24 août 79 à fin III° siècle. Éruption du Vésuve. Dioclétien. 19466
Publié par (l.peltier) le 20 décembre 2008 En savoir plus

24 08 79                     L’éruption du Vésuve projette des pierres et un nuage de cendres sur Pompéi et Herculanum. La nuit suivante est calme, mais le lendemain un flux incandescent dévale la montagne à 100 km/h : à peu près 2 000 personnes meurent  tétanisés sous la nuée ardente, pris de spasmes propres aux victimes d’incendie : pierres ponces, cendre, lapilli, lave les recouvrent. Pompéi venait d’être partiellement détruite par un tremblement de terre en 62. Les faits seront rapportés par Pline le Jeune : l’affaire lui tenait à cœur puisque son oncle, Pline l’ancien, alors amiral de la flotte de Misène, s’approchant de la zone dangereuse pour tenter de sauver les habitants et voir le phénomène de plus près, en mourut asphyxié …[mais il semblerait qu’il avait déjà de l’asthme]. Il envoie deux lettres à son ami Tacite

Vous me demandez des détails sur la mort de mon oncle, afin d’en transmettre plus fidèlement le récit à la postérité. Je vous en remercie : car je ne doute pas qu’une gloire impérissable ne s’attache à ses derniers moments, si vous en retracez l’histoire. Quoique dans un désastre qui a ravagé la plus belle contrée du monde, il ait péri avec des peuples et des villes entières, victime d’une catastrophe mémorable qui doit éterniser sa mémoire ; quoiqu’il ait élevé lui-même tant de monuments durables de son génie, l’immortalité de vos ouvrages ajoutera beaucoup à celle de son nom. Heureux les hommes auxquels les dieux ont accordé le privilège de faire des choses dignes d’être écrites, ou d’en écrire qui soient dignes d’être lues ! plus heureux encore ceux auxquels ils ont départis ce double avantage ! Mon oncle tiendra son rang parmi les derniers, et par vos écrits et par les siens. J’entreprends donc volontiers la tâche que vous m’imposez, ou plutôt, je la réclame.

Il était à Misène où il commandait la flotte. Le neuvième jour avant les calendes de septembre, [le 24 août 79 après Jésus-Christ]vers la septième heure, [environ 13 heures] ma mère l’avertit qu’il paraissait un nuage d’une grandeur et d’une forme extraordinaire. Après sa station au soleil et son bain d’eau froide, il s’était jeté sur un lit où il avait pris son repas ordinaire, et il se livrait à l’étude. Il demande ses sandales et monte en un lieu d’où il pouvait aisément observer ce phénomène. La nuée s’élançait dans l’air, sans qu’on pût distinguer à une si grande distance de quelle montagne elle sortait. L’événement fit connaître ensuite que c’était du mont Vésuve. Sa forme approchait de celle d’un arbre, et particulièrement d’un pin : car, s’élevant vers le ciel comme sur un tronc immense, sa tête s’étendait en rameaux ; peut-être le souffle puissant qui poussait d’abord cette vapeur ne se faisait-il plus sentir ; peut-être aussi le nuage, en s’affaiblissant ou en s’affaissant sous son propre poids, se répandait-il en surface. Il paraissait tantôt blanc, tantôt sale et tacheté, selon qu’il était chargé de cendre ou de terre.

Ce phénomène surpris mon oncle, et, dans son zèle pour la science, il voulut l’examiner de plus près. Il fit appareiller un navire liburnien, et me laissa la liberté de le suivre. Je lui répondis que j’aimais mieux étudier ; il m’avait par hasard donné lui-même quelque chose à écrire. Il sortait de chez lui, lorsqu’il reçut un billet de Rectine, femme de Césius Bassus. Effrayée de l’imminence du péril (car sa villa était située au pied du Vésuve, et l’on ne pouvait s’échapper que par la mer), elle le priait de lui porter secours. Alors il change de but, et poursuit par dévouement ce qu’il n’avait d’abord entrepris que par le désir de s’instruire. Il fait préparer des quadrirèmes, et y monte lui-même pour aller secourir Rectine et beaucoup d’autres personnes qui avaient fixé leur habitation sur cette côte riante. Il se rend à la hâte vers des lieux d’où tout le monde s’enfuyait ; il va droit au danger, la main au gouvernail, l’esprit tellement libre de crainte, qu’il décrivait et notait tous les mouvements, toutes les formes que le nuage ardent présentait à ses yeux.

Déjà sur ses vaisseaux volait une cendre plus épaisse et plus chaude, à mesure qu’ils approchaient ; déjà tombaient autour d’eux des éclats de rochers, des pierres noires, brûlées et calcinées par le feu ; déjà la mer, abaissée tout à coup, n’avait plus de profondeur, et les éruptions du volcan obstruaient le rivage. Mon oncle songea un instant à retourner ; mais il dit bientôt au pilote qui l’y engageait : La fortune favorise le courage. Menez-nous chez Pomponianus. Pomponianus était à Stabie, de l’autre côté d’un petit golfe, formé par la courbure insensible du rivage. Là, à la vue du péril qui était encore éloigné, mais imminent, car il s’approchait par degrés, Pomponianus avait transporté tous ses effets sur des vaisseaux, et n’attendait, pour s’éloigner, qu’un vent moins contraire. Mon oncle, favorisé par ce même vent, aborde chez lui, l’embrasse, calme son agitation, le rassure, l’encourage ; et, pour dissiper, par sa sécurité, la crainte de son ami, il se fait porter au bain. Après le bain, il se met à table, et mange avec gaieté, ou, ce qui ne suppose pas moins d’énergie, avec les apparences de la gaieté.

Cependant, de plusieurs endroits du mont Vésuve, on voyait briller de larges flammes et un vaste embrasement dont les ténèbres augmentaient l’éclat. Pour calmer la frayeur de ses hôtes, mon oncle leur disait que c’étaient des maisons de campagne abandonnées au feu par les paysans effrayés. Ensuite, il se livra au repos, et dormit réellement d’un profond sommeil, car on entendait de la porte le bruit de sa respiration que sa corpulence rendait forte et retentissante. Cependant la cour par où l’on entrait dans son appartement commençait à s’encombrer tellement de cendres et de pierres, que, s’il y fût resté plus longtemps, il lui eût été impossible de sortir. On l’éveille. Il sort, et va rejoindre Pomponianus et les autres qui avaient veillé. Ils tiennent conseil, et délibèrent s’ils se renfermeront dans la maison, ou s’ils erreront dans la campagne : car les maisons étaient tellement ébranlées par les effroyables tremblements de terre qui se succédaient, qu’elles semblaient arrachées de leurs fondements, poussées dans tous les sens, puis ramenées à leur place. D’un autre côté, on avait à craindre, hors de la ville, la chute des pierres, quoiqu’elles fussent légères et minées par le feu. De ces périls, on choisit le dernier. Chez mon oncle, la raison la plus forte prévalut sur la plus faible ; chez ceux qui l’entouraient, une crainte l’emporta sur une autre. Ils attachent donc avec des toiles des oreillers sur leurs têtes : c’était une sorte d’abri contre les pierres qui tombaient.

Le jour recommençait ailleurs ; mais autour d’eux régnait toujours la nuit la plus sombre et la plus épaisse, sillonnée cependant par des lueurs et des feux de toute espèce. On voulut s’approcher du rivage pour examiner si la mer permettait quelque tentative ; mais on la trouva toujours orageuse et contraire. Là mon oncle se coucha sur un drap étendu, demanda de l’eau froide, et en but deux fois. Bientôt des flammes et une odeur de soufre qui en annonçait l’approche, mirent tout le monde en fuite, et forcèrent mon oncle à se lever. Il se lève appuyé sur deux jeunes esclaves, et au même instant il tombe mort. J’imagine que cette épaisse vapeur arrêta sa respiration et le suffoqua. Il avait naturellement la poitrine faible, étroite et souvent haletante. Lorsque la lumière reparut trois jours après le dernier qui avait lui pour mon oncle, on retrouva son corps entier, sans blessure. Rien n’était changé dans l’état de son vêtement, et son attitude était celle du sommeil plutôt que de la mort.

Pendant ce temps, ma mère et moi nous étions à Misène. Mais cela n’intéresse plus l’histoire, et vous n’avez voulu savoir que ce qui concerne la mort de mon oncle. Je finis donc, et je n’ajoute plus qu’un mot : c’est que je ne vous ai rien dit, que je n’aie vu ou que je n’aie appris dans ces moments où la vérité des évènements n’a pu encore être altérée. C’est à vous de choisir ce que vous jugerez le plus important. Il est bien différent d’écrire une lettre ou une histoire ; d’écrire pour un ami, ou pour le public.

Adieu

*****

La lettre où je vous ai donné les détails que vous me demandiez sur la mort de mon oncle, vous a inspiré, me dites-vous, le désir de connaître les alarmes et les dangers mêmes auxquels je fus exposé à Misène où j’étais resté ; car c’est là que j’avais interrompu mon récit.

Quoique ce souvenir me saisisse d’horreur, j’obéirai…

Après le départ de mon oncle, je continuai l’étude qui m’avait empêché de le suivre. Vint ensuite le bain, le repas ; je dormis quelques instants d’un sommeil agité. Depuis plusieurs jours, un tremblement de terre s’était fait sentir. Il nous avait peu effrayés, parce qu’on y est habitué en Campanie. Mais il redoubla cette nuit avec tant de violence, qu’on eût dit, non-seulement une secousse, mais un bouleversement général. Ma mère se précipita dans ma chambre. Je me levais pour aller l’éveiller, si elle eût été endormie. Nous nous assîmes dans la cour qui ne forme qu’une étroite séparation entre la maison et la mer. Comme je n’avais que dix-huit ans, je ne sais pas si je dois appeler fermeté ou imprudence ce que je fis alors. Je demandai un Tite-Live. Je me mis à le lire, comme dans le plus grand calme, et je continuai à en faire des extraits. Un ami de mon oncle, récemment arrivé d’Espagne pour le voir, nous trouva assis, ma mère et moi. Je lisais. Il nous reprocha, à ma mère son sang-froid, et à moi ma confiance. Je n’en continuai pas moins attentivement ma lecture.

Nous étions à la première heure du jour, et cependant on ne voyait encore qu’une lumière faible et douteuse. Les maisons autour de nous, étaient si fortement ébranlées, qu’elles étaient menacées d’une chute infaillible dans un lieu si étroit, quoiqu’il fût découvert. Nous prenons enfin le parti de quitter la ville. Le peuple épouvanté s’enfuit avec nous ; et comme, dans la peur, on met souvent sa prudence à préférer les idées d’autrui aux siennes, une foule immense nous suit, nous presse et nous pousse. Dès que nous sommes hors de la ville, nous nous arrêtons ; et là, nouveaux phénomènes, nouvelles frayeurs. Les voitures que nous avions emmenées avec nous, étaient, quoiqu’en pleine campagne, entraînées dans tous les sens, et l’on ne pouvait, même avec des pierres, les maintenir à leur place. La mer semblait refoulée sur elle-même, et comme chassée du rivage par l’ébranlement de la terre. Ce qu’il y a de certain, c’est que le rivage était agrandi, et que beaucoup de poissons étaient restés à sec sur le sable. De l’autre côté, une nuée noire et horrible, déchirée par des tourbillons de feu, laissait échapper de ses flancs entr’ouverts de longues traînées de flammes, semblables à d’énormes éclairs.

Alors l’ami dont j’ai parlé revint plus vivement encore à la charge. Si votre frère, si votre oncle est vivant, nous dit-il, il veut sans doute que vous vous sauviez ; et s’il est mort, il a voulu que vous lui surviviez. Qu’attendez-vous donc pour partir ? Nous lui répondîmes que nous ne pourrions songer à notre sûreté, tant que nous serions incertains de son sort. A ces mots, il s’élance, et cherche son salut dans une fuite précipitée. Presqu’aussitôt après la nue s’abaisse sur la terre et couvre les flots. Elle dérobait à nos yeux l’île de Caprée, qu’elle enveloppait, et nous cachait la vue du promontoire de Misène. Ma mère me conjure, me presse, m’ordonne de me sauver, de quelque manière que ce soit. Elle me dit que la fuite est facile à mon âge ; que pour elle, affaiblie et appesantie par les années, elle mourrait contente, si elle n’était pas cause de ma mort. Je lui déclare qu’il n’y a de salut pour moi qu’avec elle. Je lui prends la main, je la force à doubler le pas. Elle m’obéit à regret, et s’accuse de ralentir ma marche.

La cendre commençait à tomber sur nous, quoiqu’en petite quantité. Je tourne la tête, et j’aperçois derrière nous une épaisse fumée qui nous suit en se répandant sur la terre comme un torrent. Pendant que nous voyons encore, quittons le grand chemin, dis-je à ma mère, de peur d’être écrasés dans les ténèbres par la foule qui se presse sur nos pas. A peine nous étions-nous arrêtés, que les ténèbres s’épaissirent encore. Ce n’était pas seulement une nuit sombre et chargée de nuages, mais l’obscurité d’une chambre où toutes les lumières seraient éteintes. On n’entendait que les gémissements des femmes, les plaintes des enfants, les cris des hommes. L’un appelait son père, l’autre son fils, l’autre sa femme ; ils ne se reconnaissaient qu’à la voix. Celui-ci s’alarmait pour lui-même, celui-là pour les siens. On en vit à qui la crainte de la mort faisait invoquer la mort même. Ici on levait les mains au ciel ; là on se persuadait qu’il n’y avait plus de dieux, et que cette nuit était la dernière, l’éternelle nuit qui devait ensevelir le monde. Plusieurs ajoutaient aux dangers réels des craintes imaginaires et chimériques. Quelques-uns disaient qu’à Misène tel édifice s’était écroulé, que tel autre était en feu ; bruits mensongers qui étaient accueillis comme des vérités.

Il parut une lueur qui nous annonçait, non le retour de la lumière, mais l’approche du feu qui nous menaçait. Il s’arrêta pourtant loin de nous. L’obscurité revint. La pluie de cendres recommença plus forte et plus épaisse. Nous nous levions de temps en temps pour secouer cette masse qui nous eût engloutis et étouffés sous son poids. Je pourrais me vanter qu’au milieu de si affreux dangers, il ne m’échappa ni une plainte ni une parole qui annonçât de la faiblesse ; mais j’étais soutenu par cette pensée déplorable et consolante à la fois, que tout l’univers périssait avec moi. Enfin cette noire vapeur se dissipa, comme une fumée ou comme un nuage. Bientôt après nous revîmes le jour et même le soleil, mais aussi blafard qu’il apparaît dans une éclipse. Tout se montrait changé à nos yeux troublés encore. Des monceaux de cendres couvraient tous les objets, comme d’un manteau de neige.

Nous retournâmes à Misène. Chacun s’y rétablit de son mieux, et nous y passâmes une nuit entre la crainte et l’espérance. Mais la crainte l’emportait toujours, car le tremblement de terre continuait. La plupart, égarés par de terribles prédictions, aggravaient leurs infortunes et celles d’autrui. Cependant, malgré nos périls passés et nos périls futurs, il ne nous vint pas la pensée de nous éloigner, avant d’avoir appris des nouvelles de mon oncle.

Vous lirez ces détails ; mais vous ne les ferez point entrer dans votre ouvrage. Ils ne sont nullement dignes de l’histoire ; et, si vous ne les trouvez pas même convenables dans une lettre, ne vous en prenez qu’à vous seul qui les avez exigés.

Adieu.

Pline le Jeune à Tacite

Pline date cette éruption aux calendes de septembre ; mais les dernières recherches tendraient à faire croire qu’il s’agirait plutôt des calendes de novembre : les amphores contenaient le vin de l’année, ce qui n’est pas possible au mois d’août et les braseros pour le chauffage étaient déjà allumés… donc il s’agirait plutôt du 24 octobre. A discuter peut-être, mais surtout ne pas sortir les couteaux pour si peu !

On crût longtemps que nul n’en réchappa… mais des traces de pieds furent découvertes en 2000, permettant de croire que des survivants seraient revenus sur les lieux du drame. 1 700 ans plus tard, quand les archéologues mettront à jour les restes du drame, ils retrouveront des maisons debout, témoins de la qualité du fameux ciment romain, constitué d’un mélange de calcaire et d’argile. Il faudra attendre les début du XIX° siècle pour en retrouver la composition et donc, la solidité.

Ce sont les employés d’Emmanuel de Lorraine, prince d’Elbeuf qui découvriront les ruines d’Herculanum en 1709, en creusant un puits. Les premières fouilles tiendront beaucoup plus du pillage que de l’archéologie, mais le professionnalisme finira par prendre le dessus :

En 1753, alors qu’ils perçaient un tunnel dans une villa, ils firent une découverte déroutante : les ruines d’une pièce au sol de mosaïque, pleine d’objets de la longueur d’une demi-paume et ronds, comme le rapporta l’un d’eux, ressemblant à des racines de bois, tout noirs et apparemment faits d’un seul bloc. Certains pensaient qu’ils étaient tombés sur une réserve de briquettes de charbon et en brûlèrent quelques-unes pour dissiper la froidure du petit matin. D’autres croyaient qu’il s’agissait de rouleaux de tissu ou de filets de pêche carbonisés. Soudain, un de ces objets tomba par terre et se brisa. Des lettres apparurent et les explorateurs comprirent de quoi il s’agissait : de livres. Ils venaient de mettre au jour les vestiges d’une bibliothèque privée.

Les volumes que les Romains accumulaient dans leurs bibliothèques étaient plus petits que les livres d’aujourd’hui : la plupart étaient écrits sur des rouleaux de papyrus. (Le mot volume vient du latin volumen, désignant une chose enroulée.) Ces rouleaux de papyrus – la plante dont le nom a donné notre mot papier – étaient fabriqués à partir de longs roseaux qui poussaient dans la région marécageuse du delta du Nil, en basse Egypte. Leurs tiges étaient coupées, puis débitées en bandes très fines, que l’on disposait les unes à côté des autres, de façon qu’elles se chevauchent légèrement. On plaçait ensuite une autre couche par-dessus, à la perpendiculaire, et l’on martelait délicatement la feuille avec un maillet. La sève qui s’en échappait permettait aux fibres d’adhérer les unes aux autres. Les feuilles ainsi fabriquées étaient ensuite collées pour former des rouleaux. (La première, sur laquelle on pouvait noter le contenu du rouleau, s’appelait en grec un protokolon, littéralement collé en premier, à l’origine de notre mot protocole.) Des baguettes de bois, fixées à l’une ou aux deux extrémités du rouleau, et dépassant un peu sur les côtés, permettaient de le faire défiler plus facilement au fil de la lecture : lire un livre, dans l’Antiquité, c’était donc le dérouler. Les Romains appelaient cette baguette Yumbilicus, et lire un livre en entier se disait dérouler jusqu’à Yumbilicus.

Blanc et souple à l’origine, le papyrus devenait friable et se décolorait en vieillissant – rien ne dure éternellement -, mais il était léger, commode, assez peu onéreux et étonnamment robuste. Les petits propriétaires terriens d’Egypte savaient qu’ils pouvaient inscrire leurs récépissés fiscaux sur un morceau de papyrus, et qu’ils seraient parfaitement lisibles pendant des années, voire des générations. Les prêtres y avaient recours pour consigner les prières aux dieux ; les poètes, pour prétendre à l’immortalité symbolique dont ils rêvaient, et les philosophes, pour transmettre leurs pensées à de futurs disciples. Les Romains, comme les Grecs avant eux, comprirent aussi qu’il s’agissait du meilleur support d’écriture, et l’importèrent en masse d’Egypte pour répondre à leur goût de plus en plus développé pour l’archivage, les documents officiels, les lettres personnelles et les livres. Un rouleau de papyrus pouvait se conserver jusqu’à trois cents ans.

La pièce au pavement de mosaïque avait été tapissée de rayonnages en bois marqueté ; en son centre, il restait la trace d’une grande étagère non encastrée. Des vestiges carbonisés, si fragiles qu’ils se désagrégeaient au toucher, de tablettes en cire effaçables que les lecteurs utilisaient pour prendre des notes (un peu comme les ardoises magiques avec lesquelles les enfants jouent aujourd’hui) étaient éparpillés partout. Les étagères étaient chargées de rouleaux de papyrus, dont certains, sans doute les plus précieux, étaient enveloppés d’écorces d’arbre, et leurs extrémités, protégées par des morceaux de bois. Ailleurs dans la villa, d’autres rouleaux, agrégés en une seule masse par la cendre volcanique, donnaient l’impression d’avoir été fourrés à la hâte dans un coffre en bois, comme si, en ce terrible jour d’août, quelqu’un avait eu l’idée fugitive et folle de sauver quelques livres du désastre. En tout, et malgré la perte irrévocable des nombreux ouvrages jetés avant qu’on ne comprenne leur valeur, ce sont onze cents livres qui furent découverts.

De nombreux rouleaux de la villa des Papyrus, ainsi qu’on en vint à l’appeler, avaient été écrasés sous les débris et le poids de la boue ; tout avait été brûlé par la lave, la cendre et les gaz volcaniques. Mais ce qui avait noirci ces livres les avait aussi protégés de la destruction. Pendant des siècles, ils étaient restés enfermés dans des contenants hermétiques. (Aujourd’hui encore, seule une petite section de la villa a été exposée, et une vaste portion n’a toujours pas été excavée.) Les découvreurs étaient cependant déçus : c’est à peine s’ils distinguaient ce qui était écrit sur les rouleaux, semblables à du charbon. Et chaque fois qu’ils essayaient de les dérouler, ceux-ci tombaient en poussière.

Des dizaines, peut-être des centaines de livres furent détruits de cette façon. Jusqu’au jour où l’on découvrit quelques parties lisibles sur des rouleaux ouverts. Après deux ans d’efforts plus ou moins vains et destructeurs, on fit alors venir un prêtre napolitain savant, le père Antonio Piaggio, qui travaillait à la Bibliothèque vaticane, à Rome. Opposé à la méthode de recherche utilisée jusqu’ici – qui consistait simplement à gratter les couches supérieures de papyrus brûlé jusqu’à ce que des mots deviennent lisibles -, celui-ci inventa un mécanisme ingénieux, une machine qui déroulait lentement et délicatement les rouleaux de papyrus, et révélait de plus larges surfaces lisibles qui étaient alors aplaties avec soin et collées sur des bandes. On découvrit alors que la bibliothèque de la villa, du moins la partie déjà explorée, était spécialisée, puisque y figuraient de nombreux traités en grec écrits par un philosophe du nom de Philodème. Ce fut au tour des chercheurs d’être déçus : ils espéraient trouver des œuvres perdues de Sophocle, de Virgile ou de leurs pairs. Néanmoins, ce qu’ils sauvèrent de l’oubli a un lien important avec la découverte faite des siècles plus tôt par le Pogge [De Natura rerum]. Car Philodème, qui avait enseigné à Rome entre 75 et 40 avant Jésus-Christ environ, était l’exact contemporain de Lucrèce et un adepte de l’école de pensée illustrée par De la nature.

Pourquoi les œuvres d’un philosophe grec mineur se trouvaient-elles dans la bibliothèque de cette élégante villa côtière ? Et pourquoi une maison de vacances possédait-elle une bibliothèque aussi bien pourvue ? Philodème, pédagogue payé pour donner des cours et des conférences, n’était sûrement pas le maître de la villa des Papyrus. Cependant, la présence d’une grande partie de son œuvre fournit des indices sur les centres d’intérêt du propriétaire et la période où fut rendu public le poème de Lucrèce. Cette période correspond à l’apogée d’un lent processus qui vit se mêler les cultures grecque et romaine.

[…]                             Dans les années 1980, les archéologues recommenceront à étudier cette villa dans l’espoir de parvenir à une meilleure compréhension du mode de vie dont témoigne sa conception – une conception qu’évoque avec éclat l’architecture du Getty Muséum, à Malibu, en Californie, où sont conservés certaines des statues et des trésors retrouvés à Herculanum. La plupart des chefs-d’œuvre en marbre et en bronze de la villa – des représentations de dieux et de déesses, des bustes de philosophes, d’orateurs, de poètes et de dramaturges, un sanglier en train de bondir, un satyre ivre, un satyre endormi, ainsi qu’un Pan et une chèvre saisis in flagrante delicto – sont aujourd’hui au Musée national de Naples.

La reprise de cette étude a connu un lent démarrage : des œillets étaient cultivés sur le site dont la terre volcanique est fertile et les propriétaires répugnaient à laisser les fouilleurs perturber leur commerce. Après de longues négociations, les chercheurs ont obtenu le droit de descendre dans les puits pour approcher la villa dans de petits engins semblables à des gondoles circulant sans dommages dans les tunnels creusés à travers les ruines. Les conditions étaient difficiles, mais ils ont réussi à établir un plan plus précis de la villa, mesurant les dimensions exactes de l’atrium, situant les péristyles carrés et rectangulaires, et repérant certains aménagements, tels un vaste sol de mosaïque et une double colonne inhabituelle. Des traces de pousses et de feuilles de vigne vierge leur ont permis de déterminer la localisation précise du jardin où, il y a près de deux mille ans, le riche propriétaire et ses amis lettrés se rassemblaient.

Il est évidemment impossible de savoir de quoi ces gens parlaient au cours des longs après-midi ensoleillés passés dans le jardin à colonnades d’Herculanum, mais un indice fascinant est apparu dans les années 1980. En surface, cette fois, des spécialistes ont recommencé à se pencher sur les papyrus noircis découverts par les chasseurs de trésors du XVIIIe siècle. Ces rouleaux, réduits à l’état de morceaux durcis, avaient résisté aux premières tentatives d’ouverture et étaient entreposés depuis plus de deux cents ans dans la Bibliothèque nationale de Naples. En 1987, utilisant de nouvelles techniques, le bibliothécaire Tommaso Starace a réussi à ouvrir deux papyrus mal conservés. Il a collé les fragments lisibles de ces livres – qui n’avaient pas été lus depuis l’éruption du Vésuve dans l’Antiquité – sur du papier japonais, il les a microphotographies et il a entrepris de les déchiffrer. Deux ans plus tard, le Norvégien Knut Kleve, un éminent papyrologue (comme on appelle les spécialistes du déchiffrement des papyrus), pouvait déclarer : De rerum natura a été retrouvé à Herculanum, deux cent trente-cinq ans après la découverte des papyrus.

L’annonce n’a fait aucun bruit, mais on pardonnera aux antiquisants d’avoir accordé si peu d’attention, voire aucune, à la nouvelle, perdue dans le volume XIX de l’imposante revue italienne Cronache Ercolanesi. Kleve et ses collègues avaient trouvé seize minuscules fragments – guère plus que des mots ou des parties de mots – dont on a pu démontrer, après une analyse attentive, qu’ils provenaient des livres I, III, IV et V du poème latin qui en comptait six en tout. Ces fragments, modestes pièces d’un gigantesque puzzle, sont en soi négligeables. Mais ils semblent indiquer que l’intégralité de De rerum natura se trouvait dans la bibliothèque. Or la présence de ce poème dans la villa des Papyrus est significative.

Les découvertes d’Herculanum nous permettent d’imaginer les cercles dans lesquels le poème trouvé [en 1417] par le Pogge à la bibliothèque monastique [probablement de Fulda] a commencé à circuler. Autant l’œuvre de Lucrèce devait faire figure de mystérieuse étrangère parmi les missels, les manuels de confession et les sommes théologiques du Moyen Âge, autant à Herculanum, elle était chez elle. En outre, le contenu des autres rouleaux laisse penser que la collection de la villa faisait la part belle à l’école de pensée dont De rerum natura est l’expression la plus remarquable.

Stephen Greenblatt              Quattrocento              Flammarion    2011

Depuis l’édition de ce Quattrocento, les progrès dans le déchiffrement de ces papyrus carbonisés n’ont pas cessé :

Lire sans les ouvrir des livres vieux de plus de 2000 ans, des rouleaux de papyrus carbonisés dont la surface est aussi noire que celle d’une feuille de journal brûlée dans un four à 330  °C… Depuis leur découverte en  1752, ensevelis sous les décombres d’Herculanum après l’éruption du Vésuve en 79, aucune technique n’avait permis de les déchiffrer sans tenter de les dérouler – au risque de les détruire. Jusqu’à ce qu’une équipe internationale ne les soumette au rayonnement synchrotron de l’ESRF, à Grenoble. Dans la revue Nature Communications du 20 janvier, elle décrit comment elle a commencé à faire parler ce trésor mutique.

Il aura donc fallu plus de deux siècles pour espérer enfin lire l’ensemble de ces manuscrits – des traités philosophiques épicuriens essentiellement. Ils constituent la seule bibliothèque de l’Antiquité retrouvée complète à ce jour. Au nombre de 1 840 fragments, dont la reconstitution pourrait représenter 600 à 1 200 rouleaux selon les spécialistes, ces volumen ont été exhumés des vestiges de la villa de Pison, le beau-père de Jules César. Ils datent, pour les plus anciens, du IIIe  siècle avant J.-C., jusqu’au premier quart du I°  siècle pour les plus récents. Herculanum était alors une station balnéaire chic de la baie de Naples, bientôt engloutie comme sa voisine Pompéi, sous 20 mètres de cendres volcaniques.

Ces papyrus carbonisés ont d’abord été pris par les archéologues pour des morceaux de bois sans valeur, avant qu’ils ne réalisent leur nature véritable. Les chercheurs n’ont depuis eu de cesse d’ouvrir ces rouleaux, longs de 3 à 15 mètres, pour les transcrire. A ce jour, plus de 400 d’entre eux – les moins abîmés – ont pu l’être, avec des techniques toujours plus ou moins destructives.

Parmi les procédés mécaniques imaginés, le moins nuisible aura sans doute été la machine à déroulement par pesanteur mise au point par le Père Piaggio, conservateur à la bibliothèque du Vatican spécialement dépêché à Naples en  1753. Elle a permis, jusqu’au début du XXe  siècle, l’ouverture millimètre par millimètre de centaines de cœurs de rouleaux, encore étudiés aujourd’hui. Toutes les autres tentatives ont réduit à l’état d’écailles, sinon complètement détruit, ces spécimens uniques. Tant et si bien que les gardiens de ce trésor littéraire, la Bibliothèque nationale de Naples principalement, la British Library de Londres et l’Institut de France, étaient devenus particulièrement rétifs à prêter leurs précieux exemplaires.

Avec le développement des techniques d’imagerie, les scientifiques travaillent depuis près de vingt  ans sur le moyen de scruter virtuellement les manuscrits. L’utilisation de l’imagerie infrarouge en particulier a permis à la fin des années 1990 des avancées considérables dans la lisibilité des manuscrits, en révélant le -contraste infime entre l’encre fabriquée dans l’Antiquité à partir de noir de fumée et de gomme arabique et la feuille de papyrus carbonisée. Mais uniquement pour les couches déjà ouvertes.

La solution pour pénétrer les couches invisibles des rouleaux sans même les effleurer pourrait donc avoir été trouvée par une équipe de physiciens, de mathématiciens et d’historiens issus du CNR italien, de l’ESRF et du CNRS. Elle repose sur la lecture virtuelle de ces papyrus millénaires, en -appliquant une technique non -invasive d’imagerie par rayons X à contraste de phase, utilisée au synchrotron européen de Grenoble et jusqu’à présent essentiellement consacrée aux recherches physiques et biomédicales.

Avec cette imagerie, il est possible d’obtenir une information supplémentaire décisive, de l’ordre de quelques centaines de microns, entre les différents matériaux. C’est grâce à elle et à la surépaisseur de l’encre sur le papyrus que l’on a pu faire apparaître des lettres de -l’alphabet grec hautes de 2 à 3  mm dans le cœur de la matière, explique Emmanuel Brun, coauteur de l’article paru dans Nature Communications, mathématicien et chercheur à l’ESRF.

Pour l’instant, seuls deux rouleaux mis à disposition de l’équipe par l’Institut de France, dépositaire de six volumes offerts à Napoléon Bonaparte par le roi de Naples en  1802, ont été imagés par cette technique sous une ligne de lumière du synchrotron grenoblois, en cinq  heures à peine chacun… Contre une année pour dérouler 3 mètres de volumen avec la machine du Père Piaggio.

De quoi donner un coup d’accélérateur à l’exploration des papyrus d’Herculanum… et espérer trouver des œuvres antiques aussi recherchées que les poèmes perdus de Sappho, les pièces disparues de Sophocle ou encore les textes évanouis des dialogues d’Aristote ? La bibliothèque retrouvée sur le site à ce jour, majoritairement rédigée en grec ancien, et pour une centaine de rouleaux en latin, ne détient pas a priori de grands textes littéraires, poétiques ou historiques de l’Antiquité, précise Daniel Delattre, également coauteur de l’article et papyrologue au CNRS, dont c’est le sujet de recherche depuis trente ans.

A travers ces textes inconnus, pourtant, dont une partie des livres du De la nature du philosophe Epicure – principale découverte pour l’heure -, et les nombreux écrits d’un certain Philodème de Gadara, l’un de ses disciples, se révèle une passionnante mise en abyme. On y découvre des textes stoïciens complètement perdus, et la compilation inédite de textes de grands auteurs des IVe et IIIe siècles avant notre ère tels qu’Aristote, Théophraste, ou Héraclide du Pont, explique l’historien.

Herculanum n’a pas livré tous ses secrets. Un troisième étage de la villa, dont l’existence a été mise au jour dans les années 2000, attend le feu vert des autorités italiennes pour être exploré. D’ici là, l’équipe internationale doit procéder à d’ultimes réglages sur les lignes du synchrotron grenoblois pour optimiser la nouvelle technique. Un ultime défi – et peut-être le principal – doit aussi être relevé par les scientifiques : celui de l’analyse des données pour reconstruire virtuellement au moyen d’algorithmes la succession des lettres détectées par le faisceau au cœur des papyrus. Il y a plusieurs années de travail devant nous. On est au tout début de l’aventure, insiste Daniel Delattre, qui précise que toutes les données seront en libre accès.

Aurélie Sobocinski                           Le Monde 22 janvier 2015

http://www.lemonde.fr/sciences/article/2015/01/20/des-papyrus-antiques-carbonises-dechiffres-a-la-lumiere-des-rayons-x_4559918_1650684.html#oBMDIASSoR8gdK6q.99           

http://www.lemonde.fr/sciences/article/2015/01/21/des-papyrus-antiques-carbonises-reveles-par-des-rayons-x_4560375_1650684.html#QlmkpykWudouY2MP.99

La disparition des manuscrits originaux est bien la règle ; c’est le fait d’en trouver qui est l’exception :

Quand on pense que les plus anciens manuscrits de Virgile sont de quatre siècles postérieurs à cet écrivain, ceux de Platon, de treize siècles, et ceux d’Euripide, de seize siècles !

Chanoine Dangoisse,  Université de Namur

Mis à part les fragments de papyrus retrouvés, calcinés, à Herculanum et ceux qui ont été découverts au milieu d’amas de détritus dans l’ancienne cité égyptienne d’Oxyrhynque, aucun manuscrit du monde antique grec et romain n’a subsisté jusqu’à nos jours. Tout ce qui nous reste, ce sont des copies, souvent très éloignées des originaux du point de vue du temps, du lieu et de la culture. Et ces copies ne représentent qu’une petite partie des œuvres des auteurs les plus célèbres de l’Antiquité. Sur les quatre-vingts ou quatre-vingt-dix pièces d’Eschyle et les cent vingt pièces de Sophocle, seules sept de chacun de ces dramaturges ont été conservées. Euripide et Aristophane ne font guère mieux : dix-huit des quatre-vingt-douze pièces du premier, et onze des quarante-trois écrites par le second nous sont parvenues.

Ces œuvres-là ont eu de la chance. La majeure partie des écrits des noms les plus célèbres de l’Antiquité a disparu sans laisser de trace. Scientifiques, historiens, mathématiciens, philosophes ou hommes d’Etat : ils ont légué le fruit de leurs travaux – l’invention de la trigonométrie, par exemple, le calcul de la position grâce à la latitude et la longitude ou l’analyse rationnelle du pouvoir politique -, mais pas leurs livres. L’infatigable savant Didyme d’Alexandrie était surnommé aux entrailles d’airain tant il était prolifique ; or il ne subsiste aujourd’hui de lui que quelques fragments de ses trois mille cinq cents livres À la fin du V° siècle de notre ère, un éditeur littéraire ambitieux, connu sous le nom de Jean Stobée, compila une anthologie de la prose et de la poésie des meilleurs auteurs antiques : sur mille quatre cent trente citations, mille cent quinze provenaient d’ouvrages perdus.

Toutes les œuvres des brillants fondateurs de l’atomisme, Leucippe et Démocrite, et la plupart de celles de leur héritier intellectuel, Epicure, ont également disparu. Ce dernier était un auteur très fécond. Son principal adversaire en philosophie, le stoïcien Chrysippe, et lui avaient écrit plus de mille livres à eux deux, dit-on. Même si ce chiffre est exagéré, ou s’il inclut des textes courts et des lettres, leur production écrite n’en était pas moins très abondante. Or ces textes n’existent plus. Hormis trois lettres citées par un historien de la philosophie, Diogène Laërce, et une liste de quarante maximes, il ne demeure pratiquement rien d’Épicure. Seuls quelques fragments inédits ont été identifiés depuis le XIX° siècle, certains sur des rouleaux de papyrus noircis trouvés à Herculanum, d’autres sur les ruines d’un mur antique. Sur ces pierres découvertes à Œnoanda, une ville située dans les montagnes déchiquetées du sud-ouest de la Turquie, un vieil homme avait fait graver dans les premières années du II° siècle après Jésus-Christ sa philosophie épicurienne de la vie – un [beau] péan… de la plénitude [des plaisirs].

Où sont donc passés tous les livres ? Le climat et les insectes expliquent, pour une large part, leur disparition. Le papyrus et le parchemin ont beau être remarquablement solides (plus que notre pauvre papier et nos données informatiques), les ouvrages se sont détériorés au fil des siècles, même quand ils ont échappé aux ravages des incendies et des inondations. Composée d’un mélange de suie (provenant de mèches de lampes), d’eau et de gomme d’arbre, l’encre était bon marché et facile à lire, mais elle était soluble dans l’eau. (Un scribe pouvait supprimer une faute avec une éponge.) Il suffisait d’un verre de vin renversé ou d’une forte averse, et le texte s’effaçait. Outre ces risques quotidiens, à force de dérouler, puis d’enrouler les rouleaux, de compulser les codex, de les toucher, de les faire tomber, de tousser au-dessus d’eux, de les laisser noircir au feu des chandelles ou simplement de les lire et les relire, ils finissaient par se dégrader.

Il ne servait à rien de limiter leur utilisation, car faute de demeurer des nourritures intellectuelles, les livres étaient la proie d’appétits très concrets. Il était possible, faisait remarquer Aristote, de détecter la présence d’animalcules dans les vêtements, les couvertures de laine ou le fromage frais, et dans les livres, ajoutait-il, il en naît d’autres, les uns semblables à ceux qui sont dans les vêtements, les autres semblables à des scorpions sans queue et tout à fait petits. Presque deux mille ans plus tard, dans Micrographia (1655), le scientifique Robert Hooke rapportait ainsi ce qu’il vit lorsqu’il examina l’une de ces créatures à l’aide de cette invention remarquable qu’était le microscope :

Une mite ou un petit ver blanc aux reflets argentés, que je trouvai dans les livres et les journaux et qui doit être ce qui ronge et perce les feuilles et les couvertures. Il a une grosse tête épointée, d’où part un corps effilé jusqu’à la queue, presque en forme de carotte […]. Il a deux longues antennes devant, droites, fuselées à l’extrémité, et curieusement entourées d’anneaux ou de nœuds […]. La partie antérieure est terminée par trois queues, qui ressemblent en tout point aux deux antennes un peu plus longues qui lui poussent sur la tête. Les pattes sont squameuses et poilues. Cet animal se nourrit probablement du papier et des couvertures des livres, dans lesquels il perce plusieurs petits trous ronds.

Le lecteur d’aujourd’hui a oublié les ravages du lépisme – l’une des dents du temps, selon l’expression de Hooke -, mais autrefois les hommes connaissaient et redoutaient cet insecte. En exil, le poète romain Ovide écrivait également : Comme un livre enfermé est dévoré par les mites, ainsi mon cœur ressent la perpétuelle morsure des soucis qui l’accablent sans fin.  Horace, son contemporain, craignait que son livre ne finisse par être mis de côté et mangé aux vers. Et pour le poète grec Euénos, le lépisme était l’ennemi symbolique de la culture humaine : ô le pire ennemi des Muses, toi qui dévores les pages des livres, hôte funeste des trous, qui sans cesse te repais de ce que tu dérobes à la science, pourquoi, noir animal, tendre tes pièges aux pensées sacrées, ô ver, en y dessinant ton odieuse image ? Il existait des mesures de protection efficaces, asperger les pages d’huile de cèdre par exemple, mais la meilleure façon d’empêcher les livres de se faire dévorer était de les utiliser, puis, une fois qu’ils étaient lus, d’en faire de nouvelles copies.

Stephen Greenblatt              Quattrocento              Flammarion    2011

Dans les années 2 000, à une portée de flèche, Pompéi connaîtra une autre catastrophe : le marketing de Silvio Berlusconi : allées de pavé cimentées pour que le cavaliere vieillissant ne risque pas de se tordre la cheville – il ne prendra en effet aucun risque puisqu’il annulera sa visite -, Maison des Gladiateurs construite en 62 après le tremblement de terre, restaurée en 1946, riche de fresques magnifiques, écroulée en 2010 malgré toutes les mises en gardes, Grand Théâtre défiguré par une restauration bâclée, – tribunes refaites sur une assise de béton – le tout pour 6 millions d’€ ! Animations de marketing bien basique – Pompei viva, Ave canem, Pompei bike, Pompei friendly -. Ostentation, politique du gadget, opérations de façade, kermesses, concerts exceptionnels, initiatives promotionnelles… un massacre. Même Facebook s’en mêlera avec une page : Stop killing Pompei. Mario Monti et ses successeurs parviendront-ils à remonter la pente ? … elle est raide.

abréviations anglaises : AM : Avant Midi [Ante Mendiem], PM : après midi [Post Meridiem]

80                               Titus inaugure le Colisée avec le combat de deux esclaves gladiateurs :

Priscus prolongeait sans fin le combat ;
Verus faisait de même, et leur valeur depuis de longs moments
maintenait la balance égale entre eux :
l’assistance réclama bien des fois un double congé.
Mais César voulut obéir à la loi qu’il avait établie lui-même :
lutter, bouclier déposé, jusqu’à ce que l’un des combattants levât le doigt.
Il fit ce qu’il avait le droit de faire :
à maintes reprises il fit porter aux deux adversaires des plats et des dons d’argent :
pareils dans le combat, ils tombèrent pareillement.
A l’un et à l’autre César fit alors remettre le glaive de bois et la palme de la victoire :
tel fut le prix de leur valeur et de leur adresse.
Ce fait ne s’est produit sous aucun autre prince que toi, César :
deux combattants et deux vainqueurs !

Martial 40-104          Épigramme XXIX du Liber spectaculis.

Le glaive de bois, c’est le glaive doré qui leur apporte la liberté.

85                         L’astronome chinois Foungan présente à l’empereur une sphère armillaire écliptique, représentation du système solaire où sont tracées les trajectoires des différents astres connus. Mais la terre est encore au centre de l’affaire.

86                    Julius Maternus, commerçant romain, traverse l’Aïr depuis Tripoli jusqu’au Soudan.

vers 90           Sous le principat de Domitien, début de la construction d’une ligne fortifiée reliant le Rhin au Danube : une route fut aménagée à travers la forêt noire, d’Argentorate (Strasbourg), au lac de Constance.

A la fin du I° siècle, la Ville est aux limites de ce qu’elle peut tenter de façonner à son image. Les temps ne sont plus à la conquête, mais à la défense. Le mur qui s’élève, le « limes », est un symbole autant qu’une barrière.

Jean Favier Les Grandes Découvertes            Fayard 1991

90                                 Les docteurs de la Loi, réunis à Jamnia, en Palestine, mettent en ordre la Bible, qui se divise en 3 ensembles : Loi, Prophètes et Ecrits. On reste au sein de la religion juive, et il ne s’agit donc que de l’Ancien Testament.

  • La Loi, ou Torah, regroupe les 5 livres du Pentateuque : Genèse, Exode, Lévitique, Nombres et Deutéronome.
  • Les Prophètes regroupent les prophètes antérieurs : Josué, Juges, Samuel et les Rois, les prophètes postérieurs : Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, et les 12 « petits » prophètes, ainsi nommés car leurs livres sont courts.
  • Les Écrits regroupent les Psaumes, et des textes incorporés tardivement comme le Livre de Job, le Cantique des Cantiques et les Chroniques.

Se mentir pour ne pas mourir, cela vaut mieux que l’inverse. Pour autant qu’un peuple sans légendes est condamné à mourir de froid, la construction rétroactive des origines fait partie des travaux calorifiques indispensables à l’entretien d’un groupe humain. Ce qui fait sa cohésion, c’est le partage mental d’une origine et d’une destination. La Bible a magnifiquement rempli son rôle de matrice communautaire en fabriquant de l’origine pour s’inventer une destination. Éviter la débandade exige que le présent tienne le passé, collage qui neutralise la dissémination. En ce sens, l’origine est une chose trop importante pour être laissée aux greffiers ou aux historiographes. C’est un bien de mémoire, à gérer en conseil de famille. Cohésion interne et capacité d’initiative : les enjeux de la matrice origine/destination touchent trop à l’intégrité vitale pour que la recherche documentaire vienne s’en mêler. Celle-ci a d’autant moins à faire qu’il serait contradictoire avec l’idée même d’origine qu’on puisse en tenir chronique, en temps réel, à un moment où personne ne saurait dire de quoi il y a origine. Le moment crucial est toujours « en blanc ». Il vient de là qu’une transmission est réussie quand la fabrication ne se voit plus. À cet égard, l’Ancien Testament a tout du chef-d’œuvre. L’invention de l’histoire, qu’on attache aux Grecs et à Hérodote, ne rend pas justice à l’Israël ancien, qui, en brouillant les frontières du vécu et du rêvé, a fini par forger un seul peuple à partir de tribus éparses. Il n’est pas anormal que l’examen scientifique du merveilleux soit vécu par ses adeptes comme attentatoire (on nous dépouille de notre passé). Si grand est notre besoin de fil à plomb que les mêmes qui vénèrent Moïse pour nous avoir libérés des tabous et du Veau d’or, en font une idole taboue sur qui il est interdit de porter la main. Le réflexe est humain. Lucrèce le matérialiste félicite Épicure de nous avoir émancipés de la crainte des dieux, et dans la foulée, dresse un autel au divin Épicure. Notre incohérence se porte presque aussi bien que notre paranoïa.

[…] Les sots qui prétendent invalider une religion par ses anachronismes prennent un bien pour un mal. C’est la fonction même des mythes que de réparer en nous les dégâts du temps. Si une religion n’était pas anachronique, elle perdrait sa plus profonde raison d’être, qui est de penser notre finitude en donnant à l’hier la dimension d’un toujours.

Régis Debray                Dieu, un itinéraire              Odile Jacob 2001

96                                 À 2 km de l’actuel Millau, au confluent du Tarn et de la Dourbie, la plaine alluviale de la Graufesenque, plus de 600 ateliers de potiers fabriquent une vaisselle en terre cuite rouge, dite sigillée, exportée dans tout l’Empire romain… ateliers de potiers, entrepôts d’argile, bassins de décantation, séchoirs à poterie, et d’énormes fours, pouvant « avaler » pour une seule fournée 40 000 vases.

Les vins gaulois sont bons : on en demande jusqu’à Rome. Et cela n’arrange pas les affaires des viticulteurs Romains : Domitien ordonne l’arrachage de la moitié du vignoble gaulois. Il va être assassiné la même année. Les sénateurs confient alors le pouvoir à l’un d’eux : Nerva, 70 ans et sans descendance, qui va mourir 2 ans plus tard, mais en ayant eu l’habileté d’inventer le principe de l’adoption, ce qui va assurer à l’empire pas loin d’un siècle de tranquillité. Lui-même aura adopté Trajan, un général de 45 ans.

Le développement du christianisme se heurte bien sur à la religion traditionnelle, mais aussi au culte nouveau du dieu Mithra, rapporté de Cilicie, – centre sud de l’actuelle Turquie, Antioche, Edesse – par les légionnaires de Pompée : coiffé du bonnet phrygien, il est le symbole de la lumière et du Bien s’opposant au Mal, représenté par le taureau. Le pain et le vin accompagnent les fêtes, dont la principale se tient le 25 décembre, – le dimanche est consacré aux dieux -. Ils croient à une vie après la mort. Les Romains ont brûlé leurs morts jusque vers l’an 75, et ce n’est qu’à partir de là qu’ils se sont mis à pratiquer l’inhumation. Le mithraïsme est interdit aux femmes… rude handicap par rapport au christianisme qui les accueille avec bienveillance certes, mais tout de même pas à bras ouverts, n’est-ce pas Saint Paul ?

5 09 100                      Claudia Severa a suivi son homme jusqu’à Vindolanda, sur la frontière nord de la Bretagne : elle invite Sulpicia Lepinida, l’épouse du commandant de la garnison à son anniversaire :

Claudia Severa à sa chère Lépidina, salut !
Je t’invite cordialement à te joindre à nous le 11 septembre pour fêter mon anniversaire et agrémenter ce beau jour de ta présence. Transmets mes salutations à ton Cerialis. Mon Aetius te salue ainsi que tes fils.
Je t’attends, ma sœur. Adieu, ma très chère âme, porte- toi bien, et salutations.

Ce n’est pas une lettre de Mme de Sévigné, certes, mais l’essentiel de la fraîcheur et de la chaleur humaine y est.

102                              Les Romains conduisent une expédition en Chine.

103                               La voie construite sur les rives du Danube jusqu’à la tête de pont vers la Dacie, en amont des Portes de Fer – lorsque le Danube se faufile en des gorges profondes qui s’insèrent entre les Carpates, rive gauche et les Balkans, rive droite -, est achevée sous le règne de Trajan. Commencée sous Tibère, elle avait été poursuivie sous Vespasien, puis Domitien . Encore aujourd’hui, on peut voir une plaque, sertie dans la roche, qui nous montre des dauphins, des génies ailés et des aigles impériaux entourant l’inscription suivante :

Imperator Caesar divi Nervae filius
Nerva Trajanus Augustus Germanicus
Pontifex Maximus tribunitae potestatis quartum
Pater patriae consul quartum
Montis et fluviis anfractibus superatis viam patefacit

L’empereur César, le fils du divin Nerva
Nerva Trajan Auguste Germanicus
Grand Pontife et pour la quatrième fois tribun
Pour la quatrième fois consul et Père de la patrie
A triomphé des dangers de la montagne et du fleuve et ouvert cette route.

105                              Le Chinois Ts’ai Lun[1] invente le papier : après avoir essayé plusieurs matériaux, – mûrier, vieux filets de pêche et chiffons – il adopte la fibre de lin qui, additionnée à de l’amidon et de l’eau, donne la pâte à papier. Ultérieurement, ce sera l’écorce du mûrier qui représentera l’essentiel de la pâte à papier.

On commence à s’occuper d’enseignement à l’échelle du pays :

La Chine des Han, se montrait assez réfractaire aux innovations de tout ordre. A la longue paix qui régna alors – la pax sinica – correspond une période étale de la pensée et même, dans une certaine mesure, de l’art chinois. Le texte des classiques une fois reconstitué dans un sens conservateur et même conformiste, l’ensemble se présentait comme un canon qui suffisait à toutes les curiosités. Ce ne sont que convenances, usages, rites, pointilleux respect de l’étiquette traduisant une loi morale qui ne tient compte que des groupes sociaux, non des individus, et selon laquelle chacun doit se tenir à la place qui lui est échue.

Significative est alors l’importance que prend l’enseignement classique, attestée par celle de la Grande Ecole où les Savants Maîtres, sous l’autorité d’un ministre des Rites chargé de veiller à ce que l’enseignement ne s’écarte point de la tradition, exposaient la doctrine des anciens contenue dans les Cinq Livres Classiques. Les annalistes détaillent complaisamment cette Grande Ecole qui, rebâtie vers 130 [2], n’aurait pas comporté moins de deux cent quarante corps de bâtiments, mille huit cent cinquante chambres d’étudiants, une bibliothèque, des salles de cours, des logements pour les maîtres. C’est à cette époque que les fonctionnaires commencent à être recrutés par voie d’examen et sur leur connaissance des livres classiques. Ce système, bientôt tombé en désuétude mais qui reprit sa force sous les T’ang, tendait à l’unification de la culture; il devait présenter en outre l’avantage d’empêcher la formation de cloisons étanches (comme il en existait déjà aux Indes) entre les différentes classes de la société, puisque le mérite devait suffire, en principe, à ouvrir toutes les portes. C’est à cette époque aussi que les lettrés voulurent donner à l’Empire et à la société une doctrine officielle et définitive, et qui le fut en effet. En 79, une commission de lettrés avait fixé le texte des œuvres attribuées à Confucius et à son école. Pour assurer la pérennité de cette rédaction, une série de stèles furent gravées cent ans plus tard, dont l’estampage – en blanc sur fond noir – présentait une première préfiguration de l’imprimerie.

René Grousset, Sylvie Regnault-Gatier L’Extrême Orient 1956

117                                 Hadrien renforce le limes, fortifications le long du Rhin. Les Germains le nommeront Teufelmauer – le mur du diable – preuve si besoin était, qu’ils le redoutaient. Les Romains eux, semblaient connaître les Germains :

Sitôt sortis du sommeil, qu’ils prolongent souvent dans le jour, ils se baignent, presque toujours à l’eau chaude, comme gens d’un pays où l’hiver dure longtemps. Après le bain, ils prennent de la nourriture ; chacun a son siège à part, chacun aussi sa table. Puis, en armes, ils vont aux affaires, non moins souvent au banquet. […] Les querelles, fréquentes, comme entre gens pris de vin, s’achèvent rarement sur des injures, plus souvent sur un meurtre et des blessures. […] Cette nation, qui n’a ni ruse, ni finesse, dévoile encore mieux les secrets de son cœur dans la liberté de propos sans retenue.

Tacite La Germanie XXII

Soulèvement juif dans tout l’Orient : ils se font massacrer à Alexandrie et en Cyrénaïque.

120                              Après 30 ans de travaux, les arènes de Nîmes sont livrées aux lions, aux gladiateurs, aux Romains, aux Gaulois : il faut bien des circenses pour accompagner le panem et, faute de télévision, on s’abrutit comme on peut : 2 étages de 60 arcades, 34 rangées de gradins pouvant accueillir près de 25 000 spectateurs. Ces gens avaient grande connaissance de la pierre calcaire. Les nombreuses carrières où ils allaient se fournir alentour avaient chacune leur qualité, qui déterminait leur affectation finale. On avait quatre classements, tous du Crétacé au Miocène : froide [hauterivien – 129.4 m.a. à 127 m.a], dure [barrémien inférieur [129.4 m.a. à 127 m.a.], ferme [barrémien supérieur 127 m.a. à 125 m.a.] et tendre [burgadilien, Miocène]. Quand Flaubert y passe, les arènes ont été nettoyées depuis une trentaine d’années de tout l’habitat permanent qui s’y était abrité au fil des siècles, et ce n’est que trente ans plus tard qu’elles s’ouvriront à la tauromachie.

Le soleil était presque couché quand nous fûmes de retour à Nîmes : la grande ombre des arènes se projetait tout alentour ; le vent de la nuit s’élevant faisait battre au haut des arcades les figuiers sauvages poussés sous les assises des mâts du vélarium. C’était à cette heure-là que souvent le spectacle devait finir, quand il s’était bien prolongé et que lions et gladiateurs s’étaient longuement tués. Le gardien vint nous ouvrir la grille de fer et nous entrâmes seuls sous les galeries abandonnées où se croisèrent et allèrent tant de pas dont les pieds sont ailleurs.

L’arène était vide et on eût dit qu’on venait de la quitter, car les gradins sont là tout autour et dressés en amphithéâtre pour que tout le monde puisse voir. Voici la loge de l’empereur, voici celle des chevaliers un peu plus bas, les vestales étaient en face ; voici les trois portes par où s’élançaient à la fois les gladiateurs et les bêtes fauves, si bien que si les morts revenaient, ils retrouveraient intactes leurs places laissées vides depuis deux mille ans, et pourraient s’y rasseoir encore, car personne ne la leur a prise, et le cirque a l’air d’attendre les vieux hôtes évanouis. Qui dira tout ce que savent ces pierres nues, tout ce qu’elles ont entendu, les jours qu’elles étaient neuves et quand la terre ne leur était pas montée jusqu’au cou ? Cris féroces, trépignements d’impatience, tout ce qui s’est dit, sur ce seul coin de pierre, de triste, de gai, d’atroce et de folâtre, tous ceux qui ont ri, tous ceux qui sont venus, qui s’y sont assis et qui se sont levés ; il fut un temps où tout cela était retentissant de voix sonores, du bas jusqu’en haut, ce n’étaient que laticlaves bordés de rouge, manteaux de pourpre sur l’épaule des sénateurs ; le vélarium flottait et le safran mouillait le sable avant que la rosée de sang n’en ait fait une boue. Que disait-on en attendant la venue de César ou du préteur, quand sous ses pieds, dans les caveaux qui sont là, rugissaient les panthères et que tout le monde se penchait en avant pour voir de quel air elles allaient sortir ? Qu’y disait Dave à Formion, Libertinus à Posthumus ? Quelle histoire racontait Hippia au consul ? De quel air riaient les sénateurs quand la place des chevaliers se trouvait prise ? Et là-haut, suspendus au plus haut, pourquoi les affranchis crient-ils si fort que tout le monde se tourne vers eux ? Et à cette heure-là, au crépuscule, quand tout était fini, que l’empereur se levait de sa loge, quand la vapeur grasse du théâtre montait au ciel toute chaude de sang et d’haleines, le soleil se couchait comme aujourd’hui dans son ciel bleu, le bruit s’écoulait peu à peu ; on venait enlever les morts, la courtisane remontait dans sa litière pour aller aux thermes avant souper, et Gito courait bien vite chez le barbier se faire nettoyer les ongles et épiler les joues, car la nuit va venir et on l’aime tant !

Gustave Flaubert Voyage aux Pyrénées et en Corse 1840.               Arléa 2007

le quartier a été l’objet d’une importante rénovation qui fait place à un très beau musée, – tant pour le contenant que pour le contenu, de la Romanité -, avec, pour architecte, Elisabeth de Portzamparc.

Batijournal Dernière ligne droite pour le musée de la ...

Musée de la Romanité, Nîmes - Luxe & Passions

La restauration des arènes suivra de peu la construction du musée de la Romanité :

C’est le plus grand chantier de restauration en cours en France. Programmée jusqu’en 2034, la remise en état intégrale des arènes de Nîmes mobilise tous les savoir-faire en matière de compréhension et de soin du bâti antique. La campagne s’opère sous la surveillance scientifique et culturelle de la direction régionale des affaires culturelles (DRAC) d’Occitanie, de la conservation régionale des monuments historiques (CRMH) et avec le concours de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap). Une attention hors du commun qui s’explique par la qualité d’un monument considéré comme l’amphithéâtre romain le mieux conservé au monde.

Soixante travées, 34 rangées de gradins, 133 mètres de long et 101 mètres de large, 21 mètres de haut : les arènes en imposent. A l’époque de sa splendeur, le site gardois – une ellipse parfaite construite en une trentaine d’années à la fin du Ier siècle de notre ère – pouvait accueillir jusqu’à 24 000 spectateurs friands de combats de gladiateurs (munera) ou de chasses d’animaux sauvages (venationes). Conformément aux hiérarchies sociales en vigueur et aux préceptes de l’architecte romain Vitruve (qui vécut au Ier siècle av. J.-C.), les nombreuses voies d’accès et de sortie vers et depuis les gradins permettent en circuit direct et sans détour que ceux d’en haut ne se rencontrent pas avec ceux d’en bas.

L’importance de l’édifice, lieu de célébration du pouvoir impérial de Rome, est proportionnelle à celle de la ville. Nemausus, l’ancien nom de Nîmes, est la troisième superficie urbaine des Gaules, et doit sa prospérité à sa position sur le tracé de la voie Domitienne, axe majeur d’échanges entre l’actuelle Italie et la péninsule Ibérique. Dans le silence de ses pierres, l’amphithéâtre, qui en dépit des ans porte toujours beau, continue d’incarner cette gloire lointaine et attire chaque année quelque 300 000 visiteurs.

Principal vecteur touristique de Nîmes, il doit aussi aux péripéties de l’histoire son inestimable valeur. Occupé par les Wisigoths (VIe siècle), par les comtes carolingiens (VIIIe siècle), puis par les vicomtes de Nîmes (XIIe siècle), le lieu est investi par la population au début du XIVe siècle. De nombreuses habitations ainsi que deux églises occupent l’intérieur de l’enceinte. Au XVIIe siècle, 600 personnes y vivent, tandis que d’autres s’installent dans les galeries ouvrant sur la rue.

Si cette occupation a endommagé l’intérieur de l’amphithéâtre, et notamment les gradins (cavea), dont 60 % ont aujourd’hui disparu, elle a permis que soit épargnée la grande couronne qui l’enserre, souvent utilisée comme carrière dans d’autres sites de la Rome antique. En 1786, lorsque la ville décide d’acquérir toutes les maisons, ateliers et entrepôts, pour ensuite les démolir, elle découvre un monument qui, bien que fragile, avait conservé une relative homogénéité. Des travaux de restauration débutent peu après qui permettront que soit organisée, en 1853, la première corrida à la manière espagnole.

Il faut attendre 2005, et un diagnostic réalisé par l’architecte en chef des monuments historiques d’alors, pour mesurer l’importance des dommages subis par le bâtiment et notamment sa façade extérieure. Principal outrage : un éclatement structurel des blocs de pierre, certains pesant jusqu’à 6 tonnes. A partir de 2009, une première étape expérimentale est opérée sur l’une des travées les plus dégradées. Elle permet d’élaborer différentes hypothèses et de tester plusieurs procédés. Objectif : limiter au maximum le remplacement des pierres.

Ce choix illustre l’esprit de la charte de Venise qui avait établi, en 1964, les principes devant présider à la conservation et à la restauration des monuments : Sauvegarder tout autant l’œuvre d’art que le témoin d’histoire, et ce en gardant tout ce qui témoigne des modifications survenues au fil du temps. Pas question ici, donc, de recréer des arènes flambant neuves. En 2014, la ville de Nîmes, maître d’ouvrage du projet, conclut, après concours, un accord-cadre sur quinze ans avec l’architecte en chef des monuments historiques, Michel Goutal.

L’eau est le premier facteur de dégradation de l’édifice, explique celui-ci.Les parties les plus abîmées sont celles exposées au vent et à la pluie. Dès sa conception, l’amphithéâtre a été doté d’un système de canalisations destiné à évacuer les eaux pluviales. Trois égouts et un drain ont été implantés dans les sous-sols. Liée aux occupations successives, la destruction des gradins – ces derniers faisant également office de toit pour une partie de la structure – a neutralisé ces fonctions, essentielles à la bonne conservation du monument.

Michel Goutal et l’agence Hadès ont dû numériser tous les éléments, pierre par pierre (qu’elle soit une pièce antique, issue d’un ajout médiéval ou d’une restauration), pour détailler la nature exacte du préjudice et celle de son traitement. Taille de pierre, ferronnerie, serrurerie, maçonnerie, couverture : au côté des archéologues, une soixantaine d’artisans, pour la plupart issus du compagnonnage, sont mobilisés.

Nettoyage de l’épiderme de la pierre grâce à un procédé de nébulisation de microgouttelettes, injection de mortier liquide dans les microfissures, greffes, ragréage, voire remplacement par des blocs sur mesure. Des découvertes nécessitent parfois d’adapter les protocoles de restauration. Mais le but reste le même : mettre hors d’eau l’amphithéâtre.

D’un coût total global estimé à 54 millions d’euros hors taxes, le chantier est colossal, sans être spectaculaire. Pas de grue en vue, les tâches requises s’apparentent à un travail de fourmi. Un soin méticuleux qui permettra peut-être de voir, un jour, figurer ces arènes au Patrimoine mondial de l’Unesco, même si la candidature de l’ensemble urbain historique de Nîmes a été recalée en juin.

Sur le Web : www.arenes-nimes.com

Jean-Jacques Larrochelle    Le Monde du 2 01 2019

122                               Construction du mur d’Hadrien, qui sépare l’Angleterre de l’Ecosse, de l’embouchure du Tyne à l’estuaire de Solway : murailles, fossés, casernes, fortins, routes… il y a tout ce qu’il faut, sur 112 km de long. Achèvement encore du limes germano-rhétique, constitué par un retranchement de terre bordé par un fossé et portant une palissade de bois, avec une série de tours et châteaux forts, depuis Andernach sur le Rhin en aval de Coblentz jusqu’à Kellheim sur le Danube en amont de Ratisbonne. Leur bon état constituait une nécessité vitale, surtout sur la zone nord-est. Et ces gens-là savaient ce que construire veut dire : près de 20 siècles plus tard, le pont de Vaison la Romaine fût le seul ouvrage à résister aux flots en furie de l’Ouvèze. Ils maîtrisaient aussi la technique du verre, parvenant à monter jusqu’à la température de fusion : 1 100° : sur les fenêtres des thermes et des grands édifices, la vitre venait remplacer mica, toiles et peaux huilées ou encore volets de bois.

L’Empire Romain couvre 5 millions de km², administre 90 000 km de grandes voies, 20 000 de voies secondaires, de l’Ecosse à la Palestine, de l’Espagne au Caucase, de la Lybie à l’Allemagne… la poste impériale, réservée au courrier officiel, et roulant sans arrêt en cabriolet léger à deux roues, pouvait parcourir plus de 200 km. par jour. Mais ce chiffre est l’exception : la règle c’est environ 100 km. par jour. Les voies les plus importantes sont jalonnées de bornes milliaires, sur lesquelles sont gravées le nom de l’empereur régnant, la distance de la ville la plus proche – un mille romain fait 1 481 m. : mille double pas, soit un pas de 0.74 mètre – ou le point de départ de la voie : une borne revêtue de bronze doré – millarium aureum – dressée sur le forum, parfois la date d’achèvement de la route : plus de 4 000 ont été répertoriées. Des milliers d’autres seront réemployées : croix chrétiennes, colonnes d’églises, sarcophages, bénitiers, rouleaux compresseurs ou pierres à battre le linge…

Le début du III° siècle est la dernière grande période de construction urbaine en Gaule. Lorsque le bâtiment va, tout va : la maxime vaut donc depuis plus longtemps qu’on pouvait le croire.

Les villae gallo romaines représentent la majorité des surfaces agricoles exploitées ; on trouve couramment des surfaces dépassant les 1 000 hectares, véritables usines champêtres, propres à assujettir et broyer les concentrations humaines : la plupart d’entre eux étaient esclaves : ces derniers ont peut-être représenté le tiers de la population, selon Fernand Braudel. L’esclavage, sous les coup de boutoir des insurrections paysannes – la Bagaude – évoluera vers le servage – une moindre dépendance -, mais le terme de colon, petit paysan libre, ne correspondait le plus souvent qu’au statut de serf.

132                              En Chine, Zhang Heng invente le sismoscope, premier sismographe. Il s’agit d’une jarre à vin en bronze, d’environ 2 mètres de diamètre, équipée d’un couvercle et d’un pendule très lourd qui n’est pas affecté par les perturbations locales légères, mais qui réagit à la résonance profonde et très grave d’un tremblement de terre.

Sur les parois de la jarre étaient disposées huit têtes de dragon, dont chacune tenait une boule. Au sol, autour de la jarre, huit crapauds de bronze se tenaient assis, bouche béante. Lorsqu’un tremblement de terre se produisait, la gueule d’un des dragons s’ouvrait et laissait tomber la boule dans la bouche du crapaud situé sous le dragon. Ce dragon qui avait craché la boule indiquait de quelle direction était venu le tremblement de terre, et, comme l’appareil se bloquait alors automatiquement de telle façon qu’aucune boule ne pouvait être libérée, l’information fournie n’était pas modifiée.

Colin Ronan         Histoire mondiale des sciences       Seuil 1988

135                              Hadrien écrase la révolte de Bar-Kokhba en Judée : les Romains interdisent aux Juifs d’entrer dans Jérusalem. Quelques uns, expulsés de Judée fondent des communautés tout autour de la Méditerranée. C’est le début de la Diaspora. Mais la plupart d’entre eux restèrent en Israël : le nombre des convertis au Christianisme augmenta encore et les Juifs, devenus minoritaires en Palestine, durent s’habituer à vivre au milieu des autres.

Dans chaque pays de cette Diaspora, le judaïsme se reconstitue sur des bases religieuses renforcées. Ce sont les communautés de l’exil qui vont élaborer ces monuments de la pensée juive que sont le Talmud palestinien (III° -IV° siècles) et celui de Babylone (V° siècle), interprétations de la Torah, ou Loi écrite, et réflexions sur sa signification.

L’Histoire du Monde. L’Antiquité.            Larousse 1996

138 à 161                    Il est des ans où tout le monde il est beau tout le monde il est gentil. Enfin, presque …

Sous Antonin, Rome fut heureuse, et durant vingt-deux ans et demi que vécut cet empereur, le monde entier goûta les douceurs de la paix. Cet empereur parut comme un ange sur la terre. Son affabilité, sa patience, sa piété filiale, sa bonté, ses talens le firent estimer et chérir de tous les peuples. Peut-être devroit-on reprocher à ce vertueux empereur son excessive indulgence pour des philosophes pleins d’arrogance, qui traitoient leur souverain d’égal à égal. La clémence étoit la vertu de son cœur ; il l’exerça même envers des scélérats qui ne rougirent pas de conspirer contre le meilleur des princes : les chrétiens eux-mêmes furent épargnés sous ce régne, et Antonin les prit sous sa protection. Heureuses les nations qui, à cette époque, restèrent tranquilles ! À quelques légers mouvemens près, qui entraînèrent des hostilités passagères, l’Univers jouit du calme le plus parfait ; aussi l’histoire est presque vide d’événemens. La reconnoissance devroit longtemps nous arrêter, et dans ce silence si agréable à l’humanité, notre admiration et notre amour devroient se porter vers le bienfaicteur du genre humain.

M.E. Jondot       Tableau historique des nations. 1808

Le même auteur note néanmoins à la ligne suivante que dans cette période, il y eut trois conciles contre les hérétiques.

vers 150                     Claude Ptolémée, (90 – 168. Sans parenté avec la dynastie des pharaons éponymes, Ptolémée signifie simplement qui vient de l’Egypte, quoi qu’aient pu en penser nos aïeux artistes qui l’ont souvent représenté couronné.) Egyptien de Grèce (ou Grec d’Egypte), devient l’indiscutable père de la géographie moderne, avec la Geographike syntaxis et surtout Syntaxis mathematike. Avec la première, il s’essaie à dresser la carte du monde connu avec latitude et longitude : environ 8 000 villes et lieux recensés ! Il inventa et popularisa les termes de latitude et longitude, il fit accepter le principe d’orienter les cartes le nord vers le haut et l’est vers la droite ; à la suite d’Hipparque, il divisa le cercle de la sphère en 360°, eux-mêmes subdivisés en minutes, puis secondes de l’arc. Il réunit tous les faits disponibles pour prouver la sphéricité de la Terre. Mais il ne se fia guère qu’à ses informations, forcément très limitées, et commit ainsi quelques très grosses bourdes dont la principale concerne la circonférence terrestre : ayant tout d’abord rejeté l’estimation étonnamment précise d’Eratosthène, il calcula que chaque degré mesurait seulement 80 km (au lieu de 111,2), ce qui faisait une circonférence de 28 800 km. Elle comprend donc de nombreuses erreurs, mais à cette époque, c’est la compilation la plus monumentale qui ait été faite.

Avec la seconde Syntaxis mathematike – Composition mathématique – devenu He Megiste Syntaxis – La plus grande composition -, traduit par les Arabes Al Majisti, qui, altéré, devint l’Almageste : – le Grand Livre -. Ce livre marque le sommet de l’astronomie grecque. Il résume et met en relief ce qu’elle a produit de meilleur. L’Almageste devint la base de l’astronomie mathématique jusqu’au XVII° siècle et fut utilisé avec succès par des astronomes de la classe de Copernic et de Kepler.

C’était d’une part un vaste résumé de l’astronomie grecque jusqu’à son époque mais, d’autre part, l’ouvrage contenait aussi les nouvelles découvertes dues à ses travaux originaux sur la théorie des mouvements planétaires, un catalogue des positions des étoiles et une nouvelle table complètes des cordes et des arcs. En utilisant les observations d’Hipparque, celles d’Aristyllus et de Timocharis, deux astronomes alexandrins, ainsi que des données vérifiées d’origine grecque et babylonienne, Ptolémée construisit une description mathématique détaillée des mouvements planétaires et de ceux du soleil et de la lune qui sera la base de toute l’astronomie occidentale pendant les quatorze siècles qui suivront, si ce n’est plus.

Colin Ronan      Histoire mondiale des sciences         Seuil 1988

Après la mort de Ptolémée, le christianisme conquiert l’Empire romain et la majeure partie de l’Europe. Apparaît alors un phénomène d’amnésie scientifique, qui frappera l’Europe entière depuis l’an 300 de notre ère jusqu’à 1 300 au moins. La foi et le dogme chrétien vont entièrement occulter la représentation utile du monde qui avait été si lentement, si péniblement, si scrupuleusement élaborée par les géographes de l’Antiquité. Disparue la soigneuse restitution ptoléméenne des côtes, cours d’eau et reliefs, avec sa grille commode établie d’après les meilleures données astronomiques. Au lieu de cela, quelques schémas rudimentaires – simples caricatures pieuses – proclament la vraie forme de la Terre.

[] Les géographes chrétiens du Moyen Age consacreront toute leur énergie à donner du monde connu [3], ou supposé tel, une vision bien léchée, théologiquement conforme.

Daniel Boorstin               Les Découvreurs.       Robert Laffont  Mars 2000.

165                              Les Jeux se terminent à Olympie : Peregrinus Proteus, autrefois chrétien, aujourd’hui philosophe païen [4], veut protester contre la corruption généralisée par un geste spectaculaire : il dresse un bûcher, s’y attache et y met le feu : les spectateurs seront nombreux car il y avait encombrement pour quitter Olympie.

169                               C’est à une valse bien rude et virile que s’invitent Iazyges et Romains de Marc Aurèle sur le Danube gelé. Les Yazyges comptaient venir à bout aisément des Romains lancés à leur poursuite dès qu’ils seraient sur la glace : ils firent alors volte face pour les affronter. En riposte, les Romains se groupèrent en masse compacte, posèrent leur bouclier à plat sur la glace et mirent un pied dessus afin d’éviter le risque de glisser ; ils reçurent ainsi la charge de l’ennemi. Attrapant, les uns, la bride des chevaux, les autres, le bouclier et le bois de la lance des assaillants, ils les attirèrent vers eux ; et en venant ainsi au corps à corps, ils firent tomber à la fois les hommes et les chevaux car, emportés par leur élan, les Barbares ne pouvaient plus éviter de glisser. Les Romains glissaient aussi, mais ceux qui tombaient sur le dos, entraînaient leur adversaire au-dessus d’eux tandis que ceux qui tombaient en avant se jetaient positivement à bras raccourci sur leurs antagonistes qui avaient chu les premiers. En effet les Barbares, qui n’étaient pas habitués à cette forme de combat et qui étaient équipés à la légère, étaient incapables de résister ; si bien que rares furent les membres de cette troupe importante qui réussirent à s’échapper.

Dion Cassius

Marc Aurèle sera récompensé pour cette victoire et quelques autres du titre de Sarmaticus (Sarmates et Yazyges étaient très proches cousins).

vers 170                      Né de parents grecs à Pergame en Asie Mineure sous le règne d’Hadrien, Galien, (131 – 201) devint médecin, obtenant le poste convoité de médecin des gladiateurs ; il est aussi l’un des écrivains les plus prolifiques de l’époque, – près de 500 ouvrages – exhortant ses confrères à apprendre par l’expérience et à concentrer leurs efforts sur l’acquisition des connaissances utiles à la guérison des malades. Et le corps médical finit par faire de Galien la référence unique, éditant un corpus canonique de 16 ouvrages, dont l’autorité traversera tout le Moyen Age et grandira encore avec l’arrivée de l’impression, 13 siècles plus tard : 10 000 pages, dans l’édition de référence. En 192, il vit partir en fumée une bonne part de ses œuvres lors d’un incendie de Rome… il n’y avait pas de copie : il se remit à l’ouvrage… et légua à la postérité la totalité de ses écrits avant de mourir. La première édition de ses œuvres complètes sortira des presses Alde à Venise en 1525. Il a décrit 473 plantes et les a classées dans des familles thérapeutiques : astringentes, diurétiques, émollientes. Il va laisser son nom à l’art de la préparation médicinale des plantes : la galénique, laquelle est devenue aujourd’hui très confidentielle, beaucoup plus de toutes façons que le nom de son père.

Et pourtant… le champ n’était pas vraiment libre en matière de dissection, car interdite par le droit romain, et en la matière, Galien dû se contenter d’observations sur les blessures des gladiateurs ; 2 fois seulement, il pût observer un squelette, pour l’un dépouillé de sa chair par des oiseaux de proie, pour l’autre, nettoyé par les eaux d’une rivière. Pour tout le reste, toutes ses observations se faisaient sur des singes pour l’anatomie externe et sur des porcs [5] pour l’anatomie interne. Et bien sur, il faisait siennes les connaissances des anciens, par exemple Erasistrate, qui lui-même avait repris celles d’Aristote. Celui-ci recommandait que pour étudier la distribution du sang dans un animal, il fallait l’étrangler avant la dissection pour ainsi pouvoir retenir le sang à l’intérieur du corps. Ce faisant, le coté gauche du cœur et les artères étaient pratiquement vides de sang, et ces dernières apparaissant comme des tubes vides. Erasistrate utilisa alors ce vide pour dire que le pneuma venu des poumons empruntait la voie des artères vides ! on était parti pour des siècles de fourvoiement et d’erreur.

vers 170                       Les persécutions des chrétiens sont à leur apogée :

Si l’on avait toujours observé les prescriptions de Trajan, interdisant toute initiative à ses fonctionnaires, ou d’Hadrien, exigeant une accusation en règle et ordonnant la punition des calomniateurs, les martyres auraient été fort peu nombreux. La plupart, dans les provinces, sont dus à des mouvements populaires : Polycarpe de Smyrne en 155, les martyrs de Lyon en 177, ceux de Scillium en Afrique en 180 furent victimes des fureurs de la foule qui pesa sur les autorités judiciaires. Il y avait donc une hostilité très vive à l’égard des chrétiens : ils passaient pour athées, parce qu’ils n’adoraient pas les dieux de tout le monde ; pour ignorants et incultes, parce qu’ils se recrutaient surtout parmi les humbles ou les esclaves ; pour magiciens, débauchés, voire meurtriers et anthropophages, parce que leurs cérémonies clandestines étaient mal comprises ; pour mauvais patriotes, parce qu’ils mettaient leur salut personnel et le souci du « royaume de Dieu » au-dessus de toutes les préoccupations temporelles. Les apologistes tentent, depuis le milieu du II° siècle, de réfuter ces calomnies ; mais les préjugés sont tenaces et la haine du nom chrétien est précisément renforcée à cette époque par les malheurs publics qui marquent le règne de Marc Aurèle, tremblements de terre, épidémies, invasions. Les exécutions en masse des chrétiens lyonnais et scillitains semblent bien en liaison avec ces événements.

Jean Rémy Palanque                 L’empire universel de Rome.   1956

vers 180                        Irénée, évêque de Lyon, écrit Contre les hérésies, dénonciation virulente de tout ce qui ne marche pas droit dans le sillage de l’Eglise catholique. Parmi les cibles, un groupe vouant un culte à Judas, qui se réclame d’une histoire fictive qu’ils appelaient l’Evangile de Judas. Donc Irénée avait connaissance du texte original de l’Evangile de Judas, écrit probablement autour de 150. On n’en entendra plus parler jusqu’en mai 1983 quand on le retrouvera… à la vente dans une chambre d’hôtel de Genève. Un marchand égyptien en avait trouvé quelques années plus tôt une copie en copte rédigée entre 220 et 340, sur les bords du Nil, un peu au nord d’El Minya, l’avait alors revendu à un autre marchand du Caire lequel tentera de le vendre à Genève. Pendant 17 ans, le manuscrit aura une vie chaotique, passant de mains en mains, jusqu’à arriver en 2000 dans celle de Frieda Nussberger-Tchacos, suissesse qui en confiera la traduction à Rudolphe Kasser, spécialiste suisse du copte. Dans ce texte, Jésus dit à Judas : Tu sacrifieras l’homme qui me revêt […]. Lève la tête, et regarde ce nuage et la lumière à l’intérieur et les étoiles tout autour. L’étoile qui monte le chemin est ton étoile. Judas n’est plus un traître, mais le héros qui n’a fait qu’obéir aux injonctions de son maître, se faisant le bras du dénouement. Jésus le prévient : Tu seras maudit.

184                                  Un vent de révolte souffle sur la Chine contre le pouvoir des derniers Han : celle des Cinq boisseaux de riz et surtout celle des Taiping – les Turbans jaunes – qui parviendront à rassembler jusqu’à 360 000 rebelles, lesquels tiendront tête pendant 8 ans à toutes les armées.

vers 190                         L’Athénien Clément fonde à Alexandrie la première école de théologie, dont l’Egyptien Origène prendra la suite, en restant toujours un peu border line pour l’Eglise qui condamnera certaines propositions de ses nombreux traités ; mais surtout il avait triché avec la chair en se faisant émasculer pour ne pas connaître la tentation, et ça, c’est pas de jeu ! Il mourra des suites des persécutions du temps de Dèce. A Rome, on dresse de son vivant au prêtre Hippolyte une statue qui reprend les titres de ses premiers ouvrages. L’Africain Tertullien défend sa foi contre les païens, les juifs et les agnostiques.

Plus importante est la longue évolution qui conduira à assimiler le péché originel au péché de chair. Dans la Genèse, le péché originel est un péché de l’esprit qui consiste à concevoir l’appétit de connaître et à désobéir à Dieu. Dans les Evangiles, il n’y a aucune déclaration du Christ sur le péché originel. Clément d’Alexandrie [v. 150-215] est le premier à avoir rapproché le péché originel de l’acte sexuel. Certes, d’après la Genèse, les principales conséquences du péché originel étaient la perte de la familiarité divine, la concupiscence, la souffrance (dans le travail pour l’homme, dans l’enfantement pour la femme), la mort. Mais c’est Augustin qui lia définitivement péché originel et sexualité par l’intermédiaire de la concupiscence. A trois reprises, entre 395 et 450, il affirme que la concupiscence transmet le péché originel. Depuis les enfants d’Adam et Eve, le péché originel est légué à l’homme par l’acte sexuel. Cette conception deviendra générale au XII° siècle, sauf chez Abélard et ses disciples. Dans la vulgarisation opérée par la plupart des prédicateurs, des confesseurs et des auteurs de traités moraux, le glissement ira jusqu’à l’assimilation du péché originel au péché sexuel. L’humanité a été engendrée dans la faute qui accompagne tout accouplement à cause de la concupiscence qui s’y manifeste forcément.

Jacques Le Goff                  Un autre Moyen Âge      Le corps           Quarto Gallimard 1997

À quelques dizaines de kilomètres au nord de l’actuel Mexico, à Teotihuacán s’épanouit une civilisation qui dresse d’immenses pyramides aux dieux qu’elle révère : le Soleil et la Lune : celle qui est consacrée au Soleil fait 220 mètres sur 225, 63 mètres de haut. Dans son axe s’alignent d’autres pyramides, le long de l’allée des Morts, 1 700 mètres de long sur 40 de large, le tout sur un axe strictement nord-sud. La stèle de Hauberg, datée de 199, est le plus ancien document maya connu. Ils établirent des réseaux commerciaux, des relations diplomatiques, politiques et militaires en particulier avec Monte Albán et plusieurs villes mayas. Tout cela ne sera mis à jour qu’au XIX° : ni les Aztèques ni Cortès n’en auront connaissance.

L’arrivée de la robotique dans l’archéologie va en accélérer considérablement les progrès. L’archéologie n’a certes jamais dans ses budgets la puissance financière qui est à la disposition des ingénieurs qui conçoivent les merveilles pour Mars ou la Lune, mais ils sont tout de même parvenus à créer de très beaux outils. Le premier robot, baptisé Tlaloque I – chemin sous la terre, en nahuatl -,  25 cm de haut, 40 cm de large, télécommandé, est doté de quatre roues motrices et de deux caméras infrarouges qui pivotent sur 360 degrés. C’était la deuxième fois dans l’histoire de l’archéologie qu’un robot était utilisé pour des fouilles après celles de la pyramide de Khéops, en Égypte commente M. Gomez. Une seconde version plus perfectionnée, Tlaloc II-TC, prend le relais en avril 2013. Capable de se déplacer sur des reliefs très accidentés, son véhicule tout-terrain se faufile dans cette cavité, inaccessible pour l’homme. Mieux, le dispositif transporte un petit robot-insecte indépendant qui s’avance sur quatre pattes, en les dépliant telle une araignée. Équipée d’une caméra infrarouge, d’un drone vidéo et d’un scanner laser, cette merveille de technologie fournit des cartes détaillées en trois dimensions du tunnel. Nos hypothèses initiales portaient sur la présence d’une seule chambre funéraire au fond du conduit, mais le robot nous a fait la surprise d’en détecter trois.

Curieusement, les batteries d’ordinateurs se déchargent très vite. Ce mystère a été levé par un physicien nucléaire qui a détecté des doses anormalement élevées de radon affectant nos appareils électroniques, raconte M. Gomez. Ce gaz très toxique et cancérigène est issu de la décomposition de l’uranium. Il se rencontre souvent en explorant des pyramides fermées depuis des siècles. Mais là, le radon était très concentré, comportant plus de 900 particules par mètre cube quand la norme internationale est à 200.

Autre nouveauté technologique, le lidar, [Laser I Detection And Ranging – Détection et estimation de la distance par la lumière] un radar embarqué sur un avion, dans lequel les ondes radio sont remplacées par des impulsions laser, qui gomment la végétation d’une zone en mettant en valeur le bâti qu’elle masque ; ainsi, dans les années 2010, il a balayé une zone de 95 000 km², à cheval sur le Mexique, le Guatemala et Belize.  Sur une surface de 2 144 km² de forêt, le lidar a lancé 33,5 milliards de coups de sonde au laser et enregistré le total éberluant de 61 480 structures humaines anciennes ! Cela signifierait des densités d’habitat de l’ordre de 80 à 120 habitants / km² ! [118 hab/km² pour la France en 2016] Le principal problème révélé par ces découvertes est qu’il fait découvrir l’importance du pillage, faisant dire à un archéologue que les pilleurs connaissent les sites archéologiques beaucoup mieux que les archéologues.

Le site de Teotihuacán avait commencé à être fouillé dès 1675, et jusqu’à une époque récente, seulement 5 % de cette ville qui s’étend sur plus de 23 km², avait été fouillé : trois pyramides trônent aujourd’hui sur les ruines, dont la construction aurait débuté aux environs de 200 avant notre ère. À son apogée, vers 450 après J.-C., Teotihuacán en aurait compté plus d’une centaine, de tailles diverses aux angles de rues. Avec 150 000 à 200 000 habitants, elle était l’une des plus grandes agglomérations du monde. Durant des siècles, la civilisation des Teotihuacános a prospéré avant de s’effondrer de manière mystérieuse à partir de 650 après J.-C.

L’abandon de Teotihuacán par ses habitants pourrait être lié à une révolte contre les élites dans une société avec de fortes inégalités sociales, à une sécheresse ou à une chute de la production agricole due à la destruction des ressources naturelles par la surpopulation.

L’origine ethnique de ces bâtisseurs de génie est très diversifiée : la ville comportait des quartiers distincts pour les Zapotèques, Mixtèques, Totonaques, Mayas et peuples nahuas. Les Aztèques l’ont découverte plusieurs siècles après sa chute, lui donnant le nom nahuatl de Teotihuacán, qui signifie cité des dieux ou lieu de naissance des dieux. La ville a été conçue comme une représentation de l’Univers avec une région céleste, une autre terrienne et une troisième souterraine. Baptisée allée des Morts, l’avenue principale constitue un axe nord-sud, bordé de temples et de palais. À son extrémité nord, la pyramide de la Lune se dresse à 46 m de hauteur. Un peu plus loin à l’est, celle du Soleil culmine fièrement à 65 m. C’est l’une des plus grandes de Méso-Amérique. Construite en roche volcanique, elle forme un carré de 225 m de côté.

En face, une grande artère croise l’allée des Morts, formant un quadrilatère à la symétrie rigoureuse. Vers le sud, à l’intersection avec une autre avenue, la Citadelle est une enceinte de dizaine de milliers de mètres carrés, qui délimite une immense esplanade où trône le temple du Serpent à plumes. Ce dernier affiche sur sa façade d’énormes têtes de reptiles entourées d’une collerette de plumes. Le Serpent à plumes est une entité sacrée à laquelle se référaient les dirigeants pour légitimer leur pouvoir religieux et politique à la fois,

[…]                 Cette grande esplanade sacrée a été construite pour être régulièrement inondée par les pluies, soutient M. Gomez. Le sanctuaire représentait un scénario rituel permettant aux habitants de revivre le mythe de la création du monde. La pyramide représente la montagne qui émerge de la mer à l’origine de l’humanité. Dessous, une grotte artificielle conduit à l’inframonde. Ce monde souterrain a sa propre géographie avec un ciel, des rivières et des lacs qui communiquent entre eux jusqu’à la mer.

Chaque bâtiment édifié semble parfaitement orienté nord-sud. Mais en réalité, tous sont désaxés de 15° 25′ vers l’est. La signification de cette orientation reste un mystère, confie M. Gomez. D’autant que, aux environs de 100 après J.-C., les Teotihuacános ont détruit une grande partie de la ville pour changer son axe de 3 degrés sans raison apparente.

Pourtant, rien ne semble avoir été laissé au hasard par les talentueux architectes d’une des sociétés les plus complexes de l’époque. L’absence de fortifications et de structures militaires a longtemps laissé penser aux archéologues que les Teotihuacános étaient un peuple pacifique. Mais la découverte de restes humains, pieds et mains liés derrière le dos, prouve le contraire. Les habitants de Teotihuacán pratiquaient des sacrifices humains dans le contexte d’une guerre ou d’une consécration religieuse pour obtenir les faveurs d’une divinité et ainsi assurer la prospérité de la ville. De nombreuses peintures murales illustrent ces pratiques, servant de propagande d’État pour légitimer l’autorité des élites et les rituels sacrificiels. Plusieurs tombes et tunnels ont été découverts, notamment sous les pyramides de la Lune et du Soleil, mais jamais celle d’un dirigeant, explique M. Gomez.

Résumé de  Frédéric Saliba Le Monde du 14 01 2014

203 à 211                    Persécutions de chrétiens en Égypte et en Afrique.

208                              Xian, empereur de Chine, de la dynastie des Han, subit l’ascendant de son ambitieux premier ministre Cao Cao, qui veut étendre le territoire de l’empereur vers le sud, et s’asseoir sur le trône. Le petits royaumes du sud, Shu et Wu s’unissent pour se dresser contre lui et l’affronter sur la rive du Yangsi. C’est la bataille de la Falaise Rouge, rendue célèbre dans toute la Chine du XIV° siècle par Luo Guanzhong dans L’épopée des trois royaumes. En 2009, le chinois John Woo vivant à Hong Kong, en fera un film à grand spectacle où la victoire des deux petits royaumes sur Cao Cao est rendue possible grâce à un mage à même de dire bien précisément comment va évoluer la météo !

212                                Tous les habitants libres de l’empire deviennent citoyens romains : ainsi le veut l’édit de Caracalla. Cela vaut donc aussi des Juifs, que leur richesse de grands commerçants, avait fait bénéficier de nombreux privilèges sous César, puis Auguste et Tibère.

215/216                      L’empereur Caracalla est en visite à Alexandrie qui le reçoit avec les honneurs dus à son rang. Mais il s’y livre à plusieurs massacres successifs pour différentes raisons, l’une d’entre ellles étant une satire à son endroit.

Les massacres furent si épouvantables que les flots de sang, traversant l’esplanade, allèrent rougir l’embouchure, pourtant très vaste, du Nil

Hérodien

217                             Calliste a été simple esclave, puis est devenu banquier tout en restant esclave – ce n’était pas exceptionnel -, puis s’est enfui pour une raison inconnue ; repris, il est envoyé dans les mines de plomb de Sardaigne d’où le sortira Marcia, chrétienne et favorite de l’empereur. Le pape Victor le prend alors sous sa protection, le pape Zéphyrin lui confie la gestion du cimetière souterrain de la Via Appia – les catacombes de San Callisto – et, à sa mort, Calliste est élu évêque de Rome – on ne parlait pas encore de pape : c’est le 16°. Il va le rester 5 ans au bout desquels il mourra en martyr au cours d’une émeute. On lui reprochera son laxisme, lequel consistait à accueillir les pêcheurs dans son église, à accepter le mariage des prêtres en secondes ou troisième noces, et à bénir le mariage d’une femme libre avec un homme de n’importe quelle condition, ce qui élargissait les conditions restrictives des noces conformes au droit, seules susceptibles de donner des enfants légitimes.

vers 250                Mani de Babylone (216-277) fonde le manichéisme (qui lui vaudra la mort), selon lequel coexistent et s’opposent éternellement un principe bon et lumineux et un principe mauvais et obscur ayant chacun son domaine et chacun sa création

Pelliot

250                              L’empereur Dèce, d’origine illyrienne, prend un édit qui contraint tous les habitants de l’empire à assister aux cérémonies sacrées de la religion traditionnelle et à conserver ensuite le certificat de présence.

258                               L’empereur Valérien prend deux édits qui interdisent le culte, puis la profession même du christianisme, sous peine de mort pour le clergé et pour les fidèles des classes supérieures. St Cyprien, évêque de Carthage – Nul ne peut avoir Dieu pour Père s’il n’a l’Eglise pour Mère – est martyrisé, mais aussi les papes [6] Fabien et Sixte à Rome, les évêques Saturnin à Toulouse et Denys à Paris. On comptait alors 150 évêchés en Afrique du Nord, surtout concentrés dans les environs de Carthage et en Byzacénie, l’actuelle Tripolitaine. L’Eglise copte d’Egypte datera son histoire, non en fonction de la naissance du Christ, mais de l’ère des martyrs, qui commencera en 284 de l’ère chrétienne.

Parti combattre les Perses, Valérien sera battu à Edesse et fait prisonnier : Gallien demeure seul empereur [7] .

260                        Sept ans plus tôt, Francs et Alamans ont forcé la frontière gauloise, poussant leurs avancées jusqu’au bas Rhône et à l’Espagne. Le désordre et la peur s’installent en Gaule, à tel point qu’un officier gaulois, Postumus, est proclamé empereur par ses troupes, pour repousser l’envahisseur ; et cela marcha plutôt bien – Rome commença par fermer les yeux -, et ce dernier parvint à rétablir l’ordre en Gaule, en Espagne, en Bretagne ; quelques années plus tard, il poursuivait les envahisseurs outre Rhin : malheureusement, il provoqua le mécontentement de ses troupes en leur refusant le pillage de Mayence : il fût assassiné et Mayence pillée.

Chahpuhr I°, Roi des rois, de la dynastie des Sassanides, inflige une lourde défaite à Antioche à l’empereur Valérien qui est fait prisonnier, emmené en Iran et tué : sa peau est suspendue dans un temple après avoir été teinte en pourpre.

vers 260                       Le Chinois Pei Xiu (224 – 271) réalise une représentation cartographique de la Chine en 18 feuilles, une par territoire vassal de l’empereur : il a adopté le système du quadrillage. L’usage du thé se répand dans les cours chinoises : les lettrés de Luoyang, capitale de Cao Cao et de ses fils, en font une grande consommation. Il serait venu des pays barbares : c’est peut-être pour ne pas reconnaître cela que les Chinois inventèrent une légende le faisant remonter à Shen Nung, 3 000 ans plus tôt.

269                                 La belle et impitoyable reine Zénobie de Palmyre provoque un incendie dans la Bibliothèque d’Alexandrie. [l’italique est là pour dire que ce n’est qu’un surnom : Zénobie avait épousé Odenath, un notable de Palmyre, sénateur romain, qui s’était fait roi après avoir chassé le roi des rois sassanide].

fin 270                           L’empereur Aurélien, après une défaite à Plaisance devant la tribu alamane des Juthunges, organise le siège de Rome, puis reprend l’offensive et écrase les Vandales et les Iazyges en Pannonie, les Juthunges en Cisalpine, les Goths et les Carpes en Dacie – l’actuelle Roumanie -, province dont il décidera de se retirer.

272                          Aurélien soumet la reine de Palmyre, Zénobie et soumet à nouveau la Gaule, où il bat à Chalons sur Marne Tetricus, empereur de la Gaule, successeur de Postumus et de Victorinux, résidant à Trèves : l’empire gaulois aura duré 15 ans.

vers  272                    Un navire romain fait naufrage à proximité du golfe de Lava, au nord-ouest d’Ajaccio : il a une cargaison d’immense valeur : pièces d’or, médaillons, vaisselle précieuse… le tout dormira d’un profond sommeil pendant des siècles, à faible profondeur : un pêcheur de corail l’aurait découvert à la fin du XIX°… de quoi faire naître la légende du trésor de Lava. Trésor semble-t-il, relativement dispersé : les mouvements de la surface se font ressentir à faible profondeur. Un avocat amateur d’oursins confirmera dans les années 1950 et puis ce sera la ruée à partir de 1977 : les pièces ayant une valeur entre 15 000 et 700 000 € l’unité sur le marché, provoqueront une fabrication en nombre par des faussaires, puis financeront du trafic d’armes :

C’était la caverne d’Ali Baba ! On avait besoin d’argent, on plongeait. Une pièce pour une Rolex, deux pour un 4  ×  4 Mercedes… Sans savoir que c’était illégal. [eh beh voyons…]

Ange Biancamaria, le principal bénéficiaire

Les services de l’Etat estiment à 1 400 la totalité du trésor ! Tout cela finira par finir devant les tribunaux : la loi est formelle : tout bien présentant un intérêt historique – situé dans la limite des 25 milles nautiques des côtes – constitue un bien culturel maritime dont l’Etat est propriétaire. Des dix-huit mois de prison seront requis assorties d’amendes de 3 800 €, en 1993.

276 – 282                    L’empereur Probus autorise à nouveau pour la Gaule la plantation de vignobles, qu’avait interdite Domitien en 96.

285                              À  Agaune, dans l’actuelle Haute Savoie, décimation d’une légion chrétienne et de ses officiers, Maurice et Victor. Dioclétien était empereur depuis un an. Le partage de l’empire commence à se mettre en place :

Le vieux sénateur Claudius Tacitus (Tacite), ayant été assassiné en 276, fut remplacé par Probus, chef de l’armée d’Orient, qui régna de 276 à 282 et réussit à libérer la Gaule que les Alamans et les Francs avaient une fois de plus envahie. Il semble que ce soit Probus qui, après avoir repris en main l’armée romaine, y aurait introduit de petites unités de Barbares : première étape de la barbarisation systématique de l’outil militaire qui avait fait la force et la puissance de Rome.

Probus s’apprêtait lui aussi à reprendre les hostilités contre la Perse lorsqu’il fut à son tour assassiné par des soldats mécontents d’être utilisés à des tâches non militaires. Son successeur, le préfet du prétoire Carus, tenta de revenir au système dynastique, abandonné depuis Gallien. Surtout, conscient du fait qu’il n’était pas possible de gouverner l’immense territoire de la romanité tout en menant la lutte contre les Barbares sur toute l’étendue du limes, il prit une initiative lourde de conséquences pour l’avenir. Il associa à l’Empire ses deux fils, Carinus et Numerianus, auxquels il attribua le titre de césar, et il délimita territorialement l’étendue du pouvoir de chacun : à Carinus la défense des Gaules et le gouvernement de l’Occident, à Numerianus la conduite à ses côtés de la guerre en Orient.

Cette prise de conscience des difficultés nées de l’étendue du monde romain a vite trouvé son expression institutionnelle. En 284, à la suite de la mort de Carus sur le front oriental, et de l’assassinat de Numerianus par le préfet du prétoire Aper, les officiers de l’armée de Mésie proclamèrent empereur le chef de la garde prétorienne, C. Valerius Dioclès : un Illyrien, comme ses prédécesseurs, qui allait d’ailleurs aussitôt latiniser son nom, devenant pour la postérité Diocletianus (Dioclétien). À cette date, le nouvel empereur n’avait encore nulle intention de partager son pouvoir. Ce n’est que progressivement, poussé par les circonstances – la lutte contre les Germains et les Sarmates en Pannonie, la révolte des Bagaudes en Gaule, la sécession de Carausius, commandant de la flotte de la mer du Nord -, qu’il décida d’organiser l’Empire sur des bases entièrement nouvelles. Il commença par conférer à l’un de ses meilleurs lieutenants, Maximien, fils d’un colon de Pannonie, le titre de césar qui faisait de ce valeureux soldat sinon tout à fait l’égal de l’empereur, du moins son associé dans la conduite des affaires. Puis, en 286, il le reconnut comme auguste, avec des pouvoirs identiques aux siens, Dioclétien ne conservant comme signe d’une prééminence devenue toute symbolique que d’être mentionné en premier sur les actes officiels et désigné comme Jovim (fils de Jupiter). Maximien dut se contenter pour sa part du titre d’Herculius (fils d’Hercule).

Chacun des deux empereurs avait à charge de défendre une partie de l’Empire : Dioclétien l’Orient, Maximien l’Occident. Continûment engagés sur plusieurs fronts, ils se rencontrèrent en de très rares occasions. Ils eurent une première entrevue en 288 ou 289, puis une seconde dans l’hiver 290-291, célébrée avec faste à Milan, et c’est semble-t-il au cours de cette dernière rencontre qu’ils mirent sur pied le projet de gouvernement à quatre du monde romain. La tétrarchie ne fut toutefois officialisée qu’en 293. À chacun des empereurs était adjoint un césar, inférieur en dignité à l’auguste, mais investi comme lui de l’imperium, considéré comme son fils et appelé automatiquement à lui succéder. Dioclétien désigna Galerius Valerius Maximianus (Galère) et Maximien Flavius Valerius Constantius (Constance, dit Constance Chlore à cause de sa pâleur).

En principe, l’unité de l’Empire était maintenue. Cependant, la séparation territoriale créait un fait accompli, une coupure durable que l’histoire allait perpétuer et accentuer. Dioclétien s’installait à Nicomédie, en Asie Mineure, et se réservait l’Orient, en passe déjà de devenir la partie vive de l’Empire. Son césar, Galère, prenait position à Sirmium, sur le Danube, aux avant-postes de la lutte contre les Barbares. Maximien exerçait sa souveraineté sur la plus grande partie de l’Occident et Constance, installé à Trêves, assumait la charge des Gaules et des provinces de la rive gauche du Rhin, avec pour mission de reconquérir la Bretagne. L’Italie et les grandes îles de Méditerranée occidentale se trouvaient donc dans la mouvance du second des augustes. Celui-ci fixa sa capitale à Milan, dont l’importance ne devait cesser de croître aux dépens de Rome, ainsi ravalée au rang de capitale nominale.

Cette réorganisation révolutionnaire du pouvoir central s’accompagna d’une profonde réforme administrative. Le nombre des provinces s’accrut, par subdivision des anciennes circonscriptions. De 40 sous Trajan, il passa à 104 au IV° siècle. Mais en même temps, pour éviter l’éparpillement du pouvoir et de l’administration, on regroupa les provinces en quatorze diocèses [8], à la tête desquels étaient nommés des vicaires dépendant des quatre préfets du prétoire.

L’armée, dont les effectifs furent sensiblement augmentés (le nombre des légions passa de 39 à 60), reçut elle aussi une organisation nouvelle. À côté des unités déployées sur le limes {limitanei) et qui étaient exclusivement composées de citoyens romains, généralement des soldats-colons, pas toujours d’une très grande valeur militaire, on créa une puissante armée de réserve (comitatus). Celle-ci rassemblait, sous le commandement direct des empereurs, les unités d’élite et la cavalerie, devenue le pivot de l’armée romaine. Les difficultés croissantes de recrutement amenèrent les empereurs à contraindre les fils de militaires à rester dans l’armée, et à faire payer par les grands propriétaires la solde des volontaires, de plus en plus fréquemment levés dans les régions rurales des Gaules, en Thrace et en Illyricum.

Pierre Milza                        Histoire de l’Italie   Pluriel                   2005

289                              Fondation de la cité maya d’Uaxaktun, dans l’actuel Guatemala.

À l’autre bout du monde, des moines bouddhistes sculptent deux bouddhas géants de 53 mètres de haut pour l’un, 35 pour l’autre dans les falaises de Bamiyan, à l’ouest de Kabul. Ils résisteront vaillamment aux injures du temps, ils seront épargnés par des barbares du calibre de Gengis Khan en 1221, mais seront victimes de la fureur des Talibans pakistanais et saoudiens – les Talibans afghans refuseront le boulot – en février 2001 : le mollah Omar déclarant : Toutes les statues préislamiques doivent être détruites car elles représentent les dieux infidèles.

L’empereur Constance Chlore épouse Théodora, et répudie sa concubine Hélène, connue serveuse dans une taverne de Drepanum, en Bythinie – actuelle Turquie – où elle était née. Ils ont eu un fils, Constantin, né à Naissus, en Mésie, aujourd’hui Nich, [Niṧ] en Serbie. Chrétienne, elle éduque son fils comme elle croit bon de le faire. Quand Constantin deviendra empereur à la mort de son père en 306, il rappellera sa mère à la cour, lui donnant le titre d’Augusta : Hélène deviendra alors impératrice.

292                                Lyon perd son monopole de la vente du vin, puis son statut de capitale : elle va redevenir une ville moyenne.

Les fouilles archéologiques les plus anciennes de la civilisation maya retenaient la stèle de Tikal, comme étant la première où l’on voit une inscription chronologique : elle porte l’inscription en « long compte » 8.12.14.8.15, ce qui correspondrait à l’an 292 après JC, et marque le début de la période classique de la civilisation maya : elle durera 600 ans, se développant de la presqu’île du Yucatan, au Mexique, vers le sud, jusqu’au Pacifique, soit à peu près 900 km sur 550 km. : cela inclut aujourd’hui le Guatemala, Honduras, et les Etats mexicains du Yucatan, Campeche, Tabasco, Quintina Roo et le Chiapas. Copán est l’un des principaux centres cérémoniels, dont l’apogée se situe au IX° siècle, avec l’un des plus beaux escaliers à hiéroglyphes – 63 marches – constituant le plus long texte de toute l’aire maya. Les sculptures sont en trachyte de couleur pistache, qui résiste beaucoup mieux à l’érosion que le stuc des sculptures voisines. La cité maya toltèque de Chichén Itzá, sera édifiée en 534, sur un site pourvu de deux puits naturels, et d’un terrain de sport de 165 m x 68, remontant à au moins un millions d’années, à l’ouest de l’actuelle Valladolid. La principale pyramide est pourvue d’un escalier de 91 marches sur chacune des 4 faces, ce qui donne, en ajoutant la marche sommitale, 365 , le nombre de jours de l’année. La bonne conservation des monuments en fait l’un des sites les plus visités du Mexique et, le 7 07 2007, cette cité sera élue par 7 millions d’internautes au rang de l’une des 7 merveilles du monde, contre le gré bien sur des « officiels » de la culture que sont l’UNESCO, l’ONU, que la démocratie directe insupporte. Leur capitale était Tula, 80 km au nord de Mexico, regroupant pyramides, temples renfermant les atlantes, statues austères et renfermées sous la domination du Serpent à plumes, le dieu civilisateur, souverain et grand prêtre du peuple Toltèque. Les Mayas étaient passionnément attachés à la terre et se sentaient liés de façon très étroite avec le maïs, son principal produit. Le dieu du maïs était donc plus que la personnification poétique du pain quotidien et on avait pour lui une tendresse toute particulière. Le centre cérémoniel était aussi chef lieu religieux et administratif, mais n’était pas un lieu d’habitation : le peuple habitait des villages disséminés dans la campagne. Vivant sous l’influence toute puissante de l’astronomie dont ils tiraient une astrologie, (… selon leur perception ; ils redoutaient par exemple plus que tout l’éclipse du soleil) ils développèrent abondamment tables à éclipses, calendriers, autant de connaissances très abstraites qu’était loin d’avoir alors l’occident ; pour le clergé, toute cette cosmologie était un très bon fonds de commerce, dont il usait et très probablement abusait. Dans le même temps ils se révélèrent incapables de progrès techniques : ils construisaient des routes mais n’avaient pas su utiliser la roue, ils ne savaient pas peser, ils construisaient des temples, mais ne connaissaient ni la voûte en plein cintre ni en arc brisé.

fin ~ III° siècle            L’empire romain poursuit une vie institutionnelle mouvementée : il y a beaucoup de révoltes, mais il n’y a pas de révolution : les révoltes ne peuvent être que paysannes et ces insurrections ont toujours été incapables de résister aux troupes organisées ; elles ont pour cause le poids des charges fiscales, l’inflation monétaire : on parlera de la Bagaude que justifiera 150 ans plus tard Salvien :

Je parlerai à présent des Bagaudes, dépouillés par des gens mauvais et sanguinaires, frappés, tués, après avoir perdu jusqu’à l’honneur du nom romain. Et c’est à eux qu’on impute un tel malheur, à eux que nous donnons ce nom maudit, nous qui en portons la responsabilité. Nous les appelons des hommes perdus, eux dont nous avons fait des criminels. Car, qui a fait la Bagaude, si ce n’est notre iniquité, l’improbité des juges, nos sentences d’exil, nos spoliations ?

La conversion de l’empereur au christianisme s’inscrira dans la continuité des édits de tolérance, les anciennes divinités continuant à être admises, et même aidées.

Depuis un demi-siècle l’« anarchie militaire » avait produit ses effets catastrophiques : si les bons empereurs illyriens, en particulier Aurélien et Probus, ont pu mettre fin aux dissidences et aux invasions, qui avaient troublé le monde romain, l’instabilité du pouvoir demeurait la plaie de l’époque. En cinquante ans, vingt et un empereurs s’étaient succédé, à ne retenir les noms que des princes légitimes reconnus par le Sénat, et sans parler des innombrables usurpateurs, les Trente Tyrans qu’énumère l’historiographie du IV° siècle. La plupart avaient péri assassinés, victimes d’une conspiration ou de l’humeur changeante des soldats qui les avaient portés au pouvoir. En outre, les guerres avaient ruiné gravement toutes les provinces, dont aucune n’était demeurée indemne de quelque incursion ou agitation : la crise monétaire n’était qu’un aspect – à la fois cause et conséquence – de la crise économique générale ; campagnes ravagées, villes détruites, main d’œuvre insuffisante, production amoindrie, commerce interrompu, finances publiques taries, tel était le tableau qu’offrait l’empire dans la seconde moitié du III° siècle.

Le relèvement obtenu en 285 était encore partiel ; il va être poursuivi et accentué, sous un règne qui aura la chance de durer vingt ans, par un homme qui tentera de résoudre les grands problèmes qui se posaient alors et le plus grave de tous, le problème successoral.

Cet homme est Dioclétien, nom nouveau que prend, à son avènement l’officier illyrien [9] Dioclès. Comme il demeure en Orient et que la Gaule est troublée par la bagaude, sorte de jacquerie rurale, il y envoie Maximilien, officier pannonien en qui il a toute confiance, avec le titre de César (mars 286) ; et bientôt, aussi bien pour le récompenser de ses succès sur les rebelles que pour répondre à l’usurpation de Carausius en Bretagne, il l’élève à l’Augustat (septembre 286). Rome est décidément abandonnée comme résidence impériale : Dioclétien se fixe à Nicomédie, d’où il négocie avec la Perse (traité de 287) ; Maximien à Trèves, d’où il surveille la frontière rhénane, sans pouvoir abattre Carausis qui installe en Gaule plusieurs têtes de pont.

[…] L’omniprésence des membres du collège impérial, tous des hommes mûrs et expérimentés, renforçait la sécurité de l’empire, dont tous les adversaires purent être abattus. Il ne faudrait pas cependant voir là, comme on l’a dit trop souvent, un partage de l’empire : les Césars ne sont que des exécutants aux ordres de leurs Augustes, dont ils sont devenus les gendres ; ces derniers eux-mêmes ne sont pas sur un pied d’égalité, le second Auguste, qualifié d’Herculius, étant subordonné au premier, qui s’intitule Jovius, et qui est le seul et unique souverain : mandataire de Jupiter, le maître des dieux, il a autorité sur celui qui n’a pour patron qu’un demi-dieu. Ainsi la tétrarchie, comme on appelle ce collège de quatre empereurs, reste une monarchie, les liens familiaux et les titres religieux venant renforcer l’autorité du maître de l’empire. Il ne semble pas que cette organisation soit le résultat d’un système préconçu : Dioclétien l’a improvisé au gré des circonstances : les nominations des Césars, si elles sont de la même année, ont été faites à trois mois de distance. Néanmoins, elles ont inauguré un régime nouveau qui apporte une solution ingénieuse au problème successoral : un avancement automatique devait se faire lors de chaque vacance, à l’intérieur du collège impérial, le premier Auguste détenant la souveraineté pour toute décision. Par là était rendues superflues les initiatives de l’armée, qui avaient rempli tout le III° siècle ; et l’on écarta du même coup toute intervention du Sénat : non seulement sa déchéance était accrue par l’abandon de Rome où ne résidait aucun des empereurs, mais on ne lui demanda même pas de ratifier les choix faits en dehors de lui ; il perd alors l’investiture toute nominale de l’empereur, qui désormais ne tiendra plus son pouvoir que d’un Auguste antérieur. Il ne suffisait pas de rendre au pouvoir impérial la stabilité qui lui manquait, mais à l’empire lui-même une vitalité qu’il avait en partie perdue. Dioclétien y pourvu par une série de réformes, administratives, militaires, fiscales, économiques.

[…] Les réformes de Dioclétien avaient été dans l’ensemble judicieuses et efficaces. Il faut cependant constater un échec dans le domaine économique, où l’équilibre ne pourra être restauré que progressivement et incomplètement en raison des ruines accumulées. Il échouera aussi dans le domaine religieux quand il prétendra extirper le christianisme de tout l’empire. Au cours du III° siècle les églises chrétiennes avaient fait de grands progrès. Avant et après les deux persécutions de Dèce et de Valérien, la propagande des missionnaires et des docteurs avait porté ses fruits. En Orient, le prestige d’un Origène, d’un Denys d’Alexandrie, en Occident, celui de Cyprien de Carthage ont dû favoriser le rayonnement de la religion nouvelle dans les milieux cultivés ; mais on peut penser aussi que le déclin général de la culture, dont on a pour preuve l’éclipse presque totale de la littérature latine ou grecque, a favorisé sa diffusion, en affaiblissant des traditions intellectuelles imprégnées de paganisme. En tout cas, au cours de la longue période de paix qui suit 260, le nombre des évêchés nouveaux paraît considérable en toute région, en Gaule par exemple, ainsi que celui des fidèles dans chaque ville (il n’y en a guère encore dans les campagnes). Les communautés chrétiennes ne sont pas trop gravement troublées par les querelles dogmatiques ou disciplinaires nées de la persécution, comme le schisme novatien à Rome ; elles sont en relations régulières les unes avec les autres, les évêques d’une région prenant l’habitude de se réunir en conciles ; quant à l’unité d’ensemble, elle était assurée par un esprit commun plus que par une hiérarchie organique : la primauté de l’Église romaine s’exerce de façon intermittente, selon les circonstances et l’humeur de ses pontifes, et rencontre souvent des résistances, comme il advint au pape Victor en 190 dans la question de la date de Pâques, au pape Étienne en 256 sur la validité du baptême conféré par les hérétiques.

Ces progrès n’auraient pas suffi à eux seuls pour provoquer une nouvelle persécution, car Dioclétien, malgré son attachement aux traditions païennes, n’était pas un fanatique sanguinaire. S’il lança en 296 un édit proscrivant le manichéisme, c’est parce que cette religion nouvelle, où se mêlaient des éléments iraniens et chrétiens, lui parut un danger pour l’unité morale du monde romain au moment de la lutte nationale contre la Perse ; et s’il se décida ensuite à sévir contre les chrétiens, c’est parce qu’à ses yeux les intérêts de l’Etat étaient menacés par leur présence dans l’armée et l’administration : en plusieurs endroits, surtout en Afrique, des soldats incorporés de force avaient refusé les gestes religieux habituellement pratiqués, et ces manquements à la discipline militaire avaient été sanctionnés par des condamnations à mort. Il dut y avoir aussi des incidents dans les milieux civils, puisque toute fonction publique imposait la participation aux cultes officiels, que les chrétiens rejetaient comme idolâtres. Le résultat fut que sous l’influence du César Galère, qui était farouchement hostile au christianisme, Dioclétien procéda en 302 à une épuration de l’armée et de la cour ; puis, à la suite de manifestations subversives, en particulier d’incendies à Nicomédie imputés aux chrétiens, il lança en 303 et 304 successivement quatre édits de persécutions : le premier ne frappait que le culte en ordonnant la destruction des églises et des livres liturgiques, et confirmait l’incompatibilité de la foi chrétienne avec toute fonction ou dignité publiques ; deux autres frappèrent le clergé, puni de prison, puis de mort ; le dernier imposait l’abjuration à tous les fidèles sous peine de mort ou de travaux forcés. La grande persécution, ainsi qu’on l’appela, sévit cruellement dans tout l’orient : comme toujours, il y eut des apostats (lapsi) ou du moins des faibles qui livrèrent les objets sacrés (les traditeurs), mais aussi de nombreux qui versèrent leur sang ou souffrirent dans les mines (les confesseurs). En Occident, surtout dans les provinces dont Constance surveillait l’administration (Gaule, Bretagne), il y eut assez peu de martyrs, les autorités s’étant contentées d’appliquer le premier édit. Là où elle fut effective, la persécution dura jusqu’en 311 sans réussir à extirper la religion proscrite : on se lassa de condamner ceux qui refusaient de céder aux injonctions officielles ; les églises interdites subsistaient clandestinement et, comme l’avait écrit Tertullien, un siècle plus tôt, on pouvait constater que le sang des martyrs était une semence de chrétiens. Avant de mourir, Galère, qui avait été le principal responsable de la persécution, y mettra fin par un édit de tolérance (311)

Dioclétien n’était plus au pouvoir pour reconnaître l’échec de sa politique religieuse ; après avoir célébré solennellement à Rome ses vicennalia, il avait résolu d’abdiquer en même temps que Maximien, au moment où celui-ci commençait sa vingtième année de règne (1° mai 305). Une seconde tétrarchie succéda alors à la première, qui ne dura pas longtemps, et l’anarchie s’installa […] les circonstances vont ramener de sept à quatre le chiffre des empereurs, sans que l’anarchie soit atténuée.

[…] Le système de Dioclétien a pratiquement cessé de fonctionner. Il va s’effondrer totalement le jour où Constantin, envahissant l’Italie et vainqueur de Maxence le 28 octobre 312 au passage du Mont Milvius, aux portes de Rome, se fait reconnaître par le Sénat maximus Augustus : usurpation de souveraineté, reconnue immédiatement par Licinius et Maximin Daïa lui-même qui s’inclinent devant la force ; coup d’Etat, qui restaurait pour un jour l’autorité sénatoriale mais au lendemain duquel le destructeur de la tétrarchie allait fonder un nouveau régime, pleinement monarchique cette fois.[10]

[10] Le tout placé sous la haute autorité divine quand, lors de la bataille du pont Milvius, il vit de ses propres yeux le trophé lumineux de la Croix placé au-dessus du soleil méridien avec l’inscription in hoc signo vinces : – c’est par ce signe que tu vaincras -.

L’entrée de Constantin à Rome en octobre 312 portait le coup de grâce à la Tétrarchie. Le vainqueur s’adressa au Sénat pour légitimer son usurpation ; mais c’est la dernière fois que la haute assemblée, bien déchue de ses anciens pouvoirs, surtout depuis que la Ville Éternelle n’est plus résidence impériale, joue un rôle dans l’investiture d’un empereur. D’autre part, quoique Constantin ait dû à ses soldats son avènement de 306 à York et son accession en 312 à la souveraineté, il rompit avec les méthodes du III° siècle et rabaissa le rôle de l’armée : les princes du IV° siècle ne seront plus des empereurs militaires, mais des monarques absolus qui transmettent leur pouvoir par leur seule volonté à des hommes de leur choix, pris dans leur famille autant que possible. En outre, l’auteur de cette révolution politique accomplit une autre révolution, non moins importante, en se convertissant en 314, au christianisme [11] et en donnant à l’Église, naguère persécutée, toutes les faveurs de l’État. A tous égards, s’ouvre une ère nouvelle, où se manifeste encore l’influence de l’Orient.

Jean Remy Palanque                L’empire universel de Rome. 1956

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[1] Les recherches les plus récentes feraient en fait remonter l’existence du papier en Chine au 3° siècle av JC.

[2] Le siège de ces constructions est la capitale, Tch’ang-ngan, sur le cours de la Wei, un peu en amont de sa confluence avec le Hoang-Ho.

[3] On leur doit entre autres notre chère Méditerranée : au milieu des terres.

[4] Païen… du latin paganus – paysan- : les paysans restent attachés plus longtemps que les urbains à leurs coutumes… ils deviendront chrétiens bien plus tard que les urbains.

[5] Mais, après tout, en notre XXI°siècle, le cochon représente un des espoirs de greffe d’organe compatible sur l’homme. Le Dr Sachs, grand manitou d’un laboratoire de Boston spécialisé dans la greffe d’organe de cochon sur l’homme, affirme que tous les organes fonctionnent à peu près de manière semblable chez un homme et un autre mammifère : seul diffère le cerveau. Il suffit de parvenir à modifier génétiquement le cochon pour lui enlever le gène qui gêne, à l’origine d’un sucre – l’alphagal – que ne supporte pas l’homme.

[6] Le terme pape n’est pas nouveau : il est un titre de vénération que l’on le trouve déjà chez Homère ; c’est lorsque l’évêque de Rome se considérera au-dessus des autres évêques qu’il adoptera ce qualificatif.

[7] Il y eut dans l’histoire de Rome quelques périodes où le Sénat reprit le principe collégial des deux consuls : il y eut donc parfois deux empereurs.

[8] Tout ce qui deviendra la Maurétanie était alors le Diocèse d’Afrique, l’Espagne, le Diocèse des Espagnes, la France, dont la frontière orientale était la rive gauche du Rhin, était partagée par une ligne grosso mode Lyon Nantes entre le Diocèse des Viennoises à l’ouest et le Diocèse des Gaules à l’est, le Royaume Uni était le diocèse des Bretagnes, l’Italie du nord était le Diocèse d’Italie annonaire et l’Italie du sud – incluant Corse, Sardaigne et Sicile avec un parallèle de partage au niveau de Pise, était le Diocèse d’Italie suburbicaire.

[9] Illyrien, il restera puisqu’une fois retiré des affaires, c’est à Salone, l’actuelle Split de Croatie, qu’il se fera construire un palais colossal, dont les vestiges occupent encore un bon quart de la vieille ville, réemployés à l’usage d’une ville contemporaine : voilà, je pense, le seul site archéologique au monde qui ne soit pas un cimetière ; libre d’accès, à toute heure du jour ou de la nuit, bourdonnant d’une vie merveilleuse. L’œil admire le décor monumental, le protiron, sorte de perron géant, à fronton triangulaire, les portiques, les dalles, les chapiteaux. Le cœur se réjouit de cette foule jeune et allante, qui a adopté l’antique agora pour ses rencontres et ses discussions. Dominique Fernandez. Le voyage d’Italie. 1997

[10] Le tout placé sous la haute autorité divine quand, lors de la bataille du pont Milvius, il dira avoir vu de ses propres yeux le trophée lumineux de la Croix placé au-dessus du soleil méridien avec l’inscription in hoc signo vinces : – c’est par ce signe que tu vaincras -.

[11] Déjà acquis au christianisme, il avait fait mettre, à la suite d’une vision, le signe de la croix sur le bouclier de ses hommes.

 


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