti Corsica Libera, qui a présidé l’Assemblée de Corse jusqu’en 2021.

L’affaire des boues rouges a eu un impact sur l’éveil des consciences en Corse : si on attendait la tutelle française pour nous libérer de tout ça, on n’était pas sorti de l’affaire, renchérit son ami d’enfance le médecin Eric Simoni, 63 ans, porte-parole du même parti, avec lequel Talamoni a fait un exposé sur cette lutte lorsqu’ils étaient en classe de 6ᵉ. Le mouvement clandestin s’est occupé très largement de ces affaires d’environ­nement, et notamment du littoral. Deux attentats sur trois revendiqués par le FLNC sont liés à la lutte contre la spéculation immobilière et à la ­préservation du littoral, souligne Jean-Guy Talamoni.

La rupture avec l’État français s’opère de façon spectaculaire le 17 février 1973. Alors qu’une délégation comprenant les leaders du comité de défense contre les boues rouges est attendue à la sous-­préfecture, des milliers de Bastiais manifestent, emmenés par des élus, les autonomistes de l’ARC et les autorités religieuses. En quelques minutes, tandis que les gardiens de la paix ouvrent la grille aux émissaires, la situation bascule : une ­centaine de personnes, dont Jean-Pierre Susini, se rue dans la cour et investit le hall. L’intervention des CRS envoyés par Paris n’empêche pas la mêlée ­générale.

Ils sont armés de gourdins taillés dans du bois de châtaignier, écrit dans son livre Lucia Molinelli. Dans la rue, les émeutiers lancent des pavés sur les vitres. Le centre administratif est mis à sac, et les quatre étages vite ­franchis jusqu’au bureau du sous-préfet Miguet, envahis par les gaz lacrymogènes. Les manifestants le séquestrent, le bousculent, tentent de le défenestrer. C’est Edmond Simeoni qui le rattrape à temps… 

Les blessés sont nombreux. Edmond Simeoni et Vincent Duriani, l’adjoint communiste au maire de Bastia, sont arrêtés et emprisonnés. Une mobilisation sans précédent débute alors. Le 26 février, le comité de défense contre les boues rouges appelle à la première opération Isula morta ( île morte). La grève est très suivie, en dépit de l’opposition de la CGT. Edmond Simeoni et Vincent Duriani sont relâchés.

Pour les Corses, l’attaque de la sous-préfecture a été un acte fondateur, le début du mouvement autonomiste, décrypte Gilles Simeoni. Mon père jugeait que le mépris exprimé par les hauts fonctionnaires de l’Etat avait des relents coloniaux. C’est ce qui a conduit à cette explosion de violence. C’était la première fois que le sentiment d’appartenance émergeait si fortement, basé sur la dialectique de David contre Goliath. 

Les réactions s’amplifient avec le congrès de Beyrouth. Le comité de défense contre les boues rouges est convié à cette conférence mondiale pour la protection de la mer Méditerranée, du 3 au 5 juin 1973, sous l’égide de la Fédération mondiale des cités unies. La délégation corse, composée des deux responsables des relations internationales du comité, José Stromboni (par ailleurs président de la Jeune Chambre économique de Corse) et Freddy Santucci, fait sensation. Son réquisitoire électrise l’hémicycle. La Corse est une poubelle parce qu’une colonie, lance José Stromboni. Victime d’un impérialisme sournois dont les agissements de la Montedison sont la manifestation la plus évidente, elle se considère désormais comme en légitime défense

Un demi-siècle plus tard, dans son bureau bibliothèque perché au sommet d’une tour du XIII° siècle entourée à l’extérieur de vestiges étrusques et de broussailles, à Vetrice, sur les hauteurs de Bastia, José Stromboni, qui a exercé comme audioprothésiste dans le civil, se souvient de chaque heure de ce congrès. Il a compilé tous les articles de presse relatant son fait d’armes. Sur les pages jaunies de L’Orient-Le Jour, principal quotidien libanais, qui couvrait l’événement, on peut lire : Les Français, dès les premières phrases [des Corses], hurlèrent au scandale et tentèrent de faire obstruction. Tous les autres participants étrangers, debout, s’interposaient pour les faire taire et applaudissaient à tout rompre. 

Avec le recul, José Stromboni s’en félicite : À partir du moment où vous pouvez jouer un rôle à l’international, c’est une manière de revendiquer une certaine autonomie. L’époque était marquée par le combat des Palestiniens, qui occupaient au Liban de nombreux camps de réfugiés. On se vivait comme des non-alignés, on a d’ailleurs rencontré des mouvements palestiniens en marge du congrès, se souvient-il.

Pour certains membres du comité de défense contre les boues rouges, les applaudissements des autres délégations sonnent comme un encouragement à passer à la lutte clandestine. Avant d’en arriver au plastiquage du Scarlino, on espérait que les élus et les pouvoirs publics allaient parvenir à mettre un terme à ces déversements, se justifie le berger Jean-Pierre Susini. Mais le préfet, les autorités se moquaient de nous. Un jour, lors d’une manifestation à Macinaggio, un port de l’extrémité du cap Corse, on s’est dit entre nous : Megliu é une bombetta [mieux vaudrait poser une bombe]. Et l’idée a fait son ­chemin… Edmond [Simeoni], bien qu’officiellement non violent, comprenait très bien. 

Le bateau explose donc dans la nuit du 13 au 14 septembre 1973, sans faire de victimes. L’opération est un succès populaire. Une explosion de joie, ose même Jean Zuccarelli, président du conseil général, selon la presse. Le commando qui a fait sauter le Scarlino Secundo a redonné du cœur aux Corses empoisonnés par l’Italie et abandonnés par l’État français, commente aujourd’hui Gilles Simeoni, en feuilletant, dans son bureau bastiais, les vieux rapports des renseignements généraux.

Les deux autres membres du commando, même si les faits sont prescrits, tiennent toujours à leur anonymat. Si Jean-Pierre Susini brise aujourd’hui l’omerta, c’est qu’il ne veut plus que d’autres, qui parfois n’étaient même pas nés à l’époque, s’attribuent indûment ce coup d’éclat, qui annonçait la création du FLNC. Le 1° décembre 1973, l’opération est revendiquée par le Front paysan corse de libération.

Les collectifs anti-boues rouges n’étant pas enregistrés en préfecture, c’est la Jeune Chambre économique de Corse qui est à l’origine des poursuites pénales contre la Montedison. En 1974, un procès retentissant se tient à Livourne, en Italie, pour établir la nocivité des boues rouges. Seul face aux ténors italiens engagés par la firme chimique, Christian Huglo, un avocat français de 31 ans spécialisé en droit public, mène la lutte dans les prétoires. Ce dossier lancera d’ailleurs sa carrière : après les boues rouges, son cabinet parisien, qu’il fera tourner avec son épouse, Corinne Lepage (ministre de l’environnement de 1995 à 1997), se spécialisera dans l’écologie.

Invoquant l’impossibilité de faire le lien entre les effets d’une pollution supposée et les déversements de la société toscane, les avocats de la Montedison livrent une âpre bataille de procédure et d’experts… L’avocat français inaugure une manière de plaider fondée sur la coopération entre le droit et la science. Avec la biologiste Denise Viale, nous avons réussi à convaincre le juge Viglietta qu’il y avait atteinte à la biocénose, c’est-à-dire à la vie marine, qui n’existe que dans les vingt premiers mètres à partir de la surface de la mer, là où passe la lumière, assure Christian Huglo aujourd’hui. C’est en travaillant sur les connaissances scientifiques, pour être plus forts que le camp adverse, que nous avons gagné le procès. 

Le 27 avril 1974, le juge reconnaît la responsabilité de la Montedison et condamne ses dirigeants à quatre mois de prison avec sursis. Mais, en 1975, un changement de la loi italienne, autorisant finalement l’immersion dans les eaux marines des effluents industriels, annule la condamnation de la multinationale : bien que ses dirigeants aient reconnu être à l’origine de la pollution, l’entreprise est relaxée.

Christian Huglo ne lâche pas et un second procès, au jugement définitif celui-là, se tiendra à Bastia, en 1985 : la Montedison est condamnée à payer 500 000 francs aux deux départements de la Corse au titre des dommages à l’image de marque. Les pêcheurs corses, eux, se partagent 170 000 francs, l’atteinte à la chaîne alimentaire par les boues rouges étant bel et bien reconnue. Pour la première fois dans l’histoire du droit français apparaît la notion de préjudice écologique. Le droit s’est fabriqué avec nos imaginations, résume joliment Christian Huglo. La société Montedison, elle, a disparu en 1990, après plusieurs scandales politico-financiers retentissants.

L’affaire des boues a mis fin au mythe de la mer conçue comme une poubelle industrielle, en reconnaissant clairement la compétence d’un juge national pour une atteinte à l’environnement dans la mer internationale, explique Christian Huglo. C’est une affaire fondatrice sur le plan juridique, puisque c’est la première fois qu’on a vu des collectivités publiques se coaliser contre un ennemi commun : le pollueur. 

La jurisprudence servira notamment en 2012 lors du procès de l’Erika, ce pétrolier affrété par Total et responsable d’une marée noire en 1999 sur les côtes bretonnes. Le préjudice écologique a également été reconnu le 3 février 2021, lors du procès opposant quatre associations à l’État français lors de la campagne de justice climatique L’affaire du siècle. L’État a été reconnu fautif pour non-respect de ses objectifs en matière de réduction des gaz à effet de serre et condamné, en octobre 2021, à compenser l’excès d’émissions.

Stéphanie Marteau. Le Monde du 31 07 2023

19 09 1973  

Charles XVI Gustave, descendant de Bernadotte,  monte sur le trône de Suède.

22 09 1973

Henry Kissinger, 50 ans, conseiller du président Nixon, devient en plus secrétaire d’État – notre ministre des Affaires étrangères – : les larmes aux yeux, il dit aux journalistes : Il n’existe aucun autre pays au monde où un homme de mes origines pourrait être appelé au poste qui vient de m’être attribué.

En France, on attendra Fleur Pellerin pour tenir pareil langage, sa promotion ayant été assurée essentiellement par Manuel Valls, ceci sans aucune irrégularité.

23 09 1973  

Pablo Neruda, de son vrai nom Ricardo Eliecer Neftalí Reyes Basoalto, meurt à la clinique Santa Maria de Santiago pendant que La Chascona,  sa maison de Santiago était saccagée par les militaires : livres brûlés etc… Il avait 69 ans, et s’apprêtait à s’exiler au Mexique. Les avocats de la famille révéleront en 2023 que du clostridium botulinum, une bactérie à l’origine d’une toxine mortelle a été retrouvée dans les restes osseux de Pablo Neruda, preuve de son empoisonnement.

Je veux vivre dans un pays où il n’y ait pas d’excommuniés.
Je veux vivre dans un monde où les êtres soient seulement humains, sans autres titres que celui-ci, sans être obsédés par une règle, par un mot, par une étiquette.
Je veux qu’on puisse entrer dans toutes les églises, dans toutes les imprimeries.
Je veux qu’on n’attende plus jamais personne à la porte d’un hôtel de ville pour l’arrêter, pour l’expulser.
Je veux que tous entrent et sortent en souriant de la mairie.
Je ne veux plus que quiconque fuie en gondole, que quiconque soit poursuivi par des motos.
Je veux que l’immense majorité, la seule majorité : tout le monde, puisse parler, lire, écouter, s’épanouir. 

Pablo Neruda. Confieso que he vivido, J’avoue que j’ai vécu. Parution posthume de 1974

09 1973 

Un Concorde venant de Caracas se pose au Texas

6 10 1973 

Guerre du Yom Kippour – le Grand Pardon en Israël -, que les Égyptiens nomment guerre du Ramadan. L’Égypte met dans la bataille 2 200 chars, 2 900 véhicules blindés de transport de troupes, 2 400 pièces d’artillerie, de grandes quantités d’armements antiaériens et antichars et des centaines de milliers d’hommes d’infanterie et de commandos. Sur le Golan la Syrie met 60 000  soldats, 1 400 blindés et 800 canons. La plupart des soldats  de Tsahal étaient … chez eux, pour la fête. Il leur fallu dix-neuf jours de rudes combats pour retourner la situation en leur faveur, moyennant 2 300 morts. Golda Meir démissionnera le 11 avril 1974, emportant avec elle Moshe Dayan, son ministre de la défense.

Pour les musulmans, une défaite militaire est une punition de Dieu. D’où recrudescence de religiosité pour retrouver les faveurs de Dieu : Dans les semaines qui suivent la défaite la multiplication de robes islamiques et de hijabs dans les rues égyptiennes est remarquable, écrit Leila Ahmed.

16/17 10 1973 

Les ministres des 6 pays du Golfe persique – l’OPEP – décident d’augmenter de 70 % le prix du brut : en 2 mois il va quadrupler ; le baril de brut passe de 3 à 11.65 $.

C’est un tournant géopolitique et une brèche dans l’échange inégal imposé par les pays industriels occidentaux, sous l’hégémonie américaine, aux pays détenteurs de matières premières depuis la mondialisation de l’après-1945. Si les termes de l’échange de pays exportateurs de minerais et denrées agricoles se dégradent jusqu’en 1989, ce choc pétrolier n’en symbolise pas moins une sorte d’acte II de la décolonisation. Avec le poids des pays exportateurs de pétrole et la montée des puissances industrielles asiatiques la mondialisation apparaît de moins en moins comme un phénomène organisé par les grandes puissances occidentales, par l’impérialisme colonial ou l’érection d’institutions internationales qu’elles dominent ; elle semble devenir une dynamique autonome et de plus en plus incontrôlable.

1973 marque ainsi le premier coup d’un choc  du global des années 1973-1985, véritable basculement du monde par rapport au régime de mondialisation né après 1945. En cette année 1973, les pays du Tiers Monde revendiquent d’ailleurs à l’ONU un nouvel ordre économique international plus équilibré, tandis que la puissance et la confiance des pays industriels occidentaux semblent marquer le pas. Les États-Unis se retirent du Vietnam, le terrorisme mine l’Italie et menace l’Allemagne, tandis qu’en France on redécouvre, avec le livre de Robert Paxton, La France de Vichy 1940-1944 (1973), un passé national vichyste, au moment même où renaissait l’extrême droite, la xénophobie (création en 1972 du Front National et meeting Halte à l’immigration sauvage ! à l’initiative des néofascistes d’Ordre nouveau le 21 juin 1973) ainsi que de violentes ratonnades (dénoncées par le film Dupont Lajoie d’Yves Boisset).

Christophe Bonneuil. Histoire Mondiale de la France, sous la direction de Patrick Boucheron et 132 auteurs encadrés par Nicolas Delalande, Florian Mazel, Yann Potin, Pierre Singaravélou. Seuil 2018

30 10 1973  

Mise en service du premier pont sur le Bosphore : 1 560 m de long, 1 074 m entre les deux portées ; largeur du tablier : 9 m , soit 8 voies de circulation.

10 1973    

Faute d’avoir l’assurance que son projet de ramener la durée du mandat présidentiel à 5 ans au lieu des 7 actuels, soit voté par le Congrès avec la majorité nécessaire des 3/5°, – requise pour une réforme constitutionnelle – Georges Pompidou le retire.

Quand la France se trompe et préfère le Minitel maintenant à l’Internet demain.

Maurice Allègre se souviendrait de cet appel toute sa vie. […] C’était en octobre 1973, il ne savait plus quel jour, un matin probablement. Il se trouvait dans son bureau de la Délégation générale à l’informatique, rue du Cherche-Midi, et il avait reçu un coup de téléphone de Jacques Dondoux, le directeur du CNET (Centre National d’études des télécommunications), le centre de recherches de la DGT (Direction générale des télécommunications) du ministère des PTT, chargé d’orchestrer l’ensemble du réseau téléphonique français.

Écoute, Maurice, lui dit Jacques Dondoux. J’ai une mauvaise nouvelle. Finalement, on ne va pas prendre Cyclades. On laisse tomber, c’est la décision qu’on a prise. Il n’y a rien à faire, j’ai tout essayé. Je suis désolé.

Foudroiement.

Cyclades, c’était le projet pilote de réseau de transmissions de données qu’avait conçu Louis Pouzin dans un laboratoire de l’Institut de recherche en informatique et automatique (l’IRIA) à Rocquencourt, sous l’égide de la Délégation générale à l’informatique que dirigeait Maurice Allègre. Cyclades était le premier réseau expérimental au monde à appliquer intégralement le principe du datagramme mis au point par Louis Pouzin [1], principe que Vinton Cerf et Robert Kahn, après l’abandon du réseau Cyclades par le gouvernement français, allaient bientôt reprendre à leur compte pour concevoir le futur protocole de communication d’Internet TCP/IP, comme on le verra plus tard en détail.

Ce coup de téléphone était resté en travers du gosier de Maurice Allègre et c’est un euphémisme. Il marquait le rejet par l’establishment bien installé des télécoms françaises de toute idée originale concernant la conception des réseaux de transmission qui proviendrait du monde encore balbutiant de l’informatique. Il renvoyait aux calendes grecques l’indispensable convergence conceptuelle entre informatique et télécoms, qui est depuis devenue une évidence par la grâce du développement foudroyant d’Internet.

À l’automne 1973, et cette orientation se verrait confirmée un an plus tard quand par décision de Valéry Giscard d’Estaing la Délégation générale à l’informatique serait dissoute, la France allait écarter le projet Cyclades développé par Louis Pouzin et mettre en œuvre à l’exclusion de toutes autre réflexion le projet Transpac du CNET et la norme X 25. Transpac allait donner naissance, en France, quelques années plus tard, au Minitel, quand les États-Unis, récupérant le datagramme, l’invention de Louis Pouzin, écartée en premier lieu par les élites des télécoms puis dans un second temps par le gouvernement français, allaient créer Internet avec le succès planétaire que l’on sait.

Bravo les gars, on vous félicite.

Maurice Allègre, quand il avait reçu cet appel lui annonçant les funérailles de Cyclades, était alors tout à fait convaincu du caractère révolutionnaire des travaux de Louis Pouzin, et de la place éminente que ce dernier avait conquise, au plan mondial, sur cette question cruciale et émergente des transmissions de données, même si personne, à l’époque, en France comme aux États-Unis, soyons honnête, n’était encore en mesure de se représenter précisément ce sur quoi ni quand ces recherches allaient finir par déboucher, à savoir Internet tel que nous le connaissons aujourd’hui, ni l’importance qu’Internet ainsi conçu allait prendre dans notre réalité, bien entendu, avait tenu à préciser Maurice Allègre. Mais tout de même, Louis Pouzin et Maurice Allègre avaient à ce moment-là la certitude que cette invention était capitale, et qu’y renoncer serait non seulement une lourde erreur de stratégie, mais une totale aberration, à rebours de l’évolution logique des techniques de communication.

Ce matin-là, en octobre 1973, Jacques Dondoux explique à Maurice Allègre qu’il ne peut pas d’élever contre les convictions techniques de ses propres troupes. Les ingénieurs du CNET avaient entrepris des recherches, comme Louis Pouzin, sur cette question fondamentale des transmissions de données, et ils avaient sur le sujet des vues bien arrêtées. Ils se considéraient comme les experts incontestables de la communication électronique, et personne n’était autorisé à venir les contredire sur ce terrain. On sentait bien que cette question des data, comme on dit maintenant, allait prendre de plus en plus d’importance, et qu’il était urgent de se doter d’un réseau susceptible de transférer des données qui allaient être inexorablement de plus en plus nombreuses, donc le CNET élaborait lui aussi un réseau spécifique de transmissions de données, Transpac, qu’il avait la ferme intention de mener à son terme.

En raison même des principes sur lesquels reposaient respectivement ces deux systèmes, il ne faisait aucun doute pour Maurice Allègre qu’une solution de type Cyclades – si on parvenait à la mettre au point – serait en mesure d’acheminer dans des conditions optimales un nombre bien plus élevé de données que ne pourrait jamais le faire Transpac. Transpac se heurterait fatalement, à un moment ou à une autre, c’était une évidence, à ses propres limites – ce que l’avenir confirmera, le Minitel (grande réussite éphémère de la DGT (un mini-écran dans chaque foyer) n’ayant rien été d’autre, en définitive, qu’une somptueuse voie sans issue.

Que le réseau Transpac, avant même d’être lancé, fût, si on rapportait ses possibilités à celles que paraissait offrit la technologie Cyclades (Internet l’a prouvé après quinze années d’efforts intensifs de développement), une impasse inévitable, Maurice Allègre en avait eu la quasi-certitude depuis le tout début, et c’est ce qu’il essaya, en cette année 1973, de faire comprendre à ses interlocuteurs de CNET, pour les convaincre de s’intéresser aux recherches menées par Louis Pouzin dans son laboratoire de l’IRIA à Rocquencourt, et même d’en faire leur chose personnelle, afin que ce qui n’était alors qu’un brillant projet de recherche pût aboutir un jour éventuellement à un niveau opérationnel.

Car, bien entendu Transpac et Cyclades n’en étaient pas au même stade de développement, vous aviez d’un côté un projet industriel qui était proche d’être lancé, Transpac, et de l’autre un projet de recherche qui n’en était qu’à ses balbutiements, Cyclades, même si c’était une réussite incontestable et un projet d’avenir très excitant. (D’ailleurs les Etats-Unis ont récupéré le datagramme abandonné par la France en 1975 et les premières connexions Internet grand public ont eu lieu là-bas en 1990 : c’est un délai relativement long.) Cela fait des années que les entreprises nous réclament un réseau pour acheminer leurs données, on a travaillé d’arrache-pied pendant des années à construire ce projet de réseau, Transpac est prêt à sortir, nous allons sortir Transpac, rien ni personne ne pourra nous y faire renoncer, leurs disaient, en substance, les ingénieurs de Télécoms. Elle est peut-être pleine d’avenir votre technologie (ça c’est vous qui le dites, mais nous on n’y croit pas) mais en tout état de cause elle n’est pas encore fiable pour un réseau à sortie l’année prochaine, or on a un besoin immédiat à combler et nous allons le combler – et face à ces propos catégoriques des ingénieurs des télécoms, Maurice Allègre ne pouvait pas protester en leur disant mais si allez-y, prenez Cyclades, ça va marcher, mais laissez tomber Transpac ! – non, il ne le pouvait pas. Ce qu’il cherchait à obtenir de Jacques Dondoux, ce n’était pas, par conséquent, que ses ingénieurs substituent dès à présent au pragmatique réseau Transpac les utopies expérimentales du révolutionnaire réseau Cyclades – c’était que les ingénieurs du CNET s’approprient les recherches de Louis Pouzin, afin que Cyclades soit en mesure de se substituer à Transpac quand celui-ci commencerait à souffrir de ses limites et que lui-là aurait démontré, et d’une façon irréfutable, grâce aux recherches qu’ils auraient poursuivies entre-temps, ses prodigieuses capacités.

En réalité, comme le directeur du CNET n’était pas parvenu à convaincre ses troupes – les techniciens du CNET chargés du réseau Transpac – du bien fondé de Cyclades, alors que lui-même personnellement semblait y croire, et avait échoué à les faire s’intéresser de près aux recherches initiées par Louis Pouzin dans son laboratoire de l’IRIA à Rocquencourt, il avait été contraint de se prononcer contre, c’était aussi simple que cela. Jacques Dondoux avait alors proposé, en dérisoire contrepartie, que l’on débaptisât Transpac pour le couronner du joli nom de Cyclades, ce que naturellement Maurice Allègre et Louis Pouzin avaient refusé d’une seule voix. Maurice Allègre avait été jusqu’à répondre à Jacques Dondoux, cinglant, au téléphone, dans son bureau de la rue du Cherche-Midi, en ce matin d’octobre 1973 : Non mais, tu te fous de ma gueule ou quoi ? Tu penses réellement qu’il ne s’agit pour nous qu’il ne s’agit que d’une question de nom, d’orgueil ? ! Mais tu n’y es pas du tout ! On parle là de technologie, on parle là de l’avenir qui réside dans l’intime convergence des télécoms et de l’informatique ! avait dit Maurice Allègre à son interlocuteur (par ailleurs un ami, un homme très estimable).

La France était alors, grâce à Cyclades, mondialement très bien placée dans cette course vers la technologie du futur. Encore fallait-il que le principal intéressé – les télécoms – en devînt le champion incontesté, afin d’en retirer plus tard les fruits. Ce ne fut hélas pas le cas et la coopération – pourtant appelée de leurs vœux par Maurice Allègre et Jacques Dondoux- entre les équipes de l’IRIA à Rocquencourt et celle du CNET à Lannion n’a jamais réellement fonctionné. Car non seulement le projet Cyclades n’était pas pris au sérieux par le CNET, mais il était considéré comme un concurrent, faible certes car la Délégation générale à l’informatique était loin d’être aussi puissante que la Direction générales des communications, mais néanmoins gênant et remuant. Le téléphone était alors la grande chose, l’informatique n’avait pas droit de cité dans le domaine des télécoms, elle en était encore très distincte, parce que très jeune et regardée par eux pour cette raison comme une intruse indésirable. En ignorant Cyclades et en concentrant tous ses efforts sur Transpac et sur la norme X 25 qu’il pensait largement internationaliser, le CNET croyait ne plus avoir à se soucier des délirantes fantasmagories des informaticiens dans les communications de données par paquets, c’était là leur stratégie, ce fut un funeste aveuglement.

Quand Maurice Allègre avait essayé d’alerter les cabinets ministériels – solennellement – sur l’erreur que commettrait la France s’il se confirmait que Cyclades et le datagramme étaient écartés à jamais au profit de Transpac et de la norme X25, quand Maurice Allègre leur avait dit, aux conseillers des cabinets ministériels (y compris le conseiller du Premier ministre, à l’hôtel Matignon) : Les Télécoms ne voient pas l’intérêt de Cyclades pour la seule et unique raison que c’est une invention d’informaticiens qui prétendraient apprendre leur métier aux ingénieurs des Télécoms, c’est pourquoi ces derniers tirent sur l’informatique à boulets rouge, parce que c’est la concurrence : laissez-moi vous dire que c’est une lourde erreur (Maurice Allègre pouvait dores et déjà leur annoncer que notre pays s’en mordrait les doigts un jour, leur avait-il dit à différentes reprises), on n’avait pas reçu cette démarche alarmiste du délégué général à l’informatique avec la gravité qu’il eut été judicieux pourtant de lui réserver, comme l’avenir le démontrera. Les conseillers des cabinets ministériels que Maurice Allègre était allé voir n’y avaient vu pour l’essentiel qu’une de ces opaques et insolubles rivalités de techniciens qui n’arrivent pas à se mettre d’accord entre eux sur des détails de dentellières auxquels personne ne comprend rien, et dont il ne faisait aucun doute que les deux parties adverses s’exagéraient les enjeux, de vrais gamins.

Si les télécoms, grands spécialistes des réseaux commutés, récusaient avec autant de virulence le projet développé par la Délégation générale à l’informatique, c’est que ce projet conçu par des savants extravagants, déconnectés des réalités du terrain (pensez donc, des informaticiens), était selon eux bien trop risqué et hasardeux, flou, irréaliste – en particulier sur le plan industriel, opérationnel et commercial – et n’aboutirait jamais à rien d’autre qu’à des élucubrations de doux rêveurs. Quand il rencontrait les conseillers des cabinets ministériels (jusqu’au cabinet du Premier ministre à Matignon), non seulement Maurice Allègre se heurtait à de coriaces préjugés, mais il ne parvenait pas à leur faire saisir l’importance des enjeux à venir, ni combien il serait préjudiciable à nos intérêts de renoncer à l’avance que le réseau Cyclades avait procuré à la France, au plan mondial, sur cette question stratégique des réseaux, question à laquelle ces conseillers ministériels n’étaient pas sans savoir que les Américains consacraient beaucoup d’argent et d’énergie, n’est-ce pas ? leur disait Maurice Allègre pour tenter de les alerter sur les enjeux majeurs de cette innovation, des enjeux planétaires. Mais rien à faire, les conseillers ministériels – jusqu’au conseiller du Premier ministre, dans son bureau de l’hôtel Matignon, – n’avaient pas vacillé, ils lui avaient chacun confié que quand bien même ils se laisseraient convaincre, eux personnellement, par les arguments de Maurice Allègre en faveur de Cyclades et du datagramme, ils n’étaient pas en mesure d’infléchir l’avancée du Transpac et de la norme X25 conduite par les ingénieurs du CNET avec l’appui du ministère des PTT, ni de les forcer à s’intéresser à une innovation qui ne suscitait chez eux que sarcasmes, concluaient-ils. De surcroît, en 1973, le Plan Calcul venait de connaître son plus beau succès avec la création d’Unidata, axe franco-allemand CII-Siemens auquel état venu se raccrocher le Néerlandais Philips. Certes la route était encore très longue et le succès très loin d’être garanti, mais l’Europe de l’informatique était née avec le soutien proclamé des deux gouvernements français et allemand (l’exemple d’Airbus montrera ultérieurement que de tels montages n’étaient pas une pure utopie), mais paradoxalement, c’était aussi le moment où le ciel se couvrait de nuages et l’orage menaçait de gronder au-dessus de la Délégation générale à l’informatique : la grave maladie du président Pompidou (notoirement en faveur de l’informatique) rendait moins assurée la volonté politique du gouvernement dans ce domaine, de sorte que Maurice Allègre, qui devait se défendre sur plusieurs fronts, n’était pas en position de contredire frontalement ses interlocuteurs des cabinets ministériels quand ces derniers, se levant de derrière leur bureau et s’avançant vers lui pour le raccompagner jusqu’à la porte, une main sur l’épaule, lui disaient : Qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse, Maurice ? il y a d’autres urgences en ce moment, tu vois de quoi je veux parler. En plus, les gens du téléphone, ils n’en veulent pas de ton machin ! Il est impossible de le leur imposer, tu le sais aussi bien que moi ! C’est peine perdue, allez, sois raisonnable, oublie tout ça. On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif.

On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif, avaient dit à Maurice Allègre ses correspondants des cabinets ministériels quand à l’automne 1973 il était venu leur réclamer de l’aide pour obtenir du monde des télécoms qu’ils s’intéressent au réseau Cyclades, c’est-à-dire, soyons clairs, quand Maurice Allègre était venu leur apporter, sur un plateau d’argent, dans leurs bureaux des ministères, la technologie qui allait être la base de la mise en œuvre d’Internet, technologie sur laquelle notre pays disposait à ce moment précis d’une position très en pointe, unique au monde.

Voilà.

Il y a comme cela des moments inconnus – quoique historiques – qui devraient être exhumés et marqués d’une pierre noire.

Le moment où la France a écarté la possibilité de continuer à jouer un rôle de leader dans l’invention d’Internet et renoncé de ce fait aux retombées considérables qui auraient pu en résulter.

Le moment à marquer d’une pierre noire où un homme en avance sur son temps échoue à convaincre les pouvoirs publics de ne pas passer à la broyeuse une invention qu’il leur présente comme capitale pour l’avenir de leur pays.

Il espérait quand même, Maurice Allègre, qu’à plus ou moins brève échéance, les ingénieurs du CNET finiraient par comprendre l’intérêt du datagramme. Il fallait être patient et ne pas les braquer, il y aurait sans doute d’autres occasions de leur faire entendre raison. Arès tout, ils n’avaient perdu qu’une bataille, ils n’avaient pas perdu la guerre, d’autant plus que Cyclades existait toujours, financé via la Délégation générale à l’informatique, de sorte qu’il était permis d’espérer que le moment viendrait, avec le temps et la reconnaissance internationale (qui ne manquerait pas de se produire), où les résistances nationales s’effriteraient. C’était là leur seul espoir. Hélas, un an plus tard, sous la pression de l’intense lobbying de la CGE d’Ambroise Roux, Valéry Giscard d’Estaing, à peine élu, allait dissoudre le Plan Calcul et la Délégation générale à l’informatique, ce qui aurait pour conséquence l’asphyxie budgétaire des recherches menées par Louis Pouzin dans son laboratoire de l’IRIA, à Rocquencourt. Devenu orphelin, Cyclades allait se déliter, faute de ressources, et ne serait évidemment pas regretté par les ingénieurs du CNET. Du beau travail. Place nette pour le point à point, et pour leur réseau Transpac, qui ne tiendrait pas la distance devant un Internet en devenir.

Alors maintenant, le datagramme ; concrètement qu’est-ce que c’était ? Il faut aller un peu au fond des choses à présent, pour comprendre précisément de quoi il retournait !

Les centraux téléphoniques parisiens, jusqu’à l’arrivée de l’électronique, il avait fallu des bâtiments considérables pour les accueillir : sous le Jardin des Tuileries, de spacieux souterrains avaient été creusés qui abritaient des commutateurs électromécaniques phénoménaux, appelés crossbars, qui dans d’innombrables armoires métalliques connectaient mécaniquement les lignes les unes aux autres en produisant un vacarme assourdissant de mâchoires qui s’entrechoquent. […] Enfouies sous les allées de sable blond, sous l’eau du grand bassin, sous les voiliers distraits qui y voguaient, sous les cuisses des statues, sous les roues des landaus, sous les parterres de fleurs, sous les racines des marronniers, sous les roulottes colorées des glaciers -, des allées lugubres et grillagées, éclairées au néon, surveillées par des meutes de chiens-loups, où de nombreuses armoires reliaient entre eux au même moment des milliers de confidences, des milliers d’intimités, des milliers de sourires, des milliers de secrets, des milliers de querelles, de sanglots, d’idioties, insoupçonnablement, dans un fracas continuel. Les barres de connexion avaient beau avoir été miniaturisées, le nombre de communications qu’il fallait établir était devenu tellement élevé qu’on avait atteint les limites du système, de la même façon que le système d’origine était apparu comme saturé entre les deux guerres. Anciennement, des opératrices, les fameuses demoiselles du téléphone établissaient les communications en branchant manuellement des fiches sur un tableau dressé devant leurs yeux, comme on peut le voir dans les vieux films, tant et si bien que pour assurer le développement de la demande téléphonique, la Bell Telephone Company avait calculé que toutes les femmes américaines devraient devenir des demoiselle du téléphone vers 1950 ! Il avait donc fallu inventer les centraux automatiques mécaniques (rotarys puis crossbars), qui devaient à présent céder la place à l’électronique : pour pouvoir acheminer plus facilement les informations d’un endroit à l’autre, et les manipuler plus aisément, on s’est mis à les transformer en informatique, d’où les premiers prototypes de centraux téléphoniques électroniques élaborés par le CNET, d’où aussi la notion de paquets. C’est-à-dire qu’au lieu d’envoyer des donnée bit après bit, on avait compris qu’il valait mieux les regrouper en paquets – qui pouvaient être assez longs – et les traiter exactement comme une lettre. C’est-à-dire avec un nom et une adresse d’expéditeurs, un nom et une adresse de destinataire – et on envoie les paquets sur la ligne, un message pouvant être constitué de plusieurs paquets cheminant sagement les uns derrière les autres. C’était beaucoup plus commode à manipuler, sur ce point tout le monde était d’accord.

Le CNET était tout à fait en pointe sur cette question de la commutation électronique, on n’en remontrait pas aux experts du CENT (attention, ouh la la), à cette seule nuance près que la culture des télécoms avait toujours été : j’établis une communication. Autrement dit : j’ai un téléphone, vous avez un téléphone, du mien part un fil, du vôtre part un fil et la problématique c’est de raccorder ces deux fils – invariablement- afin que nous puissions communiquer sur une ligne qui nous est dédiée. Les centraux téléphoniques filaires avec lesquels le téléphone fonctionnait jusque dans les années 1970, c’était ça : c’était bourré de petits contacts qui établissaient un chemin physique entre les deux interlocuteurs, quelle que soit la distance, et on arrivait à se connecter de cette façon. Il y avait une liaison point à point. A veut parler à B, il faut établir un lien filaire entre A et B, sans discontinuité.

Donc certes les ingénieurs des télécoms manipulaient des paquets, et ils faisaient eux aussi de la commutation de paquets, mais pour eux, ils devaient forcément avoir une communication point à point – même si, à l’âge de l’informatique, il ne s’agit plus d’une liaison physique mais d’une ligne virtuelle. Mais si l’on établit une communication point à point et que nous parlons, vous et moi, le potentiel de la ligne n’est pas entièrement utilisé. Parce qu’il y a des blancs dans notre conversation. Parce que le nombre d’informations que nous faisons passer par la voix est faible. Certes la conversion en paquets permettait d’éliminer beaucoup de ces défauts criants, mais conserver le principe du point à point soutenu par les ingénieurs du CNET ne permettait pas, en cas de trafic important, donc d’encombrements, d’optimiser le passage des flux de données aussi bien que la solution proposée par Cyclades. Or, on savait déjà que les besoins en débit allaient croître inexorablement.

Finalement, à la suite de la décision dont Maurice Allègre avait été informé par téléphone un matin d’octobre 1973 dans son bureau de la rue du Cherche-Midi, décision confirmée un an plus tard par la dissolution surprise de la délégation générale à l’informatique, c’est le réseau Transpac du CNET qui a vu le jour en France plutôt qu’à moyen terme le réseau Cyclades de Louis Pouzin. Notre pays qui alors faisait la course dans le peloton de tête et en aurait certainement retiré des bénéfices considérables, a dû s’asseoir sur le bord du chemin et devenir spectateur d’une grande aventure technico-scientifique qui allait aboutir à la création d’Internet, sur la base d’une technologie que la France était alors la seule, en 1973, au moment où elle l’avait abandonné, à posséder sous une forme aussi avancée, ou peu s’en faut, grâce au datagramme de Louis Pouzin. Transpac, qui a donné naissance au Minitel, a été un succès technique et commercial. Les données y circulaient organisées en paquets, mais du fait de son orientation initiale surannée du point à point, le réseau Transpac et le Minitel n’ont pas eu de successeur.

Or, l’idée de Louis Pouzin, et le principe de Cyclades, et donc, celui d’Internet, c’était tout à fait l’opposé du point à point.

[…] L’idée, c’est que vous avez des paquets, ces paquets vous leur avez donné une adresse d’expéditeur et une adresse de destinataire, et vous les envoyez dans le tuyau. […] Pourquoi vouloir absolument qu’ils soient collés les uns aux autres, les uns derrière les autres, et qu’il restent à la queue leu leu, les uns derrière les autres. […] Au premier nœud qu’ils rencontrent, si le chemin le plus court est encombré, les paquets vont chercher une autre voie, même si elle est plus longue et qu’il faut faire un détour – à la vitesse de la lumière, ça ne prend pas beaucoup plus de temps. Toutes les fois qu’ils détectent des possibilités dans le réseau les paquets les utilisent et ils se retrouvent tous à l’autre extrémité, quand ils parviennent à destination : il suffit, en reprenant les adresses, de les coller dans le bon sens, même s’ils sont arrivés dans le désordre, et de recomposer le message. Vous avez découpé votre message en micro-bouts, vous envoyez ces micro-bouts dans le réseau, ils se débrouillent et vont chacun leur chemin en fonction des disponibilités (il n’est pas nécessaire que ces micro-bouts sortent du réseau dans l’ordre où ils y sont entrés) et à l’arrivée vous les remettez dans le bon sens- ce qui n’est d’ailleurs pas une opération facile – afin de pouvoir lire votre message.  

Ça, c’est le datagramme. C’est Internet. C’est la mentalité d’Internet. C’est l’invention de Louis Pouzin. L’idée était peut-être dans l’air du temps, mais comme il a été le premier à oser la mette en application, on peut dire que c’est lui l’inventeur du datagramme et c’était tout simplement révolutionnaire. Le datagramme permet lui aussi d’effectuer de la communication de paquets, mais de façon beaucoup plus astucieuse, grâce à un réseau maillé d’ordinateurs – et non plus en se fondant sur le sacro-saint principe du point à point. Avec ce système, quand le trafic est intense, on optimise le réseau en envoyant des micro-bouts par tous les chemins encore disponibles, tandis qu’avec le point à point, dès lors qu’une ligne est empruntée par un convoi structuré de paquets indissociables qui circulent les uns derrière les autres comme les wagons d’un train, quand un blocage survient à un nœud, tous les paquets sont bloqués et plus aucun ne circule. Vous êtes coincés sur une autoroute et dans l’impossibilité d’utiliser les voies secondaires pour vous dégager.

Les ingénieurs des télécoms, lorsqu’ils ont entendu parler du datagramme, non seulement ils n’ont pas réalisé le potentiel extraordinaire de cette idée bien peu orthodoxe, qu’ils ont eu tendance à trouver farfelue, mais ils se sont récriés, ils ont ironisé et protesté : Quoi ? mais qu’est ce c’est que cette idée ? On a des paquets bien en ordre et on va se fatiguer à les envoyer n’importe comment pour finalement les recomposer à l’arrivée, mais ça ne va pas la tête ? Une lettre, elle part d’un point pour arriver à un autre, point ! C’est la base de la base ! On ne va pas se mettre à la découper en rondelles pour la recoller à l’arrivée !

En réalité, brillants, très compétents, les ingénieurs des télécoms admettaient qu’ils allaient devoir passer rapidement au tout-informatique, ils se sentaient d’ailleurs parfaitement capables de maîtriser ce virage majeur sur lequel le CNET avait déjà beaucoup travaillé, mais que les informaticiens, cette engeance subalterne, s’invitant sur leur propre terrain, prétendent leur imposer, pour un réseau téléphonique patiemment bâti pendant un siècle, une architecture et un mode de fonctionnement entièrement nouveaux, au fond, pour eux, c’était abominable, il y avait dans cette situation quelque chose qui les remettait trop en question dans leur culture pour qu’ils puissent l’accepter sans réticence.

[…] Les États-Unis avaient eu la splendide idée de créer une agence militaire, l’ARPA, dotée de moyens financiers importants, qui avait toujours fait preuve d’une grande audace dans le domaine de la recherche, soutenant volontiers des projets expérimentaux (et parfois même complètement farfelus), avec l’idée qu’ils pourraient peut-être un jour en sortir quelques chose d’intéressant pour la défense et plus généralement pour renforcer la capacité technique et scientifique de l’industrie américaine. C’est ça qu’ont les Américains et que nous n’avons pas, ou pas assez, en France, où nous souffrons depuis toujours d’un certain déficit d’esprit d’initiative et de conquête. L’Arpa avait commencé à financer un réseau, l’Arpanet, [Advanced Research Projects Agency Network ; Le projet fut lancé en 1966, mais ARPANET n’avait vu le jour qu’en 1969. Sa première démonstration officielle datait d’octobre 1972.] pour l’échange d’informations scientifiques entre les ordinateurs des laboratoires de recherche. Il commençait tout juste à fonctionner, mais il était encore peu performant. C’est alors que les chercheurs américains ont compris le colossal potentiel du datagramme si on parvenait à le faire fonctionner à plein rendement. Ainsi, au moment où, après avoir été parmi les pionniers, les Français abandonnaient le datagramme mis au point par Louis Pouzin, l’importante communauté des informaticiens américains (qui, de par leur nombre et leur qualité, avaient la masse critique suffisante pour pouvoir se passer de l’opinion des compagnies de télécoms, contrairement à ce qui se passait à Paris) se lançait au contraire dans l’exploitation des toutes ses possibilités. Après quinze années d’efforts ininterrompus, Arpanet prenait le nom plus commercial et international d’Internet et partait conquérir le monde.

Éric Reinhardt       Comédies Françaises Gallimard 2020

Louis Pouzin - CHM

    20 avril 1931.Polytechnicien.
L’AFEP, le lobby patronal des Grands Corps – zÉlites

Ambroise Roux, 26 juin 1921- 4 avril 1999. Catholique fervent, royaliste, Président Directeur Général de la CGE – Compagnie Générale d’électricité – de 1965 à 1982. Suffisamment intelligent pour faire engranger plein de sous à la CGE, partie prenante du nucléaire français via Alsthom, avoir ses entrées à l’Elysée et partout ailleurs, mais pas assez pour pressentir la place que prendrait Internet : il n’avait que faire de l’informatique. C’est lui qui a torpillé le programme français qui menait à Internet.

25 11 1973

Le président grec Georgios Papadópoulos, devenu chef d’État après avoir lui-même fait partie du gouvernement des colonels – il est lui-même colonel – est renversé par un coup d’État militaire.

Hellène est en servitude, elle ne bouge plus, elle ne respire plus. Mikis Théodorakis a été des premiers à en payer le prix. Il a composé en 1969 La Marche de l’Esprit, sur un poème d’Angelos Sikelianos – 1884-1951 -. Personne mieux que lui n’a dit la colère de l’homme face à la dictature des forces obscures : indignez-vous ! et, plus largement, c’était aussi une manière de dire au monde : Ne croyez pas ceux qui vous disent que les deux seuls grands moteurs du monde sont l’argent et le sexe, car avant l’argent, avant le sexe, il y a l’Esprit, oui, l’Esprit. Et la fabuleuse voix de Maria Farantouri est la première à  chanter cette colère.

11 1973    

Au Congo, Mobutu, de retour de Chine dans les jours précédents, se lance dans la zaïrianisation, ni plus ni moins que la saisie de l’ensemble des petites et moyennes entreprises, exploitations agricoles, plantations et fonds de commerce, soit quelques milliers d’entreprises, pour être données aux Congolais. Comme le dira un jour Albert Bernard Bongo : Hier, nous étions au bord du gouffre ; depuis nous avons fait un grand pas en avant !  Cette catastrophe permit tout de même à Mobutu de s’offrir 14 plantations dispersées dans tout le pays, contrôlant ainsi le quart de la production de cacao et de caoutchouc : il fera travailler 25 000 personnes, deviendra le troisième employeur de l’État  et, grâce surtout aux revenus des mines, la 7° fortune du monde ! Ce pillage débile entraîna une augmentation du chômage, des prix, donc un appauvrissement général de la population, d’où une multiplication de petits boulots pour boucler les fins de mois, et une corruption en croissance exponentielle : les militaires seront les premiers à se servir : utilisation des véhicules de l’armée pour faire le taxi, du personnel subalterne pour servir de domestique à la maison, volatilisation des appareils de radio, sono etc etc… Tout le monde veut commander, mais personne ne veut obéir, disait un rapport.

Erwin Blumenthal, ancien cadre de la Bundesbank, missionné par Le FMI pour analyser tout cela, rendra son verdict : Mobutu et son gouvernement formuleront sans aucun doute de nouvelles promesses, et la dette extérieure, qui ne cesse de croître, obtiendra une fois de plus, un report de paiement, mais il n’y a aucune chance, et je dis bien aucune chance, que les créanciers revoient un jour leur argent.

9 12 1973                             

Tempête dans une fondue savoyarde  à Val d’Isère : l’équipe de France de ski – féminine comme masculine – voit ses meilleurs éléments renvoyés, sans explication officielle : Britt Lafforgue, Ingrid Lafforgue, Henri Duvillard, Roger Rossat-Mignot, Jean-Noël Augert (blessé, il se rétablissait chez lui, à la Toussuire) et Patrick Russel.  Sur http://ddata.over-blog.com/4/36/88/74/Affaire-de-Val-d-Isere—Photos—Sections-for-PDF.pdf, Alain Lazard en fait un récit exhaustif. Pour les moins concernés, la tempête se calmera quelques semaines plus tard, pour ceux qui étaient au cœur du cyclone, le calme ne reviendra que des années plus tard.

Après avoir consulté Georges Joubert et les responsables des équipes de France et en accord avec le secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports, j’ai décidé de procéder à une rénovation et au rajeunissement de ces équipes. En conséquence, ne font plus partie des équipes de France les coureurs dont les noms suivent : Ingrid Lafforgue, Britt Lafforgue, Jean-Noël Augert, Henri Duvillard, Patrick Russel et Roger Rossat-Mignod. Cette mesure doit permettre de retrouver un climat nécessaire pour une bonne préparation des futures  compétitions et notamment des jeux Olympiques d’Innsbruck de 1976. J’ajoute que j’ai annoncé ces dispositions aux athlètes il y a un quart d’heure. 

Maurice Martel, président de la FFS -Fédération Française de ski -.

Au nom des six coureurs exclus, cette décision nous a surpris. Nous regrettons de ne pas avoir donné notre point de vue devant les personnes qui ont pris cette décision. D’une part nous avons été touchés par la solidarité des anciens de l’équipe. D’autre part nous sommes persuadés que nous avons encore un rôle à jouer dans le ski français. Quand nous serons mieux informés sur les raisons exactes de cette décision, nous serons en mesure de vous donner plus d’informations.

Ingrid Lafforgue

Les journaux sportifs de l’époque voudront faire porter le chapeau de cette décision à Georges Joubert, directeur des équipes de France avec Jean Vuarnet. Elle fut en réalité le fait d’un collectif qu’Alain Lazard nomme Conseil des sages, composé de cinq personnalités : Maurice Martel, président de la FFS, dirigeant de longue date et artisan des grandes équipes de France des années 60 ; Jean Vuarnet, champion olympique de descente 1960, vice-président de la FFS, président de la Commission sportive nationale, ancien patron du ski italien qu’il hissa au faîte de la hiérarchie mondiale chez les messieurs durant l’olympiade 1968-1972 ; Georges Joubert, président du GUC – Grenoble Université Club – et responsable national du ski de compétition ; Roger Chastagnol, président du Comité descente-slalom à la FFS (Vuarnet, Joubert et Chastagnol occupaient leur fonction depuis le Congrès de Juan-les-Pins, au mois de juin 1972). Enfin Pierre Mazeaud, secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports et alpiniste réputé, de passage à Val d’Isère, qui s’associa aux quatre officiels fédéraux. Il y avait eu des précédents : vingt ans plus tôt, avant les J.O de Cortina d’Ampezzo, les Autrichiens s’étaient trouvé dans une situation analogue et avaient procédé à une purge semblable… qui avait mis au premier plan les Toni Sailer, Anderl Molterer etc… Mais d’une part les années 50 ne sont pas les années 70, et d’autre part il n’y a sans doute pas en Autriche ce fossé entre montagnards et citadins, car en Autriche, tout le monde est montagnard, avec un bon pourcentage d’entre eux qui vivent en ville.

Les réactions seront virulentes, parfois en faveur de la décision, comme celle de Marielle Goitschel, qui, as usual, ne mâche pas ses mots : Moi, je les aurais virés plus tôt… […] je trouve qu’aujourd’hui ce sont Joubert et Vuarnet qui ont raison de vouloir réellement donner une formation aux jeunes. Bonnet avait fait de nous des bêtes à skier, or il n’y a pas que cela dans la vie… Au moins dans cette affaire, elle n’aura pas fait preuve de clanisme familial, puisque belle-sœur de Jean Béranger, ancien adjoint d’Honoré Bonnet.

Et encore, Alain Vuarnet, fils de Jean, le 27 février 2010 s’adressant aux exclus, à l’occasion d’un pot pour fêter le 50°anniversaire de la médaille d’or de son père à la descente des J.O. de Squaw-Valley :  Sachez que, lorsque la décision a été prise au plus haut niveau, celui qui a fait de la résistance à cette sanction, celui qui a défendu ardemment les skieurs, n’est pas celui que vous semblez viser depuis des lustres, en effet votre défenseur le plus ardent face à cette exclusion à vie a été M. Joubert entraîneur de l’équipe de France de 1973. 

Mais, la plupart des réaction sont pour condamner, parfois très violemment, la décision : au premier rang, l’ancien patron des équipes de France, Honoré BonnetC’est un scandale ! Sur le plan de la moralité, il est inconcevable qu’une telle décision soit prise si tard… C’est à vomir. C’est la plus basse des bassesses auxquelles j’ai été confronté… Tout cela sent des combinaisons machiavéliques, vicieuses et méchantes.

Emile Allais avait toujours fait preuve d’un esprit d’ouverture qui le maintenait à distance du chauvinisme : J’espère que l’Ecole du Ski français va pouvoir incorporer ces nouveaux mouvements dans son programme d’enseignement… Par son caractère international, cette nouvelle technique conduira peut-être à la disparition des particularismes nationaux en matière d’enseignement et à l’épanouissent de cette méthode universelle que tous les skieurs appellent de leurs vœux. 

Emile Allais, préface à Ski 57, de Georges Joubert et Jean Vuarnet

Qu’y a-t-il au fond de cette affaire, qui est une sorte de querelle montagnarde des Anciens et des Modernes, en l’occurrence  des montagnards contre ceux de la ville. Jusque là la formation, la responsabilité du ski de compétition avait été la chasse gardée des montagnards, dont le tempérament s’accommode fort bien des à la manière commando d’un Honoré Bonnet ; les James Couttet, Emile Allais, René Sulpice etc étaient tous des montagnards ; Alain Vuarnet n’en était pas un vrai : il était fils de médecin, ayant fait des études supérieures, perçu comme  à part par ses collègues de l’équipe de France ; Georges Joubert, né à Vizille avait fait l’Ecole Normale Supérieure d’Education Physique et était à la tête du GUC – Grenoble Université Club -, une pépinière de champions ; pour les montagnards, c’étaient des gens de la ville, et le fait de leur avoir confié la direction des équipes de France était perçu d’une certaine façon comme une spoliation. De plus la rupture était importante quant au type d’entraînement choisi ; qu’en était-il jusqu’alors ? les skieurs faisaient  leur saison de compétition, puis rangeaient leurs skis fin mars et ne les ressortaient qu’à la fin novembre. Georges Joubert, à la tête d’un club d’étudiants, pour ne pas mettre à mal leurs études, avait inauguré des stages de ski d’été sur les glaciers les plus proches de Grenoble : Sarenne, puis l’Alpe d’Huez. Arrivant à la direction de l’équipe de France, il avait maintenu ce calendrier et cela avait été mal perçu par les coureurs. Les événements de mai 68, – c’était il y a seulement cinq ans -, n’avaient pas pu ne pas marquer même les skieurs : l’année précédente, lors des championnats de France à la Foux d’Allos, on avait pu voir Henri Duvillard se classer 64° de la descente ! de la bouderie qui confine à la provocation ; à Val d’Isère on avait pu voir Patrick Russel, pourtant élève de Georges Joubert se coiffer d’un bonnet de bagnard floqué Vacationing at Alcatraz… ce à quoi Jean Vuarnet avait répondu qu’il y a plusieurs différences entre la prison d’Alcatraz et l’équipe de France de ski alpin, la première différence étant que les portes de l’équipe de France étaient toujours ouvertes et que n’importe quel membre pouvait en sortir sans demander la permission à qui que ce soit. Et c’était là encore de la provocation de sale gosse, plutôt immature. En termes crus cela s’appelle cracher dans la soupe, première spécialité soixante-huitarde ;  on est en droit de penser que les relations entre Adrien Duvillard et Henri, son frère cadet de treize ans se détériorèrent considérablement et durablement… Treize ans, qui avaient valeur d’une génération, le premier né six ans avant la guerre, le second deux ans après la fin de la guerre, 20 ans en 1968. Adrien, profondément catholique était un adepte farouche du linge sale qui se lave en famille et surtout pas sur la place publique. Et par là-dessus, les innombrables montagnards, journalistes compris,  qui venaient attiser le feu avec leurs rancœurs, le nez sur le guidon.

Donc, il y avait des choses à revoir, il fallait mettre les choses à plat ; il fallait faire une espèce de Grenelle du ski ; mais qui mettre à la table des négociations : côté coureurs, Patrick Russel était le mieux placé mais venait d’étaler son immaturité ; côté entraîneur, Emile Allais était bien le montagnard dont l’esprit d’ouverture était le plus évident, mais s’il pesait lourd en renommée, il ne détenait aucune responsabilité de cet ordre. Et c’est ainsi que ce Conseil des sages prit sa décision, contre toute sagesse, en ayant très probablement raison sur le fond, mais radicalement tort sur la forme, avec une ignorance totale de la plus élémentaire pédagogie : du caporalisme à l’état pur : politiquement, une catastrophe. L’équipe de France mettra 10 ans pour se sortir de l’ornière dans laquelle l’avaient fait tomber ces adjudants de mes fesses. Quatorze ans plus tôt, la mort de Vincendon et Henry en hiver entre le refuge des Grand Mulets et le sommet du Mont Blanc avait réveillé des passions entre montagnards et ceux d’en-bas mais la mort avait contenu les querelles dans les limites de la décence ; dans cette affaire de Val d’Isère, il n’y eut pas mort d’homme et donc le déchaînement des passions put se donner libre cours et il ne fut laissé pas la moindre place à la pudeur.

Le blog de affairevaldisere - Retour sur une affaire qui a secoué le sport français et laissé des traces dans l'histoire du ski alpin tricolore

En bleu, Maurice Martel. A gauche, Pierre Mazeaud

Georges Joubert — Wikipédia

Georges Joubert

10 décembre 1973 - Dans une tentative de résoudre la crise qui s'est produit à la fin de la semaine dans l'Isère, les dirigeants exclus de six skieurs de l'équipe de France :

de gauche à droite, Patrick Russel, Roger Rossat-Mignot, Henri Duvillard, Brit et Ingrid Lafforgue

Group image of the male members of the national ski team of France ...

1 Décembre 1971. Grenoble. De gauche à droite : Accroupis : Jean-Noël Augert, Henri Duvillard. Milieu : Bernard Grosfillex, Jean-Luc Pinel, Jean-Pierre Augert, Bernard Orcel, Bernard Charvin et Patrick Russel. En haut : Henri Brechu, Alain Penz et Roger Rossat-Mignod.

1973                           

Le Danemark, le Royaume Uni et l’Irlande rejoignent la CEE, portant à 9 le nombre des pays membres.

Le France est désarmé, à quai au Havre, malgré bien des manifestations syndicales pour empêcher l’inéluctable : l’augmentation des prix du pétrole, la concurrence de l’avion… et la plus grande grève de l’histoire de la marine marchande ont mis définitivement les comptes dans le rouge. Racheté dans un premier temps par le milliardaire saoudien Akram Ojjeh, ce dernier le revendra à un armateur norvégien, Knut Ulstein Klosters pour 18 M. $. Les aménagements intérieurs seront refaits, la motorisation revue à la baisse et il sera rebaptisé Norway.

Le russe Sviatoslav Fiodorov réussit à corriger des myopies par de petites incisions de la cornée. Début des travaux du BAM, branche du Transsibérien reliant le lac Baïkal au fleuve Amour [qui, en bouriate, signifie, sale, boueux] et la Mer Noire : 3 150 km de voies : c’est le principal chantier de la période de Brejnev, surnommé le monument le plus long à la gloire de la stagnation.

Un camion libyen se paie l’Arbre du Ténéré. Les reliques iront au musée de Niamey. On ne peut s’empêcher de penser à un trait de de Gaulle en écho à Mort aux cons issu des rangs à la fin d’une cérémonie militaire : Vaste programme !  Ce vieil acacia – Acacia tortilis, sous espèce raddiana – perdu dans l’un des plus durs désert du monde, le seul très probablement à être mentionné en toutes lettres sur toutes les cartes, devenu point géodésique, allait bravement chercher son eau à 36 mètres sous le sol, très mauvaise eau, précisait la carte Michelin, qui ajoutait encore : Monument.

La société Rhône-Progil met en exploitation le sel gemme de Parrapon, sur la commune de Vauvert dans le Gard :

Tout a commencé en 1962, lors de l’exploration pétrolière dans le Midi de la France. Le forage du puits de Pierrefeu a révélé la présence d’un gisement important de sel gemme à plus de 2 500 m de profondeur. En 1973, la société Rhône-Progil démarre l’exploitation sur le site de Parrapon afin d’alimenter en saumure les électrolyses de Lavéra, près de Martigues. […]    L’extraction nécessite la mise en place de forages profonds, par doublets (puits espacés de 9 mètres), employant des méthodes de type pétrolier, ce qui fait du site de Parrapon un site unique en Europe. Lorsque les forages sont arrivés au niveau du filon de sel, de l’eau sous pression (90 bars maximum) est injectée dans l’un des forages pour dissoudre le sel et la saumure ainsi formée est remontée par le second puits. Les salines sont desservies en eau par le canal d’irrigation du Bas-Rhône, dont la station dédiée exclusivement aux besoins de KEM ONE se situe à proximité du carrefour de Gallician sur la RN 572.

La route du sel - Voir Plus

 

90 kilomètres de canalisations relient les Salines de Vauvert à Fos-sur-Mer et Lavéra

La saumure extraite est envoyée dans un premier temps dans des réservoirs afin de vérifier sa concentration – elle doit être saturée en sel à 320 grammes par litre – et d’éliminer les impuretés solides. Rectifiée et traitée, elle est stockée dans le grand réservoir à ciel ouvert, puis, de là, injectée dans un pipeline et acheminée jusqu’aux usines de Fos-sur-Mer et de Lavéra (Bouches-du-Rhône). Depuis 1973, ce pipeline appelé saumoduc, en grande partie enterré, fait l’objet de contrôles quotidiens par une entreprise spécialisée, notamment par cheminement sur tout son tracé.
Il s’agit là d’un mode de transport sûr, réglementé et respectueux de l’environnement. Il représente l’équivalent 16 600 wagons de sel qu’il faudrait acheminer chaque année depuis les salines vers les sites de production de KEM ONE (soit 153 camions par jour).
De l’électrolyse du sel jusqu’à la transformation du PVC
Le chlorure de sodium extrait à Vauvert (1,1 million de tonnes par an), sous forme de saumure, alimente en matière première les ateliers d’électrolyse de Fos et Lavéra. A partir du sel, KEM ONE fabrique différents produits. Du chlore, bien sûr, mais aussi de la soude, de l’hydrogène, de l’acide chlorhydrique et de l’eau de Javel.
Combiné avec de l’éthylène, issu du crackage du pétrole, le chlore est principalement employé dans la production de PVC et des chlorométhanes utilisés pour la fabrication de silicones, de gaz fluorés, etc.…
Des couches profondes du sous-sol des Costières au tableau de bord de notre voiture, aux fenêtres de notre appartement, à notre mobilier de jardin, aux jouets de nos enfants… quel chemin parcouru !
Au-delà des prouesses techniques et des savoir-faire déployés dans l’exploitation du gisement, les Salines de Vauvert mettent en exergue leurs préoccupations en matière d’environnement et leur apport à l’économie locale.
Les modes d’extraction et de transport du sel ne génèrent pas d’émissions polluantes. L’eau nécessaire à l’exploitation (3 millions de m³ par an, environ) provient du canal du bas-Rhône et fait de KEM ONE un des plus gros – sinon le plus gros – client de BRL. Enfin, avec 50 hectares de vignes plantées en Sirah et Grenache, les Salines sont devenues un acteur majeur de la Cave pilote de Gallician.

Guy Roca. http://vauvert-plus.com/2017/11/11/la-route-du-sel/

12 02 1974

Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne a écrit L’Archipel du Goulag de 1958 à 1967, sur de minuscules feuilles de papier enterrées dans des jardins d’amis, un exemplaire étant envoyé en Occident. Peu de temps après la fin de la rédaction, on découvre pendue Elizabeth Voronianskaïa, une de ses aides : elle avait avoué sous la torture au KGB l’emplacement de la cachette où se trouvait un des exemplaires ; Soljenitsyne décide alors de la publication de L’archipel du Goulag, à Paris, dans une des rares imprimeries disposant de caractères cyrilliques. Les premiers exemplaires viennent d’arriver à Moscou : il est expulsé pour l’Allemagne de l’Ouest : il partira ensuite pour Zurich, en Suisse, puis pour les États-Unis.

3 03 1974  

Le vol Turkish Airlines 981 – un DC 10  – Istanbul – Londres, via Orly, s’écrase en forêt d’Ermenonville, par 49° 08′ 44″ N, 2° 38′ 04″ E, à proximité de Senlis : 346 morts. La porte de soute s’est ouverte, provoquant une très brutale dépressurisation, dont la violence a endommagé les commandes manuelles : l’appareil ne répondait plus à aucune commande. Il y avait sur ces appareils un défaut de conception de verrouillage de la porte de soute qui avait été signalé depuis longtemps, sans suite,  et de plus, cette opération avait été mal vérifiée lors de sa dernière manipulation.

6 03 1974

L’État commande 26 réacteurs nucléaires à EDF, qui deviendront ultérieurement 56 : c’est le plan Messmer. Le pays aligne alors un puissant complexe industriel autour de quatre pôles : le CEA et sa filiale Cogema pour le cycle du combustible ; Creusot-Loire et Framatome pour la fabrication des composants de l’îlot nucléaire (chaudière, générateurs de vapeur…) ; la Compagnie générale d’électricité (CGE) par le biais d’Alsthom – avec un h à l’époque –, fabricant de la turbine générant le courant ; et, au cœur du système, EDF, qui conçoit et construit les centrales avant de les exploiter.

Ce choix a été débattu dans les enceintes compétentes, et les meilleurs ingénieurs du pays y ont été associés. Il a été validé scientifiquement et politiquement – y compris par le Parti communiste. 

Valéry Giscard d’Estaing Le Monde du 25 mars 2011

C’est la manière giscardienne de dire que le parlement n’a en aucune façon été consulté.

En 1969, la France avait renoncé à la filière tricolore dite UNGG (uranium naturel-graphite-gaz) du CEA au profit du réacteur à uranium enrichi et à eau pressurisée (REP) de l’américain Westinghouse, plus puissant et moins coûteux. Avant d’écarter, en 1975, le réacteur à eau bouillante de General Electric, proposé sous licence par la CGE. Ce qui imposera la construction, à partir de 1972, de l’usine d’enrichissement d’uranium de Pierrelatte (Drôme) pour ne plus dépendre des États-Unis.

Le coût du programme est colossal : 93 milliards € pour 58 réacteurs, selon le calcul de la Cour des comptes, en 2012, qu’il faut néanmoins comparer aux 50 à 60 milliards estimés des six EPR 2 programmés en 2022. L’entreprise paie en s’endettant. À partir de 1980, EDF a été autorisée à emprunter 40 milliards €, rappelle le cabinet SIA Partners. Elle était en position de monopole et notée AAA, ses créanciers avaient la certitude d’être remboursés.

Début 1974, encore ministre des finances, VGE l’oblige néanmoins à emprunter en dollars, pour ne pas assécher le marché français, et promet une garantie de change de l’État qui ne viendra jamais, malgré l’envolée du billet vert. Ignorant la contrainte, les milieux financiers se gaussent de ces idiots qui se sont endettés en dollars, racontera M. Boiteux dans ses Mémoires (Haute tension, Odile Jacob, 1993).

Outre les capitaux, l’industrie dispose alors d’une main-d’œuvre mobilisable. Elle ne manque pas de grandes entreprises de génie civil, comme Bouygues, et EDF a développé des écoles des métiers. Le tour de force est surtout de mettre sur pied, au sein d’EDF, une organisation industrielle capable de répondre à la commande du plan Messmer au moindre coût, tout en respectant les directives du nouveau Service central de sûreté des installations nucléaires, ancêtre de l’Autorité de sûreté nucléaire. Dans la grande maison EDF, un nom revient, celui de Michel Hug.

Directeur de l’équipement entre 1972 et 1982, ce polytechnicien à poigne doit mettre 26 réacteurs en service avant la fin de la décennie. Il sera la cheville ouvrière du programme. Rien ne lui échappe : choix des sites, fourniture des composants, respect des délais, maîtrise des coûts. Pour standardiser le déploiement des tranches, un seul service (Septen) fait le design de base, les spécifications techniques des matériels, les études de fonctionnement, la recension des incidents et des accidents, les échanges avec l’autorité de sûreté.

Quitte à mettre au pas des baronnies régionales, jalouses de leur autonomie, auxquelles Paris confie quand même des responsabilités dans l’exécution du plan. Pour accélérer le mouvement – et éviter de potentielles malversations, assure EDF – , le gouvernement autorise même l’entreprise à s’affranchir du code des marchés publics dans le choix des fournisseurs et des sous-traitants, contrôlés par un service d’EDF ad hoc. Quand une pièce manque, on la prélève sur le chantier suivant pour ne pas retarder les travaux. Les soudeurs sont formés en cours de route, d’abord sur de la tôle, puis sont testés sur l’acier pour les meilleurs, aimait rappeler M. Hug.

La dynamique est si forte – de cinq à sept réacteurs mis en service certaines années – que ni l’accident de Three Mile Island, aux États-Unis (dont EDF tire des leçons de sûreté), en 1979, ni la catastrophe de Tchernobyl, en Union soviétique, en 1986, ne ralentissent la cadence. Pas plus que l’hostilité d’un mouvement antinucléaire qui commence à se structurer. Le 31 juillet 1977, la manifestation contre le projet de surgénérateur Superphénix de Creys-Malville (Isère) est violemment réprimée, et un manifestant, Vital Michalon, est tué par une grenade lancée par les forces de l’ordre. Trois semaines plus tôt, le patron d’EDF avait échappé à l’explosion d’une bombe déposée sur le seuil de son appartement parisien, un attentat revendiqué par un obscur Comité d’action contre les crapules atomiques.

Les coûts ont été multipliés par moins de deux par rapport au budget initial, a calculé la Cour des comptes. Sans commune mesure avec la dérive de l’EPR de Flamanville (Manche), dont la facture atteindra 20 milliards €, coûts du capital inclus. Cette maîtrise s’explique par l’effet de séries, la capitalisation des améliorations en cours de chantier et la logique de paliers, rappelle M. Machenaud. Une démarche qui permettra de passer des 34 réacteurs de 900 mégawatts (MW) aux 20 unités de 1 300 MW au début des années 1980, pour finir par les quatre tranches de 1 450 MW de Chooz (Ardennes) et de Civaux (Vienne).

Quand M. Boiteux quitte la direction d’EDF, en 1987, la plupart des centrales sont en service, en chantier ou à un stade de développement avancé. L’aventure française s’arrêtera à la fin des années 1990. Dès les années 1980, EDF cherche donc des relais de croissance et projette d’exporter son savoir-faire d’architecte-ensemblier. Un pays a observé de près le déroulement du programme français, et pas seulement parce qu’il entretient de bonnes relations diplomatiques avec Paris : la Chine et son premier ministre de 1987 à 1998, Li Peng.

Jean-Michel Bezat Le Monde du 18 02 2023

 

Il y a bien du Colbert chez cet homme-là.

Michel Hug, ce nom ne vous évoque certainement pas grand chose. Il a pourtant été l’un des acteurs majeurs qui ont réalisé l’exploit de construire le parc électro-nucléaire français en l’espace d’une décennie : 54 tranches raccordées de 1977 à 1990. N’étant ni une star du show-biz, ni même un chanteur de rock à la mode, sa mémoire n’a été honorée nulle part. L’occasion de revenir sur ce véritable programme Apollo à la Française, à l’heure où notre pays peine à  conduire et finaliser de grands projets industriels équivalents. EDF et le Gouvernement nous seront reconnaissants d’avoir réparé cet oubli …

Si tu veux savoir où tu vas, regardes d’où tu viens (proverbe sénégalais)

Michel Hug est décédé le 19 décembre 2019, et c’est à peine si cela a été remarqué. Pourtant, ses réalisations et son expérience auraient mérité d’être rappelées à la mémoire de nos décideurs et de nos concitoyens, sinon pour inspirer de la reconnaissance, au moins pour inciter à la réflexion…

Michel Hug a été Directeur de l’Équipement à EDF de 1972 à 1982. À ce titre, il a lancé sur les rails le programme électronucléaire français, dont Pierre Messmer a dit, à la fin de sa vie, qu’il avait été pour la France l’équivalent du programme Apollo pour les Etats Unis.

Entre 1972 et 1982, Michel Hug, soutenu par Marcel Boiteux, avec un gouvernement qui avait une stratégie claire et assumée, a mis en place une organisation rigoureuse et performante en matière de délais et de coûts de construction, qui laisse aujourd’hui admiratif et reste inégalée dans le monde.

En 1972, la construction de Fessenheim était pilotée par la Région d’Équipement Clamart et celle du Bugey l’était par la Région d’Équipement Alpes-Lyon.

La situation de l’Équipement était simple : il y avait la Direction, le Service Etudes et Projets Thermiques et Nucléaires (SEPTEN), et les Régions d’Équipement, toutes dirigées par de fortes personnalités ayant une grande compétence, en particulier dans la construction de centrales thermiques et nucléaires Graphite-Gaz comme Chinon, Saint Laurent et Bugey. Leur organisation était bien structurée, mais force était de constater que chaque Région avait des pratiques de design et de construction différentes (par exemple, les systèmes électriques de la centrale de Bugey et de celle de Fessenheim étaient différents).

Lorsqu’en 1974, Michel Hug fut chargé de construire 26 tranches de 900 MW, dans le minimum de temps pour donner à la France une certaine indépendance énergétique via son parc de production électrique, tout en maîtrisant les coûts d’EDF, de son taux d’endettement et dans l’objectif d’un prix de l’électricité le plus bas pour le collectivité, rôle essentiel d’un service public, il devint indispensable de normaliser la construction.

Michel Hug, dans le souci de faire des installations standards décida qu’il n’y aurait qu’un seul architecte ensemblier, le SEPTEN, chargé du design de principe, des études de fonctionnement, d’incidents et d’accidents, des relations avec l’ASN (alors nommée SCIN1) qui, en ces époques reculées, ne considérait pas comme infâmant de travailler avec les exploitants pour résoudre les problèmes), et de l’écriture des Cahiers des Spécifications Techniques des matériels. Les anciennes Régions d’Equipement sont transformées en Centres d’Ingénierie chargés chacun d’un lot : Génie Civil, Chaudière nucléaire et circuits annexes, Parties conventionnelles, Systèmes électriques, Bâtiments des auxiliaires nucléaires, etc. Avec la mission de réaliser les plans de d’exécutions et d’adaptation aux spécificités des sites (bord de rivière en circuit ouvert, en circuit fermé sur tours aéroréfrigérantes, en bord de mer, etc.). Chaque Centre sera aussi chargé de la Direction des travaux d’aménagement d’un ou deux sites.

Les baronnies régionales des ex-Régions d’Equipement, privées de leur ancien rôle de concepteurs-réalisateurs, sont catastrophées et c’est parfaitement compréhensible. Michel Hug a une poigne de fer et y gagne une solide réputation de mauvais caractère, réputation partagée par les syndicats du personnel de la Direction de l’Equipement

Un seul service est chargé de trouver les sites de construction avec pour mission de chercher des sites suffisamment étendus pour que l’on puisse y construire la future génération, quand la génération en construction serait arrivée en fin d’exploitation. Anticipation à la Colbert, plantant les chênes de la forêt de Tronçais.

Autre atout maître : bien qu’EDF soit une entreprise publique, son directeur de l’Equipement obtint de ne pas dépendre du Code des marchés publics pour le choix de ses différents fournisseurs et sous-traitants, en validant les choix en Conseil d’Administration (dont un tiers des membres sont des représentants de l’Etat). En des périodes de passe-droits et de contrôles distraits, ç’eut été la garantie de malversations. Avec des ingénieurs et des hauts-fonctionnaires de ce calibre, ayant le sens de l’Etat et l’intégrité chevillée au corps, ce fut un garant d’efficacité. Laissant les diverses entreprises impliquées, développer leur courbe d’apprentissage sur un premier chantier des trois premiers sites du programme Tricastin-Gravelines-Dampierre, appelées par souci d’humour TaGaDa, ce qui leur a permis par la suite d’enchaîner la construction des centrales à un rythme impressionnant (7 unités en 1980 ce qui laisse rêveur). Ce qui n’interdisait pas de serrer les coûts, mais permettait à des entreprises de petite taille parfois locales mais performantes, de gagner des parts de marché. On pense à la fameuse lettre de Vauban à Louvois2 sur les commandes de l’État.

Ce pragmatisme concernait aussi les fournisseurs d’équipements. Un robinet manquait sur un chantier ? On la remplaçait par une d’un autre chantier, moins avancé. Le cas emblématique fut celui de l’alternateur de Tricastin 1, victime d’une avarie juste avant son couplage au réseau et remplacé en 3 mois. S’assurer de la qualité des soudures ? Nous avions organisé des concours de soudeurs sur noir, c’est-à-dire sur de la tôle classique, puis nous avons formé les meilleurs à la soudure sur blanc, sur acier inox, se rappelait, au soir de sa vie, Michel Hug.

Il avait décidé que les délais de construction des sites exigeaient qu’aucun matériel ne soit rebuté pour non-conformité lors des arrivées pour montage. Aussi avait-il organisé avec rigueur la réalisation des matériels dans les usines des constructeurs. Il crée alors le Service de Contrôle des Fabrications (SCF) placé sous l’autorité de Yvon Bonnard (un autre qui aura une réputation de sale caractère…) qui mettra, chez chaque prestataire, les ingénieurs les plus expérimentés pour suivre la totalité du processus de fabrication. À noter que seul le combustible des 2 tranches de Fessenheim fut rebuté à son arrivée sur le site. Il avait été enrichi et fabriqué à l’étranger où le Service Contrôle de Fabrications ne pouvait pas intervenir, mais par des prestataires fournissant des classeurs complets de documents prouvant l’assurance de la qualité de chaque opération de fabrication ce qui illustre que ce n’est pas une certitude de qualité, hélas !

Enfin ce sera le service central des achats de la Direction de l’Équipement qui passera les grands contrats auprès de prestataires choisis pour leur savoir-faire. De ce fait, tous les réacteurs d’un même type furent réalisés à l’identique (jusqu’à l’éclairage, au centimètre près) : l’effet palier avec son impact positif sur la mise en service, l’analyse de sûreté et l’exploitation.

Le choix d’une filière unique, sous licence Westinghouse, n’a pas été un long fleuve tranquille. En sus de la filière Graphite-Gaz que portait le CEA, écartée pour des raisons économiques, la toute puissante Compagnie Générale d’Électricité plaidait pour les réacteurs à eau bouillante (sous licence General Electric). Il faudra toute la force de conviction de Michel Hug et de Marcel Boiteux pour tenir tête au gouvernement en démontrant que la France ne pouvait pas se payer le luxe de deux filières même si toutes les deux étaient à eau ordinaire. Il fallait aussi des hauts fonctionnaires dans les ministères capables de les écouter, de comprendre l’intérêt pour le pays, de peser les arguments, au lieu de benoîtement « partager le gâteau » pour éviter de décider…

Le résultat est là : grâce à son organisation, la France est le seul pays au monde à avoir raccordé au réseau électrique 54 tranches (34 de 900 MW et 20 de 1300 MW) en 13 ans de 1977 à 1990. Parallèlement, on construisait 2 tranches de 900 MW à Koeberg en Afrique du Sud pour Eskom, sur la référence de Cruas, et 2 tranches de 900 MW en Chine à Daya Bay, sur la référence de Tricastin.

Framatome s’est ensuite libérée de la licence Westinghouse pour le 1 300 MW dont la première unité sur les 20 en fonctionnement a démarré à Paluel en 1984.

La filière nucléaire française représentait 220 000 salariés et sa réputation était mondiale.

1 Le SCSIN de l’époque était bien moins pourvu en personnel que ne l’est l’ASN aujourd’hui. Pourtant, non seulement il supervisait la construction du parc mais aussi celle de Phénix et Superphénix, surveillait le fonctionnement des 6 réacteurs UNGG et de tous les réacteurs de R&D du CEA, bien plus nombreux qu’actuellement.

2 LETTRE DE VAUBAN A LOUVOIS. Belle-Isle-en-Mer, le 17 juillet 1685,Vauban se plaint vigoureusement à Louvois en lui disant que sa recherche systématique des prestataires les moins chers conduit au résultat contraire : les ouvrages prennent du retard et coûtent plus chers.

Site La Revue Progressiste. Yves Bréchet membre de l’Académie des Sciences, ancien Commissaire à l’Energie Atomique et Jean Fluchère, ancien Directeur de la centrale du Bugey EDF. 

11 03 1974   

Le soldat japonais Hirô Onoda, a été retrouvé par un étudiant compatriote sur l’île de Lubang, dans les Philippines. Pour qu’il admette la réalité de la fin de la guerre, il faudra retrouver son supérieur hiérarchique de l’époque, devenu depuis lors libraire, qui viendra à Lubang pour l’en convaincre. Un sacré gaillard, ce Robinson Crusoé, made in Japan. Arthur Harari en fera un film en 2021 : À la recherche du soldat perdu.

Onoda remet son sabre au président Ferdinand Marcos lors de sa reddition le 11 mars 1974.

13 03 1974 

Mise en service de l’aéroport de Roissy, commencé en 1964. Il aura coûté 1,63 milliard F. C’est Paul Andreu qui en a été l’architecte.

Terminal 1

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[1] Lequel sera reconnu, plus à l’étranger qu’en France :

  • 2001 Prix Internet Award (IEEE).
  • 23 04 2012 Louis Pouzin a été honoré par l’ISOC comme l’un des pionniers de l’internet lors de la première remise de prix du temple de la renommée d’Internet à la conférence Global INET qui s’est tenue à Genève en Suisse.
  • 18 03 2013 Queen Elizabeth Prize for Engineering, remis par la Reine.
  • 8 11 2016, Global IT Award, en Arménie.
  • Officier de la Légion d’honneur (chevalier le 19 mars 2003 par Claudie Haigneré, ministre déléguée à la recherche et aux nouvelles technologies, puis a été promu officier par décret du 31 décembre 2018, remise en juin 2019 par Marc Watin-Augouard).