Oligocène 34 m.a. à 1.7 m.a. Corse et Sardaigne prennent leur indépendance. Formation Himalaya. Little foot. 14210
Publié par (l.peltier) le 30 décembre 2008 En savoir plus

34 m.a.                   Le refroidissement du courant circumpolaire dû à l’ouverture créée 6 m.a. plus tôt du détroit de Drake à la pointe du Chili. Ce  puissant courant océanique autour de l’Antarctique contribue à la productivité de l’océan Austral et éloignerait l’eau plus chaude du continent antarctique, contribuant à isoler l’Antarctique des régions plus chaudes.

Oligocène 33.7 à 23.8 m.a.

C’est la grande époque de formation du pétrole brut, qui, tout comme le charbon, se forme par la décomposition de résidus d’organismes vivants qui se transforment en pétrole par des processus chimiques sur des millions d’années. Quatre conditions doivent être réunies pour permettre la formation de pétrole :

  • La présence d’une roche-mère
  • L’accumulation de matière organique, végétale essentiellement ;
  • Sa maturation en hydrocarbures ;
  • Son emprisonnement.

Ensuite, comme un gisement de pétrole est entraîné dans la tectonique des plaques, l’histoire peut se poursuivre. Il peut être enfoui plus profondément et se pyrolyser à nouveau, donnant un gisement de gaz naturel – on parle alors de gaz thermogénique secondaire, par opposition au gaz thermogénique primaire formé directement par pyrolyse du kérogène. Le gisement peut également fuir, et le pétrole migrer à nouveau, vers la surface ou un autre piège.

Il faut ainsi un concours de circonstances favorables pour que naisse un gisement de pétrole (ou de gaz), ce qui explique d’une part que seule une infime partie de la matière organique formée au cours des ères géologiques ait été transformée en énergie fossile et, d’autre part, que ces précieuses ressources soient réparties de manière très disparate dans le monde.

En général, la biosphère recycle la quasi-totalité des sous-produits et débris. Cependant, une petite minorité de la matière morte sédimente, c’est-à-dire qu’elle s’accumule par gravité et est enfouie au sein de la matière minérale, et dès lors coupée de la biosphère. Ce phénomène concerne des environnements particuliers, tels que les endroits confinés (milieux paraliques : lagunes, deltas…), surtout en milieu tropical et lors de périodes de réchauffement climatique intense (comme le silurien le jurassique et le crétacé), où le volume de débris organiques excède la capacité de recyclage de l’écosystème local. C’est durant ces périodes que ces sédiments riches en matières organiques (surtout des lipides) s’accumulent. Une matière organique exclusivement animale produira beaucoup d’hydrocarbures liquides, alors qu’une matière organique riche en matière végétale donnera principalement du gaz. [Il faut 23 tonnes de matière organique pour obtenir 1 litre d’essence.]

Au fur et à mesure que des couches de sédiments se déposent au-dessus de cette strate riche en matières organiques, la roche-mère ou roche-source, croît en température et en pression. Dans ces conditions, avec certaines bactéries anaérobies, la matière organique se transforme en kérogène, un extrait sec disséminé dans la roche sous forme de petits grumeaux. Si la température devient suffisante (le seuil est à au moins 50 C, généralement plus selon la nature de la roche et du kérogène), et si le milieu est réducteur, le kérogène sera pyrolysé, extrêmement lentement.

Le kérogène produit du pétrole et/ou du gaz naturel, qui sont des matières plus riches en hydrogène, selon sa composition et les conditions d’enfouissement. Si la pression devient suffisante, ces fluides s’échappent, ce qu’on appelle la migration primaire. En général, la roche source a plusieurs dizaines, voire centaines de millions d’années quand cette migration se produit. Le kérogène lui-même reste en place, appauvri en hydrogène.

Quant aux hydrocarbures expulsés, plus légers que l’eau, ils s’échappent en règle générale jusqu’à la surface de la Terre où ils sont oxydés, ou bio dégradés (ce dernier cas donne des sables bitumineux), mais une minime quantité est piégée : elle se retrouve dans une zone perméable (généralement du sable, des carbonates ou des dolomites) qu’on appelle la roche-réservoir, et ne peut s’échapper à cause d’une couche imperméable (composée d’argile, de schistes et de gypse), la roche piège formant une structure-piège.

Il existe plusieurs types de pièges. Les plus grands gisements sont en général logés dans des anticlinaux. On trouve aussi des pièges sur faille ou mixtes anticlinal-faille, des pièges formés par la traversée des couches par un dôme salin, ou encore créés par un récif corallien fossilisé.

Alors que sur les continents, l’essentiel de la matière organique est décomposée, les micro-organismes sous-marins morts coulent rapidement au fond des océans. Pour peu que les conditions soient favorables (vitesse de sédimentation lente et climat propice), la proportion de matière organique devient importante dans les sédiments, et forme ce que l’on appelle une roche-mère. Dans certaines zones, la couche peut atteindre 7 000 à 8 000 mètres d’épaisseur.

Comment de la matière inerte et solide peut se transformer en liquide visqueux ? Il faut pour cela qu’elle soit soumise à de fortes pressions et des températures élevées. Au fur et à mesure que les dépôts de sédiments s’empilent, la roche mère est enfouie de plus en plus profondément. Dans le sous-sol, la température augmente de 3°C quand on descend de 100 m.

Vers 3000 m de profondeur, on atteint donc déjà les 100°C. A cette température, les grosses molécules sont craquées en molécules plus légères, des hydrocarbures liquides lourds (molécules de plus de 14 atomes de carbone). A température encore plus élevée, on obtient du gaz (1 à 5 atomes de carbone). Le pétrole est généré par sa roche-mère entre 2 500 et 3 800 m de profondeur.

Les hydrocarbures se trouvent très rarement là où ils se sont formés. Le fluide (pétrole ou gaz), moins dense, est expulsé de la roche-mère, et remonte vers la surface en empruntant des voies plus ou moins rapides (failles, roches poreuses).

Une fois arrivé à la surface, les hydrocarbures se dispersent (pour le gaz) ou s’oxydent (pétrole liquide), ne laissant sur le sol que des résidus solides (bitumes) inexploitables. Pour conserver le précieux liquide, il faut donc un piège sur sa route. Le piège idéal, c’est un réservoir. Pas une grande caverne, mais plutôt des roches poreuses, dans les interstices desquelles le pétrole va se nicher. Ces roches se comportent comme des éponges, absorbant le précieux liquide.

Il faut à présent que le réservoir soit fermé hermétiquement par une couche imperméable pour que le pétrole ne s’échappe pas. Les argiles, le gypse ou l’anhydrite sont parmi les plus performantes. Il ne reste plus qu’à espérer que les couches rocheuses ne soient pas renversées ou fracturées par des mouvements tectoniques. Quelques milliers d’années plus tard, on trouvera alors à cet endroit un champ pétrolier exploitable.

On classe les pétroles selon leur provenance (Golfe Persique, Mer du Nord, Venezuela, Nigeria), car le pétrole issu de gisements voisins a souvent des propriétés proches. Il existe des centaines de bruts de par le monde ; certains servent d’étalon pour établir le prix du pétrole d’une région donnée : les plus utilisés sont l’Arabian Light (brut de référence du Moyen-Orient), le Brent (brut de référence européen) et le West Texas Intermediate (WTI, brut de référence américain).

Mix de linternaute.com et de wikipedia

32 m.a.         Pour ce qui est de la dentition, les Simiens s’arrêtent à un chiffre de 32, qui ne changera plus.

30 m.a. à 25 m.a.        Des failles provoquent l’effondrement des Pyrénées de Cerbère à Toulon, laissant quelques témoins, dont les deux principaux, Corse et Sardaigne, ayant refusé l’effondrement, se détachent qui de la Côte d’Azur, qui du golfe du Lion pour partir vers l’est. Le massif des Maures et de l’Estérel sont l’extrémité de cette chaîne.

L’Amérique du Sud se sépare de l’Antarctique, créant ainsi l’océan austral.

24 m.a.                        L’Inde s’est depuis longtemps séparée de l’Afrique et de l’Antarctique, a laissé en chemin Madagascar, et est arrivée sur le front sud de l’Asie depuis 30 m.a. : le manteau lithosphérique plonge tandis que la croûte s’en décolle et s’empile en écailles qui se chevauchent : c’est la surrection de l’Himalaya. Que s’est-il passé pendant ces 30 m.a. ? des écrasements, des compressions d’une puissance dont on a du mal à avoir idée, dont le résultat est que, depuis le choc initial, la déformation des deux continents a absorbé plus de 2 500 km. de convergence. La construction de nos paysages actuels pouvait commencer, résultante d’une continuelle confrontation entre les forces d’érosion et celles de surrection. Quelque 300 millions d’années plus tôt, l’érosion avait déjà fait pratiquement table rase de l’immense chaîne hercynienne.

c’est en léchant les monts que la vache céleste [la pluie des cieux] a formé les campagnes.

Prière hindou

Le plus grand – plus de 5 m. au garrot, 9 m. de long, 20 tonnes – des mammifères terrestres, le Baluchitherium, s’éteint : c’est Jean Loup Welcomme qui découvrira ses restes dans le Balouchistan pakistanais en 1993. Les mammifères modernes vont naître aussi en Asie.

Miocène 23.8 à 5.3 m.a.

Invasion de la mer miocène, – c’est la naissance de notre Méditerranée – qui remonte jusqu’au site de Lyon et à la Suisse, et d’est en ouest, d’Aix en Provence à Montpellier : les sites actuels de Narbonne, Béziers, Montpellier, Nîmes, Uzès, sont sous l’eau. A la latitude de l’actuel Avignon, sont hors d’eau, les îles du Ventoux, des sommets du Lubéron et des Monts du Vaucluse.

20 m.a.                       La Mer Rouge s’élargit, l’Arabie remonte vers le nord ; la rencontre de la plaque arabique et de la masse de l’Eurasie font aller la Turquie vers l’ouest et l’Iran vers l’est, et provoquent la fermeture de Thétys. C’est au miocène que les continents prennent la place qu’ils occupent aujourd’hui.

17 m.a.                          Dans l’actuel État de l’Arizona, le Colorado commence à creuser son lit, qui deviendra cañon.

Grand Canyon, neige hiver

16 m.a.                          Les grands singes quittent l’Afrique.

15 m.a.                        L’arctique est pris par les glaces. Les dauphins font leur apparition dans des eaux plus fréquentables. Cette glaciation va avoir un impact capital sur la flore très spécifique de l’actuelle Afrique du sud :

L’histoire géologique et climatique de la région du Cap est bien connue. La surface de la pointe sud de l’Afrique, autrefois reliée à l’Amérique du Sud, à l’Australie et à l’Antarctique, est couverte de sols dérivant de roches pré-Carbonifère. Vieilles de près d’un demi-milliard d’années, les couches de sédiments se sont déformées et plissées à plusieurs reprises sous la pression des mouvements tectoniques, repoussant souvent les couches anciennes au-dessus de couches plus récentes, tandis que chaque type de roche subissait différentes sortes d’érosion et d’altération. L’actuelle mosaïque de sols de la région du Cap résulte de cette histoire géologique  particulièrement mouvementée ; certains sont riches en nutriments et d’autres sont dépourvus des éléments essentiels à la vie végétale. Cela contribue à l’existence d’un assortiment correspondant de communautés végétales, mais cela n’explique pas vraiment le nombre exceptionnel d’espèces.

Le climat actuel de la région est de type méditerranéen, avec des saisons marquées et caractérisées par des hivers doux et pluvieux, suivis brutalement par des étés chauds et secs. Bien sûr, cela n’a pas toujours été le cas. Jusqu’au Miocène, il y a à peine six millions d’années, cette partie du monde avait un climat tropical humide, sans saison  sèche. La végétation était luxuriante, avec de vastes forêts où les palmiers abondaient. Des poches plus fraîches et plus sèches existaient seulement près des sommets montagneux, où des bruyères buissonnantes basses et des Restionacées semblables à des joncs menaient une vie discrète. Mais vers le milieu du Miocène, une glaciation majeure a entraîné l’accumulation d’énormes masses de  glace en Antarctique, entraînant le remontée des eaux abyssales glacées le long de la côte atlantique de l’Afrique australe, formant l’actuel courant de Benguela. Ce courant glacé, qui fait de la baignade près du Cap une expérience très déplaisante (ça et les requins – beaucoup, beaucoup  de requins) a bloqué l’air chaud et humide qui apportait  des pluies d’été à la région. Des saisons sèches sont apparues et la végétation luxuriante, inadaptée à de longues sécheresses, a disparu.

Soudain, ces régions autrefois densément boisées se sont ouvertes à de nouveaux colons. Mais peu de plantes des régions africaines voisines pouvaient affronter le nouveau climat du Cap. De larges surfaces étaient offertes à qui les voulait, mais les preneurs étaient peu nombreux et très éloignés. Pourtant, certaines plantes n’avaient pas quitté la région. C’étaient les plantes de haute montagne, où le climat avait toujours été  plus froid et plus sec, et qui étaient donc pré adaptées à faire face à de longues périodes sans eau, suivies de fortes averses de pluies froides. Débarrassées de la concurrence des plantes à grandes feuilles et à croissance rapide, ces végétaux plus petits mais plus rustiques ont quitté les sommets et se sont répandus sur les surfaces libérées. A mesure qu’ils colonisaient ces nouveaux terrains, tous légèrement différents par le climat et les caractéristiques du sol, ils ont commencé à se différencier en une multitude d’espèces étroitement apparentées mais distinctes.Les landes alpines du Cap étant constituées au Miocène par un groupe relativement petit de familles, ce sont ces lignées qui ont eu l’opportunité de peupler autant de niches écologiques que possible. Cette hypothèse de la disponibilité soudaine de niches vacantes, appelée modèle de la table rase, explique en partie la prédominance d’un petit nombre de familles dans la flore de la région du Cap.

Piotr Naskrecki                Reliques        Ulmer  2012

14 m.a.                            L’antarctique vit sous un climat tempéré : la température y avoisine les 14° et les forêts abondent. Le lac d’eau douce Vostok profite de quelques millions d’années encore pour respirer au grand air : il est sur l’Antarctique, à l’est, sud-est du pôle sud. Il fait 270 km de long sur 50 de large, sa surface est de 15 690 km², et sa profondeur va de 400 à 1 200 mètres. Il accueille  quantité d’organisme vivants que les glaciations à venir mettront à mal : il aura en guise de toiture une épaisseur de glace de 3 769 mètres, subira une pression de 350 bars et son eau aura une concentration d’oxygène 300 fois supérieure à celle de la surface au quaternaire.

13 m.a                          Des ossements d’un grand singe sont mis à jour près d’Els Hostalets de Pierola, près de Barcelone en 2004.  On le nomme Piérolapithecus Catalaunicus : c’est bien là l’ancêtre de l’homme : des phalanges courtes, les omoplates dans le dos quand les autres singes les ont sur le coté. On va continuer à trouver trace de ces grands singes en Eurasie pendant encore 5 m.a., après quoi ils disparaîtront d’Europe sans que l’on sache pourquoi.

À la même époque – à quelques dizaines de milliers d’années près -, proche du lac Turkana, découverte en 2014 d’un petit singe dont la lignée s’éteindra :

En 2014, sur le site de Napudet, au Kenya, non loin du lac Turkana,  John Ekusi et Isaiah Nengo, paléoanthropologue au De Anza College (Californie), trouvent un crâne de jeune primate, presque complet, gros comme un citron.

La région est alors une forêt de type équatorial dense, qui se prête mal à la fossilisation : le sol est souvent très acide et les os, s’ils ne sont pas enterrés rapidement, disparaissent en peu d’années.  Il est donc exceptionnel d’avoir un crâne complet de cette époque.

En fait, aucun n’a jamais été retrouvé pour la période en question, alors même qu’elle a été le théâtre d’une importante diversification des espèces de grands singes, dont les descendants actuels sont les gibbons, les orangs outans, les gorilles, les chimpanzés et… les humains. Tout l’enjeu de l’étude de ce crâne était donc de le placer dans le buissonnement d’hominoïdes qui se produit à cette époque charnière. Même s’il a été un peu écrasé, déformé et brisé par endroits – les dents de lait de ce juvénile ont ainsi été cassées -, le fossile est en bon état.

Mais peu de caractères intéressants sont visibles de l’extérieur. Ceux qui permettent de dire à quelle espèce appartenait ce spécimen sont cachés au sein de la pierre. D’où le recours au synchrotron de l’ESRF, dont le faisceau brillant de rayons X permet, comme un super-scanner, de voir au cœur de la matière et de réaliser des images en trois dimensions d’une exceptionnelle précision.

Ont ainsi été scrutés l’oreille interne et les germes des dents définitives, enfouis dans la mâchoire fossile. La taille et la forme du crâne faisaient beaucoup penser à un jeune gibbon et on se demandait si on n’avait pas trouvé l’ancêtre des gibbons, qui reste un grand mystère. J’étais d’ailleurs un des fervents partisans de cette hypothèse, reconnaît Paul Tafforeau.

Mais ce n’était qu’une ressemblance superficielle, comme l’a notamment montré l’étude de l’oreille interne. Celle-ci comporte en effet trois canaux semi-circulaires, trois tubes tordus dotés de cellules ciliées qui, en détectant les mouvements de la tête, sont le siège de l’équilibre. Chez les gibbons, qui font des mouvements rapides et complexes lorsqu’ils se balancent de branche en branche et des bonds de plusieurs mètres dans les arbres, comme des Tarzan sans lianes, ces canaux sont très développés, explique le chercheur français. Mais notre petit primate a l’oreille interne typique d’un grand singe classique et il n’était donc pas du tout capable de se mouvoir avec l’aisance et l’agilité des gibbons.

Pour disposer leur spécimen dans la famille des grands singes, les auteurs de l’étude ont répertorié de nombreux caractères et confié le tout à des algorithmes qui construisent des sortes d’arbres généalogiques. Ces systèmes privilégient les hypothèses les plus parcimonieuses, celles qui exigent de faire le moins de changements possibles, le moins de sauts évolutifs.

Au terme de cette démarche, l’individu découvert à Napudet s’est retrouvé rangé dans le genre Nyanzapithecus, une branche de grands singes complètement éteinte mais très proche de celle qui a donné naissance à l’homme. Il est donc probable qu’il était cousin de l’ancêtre commun des grands singes actuels, lequel devait vivre à l’époque en Afrique.

Paul Tafforeau préfère, par prudence, rester évasif et dire que, dans l’arbre des hominoïdes, cet animal est tout près du troncSelon l’étude, le spécimen appartient à une espèce inconnue jusqu’à présent, qui a été baptisée Nyanzapithecus alesile mot ales signifiant ancêtre en langue turkana.

Grâce à l’extrême précision des données fournies par le synchrotron, les scientifiques ont aussi pu déterminer l’âge exact de l’animal au moment de sa mort, en étudiant ses stries dentaires. En effet, à chaque jour qui passe, une nouvelle et infime couche d’émail et de dentine est observée.

Les chercheurs ont donc repéré la strie marquant le jour de la venue au monde de l’individu – une trace caractéristique due au stress de la naissance – et compté toutes celles qui ont suivi. Le singe n’avait que 16  mois lorsqu’il est passé de vie à trépas. […]

L’apport du synchrotron ne s’arrête pas là. Car si l’encéphale n’a évidemment pas été conservé, il a, sur les parois internes de la boîte crânienne, laissé… son empreinte. Elle permettra de déterminer l’organisation du cerveau et de donner par exemple des informations sur l’importance de la vision chez l’animal ou sur ses capacités locomotrices. D’autres études suivront donc celle de Nature. Treize millions d’années après sa mort, le petit grand singe de Napudet commence seulement à raconter son histoire.

Pierre Barthélémy                   Le Monde du 11 août 2017

Début du volcanisme dans les actuels Monts du Cantal : il va durer jusqu’à ~ 2 m.a ; il y aura une accalmie de 0.5 m.a. puis à nouveau une reprise à ~ 1.5 m.a.

10 m.a.                        Les grès formé en Arizona vers 150 m.a.  à l’est de Page, sont repris par l’érosion de l’eau et du vent pour créer  le fantastique Antelope canyon.

8.5 m.a.                       An Ardèche, dans le massif du Coiron, il est au moins un châtaignier : on en retrouvera au XX° siècle des fossiles, pour les feuilles comme pour le fruit.

vers 7.5 m.a.              Le singe devient bipède, au moins celui qui vit sur le coté Est de la Rift valley africaine. Les montagnes de la rive ouest arrêtent les pluies et alimentent les forêts : le singe conserve l’utilité de ses quatre membres pour se déplacer. L’Est, privé de pluies, voit ses forêts s’amenuiser au profit d’une savane plus sèche, moins généreuse en nourriture, autant d’évolutions qui obligent le singe à se mettre debout pour voir si l’herbe n’est pas plus verte un peu plus loin. Le Gigantopithèque – plus de 2.5 m, autour de 300 kilos – va vivre de ~10 m.a. à ~2 m.a. Contemporain de l’Homo Erectus, il est sans danger pour lui, car végétarien.

7,04 m.a.                    Dans le désert de Djurab, sur le territoire de l’actuel Tchad, Ahounta Djimdoumalbaye, étudiant tchadien qui participe à la Mission paléoanthropologique franco-tchadienne découvre en 2002 le plus ancien hominidé connu : Toumaï – espoir de vie – .

Le géographe Alain Beauvilain qui encadre cette fouille s’attribue la paternité de la découverte, au grand dam de Michel Brunet, directeur de la Mission, absent du terrain lors de la découverte. Va s’ensuivre une querelle aiguë sur la validité des méthodes de datation utilisées, la spécificité de la découverte de ce crâne étant qu’il se trouvait à même le sol de sable meuble, constamment remanié par le vent et non extrait d’une couche géologique précise. Autre querelle de scientifiques, le fémur tout à côté de crâne, dont on ne sait s’il est celui d’un grand singe ou d’un hominidé, déjà bipède : la querelle de laboratoire fera disparaître un temps le dit fémur qui finalement refera surface !

Cet hominidé ressemble en fait énormément à un grand singe, et il y a querelle entre les spécialistes pour le classer ainsi ; mais le lieu même de la découverte, à l’ouest donc de la Rift Valley vient mettre à mal la théorie d’Yves Coppens quant à la naissance des hominidés à l’est de cette Rift Valley, qu’il avait nommé East Side Story. A l’ouest, il y avait du nouveau et l’East Side Story redevenait West Side Story. De toutes façons, il n’est pas inutile de rappeler que ces grands singes et l’homme ont en commun 99 % de leur bagage héréditaire.

Si cet hominidé a beaucoup du singe, nombre de ses caractéristiques ne se retrouvent cependant que dans le rameau humain, notamment l’orientation des orbites, la forme des dents et l’épaisseur de l’émail. Il était bipède et mesurait environ 1 mètre pour un poids de 35 kg. Dans l’arbre généalogique très mouvant de l’espèce humaine, il semblerait se situer très près de l’embranchement à partir duquel auraient divergé les grands songes d’une part et la famille humaine d’autre part. Jusqu’à cette découverte, le foyer d’apparition des hominidés était situé dans une vaste région de l’Afrique orientale allant de l’Éthiopie au  Kenya. Désormais, le voilà élargi à une zone s’étendant 2500 km plus à l’ouest.

Bernard Lugan      Histoire de l’Afrique. Des origines à nos jours. Ellipses 2009

Mais c’est bien à cette époque que les grands singes évoluent dans deux directions différentes : d’un coté les Pongidés, qui donneront les bonobos, les chimpanzés et les gorilles, à la mobilité physique et intellectuelle limitée ; de l’autres, les Hominidés qui donneront les Australopithèques, puis, bien plus tard, les Homo habilis et ergaster, puis heidelbergensis : les hommes modernes.

Jacques Attali                L’homme nomade. Fayard 2003.

Il y a, bien sûr, beaucoup de différences entre les hommes et les grands singes, mais il est très difficile, aujourd’hui, de trouver une capacité humaine dont on puisse dire qu’elle est totalement absente du monde des grands  singes. Nous ressentons tous cette proximité avec eux : elle nait de notre allure physique commune, d’une empathie réelle ou imaginaire, d’une interprétation des comportements en termes de choix ou de désir, de la réelle attention des femelles pour leurs petits, de la souffrance qu’elles ressentent lorsqu’ils meurent, de l’impression qu’ils ont un regard.

[…]                 Le concept du propre de l’homme est un concept du passé. Il est toxique car il insiste sur l’idée de séparation : le but  est de rechercher des différences entre l’homme et l’animal afin de placer l’homme dans une catégorie ontologique à part. Il y a, bien sûr, des différences, mais cela ne nous met pas au-dessus des autres espèces. Il faudrait remplacer ce débat essentialiste par une approche plus relationnelle, plus constructiviste. La vraie question est celle des convergences et des proximités : qu’est-ce qui se tisse entre les animaux et nous ?

[…]                 Les recherches sur les grands singes ne cessent de repousser la frontière de leurs compétences. Il faut donc arrêter de chercher « un » critère en raisonnant sur un mode binaire : les grands singes ont, ou n’ont pas, telle capacité. Mieux vaudrait se demander ce qu’est une intelligence animale, une intelligence des odeurs, une intelligence des sons. Il faudrait, pour cela, renoncer au point de vue anthropocentré qui a longtemps été le nôtre, ce qui n’est pas aisé.

Dominique Lestel, philosophe.                      Le Monde « Culture et Idées » 15 12 2012

L’homme ne descend pas du singe, il a des ancêtres communs avec lui, c’est très différent ! Quand je suis arrivé dans la paléoanthropologie, il y a trente ans, la question de nos origines communes avec les chimpanzés ne se posait quasiment pas. On vivait sur la vieille idée d’Aristote, celle de la transformation graduelle : le grand singe se redresse peu à peu pour voir au-dessus des hautes herbes. C’est une belle histoire, mais elle ne fonctionne pas !

Quand on dit que l’homme descend du singe, on accepte notre relation de parenté avec lui, mais elle s’exprime sous forme de généalogie, c’est absurde : la personne la plus proche de moi, c’est ma sœur, mais je ne descends pas de ma sœur. Nous savons à présent deux choses : les espèces qui nous entourent sont aussi récentes que nous, et celles qui nous ressemblent le plus – comme les chimpanzés – ont des ancêtres communs avec nous.

[…]             Nos ontologies fondamentales, qui se sont forgées dans le bassin méditerranéen, à un endroit où il n’y avait pas de grands singes, ont placé l’homme au centre du cosmos en affirmant qu’il incarnait la vision finalisée du progrès. Elles se sont employées à distinguer l’homme des autres espèces, en opposant nature et culture, inné et acquis, corps et esprit. Mais ces murs ontologiques qui nous ont conduit à beaucoup d’ignorance ont été profondément malmenés par l’arrivée des grands singes en Europe, au XVIII° siècle, puis par les études sur leur comportement dès les années 1960. Nous savons maintenant qu’ils ont des systèmes sociaux très proches des nôtres. La marche debout, l’outil, le rire, les pleurs, la coopération, l’empathie, le bien et le mal, le tabou de l’inceste, la chasse, le partage de la viande, la culture, les traditions, la communication symbolique, la politique : ces caractéristiques que l’on croyait humaines sont présentes chez les grands singes.

Freud l’a dit avant moi : les sciences ont infligé des blessures d’amour-propre à l’humanité. Elles ont montré, avec Galilée et Copernic, que l’homme n’était pas au centre du cosmos ; puis, avec Darwin , qu’il n’avait pas fait l’objet d’une création particulière – il est simplement le produit de l’évolution des espèces ; avec Freud ensuite qu’il était le jouet de son inconscient.

L’éthologie a achevé de le faire tomber de son piédestal en montrant que les caractéristiques que l’on croyait propres à l’homme se retrouvent chez les grands singes. Finalement, il y a sans doute une seul vrai propre de l’homme, c’est le récit : cette nécessité ontologique de construire des cosmogonies, des récits sur les commencements du monde.

[…]     Les conditions climatiques ont changé, les arbres sont devenus plus rares : les hominidés abandonnent donc leur mode de vie arboricole pour peupler la savane, où ils vont finir par découvrir dans le sous-sol les tubercules et les rhizomes, qui leur procurent beaucoup plus d’énergie, à même d’abord d’assurer leur survie et ensuite de favoriser leur reproduction. Jusqu’alors la seule consommation de fruits, pousses, feuilles, graines et insectes, aliments peu caloriques, mobilisait l’essentiel de leur temps et de leur énergie. La difficulté de digestion avait crée un système digestif très important, des intestins très longs qui monopolisaient l’essentiel du système nerveux. La découverte d’aliments beaucoup plus énergétiques dans le sol entraîna une diminution du système digestif et donc une disponibilité du système nerveux pour d’autres tâches, dont le développement du cerveau. Puis viendra un autre saut alimentaire qualitatif, dès que l’hominidé commencera à chasser, avec la consommation de viande crue… et cuite quand il pouvait bénéficier d’un feu de forêt qui se chargeait de cuire les animaux piégés. L’homme a connu le feu bien longtemps avant de savoir l’allumer et le garder.

Pascal Picq, paléoanthropologue.               Le Monde « Culture et Idées » 15 12 2012

On s’est longtemps focalisé, à tort, sur la bipédie. De nombreuses espèces, notamment arboricoles, sont bipèdes : elles adaptent une position verticale pour scruter les alentours ou pour attraper leur nourriture. Les suricates peuvent même se déplacer debout et faire quelques pas. En fait il y a 7 millions d’années, les australopithèques se tenaient tous debout. Certains de leurs descendants, comme les chimpanzés, ont perdu cette capacité, pendant que d’autres, comme les bonobos, l’ont conservée. La vraie nouveauté avec l’Homo erectus, qui apparaît il y a 1.5 million d’années, c’est son incroyable endurance. C’est elle qui va lui permettre de se déplacer sur de longues distances. […] L’hominisation – ce processus qui aboutit à l’Homo Sapiens, il y a 200 000 ans environ – s’est faite pas à pas, au gré des sélections et des contingences.

[…] Nos gênes n’ont pas changé, mais c’est la marche qui a permis d’exprimer les potentialités formidables de notre cerveau. Ainsi, c’est grâce à son intelligence que l’Homo erectus s’installe dans tous les lieux qu’il peut atteindre à pied. Bien plus tard, c’est parce qu’il marche que l’Homo sapiens va pouvoir aller partout, et c’est parce qu’il est curieux qu’il va vers l’inconnu.

Pascal Picq, paléoanthropologue.        Ça m’intéresse n°426 Août 2016

6.6 m.a.                      Le niveau de la mer Miocène (de 20 à 5 m.a.) baisse, laissant place aux vallées du Rhône, de la Durance, et à la mise en place de la Méditerranée. Un autre hominidé est découvert au Kenya, sur les bords du lac Turkana : Orrorin Tugenensis.

Entre 6.3 et 5.4 m.a   Séparation des deux rameaux de l’homme et du chimpanzé : c’est une étude du MIT qui le dit en 2006, basée sur l’étude du génome, et qui vient considérablement rajeunir la date de cette séparation, jusqu’alors estimée entre 7 et 6,5 m.a.

5.66 m.a.                     La remontée de la plaque tectonique africaine vers la plaque eurasienne provoque la fermeture des canaux naturels à l’emplacement de l’actuel Gibraltar et donc le quasi-assèchement de la Méditerranée dont les eaux baissent alors de 1,5 à 2,7 km par rapport au niveau actuel, en faisant un immense marais salant, d’où aujourd’hui, des épaisseurs énormes de sel, pouvant aller de 500 à 3 500 mètres : – c’est l’ère de salinité messinienne – de 5.96 m.a à 5.33 m.a -. La mer Noire est asséchée. Il est probable que des rivières souterraines apporteront à la zone des eaux de l’Atlantique. Cette période nous laissera des rivières souterraines – exsurgences –  : fontaine de Vaucluse, le Bestouan, à côté de Cassis et la rivière souterraine de Port Miou qui, avec un débit de 7 m³/sec, suscita beaucoup d’intérêt, pour l’approvisionnement en eau de Marseille. Mais il fallait pour cela construire un barrage entre l’eau de mer de la calanque de Port Miou et la rivière : ce sera fait en 1972. Mais l’eau de la rivière restera impropre à la consommation, polluée par les boues rouges d’Altéo, l’usine d’alumine de Gardanne qui  rejette ses déchets ultimes au large de Cassis, dans le canyon sous-marin de Cassidaigne, à 7,7 kilomètres de la côte, en plein cœur du parc national des Calanques :  depuis 1966, c’est plus de 20 millions de tonnes qui ont été déversées ainsi sur 2 400 km².

Schéma de Eric Gilli. Modèle messinien de contamination saline du système de Port Miou. Ce modèle est renforcé par la détection de traces de boues rouges dans les sédiments de la rivière souterraine.

5.46 m.a.                    On observe à 800 mètres sous le niveau actuel de la Méditerranée une ligne de rivage. Par ailleurs, la quantité d’évaporites – la roche saline restée en place après évaporation – retrouvée au fond de la Méditerranée montre qu’il a fallu 8 fois le volume d’eau actuel pour les créer : il y a donc eu plusieurs assèchements comme plusieurs remises en eau.

Pliocène 5.3 à 1.8 m.a.

5.33 m.a.                    Des mouvements tectoniques provoquent des fractures à Gibraltar, qui remettent en eau la Méditerranée, nommée encore par les géologue mer Pliocène : cette remise en eau a probablement été très brutale, très courte : de quelques mois à deux ans maximum : 200 millions de mètres cube par seconde, soit une remontée des eaux de 10 m/jour, en Méditerranée occidentale : un fleuve mille fois plus puissant que l’Amazone ! Quand le niveau atteignit la passe de la Sicile, l’eau se déversa dans la Méditerranée orientale, deux fois plus profonde. Le Rhône se jette dans l’actuel étang de Mauguio, à l’est de Montpellier, et la Durance dans la Méditerranée, via la plaine de la Crau qui est son ancien delta.

Se sont alors crées de vastes réserves d’eau douce ou peu saline – on parle de 500 000 km³ -. Ces réservoirs sous-marins, loin d’être marginaux, sont au contraire un phénomène global à l’échelle de la planète. Il s’agit d’eau saumâtre, mais beaucoup moins chargée en sel que celle des océans, présente en grande quantité dans les sédiments formant des aquifères sous-marins, sous les plateaux continentaux, c’est-à-dire les prolongements immergés des terres. La formation de ces aquifères résulte de la combinaison de plusieurs processus. D’abord, lors des périodes de glaciation, accompagnées d’une baisse du niveau des mers, les plateaux continentaux, alors à découvert, ont été exposés aux précipitations qui s’y sont infiltrées en profondeur. Pour une grande part, les eaux stagnantes sous-marines datent ainsi des glaciations du Pliocène et du Pléistocène, il y a de cela 5,3 à 2,6 millions d’années. Ensuite, il existe en permanence des phénomènes de décharge des aquifères terrestres vers les aquifères océaniques, les eaux souterraines s’écoulant des uns vers les autres. Ce transfert peut s’effectuer sur de très longues distances, jusqu’à plus de 100 kilomètres des côtes. Enfin, aux hautes latitudes, la fonte des calottes polaires contribue aussi probablement à l’apport d’eau douce. Le volume de ces réserves serait cent fois supérieur à la quantité d’eau prélevée depuis 1900 dans les aquifères terrestres. Autrement dit à l’ensemble de la consommation humaine (irrigation, usages industriels, eau potable) sur plus d’un siècle.

4.7 m.a.                            Apparition du pouce opposable chez l’Australopithèque.

vers 4.5 m.a.                    En Afrique de l’est, l’Australopithèque se met debout.

4,4 m.a.                        En Ethiopie, sur le rift des Afars, près de l’actuel village d’Aramis, vit Ardi : c’est ainsi que l’on nommera cet hominidé, Ardipithecus ramidus, dont on retrouvera le squelette presque complet à partir de 1992, ardi étant un mot afar qui signifie : racine, terre. C’est une femelle, elle devait mesurer 1,20 m pour 50 kg, pouvait se balancer de branche en branche à l’aide de ses quatre membres, mais pouvait également marcher debout sur ses jambes. On est à 75 km. de l’endroit où a été trouvée Lucy, sa cadette d’1,2 m.a.

3.67 m.a.                     Little foot, ainsi nommée par son découvreur, Ronald J. Clarke le 6 septembre 1994, probablement poursuivi par un prédateur, fait une chute fatale de plus de vingt mètres dans la grotte de Silberberg, du réseau de grottes de Sterkfontein, au nord-ouest de Johannesburg dans la province du Gauteng. Son corps roule sur un talus d’éboulis, avant de s’immobiliser, un bras tendu au dessus de sa tête, l’autre roulé contre lui. Au fil du temps, sa dépouille sera recouverte par une accumulation de sédiments et de cailloutis, sur plus de dix mètres d’épaisseur. L’avantage qu’il y a à être recouvert de cailloux et de sédiments, c’est que les prédateurs n’y ont pas accès, et que le squelette reste à peu près complet.

Dans cette immense cavité, remplie des déblais de dynamitages miniers successifs, on trouve, contre toute probabilité, une connexion osseuse dans la roche. Treize années seront nécessaires à Ron Clarke et à son équipe pour dégager Little Foot de sa gangue rocheuse.

En 2007, à la demande de l’université sud-africaine, Laurent Bruxelles, géomorphologue à l’Inrap, a pris en charge le délicat problème de chronologie et démêle la succession des strates qui enserrent le squelette. Little Foot, un Australopithecus prometheus, serait donc un quasi contemporain d’un fossile bien moins complet, Lucy, le célèbre Australopithecus afarensis découvert en 1974 en Ethiopie.

En Afrique de l’Est, les datations sont relativement aisées, car il y a eu fréquemment des retombées volcaniques qui ponctuent la stratification, Mais, en Afrique du Sud, c’est plus difficile, car les fossiles se trouvent dans des grottes, où l’accumulation des sédiments est parfois complexe à interpréter.

La technique de datation utilisée est dite cosmogénique : elle s’appuie sur l’analyse de roches comme le quartz, chargées en isotopes radioactifs par les rayons cosmiques. En comparant les concentrations de ces isotopes, qui se déchargent une fois la roche enfouie, sur des cailloux tombés dans la grotte avec  Little Foot, on a pu dater sa mort, avec une précision de + ou – 160 000 ans.

À peu près de la même époque aussi, le Kenyan Australopithecus anamensis, décrit en  1995, dont la bipédie est plus proche de la nôtre que celle de Lucy.

Reconstitution du visage.

Reconstitution du visage de MRD, un Australopithecus anamensis. Matt Crow/ Cleveland Museum of National History / AFP

D’autres espèces, -contemporaines ou postérieures à Lucy, démontrent que la famille des australopithèques (une dizaine d’espèces dites graciles ou robustes) est bien plus diversifiée qu’on ne l’imaginait. Lucy n’y fait plus figure que de simple cousine.

Différents arguments anatomiques indiquent la coexistence d’au moins deux espèces d’australopithèques en Afrique australe vers 3 millions d’années, notamment sur le site de Sterkfontein. La présence d’Australopithecus africanus est bien connue mais, au fur et à mesure de ses recherches, Ron Clarke a rattaché Little Foot à la seconde espèce, moins illustre : Australopithecus prometheus. Avec Little Foot, les chercheurs disposent désormais d’un squelette presque complet de cette seconde espèce ! Pour les scientifiques, l’enjeu est considérable puisque l’une des deux lignées donnera naissance aux premiers hommes, la seconde restant probablement sans descendance. Pour le commun des mortels pour lesquels la connaissance de l’évolution n’exige pas de savoir dans quel tiroir on va classer tel ou tel trouvaille, les discussions des scientifiques n’offrent qu’un intérêt limité. Eux-même conviennent parfois de la difficulté à y voir clair :

On a des problèmes d’évolution en mosaïque autour du genre Homo (c’est-à-dire de caractères qui évoluent à des vitesses différentes). On balance tout ce qui n’est pas Homo dans le genre Australopithecus, mais on n’a toujours pas fait de vrai travail de phylogénie, car on reste prisonnier du postulat que tout caractère qui évoque les chimpanzés est archaïque et que tout caractère qui évoque la lignée humaine est dérivé. Ce n’est pas vrai !

Pascal Picq, paléoanthropologue au Collège de France

[…]     La préservation et surtout la découverte de Little Foot, cet extraordinaire squelette fossilisé d’australopithèque, semblent une succession d’incroyables hasards. L’épisode a marqué à tout jamais le monde de l’archéologie, comme vingt ans plus tôt la mise au jour de sa cousine Lucy. Le 6 septembre 1994, Ron Clarke, paléontologue à l’université du Witwatersrand, à Johannesburg, trie une caisse de cailloux. Des fossiles venus du site de Sterkfontein, à 35 km de là. Piégés dans la roche, il y a là des restes de rongeurs, de félins, de bovidés… Soudain, il repère quatre petits ossements, qu’il attribue vite à un hominidé. Quatre portions d’un même pied gauche. La découverte n’est pas banale. Pas extraordinaire non plus : depuis la mise au jour de Mrs Ples, en 1947, de nombreux fragments d’australopithèques ont déjà été exhumés de la vallée du Bloubank. Ron Clarke et son mentor Phillip Tobias (1925-2012) prennent quand même la peine de lui donner un nom : Little Foot. Et ils l’oublient jusqu’à ce jour de mai 1997 où, vidant un autre sac de fossiles, Clarke repère de nouveaux fragments de pied gauche et une portion de tibia droit.

Convaincu qu’il s’agit là du même individu, il réalise un moulage de l’os et envoie ses deux assistants dans la grotte Silberberg. Il faut imaginer ce que c’était, insiste Dominic Stratford. Une cavité immense, qui n’avait pas été déblayée. Ils progressaient dans la poussière, sans trop savoir où aller. Pourtant, après trente-six heures seulement de recherche, Stephen Motsumi et Nkwane Molefe débusquent, encastré dans la roche, le morceau de connexion osseuse du tibia. Ils ont sorti le moulage et, comme dans un puzzle, ça collait parfaitement, -raconte Francis Thackeray, l’ancien directeur de l’Institut d’évolution humaine de l’université du Witwatersrand.

Little Foot est derrière, pris dans sa gangue rocheuse. Il faudra treize ans pour l’en extraire, avec la minutie d’un dentiste œuvrant à la fraise, cinq années supplémentaire pour assurer sa datation et faire de Petit Pied non seulement le squelette d’australopithèque le plus complet jamais découvert (90 %, contre 40 % pour Lucy) mais aussi un des plus anciens : 3,67 millions d’années, là où Lucy affiche 3,2 millions de printemps.

Encore n’a-t-on qu’entrevu l’ampleur du miracle. Pour bien le mesurer, il faut suivre Laurent Bruxelles, géomorphologue à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap). De la main, il montre les traînées de matière blanche, plus ou moins épaisses, qui nappent la roche brune. De la calcite, un minéral accumulé au cours des millénaires par infiltration d’eau. L’industrie minière avait découvert qu’elle permettait d’abaisser le point de fusion de l’or, raconte-t-il. Son extraction est devenue essentielle. Ici, la nappe était immense, on l’appelait The Boss. Pendant quarante ans, ils ont fait sauter la roche à la dynamite. Quand ils trouvaient des fossiles, ils les mettaient de côté. Mais ils ne s’embarrassaient pas de précautions. Ils descendaient, toujours plus profond. Et puis un jour, en 1920, ils ont trouvé un substitut, moins cher. Le cours de la calcite s’est effondré. Ils ont tout arrêté. Il regarde la nappe, et poursuit : Une explosion de moins, on n’aurait jamais rien trouvé, une de plus et le squelette était pulvérisé.

[…]     Alors Laurent Bruxelles a tout analysé. La première formation minérale, il y a 2,6 milliards d’années, au fond d’une mer chaude. Puis le retrait marin, l’altération de certaines poches, sans doute sous l’effet de bactéries, et ce fantôme de roche qui ne tient que sous la pression des eaux souterraines. Et enfin, beaucoup plus tard, il y a quelques dizaines de millions d’années, le creusement des vallées, la nappe phréatique qui descend, laissant cette dolomie rongée par le temps et désormais asséchée s’effondrer sur elle-même. Des dents creuses que vont remplir sédiments et restes de tous ordres, formant un complexe mille feuille rocheux. Sur le bord du fameux talus, le géoarchéologue s’allonge, prend la pose de Little Foot, face contre terre, un bras au-dessus de la tête, l’autre sous le corps, et bascule le buste vers le bas. La calcite s’est glissée dessous, mais beaucoup plus tard, assure-t-il.

Ce sont donc bien les sédiments qu’il fallait mesurer. L’université Purdue (Etats-Unis) reprend sa datation cosmologique qui, entre-temps, a fait d’immenses progrès. La méthode consiste à analyser les minéraux – bombardés par les rayons cosmiques à la surface de la Terre, ils se sont chargés en isotopes radioactifs – comme l’aluminium 26 et le béryllium 10. Une fois enfouis dans la grotte, ils se sont déchargés, selon une vitesse connue. Sur les dix échantillons retenus, huit fourniront la même date : 3,67 millions d’années.

[…]     L’Unesco a baptisé, en 1999, la vallée du Bloubank berceau de l’humanité. Et il y a de quoi ! C’est une concentration presque vertigineuse : douze sites, répartis dans un rayon de 10 km. Près de mille fossiles d’hominidés déjà recueillis, soit le tiers de tout ce qui a été retrouvé dans le monde. Et dans chaque grotte, une histoire étonnante. A Kromdraai, c’est le premier crâne de Paranthropus robustus (2,2 millions d’années), découvert en 1938 par Robert Broom. L’archéologue avait été mis sur la piste par un écolier qui avait ramassé quelques dents. Dans la grotte de Cooper, au-delà des fossiles de paranthropes, ce sont des centaines d’outils en pierre, véritable musée de la première industrie lithique, dite oldowayenne – d’après les gorges d’Olduvai, en Tanzanie. Des paranthropes et des outils, toujours, à Drimolen, mais aussi une espèce plus récente du genre Homo. Et que dire des sites de Rising Star et Malapa, dans les vallées voisines ? Une douzaine d’individus trouvés dans le premier depuis deux ans, une nouvelle espèce d’australopithèque, sediba, d’un genre jusqu’ici inconnu, dénichée dans le second.

Enfin il y a Swartkrans, à un jet de pierre de la grotte Silberberg. A première vue, un trou beaucoup plus modeste, plus discret, équipé de marches glissantes. Pas question, ici, de faire venir les touristes, encore moins d’installer un restaurant et une boutique, comme à Sterkfontein. Seule une poignée d’étudiantes du Midwest accompagne cet après-midi Trevor Pickering, de l’université du Minnesota. Pourtant, c’est un site particulier, ici, avertit modestement l’archéologue américain, voix monocorde mais regard brillant sous sa casquette. Disons qu’il y a… à peu près tout. Tout, autrement dit pas moins de trois types d’hominidés : Paranthropus, Homo habilis et Homo ergaster, mais aussi deux types d’outils (pierre et os), des animaux en pagaille, répartis sur plusieurs niveaux rocheux. Et surtout, dans la couche supérieure, les paléontologues ont retrouvé les plus anciens feux maîtrisés jamais répertoriés : pas un foyer proprement dit, mais 23 couches successives de cendres vieilles de 900 000 ans. La température a été évaluée à 800° C, explique Pickering. Trop chaud pour un incendie naturel. Et l’état des os retrouvés ressemblait aux restes d’un feu de camp. Laurent Bruxelles prend le relais : Un site qui court comme ça de – 2,2 millions d’années jusqu’à – 100 000 ans, c’est unique. Et nous pensons trouver plus ancien, une histoire à 3 millions.

Appelé d’abord pour aider à dater Little Foot, le scientifique français s’est attelé à la réalisation d’une carte 3D de plusieurs autres sites. Et à la recherche de nouvelles cavités. Le plus fou, c’est que l’essentiel n’a encore pas été mis au jour, s’éblouit-il. Regardez les bosquets autour de vous. A l’horizon, des taches vertes constellent le paysage. Ce sont des entrées de grottes, poursuit-il. En bas, la température est constante, 17° C. Nous avons fait voler un drone de nuit, l’hiver, avec une caméra thermique. Nous avons repéré cinquante nouveaux trous.

De quoi exhumer encore quelques merveilles. Car dans le Bloubank, l’histoire ne s’arrête jamais. Il y a quelques années, des archéologues français annonçaient, sous le titre évocateur [racoleur conviendrait mieux, ndlr, mais les auteurs d’un article le sont rarement du titre] Sex at Sterkfontein, que la fine Mrs Ples, fossile iconique du pays, premier crâne d’Australopithecus africanus adulte jamais découvert (1947), était très probablement un homme. More sex at Sterkfontein, répliquaient Thackeray et ses collègues sud-africains. Nouvelles études au scanner à l’appui, ils rendaient à dame Ples ce qui lui appartenait. La bataille n’est pas tout à fait terminée. Quant à Little Foot, Dominic Stratford nous a révélé, lors de notre visite, que ses os massifs et son crâne large étaient ceux… d’une femme. Une mise en bouche avant la publication, attendue pour la fin de l’année, de la description générale de cette Australopithecus prometheus, aujourd’hui conservée dans un coffre.

Mais c’est autour de la cohabitation entre les deux espèces, la gracile et la trapue, avérée il y a quelque 2,6 millions d’années, que Stratford et Bruxelles rêvent de frapper un grand coup. Avec prometheus à 3,67 millions d’années, ils ont déjà secoué leur petit monde. Fin juin a commencé la datation d’un crâne africanus découvert par Ron Clarke dans la grotte Jacovec, l’appartement voisin, voudrait-on dire (mais plus humide, plus boueux et nettement moins bien équipé, nous avons testé…). Si, comme la stratigraphie permet de le penser, on sort autour de 4 millions, ça voudra dire que les deux ont vécu côte à côte pendant près d’un million d’années, rêve Dominic Stratford. Le berceau de l’humanité, décidément.

Nathaniel Herzberg Le Monde du 26 08 2015

Little Foot  ne peut prétendre être l’ancêtre du genre humain. Les premiers préhumains,  ce sont Toumaï, au Tchad, à 7  millions d’années, Orrorin, au Kenya, à 6  millions d’années. Parmi les divers australopithèques apparus ensuite, c’est l’assèchement du climat, vers 4  millions d’années, qui a décidé du destin de ces lignées. Avec un sort un peu similaire à l’est et au sud, où des formes plus robustes, aux grosses dents adaptées aux graminées, et toujours dotées de petits cerveaux, sont apparues.  Mais, en Afrique de l’Est, il y a aussi l’émergence du genre Homo, avec des dents plus petites de carnivore, et un plus grand cerveau.

A chaque fois qu’on évoque le berceau de l’humanité, on force un peu la mise. Tout le monde veut avoir découvert son ancêtre, c’est humain. Mais ces nouvelles datations absolues vont permettre des comparaisons attendues depuis longtemps. Même si l’Afrique de l’Est tient la corde, c’est toute la région africaine touchée par ce changement climatique qui est susceptible un jour de mériter cette dénomination. La notion de berceau de l’humanité ne doit pas être prise au pied de la lettre. C’est plutôt une large zone en Afrique où les fossiles ont pu être conservés par la géologie.

Yves Coppens

3.58 m.a.                    Kadanuumuu – grand homme, en afar -, découvert en  2005 par Yohannes Haile-Selassie, du Muséum d’histoire naturelle de Cleveland , aurait mesuré plus de 1,50  mètre : la bipédie affirmée de l’australopithèque de l’Afar est notoire. Mais les dents et les restes crâniens qui permettraient d’attribuer définitivement cet imposant spécimen bipède à Australopithecus afarensis font défaut. De la même période, un autre australopithèque, bahrelghazali, découvert au Tchad en 1995, sera nommé Abel.

3.3 m.a                     À Dikika, dans l’actuelle Ethiopie, à quelques kilomètres du lieu de résidence de Lucy meurt Selampaix en langue amharique – à l’âge de trois ans, une jeune Australopithèque Afarensis. Son squelette offre un crâne quasiment complet, le torse, une partie des jambes et les scapulas (omoplates), qui évoquent plutôt celles d’un gorille, ce qui atteste du mode de vie – encore en partie arboricole d’afarensis. Mais elle est aussi habile à se mouvoir dans les arbres en s’aidant des mains, qu’à parcourir la savane sur ses seules jambes. Elle sera découverte en 2006 par Zeresenay Alemseged (Académie des sciences de Californie, San Francisco)

Différents arguments anatomiques indiquent la coexistence d’au moins deux espèces d’australopithèques en Afrique australe vers 3 millions d’années, notamment sur le site de Sterkfontein. La présence d’Australopithecus africanus est bien connue mais, au fur et à mesure de ses recherches, Ron Clarke a rattaché Little Foot à la seconde espèce, moins illustre : Australopithecus prometheus. Avec Little Foot, les chercheurs disposent désormais d’un squelette presque complet de cette seconde espèce ! L’enjeu scientifique est considérable puisque l’une des deux lignées donnera naissance aux premiers hommes, la seconde restant probablement sans descendance.

3.3 m.a. : c’est 500 000 ans plus tôt que 2.8 m.a. date reconnue jusqu’alors comme début du genre Homo, caractérisé par son aptitude à fabriquer des outils. Et pourtant, une équipe a découvert en 2012 des outils dans la région du Lac Turkana, ce qui vient mettre à mal les classifications et dates acceptées jusqu’alors. Mais, en y réfléchissant bien, cela ne devrait pas être si grave que ça et la Terre devrait continuer à tourner.

En 2012, Sammy Lokorodi,  Kényan de 38 ans, originaire de la région du Turkana, dans le nord-ouest du pays trouve des pierres taillées. Il fait partie de l’équipe de Sonia Harmand, à la tête depuis 2011 de la mission préhistorique française au Kenya, financée depuis 1994 par le ministère français des affaires étrangères, qui fouille chaque année sur la rive occidentale du lac Turkana. Désormais évaluée à 3,3  millions d’années, l’invention de la technologie de la pierre taillée a été repoussée 700 000 ans en arrière.

A plus de 1 000  kilomètres et quatre jours de route de l’océan, la seule fraîcheur vient du lac Turkana, bijou du Grand Rift, mer de jade qui s’étale du nord au sud, sur 300 kilomètres de long et une trentaine de large, alimenté par les lagas, rivières éphémères et redoutables, gonflées par les orages d’altitude.

C’est en amont de ces cours d’eau que l’on trouve les sites archéologiques. Ne marchez pas n’importe où : vous risquez de détruire des preuves ! prévient Sonia Harmand.

A 41 ans, dont dix-sept à fouiller le Rift, Sonia Harmand, chercheuse au CNRS et enseignante à l’université américaine de Stony Brook (New York) avec le Turkana Basin Institute, mène chaque année, au mois de juillet, une équipe d’une trentaine de chercheurs et de fouilleurs franco-américano-kényans sur les routes du Turkana.

Au sol, les cailloux. La peau ne trompe pas : beige clair, gris pâle. On voyait bien que ces roches n’étaient pas restées très longtemps en surface, qu’elles n’avaient pas été polies par les vents et le sable, raconte Sonia Harmand. J’ai vu les cicatrices sur les pierres, les éclats retirés délibérément : il n’y avait aucun doute.

Débute alors un long travail. Il n’y a pas le droit à l’erreur : sept géologues se succèdent sur le site afin de dater les outils. Quand on travaille sur une période si ancienne, on ne peut pas faire usage du carbone  14, explique Xavier Bœs, l’un des géologues de l’équipe. Il a fallu se fonder sur l’analyse stratigraphique des tufs – des roches volcaniques projetées lors des éruptions – trouvés à proximité des sites et dont on connaît l’âge radiométrique. Mais tout ça prend du temps : il faut marcher depuis l’endroit où l’on trouve les tufs jusqu’au site, compter les couches sédimentaires successives. La publication de l’article dans Nature prendra quatre ans. Sur la couverture : deux mains, deux roches et un titre : L’aube de la technologie.

Retour en arrière : moins 3,3  millions d’années. Le site de Lomekwi est alors au cœur d’une forêt galerie, faite de buissons et d’arbres de faible hauteur. Un premier grand lac vient à peine de se retirer. Mais déjà, de petits groupes d’hominidés s’activent le long des cours d’eau. On sait très peu de chose sur eux, explique Jason Lewis, paléontologue et codirecteur du projet. On était dans une phase bipède, on ne marchait probablement pas trop mal. Les hominidés de cette époque devaient faire entre 1  mètre et 1,50 mètre. Le visage était très proche de celui des grands singes, mais la taille des canines et de la mâchoire déjà réduite. La capacité manuelle des hominidés était plus importante que pour le chimpanzé. Le pouce était plus long et détaché : ils pouvaient faire le salut du scout !

Cent vingt pierres taillées ont été retrouvées à Lomekwi 3. Pour fabriquer les objets, deux techniques ont été employées : celle du percuteur dormant, où le bloc à tailler (dit nucleus) est frappé sur une enclume de pierre, afin de le faire exploser et de créer des éclats tranchants ; et celle de la percussion bipolaire sur enclume, plus élaborée, où l’on frappe avec une première pierre sur une seconde, elle-même posée sur une troisième. Les pierres retrouvées à Lomekwi 3 sont grosses. On les appelle les pavetons, s’amuse Sonia Harmand. Les hominidés de l’époque n’avaient en effet probablement pas encore les capacités pour tailler des pierres de petite taille, comme on en trouve sur des sites plus récents, tels les galets oldowayens, vieux de 2,6  millions d’années.

Si les deux techniques sont simples, elles ne sont pas primitives ! insiste Sonia Harmand. La percussion bipolaire nécessite en effet une désynchronisation des deux bras et donc une capacité cognitive développée. Lomekwi n’est pas le fruit du hasard. Pour détacher les éclats, il fallait une connaissance des angles, une maîtrise de sa propre force. Les roches ont été sélectionnées. Il y a eu un apprentissage, une transmission de la fabrication. Enfin, nos ancêtres ont fabriqué des éclats tranchants en grande quantité. Il y avait un contrôle de la production.

La découverte pose des défis majeurs à la paléontologie. En effet, à – 3,3  millions d’années, on n’a découvert jusqu’à présent aucun représentant du genre Homo, dont nous, Homo sapiens, l’homme moderne, sommes issus. Les restes des premiers Homo datent en effet (au mieux) de 2,8  millions d’années : 500 000 ans trop court pour les outils de Lomekwi.

L’invention de l’outil, premier acte technologique et culturel de l’histoire, ne serait donc pas de notre fait. La découverte est vertigineuse et mettrait fin au sacro-saint Homo faber, cher à Bergson, où l’outil fait l’homme, par opposition à l’animal. Nous devons nous redéfinir, explique Jason Lewis. Soit nous acceptons que nous faisons partie d’un ensemble plus vaste et que nous partageons la technologie avec l’animal, car les outils ont probablement été inventés par des espèces plus proches de l’ancêtre commun avec le singe. Soit on est exclusif, et on se dit que la spécificité de l’homme ne repose pas sur les outils. Peut-être davantage sur la maîtrise du feu…

A Lomekwi, les paléontologues du Turkana ont trois suspects. Deux australopithèques : Australopithecus afarensis (mieux connu du grand public sous le nom de Lucy, découverte en Ethiopie) et Australopithecus deyiremeda (qui vivait dans la région entre 4,1 et 3  millions d’années). Le troisième candidat est plus sérieux, mais ne fait pas l’unanimité. Il s’agit de Kenyanthropus platyops, découvert en  1999 au Turkana, et dont des restes ont été retrouvés non loin du site, mais dont l’existence comme genre à part est contestée par de nombreux scientifiques.

Faut-il aussi débaptiser le pauvre Homo habilis, qui perd à Lomekwi son statut d’inventeur de l’outil, et donc d’habile ? En fait, on pourrait même retirer Homo, explique Jason Lewis. Les récentes recherches sur le squelette et le crâne d’Homo habilis montrent qu’il est un melting-pot de différentes espèces, on trouve dans son crâne des caractéristiques d’Homo, mais aussi d’australopithèque et de chimpanzé. On pourrait même l’appeler Australopithecus habilis…

L’homme vient du flou, sa généalogie est embrouillée, ses origines en suspens. Quel lien entre australopithèque et Homo ? Plusieurs espèces vivaient-elles à la même période au même endroit ? Se sont-elles influencées pour l’invention des premiers outils ? La mission préhistorique tente aujourd’hui d’approfondir sa découverte. Des études tracéologiques sont en cours, traquant la présence de résidus de sang ou de végétaux sur les pavetons lomekwiens afin d’en déterminer l’usage. Pour comprendre ces outils, il faut aussi les refaire, ajoute -Sonia Harmand. Elle et son équipe ont collecté pour 700  kg de roches près du site et tenté en  2013 et 2014, avec succès, de récréer les outils.

Le Turkana, il faudra y revenir. Rappelons-nous que toutes nos conclusions ne reposent que sur un seul site ! insiste Sonia Harmand. Seule une petite partie de Lomekwi a été excavée, d’autres sites sont à explorer. Sonia Harmand tourne aujourd’hui son regard vers les chaînes basaltiques du Turkana, plus à l’est :  Toute cette région est totalement inexplorée… , souffle l’archéologue. Sisyphe du Turkana, elle sait que les outils de Lomekwi sont déjà bien trop élaborés et sophistiqués. S’ils sont les plus anciens jamais découverts, ils ne sont certainement pas les premiers. Les tout premiers, ils seront sûrement trop proches d’un simple caillou. Ils seront très difficiles à reconnaître. On ne les retrouvera probablement jamais.

Bruno Meyerfeld       Le Monde 6 janvier 2016

3.2 m.a.                       Dans la Rift valley éthiopienne, Lucy [5] aurait été pendant quelques décennies la première représentante connue de l’Australopithèque, la première à s’être mise debout. On ne sait pas si Mrs Ples – 2.05 m.a. – se tenait debout. Elle a à peu près 15 ans, une capacité crânienne de 500 cm³, mesure un peu plus d’un mètre, pèse environ 30 kilos, est pourvue de 52 os : le squelette est complet à 40 %. Lucy devient une star, et le restera : Elle demeure l’emblème de la paléontologie humaine – comme Lascaux demeure la grotte emblématique – alors qu’elle est petite et pas si ancienne, note Yves Coppens. Pas très loin d’elle, on trouvera des pollens d’olivier… les Grecs le mettront au pinacle mais lui ne les avait pas attendus. En 2016 des Américains qui auront eu tout loisir d’examiner ses os en concluront qu’elle s’est tuée en tombant d’un arbre ; on veut bien. Encore quelques années et on nous dira qu’elle faisait la cueillette des olives, ou bien, plus grave qu’elle cueillait une pomme !

De la même période, un autre australopithèque, africanus, avait été découvert antérieurement, en 1947 en Afrique du Sud : Mrs Ples.

L’érosion commence à former les gorges des rivières qui se jettent dans la Méditerranée. Ce creusement va durer jusqu’à – 25 000 ans. Les garrigues méditerranéennes sont recouvertes de forêts luxuriantes, denses, variées : chênes, érables, charmes, hêtres, buis. Au bord des rivières : saules, aulnes, peupliers, platanes et bambous.

D’impressionnants silences règnent sur ces garrigues. Ils sont le reproche muet d’un monde éliminé. Évoquer le passé, c’est rêver d’un paradis terrestre, enchantement d’une nature bruissant du dialogue des sources et du chant des oiseaux ! Tels étaient les paysages grandioses que nos lointains ancêtres contemplaient aux soirs des journées de chasse. Ils avaient pour théâtre la scène non immuable de la nature en équilibre avec les climats […] C’est à cet Éden que l’homme allait s’attaquer avec un acharnement, une ardeur décuplée par ses besoins croissants aux dépens d’une nature sans cesse asservie.

R. Molinier                      Forêts de la Côte d’azur, leur rôle et leur importance.1966

Paléolithique de 3 000 000 à 10 000 ans – Le paléolithique doit son nom à l’industrie de la pierre taillée : les gisements les plus anciens ont été trouvés il y a 3 m.a. dans la vallée de l’Omo, en Ethiopie du sud.

3 m.a.                     Nombre de chameaux d’Asie Centrale partent vers le sud-ouest : Arabie et Afrique du Nord : leurs deux bosses sont des réserves de graisse, fort utiles en pays froid. En pays chaud, c’est moins nécessaire : ils perdront une bosse et deviendront dromadaires.

2.8 m.a.                       En 2013, Chalachew Seyoum, un paléontologue éthiopien de l’université d’Etat d’Arizona trouve sur le site de Lédi-Geraru dans le massif des Afars en Éthiopie une mandibule gauche équipée de 2 prémolaires et de 3 molaires : elle appartient à un individu du genre homo, ce qui fait de lui le plus vieil hominidé connu, laissant son suivant 0.4 m.a. plus récent.

Ce nouveau fossile, qui possède des caractères propres aux australopithèques et d’autres spécifiques aux premiers Homo, illustre bien la transition entre ces deux groupes, estime William Kimbel, de l’université d’Etat d’Arizona, coauteur de l’étude. Mais le fait que LD 350-1 présente des spécialisations typiques du genre Homo le classe avec certitude dans cette catégorie. A la question un morceau de mandibule est-il suffisant pour attribuer à un individu une place dans notre arbre généalogique ? le paléontologue botte en touche : Un squelette complet ne garantit de toute façon pas l’absence de débat.

Reste à savoir ce qui, autour de – 2,8  millions d’années, a déclenché la transition des australopithèques vers le genre Homo, maîtrisant mieux la bipédie et capable d’utiliser des outils de pierre. Une hypothèse couramment avancée est celle d’un changement du climat, qui aurait entraîné une aridification de l’environnement. Celle-ci aurait alors favorisé les espèces moins arboricoles et plus adaptées aux paysages ouverts de la savane. Une autre étude publiée dans Science montre que la faune de cette période – des antilopes, éléphants, crocodiles et autres hippopotames – correspondait justement à celle d’un milieu ouvert et parcouru de cours d’eau. Un paysage nettement moins arboré que celui reconstitué en lien avec les restes de Lucy.

La séquence précise de d’apparition des premiers Homo et les différents acteurs impliqués continuent aussi à faire débat. Nous savons qu’il y a 2  millions d’années, trois espèces d’Homo vivaient en Afrique : Homo habilis, Homo rudolfensis, et sans doute des représentants précoces de Homo erectus, indique Fred Spoor, du University College de Londres, qui vient de reconstruire virtuellement le fossile du premier Homo habilis décrit en  1964, et de le comparer aux restes d’autres représentants du genre Homo.

Ses résultats, publiés dans la revue Nature, confirment la grande diversité du genre Homo. Surprise : ils suggèrent aussi l’existence d’un ancêtre commun au genre Homo qui aurait vécu il y a plus de 2,3  millions d’années. Serait-ce l’hominidé de Ledi-Geraru ? Grâce à notre reconstitution digitale d’Homo habilis, nous pouvions nous faire une idée de la nature de son ancêtre, mais aucun fossile existant ne lui correspondait jusque-là, dit Fred Spoor. C’est alors que la mandibule de LD 350-1 est arrivée comme sur demande, offrant un lien possible entre Autralopithecus afarensis et Homo habilis. C’est vraiment une belle découverte !

Pascaline Minet                           Le Temps    Le Monde du 6 mars 2015

Notre histoire est celle de longues et complexes migrations, inhérentes à l’humanité, de mélanges de populations parfois entre espèces proches dont nous portons encore la trace dans nos gènes (Neandertal et Denisova), et d’un mode de vie à l’échelle continentale, inventé par des chasseurs-cueilleurs migrants à la peau certainement pas aussi blanche que d’aucuns la souhaiteraient.

Premier constat, la peur de l’autre est une constante dans la représentation de la préhistoire dans la littérature et, plus largement, dans la fiction depuis le XIXe  siècle. Celui qui n’est pas moi est forcément un danger et ce danger s’accroît évidemment au rythme de son rapprochement. Il est toujours dépeint très négativement, qu’il soit la conséquence d’une menace – si la tribu de Naoh, dans le roman La Guerre du feu de J.-H. Rosny aîné, doit fuir dans la nuit épouvantable, c’est parce qu’une tribu ennemie lui ayant volé le feu, sa survie est en jeu – ou cette menace elle-même. On peut ainsi lire dans un manuel scolaire des années 1970 : Les nomades faméliques des terres ingrates sont tentés de surprendre les sédentaires. Ceux-ci doivent prévoir leur défense. L’errance suscite la peur et l’angoisse. L’ailleurs est hostile. La stabilité géographique, au contraire, est synonyme de calme, de paix. Le nomade est un danger, le sédentaire un ami. Dans l’image que nous nous faisons des temps premiers, rien de plus commun donc que le caractère néfaste, pour ne pas dire nocif, des migrations. Rien de plus commun, mais, pourtant, rien de plus faux.

Deuxième constat, en effet : en l’état actuel des connaissances, après plus de cent cinquante années de recherche sur les terrains de fouilles et dans les génomes fossiles, la paléoanthropologie nous enseigne que le genre Homo est apparu en Afrique il y a 2,8  millions d’années (site de Ledi-Geraru, en Ethiopie). Partant de là, nous sommes tous des primates adaptés au climat tropical, ce qui se détecte encore dans notre anatomie et notre métabolisme : par exemple, le fait que nous suons par tous les pores de la peau, mécanisme de refroidissement efficace qui permet de supporter plus facilement les fortes chaleurs.

Quant à l’Europe, elle fut peuplée progressivement, sans doute au cours de plusieurs vagues migratoires. On retrouve ainsi des hommes en Géorgie voilà 1,9  million d’années sur le site de Dmanissi. En Europe de l’Ouest, les plus anciens fossiles humains connus se trouvent en Espagne, datés d’il y a environ 1,2  million d’années, dans la Sima del Elefante. En France, nous savons que l’homme était déjà présent il y a 1  million d’années dans la grotte du Vallonnet, près de Menton. Il y a laissé ses outils et les restes de ses repas. Quant au fossile humain le plus ancien sur le sol français, il a été découvert cet été à Tautavel, dans une couche datée d’il y a environ 550 000 ans. Hélas, il ne nous a laissé que deux dents…

La lente évolution de ces populations d’origine africaine va ensuite conduire à l’apparition de deux espèces humaines européennes : l’homme de Néandertal, présent il y a 250 000 ans, et l’homme de Denisova [1] , ou dénisovien (sud de la Sibérie), dont on ne connaît encore pratiquement rien, sinon son ADN, identifié à partir d’une poignée d’os.

Environ 40 000 ans avant notre ère, un nouvel épisode migratoire entraîne l’arrivée en Europe de nouvelles populations humaines. Ce sont des hommes anatomiquement modernes, des Homo sapiens, comme nous le sommes encore aujourd’hui, espèce probablement née dans le berceau est-africain de l’humanité voilà 200 000 ans. Partis d’Afrique comme leurs lointains prédécesseurs, vraisemblablement poussés par la recherche de meilleures conditions de vie – ce qui n’est pas sans rappeler les motivations des migrants actuels – et de territoires de chasse plus abondante, suivant aussi la migration des troupeaux ou la dispersion de la faune, ces nouveaux venus s’installent en quelques millénaires sur tout le continent européen. Leur patrimoine génétique se mélange avec celui des néandertaliens et des dénisoviens, dans des proportions variables suivant les zones géographiques.

Depuis 30 000 ans environ, le remplacement de population est achevé : seul Homo sapiens est présent dans toute l’Eurasie. Cro-Magnon, comme nous avons pris l’habitude de le surnommer, nous a laissé une culture originale, l’aurignacien, ainsi que le grand art naturaliste, dont la plus ancienne et spectaculaire manifestation est la grotte Chauvet – Pont-d’Arc, lovée au bord de l’Ardèche et ornée voici 36 000 ans. Ces populations seront elles-mêmes à leur tour métissées à la suite de leur rencontre avec des agropasteurs venus du Proche-Orient, il y a 8 000 ans environ. On le voit, les flux migratoires n’ont jamais cessé, et nous sommes, dès les origines, le produit de mélanges complexes.

Estimons-nous, au passage, heureux que des barrières semblables à celles qui s’érigent aujourd’hui le long de nos frontières continentales n’aient pas été dressées, à l’époque, par les véritables autochtones européens qu’étaient les néandertaliens afin d’empêcher nos ancêtres Homo sapiens d’y pénétrer… Chauvet – Pont-d’Arc et Lascaux se trouveraient aujourd’hui quelque part en Turquie ou au sud de la Russie, pour le désespoir de nos offices de tourisme !

Mais alors, à quoi ressemblaient les aurignaciens et leurs descendants directs ? Étaient-ils de grands blonds musclés comme Rahan ou des guerriers taciturnes aux cheveux noirs comme Tounga, autre célèbre Cro-Magnon de bande dessinée ? Etaient-ils blancs de peau ? Si l’on ne peut pas répondre catégoriquement à ces questions, la paléoanthropologie nous donne des indices sérieux et convergents. D’origine tropicale, adaptés au climat chaud à fort ensoleillement de l’Afrique, nos ancêtres paléolithiques étaient de stature imposante (parfois plus de 1,80  m), comme nous le montrent les squelettes retrouvés, taillés pour la course d’endurance. De plus, ils avaient probablement la peau sombre, meilleure réponse adaptative à ces conditions climatiques et lumineuses.

Sur ce point sensible dans le débat actuel, plusieurs études paléogénomiques récentes, fondées sur la recherche dans des ossements fossiles de fragments d’ADN correspondant à des caractères morphologiques (couleur des yeux, des cheveux, de la peau…), ont démontré que l’éclaircissement de la peau consécutif à l’adaptation au moindre ensoleillement de l’Europe continentale par rapport à l’Afrique, et au mélange avec de nouvelles populations venues de l’est du continent, constituait un phénomène récent.

Ainsi, l’article en cours de publication par des biologistes de l’université Harvard, annoncé en mars, indique que ce phénomène date d’environ 8500 av. J.-C., les marqueurs de la peau dépigmentée étant absents de tous les hommes fossiles intégrés à l’étude, 83 au total, antérieurs cette date. Conclusion logique : les auteurs des somptueux dessins des grottes de Chauvet – Pont-d’Arc, Lascaux et Altamira, symboles du génie créatif d’Homo sapiens, avaient certainement la peau foncée.

Avaient-ils pour autant les cheveux crépus et les traits négroïdes ? C’est une autre question. Les premiers préhistoriens étaient impressionnés par les proportions corporelles des statuettes féminines préhistoriques d’époque gravettienne (ente 29 000  et 19 000 ans environ). Leurs fortes masses adipeuses leur rappelaient celles observées chez les femmes Khoisan d’Afrique du Sud, en particulier Saartjie Baartman, la tristement célèbre Vénus hottentote. C’est pourquoi, sur les bas-reliefs à l’extérieur de l’Institut de paléontologie humaine à Paris, inauguré en  1920, le sculpteur Constant Roux a représenté un homme aux traits négroïdes en train de sculpter la Vénus gravettienne de Laussel (Dordogne), tandis que, sur le mur d’en face, c’est un homme de type caucasoïde qui dessine un bison magdalénien (environ 15 000 ans avant notre ère) de Font-de-Gaume (Dordogne). On retrouve là l’idée d’une hiérarchie de races supposées, et l’illusion évolutionniste chez les historiens de l’art de l’époque, pour qui la sculpture apparaissait avant la peinture et le réalisme de la figuration se perfectionnait au fil du temps… Singulier retour des débats au fil des générations !

Pourtant, malgré ces évidences biologiques, Cro-Magnon est presque toujours représenté avec la peau claire et, pour ces dames, les cheveux souvent blonds. C’est le cas dans les ouvrages et les articles de vulgarisation, dans les romans et au cinéma : parmi les amateurs de films de préhistoire, lequel oserait nier être resté insensible aux charmes aussi nordiques que plantureux de la belle Raquel Welch dans Un million d’années avant J.-C., sorti en  1966 ?

De la même façon que les premières générations de chercheurs confrontés à la découverte de l’art pariétal paléolithique à la fin du XIXe  siècle – les bisons d’Altamira sont connus dès 1878-1879 – n’admettaient pas son ancienneté, car ils déniaient aux hommes préhistoriques la possession des compétences nécessaires, n’existe-t-il pas encore aujourd’hui une réticence, plus ou moins avouée, à représenter ces mêmes artistes sous des traits qui ne seraient pas parfaitement caucasoïdes ?

A la lumière des recherches en préhistoire, il est peut-être enfin temps d’en finir avec ces représentations obsolètes, non seulement synonymes de repli sur soi qui, comme tout repli, conduit à l’asphyxie, mais surtout génératrices au mieux d’une indifférence, au pire d’un rejet, l’un comme l’autre mortifères ? A l’encontre d’idées reçues tenaces enracinées dans les esprits par des discours d’intolérance, d’exclusion et de rejet plus ou moins assumés, le peuplement de ce que nous appelons aujourd’hui la France apparaît donc, irrémédiablement, comme le produit de migrations et de mélanges de populations qui remontent aux origines de l’humanité. Comment d’ailleurs pourrait-il en être autrement si l’on considère notre condition de finistère, territoire situé au bout du continent et qui a de ce fait naturellement constitué une terre d’arrivées successives, et donc d’immigration.

Autant de faits incontournables, qui devraient modifier le regard que nous portons sur les autres, migrants d’aujourd’hui, et en cela descendants directs de ceux, à la peau foncée, qui occupèrent plus tôt notre territoire, posèrent les fondements de notre civilisation occidentale… et inventèrent au fond des cavités profondes des chefs-d’œuvre qui figurent parmi les plus belles réalisations humaines, admises à juste titre sur la liste du Patrimoine mondial.

Pedro Lima, Romain Pigeaud, Pascal Semonsut          Le Monde du 20 12 2015

2.6 m.a.              Homo commence à manger de la viande : il constate que les protéines et les calories qui s’y trouvent lui apportent une énergie qu’il n’avait pas en restant végétarien. Mais si ce régime végétarien l’avait pourvu de puissantes mâchoires, sa dentition était composée de petites dents, impropres au découpage de la viande : il est très probable que pendant à peu près deux millions d’années, jusqu’à la découverte du feu, il a utilisé des outils – pierre taillée – pour couper cette viande et ainsi pouvoir l’ingérer. Va s’ensuivre à long terme une réduction de la taille des mâchoires qui modifiera la forme de la face, permettant l’apparition de lèvres plus mobiles, essentielles pour former des mots.

2.4 m.a.                      Début des dernières ères glaciaires [2] dans les Alpes : – Donau, Günz, Mindel, Riss, Würm, qui sont les noms de rivières bavaroises aux abords desquelles ont été détectées par Albrecht Penck les preuves de très anciens et importants refroidissements –[3].  Riss sera la plus puissante des glaciations, lors de laquelle, l’Antarctique, l’Amérique du nord, l’Europe du nord, les Alpes, sont couvertes d’épaisses calottes glaciaires. Le travail des glaciers a un rôle important dans la richesse des sols actuels :

Les avancées et les retraits des glaciers raclent, arrachent, pulvérisent et redéposent la croûte terrestre, et les sols redéposés par des glaciers – ou apportés par le vent à partir de dépôts glaciaires – sont plutôt fertiles. Près de la moitié de l’Amérique du Nord, environ neuf millions de km², ont été recouverts de glace ce dernier million d’années, mais moins de 1 % des terres australiennes l’ont été : 52 km² seulement dans les Alpes du Sud-Est, plus 2 500 km² sur l’île de Tasmanie.

Jared Diamond                  Effondrement            Gallimard 2005

Ces glaciations sont dues à la variation séparée ou simultanée de plusieurs facteurs : excentricité de l’orbite terrestre, variation de l’axe d’inclinaison de la terre, précession des équinoxes : ces variations entraînent soit le réchauffement soit le refroidissement uniquement par le changement d’angle de réception du soleil.

Du plus ancien au plus récent, ces glaciations couvrent les périodes suivantes, avec chaque fois, un interglaciaire qui chevauche les franges de chaque glaciation :

  • Günz 0.6 m.a. à 0.54 m.a.
  • Mindel 0.48 m.a. à 0.43 m.a.
  • Riss 0.24 m.a. à 0.18 m.a.
  • Würm 0.12 m.a. à 0.01 m.a.

Le claquement sec dû à la collision de fragments de roche déplacés accompagne le rugissement puissant du fleuve impétueux. Le ruisselet blanc, au cours toujours rapide, s’est gonflé et est devenu un torrent furieux à la suite d’un orage récent. Le torrent, dans sa rage, a emporté toutes les barrières et tous les murets sur les terres adjacentes. Des blocs de roche, qui peuvent peser jusqu’à plusieurs tonnes, roulent à droite et à gauche, tout comme en automne les feuilles d’érable sont dispersées par le vent dans la rue. Des centaines d’hectares sont enterrés sous le sable et la boue, sous les pierres et les gros blocs de roche. La pente rude et rocheuse reçoit son lot de dépôts ; l’ultime pâture à chèvres est cachée sous un lit de pierres, et la prairie herbeuse est tapie sous une couverture de gravier et de limon.

Observez donc les capacités de triage déployées par l’eau courante. Les roches les plus lourdes sont déposées là où le flanc de colline le plus abrupt se transforme en pente raide. C’est là que pour la première fois, le fleuve perd de sa force. Il abandonne ce que la puissance réduite du courant ne peut plus charrier.

Les roches plus petites viennent ensuite. Quand la pente s’adoucit, la force toujours décroissante du courant fou n’est plus suffisante pour les transporter plus avant.

Encore plus loin, vers les niveaux inférieurs, le cours d’eau s’élargit, sa vélocité est moindre et sa puissance de transport est si réduite que les cailloux de taille moyenne restent abandonnés sur place. Seul le gravier continue sa route et il ne se posera que sur les pâtures où paissaient les animaux domestiques.

Le sable est transporté vers les niveaux encore inférieurs et s’étale sur bien des terres arables et des prés fleuris ; tandis que la fine boue alluviale continue à flotter dans les eaux lasses qui recherchent des creux abrités et des dépressions pour s’y reposer, dans l’attente des marais, des bayous et autres tourbières.

[…]       Tout se mélange, mais on peut être sûr, au moins en amont, que l’eau et la boue de notre village – de nos propres fermes – sont là, avec le reste. Le courant avance toujours, il ne se repose jamais, et il croît tout en avançant. Il traverse un Etat, il marque une frontière entre deux autres États. Les hommes en ont fait un moyen de transport pour leurs troncs d’arbre flottants, une autoroute pour leurs bateaux et leurs péniches. Puis, ce courant devient vraiment fleuve. Il se dépêche de rejoindre l’Ohio pour partager la digne tâche de faire glisser les bateaux à vapeur et de faciliter le commerce d’une vallée populeuse. L’Ohio a même surpassé l’affluent qui nous a guidés, en lui prenant sa charge de boue. Nous sommes au milieu du pont suspendu de Cincinnati et baissons les yeux vers la surface jaune du grand fleuve. Il est nourri des apports venant d’une demi- douzaine d’États. Là vient se fondre la terre volée à notre jardin ou arrachée à notre nouvelle route, à trois cents kilomètres de là. Nous savons qu’elle est là.

Regardez sur la carte et voyez combien de rivières viennent apporter leurs sédiments dans l’Ohio. Suivez le tracé des affluents jusqu’à leur source. Remarquez que l’Ohio porte son fardeau jusqu’au Mississippi. Regardez de nouveau sur la carte et voyez combien d’autres grandes rivières apportent de la boue venue de régions lointaines pour la déverser dans le puissant Père de tous les Fleuves. Ici, dans ce courant incessant, flotte la même terre qui a disparu du champ de pommes de terre du fermier Jones.

De la même façon, pensez au grand Missouri. Il mêle son eau jaune à celle, plus claire, du Mississippi, quelques kilomètres au-dessus de Saint Louis. Je me suis un jour posté sur le pont d’un steamer, entre Alton et Saint Louis, et j’ai vu la force turbide du Missouri s’engouffrer très loin dans le Mississippi et maintenir sur des kilomètres une frontière distincte entre les eaux des deux fleuves. Il apparaît que l’apport du lointain nord-ouest excède tous les apports de l’est.

Suivez le courant tourbillonnant du Missouri, un peu plus haut, vers sa source.

Là se trouvent, sur les rives alluviales, les grandes cités des hommes. […]. Les escarpements érodés glissent dans la rivière. Au-delà des limites des zones urbaines de population, la rivière rassemble déjà la boue destinée à voyager jusqu’au Golfe du Mexique – une boue qui est déjà venue, en flottant, d’une région plus retirée et a été déposée là aux périodes de crue.

Voici la Niobara, nourrie du limon issu des prairies du Nebraska ; la rivière Cheyenne, gonflée des déblais des camps miniers des Black Hills ; le Petit Missouri, la Platte et la Yellowstone, riches des sables venus de la Big Horn, de la rivière Wind et des Snoury Mountains ; ici dans une plaine herbeuse, s’unissent les affluents, le Jefferson, le Madison et le Gallatin, qui apportent la terre venue des grandes chutes d’eau des montagnes Red Rock, qui marquent la ligne de partage des eaux vers des points opposés de la boussole. L’ampleur et la complexité de ces opérations sont époustouflantes ! Sur chaque centimètre carré de ce vaste territoire, la terre cède sous les actions corrosives des rivières, des pluies et des gelées. Les fiers promontoires et les dômes montagneux doivent reconnaître la suprématie de leur pouvoir de domination. Les Montagnes Rocheuses ont déjà commencé leur voyage vers le Golfe du Mexique. Des kilomètres cubes de leur substance granitique sont enterrés dans le delta de la Louisiane et la barre du Mississippi.

Chaque rivière, dans son effort pour trouver un point de repos, a creusé un passage nivelé à travers les inégalités de la terre et les résidus ont été rejetés ailleurs.

Nous n’avons jamais vu comment chacune de ces opérations a commencé ; mais nous les voyons dans leur progression ; et nous nous sentons poussés, par la raison, à déduire que les rivières ont, de tout temps, opéré comme elles le font maintenant sous nos yeux. Mais, quand une chose meurt, une autre doit vivre. Observez une paroi montagneuse, une crête rocheuse. Nous n’avons jamais vu la Nature ériger de tels murs pendant la nuit, alors que nous dormons. De telles montagnes sont bien plutôt les restes de lointaines civilisations de pierre, maintenant enterrées, qui, jadis, se sont étirées très loin vers le nord et l’ouest. Les forces de l’érosion ont usé les formations des deux côtés, créant ainsi la paroi et révélant une basilique naturelle, de la même façon que la statue émerge du bloc de pierre sous les ciseaux du sculpteur.

À travers tout ce pays, enterrées partout sous nos pieds, se trouvent de grandes formations et des parois semblables à celles-ci, comme autant de frontières entourant des civilisations qui n’ont jamais existé, ou qui n’ont pas encore existé. Pour leur majeure partie, ces formations ont été emportées, sauf les restes isolés qui gisent, çà et là, comme des îles au milieu d’une géologie totalement différente.

Nous aurons d’autres occasions et opportunités de parler de ces reliquats sauvages et du pouvoir qu’ils conservent ; car ils sont les lieux funéraires des populations primitives qui ont pris possession de l’Amérique avant l’arrivée de l’homme. [sic]

Les deux principaux processus, l’érosion et la sédimentation, doivent être examinés de manière vivante et simultanée. Toute l’histoire de la terre consiste surtout en des soulèvements et des destructions, en des reconstructions et des désintégrations, sous l’action de forces qui ont laissé de gigantesques monuments de leur puissance antérieure ; ces mouvements, de nos jours, ont toujours lieu sur une échelle suffisante pour illustrer comment furent posées les fondations de la terre et comment la surface du globe été façonnée pour apparaître telle qu’en elle-même à nos yeux intéressés.

Alexander Winchell              Walks and Talks in the geological field            1886

2.05 m.a.                     Un(e) australopithèque africanus, est découvert le 18 avril 1947 par Robert Broom et John T. Robinson en Afrique du Sud dans la région de Sterkfountain, à 40 km au nord-ouest de Johannesburg : Mrs Ples, avec une capacité crânienne de 485 cm³. Mrs ? En fait on n’est pas sur de son sexe et il est probable que ce n’était pas un adulte. La datation a été obtenue par paléomagnétisme et uranium-plomb.

2 m.a.                         A la fin du Plaisancien, le cours supérieur de la Durance, en amont de Sisteron, s’écoule vers le Bas-Dauphiné, par le cours du Drac actuel.

1.98 m.a.                   Le paléontologue Lee Berger trouve en 2008 dans une grotte d’Afrique du Sud deux squelettes d’hominidés baptisés Australopithecus sediba : une femme d’une vingtaine d’années et un garçon de 10 à 13 ans ; ils seraient les plus lointains ancêtres d’Homo habilis.

1.9 m.a.                       Apparition de l’Homo habilis – à même de se fabriquer des outils -. Sa capacité crânienne est de 775 cm³ : en plus du cerveau archaïque apparu près de 500 m.a. d’années plus tôt, puis du système limbique apparu près de 150 m.a. plus tôt, il est désormais doté du néocortex, apparu entre 2 et 3 m.a. , encore nommé cerveau supérieur qui représente chez l’homme 85 % du volume cérébral total et enveloppe les régions plus anciennes. Le néocortex est divisé en lobes : frontal, pariétal, temporal et occipital : il s’occupe des fonctions cognitives supérieures comme la conscience, le langage, les capacités d’apprentissage, les perceptions sensorielles, les commandes motrices volontaires, la présence dans l’espace. Le lobe préfrontal est celui qui s’est le plus développé chez l’homme, à l’origine de la réflexion, du raisonnement, de la créativité, de l’imagination, de la résolution des problèmes, de la planification, de la conscience de soi et de l’empathie.

Ce n’est donc pas la bipédie, commencée 5 m.a. plus tôt qui a permis de développer la fabrication d’outils, ce que l’on a cru pendant un certain temps.

Le seul critère d’humanité biologiquement irréfutable est la présence de l’outil.

André Leroi-Gourhan                           Le fil du temps, ethnologie et histoire. Seuil 1983

  Quaternaire, de 1.64 m.a. au premier amour.

 ÈRE QUATERNAIRE, de 1,8 m.a. à nos jours.

Pléistocène 1.8 m.a. à ~ 10 000 ans.

De 1.8 m.a. à 1.3 m.a.      Muni désormais d’une voûte plantaire, (spécifique à notre espèce) l’Homo erectus quitte l’Afrique et colonise l’Europe et l’Asie. C’est à Dmanissi, en Géorgie qu’ont été découverts les plus vieux Européens, à 1,8 m.a. Dans les années 2000, on découvrira à Ileret près du lac Turkana, au Kenya, des traces de pas d’hominidés vieilles de 1.51 m.a. à 1.53 m.a. d’une qualité telle qu’elle permettront d’affirmer que cette bipédie d’homo erectus était déjà celle d’un homo sapiens : pose du talon, puis du bord latéral du pied et prise d’impulsion sur l’origine du pouce, caractéristique d’une bipédie moderne.

1.7 m.a                        Un raz de marée ravage la Grande Canarie, dans l’Atlantique.

En France, près de Pézenas [Hérault] sur le plateau de l’Arnet, entre Nizas et Lézignan la Cèbe, une coulée volcanique recouvre nombre d’animaux, d’outils, et peut-être d’humains. Si cela se confirmait, il s’agirait du plus vieil européen découvert à ce jour : un Homo ergaster.

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[1] On trouvera dans cette grotte de Denisova en 2012 un os d’une fillette morte à 13 ans, vers ~90 000 ans,  métisse dont le père était dénisovien  et la mère néandertalienne.

[2] … dans leur version moderne, car on trouve dans la famille des Protocétidés des Rhodocetus et des Protocetus à ~ 40 m.a.]  Le classement chronologique de ces dernières glaciations ne doit pas laisser entendre qu’elles ont été les seules : il y en eut bien d’autres, dans des temps beaucoup plus anciens : la plus ancienne, la glaciation Varanger qui semble avoir recouvert presque toute la planète. Puis d’autres, de 2 400 à 2 100 m.a., de 950 à 570 m.a., de 450 à 420 m.a., de 360 à 260 m.a.

[3] Ces dénominations utilisées en Europe occidentale ont des correspondances : en Europe du Nord, les glaciations se nomment Elster, Saale et Vistule ; en Amérique du Nord : Nébraska, Kansas, Illinois et Wisconsin ; en Grande Bretagne : Beestonien, Anglien, Wolstonien, Dévensien.


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