~ 229 à ~ 10. Débuts de l’empire romain. Carthage. 30761
Publié par (l.peltier) le 22 décembre 2008 En savoir plus

~ 229                          Rome intervient contre les Illyriens et soumet leur reine Teuta.

~ 225 à ~ 218          Avec la bataille de Télamon, Rome entreprend la conquête de la Gaule cisalpine : c’est alors le nom donné à la vallée du Pô, qui aura plusieurs capitales, mais essentiellement Ravenne. Bien que vaincus, les Gaulois [1] y firent forte impression :

Effrayants étaient l’aspect et le mouvement de ces hommes nus du premier rang, remarquables par l’éclat de leur vigueur, de leur beauté et de leurs colliers et bracelets d’or.

Fabius Pictor

L’aspect de l’armée gauloise et le bruit qui s’y faisait glaçaient les Romains d’épouvante, le nombre des cors et des trompettes était incalculable.

Polybe [205 – 126]

De façon générale, le guerrier gaulois a excellente réputation :

On sait que les Gaulois ont été des mercenaires extrêmement efficaces et professionnels. Toutes les armées voulaient leur contingent de Gaulois ! Nous avons un texte qui nous dit que pour une campagne à l’époque hellénistique, une troupe de 1 000 cavaliers et de 4 000 fantassins gaulois est payée en or, pour un montant de l’ordre de la tonne.

Christian Goudineau

~ 218                          Hannibal est à la tête de Carthage.

Un singulier mélange de réflexion contenue, de savants calculs, de précision méticuleuse, d’entêtement incroyable et d’imagination aventureuse

Camille Jullian

Aucun homme de guerre, sauf Napoléon, n’a été plus favorisé de dons qui souvent, s’excluent : l’imagination, le jugement et la volonté.

Stéphane Gsell

Il a succédé à Hasdrubal et à son père Hamilcar. Ce dernier, le vaincu des îles Egates, s’était rattrapé de la perte de la Sicile en construisant un véritable empire en Espagne, principalement constitué de comptoirs, dont Carthagène, le premier d’entre eux, sur la côte méditerranéenne. Les Romains avaient demandé à Carthage de ne pas dépasser l’Ebre, pour ne pas empiéter sur les plate-bandes de Massilia.

Rome ne pouvait supporter un aussi dangereux voisinage, avec ce talent mis à se construire un empire en peu de temps. Général d’une puissance maritime, Hannibal va ignorer la mer et décide de combattre sur terre, sur le territoire même des Romains, comptant soulever contre elle au passage Celtes et Italiens, récemment soumis.

Il a 29 ans, 28 000 fantassins, essentiellement nord africains et espagnols, 6 000 cavaliers et 37 éléphants, derniers témoins d’une période humide du Sahara, dont l’assèchement a débuté depuis à peu près 1 800 ans, vivant dans les quelques îlots d’humidité qui restaient encore.

On sait que les anciens avaient utilisé l’éléphant d’Afrique à la guerre. On a longtemps supposé qu’ils n’avaient eu que des éléphants d’Asie, alors qu’un simple examen des monuments, des médailles, des mosaïques, montrant les énormes oreilles de ces animaux aurait suffi à éclairer la question [c’est principalement par la taille des oreilles que se distinguent les éléphants d’Afrique de ceux d’Asie ]

Louis Lavauden

Polybe parle des éléphants de Carthage, originaires de l’Atlas, et de leurs conducteurs hindous. Ainsi, si Hannibal se servait bien d’éléphants africains, il faisait appel à des cornacs asiatiques.

E.-F. Gauthier, université d’Alger  Le Passé de l’Afrique du Nord.

Muni d’un tel bagage, il n’a pas l’intention de se laisser arrêter par les Alpes. Il arrive par l’Espagne, où il s’est arrêté quelques mois, le temps de prendre et détruire Sagonte, la principale alliée de Rome, – aujourd’hui Sagunto, au nord de Valence -, déclenchant ainsi la seconde guerre punique.

Il emprunte la voie hérakléenne [2], via Castelnau le Lez, Nîmes, franchit le Rhône à Roquemaure. À partir de là, très nombreux sont les avis sur le trajet suivi et à ce jour, aucune hypothèse ne l’emporte nettement, y compris la plus récente : le col de la Traversette. Il aurait peut-être remonté le Grésivaudan, et la vallée de la Maurienne, où il se serait fait accrocher deux fois par des Allobroges, plus pillards que soldats, à Aiton et à l’Esseillon, au dessus de l’actuelle Modane. Il aurait alors quitté la vallée principale qui mène à l’actuel col du Mont Cenis [3] – 2 081 m – pour passer par l’ancien col du Petit Mont Cenis, au sud du col du Clapier ; on ne dispose en fait que d’un texte de Polybe disant qu’il avait une vue imprenable sur la plaine du Pô . Les avalanches et la fatigue de ces 10 derniers jours de marche ont décimé ses troupes : 8 000 fantassins, 2 000 chevaux manquent à l’appel, ainsi que la plupart des éléphants. Les victoires à venir seront éclatantes : la Trébie en décembre 218, Trasimène le 23 juin 217, Cannes, dans les Pouilles le 2 août 216 : chaque fois, les morts et prisonniers romains se compteront en dizaine de milliers ; ses soldats finiront par connaître les délices de Capoue… qui auront raison des éléphants survivants, à l’exception d’un seul, surnommé le Syrien.

Henri Motte. 1878. Hannibal traverse le Rhône.

Mit Elefanten über die Alpen: Wie der geniale Kriegsherr ...

Hannibal franchissant les Alpes

Hannibal montrant la Vallée du Pô à ses soldats. Dessin d’Alfred Rethel. 1842

Mais en 2014, une autre hypothèse reviendra sur le devant de la scène :

Une équipe de scientifiques pense avoir découvert des dépôts animaliers de masse en fait des quantités énormes de crottin, qu’une analyse carbone date aux alentours de 200 avant J.-C., mais aussi des traces abondantes de bactéries Clostridium, qu’on trouve généralement dans les excréments de cheval. Qu’est-ce que cela prouve ? Même si nous ne pouvons pas relier à coup sûr cette découverte à Hannibal, les résultats sont cohérents avec le passage d’un grand nombre d’animaux et de personnes à l’écart des voies de transhumance habituelles, observent les biologistes. Or, cette découverte a été faite près du Col de la Traversette, dans les Alpes, reconnu comme étant le plus probable concernant l’itinéraire d’Hannibal, car c’est pratiquement le seul qui rassemble les 5 conditions citées par l’historien Polybe dans ses Histoires.

Par Abdelaziz Belkhodia. 06 Avr 2016  http://www.realites.com.tn/2016/04/la-route-dhannibal-dans-les-alpes-enfin-decouverte/

coltraversette

Le Col de la Traversette, 2950 m. Dans le fond, les aiguilles de la Traversette.

Il est difficile de prendre cette hypothèse pour argent comptant, tant Hannibal est admiré pour ses intuitions de stratège hors-pair, ce que ce choix viendrait infirmer.

ET SI…

Et si Hannibal avait pu prendre l’avis de Louis XI, quelques 1 700 ans plus tard, celui-ci l’aurait sans doute ainsi mis en garde : loin de moi l’idée de dire du mal de mes glorieux aïeux et de tes beaux éléphants et chevaux, Hannibal, mais pour autant, il me semble que sur les pentes escarpées des montagnes, ils doivent se montrer un peu moins agiles que mes mulets ; et toitu veux les faire passer là où moi je fais creuser un tunnel pour satisfaire la guilde des muletiers qui ne veulent plus affronter ces pentes casse-gueule du col ! Mais que sais-tu donc de la dureté de la montagne ?  Il ne manque pourtant pas d’autres cols, où il n’y a de neige que de décembre à mai, et elle laisse alors la place à une herbe rase et quelques fleurs, tandis que celui-là cache ses pierres glissantes sous la neige d’octobre à juin. Pèses bien tout cela mon garçon : cela compte aussi pour gagner une guerre.

Que l’on ait trouvé abondance de crottin dans les parages est une chose, que ce soit celui des éléphants et des chevaux d’Hannibal en est une autre. Quoi qu’il en soit, il est plutôt amusant de voir historiens, amateurs autant que professionnels, se disputer sur le sujet, tout autant que sur le Masque de fer, ou les amours de Cléopâtre, car tout ceci ne change rien à l’affaire qui est qu’Hannibal a flanqué une sacrée raclée aux Romains après avoir traversé les Alpes ; mais où ? est-il donc si important de le savoir ?

Entre Trasimène et Cannes, la sage lenteur de Fabius, nommé dictateur dans une pareille crise,  arrêta les progrès du général carthaginois, et déconcerta ses projets, évitant, avec le plus grand soin, d’engager une action. Campé sur les hauteurs, il le harcela par des marches et des contre-marches, et parvint même à le renfermer dans un défilé d’où Annibal ne put se tirer qu’à l’aide du plus singulier stratagème ; ce général fit mettre le feu à des sarmens de vigne, attachés, par son ordre, aux cornes d’un grand troupeau de bœufs qui, aiguillonnés par la douleur, se jetèrent dans ce défilé, effrayèrent le poste romain, lequel s’enfuit, et de cette manière, ouvrit un passage à l’armée carthaginoise.

[…]            Rome succomboit infailliblement, si Carthage eut envoyé promptement des renforts à son général victorieux ; mais dans le sénat de cette ville, se trouvaient des citoyens aussi envieux de la gloire d’Annibal, qu’insensibles au salut de leur patrie ; la faction d’Hannon paralysa les efforts d’Annibal, et par de pitoyables raisonnements que dictait une haine mal déguisée, empêcha qu’on ne lui envoya des secours. Le vainqueur, affaibli par ses victoires mêmes, refusa de marcher sur une ville telle que Rome où, loin de se laisser abattre par le malheur, les habitans s’empressaient de s’enrôler, et se montroient décidés à s’ensevelir sous les ruines. Rome, malgré tant de revers, subsistoit toute entière avec son sénat magnanime, et un caractère inébranlable d’intrépidité. Le véritable reproche que l’on soit en droit d’adresser à Annibal, c’est d’avoir fait prendre à son armée victorieuse des quartiers d’hiver à Capoue où elle s’amollit. Quand les troupes carthaginoises sortirent de cette capitale de la Campanie, elles étaient méconnaissables.

M.E. Jondot               Tableau historique des nations. 1808

Que de richesses, que de charmes dans la côte de Campanie, chef d’œuvre où évidemment la nature s’est plu à accumuler ses magnificences ! Ajoutez ce climat perpétuellement salubre et favorable à la vie, ces campagnes fécondes, ces coteaux si bien exposés, ces bocages exempts de toute influence nuisible, ces bois ombreux, cette végétation variée, ces forêts, ces montagnes d’où descendaient tant de souffles de vent, cette fertilité en grain, en vin, en huile, ces troupeaux revêtus de laine précieuse, ces taureaux au cou puissant, ces lacs, cette abondance de fleuves et de sources qui l’arrosent tout entière, ces mers, ces ports, cette terre ouvrant partout son sein au commerce et s’avançant elle-même au milieu des flots, empressée d’aider les mortels.

Pline l’Ancien    Histoire Naturelle III-6, traduction Littré, Nizard.

Rome a chancelé, mais Rome se reprend, met en œuvre une formidable mobilisation et finit par renouer avec la victoire, enlève Capoue, et reprend Syracuse malgré le génie défensif d’Archimède.

Publius Cornelius Scipion, qui se complaisait à laisser les imaginations tracer autour de lui une auréole de divinité, – on l’appellera l’Africain – profitant de l’éloignement d’Hannibal à Capoue, effectuera une marche fulgurante sur Carthage, via l’Espagne et reprendra tous les comptoirs de la côte africaine : l’armée carthaginoise, malgré le rappel d’Hannibal sera défaite en 202 à Zama, et la Narbonnaise, qui avait pris le parti de l’ennemi, colonisée. Il reprend les recettes déjà éprouvées par Alexandre en salant les terres agricoles pour les rendre stériles.

Massinissa, fils du roi numide Gaïa – l’actuelle Algérie -, tout d’abord écarté de la succession à la mort de son père, n’a pu devenir roi qu’en s’alliant  à Rome, et c’est donc aux cotés de Scipion qu’il combat Hannibal à la tête de ses excellents cavaliers qui montent à cru des chevaux non bridés. Il connaîtra une longévité exceptionnelle et passera à la postérité :

Massinissa, le roi des Numides, fut le meilleur et le plus heureux des monarques de notre temps. Il régna plus de soixante années, restant toujours en parfaite santé. Il vécut très longtemps et atteignit l’âge de 90 ans. Il l’emportait sur tous ses contemporains par la vigueur du corps. Quand il fallait rester debout, il était capable de demeurer ainsi une journée entière à la même place. Et quand il fallait rester assis, il n’éprouvait jamais le besoin de se lever. Il endurait les fatigues que lui imposaient les longues randonnées à cheval poursuivies de nuit comme de jour, sans se ressentir aucunement d’une pareille épreuve. […] Voilà encore un fait qui montre bien sa vigueur physique : quand il mourut à l’âge de 90 ans, il laissa un fils de 4 ans… Il avait eu, avant ce dernier né, neuf autres fils. Grâce à l’affection qui les unissait, jamais, durant tout le cours de sa vie, aucun complot, aucun crime domestique ne vint troubler la paix de son royaume. Mais son œuvre la plus belle, la plus divine fut celle-ci : avant lui la Numidie était stérile [aujourd’hui, on sait que c’est faux]. Or, le premier, avec ses seules ressources, il prouva qu’elle pouvait produire toutes espèces de fruits en constituant des domaines particuliers qu’il répartit entre ses fils.

Polybe                     Histoires XXXVI, 16

Quatorze ans plus tard, en ~ 184, au cours d’une bataille navale contre Eumène II, roi de Pergame, Hannibal, réfugié auprès de son adversaire, Prusias de Bythinie, inventera l’arme bactériologique… en projetant sur les bateaux ennemis des pots de terre contenant des serpents venimeux. Encore un an, et Prusias le trahira auprès des Romains : il préférera alors s’empoisonner plutôt que de tomber en leurs mains.

~ 217                           La bataille de Raphia, – aujourd’hui Rafa, ville frontière entre le territoire de Gaza et l’Égypte, là où se trouvent les tunnels par lesquels passent tous les échanges entre Gaza et l’Égypte -, met aux prises les 73 éléphants d’Afrique de Ptolémée IV contre les 102 éléphants d’Asie d’Antiochos III, et ce sont les Africains qui l’emportent.

ET SI…
La légende raconte qu’à la faveur d’un fort vent de sable beaucoup plus gênant pour les cornacs que pour les éléphants, ces derniers se laissèrent aller à des mouvements de fraternisation, chose à proprement parler inouïe, à cette époque comme à d’autres : dès que le vent se fût un peu calmé les cornacs effarés constatèrent que leurs montures formaient une sarabande, se tenant par la trompe, par la queue, grandes et petites oreilles mélangées, et  dansant joyeusement une danse de là-bas. Qui plus est, la distinction entre combattants n’était pas chose aisée, tout ce monde étant, vu la chaleur, torse nu et, pour le bas, pantalon patte d’éléphant, évidemment.
Il était question de créer la première internationale des éléphants au sein de laquelle Africains et Asiatiques auraient été les premiers représentants, mais tous les autres étaient cordialement invités à venir grossir les rangs ; elle n’aurait pas manqué de poids : ils se comptaient alors  par millions [20, dit-on pour la seule Afrique en 1900, devenus 0.35 en 2015 de par la cupidité des hommes]. On se racontait aussi les guerres des uns et des autres :
–           Moi, mon grand-père était avec Pyrrhus à Héraclée et Ausculum, et il n’est jamais parvenu à oublier l’ampleur et la sauvagerie de ces massacres.
–           Moi, mon frère est parti avec Hannibal il y a un an pour faire la guerre aux Romains. Je n’ai pas de  nouvelles. Il parait qu’il y a deux chaînes de montagne à franchir avant d’être chez les Romains. Il  ne comprend pas pourquoi Hannibal leur fait faire toute cette marche, alors qu’il aurait été beaucoup plus court de débarquer dans le sud du territoire des Romains. D’accord, il aurait fallu prendre des bateaux, mais des bateaux, il en faut  de toutes façons pour franchir les colonnes d’Hercule. Alors ! Bah, on verra bien ; et puis de toutes façons, tout le monde dit qu’Hannibal, il est gé – nial !
Les potaches se livraient à leurs jeux habituels : on pouvait lire, peint en rouge sur leur corne :
–            Défense d’y voir clair.
Si tous les éléphants du monde décidaient d’être copains et marchaient la trompe dans la trompe, le bonheur serait pour demain etc …
Et tandis que les éléphants se trompaient énormément, les cornacs criaient tant et plus :
–          Détrompez-vous, détrompez-vous !
Injonctions auxquelles les éléphants répondaient :
–           Pas avant que vous ne nous ayez dit en quoi l’on se trompe !
Bref le malentendu s’installait dangereusement, durablement, et les cornacs durent se donner un mal de chien pour que la haine et la bêtise reprennent le dessus afin que l’on puisse achever la bataille. De mémoire d’éléphant, Babar peut en témoigner, jamais occasion aussi favorable d’instaurer une paix perpétuelle entre les éléphants ne se représenta.

~ 213               Les victoires d’Hannibal ont laissé les Romains exsangues et ils se refont une santé comme ils peuvent, en recourant au crédit, car il leur faut garantir  les biens fourmis par les fermiers d’État, au sein desquels se glissent quelques fripouilles : l’arnaque aux assurances n’est peut-être pas vieille comme le monde, mais presque :

Ce Postumius était un publicain qui, pendant de nombreuses années, n’avait eu d’égal à Rome pour la malhonnêteté et la cupidité que Titus Pomponius Veientanus, tombé l’année précédente aux mains des Carthaginois commandés par Hanon, alors qu’il pillait imprudemment la campagne lucanienne. Ces deux hommes, profitant de la garantie accordée par l’Etat contre les risques encourus du fait des tempêtes par les fournitures qu’on apporterait aux armées, avaient déclaré des naufrages imaginaires ; et même quand les naufrages qu’ils avaient annoncés étaient réels, leur propre ruse, et non le hasard, en était la cause. Ils chargeaient quelques marchandises de peu de valeur sur de vieux navires branlants, qu’ils faisaient couler au large [l’équipage était recueilli sur des canots préparés à l’avance], puis ils prétendaient que la cargaison perdue était bien plus considérable.

Tite-Live              Histoire romaine. XXV, 3,9-11

Mais l’arnaque, comme la vermine, ne peuvent prospérer que sur un corps sain et dans l’ensemble, riche :

Au moment où s’achèvent la conquête et l’unification politique de l’Italie, les traits qui définissent dans sa spécificité la civilisation romaine sont à peu près définitivement fixés. La fusion entre le vieux fonds italique et les apports de la civilisation étrusque, puis celle du monde grec et hellénique, elle-même enrichie des héritages de l’Orient, est achevée. Elle a modelé une culture originale qui constitue, à la fin de la République, un puissant facteur d’homogénéisation des peuples de la Péninsule. Pour la première fois de son histoire, l’Italie dans son ensemble se trouve engagée dans un processus d’unification dont les notables municipaux sont à la fois les agents les plus actifs et les principaux bénéficiaires. Partout, des Alpes à la pointe occidentale de la Sicile, on utilise une unité monétaire commune – c’est en 213 que Rome commença à frapper sa monnaie d’argent, le denier – et une langue véhiculaire, le latin, que tous ou à peu près comprennent. Certes, ce n’est pas la seule langue utilisée par les peuples de la Péninsule. Les parlers locaux n’ont pas disparu, pas plus que ne disparaîtront les dialectes régionaux dans l’Italie unifiée au XIX° siècle par la monarchie de Savoie. Le grec conserve ses positions en tant que langue de culture. Mais le latin est désormais universellement employé comme langue des échanges, de la vie sociale, du droit, de la politique, voire de la littérature. Il structure la communication et fonde ainsi l’unité du monde italien.

Partout s’étalent également les signes d’une romanisation qui est en fait diffusion et pénétration d’une culture composite, reliant au vieux fonds romain et italique l’immense apport de la civilisation hellénistique. L’urbanisme, l’architecture, le décor et l’agencement des habitations inspirés des modèles gréco-orientaux constituent un art unifié et donnent des villes italiennes une image homogène. Relèvent également d’une culture commune à l’ensemble de l’Italie des pratiques sociales et politiques qui, à la fois, s’inscrivent dans le cadre étroit de la cité et témoignent d’un sentiment d’appartenance à une entité collective que l’on pourrait presque qualifier de nationale.

Nous avons vu que les guerres puniques et les entreprises de conquête en Orient avaient eu pour effet d’accroître considérablement la richesse et la puissance de Rome, mais également d’aggraver les déséquilibres sociaux. Détentrice du pouvoir politique, la nobilitas avait augmenté dans des proportions démesurées son assiette économique. Par comparaison avec celles de Crassus ou de Pompée, créditées l’une et l’autre d’un patrimoine de plus de 50 millions de deniers, la fortune des vedettes du monde politique romain du II° siècle – Paul Emile et Scipion Emilien (280 000 deniers pour le premier, un million de deniers pour le second) – paraissent dérisoires. De tels chiffres impliquaient la possession de nombreux biens fonciers, d’immenses domaines ruraux répartis dans diverses régions de la Péninsule, d’immeubles, de maisons, de villas offrant à leurs propriétaires de confortables revenus, de milliers d’esclaves, d’affranchis, de clients qui pouvaient à tout moment se transformer en mercenaires. Crassus n’estimait-il pas que l’on ne pouvait se prétendre riche que si l’on était capable d’entretenir une armée avec sa propre fortune ?

L’impérialisme avait donc essentiellement profité à un petit nombre de sénateurs et de chevaliers. Quelques dizaines de familles contrôlaient à la fois le pouvoir politique, l’accès aux hautes magistratures, les commandements militaires et les sources de l’enrichissement. Conscients de l’identité de leurs intérêts, les représentants de cette caste dirigeante n’avaient pas la même manière d’envisager l’avenir de la République. Pour les optimates (les meilleurs), rien ne devait être changé à un statu quo qui leur assurait, outre le contrôle du consulat et du Sénat, la fructueuse administration des provinces. Les populares, membres également de grandes familles aristocratiques, étaient au contraire partisans de réformes visant à moraliser la vie publique, à élargir la citoyenneté aux Italiens et à redistribuer une partie des terres pour restaurer une classe de paysans-soldats : fondement à leurs yeux de la République et de la puissance militaire romaine. Ils souhaitaient en somme que tout change pour que rien ne change. Par compassion pour les dominés ? Par adhésion sincère aux principes vertueux du stoïcisme ? Ou simplement par un souci tactique d’affaiblir leurs adversaires en détachant d’eux pauvres et dépendants ? Voire dans le but d’établir un régime populiste, une sorte de tyrannie à la grecque s’appuyant sur la plèbe ? Un peu de tout cela sans doute, dans des proportions variables.

Pierre Milza                 Histoire de l’Italie   Pluriel 2005

01 ~ 202                    L’empereur de Chine Ts’in Che Houang-ti est mort en ~210. Son fils adolescent, incapable s’est suicidé 3 ans plus tard, au milieu de la révolte générale. Deux aventuriers que tout oppose vont se disputer le pouvoir : Hiang Yu, géant brutal aux allures de soudard, et Liou Pang, paysan plein de finesse naturelle, politique d’instinct, rusé, adroitement généreux. La bataille décisive a lieu à Kai-hia, près de Fong-yang, sur la rivière Houai, entre Hoang-Ho et Yang Tse Kiang, dans le Nang-houei :

Hiang Yu fit des prodiges de valeur, traversa plusieurs fois avec sa cavalerie les rangs ennemis et abattit de sa main un des lieutenants de Lieou Pang ; mais, criblé de blessures, il se vit encerclé. Reconnaissant parmi ses poursuivants un de ses anciens compagnons d’armes : Je sais que ma tête est à prix, lui cria-t-il, tiens, prends-la. Et il se trancha la gorge.

Lieou Pang n’avait plus de rival. Le soldat de fortune se trouvait empereur. Par un dénouement imprévu, c’était pour ce fils de paysan qu’avaient travaillé trente sept générations de princes de Ts’in. C’était finalement pour lui que Ts’in Che Houang-ti avait unifié la Chine et crée le césarisme chinois. L’heureux aventurier se trouvait en cinq ans l’héritier inattendu de cette longue suite d’orgueilleux féodaux, le bénéficiaire de l’œuvre accomplie par l’homme de génie qui avait créé la centralisation impériale.

Et tandis qu’en dépit de la valeur de Ts’in Che Houang-ti, la dynastie des Ts’in n’était restée que quatorze ans sur le trône impérial (~ 221 à ~ 207), la dynastie fondée par Lieou Pang, la dynastie des Han allait, à une brève interruption près, s’y perpétuer pendant plus de quatre siècles (de ~ 202 ou plutôt, pour compter comme les Chinois, de ~ 207 à 220 de notre ère). Du fait de cette longue durée, la maison allait acquérir un prestige de légitimité qu’aucune autre dynastie impériale ne devait posséder à un égal degré. Tel est d’ailleurs resté ce prestige à travers l’histoire que, par la suite, c’est sous ce nom de fils des Han que le peuple chinois s’est plu à se désigner.

René Grousset, Sylvie Regnault-Gatier             L’Extrême Orient         1956

06 ~ 197                     Rome a envoyé des ambassades en Grèce qui n’ont pas bien mesuré la complexité de la situation… des analyses biaisées les ont amené à vouloir intervenir et le jeune consul Flamininus défait Philippe V de Macédoine à Cynoscéphales : c’en est fini de la mainmise de la Macédoine sur la Grèce.

L’apparition du luxe à Rome a commencé avec le retour de l’armée d’Asie. C’est elle la première qui introduisit les lits à pied de bronze, les tapis précieux, les couvertures et autres étoffes, les guéridons et les consoles, qu’on regardait alors comme l’élégance suprême de l’ameublement. A cette date remontent les joueuses de cithare ou de sambuque et les histrions chargés d’égayer les festins. Alors aussi on commença à mettre dans la préparation des repas plus de soin et de dépense, à faire cas des cuisiniers, qui chez les vieux Romains étaient au dernier rang des esclaves comme prix et comme fonction, et à tenir pour un art ce qui avait été un vil métier.

Tite Live

Si Athènes est tombée, c’est parce qu’elle était trop pauvre, que l’alliance qu’elle dirigeait était trop hétéroclite, que ses dieux furent renversés par des cultes plus profonds et que sa science était devenue stérile […] Athènes tomba parce qu’elle dépendait du grain de la Mer Noire, et, quand elle en fût coupée, elle n’eut pas d’autre choix que de se rendre.

Maurice Bowra

~ 190                         Éclipse totale de soleil. Hipparque de Nicée (aujourd’hui Iznik, en Turquie) la fait observer de 2 lieux différents, mais sur un même méridien : Alexandrie et l’Hellespont. Sur ce dernier lieu la Lune éclipsa totalement le soleil, mais à Alexandrie, le soleil ne fût caché qu’à 80 %.

La raison en était que la Lune est plus proche de la Terre que ne l’est le soleil, et le fait d’observer le phénomène de 2 lieux différents provoquait un changement apparent de sa position dans le ciel. Connaissant les différentes latitudes des deux lieux et prenant en compte les erreurs possibles de mesure, Hipparque fut capable de donner la distance de la Lune en fonction de la dimension de la Terre. Il trouva que la distance de la Lune devait être supérieure à 59 fois et inférieure à 67.33 fois le rayon de la Terre. D’après des études ultérieures d’éclipses de Soleil et de Lune, il calcula que la distance du Soleil est 2 500 fois le rayon de la Terre et, plus tard, il fut en mesure de préciser 60.5 fois pour la distance de la Lune. Ces évaluations étaient de qualité très supérieure aux estimations précédentes et, bien que la distance du Soleil indiquée par Hipparque fut environ dix fois trop petite, celle de la Lune était quasiment correcte (évaluation moderne 60.25). Son calcul de la dimension de la Lune était lui aussi d’une précision satisfaisante, alors que le chiffre qu’il donna pour celle du Soleil était beaucoup trop petit.

[…]        Hipparque de Nicée dégagea la voie pour une nouvelle théorie des mouvements planétaires qui sauverait les apparences avec une précision mathématique, réalisation qui sera l’œuvre de Ptolémée. Sur ce terrain donc, Hipparque fut un précurseur, pas un conquérant, mais il en va tout autrement de ses travaux d’observation : excellent observateur, très méticuleux de surcroît, Hipparque a parfois été qualifié de plus grand astronome observateur de l’Antiquité classique. Pour l’essentiel de ses observations, il employa les instruments courants de son époque – la sphère armillaire et le cadran solaire portatif ­des instruments faits d’anneaux de métal qui fonctionnaient comme des échelles graduées, et ajustés à une ligne de visée que l’astronome orientait vers le corps céleste observé. A ces instruments, Hipparque ajouta l’astrolabe plan, un disque sur lequel une carte mobile du ciel permettait de calculer les heures des levers et des couchers des corps célestes ; cet instrument pouvait également être utilisé pour mesurer les angles. De plus, il utilisa la dioptre, une planche de bois le long de laquelle pouvait coulisser un prisme en bois ; on l’utilisait pour mesurer la dimension apparente des disques du Soleil et de la Lune.

Avec ces instruments, Hipparque dressa un catalogue des positions des étoiles, le premier du monde occidental, rapportant les positions comme des angles mesurés le long de la course apparente du Soleil (écliptique) et au nord et au sud de  celle-ci. Le point de départ des mesures angulaires le long de l’écliptique était le point où cette ligne coupe l’équateur céleste (grand cercle de la sphère céleste aligné sur l’équateur de la Terre) ; c’est le point qui marque un équinoxe car, lorsque le Soleil l’atteint au cours de son circuit annuel dans le  ciel, le nombre des heures de la nuit est égal à celui des heures du jour. Au fil de ses observations, Hipparque découvrit que cet équinoxe, ce point de croisement, n’était pas fixe ; ce point et son pendant de l’autre côté de la sphère céleste reculaient lentement. Bien entendu, cette découverte de la précession des équinoxes sera d’une grande importance pour toute l’astronomie de précision qui suivra. Hipparque mesura aussi avec une grande exactitude la durée de l’année qu’il estima à 365,2467 jours (l’estimation actuelle est de 365,2422 jours).

Colin Ronan                 Histoire mondiale des sciences    Seuil   1988

~ 186                          À Rome, scandale des Bacchanales. Il semble nécessaire de mettre des guillemets tant cette affaire abondamment rapportée par Tite Live et par lui seul, ressemble à un procès stalinien avant la lettre qui peut se résumer au dicton : Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il est enragé. Il y aurait eu découvertes de rites en l’honneur de Bacchus qui auraient largement débordé les limites autorisées : le vin coulait à flots et s’ensuivait viols et assassinats en cas de résistance. Vrai ou faux, ou simplement exagération outrancière ? Toujours est-il que la répression fut impitoyable : les supposés coupables furent condamnés à mort par milliers. Dans le sud, une insurrection armée des bacchants tiendra plusieurs années.

Il restait d’autres fêtes pour se réjouir, ainsi des Saturnales, hymne rendu à Saturne lors du solstice d’hiver, à l’occasion desquelles, table rase étant faite de toute hiérarchie sociale, – l’esclave était l’égal du consul – on procédait à l’élection d’un roi ou d’une reine par tirage au sort d’une fève de couleur dans une urne : l’élu pouvait alors tout se permettre, le temps de la fête, 7 jours. La France au Moyen-Âge récupérera la tradition avec l’élection de l’évêque des fous, à l’occasion de laquelle on partageait le gâteau des rois. Sous le Consulat, en 1801, l’Église ayant définitivement récupéré la fête, la fève, aphrodisiaque reconnu des botanistes d’où son nom scientifique Vicia faba sera remplacée par une fève en porcelaine : c’est notre galette dont les rois bien païens de la Rome antique sont devenus rois mages du petit Jésus.

C’est la stratégie des coucous : les chrétiens font leurs œufs dans le nid des autres.

Gilles Lapouge                     L’incendie de Copenhague    Albin Michel 1995

En Chine, dans la province du Henan, meurt la Dame de Tai. Elle occupe une position suffisamment élevée pour que l’on cherche à conserver son corps du mieux possible. Des fouilles du XX° siècle l’ont mise à jour : son corps était semblable à celui d’une personne dont la mort remonterait à environ une semaine : la chair était encore assez souple pour revenir à la normale après avoir subi une pression. Mais le corps n’avait été ni embaumé, ni momifié, ni tanné, ni même congelé ; il avait été préservé par immersion dans un liquide de couleur brune contenant du sulfure de mercure, à l’intérieur d’un cercueil lui-même placé dans un second cercueil hermétiquement clos par des couches de charbon de bois et d’une argile blanche visqueuse. L’atmosphère dans les cercueils contenait principalement du méthane et elle était sous pression.

vers ~ 170                  Eumène II, ayant échappé au venin des serpents d’Hannibal, veut faire de Pergame un grand centre de la culture hellénistique : pour ce faire, il doit importer du papyrus d’Égypte, via le port de Byblos [4].

Ensuite, en raison de la rivalité qui opposait Ptolémée et Eumène au sujet des bibliothèques, quand Ptolémée supprima l’exportation de papyrus, de nouveau d’accord avec Varron, les livres en mouton furent inventés à Pergame ; et de là l’utilisation devint courante au point qu’il finit pat être l’instrument de l’immortalité de l’homme.

Pline l’Ancien.                      Histoire naturelle XIII, 70

Eumène II conçut une nouvelle technique [5] qui consistait à nettoyer, étirer et lisser les peaux de mouton et de chèvre, sur lesquels on pouvait écrire des deux cotés. C’est ce que, d’après le nom de Pergame, on appela le pergamenon, notre parchemin. On baptisa vélin le parchemin particulièrement fin fabriqué avec de la peau de veau (du vieux français veel)

                                                                       Daniel Boorstin.       Les Découvreurs.

Et encore plus à l’est, en Inde, de grands brassages se mettent en branle : ils toucheront la vieille Europe quelques siècles plus tard.

Cent cinquante ans à peine après la constitution de l’empire Maurya, les Grecs pénétraient de nouveau dans l’Inde et s’enfonçaient bien plus loin qu’Alexandre, jusqu’au cœur du Magadha. Pendant des siècles, la puissance politique va appartenir dans l’Inde du Nord-Ouest à des étrangers : Grecs, Parthes, Scythes, Yue-tche. Mais, par l’intermédiaire de ces envahisseurs, le patrimoine indien s’enrichit de conceptions nouvelles.

C’est en Chine qu’il faut aller chercher, pour cette période confuse et troublée, les causes des événements qui affectent l’Inde, la Perse et les marches orientales de l’hellénisme. Des remous de peuples agitent l’Asie Centrale, les nomades se bousculent aux frontières des empires sédentaires, mais c’est à l’autre bord de l’océan central asiatique que se jouent les prémices du drame : la politique d’expansion des empereurs chinois met en mouvement les hordes qui se déversent sur l’Occident.

A mi-chemin entre les deux blocs politiques romain et chinois, ce sont les régions situées à l’orient de la Perse jusqu’au Pendjab qui occupent le centre de gravité de la scène eurasiatique : Sogdiane, entre Oxus et Iaxartes ; Bactriane entre Oxus et Hindou-Kouch ; Margiane, à l’ouest de la Bactriane, où Antiochos fonda une Antioche de Margiane qui est l’actuelle ville de Merv ; Arachosie autour de Qandahâr et Drangiane, dans le bassin du Helmand, à laquelle des populations Çaka qui y séjournaient depuis l’époque achéménide ont donné le nom de Seistân [6] (Cakaflhâna) ; plus près de l’Inde enfin, traversés par un petit affluent de l’Indus dont l’importance historique est plus considérable que le débit, le Kapiça, bassin du haut Caboul, autour de la ville de Caboul, anciennement Kâpiçî, et le Gandhâra sur le Caboul inférieur, c’est à dire, le district de Pourouchapoura, de nos jours Peshawar

Jean Naudou                 L’Inde        1956

22 06 ~ 168             La bataille de Pydna met aux prises les Romains commandés par le consul Paul-Emile et les Macédoniens du roi Persée : c’en était fait du royaume de Macédoine : 70 villes furent renversées et 150 000 habitants emmenés en esclavage. Ne survivaient plus en Orient que 2 royaumes : les Séleucides à Babylone / Syrie et les Lagides en Égypte.

15 12 ~ 167                  Révocation par le séleucide Antiochos IV de l’édit d’Antiochos III qui reconnaissait à Jérusalem la loi de Moïse : l’abomination de la désolation, pour les Juifs : le temple jahviste des Samaritains se voit consacré à Zeus, le sabbat supprimé, les sacrifices aux divinités grecques deviennent obligatoires, la circoncision bannie et le porc n’est plus frappé d’interdit. En fait, en interdisant la Torah, le souci d’Antiochos n’était que de faire cesser les querelles entre Juifs à son sujet. C’en était trop pour les juifs, qui, un an plus tard, provoquèrent la révolte des Maccabées, du nom du meneur, Judas Maccabée qui infligea plusieurs défaites à l’armée régulière. Le Temple sera rendu au culte à la mort d’Antiochos IV, en ~ 164.

~ 167                             150 000 habitants de l’Épire – actuelle Albanie – sont emmenés à Rome en esclavage. On estime à 500 000 le nombre total des esclaves fournis à Rome entre  ~ 200 et ~ 60.

Les Romains, enrichis par la destruction de Carthage et de Corinthe, s’étaient vite habitués à se servir d’un très grand nombre d’esclaves, dont beaucoup étaient vendus à Délos. Les pirates virent bien le parti qu’ils pouvaient tirer de cette circonstance et, conciliant les deux métiers, le métier de brigands et celui de marchands d’esclaves, ils en vinrent proprement à pulluler.

Strabon (vers ~64 av J.C. 25 ap. J. C.) Géographie XIV, v.2.

Les Romains n’avaient pas eu, à l’origine, de domaine à main d’oeuvre servile. Faut-il voir là, comme certains ont pu le soutenir, la raison du triomphe de Rome sur Carthage, qui était alors un Etat boursouflé, avec ses plantations peuplées d’esclaves amers, venus de tous les bord de la Méditerranée ? Toujours est-il que Rome ne tarda pas à emboîter le pas à Carthage et à se gonfler à son tour de la sève malsaine d’une main d’oeuvre servile surabondante. Les conquêtes entreprises à partir du III° siècle av. J.C. apportèrent à Rome de nouveaux territoires, mais, plus encore d’incessantes vagues d’esclaves qui allèrent grossir les rangs de la main d’ouvre servile déjà affectée aux plantations nouvelles en Italie: la prise d’Agrigente rapporta 25 000 esclaves, 60 000 par la victoire de Marius en Allemagne, 150 000 par la conquête de l’Epîre et deux millions par les succès de Pompée en Asie. A cette époque, l’île de Delos, qui avait été la plus grande colonie de l’empire athénien, était devenue la plaque tournante du commerce des esclaves dans le monde civilisé. A en croire le géographe Strabon, 10 000 esclaves y étaient négociés chaque jour: un quai spécial avait été construit à cet effet. Même numériquement, ces entreprises auraient rivalisé avec la traite des Noirs dans les Antilles du XVIII° siècle.

Hugh Thomas       Histoire inachevée du monde      Robert Laffont 1986

~ 165 à ~127            Les Grecs sont grand amateurs de pains et gâteaux : on en compte pas moins de 72 variétés. Les Romains en prendront de la graine puisqu’ils n’auront pas moins de 40 variétés de pain.  Les Gaulois se font alors remarquer surtout par les quantités de vin qu’ils importent de Rome : on parle de 120 000 à 150 000 hectolitres par an, pendant un siècle de ~150 à ~50. Il semblerait qu’il s’agisse plutôt de troc que d’achat : une amphore, soit une vingtaine le litres aurait eu la valeur d’un esclave : vin contre esclaves ! Et si les Romains mettaient de l’eau dans leur vin, ce n’était pas le cas des Gaulois, qui le buvaient pur.

~ 153                              Carthage défaite, l’un des ses anciens adversaires numides, le vieux – 88 ans – Massinissa a profité de la défaite, tout en restant contrôlé par Rome. Mais Hasdrubal prend la tête d’une insurrection populaire contre Massinissa pour l’attaquer. Rome ne peut le supporter et Delanda est Carthago : – il faut détruire Carthage – va devenir l’idée fixe de tout un peuple, lancée par Caton l’Ancien, et reprise à la fin de tous ses discours. Carthage assiégée par terre comme par mer, succombe en ~ 146 : des milliers de patriotes préfèrent mourir dans les flammes plutôt que de se rendre à Scipion Emilien, le vainqueur. Si le feu prit si bien, c’est que les toits d’argile des maisons étaient goudronnés ; Pline parle de toits de poix. Les survivants sont vendus comme esclaves, la ville rasée, le sol maudit. Carthage n’est plus.

L’impérialisme romain est d’abord, sous la République, une réaction de défense. Rome a eu peur. Carthage au sud, les Grecs à l’est, avec le souvenir d’un empire étendu par Alexandre de la Macédoine jusqu’à l’Indus, il n’en faut pas plus pour qu’on prenne conscience sur les bords du Tibre que l’indépendance est chose fragile et que l’équilibre en Méditerranée appelle la constitution d’une forte puissance européenne. Mais les horizons s’étrécissent, et Rome ne reprend pas à son compte les ambitions de Carthage. Les descendants de Romulus restent des paysans qui bornent leur pré carré, et qui l’élargissent en lui ménageant des glacis protecteurs.

Il leur faut des espaces continus. L’esprit des navigateurs phéniciens et puniques leur demeure étranger : la dilatation du monde romain ne passe pas par l’établissement de têtes de pont et par une mainmise sur les routes du commerce lointain. La domination romaine ne sera pas une hégémonie de marchands.

Jean Favier                       Les Grandes découvertes. Livre de poche Fayard      1991

vers ~ 150                 Héron d’Alexandrie, par la diversité de ses centres d’intérêt, son esprit synthétique, peut être considéré comme le premier ingénieur. Les premières machines ont été des jouets, les automates, et jeux scéniques pour lesquels se développe la mécanique acquise dans le milieu de l’école des mécaniciens d’Alexandrie : le mouvement est donné par un moteur à sable, qui, par la descente d’un contrepoids, transmet le mouvement aux deux roues motrices. Il mettra encore en œuvre nombre de pièces couramment reprises par après en mécanique – la vis, dont l’existence remonterait bien avant Archimède -, le régulateur à flotteur (que l’on trouve dans nos chasses d’eau), la soupape de Ctésibios, un autre mécanicien de 2 siècles son aîné. Les applications militaires seront bien sûr importantes.

vers ~ 140                   Damophilos est riche propriétaire terrien à Enna, dans le centre est de la Sicile qui traite ses esclaves avec cruauté et arrogance… ils travaillent le jour dans les campagnes et sont enfermés la nuit dans des ergastules, tandis que ceux qui sont gardiens de troupeaux, étaient laissés dans la nature armés de massues, de lances, de houlettes et de meutes de chiens… il y en a largement assez pour que la révolte qui grondait finisse par éclater, menée par Eunous, un syrien parvenu à les convaincre que la faveur divine était avec eux :

Les rebelles délivrèrent de leurs fers les esclaves enchaînés, et, ayant emmenés les autres esclaves séjournant dans le voisinage (ils étaient environ 400), ils les rassemblèrent dans un domaine rural proche d’Enna. Ils conclurent entre eux un pacte et, de nuit, se donnèrent des garanties sous la foi d’un serment sur les victimes immolées. Puis ils s’armèrent, autant que leur permettaient les circonstances ! Mais tous s’équipaient de la plus puissante des armes, la colère qui les animait et visait la destruction de maîtres arrogants ! Eunous les guidait. Et, s’encourageant mutuellement, ils firent irruption dans la ville vers le milieu de la nuit et massacrèrent les habitants.

Diodore de Sicile      (vers 90-vers 27 av. J.C.) Bibliothèque historique XXXIV fr.8

Encouragés par les succès de cette révolte, d’autres esclaves se soulevèrent dans la région d’Agrigente, si bien que le mouvement des esclaves finit par avoir sous contrôle plusieurs cités siciliennes. Leur roi Antiochos (le nom qu’avait pris Eunous) avait organisé leur communauté sur le modèle hellénistique. L’armée des esclaves  finit par compter 20 000 hommes, et en 138, l’emportera sur les 8 000 légionnaires romains aux ordres du nouveau gouverneur, Lucius Hypsaeus. Mais il faudra attendre ~ 132 pour que soient réduites au silence les dernières poches de résistance.

~ 139                           Rome soumet les Lusitaniens du Portugal.

~ 138 à ~ 126              Le Chinois Zhang Quian, missionné par l’empereur Wudi, de la dynastie Han, voyage à travers l’Asie Centrale, découvre la Bactriane grecque, au nord de l’Afghanistan actuel : il va jusqu’au fleuve Oxus, l’actuel Amou-Daria. L’empereur lui a demandé de nouer des alliances pour l’assister dans la guerre qui l’oppose aux Xiongnus, des turques qui razziaient  le nord et l’ouest de l’empire. Zhang Quian ne trouva pas d’alliés, mais découvrit des textiles et autres produits chinois sur les marchés de Bactriane. Il apprit que ces produits venaient du sud-est de la Chine, via le Bengale, c’est-à-dire par le sud de l’Himalaya. Dans son rapport il suggéra à l’empereur une autre route, par le nord de l’Himalaya. Vingt ans plus tard, Wudi, de ~ 102 à ~ 98, mènera une importante campagne pour venir à bout des Xiongnus, posant ainsi les jalons de ce qui allait devenir la route de la soie [7]. La soie n’existait pas qu’en Chine, mais sur le plan technique, les Chinois avaient alors des décennies d’avance quant à la qualité, la finesse du produit, sur tous les autres. La Bactriane vivait alors ses dernières années : des barbares d’Asie centrale, les Kouchans la conquirent avant que de poursuivre sur la plaine du Gange.

Au temps des rois achéménides, cette voie s’appelait alors la route de l’or. Les échanges se faisaient sur de courtes distances, entre la Bactriane et la Chine. Puis le chemin s’allongeant, les marchandises se sont diversifiées : on y fait le trafic des émeraudes, des lapis-lazuli tant appréciés des Égyptiens, du jade venu de Chine, du musc descendu des montagnes du Tibet, des fourrures apportées de Sibérie, des parfums d’Arabie, et des épices originaires des lointaines Philippines. Et puis la soie s’impose, et les caravanes ne transportent bientôt plus que le précieux tissu. Les clients des caravaniers sont d’abord des religieux qui veulent impressionner leurs ouailles, et les militaires, toujours à l’affut d’oriflammes fastueuses. Les élégantes prendront le relais. Sur ce chemin que j’emprunte, entre Boukhara et Samarcande, qu’on appelle le chemin des rois, ont aussi transité quelques idées qui voyagent dans les têtes, en l’occurrence les religions, le bouddhisme d’abord, puis le manichéisme, le nestorianisme et l’islam, qui vont tour à tour bâtir leur temple tout au long de la route.

Bernard Ollivier                  Longue Marche. II  Vers Samarcande          Libretto Phébus 2001

De tout temps, en particulier lorsque la route de la Soie était à son apogée, les marchands ont été eux aussi taxés. Les chefs locaux, pour laisser passer les convois, exigeaient qu’on leur versât un tribut. S’ils n’obtenaient pas satisfaction, ils pillaient la caravane. Les voyageurs payaient, ils en avaient les moyens car le profit qu’ils tiraient de leur commerce était colossal, allant parfois jusqu’à mille pour cent. Pline écrit au début de notre ère : Parmi les peuples innombrables de ces contrées, une moitié vit dans le commerce et l’autre dans le brigandage. En somme, ce sont les nations les plus riches du monde, car les trésors des Romains et des Parthes y affluent. Partant vers l’ouest, les marchands [8] emportaient des rouleaux de soie, bien sûr, mais aussi des fourrures, céramiques, armes en bronze, de la cannelle, de la rhubarbe – non pas en tant que légume mais comme médicament. Quand ils revenaient, ils étaient porteurs d’or, de pierres précieuses, verre, ivoire, parfums, corail, safran, épices et cosmétiques. Ils transportaient des animaux exotiques dont la cour de Xi’an était avide : perroquets, paons, faucons, gazelles et tout particulièrement l’autruche, l’oiseau-chameau qui fascinait l’empereur et ses sujets. Le convoi était aussi très souvent suivi de personnes qu’on importait en quelques sorte, d’Occident : des nains, des acrobates ou des jongleurs.

[…] Kashgar est une des perles les plus resplendissantes de l’Asie centrale dans l’histoire de la route de la Soie. Elle ne fait pas seulement briller l’œil des aventuriers et des commerçants, elle fut aussi au centre de ce qu’on peut appeler la première guerre froide entre la Russie des Tsars et l’empire britannique au faîte de sa puissance. Située à l’extrême ouest du Sinkiang – la province la plus étendue de Chine, grande comme trois fois la France -, elle n’abrite que seize millions d’habitants. Elle fut envahie au Ier siècle de notre ère par un général chinois, Ban Chao, qui régna sur la région pendant plus de trente ans. Cet homme de fer fit la guerre pour un cheval. Comme il demandait à entrer avec ses troupes dans une ville d’Asie centrale, les maîtres de la cité qui étaient les vassaux des Mongols acceptèrent, mais en échange exigèrent qu’il sacrifie son cheval. Il refusa de perdre sa monture et préféra sacrifier quelques soldats dans la guerre qui s’ensuivit.

Le Sinkiang s’est émancipé de la domination chinoise jusqu’au VIIe siècle et Kashgar a joué un rôle de premier plan dans le commerce de la route de la Soie. En effet, pour les voyageurs venant de l’actuel Kirghizistan, de l’Afghanistan ou du Pakistan, l’étape par l’oasis était et reste obligatoire avant de pouvoir entreprendre le contournement de l’immense désert du Taklamakan par le nord ou le sud.

Au VIIe siècle, les empereurs Tang reprennent pied dans le pays pour assurer la sécurité des convois vers l’Asie centrale et, sur leur lancée, poussent leurs troupes aussi loin que Boukhara. Les Arabes, dans leur soif de conquête, pénètrent jusqu’à l’oasis au début du VIII° siècle. Mais ni les uns ni les autres ne parviendront à s’installer durablement de l’autre côté du Pamir, ce formidable barrage, cette Grande Muraille naturelle qui sépare les deux mondes. Les Chinois, après la bataille de Talas, ne tenteront plus l’aventure en Asie centrale. Les Arabes qui feront des incursions jusqu’ici en 713 constateront que la place ne peut être sécurisée et, en conséquence, se retireront. Mais à la fin du XIV° siècle les Timourides mettent Kashgar à sac et l’islam conquièrent la région, chasse les bouddhistes, les nestoriens, les zoroastriens jusqu’à devenir la religion exclusive. Les temples des autres croyances qui n’auront pas eu la chance d’être engloutis sous les sables et de traverser ainsi les siècles sous ce camouflage seront impitoyablement détruits, leurs peintures grattées et leurs statues martelées.

Kashgar, au début du XXe siècle, est au centre d’une guerre larvée entre Russes et Anglais qui guignent le Sinkiang, à la frange de leurs empires. La Chine, affaiblie, est incapable de défendre ce qu’on appelle alors le Turkestan chinois. Véritables nids d’espions, les consulats russe et anglais de Kashgar tirent les ficelles, nouent des complots. Cette bataille secrète que les Anglais surnommèrent le grand jeu se termina sur un score nul pour les deux belligérants, la Chine mettant finalement sa grande main sur la proie.

Saisi par le romantisme de la ville et pour respirer le parfum nostalgique du grand jeu et du bon vieux temps, je descends au Chini Bagh Hôtel qui, à peu de choses près, occupe aujourd’hui la place où se trouvait le consulat britannique. À deux pas de là, on peut aussi dormir dans les somptueuses suites de l’ancien rival russe également transformé en hôtel.

Si la manne des caravanes s’est peu à peu tarie, Kashgar n’a jamais perdu son âme commerçante. Et le marché du dimanche est un des événements les plus fabuleux de la route de la Soie que j’ai suivie jusqu’alors. Pour en goûter tout le sel, il faut se lever de bonne heure, avant que le jour se lève. J’ai loué les services d’une voiture à âne et nous nous lançons dans les ruelles de la vieille ville. Une foule incroyable s’y presse, traînant ses marchandises sur tout ce qui existe ici-bas comme véhicules : charrettes à ânes ou à bras, tricycles motorisés ou à pédales, vélos, motos, voitures, camions et brouettes s’y côtoient et se bousculent dans la hâte. Ne manquent que les chameaux. On n’est jamais trop tôt à sa place, il n’est pas question de rater une affaire. Alors les hommes se fraient un passage en criant posh, posh qu’on peut traduire par place, place. Ce cri, d’abord isolé, se multiplie jusqu’à devenir une rumeur, puis un bruit de fond au fur et à mesure qu’on se rapproche. Le samedi et le dimanche, soixante mille personnes se pressent ici, sans compter les touristes qui ne viennent à Kashgar que pour assister au fabuleux marché. Des paysans ont mis parfois plusieurs jours à pied pour venir vendre leurs produits et il n’est pas question qu’ils ratent un emplacement.

Le spectacle est si étrange, coloré, que mon appareil photo mitraille sans relâche ; un homme qui essaie un cheval en galopant au milieu de la foule, les yeux turquoise d’une fillette serveuse dans un restaurant, une femme masquée d’un lourd tissu marron et coiffée d’une flopée de calottes religieuses qu’elle vend à la criée… Je ne sais où donner d la pellicule, mais je m’arrête rapidement. Aucune photo ne pourra jamais rendre l’effervescence mercantile, le grouillement humain, le tourbillon de couleurs, de bruits et d’odeurs qui peu à peu enfle et vous emporte. Il est impensable de ne pas être happé par la vague qui déferle sur vous, vous pousse, vous entraîne, vous soulève, et vous vous retrouvez à faire partie du magma, que vous le vouliez ou non

D’ailleurs vous le voulez, car vous savez bien que c’est la vie qui est là, et vous vous prenez même à jeter un œil critique sur les marchés d’Europe, policés, bardés de quant-à-soi, de codes et de petites convenances. Peut-être parce qu’on sent qu’ici la communauté est encore un mot qui a du sens. On joue le jeu – en l’occurrence on joue à la marchande -, mais au fond de lui chacun se sent l’égal de l’autre, le statut ne colle pas à la peau comme chez nous. Là réside la magie de l’Orient qui a tant fasciné les voyageurs d’Occident. Comment filmer les mille odeurs qui montent de ces hectares de transpiration, du suint des moutons, de la graisse brûlée des shashlicks sur le charbon soufré, des déjections animales, des fruits ou légumes qui pourrissent dans un coin; ou celles, plus subtiles, qui flottent sur le quartier des vendeurs d’épices ? On pourrait visiter le marché les yeux fermés, le nez saurait vous conduire vers les fruits mûrs ou le quartier des cuirs…

Dans une rue, une trentaine de cordonniers, leurs clients en chaussettes bavardant face à eux sur de petits tabourets, font résonner leurs marteaux sur de petites enclumes ou tiqueter leurs machines à coudre d’un autre âge. Plus loin, les affûteurs de couteaux nous vrillent les oreilles en faisant crisser le fer des lames sur des meules qu’on actionne par à-coups en tirant sur une ficelle enroulée autour de l’axe. Un petit malin a relié sa meule au pédalier de son vélo posé sur une béquille, et il transpire ardemment dans sa course immobile. Les ânes, par centaines, lancent leur braiment pathétique haché par des klaxons d’impatients car – posh, posh – le temps, ailleurs suspendu, devient ici de l’argent. Le bruit est insupportable dans la rue consacrée aux équipements audiovisuels, chaque marchand ayant réglé ses téléviseurs ou chaînes hi-fi sur le seul ton qu’on affectionne ici : fort à faire exploser les tympans. Le vacarme le plus constant monte de la foule elle-même. Combien de langues parle-t-on? Les plus exotiques sont celles des touristes qui se reconnaissent à leur costume universel : pantalon ou bermuda à poches multiples, chapeau vissé sur des visages pâles, caméra ou appareil photo en bandoulière, avides d’emmagasiner ces images, ces couleurs violentes, car le voyage ne prendra corps qu’avec le récit illustré qu’ils en feront.

Il y a peu de Chinois hans sur ce marché de Kashgar. Mais les multiples ethnies d’Asie centrale y sont représentées. Les locaux ouighours sont vêtus à l’occidentale. Mais les autres – Kirghiz, Kazakhs, Mongols, Tadjiks, Ouzbeks, Afghans -sont souvent en tenue traditionnelle. De nombreux Pakistanais – longue chemise sur pantalon de même tissu – sont venus ici vendre ou acheter.

J’ai depuis longtemps rangé mon appareil photo et j’erre au hasard des mouvements de foule, laissant le tohu-bohu me pénétrer, un vrai bain d’émotions, une immersion profonde de sensations par tous mes pores et mes sens. C’est trop fort, trop vaste, trop prégnant. On ne peut rester derrière l’objectif. Il faut plonger dans cette foule, l’embrasser, s’y fondre. Affamé, j’entre plusieurs fois dans des échoppes où l’on mange vite et en silence un lagman avant de replonger dans la folie marchande. Ici on vend de tout, on peut tout acheter. Chaque quartier, conformément à la tradition asiatique, est spécialisé ; pour les coutelas, les bonbons, les chapeaux, les chaussures, les vêtements, cinquante boutiques alignées vendent les mêmes produits. Jamais un prix n’est affiché. Tout repose sur la capacité du commerçant à vendre et sur celle de l’acheteur à marchander. Dans le quartier des appareils photo et des optiques, trois militaires japonais négocient à grand bruit une paire de lourdes jumelles. Là on ne vend que des fruits secs, ici ne sont exposés que des colliers pour mules ou ânes bricolés à partir de pneus de motocyclettes usés jusqu’à la corde. Pas de problème puisque la route n’a râpé que la périphérie et que l’âne n’usera que les flancs. Dans une petite impasse, devant des toiles où sont peintes toutes les maladies de la création avec un réalisme écorché, quelques médecins ou apothicaires ont étalé leurs fioles, leurs herbes, crapauds, scorpions et serpents séchés. Les clients, accroupis, un œil fixé sur les images, essaient de se rassurer en vérifiant que leur maladie ne figure pas dans le tableau des horreurs. Près de là est la rue des débris, détritus, déchets et rebuts qui vivent ici une énième vie. Morceaux de ferraille, pièces détachées rouillées, vieux bidons, morceaux de cuir ou de plastique, bouteilles et vases ébréchés, fils de fer, monceaux de chiffons huileux: tout ici est à vendre. Images étonnantes, surréalistes. Un homme sur ses deux pieds négocie ardemment une botte unique alors que passe près de lui un vieil homme cul-de-jatte accroché au cou d’une mule, posh, posh.

Mais voilà sans doute la plus fascinante des activités : une foule que j’évalue à deux cent cinquante ou trois cents femmes circule en silence en tenant sur le bras, ou à deux mains devant elles un vêtement, une robe, une jupe, un corsage qu’elles souhaitent vendre. La presse est si dense qu’elles n’envisagent pas d’exposer leurs objets par terre comme cela se fait ailleurs, ils seraient piétines. Chacune est à la fois vendeuse et acheteuse. Fatiguées de la jolie robe achetée ici ou ailleurs, elles veulent s’en débarrasser au meilleur prix pour… en acheter une autre. Aussi, dès qu’elles ont l’argent d’une vente en poche, elles cherchent autour d’elles comment elles pourraient le dépenser. Les prix sont chuchotés. De la main, on caresse les soies ou les laines. Les yeux parlent plus que les bouches. L’argent tourne.

Que ne trouverait-on pas sur ce marché des mille et un objets de Kashgar qui fut et reste le plus grand de l’ancienne et de l’actuelle route de la Soie ?Tout est exposé, en quantités incroyables, cordages, sacs en plastique et billets de loterie. Un vieil homme amorce des pièges à moineaux encollant dessus un grain de maïs. Un autre circule dans la foule, arborant un melon et un grand couteau, et vend ses tranches à la demande. Des gamins, de grands plateaux sur la tête, offrent des gâteaux au sucre ou au miel. Un barbu, coiffé du kalpak kirghiz et tenant une chèvre en laisse, marchande l’achat d’une bêche.

Ce sont le soleil et la fatigue qui m’ont chassé. Je suis pourtant habitué à marcher trente, quarante kilomètres par jour. Mais le piétinement et les émotions m’ont crevé plus que l’ascension d’un col sur les pistes kirghizes.

Dans la rue Norbesche, une petite porte donne sur le parc qui se trouve derrière la mosquée Id Kah, le cœur de la ville. Là règne un silence bienfaisant. Saoulé par la foule et sa fureur, je m’y repose un temps.

Près d’un chaudronnier qui, secondé par son aide, martèle une bassine de cuivre rouge, un petit restaurant ouighour déborde de clients. Dehors, quatre hommes, sans relâche, découpent menu des quartiers de viande qu’ils enfilent sur des brochettes. À l’intérieur, on se touche, on s’écrase sur les bancs. Pas la peine d’attendre une tasse propre, il faut saisir celle du voisin qui se lève, la laver avec du thé bouillant et jeter le liquide sur le sol. La télévision hurle et chacun crie pour s’entendre ou passer commande aux serveurs débordés qui filent comme des lièvres. Sous les feux de charbon ronflants, les fagots de brochettes projettent des gouttes de graisse qui s’enflamment, répandant une odeur fade. On sert le thé vert par litres, dans de grandes bouilloires en aluminium.

Les petites rues du quartier du forgeron, autour de la mosquée, m’attirent comme ces papiers tue-mouches qu’on suspendait au plafond. Je reste collé sur le trottoir ou planté au milieu de la chaussée, fasciné par le spectacle. On fabrique ici, depuis des temps immémoriaux, des centaines d’objets avec le fer, le tissu, le cuivre, l’or et les pierres, le verre, le bois. De la hache au chapeau traditionnel en passant par les bijoux ou le pain, tout se fabrique dans des échoppes grandes comme des cabines de bain et débordant de marchandises. Les artisans et leurs petits aides, attentifs et sales, travaillent sur le trottoir. Tourneurs sur bois, couturières, boulangers, forgerons, chapeliers, couteliers, ferblantiers, orfèvres, mécaniciens voisinent avec les restaurants, librairies, dentistes, cordonniers ou brocanteurs. L’université du travail, c’est ici. Les livres n’existent pas, les notes se prennent avec les yeux. Chez un coiffeur où je me fais raser le menton et le crâne en prévision de mon entrée dans le désert, le maître est penché sur moi et, en arrière-plan, trois apprentis observent, concentrés, sérieux, admiratifs devant la sûreté du geste. Fort heureusement pour moi, je ne peux transporter que l’indispensable, sinon j’achèterais mille bricoles aussi superbes qu’inutiles. En 1997, dans ce même bazar de Kashgar, j’étais tombé en arrêt devant un vieil artisan qui achevait de clouter la semelle d’une fine paire de bottes de cheval. La matière était si belle, et si admirable le geste de l’homme, que j’ai acheté les bottes dont je ne me suis jamais servi: je ne monte pas à cheval… C’était une manière de garder en mémoire ce moment, si commun là-bas et si rare chez nous, de cette communion de la main et de l’œil. Quand par hasard chez moi mon œil tombe sur cette paire de bottes, l’image du vieil homme penché sur son ouvrage dans la boutique obscure me revient avec une précision photographique.

Loin de Pékin où l’on rase les derniers vieux quartiers, isolée à la fin du siècle dernier par une série de seigneurs de la guerre despotiques, enclavée par la fermeture des frontières du Pamir et des Tian shan à cause de la révolution soviétique, puis chinoise, Kashgar a merveilleusement conservé ses ruelles, ses échoppes, ses traditions mercantiles et son marché. J’y respire l’atmosphère qui devait être celle du temps de la route de la Soie, lorsqu’elle fascinait les voyageurs. Et je doute que je puisse trouver ailleurs un climat aussi authentique. Kashgar est sans doute l’unique ville entre Istanbul et Xi’an qui affirme à ce point sa personnalité.

Bernard Ollivier                 Longue Marche. III  Le Vent des steppes     Libretto Phébus 2003

Les échanges ne se développent pas qu’en Asie ; le Moyen Orient et l’Afrique y prennent aussi leur part. Le Sahara  a commencé à s’assécher à partir de ~ 2000, mais est resté tout de même longtemps à un stade moins désertique qu’aujourd’hui : moins d’aridité, cela signifie des conditions de transport plus faciles … dont étaient bénéficiaires les comptoirs phéniciens de l’Afrique du Nord.

Le dromadaire a été domestiqué en Arabie vers  ~ 3000. Son arrivée en Afrique attendra ce 1° siècle av.J.C. pour le voir s’y plaire et se reproduire, offrant ainsi des possibilités de développement commercial que l’aridité gagnante du Sahara rendait de plus en plus difficile : c’est la naissance des grandes caravanes entre la Mer Rouge, le Maghreb [9] et le pays des noirs Bilad-al-Soudan en arabe -, caravanes selon un axe général nord-sud pour les échanges avec le Maghreb et est-ouest pour ceux avec l’Orient.

Élevé dans les pâturages du Maghreb ou du Sahel, le dromadaire était engraissé pendant des mois avant le voyage. Parfaitement adapté au milieu, il permet aux nomades pasteurs, en particulier les Berbères du Nord de l’Afrique, de se spécialiser dans le commerce. Les nomades des régions correspondant à la Mauritanie et au Sahara occidental actuels se spécialisent dans l’élevage de dromadaires pour les caravanes dans lesquelles ils peuvent servir de conducteurs ou de guides. Le commerce était géré par des communautés souvent familiales mais pour les longs voyages les marchands se groupaient en caravane parfois gigantesques (plusieurs milliers de dromadaires) pour se prémunir des accidents ou des attaques – rezzou- des pillards. Les familles devaient s’organiser en réseau d’information pour connaître les fluctuations de prix d’un bout à l’autre du Sahara. Une caravane faisait l’objet de plusieurs mois de préparation et devait prévoir des pertes, les dromadaires exténués par leurs énormes charges ne faisaient souvent qu’un voyage. Il fallait deux mois de marche pour franchir de 1 500 à 2 000 kilomètres.

[…]     Des puits sont creusés le long des pistes. Ce trafic entraîne l’éclosion de cités comme Sijilmassa, dans le sud-est de l’actuel Maroc et Aoudaghost, à l’ouest de Tombouctou, a mi-distance avec la côte atlantique.

Wikipedia

Le Sud fournissait l’ambre, la gomme arabique, les peaux ; le Nord des bijoux, du tissu, des dattes et du blé. Mais les principales marchandises seront l’or, le sel et les esclaves, ces derniers surtout à partir de la naissance de l’Islam, qui, de par l’interdiction qui lui est faite de le pratiquer en interne, va se fournir chez les Africains infidèles du sud du Sahara.

L’existence de ce trafic caravanier pendant toute la période du Moyen Âge est attestée par la présence sur différents sites archéologiques africains, tant au sud qu’à l’est et à l’ouest, de Cauries, venues des Maldives dans l’océan indien, de perles de cornaline, venues du Nord-ouest de l’Inde, de perles de pâte de verre, venues de l’actuel sud-est asiatique et même de porcelaines, venues exclusivement de Chine.

~ 133                            Tiberius Gracchus, tribun de la plèbe, dépose une loi limitant l’occupation du domaine public à 125 hectares par personne, ceci en vue de doter de terres les citoyens les plus déshérités. Les terres conquises étaient accaparées par les optimates – les aristocrates – et le fossé avec les populares ne cessait de s’agrandir. Son initiative provoque une émeute : il est tué quelques mois plus tard. Son frère Caius reprend le flambeau, mais lui aussi, succombera lors d’une émeute 12 ans plus tard. Seuls les chevaliers conserveront les avantages qui leur avaient été accordés.

Voilà à peu près vingt ans que les Celtibères de Numance – dans l’actuelle Castille, proche de Soria, à mi-chemin entre Valladolid et Saragosse -, tiennent tête aux Romains, les repoussant chaque fois lors de leurs cinq tentatives pour la soumettre. Rome a choisi son plus célèbre général, Scipion Emilien, dernier vainqueur des Carthaginois, pour s’en emparer. On lui a confié une armée de 30 000 hommes. Mais il préfère économiser la vie de ses hommes et, connaissant la valeur guerrière de ses ennemis, il entoure la ville d’une enceinte qui la coupe radicalement de ses sources d’approvisionnement. Le siège aura duré plus d’un an, et les Numanciens affamés, ne pouvant supporter l’idée de se rendre et devenir esclaves des Romains, auront mis le feu à leur ville ; la plupart d’entre eux auront péri dans l’incendie, les survivants devenant esclaves. Numance deviendra le symbole de l’indépendance et du courage espagnol.

~ 125                           Les Chinois, voisins orientaux des Huns envoient aux Sarmates, établis au nord de la Mer Noire, et voisins occidentaux des mêmes Huns, une ambassade pour les inciter à leur faire la guerre et les soulager ainsi de la pression qu’ils exercent sur eux à l’est.

~ 125 à ~ 121              Les Romains ont fini de coloniser l’Espagne, dont la richesse est fruit, au mieux de la sueur, au pire, de la mort des esclaves des mines d’argent, dans la haute vallée du Guadalquivir, la Sierra Morena et la Sierra de Carthagène.

Employés au travail de la mine, les esclaves procurent d’incroyables bénéfices à leurs maîtres, mais eux-mêmes épuisent leurs corps en creusant jour et nuit des galeries souterraines, et meurent en grand nombre, par suite de l’exceptionnelle dureté de ce qu’ils vivent. Car il n’y a ni pause ni répit dans leur travail. Les coups des surveillants les contraignent à supporter la cruauté de leur terrible condition. Leur vie est gâchée de cette misérable manière, même si certains d’entre eux, grâce à leur force physique et à la fermeté de leur esprit, parviennent à supporter longtemps de telles souffrances.

Diodore de Sicile                  Bibliothèque historique.

Marseille, leur vieille alliée, est menacée par les populations celto ligures qui rendent difficile toute liaison, maritime ou terrestre avec la nouvelle province ibérique. Narbonne est alors la fille aînée de Rome, hors d’Italie, port très actif alors formé par un des bras de l’Aude, alors nommée Atax. Les Romains créent une dérivation des autres bras, vers l’étang de Vendres au moyen d’une digue de pierres partant de l’actuelle Sallèles d’Aude. L’Aude n’ayant plus qu’un seul lit sous les murs de la ville se jetait ainsi dans l’actuel étang de Bages, Sigean et Peyriac, puis la mer, par le grau de Port la Nouvelle. Une ancre de navire de mer – 3.65 m de long – trouvée dans l’étang en 1994, prouve que les étangs restèrent longtemps ouverts sur la mer, et ce n’est qu’au début du XVII°  que les marais salants les fermèrent à la mer. Port la Nouvelle sera créée au XVIII° siècle

Rome vit une époque difficile : d’une part elle a besoin de débouchés pour son vin, mais elle a surtout besoin d’esclaves pour travailler sur les grands domaines agricoles, où la petite paysannerie ruinée, survit difficilement.

En ~ 123, Sextius Calvinus établit une garnison au nord de Marseille, Aqua Sextiae, qui deviendra Aix en Provence. Le proconsul de la Narbonnaise Cnaeus Domitius Ahenobarbus – Barberousse – entreprend plusieurs campagnes militaires, toutes brillantes,  pour venir à bout de la résistance des populations de la Gaule du sud. En ~ 118, il peut inaugurer, juché sur un magnifique éléphant, la Via Domitia, aménagement de l’ancienne voie hérakléenne, qui relie le Rhône aux Pyrénées, et donc, Rome à l’Espagne, en prenant soin de s’écarter de la côte là où elle est dangereuse, peuplée de Ligures, rudes gaillards qui seront les derniers à être soumis, entre ~ 25 et ~ 13, et infestée de pirates, à la chute des Alpes dans la mer – les actuels Menton et Vintimille – : elle remonte alors vers le nord et passe les Alpes au Mont Genèvre. Un de ses arrières petit fils épousera Agrippine la Jeune et de cette union naîtra Néron.

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Cette route est excellente en été, mais en hiver et au printemps, c’est un bourbier inondé par les débordements des cours d’eau, qu’on franchit soit par des bacs, soit par des ponts de bois ou de pierre.

Strabon                   Géographie IV, 1,12. 64 av JC – 21 ap JC.

On donne le nom de Narbonnaise à la partie de la Gaule qui est baignée par la Méditerranée ; elle se nommait jadis Braccata – porteuse de braies -, elle a pour limite du coté de l’Italie, le Var et les Alpes, montagne dont la barrière a été si utile à l’empire romain ; du coté du reste de la Gaule, au nord, les Cévennes et le Jura. Par sa culture florissante, par les mœurs et le mérite de ses habitants, par son opulence, elle ne le cède à aucun des pays soumis à l’Empire ; en un mot, c’est plutôt l’Italie qu’une province.

Pline l’Ancien        24 av JC – 79 ap JC, Histoire Naturelle III, 5.

Avec sa topographie si tourmentée, ses paysages clairs pareils à ceux de la Grèce, sa végétation spéciale, la Clape [entre Narbonne et la mer] n’est semblable à rien. En vain l’on chercherait ailleurs la pureté de ses profils, les fortes senteurs de sa flore odorante, ses teintes insaisissables, changeantes à toutes les heures du jour… Nulle autre garrigue ne lui est comparable.

Sidoine Appolinaire       préfet de Rome, évêque de Clermont, 431-487.

~ 121                           L’empereur de Chine Wou-ti, est monté sur le trône des Han à l’âge de seize ans :

Wou-ti (~ 140 à ~ 87) est une personnalité hors de pair, un destin hors série. Monté sur le trône à l’âge de seize ans, il l’occupa pendant cinquante-trois années. Doué d’une activité prodigieuse, d’une vigueur physique extraordinaire, se dépensant sans compter, il a stupéfié ses contemporains. Chasseur infatigable, on le voyait forcer les fauves au milieu des hautes herbes, en corps à corps, pour le plus grand effroi de son entourage. Remarquablement intelligent, plein de conceptions novatrices et hardies, ayant le goût de l’autocratie, il savait cependant écouter. En lui semblaient se combiner la fougue, le tempérament absolutiste de Ts’in Che Houang-ti et le réalisme politique de Kao-tsou.

L’insubordination des princes apanagés en ~ 177 et en ~ 154 l’avait édifié. Il fallait en finir avec cette noblesse. Contre elle il reprit avec autant de résolution l’œuvre de Ts’in Che Houang-ti, réduisit l’influence des seigneurs et morcela leurs fiefs. Ces princes apanagés, que Kao-tsou avait dû laisser se reconstituer, ne songeaient qu’à rétablir le système féodal. Wou-ti les confina dans des fonctions purement honorifiques. Il n’appela aucun d’eux à partager le pouvoir effectif, mais, reléguant toute cette noblesse dans les honneurs vides, il la remplaça à la tête des affaires par des hommes de mérite sortis du peuple, à la tête des armées par des capitaines de basse extraction. Pour réduire l’importance des apanages, il prit d’ailleurs une mesure radicale. A chaque décès d’un prince apanagé, il obligea le fils à partager indistinctement le fief avec tous ses frères, sans aucune constitution de majorat. Wou-ti parvint ainsi très vite à morceler, à appauvrir et à annihiler la propriété féodale.

Pour remplacer les nobles à la tête de l’administration, Wou-ti, fit appel aux lettrés confucianistes. Les lettrés, étaient jusque-là restés, à l’égard du césarisme chinois, dans une opposition boudeuse qu’expliquaient trop les persécutions de Ts’in Che Houang-ti et les sarcasmes de Kao-tsou. Et voici que, du jour au lendemain, Wou-ti faisait appel à eux. Est-ce à dire qu’il se laissât prendre aux théories utopiques dont ils se faisaient les inlassables défenseurs ? Tout ce que nous savons de son tempérament nous prouve le contraire. Seulement, les lettrés se trouvaient maintenant servir sa politique. Cette classe des lettrés confucianistes – le futur mandarinat qui commençait alors à s’organiser en tant que tel – permettait au grand empereur de normaliser la monarchie absolue en l’étayant sur une classe administrative démocratiquement recrutée par voie d’examens. En même temps, le césarisme chinois se réconciliait avec le traditionalisme immémorial. Leur union allait durer autant que l’Empire lui -même.

Wou-ti reprit l’œuvre de Ts’in Che Houang-ti en achevant la conquête de la future Chine méridionale. En ~ 138, il reçut la soumission du royaume de Tong-hai (capitale Wen-tcheou, au Tcho-kiang). En ~ 110, le pays fut annexé. En ~ 111, une armée impériale attaqua le royaume cantonais de Nan Yué, entra à Canton, déposa la dynastie locale des Tchao et annexa le pays (Kouang-tong et Kouang-si, – l’actuel Viet-Nam -). Ce fut alors que commença la sinisation intensive de la région cantonaise.

[…] En ~ 121, son neveu, le jeune héros Houo K’iu-ping, mis à la tête de dix mille cavaliers, chassa de même les Hiong-nou – les Huns – de la région nord-ouest du Kan-sou, naguère occupée par les Yue-tche, du côté des villes actuelles de Leang-tcheou, Kan-tcheou et Koua-tcheou. Tout un système de colonies militaires fut organisé dans la région.

Cette occupation du Kan-sou nord-occidental par la Chine a une importance capitale dans l’histoire universelle. Il s’agit en effet du point de départ de la future Route de la Soie, du premier chapelet d’oasis caravanières par lesquelles le monde chinois allait désormais communiquer avec le monde indien, iranien et gréco-romain. La date de ~ 121, où les têtes de pistes des caravanes du Kan-sou et la marche de Touen-houang passèrent sous le contrôle chinois, est une date décisive : l’isolement chinois allait prendre fin ; la Chine allait bientôt entrer en contact avec les civilisations du monde classique.

René Grousset, Sylvie Regnault-Gatier          L’Extrême-Orient        1956

~ 109                          Cimbres du Jütland, Teutons et Ambrons du Mecklembourg, chassés de leur habitat par un raz de marée, s’en étaient allées vers le sud : ils font subir une lourde défaite à une armée romaine aux portes de la Narbonnaise, près de Lyon.

~ 107                            Cimbres, Teutons et Ambrons remettent le couvert face aux Romains, dans le bassin de la Garonne.

Le consul Marius réforme profondément le mode de recrutement de l’armée : elle était jusqu’alors composée d’hommes répartis en 5 classes, selon leur fortune, car le soldat devait s’équiper lui-même et les citoyens peu fortunées n’étaient pas astreints au service militaire. Désormais, elle se compose d’hommes pauvres percevant une solde, qui pouvaient profiter des circonstances pour s’élever dans l’échelle sociale sans avoir de bien à défendre. A sa démobilisation le soldat se verra attribuer une terre. Cela change bien des choses, et  fidélise la clientèle.

~ 105                           Deux armées consulaires sont défaites à Orange.

~ 104                          En Sicile, le prêteur Licinius Nerva, appliquant une disposition du Sénat, a commencé à rendre leur liberté à plusieurs esclaves ; mais les riches propriétaires et les publicains ne l’entendent pas de cette oreille, et, pressions aidant, finissent par faire faire machine arrière au prêteur qui revient donc sur ses décisions ; et cette fois-ci, ce sont les esclaves qui ne l’entendent pas ainsi, et se soulèvent… à Héraclée, et la région entre Ségeste et Lilybée. Le scénario de la révolte d’il y a presque 40 ans plus tôt se répète : à la tête de 30 000 hommes, Salvius bat l’armée du prêteur près de Margantina et se fait nommer roi sous le nom de Tryphon.

Temple de Segeste

 

Cette fois-ci, ce n’était pas seulement la foule des esclaves lancés dans la révolte qui se livrait à des incursions, mais aussi celle des hommes libres qui ne possédaient pas de biens à la campagne et se tournaient vers le pillage et les exactions.

Diodore de Sicile      Bibliothèque historique         XXXVI fr.2.1.

Cette fois-ci, il faudra 3 ans à Rome pour  venir à bout des rebelles. Mais ils avaient négligé le cas des gladiateurs, esclaves contraints à se battre  pour le plaisir des Romains… parmi eux un certain Spartacus qui rejoindra une école de gladiateurs à Capoue, en Campanie : ceux-là savaient se battre … on va le revoir.

~ 101                            Les légions romaines de Marius et Catulus anéantissent les bandes Cimbres et Teutones près d’Aix.

~ 100                           Les Chinois inventent le moulin à eau : jusqu’à la machine à vapeur de Fulton, il va être la principale source d’énergie mécanique. L’ensemble du système technique chinois va rester relativement stable, en se développant lentement et régulièrement jusqu’au XVI° siècle, centré autour du bois – essentiellement le bambou [10]-, du fer et de l’eau. Les propriétés remarquables du bambou en feront la colonne vertébrale de la technique chinoise : grande résistance à la flexion, légèreté, section constante, structure tubulaire, avec compartiments étanches par le septum, croissance rapide.

Les Gaulois ne laissent pas indifférents les visiteurs :

Les Gaulois sont de grande taille, leur chair est molle (humide même) et blanche. Leurs cheveux sont blonds. […] Leurs femmes sont belles et bien faites. […] Les femmes sont fécondes et bonnes nourrices. […] On ne voit pas en Gaule de sol inactif, sauf en quelques endroits défendus par des étangs et des forêts, et pourtant, du fait de la surabondance de la population, même ces endroits sont habités.

Poseidonios d’Apamée ~131 ~51

~ 93                   Sylla, prèteur [une charge judiciaire] soigne sa clientèle en organisant des jeux du cirque où l’on peut voir des chasseurs armés de javelots, envoyés par le roi Bocchus de Maurétanie, attaquer pas moins de cent lions ! Cette faune sauvage de l’Afrique du Nord donnait lieu depuis quelques dizaines d’années à un commerce régulier organisé par des sociétés ayant pognon sur rue, de transport et de chasse qui sévissaient sur toute l’Afrique du Nord : lions, éléphants, rhinocéros, panthères… En 55, pour inaugurer son théâtre, Pompée offrira deux chasses quotidiennes durant cinq jours : des Gétules – des Berbères du centre de l’Afrique du Nord – combattront 410 panthères, 500 ou 600 lions et 20 éléphants ! En ~ 46, César en fera autant avec 400 lions. En 55, les cavaliers de la garde à cheval de Néron tueront trois cents lions !

10 ~ 91                              L’assassinat du jeune tribun Livius Drusus sonne le glas des réformes sociales qu’il avait engagé : les peuples d’Italie, las d’être laissés à l’écart de la citoyenneté romaine proclament leur indépendance, s’organisant en confédérations. La guerre ravage le pays mais Rome finit par promulguer des lois qui élargissent considérablement l’accès à la citoyenneté. Les troubles vont cependant durer jusqu’en ~ 81.

Printemps ~ 88           Mithridate VI Eupator, roi du Pont (rives méridionale et orientale de la Mer Noire), exploitant un fort ressentiment contre le colonisateur romain, ordonne secrètement le massacre des marchands romains installés dans ces provinces : on comptera 80 000 morts à Ephèse, Pergame, Adramyttion, Caunos, Delos… on versera de l’or fondu dans la gorge du représentant de Rome …

~ 88                             Sylla, jeune consul, a été désigné pour diriger la guerre d’Orient. Il est avec ses troupes en Campanie. Des troubles à Rome amènent sa destitution au profit de Marius. Son armée massacre les officiers de Marius venus prendre en son nom le commandement, et Sylla marche sur Rome : il fait voter par les comices terrorisées, l’imperium proconsulaire à Pompeius Rufus en Italie, et pour lui-même le consulat sans limite de durée en Asie ; il s’embarque à Brindes à l’automne ~ 88 : il s’agissait de reconquérir la Grèce et l’Asie Mineure soulevées par Mithridate. Manu militari, Sylla se chargera de rétablir la Pax Romana : Athènes et le Pirée vont résister jusqu’à mars ~ 86 : il y mettra fin par les victoires de Chéronée et d’Orchomène. Mithridate finit par accepter la paix de Dardanos en été ~ 85, somme toute avantageuse pour lui, puisque, sur la base du statu quo ante bellum, il retrouve sa situation antérieure, dur aux riches, libérateur pour les débiteurs et les esclaves. Sylla avait hâte de retrouver Rome : il n’avait pas tort car il y avait le feu à la maison : Pompeius Rufus avait été assassiné : Cinna, un des nouveaux consuls avait trahi la cause sénatoriale, Marius était venu à ses cotés et ils s’étaient emparé du pouvoir ; les démocrates avaient pu lever des troupes et assiéger Rome en septembre ~ 87. Tombée 3 mois plus tard, elle connut 5 jours de massacres incessants. Cinna se fit élire consul et Sylla devint ennemi public.

08 ~ 83                       Sylla débarque à Brindes, ralliant à lui plusieurs chefs militaires et leur armée, dont le fils de Pompeius Strabon, le futur grand Pompée. Cinna s’apprête à marcher contre lui, mais se fait massacrer à Ancône.

Printemps ~ 82           Sylla entre dans Rome, où la guerre civile se termine à la fin de l’année. Pompée mettra fin aux soulèvements qui se prolongent en Sicile et en Afrique où il va écraser Domitius Ahenobarbus. Sylla se fait conférer par une loi la dictature legibus perferendis reipublicae constituendae, c’est à dire, en vue de légiférer et de réformer la constitution. Il gouverne par la terreur : pendant des mois, ce ne furent qu’atroces massacres, organisées par le systèmes des « proscriptions » : les listes de condamnés sont affichées, leurs biens confisqués : le premier venu qui tuera empochera une prime : l’auteur du Wanted, dead or alive n’est pas américain. Sa législation eut pour effet d’abaisser également toutes les classes sociales, tous les partis. Cependant, il ne remettra pas en question l’élargissement du droit de cité, les réductions de dettes, ni la législation agraire qu’il a renouvelée au profit de ses vétérans.

été ~ 79                       A la surprise générale, Sylla abdique et se retire dans sa villa de Cumes. Il meurt 8 mois plus tard, à 60 ans.

~ 75                             Les Grecs construisent à Athènes la plus grande clepsydre – horloge à eau – de l’époque : l’Hologorion d’Andronicos, ou Tour des Vents.

~ 71                             Dans ces années-là, Rome peut se faire du souci : l’Italie méridionale est secouée par les révoltes d’esclaves menées par Spartacus, un Thrace, peuple dont Kazantzakis dit qu’il a apporté aux Grecs le grain de folie qui empêche la sagesse de pourrir. Un peu avant lui, Jean Jaurès avait dit à peu près la même chose : Les progrès de l’humanité se mesurent aux concessions que la folie des sages fait à la sagesse des fous.

*****

Spartacus, Thrace de nation, arma les esclaves et les gladiateurs, forma une armée de cent vingt mille hommes, et aussi habile, aussi actif que brave, tomba sur les généraux romains, les vainquit, et jeta la terreur dans Rome même. Crassus le défit dans une grande bataille ; quelques milliers de gladiateurs fugitifs furent rencontrés et taillés en pièces par Pompée qui eut l’effronterie de s’attribuer le principal honneur de cette mémorable victoire.

M.E. Jondot        Tableau historique des nations. 1808

La Mort de Spartacus par Hermann Vogel, 1888.

La Mort de Spartacus. Hermann Vogel, 1888.

En Asie Mineure, Mithridate relève la tête, et la Méditerranée est infestée de pirates.

En effet, l’activité des pirates, partie d’abord de Cilicie, après des débuts dont la hardiesse passa inaperçue, avait pris une assurance et une audace nouvelles pendant la guerre de Mithridate, où elle s’était mise au service de ce roi. Puis, quand les Romains lors des guerres civiles en vinrent aux mains les uns contre les autres aux portes de Rome, la mer laissée sans surveillance les attira peu à peu de plus en plus loin et ils se mirent non seulement à attaquer les navigateurs, mais à ravager les îles et les villes côtières. Déjà, des hommes puissants par leur richesse, de naissance illustre et d’une intelligence estimée supérieure s’engageaient dans la piraterie et prenaient part à de genre d’expéditions, comme si elles devaient leur rapporter honneur et gloire. Il existait en beaucoup d’endroits des mouillages pour les bateaux des pirates et des postes fortifiés de signalisation ; ils ne disposaient pas seulement pour attaquer d’escadres qui, par l’importance des équipages, l’habileté des pilotes, la rapidité et la légèreté des embarcations, étaient bien adaptés à leur tâche : ce qu’il y avait là de redoutable était encore moins affligeant que l’appareil odieusement fastueux de ces mâts dorés, de ces tapis de pourpre, de ces rames plaquées d’argent, comme si les pirates s’enorgueillissaient et étaient fiers de leur malfaisance. Sur tous les rivages, ce n’étaient que musique de flûte  et d’instruments à corde, scènes d’ivresse, enlèvements de grands personnages, prises de villes et rançons exigées d’elles, à la honte de la puissance romaine. Les navires des pirates dépassèrent le nombre de mille, et les cités dont ils s’emparèrent étaient plus de quatre cents. Parmi les sanctuaires, jusqu’alors sacrés et inviolables, ils attaquèrent et pillèrent ceux de Claros, de Didymes, de Samothrace, le temple de la déesse chthonienne à Hermioné, ceux d’Asclépios à Epidaure, de Poséidon à l’Isthme, au Ténare et à Calurie, d’Apollon à Actium et à Leucade, d’Héra à Samos, à Argos et au Lacinium. Ils célébraient eux-mêmes les sacrifices étrangers d’Olympos et pratiquaient des cultes à mystères, dont celui de Mithra, qu’ils ont les premiers fait connaître et qui subsiste aujourd’hui encore. Après tant d’outrages infligés aux Romains, ils allèrent jusqu’à pratiquer le brigandage sur les routes en s’éloignant de la mer et à dévaster les propriétés situées en bordure. Ils enlevèrent même un jour deux préteurs, Sextilius et Bellienus, vêtus de leur robe bordée de pourpre, et avec eux ils emmenèrent leurs serviteurs et leurs licteurs. Ils s’emparèrent aussi de la fille d’Antoine – un homme qui avait eu les honneurs du triomphe -, alors qu’elle se rendait à la campagne, et ils ne la relâchèrent que contre une forte rançon. Mais voici quel fut le comble de leur insolence : quand un de leurs prisonniers s’écriait qu’il était romain et disait son nom, ils simulaient la stupeur et la crainte, ils se frappaient les cuisses et tombaient à ses pieds en implorant son pardon, et lui se fiait à leur posture humble et suppliante. Puis ils le chaussaient à la romaine et lui mettaient une toge, pour éviter, disaient-ils, qu’il ne fut pas reconnu une autre fois. Après s’être ainsi moqué de lui et l’avoir bafoué longtemps, finalement ils jetaient une échelle qui donnait sur la pleine mer et lui enjoignaient de descendre et de partir, accompagné de leurs bons vœux ; s’il refusait, ils le poussaient dans l’eau et le noyaient.

Plutarque      Vie de Pompée, 24. Traduction de Robert Flacelière 1973

~ 71                              Un homme va mettre tout cela à profit pour satisfaire son ambition : Cnæus Pompeius Strabon, qui, de retour d’Espagne, se fait élire consul avec Marcus Licinius Crassus. Crassus, c’est d’abord sans doute la plus grosse fortune de Rome, gagnée dans l’immobilier : en cette année 70, il régale les Romains d’un repas pour lequel furent dressés 10 000 tables, et fournit à chacun des céréales pour trois mois !  les Panem et Circenses. Plutarque et Cicéron lui prêtent ce mot : Nul n’est riche à moins de pouvoir entretenir sur ses biens une armée en campagne. Les nouveaux maîtres entreprennent de nombreuses réformes qui favorisent démocrates et chevaliers au détriment des nobles.  Un imperium est donné à Pompée pour 3 ans sur tout le pourtour méditerranéen sur une profondeur de 80 km. On met à sa disposition 500 navires et 20 légions : 2 mois lui suffirent pour remporter un succès complet : 10 000 pirates furent tués, 20 000 capturés et installés comme cultivateurs, des milliers de captifs furent délivrés.

Au nord, c’est plus tranquille et les Romains peuvent goûter au bienfait des eaux à 68 ° d’Aquae, qui deviendra Baden Baden, entre Forêt Noire et rive droite du Rhin.

~ 69                            Cicéron fustige les sacrifices humains que pratiquent les Gaulois : les fabricants de l’histoire de France voudront ramener cela à une indignation rhétorique mensongère, mais des fouilles effectuées à Entremont, près d’Aix en Provence, puis au Calair près de Nîmes, viendront confirmer la tirade, mettant à jour soit des sculptures figurant des têtes coupées, soit tout simplement les crânes eux-mêmes : Qui ignore que, jusqu’à ce jour, ils ont conservé la coutume monstrueuse et barbare d’immoler des hommes ? Quelle peut être la bonne foi, quelle peut être la piété de ceux qui estiment que les dieux immortels peuvent être calmés plus facilement par le sang humain et un tel crime.

Pro Fonteio XIII-XIV, 30-31

Mais ils devaient se livrer aussi à d’autres activités, car, en 2011, des archéologues ont découvert, à Corent, dans le Puy de Dôme, à quelques 8 km au sud-est de Gergovie, sous un petit théâtre gallo-romain du premier siècle de notre ère, un autre théâtre, exclusivement gaulois, en forme de fer à cheval, qui était probablement un lieu de réunion des notables, de délibération ou d’une sorte de tribunal. Dans La Guerre des Gaules, Jules César aura quelques lignes sur les institutions politiques gauloises fondées sur la délibération et l’élection… Il parle encore d’un personnage typiquement gaulois, le vergobret, aristocrate élu par ses pairs à la magistrature suprême, pour un mandat limité.

http://www.entremont.culture.gouv.fr/

~ 66                           Fort de son succès contre la piraterie et aidé par l’éloquence de Cicéron, Pompée prend le commandement de l’armée d’Orient : avec 60 000 hommes, il parcourt tout l’Orient, refoule Mithridate

Pompée, grâce aux efforts de Cicéron, obtint le commandement de l’armée contre Mithridate : ce général, accoutumé à recueillir les fruit des victoires des meilleurs généraux de son temps, n’avait plus à combattre que l’ombre de la puissance du roi de Pont ; Luculus avoit abattu les principales forces de ce roi. Mithridate, réduit à une poignée de soldats, fugitif, mais ferme dans le malheur, fut abandonné de Tigrane son beau-père qui se rendit aux Romains ; lâcheté inutile puisqu’ils dépouillèrent d’une partie de ses Etats, ce prince qui s’intitulait le roi des rois. Pompée porta la terreur des armes romaines jusqu’au pied du Caucase. Mithridate, poursuivi avec acharnement, toujours indomptable, toujours terrible, abandonné de ses troupes, et de son fils même, ne trouva d’asile que dans une mort violente, et s’y précipita volontairement.

La vie de ce prince, si célèbre sous le rapport militaire, n’offre qu’un affreux tissu de crimes ; Marius, Cinna, Sylla n’approchèrent jamais de sa férocité. Il assassina, sans éprouver de remords, ses gendres, ses femmes, ses oncles, ses fils, ses frères, sa mère, ses meilleurs serviteurs ; et pourtant Mithridate est un des noms que la postérité prononce avec le plus de plaisir et d’admiration ! Sa haine contre les Romains, sa longue résistance, son grand caractère ont ébloui les hommes, et leur ont fait oublier que ce double sentiment n’était point dû au plus exécrable des parricides. A la fin de cette guerre, qui avoit duré près de quarante ans, l’histoire romaine devient, à peu de choses près, celle de l’Univers ; les Romains n’ont plus d’autres ennemis qu’eux-mêmes à redouter.

M.E. Jondot       Tableau historique des nations. 1808

Dans ce premier siècle avant Jésus-Christ, les Grecs des cités reprochaient aux Juifs d’envoyer des quantités importantes d’or vers le Temple de Jérusalem (le didrachme que donnaient les Juifs de la Diaspora pour l’entretien du Temple), mais surtout de jouir de privilèges insupportables : ne pas être convoqué devant le tribunal durant le sabbat, être dispensé des cultes officiels. Alors que les Juifs sont libres de vénérer leur dieu dans tout l’empire, il n’est pas question de la présence du moindre sanctuaire païen en Judée proprement dite, et surtout pas à Jérusalem. Par ailleurs, on soupçonne les Juifs d’être puissants, répandus partout et solidaires.

Tu sais combien leur troupe est nombreuse, combien ils se tiennent entre eux, combien ils sont puissants dans les assemblées. Je plaiderai à mi-voix, juste assez haut pour que les juges m’entendent. Car il ne manque pas de personnes pour exciter ces gens contre moi et contre tous les meilleurs citoyens, et je n’ai nulle envie de leur faciliter cette tâche.

Cicéron, Pro Flacco, 28 Plaidoierie pour un gouverneur qui a fait saisir l’or destiné au Temple

~ 64                            Pompée préside à Amisos un congrès de souverains amis du peuple romain où viennent siéger 14 princes orientaux. De son passage en Syrie, où il a détrôné le dernier des Séleucides, ses troupes rapporteront à Rome la lèpre

~ 63                             Il s’empare de Jérusalem, viole le Saint des Saints, la partie la plus secrète du Temple, pour déclarer à la sortie qu’il était vide ! Hérode sera stratège de Galilée, puis tétrarque par la grâce de Marc Antoine. Pompée aura considérablement étendu les possessions et l’influence de Rome en Orient. Tout cela représentait certes une charge, mais aussi, butin, tributs, redevances, otages, esclaves etc …

09 ~ 61                        Triomphe de Pompée de orbe universo : le plus grandiose des 2 derniers siècles : il a revêtu la chlamyde de Mithridate, tissée jadis pour Alexandre. La rumeur dit qu’il aurait rapporté d’Egypte le chat… qui va devenir le grand maître du Forum. Il triomphe, mais, trop longtemps absent de la scène romaine et indifférent aux intrigues, il ne détient pas la réalité du pouvoir, qui est dans les mains de Crassus et de Cicéron, qui devra déployer toute son éloquence pour venir à bout du conspirateur Catilina : quo usque tandem, Catilina, abuterat patientia nostra ? – Jusqu’à quand, Catilina, vas-tu donc abuser de notre patience – ? Pendant ce temps, César, qui n’est plus un jeune homme, – il est né en ~ 101 – apparaît encore comme un débauché criblé de dettes, dilettante fort cultivé, puisqu’il a déjà écrit une tragédie, une épopée, des épigrammes ; il fait ses premières armes comme propréteur en Espagne, d’où il va pacifier la Lusitanie.

07 ~ 60                        Crassus conclut avec César et Pompée une alliance secrète, le premier triumvirat, pour 5 ans, qui a pour but l’élection de César au Consulat en 59. L’argent de Crassus pèsera lourd dans la réussite du plan.

06 ~ 58                          Quid de la Gaule à cette époque ? Pendant bien longtemps, on s’est contenté en matière de sources des écrits de César lui-même : La Guerre des Gaules, sans vraiment prendre les précautions nécessaires, ni avoir à l’esprit que l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs. César rendait des comptes à Rome : il y allait de son intérêt d’écrire une histoire à son avantage : de fait, c’est lui l’inventeur de la Gaule, qui en fait, n’existait pas, c’est lui l’inventeur d’une frontière naturelle déterminée par le Rhin pour manifester que l’arrêt de sa conquête correspondait à une frontière, quand, en fait le Rhin ne faisait pas frontière etc..

La Gaule est peuplée de Celtes [11], que l’on trouve aussi en Espagne de l’ouest, en Europe de l’est, dans la plaine du Pô, et jusqu’en Asie Mineure, avec les Galates. Le terme Gaulois vient du latin, – galli, en latin, c’est le coq – Galate du grec, mais ils désignent une même origine. Même si l’hétérogénéité de ces peuples est manifeste, ils appartiennent à un même ensemble culturel. La Gaule celtique était composée d’une quantité de peuples, Vercingétorix n’étant qu’un des chefs des Arvernes, dans le haut Allier, qui fédéra à un moment donné le mécontentement des autres contre César qui jusque là avait conquis le terrain, en jouant des nombreuses rivalités et donc en parvenant à avoir à ses cotés des troupes autochtones.

C’est un pays semble-t-il, très peuplé : on parle de 9 à 10 millions d’habitants, plus que l’Egypte et même que l’Italie. Bibracte, sur le Mont Beuvray, dans le Morvan, était sans doute l’un des plus grands oppidums, – pas loin de 10 000 habitants -. César parle d’Urbs – une ville -, pour qualifier Avaricum, qui deviendra Bourges. L’agriculture et l’élevage y sont très développés, faisant même l’objet d’exportations :

De ce peuple (les Eduens) proviennent les magnifiques pièces de porc salé exportées jusqu’à Rome.

[…] Ils sont si riches en ovins et en porcins qu’ils fournissent à profusion de leurs sayons (manteau à capuchon) et de leurs salaisons non seulement les marchés de Rome mais aussi la plupart de ceux d’Italie.

Strabon, géographe grec, I° siècle av JC.

Sans aller jusqu’à la généralisation, on y trouve des moissonneuses : appareil composé d’une caisse à rebord denté, montée sur deux roues et poussée par un attelage, en sorte que les épis décapités tombent dans la caisse.

Pline l’Ancien

Ainsi, lorsque César envahit la Gaule, elle semblait convaincue d’impuissance pour s’organiser elle-même. Le vieil esprit de clan, l’indisciplinabilité guerrière, que le druidisme semblait devoir comprimer, avait repris vigueur ; seulement, la différence des forces avait établi une sorte de hiérarchie entre les tribus ; certaines étaient clientes des autres ; comme les Carnutes des Rhèmes, les Sénons des Édues, etc (Chartres, Reims, Sens, Autun).

Des villes s’étaient formées, espèces d’asiles au milieu de cette vie de guerre. Mais tous les cultivateurs étaient serfs, et César pouvait dire : Il n’y a que deux ordres en Gaule, les druides et les cavaliers (equites). Les druides étaient les plus faibles. C’est un druide des Édues qui appela les Romains

J’ai parlé ailleurs de ce prodigieux César et des motifs qui l’avaient décidé à quitter si longtemps Rome pour la Gaule, à s’exiler pour revenir maître. L’Italie était épuisée, l’Espagne indisciplinable ; il fallait la Gaule pour asservir le monde. J’aurais voulu voir cette blanche et pâle figure, fanée avant l’âge par les débauches de Rome, cet homme délicat et épileptique, marchant sous les pluies de la Gaule, à la tête des légions, traversant nos fleuves à la nage ; ou bien à cheval entre les litières où ses secrétaires étaient portées, dictant quatre, six lettres à la fois, remuant Rome du fond de la Belgique, exterminant sur son chemin deux millions d’hommes et domptant en six années la Gaule, le Rhin et l’Océan du Nord.

Ce chaos barbare et belliqueux de la Gaule était une superbe matière pour un tel génie. De toutes parts, les tribus gauloises appelaient alors l’étranger. Le druidisme affaibli semble avoir dominé dans les deux Bretagnes et dans les bassins de la Seine et de la Loire. Au midi, les Arvernes et toutes les populations ibériennes de l’Aquitaine étaient généralement restées fidèles à leurs chefs héréditaires.

Dans la Celtique même, les druides n’avaient pu résister au vieil esprit de clan qu’en favorisant la formation d’une population libre dans les grandes villes, dont les chefs ou patrons étaient du moins électifs, comme les druides. Ainsi deux factions partageaient tous les États gaulois : celle de l’hérédité ou des chefs de clans, celle de l’élection, ou des druides ou des chefs temporaires du peuple des villes. À la tête de la seconde se trouvaient les Édues ; à la tête de la première, les Arvernes et les Sequanes. Ainsi commençait dès lors l’opposition entre la Bourgogne (Édues) et la Franche-Comté (Sequanes). Les Sequanes, opprimés par les Édues qui leurs fermaient la Saône et arrêtaient leur grand commerce de porcs, appelèrent de la Germanie des tribus étrangères au druidisme, qu’on nommait du nom commun de Suèves. Ces barbares ne demandaient pas mieux. Ils passèrent le Rhin sous la conduite d’un Arioviste, battirent les Édues, et leur imposèrent un tribut ; mais ils traitèrent plus mal encore les Sequanes qui les avaient appelés ; ils leur prirent le tiers de leurs terres, selon l’usage des conquérants germains, et ils en voulaient encore autant. Alors, Édues et Sequanes, rapprochés par le malheur, cherchèrent d’autres secours étrangers. Deux frères étaient tout puissants parmi les Édues. Dumnorix, enrichi par les impôts et les péages dont il se faisait donner le monopole de gré ou de force, s’était rendu cher au petit peuple des villes et aspirait à la tyrannie ; il se lia avec les Gaulois helvétiens, épousa une Helvétienne, et engagea ce peuple à quitter ses vallées stériles pour les riches plaines de la Gaule. L’autre frère, qui était druide, titre vraisemblablement identique avec celui de divitiac que César lui donne comme nom propre, chercha pour son pays des libérateurs moins barbares. Il se rendit à Rome, et implora l’assistance du Sénat, qui avait appelé les Édues parents et amis du peuple romain. Mais le chef des Suèves envoya de son côté un représentant, et trouva aussi le moyen de se faire donner le titre d’ami de Rome. L’invasion imminente des Helvètes obligeait probablement le sénat à s’unir avec Arioviste.

Ces montagnards avaient fait depuis trois ans de tels préparatifs, qu’on voyait bien qu’ils voulaient s’interdire à jamais le retour. Ils avaient brûlé douze villes et leurs quatre cents villages, détruit les meubles et les provisions qu’ils ne pouvaient emporter. On disait qu’ils voulaient percer à travers toute la Gaule, et s’établir à l’occident, dans les pays des Santones (Saintes). Sans doute espéraient-ils trouver plus de repos sur les bords du grand Océan qu’en leur rude Helvétie, autour de laquelle venaient se rencontrer et se combattre toutes les nations de l’ancien monde, Galls, Cimbres, Teutons, Suèves, Romains. En comptant les femmes et les enfants, ils étaient au nombre de trois cent soixante-dix-huit mille. Ce cortège embarrassant leur faisait préserver le chemin de la province romaine. Ils y trouvèrent à l’entrée, vers Genève, César qui leur barra le chemin, et les amusa assez longtemps pour élever, du lac au Jura un mur de dix-mille pas et de seize pieds de haut [rive gauche du Rhône. ndlr]. Il leur fallut donc s’engager par les âpres vallées du Jura, traverser le pays des Sequanes, et remonter la Saône. César les atteignit comme ils passaient le fleuve, attaqua la tribu des Tigurins, isolée des autres, et l’extermina. Manquant de vivres par la mauvaise volonté de l’Édue Dumnorix et du parti qui avait appelé les Helvètes, il fût obligé de se détourner vers Bibracte (Autun). Les Helvètes crurent qu’il fuyait, et le poursuivirent à leur tour. César, ainsi placé entre des ennemis et des alliés malveillants, se tira d’affaire par une victoire sanglante. Les helvètes, atteints de nouveau dans leur fuite vers le Rhin, furent obligés de rendre les armes, et de s’engager à retourner dans leur pays. Six mille d’entre eux, qui s’enfuirent la nuit pour échapper à cette honte ; furent ramenés par la cavalerie romaine, et, dit César, traités en ennemis.

Ce n’était rien d’avoir repoussé les Helvètes, si les Suèves envahissaient la Gaule. Les migrations étaient continuelles : déjà cent vingt mille guerriers étaient passés. La Gaule allait devenir Germanie. César parut céder aux prières des Sequanes et des Édues opprimés par les barbares. Le même druide qui avait sollicité les secours de Rome guida César vers Arioviste et se chargea d’explorer le chemin. Le chef des Suèves avait obtenu de César lui-même dans son consulat le titre d’allié du peuple romain : il s’étonna d’être attaqué par lui. Ceci, disait le barbare, est ma Gaule à moi ; vous avez la vôtre… si vous me laissez en repos, vous y gagnerez ; je ferai toutes les guerres que vous voudrez, sans peine ni péril pour vous. Ignorez-vous quels hommes sont les Germains ? voilà plus de quatorze ans que nous n’avons dormi sous un toit. Ces paroles ne faisaient que trop d’impression sur l’armée romaine : tout ce qu’on rapportait de la taille et de la férocité de ces géants du Nord épouvantait les petits hommes du Midi.

On ne voyait dans le camp que gens qui faisaient leur testament. César leur en fit honte : Si vous m’abandonnez, dit-il, j’irai toujours : il me suffit de la dixième légion. Il les mène ensuite à Besançon, s’en empare, pénètre jusqu’au camp des barbares non loin du Rhin, les force à combattre, quoi qu’ils eussent voulu attendre la nouvelle lune, et les détruit dans une furieuse bataille : presque tout ce qui échappa périt dans le Rhin.

Les Gaulois du Nord, Belges et autres jugèrent, non sans vraisemblance que, si les Romains avaient chassé les Suèves, ce n’était que pour leur succéder dans la domination des Gaules. Ils formèrent une vaste coalition, et César saisit ce prétexte pour pénétrer dans la Belgique. Il emmenait comme guide et interprète les divitiac des Édues ; il était appelé par les Sénons, ancien vassaux des Édues par les rhèmes, suzerains du pays druidique des Carnutes. Vraisemblablement, ces tribus vouées au druidisme, ou du moins, au parti populaire, voyaient avec plaisir arriver l’ami des druides et comptaient l’opposer aux Belges septentrionaux, leurs féroces voisins. C’est ainsi que, cinq siècles après, le clergé catholique des Gaules favorisa l’invasion des Francs contre les Visigoths et les Bourguignons ariens.

C’était pourtant une sombre et décourageante perspective pour un général moins hardi, que cette guerre dans les plaines bourbeuses, dans les forêts vierges de la Seine et de la Meuse. Comme les conquérants de l’Amérique, César était souvent obligé de se frayer une route la hache à la main, de jeter des ponts sur les marais, d’avancer avec ses légions, tantôt sur terre ferme, tantôt à gué ou à la nage. Les Belges entrelaçaient les arbres de leurs forêts, comme ceux de l’Amérique le sont naturellement par les lianes. Mais les Pizzare et les Cortez, avec une telle supériorité d’armes, faisaient la guerre à coup sûr ; et qu’étaient-ce que les Péruviens en comparaison de ces dures et colériques populations des Bellovaques et des Nerviens (Picardie, Hainaut, Flandre), qui venaient par cent mille attaquer César ? Les Bellovaques et les Suessions s’accommodèrent par l’entremise du divitiac des Édues. Mais les Nerviens, soutenus par les Atrebates et les Veromandui, surprirent l’armée romaine en marche au bord de la Sambre, dans la profondeur de leurs forêts, et se crurent au moment de la détruire. César fut obligé de saisir une enseigne et de se porter en avant : ce brave peuple fut exterminé. Leurs alliés, les Cimbres qui occupaient Aduat (Namur ?), effrayés des ouvrages dont César entourait leur ville, feignirent de se rendre, jetèrent une partie de leurs armes du haut des murs, et avec le reste attaquèrent les Romains. César en vendit comme esclaves cinquante-trois mille.

Ne cachant plus alors le projet de soumettre la Gaule, il entreprit la réduction de toutes les tribus du rivage. Il perça les forêts et les marécages des Ménapes et des Morins (Zélande et Gueldre, Gand, Bruges, Boulogne) : un de ses lieutenants soumit les Unelles, Éburoviens et Lexoviens (Coutances, Évreux, Lisieux) : une autre, le jeune Crassus, conquit l’Aquitaine, quoique les barbares eussent appelé d’Espagne les vieux compagnons de Sertorius. César lui-même attaque les Venètes et autres tribus de notre Bretagne. Ce peuple amphibie n’habitait ni sur la terre ni sur les eaux ; leurs forts, dans des presqu’îles inondées et abandonnées tout à tour par le flux, ne pouvaient être assiégées ni par terre ni par mer. Les Vénètes communiquaient sans cesse avec l’autre Bretagne, et en tiraient des secours. Pour les réduire, il fallait être maître de la mer. Rien ne rebutait César. Il fit des vaisseaux. Il fit des matelots, leur apprit à fixer les navires bretons en les accrochant avec des mains de fer et fauchant leurs cordages. Il traita durement ce peuple dur ; mais la petite Bretagne ne pouvait être vaincue que dans la grande. César résolut d’y passer.

Le monde barbare de l’occident qu’il avait entrepris de dompter était triple. La Gaule, entre la Bretagne et la Germanie, était en rapport avec l’une et l’autre. Les Cimbri se trouvaient dans les trois pays ; les Helvii et les Boii dans la Germanie et dans la Gaule ; les Parisii et les Atrebates gaulois existaient aussi en Bretagne. Dans les discordes de la Gaule, les Bretons semblent avoir été pour le parti druidique, comme les Germains pour celui des chefs de clans. César frappa les deux parties et au-dedans et au dehors ; il passa l’Océan, il passa le Rhin.

Deux grandes tribus germaniques, les Usipiens et les Teuctères, fatigués au nord par les incursions des Suèves comme les helvètes l’avaient été au midi, venaient de passer aussi dans la Gaule. César les arrêta, et, sous prétexte que, pendant les pourparlers, il avait été attaqué par leur jeunesse, il fondit sur eux à l’improviste, et les massacra tous. Pour inspirer plus de terreur aux Germains, il alla chercher ces terribles Suèves, près desquels aucune nation n’osait habiter : en dix jours, il jeta un pont sur le Rhin, non loin de Cologne, malgré la largeur et l’impétuosité de ce fleuve immense. Après avoir fouillé en vain les forêts des Suèves, il repassa le Rhin, traversa toute la Gaule, et la même année, s’embarque pour la Bretagne. Lorsqu’on apprit à Rome ces marches prodigieuses, plus étonnantes encore que des victoires, tant d’audace et une si effrayante rapidité, un cri d’admiration s’éleva. On décréta vingt jours de supplications aux dieux. Au prix des exploits de César, disait Cicéron, qu’à fait Marius ?

Lorsque César voulut passer dans la grande Bretagne, il ne put obtenir des Gaulois aucun renseignement sur l’île sacrée. L’Édue Dumnorix déclara que la religion lui défendait de suivre César ; il essaya de s’enfuir, mais le Romain, qui connaissait son génie remuant, le fit poursuivre avec ordre de le ramener mort ou vif ; il fut tué en se défendant.

La malveillance des gaulois faillit être funeste à César dans cette expédition. D’abord, ils lui laissèrent ignorer les difficultés du débarquement. Les hauts navires qu’on employait sur l’Océan, tiraient beaucoup d’eau et ne pouvaient approcher du rivage. Il fallait que le soldat se précipitât dans cette mer profonde, et qu’il se format en bataille au milieu des flots. Les barbares dont la grève était couverte avaient trop d’avantage. Mais les machines de siège vinrent au secours et nettoyèrent le rivage par une grêle de pierres et de traits. Cependant l’équinoxe approchait ; c’était la pleine lune, le moment des grandes marées. En une nuit la flotte romaine fut brisée, ou mise hors de service. Les barbares qui, dans le premier étonnement, avaient donné des otages à César, essayèrent de surprendre son camp. Vigoureusement repoussés, ils offrirent encore de se soumettre. César leur ordonna de livrer des otages deux fois plus nombreux ; mais ses vaisseaux étaient réparés, il partit la même nuit sans attendre leur réponse. Quelques jours de plus, la saison ne lui eut guère permis le retour.

L’année suivante, nous le voyons presqu’en même temps en Illyrie, à Trèves et en Bretagne. Il n’y a que les esprits de nos vieilles légendes qui aient jamais voyagé ainsi. Cette fois, il était conduit en Bretagne par un chef fugitif du pays qui avait imploré son secours. Il ne se retira pas sans avoir mis en fuite les Bretons, assiégé le roi Casswallawn dans l’enceinte marécageuse où il avait rassemblé ses hommes et ses bestiaux. Il écrivit à Rome qu’il avait imposé un tribut à la Bretagne, et y envoya en grande quantité les perles de peu de valeur que l’on recueillait sur les côtes.

Depuis cette invasion dans l’île sacrée, César n’eut plus d’amis chez les Gaulois. La nécessité d’acheter Rome aux dépens des Gaules, de gorger tant d’amis qui lui avaient fait continuer le commandement pour cinq années, avait poussé le conquérant aux mesures les plus violentes. Selon un historien, il dépouillait les lieux sacrés, mettait les villes au pillage sans qu’elles l’eussent mérité. Partout, il établissait des chefs dévoués aux Romains et renversait le gouvernement populaire. La Gaule payait cher l’union, le calme et la culture dont la domination romaine devait lui faire connaître les bienfaits.

La disette obligeant César de disperser ses troupes, l’insurrection éclate partout. Les Éburons massacrent une légion, en assiègent une autre. César, pour délivrer celle-ci, passe avec huit mille hommes à travers soixante mille Gaulois. L’année suivante, il assemble à Lutèce les états de la Gaule. Mais les Nerviens et les Trévires, les Sénonais et les Carnutes n’y paraissent pas. César les attaque séparément et les accable tous. Il passe une seconde fois le Rhin, pour intimider les Germains qui voudraient venir au secours. Puis il frappe à la fois les deux partis qui divisaient la Gaule ; il effraye les Sénonais, parti druidique et populaire ( ?), par la mort d’Acco, leur chef, qu’il fait solennellement juger et mettre à mort ; il accable les Éburons, parti barbare et ami des Germains, en chassant leur intrépide Ambiorix dans toute la forêt d’Ardennes, et les livrant tous aux tribus gauloises qui connaissaient mieux leurs retraites dans les bois et les marais, et qui vinrent, avec une lâche avidité, prendre part à cette curée. Les légions fermaient de toute part ce malheureux pays et empêchait que personne pût échapper.

En 52, ces barbaries réconcilièrent toute la Gaule contre César. Les druides et les chefs des clans se trouvèrent d’accord pour la première fois. Les Édues même étaient, au moins secrètement contre leur ancien ami. Le signal partit de la terre druidique des Carnutes, de Genabum. Répété par des cris à travers les champs et les villages, il parvint le soir-même à cent cinquante milles, chez les Arvernes, autrefois ennemis du peuple druidique et populaire, aujourd’hui ses alliés. Le vercingetorix (général en chef) de la confédération fut un jeune Arverne, intrépide et ardent. Son père, l’homme le plus puissant des Gaules dans son temps, avait été brûlé, comme coupable d’aspirer à la royauté. Héritier de sa vaste clientèle, le jeune homme repoussa toujours les avances de César et ne cessa dans les assemblées, dans les fêtes religieuses, d’animer ses compatriotes contre les Romains. Il appela aux armes jusqu’aux serfs des campagnes, et déclara que les lâches seraient brulés vifs ; les fautes moins graves devaient être punies de la perte des oreilles ou des yeux.

Le plan du général gaulois était d’attaquer à la fois la Province [12]   au Midi, au nord les quartiers des légions. César, qui était en Italie, devina tout, prévint tout. Il passa les Alpes, assura la Province, franchit les Cévennes à travers six pieds de neige, et apparut tout à coup chez les Arvernes. Le chef gaulois, déjà parti pour le Nord, fut contraint de revenir : ses compatriotes avaient hâte de défendre leurs familles. C’était tout ce que voulait César ; il quitte son armée, sous prétexte de faire des levées chez les Allobroges, remonte le Rhône, la Saône, sans se faire connaître, par les frontières des Édues, rejoint et rallie ses légions. Pendant que le vercingetrorix croit l’attirer en assiégeant la ville éduenne de Gergovie (Moulins), César massacre tout dans Genabum. Les Gaulois accourent, et c’est pour assister à la prise de Noviodunum.

Alors que le vercingetorix déclare aux siens qu’il n’y a point de salut s’ils ne parviennent à affamer l’armée romaine, le seul moyen pour cela est de brûler eux-mêmes leurs villes. Ils accomplissent héroïquement cette cruelle résolution. Vingt cités des Bituriges furent brûlées par leurs habitants. Mais quand ils en vinrent à la grande Agendicum (Bourges), les habitants embrassèrent les genoux du vercingetorix, et le supplièrent de ne pas ruiner la plus belle ville des Gaules. Ces ménagements firent leur malheur. La ville périt de même, mais par César, qui la prit avec de prodigieux efforts.

Cependant, les Édues s’étaient déclarés contre César qui, se trouvant sans cavalerie par leur défection, fut obligé de faire venir des Gramains pour les remplacer. Labienus, lieutenant de César, eût été accablé dans le Nord, s’il ne s’était dégagé par une victoire (entre Lutèce et Melun). César lui-même échoua au siège de Gergovie des Arvernes. Ses affaires allaient si mal qu’il voulait gagner la Province romaine. L’armée des Gaulois le poursuivit et l’atteignit. Ils avaient juré de ne point revoir leur maison, leur famille, leurs femmes et leurs enfants, qu’ils n’eussent au moins deux fois traversé les lignes ennemies. Le combat fut terrible ; César fut obligé de payer de sa personne, il fut presque pris, et son épée resta entre les mains des ennemis. Cependant un mouvement de la cavalerie germaine au service de César jeta une terreur panique dans les rangs des Gaulois, et décida la victoire.

Ces esprits mobiles tombèrent alors dans un tel découragement que leur chef ne put se rassurer qu’en se retranchant sous les murs d’Alesia, ville forte située au haut d’une montagne (dans l’Auxois). Bientôt atteint par César, il renvoya ses cavaliers, les chargea de répandre par toute la Gaule qu’il avait des vivres pour trente jours seulement, et d’amener à son secours tous ceux qui pouvaient porter les armes. En effet, César n’hésita point d’assiéger cette grande armée. Il entoura la ville et le camp gaulois d’ouvrages prodigieux : d’abord, trois fossés, chacun de dix ou vingt pieds de large et d’autant de profondeur ; un rempart de douze pieds, huit rangs de petits fossés dont le fond était hérissé de pieux et couverts de branchages et de feuilles ; des palissades de cinq rangs d’arbres, entrelaçant leurs branches. Ces ouvrages étaient répétés du côté de la campagne, et prolongés dans un circuit de quinze milles. Tout cela fut terminé en moins de cinq semaines, et par moins de soixante mille hommes.

La Gaule entière vint s’y briser. Les efforts désespérés des assiégés réduits à une horrible famine, ceux de deux cent cinquante mille gaulois qui attaquaient les Romains du côté de la campagne, échouèrent également. Les assiégés virent avec désespoir leurs alliés, tournés par la cavalerie de César, s’enfuir et se disperser. Le vercingetorix, conservant seul une âme ferme au milieu du désespoir des siens, se désigna et se livra comme l’auteur de toute la guerre. Il monta sur son cheval de bataille, revêtit sa plus riche armure, et, après avoir tourné en cercle autour du tribunal de César, il jeta son épée, son javelot et son casque aux pieds du Romain sans dire un seul mot.

L’année suivante, tous les peuples de la Gaule essayèrent encore de résister partiellement, et d’user les forces de l’ennemi qu’ils n’avaient pu vaincre. La seule Uxellodunum (Cap-de-Nac, dans le Quercy ?) arrêta longtemps César. L’exemple était dangereux, il n’avait pas de temps à perdre en Gaule ; la guerre civile pouvait commencer à chaque instant en Italie ; il était perdu s’il fallait consumer des mois entiers devant chaque bicoque. Il fit alors, pour effrayer les Gaulois, une chose atroce, dont les Romains, du reste, n’avaient que trop souvent donné l’exemple : il fit couper le poing à tous les prisonniers.

Dès ce moment, il changea de conduite à l’égard des Gaulois : il fit montre envers eux d’une grande douceur ; il les ménagea pour les tributs au point d’exciter la jalousie de la Province. Le tribut fut même déguisé sous le nom honorable de solde militaire. Il engagea à tout prix leurs meilleurs guerriers dans les légions ; il en composa une légion tout entière, dont les soldats portaient une alouette sur leur casque, et qu’on appelait pour cette raison l’Alauda. Sous cet emblème tout national de la vigilance matinale et de la vive gaieté, ces intrépides soldats passèrent les Alpes en chantant et, jusqu’à Pharsale poursuivirent de leurs bruyants défis les taciturnes légions de Pompée. L’alouette gauloise, conduite par l’aigle romaine, prit Rome pour la seconde fois, et s’associa aux triomphes de la guerre civile. La Gaule garda, pour consolation de la liberté, l’épée que César avait perdue dans la dernière guerre. Les soldats romains voulaient l’arracher du temple où les Gaulois l’avaient suspendue : Laissez-la, dit César en souriant, elle est sacrée.

Jules Michelet                       Histoire de France 1867

Il existe donc fort peu de traces évidentes de la civilisation gauloise, mais d’autres, seulement perceptibles aux esprits avertis ou curieux, sont à chercher en des domaines où on ne les attendrait pas forcément. […] À la lisière du cadre naturel, un aménagement infiniment plus vaste est largement redevable aux Gaulois, celui du paysage. Ce sont eux qui, les premiers, l’ont modelé de façon presque définitive. Les populations néolithiques avaient abondamment puisé dans les ressources naturelles, ne laissant derrière elles que jachères, brûlis, pacages en cours de reboisement, forêts à peine essartées et privées de leurs plus belles futaies. Dès le début du second âge du fer, en Gaule Celtique et en Champagne, et, un siècle plus tard, en Belgique et dans le reste de la Gaule, les Gaulois entreprennent de mettre à contribution tous les terroirs agricoles disponibles. Ils sélectionnent les forêts qui seront préservées et soigneusement utilisées pour fournir le principal matériau de construction. Ils défrichent les sols qui deviendront terres arables et pâtures mais nivellent aussi lentement le relief où se formeront terrasses et talus à l’aide de haies et de murettes. Dès les II et II° siècles, une grande partie du territoire français acquiert ainsi une physionomie qui est celle que nous connaissons aujourd’hui, à l’exception des concentrations urbaines qui maintenant la ponctuent. À l’époque romaine, ce paysage fut largement respecté. Au Moyen Âge, friches, forêts investirent à nouveau une part des terres cultivées ou pâturées mais peu à peu, après plusieurs siècles, les paysans retrouvèrent les aménagements de leurs lointains ancêtres. La mosaïque de champs, de pâtures, de forêts et de bois, parfois encadrés comme dans un vitrail de haies épaisses, de talus abrupts et de cours d’eau maîtrisés, est probablement le plus sûr héritage que nous ont légué les Gaulois. On ne le voit pas, on l’oublie, mais il est présent. À l’image peut-être d’une civilisation qui s’est sans cesse dérobée à l’histoire.

Associés à ce paysage, et tout aussi discrets, les toponymes masquent leur lointaine origine, peut-être parce que depuis deux millénaires, ils répètent leur même mélodie devenue trop familière. Ils nous parlent pourtant de ceux qui les tirèrent de leur langue. Chacun connaît Paris, Bourges, Reims, Trêves, Amiens. Qui sait que ces noms ne sont autres que ceux des peuples qui occupaient deux mille ans plus tôt leur emplacement, Parisii, Bituriges, Rèmes, Trèvires, Ambiens ? Mais à ces noms à l’origine transparente il faut ajouter ceux encore dont la filiation est moins aisément reconnaissable : les Abrincates d’Avranches, les Andécaves d’Angers, les Ausques d’Auch, les Bellovaques de Beauvais, etc. La liste est longue. S’y ajoutent aussi les noms des régions qui tirent leur origine d’autres peuples gaulois: l’Auvergne des Arvernes, le pays de Caux des Calètes, le Périgord des Pétrocores, le Poitou des Pictons. Enfin, les tribus qui composaient ces peuples ont aussi laissé leur nom dans ceux de villes ou de pays, ces minuscules régions directement héritées des pagi gaulois. Senlis nous vient ainsi du nom des Silvanectes, tribu des Suessions, le pays de Buch des Boïates, le Médoc des Médulles.

Toute une part de notre actuelle toponymie est donc redevable à la lointaine géographie humaine des Gaulois. Ces noms, pour la plupart, se sont forgés sous l’Empire romain et au début du Moyen Âge par abréviation : ce qui permettait de distinguer les noms des chefs-lieux de cité était moins évidemment les Augusta, Augustomagus, Caesarodunum, Caesaromagus que le nom du peuple qui leur était associé. Ainsi les génitifs pluriels Suessionum, Auscorum se sont-ils substitués à celui qui les associait étroitement à l’empereur. Mais les Gaulois eux-mêmes ont donné à de simples lieux ou à des phénomènes naturels des noms encore demeurés jusqu’à nous. Les doux noms de Vivonne, Pinsonne, Bièvre, qui faisaient les délices musicales de Marcel Proust ainsi que l’objet des étymologies fantaisistes de son héros Brichot, ont gardé, comme enchâssés en eux, les mois gaulois onno (rivière) et biber (castor). Évidemment, la liste des rivières à l’identité celtique est beaucoup plus vaste: amicale Charente, Oise et Isère sacrées, Marne la Mère, divine Divonne, Doubs noir et tranquille Thève. Puis vient toute la cohorte des lieux dont le nom dérive des aménagements anciens: les Nanteuil ou clairières de la vallée, les innombrables dunum (ville ou forteresse) encore perceptibles dans Lyon (Lugdunum), Châteaudun, Verdun, les briga, les magus qui entrent dans la composition de dizaines de noms de villes et de villages. Héritages invisibles pour beaucoup et pourtant compagnons de notre vie quotidienne, ils donnent à nos lieux de vie une âme dont le mystère agréable tient certainement à leur lointaine origine et à l’usure de vingt siècles de répétitions qui ne parvient toutefois pas à effacer leurs sonorités celtiques.

La persistance de ces toponymes soulève la question de la langue. Camille Jullian, dans son Histoire de la Gaule, écrivait : De toutes les choses de la Gaule qui nous échappent, la langue est à coup sûr celle que nous ignorons le plus. Cette affirmation pessimiste n’était pas tout à fait juste, elle l’est moins encore de nos jours. La très médiocre connaissance que nous avons des parlers gaulois ne doit nullement être interprétée comme la preuve de leur totale disparition. Des mots gaulois ont persisté dans notre vocabulaire. Il est vrai qu’ils sont peu nombreux: une centaine dont l’origine est certaine auxquels s’ajoutent une cinquantaine d’autres pour lesquels elle est probable. On y trouve des mots aussi familiers que alouette, ardoise, auvent, bec, bercer, boue, bouge, bruyère, caillou, cervoise, change, char, charpente, charrue, chemin, chêne, claie, gaillard, glaise, gober, gosier, grève, if, jarret, jambe, lande, mouton, raie (au sens de sillon), ruche, souche, suie, talus, trogne, truand, truie, vanne. Beaucoup sont aujourd’hui très peu usités ou relèvent d’un vocabulaire spécialisé : alisier, alose, arpent, banne, benne, bief, bille (au sens de tronc d’arbre), bouleau, braie, combe, coule, dru, glaner, gouge, jante, lauze, lieue, marne, saie, soc, tan, tanin, tanner, tarière. Des mots tels qu’ambassadeur et vassal ont subi beaucoup de déformations et sont passés dans une langue voisine – l’italien pour le premier – avant d’être adoptés par notre langue. Mais le plus grand nombre de mots gaulois encore vivants subsistent sur un territoire restreint et perpétuellement menacé, celui des dialectes et des patois régionaux. Ainsi, à travers ce vocabulaire, les Gaulois participent encore d’une histoire inconsciente et secrète.

Jean-Louis Brunaux        Nos ancêtres les Gaulois      Le Seuil 2008

6 ~ 58                        Nommé proconsul en Cisalpine, César constate qu’il n’y a plus dans l’immédiat de conflit en vue à l’est ; il va trouver matière à organiser une pacification à l’ouest : les Helvètes voulaient émigrer vers l’Aquitaine et avaient demandé à Rome pour ce faire de traverser la Narbonnaise, les Suèves du Jura regardaient du coté de la vallée de la Saône, après s’être emparé de l’Alsace, et menaçaient les Eduens. Tout cela n’était pas bien méchant, mais, le souvenir cuisant  du sac de Rome par des Gaulois en  ~ 381 était encore présent, et César se saisit de ces mouvements helvètes pour intervenir et défendre le territoire des Eduens, amis du peuple romain. Les Helvètes avaient alors décidé de contourner la Narbonnaise en passant par le nord du Massif Central : César et ses 6 légions les rejoignent et les écrasent à Montmort, dans le Morvan. En novembre, il marche contre les Suèves, qu’il défait à Cernay, en Alsace.

~ 57                             Il soumet les Belges, occupe l’Armorique, et envoie à Rome les 2 premiers livres du De Bello Gallico : grand succès qui lui valent 15 jours de fêtes religieuses.

Printemps ~ 56         Il mate plusieurs révoltes en Armorique, soumet les Aquitains, et encore les Belges ; il s’autorise même quelques expéditions qui tiennent plus d’une très abondante razzia que d’une occupation : chez les Germains, en franchissant le Rhin à Bonn sur un pont construit en 10 jours, et sur l’île de Bretagne, en traversant à 2 reprises la Manche, découvrant la puissance des marées qui mirent à mal sa flotte. Pourvu de dons éblouissants, tant sur le plan militaire que politique, législatif, il mettra à profit cette conquête pour se forger une armée dévouée.  Il utilisait déjà un code, dit de substitution,  pour envoyer ses ordres à ses généraux, remplaçant chaque lettre pas celle placée trois rangs derrière : ainsi CESAR devenait-il FHVDU.

~ 55                             Pompée est consul à Rome, où il exerce une véritable dictature sans le nom. Son prestige est immense : vainqueur des pirates et de Mithridate, il a écrasé la démagogie et l’anarchie.

09 ~54                         Mariée à Pompée, la fille de César meurt : le dernier lien qui unissait les 2 grands hommes est rompu, seules demeurent ambitions et rivalités.

Automne ~ 54            Les légions romaines de Sabinus et Cota, prennent une raclée à Aduatuca, à l’est, nord-est de l’actuel Namur : c’est essentiellement le fait d’Ambiorix, à la tête des Eburons, expert en embuscade. Les deux légats de César, Sabinus et Cota sont tués.

9 06 ~ 53                           Les 40 000 soldats romains de Crassus se sont aventurés loin de leur bases près du cours supérieur de l’Euphrate : les Parthes de Suren leur infligent une lourde défaite à Carrhes – l’actuel Harran, au sud d’Edesse, en Turquie -.  Une nuée d’archers – d’où la flèche du Parthe – a eu raison de la formation en carré de l’armée de Crassus, qui est décapitée. Les flèches étaient d’autant plus redoutables que l’adversaire était aveuglé par la brillance des bannières d’un tissu étrange : la soie, qui faisait aussi se cabrer les chevaux. Les Romains ont perdu 20 000 hommes ! Les prisonniers furent envoyés dans l’est de l’empire Parthe : on ne les revit jamais. Les 10 000 restants regagnèrent avec peine la Syrie sous la conduite de Cassius, l’un des futurs assassins de César. Mais personne n’avait oublié la soie : les belles des Romains en raffoleront, et son nom sera l’étendard de cette route des produits d’Orient, mariant la magie de l’étranger à la douceur de son toucher. Mais il faudra attendre six siècles pour que parvienne en occident le secret de sa fabrication,  jalousement gardé par les Chinois.

Automne ~ 53            César avait convoqué les représentants des Etats de la Gaules à Chartres ; il change d’avis sur le lieu : ce sera Lutèce. Les députés Bellovaques s’étaient rendus à l’assemblée, mais ceux des pays Parisiis, Sénonais, Carnutes d’Autricum, les Eburons de Belgique et Trévires avaient décliné ; César prendra cette absence pour une déclaration de guerre et marcha contre les Sénons. Puis il mettra ses troupes en quartiers d’hiver à Agedincum [Sens], et se rendra à Rome, troublée par des désordres consécutifs à la mort de Publius Claudius Pulcher.

23 01 ~ 52                    La révolte généralisée contre les forces de César commence par le massacre de tous les commerçants romains de Genabum – Orléans – : ce sont les Carmutes, sous les ordres de Cotuatos et de Conconnetodumnos qui sont à leur tête.

03 ~ 52                         César a rassemblé ses légions dispersées qu’il rejoint à Sens, après une chevauchée fantastique, où il échappe aux forces adverses. Il prend Avaricum – Bourges – sans représailles sur la population, et s’en va contrer Vercingétorix.

06 ~ 52                        Il connaît l’échec au siège de Gergovie. Ses amis éduens lui font défection et se rangent aux cotés de Vercingétorix, confirmé dans ses fonctions de chef par une assemblée générale des peuples gaulois tenue à Bibracte. Vercingétorix tente de barrer la retraite des légions de César regroupées autour de Sens et les attaque près de Saint Jean de Losnes, sur les bords de la Saône, mais sa cavalerie se fait tailler en pièces par les cavaliers germains recrutés par César, qui poursuit les troupes gauloises jusque dans leur quartier général d’Alésia, aujourd’hui le Mont Auxois, en Côte d’Or, sur la commune d’Alise Sainte Reine.

Replié à Metlosedum [Melun] après s’être fait bousculer à Lutèce par le vieil Aulerque Camulogène,  Labienus, un lieutenant de César  repart sur Lutèce où il finit pas le vaincre : c’est la bataille de Lutèce. Camulogène suivait les recommandations de Vercingétorix en matière de stratégie militaire, qui considérait qu’il ne servait à rien de chercher à vaincre les Romains lors des sièges des villes, opérations où ils étaient passés maîtres ; il était préférable de pratiquer la politique de la terre brûlée pour les couper de leurs approvisionnements.

09 ~ 52                       La place d’Alésia proprement dite était au sommet d’une colline escarpée, en sorte qu’elle apparaissait comme inexpugnable autrement que par un blocus. Vercingétorix s’y enferme délibérément, attendant une armée de revers que des émissaires devaient ramener ; elle arriva, faillit venir à bout des Romains, mais ceux-ci, aidés de la cavalerie germanique, et des immenses talents stratégiques de César, renversèrent in extremis la situation. César disposait d’environ 50 000 hommes. Vercingétorix en avait plus. La nécessité de communiquer pendant la bataille fixait une limite au nombre d’hommes : la communication se faisait alors par le biais des étendards, drapeaux, flammes que l’on utilisait comme on le fera plus tard des sémaphores : donc la distance maximum est celle qui permet de voir à vue d’œil, c’est-à-dire à peu près 3 kilomètres, distance que représente le front d’une armée de 50 000 hommes.

Dans la rubrique Clochemerle, une grotesque querelle prendra forme à partir du milieu du XIX° siècle quant à la localisation d’Alésia : elle prendra de l’ampleur dès lors qu’elle sera parvenue à faire croire que la localisation à Alise-Sainte-Reine ne devait son succès qu’à Napoléon III. Donc ses opposants trouvèrent un Alaise, en Franche Comté, à 150 km d’Alise Sainte Reine, où les fouilles entreprises ne donnèrent jamais rien !

~ 51                             César a hiverné à Bibracte où il a écrit les derniers livres du De Bello Gallico , après quoi il écrase les dernières poches de résistance, car il y en a – Uderzo et Goscinny se sont très bien documentés – : notamment chez les Cadurques, dans le sud-ouest, où ils tiennent le réduit d’Uxellodunum – avec Lucterios, du Quercy et Drappès de Sens – c’est l’actuel Capdenac le Haut, près de Figeac -, quasiment entouré par le Lot,  qui dispose d’une source, au pied de la falaise qui surplombe le Lot, leur permettant de résister aux assauts de Caninius, un des lieutenants de César, lequel va revenir lui-même sur place pour prendre l’affaire en main, construisant une tour en bois d’où ses artilleurs bombardent les assiégés de projectiles, chaque fois qu’ils vont chercher de l’eau, lesquels assiégés tentent d’incendier la tour avec des projectiles de poix enflammée. Les sapeurs romains percent la colline pour détourner la source.  Les fouilles permettront de retrouver les galeries creusées par les Romains et des quantités invraisemblables, de projectiles, traits de catapulte, boulets, pointes de flèches ou balles de fronde en plomb qui fusent à 400 km/h et peuvent fracasser un crâne à plusieurs centaines de mètres de distance… La supériorité militaire des Romains était écrasante.  [quelques siècle plus tard, la source servira encore à résister aux Anglais lors de la guerre de Cent ans] A la fin de l’année, la Gaule, épuisée, était totalement annexée. On parle d’un million d’esclaves ramenés en Italie ; Vercingétorix mourra dans une prison après avoir été exhibé enchaîné, au triomphe du vainqueur.

Vercingétorix à Alise Sainte Reine par Aimé Millet, 1865. Socle de 7 m. de haut dessiné par Eugène Viollet le Duc. Sculpture en tôles de cuivre battues et repoussées fixées sur un bâti de poutrelles.  La statue fait 6.60 m de haut. Photo de Brigitte Rebollar.

Lionel Royer. 1899 – Musée Crozatier

En Gaule, non seulement dans toutes les cités, dans toutes les bourgades et dans toutes les régions, mais aussi dans presque chaque famille, il y a des partis politiques opposés. A leur tête se trouvent des chefs choisis pour leur prestige. C’est à eux que les Gaulois s’en remettent pour trancher et régler tous les problèmes. Cette coutume remontant à des temps très anciens semble destinée à assurer la protection de chacun contre un plus puissant. En effet, un chef de parti ne permet pas qu’on attaque ou qu’on trompe ses fidèles, car sinon, il n’a plus aucune autorité dans son parti. Cette même division se retrouve dans l’ensemble de la Gaule, dont tous les peuples sont divisés en deux grandes factions.

Jules César De Bello Gallico     VI, 11.

Dans la région de l’Ohio, les Moundbuilders,- que l’on nommera indiens 15 siècles plus tard, faisant nôtres les erreurs de Christophe Colomb -, dressent des centaines de statues gigantesques en terre, représentant hommes, oiseaux, serpents, qui servent soit de sépulture soit de fortifications ; des Grands Lacs au golfe du Mexique et à l’ouest américain, on commerçait bijoux et armes.   1 200 ans plus tard, c’est encore à eux que l’on doit la ville de Cahokia, à l’est de l’actuel Saint Louis, à la confluence du Mississipi et du Missouri ; elle comptait au moins 20 000 habitants, une place centrale de 25 ha, une pyramide de plus de 30 m. de haut

12 01 ~ 49                  César et son armée toute dévouée à sa personne, cantonnés dans leur quartier général de Ravenne, siège de la Gaule Cisalpine, franchissent le Rubicon [13], qui fait frontière avec l’Italie : alea jacta est – les dés sont jetés -. Pompée et ses partisans s’embarquent à Brindes – Brindisi – et vont préparer la guerre hors d’Italie. César entre à Rome le 1° avril, où il reconstitue un gouvernement légal tout à sa dévotion. La guerre civile va faire rage ; il reprend la lutte partout où se trouvent les partisans de Pompée, avec des fortunes diverses.

Cicéron qui sauva la république des fureurs de Catilina, ne put la sauver de l’ambition de Pompée et de César. Si Rome eût pu être défendue par le zèle, l’éloquence et la vertu d’un seul citoyen, l’auteur de tant de chefs-d’œuvre, objets perpétuels de notre admiration, eût été le libérateur de sa patrie ; mais les factions des Gracques, les guerres civiles de Marius et de Sylla avoient ébranlé les fondemens de la république, et ce grand homme ne pouvoit ranimer, du feu de son génie et de son patriotisme, un corps languissant qui tomboit en dissolution. La république, partagée entre Pompée et César, devoit nécessairement succomber, de quelque parti que se rangeât la victoire. L’un après avoir triomphé de l’Orient, l’autre après avoir triomphé de l‘Occident, et planté les aigles romaines jusque dans la Bretagne ; celui-là, fier de compter tant de rois asiatiques vaincus ; celui-ci, d’avoir subjugué tant de peuples , ne pouvoient se décider, entourés de tant de gloire, à se perdre dans la foule des citoyens.

Maître de son armée, César, plus favorisé de la fortune, plus actif, agit sur le champ au lieu de consulter ; Pompée, frappé d’un esprit de vertige, délibéra, et quitta ensuite honteusement l’Italie. Laudacieux César entra dans Rome, pilla le trésor public, et passa ensuite dans l’Epire. L’activité de Pompée parut un moment se réveiller ; il battit César devant Dyrrachium, et il eût anéanti l’armée de son rival, s’il eût su profiter de cette première victoire. L’incomparable audace de César et sa fortune l’emportèrent enfin. Les Germains enrôlés sous ses étendards, devinrent les principaux instruments de son triomphe ; leur fidélité étoit aussi éprouvée que leur bravoure. Pompée, vaincu complètement dans les plaines de Pharsale en Thessalie, s’enfuit précipitamment en Egypte ; Caton s’embarqua pour l‘Afrique, résolu de défendre la liberté romaine jusqu’au dernier soupir.

Pompée fit voile vers l’Egypte où la guerre civile régnoit entre Plolémée et Cléopâlre. Le rhéteur Théodote engagea le jeune roi à une lâcheté criminelle, et Pompée fut assassiné par les ordres de ce prince qui lui devoit la couronne. César vengea la mort de son rival, non sans s’exposer aux plus grands dangers qu’il eût encore courus. Sa passion pour Cléopâtre, sa partialité contre Ptolémée, faillirent de le perdre ; les Alexandrins prirent les armes, fondirent sur les Romains qu’ils eussent infailliblement exterminés, sans la présence d’esprit de César qui apaisa un moment leur fureur ; mais elle s’enflamma de nouveau. Ptolémée parvint à s’échapper ; l’eunuque Ganymède, général égyptien, rusé, plein d’habileté et de valeur, battit les Romains, et les réduisit aux derniers abois. César alloit succomber, lorsque Mithridate de Pergame, survint à la tête d’une armée, défit celle de Ptolémée qui, en fuyant, se noya dans le Nil : la victoire de Mithridate délivra César. Après cette révolution, le général romain couronna un autre Ptolémée avec Cléopâtre, et durant quelque temps oublia la gloire dans les bras de cette reine étrangère.

M.E. Jondot      Tableau historique des nations. 1808

~ 49                             Marseille la Phocéenne a pris le parti de Pompée et fermé ses portes à César : ses légions viennent à bout de la résistance de la cité, qui perd l’indépendance qu’elle avait jusque là au sein de la Narbonnaise, et César se chargera de lui faire payer ce mauvais choix. La culture grecque y était alors beaucoup plus prisée que la romaine :

Tous les citoyens de bonne famille s’adonnent à l’art oratoire et à la philosophie, au point que leur cité servait tout récemment d’école pour les barbares, qu’elle faisait des gaulois des philhellènes et que ces derniers même ne rédigeaient plus leurs contrats qu’en grec.

Strabon, VI, 5

La Grèce conquise conquit son farouche vainqueur et porta les arts dans le Latium rustique.

Horace

9 08 ~ 48                  Les 6 légions , 7 000 hommes, de César triomphent des 9 légions de Pompée à Pharsale, – aujourd’hui Larisa, en Thessalie – : c’est la débandade des républicains. Réfugié chez le roi d’Egypte, Pompée sera lâchement décapité sur ordre de ses ministres le 30 juillet. A quelques semaines près, Cléopâtre et Ptolémée XIII, son mari et frère devenu ennemi, s’affrontaient à Peluse. Cléopâtre était reine mais, selon la tradition Ptolémée, une reine ne pouvait régner seule : on l’avait donc mariée nominalement à son frère.

~ 48                            César, lancé à la poursuite de Pompée, se voit offrir sa tête en arrivant à Alexandrie, 2 jours plus tard : il fait châtier les assassins et s’en console rapidement en tombant dans les bras de Cléopâtre, 21 ans. Les Egyptiens, qui n’apprécient pas que l’on séduise leur reine en s’encombrant de toute une armée, se révoltent contre César, et assiègent le palais, ce qui, vu ses occupations, ne le dérange pas outre mesure. Néanmoins, il ordonne que l’on mette le feu à la flotte égyptienne au mouillage, lequel se propage à un entrepôt proche de l’Arsenal où se trouvaient stockées, peut-être en attente d’embarquement pour Rome, 40 000 volumes qui partent ainsi en fumée. Mais, contrairement à ce que l’on peut lire chez Plutarque, ce n’est pas toute la Bibliothèque qui périt dans les flammes. Elle contenait, dit-on, plus de 500 000 manuscrits ! Fondée au III° siècle par les Ptolémée, elle avait une immense ambition d’universalité : ainsi une règle voulait que tout livre arrivant dans le port d’Alexandrie fût aussitôt saisi pour être copié, promesse étant faite de restituer l’original à son propriétaire.

En mai 2004, 2 ans après la mise en service de la Bibliothèque Alexandrina, une équipe d’archéologues égyptiens et polonais mettra à jour les restes : 13 salles de conférence qui pouvaient recevoir 5 000 étudiants.

Printemps ~ 47           César passe en Asie, où il écrase Pharnace II, roi du Bosphore et du Pont, fils de Mithridate, à Zela, l’un des anciens noms de l’actuelle ville turque de Zile, au nord-est de l’Anatolie.

Le jour se lève. Là-bas, à l’est, la masse du mont Kadjababa [l’énorme papa] sort de la brume. Tout autour, les ondulations de terrain permettent aux adversaires de planquer leurs troupes de réserve. Un vent d’altitude frissonne dans l’herbe courte. L’ordre est donné. La légion romaine en rangs serrés s’avance. C’est alors que Pharnace dévoile l’arme effrayante qu’il a inventée et qu’il cachait derrière un repli de terrain : des chars dont les roues sont équipées de faux. L’effet est effroyable. Les petits chevaux secs et nerveux, fouettés par leurs auriges, foncent dans les rangs des fantassins en creusant des sillons sanglants. Pendant cinq heures, la bataille est sans merci. Les hommes sont épuisés. Et puis l’ordre romain triomphe. Et César, à l’intention du Sénat, va graver sur une tablette le compte rendu de la bataille le plus court et le plus célèbre de l’histoire de la guerre. Sur ce champ où sont morts tant de ses hommes, il dicte simplement : veni, vidi, vici – je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu.

Bernard Ollivier       Longue Marche I Traverser l’Anatolie         Phébus 2001

Il place l’un de ses protégés, l’Iduméen Antipater administrateur du Temple de Jérusalem, tandis que la Judée est confiée à Jean Hyrcan et la Galatie laissée au roi Deiotaros. Il rentre à Rome à l’automne, puis repart pour l’Afrique abattre les derniers partisans de Pompée.

6 04 ~ 46                   Suite à la victoire de César à Thapsus, ses ennemis se donnent la mort : Caton à Utique, Scipion sur mer et le roi Juba à Zamma.

Dès son retour à Rome, César célébrera son triomphe ; le sénat lui avait donné les prérogatives du princeps senatus : droit de présenter des candidats à toutes les magistratures, de revêtir la pourpre et le laurier des triomphateurs en permanence. Ce fût une fête d’une splendeur inouïe, avec princesse lagide, prince berbère, Vercingétorix, – qu’il fera égorger peu après dans sa prison -. Butin, banquets, spectacles donnèrent au peuple la sensation que le monde entier était aux pieds du dictateur.

Jean Remy Palanque      L’Occident et la République romaine. 1956

fin ~ 46                        La présence de Cléopâtre à Rome, renforce l’influence scientifique et artistique de l’Egypte.

1 01 ~ 45                     Les conclusions de Sosigène, astronome d’orient, amènent César à inaugurer une année de 365 jours, avec une année bissextile tous les 3 (qui deviendront 4) ans. Pour rattraper les incohérences du calendrier précédent, il fallut donner 422 jours à l’année ~ 46. Ce sera le calendrier Julien.

César conserve le cadre institutionnel de la République mais en vidant peu à peu le contenu : ne restent bientôt plus que les coquilles : dictateur pour 10 ans, consul renouvelé chaque année, préfet des mœurs – ce qui équivalait à la censure -, il réforme considérablement le sénat, le dépouillant de bien des pouvoirs : l’imperator est de fait un véritable monarque, au demeurant populaire, remettant les dettes par un moratoire des petits loyers, supprimant la contrainte par corps ; toute la législation de César est favorable aux petits : des lois somptuaires limitent le luxe insolent des riches, une loi frumentaire institue des distributions gratuites de blé, une loi agraire installe 20 000 familles sur des terres. Il met en place un statut municipal, calqué sur l’organisation de la cité romaine. Les projets pour la transformation de Rome ne manquent pas : élargissement du pomœrium au-delà de l’ancienne enceinte, destruction des murs du ~ IV° siècle, détournement du cours du Tibre, reconstruction de la basilique Æmilia, de la curie, des rostres et de plusieurs temples. La royauté s’ouvre à lui ; on l’a déjà acclamé comme tel, on lui offre un diadème, qu’il refuse… sans doute simple manœuvre.

Combien savoureux les croquis de Lucien Jerphagnon et Pierre Grimal… Ils nous révèlent l’esprit supérieur de celui qui, en une seule année (45 av J.C.), réorganise l’administration des provinces et des villes alliées ou soumises et dilue le pouvoir de la noblesse romaine et des sénateurs (il en éleva le nombre à neuf cents, y incorporant même des sous-officiers ! ).

La même année, Jules César réforme le calendrier, fixant l’année à 365,25 jours (c’est le calendrier actuel, à peine modifié par Grégoire XIII en 1582). Il fonde Séville en Espagne, Bizerte en Afrique, Corinthe en Grèce. Il octroie la citoyenneté romaine aux habitants de la Gaule cisalpine (l’Italie du bassin du Pô). Mais, pour endiguer la corruption et administrer ce qui était devenu un empire, il fallait contrarier le privilège d’une élite (moins de 1% des citoyens). Le Sénat, les nobles, peu ménagés par César, maugréent ferme.

Consul, dictateur, grand pontife, augure, on l’a plusieurs fois proclamé imperator (un titre décerné aux chefs victorieux).

On se demande toujours s’il était dans l’intention de César de confisquer tout le pouvoir et de restaurer à son profit la monarchie après quatre siècles de fierté républicaine. Il ne refusa pas la couronne tressée de blanc des rois orientaux que le consul Marc Antoine posa sur sa tête le 15 février 44, malgré la vive désapprobation de la foule. Il fit même transporter la couronne contestée sur sa statue au Capitole.

On peut considérer cette démarche comme un sondage, car le dictateur n’était pas l’homme des jeux inutiles. Ses adversaires le comprirent : un mois plus tard, le 15 mars 44, vingt-trois coups de poignard transpercèrent César, à qui Antoine fit de magnifiques funérailles, tandis que la noblesse, diminuée mais soulagée, ricanait avec Cicéron.

[…] Rien n’est plus faux que de croire que César et son héritier Octave (le futur Auguste) se comportèrent à la façon d’un Napoléon et qu’ils transformèrent une vieille démocratie en monarchie. Tout d’abord, la République romaine n’avait rien de démocratique. Les succès de la plèbe, arrachant le pouvoir bribes par bribes aux patriciens, n’avaient pas changé le caractère oligarchique du gouvernement. Certes, il était possible de sortir du rang et de s’illustrer à Rome. La recette : vous deveniez général en chef, consul, sénateur, et votre descendance faisait désormais partie des happy few, c’est-à-dire de la nobilitas dans laquelle se recrutaient tous les magistrats de rang élevé. On se trouve bien devant une oligarchie.

En s’emparant du pouvoir, en se faisant octroyer le consulat à vie par le Sénat, Octave ne renie pas les principes républicains. Dans les périodes de danger, depuis des siècles, on nommait un dictateur, possédant le droit de vie et de mort sur tous ses concitoyens et disposant des pouvoirs les plus exorbitants. Octave, après César, devient un dictateur permanent.

Le titre d’imperator que lui confèrent les sénateurs a déjà été porté par nombre de généraux victorieux. Ce mot n’a pas le sens que nous donnons à celui d’empereur. On s’en approche avec l’autre titre dont on bombarde le petit neveu de César : Auguste

Voilà qui est inédit. Grandiose. Honorifique au possible (on avait d’ailleurs hésité entre Auguste et Romulus). Mais le Sénat subsiste, et tous les magistrats et institutions de la République sont maintenus ou peu à peu rétablis : les consuls, les questeurs, les prêteurs, les tribuns, les censeurs, même si leurs fonctions sont pour la plupart confiées à Auguste, comme elles l’avaient été à César ! Octave-Auguste, donc, après avoir éliminé son rival Antoine, qu’il obligea à se suicider avec sa maîtresse Cléopâtre, prit en main les destinées de la res publica, qu’il ne faut pas non plus confondre avec ce que nous appelons république. Res publica  peut se traduire par ce qui est l’affaire de tout le monde. Cette chose publique, nous l’avons vu, était gérée par un petit nombre de gens, qui devaient leurs pouvoirs à leur naissance et au talent dont la nature les avait pourvus, mais très rarement à ce seul talent. Depuis César, la chose publique est l’affaire d’un homme. Et comme cet homme-là est autoritaire et tout-puissant, il a tendance à traiter chacun selon le mérite de l’intéressé ou selon sa fantaisie. La dictature va amoindrir le pouvoir des grandes familles et rendre moins humbles les humbles.

De ce qui précède, nous avons une preuve absolue : les Res Gestae rédigées par Auguste à la fin de sa vie. On y lit :

Pendant mon sixième consulat, après avoir éteint la guerre civile en vertu des pouvoirs absolus que m’avait conférés le consentement de tous, j’ai fait passer la République de mon pouvoir dans celui du Sénat et du peuple romain.  Et l’Empereur ajoute d’un ton modeste que cet acte méritoire a été récompensé : J’ai été nommé Auguste.

Jean-Paul Barbier     Civilisations disparues. Assouline         2000

Devenu grand pontife malgré l’opposition du Sénat, puis consul, César réalise son coup de maître avec la constitution du triumvirat, utilisant à la fois la richesse de Crassus et la gloire de Pompée pour faire avancer ses propres affaires. Vainqueur des Gaulois après neuf années passées de l’autre côté des Alpes, il dispose pour faire aboutir ses projets d’une armée aguerrie, entièrement dévouée à son chef.

Pendant son absence, la situation s’est fortement dégradée à Rome. Crassus a été vaincu et tué en Syrie par les Parthes. L’Urbs est livrée aux bandes armées à la solde des uns ou des autres. Assassinats et procès retentissants se multiplient, tel celui de Milon, accusé d’avoir mis à mort un autre agitateur, Clodius, et défendu par Cicéron (qui ne parviendra pas à lui épargner la condamnation et l’exil). Le Sénat, affolé et impuissant à endiguer la vague de violences, remet en 51 la totalité des pouvoirs à Pompée qui, s’appuyant sur l’aristocratie d’argent des chevaliers, lui apparaît moins dangereux que César. Nommé consul unique, Pompée ne songe plus qu’à écarter son rival de la direction des affaires. En janvier 50, il obtient de la haute assemblée un décret qui retire son imperium à César et ordonne à celui-ci de licencier ses troupes installées en Cisalpine et de rentrer à Rome en simple citoyen. Après avoir longtemps tergiversé, César décide de jouer son va-tout. Le 17 décembre 50, ses légions franchissent le Rubicon, un petit fleuve côtier qui sépare la Gaule cisalpine de l’Italie péninsulaire, et entament leur marche sur Rome. Une nouvelle guerre civile commence : elle va durer près de cinq ans.

Après avoir occupé Rome, fait des distributions à la plèbe et donné la citoyenneté aux Gaulois de Cisalpine, César poursuit son adversaire en Grèce et écrase son armée à Pharsale, en Thessalie, en août 48. Réfugié en Egypte, Pompée y est mis à mort par les hommes de main du roi lagide, ce qui fournit à César le prétexte d’une intervention armée dans ce pays. Il y fait châtier les meurtriers, détrône le roi et remplace celui-ci par sa sœur, la belle Cléopâtre. Après quoi, il entreprend de briser la résistance des partisans de Pompée, encore nombreux en Asie Mineure, en Tunisie et en Espagne. Partout victorieux, il est de retour à Rome en 46 pour célébrer son quadruple triomphe.

César va désormais, par étapes, monopoliser les honneurs et les instruments du pouvoir. Grand pontife depuis 63, préfet des mœurs, cumulant les fonctions de consul et de dictateur, pour finalement être investi de la dictature à vie en 44, il peut à sa guise modifier la constitution. Détenteur de l’imperium, de l’auctoritas et de la puissance tribunicienne, il préside les comices et rédige l’album sénatorial : ce qui lui permet de combler les vides de la haute assemblée, désormais composée de 900 membres, et d’y faire élire ses partisans. Imperator à vie, il a le droit de porter en permanence le manteau de pourpre que revêt le jour du triomphe le général en chef. Autrement dit, il rassemble sur sa personne l’ensemble des pouvoirs jusqu’alors répartis entre les magistrats de la République, assortis de prérogatives qui en multiplient l’efficacité. Proclamé divus (divin), liberator, Parenspatriae (père de la patrie), il bat monnaie à son effigie et se voir reconnaître la paternité d’un mois du calendrier portant le nom de la gens patricienne dont il est issu : iulius (juillet).

Fort de ces immenses pouvoirs, César entreprend toute une série de réformes destinées à adapter les institutions de la cité aux transformations de la société romaine et au gouvernement d’un Empire dont les limites ne cessent de s’étendre. Après avoir rétabli la paix civile (sans excès de violence) et restauré les finances, il entreprend d’améliorer le fonctionnement des tribunaux, s’applique à réformer les mœurs par des lois limitant le luxe et met en œuvre à Rome d’immenses projets de restructuration urbaine. Il fait agrandir le Forum romain, édifier la basilique Julia et remplace la curie que Sylla avait fait construire par un nouvel édifice dont la situation, à l’angle inférieur du Forum de César, symbolise le rôle secondaire désormais dévolu au Sénat. D’autres projets grandioses comme le détournement du cours du Tibre et le drainage des marais Pontins ne pourront, faute de temps, être réalisés.

Mais César n’a pas complètement oublié ses liens antérieurs avec le parti populaire. Désireux de lutter contre la misère, il décide un moratoire sur les loyers mais s’applique à donner du travail aux pauvres plutôt qu’à multiplier les mesures d’assistance. Pour cela, il diminue de moitié le nombre des bénéficiaires de distributions gratuites de blé et oblige les propriétaires à employer au moins un tiers de travailleurs libres. Les terres de l’ager campanus, jusqu’alors accaparées par les possédants, sont loties en faveur des citoyens pères d’au moins trois enfants : ce qui permet d’installer une vingtaine de milliers de familles.

Mais peut-être l’essentiel de son œuvre tient-elle dans l’effort que César a accompli pour hâter l’unification du monde romain. Au principe d’exploitation pure et simple de l’Empire, qui avait jusqu’alors prévalu pour le plus grand profit de l’oligarchie sénatoriale, il opposa l’idée que Rome devait être la capitale d’un empire unifié. Il fit venir au Sénat des hommes nouveaux, originaires de diverses régions de l’Italie. Il accorda le droit de cité romain à des peuples entiers, en commençant par les habitants de la Gaule cisalpine : mesure qui parachevait l’unification politique de l’Italie, désormais soumise à un statut politique uniforme à l’intérieur de ses frontières naturelles. Il fonda des colonies hors d’Italie – notamment en Narbonnaise, en Espagne du Sud et en Afrique – pour y accueillir une partie de la plèbe romaine.

Pierre Milza                Histoire de l’Italie Pluriel 2005 

15 03 ~ 44                 Marcus Brutus et Caius Cassius, chefs des républicains, assassinent César dans la Curie. Il avait 57 ans. La lutte pour le pouvoir, d’abord verbale avec Cicéron, devint armée dès l’hiver, mettant aux prises Marc Antoine, lieutenant de César, et les partisans des républicains, donc de ses assassins. Antoine commence par battre en retraite devant des forces supérieures, puis bénéficie de 2 ralliements qui vont le sauver : Lépide, proconsul de la Narbonnaise, et Octave, jeune homme effacé de 19 ans, petit neveu de César, qui va se révéler.

Rome, fondée par un fratricide, avait, sous Junius Brutus, acheté sa liberté par un parricide, et des flots de sang coulèrent sous les murs de cette ville, et sur les bords du lac Rhégilles, pour cimenter les fondemens de la république. Rome perdit, par le même crime, sa liberté sous Marcus Brutus : là , c’est un père qui fait le métier de bourreau contre ses fils ; ici, c’est un fils qui poignarde son père. Ainsi le parricide commence et termine les destinées de la république romaine, et la liberté s’éteint dans le sang des Romains.

M.E. Jondot       Tableau historique des nations. 1808

Il faut faire preuve de beaucoup de prudence, de circonspection quant au sens précis du mot fils selon l’époque ou le lieu où il est utilisé. Ainsi, en Afrique, on a coutume de faire préciser les mots frère ou sœur en demandant : même père, même mère ? Très souvent ce vocabulaire de parenté familiale est au sens large… toujours en Afrique, pratiquement tout le monde a tendance a nommer l’autre mon frère ou ma sœur. Ainsi de Brutus : quand César dit Tu quoque, mi fili ! il nomme ainsi celui qui est en fait son beau-fils : Brutus est fils de Servilia, laquelle est la maîtresse de César. Le père de Brutus était … Brutus, assassiné par les bons soins de Pompée. À sa mort, Brutus fils avait été élevé en Grèce où il avait été l’élève de Caton d’Utique.

La mort de César. Vincenzo Camuccini. 1793

19 08 ~ 43                     Octave est entré dans Rome à la tête de 7 légions et s’y fait élire consul.

27 11 ~ 43                   Formation d’un triumvirat : Antoine, Octave et Lépide, qui débute par un régime de terreur : affichage des listes de plus de 2 000 proscrits, parmi lesquels 100 sénateurs, condamnés sans jugement, le plus illustre d’entre eux étant Cicéron.

7 12 ~ 43                     Octave fait assassiner Cicéron, qui, voyant les nervis, cherche à fuir :

Ils étaient à peine sortis que les meurtriers arrivèrent : c’était un centurion nommé Herennius et Popilius, tribun de soldats, celui que Cicéron avait autrefois défendu dans une accusation de parricide… un jeune homme, nommé Philologus, que Cicéron avait lui-même instruit dans les lettres et dans les sciences, et qui était affranchi de son frère Quintus, dit au tribun qu’on portait la litière vers la mer, par des allées couvertes.[…] Cicéron, portant la main gauche à son menton, geste qui lui était ordinaire, regarda les meurtriers d’un œil fixe. Ses cheveux hérissés et poudreux, son visage pâle et défait par une suite de ses chagrins firent peine à la plupart des soldats mêmes, qui se couvrirent le visage pendant qu’Herennius l’égorgeait : il avait mis la tête hors de la litière, et présenté la gorge au meurtrier ; il était âgé de soixante-quatre ans. Avant de mourir, Cicéron déclare à son meurtrier : Il n’y a rien de propre dans ce que tu accomplis, soldat, mais essaie au moins de me tuer proprement. Alors Herrenius lui enfonce l’épée dans la poitrine avant de lui couper la tête, et les mains, avec lesquelles il avait écrit les Philippiques, ces quatorze discours écrits par Cicéron contre Marc Antoine.

Plutarque

~ 43                               Lyon – Lugdunum – va connaître une ascension foudroyante et deviendra, en -13, la capitale des trois Gaules. Lieu d’affaires, siège de grandes foires, bénéficiant de nombreux monopoles, le brassage des populations y favorisera la diffusion du christianisme.  Les constructions occupent d’abord la colline de Fourvière sous laquelle on creuse tout un réseau de galeries qui alimentent puits et citernes.

Octobre ~ 42              Les républicains et leurs 19 légions ont cherché à gagner à leur cause la Grèce : ils se font écraser dans les combats de Philippes, en Macédoine, où périssent Brutus, Caius et la plupart des chefs.

Les triumvirs n’ont plus d’adversaires, mais ils ont beaucoup trop de soldats : que faire de ces 62 légions – plus de 300 000 hommes – ? Trente furent démobilisées, recevant un pécule et des terres, lesquelles furent confisquées à d’autres… ce qui favorisa les troubles et la reprise de la guerre civile, entre triumvirs, cette fois.  Dans la Narbonnaise, des milliers de vétérans de la VII° légion s’installent dans le Biterrois, constituant ainsi un vaste marché local pour les vins du cru…, du cru et d’ailleurs car ces goûts romains appellent des cépages romains entre autres l’Aminée, d’où sera issue la clairette d’Adissan.

6 10 ~ 40                    La paix de Brindes met fin à la guerre civile : Antoine épouse Octavie, sœur d’Octave. Lépide conserve l’Afrique, Octave les autres provinces d’Occident et Antoine tout l’Orient hellénique. Il installe sur le trône de Judée l’Iduméen Hérode et renoue avec Cléopâtre qu’il avait déjà rencontré dès ~ 41, offrant alors à la Bibliothèque d’Alexandrie 200 000 rouleaux de la bibliothèque de Pergame ; il l’aurait solennellement épousé à Antioche : ils eurent 3 enfants : Alexandre, Cléopâtre Séléné et Ptolémée. Seule Cléopâtre Séléné survivra au triomphe d’Octave, élevée par Octavie.

Après avoir été la captive de César, toujours soucieux des intérêts romains, elle avait fait d’Antoine un instrument docile, asservi à cet Orient qui l’avait totalement captivé.

Jean Remy Palanque        L’empire universel de Rome 1956

~  40                             Première bibliothèque publique à Rome.

Les cultures grecque et romaine ne s’étaient pas toujours côtoyées aisément. Chez les Grecs, les Romains avaient depuis longtemps la réputation d’être un peuple dur et discipliné, doué pour la survie et animé d’une soif de conquête. Ils étaient aussi considérés comme des Barbares – des Barbares raffinés, d’après le point de vue modéré du scientifique d’Alexandrie Ératosthène, des Barbares brutaux et dangereux d’après la majorité. À l’époque où leurs cités-États indépendantes étaient encore prospères, les intellectuels grecs avaient préservé un peu du mystérieux savoir des Romains, comme ils l’avaient fait avec les Carthaginois et les Indiens, mais ils n’avaient rien trouvé dans la vie culturelle romaine qui leur parût vraiment digne d’intérêt.

Les Romains du début de la République ne les auraient sans doute pas démentis. Rome avait toujours eu une certaine méfiance à l’égard des poètes et des philosophes. Elle s’enorgueillissait d’être la cité de la vertu et de l’action, non pas celle des mots fleuris, des spéculations intellectuelles ni des livres. Cependant, alors même que les légions romaines établissaient progressivement leur domination militaire sur la Grèce, la culture grecque commençait à coloniser l’esprit des colonisateurs. Toujours sceptiques à l’égard des intellectuels et fiers de leur intelligence pratique, les Romains reconnaissaient avec un enthousiasme croissant le niveau d’excellence des philosophes, des scientifiques, des écrivains et des artistes grecs. Ils raillaient ce qu’ils prenaient pour les défauts du caractère grec, le côté bavard et précieux, ainsi que le goût pour la philosophie, mais les familles romaines ambitieuses envoyaient malgré tout leurs fils étudier dans les académies de philosophie qui avaient fait la réputation d’Athènes, tandis que des intellectuels grecs comme Philodème étaient invités à Rome et généreusement rémunérés pour y enseigner.

Il n’a jamais été très bien vu pour un aristocrate romain de faire montre d’un hellénisme trop fervent. Les Romains cultivés préféraient minimiser leur connaissance de la langue et de l’art grecs. Pourtant, les temples et les espaces publics romains étaient décorés de superbes statues volées dans les cités conquises en Grèce, notamment dans le Péloponnèse, et des généraux romains aguerris au combat ornaient leurs villas de vases et de sculptures grecs.

Étant donné la résistance de la pierre et de la terre cuite, il nous est facile de mesurer l’omniprésence à Rome d’objets grecs, mais ce sont surtout les livres qui permettaient de diffuser l’influence culturelle grecque. Rome était une ville à l’esprit martial, les premières grandes collections de livres furent donc importées sous forme de butin de guerre. En 167 avant Jésus-Christ, le général romain Paul Emile battit le roi Persée de Macédoine et mit un terme à une dynastie descendant d’Alexandre le Grand et de son père Philippe. Persée et ses trois fils furent envoyés à Rome, où ils défilèrent dans les rues, enchaînés, derrière le char du vainqueur. Suivant la tradition nationale, Paul Emile embarqua alors un gigantesque butin qu’il remit au Trésor romain, et se réserva un unique trophée pour lui-même et ses enfants : la bibliothèque du monarque captif. Ce geste, une preuve évidente de la fortune personnelle du général, témoigne de la valeur des livres grecs et de la culture qu’ils recelaient.

L’exemple de Paul Emile fut suivi. Chez les nobles romains, la mode des bibliothèques privées, dans leurs maisons en ville ou leurs villas à la campagne, s’imposa de plus en plus. (Au début de la Rome antique, il n’existait pas de librairies, mais on pouvait acheter des livres à des marchands dans le sud de l’Italie et en Sicile, là où les Grecs avaient fondé des villes telles Naples, Tarente et Syracuse.) Le grammairien Tyrannion passait ainsi pour posséder trente mille volumes ; Serenus Sammonicus, un médecin, expert dans l’usage de la formule magique abracadabra pour éloigner la maladie, en avait plus de soixante mille. Rome avait contracté la fièvre livresque des Grecs.

Lucrèce vivait donc au sein d’une culture de riches collectionneurs de livres, et la société dans laquelle il fit circuler son poème était sur le point d’élargir son cercle de lecteurs à un public plus large. En 40 avant Jésus-Christ, dix ans après la mort du poète, la première bibliothèque publique de Rome était fondée par Pollion, un ami de Virgile. L’idée émanait apparemment de Jules César, qui admirait les bibliothèques publiques qu’il avait vues en Grèce, en Asie Mineure et en Egypte, et avait décidé d’en offrir une au peuple romain. Hélas César fut assassiné avant d’avoir pu mener à bien le projet, et c’est Pollion, qui avait pris le parti de César contre Pompée, puis celui de Marc Antoine contre Brutus, qui s’en chargea. Commandant militaire habile, bien inspiré (ou extrêmement chanceux) quand il s’agissait de choisir ses alliés, Pollion était un homme cultivé et curieux. À part quelques fragments de discours, tous ses écrits sont aujourd’hui perdus, mais il composa des tragédies dignes de Sophocle, d’après Virgile, des récits historiques et des textes de critique littéraire, et il fut parmi les premiers auteurs romains à lire ses textes à un public d’amis.

La bibliothèque fondée par Pollion fut bâtie sur la colline Aventin et financée, à la manière romaine, par des biens saisis chez les vaincus- en l’occurrence, un peuple de la côte adriatique qui avait eu le tort de soutenir Brutus contre Marc Antoine. Peu après, l’empereur Auguste fonda deux bibliothèques, imité alors par nombre de ses successeurs. (En tout, au IVe siècle après Jésus-Christ, il existait vingt-huit bibliothèques publiques à Rome.) Ces bâtiments, qui tous furent détruits, suivaient le même plan, lequel allait nous devenir familier : une vaste salle de lecture jouxtait de plus petites pièces où étaient entreposées les collections, classées dans des rayonnages numérotés. La salle de lecture, de forme rectangulaire ou semi-circulaire, et parfois éclairée par une ouverture ronde dans le toit, était décorée de bustes ou de statues grandeur nature d’écrivains célèbres : Homère, Platon, Aristote, Épicure… Les statues étaient un hommage aux écrivains que toute personne cultivée se devait de connaître, mais à Rome, elles avaient sans doute une signification supplémentaire, proche de celle des masques d’ancêtres que les Romains conservaient chez eux et revêtaient lors de commémorations. Elles étaient le signe d’une communication avec l’esprit des morts, le symbole de ces esprits que les livres permettaient aux lecteurs de faire apparaître.

De nombreuses villes antiques allaient également s’enorgueillir de collections publiques, financées par les revenus fiscaux ou par des dons de riches mécènes à l’esprit civique. Les bibliothèques grecques disposaient de peu d’équipements, mais dans l’Empire romain des tables et des chaises confortables furent conçues pour permettre aux lecteurs de s’asseoir, de dérouler lentement les papyrus, puis d’enrouler chaque colonne de la main gauche après lecture. Le grand architecte Vitruve – l’un des auteurs antiques dont le Pogge retrouva l’œuvre – recommandait d’orienter les bibliothèques vers l’est afin de profiter de la lumière matinale et de réduire l’humidité risquant d’abîmer les livres. Des fouilles, à Pompéi et ailleurs, ont permis de retrouver des plaques en l’honneur de donateurs, des statues ou fragments de statues, des pupitres, des étagères où ranger les rouleaux de papyrus, des rayonnages numérotés qui accueillaient les volumes de parchemin reliés et les codex qui remplacèrent petit à petit les rouleaux, et des graffitis sur les murs. La ressemblance avec le plan des bibliothèques contemporaines n’est pas fortuite : la conviction que les bibliothèques sont un bien public, et l’idée de ce à quoi un tel bien devait ressembler proviennent en droite ligne d’un modèle créé à Rome il y a plusieurs millénaires.

Dans le monde romain, que ce soit sur les rives du Rhône en Gaule ou près du petit bois et du temple de Daphné dans la province de Syrie, sur l’île de Kos, près de Rhodes, ou à Dyrrachium dans ce qui est aujourd’hui l’Albanie, les demeures des hommes et des femmes cultivés possédaient des pièces particulières où lire au calme. Les rouleaux de papyrus étaient soigneusement indexés, étiquetés (avec une étiquette saillante appelée sillybos en grec) et empilés sur des étagères ou entreposés dans des paniers de cuir. Même dans les thermes raffinés dont les Romains raffolaient, des salles de lecture, décorées de bustes d’auteurs grecs ou latins, avaient été aménagées pour permettre aux citoyens éduqués d’allier soin du corps et soin de l’esprit. C’est au I° siècle après Jésus-Christ qu’apparaissent vraiment les premiers signes de ce que nous appellerions une culture littéraire. L’historien Tacite en fournit un exemple, qui un jour, pendant les jeux au Colisée, parla de littérature avec un parfait inconnu, ayant lu ses œuvres. La culture n’était plus circonscrite à de petits cercles d’amis et de connaissances : Tacite avait rencontré son public sous les traits de ce lecteur qui avait dû acheter son livre sur un étal du Forum ou le lire à la bibliothèque. Ce goût de la lecture, qui s’était enraciné dans la vie quotidienne de l’élite romaine au fil de plusieurs générations, explique la présence d’une bibliothèque si bien garnie dans une villa d’agrément comme la villa des Papyrus.

Stephen Greenblatt              Quattrocento   Flammarion 2011

~ 37                            Hérode le Grand devient roi de Judée, de Samarie, de Galilée et de Gaulanitide, avec l’aval des Romains et le soutien des Esséniens. Il décide d’embellir le Temple qui sera achevé en 63 ap. J.C.

~ 35                   Les accords de Tarente marquent une courte paix entre Octave et Antoine.

2  09 ~ 31                   Octave et Antoine ont fourbi leurs armes pendant toute l’année ~ 32. La lutte s’engagea sur la côte d’Arcanie, à la limite des deux mondes ; il n’y eut réellement de bataille que navale, au large du cap d’Actium, en Epire, à l’issue incertaine ; bataille de guerre civile : les forces égyptiennes étaient quasiment symboliques du coté d’Antoine. La seule chose certaine était la peur qu’avait Cléopâtre de la victoire, qui aurait ramené à Rome son Antoine : elle s’enfuit et son homme, paniqué, la suivit ;   au bout du bout, en août ~ 30, chacun se suicida, Antoine en se jetant sur son épée, et un peu plus tard, Cléopâtre, en se faisant porter, dixit Plutarque,  un panier de figues contenant  deux cobras [uræus] , dont la piqûre est mortelle [et non des aspics, comme le voudrait la légende, dont la piqûre n’est pas mortelle], quasiment sous les yeux d’Octave : elle n’avait pas 40 ans.

D’un coté, César Auguste entraîne au combat l’Italie avec le Sénat et le peuple, les Pénates et les Grands Dieux. Il est debout sur une haute poupe ; ses tempes heureuses lancent une double flamme ; l’astre paternel se découvre sur sa tête. Non loin, Agrippa, que les vents et les dieux secondent, conduit de haut son armée ; il porte un superbe insigne de guerre, une couronne navale ornée de rostres d’or. De l’autre coté, avec ses forces barbares et sa confusion d’armes, Antoine, revenu vainqueur des peuples de l’Aurore et des rivages de la mer Rouge, traîne avec lui l’Egypte, les troupes de l’Orient, le fond de la Bactriane ; ô honte ! sa femme, l’Egyptienne, l’accompagne. Tous se ruent à la fois, et toute la mer déchirée écume sous l’effort des rames et sous les tridents des rostres. Ils gagnent le large ; on croirait que les Cyclades déracinées nagent sur les flots ou que des montagnes y heurtent de hautes montagnes, tant les poupes et leurs tours chargées d’hommes s’affrontent en lourdes masses. Les mains lancent l’étoupe enflammée ; les traits répandent le fer ailé ; les champs de Neptune rougissent sous ce nouveau carnage. La Reine, au milieu de sa flotte, appelle ses soldats au son du sistre égyptien et ne voit pas encore derrière elle les deux vipères. Les divinités monstrueuses du Nil et l’aboyeur Anubis combattent contre Neptune, Vénus, Minerve. La fureur de Mars au milieu de la mêlée est ciselée dans le fer, et les tristes Furies descendent du ciel. Joyeuse, la Discorde passe en robe déchirée, et Bellone la suit avec un fouet sanglant. D’en haut, Apollon d’Actium regarde et bande son arc. Saisis de terreur, tous, Egyptiens, Indiens, Arabes, Sabéens, tournaient le dos. On voyait la Reine elle-même invoquer les vents, déployer ses voiles, lâcher de plus en plus ses cordages.

Virgile Enéide, VII

C’était la fin du riche royaume lagide, qui devient prise de guerre d’Octave, donc lui appartenant en propre. Octave est le maître de l’empire : lors de son triomphe en août ~ 29, il exhibe, enchaînés d’or, les trois enfants d’Antoine et de Cléopâtre, ferme le temple de Janus, signifiant ainsi la fin des guerres qui ensanglantaient l’empire depuis si longtemps.  Césarion, 15 ans, fils de Cléopâtre et de César, né probablement après la mort de son père, pourrait devenir un personnage très encombrant : il le fait assassiner. C’est bien de ce moment que date le début de l’Empire romain.

Cette contrée [l’Egypte] réduite par Octave en province romaine, devint le grenier public de Rome. On peut dire que la fertilité de l’Egypte servit à rendre stérile l’Italie entière, où les soins de l’agriculture furent délaissés, et qui se couvrit de vergers, de parcs, ainsi que de maisons de plaisance. Les flottes d’Alexandrie, chargées de blés, remontoient le Tibre, et approvisionnoient abondamment la capitale de l’Univers.

M.E. Jondot         Tableau historique des nations. 1808

13 01 ~27                   Octave vient au sénat résigner ses pouvoirs exceptionnels, mais les sénateurs insistent pour qu’il garde les provinces de Gaule, d’Espagne et de Syrie. L’empire est ainsi partagé en provinces sénatoriales et provinces impériales.

16 01 ~ 27                   Par sénatus-consulte, Octave reçoit le titre nouveau d’Auguste, qui lui donne une auréole sacrée, de par la référence avec les augures. Il est désormais Imperator Cæsar Augustus, placé au-dessus de toutes les magistratures, exerçant une véritable souveraineté, sans le mot de dictature. La magistrature impériale va se superposer aux magistratures républicaines sans les supprimer.

Après la journée d’Actium, l’Univers obéit docilement à un seul maître, et respira. Octave, jusqu’à cette époque, n’avoit connu que le métier d’assassin ; maître du monde, il le devint de ses passions, reçut le nom d’Auguste, et changea de conduite en changeant de nom.

[…]      Les prodiges de la valeur firent naître dans Rome, une grande puissance, et couler d’immenses richesses ; mais la valeur et les richesses lui donnèrent un souverain. Durant les beaux jours de la république, les soldats romains craignirent plus leurs généraux que les ennemis ; cette crainte salutaire enfanta les prodiges de la valeur. Rome, du temps de la république, fut insatiable de gloire ; sous les empereurs, elle ne sera plus, pour ainsi parler, qu’affamée de plaisirs. Dès le temps de Scipion l’Africain, l’amour des soldats pour les généraux vainqueurs, remplaça l’amour de la patrie, et les généraux insensiblement s’acheminèrent au pouvoir suprême.

La république reposoit uniquement sur les fondemens de la religion ; l’épicurianisme venu de la Grèce, les ébranla dans le cœur des principaux citoyens. Sans les augures, sans les vestales, les Romains n’auroient pu si longtemps maintenir leur liberté : lorsqu’ils n’écoutoient plus leurs magistrats, du moins ils écoutoient leurs prêtres ; et Jupiter tonnant du haut du capitolc, étoit, pour ce peuple républicain, un dictateur perpétuel. Du moment que la crainte des dieux cessa d’agir sur la multitude ; du moment qu’en plein sénat, on osa révoquer en doute les dogmes les plus sacrés ; du moment que deux augures ne purent se regarder, sans rire l’un de l’autre, la république ne subsistoit déjà plus réellement.

Le sénat eut, dans les premiers siècles, la politique de mettre les citoyens aux prises avec l’ennemi extérieur, afin de ne point leur donner le temps de se diviser, et de se battre entre eux. En faisant naître une guerre extérieure, il ajournoit toutes les querelles, et prévenoit la ruine de la république. L’ltalie une fois conquise, le sénat fut privé de ce moyen d’administration. Carthage est détruite ; la Grèce, le Pont, la Cappadoce, la Syrie, l’Arménie, sont conquises ; Pompée revient vainqueur de l’Orient ; César, quelques années après, de l’Occident. Le monde se taisoit en présence de ces deux illustres capitaines. Après tant de triomphes, il ne leur manquoit plus que de monter au capitole, afin de rendre des actions de grâce aux dieux immortels ; mais l’ambition n’a jamais pu réunir deux grands hommes. Si la paix règne durant quelques années sur la terre, elle ne règne pas dans leur cœur dévoré par cette passion. Rome n’a plus d’ennemis que les Parthes ; ce peuple est trop éloigné pour tenir les ambitieux en bride, et leur inspirer de la crainte.

Sous Auguste, l’histoire de l’empire romain devient celle de l’ancien continent. Tout l’Orient étoit soumis, excepté les indomptables Parthes qui défendoient courageusement leur indépendance, et scrvoient de contre-poids à la puissance romaine. Dans la Judée, Jésus-Christ vient au monde, et dès l’âge de douze ans, fait admirer sa sagesse divine : les peuplades du Caucase, retranchées sur des montagnes inaccessibles, osoient, du haut de ces remparts naturels, défier la puissance des maîtres du monde.

La Grèce, quoique asservie, conservoit encore l’antique forme de ses constitutions, et une ombre de liberté qui flattoit l’orgueil de ses habitans. Les Thraces, les Etoliens, lesThessaliens n’avoient nullement changé de caractère ; Rome avoit pour eux les mêmes ménagemens politiques qu’Athènes ainsi que Sparte avoient eus à l’époque de leur gloire et de leur prospérité. Les Dalmates s’étoient révoltés ; mais des légions les firent promptement rentrer dans le devoir.

En Occident, dans les Gaules, ainsi que dans l’Italie, la paix régnoit, les peuples jouissoient du bonheur ; mais les indomptables Espagnols se défendoient dans leurs montagnes : quatre mille Cantabres se précipitèrent tout armés dans l’Océan, pour ne point survivre à la perte de leur liberté. Les Germains, encore indépendans, redoutoient peu les attaques des Romains ; les Bretons, à demi – sauvages, se maintenoient dans la même indépendance. Lorsque César débarqua sur leurs côtes, cette nation pauvre, de mœurs simples et grossières, vivoit confinée sur les hauteurs, ou dispersée dans les forêts ; elle n’avoit, pour toute marine, que de frêles barques sur lesquelles les Bretons, bravoient intrépidement les lois de l’Océan : leurs guerres ressembloient à celles des sauvages de l’Amérique, c’est-à-dire, que ces insulaires recouroient plus à la ruse qu’à la force ouverte. Vers le nord de l’Europe, les nations étoient intactes ; les Sarmates, les Sauromates, les Scandinaves n’avoient aucun démêlé avec les Romains, et la liberté régnoit toute entière près du cercle polaire arctique.

En Afrique, les Romains, du côté de l’Egypte, essayèrent, sous le commandement de Çaïus Petronius, d’envahir l’Ethiopie ; mais les déserts contraignirent ces hardis conquérans de rebrousser chemin : les bornes de leur empire furent néanmoins prodigieusement reculées du côté de la Lybie, car leurs possessions s’étendirent jusque dans les royaumes de Fezzan et de Mourzouch, que nous connoissons aujourd’hui de nom seulement.

Pour nous résumer, toutes les extrémités de l’ancien continent étaient libres, et tout le centre esclave.

M.E. Jondot          Tableau historique des nations. 1808

~ 25                              Auguste reçoit une ambassade des Indes. Juda, roi de Maurétanie, prisonnier de Rome depuis la défaite de son père par César, élevé par Octavie, puis directement aux côtés d’Auguste lors de deux campagnes militaires, retrouve le trône de son père en Maurétanie  (la quasi-totalité de l’Afrique du nord) en sa capitale Césarée, l’actuelle Cherchell. Séléné, fille de Cléopâtre l’épousera en ~19. Pline l’ancien le dira plus connu pour son savoir que pour son règne, pourtant empli de sagesse et de souci démocratique.

~ 20                              Sous le règne du roi Hérode, reconstruction du Temple de Jérusalem.

~ 18                          Agrippa, gendre d’Auguste fait construire le Pont du Gard pour approvisionner Nîmes en eau, prise à la source de l’Eure, toute proche d’Uzès : Marcus Vissanius Api en est l’ingénieur en chef : 275 m de long, 75 m de haut. Les trois niveaux sont construits en pierre de taille sans liant ni scellement. La déclivité est de 0,4 %. Tout ne sera pas parfait du premier coup, mais les ajustements nécessaires furent faits.

Le Pont du Gard

ballades-page3873: le sentier de l'aqueduc du Pont du Gard

Il est d’autres aqueducs, dont celui de Metz, long de 22 km, dont 13 enterrés depuis le captage d’une source à Gorze, qui traverse ensuite la Moselle par un pont de 1 125 m., édifié sur plus de 100 piles : on peut en voir encore 16 à Jouy aux Arches.

Nous restent encore de cette époque les arcs d’Orange et de Glanum, la Maison Carrée en ~2  de Nîmes [Carrée, non par son plan rectangulaire mais par ses angles bien carrés ; on l’appelait encore temple des Césars, les petits fils d’Auguste, Caius et Lucius et celui de Livie à Vienne, en ~ 7, et encore le trophée de la Turbie, élevé à la gloire d’Auguste au plus haut point de la voie Aurélia, à 450 m. au-dessus de Monaco, gloire insupportable à Louis XIV qui voudra le détruire mais ne parviendra qu’à diminuer sa hauteur de 50 à 35 mètres. Ce trophée marquait la soumission des Ligures, qui permit le prolongement de Gênes à Arles de la vieille voie Aurelia, devenue Julia Augusta. Et encore le canal au lit entièrement pavé de pierres venant doubler l’Aude entre Narbonne et la mer qui permettait une rentrée rapide et facile des grands vaisseaux par le grau de Port la Nouvelle jusqu’au Port de Narbonne.

Nombreuses sont les commentaires élogieux de la maîtrise de ces arts ; plus rares pour ce qui concerne la sculpture, pour laquelle il est au contraire aisé de trouver des commentaires assassins :

Le savant et scrupuleux Ferdinand Lot, auteur, il y a un demi-siècle, d’une Fin du monde antique qui a compté dans mes lectures, marmonne au coin d’une page de son livre – sotto voce, pour ne pas trop choquer ses collègues de l’Institut – un jugement sur l’art antique qui est comme le soupir d’ennui discret de toute une vie ! monotonie lassante. Ô combien ! Ô Forums à l’instar de Pompéi ou d’Ostie, théâtres en demi-lune, frontons en triangle, colonnades écorcées, boutiquettes de briques, sempiternelles Vénus ombrageant du même geste vos toisons pubiennes, mosaïques à dauphins des thermes, culs-de-four des basiliques, et vous, légions de statues devant lesquelles on passe au musée du Capitole avec la même curiosité expansive qu’un chef d’État en visite sur le front des bidasses – comme vous m’ennuyez, comme vous m’êtes indifférents ! Huit cents ans de récidives mécaniques, huit cents ans de Lydas au cygne et de feuilles d’acanthe, quelle nausée ! Aucun printemps d’art ne vient bousculer jamais ces moutures fastidieuses, ces réduplications mornes. L’éternité figée, monolithique, de l’Egypte, qui plonge par un bout dans l’éternité des origines, est absente, elle aussi, de cet art de transition, désacralisé, qui calcule ses coûts et triche sur ses matériaux, mesquins ou médiocres : l’énorme rallonge amont qui s’est rajoutée à l’Histoire depuis un siècle a fait de l’antiquité pour nous un moyen âge, mais un moyen âge sevré du reverdissement barbare : un long, un interminable étiolement en vase clos. Jamais art plastique n’a eu moins d’âme que celui qui va de 300 avant à 400 après Jésus-Christ.

Julien Gracq         Autour des sept collines José Corti 1988

~12                                     Lépide étant mort, les comices confèrent à Auguste le sacerdoce suprême du grand pontificat ; un véritable culte, instauré en Orient dès ~ 29, pénètre alors en Occident : aux portes de Lyon est édifié un autel commun à toutes les cités gauloises. L’affaire sera répétée à Cologne 3 ans plus tard, puis sur l’Elbe pour la Germanie, puis à Tarragone pour l’Espagne.

~ 10                              La ville d’Autun, dès sa fondation devient le siège d’une université fréquentée par les enfants de la noblesse gauloise. D’autres suivront : Lyon, Vienne, Trèves, Toulouse. La plus renommée sera celle de Bordeaux, au IV° siècle.

fouilles en 2017 sur le site de Sainte Colombe, proche de Vienne.

Bacchus verse du vin à une panthère au pied d’une vigne.

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[1] Si l’on retient que le terme Gaulois est une création romaine, il n’est pas certain que ceux-là, installés à l’est des Alpes, soient les mêmes que ceux qui se trouvaient à l’ouest, mais enfin, ne chipotons pas, puisque le propos est élogieux.

[2] qui relie l’Italie à l’Espagne et ce, depuis le VI° siècle av. J.C., aménagée à l’initiative des commerçants ioniens, aidés sans doute des populations indigènes celtes.

[3] Selon un rapport rédigé en 1956 par Marc de Lavis Trafford, médecin et président de la Société d’Histoire et d’archéologie de Maurienne,  il y aurait eu au VIII°siècle un éboulement qui aurait entraîné la disparition de l’ancien col du Petit Mont Cenis, symétrique au sud à celui du Clapier : de l’époque romaine au VIII° siècle, le franchissement des Alpes empruntait la petite vallée d’Ambin, puis remontait le vallon du lac de Savine. Il existe de fait sur le versant italien de nombreux vestiges d’une voie romaine entre l’ancien col du Petit Mont Cenis et la Haute Clarée, qui conduit à Suse. Les italiens n’ont jamais cessé d’appeler ce col le col de la voie Romaine.

[4] … lequel donnera son nom au livre , en grec – biblia – et donc, au Livre des livres : la Bible. C’est le latin qui en fera un nom au féminin singulier quand c’était un pluriel en grec : les livres.

[5] La technique était nouvelle dans le bassin méditerranéen, mais elle avait déjà été mise en œuvre dès ~ 460 par les scribes du roi achéménide qui écrivaient en araméen, langue qui finit par s’imposer dans tout le Moyen Orient.

[6] Sans doute un des coins les plus inhospitaliers au monde ; on y a enregistré en hiver des vents de 190 km/h. En mai se lève le vent dit des cent vingt jours, dont les rafales atteignent 100 km/h. En été une chaleur torride est garantie, de même qu’un froid intense en hiver ; et c’est aussi le paradis des taons.

[7]  La réalité de la route de la soie est une vieille affaire, mais le nom lui-même est très récent, inventé par le géographe et géologue allemand Ferdinand von Richtofen, à la fin du XIX° siècle.

[8]   À une époque où ils étaient pratiquement les seuls à effectuer aussi régulièrement d’aussi longs voyages, cela leur donnait rang bien souvent d’informateurs des puissants ; polyglottes par nécessité, ils devenaient aussi traducteurs.

[9] Maghreb  – l’Occident – est une notion géographique en même temps qu’ethnique : l’ensemble des régions riveraines  de la Méditerranée, du rivage atlantique du Maroc à la frontière entre la Lybie et l’Egypte, peuplé d’arabo-berbères. C’est la France coloniale qui a rétréci l’extension de cette zone à l’Afrique du Nord : Maroc, Algérie, Tunisie. À l’est, le pendant est le Machrek  – l’Orient – composé des pays exclusivement arabes, ce que nous nommons le Moyen-Orient.[10] même si c’est une graminée, dans l’usage qu’en font les Chinois, il peut être assimilé à du bois.

[10]  même si c’est une graminée, dans l’usage qu’en font les Chinois, il peut être assimilé à du bois.

[11] Les Chinois ont trouvé à Cherchen, dans le Xinjiang, la province la plus occidentale, des momies datant de ~ 1000, d’origine celte.

[12]    Quand Michelet parle de Province, sans mentionner de nom plus précis, il faut entendre la Narbonnaise, romaine depuis longtemps déjà, et qui, de ce fait, ne fit jamais partie du terrain de batailles de la guerre des Gaules.

[13] qui se jette dans l’Adriatique à Rimini.


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