11 avril 1994 au 1 septembre 1994. Rwanda 15852
Publié par (l.peltier) le 23 août 2008 En savoir plus

11 04 1994                  Le référendum organisé par Christian Blanc auprès du personnel d’Air France, en  passant par dessus la tête des syndicats, est approuvé par 81,26 % des  83,55 %  de votants sur les 40 000 employés : la recapitalisation de l’État se fera à hauteur de 20 milliards de francs.

Des Casques Bleus belges  reçoivent du siège New Yorkais de l’ONU l’ordre d’abandonner L’ETO – Ecole Technique Officielle – Don Bosco à Kigali, où 2 000 Tutsis s’étaient réfugiés. Ils faisaient partie de la MINUAR – Mission des Nations Unies pour l’Assistance au Rwanda -, dont l’ONU veut diminuer les effectifs. Dès le lendemain, ces Tutsis seront emmenés à 4 km de là, à Nyanza où ils seront massacrés par les milices hutus Interahamwe.

12 04 1994                  L’ambassade de France  et tout son personnel quittent le Rwanda. Jean-Michel Marlaud, l’ambassadeur, a passé une bonne partie de la veille à brûler des archives.

16 04 2021                        La Belgique retire ses troupes de la MINUAR – 780 militaires -.

17 04 1994                  L’église Saint Jean de Kibuye, 130 km à l’ouest de Kigali abrite quelques 2 000 Tutsis, qui se font tous massacrer par les Interahamwe, à l’exception de quelques enfants blessés, qui parviennent à ne pas mourir étouffés par les cadavres sous lesquels ils se trouvent.

Le Gouvernement belge décide de retirer ses troupes de la MINUAR (780 militaires).

18 04 1994                  La Corée du Sud adopte le projet d’un TGV Séoul Pusan, pour un coût de 2,1 milliards $. Les Interahamwe massacrent les quelques 8 000 Tutsis réfugiés au stade Gawaro, à Kibuye.

21 04 1994           Pour faire appliquer les accords d’Arusha, l’ONU avait mis en place au Rwanda la MINUAR, forte de 2 539 hommes. Le Conseil de Sécurité, à l’unanimité, c’est-à-dire avec le vote de la France, décide de quasiment supprimer cette force – il ne restera que 270 hommes -. À l’intérieur d’une nation on nomme cela désertion ; dans l’ahurissante irresponsabilité de l’ONU, ce terme n’existe pas : ainsi, c’est plus simple.

22 04 1994                 Le Norvégien Borge Ousland, 31 ans, arrive au pôle nord en solitaire, sans ravitaillement : parti le 2 mars du cap Arktichesky, dans les Terres du Nord, au nord de la Sibérie, il a mis 52 jours pour couvrir 980 km. Jean Louis Étienne, qui avait lui aussi atteint le pôle nord en 1986, en 63 jours, avait bénéficié de 5 dépôts de matériel et de nourriture.

29 04 1994                    Le FPR est le parti le plus fasciste que j’ai rencontré en Afrique. Il peut être assimilé aux Khmers noirs.

Général Quesnot, chef d’état-major particulier de François Mitterrand

6 05 1994                   En Afrique du sud, l’ANC a remporté les élections sans toutefois obtenir la majorité des 2/3 qui lui aurait permis d’élaborer seule la future constitution. Nelson Mandela est élu président : il n’a pas à se créer une image : il est déjà une légende depuis fort longtemps. Il a malgré tout dû faire une campagne électorale, et cela coute cher : l’aide viendra du Libyen Kadhafi  pour un montant de 15 millions de $… cela ne s’oublie pas. L’un des noms du petit-fils de Nelson Mandela sera Kadhafi. L’Afrique du Sud devient le grand espoir de l’Afrique… là où tout était réuni pour une explosion, deux hommes d’exception ont su faire prévaloir l’intelligence du cœur. [Son discours d’investiture se trouve dans la catégorie Discours]. Ce pays montre une aptitude certaine à accoucher de géants : outre Nelson Mandela et Frederik de Klerk, Nick Sloane qui parviendra à redresser le Costa Concordia, – plus de deux fois le Titanic Elon Musk qui osera fonder Space X, une société pour tailler des croupières à la NASA, à Arianespace, et qui sera en passe d’y parvenir en 2013.

Inauguration du tunnel sous la Manche : le coût initial de 66,2 milliards de F  est passé à 86,2 ; pour 1998 le besoin total de financement est estimé à  101,6  milliards  F. Le surcoût entraîné par toutes les mesures de sécurité avait été très nettement sous-estimé, ainsi que bien d’autres paramètres. Le TGV Eurostar met Londres à 3 h de Paris, et 3 h  et 1 / 2 de Bruxelles.

17 05 1994        Le Conseil de sécurité étend la mission de la MINUAR à la protection des populations et autorise pour cela le déploiement de 5 500 Casques bleus au Rwanda (MINUAR II).

20 05 1994                    Alexandre Soljenitsyne retrouve son pays : il arrive à l’extrême est, Vladivostok pour entreprendre la traversée, s’arrêtant longuement à Magadan, grand centre de transit des déportés du Goulag, sur la côte de la mer d’Okhotsk ; comptait-il ainsi susciter la naissance d’un nouveau mouvement populaire acquis à ses idées ? on n’en saura rien puisque ce voyage ne suscita pas d’enthousiasme populaire particulier.

Ce qui était un crime hier, aujourd’hui, c’est du business. J’ai acheté des clous quelque part, des talons ailleurs, j’ai fourré le tout dans un sac en plastique, et j’ai vendu ça comme une nouvelle marchandise. J’ai rapporté l’argent à la maison et j’ai rempli le réfrigérateur. Mes parents s’attendaient à ce qu’on vienne m’arrêter. (Il éclate de rire.) Je revendais des batteries de cuisine…

Des poêles à frire, des cocottes-minute … Je suis revenu d’Allemagne avec une remorque remplie de ce genre de trucs. Les gens se jetaient dessus… J’avais dans mon bureau un vieux carton qui avait servi d’emballage pour un ordinateur, il était rempli d’argent, c’est uniquement comme ça que je comprenais ce que c’était. On puise dedans, on puise dedans, et il y en a toujours… J’avais déjà tout acheté : une bagnole, un appartement… Une montre Rolex… Je me souviens de cette ivresse… On peut réaliser tous ses désirs, tous ses rêves secrets. J’ai appris beaucoup de choses sur moi-même : d’abord, que je n’avais aucun goût, et ensuite, que j’étais complexé. Je ne savais pas m’y prendre avec l’argent. J’ignorais que, quand on en a beaucoup, il faut le faire fructifier, on ne doit pas le laisser dormir. L’argent, c’est une épreuve pour un homme, comme le pouvoir ou l’amour… Je rêvais… Et je suis allé à Monaco. J’ai perdu une grosse somme dans un casino de Monte-Carlo, une somme énorme. Je ne pouvais plus m’arrêter…  J’étais l’esclave de mon carton d’emballage. Y avait-il de l’argent dedans ? Combien ? Il fallait qu’il y en ait toujours davantage. Tout ce qui m’intéressait avant avait cessé de m’intéresser. La politique… Les meetings… Quand Sakharov est mort, je suis allé lui faire mes adieux. Il y avait des centaines de milliers de gens… Tout le monde pleurait, et je pleurais, moi aussi. Et figurez-vous qu’il n’y a pas longtemps, j’ai lu quelque chose sur lui dans un journal : Un grand illuminé est mort... Et je me suis dit qu’il était parti à temps. Quand Soljenitsyne est revenu d’Amérique, tout le monde s’est précipité sur lui. Mais il ne nous comprenait pas, et nous, on ne le comprenait pas. C’était un étranger. Il était venu vivre en Russie et sous ses fenêtres, c’était Chicago…

Svetlana Alexievitch                   La fin de l’homme rouge       Actes Sud 2013

1 06 1994                          Paul Amar présente depuis longtemps le 20 heures d’Antenne 2. Tout le monde sait que depuis qu’il fait du journalisme, il n’a pas été particulièrement exigeant, mais il y a une chose à laquelle il se refuse : serrer la main de Jean-Marie Le Pen. Et ce soir il y est contraint car on [son directeur, Jean-Pierre Elkabbach] lui a imposé un débat Jean-Marie Le Pen – Bernard Tapie. Avant même le début du débat, Paul Amar sort d’un sac Decathlon deux paires de gants de boxe d’un rouge pétant et les offre aux deux invités. Le clash n’empêchera pas le débat, qui sera plutôt bon. Il refusera de démissionner et donc sera viré, un mois plus tard. Mais avant de regagner l’anonymat, il aura eu le temps de former Élise Lucet : rien que cela suffit à dire bravo.

15 06 1994                        Réunion à l’Elysée du Conseil de Défense sous la présidence de François Mitterrand, président de la République, prince de l’ambiguïté. Au premier point du sommaire, le Rwanda. Y participent :

  • François Mitterrand, président de la République.
  • Edouard Balladur, premier ministre
  • Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères
  • Jacques Lanxade, amiral, chef d’état-major des armées
  • François Léotard, ministre de la défense
  • Michel Roussin, ministre de la Coopération

[…]        Voilà près de dix semaines que le génocide a débuté, plus exactement depuis le crash de l’avion du président hutu Juvénal Habyarimana, abattu au-dessus de Kigali, la capitale, par un commando inconnu. Sa mort entraîne de violentes représailles de la part des Forces armées rwandaises (FAR), de la gendarmerie et des miliciens hutu Interahamwe. Leurs cibles : des hutu modérés et surtout la minorité tutsi, accusée d’avoir voulu renverser le pouvoir. A l’époque, une guerre oppose en effet le Front patriotique rwandais (FPR, la rébellion à majorité tutsi) aux forces hutu. La France a beau soutenir le régime hutu depuis des années, elle s’interroge sur l’attitude à adopter face à ces massacres, dont les victimes se comptent déjà par centaines de milliers. Le Conseil de défense restreint organisé à l’Elysée vise précisément à définir la stratégie à suivre.

Il est aujourd’hui possible de savoir ce qui s’est dit, ce mercredi de juin  1994, au palais présidentiel. Le compte rendu de la réunion, classé confidentiel défense, a été déclassifié le 14  janvier 2008 par Nicolas Sarkozy à la demande des juges d’instruction chargés de l’enquête pour complicité de génocide sur l’opération Turquoise menée par l’armée française au Rwanda.

Ce document aide à comprendre la façon dont les autorités ont géré ce dossier sensible en période de cohabitation entre François Mitterrand, président socialiste, et son premier ministre de droite, Edouard Balladur. Nous commencerons par le Rwanda car la situation exige que nous prenions d’urgence des mesures, débute Mitterrand. Le ministre de la coopération, Michel Roussin, dépeint alors un tableau très sombre : La situation ne s’améliore pas. Les massacres se poursuivent, côté hutu et côté tutsi. L’opinion publique internationale et l’opinion française sont horrifiées devant ce spectacle d’enfants massacrés, d’orphelinats envahis. François Léotard, le ministre de la défense, prône la retenue : Nous ne pourrions faire quelque chose qu’avec l’accord des deux parties et un soutien international. Or, je vois mal comment nous pourrions obtenir l’accord du FPR – la rébellion tutsi – et le soutien international. Nous ne pourrions intervenir qu’en zone hutu. Nous serions condamnés par le FPR et victimes de manœuvres médiatiques. Je suis donc très réticent. 

Alain Juppé, le ministre des affaires étrangères, lui, est plus va-t-en-guerre : Il faut faire vite, 2 000 à 3 000 hommes pourraient mettre fin aux combats. Faut-il aller plus loin et envisager une intervention pour exfiltrer les populations ? Quant à Edouard Balladur, il est partant, mais prudent : Nous ne pouvons plus, quels que soient les risques, rester inactifs. Pour des raisons morales et non pas médiatiques. Je ne méconnais pas les difficultés. François Mitterrand reprend la balle au bond : J’approuve cette façon de voir. Mais nous pourrions limiter nos objectifs. (…) Notre effort pourrait être limité à la protection de certains sites, des hôpitaux ou des écoles, sans entrer dans une opération militaire d’ensemble qui serait difficile car il n’y a pas de front continu. Alors que la réunion se termine, François Léotard demande : Monsieur le Président, dois-je comprendre que cette opération est une décision ou qu’il s’agit seulement d’en étudier la possibilité ? François Mitterrand conclut, tranchant : C’est une décision dont je prends la responsabilité. (…) Ce que j’approuve, c’est une intervention rapide et ciblée, mais pas une action généralisée. Vous êtes maître des méthodes, Amiral. L’amiral, le maître des méthodes, c’est Jacques Lanxade, le chef d’état-major des armées.

Le jour même, celui-ci présente à son ministre, M. Léotard, un texte confidentiel défense intitulé Mémoire sur une opération militaire au Rwanda. Son but : le convaincre de la nécessité de cette intervention humanitaire. Selon ce document, versé au dossier judiciaire dont Le Monde a eu connaissance dans son intégralité, l’amiral a conscience de marcher sur des œufs. Il convient de souligner que cette opération est délicate, écrit-il, qu’elle demandera des moyens de soutien importants, et qu’il faudra accepter des risques non négligeables pour nos troupes. Aux risques du terrain s’ajoutent d’éventuelles secousses politiques. Edouard Balladur est conscient que le Rwanda est un guêpier. Depuis son arrivée à Matignon, au printemps 1993, il se montre plutôt réticent à tout engagement militaire en Afrique.  Ses ministres Léotard et Roussin sont tout aussi circonspects.

Du côté du Quai d’Orsay, Alain Juppé s’est pour sa part rallié aux interventionnistes de l’Elysée, horrifié qu’il est par l’ampleur des tueries dont il reçoit des comptes rendus chaque jour plus circonstanciés. Il faut dire qu’autour de François Mitterrand, une poignée d’hommes – le secrétaire général de l’Elysée, Hubert Védrine, le chef d’état-major particulier, Christian Quesnot, et le conseiller Afrique Bruno Delaye – souhaite poursuivre un effort de guerre mené depuis octobre  1990 en soutien des FAR contre les rebelles du FPR. Ces hommes de l’entourage présidentiel sont alors persuadés de lutter contre l’extension du tutsiland (la zone de domination de cette ethnie), perçue comme un complot anglo-saxon contre le pré carré de la France dans la région. Paul Kagame, l’homme fort du FPR, n’a-t-il pas été formé aux Etats-Unis ? N’est-il pas le protégé du président ougandais Yoweri Museveni, couvé par Washington ?

D’après le dossier de l’amiral Lanxade, l’opération doit faire cesser les massacres interethniques et afficher la neutralité de la France à l’égard de chaque partie en cause. Rester neutre dans un génocide, voilà un premier dilemme, ainsi présenté au chapitre Situation : La guerre civile, réveillée par l’assassinat du président rwandais le 6  avril 1994, a eu pour conséquence un véritable génocide perpétré par certaines unités militaires rwandaises (garde présidentielle) et par les milices hutu à l’encontre de la minorité tutsi de la population ou de certains cadres hutu modérés. D’évidence, les planificateurs de l’armée française connaissent donc bien la situation sur le terrain. Ils la détaillent d’ailleurs dans deux paragraphes aux titres éloquents : Qui sont les massacreurs ? et Qui sont les massacrables ? A l’état-major, on sait donc qui tue qui. Mais sait-on vraiment qui soutenir ?

Jacques Lanxade joue un rôle décisif dans ces heures où un choix s’impose. Premier marin nommé chef d’état-major des armées, il a dirigé de 1989 à 1991, l’état-major particulier du président Mitterrand. Tous deux se comprennent à la perfection. François Mitterrand ne donnait jamais une directive précise, se souvient l’amiral, rencontré le 2 mars à son domicile parisien. Fondamentalement, il considérait que vous deviez savoir ce que vous aviez à faire. Comme j’étais sur la même ligne que lui, j’ai eu une très grande -liberté d’action. Si le président se méfie des militaires (et plus encore des policiers), il a confiance en cet homme rompu aux circonvolutions diplomatiques. Après sa carrière militaire, M. Lanxade bénéficiera d’ailleurs d’une promotion rare : il deviendra ambassadeur de France en Tunisie (1995-1999).

En attendant, en ce printemps 1994, Mitterrand lui délègue toutes les opérations militaires, y compris les contacts politiques nécessaires à l’exercice de ses fonctions. D’une certaine manière, son rôle est plus important que celui du ministre de la défense dans la conduite de la guerre. M. Lanxade propose trois options pour intervenir. Celle retenue passe par l’aéroport de Goma, au Zaïre (l’actuelle République démocratique du Congo) voisin. Son objectif : investir et contrôler la zone tenue par les FAR (les forces génocidaires), soit environ la moitié du pays. En apparence, il s’agit bien d’une opération humanitaire. En réalité, ses buts, tels qu’évoqués dans le dossier, sont plus larges : L’arrêt des massacres, la sauvegarde des réfugiés et l’interruption de l’extension du conflit. Et Lanxade d’ajouter, sibyllin : Du point de vue français, il faut éviter que nous soient reprochées et l’action d’hier et l’inaction d’aujourd’hui. Sous cette formule se cache toute l’ambiguïté de la politique française au Rwanda.

L’inaction d’aujourd’hui, c’est l’immobilisme désespérant de la communauté internationale. De fait, personne n’est intervenu pour stopper le génocide depuis son déclenchement, début avril. Personne, sauf les rebelles du FPR qui, village après village, contemplent avec stupeur le désastre des fosses communes laissées par les bourreaux.

L’action d’hier, c’est un soutien français sans faille au régime en place. Un soutien qui est allé de la fourniture d’armes lourdes à l’instruction des troupes, en passant par la mise à disposition de conseillers militaires issus des forces spéciales françaises (Ier PIMa, 8e RPIMa). Dans la continuité de cette politique, il est logique, aux yeux des faucons parisiens, d’aider les alliés de la France, même s’ils se sont transformés en gouvernement du génocide.

Une action initiale sera conduite sur la zone de Cyangugu avant un engagement éventuel en direction de Kigali, est-il précisé dans le document de l’amiral Lanxade. L’objectif militaire ultime est donc la capitale, où les rebelles du FPR resserrent chaque jour leur étau sur les forces gouvernementales. En cherchant à se rendre à Kigali, l’état-major français et le cercle rapproché de François Mitterrand entendent avant tout figer les fronts, et du même coup éviter l’effondrement des FAR et des miliciens ; bref, empêcher la victoire des rebelles. Le but, au fond, n’est pas de stopper le génocide : Paris sait que l’essentiel des massacres a déjà été commis dans la capitale et qu’il n’y a presque plus de Tutsi à sauver. L’important semble plutôt être la sauvegarde du pouvoir ami.

Pour mener à bien cette mission, l’amiral dispose d’un atout : le Commandement des opérations spéciales (COS), placé sous sa responsabilité directe. Composé de l’élite des forces spéciales (GIGN, parachutistes des troupes de marine, commandos de l’air et de la marine…), ce nouveau corps de l’armée française a pour rôle d’ouvrir les portes avant une opération. En clair, faire du renseignement sur le terrain, mais aussi mener de discrètes actions commandos. Dès le départ, Turquoise est donc une opération schizophrène : stopper les massacres d’un côté et, dans le même temps, aider le régime des bourreaux. Les soldats réguliers protégeront les civils menacés, tandis que les forces spéciales, irrégulières, feront le sale travail, c’est-à-dire l’aide au gouvernement contre les rebelles.

Le premier officier à atterrir sur la piste de Goma le 19 juin – avant même que le Conseil de sécurité de l’ONU ne donne son feu vert à l’opération Turquoise – s’appelle Jacques Rosier, Romuald de son nom de code. C’est un parachutiste, patron du détachement du COS. Dix hommes sur les 222 prévus l’accompagnent. Ancien chef de corps du 1° RPIMa, l’un des officiers les plus titrés de l’armée de terre, Rosier a déjà à son actif deux missions au Rwanda, où il a combattu le FPR de Kagame en 1992 puis en 1993. Il connaît par cœur les officiers supérieurs rwandais ; certains sont même ses amis. Entre le 20 et le 22 juin, en attendant le reste de mes unités, j’ai pris différents contactsexplique-t-il aux policiers qui l’interrogent, le 13 septembre 2007, dans le cadre d’une instruction pour complicité de génocide sur plainte de six rescapés des massacres, qui accusent la hiérarchie militaire française de complicité de génocide et complicité de crime contre l’humanité.

Parmi les contacts du colonel figurent divers ministres du gouvernement génocidaire, dont celui de la défense, et les principaux chefs militaires de l’armée nationale en déroute. S’il ne ment pas aux enquêteurs, M. Rosier ne dit pas non plus toute la vérité. Dans son rapport de fin de mission, il a livré un indice sur certains aspects de son travail : Etant encore seul sur zone, le détachement effectuait également quelques missions d’extractions dans la région de Gisenyi – ville rwandaise située en face de Goma, de l’autre côté de la frontière – . Sans davantage de précisions sur ces extractions.

Avant l’arrivée dans la région du reste des troupes et de la presse, Rosier a quelques jours pour extraire des sonnettes, des soldats français ayant passé la période du génocide auprès de leurs homologues rwandais. Combien sont-ils ? Une dizaine, selon le général Quesnot, interrogé en 2006 par Olivier Lanotte, un chercheur belge qui avance pour sa part le chiffre d’une bonne vingtaine de conseillers et techniciens, tous volontaires. L’information circule jusqu’à New York, si l’on en croit l’ambassadeur néo-zélandais auprès de l’ONU, Colin Keating. Le 21 juin, celui-ci écrit aux autorités de son pays : Une information intéressante que nous avons apprise du secrétariat cet après-midi est que le FPR affirme que des conseillers militaires français sont restés dans le pays et qu’ils ont formé certaines des milices hutu. Certains sont à la campagne, mais d’autres sont à Kigali.

Quelle était la mission de ces fantômes ? Ont-ils conseillé des ministres, formé des militaires ? Ou bien participé aux opérations ? Ou encore fait du renseignement en temps réel ? Impossible d’avoir des certitudes, sinon qu’ils ont soutenu et accompagné les FAR depuis le début des massacres. De son côté, la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE, service de renseignement extérieur) a mis en place un dispositif distinct, composé de clandestins, infiltrés sous couverture jusqu’au centre de Kigali pour renseigner leur hiérarchie à Paris.

Le colonel Rosier a d’autres objectifs secrets, dans la continuité de la politique française dans ce pays. Parmi eux, les livraisons d’armes. Là encore, le sujet est si délicat que le général Quesnot, en poste à l’Elysée, adresse une note au président de la République le 25 juin 1994 : Le coût total des équipements et des munitions cédés aux armées et à la gendarmerie rwandaises au cours des trois dernières années s’élève à 54,8 millions de francs.(…). Les armes et munitions données par la France consistaient exclusivement en matériel de guerre lourd de nature défensive destiné à arrêter l’offensive du FPR. Nous n’avons livré aucune arme individuelle qui ait pu être utilisée ultérieurement dans les massacres (et a fortiori, aucune machette).

Ici, le général Quesnot joue sur les mots et sur la nature défensive du matériel, car outre l’artillerie (canons de 105  mm, radars et obus), la France a fourni des mitrailleuses (12,7  mm) et leurs cartouches. D’autres pays ont été sollicités pour fournir le reste : l’Egypte, Israël et l’Afrique du Sud ont livré à Kigali des obus de mortier et des lance-roquettes. Enfin, la liste du général n’est pas tout à fait exhaustive, comme le prouvent les archives de la Mission militaire de coopération, en annexe du rapport de la Mission d’information sur le Rwanda de 1998. Rien qu’en 1992, 20 000 mines anti-personnel et 700 000 cartouches de 5,56 mm ont été autorisées à l’exportation, sans compter les émetteurs-récepteurs, les appareils de vision nocturne, les parachutes. En 1993 : 250 pistolets de 9  mm, 530 fusils d’assaut, des milliers de munitions de mortier 120 mm.

Le 17 mai 1994, l’ONU finit par décréter un embargo sur les armes. Dès lors, toute fourniture de matériel militaire peut relever de la complicité de crime contre l’humanité. A plusieurs reprises, en mai et juin, des émissaires du régime de Kigali viennent néanmoins à Paris présenter leurs doléances. Ils ont besoin d’armes, y compris pour exterminer les Tutsi. C’est l’une des idées reçues sur ce génocide : il serait principalement l’œuvre de miliciens armés de machettes. Faux : les machettes sont à l’origine de la mort de 36 % des victimes recensées. La plupart des tueries de groupe, dans les églises, les écoles, sur les collines, ont été faites par des hommes en uniforme, à coups de grenades, de fusils, d’armes automatiques. Les miliciens se sont chargés de finir le travail.

Quand tombe la nouvelle de l’embargo, il devient donc crucial, pour les génocidaires, d’organiser des circuits parallèles d’approvisionnement en armes. D’après l’organisation humanitaire Human Rights Watch, au moins cinq chargements destinés aux FAR ont été débarqués sur l’aéroport de Goma entre mai et juillet  1994. Les circuits du mercenariat sont également mis à contribution. L’ex-gendarme du GIGN et de l’Elysée Paul Barril et le célèbre mercenaire Bob Denard sont sollicités. Barril signe un contrat d’assistance et de service pour plus d’un million de dollars : il fournira bien des mercenaires, mais pas les armes et munitions pourtant prévues en quantité. Des trafiquants d’armes s’activent eux aussi. Considéré comme le cerveau du génocide, le colonel Théoneste Bagosora orchestre le tout. Des avions cargos déchargent à Goma leurs cargaisons d’armes, aussitôt transférées vers Gisenyi, côté rwandais, puis vers les camps de réfugiés hutu installés au Zaïre après la débâcle des FAR. Or, Gisenyi et l’aéroport de Goma sont entièrement sous le contrôle du dispositif Turquoise : à défaut de les initier, l’armée française ferme donc les yeux sur ces trafics.

Dans le même temps, l’un des objectifs demeure la capitale, Kigali. Le général Quesnot, à l’Elysée, et les plus hauts responsables de l’armée française sont convaincus que le FPR n’a pas les moyens militaires de contrôler l’ensemble du pays. Erreur majeure, cette analyse sous-estime la vitesse de progression des rebelles. Le 30 juin, au moment même où le dispositif français est prêt à passer à l’action, -Paris  se résout à abandonner l’option Kigali.  Interrogé par Le Monde, l’amiral Jacques Lanxade conteste aujourd’hui cette présentation des faits, malgré l’accumulation d’indices. Pour lui, il n’a jamais été question d’aller jusqu’à Kigali.  On ne pouvait pas y aller, assure-t-il, c’était se mettre au milieu des combats.

Le tableau de la stratégie française serait incomplet sans la liste des incidents entre le COS et les rebelles de Kagame : accrochages, embuscades… Parmi les zones d’ombre de l’opération Turquoise, figure un épisode jusqu’ici méconnu : la capture, en juillet 1994, de soldats français par les troupes du FPR. L’épisode est révélé par Paul Kagame lui-même, dans le documentaire Inkotanyi de Christophe Cotteret, programmé le 10 avril sur Arte. Dans ce film, celui qui est désormais président du Rwanda, raconte comment ses hommes ont piégé le COS, autour du 15 juillet, en lisière de la zone humanitaire sûre (ZHS). On a capturé 23 soldats français, on les a encerclés, indique M. Kagame. On les a pratiquement utilisés pour marchander en disant : C’est notre pays et nous allons entrer sur ce territoire, que vous le vouliez ou non. Donc, si vous acceptez de nous laisser entrer, parce que c’est notre pays, je n’ai aucun problème à laisser ces gens – les hommes du COS – partir. Cela nous a vraiment aidés à résoudre le problème. Très vite, l’Elysée aurait accepté l’échange de ces prisonniers contre l’engagement de restituer la ZHS le 18 août, laissant ainsi les mains libres au FPR pour prendre le contrôle de ce territoire.

La capture de soldats français n’a jamais été reconnue officiellement. L’amiral Lanxade la nie. En off, plusieurs officiers français -confirment sa réalité, tout en la qualifiant de non-événement. L’embarras des uns et des autres trahit une vérité inavouable : -depuis que la justice cherche à percer les secrets de Turquoise, la zizanie règne entre les anciens frères d’armes.

David Servenay           Le Monde 16 03 2018

C’est l’histoire d’un drame qui, à lui seul, cristallise les haines entre les vétérans de l’opération Turquoise . En 2004, le journaliste du Figaro -Patrick de Saint-Exupéry publie le livre L’Inavouable (Les Arènes), où il accuse plusieurs officiers du commandement des opérations spéciales (COS) d’avoir laissé mourir les derniers survivants de Bisesero, un massif de collines où des milliers de Tutsi avaient trouvé refuge dès les premiers jours du génocide, en avril 1994. Alors qu’ils étaient probablement 50 000 au départ, il n’en reste plus que 2 000, en juin, à l’arrivée des premiers soldats français. Des dizaines de milliers de personnes ont été massacrées par les gendarmes et les miliciens hutu.

Le 27 juin 1994, dans l’après-midi, l’équipe des commandos de l’air du lieutenant-colonel Jean-Rémi Duval découvre des rescapés, blessés, dénutris et très affaiblis, et comprend qu’ils sont la proie des miliciens hutu des villages alentour. Les soldats étant trop peu nombreux (16 hommes) pour assurer leur protection, ils repartent vers leur base en promettant de revenir au plus vite. Trois journalistes les accompagnent, dont Patrick de Saint-Exupéry.

Jean-Rémi Duval a raconté la suite à la police française, dans le cadre de l’enquête en cours pour complicité de génocide et complicité de crime contre l’humanité sur l’opération Turquoise : Arrivé au camp, j’ai téléphoné au colonel Rosier – patron du détachement du COS – pour lui rendre compte de ma journée et de ce que j’estimais qu’il fallait faire. Le colonel Rosier m’a répondu qu’il était hors de question que je retourne le lendemain à Bisesero, et ce pour deux raisons : la première étant qu’il ne s’agissait pas de mon secteur mais de celui de Gillier – des commandos de marine – , et la seconde étant que je devais préparer la visite du ministre Léotard, prévue le lendemain ou le surlendemain.

Le colonel Rosier conteste aujourd’hui cette présentation des faits. Interrogé à son tour par les policiers, il affirme n’avoir eu aucune conversation avec Duval ce jour-là et n’avoir reçu son compte rendu – un fax manuscrit – que le 29  juin. Face aux enquêteurs, Duval persiste : le compte rendu a bien été fait le 27 au soir, à l’oral par téléphone satellite, puis par écrit avec un fax. Plusieurs témoignages vont dans le même sens, notamment celui de l’un de ses adjoints.

Un document antidaté ?

Le fax a-t-il été envoyé dès le 27 – c’est-à-dire à temps pour aller dès le lendemain secourir la population – ou deux jours plus tard, ce qui expliquerait le retard pris dans les secours ? Un tel document a bien été retrouvé dans les archives de la défense, daté du 29 juin, mais sans être signé par son auteur, ce qui n’est pas normal. A-t-il été antidaté ? Serait-ce un faux ? L’enquête n’a pas encore tranché.

Une autre polémique porte sur le retour des soldats français à Bisesero, le 30 juin. Cette fois, il s’agit d’un groupe emmené par le capitaine Olivier Dunant (13e RDP) et l’adjudant-chef Thierry Prungnaud (groupe d’intervention de la gendarmerie nationale). En se rendant ce jour-là dans les collines à la découverte de survivants, ils désobéissent aux ordres de leur supérieur, le capitaine de frégate Marin Gillier. Il – Gillier – nous avait interdit d’aller voir dans la montagne, alors que l’on observait des gens qui se faisaient tirer dessus à la kalachnikov, détaille Thierry Prungnaud devant les enquêteurs, on voyait que c’étaient des civils. Ils tiraient sur des gens qui couraient. On en avait fait état au débriefing. On pensait que c’était des rebelles du FPR – Front patriotique rwandais – qui tiraient et qui lançaient des grenades. Et chaque fois Marin Gillier a dit : On ne bouge pas, pas de contact.

Entendu par la police, M.  Gillier explique ainsi sa décision : Nous nous attendions à tomber dans une embuscade – du FPR – à Bisesero. En fait, il applique à la lettre les ordres : ne pas aller au clash avec les rebelles tutsi, désignés comme les vrais ennemis. Finalement, dans la soirée du 30 juin, une évacuation sanitaire par hélicoptères est organisée pour les cas les plus critiques : 800  personnes sont ainsi sauvées de la haine des tueurs hutu.

Cette affaire irrite les anciens de Turquoise pour deux raisons. D’abord, elle met en évidence les divergences de points de vue entre ceux qui ont accompagné, instruit et formé les militaires rwandais avant le génocide et les autres, sans lien particulier avec ces mêmes génocidaires. Ensuite, elle plane comme une menace au-dessus de la tête d’officiers ayant depuis gagné leurs galons de généraux. Pour le moment, aucun d’entre eux n’a été mis en examen, mais l’idée d’avoir à assumer un jour d’éventuelles poursuites pour complicité de génocide leur est insupportable, alors qu’ils estiment n’avoir fait qu’obéir aux ordres.

David  Servenay          Le Monde 16 03 2018

Le livre s’intitule Rwanda, la fin du silence. Témoignage d’un officier français . L’officier en question, c’est Guillaume Ancel, 52 ans, dont vingt passés dans l’armée. Comme d’autres, il a participé, en juin 1994, à l’opération – Turquoise lancée par la France dans ce pays d’Afrique, théâtre du dernier génocide du XXe  siècle (800 000 morts en trois mois, en majorité tutsi), orchestré par le gouvernement en place, à dominante hutu. Le récit que l’ex-capitaine tire de cette expérience contredit la version officielle d’une opération avant tout humanitaire. Pour lui, les autorités politiques et militaires de l’époque, sous la présidence de François Mitterrand, ont surtout cherché, du moins dans un premier temps, à sauver un régime ami emporté par la folie meurtrière.

Un événement particulier a incité Guillaume Ancel à témoigner. Il remonte au 27 février 2014. Ce jour-là, la Fondation Jean-Jaurès, le think tank du Parti socialiste (PS), organise à Paris un colloque à huis clos sur la politique africaine de François Mitterrand. Une quarantaine de personnes – juristes, historiens, diplomates… – y participent, sous la présidence de Paul Quilès, ancien ministre de la défense. Les intervenants se succèdent, tous si proches du PS que les contributions sont unanimes dans la louange.

Vient alors le tour de M. Ancel de raconter sa guerre, lui qui était alors officier de guidage de tir aérien, chargé de diriger au sol les missiles largués par l’aviation. Ce qu’il raconte va à l’encontre des propos des autres intervenants. D’après lui, Turquoise fut bien une opération de guerre avant de se muer en intervention humanitaire. A ce moment-là, quarante mâchoires se décrochent, se souvient-il. La tension monte, l’atmosphère devient électrique. Paul Quilès intervient. Sorti de son contexte, jeune homme, votre récit pourrait faire gravement douter les Français, dit-il en pointant un doigt rageur. Je vous demande, par conséquent, de ne pas raconter de telles choses, pour ne pas troubler la vision qu’ont les Français du rôle que nous avons joué au Rwanda. [Paul Quilès présidera en 1998 une commission sur le Rwanda, dont le rapport sera classé aux archives de l’Assemblée nationale, qui en refusera la consultation à la Commission présidée par Vincent Duclert, nommé par Emmanuel Macron en 2019 ! ]

Le jeune homme de 49 ans est stupéfait. Sa réponse fuse : Le problème, il n’est pas dans mon témoignage, il est dans votre version officielle, qui est bien plus romancée que la mienne. Rouge de colère, Paul Quilès finit par quitter la salle. Deux jours plus tard, M. Ancel entend les mêmes reproches menaçants, relayés par une de ses relations professionnelles : son histoire pourrait faire gravement douter les Français. Ces menaces ont déclenché ma volonté de témoigner,  affirme-t-il aujourd’hui.

Fils de bonne famille de la bourgeoisie lyonnaise, il n’avait pourtant rien pour sortir du rang. Il a fait son chemin dans l’artillerie, spécialité technique mais indispensable aux conflits modernes, et enchaîné les missions (Cambodge, Rwanda, ex-Yougoslavie). Diplômé de l’Ecole de guerre, il était programmé pour devenir général et transformer l’armée de terre, mais il a finalement décidé, en 2005, de changer de vie et de basculer dans le privé.

Avant lui, d’autres anciens de Turquoise ont brisé l’omerta. Parmi eux, Jean-Rémi Duval, alias Diego. Engagé volontaire à 20 ans comme deuxième classe, il a gravi tous les échelons des forces spéciales, jusqu’à prendre le commandement du CPA 10, les commandos parachutistes de l’air alors basés à Nîmes. Le 27 juin 1994, au Rwanda, c’est lui qui découvre avec ses hommes les rescapés tutsi des collines de Bisesero, 2 000 survivants sur environ 50 000. Il leur promet de revenir les protéger aussi vite que possible, mais ceux-ci devront finalement attendre trois jours le retour des Français ; trois jours où ils subiront plusieurs assauts meurtriers des milices hutu. Pourquoi les Français ont-ils tant tardé à intervenir ? L’épisode reste nébuleux et fait l’objet d’une vive polémique : Duval assure avoir informé aussitôt son supérieur direct, ce que ce dernier conteste.

Si Diego a toujours refusé de témoigner publiquement, il s’est expliqué devant la Mission d’information parlementaire en 1998, puis en 2007 face aux enquêteurs qui l’interrogeaient dans le cadre d’une information judiciaire pour complicité de génocide. Sans rentrer dans les détails, indique-t-il alors aux policiers, disons qu’à la fin de ma carrière, soit au moment de ma retraite – il a quitté l’armée en septembre 1995 – , j’étais en désaccord avec la politique française menée d’une manière générale en Afrique et notamment au Rwanda. Je n’ai pas de précision à donner à ce sujet, mais cela n’a fait que précipiter mon départ. Défendre son honneur sans rompre avec la solidarité de corps : l’exercice est délicat pour ceux qui ont quitté le service actif.

En  2005, un autre ancien de Turquoise se rebelle, publiquement cette fois, sur France Culture : l’adjudant-chef Thierry Prungnaud, une légende du GIGN, l’unité d’élite de la gendarmerie. Considéré comme un tireur d’élite d’exception, il a participé, pendant dix-huit ans, aux opérations les plus délicates. Engagé dans Turquoise en 1994, il affirme avoir été berné par ses chefs du commandement des opérations spéciales, qui lui auraient parlé, lors du briefing de situation, de massacres commis par des Tutsi sur les Hutu, et non l’inverse. Puis, il raconte comment son supérieur direct lui aurait interdit d’aller à la rescousse des survivants de Bisesero et comment, avec d’autres camarades, il a désobéi pour essayer de les sauver.

Prungnaud est bien placé pour mesurer l’ampleur du drame puisqu’il a lui-même formé, en 1992, un groupe de choc au sein de la garde présidentielle rwandaise, devenue entre temps un des fers de lance des tueries. Lorsqu’il en prend conscience, ses convictions de gendarme républicain sont ébranlées. En 2010, alors que son témoignage de 2005 n’a pas soulevé de réactions outrées, il s’attire les foudres du commandant de l’opération, le général Lafourcade. Ce dernier publie un livre (Opération Turquoise : Rwanda, 1994, Perrin, 2010), et conteste, dans un entretien au Point, le récit de Prungnaud : Pour ce brillant et très courageux soldat, la situation vécue au Rwanda a été très difficile, je regrette vivement qu’à partir de ce témoignage pour le moins suspect on conclue que les Français ont laissé tuer les Tutsi de Bisesero, donc qu’ils sont complices du génocide. C’est terrible !

A l’heure de publier à son tour son récit, Guillaume Ancel ne cache pas ses propres -faiblesses. Le 11 juillet 1994, il a commis un crime de guerre. En récupérant des armes dans une villa avec son équipe de légionnaires, il croise un groupe de génocidaires. L’un des miliciens se tourne vers moi et me provoque du regard, il porte un gilet pare-éclats ensanglanté, au camouflage de l’armée belge avec la bande patronymique du sergent P. Van Moyden, écrit-il. Comme neuf de ses compagnons d’armes, ce sous-officier belge a été lynché, le 7 avril 1994, parce qu’il protégeait la première ministre Agathe Uwilingiyimana, assassinée par la garde présidentielle rwandaise. Or, quelques années auparavant, M.  Ancel a connu le sergent Van Moyden lors d’un stage européen. Il ordonne à ses hommes de récupérer le gilet. Alors, les légionnaires ouvrent le feu presque simultanément, dans un bref échange de tirs, sans rafales, juste des tirs ajustés, écrit-il. Les miliciens sont trop lents pour riposter efficacement, ils s’effondrent en quelques secondes. Un crime de guerre, aujourd’hui prescrit, mais qui pèse sur sa conscience.

Qu’est-ce que je gagne dans cette polémique sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi ?, s’interroge-t-il. Rien d’autre que des ennuis et des tensions. Je redoute que mes compagnons d’armes craignent que je les mette en cause, alors que j’ai admiré leur professionnalisme et leur courage, sur le terrain. Je crains aussi que ce débat n’ait pas lieu. Ce que je dis devrait susciter l’effroi. Je ne prétends pas avoir raison, je dis simplement que mon témoignage est incompatible avec la fable humanitaire. Cette exigence de vérité est le point commun de tous les militaires français marqués par le génocide rwandais. L’ex-capitaine Ancel voudrait que ceux dont il a recueilli les confidences off – en changeant leurs noms – pour nourrir son témoignage s’expriment un jour comme lui, à visage découvert.

David Servenay           Le Monde 17 03 2018

Sur leurs pentes, on aperçoit des cultures de haricots, de manioc, de patates douces. Mais on ne trouve pas que des légumes dans les collines proches de Bisesero. En décembre 2018, on a encore déterré deux cadavres. En haut du village a été érigé un important mémorial dédié aux victimes, lors du génocide de 1994. Il se compose de neuf bâtiments comprenant des salles dans lesquelles sont empilés des ossements. Dans des coffres en verre sont soigneusement alignés les crânes. Certains ont des entailles laissant supposer que la mort a été donnée par machette. Au sommet de la colline, des fosses communes contiennent les restes de 40 000 victimes. Combien de morts auraient pu être évitées à Bisesero ? Répondre à cette question revient à s’interroger sur la part de responsabilité de la France pendant le génocide. Le sujet ne cesse d’alimenter les débats et, depuis une plainte contre X déposée par six rescapés de Bisesero en 2005, les tribunaux français. En 2012, le dossier a été transmis au pôle crimes contre l’humanité, crimes et délits de guerre. Retour en 1994. Alors que les massacres se poursuivent depuis le 6 avril, jour de la mort du président Juvénal Habyarimana, le Conseil de sécurité de l’ONU autorise le 22 juin, la France de François Mitterrand et Edouard Balladur à organiser une opération militaro-humanitaire. Baptisée Turquoise, elle a pour objectif de mettre fin aux massacres partout où cela sera possible et éventuellement en utilisant la force.

En réalité, nous sommes partis pour stopper les rebelles du Front patriotique rwandais [FPR] alors qu’ils étaient sur le point d’infliger une défaite militaire aux forces gouvernementales que soutenait l’Elysée, assure Guillaume Ancel, ancien lieutenant-colonel ayant participé à l’opération Turquoise et auteur de Rwanda, la fin du silence (éd. Les Belles Lettres, 2018) : L’opération soi-disant humanitaire a ensuite permis d’exfiltrer vers le Zaïre [actuelle République démocratique du Congo] les deux tiers du gouvernement génocidaire qui avait été formé dans les locaux de l’ambassade de France, le 8 avril. Lorsque l’opération Turquoise est lancée, les Tutsi des collines de Bisesero sont à bout de force. On se battait depuis des semaines, quasiment sans moyens, et nous étions épuisés, se souvient Antoine Sebiroro, aujourd’hui âgé de 44 ans. Nous vivions dans des trous, des cachettes aménagées dans les collines, et nous n’avions quasiment rien à manger. Le 27 juin en début d’après-midi, une dizaine de soldats français des forces spéciales arrivent, répartis dans deux Jeep. Je faisais partie du groupe qui est allé à leur rencontre, se souvient Antoine Sebiroro. J’étais très étonné car ils étaient en compagnie de Jean Baptiste Twagirayezu, un extrémiste hutu, qui leur racontait que les Tutsi massacraient alors que c’était l’inverse. Les Tutsi leur montrent leurs blessures. Les militaires français leur demandent de se cacher, le temps de revenir les chercher. On les a suppliés de rester, parce que les miliciens qui étaient autour allaient nous tuer, se désole Antoine Sebiroro. Mais ils nous ont répondu qu’ils ne pouvaient rien faire et qu’ils n’étaient pas là pour ça. Le lieutenant colonel Jean Rémy Duval, chef de la patrouille, a dit au juge Claude Choquet avoir immédiatement alerté sa hiérarchie. Ils seraient 2 000 [Tutsi] cachés dans les bois…  Ils espéraient notre protection immédiate, a écrit l’officier dans un fax déclassifié. Il a fallu un certain temps pour  comprendre la réalité du génocide, a admis le général Jean Claude Lafourcade, commandant de la force Turquoise, devant le même juge en janvier 2016. En juillet 2018, les juges parisiens ont indiqué leur intention de clore l’enquête sans prononcer de mise en examen à l’encontre des soldats mis en cause. Puis ils ont rejeté, le 22 novembre, les demandes d’investigations complémentaires formulées par les parties civiles, composées de rescapés de Bisesero mais aussi d’associations telles que la Ligue des droits de l’homme et Survie. Fin octobre 2018, une vidéo publiée par Mediapart a contredit une version jusque-là défendue par le commandement militaire. Enregistrée le 28 juin 1994, elle montre le chef des opérations spéciales au Rwanda, le colonel Jacques Rosier, en conversation avec l’un de ses subordonnés. Ce dernier le prévient que des crimes de masse ont été commis vers Bisesero : Des maisons flambaient de partout… Les mecs se trimbalaient avec des morceaux de chair arrachée. Dans une attitude passive voire indifférente, le colonel lui répond : Eh ouais.

Dès que les soldats français sont partis, les miliciens qui nous avaient encerclés nous ont attaqués en masse, se souvient Antoine Sebiroro. Pendant trois jours, les Interahamwe (ceux qui travaillent ensemble, en kinyarwanda) vont beaucoup travailler, selon leur expression, et tuer environ 2 000 personnes. Lorsque les Français reviennent à Bisesero le 30 juin, des arpents de collines sont couverts de cadavres. J’ai pensé que je venais d’arriver dans un camp de la mort, se souvient Jean Pascal Bublex, journaliste de la ZDF qui a  ouvert l’opération Turquoise : Il y avait des centaines de corps, à perte de vue. Je marchais à côté de femmes éventrées, décapitées… Dans un champ, les vieillards avaient été tués près de la piste. Les jeunes, plus rapides, gisaient un peu plus loin. La mort formait des cercles concentriques. Affamé et blessé, Antoine Sebiroro a été secouru par les soldats français  le 30 juin, avec près de 800 personnes, et transféré à Goma, au Zaïre. Cultivateur de haricots et de maïs à Bisesero, il s’est marié en 1999 et a aujourd’hui huit enfants : Comme j’ai perdu beaucoup de monde, j’ai voulu reconstituer une grande famille pour me rassurer. Dans le livre Rwanda, ils parlent (Seuil, 800 pages, 24,90 euros), le général Lafourcade confie  au journaliste Laurent Larcher ses regrets sur la tragédie de Bisesero : C’est ma responsabilité et je l’assume. Je ne pouvais pas envoyer des patrouilles de Jeep, n’importe où, n’importe comment, alors que le FPR pouvait être sur les axes, et que cela se traduise par un drame. On a fait ce qu’on a pu. Quand on lui demande s’il est en colère contre les militaires français qui l’ont abandonné avant de le secourir, Antoine Sebiroro marque un sourire gêné : Ce ne sont pas eux qui m’ont tiré dessus et qui ont massacré ma mère et mes sœurs. Mais c’est vrai qu’ils auraient pu sauver beaucoup de monde s’ils l’avaient voulu. Ils étaient au courant du danger mais ils n’ont rien fait….

Pierre Lepidi             Le Monde du 10 04 2019

Les réfugiés rwandais traversent la frontière de Rusumo vers la Tanzanie depuis le Rwanda, le 30 mai 1994. JEREMIAH KAMAU / REUTERS

21 06 1994                 Inauguration de la Grande Galerie de l’Evolution, au Jardin des Plantes, face à la Gare d’Austerlitz : les architectes Paul Chemetov et Borja Huidobro s’associèrent avec le metteur en scène René Allio pour les travaux, en gardant la structure d’origine.

22 06 2021                   Sur proposition de la France, le Conseil de sécurité autorise une intervention armée humanitaire au Rwanda pour une durée de deux mois afin de protéger les civils et d’assurer la distribution de l’aide humanitaire. La résolution exclut la poursuite des responsables du génocide et toute interposition.

23 06 1994                 Début au Rwanda de l’opération Turquoise, à l’initiative de la France, avec l’aval du Conseil de Sécurité : 2 500 militaires seront basés à la frontière du Zaïre, pour y installer une zone humanitaire sûre, pour une durée limitée : 500 000 réfugiés y seront rassemblés, où bien évidemment, les anciens génocideurs chercheront à reconstituer des troupes pour reprendre leur  besogne, et d’où les mieux placés et les plus exposés pourront trouver une porte de sortie pour la France.

Selon certaines estimations, 270 000 personnes se rendirent au Burundi, et 570 000 en Tanzanie, mais le gros des réfugiés se retrouva dans l’est du Zaïre : environ un million et demi de personnes. Mobutu avait mis ses aéroports à disposition pour l’offensive française et accordé l’autorisation de mettre les réfugiés à l’abri dans son pays. Ils étaient surtout regroupés dans le nord Kivu, à l’intérieur et autour de la ville de Goma (850 000 personnes), et, dans une moindre mesure, dans le sud-Kivu, près de Bukavu (650 000 personnes).

David van Reybrouck Congo, une histoire      Actes Sud         2012

Fin octobre 2018, une vidéo de moins d’une minute tournée le 28 juin 1994 par un militaire français, dénichée par Mediapart, viendra conforter toutes ces accusations de non-assistance à personne en danger, où l’on voit le colonel Jacques Rosier rester de marbre quand on l’informe du massacre des Tutsis, à Bisesero, à quelques kilomètres de l’endroit où ils se trouvent.

Le Mitterrand selon Raphaël Glucksmann – mais il s’agit bien d’un documentaire, non d’une fiction -, y apparaît non plus comme le simple Florentin roi de l’ambiguïté, mais bien comme soutien direct des génocidaires, véritable prince des ténèbres, satanique. Quand donc la France acceptera-t-elle de laver cette tache avant qu’elle ne devienne indélébile ? Le silence français  sur la question ressemble douloureusement à celui des Allemands qui ne voulaient rien savoir du camp de concentration de Dachau quand celui-ci ouvrit, dès 1933.

Dans un livre magnifique Exterminez toutes ces brutes (Les Arènes, 2007, réédition), l’écrivain suédois Sven Lindqvist conclut son exploration de l’histoire coloniale européenne en Afrique par un constat sans appel : Vous en savez déjà suffisamment. Moi aussi. Ce ne sont pas les informations qui nous manquent, c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences

Vingt-cinq ans après la première publication de cet ouvrage en France, les mots de Lindqvist résonnent avec une acuité et une puissance troublantes. Une commission d’historiens mise en place voici deux ans à l’initiative de l’Elysée vient de rendre au président de la République un rapport mettant en lumière les responsabilités lourdes et accablantes de l’Etat français dans le génocide des Tutsi du Rwanda, un million de morts en cent jours.

Voilà donc tout un pays brutalement confronté à une vérité jusqu’ici niée depuis près de trente ans par une poignée d’hommes d’Etat qui tentaient d’esquiver leurs responsabilités en se drapant dans l’honneur d’une nation – la patrie des droits de l’homme – pour construire, année après année, un discours négationniste, pas après pas, comme on bâtirait un château de cartes mensonger.

C’est ce château de cartes que le rapport Duclert a écroulé.

Une vérité tenue en lisière pendant des décennies apparaît brutalement à tout un pays, incrédule et stupéfait. Le brouillard longtemps entretenu autour du rôle de Paris dans l’extermination des Tutsi du Rwanda se dissipe. Ce ne sont plus les informations qui nous manquent, ce que la vérité exige maintenant, c’est le courage de comprendre ce que nous savons pour en tirer les conséquences.

Car il ne faut pas se leurrer. Que la commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi, présidée par l’historien Vincent Duclert, spécialiste des génocides, se soit sentie obligée de préciser qu’a priori rienne viendrait démontrer que les plus hautes autorités françaises se soient rendues complices du génocide n’atteste que d’une évidence : la question de la complicité s’est posée aux historiens de la commission avec une force incontestable.

Ceux-ci y ont prudemment répondu en historiens, privés d’un accès total aux archives, soit parce qu’encore interdites d’accès, soit parce que détruites par ceux-là même qui craignent aujourd’hui encore l’impératif de justice.

Un crime de génocide – ce crime absolu qui consiste à vouloir faire disparaître de la surface de la terre un peuple entier, jusqu’à sa mémoire même – est imprescriptible, ses éventuels complices peuvent être traduits en justice dix, vingt, trente ou cinquante plus tard. Tant qu’ils sont vivants, ils restent redevables à tout le moins de rendre compte de leurs décisions, de s’en expliciter, de défendre leur honneur. Pas celui d’un pays dont ils s’autoproclameraient les hérauts pour mieux taire, justement, la voix de ce pays, mais leur honneur personnel, le leur, juste le leur.

Car ils se sont compromis, au-delà de toute limite. Ils n’étaient pas nombreux, une vingtaine, mais ils ont emporté un pays entier dans une guerre qui fut secrète et qu’ils menèrent – sans rendre aucun compte – de leur vaisseau amiral de l’Elysée. Une guerre qui permit la réalisation d’un génocide, le plus fulgurant, le plus brutal jamais vu, un génocide sous sa forme la plus pure, nota l’historien Raul Hilberg à la fin de sa somme monumentale sur La Destruction des juifs d’Europe (Gallimard, Folio Histoire, 2006).

Un détail dit tout de cette histoire folle qui emporta la présidence de François Mitterrand dans une participation active – politique, militaire et diplomatique – au dernier génocide du XXe siècle et, par la suite, à sa négation la plus brutale, la plus abjecte.

Ce détail, c’est le général Jean Varret, un soldat, qui le raconte. Il le mentionne dans un entretien publié par Le Monde du 30 mars. Il découvre, raconte-t-il en évoquant l’année 1993, au cours de laquelle il va se voir démis d’office de son poste de responsable des missions militaires françaises de coopération, qu’un réseau [de communication] parallèle non réglementé s’est mis en place à l’Elysée. Il explique : J’ai découvert ces moyens de communication chiffrés, une station Inmarsat, lorsque Huchon [le général Huchon est alors chef adjoint de l’état-major particulier de présidence] m’a fait visiter l’EMP [état-major particulier de la présidence]. Il m’a emmené sous les combles, où j’ai vu le poste. Un sous-officier servait d’opérateur radio. Cette liaison ne relevait nullement des activités normales de l’Elysée

Le général Varret a un solide sens du devoir, il est aussi un proche de François Mitterrand, qu’il estime. Il s’interroge : voici quelque temps, il a averti du risque de génocide en faisant savoir que ses interlocuteurs de l’armée rwandaise, tenue par les extrémistes, lui avaient annoncé vouloir liquider tous les Tutsi ; ceux-ci étaient peu nombreux et donc cela allait vite être fait.

Il a averti l’Elysée et l’armée ; le chef d’état-major, entre autres, l’amiral Lanxade. Pour avoir dit ce qu’il ne fallait pas dire – que les alliés de l’Elysée préparaient un génocide –, il est viré et remplacé aussitôt par le général Huchon, celui-là même qui, de son bureau de l’Elysée, avec son marsouin, ce sous-officier des troupes de marine installé dans les combles du palais présidentiel, donnait directement ses ordres – en grillant toute la chaîne de commandement – aux troupes déployées en nombre à 8 000 km de là pour être engagées dans une guerre qui ne devait pas être connue de la France, qui était une guerre personnelle menée en son nom propre par François Mitterrand avec l’accord, le soutien et l’appui sans faille d’une poignée d’hommes dévoués au chef de l’Etat. Faute de l’être à la nation.

Hubert Védrine, secrétaire général de l’Elysée sous la présidence de François Mitterrand, ne peut ignorer la présence de cet opérateur radio dans les combles de l’Elysée. De par sa fonction, il lui revient de gérer au quotidien les affaires de la présidence. Ce qu’il fait avec un zèle sans faille.

Ce qu’il fera par la suite, pendant plus de vingt ans, avec la même fidélité à un homme – et non à un pays – en construisant, élaborant et diffusant un pur discours négationniste visant à renverser les responsabilités : faire des victimes du génocide les propres coupables de leur malheur sans nom. Le négationnisme, c’est créer un relativisme, créer la confusion. Evoquer un prétendu second génocide – celui des Hutu par les Tutsi en représailles – revient à nier le génocide puisque le second occulte le premier – le seul réel.

Pour parvenir à cela, les institutions de la République vont être manipulées dans une débauche de tromperie. L’armée va se trouver impliquée à son corps défendant – à l’exception de quelques hauts gradés – dans une entreprise de pure négation de l’évidence ; la justice va se voir embringuée dans une folle instruction menée par le juge Bruguière, qui se fera complice de la négation au prix d’une instruction manipulatoire ; les plus hauts responsables politiques français vont participer à ce processus, de bonne foi pour certains, par cynisme absolu pour d’autres ; des intellectuels reconnus vont verser dans le plus abject négationnisme ; de célèbres organisations humanitaires vont se laisser abuser et glisser dans un abîme sans fond.

Les complices du mensonge mis en place pendant plus de vingt ans vont se voir promus et célébrés. Et ceux qui tentèrent de briser la chape de plomb seront, eux, tenus en lisière et désignés à la vindicte comme des anti-France, des traîtres, des idiots utiles, des complices du führer rwandais, l’actuel président Paul Kagame, des âmes trop sensibles éprouvées par l’horreur de ce génocide qu’il ne fallait pas voir, pas regarder, pas examiner.

Des soldats au comportement courageux – à l’image du général Jean Varret – furent placés à l’écart, écartés de toute promotion ou ouvertement dénigrés par ceux-là même qui les commandèrent. Ces soldats étaient pourtant l’honneur de l’armée : l’adjudant-chef Prungnaud, du GIGN, le colonel Rémi Duval, chef d’un groupement COS, qui découvrit le drame de Bisesero et subit avec son groupement l’ire de ses supérieurs directs, qui, pour mieux s’exonérer de leurs responsabilités, les accusèrent d’avoir fauté ; le colonel Galinié, qui, bien que formé à Saint-Cyr dans le même temps que son camarade de promotion, le général Huchon, refusa de franchir le pas de trop ; le lieutenant-colonel Guillaume Ancel, qui témoigne sans trêve du rôle assigné malgré eux aux soldats de l’opération Turquoise…

La liste n’est pas complète. Pour l’établir, il faudrait scruter les promotions indues du ministère des affaires étrangères, de la coopération, du ministère des finances et de toutes ces administrations qui, un jour ou l’autre, pendant plus de vingt ans, ont eu à faire avec le poids de ce mensonge entretenu sciemment autour du rôle de Paris au Rwanda.

Les faits sont là.

Ils sont têtus, incontestables, publics. La seule lecture du chapitre 7 du rapport Duclert suffit à l’édification de ceux qui oseraient encore tenter de nier leurs responsabilités, énormes ; et d’autant plus importantes qu’ils ont voulu entraîner derrière eux un pays, au risque assumé de salir l’honneur d’une nation entière.

Voici quelques jours – et c’est, là aussi, du courage –, ces faits ont été admis par le président de la République, Emmanuel Macron ; admis par la France, donc.

Il reste maintenant au pays entier – à ses citoyens, à ses associations, à ses intellectuels, à sa justice… – de s’en saisir. Pour réclamer justice. Pour demander aux magistrats d’avoir le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences.

Patrick de Saint-Exupéry Le Monde du 2 avril 2021

Dans les jours qui suivront la remise du rapport Duclert, Alain Juppé dira ce qu’il avait à dire dans le Monde du 8 avril 2021 :

Il y a vingt-sept ans, le 7 avril 1994, Joseph Kavaruganda était assassiné au petit matin par des soldats de la garde présidentielle du régime rwandais. Un génocide débutait. Ce magistrat intègre, président de la Cour constitutionnelle de son pays, tombait parmi les premières victimes de l’extermination des Tutsi et de leurs complices, ces Hutu démocrates dont il était l’un des plus éminents représentants.

Membre du Conseil constitutionnel de la République française, je veux honorer la mémoire du président Joseph Kavaruganda, je veux saluer cet homme de paix et de droit que la communauté internationale n’a pas su protéger des tueurs de l’Etat rwandais.

Joseph Kavaruganda s’était fréquemment opposé au président Juvénal Habyarimana et aux extrémistes qui l’entouraient. Il avait critiqué l’instauration d’un multipartisme de façade, où les droits de l’opposition n’étaient pas garantis. Il avait appuyé l’adoption des accords d’Arusha (le 4 août 1993), qui prévoyaient, avec le soutien de la France, un partage du pouvoir, et s’était efforcé d’obtenir leur bonne application, en évitant notamment, en 1994, de faire prêter serment à un gouvernement extrémiste.

Victime de plusieurs tentatives d’assassinat, y compris dans les murs de la Cour constitutionnelle, Joseph Kavaruganda ne baissa jamais la tête et continua à défendre avec détermination la démocratie. Le 7 avril, enlevé chez lui devant sa famille, il fut assassiné par ces extrémistes auxquels il n’avait jamais cédé. Il nous offre une leçon de courage personnel, il nous rappelle la dignité de la loi face à l’empire de la barbarie.

Les casques bleus affectés à sa protection ne furent d’aucun secours. Présents au Rwanda pour accompagner l’application des accords d’Arusha, les 2 300 hommes de la Minuar, la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda, n’ont pas davantage pu s’opposer au génocide. Pire, ils ont abandonné le Rwanda quand le Conseil de sécurité des Nations unies a décidé, le 21 avril 1994, à la suite du retrait de la Belgique dont plusieurs soldats avaient été massacrés, de réduire drastiquement, à 270 hommes, leur nombre sur le terrain.

La France, par solidarité avec nos amis belges, s’est associée à cette mesure qu’aujourd’hui la vérité impose de qualifier d’acte de lâcheté internationale. Le gouvernement français auquel j’appartenais en tant que ministre des affaires étrangères a simultanément pris la décision de procéder à l’évacuation des ressortissants français et européens dès le début des massacres.

La vérité oblige à dire de la même manière que nous n’avons pas mesuré que nous abandonnions, en quittant Kigali avec le dernier avion français le 14 avril, des centaines de milliers de Tutsi promis à la mort, des morts atroces, insoutenables. Nous n’avons pas réalisé qu’un génocide submergeait le Rwanda, nous n’avons pas imaginé que nos forces déployées pour assurer la protection de nos ressortissants, peu nombreuses au demeurant, auraient pu, à condition d’avoir le soutien des parachutistes belges, des commandos italiens, des marines américains présents au Burundi, tous associés aux casques bleus, s’opposer aux tueurs, protéger les victimes. Aucune de ces forces ne s’est engagée.

Le 30 avril encore, la déclaration présidentielle du Conseil de sécurité n’emploie pas le mot de génocide, plusieurs Etats membres s’y opposant.

Cela aurait été notre honneur. Les massacres qui ravageaient le pays pour lequel nous avions voulu la paix et la concorde politique ne cessaient de nous hanter. La passivité internationale n’était pas supportable. Le 16 mai 1994, à Bruxelles, en marge d’une séance du Conseil des affaires générales de l’Union européenne, je décidai de rompre un silence devenu insoutenable. Je savais qu’aux Nations unies des membres non permanents du Conseil de sécurité – la Nouvelle-Zélande, la République tchèque, l’Espagne, le Nigeria – commençaient à donner des leçons de courage aux grandes puissances qui, elles, restaient toujours inertes. La France devait faire entendre sa voix.

Ce qui est en train de se perpétrer au Rwanda actuellement, déclarai-je, mérite le nom de génocide. Les massacres sont épouvantables, principalement dans la zone qui est tenue par les forces gouvernementales.  Et, à l’attention des journalistes qui m’interrogeaient, je précisai : Dans la déclaration de l’Union européenne qui vous sera distribuée tout à l’heure sur le Rwanda figurera le mot de génocide que j’ai souhaité y voir introduire. Je réitérai cette déclaration le 18 mai à l’Assemblée nationale, au cours de la séance des questions d’actualité.

Cette dénonciation du génocide des Tutsi, je la fis au nom de la France. Comme je voulus avec le premier ministre que notre pays ne restât pas impuissant devant les massacres qui redoublaient au Rwanda. Nous décidâmes, avec l’accord du président de la République, de lancer l’opération  Turquoise, dans le cadre d’un mandat strict des Nations unies, afin que cette mission humanitaire sauvât des vies. Ce qui advint.

Pendant près de trente ans, nous avons porté, j’ai porté cette blessure de n’avoir pas réussi à empêcher cette terreur. 

Mes déclarations, mes décisions sont examinées méthodiquement dans le rapport Duclert qui a été remis il y a dix jours au président de la République qui l’avait demandé. L’équipe de chercheurs qui en sont les auteurs porte sur notre action un regard critique, fondé sur les dizaines de milliers d’archives qu’ils ont consultées. Comme je l’ai déclaré à l’Agence France-Presse dès sa publication, je constate que ce rapport fait avancer la vérité.

J’ai relevé deux points cruciaux à mes yeux : la France est enfin exonérée de l’accusation de complicité dans la préparation, voire l’exécution du génocide, injustement portée contre elle pendant des années et que rien dans les archives consultées ne vient démontrer ; l’opération Turquoise, quant à elle, a accompli, selon le rapport, un effort réel de protection des Tutsi menacés et se compte en milliers de personnes extraites de situations dangereuses (j’ajoute : Tutsi et Hutu). L’éthique des officiers républicains qui l’ont conduite est saluée dans le rapport.

Le rapport met aussi en évidence de nombreuses défaillances, erreurs et fautes des autorités françaises depuis 1990. Je réalise à sa lecture que, si nous avons agi, nous n’avons pas accompli assez. Surtout, nous n’avons pas compris qu’un génocide ne pouvait supporter des demi-mesures. Face à l’horreur génocidaire, l’extermination des enfants, des femmes et des hommes pour la seule raison qu’ils étaient nés tutsi, tout aurait dû être tenté pour les sauver. Pendant près de trente ans, nous avons porté, j’ai porté cette blessure de n’avoir pas réussi à empêcher cette terreur.

Durant toute la période au cours de laquelle j’ai conduit la diplomatie française, d’avril 1993 à mai 1995, j’ai suivi la même ligne : œuvrer au cessez-le-feu, à la réconciliation des protagonistes, au partage et à la démocratisation du pouvoir.

Ce fut le processus des négociations d’Arusha, engagé dès 1992, qui a abouti aux accords du même nom signés en août 1993, que le rapport qualifie de victoire pour le Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagame, lequel en remercia la France. Les extrémistes proches du pouvoir à Kigali en ont saboté l’application. J’ai commis l’erreur de croire la réconciliation encore faisable en mai-juin-juillet 1994, alors que l’horreur du génocide déclenché en avril la rendait impossible.

Aucun autre acteur de la scène internationale n’a levé le petit doigt, ni l’ONU, ni l’Organisation de l’unité africaine, ni nos partenaires européens, ni les pays africains de la région, ni les Etats-Unis que nous n’avons eu de cesse de mobiliser. J’ai le souvenir de la terrible solitude de la diplomatie française. Mon collègue américain se bornait à m’exprimer son admiration pour les initiatives de la France…

Sur la France pèse un devoir d’exemplarité qui l’honore et l’oblige à être au rendez-vous de l’histoire. Nous ne l’avons pas été comme nous aurions dû l’être 

Mais peut-on s’exonérer de ses responsabilités en invoquant la faillite des autres ? Sur la France pèse un devoir d’exemplarité qui l’honore et l’oblige à être au rendez-vous de l’histoire. Nous ne l’avons pas été comme nous aurions dû l’être. Nous avons manqué de compréhension de ce qu’était un génocide et de ce qu’impliquait son constat, à savoir, agir sans délai pour arrêter avec toute la détermination possible les massacres qui ravageaient un pays que la France avait porté à bout de bras pendant des années.

L’objectif d’arrêt des massacres auquel se destinait l’opération Turquoise était celui que nous assignait la résolution 929 du 22 juin 1994 [autorisant le déploiement d’une force multinationale en vue d’assurer la protection des personnes déplacées, des réfugiés et des civils en danger au Rwanda], obtenue non sans mal du Conseil de sécurité à notre demande.

Cet objectif, qui nous obligeait, était insuffisant. Sur le terrain, nos soldats ont compris plus vite que beaucoup de politiques qu’il y avait d’un côté les tueurs, les Hutu extrémistes, et de l’autre des survivants, les derniers Tutsi qu’il fallait protéger coûte que coûte. Ils ont sauvé l’honneur. Ce que nous avons fait, ce qu’ils ont fait a été reconnu internationalement, y compris par le FPR. Il est vrai que c’était trop peu et trop tard. Aurions-nous pu obtenir plus du Conseil de sécurité, alors même que seuls quelques contingents de pays africains courageux se portèrent volontaires pour venir avec nous ?

Il est difficile pour les hommes politiques qui ont été les acteurs de cette tragédie d’avouer des questions sans réponse, de reconnaître des erreurs, voire des fautes. Mais la vérité est la plus forte et c’est à elle qu’il faut continuer à travailler sans relâche.

Aujourd’hui, avec la recherche des historiens, leur exigence de savoir, leurs recommandations, nous pouvons dire à notre jeunesse qu’elle peut compter sur notre lucidité envers le passé, et notre confiance dans la vérité. Je veux faire mienne, pour terminer, les dernières phrases du rapport Duclert : La réalité fut celle d’un génocide, précipitant les Tutsi dans la destruction et la terreur. Nous ne les oublierons jamais. 

Alain Juppé est membre du Conseil constitutionnel. Ancien maire de Bordeaux (de 1995 à 2004, puis de 2006 à 2019), il a été premier ministre (1995-1997), ministre des affaires étrangères (1993-1995 et 2011-2012), ainsi que ministre de la défense (2010-2011).

Juin 1994                6 ans après le Royaume Uni et 4 ans après la France, la Commission Européenne interdit l’usage des FVO dans la préparation des aliments pour bovins.

Il y a un certain temps que l’Afghanistan n’a plus de gouvernement digne de ce nom : les soldats se sont ralliés aux chefs de guerre selon leur appartenance ethnique, et ceux-ci vivent selon les modes de fonctionnement claniques : les villages doivent payer tribut au chef du territoire ; et si le village refuse, on viole ses femmes, on pille ses récoltes, on torture les hommes et on le brûle. Ainsi dans les environs de Kandahar, les soldats enlevèrent deux jeunes filles d’un village pour les emmener dans leur camp et les violer en toute impunité. Mais l’imam du village, qui était aussi maître d’école refusa de laisser passer l’affaire, monta avec trente de ses élèves une expédition punitive, munie de 16 fusils, roua les soldats de coups et pendit le commandant au canon d’un char : il se nommait Omar. Ainsi naquit la popularité du mollah Omar : sa troupe prit de l’importance : ils ne volaient pas d’argent, ne violaient pas les femmes, ne s’emparaient pas des récoltes, ne demandaient rien en échange : en décembre, ils étaient 12 000, enturbannés de noir : ils étaient les talibans –les étudiants -.

4 07 1994                  François Mitterrand emmène sa fille Mazarine [1] en voyage officiel en Afrique du Sud. La mère, Anne Pingeot, est conservatrice générale au Musée d’Orsay.

On ne peut pas coucher avec toutes les femmes du monde, mais on peut au moins essayer.

Proverbe russe

Butare et Kigali tombent aux mains du FPR. La France crée une zone humanitaire sûre dans le sud-ouest du Rwanda, à Kibuye, Gikongoro, Gyangugu. Victoire du FPR aux élections : le pasteur hutu Bizimungu est élu président. Première question, fondamentale : sur quelles bases reconstruire un vivre ensemble après pareille abomination ?

[…]      A la fin du génocide, qui s’est terminé en juillet 1994 avec la victoire du Front patriotique rwandais (FPR), le pays n’avait plus d’infrastructure étatique : ni écoles, ni hôpitaux, ni tribunaux. De son côté, le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) sera créé par le Conseil de sécurité de l’ONU le 8 novembre 1994 et officiellement fermé le 31 décembre 2015. Son objectif : poursuivre en justice les idéologues du génocide, les ministres du gouvernement génocidaire et ceux qui ont encouragé les massacres, notamment à travers des médias comme la Radio-Mille Collines [dirigée et financée par Félicien Kabuga, dont deux des filles ont épousé chacune un fils du couple Habyarimana ndlr].

A Arusha, en Tanzanie, le TPIR a inculpé 93 personnes et en a condamné 61 à des peines de prison à vie pour leur rôle dans les massacres.  Quatorze accusés ont été acquittés et vingt-trois ont déjà purgé leur peine. Le TPIR a entendu « les récits puissants de plus de 3 000 témoins qui ont courageusement raconté certains des événements les plus traumatisants », a déclaré le juge Vagn Joensen, président du TPIR, au Conseil de sécurité en décembre 2015.

Sur le territoire, il a fallu du temps pour rebâtir un système judiciaire, former des juges et faire revenir des avocats partis en exil. En 1998, on a estimé qu’au rythme de la justice de l’époque, il faudrait deux cents ans pour juger les accusés qui s’entassaient par centaines de milliers dans les prisons rwandaises. Les autorités proposèrent alors de relancer les gacaca (gazon, en kinyarwanda), s’inspirant des anciennes assemblées dans lesquelles les sages des villages réglaient les conflits et les contentieux assis sur les pelouses. Ce qui sera effectif sur l’ensemble du territoire rwandais en 2005.

Nous avions trois choix, a rappelé Paul Kagame, ancien chef du FPR et président du pays, en 2012. Le premier, le plus dangereux, était le chemin de la revanche. Le deuxième était celui d’une amnistie générale. Nous avons choisi la troisième voie, la plus difficile, celle consistant à traiter la question une fois pour toutes et à rétablir l’unité et l’intégrité de la nation. 

Edouard Lutaya était agent de la fonction publique lorsqu’il a été sollicité pour devenir juge. Un samedi, après l’umuganda [les travaux communautaires, obligatoires une fois par mois], les autorités ont annoncé qu’elles allaient rouvrir les gacaca pour juger les auteurs de crimes pendant le génocide, se souvient-il. On nous a expliqué que les Rwandais ne pouvaient pas se réconcilier si les coupables n’étaient pas jugés et condamnés.

Des citoyens sont alors sélectionnés par des comités de secteur pour leur bonne réputation et leur intégrité. Chaque gacaca doit comprendre un juge suprême, un vice-président, un secrétaire et cinq juges, mais ni procureur ni avocat. Nous avons reçu une formation d’environ deux semaines sur l’histoire du Rwanda, les racines du génocide, l’influence des colonisateurs belges, ainsi que des notions juridiques, se souvient Edouard Lutaya. J’ai été désigné par la population et je l’ai pris comme une marque de confiance. Le but des gacaca était de réconcilier les gens, d’être le plus juste possible afin qu’ils réapprennent à vivre ensemble.

Les accusés qui ont comparu étaient classés en quatre catégories en fonction de la gravité de leurs actes présumés : la première était celle des architectes du génocide, la deuxième rassemblait les tueurs, la troisième ceux qui avaient commis des atteintes graves aux personnes et la dernière ceux qui avaient volé ou participé à des pillages. Selon les données du gouvernement rwandais, ces quelque 12 100 tribunaux populaires ont permis de juger près de 2 millions de personnes de 2005 à 2012, avec un taux de condamnations de 65 %.

Pour juger, il fallait utiliser son savoir, son intelligence et son expérience, estime Edouard Lutaya, qui a participé à environ 400 procès. Il fallait écouter les témoins, qui étaient parfois submergés par leurs traumatismes. Certains mentaient et ont tenté de profiter des tribunaux pour régler leurs comptes. Mais dans la mesure du possible, je me suis toujours appuyé sur des témoignages solides pour rendre mon jugement. J’ai cherché à être digne et juste.

Plusieurs ONG de défense des droits humains ont considéré que ces juridictions ne respectaient pas les normes judiciaires internationales. En 2011, si Human Rights Watch a reconnu que le système avait obtenu certaines réussites, comme l’organisation de procès rapides avec la participation populaire, une réduction de la population carcérale et une meilleure compréhension de ce qui s’est passé en 1994, l’organisation a aussi dénoncé un large éventail de violations des principes d’un procès équitable, comme des restrictions sur la capacité de l’accusé à établir une défense efficace, et de fausses accusations, dont certaines fondées sur la volonté du gouvernement rwandais de faire taire les critiques.

Il fut aussi reproché aux gacaca de ne pas avoir jugé les crimes commis par le FPR lors de la libération du Rwanda ou plus tard, comme à Kibeho, dans le sud-ouest du pays, où il y aurait eu 2 000 morts en avril 1995, selon l’ONU.

Il n’empêche que les Rwandais vivent ensemble aujourd’hui. L’esprit des gacaca était de se réconcilier, affirme Vénuste Karasira, qui a témoigné en tant que rescapé du massacre de l’Ecole technique officielle (ETO) de Kigali, au cours duquel il a perdu une fille Le fait de parler aux tueurs et de les écouter m’a aidé dans mon processus d’apaisement. Ceux qui ont tué mon enfant et m’ont tiré dessus [il a été amputé d’un bras] étaient mes voisins. Ils m’ont demandé pardon et j’ai accepté. Ils ont purgé leur peine de prison et, aujourd’hui, nous vivons les uns à côté des autres.

Mais la restitution des biens (maisons, parcelles, liquidités…) pillés ou détruits est rarement appliquée et reste un obstacle à la réconciliation. Je ne suis pas satisfaite des gacaca, car ceux qui ont tué mon père et ma mère ont été libérés, déplore Yvonne Mukanubaha, également rescapée de l’ETOQuand on se croise à l’église ou dans la rue, on se dit bonjour mais c’est tout. Vaches, chèvres ou poules, ils n’ont rien payé de ce qu’ils ont volé à ma famille en 1994.  Cette question du remboursement va prendre du temps, car elle doit être réglée individu par individuanalyse Assumpta Mugiraneza, historienne et sociologueBien souvent, elle n’aboutit pas : comment condamner des gens qui ont brûlé des maisons à les rembourser, alors que la plupart n’ont pas de quoi manger ? 

En vingt-cinq ans, le Rwanda est devenu l’un des pays les plus sûrs d’Afrique, même si le génocide des Tutsi reste omniprésent dans chaque interstice de la société. Certains observateurs parlent de miracle rwandais tant les plaies sont encore vives, surtout en avril, qui marque le début des massacresDu côté des tueurs ou des victimes, chaque famille rwandaise a été touchéerappelle Jean Damascène Bizimana, directeur de la Commission nationale de lutte contre le génocide. La réconciliation est un processus très lent et je préfère parler de cohabitation pacifique à l’échelle du pays. Au milieu de nos morts, nous restons vivants. 

Pierre Lepidi                    Le Monde 13 04 2019

11 07 1994                 Fin de la polémique sur la découverte du virus du Sida : Luc Montagnier a gagné ; l’affaire ne se limitait pas à une rivalité entre deux illustres professeurs de médecine : c’est toute la distribution des bénéfices issus des tests de dépistage du Sida qui était en jeu : il est décidé que les 3 / 4 de ceux ci iront à l’Institut Pasteur, et le 1 / 4  à  l’Institut américain de la Santé.

16 07 1994                  Dur conflit entre la France et l’Espagne sur la pêche : la flotte espagnole à elle seule est plus importante que celle de tous les autres pays européens ; donc, quand ils n’ont plus de poisson chez eux, ils viennent d’abord chez nous.

17 07 1994            Au Rwanda, le FPR atteint Ruhengeri et Gisenyi et déclare la fin de la guerre.

19 07 1994            Un gouvernement d’union nationale est formé à Kigali, avec, à sa tête, Paul Kagamé. Le choléra se déclare parmi les réfugiés de Goma.

Qui est donc Paul Kagamé ?

Le génocide rwandais de 1994 figure, au crépuscule du XX° siècle, comme le marqueur inquiétant d’un monde dont on a voulu espérer qu’il se terminerait avec l’ouverture d’un autre qui serait porteur d’espoir. Le siècle finissant avait été une horreur, mais la chute récente de l’Empire du Mal semblait le clore symboliquement. Et le Rwanda semblait tout à coup jeter sur cet optimisme tout neuf un éclairage glauque que l’on allait tenter d’occulter par un parallèle historique mal construit. Dans ce petit pays obscur dont presque personne n’avait jamais entendu parler, on avait assisté à une poussée de nazisme tropical. Or, au rang des deux grandes terreurs du XX° siècle (et les Occidentaux ne sont jamais parvenus à concevoir l’histoire universelle comme autre chose que des déclinaisons exotiques de leur histoire à eux, celle qui compte et qui marque les vraies scansions du monde), les deux pires horreurs avaient été le nazisme et le stalinisme. Et voilà que la bête immonde refaisait surface en Afrique et ravivait nos pires souvenirs. Le problème, c’est que le parallèle historique collait mal : le président Habyarimana n’était pas très hitlérien (et il était mort au moment du génocide), la France gigotait frénétiquement pour expliquer que non elle n’avait pas voulu cela et que de toute manière elle n’avait rien fait, les Nations Unies, symbole du plus jamais ça post-1945, étaient bien présentes au Rwanda, mais elles n’avaient rien fait non plus, tandis que l’Union Africaine, conscience auto-proclamée du continent, se retranchait quant à elle dans un silence assourdissant. Mais heureusement, pour pouvoir reprendre pied, il y avait le Front Patriotique Rwandais (FPR), il y avait le camp des gentils, et son chef aux faux airs de moine soldat, le Major Paul Kagame. Un vrai soulagement. Le drame avait un héros, et l’opinion publique mondiale se porta à sa rencontre, soulagée de trouver un sauveur au fond de l’abîme. Mais qui était donc ce héros ? Personne n’en savait rien. Et quant à l’ignorance vis-à-vis du Rwanda pré-génocidaire, elle était abyssale. Donc un héros inconnu sur fond de clichés africains.

Paul Kagame avait à l’époque trente-six ans et il n’était pas vraiment rwandais. Ayant grandi en Ouganda comme fils de réfugié depuis l’âge de quatre ans, il était Major dans l’armée ougandaise et citoyen de son pays d’accueil. En outre, son parcours était atypique pour un réfugié. Peu après avoir obtenu son diplôme d’études secondaires, il se jette à vingt ans dans la guérilla qui se soulève en Ouganda alors que l’armée tanzanienne y pénètre en 1978 pour renverser le dictateur Idi Amin Dada. Et il plonge dans une carrière militaire fort peu conventionnelle, qui va durer seize ans et qui le lancera à travers quelques-uns des événements les plus extraordinaires du siècle.

C’est cette période de sa vie – de sa vie ougandaise – qui va le former. L’Ouganda des années 1970-1980 est une jungle parsemée de cadavres où tout le monde trahit tout le monde. La communauté internationale qui avait – à bon droit – vilipendé Idi Amin s’en lave désormais les mains maintenant qu’il a disparu. Peu importe que le dictateur Milton Obote élu lors d’un scrutin truqué approuvé par les autorités britanniques et celles du Commonwealth massacre plus de gens que n’en avait tué Idi Amin – plus de 300.000 entre 1981 et 1986 – car l’important est sauf : dans l’optique de la guerre froide, Obote est un ami de l’Occident et ce même s’il emploie de l’artillerie nord-coréenne – cela évite aux puissances occidentales de se salir les mains à le faire elles-mêmes.

L’Occident aide les survivants à survivre à travers l’aide internationale, selon un partage des tâches que Kagame reproduira plus tard, au Rwanda d’abord et ensuite au Congo. Le mépris qu’il ressent à l’égard de la communauté internationale, de son cynisme diplomatique et de son hypocrisie humanitaire, est le produit de son expérience des guerres civiles ougandaises entre 1978 et 1986. Et sa vision du héros aussi. Car, en janvier 1986, Kagame pénètre en vainqueur dans Kampala sur les talons de son chef Yoweri Museveni. Avant de voir ce militant de l’extrême-gauche anticolonialiste devenir ensuite par une série de glissements opportunistes le parfait duplicata de ce qu’il avait combattu toute sa jeunesse.

En trente-deux ans, le pouvoir réformateur de Museveni se transformera en un Etat autoritaire et corrompu : c’est l’ancien chef des services médicaux de la guérilla qui s’improvisera son ennemi politique le plus sérieux. Kagame répétera exactement ce même cycle, jusqu’à se trouver aujourd’hui en conflit avec une opposition composée à 80 % non pas d’ex-génocidaires comme il le laisse entendre, mais de ses anciens camarades de combat pendant la lutte des années 1990. Au départ, bien sûr, il y aura son service dans l’armée régulière ougandaise après la victoire. Kagame, le fidèle du chef, se retrouve patron des services secrets de l’armée. Pour Museveni, l’avantage est intéressant : Kagame est au fond un étranger, même après ses années de guerre en Ouganda. Certains groupes comme les Baganda ou sa propre ethnie, les Banyankole, ne cessent de le lui rappeler.

Après tout, il n’y avait que deux Rwandais parmi les dix-sept premiers insurgés de 1981, l’autre étant Fred Rwigema qui est devenu Chef d’Etat-Major de l’armée ougandaise. Deux étrangers à la tête de l’establishment militaire du pays : peut-on imaginer meilleure assurance anti-coup d’Etat ? Kagame se tait, observe, apprend. Et il peut constater que la même ambiguïté humanitaire qui avait si bien servi Obote en son temps se poursuit. Amnesty International envoie une mission en Ouganda pour reprocher à Museveni son traitement brutal des prisonniers faits parmi les insurgés issus des ethnies nordistes qui avaient soutenu Obote pendant la guerre civile et qui poursuivent un combat sporadique. L’ONG demande la création d’une justice adaptée à traiter les cas de détention de captifs issus de la guérilla, et le Président se défausse du problème sur Kagame qui est nommé Président du tribunal itinérant des forces armées. Il remplira son rôle à la perfection et, lorsqu’il ramènera à Kampala des cadavres résultant des condamnations du Tribunal, ils seront toujours en excellent état et ne montreront aucun signe de sévices. L’homme est froid et sans pitié, mais il est efficace et sait respecter les formes.

Dès 1987, il commence à étendre ses contacts au sein de la diaspora rwandaise, qui utilise sa position en Ouganda pour monter une structure politico-militaire visant à renverser le régime Hutu de Kigali. Or, la pression anti-rwandaise monte en Ouganda, où Museveni est obligé de mettre à l’écart toute la génération des réfugiés et de leurs enfants qui ont soutenu son accession au pouvoir. Après un moment d’hésitation, le Général Rwigema, qui se sentait Ougandais, amer et s’estimant trahi, bascule et décide de rejoindre le FPR. Pour Kagame, c’est une catastrophe car Rwigema est aussi populaire dans les milieux de la diaspora que Kagame l’est peu et, qu’en outre, leurs deux filiations rwandaises sont absolument antinomiques : Rwigema est l’héritier du royaume Nyinginya, alors que Kagame est issu du clan des Bega qui avait renversé et tué le Roi au moment de la conquête coloniale en 1896.

Un héritier chaleureux de la famille royale face au descendant austère d’un clan usurpateur. L’invasion du Rwanda qu’ils préparent en commun est marquée dès le départ par une ambiguïté personnelle et politique. Rwigema est conscient de la difficulté à faire accepter à la majorité Hutue une libération portée par la minorité Tutsie. Même si le régime Habyarimana est une dictature et même si ses opposants Hutu sont nombreux. Il compte sur son charisme et sur son ouverture aux Hutus de l’opposition pour dépasser la restauration féodale dont parlera bientôt Habyarimana.

Le FPR attaque le Rwanda le 1er octobre 1990, et le 2 octobre, Fred Rwigema qui commandait les forces d’invasion est tué par l’un de ses propres officiers. Le FPR niera toujours les circonstances de cette mort, en l’attribuant aux combats. Mais outre qu’il n’y eut qu’un seul tué ce jour-là – le commandant en chef – et que les détails concernant sa mort sont contradictoires, une ombre inquiétante flotte sur le meurtre du leader du FPR. Museveni, qui soutenait discrètement l’invasion, fera d’ailleurs arrêter et exécuter les deux officiers d’ordonnance de Rwigema. Comme beaucoup d’autres épisodes de la route de Paul Kagame vers le pouvoir, celui-là ne sera jamais éclairci. La guerre dura quatre ans, et explosa dans un génocide dont le signal fut donné par l’assassinat du Président Habyarimana. Le génocide avait évidemment été planifié par les cercles les plus radicaux du pouvoir Hutu, mais nombreuses sont les accusations qui pointent du doigt Kagame comme étant l’auteur de l’attentat. Et les accusations les plus précises sont venues de Tutsi anciens membres du FPR, dont certains sont passés à une opposition active au régime Kagame. Mais l’impact mondial du génocide a opéré une sorte d’hypnose sur la communauté internationale qui se refuse à penser l’impensable concernant le libérateur du génocide. Pourtant, comme le fit remarquer le général canadien Dallaire, commandant des forces inactives de l’ONU, le chef du FPR ne semblait pas ému outre mesure par la passivité internationale. Ni d’ailleurs par le génocide lui-même. Dallaire, qui ferraillait avec New York pour essayer qu’on lui donne l’ordre d’intervenir, avait l’impression d’être plus engagé que le Rwandais. En fait, il semble bien que Kagame n’ait jamais eu trop le souci de ses concitoyens. Parmi eux, il y avait 80 000 Hutus que l’on passera par profits et pertes plus tard dans les commémorations du génocide – qui deviendra le génocide des Tutsi. Quant aux morts Tutsi – entre 700 et 800 000 –, ils semblent avoir été plus considérés comme les dommages collatéraux d’un processus de modernisation du Rwanda que mettra en œuvre le nouveau pouvoir post-génocidaire. Il suffit, pour s’en rendre compte, de parler avec les membres des associations de survivants Tutsi qui n’ont aucune illusion sur la question. Car le génocide a été, pour Kagame, une énorme chance politique qu’il saura exploiter avec habileté. Il a abouti à échanger une population de Tutsi indigènes, enracinée dans la compromettante réalité rwandaise, pour une autre population de Tutsi de l’étranger, beaucoup plus éduquée, militarisée et disciplinée, qui s’avérera comme le peuple idéal du projet FPR.

Kagame a un plan pour le Rwanda. Un plan qui lui ressemble : froid, efficace, totalement polarisé sur le succès technique, ne s’embarrassant pas des moyens employés. Il saura le vendre à une opinion internationale ravie à la fois grâce à des changements fondamentaux – honnêteté de l’administration, sécurité, propreté urbaine, amélioration des transports et de la santé publique – mais aussi des gadgets agréables aux Occidentaux comme l’internet dans les autobus ou l’interdiction des sacs en plastique

Protégé par le blindage génocidaire, il sait pouvoir faire pratiquement ce qu’il veut. D’ailleurs il a toujours gagné : échapper au destin d’un réfugié apatride pour accéder aux plus hauts niveaux du pouvoir en Ouganda, prendre le contrôle du FPR, gagner une seconde guerre civile au Rwanda en dissimulant ses propres violences grâce à l’apocalypse génocidaire, créer un gouvernement d’union nationale après le génocide, puis l’abolir à l’occasion d’un massacre commis par ses propres troupes (Kibeho. 1995) et finalement prendre le pouvoir absolu grâce à des scores électoraux dignes de Staline (95 % en 2003, 93 % en 2010 et 99 % en 2017). Il n’a même pas besoin de frauder, tout le monde vote réellement pour lui. La peur est telle que l’obéissance est réelle. Et la communauté internationale, prisonnière de ses remords et séduite par les progrès qu’il introduit, acquiesce. Il y aura quand même une grosse bévue : son invasion du Congo. Pourtant, cela avait bien commencé : les génocidaires survivants, réfugiés à quelques kilomètres de la frontière, ne cessaient de lancer des raids de harcèlement sur le Rwanda, aussi inutiles que meurtriers.

Après deux ans de préparation, Kagame était parvenu à rassembler une coalition d’Etats africains, soutenus par les Etats-Unis qui souhaitaient se débarrasser de leur vieux complice des années de la guerre froide, Mobutu Ssese Seko. Kagame, nimbé de son aura de héros anti-génocidaire, mena l’offensive et renversa le vieux tyran. S’en suivit une visite du Président Clinton à Kigali ? qui présenta ses excuses pour l’attitude amorphe de son pays lors du génocide. Les excuses étaient justifiées, mais le moment était mal choisi. Kagame est un joueur à la main sûre, mais il a une très grande confiance en lui-même. Encouragé par ce qu’il voyait déjà comme un succès de plus, il prit quelques mois plus tard un risque de trop en attaquant à la fois certains de ses alliés et le régime qu’il venait d’installer lui-même à Kinshasa. Il s’en suivit une guerre (1998-2002) qui ébranla tout le continent africain et fit près de trois millions de morts. A cet instant, le héros avait un peu outrepassé son périmètre de confort diplomatique et il dut évacuer le terrain. Son échec eut même des effets secondaires inattendus, puisque la communauté internationale osa enfin regarder de plus près le parcours du FPR depuis son accession au pouvoir.

Lors de la création du Tribunal Pénal International pour le Rwanda, celui-ci avait tenté de le faire mais la Procureure générale, la Canadienne Louise Arbour, avait interdit toute enquête. Et ce n’est qu’en juin 2009 que paraîtra le Mapping Report – il n’a pas de titre en Français – de l’ONU… sur la guerre du Congo ! On y parlera de l’armée rwandaise, mais uniquement en terre étrangère. Rien sur le Rwanda lui-même et donc bien sûr rien qui concerne son chef Paul Kagame.

Fascinée par l’image héroïque de Kagame, la communauté internationale ne semble pas avoir lu ce rapport, pourtant gros de 500 pages fortement documentées, et s’en tient à sa mansuétude envers celui que le professeur Filip Reyntjens de l’Université d’Anvers appelle le plus grand criminel de guerre au pouvoir aujourd’hui. La confiance que Kagame a en lui-même se prolonge à l’aune du dédain pour la vérité qu’affiche la communauté internationale lorsque, par exemple, le Parquet de Paris requiert un non-lieu (13 octobre 2018) dans le procès contre ses proches impliqués dans l’attentat qui avait coûté la vie à Habyarimana.

Depuis janvier 2018, il est devenu Président de l’Union Africaine et fait la leçon à ses pairs pour lesquels il n’a qu’une estime limitée. L’opposition a été mise au pas par des méthodes robustes : le député Léonard Hitimana et l’ancien président de la Cour de Cassation Augustin Cyiza ont disparu sans laisser de traces, le Vice-Président du Parti Vert (opposition) a été retrouvé mort après avoir été torturé, le journaliste Jean-Léonard Rugambage, qui enquêtait sur le Général Kayumba Nyamwasa, passé à l’opposition, a été tué en 2010 après que Kayumba lui-même a été victime de deux tentatives d’assassinat, l’ancien chef de la Sécurité Patrick Karegeya a été retrouvé étranglé dans la chambre d’un hôtel sud-africain le 1er janvier 2014, le journaliste d’opposition Charles Ingabire, survivant du génocide, a été abattu en pleine rue à Kampala en novembre 2011. Et ainsi de suite. La violence s’était même démocratisée depuis 2016 avec les exécutions sommaires de dizaines de petits délinquants (voleurs de vaches, contrebandiers, pêcheurs employant des filets illégaux…) tués par l’armée sans autre raison que de faire peur afin d’assurer l’ordre. Lors de sa récente libération, Victoire Ingabire qui avait été condamnée à la prison à vie pour avoir osé se présenter aux élections contre Kagame, a déclaré : J’espère que c’est le début de l’ouverture de l’espace politique au Rwanda. La réalisation de cet espoir semble malheureusement peu probable.

Kagame est un homme de fer. Mais même le fer finit par rouiller. Il y a quelques années, il faisait face à toutes les épreuves avec un flegme que nous dirions britannique, mais que l’on appelle itonde en kinyarwanda. Lorsque le Colonel Tauzin déclare, alors qu’il met en défense Gikongoro, qu’il ne fera pas de quartier si le FPR attaque et qu’un officier lui traduit (Kagame ne parle pas français) en disant : ça veut dire qu’il tuera tous les blessés, il se limite à observer : C’est un peu hostile, non ? Or, aujourd’hui, le même homme houspille ses gardes du corps, gifle une secrétaire et piétine en public un ministre qui lui a déplu. Beaucoup de ses anciens camarades d’il y a trente ans sont dans l’opposition et vivent en exil. Lui et Museveni se détestent depuis que le Président ougandais a enquêté sur la mort de Rwigema. Il fournit aujourd’hui de l’aide à une guérilla tenace qui s’est infiltrée et retranchée dans la forêt de Nyungwe. Paul Kagame est le maître du Rwanda, le seul chef d’Etat africain à pouvoir parler d’égal à égal avec les grands de la planète, et capable de peser sur les décisions de la plupart des tribunaux internationaux. C’est un pouvoir massif et solitaire, et le pouvoir absolu est absolument solitaire.

Gérard Prunier, spécialiste de la Corne de l’Afrique, le seul Français bon connaisseur de l’Afrique Centrale, selon Hubert Védrine. Blog Institut Montaigne 28 décembre 2018

CE SOIR SUR TV5MONDE INTERVIEW EXCLUSIVE DE PAUL KAGAME Président de la République du Rwanda Vendredi 12 octobre à 18h45 - TV5MONDE

14 08 1994                 À Karthoum, les autorités soudaniennes livrent à la DST – Direction de la Sureté du Territoire – Illitch Ramirez Sanchez – alias Carlos, le terroriste le plus recherché au monde : il faudra attendre fin 97 pour que débute son procès à Paris.

22 08 1994                  A l’échéance fixée par le mandat de l’ONU, l’opération Turquoise prend fin au Rwanda. Jusqu’à la fin de septembre, environ 500 militaires français restent présents au Zaïre, en appui logistique au bataillon interafricain. Les demandes de la France pour un changement du mandat de l’ONU, qui lui aurait permis d’arrêter les génocidaires seront restées vaines et le mandat initial n’aura jamais été modifié.

Le génocide des Tutsis rwandais est unique par la façon dont ses initiateurs ont su mobiliser une participation massive dans la commission du crime. Ils n’ont pas caché leurs intentions mais les ont au contraire affichées publiquement par les appels aux massacres, l’utilisation de chansons et de médias, les tueries en plein jour laissant les corps des victimes à la vue de tous. Tous les Hutus ont été invités à rejoindre le carnage qui concerne tout le monde. Les récalcitrants furent obligés de renoncer à la résistance, voire de participer eux-mêmes aux tueries. La peur a été un outil puissant, peut du FPR et, par extension, peur des Tutsi, alliés naturels du FPR. Cette peur s’est muée en haine. Ainsi a été crée une situation où les auteurs du crime se fondent dans la masse et deviennent anonymes, cherchant à éviter toute responsabilité individuelle. On comprend dans ces conditions pourquoi le génocide a été non seulement terriblement efficace, mais également extrêmement rapide. En quelques semaines, des centaines de milliers de Tutsi trouvent la mort. Les velléités d’opposition ont été combattues systématiquement. Cependant, de nombreux témoignages émanant de rescapés attestent qu’ils ont survécu grâce à l’aide de Hutu qu’ils connaissaient ou qui leur étaient inconnus.

[…] Il s’agit de ne pas tomber dans un travers qui consiste à considérer le génocide et les massacres au Rwanda comme une histoire de bons et de méchants. La réalité est qu’il s’agit d’une histoire de méchants, des deux côtés politico-militaire opposés, l’un recourant à la violence de masse pour sauvegarder le pouvoir, l’autre pour le conquérir.

Filip Reyntjens                  Le génocide des Tutsis au Rwanda    Que sais-je ?    2017

1 09 1994                    Pierre Péan a écrit un livre sur la jeunesse de Mitterrand : Une jeunesse française qui ne révèle de choses inconnues qu’à ceux qui ne voulaient pas les connaître.

Mitterrand est au crépuscule de sa vie : atteint d’un cancer dont il connaît l’issue, il ne peut plus avoir le même comportement politique qu’auparavant ; après avoir longuement écouté les uns et les autres… il se confie sans détour à Pierre Péan. La crainte, voir la répulsion que pouvait inspirer le génie de ce prince florentin s’en  trouva bien humanisée : Mitterrand lui même nous apprenait que sa vérité n’était ni blanche ni noire, mais bien comme celle de tout le monde : grise. Il fallait un solide talent de comédien jouant les vertus outragées pour s’en offusquer, mais les Français sont tellement attachés à leurs mythes qu’ils se montrèrent nombreux à déployer ce talent.

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[1] En politique, rien n’est plus difficile que de garder un secret. (…) Or le secret, c’est l’atout-clé en politique. Voilà pourquoi j’ai toujours pris mes aises avec la vérité. François Mitterrand dans un entretien avec Franz Olivier Giesbert. [la tactique du crocodile ensablé dont on ne sait s’il dort ou s’il chasse, dixit Marc Dugain]


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