5 novembre 2009 au 15 mars 2011. Johnny. Mediator. La terre tremble en Haïti. Tempête en Charente. Accident offshore dans le golfe du Mexique. L’ADN, le meilleur auxiliaire de la police. 17136
Publié par (l.peltier) le 18 août 2008 En savoir plus

5 11 2009                Toni Musulin convoyeur de fonds, détourne son camion et les 11.6 millions d’€ qu’il contient. Il en rendra une partie quelques jours plus tard, mais il manquera tout de même 2.5 M€.

26 11 2009                 Johnny Halliday est opéré d’une hernie discale. Cinq jours après, il s’envole pour Los Angeles où, victime d’une infection postopératoire, il est hospitalisé en urgence et placé en coma artificiel jusqu’au 14 décembre. Pareille affaire change profondément les repères et on en sort le plus souvent en ayant pris de la distance. Il n’est pas du tout sur que, s’il n’avait pas eu ce très sérieux pépin, il aurait été en mesure de donner cinq ans plus tard cette interview lumineuse à Télérama, interrogé par Hugo Cassavetti en octobre 2014 :

Pourquoi lui ? Certains sont allergiques à sa voix, à son omniprésence, à sa domination sans partage du paysage musical français. À ses fans, aussi, parfois effrayants, et à son entourage parfois douteux… Réaction excessive, mais à la mesure de son succès écrasant depuis plus de cinquante ans. Car Johnny Hallyday est aussi un pionnier, un combattant, un survivant. Le rocker originel français, parti de rien. Après une enfance fracassée aux airs de Sans famille, il est tôt propulsé dans une vie nomade et un monde du spectacle qui l’ont sauvé. En lui donnant l’énergie d’en découdre sur scène, sur disque, comme ces rockers anglo-saxons qu’il admirait.

Johnny, fonceur sensible, casse-cou qui n’a peur de rien (même pas du ridicule), sauf des autres. Un garçon sauvage, éternellement craintif, étonnamment doux, au regard animal de fauve. De loup, dit-on souvent. Mais de loup blessé, longtemps abusé par la vie et le métier, lancé dans une continuelle chevauchée rock, véritable vivre vite à la James Dean, que rien ne semble pouvoir arrêter. Nul besoin d’aimer l’intégralité de sa discographie pléthorique – lui-même a des réserves sur la question – pour s’intéresser à l’homme et retenir quelques œuvres phares : un digne rock’n’roll à la française (de ses fameux rocks les plus terribles à sa succession d’albums solides, enregistrés à Londres, au tournant des années 1970) et ces ballades (dont Quelque chose de Tennessee reste le sommet) où son chant, loin du jappement primitif des débuts, s’est métamorphosé en voix d’une densité impressionnante. Johnny, interprète suprême quand il n’en fait pas trop. C’est ce chanteur-là que l’on retrouve sur Rester vivant, nouvel album produit par Don Was, expert en emballage rock et rhythm’n’blues classique pour voix majeures et singulières – il a œuvré pour les Stones, Dylan, Van Morrison, Bob Seger. Un disque d’un rock’n’soul soigné, au parfum seventies policé, écho mûr aux œuvres majeures déjà citées… Johnny y chante remarquablement, comme apaisé, se faisant du coup plus émouvant. C’est cet homme-là, énigmatique, que l’on a eu envie de rencontrer. Un Hallyday domestiqué et accueillant qui nous a reçu, avec simplicité, entre femme et enfants, chez lui, à Los Angeles, où il vit depuis quelques années. Dans une vaste demeure étonnamment sobre, aux murs gris ornés de tirages photo d’icônes du cinéma et de la musique (Bardot, Hendrix, Steve Tyler…). En tête à tête, deux jours durant, il s’est livré sans réticences, entre pudeur et silences, humour et passion. Acteur d’une existence dingue qui l’a vu croiser la terre entière. Johnny se raconte comme il peut. Difficile de ne pas être touché par sa candeur, sa franchise, sa sincérité.

Patrick Swirc                  Télérama 3381 du 1 au 7 novembre 2014

Vous incarnez le rocker, le patron, tout en ayant souvent laissé d’autres vous dicter ce qu’il fallait faire…

Ma vie a été un tunnel de souffrances où je ne me sentais pas toujours en accord avec moi-même, vivant au jour le jour, tenaillé par la peur du lendemain. Longtemps, surtout chez Universal, j’ai été poussé à faire des disques dont la seule finalité était le potentiel commercial. Ça m’a moralement anéanti. Je ne veux pas être catalogué chanteur de variétés. C’est tout ce que je ne suis pas. À mon âge, j’ai décidé de revenir à ce que j’aime depuis toujours : le rock. Fini les compromis. C’est le seul moyen d’être heureux. Rien de cela n’était clair dans ma tête jusqu’à mon accident, il y a cinq ans. J’ai passé trois semaines dans le coma. À mon réveil, quelque chose a basculé. Et j’ai fait le ménage dans mon entourage. J’ai toujours un doute sur tous ces gens qui gravitent autour de moi.

Mais pas sur Eddy Mitchell ou Jacques Dutronc, avec qui vous remontez sur scène?

Eux, au moins, je suis certain qu’ils ne sont pas là pour de mauvaises raisons. J’ai connu Eddy au Golf-Drouot, à 14 ans et demi. Il vivait à Belleville et bossait comme coursier pour une boîte d’assurances. Moi, je vendais France-Soir à la criée. Ça me payait mon entrée au Golf, mes consos… La journée, je traînais aux Galeries Lafayette pour voler des disques. Je n’allais pas à l’école, mais j’avais un gros cartable… vide. Qui était rempli en ressortant du magasin ! Jacques, je l’ai croisé à la Trinité, mon quartier. Lui, c’était un playboy, un dandy. On avait monté un petit groupe ensemble dans une cave. Le dimanche, au Moulin Rouge, je faisais de petits bals, je chantais pour me payer des cours de comédie à l’école de la rue Blanche. C’était ça que je voulais faire. Je n’imaginais pas que le succès allait me tomber dessus. Quand, en 1961, je suis entré chez Philips, j’étais encore mineur. Ma tante s’occupait de moi. Alors, à 18 ans, je suis allé à Grenoble voir ma mère, que je ne connaissais pas, pour lui faire signer mon émancipation. C’est ainsi que je l’ai rencontrée.

Vous ne l’avez pas beaucoup revue après…

Je n’ai jamais pu dire maman à ma mère avant l’âge de 55 ans, lorsqu’elle est venue habiter chez moi, à Paris.

Son mari me l’avait confiée, parce qu’il sentait qu’il allait lui-même crever. Elle était paralysée, ne pouvait plus bouger, alors on s’en est occupé, avec Laeticia. Cela m’a permis de rattraper le temps perdu. Mon père, Léon Smet, nous avait abandonnés quand j’avais 6 mois. Mannequin cabine, elle ne pouvait pas s’occuper seule d’un enfant. La sœur de mon père, Hélène Mar, m’a alors recueilli. Elle avait été cantatrice professionnelle en Belgique, avant de tout laisser tomber pour épouser un prince éthiopien, Jacob. Ils avaient deux grandes filles danseuses, Desta et Menen. Moi, j’étais le petit garçon qu’elle n’avait pas eu. Je ne l’appelais pas ma tante, presque ma mère. Je ne sais plus exactement… Dès l’âge de 3 ans, je n’ai plus eu de chez-moi stable. Il fallait toujours partir, laisser les choses derrière. C’est sans doute pour ça que je n’arrive pas vraiment à m’établir quelque part. Je n’ai jamais eu d’amis quand j’étais petit, ne suis jamais allé à l’école, j’ai suivi des cours par correspondance. Du coup, je ne suis pas attaché matériellement aux choses. Avec mes filles, c’est la première fois que je m’établis un peu plus.

Plus qu’un enfant de la rue, vous étiez surtout un enfant de la balle ?

J’ai même été petit rat de l’Opéra ! Vers l’âge de 4, 5 ans, je vivais à Londres dans une pension de famille, parce que Desta et Menen avaient été engagées à l’Opéra là-bas. C’est là que j’ai rencontré Lee Ketcham, un Américain aux allures de cow-boy, qui avait pris comme nom de scène Halliday [avec un i, NDLR]. Il me fascinait. Lui jouait dans la comédie musicale Oklahoma. Avec les filles, Lee a monté un numéro de danse acrobatique. Jusqu’à ce que Menen file avec un chorégraphe noir, Fleming, qu’elle aimait. Elle s’est suicidée, parce que c’était mal vu. Je n’ai jamais compris le racisme. Desta et Lee ont continué à deux, m’emmenant partout avec eux. C’est comme ça que j’ai vécu en Espagne, en Italie, au Danemark, en Allemagne. Deux ans à Genève, même.

C’était le rêve ?

Je me sentais passablement déraciné quand même. Mais j’étais aussi fasciné par ce monde du spectacle. A 8 ans, j’avais un peu appris la guitare, alors ils me faisaient monter sur scène pour interpréter une chanson… Finalement, on s’est réinstallés à Paris. Lee était copain avec un gradé de l’armée américaine, grâce à qui on a continué notre numéro dans les bases US en France. Moi, je chantais du Elvis. On me payait avec des jeans Levi’s, très rares à l’époque.

Qui vous a appris la guitare ?

Un joueur de flamenco espagnol, lorsqu’on tournait en Italie. Ensuite, à Genève, j’ai pu travailler avec Andrés Segovia, au conservatoire de musique classique. De retour à Paris, j’écoutais Presley et tous les premiers rockers, parce que les parents de Lee nous envoyaient des disques. Je suis tombé amoureux de cette musique. Le premier film de Presley que j’ai vu, à 12 ans je crois, était Loving you. Ça m’a interloqué. Le déclic. Pendant longtemps, je n’ai pas eu envie de me souvenir. Rien n’est jamais très limpide. Des flashs seulement. Comme si ma vie n’avait réellement commencé qu’à partir du moment où je suis devenu Johnny Hallyday.

Votre père avait du talent, paraît-il ?

C’est ce que m’ont dit ceux qui l’ont connu, comme Serge Reggiani, qui avait pris des cours de comédie avec lui. Il a aussi été réalisateur à la télé, en Belgique, puis en France. Mais il était surtout alcoolique, séducteur, incontrôlable… Chaque fois qu’il avait un boulot, il le perdait. De lui, je n’ai connu que les pires aspects. L’abandon petit, puis les factures ou les frais d’hôpitaux à régler, la déchéance. On le trouvait ivre mort, écroulé au milieu de la rue. C’était dur, douloureux de n’avoir que ça de lui. Le manque de père a hanté ma vie. Jusqu’à sa mort, en 1989, à Bruxelles. Je ne souhaite à personne de finir ainsi. À son enterrement, j’étais seul. Pas une femme qui l’aurait aimé, pas un ami. Juste moi, son fils, qui ne l’avais pas connu. J’étais confronté à la solitude absolue : celle non pas de vivre seul, mais de mourir seul. Et pourtant, la solitude ne m’a jamais effrayé. Elle est même ma meilleure amie depuis toujours [1]. Ça ne m’empêche pas d’être heureux, aujourd’hui, avec ma famille.

Vous avez craint l’héritage de votre père ?

Pour ça, il faut comprendre ce qui vous arrive. Or il n’y avait rien d’évident à ce que je sois encore là aujourd’hui, à faire ce métier. Jeune, je n’avais aucune vision, mon avenir paraissait aussi flou que mon passé. C’était déjà incroyable que ça existe. Je ne pensais pas que ça pouvait durer. Un an tout au plus. Je ne pensais pas avoir le talent nécessaire, persuadé que je chantais mal. A mes débuts, ma voix n’avait pas encore mué. Quand j’entends mes premiers disques, ça me paraît abominable.

Quand êtes-vous devenu un bon chanteur ?

Lorsque je suis allé enregistrer à Londres, fin 1960, début 1970. Quand j’ai commencé à travailler avec des musiciens comme Jimmy Page, Peter Frampton, et des choristes comme Madeline Bell, Doris Troy ou Nanette Workman. Ma voix a pris de l’étoffe, de l’ampleur. Travailler avec les Small Faces sur l’album Rivière… ouvre ton lit m’a stimulé. Je ne me suis jamais dit il faut changer de style, c’est venu naturellement, en baignant dans cet environnement musical anglo-saxon en constante évolution. Voyage au pays des vivants, Réclamations, Flagrant Délit, Oh ‘. ma jolie Sarah, ces titres restent parmi mes préférés. On entrait en studio, sans chansons préécrites, on se mettait à jouer, à chercher un riff de guitare et, petit à petit, une chanson prenait corps. Toute la musique que j’aime est né ainsi… Ça n’arrive plus aujourd’hui. Au mieux, on affine l’orchestration. Tout est préparé en amont.

Vous n’aviez pas cette culture du groupe qui a fait la différence en Angleterre, avec les Beatles et les Stones…

En France, la tradition veut que l’on soit chanteur, avec des musiciens derrière, des accompagnateurs. Moi, je ne me vois pas comme un artiste solo, mais comme le chanteur d’un groupe qui change tout le temps. Le problème des groupes, c’est que ça ne dure jamais. À part les Stones. Mais eux, ils n’ont pas le choix : quand Mick Jagger fait des disques solo, ça ne marche pas. Keith, c’est pareil. Guitariste magistral, il a tout, le style, le look, mais seul, il ne peut rien faire. Dans les années 1960, je traînais pas mal avec lui et Anita Pallenberg, dont j’étais proche. On sortait presque tous les soirs ensemble, chez Castel, jusqu’au bout de la nuit… On finissait en prenant le petit déjeuner dans ma Rolls.

Vous avez connu Bob Dylan aussi ?

Drôle de gars. Un artiste et un poète génial, mais bizarre. En 1966, je vivais à Neuilly. Dylan passait à l’Olympia et logeait au George-V. En coulisse, il me dit que trop de gens l’emmerdent à l’hôtel et me demande s’il peut habiter chez moi. Et le voilà qui débarque avec, sous le bras, sa discographie complète. Il n’a fait que ça : écouter ses propres disques. Toutes les nuits. Quand je me levais, il allait se coucher. Le soir, il partait chanter à l’Olympia. Puis il rentrait et se mettait à réécouter ses disques. Un matin, je me suis levé, il n’était plus là, disparu sans dire merci, et je ne l’ai plus revu. Moi, j’écoutais assez peu de musique, et surtout pas mes albums. La musique, j’en jouais presque tous les soirs, sinon j’allais dans les concerts. C’est de cinéma que j’étais boulimique, dès que j’avais un moment pour moi. C’est par les films que je décolle, que je m’évade. J’en ai toujours besoin, encore aujourd’hui. Un tramway nommé Désir, Qui a peur de Virginia Woolf ? et tant d’autres m’ont transporté. Et puis tout Elia Kazan. Je suis fasciné par le jeu des acteurs.

Il y a deux acteurs en vous. L’interprète, tout en force, qui cherche l’émotion dans le chant. Et l’acteur de cinéma, un corps dans la retenue, qui parle peu…

A l’écran, j’ai toujours préféré ceux qui n’en font pas trop. Comme Clint Eastwood ou Sean Penn, qui jouent sur les regards, la lenteur… Pas ceux qui gesticulent tout le temps. Humphrey Bogart n’était pas considéré comme un grand comédien à une époque. On le trouvait statique et inexpressif.

Vous êtes rocker dans l’âme, mais ne tenez-vous pas plus du soul man ?

Le rock, c’est surtout l’énergie, et je sais faire. La soul, c’est l’interprétation, exprimer et faire ressentir une émotion. Comme James Brown, Otis Redding ou Ray Charles. Je ne sais pas pourquoi je chante de telle ou telle façon, mais je chante ce que je ressens. Ça s’entend, c’est tout. Je ne peux l’expliquer. C’est ça, la soul.

Parmi vos amis, Brel a occupé une place à part.

 Surtout dans les années 1970, quand il faisait plus de cinéma que de chanson. Il avait ce petit avion avec lequel il venait me chercher quand j’étais en tournée. À 9 heures du matin, autant dire l’aube pour un couche-tard comme moi, il me réveillait pour m’emmener déjeuner puis me ramenait au spectacle, attendait la fin pour m’embarquer à nouveau, cette fois dans un bordel. Il ne touchait jamais aux filles, mais, dans tous les bordels de France, les filles connaissaient bien Jacques. Il leur offrait le Champagne, buvait avec elles. Ensuite, de retour à l’hôtel, on sifflait des bières. Jusqu’à ce que, écroulé de fatigue, j’aille me coucher. Mais, dès 9 heures du mat, le téléphone sonnait de nouveau et je l’entendais hurler : T’es levé? Allez, on décolle ! Et c’était reparti… Au bout d’une semaine, j’étais lessivé. Mais lui tenait le coup. Et je ne vous parlerai pas de Depardieu. Un cheval, un buffle… Personne ne peut suivre.

L’antibuffle, c’était Jean-Luc Godard qui vous a engagé sur Détective…

Encore une drôle, d’histoire. Curieusement, je me suis très bien entendu avec lui. Et pourtant, c’était mal engagé. Nathalie Baye tournait en Suisse, avec Delon. Un jour elle me dit de l’accompagner à un déjeuner avec Godard. Et il m’ignore complètement, pas un mot, ni bonjour ni au revoir. Quelque temps plus tard, le téléphone sonne. C’est Jean-Luc Godard. Je voudrais déjeuner avec vous. Il m’indique un restaurant de poisson, commande une sole, sans m’adresser la parole. Je commande la même chose. Il mange, en regardant son assiette, puis lâche: C’est bon, hein ? – Oui, c’est bon. Alors il se lève, et me dit :  On commence dans quinze jours, et il me plante là.

Ça s’est très bien passé ! Il était difficile avec les autres, surtout avec Claude Brasseur, qu’il humiliait. C’était très gênant, il me montrait toujours en exemple. Faites comme Johnny, il fait ce qu’il faut, lui. Il m’avait à la bonne, je ne sais pas pourquoi. Un personnage étrange, mais passionnant. Je n’étais pas un grand fan de ses films, ce n’était pas mon cinéma, la Nouvelle Vague. Trop loin de Kazan et des Américains. Mais j’ai beaucoup appris avec lui. Il n’y avait pas de texte. Il arrivait le matin, griffonnait les dialogues en dix minutes ; il fallait les apprendre dans la foulée. C’était terrifiant, mais c’est ainsi que j’ai dû et pu entrer complètement dans un rôle. Godard est le premier qui m’a filmé comme un acteur et non pas comme Johnny.

Question statut, le public ne vous situe-t-il pas entre Tintin et de Gaulle ?

Etre Johnny Hallyday, c’est un métier. Je le fais sérieusement, en essayant de mon mieux de faire plaisir aux gens. Mais quand je ne travaille pas, je suis Jean-Philippe Smet. J’ai appris à dissocier les deux, même si j’ai mis longtemps. Je suis discret de nature, pudique, je n’aime pas parler de moi. Tout ce que je sais, c’est que je ne pourrais pas chanter avec autant de conviction si je n’avais pas vécu cette vie-là. Un chanteur de rock ou de blues est comme un boxeur. Il fait ça parce qu’il vient de nulle part et qu’il a faim. Littéralement. C’est vrai à ses débuts et ça doit le rester. On ne peut pas tout donner, être vraiment bon le ventre plein. Je ne comprends pas les musiciens qui dînent avant d’entrer en scène. Comme Sardou. Mais lui, c’est facile, il ne transpire pas. Il sort de scène comme il est entré : pas une goutte de sueur ! Maintenant, c’est plus difficile, parce que les gens qui viennent me voir sont conquis d’avance. Les Stones, c’est pareil. Mais quand ils ont commencé, ils ont eu la peur de leur vie, c’était de l’inconscience. Le rock, c’est de l’inconscience, de la défiance. Et même arrivé, installé comme je le suis aujourd’hui, c’est toujours un combat.

Johnny Hallyday

En janvier 1998, Daniel Rondeau l’avait rencontré au bar de l’Hôtel Raphaël à Paris. Dans ce décor de boiseries, de velours rouge, de sièges sans vrai confort, le chanteur s’était livré lors d’un entretien au long cours qui sera publié dans Le Monde du 7 janvier 1998. Extraits.

Je sais que le bonheur n’existe pas. Il n’y a que la douleur. Et la solitude. J’en parle souvent parce que je ne peux parler que de ce que je connais. Quand je dis parler, c’est chanter. 

Jamais plein, jamais vide non plus, son verre de vin blanc est devant lui. L’artiste s’exprime avec une lucidité incisive. Il y a pourtant chez lui une timidité qui n’est ni une invention ni une pose, mais plutôt une forme de prudence dictée par l’instinct. Son caractère abrupt, son orgueil, la conscience de ce qu’il est une star lui soufflent de se cadenasser dans sa part d’ombre dès qu’il craint de ne pas être à la hauteur de ce qu’on attend de lui.

Quand je suis devenu vraiment Johnny Hallyday, c’est-à-dire riche et célèbre, plus célèbre que riche d’ailleurs, j’ai continué de penser à mon père. Il m’intriguait. Je l’ai fait venir à Paris. Je me suis retrouvé en face d’un clodo. Il m’a dit : Bonjour Jean-Philippe, avec un accent belge très prononcé. Je l’ai emmené chez Cerruti pour lui faire faire une garde-robe complète. Trois complets sur mesure, une douzaine de chemises, etc. Puis je lui ai loué un appartement à Paris.

Quelques jours plus tard, le directeur de Cerruti m’appelle. Mon père avait tenté de lui revendre ses vêtements au quart du prix. Puis j’ai reçu un appel de l’agence qui avait loué l’appartement. Mon père avait tout détruit, mis le feu aux rideaux et s’en était retourné à l’Armée du salut. Il n’y avait rien à faire. Je sais qu’il dormait dans les caniveaux. Même les flics refusaient d’aller le chercher. De temps en temps, j’avais des nouvelles de lui, sur papier bleu, par voie d’huissier. J’apprenais qu’il avait mené la grande vie avec une poule à Knokke-le-Zoute. Il avait joué au casino, s’était offert des repas de caviar et avait signé ses factures : Léon Smet, père de Johnny Hallyday. Je payais, bien sûr, et je lui faisais passer de temps en temps du liquide, mais je ne l’ai jamais revu. Sauf au cimetière. 

Je me suis un peu auto-analysé. Cette histoire m’a complètement déboussolé pendant toute une partie de ma vie. Cette envie féroce de créer une famille, et cette incapacité à le faire a été souvent démontrée, non ?, cela vient, je crois, de ce premier chapitre de ma vie. Nous avions pourtant réussi avec Sylvie Vartan à rester mariés dix-huit ans, ce qui est quand même un exploit dans notre milieu d’artistes, la preuve de quelque chose de vrai. Pour mes 50 ans, au Parc des Princes, elle a chanté Mes tendres années a cappella, et je l’ai vue au bord des larmes. Je me suis dit : il faut qu’elle tienne, il faut qu’elle tienne. Elle a tenu. C’était très émouvant pour nous, ce passé réévoqué, qui repassait devant nos yeux. Chacun sait comment ça s’était terminé. Il reste que mon fils est devenu mon meilleur ami, avec le respect que je lui dois en tant que fils, et celui qu’il doit à son père. (…) 

Les événements, les modes, les succès, les échecs, les passions glissent sur lui sans pouvoir arracher le manteau de sa renommée. Au début, tout le monde me disait, y compris dans ma maison de disques, que ça ne durerait qu’un été. J’ai toujours été ébahi par mes succès. Mon étonnement dure encore (…). Maintenant, je me bats pour me défendre, pour me sauver, je n’ai plus la foi, ou plutôt je l’ai d’une autre façon. Je sais que je ne peux pas vivre autrement que je vis, c’est-à-dire en chantant (…) C’est ma sincérité, jusqu’à en crever.

L’impression d’être un survivant ne me quitte plus guère. Il reste Mick Jagger et moi. Les autres ? Certains sont devenus relativement tôt des petits-bourgeois, ils se sont abonnés aux sucreries. Ceux qui ont mené notre vie, je les connais bien, ils sont devenus des légumes, ils sont finis ou ils ont disparu. Mon ami Jimi Hendrix ? Mort. Brian Jones, que j’avais rencontré dans une boîte de Soho, ne sachant plus qui il était ni qui étaient les autres ? Mort. Et moi, je suis comme ces grands malades qui ne se battent plus que pour ne pas mourir (…). On ne peut pas faire ce métier si on est normal. Il y a longtemps que je ne me sens pas comme les autres. Il faut que j’aille mal pour savoir que je pourrais aller bien.

Dès que la nuit tombe, je suis angoissé. C’est pour ça que je sors toutes les nuits. Je n’aime pas danser, on n’entend dans les boîtes que de la musique naze, bombardée par des haut-parleurs, mais c’est le seul moyen de ne pas être seul. J’ai peur de la mort (…) Mourir dans l’action ne me fait pas peur, mais la certitude de l’échéance inévitable est effrayante. Attendre quelque chose qui va arriver, je crois que c’est le pire. La nuit, je dors une heure et je me réveille en nage, comme si je sortais de ma douche. Et l’enfer de la nuit commence. La peur (…). Dans l’absolu, mon rêve, c’est d’y passer violemment, sans m’en rendre compte. Comme James Dean.

Ce que j’ai de plus que les autres ? Je ne suis qu’un interprète, n’ayant écrit les paroles que d’une seule chanson, La musique que j’aime, et encore j’avais eu besoin de beaucoup de cocaïne mais je me sens capable de faire passer dans le public les sentiments qui me traversent.

Au cinéma, heureusement, j’ai eu Godard. Et Détective. Godard est resté mon préféré parmi tous ceux avec qui j’ai tourné. Le plus étrange aussi. Il me disait toujours qu’il ne voulait pas m’éclairer parce que je dégageais trop de lumière.

Avant lui, j’avais tourné avec Hossein. Hossein, c’est toujours bien quand il raconte. Le tournage est une autre histoire. Après Godard, j’ai tourné Conseil de famille avec Costa-Gavras, et je dois dire que j’ai été plutôt déçu. Costa a voulu tourner une comédie, or il n’a personnellement aucun humour. Je n’ai rien tourné depuis cinq ans. 

La politique ? J’aime bien Jacques Chirac mais je suis comme tout le monde, déçu. Même si on oublie qu’il avait hérité d’une France chancelante. D’une façon plus générale, je n’ai pas voté depuis que de Gaulle est parti, même si j’ai appelé à voter oui pour Maastricht. Je n’aime pas beaucoup ce qui se passe en politique. Trop de corruption, de tous côtés. Et trop d’hommes politiques qui ne rêvent pas à la France, mais qui rêvent simplement d’être des stars. La politique n’est que le moyen de promotion de leur petite personne. Je voterai à nouveau le jour où je verrai apparaître quelqu’un qui pense à son pays avant de penser à lui. De Gaulle reste pour moi une figure incroyable, même si je lui reproche d’avoir signé avec Monaco un traité interdisant aux Français d’acquérir la citoyenneté monégasque, et je lui garde toute mon admiration. 

Quelques heures plus tard, chez lui. Johnny Hallyday a transformé le garage de son domicile parisien en bureau. C’est une petite maison de bois, fermée à clé, avec une salle au premier étage. Laeticia, sa nouvelle petite femme, comme il dit, nous a trouvé un fond de calvados et un peu de whisky.  Læticia me protègeJ’ai mes vices, mais j’ai besoin d’elle. Elle m’apporte ce que d’autres n’ont jamais su me donner. Il referme la porte derrière elle. Nous sommes seuls.

*****

La France devra s’habituer à se passer de lui le 6 décembre 2017, quand un cancer du poumon l’emportera. Devenu monument de son vivant…. il le restera. Trois jours plus tard lui sera rendu un hommage réservé aux plus grands : une forme de reconnaissance officielle de tous ses fans… cela sent un peu la récupération, mais entre reconnaissance et récupération, la distance est-elle si grande ?

On racontera que Jean d’Ormesson, en avance de 24 heures sur lui, ralentira le pas en apprenant la nouvelle pour le laisser entrer le premier au paradis… après vous, je vous en prie. Et Johnny d’enchaîner : J’espère que je ne vous ai pas fait trop attendre.

Ce n’est pas le dénigrer que de dire que sa renommée dépassait de beaucoup son talent. Qu’avait-il donc de si particulier ce bonhomme pour électriser ainsi ses fans ? Peut-être  son réel magnétisme, sorti d’une blessure d’enfance, une de ces blessures qui ne cicatrisent vraiment jamais : qui donc pourrait se remettre d’avoir été, dès la naissance, abandonné par son père et par sa mère, repartie très vite travailler.

28 12 2009              Vladimir Poutine inaugure la première partie de l’oléoduc Taïchet-Skovorodino, dans la région de l’Amour, extrême est sibérien, longue de 2694 km. Le point de départ est Angarsk, au sud du lac Baïkal.

C’est l’aboutissement d’une longue hésitation entre les deux parcours proposés pour cet oléoduc, qui, en approvisionnant en pétrole la rive ouest du Pacifique, vient d’une part  répondre à une demande, d’autre part évite de concurrencer le pétrole extrait du Caucase, entre Mer Noire et Caspienne acheminé déjà par des oléoducs vers l’Europe assoiffée, par Ceyhan en Turquie, dans la pointe nord-est de la Méditerranée, et par Soupsa, extrême est de la Mer Noire.

Il y avait à choisir entre deux projets très différents  pour acheminer ce pétrole de l’Asie centrale vers l’est. Un projet traversant la Chine et qui aurait approvisioné depuis Angarsk via Daqing, Pékin et Vladivostok : sur 2 450 km, avec une capacité de transport de 300 millions de tonnes par an pour un coût de 2 milliards $, et l’autre, hors territoire chinois, de 4 000 km d’Argansk au port de Nakhodka, à même de transporter 80 millions de tonnes par an pour un coût de  4 milliards de $, partiellement financés par le Japon.

Vladimir Poutine ne voulait surtout pas se fâcher avec la Chine, pas plus qu’avec le Japon, et voulant ménager la chèvre et le chou, il avait finalement opté pour la solution la plus coûteuse, en faisant un changement qui en augmentera encore le coût, à savoir un embranchement   de Skorovodino vers Daqing, en Chine dont l’inauguration avait été faite huit mois plus tôt. Mais ainsi, en cas de brouille avec la Chine, l’oléoduc peut continuer à être opérationnel, il suffit de fermer le robinet de l’embranchement qui va en Chine.

2009                       Irène Frachon, pneumologue à Brest, publie Mediator, combien de morts ? Les laboratoires Servier portent plainte et… gagnent ! Mais le Médiator sera finalement interdit. Emmanuelle Bercot en fera un film en 2016 : La Fille de Brest.

Vincent Glad, pigiste de Libération, journaliste à Canal +, fonde la Ligue du LOL – Laughing Out Loud – mort de rire -. C’est un club de branchés du monde de la com, petites gouapes parisiennes nauséabondes façon XXI° siècle, essentiellement des journalistes [Libé, les Inrockuptibles etc ], mais plus généralement très à l’aise dans les techniques de communication modernes. Cela va devenir au fil des ans un outil de harcèlement sexuel, d’homophobie etc … – mais c’était pour rire ! – que Libé va mettre dix ans, – oui, dix ans ! – avant de le dénoncer, le 8 février 2019 en sciant ses branches pourries, quand l’information, plutôt que de rejoindre la corbeille, comme la plupart, explosera comme une boule puante et géante. Et il y a tous les autres qui savaient et se taisaient…  Pour les faux-culs du milieu, la ligue du  LOL était soi-disant secrète, mais quand l’on tient au secret, on ne se retrouve pas dans un bar branché comme l’Autobus !  Donc, avec sa com branchée, Vincent Glad a une bonne longueur d’avance sur Weinstein et son harcèlement de papy. Il s’excusera alors, clamant haut et fort à qui veut l’entendre qu’il n’a fait que jouer les apprentis sorciers, qu’il n’a jamais voulu ça ! Eh bé voyons…

12 01  2010                  À 16 h 53’ – heure locale -, les tensions accumulées dans les plaques des Caraïbes et nord-américaines – qui se rapprochent à une vitesse de 2 cm/an, se libèrent avec un épicentre à 15 km au sud-ouest de Port au Prince – 3 millions d’habitants -, en Haïti, avec une magnitude 7, faisant 316 000 morts, 250 000 blessés, 1 million de sans abris. Le pays, déjà abonné aux urgences de tous ordres, n’est en rien à même d’assumer pareille catastrophe. La République dominicaine voisine, qui n’est rien d’autre qu’un paradis américain du jeu, un Las Vegas bis, reste totalement indifférente au cataclysme – la rivière qui fait frontière s’appelle Massacre -. Le chaos va prévaloir le temps que se mette en place l’aide internationale, surtout américaine pour que le malheur ne vienne pas envahir le voisin. Vingt neuf jours plus, tard, on retrouvera encore des vivants.

Il est 16 h 53’, je reviens de mon travail. Ma climatisation est à fond, ma radio branchée pour écouter les informations. Je suis dans un embouteillage. Mon mari vient de m’appeler, s’impatientant de ne pas me voir : nous avons rendez-vous pour préparer une salade niçoise dont j’ai pris la recette sur Internet. Il a tout pris au supermarché, enfin… ce qu’il a pu trouver… Mon fils, dont c’est le premier jour au travail, l’a accompagné. Mais il veut que je revienne, et vite ! Je sens la voiture bouger et j’ai l’impression que quelqu’un est en train d’essayer de me kidnapper. Calmement, je verrouille les portes et regarde à côté, derrière, m’attendant à tout moment à voir un kidnappeur surgir. Non, il n’en est rien. À la radio, les nouvelles sont interrompues et j’entends l’annonceur au loin qui prie: Jésus, Jésus…  Oui, je me suis toujours dit que ce monsieur était très pieux. Après chaque émission du vendredi après-midi, il recommande à ses auditeurs d’aller à la messe ou au temple. Je commence à regarder autour de moi. Bizarre, un mur est tombé. Une colonne de fumée noire part de la gauche, à quelques centaines de mètres. Que peut-il bien se passer ? J’essaie de sortir de mon véhicule. Le monsieur dans la voiture devant moi me regarde et me dit que c’est un tremblement de terre. OK. Bon, cela n’a pas l’air si grave, non ? Si, madame, cela semble grave. Brusquement, je commence à voir des gens échevelés, pleins de poussière blanchâtre, une femme avec l’oreille ensanglantée. La station d’essence a explosé. Mon Dieu, ma maison… Ma maison… Mon mari Jean-Claude… Je ne pense pas à mon fils : il est solide ! 1,85 m, 87 kilos, 24 ans. Il est beau. Il est jeune. Il est indestructible. Je dois m’en aller, ma maison est fragile et mon mari est à la maison. Naturellement, s’il y a un problème, mon fils est là, il peut prendre soin de lui, mais je dois aller trouver mon mari. Mais, madame, toutes les rues sont bloquées. Gravats, voitures. Impossible de s’y rendre… À moins d’y aller à pied. OK… J’enfile des ballerines : heureusement que j’ai toujours une paire de chaussures de rechange. Je n’aurais certainement pas pu marcher avec les stilettos que j’aime porter pour aller au travail. Je marche vers la maison. Combien de mètres ? De centaines de mètres ? Je ne marche jamais et je ne sais pas combien de temps cela va me prendre pour y arriver. En route, je rencontre quelques amis, certains en voiture, d’autres à pied. Ils se dirigent vers leur maison ou vers celles de proches. À l’approche de la maison, une dame m’aborde, paniquée. Elle hurle : il faut sauver Madame Georges ! il faut sauver Monsieur Georges ! ils sont tous sous la dalle de béton chez Monsieur Philippe ! Je suis étrangement calme. La première maison, celle de mon beau-frère et de ma belle-sœur, Georges et Mireille, s’est effondrée. Elle a l’air d’un dessin, d’une caricature. Écrabouillée. L’autre maison, celle de Philippe et Marilisse, je ne la vois pas. Ah ! Soulagement. Mon mari, mon Jean-Claude, est debout près de la maison, près de notre maison. Il va bien. Mon amour, mon amour je… Où est tonton ? Où est Jon ? Où est mon fils ? La maison s’est effondrée. Mon mari me dit qu’il était dans sa chambre. Sur son lit. Je commence par l’appeler. Je commence par appeler Dieu pour lui demander, négocier avec lui. J’appelle les voisins. Quels voisins ? Toutes les maisons se sont effondrées et personne ne viendra. J’appelle tous les numéros sur mon portable. J’en trouve certains. Quelques-uns. Tout le monde vit son drame personnel. Je me désespère et crie, et hurle, et crie encore. J’essaie de négocier avec Dieu. J’essaie de lui demander de me rendre mon bébé. Ce n’est plus un homme solide de 1,85 m, c’est mon bébé, mon tout petit bébé. Mon amour, ma vie. Anne-Claude, ma cadette, appelle de France… Aide-moi, ma chérie. Je t’en prie, aide-moi.  Jean-Olivier est sous la maison, enfoui sous le béton. Trouve de l’aide. Je ne trouve de l’aide nulle part. Je t’en prie, trouve de l’aide. Malou, Marilisse, la femme de Philippe arrive… Comment cela  Phil ? Non! Ce n’est pas possible. Elle court vers la maison. Frédéric arrive, leur fils arrive. Il hurle. Il essaie de soulever leur maison. Ensemble, nous sommes ensemble mais ne pouvons rien. Absolument rien. Nous sommes totalement impuissants. La nature a frappé. Et la maison protectrice s’est transformée en arme meurtrière. En arme de destruction massive. Je parle à Jaka, mon aînée. Elle attend un bébé. Pour tout de suite. Te ne peux rien lui dire. Je parle à son mari. Il comprend. Il lui parle. Plus de communication. Les portables ne passent plus. Je serais prête à vendre mon âme au diable pour qu’il me rende Jean-Olivier. Mais je ne le connais pas. Je ne sais même pas comment l’appeler. Rendez-moi mon enfant. Trouvez-moi mon enfant. Je vous en prie. 19 heures.       J’ai froid. J’ai très froid. Jean-Olivier a froid. Je vous en prie ; aidez-moi à le sortir. Je ne veux pas qu’il ait froid. Il a horreur du froid. Il a horreur de la chaleur aussi. C’est mon bébé. Je vous en prie, sauvez-le. Je vous en supplie. 22 heures. Frantz arrive à moto. Ce sont les seuls véhicules qui peuvent passer au travers des voitures abandonnées sur la route. Il est venu pour m’aider à soulever la dalle de béton. Il y va, il revient vers moi et me regarde les larmes aux yeux. Il est 23 heures. Non ! Il est bien. Il est bien. Il est solide. Il est jeune. Il a 24 ans. 23 h 45.  Une autre secousse. Peut être que la dalle a glissé et qu’il peut maintenant sortir. Je me précipite vers la maison. Non, rien n’a bougé. Tout est à la même place. Et mon bébé est toujours là ! Sous cette dalle de malheur. Enfoui. Je ne peux rien faire. Je ne peux rien dire. Je ne peux pas pleurer. Je ne peux pas crier. La solidarité commence à s’exprimer. Katia, notre voisine, arrive. Junior est là, il n’est pas allé retrouver ses enfants et sa femme. Gaël est là. Celui-ci nous apporte de l’eau. Celle-là des couvertures. Et puis qui, encore ? Jean-Manuel. Mamie m’appelle, elle est là, elle comprend, elle sait. Ils arrivent… Il fait noir. Ils ne peuvent rien faire, il faut attendre le jour. Nous attendons dans une voiture, les heures s’égrènent. Lentement. Mon ami médecin m’appelle. Il est français. L’ambassade s’est effondrée elle aussi. Je ne peux rien faire, je n’ai pu trouver personne. Je suis désolée. Des voisins que je n’ai jamais salués, que je n’ai jamais pris la peine de connaître, arrivent. Guyzou, l’amie de mes enfants  que je n’ai pas vue depuis plus de dix ans, me serre dans ses bras. Que fais-tu là ? Je viens de rentrer, j’emménage à peine, aujourd’hui en fait, et ma maison est fissurée… Mais je suis là, je suis venue t’aider. 5 h 45. Le jour se lève. Nous sortons. Nous allons sur la grand-route, vers Turgeau. Je suis horrifiée. Égoïstement, je me rends compte que je ne trouverai d’aide nulle part. Les secours étrangers n’arriveront jamais à temps pour sauver mon bébé. Mon petit garçon. Mon Dieu, que le malheur rend égoïste ! Je ne pense pas aux autres sous les maisons. Un groupe d’inconnus dort dans la rue. Je vous en supplie, mon fils, mon bébé est sous une maison, aidez-moi. Ils arrivent. Ils commencent à creuser. Ils s’arrêtent. Ils n’y croient plus. Ils n’y croient pas. Ils s’en vont. Gaël arrive avec ses bottes, ses piques, des masses. Jean-Claude les guide vers un espace, un endroit où il s’est peut-être réfugié. Un groupe d’hommes. Ils travaillent. Ils creusent. Ils trouvent un chemin. Ils ont un espoir. Ils sortent. Ils passent de l’autre côté. Ils creusent. Ils fouillent. Ils perdent espoir. Dans l’autre maison, Patou, Malou et Fred fouillent avec une autre équipe. Ils cherchent. Mais ils ont peu d’espoir. Trois étages de béton sont aplatis, transformant la maison en ignoble tombeau. Je m’accroche. Les dames du quartier disent entendre un gémissement. Les sauveteurs improvisés sont encouragés. Ils redoublent d’efforts. Ils ne trouvent rien. Ils s’en vont. Je hurle. Je plaide. Je crie. Je demande. Un autre groupe arrive. Cyril, Bertrand, Peggy, Stanley. Ils y croient. Au bout de deux heures, ils trouvent. Jean-Olivier, tel un ange, la main gauche apparente, est sur le ventre, couché sur son lit. Mon fils est mort ! Des inconnus, des amis, des gens comme moi souvent sinistrés, m’ont aidée. Dans les villes touchées, des femmes et des hommes ont porté secours à des inconnus, à des amis, à des ennemis. Toutes les différences, tous les clivages sont tombés le 12 janvier 2010. La solidarité n’aura pas sauvé mon fils. Mais elle sauvera ce pays. Elle ne l’a pas sauvé, mais elle me permet de savoir. Merci à tous ceux qui ont pris le temps d’aider une mère, un père, des sœurs, toute une famille et toute une nation dans la douleur !

Dolores Dominique-Neptune Le Nouvelliste. Port au Prince.  Courrier International  4 au 10 2010   N° 35.

Ce n’est d’abord qu’un grondement, l’oscillation anormale des murs. Les hommes regardent les plafonds sans comprendre. Que se passe-t-il ? … Qui peut mettre un nom sur cela ? Les bouches s’ouvrent grandes, les yeux aussi. Ils suspendent leurs phrases, leurs mains, leurs pensées. Ils regardent partout pour essayer de saisir ce qu’il se passe. Est-ce que ce vrombissement des murs, du sol, ne se produit qu’ici ou dans tout le quartier ?    Est-ce que cela va durer ?   Les secondes passent mais elles semblent être dilatées à l’infini. Des bruits résonnent partout, étranges, et les hommes sont stupéfaits. Que se passe-t-il? …

Et puis, le peur monte Parce qu’ils comprennent. Partout où ils sont, les hommes n’ont pas encore nommé ce qui se produit, mais ils comprennent le danger. La terre n’est plus terre mais bouche qui mange. Elle n’est plus sol mais gueule qui s’ouvre. À 16 h 53′, les rues se lézardent, les murs ondulent. Toute la ville s’immobilise. Les hommes sont bouche bée, comme si la parole avait été chassée du monde. Trente-cinq secondes où les murs se gondolent, où les pierres font un bruit jamais entendu, jamais ressenti, de mâchoire qui grince.

Hommes, ce qui est sous vos pieds vit, se réveille, se tord, souffre peut-être, ou s’ébroue. La terre tremble d’un long silence retenu, d’un cri jamais poussé.

Hommes, trente-cinq secondes, c’est un temps infini et vos yeux s’ouvrent autant que les crevasses qui lézardent les routes et les murs des maisons. En ce jour, à cet instant, tout les oiseaux de Port-au-Prince s’envolent en même temps, heureux d’avoir des ailes, sentant que rien ne tiendra plus sous leurs pattes, et que, pour les minutes à venir, l’air est plus solide que le sol.

Qui choisit les immeubles qui tiendront et ceux qui crouleront ? Qui choisit le tracé sinueux de la mort ? Qui décide que Pacot sera épargné et Fort National défiguré ? 

Là où la terre a faim, les poteaux électriques s’effondrent et les meurs s’écroulent . Là où la terre  a faim, les arbres sont déracinés, les voitures aplaties par mille objets carambolés. Là où la terre a faim, ce n’et que désastre et carnage Le sol ouvre sa gueule d »appétit. Il n’y a pas de sang parce que tout est dissimulé par un grand nuage blanc qui monte lentement du sol.

Des quartiers entiers dévalent la pente comme un torrent de béton et finissent dans le bas de la ville, embouteillage de tôles froissées et de murs en morceaux, rayés de la carte, broyés dans le creux d’une main qui n’existe pas.

[…]     Par ici ! par ici ! il y a des survivants ! Toute la foule s’anime, il n’y a plus de fatigue. Qui dira la grandeur de ces homes de rien, de ces silhouettes inconnues qui ont aidé cette nuit-là, et partout ailleurs dans les rues de Port au Prince, partout où il y avait des maisons écroulées, qu’il fallait fouiller des mains ? Qui racontera ces héros qui avaient eux-mêmes perdu des proches, qui étaient au bord de l’épuisement, mais qui ont cherché encore et encore, crachant sur leur propre peur ? Qui dira leur colère car c’est la colère qui les animait. Si Saul avait pu taper contre les blocs de béton, il l’aurait fait et tout le peuple de la ville aurait fait comme lui, avec les poings serrés, avec les pieds, avec la tête même, taper contre ces pierres qui tuaient la vie, taper pour se venger du Goudou Goudou, pour qu’il s’en aille, qu’il reparte au fond de la terre et se tapisse là pour des siècles et des siècles, taper oui, cela aussi aurait été facile, mais il fallait chercher, creuser, déplacer, se briser les doigts, essayer de déplacer des poids immenses, sans y parvenir, alors oui, la colère leur mettait le feu aux sangs, et ils étaient prêts à rester toute la nuit pour défaire ce que la mort avait fait. Ti sourire, écoute, je les entends, Apportez une bougie !crie les Vieux Tess, Il y a quelqu’un là-dessous ! … et la bougie arrive comme un prière fragile, passant de mains en mains avec précaution et on la plonge dans les entrailles de la terre – petit halo vacillant pour éclairer le chaos- La vois-tu ma sœur ? Oui, je la vois, Alors, frappe, frappe pour leur dire que tu vis ! … et elle frappe. Boutra se penche, n’y croyant pas tout d’abord, puis se relevant, le visage transfiguré, Je l’ai, ici… Ici...Tout le monde s’approche. La foule reprend espoir. On sait où cherche maintenant. Les gestes sont plus rapides, plus précis. Saul dirige les opérations tandis que Bourra s’est faufilé dans une anfractuosité pour essayer d’établir un contact, Déplacez celui-là, doucement… Et à chaque mouvement, c’est la peur que tout bouge et que les efforts sont ruinés en quelques secondes, la peur de donner soi-même la mort, Doucement !, Ils s’approchent, Ti Sourire… Je sens qu’on fait bouger les pierres au-dessus de nous Et Bourik Travay finit par crier qu’il tient une main, et tout un bras, il faut élargir le trou pour que le reste du corps puisse passer. Saul ne pense plus à rien d’autre qu’à ce jeu macabre de blocs qu’il faut pousser mais qui peuvent s’effondrer à tout moment. Il n’est plus qu’un esprit vif face à l’urgence, muscles tendus, comme tous les autres autour de lui. Finalement, la phrase que tout le monde attend est prononcée : Je l’ai !  C’est Bourik Travay qui le dit en premier Aidez-moi à la tirer d’ici ! alors ils y vont, à quatre ou cinq, tous cherchant à aider d’un bras, d’un appui, d’un conseil et le corps sort, lentement, avec mille précautions, un corps couvert de poussière et d’entrailles mais qui respire, ils la sortent de là. Je vous sens, mes frères, vous me portez, me tirez, m’emmenez loin d’ici... ils la descendent et chacun pourrait pleurer de joie à cet instant, c’est comme s’ils avaient vaincu le monstre, là, tous ensemble. C’est infime face à l’ampleur du désastre, mais c’est une vie tout de même, celle d’une jeune femme qui avait décidé de soigner les autres, qui avait encore des poissons dans les yeux et le calme des couchers de soleil de Pestel dans les cheveux, Posez-la doucement, doucement, c’est le Vieux Tess qui parle, et il l’appelle de son nom Lagrace ?… Lagrace ? …elle ouvre les yeux, elle voudrait dire Il y a encore Ti Sourire là-bas… mais elle n’en a pas la force et cela ne servirait à rien. Ce qu’elle ne voit pas, c’est que les hommes, Saul, Boutta et les autres qui n’ont pas de nom – n’en auront jamais – sont déjà remontés sur l’amas de pierre et cherchent à nouveau. Dans les rues de Port-au-Prince, partout, on aligne les morts le long des trottoirs. Eux, ici, ils veulent aligner des vivants, de toute leur force, en sortir le plus possible, pour qu’il soit des rues, dans cette ville tremblée, où les cris de joie sont plus forts que les pleurs, et où les hommes, face à la colère des sols, peuvent se dire à eux-mêmes que malgré leur petitesse, malgré leur fragilité, ils ont gagné….

Laurent Gaudé      Danser les ombres      Actes Sud 2015

Roselyne Bachelot, pharmacienne de formation, ministre de la Santé se fait prendre à parti à l’Assemblée nationale par Michel Issendou, député socialiste de l’Isère pour avoir dépensé beaucoup d’argent public – 662 millions – en constituant des stocks de masques – 197 millions –  et 94 millions de doses de vaccins contre la grippe A (H1 N1) quand finalement cette épidémie se sera révélée mineure et donc les vaccins inutiles puisque à durée de vie limitée : rendus aux laboratoires, il faudra les dédommager à hauteur de 48 millions.

Les masques sont un stock de précaution – excusez-moi si ce mot devient un gros mot ici – Et ce n’est pas évidemment au moment où une pandémie surviendra qu’il s’agira de constituer les stocks. Un stock, par définition, il est déjà constitué pour pouvoir protéger.

Dix ans plus tard, en pleine crise du coronavirus, hors du monde politique, elle aura l’élégance d’avoir le triomphe bien modeste.

Massoud Aimohammadi, un des meilleurs scientifiques du programme atomique iranien, sort de sa maison de Shemiran, le quartier chic de Téhéran, ouvre la portière de sa voiture, ce qui déclenche l’explosion d’une moto piégée arrêtée tout à coté. Trois ans plus tôt, le professeur Ardeshir Hosseinpour, qui travaillait à l’usine d’enrichissement d’uranium d’Ispahan, était mort d’une fuite de gaz. À la même période, les ordinateurs de cette usine d’enrichissement d’uranium avaient subi les attaques de nombreux virus, qui avaient provoqué des pannes , des courts-circuits dans les transformateurs, de graves perturbations dans les centrifugeuses : derrière tout cela : le Mossad israélien.

20 02 2010                 Tremblement de terre au Chili, tout près des côtes : 450 morts. La réticence bien explicable de la Présidente Mme Bachelet [dont le père, le général Alberto Bachelet est mort sous la torture pour être resté fidèle à Salvador Allende] à faire appel à l’armée entraînera pas mal de cafouillages et de retard dans les secours.

28 02 2010                 Courte et très violente tempête sur les côtes charentaises, avec un maximum d’intensité à 4 heures du matin ; la météo avait tout annoncé : des vents très violents conjugués avec une grande marée exceptionnelle : un coefficient très rare de 110. La mer pénètre sur 5 km à l’intérieur des terres, noyant 52 000 ha de terres agricoles. Tout cela aurait dû provoquer une peur salutaire : on prend l’essentiel de ses bagages et on fuit bien loin. Les gens n’ont même pas eu peur ; résultat : 53 morts, 3 disparus, dans des lotissements construits en zone inondable. A l’exception notoire d’un maire de l’île de Ré qui a donné l’ordre d’évacuer la commune, tous les pouvoirs publics sont restés pathologiquement silencieux.

Quatre ans plus tard, le 12 décembre 2014, la justice se montrera extrêmement sévère à l’encontre du maire de la Faute-sur-Mer : René Marratier  sera condamné à quatre ans de prison ferme et sa première adjointe, Françoise Babin, présidente de la commission d’urbanisme à deux ans ferme. Il est vrai que ce jour-là, René Marratier avait passé la journée dans son bureau, comme si de rien n’était… mais tout de même ! Tous deux se pourvoiront en appel.

Le temps aura passé, les projecteurs seront plus rares, voire éteints. L’avocat Antonin Lévy a résumé cela d’une formule : L’émotion en première instance, le droit en appel. Il sait de quoi il parle, en ayant défendu, avec Mes Didier Seban et Matthieu Hénon, l’ancien maire de La Faute-sur-Mer, René Marratier, condamné pour -homicides involontaires et mise en danger de la vie d’autrui après le lourd bilan (29 morts) provoqué par le passage de la tempête Xynthia sur sa commune de Vendée en février  2010.

A l’issue d’un premier procès qui avait illustré jusqu’à la caricature la dérive compassionnelle de la justice pénale, le tribunal des Sables-d’Olonne, en Vendée, avait condamné en décembre  2014 l’ancien maire à quatre ans d’emprisonnement ferme, soit la plus lourde peine jamais prononcée pour un délit involontaire reproché à un élu, assortie d’une condamnation civile à payer l’intégralité des dommages et intérêts – plus de 600 000  euros – sur ses deniers personnels. Les attendus du jugement aggravaient encore la sévérité de la sanction.

Dénonçant sa gestion communale pervertie, les juges dressaient du principal prévenu le portrait cinglant d’une caricature de petit maire, confit dans des certitudes d’un autre tempsqui n’a eu de cesse de faire obstruction à des démarches d’intérêt général absolument indispensablesa intentionnellement occulté le risque, pour ne pas détruire la manne de ce petit coin de paradis, dispensateur de pouvoir et d’argent, signant ainsi l’échec, à La Faute-sur-Mer, de la démocratie locale et du service public.

Un an plus tard, que disent les magistrats de la cour d’appel de Poitiers ? Ils condamnent eux aussi l’ancien maire, mais à deux ans d’emprisonnement entièrement assortis du sursis, considèrent que la faute commise n’est pas détachable de sa fonction d’élu et donc qu’il n’est pas responsable des dommages et intérêts. La divergence d’appréciation entre les premiers et les deuxièmes juges apparaît aussi dans la forme. Sous la plume des juges de Poitiers, le despote quasi criminel d’hier devient un imprudent auquel on peut seulement reprocher de ne pas voir ou pas su prendre l’exacte mesure de la situation ni tirer les conséquences des informations qu’il avait à sa disposition.

Ses erreurs, dit la cour, ont été d’appréciation et ses fautes d’imprévision, de négligence. Elle dit aussi que si les fautes commises ont contribué au bilan tragique de la tempête, elles n’en ont pas été la cause directe et exclusive, ni même majoritaireElle rappelle que René Marratier a été réélu pendant plus de vingt ans, ce qui témoigne d’une adhésion majoritaire des administrés à son action et souligne que l’ancien maire a toujours agi dans ce qu’il croyait être l’intérêt de sa commune et de ses administrés en encourageant l’urbanisation, source de développement économique, ce qui a d’ailleurs été le cas dans une large mesure pendant longtempsQuelle est, des deux, la décision la plus libre ? Celle qui accable ou celle qui apaise ?

Pascale Robert Diard             Le Monde du 5 avril 2016

Xynthia: Il y a un an, la tempête faisait 47 morts dans l'Ouest de la France

23 03 2010                  La réforme tant voulue par Barack Obama sur la protection sociale est enfin adoptée : Patient Protection and Affordable Care Act – Loi sur la protection des patients et les soins abordables -. Mais qu’il lui en aura fallu de la ténacité pour passer les obstacles mis par la Chambre des Représentants, puis le Sénat, puis les procureurs généraux des États. Les Américains devront tous avoir une assurance maladie au plus tard en 2014. La loi améliore les précédentes Medicaid et Medicare.

03 2010                      Lors d’une réunion électorale en Rhénanie du Nord, Angela Markel lâche : Pas un € pour les Grecs.

20 04 2010                 Accident sur la plate forme de pétrole off-shore Deepwater Horizon, de la Compagnie BP,  dans le Golfe du Mexique : la vanne anti-explosion de la tête de puits, 1 500 m sous la surface, tombe en panne, permettant donc cette explosion et c’est tout le pétrole du forage qui s’échappe hors contrôle : 780 millions de litres de brut se déversent alors dans la mer jusqu’à la réussite du colmatage, le 5 août : la plus grande catastrophe écologique qu’aient jamais connu les États-Unis. Début août, on crut à un quasi miracle en ne retrouvant pas sur les côtes l’intégralité de ce pétrole ; mais il fallut déchanter, il avait simplement coulé et se trouvait entre deux eaux, à 1 100 m de profondeur.

05 2010                  L’Union européenne et le FMI accordent au gouvernement grec, en pleine banqueroute, un prêt de 110 milliards d’€ : c’est le prêt le plus important de l’histoire.

17 06 2010                  Va te faire enculer, sale fils de pute : ces très élégants propos sont tenus par Nicolas Anelka, un joueur de l’équipe de France de foot à l’endroit de Raymond Domenech, entraîneur, à la mi-temps du match France-Mexique que la France va perdre 2-0. Elle est ainsi quasiment éliminée de la coupe du monde de foot qui se tient en Afrique du Sud. Anelka va refuser de s’excuser publiquement, déclenchant ainsi le pourrissement de la situation qui va aboutir trois jours plus tard à une grève surréaliste à l’hôtel Peluza de Knysna, lors d’une séance d’entraînement : un sommet dans le minable, le caprice d’enfants gâtés, insupportables et odieux. Tout le monde savait mais personne n’a rien empêché… glauque, nauséeux. Le rapport de la commission de la FFF chargée de cette affaire sera perdu ! L’intérêt commun foulé aux pieds par les intérêts particuliers. Une honte pour la France.

25 07 2010                Michel Germaneau, 78 ans, insuffisant cardiaque, enlevé trois mois plus tôt, est exécuté  par AQMI – filiale d’Al Quaïda au Maghreb islamique -.

15 10 2010                 Sous les Alpes, Suisses et Italiens donnent le dernier coup de pioche du tunnel ferroviaire du Saint Gothard. Sa mise en service en 2017 en fera le plus long tunnel du monde avec 57 km. 18 ans de travaux ! 18 milliards d’€. Sur 2 500 employés, 8 sont morts d’accident de travail. 150 ans plus tôt, en 1872, Louis Fabre avait employé 2 000 hommes : 199 d’entre eux étaient morts accidentellement : il est vrai qu’il avait enlevé le marché en présentant une offre très basse pour la réalisation de ce tunnel de 15 km, et donc en  ayant pris des risques insensés. Louis Fabre lui-même, est mort d’apoplexie dans le tunnel en 1879. Cet ancien tunnel, de 15 km. seulement avait des accès beaucoup plus élevés en altitude, à peu près 1 100 m., plus à l’ouest que l’actuel tracé, entre Göschener et Airolo. Le tunnel actuel relie Erstfeld, à 460 m. à Bodio, à 312 m. Il passe à l’aplomb très près de la source du Rhin supérieur et la frontière à l’aplomb d’une petite route : col de Lucomagno, à 1 916 m. Le volume des roches sorties pour creuser les deux tubes est de cinq fois plus élevé que celui de la pyramide de Khéops : 13 millions de m³. Il passe sous des sommets qui sont à plus de 3 000 m. La température dans le tunnel est alors de 45 ° : elle est abaissée par climatisation à 28 °. Plus de 20 trains / jour pourront y passer, à une vitesse de 200 à 250 km/h !

17 11 2010               Pose de la première pierre d’IterInternational Thermonuclear Experimental Reactor – à Cadarache : un chantier international qui a été accepté le 21 novembre 2006 par l’Union Européenne, le Japon, les États-Unis, la Corée du Sud, l’Inde, la Chine et la Russie. Il s’agit de produire de l’énergie en créant des particules plus lourdes à partir de noyaux très légers apparentés à l’hydrogène : l’opération s’accompagne d’un très important dégagement d’énergie. Tout le problème est de porter les noyaux à une température de plus de 100 millions de degrés afin qu’ils puissent vaincre les forces de répulsion qui s’exercent entre eux et se rapprocher suffisamment pour fusionner. Souhaitons que la technique soit plus fiable que les estimations de coût : au vu des premières, – 10 milliards de $ en 1990 – les États-Unis avaient pris la fuite… pour les rattraper on était  descendu à 5 milliards d’€ en 2006, et en 2010, il a fallu remonter à 19 milliards d’€. Donc, pour l’instant on est seulement certain que c’est un gouffre financier. À titre de comparaison, un Airbus A 380 coûte 0.38 milliard d’€, le sous-marin nucléaire le Terrible, 2.4, le Rafale, 9. Les premières expériences à pleine puissance sont prévues pour 2027.

Le réacteur à fusion thermonucléaire ITER a été conçu pour produire un plasma de fusion équivalent à cinq cents mégawatts de puissance thermique pendant une vingtaine de minutes tandis que cinquante mégawatts de puissance thermique sont injectés dans le tokamak, ce qui multiplie par dix la puissance de chauffage du plasma. La machine vise à démontrer la faisabilité d’une réaction auto-entretenue, ce qui n’a pas encore été réalisé dans un réacteur de fusion. L’électricité totale consommée par le réacteur et les installations se situera entre 110 et 620 MWe de pointe pendant trente secondes. Le réacteur est conçu uniquement pour produire un plasma de fusion, et la chaleur émise par la réaction de fusion sera évacuée dans l’atmosphère sans générer d’électricité.

C’est une étape technologique pouvant conduire à un futur réacteur expérimental Demo, d’une puissance prévisionnelle de 2 000 MWth, visant à mettre au point une production industrielle d’électricité par fusion nucléaire. La réaction de fusion est destinée à être utilisée comme source de chaleur pour une chaudière produisant de la vapeur d’eau qui elle-même entraîne des alternateurs pour produire de l’électricité, comme dans la plupart des centrales électriques. Demo serait le premier réacteur de fusion produisant plus d’énergie que nécessaire pour son fonctionnement.

Wikipedia

Sur le plateau de Cadarache, rive gauche de la Durance, au-dessus d’Aix-en-Provence, le petit bout de territoire de 42 ha où circulent des autos affublées de plaques vertes consulaires n’est plus tout à fait la France, plutôt une parcelle d’humanité. Littéralement : en 2006, concédé par l’accord Iter, il est devenu territoire international, où gravitent 35 nationalités.  Philosophiquement aussi : l’expérimentation que ces nations conduisent, universelle, illustre ce que l’homme sait porter lorsqu’il s’affranchit des antagonismes historiques et idéologiques pour un bien commun.

L’enjeu capable de réunir Chine, Inde, Russie, États-Unis, Corée du Sud, Japon, souvent comme chiens et chats, aux côtés de la Suisse, des Britanniques et des vingt-sept Européens de l’Union est à l’aune de cette coopération sans équivalent. Il s’agit de développer une énergie sûre, abondante, économiquement compétitive, sans impact sur l’environnement, sans risque lié à la prolifération et non productrice de déchets de haute activité à vie longue, décrit Bernard Bigot, le directeur général d’Iter Organization. Presque le négatif des défauts imputés au nucléaire.

Cette énergie est celle du Soleil, l’énergie de fusion, thermonucléaire, quand les centrales atomiques exploitent la fission. Les secondes brisent les atomes en chaîne, Iter fusionnera des atomes d’hydrogène, le Deutérium (H²) et le tritium (H³), ce que seul l’astre solaire sait faire.

Jusque dans les années vingt, on ne savait pas pourquoi brûlait le soleil, rappelle Robert Arnoux, le chargé de communication d’Iter Organization, bottes aux pieds, gilet jaune, casque et gants devant l’une des énormes pièces du réacteur de fusion en cours de manutention. Quand les physiciens ont compris que le phénomène était celui de la fusion de noyaux d’hydrogène, sous l’effet de la pression et de la température, ils se sont demandé comment la reproduire sur Terre.

Après-guerre, les tâtonnements ont accompagné les essais, les expériences d’ampleur variées, les percées. Celle des Russes, à l’orée des années cinquante, fût décisive : le tokamak, [l’acronyme tokamak vient du russe  тороидальная камера с магнитными катушками (Toroidalnaïa Kamera MAgnitnymi Katouchkami : en français, chambre toroïdale avec bobines magnétiques. ndlr] Très sommairement, une chambre ressemblant à un donut, dans laquelle le vide absolu est fait, où la température va séparer électrons et noyaux en un plasma monté jusqu’à 150 millions de degrés, où se produira la réaction de fusion. À ces températures, qu’aucun matériau ne peut supporter, le plasma est contenu en lévitation par un champ magnétique d’une incroyable puissance.

Avec le fusion, un gramme d’hydrogène produirait l’énergie de huit tonnes de pétrole et 350 tonnes de ce gaz celle de 10 millions de tonnes de charbon au pouvoir polluant désastreux. Sauf que.

Depuis sa conceptualisation, de nombreux tokamaks ont été bâtis dans le monde. Le dernier, en Chine, a été démarré en décembre 2020. Mais pour allumer la petite étoile au cœur de la machine, dit Robert Arnoux, et la tenir plus longtemps que les quelques millisecondes, secondes puis minutes gagnées au fil du temps, il faut une machine de très grande taille. Ce sera donc Iter. Toujours expérimental, pas encore le démonstrateur Demo qui anticipera la filière industrielle espérée aux alentours de 2060, Iter a pour objectif de tenir un plasma générateur d’énergie pendant trente minutes en produisant 500 MW avec 50MW de chauffage. Pour, à terme, tenir ce plasma en continu.

Afin de relever ce défi d’une difficulté, complexité et précision impossibles à décrire, les trente-cinq pays se sont donné la main et leur savoir, sans réserves, depuis les premiers travaux réalisés en 2007. Dix ans après la livraison du bâtiment tokamak l’assemblage final a débuté en mai 2020, dit l’Allemands Kirsten Haupt, officier de communication, en guidant les visiteurs sous les plafonds perchés à 60 m et les portiques géants.

Ce jour froid de fin janvier, plus de 4 100 acteurs s’activent. Ils sont allemands comme ses soudeurs, indiens à l’instar de cet ingénieur sikh au turban vert, japonais récitant les étapes d’un process ou gardois, salariés de Capelle qui assure les transports exceptionnels de pièces de centaines de tonnes de Fos-sur-Mer à Saint-Paul-lez-Durance. Ici, tout est gigantesque, défie l’entendement : 10 000 tonnes d’aimants supraconducteurs, l’unité cryogénique la plus vaste jamais née pour les refroidir, 1 250 tonnes pour la seule base du thermos où s’allumera ce soleil artificiel, un cryostat – son nom scientifique – de lui-même 23 000 tonnes l’inox en partie revêtue d’argent et enclos dans 3.5 m de béton ; un poste électrique calibré pour une cité de 2 millions d’âmes. Et un budget : 20 milliards d’€. Pas pour générer de l’électricité, il ne le fera pas, mais des espoirs.

Démarrage en 2025 réponses finales en 2035.

Ollivier Le Ny             Le Midi Libre du 21 février 2021

Iter, les promesses polluantes de la fusion nucléaire : l'enquête de Reporterre

le 6 mai 2021

Vue intérieure du tore du Tokamak à configuration variable (TCV), dont les parois sont recouvertes de tuiles de graphite.

23 11 2010              Nicolas Sarkozy invite le prince héritier du Qatar, qui deviendra émir en 2013 : Tamim Ben Hamad Al-Thani, et Michel Platini à l’Elysée. Le calendrier mondial de la planète foot est alors focalisé sur le vote du 2 décembre suivant sur l’attribution des Mondiaux 2018 et 2022 à la Russie et au Qatar. Un large accord prévalait alors parmi les votants pour que le mondial de foot 2022 aille aux Etats-Unis. Mais à la surprise générale, c’est le petit émirat qui l’emportera par 14 voix, dont celle de Platini, contre 8.

26  11 2010                  Yara Gambirasio, une fille de 13 ans habitant Brembate, un village près de Bergame, en Italie du Nord, disparaît sur les 700 m. qui séparent la salle de gymnastique de son domicile. Trois mois plus tard, le corps sera retrouvé dans un terrain vague : Yara  a été violée et poignardée. Les enquêteurs ne disposent que d’une goutte de sang, qui n’est pas le sien, sur les sous-vêtements de la victime et de fines particules de ciment dans ses poumons. Les enquêteurs ignorent encore que cela va être un travail de bénédictin : 18 000 prélèvements d’ADN vont être ordonnés ! Toutes les personnes susceptibles de s’être rendues ou de s’être trouvées à proximité des lieux fréquentés par la jeune fille – collège, gymnase, domicile, itinéraire des uns aux autres – y sont soumises.

Concentrant d’abord leurs investigations sur les clients d’une boîte de nuit proche de la scène du crime, les carabiniers mettent la main sur un certain Damiano Guerinoni, dont l’ADN est proche de celui de l’assassin. Proche, mais pas identique. Les enquêteurs élargissent alors leurs recherches à tous les membres de cette famille, un frère, une sœur, des cousins : tous ont un lien génétique avec l’assassin mystérieux. Et le père ? Giuseppe Guerinoni, chauffeur de bus de son état, est mort en 1999, soit onze ans avant le meurtre de l’adolescente.

Commence alors une autre enquête où la certitude de l’objectif à trouver – un ADN identique  – ouvrent un boulevard à la patience…  et à la chance. La chance ? Celle, par exemple, qui fera découvrir dans les quelques objets ayant appartenu au défunt un vieux permis de conduire au dos duquel se trouve un timbre fiscal collé avec de la salive. De ce timbre est extrait un ADN. Pas de doute : Giuseppe Guerinoni était le père de l’assassin !

Problème : l’ADN des enfants de Giuseppe est très proche de celui de l’assassin, mais suffisamment différent pour les innocenter totalement. Reste une hypothèse : celle que Giuseppe ait eu une descendance illégitime.

Les enquêteurs fouillent alors le passé du chauffeur de car, remuent la poussière des ans, soulèvent les secrets de famille bien gardés dans le silence des vallées bergamasques. Une liste de 525 femmes susceptibles d’avoir eu des contacts avec Giuseppe Guerinoni est dressée : elles vivent dans la vallée de Brembana, où Giuseppe Guerinoni avait été chauffeur de car, jusqu’à sa mort. L’appel lancé pour qu’elles se fassent connaître reste sans réponse. L’omerta n’est pas une question de géographie dit un enquêteur, originaire du sud de la Botte.

Les années passent – 4 ans -, rythmées par d’incessants tests biologiques et de fastidieuses enquêtes de voisinage. Jusqu’à ce que, en juin 2014, une analyse génétique effectuée sur Ester Arzufi démontre qu’elle est la mère de l’assassin. Aujourd’hui âgée de 67 ans, mariée, elle a eu trois enfants tous reconnus par son mari, Giovanni Bossetti. Mais Ester a vécu dans le même village que Giuseppe Guerinoni dans les années 1970.

Les policiers connaissent maintenant la mère et le père de l’assassin présumé. Ne reste qu’à le piéger. Dimanche 15 juin, au prétexte d’un banal contrôle d’alcoolémie, Giuseppe Bossetti, le fils d’Ester Arzufi, 43 ans, maçon de son métier, est prié de souffler dans le ballon. L’alcootest est immédiatement analysé par la police scientifique et les deux ADN – le sien et celui de l’assassin – comparés sur ordinateur. Verdict du logiciel : la probabilité que Giuseppe Bossetti soit l’assassin de Yara est de 99,999987 %. Mercredi 18 juin, les analyses effectuées sur Giovanni Bossetti ont certifié qu’il n’était pas le père biologique de Giuseppe.

Tous les secrets cadenassés depuis plus de quarante ans ont volé en éclats. Priez et ne parlez pas, recommandait le curé du village des Bossetti à ses ouailles. C’est ce qu’elles ont fait, mais la vérité a fini par éclater au grand jour…

Le jour où les policiers italiens mettront autant d’acharnement à traquer les mafiosi puissants que les assassins sans pouvoir, alors les mafias pourront commencer à trembler.

30 11 2010                  Une épidémie de choléra – Vibrio cholerae –, s’était déclarée après le tremblement de terre de janvier, en Haïti, jusqu’alors épargnée par cette pandémie : le professeur Renaud Piarroux, 55 ans,  spécialiste des maladies infectieuses et tropicales à l’Assistance publique-Hôpitaux de Marseille, est missionné par l’ambassade de France à Haïti ; il pensait lutter contre le fléau, mais il avait découvert que le premier responsable n’était rien moins que l’Organisation des Nations unies (ONU) et ses agences -sanitaires, Organisation mondiale de la santé (OMS) comprise. Il remet aux autorités françaises et hawaïennes son rapport Comprendre l’épidémie de choléra en Haïti, et six mois plus tard, il sera publié dans la revue scientifique du Centre pour le contrôle et la prévention des -maladies (CDC) d’Atlanta. Il lui aura fallu guerroyer pendant six ans contre l’ONU pour que Farhan Haq, porte-parole adjoint de l’ONU admette enfin, le 18 août 2016,  après six ans de tentative d’étouffement du rapport, la responsabilité de son organisation dans le déclenchement de cette épidémie qui a touché 800 000 Haïtiens et fait 10 000 morts.

Renaud Piarroux avait rapidement prouvé que l’épidémie a été provoquée par la gestion déplorable de l’ONU des sanitaires d’un camp de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (Minustah) qu’ont occupé 400  casques bleus népalais, sur un affluent du fleuve Artibonite. A la mi-octobre, une quantité énorme de matières fécales contenues dans une fosse avait été déversée, contaminant le fleuve jusqu’à son delta et les circuits d’irrigation des rizières. Gérer ainsi les sanitaires dans un pays aussi vulnérable, c’est une circonstance aggravante, déplore le médecin. C’est une vraie bombe qui explose alors. On n’a jamais vu une épidémie comme celle-là, avec plusieurs centaines de cas par jour. Mais une autre faute consiste à monter rapidement une entreprise de dissimulation et de mystification.

Sur toutes les cartes de l’OMS et du Bureau de la coordination des affaires humanitaires du secrétariat des Nations unies, retraçant la propagation de l’épidémie, à l’exception de la première diffusée le 22  octobre 2010, le foyer de départ a disparu, laissant supposer que l’épidémie s’est développée dans le delta. Sur les registres de l’infirmerie du camp népalais, on ne retrouve pas la moindre trace d’une diarrhée alors que des travailleurs haïtiens évoquent des soldats malades et témoignent de conditions sanitaires particulièrement mauvaises.

Six ans durant, Renaud Piarroux va affronter une controverse scientifique. Face à lui : un panel d’experts indépendants nommé en  2011 par Ban Ki-moon, secrétaire général des Nations unies. L’examen par des scientifiques danois, américains et népalais du génome des souches Vibrio cholerae, la bactérie du choléra, isolées au Népal et en Haïti, démontre une totale similitude. C’est comme si le coupable était confondu par son ADN, assure le docteur Piarroux. Mais, emboîtant le pas aux théories de Rita Colwell (université du Maryland), la papesse du monde scientifique en matière de choléra, les experts de l’ONU expliquent l’épidémie par des facteurs environnementaux propres à Haïti : saison chaude, développement du plancton, ouragan, séisme…  Ma force, c’est la rigueur scientifique, oppose Renaud Piarroux. Si mon raisonnement avait eu la moindre faille, avec tout ce qui a été entrepris pour le démonter, ils y seraient parvenus.

Luc Leroux correspondant du Monde à Marseille. Le Monde du 31 08 2016

17 12 2010                 Mohamed Bouazizi, jeune vendeur de légumes de Sidi Bouzid, petite ville de Tunisie, s’immole par le feu après s’être vu confisqué ses légumes par la police. Le suicide d’un marchand de légumes à la sauvette, c’est un drame évidemment, mais à l’échelle de la politique planétaire, ce n’est tout de même guère plus que le fameux battement d’aile d’un papillon en Nouvelle Zélande qui finit par déclencher un cyclone en Louisiane. Ce suicide va se révéler être l’élément déclencheur du soulèvement de l’ensemble du monde arabe : après Ben Ali en janvier suivront Moubarak en Égypte en février, Kadhafi en Lybie …

Entre le 25 et le 31 12 2010, Michelle Alliot Marie, ministre des Affaires étrangères et  son conjoint Patrick Ollier, ministre chargé des Relations avec le Parlement utilisent l’avion personnel de Aziz Miled, proche de Belhassen Trabelsi, beau-frère du président Zine el-Abidine Ben Ali, pour aller de Tunis à Tabarka, avec des membres de leur famille : leur hôtel est encore la propriété du même Aziz Miled. Et si le 11 septembre 2001 n’avait pas été un commencement mais le dernier hoquet d’un vieux monde qui meurt ? Celui de la conjuration des brutes. Conjuration de la bombe occidentale et de la ceinture d’explosifs, de l’invasion armée et du djihad, du tortionnaire et de l’islamiste. Si nous venions d’assister au commencement de leur défaite ? Le 17 décembre 2010, le feu dont Mohamed Bouazizi s’est immolé était celui du désespoir ; mais il était aussi celui de la seule liberté qui lui restait, mourir. Il est le feu de la liberté qui est au cœur de tout homme, quelle que soit son histoire, sa culture, sa croyance. Ce feu n’a pas seulement fait partir en fumée des systèmes politiques policiers et rapaces. Il a aussi consumé nombre de nos représentations : ainsi le musulman n’est pas que le barbu hurleur crachant sa haine de l’Occident ? Ainsi en terre de  Coran ce que veulent les peuples, c’est la loi qui garantit la foi, et non plus la foi qui commande à la loi ?

Guy Abeille. Le courrier des lecteurs. Le Monde du 6-7 mars 2011

26 12 2010              Le Libyen Mouammar Kadhafi a senti que la situation risquait de devenir de plus en plus difficile à maîtriser ; aussi craint-il pour son immense fortune – on parle de 150 milliards de $ -, en cash, s’il vous plait, disséminée dans des fortins, à droite à gauche dans toute l’Afrique. Il envoie à Johannesburg un avion-cargo contenant 12.5 milliard de $, aux bons soins de l’ANC, avec laquelle il a déjà été en contact, quand il finançait la campagne électorale de Nelson Mandela. Personne n’en verra jamais la couleur. Parmi les deux principaux chercheurs de trésor, le tunisien Erik Goaïed  et Tito Maleka, chef de la sécurité de l’ANC, compagnon de captivité de Nelson Mandela à Robben Island, mais encore Taha Buishi, libyen chargé des contacts avec l’Afrique du Sud, George Darmanovic, des services secrets de l’Afrique du Sud, qui mourra en mai 2018 d’une balle en pleine tête en conduisant sa voiture, Jacob Zuma président de l’Afrique du Sud jusqu’en février 2018, qui pourrait être parti avec le magot : il avait rencontré Kadhafi au printemps 2012 pour lui proposer son aide pour quitter la Libye, lequel avait refusé. Le gouvernement libyen de Tripoli reconnaîtra avoir fait une grosse bêtise en proposant 10 % du montant à celui qui trouverait l’argent : pareille somme attirera nombre de voyous incompétents.

2010                           Une troïka composée du FMI, de la Commission Européenne et de la Banque Centrale Européenne impose à la Grèce, au Portugal, à l’Irlande et à Chypre des plans d’une austérité ravageuse pour réduire leurs déficits. Mais ces sinistres imbéciles ne se rendent pas compte que cela ne peut marcher que dans des dictatures, quand on ne demande pas leur avis aux gens. Mais là, en l’occurrence, il s’agit de démocraties, où l’on demande leur avis aux citoyens. Et ce grand tripatouilleur de Jean-Claude Juncker de commencer à avoir la trouille quand, cinq ans plus tard, arrivé à la présidence de la Commission européenne, il prendra peur de voir arriver en Grèce comme en Espagne des majorités d’extrême gauche.

Mais enfin, où a-t-on vu des prisonniers sortir de prison et répondre à une enquête de satisfaction – vie sociale, vie culturelle, vie sexuelle, confort des chambres, pratiques du sport, nourriture etc…- en cochant toutes les cases par très bien ! Et il s’agit bien de cela quand les citoyens sont appelés à voter. Plutôt que de s’en prendre aux armateurs milliardaires, on s’en est pris aux citoyens de base, et l’on voudrait qu’ils se montrent masochistes en en redemandant !

14 01 2011                 Le président-dictateur de la Tunisie Ben Ali jette l’éponge après un mois de manifestations. Probablement poussé très fort vers la sortie par le chef d’état major de l’armée, il prend cependant le temps de passer par la Banque centrale de Tunisie pour la délester d’1.5 tonne d’or. Il met fin à 24 ans de dictature. Il se réfugie avec sa famille à Djedda, en Arabie Saoudite, après que la France ait refusé de la recevoir.

20 01 2011                 Laura Dekker, néo-zélandaise née en 1995 à Whangarei appareille de Saint Martin pour un tour du monde avec escales à la barre de Guppy, un ketch Jeanneau Gin Fizz, voilier à deux mâts de 11,50 mètres. Elle a donc un peu plus de 15 ans. Panama, Galapagos, Marquises, Tahiti, Vanuatu, Darwin, Durban,  le Cap, et retour à Saint Martin le 21 janvier 2012. Soit 366 jours, escales comprises. Initialement prévu en septembre 2009, son départ a été suspendu par les services de la protection de l’enfance qui considéraient que les garanties pour sa sécurité étaient insuffisantes. Le tribunal a rejeté, le 27 juillet, la demande de prolongation de cette mesure de protection. Il est difficile de ne jamais parler record…. Si elle est bien la plus jeune navigatrice à avoir fait le tour du monde en solitaire, sa performance est difficilement comparable à celle de Jessica Watson, qui, en ayant un an de plus, l’a fait sans escale, sans assistance et en franchissant le cap Leeuwen et surtout le cap Horn, même si, dans le sens ouest-est, les 40° rugissent moins fort que dans le sens contraire.

25 01 2011      Début de manifestations au Caire. On verra des pillards ou des provocateurs tenter de s’introduire dans le musée égyptien du  Caire, sur la place Tahrir. Les manifestants constitueront aussitôt une chaîne humaine pour défendre ce trésor, qui ne subira que des dégâts très limités.

01 2011              Une entreprise française livre à la Lybie de Kadhafi un système d’espionnage des communications pour surveiller les opposants et les dissidents au régime : la France continue donc à soutenir Kadhafi, car un tel logiciel ne pouvait être fourni sans l’aval des autorités françaises [les bordereaux de douanes parleront de surveillance des pédophiles, cible plus acceptables que celui d’opposant].  Quelques semaines plus tard, Kadhafi deviendra l’ennemi N° I de l’humanité : la bascule soudaine du président français qui, du jour au lendemain, fera passer Kadhafi d’ami à ennemi, à la suite d’allégations mensongères de massacres, est pour le moins surprenante.

2 02 2011           Sur Facebook, on peut voir des appels pour manifester contre Bachar al-Assad en Syrie.

11 02 2011         Hosni Moubarak démissionne et remet le pouvoir à l’armée. Il quitte l’Égypte.

14 02 2011         Début des manifestations au Bahreïn contre les discriminations envers les Chiites.

15 02 2011         Benghazi, à l’est de la Lybie, se soulève contre Kadhafi.

Quand la révolution a commencé, mon entreprise venait de signer de nouveaux contrats. J’étais riche, j’avais une maison, une femme et des enfants. J’étais tranquille. Mais quand les manifestants sont morts à Benghazi, j’ai tout abandonné. J’ai laissé derrière moi argent et famille parce que, pour la première fois, j’avais de l’espoir. Quand je pense que nous avons mené nos premiers combats avec des harpons et des explosifs de pêcheurs !

Adel Al Tahrouni, 43 ans, entrepreneur

17 02 2011                   Barack Obama réunit à la Maison Blanche pour un dîner d’honneur les 14 géants du Net. La presse américaine parlera d’un dîner des rois : c’était pour les convier à être les artisans de sa victoire en 2012 pour son second mandat. Steve Jobs, Marc Zuckerberg, Erik Schmidt, PDG Google, Carol Bartz, DG Yahoo, John Chamber, Sysco Systems, Dick Costolo, Twitter etc… Pendant plusieurs mois, une cinquantaine d’informaticiens vont s’enfermer dans une salle secrète du QG de campagne, baptisée la Grotte pour traiter les milliards de métadonnées collectées sur la toile, à partir des commentaires des internautes, afin de repérer les Américains susceptibles de voter pour le candidat démocrate, ce qui va permettre un porte à porte optimisé et personnalisé qui fera la différence. Cinq ans plus tôt, Obama était déjà parvenu à envoyer 1.2 milliards de mails personnalisés.

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Mr Zuckerberg, I presume ?

8 03 2011                      Alpha Condé, président de la Guinée-Conakry signe un décret éjectant manu militari du port de Conakry l’entreprise Getma, filiale de Necotrans, groupe français de logistique portuaire, au profit de Bolloré, le milliardaire breton qui perpétue de système françafrique, prétendument décédé. Sur plainte de Necotrans, les juges français rattraperont Vincent Bolloré sept ans plus tard en le mettant en examen.

11 03 2011                 Tsunami  de magnitude 9 sur l’échelle de Richter au large de Sendai, un peu en retrait de la côte Pacifique du Japon. Un tsunami, cela signifie que c’est toute l’épaisseur d’eau qui se trouve au-dessus de la plaque du sol marin, – dans ce cas à 24 400 pieds sous la surface –  qui s’est soulevée, pour se diriger à une vitesse folle vers la côte : une onde géante se propage alors, qui se déforme au fur et à mesure de la remontée du sol marin,  en déferlante : une fois sur le rivage, c’est un mur d’eau de 30 m de haut qui va tout ravager, tuant 15 846 personnes, en blessant 6 011, laissant 3 317 disparus, et mettant hors service les systèmes de refroidissement de la centrale nucléaire de Fukushima, au sud-ouest de l’épicentre : le risque de l’accident nucléaire va devenir majeur : on sera au bord de la catastrophe pendant plusieurs jours ; toutes les tentatives pour refroidir les eaux des réacteurs échoueront ; un essai de rétablissement de l’électricité permettra finalement de remettre en route le circuit normal de refroidissement. Masao Yoshida, directeur de la centrale, fera tout ce qui était en son pouvoir pour éviter l’explosion de la centrale avec le risque alors que ce soit celle de tout l’est du pays. Les manuels de conduite n’avaient pas envisagé une telle puissance : première secousse à 14 h 46′. La première vague, de 8 m. arrive à 15 h 27′. Dix minutes plus tard, les vagues sont de 11 mètres, quand les installations avaient été conçues pour résister à des vagues de 6.10 mètres. Pour éviter la surchauffe des éléments combustibles, puis leur fusion, il envoie les 80 tonnes de réserve d’eau douce, puis après épuisement de l’eau douce, parviendra à envoyer de l’eau de mer, à l’insu de sa société Tepco, et contraint d’envoyer des hommes ouvrir une vanne au prix d’une importante irradiation.

Sendai reste debout, grâce à la qualité des constructions antisismiques, mais tous les réseaux sont fracassés ;  tout manque : l’eau, l’essence, la nourriture, le gaz de chauffage, les transports en commun. On voit des gens venir siphonner les réservoirs des voitures inutilisables mais il n’y a pas de pillage. Les villes côtières sont rasées, surtout Rikusen Takata, qui ne garde debout que quelques carcasses d’immeubles.

Les habitants de cette région de Tohoku sont durs au mal, stoïques face aux catastrophes, fatalistes quant à ce qui doit advenir. Dans les gymnases, les salles d’école, les locaux communautaires, où elles se partagent quelques mètres carrés de tapis de sol, aucune plainte ne s’élève des familles. Les rescapés se montrent  disponibles pour raconter le tsunami, pour décrire leurs conditions de vie. Ils le font sans larmes, sans débordement d’émotion. Non qu’ils soient dépourvus de sensibilité : ils prouvent le contraire par leur attention permanente aux autres, par leurs gestes de solidarité, même dans le dénuement la plus extrême. Cette force qui fait tenir, cette pudeur qui fait se tenir, elles se concentrent dans le regard du maire de Rikuzen Takata, Futoshi Toba. Celui-ci répond avec une infinie patience à chaque journaliste qui passe dans le centre de distribution des vivres, nouveau cœur de cette communauté sans ville. Ce n’est qu’au bout de plusieurs questions plus personnelles qu’il glisse que sa propre épouse compte parmi les disparus. Sans s’appesantir. C’est parce que le Japon est peuplé d’hommes et de femmes comme celui-là qu’il ne faut pas le quitter ni, surtout, s’en détourner.

Jérôme Fenoglio Le Monde Magazine 26 mars 2011

La Daïku – le chœur final, chanté ici en allemand, de la 9° symphonie de Beethoven, ainsi nommée par les Japonais – a été donné en  2011 à l’Osaka-jō Hall par le Sendai Philharmonic Orchestra. 10 000 choristes et musiciens, oui…. 10 000, dirigés par Yutaka Sado, en hommage aux victimes du tremblement de terre/tsunami. On dit que Beethoven en frissonna de bonheur dans sa tombe…

10 000 quoi ? Il s’agit de choristes. Comme vous devez être beaucoup comme moi à ignorer de quoi il s’agit, je vais vous en raconter l’histoire.

Chaque année, au Japon, depuis 30 ans, on chante la Daïku. Vous ne connaissez sans doute pas plus que moi ce mot. Chaque Nouvel An, les japonais forment un chœur de 10 000 amateurs, pour chanter l’Hymne à La Joie de la Neuvième Symphonie de Beethoven, sur des paroles de Schiller. Et ils la chantent en allemand ! ! ! Imaginez vous chanter une œuvre magistrale en japonais avec 10 000 autres personnes, qui ne lisent pas la musique pour la plupart et ne savent pas les paroles ! Et bien, eux, nos amis japonais, ils le font chaque année ! ! !

En 2011, c’est l’Orchestre de Sendaï, dont nous connaissons désormais tous le nom depuis le tsunami de Fukushima, la ville et ses environs, tout ayant été ravagé. A sa tête Yutaka Sado. Ce chef d’orchestre mondialement connu, n’était pas très enthousiaste pour se lancer dans l’aventure. Diriger des amateurs, sans connaissance musicale l’inquiétait un peu. Et pour lui, chanter l’Hymne à la Joie après le tsunami lui paraissait difficile. Tant de morts, de destruction, des villes ravagées, des familles en deuil, cela lui semblait impossible.

Juste après le tsunami, il est venu en Europe. Il a découvert que tous les pays s’étaient mobilisés pour récupérer des vêtements, des couvertures, tout ce qui pouvait être utile pour aider le Japon. Il l’explique avec les larmes aux yeux, et c’est bouleversant. Alors, il a décidé de se lancer dans l’aventure en remerciement. Pour une fois, les humains étaient tous frères conclut-il, et cela lui parut tout à coup plus important que ses craintes.

Il a fait répéter ensemble des grands-pères de plus de 70 ans, des enfants, des jeunes, des vieux… Il y a mis tout son enthousiasme, et j’oserais dire, toute sa force. On le voit faire la vague avec les choristes pour leur expliquer le rythme de la musique, il leur parle, il les motive. On est bien au delà d’un travail de chef d’orchestre, cette puissance de persuasion, on la ressent comme une force qui devient palpable au fur et à mesure que le chœur apprend à chanter ensemble. Pendant ces préparatifs, on interview une jeune fille. Elle a perdu certains membres de sa famille, mais ses parents sont toujours là. Ils ont tout perdu, mais elle viendra chanter quand même.

Arrive le concert, tous les hommes sont en costume noir, chemise blanche, nœud papillon, les femmes en chemisiers blancs. Ils sont 10 000 dans le JO-Hall d’Osaka. L’orchestre attaque. Solistes, instruments, chœurs, tout s’emboîte, tout fonctionne ensemble. Et c’est magnifique. Certains puristes (ceux que je vois parfois dans les concerts avec les partitions sur les genoux, suivant au lieu d’écouter et de se laisser porter par la musique par exemple) me diront peut-être que ce n’est pas la meilleure interprétation de l’Hymne à la Joie qu’ils ont entendue. Je ne suis pas musicologue, et je me fiche du tiers comme du quart de savoir si la prononciation est parfaite et les rythme sans défauts. Pour moi, cette version amateur restera la plus belle que j’ai jamais entendue. Parce que la plus vraie, la plus authentique, la plus émouvante. Au delà de l’interprétation, c’est le visage transpirant de Yutaka Sado, la force qui émane de ses gestes, ces visages jeunes, vieux, qui chantent la Joie dans leur pays en ruine.

Vous pouvez rire de moi, dire que je suis bêtement sentimentale, tout ce que vous voulez, je m’en moque complètement, j’assume ! Cela restera un souvenir unique. Les sourires des chanteurs à la fin, quand ils applaudissent, le visage de Yutaka Sado, ruisselant, à la limite entre les larmes et la satisfaction, tout ça est un moment à part qu’on ne peut expliquer. On ne peut que le ressentir.

Il y a des moments comme ça dans la vie, qui durent peu, mais qui changent parfois complètement votre façon d’être et de penser. Celui ci est un moment comme ça. Une heure exceptionnelle. Merci à Arte de m’en avoir fait profiter.

Alors, chers amis, si vous avez un toit au dessus de votre tête, de quoi manger dans votre assiette, des enfants en bonne santé, les gens que vous aimez autour de vous, estimez vous heureux en cette fin d’année. Certains ont perdu leur maison, leur famille, tous leurs biens, et ils ont trouvé le courage de chanter aujourd’hui. […]

Magda Rita

L’opposition, au Japon, ne ressemble en rien à ce qu’elle est chez nous : il lui faut prendre en compte la tradition japonaise de l’exigence de la cohésion nationale : aussi ne s’oppose -t-on pas aussi frontalement que chez nous aux orientations gouvernementales et ce gouvernement va décider d’un projet de construction d’un mur de 450 km de long, d’un hauteur variant de 8 à 14.7 mètres, de forme variable : vertical, en forme de cône, arrondis ou bombé : une monstruosité de démiurge devenu fou. On n’hésitera pas à imposer ainsi à des centaines de milliers de gens qui jusqu’alors avaient eu la mer pour horizon, un mur de béton : autant parler de camisole chimique, de virus de la neurasthénie. Ils ne verront plus que la moitié du paysage… ce sera un demi-camp de concentration. L’homme se voudra plus fort que la Nature quand la seule solution aurait été de développer, d’améliorer les seules attitudes à avoir : la fuite, le plus vite possible, le plus tôt possible, le plus haut possible. Le tout devrait être terminé avant 2020. Si les Italiens leur emboîtaient le pas, ils bétonneraient le cratère de l’Etna, du Stromboli, du Vésuve !

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Iwate Tsunami Memorial Museum (Rikuzentakata) - 2020 Alles ...

Sur le site de Takata Matsubara, le Mémorial du tsunami, à Rikuzentakata.

12 03 2011                 L’Italie fête les 150 ans de l’unité italienne. Le clou de la fête : Nabucco de Verdi à l’Opéra de Rome. À la baguette : Riccardo Muti, qui va en faire des verges pour flageller Silvio Berlusconi qui a eu l’imprudence de venir. Giorgio Napolitano, le président de la République est là aussi. Ces moments sont rares, peut-être trois ou quatre par siècle…

C’est un de ces moments qui resteront dans la légende de l’opéra. Un instant de grâce, comme on dit parfois. Mais d’une ferveur et d’une intensité telles que son souvenir suffit à faire naître des larmes aux yeux de ceux qui vous le racontent, et des regrets chez ceux qui l’ont raté. Un instant de communion et de fraternité. Un instant patriotique, ce mot tellement étrange lorsqu’on parle de musique. Un instant… révolutionnaire. C’était imprévisible, encore moins planifiable. Certes, l’affiche de ce concert du 12 mars 2011 à l’Opéra de Rome était superbe, la distribution prestigieuse, la mise en scène de Jean-Paul Scarpitta talentueuse et la direction du maestro Riccardo Muti prometteuse. Quant au programme – l’opéra Nabucco, de Giuseppe Verdi -, il ne pouvait mieux convenir à un événement destiné à célébrer le 150° anniversaire de l’unité italienne.

Lors de sa création, le 9 mars 1842 à la Scala, la population milanaise, encore sous domination autrichienne, avait reconnu dans cette fresque, contant l’histoire des Hébreux réduits à l’esclavage et à l’exil, la quête d’un peuple oppressé et avide de liberté qui résonnait en eux. Et le Chœur des esclaves, en réalité Va, pensiero, de l’acte III, s’était vite imposé comme l’air de ralliement des républicains, fréquemment proposé pour servir d’hymne national à la jeune Italie. Mais, enfin, qui pouvait prédire que Verdi, par-delà les décennies, ferait se lever toute une salle contre les dirigeants du pays et au nom d’une certaine idée de la culture et d’une patrie perdue ?

C’est là que le geste de Riccardo Muti prend son importance. Muti l’ombrageux, Muti le magnifique. Muti qui pour rien au monde n’aurait manqué cette soirée, dût-il désobéir à ses médecins qui lui recommandaient le repos après un évanouissement au cours d’une répétition, et la pose récente d’un pacemaker. Muti le natif de Naples, couvert de prix, d’honneurs, et réclamé par tous les théâtres du monde, dirigeant l’Orchestre symphonique de Chicago mais habitant Ravenne (Emilie-Romagne), infatigable défenseur de la musique, militant pour son enseignement et sa diffusion auprès de toutes les couches sociales, y compris en prison.

Alors faufilons-nous, ce 12 mars 2011, dans les coulisses de l’Opéra de Rome pour observer la salle. Les 1 600 places ont été louées des mois à l’avance. Ministres, artistes, industriels, banquiers et personnalités en vue se congratulent et se pressent à l’orchestre et dans les premières loges. On salue la présence du président de la République, l’octogénaire Giorgio Napolitano, mais les sourires se teintent d’ironie à l’arrivée du président du conseil Silvio Berlusconi, englué dans de pitoyables affaires – fraude fiscale, corruption, prostitution – et plus réputé pour ses soirées bunga-bunga que pour sa passion de l’opéra. Qu’importe. L’événement se veut historique. C’est l’Italie tout entière que l’on célèbre ce soir.

Quelque chose de sacré. Solennel, visage fermé, le maire de Rome, Gianni Alemanno, monte sur scène et, en quelques mots sévères, dénonce les coupes dans le budget de l’Etat consacré à la culture. Des choix, dit-il, qui mettent en péril des joyaux du patrimoine italien, des ruines de Pompéi aux théâtres, orchestres et opéras. Le public réagit avec chaleur. Et, des loges situées tout en haut, tombent des tracts proclamant : Italie, tu renais dans la défense du patrimoine de la culture. La salle est chargée d’électricité.

Commence alors Nabucco. Le public est concentré et vibre, Muti le sent bien. Quand, au troisième acte, retentissent les premières mesures de Va, pensiero, le silence devient fervent. Comme si, se souvient Muti, quelque chose de sacré allait arriver. Inexplicable avec des mots. Cette page d’opéra ne parle pas à la conscience mais à l’ADN secret des Italiens. Je percevais la tension du public dans mon dos, et j’observais sur scène l’extraordinaire émotion du chœur qui chantait avec ses tripes et pleurait, comme les esclaves juifs de Verdi, leur patria si bella e perduta, cette patrie si belle et perdue. Leur théâtre, leurs emplois, leur art risquaient bel et bien d’être anéantis par l’obscurantisme de ce gouvernement.

Des cris et une salve d’applaudissements explosent à la fin du chant. Bis ! Bis ! Viva Italia ! Viva Verdi ! Encore ! Encore ! Des papiers tournoient, porteurs de messages patriotiques. Les applaudissements continuent. Les chanteurs, assis sur la scène, semblent médusés. Bis !  insiste le public. Muti est stupéfait. Le chœur avait divinement chanté, c’est vrai, nous raconte-t-il. Mais pourquoi accorder le bis à ces politiciens qui se bousculaient dans la loge royale et qui assassinaient notre culture ? Pourquoi leur accorder ce plaisir en faisant comme si tout allait bien, alors que l’ère Berlusconi sonnait le glas de nos valeurs et de nos racines ? J’étais en colère contre eux. En colère ! Et puis je suis de l’école Toscanini : on ne bisse pas un opéra ! On doit respecter le compositeur et la cohérence de la dramaturgie.

Le public insiste, Muti feuillette ses partitions, jette un regard vers le chœur qui est au bord des larmes. Que vive l’Italie !, crie une voix au-dessus des applaudissements. Alors le maestro redresse la tête et pivote lentement vers le public, les avant-bras appuyés sur la cloison de la fosse d’orchestre. Je suis d’accord avec ça : Que vive l’Italie. Mais… La salle explose de joie et de hourras. Muti baisse la tête, concentré. Et poursuit, d’une voix grave : Je n’ai plus 30 ans et j’ai vécu ma vie. Mais en tant qu’Italien qui a beaucoup parcouru le monde, j’ai honte de ce qui se passe dans mon pays. Donc, j’acquiesce à votre demande de bis pour le Va, pensiero. Ce n’est pas seulement pour la joie patriotique que je ressens, mais parce que ce soir, alors que je dirigeais le chœur qui chantait Ô ma patrie, si belle et perdue, j’ai pensé que si nous continuions ainsi, nous allions tuer la culture sur laquelle l’histoire de l’Italie est bâtie. Auquel cas, notre patrie elle-même serait en effet si belle et perdue.

Au tempo, s’il vous plaît. Les acclamations l’interrompent. Les chanteurs se redressent un à un, applaudissent à tout rompre. Public et scène sont au diapason. Muti observe, impassible. Puis saisit sa baguette, fait signe à l’orchestre de se tenir prêt. Les chanteurs reprennent leur position et le silence s’installe. Mais Muti se ravise. Bisser, d’accord. Encore faut-il que cela ait un sens. Encore faut-il que chacun fasse siennes les paroles des esclaves, ressente leur désespoir et pleure, avec eux, une patrie perdue. Il fallait envoyer un message à la classe politique responsable du désastre, nous raconte-t-il. Il fallait leur crier : vous assassinez la culture ! Vous ébranlez les fondations du pays de Michel-Ange, de Vinci, de Dante, de Verdi !

Alors, il se tourne à nouveau vers le public, rappelle que cela fait des années que lui, Muti (muets, en italien), parle devant des sourds. Et enjoint à l’auditoire de chanter, d’un même élan, avec l’orchestre et le chœur, dans ce théâtre de la capitale qui, dit-il, est bien notre maison, non ?. Les applaudissements crépitent. Muti sourit : Mais au tempo, s’il vous plaît !

La salle tout entière se lève, du parterre au poulailler, tandis que les violons entament l’introduction. Monte, enfle, le Va, pensiero, sull’ali dorate… (Va, pensée, sur tes ailes dorées…), écrit par le poète Solera, sous la conduite d’un maestro qui regarde le chœur et dirige en même temps le public. Je ne voulais quand même pas que cela tourne en désastre musical ! Nul désastre mais, au contraire, un moment magique, dit Muti. Bourré d’émotion. Seul le fond des loges était éclairé et je distinguais toutes ces silhouettes debout, ardentes, la main sur le cœur, qui semblaient dire : Voilà qui nous sommes ! 80 % connaissaient les paroles. N’est-ce magnifique ?  Des milliers de petits papiers tombent des dernières loges, les larmes glissent sur le visage du public et des chanteurs qui, debout, finissent par applaudir, eux aussi, puis par s’enlacer. Viva Italia ! Viva Verdi ! Muti, sénateur à vie !

Le chef éclate de rire à l’évocation de ce dernier slogan. Non non, cela ne m’a pas grisé ! J’étais simplement heureux d’avoir su saisir l’occasion et transformer le moment. Oh, je ne risquais pas ma vie ! Juste l’ire d’un mélomane qui aurait pu crier : La ferme maestro ! On est ici pour entendre de la musique et pas un discours politique ! Une seule intervention de ce genre et j’étais ridicule et le message ruiné ! Mais, sur le coup, il n’y a pas pensé. J’agissais avec mon cœur, conduit par une force mystérieuse. Et le public, qui est un animal, a perçu la justesse de la situation.

Deux jours après, le ministre des finances italien, Giulio Tremonti, est venu voir le maestro. Les deux hommes ont longuement parlé, Muti reprenant avec force son plaidoyer pour la musique, le maintien des orchestres, le soutien aux conservatoires et aux nombreux théâtres. C’est un homme cultivé, il comprenait ce que je disais quand j’évoquais la musique comme pilier du temple Italie. Alors, dit Muti, dans la foulée de cette soirée exceptionnelle, il a ouvert le portefeuille de son ministère et s’est engagé à renflouer théâtres et opéras meurtris.

Le concert du 12 mars 2011, filmé par Arte, a fait le tour de monde. Et Muti n’a cessé de relayer le message. De Sarajevo à Ground Zero, la musique unit les hommes comme aucun autre art. C’est une médecine de l’âme. Elle n’est pas politique. Mais mon geste, ce soir-là, l’était éminemment. Un artiste vit au milieu d’une société. Pas dans une tour d’ivoire !

Annick Cojean                      Le Monde 19 août 2014

L’Italie, après l’écroulement de l’empire romain, fut investie par des puissances étrangères durant deux millénaires, et pour les Italiens, l’État a donc longtemps été représenté par les envahisseurs, ce qui ne contribue pas au renforcement du sentiment d’unité nationale.

Silvio Berlusconi a débarqué sur la scène politique et sociale comme surviennent les grandes pestes, parce que les temps s’y prêtent, parce que les famines ont préparé le terrain, parce que l’habitat est prêt à accueillir le fléau et à le développer. Berlusconi a été le right man at the right time.

L’Italie n’avait pas assez d’anticorps pour se défendre. On n’a pas voulu entendre la voix des Cassandre qui prédisaient le pire. On n’écoute rien, ni les autres, ni soi-même, avec une télé allumée en permanence : 60 % des familles italiennes possèdent au moins deux téléviseurs.

Dans La Peau, Curzio Malaparte décrit la peste morale qui se propage à Naples en 1943 lors de l’arrivée des Américains. Ce type de poison, écrit-il, ne corrompt pas le corps, uniquement l’âme. L’écrivain ne voit aucun rempart à la contagion de cette maladie qui finit par pourrir l’être tout entier : Dès qu’ils étaient touchés par la peste, ils perdaient tout respect d’eux-mêmes : ils se livraient aux plus ignobles commerces, se traînaient à quatre pattes dans la boue, […] vendaient leurs femmes, leurs filles, leur mère. Et même ceux qui semblaient épargnés contractaient une non moins horrible maladie, qui les poussait à rougir d’être italiens.[…] Rares étaient ceux qui n’étaient pas contaminés, comme si la peste ne pouvait rien contre leur conscience : ils erraient timides, apeurés, méprisés de tous, comme d’importants témoins de la honte universelle.

Nous assistons ces jours-ci à l’énième répétition d’un opéra-bouffe qui a glissé vers la farce obscène. Plus de huit millions d’Italiens – une famille sur dix – vivent avec moins de mille euros par mois. Les factures de gaz, d’eau, électricité s’amoncellent, dans les frigos on garde même les croûtes du parmesan, on cuisine des pâtes discount assaisonnées de pelati – heureusement, on peut toujours survivre avec des spaghetti.

À l’automne 2013 Enrico Letta devient président du Conseil. Le jeune ministre qui a succédé en avril à Mario Monti affiche son appartenance an centre gauche dont les manières feutrées et ruse diplomatique ressemblent étrangement à celles de l’ancienne Démocratie chrétienne. Mais Letta et son gouvernement n’ont pas été élus par les Italiens. Ils ne sont que la succession d’une législature technique voulue par le président de la République Giorgio Napolitano en 2012 et approuvée en urgence par les parlementaires. Voici comment une démocratie qui n’est pas vraiment sortie des urnes et n’a rien de chrétien finit par avoir la peau du Caïman. La trajectoire de Berlusconi aura été l’une des plus époustouflantes aventures politiques du novecento. Elle démontre comment la puissance conjuguée d’un empire médiatique, du manque total d’inhibitions de son propriétaire et de son épatante désinvolture dans le maniement des flux d’argent peut bouleverser, métamorphoser puis métastaser une société tout entière.

Mais le vieux Caïman n’est pas mort. Les œufs du crocodile ne sont pas encore tous éclos.

Simonetta Greggio             Les nouveaux monstres 1978-2014       Stock 2014

15 03 2011          Angela Merkel, chancelière allemande jusque là favorable au nucléaire, annonce l’arrêt immédiat de huit réacteurs nucléaires, la sortie complète du nucléaire pour 2022, en suspendant l’accord prolongeant la durée de vie des 17 centrales nucléaires du pays, en contradiction avec ses promesses électorales, et le développement accéléré des énergies renouvelables. Deux jours plus tard, elle persistera et signera : le temps est venu de sortir du nucléaire de façon réaliste, engageant l’Allemagne dans une voie qui ne fera que renforcer sa popularité déjà grande.

Mais pour le présent, ce sont encore plus de 50% de la production allemande énergétique qui proviennent d’énergies fossiles – gaz importé et surtout charbon du sous-sol allemand -. Plus, il leur faudra remettre en service des centrales à charbon arrêtées ! Bravo, quand on sait que ce sont elles qui polluent le plus ! Où est donc le gain pour l’écologie ?  Bel exemple de défaut de courage politique, de recul démagogique face aux Verts, au poids politique de plus en plus fort. Le remède pire que le mal ?

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[1] C’est peut-être bien cette familiarité avec la solitude, cette douce habitude, qui a fait des Mémoires d’un rat d’Andrzej Zaniewski  Belfond 1994,  son livre préféré.


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