301 à 480. Constantin : l’Empire devient chrétien. Poussés par les Huns, les Barbares provoquent la fin de l’empire d’occident. 25288
Publié par (l.peltier) le 19 décembre 2008 En savoir plus

301                              En Arménie, Grégoire Lussarovitch l’illuminateur convertit à la religion chrétienne le roi Tiridate, qui en fait la religion de l’Etat.

311 – 313                    Les édits de tolérance – dont l’édit de Milan en juin 313 – mettent fin aux persécutions contre les chrétiens : restitution aux églises des biens confisqués, exemption de charges pour le clergé chrétien. Ce n’est que bien plus tard, à la fin du IV° siècle que la Gaule s’ouvrira franchement au christianisme qui, jusque là, n’aura été le fait que d’une minorité de Grecs ou d’Orientaux parlant le grec. En 313, Constantin partage encore le pouvoir avec Licinius, devenu son beau-frère, maître de toutes les provinces danubiennes jusqu’au Bosphore. Il se brouille avec lui un an plus tard et le combat en Pannonie et en Thrace, sans pouvoir l’abattre. Le compromis qui s’ensuit consacre le partage de l’empire.

318                               Constantin se plait en Arles, la petite Rome des Gaules :

Arles est si heureusement placée, le commerce y est si actif, les négociants y viennent en si grand nombre qu’on y draine tous les produits de l’univers :  richesses de l’Orient, parfums de l’Arabie, délicatesses de l’Assyrie s’y trouvent en si grande abondance qu’on les croirait des produits du terroir.

*****

Les cours d’eau sont si heureusement distribués les uns par rapport aux autres qu’ils assurent dans les deux sens les transports d’une mer à l’autre, les marchandises ayant à être à peine relayées par terre et toujours dans des plaines d’une traversée facile. Le plus souvent, on les transporte par les voies fluviales en choisissant les unes pour la descente, les autres pour la montée. Le Rhône présente à cet égard des avantages exceptionnels puisqu’il reçoit les affluents venus de diverses directions, qu’il débouche dans notre mer, laquelle est d’un plus grand rapport que la mer extérieure et qu’il traverse la contrée la plus favorisée de la Celtique.

Strabon Géographie, IV

Les embouchures du Rhône, à cause du refoulement opéré par la mer, recevant quantité de limon  et de sable que la vague comprime en boue épaisse, offraient aux navires chargés de blé une entrée difficile, laborieuse et étroite.

   Plutarque [45 -125]    Vie de Marius, IV

 

 

Tour de Roland au théâtre antique

vers 320                      La terre est plate, qu’on se le dise :

Qui serait assez insensé pour croire qu’il puisse exister des hommes dont les pieds seraient au-dessus de la tête, où des lieux où les choses puissent être suspendues de bas en haut, les arbres pousser à l’envers, ou la pluie tomber en remontant ? Où serait la merveille des Jardins de Babylone s’il nous fallait admettre l’existence d’un monde suspendu aux antipodes [1] ?

Lactance, précepteur du fils de l’empereur Constantin.(260-325)

8 11 324                      Constantin est parvenu finalement à éliminer son beau-frère et néanmoins ennemi Licinius par deux victoires en Thrace et en Bythynie : il décide de faire de Byzance sa nouvelle capitale : c’est bien un acte de réunification de l’empire, sous le signe du christianisme, dont le monothéisme convient bien à la conception du pouvoir absolu qu’incarne l’empereur.

Printemps 325           Le corps de la foi nouvelle est fermement décliné, face à l’arianisme : on l’appelle alors Symbole de Nicée [2], – ce autour de quoi l’on se réunit – qui deviendra le Credo

Credo in unum Deum
Patrem omnipotentem, factorem cœli et terrae, visibilum omnium et invisibilium.
Et in unum Dominum, Jesum Christum, Filium Dei unigenitum.
Et ex Patre natum ante omnia sæcula.
Deum de Deo, lumen de lumine, Deum verum de Deo vero.
Genitum, non factum, consubstantialem Patri : per quem omnia facta sunt.
Qui propter nos homines, et propter nostram salutem descendit de cælis.
Et incarnatus est de Spiritu Sancto ex Maria Virgine : Et homo factus est.
Crucifixus etiam pro nobis : sub Pontio Pilato passus, et sepultus est.
Et resurrexit tertia die, secundum Scripturas.
Et ascendit in cælum : sedet ad dexteram Patris.
Et iterum venturus est cum gloria, judicare vivos et mortuos :
cujus regni non erit finis.
Et in Spiritum Sanctum, Dominum, et vivificantem : qui ex Patre Filioque procedit.
Qui cum Patre et filio simul adoratur, et conglorificatur :
qui locutus est per Prophetas.
Et unam, sanctam, catholicam, et apostolicam Ecclesiam.
Confiteor unum baptisma in remissionem peccatorum.
Et exspecto resurrectionem mortuorum.
Et vitam venturi sæculi.
Amen.

Je crois en Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre ; et en Jésus-Christ, son Fils unique, notre Seigneur ; qui a été conçu du Saint Esprit, est né de la Vierge Marie ; a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort et a été enseveli ; est descendu aux enfers, est ressuscité des morts le troisième jour ; est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père tout Puissant, d’où il reviendra juger les vivants et les morts. Je crois au Saint Esprit, à la sainte Eglise catholique, à la communion des saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle. Amen.

Traduction Missel Feder 1956

Je crois en un seul Dieu, le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre, de l’univers visible et invisible. Je crois en un seul Seigneur, Jésus Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles : Il est Dieu, né de Dieu, lumière, né de la lumière, vrai Dieu, né du vrai Dieu. Engendré non pas créé, de même nature que le Père ; et par lui tout a été fait. Pour nous les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel ; par l’Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie, et s’est fait homme. Crucifié pour nous sous Ponce Pilate, Il souffrit sa passion et fut mis au tombeau. Il ressuscita le troisième jour, conformément aux Écritures, et il monta au ciel ; il est assis à la droite du Père. Il reviendra dans la gloire, pour juger les vivants et les morts et son règne n’aura pas de fin. Je crois en l’Esprit Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie ; il procède du Père et du Fils. Avec le Père et le Fils, il reçoit même adoration et même gloire ; il a parlé par les prophètes. Je crois en l’Église, une, sainte, catholique et apostolique. Je reconnais un seul baptême pour le pardon des péchés. J’attends la résurrection des morts, et la vie du monde à venir. Amen

Traduction 2006

Mais Constantin attendra tout de même la veille de sa mort, en 337, pour se faire baptiser ; c’était alors pratique plutôt courante : on n’avait plus le temps de pécher, et on s’assurait ainsi un accès direct au paradis. Jusque là symbole des légions, l’Aigle romaine le cède à la Croix. La légende veut que sa mère Hélène ait découvert la croix du Christ en grattant le sol du Golgotha : ce sera l’étendard principal du fonds de commerce du christianisme pendant plusieurs siècles, les fantassins étant les innombrables reliques des non moins innombrables saints. L’émulation fera de véritables miracles : ainsi, au temps des croisades, Jean de Würzburg pourra se vanter d’avoir localisé l’index de saint Jean Baptiste, la tête de saint Jacques, le corps de saint Chariton et les cheveux de Marie Madeleine ! À l’emplacement supposé du tombeau du Christ, on construit l’église du Saint Sépulcre : Jérusalem devient ainsi lieu de pèlerinage pour les chrétiens.

Avec  tous les morceaux de la  vraie croix, on pourrait chauffer Rome pendant un an, disait le proverbe. Jean Calvin était plus féroce, dans son Traité des reliques, paru  en 1543 : Or, avisons d’autre part combien il y en a de pièces de la Croix par tout le Monde ; […] si l’on voulait ramasser tout ce qui s’en est trouvé, il y aurait la charge d’un bon grand bateau. […] Et de fait, ils ont forgé cette excuse que, quelque chose qu’on en coupe, jamais elle n’en décroit.

Les empereurs ne furent pratiquement jamais fanatiques ; l’esprit de tolérance marquait leurs décisions :

Le paganisme n’est pas pour autant tracassé ni même séparé de l’État : l’empereur, qui demeure pontifex maximus, s’intitule, dans une formule souvent mal comprise, l’évêque de ceux qui sont en dehors de l’Église ; il n’intervient dans les affaires du paganisme que pour le contrôler, l’épurer, condamnant par exemple la magie, l’haruspicine privée ou la philosophie néo-platonicienne ; et les temples, les sacerdoces, même ceux du culte impérial, conservent leur caractère officiel, leurs subventions. Mais à côté du paganisme, le christianisme devient une autre religion d’État : les principes évangéliques inspirent la législation, préoccupée désormais de moralité et de charité ; on proscrit le divorce, la prostitution, les mauvais traitements aux esclaves et aux prisonniers ; le dimanche est même reconnu comme jour férié ; et les évêques sont gratifiés de subventions et de dotations pour la construction et l’entretien des basiliques (à Rome, le Latran et le Vatican ; aux Lieux Saints de Palestine, le Saint-Sépulcre, la Nativité ; à Constantinople, les Saints-Apôtres, Sainte-Sophie). Enfin le prince intervient dans les querelles ecclésiastiques afin d’imposer l’ordre et la paix : ce fut le cas en Afrique, pour le schisme donatiste ; en Orient, pour l’hérésie arienne.

Le donatisme était né d’une réaction des fanatiques contre les autorités ecclésiastiques jugées trop indulgentes pour les apostats repentants et par là complices de leur péché ; ce qui était particulièrement grave dans un milieu où l’on considérait comme invalides les sacrements conférés par des indignes. En face de l’évêque de Carthage, Cécilien, l’opposition se rallia autour de Donat : le parti des martyrs se dressait contre l’Église des traditeurs, et en 312 toutes les provinces africaines étaient déchirées par le schisme. Dès 313, Constantin fut appelé à juger le litige, auquel il ne pouvait d’ailleurs rester indifférent : entre deux prétendants à un siège épiscopal, il fallait choisir lequel bénéficierait des subventions officielles. Il confia la cause d’abord à l’évêque de Rome Miltiade assisté de prélats gaulois, qui s’adjoignit des Italiens (concile de Latran, octobre 313), puis à un concile de tout l’Occident réuni à Arles (août 314) ; l’un et l’autre condamnèrent les donatistes en reconnaissant la légitimité de Cécilien. C’était déjà trop de deux décisions ; l’empereur accepta néanmoins de reprendre l’examen de la cause et après de nouvelles enquêtes trancha lui-même dans le même sens en 316. Les schismatiques, tenaces et procéduriers, avaient ainsi gagné du temps et pu s’étendre surtout en Numidie ; quand Constantin, excédé, leur refusa non seulement toute faveur, mais même la liberté du culte, ils résistèrent par la force : ce fut une véritable persécution, avec bagarres, pillages, massacres, jusqu’au jour où l’empereur, lassé de cette résistance, leur accorda enfin la tolérance en 321.

L’arianisme était une hérésie portant sur le dogme trinitaire : à l’opposé des théologiens d’Asie Mineure, condamnés à Rome dès le début du III° siècle, qui, pour sauvegarder l’unité divine, ne faisaient du Christ qu’un « mode de la divinité », l’école d’Antioche, insistant sur la transcendance divine, subordonnait le Rédempteur à son Père. Un prêtre d’Alexandrie, Arius, [256-336] formé à cette école, soutint que le Fils n’était qu’une créature, tirée du néant et adoptée par Dieu, ce qui le fit condamner par son évêque et un concile égyptien ; mais il trouva des adeptes parmi ses anciens condisciples d’Antioche, comme les deux Eusèbe, l’évêque de Césarée de Palestine et celui de Nicomédie, où résidait alors Licinius. L’Orient était divisé autour de cette doctrine au moment où Constantin y arriva vainqueur en 324 ; immédiatement est convoqué un grand concile, dont l’empereur assume l’organisation et les frais comme pour celui d’Arles en 314 ; mais, cette fois, la présence de quelques prélats occidentaux, en particulier de légats romains, donnera à la réunion un caractère universel : le concile de Nicée, en Bithynie, est le premier concile œcuménique (printemps 325). Sous l’influence des Occidentaux, surtout d’Osius de Cordoue, un symbole de foi y fut adopté, qui rejetait formellement l’arianisme en proclamant le Fils de Dieu consubstantiel au Père (homoousios), ainsi que de nombreux canons disciplinaires, posant des règles pour l’élection et le sacre des évêques, conférant aux évêques des chefs lieu de provinces (les métropolitains) une autorité sur leurs suffragants, reconnaissant à quelques sièges éminents, Antioche, Alexandrie, Rome, une autorité supérieure, d’ailleurs mal définie.

L’Église, libérée de toute entrave, modelait son organisation sur celle de l’empire, en adoptant le cadre provincial pour sa hiérarchie ; fait plus grave, sa docilité tolérait les immixtions de l’État dans sa vie intérieure : en contrepartie des faveurs dont elle était comblée, elle devait subir une protection onéreuse, dont nul au début ne se plaignit, mais qui devint bientôt abusive et intolérable. Constantin lui-même, se laissant persuader par d’habiles intrigants, principalement Eusèbe de Nicomédie, accepta, sans avoir conscience de se déjuger, de gracier et réhabiliter Arius, et de condamner et déposer des nicéens, d’abord Eustache d’Antioche (330), puis le nouvel évêque d’Alexandrie, Athanase, qui fut envoyé en exil en Gaule (335). Loin de laisser aux conciles et à l’évêque de Rome la solution des problèmes religieux, le premier empereur chrétien, continuant les traditions de la cité antique et des monarchies païennes, trouva naturel de prendre en main la direction des affaires ecclésiastiques : sans le vouloir, Constantin compromit ainsi gravement les intérêts de l’Eglise et plongea l’État dans des complications infinies en ouvrant la voie à ce qu’on appellera le césaropapisme byzantin.

Jean Remy Palanque                   L’empire universel de Rome.    1956

Le martyr chrétien n’avait pas d’armes. Et les clercs, interdiction d’en porter. Comment est-on passé des objecteurs de conscience des premiers siècles, qui refusent de porter l’épée, conformément aux préceptes d’Hyppolite, allant jusqu’à mourir pour échapper au service militaire de l’Empire, aux milites Christi, qui ne se refuseront aucune effusion de sang pour venir à bout des ennemis de Notre-Seigneur ?

Certains répondent : un accident est arrivé, la conversion de Constantin. Malheureux aléa, qui transforma un credo pacifiste, voire anarchisant, en idéologie d’Etat. Le Christ a conquis l’Empire qui l’a conquis, après trois siècles d’opposition clandestine. La religion clandestine, devenue avec Théodose, obligatoire, elle dut mettre l’Evangile au rancart pour survivre aux barbares. D’où l’inversion des signes. Ce qui était un mal – le métier militaire – devient un bien… ce ne sont plus les centurions que l’on excommunie mais les déserteurs.

Régis Debray                        Le feu sacré     Fayard 2003

À l’époque où naquit le christianisme, la culture et la religion de l’Inde jouaient un rôle important dans le Proche Orient. Les similitudes qui existent entre le christianisme et le bouddhisme, ne sont pas de simples coïncidences. La structure de l’Église chrétienne ressemble à celle du Chaitya bouddhiste ; l’ascétisme rigoureux de certaines des premières sectes des âges chrétiens rappelle celui des jaïnas et des bouddhistes. La vénération des reliques, l’usage du rosaire sont des pratiques indiennes. Le bouddhisme est mentionné pour la première fois par Clément d’Alexandrie (150-218 de notre ère). […] L’influence du bouddhisme sur le manichéisme est évidente. L’un des traités manichéens écrit sous la forme d’un sutra bouddhique, parle de Mani en employant le terme jaïna Tathagata et mentionne Bouddha et le Bodhisattva.

Alain Daniélou Histoire de l’Inde         Fayard 1985

vers 325                     Pacôme, – qui sera canonisé – construit à Tabenissi, sur le Nil, en Thébaïde, ce qui peut être considéré comme le premier monastère chrétien.

Les Romains construisent un étonnant ensemble de 16 moulins à eau à Barbegal, près d’Arles : ils entraînent 16 roues à aube de 2.1 m Ø. On estime leur production entre 4 et 5 tonnes de farine par jour. Le site choisi utilisait un petit escarpement, belle pente naturelle en amont de laquelle il construisirent un aqueduc. En fait cela va rester encore longtemps exceptionnel : l’utilisation généralisée de moulins à eau sera plus tardive.

 

 

 

326                              Fausta, épouse de Constantin, a tué jusqu’alors le temps en intrigues et adultères : elle aurait entre autre affirmé que son beau-fils Crispus, fils de Minervina, avait voulu la séduire, ce qui était faux, mais quand Constantin s’en aperçut, il avait déjà fait exécuter Crispus. Ensuite de quoi il fit prendre à Fausta un bain d’eau bouillante… d’où elle ne sortit jamais. Le fait que Crispus autant que Fausta soient restés païens n’avait pas dû contribuer à arranger les choses.

11 05 330                    L’empereur inaugure la nouvelle capitale Constantinopolis et son magnifique palais construit en bordure de la Propontide. A l’égale de Rome, elle sera nommée La Jeune Rome – elle se verra dotée d’institutions (Sénat, fonctionnaires spéciaux etc…) et du plus important : Panem et Circenses.

On essaie de ravir au premier empereur chrétien la gloire, si justement méritée, d’avoir fondé une ville où l’empire romain se survécut à lui-même l’espace de plus de dix siècles. Les barbares étaient des géans, les Romains n’étaient plus que des pygmées ; nécessairement il fallait suppléer par l’art à la force. Dans aucune ville on ne pouvait plus surement conjurer les efforts des barbares que dans Constantinople, séparée de l’Asie par le Bosphore, et que cette position rendait imprenable : c’était donc l’œil du génie qui avait indiqué ce lieu, et la fondation de Constantinople ne doit pas moins immortaliser Constantin, que celle d’Alexandrie n’a immortalisé le vainqueur de Darius.

M.E. Jondot                    Tableau historique des nations. 1808

Matthäus Seutter 1678-1757 Allemagne

Alexandrie va certes décliner, laissant Constantinople  briller de mille feux, mais elle a encore de beaux restes, au milieu desquels sévit déjà le fanatisme religieux :

Il se croit à Alexandrie sur le Paneum, montagne artificielle qu’entoure un escalier en limaçon et dressée au centre de la ville.

En face de lui s’étend le lac Mareotis, à droite la mer, à gauche la campagne, – et, immédiatement sous ses yeux, une confusion de toits plats, traversée du sud au nord et de l’est à l’ouest par deux rues qui s’entrecroisent et forment, dans toute leur longueur, une file de portiques à chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette double colonnade ont des fenêtres à vitres coloriées. Quelques-unes portent extérieurement d’énormes cages en bois, où l’air du dehors s’engouffre.

Des monuments d’architecture différente se tassent les uns près des autres. Des pylônes égyptiens dominent des temples grecs. Des obélisques apparaissent comme des lances entre des créneaux de briques rouges. Au milieu des places, il y a des Hermès à oreilles pointues et des Anubis à tête de chien. Antoine distingue des mosaïques dans les cours, et aux poutrelles des plafonds des tapis accrochés.

Il embrasse, d’un seul coup d’œil, les deux ports (le Grand-Port et l’Eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que sépare un môle joignant Alexandrie à l’îlot escarpé sur lequel se lève la tour du Phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudées et à neuf étages, – avec un amas de charbons noirs fumant à son sommet.

De petits ports intérieurs découpent les ports principaux. Le môle, à chaque bout, est terminé par un pont établi sur des colonnes de marbre plantées dans la mer. Des voiles passent dessous ; et de lourdes gabares débordantes de marchandises, des barques thalamèges à incrustations d’ivoire, des gondoles couvertes d’un tendelet, des trirèmes et des birèmes, toutes sortes de bateaux, circulent ou stationnent contre les quais.

Autour du Grand-Port, c’est une suite ininterrompue de constructions royales : le palais des Ptolémées, le Muséum, le Posidium, le Cesareum, le Timonium où se réfugia Marc-Antoine, le Soma qui contient le tombeau d’Alexandre; – tandis qu’à l’autre extrémité de la ville, après l’Eunoste, on aperçoit dans un faubourg des fabriques de verre, de parfums et de papyrus.

Des vendeurs ambulants, des portefaix, des âniers, courent, se heurtent. Çà et là, un prêtre d’Osiris avec une peau de panthère sur l’épaule, un soldat romain à casque de bronze, beaucoup de nègres. Au seuil des boutiques des femmes s’arrêtent, des artisans travaillent ; et le grincement des chars fait envoler des oiseaux qui mangent par terre les détritus des boucheries et des restes de poisson.

Sur l’uniformité des maisons blanches, le dessin des rues jette comme un réseau noir. Les marchés pleins d’herbes y font des bouquets verts, les sécheries des teinturiers des plaques de couleurs, les ornements d’or au fronton des temples des points lumineux, – tout cela compris dans l’enceinte ovale des murs grisâtres, sous la voûte du ciel bleu, près de la mer immobile.

Mais la foule s’arrête, et regarde du côté de l’occident, d’où s’avancent d’énormes tourbillons de poussière.

Ce sont les moines de la Thébaïde, vêtus de peaux de chèvre, armés de gourdins, et hurlant un cantique de guerre et de religion avec ce refrain : Où sont-ils ? où sont-ils ?

Antoine comprend qu’ils viennent pour tuer les Ariens.

Tout à coup les rues se vident, – et l’on ne voit plus que des pieds levés.

Les Solitaires maintenant sont dans la ville. Leurs formidables bâtons, garnis de clous, tournent comme des soleils d’acier. On entend le fracas des choses brisées dans les maisons. Il y a des intervalles de silence. Puis de grands cris s’élèvent.

D’un bout à l’autre des rues, c’est un remous continuel de peuple effaré.

Plusieurs tiennent des piques. Quelquefois, deux groupes se rencontrent, n’en font qu’un ; et cette masse glisse sur les dalles, se disjoint, s’abat. Mais toujours les hommes à longs cheveux reparaissent.

Des filets de fumée s’échappent du coin des édifices. Les battants des portes éclatent. Des pans de murs s’écroulent. Des architraves tombent.

Antoine retrouve tous ses ennemis l’un après l’autre. Il en reconnaît qu’il avait oubliés ; avant de les tuer, il les outrage. II éventre, égorge, assomme, traîne les vieillards par la barbe, écrase les enfants, frappe les blessés. Et on se venge du luxe ; ceux qui ne savent pas lire déchirent les livres ; d’autres cassent, abîment les statues, les peintures, les meubles, les coffrets, mille délicatesses dont ils ignorent l’usage et qui, à cause de cela, les exaspèrent. De temps à autre, ils s’arrêtent tout hors d’haleine, puis recommencent.

Les habitants, réfugiés dans les cours, gémissent. Les femmes lèvent au ciel leurs yeux en pleurs et leurs bras nus. Pour fléchir les Solitaires, elles embrassent leurs genoux; ils les renversent ; et le sang jaillit jusqu’aux plafonds, retombe en nappes le long des murs, ruisselle du tronc des cadavres décapités, emplit les aqueducs, fait par terre de larges flaques rouges.

Antoine en a jusqu’aux jarrets. Il marche dedans ; il en hume les gouttelettes sur ses lèvres, et tressaille de joie à le sentir contre ses membres, sous sa tunique de poils, qui en est trempée.

La nuit vient. L’immense clameur s’apaise.

Les Solitaires ont disparu.

Tout à coup, sur les galeries extérieures bordant les neuf étages du Phare, Antoine aperçoit de grosses lignes noires comme seraient des corbeaux arrêtés. Il y court, et il se trouve au sommet.

Un grand miroir de cuivre, tourné vers la haute mer, reflète les navires qui sont au large.

Antoine s’amuse à les regarder ; et à mesure qu’il les regarde, leur nombre augmente.

Ils sont tassés dans un golfe ayant la forme d’un croissant. Par derrière, sur un promontoire, s’étale une ville neuve d’architecture romaine, avec des coupoles de pierre, des toits coniques, des marbres roses et bleus, et une profusion d’airain appliquée aux volutes des chapiteaux, à la crête des maisons, aux angles des corniches. Un bois de cyprès la domine. La couleur de la mer est plus verte, l’air plus froid. Sur les montagnes à l’horizon, il y a de la neige.

Antoine cherche sa route, quand un homme l’aborde et lui dit : Venez ! on vous attend !

Il traverse un forum, entre dans une cour, se baisse sous une porte ; et il arrive devant la façade du palais, décoré par un groupe en cire qui représente l’empereur Constantin terrassant un dragon. Une vasque de porphyre porte à son milieu une conque en or pleine de pistaches. Son guide lui dit qu’il peut en prendre. Il en prend.

Gustave Flaubert      La tentation de Saint Antoine            . Gallimard 1983.  1° édition : 1874

Au cours du premier siècle de la légalisation de la religion chrétienne, une intolérance illimitée à l’égard de toute divergence d’opinion était associée à une tolérance non moins illimitée de tout mensonge ou fraude délibérée pouvant favoriser les opinions conventionnelles. La crédulité était prêchée comme une vertu et toutes les conclusions se trouvaient dictées par l’autorité, une torpeur mortelle s’empara de l’esprit humain qui, pendant de nombreux siècles, devait pour ainsi dire suspendre son action. Même le plan et la conception des églises du haut Moyen-Age n’exigeaient pas d’invention, les édifices religieux chrétiens étant tout simplement calqués sur les temples païens ou les basiliques grecques. Certains soutiendraient plus tard que l’Eglise était devenue une institution si ruineuse que cela suffirait à soi seul à expliquer la chute de l’empire romain. Gibbon observa sèchement que même les vices du clergé étaient alors beaucoup moins dangereux que leurs vertus.

Hugh Thomas        Histoire inachevée du monde      Robert Laffont 1986

Quelle est l'avenue principale de l'Alexandrie antique ?

336                                     Lo Tsun, moine bouddhiste, s’en va en pèlerinage sur la route de la soie. Une vision de son Seigneur au milieu d’une constellation de mille points lumineux le fait s’arrêter sur le lieu. Il entreprend d’y creuser une grotte, en couvre les murs d’enduit et y peint des scènes de la vie du Bouddha. L’œuvre sera poursuivie pendant 1 000 ans : près de 500 grottes furent creusées, ornées de fines peintures murales et de statues en terre cuite, donnant ainsi naissance au sanctuaire de Mogao, à peu près 94°E, 40°N, proche de l’antique cité de Dunhuang, témoin privilégié de la métamorphose du bouddhisme tibétain et chinois à l’iconographie jusqu’alors abstraite en une religion représente les histoires fabuleuses de dieux aventureux, rois ambitieux, moines éclairés et chevaliers errants. Le sanctuaire changea souvent de nom : Mogaoku, Grottes d’une hauteur inégalée, Quianfodong, site des mille Bouddhas. Au XI° siècle, plus de 50 000 manuscrits et peintures y furent cachés, dont le Sûtra du Diamant, que Sir Aurel Stein découvrira en 1907 et achètera une bouchée de pain pour le remettre au British Museum. Le site devint la seule bibliothèque bouddhiste de son temps. La démarche du moine illustrait bien les évolutions dans l’implantation du bouddhisme, qui quitte l’Inde pour gagner l’extrême orient :

L’époque des Satavahana [du I° siècle av. J.C. au III° ap. J.C.] marque la renaissance des conceptions philosophiques, cosmologiques et sociales de l’hindouisme et la défaite finale du bouddhisme. Les Brahmanes reprirent leur position prédominante et les castes formèrent de nouveau l’essentiel de la structure sociale Le principe de la tolérance religieuse, fondamental dans l’hindouisme, permit aux diverses sectes de se maintenir, et même dans le cas du jaïnisme, de prendre un nouvel essor. C’est aussi à cette époque que le centre culturel de l’hindouisme se déplaça définitivement vers le sud.

Alain Daniélou                           Histoire de l’Inde         Fayard 1985

En 1900, sur la route de la soie, on a découvert en Chine une série de grottes dans le secteur sud de Dunhuang, à Mogao, oasis au milieu du terrible désert de Gobi, à l’intérieur desquelles furent trouvés des milliers de textes sacrés du bouddhisme, beaucoup en bon état, d’autres en fragments, datés du V° au XI° siècle. Apparemment, ces grottes ont commencé à être peintes et utilisées à partir de 336, quand le bonze Lo Tsun creusa, à la suite d’une vision, la première d’entre elles. Pendant 1 000 ans, depuis les Seize Royaumes jusqu’à la dynastie Yuan, a été entretenu l’esprit qui a conduit à l’idée de la grotte des Canons bouddhiques, sorte de bibliothèque où ont été conservés 50 000 manuscrits et œuvres artistiques. Grâce à ce dépôt de livres sacrés, on a voulu épargner à une culture toute possibilité de censure. Le nombre de grottes du secteur sud dépassait cinq cents. Les 243 grottes du secteur nord abritaient des livres de sûtra en huit langues : chinois, tibétain, ouïghour, sanskrit, xixia, basba, ouïhgour-mongol et syrien. Entre autres furent mis au jour le mystérieux livre Or brisé et quelques fragments du livre des Sutra originaux de Ksitigarbha, l’unique exemplaire existant.

Fernando Báez          Histoire universelle de la destruction des livres Fayard 2008.

337                             Des soldats s’introduisent dans le palais impérial de Constantinople et y massacrent  une quinzaine de personnes, de la branche de Constance Chlore, demi-frère de Constantin I°, mort le 22 mai. Échappent au massacre Gallus, 11 ans, gravement malade et son demi-frère Julien 5 ans, qui réveillé par le bruit, a eu la présence d’esprit de se cacher. Ils sont tous deux petits-fils de Constance Chlore, et donc les derniers survivants de la branche aînée de la dynastie des Flaviens. C’est au seul survivant des trois fils de Constantin, Constance II, que profite le crime… du moins, c’est ce dont sera convaincu Julien qui deviendra lui-même César en Gaule en 355 puis empereur en  361. Constance II va l’envoyer chez sa grand’mère à Nicomédie – aujourd’hui Izmir en Turquie -, où grâce à son précepteur Mardonios, un eunuque chrétien, il va découvrir Homère, Hésiode, mais encore Ulysse, Jésus, Héra, Marie, tout ce beau monde dansant une joyeuse farandole dans sa tête de gosse ; il le dira : ce furent mes plus belles années.

320 – 342                    Frumentius et Aedesius évangélisent Axum, – capitale de la Nubie – aujourd’hui au nord de l’Ethiopie. Son ouverture sur la Mer Rouge est à Adulis. 150 ans plus tard des moines syriens donneront à l’Eglise abyssine sa spécificité : elle aura son rite propre, le rite copte éthiopien, où l’on retrouve maintes pratiques hébraïques, nées d’une importante immigration juive du I° au VII° siècle ; seule, la minorité falasha resta juive, les autres se convertirent au christianisme [3] . Ezana, le premier roi chrétien, laissera des dizaines d’obélisques de granit mesurant de 3 à 27 mètres de haut, sur lesquels sont gravées des formes géométriques complexes. Rois et nobles étaient enterrées dans des caveaux et cryptes creusées à plusieurs mètres de profondeur. La Bible grecque sera traduite en guèze, la langue savante. A la fin du V° siècle, son souverain Silko, lui rattachera le royaume voisin de Méroé. Le déclin d’Axum commencera à la naissance de l’Islam.

A l’autre extrémité de l’Afrique s’est crée l’empire du Ghana, qui exercera son hégémonie sur plus d’un million de kilomètres carrés : Sahel [de l’arabe sahil : rivage : rivage du désert], bassin du Sénégal et Haut-Niger. Le nom deviendra mythique et sera récupéré dans les années 1960 par un Etat qui n’avait rien de commun, géographiquement et historiquement, avec cet empire, sinon de posséder de l’or. Il tiendra du III° au VIII° siècle, entretenant une armée qui aura jusqu’à 200 000 hommes ; riche de l’or de ses provinces du sud, il entretenait un important commerce avec le Maghreb [qui, en arabe, signifie Occident]. Quatre cents ans plus tard, l’arrivée de l’islam, les conversions forcées auront raison de son unité ; mais il connaîtra un nouvel âge d’or du X° au XIII° siècle.

342                             Constance II, toujours inquiet des possibles prétentions de ses neveux Gallus et Julien à la tête de l’empire, estime que le meilleur moyen d’y mettre fin est d’en faire des prêtres : il les envoie à la forteresse de Macellum, dans les montagnes de Cappadoce, sous la houlette de Georges d’Ancyre, ex-marchand de porcs devenu clerc, et – les voies du Seigneur sont impénétrables – pourvu d’une magnifique bibliothèque dans laquelle Julien va s’arranger pour passer le plus clair de son temps : beaucoup plus nombreux étaient les livres qui parlaient abondamment des dieux d’Homère que ceux qui parlaient du Christ.

353 -356                     Constance II est arien et le fait savoir ; il fait promulguer une loi antinicéenne, fait condamner Athanase, le pilier de l’orthodoxie, qui doit quitter Alexandrie et s’enfuir au désert ; ceux qui refusèrent de s’associer à cette condamnation furent eux aussi exilés : Hilaire de Poitiers, le pape Libère…

Dès le règne de Constance II, des persécutions cruelles ont  été lancées contre les hellènes ou tenants de l’ancienne foi, qui eurent beaucoup plus d’ampleur et de durée, et un caractère beaucoup plus acharné et méthodique que les persécutions des empereurs païens contre les chrétiens, comme se plaisent à le souligner les historiens actuels.

Pierre Chuvin

vers 350                     Basile, après un long voyage en Orient, fonde un monastère à Césarée, en Cappadoce, avec une règle plus contraignante que celle de Pacôme. L’homme est un animal qui a reçu vocation d’être divinisé [4].

Chez les Goths, l’évêque Ulfila, qui éprouve une sympathie certaine pour l’arianisme, évangélise en ajoutant à l’alphabet latin de nouveaux caractères propres à rendre les sons spécifiques de l’écriture runique des Germains.

L’assistanat est une vieille affaire :

Après les guerres civiles, Auguste avait instauré une distribution de blé à 300 000 citoyens. Cette annone forme typique de sécurité sociale au profit de ceux que Gibbon appelait les plébéiens paresseux fut finalement transformée par Alexandre Sévère en distribution de miches de pain. Par la suite, tous les hommes libres eurent droit à des bons de pain et les distributions gratuites se poursuivirent malgré l’incapacité du gouvernement impérial à empêcher le trafic des bons. Rome connût aussi de temps en temps des distributions gratuites d’huile et de viande de porc. Près de 300 boulangeries publiques produisaient les pains offerts par l’Etat ainsi que le pain vendu dans le commerce. Vers 350 de notre ère, on comptait à Rome 120 000 bénéficiaires de 6 pains d’une demi-livre par jour, et 80 000 à Constantinople, où cet usage avait également été introduit. Le blé destiné à ces distributions gratuites venait maintenant de très loin.

[…]   L’effondrement de l’autorité romaine mit un terme aux largesses de l’empire, bien que le pape Grégoire le Grand redonnât vie à l’annone. Entre temps, une population habituée aux distributions gratuites était devenue aussi incapable de subvenir à ses besoins que le blé domestiqué de survivre sans culture. La diminution brutale de la population romaine d’un million d’habitants en 400 de notre ère à moins de 100 000 en 800 est due principalement à la famine, elle-même provoquée par la fin des distributions gratuites de pain.

Hugh Thomas   Histoire inachevée du monde       Robert Laffont 1986

354                              La fête de Noël est fixée au 25 décembre, jusqu’alors fête du dieu Mithra dans l’empire romain : Mithra, dieu indo-perse de la lumière, était vénéré par les militaires et les marins, promettant l’immortalité à ses initiés. Le mithraïsme devint même religion d’Etat sous l’empereur Aurélien (214 – 275). On faisait ainsi « l’économie » d’un jour férié.  On dénombrera une centaine de sanctuaires, de Memphis en Egypte à Rudchester au Royaume Uni, de Garnie en Arménie à Troia au Portugal. L’INRAP – Institut national de recherches archéologiques préventives – en trouvera un au cœur d’Angers en 2010. Il disparaîtra de l’empire romain 40 ans plus tard quand l’empereur Théodose interdira les cultes païens.

Martin est né en 317 à Sabaria, aujourd’hui Szombathely en Hongrie, à une centaine de kilomètres au Sud-Sud-Est de Vienne : c’est la Pannonie, province romaine d’Europe centrale depuis l’empereur Claude. D’abord simple soldat, son père était devenu tribun militaire, et, commandant une légion, il changeait fréquemment de garnison. Lui-même ne pourra échapper à la vie de soldat. À 37 ans, incorporé dans l’armée impériale, il est aux portes d’Amiens, où, pour mettre un pauvre à l’abri du froid, il coupe sa chlamyde – le manteau militaire – en 2 pour lui en donner une moitié. Il se fait baptiser 3 ans plus tard, devient exorciste de l’évêque Hilaire de Poitiers, qui est déporté pour s’être opposé à l’empereur Constance sur l’arianisme. Il part alors en Italie, puis sur la petite île de Gallinaria, près de la Corse. Chassé de Milan en 358, il revient à Ligugé en 363, où il fonde la première communauté monastique de la Gaule. Evêque de Tours en 371, il préfère la vie monastique et fonde l’abbaye de Marmoutier, évangélisant les campagnes. Il meurt en novembre 397 en Touraine : Poitevins et Tourangeaux se disputeront sa dépouille… qui finira par revenir à Tours en barque sur les eaux de la Loire : à son passage tout refleurit : on prendra soin de s’en souvenir avec l’été de la Saint Martin. Cette carrière bien remplie sera très largement reconnue : 4 000 paroisses portent son nom, tout comme les cathédrales de Mayence, Utrecht, Groningue, Liège, Courtrai, Lucques, Linz, Bratislava, Mexico, La Nouvelle Orléans. Les abbayes de Ligugé et Marmoutier par contre, disparurent relativement vite. Du V° au X° siècle, Tours sera le grand pèlerinage. Toute cette énergie déployée pour l’évangélisation ne pouvait ignorer les inévitables débroussaillages à entreprendre avant de construire : on le dit grand destructeur de mégalithes… on le dira encore de Saint Eloi, 300 ans plus tard.

1531        Musée Calouste Gulbenkian. Lisbonne

façade du Dôme Saint Martin. Lucques. Italie

 

360                              Paris n’a pas encore la chanson, mais a déjà l’air :

J’étais en quartier d’hiver dans ma chère Lutèce. C’est ainsi que les Celtes appellent la petite ville des Parisiens, située sur le fleuve qui l’environne de toute part, en sorte qu’on n’y peut aborder que de deux cotés par deux ponts de bois. Il est rare que la rivière se ressente beaucoup des pluies de l’hiver et de la sécheresse de l’été. Ses eaux pures sont agréables à la vue et excellentes à boire. Les habitants auraient de la peine à en avoir d’autres, étant comme ils sont dans l’île. L’hiver y est très doux à cause de la chaleur, dit-on, de l’océan, dont on n’est pas à plus de 9 stades, et qui, peut-être, répand là quelque douce vapeur : or, il paraît que l’eau de mer est plus chaude que l’eau douce. Que ce soit cette cause, ou quelque autre, qui m’est inconnue, le fait n’en est pas moins réel. Les habitants de ce pays ont de plus tièdes hivers. On y voit de bonnes vignes et des figuiers même, depuis qu’on prend soin de les revêtir de paille et de ce qui peut garantir les arbres des injures de l’hiver…

Julien l’Apostat.                   Misopogon.

Il tenait garnison en Gaule et passait tous les hivers à Lutèce [5], où il sera d’ailleurs couronné empereur en novembre 361, après la mort de Constance, fils de Constantin, seul après lui à ne pas être chrétien, d’où son surnom. Il quittera Paris, mais cela ne lui réussira pas : en 363, il resta quelques temps à Harran (où s’étaient établis aux temps anciens Abraham et Sarah, rive gauche de l’Euphrate, au nord-est d’Alep) avec son quartier général avant que de tenter de se tailler un empire en Perse : une flèche mettra fin au projet car elle lui coûtera la vie, le 26 juin de la même année. Le temps des dieux d’avant était bel et bien passé : il avait envoyé un émissaire à Delphes qui s’était vu répondre par l’oracle :

Annoncez-le au roi : il a croulé, le superbe édifice !
Phoïbos n’a plus même une cabane, plus de laurier prophétique
Et la source est muette ; l’onde éloquente elle-même est tarie.

Mais à Paris, il est d’autres années qui sont moins tendres puisqu’il voit un jour la Seine charrier d’énormes blocs de glace…on croirait, écrit-il, voir flotter des blocs de marbre blanc sortis des carrières de Phrygie (plus précisément celle de Dokimeion)

On estime que la ville ne compte alors pas plus de 8 000 habitants.

La douceur de l’Île de France était donc déjà connue, elle se confirmera au fil du temps, et quoi que l’on pense du Paris, capitale de la France, et donc devenu rapidement centre du pouvoir, avec tous les aspects déplaisants que cela peut avoir, il n’en reste pas moins que ceci n’a jamais porté atteinte à cette très réelle gentillesse parisienne, faite d’attention aux autres, de bonne humeur et de goût pour une vie sociale agréable ; et il est bien vrai encore aujourd’hui que l’on ne peut enfermer les Parisiens entre les deux extrêmes de la perception du provincial chantés par Julien Clerc et Georges Brassens : les gens d’ici ne sont pas plus grands, plus fiers ou plus beaux, seulement, ils sont d’ici, les gens d’ici, ce qui pour Julien Clerc, est une manière d’enfoncer des portes ouvertes, ou bien, à l’autre bout, la perception vitriolée de Georges Brassens : les imbéciles heureux qui sont nés quelque part… les fâcheux qui vous font voir du pays natal jusqu’à loucher, appréciations qui présentent l’avantage de se passer de tout commentaire. Michel de Crayencour, qui ne devait pas être du nombre (des imbéciles heureux), disait souvent à sa fille Marguerite – que la célébrité future amènera à prendre pour nom de plume l’anagramme de celui de son père – Yourcenar – : On s’en fout, on n’est pas d’ici, on s’en va demain. On n’est bien qu’ailleurs. Paris, encore, dont Charles Quint dira qu’elle est la seule ville du monde à être aussi un monde.

Pendant des siècles, l’eau va couler sous les ponts, l’île de la Cité se densifier, investie et enclose pour une bonne part par l’administration, et début 2017, pour que l’île Saint Louis n’en ait pas marre d’être à côté d’elle et ne rompe ses amarres, va se confier aux mains de directeurs artistiques de l’île de la Cité pour se faire faire un grand lifting sous le regard approbateur d’un président de la République sur le départ :

À moins de trois mois de l’élection présidentielle à laquelle il ne se représente pas, François Hollande devait dévoiler, mardi 14  février 2017 à la Conciergerie, à Paris, son grand projet île de la Cité. En confiant à Dominique Perrault et Philippe Bélaval un rapport sur l’île de la Cité, indique-t-il au Monde, j’ai souhaité ouvrir un grand chantier pour notre pays car il s’agit du cœur de la France. Leur réflexion a le mérite de respecter l’Histoire et d’ouvrir l’île au moment où de nombreuses surfaces vont être libérées par le ministère de la justice et par d’autres administrations. Cette nouvelle île de la cité peut devenir un grand projet urbain, culturel et touristique pour les prochaines décennies.

Ce projet n’est pas qu’un toilettage de l’île-monument, berceau de Paris où est née Lutèce et qui concentre tous les pouvoirs – politique, religieux, judiciaire, sécuritaire et sanitaire. Il vise à redonner son éclat et son attrait à cette île de la Seine, en restructurant ses trente hectares au profit de tous.

L’idée est née dans l’atelier de Dominique Perrault. Durant l’été 2015, l’architecte a reçu la visite de M. Hollande. Il lui présente son travail sur Groundscapes, une somme apologique sur les univers construits souterrains. Il lui parle aussi de l’Hôtel-Dieu, sur l’île de la Cité. Il n’y a pas de solution individuelle pour les bastions qui composent le site, plaide Dominique Perrault. L’île est un ensemble patrimonial qui doit conserver sa substance institutionnelle et, en même temps, réintroduire la vie de la rue. Le président est séduit. Peu après, l’architecte et Philippe Bélaval, président du Centre des monuments nationaux, se voient confier une mission d’étude pour révéler l’île de la Cité à l’horizon 2040.

Il n’y a pas d’attachement symbolique ou physique au lieu, souligne Dominique Perrault. Ici, on ne fait que passer. Treize millions de touristes visitent Notre-Dame, 1 million s’arrêtent à la Sainte-Chapelle. Où sont passés les 12  millions restants ? s’interroge-t-il. Rien n’est fait pour accueillir les touristes, qui se faufilent dans un espace public fragmenté au milieu des pin-pon ! de la policepoursuit Philippe Bélaval.

Il s’agit non pas de faire table rase d’une grande partie de l’île, comme l’avait fait Haussmann, ni de seulement procéder à la restauration des monuments, mais d’y ramener la vie. En y introduisant de nouveaux logements et en ouvrant au public les cours intérieures des administrations (Préfecture de police, Palais de justice, Hôtel-Dieu…), sans rien casser ni construirerépètent les deux protagonistes.

Dominique Perrault ne bâtira aucun élément du projet. Dans cette aventure, il n’est pas, dit-il, architecte bâtisseur, mais architecte penseur. La ministre de la culture et de la communication, Audrey Azoulay, lui a conféré le titre symbolique de directeur artistique de l’île de la CitéL’île est un tout, un paysage, souligne Dominique Perrault. A l’image de la géométrie de la place Saint-Marc de Venise, dont elle s’inspire, l’actuelle rue de Lutèce deviendrait ainsi une longue et très large promenade piétonnière.

Cette place orientée d’est en ouest, entre l’Hôtel-Dieu et le Palais de justice, sera recouverte d’un pavage singulier. Sa fonction : ranimer, de la poupe à la proue, ce vaisseau ventru amarré par ses ponts sur les rives du fleuve. Depuis l’est, du parvis de Notre-Dame, en passant par la longue cour intérieure de l’ancien hôpital, jusqu’à la Sainte-Chapelle, nef de verre érigée par Saint-Louis. Puis, encore plus à l’ouest, la Conciergerie et, au-delà du pont Neuf, la place Dauphine.

Avec la suppression du mur séparant de la chapelle la salle des gardes et la prison, l’ancien complexe du pouvoir royal retrouverait une visibilité perdue. Les quais sud deviendraient une promenade piétonne arborée. Elle permettrait, à terme, de cheminer jusqu’au Louvre. Les différents axes automobiles traversant l’île du sud au nord seront conservés.

Si les vides en surface occupent les deux tiers de la surface de l’île, d’autres ressources existent. Dominique Perrault parle d’un travail de reconnexion des sous-sols sans toucher aux éléments archéologiquesIl dit vouloir lier, relier, démêler les infrastructures en créant un dessin racinaire permettant de passer d’un lieu à l’autre. Il faut descendre dans l’épaisseur des sous-sols. Les trois parkings souterrains, situés place Dauphine, devant la cathédrale et sous le Marché aux fleurs, offrent un potentiel de 50 000  m2. En lieu et place de l’actuel parvis de Notre-Dame, une immense dalle éclairerait le plus sanctuarisé des monuments : les vestiges archéologiques de Lutèce.

L’espace serait aussi traversé par ceux qui empruntent le débarcadère ouvrant quai sud, sur la Seine. Au pied du Marché aux fleurs, la station Cité sera rattachée aux différents quadrilatères administratifs grâce à une salle des pas perdus commune abritée, elle aussi, sous un pavage de verre. L’architecte imagine encore des rotondes comme celle posée dans la cour de la Préfecture de police, des cours couvertes, des atriums… Il parle d’un projet à mille mains pour des dizaines d’architectes où, partout, le verre et le métal feraient loi.  Nous voulons, dit-il, construire une île de verre sur une île de pierre.

On a développé trente-cinq orientations phares sur tous les aspects de l’île pour lui redonner une dimension vivante de partage, souligne Philippe Bélaval. Il faut arriver à un redéploiement des fonctions maintenues sur l’île – le culte, la santé, la police -, en invitant les institutions à se décloisonner plutôt que d’empiéter sur l’espace public. Subsiste un important handicap : il n’existe pour l’heure aucun plan sur lequel s’appuyer. Dans le cadre de la mission de préfiguration qui sera mise en œuvre, est proposée la numérisation totale de l’île en 3D. Pour l’avenir. Quid demain de ces ambitieux grands travaux ? Il faut une continuité de l’Etat, insiste Philippe Bélaval, et une harmonie de vues avec la Ville. L’un ne peut rien faire sans l’autre. Pour l’heure, les deux propriétaires – environ 50  % chacun – sont partants. Mais aucun des deux n’a les moyens financiers nécessaires au projet : des centaines de millions d’euros, voire des milliards, ça n’a pas été chiffré, reconnaît M. Bélaval.

Le mécénat s’imposera. Une activité commerciale en puissance aussi. Sur l’une des images numériques du projet, la flotte de péniches transformées en bars-restaurants, ambiance flonflons modernes garantie, en dit long. Et inquiète. Pierre Housieaux, de l’association Paris historique, s’interroge : L’île doit-elle rester administrative et renfermée sur elle-même ? Traverser l’île dans toute sa longueur au travers de l’architecture est une belle idée. Mais il redoute que le site, inscrit au patrimoine de l’Unesco, ne devienne un parc d’attractions. […]

Florence Evin, Jean-Jacques Larrochelle  Le Monde du 14 02 2017

Le risque est bien réel de voir ainsi l’île de la cité devenir un parc d’attractions à se vendre à des promoteurs privés faute de financement public, mais n’y a-t-il pas, plus avant, une grave déviation dans la conception même de la nature des travaux : à avoir avant tout en vue de retenir dans l’île les 13 millions de touristes qui viennent visiter Notre Dame, on prend le risque d’en faire un musée, à ciel ouvert certes, mais musée avant tout … et l’idée même du musée est contestable, qui est un produit de consommation comme tant d’autres. La priorité des priorités, c’est de rester vivant, c’est que le bâti soit irrigué par la vie, et cela n’est pas la même chose que de vouloir retenir des touristes : pour cela, pas de recette miracle : il y faut des crèches, des écoles maternelles et primaires, des commerces de proximité, des infrastructures de santé, des logements accessibles à des revenus moyens et si on veut des endives et des champignons de Paris, on pourra les faire pousser dans le parking Notre Dame, libre de voitures.

En 1948, Florence Goult, d’origine américaine, célèbre mécène de la peinture en France, avait prêté son concours à la création d’un musée d’Art Moderne à Nice. Le peintre Jean Dubuffet, de ses amis, l’avait mis en garde :

Chère Florence

Je vous assure que les musées sont la chose la plus détestable qui soit et la plus contraire à l’art, à la bonne santé de l’art (qui a toujours besoin – comme bien d’autres choses – d’oublier son nom).

C’est seulement un siècle bien peu artiste, un siècle épris de répertoires, d’inventaires, de sommes, de compétitions, d’échelles, de classifications, de nombres (toutes choses très asphyxiantes pour l’art) qui pouvait inventer les musées.

Les pays d’Europe où il y a le plus de musées (et spécialement de musées de peinture moderne) c’est la Suisse. Pas la moindre petite ville de Suisse où il n’y ait au moins un beau musée de peinture moderne tout flambant neuf et tout plein des peintures les plus hardies – sans compter les galeries privées, stands d’exposition, salles de conférences etc.

C’est également le pays où il y a le mois de vrais peintres et de vrais artistes.

Les musées sont pour l’art ce que la Sorbonne est pour la poésie.

Si vous voulez redonner aux gens de notre siècle le sens de l’art je vais vous en indiquer le moyen : supprimez les musées, supprimez les écoles, supprimez les conférences, supprimez les critiques d’art, supprimez toute révérence à l’égard des artistes, supprimez les collectionneurs d’art, supprimez les subventions à l’art, supprimez les autorisations d’exercer métier d’artiste, supprimez la possibilité de vendre les œuvres d’art ou d’en retirer aucun profit, supprimez toute attention à l’art et aux artistes, supprimez le mot art du vocabulaire.

Mais déjà en tous cas et pour commencer supprimez les musées. C’est de tout le plus néfaste.

Je vous embrasse joyeusement.

Et, encore un peu plus loin de notre présent, cette réflexion de Thoré-Bürger, ami de Baudelaire et de Delacroix : On n’a jamais vu de musée aux époques où l’art se porte bien. Les musées ne sont que les cimetières de l’art où l’on range dans une promiscuité tumulaire les restes de ce qui a vécu.

http://www.paris.culture.fr/

Pour ce qui est de Julien, les opinions sont rarement nuancées ; les esprits libres se rangent à ses cotés, les chrétiens prosélytes le fusillent.

Supposons que Julien eût achevé de vaincre les Persans, et que dans une vieillesse longue et paisible il eût vu son antique religion rétablie, et le christianisme anéanti avec les sectes des pharisiens, des sadducéens, des récabites, des esséniens, des thérapeutes, avec le culte de la déesse de Syrie, et tant d’autres dont il ne reste nulle trace, alors que de louanges tous les historiens auraient prodigué à Julien ! Au lieu du surnom d’apostat il aurait eu celui de restaurateur, et le titre divin n’aurait pas paru exagéré.

Voltaire                   Portrait de l’empereur Julien 1767

Julien l’Apostat publiera en 362 un édit interdisant l’enseignement aux professeurs chrétiens. Dévot de la Mère des dieux et du Soleil, il a l’ambition, durant son court règne de fusionner toutes les croyances pour réaliser l’impossible accord de tous ses sujets, quelle que soit leur confession.

L’Histoire du Monde. L’Antiquité                   Larousse 1996.

Le 17 juin 362, Julien promulgua un édit relatif à la bonne moralité des professeurs accompagné d’une lettre expliquant qu’enseigner la littérature grecque sans croire aux dieux qui la peuplent devait être considéré comme malhonnête, et donc immoral. La mesure fut considérée par les chrétiens, nombreux dans les écoles publiques – y compris dans les prestigieuses chaires de rhétorique et de philosophie d’Athènes, Rome, Antioche ou Alexandrie -, comme une véritable déclaration de guerre de la part du souverain qui souhaitait rétablir le paganisme dans l’empire et qui leur cherchait si souvent querelle. Julien rejoignait pourtant, sans le vouloir, une tradition chrétienne hostile à la culture classique.

Le chrétien Tertullien, par exemple, n’avait-il pas interdit aux chrétiens, vers 211-212, d’exercer le métier de professeur, justement parce que cela les obligeait à fréquenter quotidiennement l’idolâtrie ? Au même moment, Hippolyte de Rome ne l’autorisait-il pas que pour ceux qui n’avaient aucun autre moyen de gagner leur vie – à ses yeux, le métier de professeur ne valait guère miuex que le métier de proxénète, histrion ou fabricant d’idoles. Néanmoins, au moment où Julien proclama son édit, chrétiens et païens s’étaient accoutumés depuis longtemps à partager la même culture, et l’empereur n’y pouvait rien changer. La mesure sera d’ailleurs abolie dès le 13 janvier 364, donc, moins de deux ans après sa promulgation et six mois après la mort de Julien.

Maurice Sartre              L’Histoire Juillet-Août 2013

Pour la bête ressucitée, c’est-à-dire l’idôlatrie reprenant l’autorité sous Julien, elle nous est clairement marquée par l’orgueil de ce prince, par ses blaphèmes étudiés contre Jésus-Christ et ses saints ; par le concours de tout l’empire réuni sous cet empereur contre l’Eglise, par la haine du christianisme qui le fit rentrer dans les desseins de Dioclétien pour l’opprimer ; par l’imitation de l’Agneau et des quelques vertus chrétiennes que ce faux sage affecta ; par les prestiges de ces philosophes magiciens, qui le gouvernèrent absolument ; par les illusions de sa fausse philosophie, et par la courte durée de cette nouvelle vie de l’idôlatrie, où la femme ne se cacha point, comme elle avait fait dans les autres persécutions, et où l’Eglise retint tout son culte.

Bossuet                    L’Apocalypse, 1689

Trop romain pour les Grecs, trop grec pour les Romains, ce passéiste sublime dérangeait autant les païens que les chrétiens. Son paganisme inquiet, bardé d’occultisme, de théurgie et de néoplatonisme mal assimilé, ne ressemblait guère à celui du divin Jamblique [néo-platonicien 250-330] dont Julien se réclame intensément.

Robert Turcan

Mais le ton le plus vindicatif revient à M.E. Jondot, historien du début du XX° siècle, bien traditionnaliste, bien chrétien conservateur dont la plume s’envole quand il se sent de louer comme de fustiger :

Julien ne se laissant point éblouir par l’éclat de sa nouvelle fortune, commença son règne avec toute la fermeté de la vertu, et punit les ministres coupables qui avoient égaré son prédécesseur ; il se débarrassa de tout ce vain luxe qui avoit fait du palais des empereurs l’asile de la mollesse, de la débauche et de la corruption : il remit la discipline militaire en vigueur ; et pour prévenir toutes les plaintes du soldat, l’empereur lui-même, nourri dans les principes austères du stoïcisme, donna l’exemple de la frugalité, de la tempérance, de la modération, et se consacra tout entier aux soins du gouvernement qui avoit besoin d’un nouveau ressort. De si heureux commencemens annonçaient un prince d’une trempe d’âme peu commune ; mais sa haine contre le christianisme l’aveugla et détruisit de si flatteuses espérances. Sous la pourpre impériale, Julien conservoit tout l’orgueil et toutes les faiblesses des philosophes de son temps ; non content de la gloire d’être un grand prince, il aspiroit à celle d’un homme éloquent, et passoit des nuits entières à composer des harangues et des livres contre le Christ.

Son projet favori étoit de renverser l’édifice du christianisme, et, dans celle vue, il employa une politique artificieuse, plus terrible que la persécution même, surtout en excluant de l’enseignement public les chrétiens : mais déjà dans le sein du christianisme étoient presque concentrées toutes les connoissances humaines, et l’on pouvoit bien difficilement éteindre les lumières que cette religion faisoit briller sur toute la surface de la terre. La faveur du prince fut presqu’exclusivement accordée aux païens qui, abusant de leurs avantages, crurent enfin que leurs faux dieux alloient sortir de l’avilissement, et régner encore sur toutes les nations. A une feinte modération succédèrent bientôt la rigueur et les supplices ; les armées composées, en grande partie de chrétiens, reçurent les anciens signes du paganisme ; une foule de soldats et d’officiers, pour avoir refusé de brûler de l’encens en l’honneur des fausses divinités, furent persécutés : le souverain qui doit être le père de ses peuples, fomenta sous main la division parmi eux, et fit, par son intolérance, une plaie incurable à l’Etat ; des évêques reçurent la couronne du martyre, comme aux temps de Dèce et de Dioclétien. D’affreuses catastrophes survinrent ; des tremblemens de terre, la peste, la famine, de grandes inondations, firent périr un grand nombre d’habitans. Julien, pour démentir les prophéties, essaya de rétablir Jérusalem, et de rappeler dans la Palestine les débris de la nation juive disséminée sur le continent ; mais des flammes vengeresses, sorties des entrailles de la terre, dévorèrent les ouvriers, et contraignirent l’empereur de renoncer à son entreprise impie.

Les statues et les autels des faux dieux se relevoient de toutes parts. Julien, entouré de superstitieux philosophes, de rhéteurs, de sophistes, devenu aussi lui-même le jouet des superstitions les plus populaires, s’attira le mépris des habitans d’Antioche, et ne se vengea de ses outrages que par la fameuse satire intitulée Le Misopogon. Les Perses l’arrachèrent à ces querelles, à ces occupations littéraires indignes d’un grand prince. Alors Julien reparut tel qu’il n’auroit jamais dû cesser de se montrer, c’est-à-dire, vaillant empereur, capitaine habile, plein d’activité, et le vengeur de l’honneur romain. Après avoir fait de brillantes conquêtes, après avoir pénétré dans l’intérieur de la Perse, avoir dispersé les armées ennemies sur son passage, une flèche l’atteignit, et le blessa mortellement dans un combat. Sur le champ de bataille même, à la vue des Perses, pleuré des Romains, Julien termina ses jours avec tout le calme et toute la fermeté d’ame de Socrate : à cette nouvelle, Sapor sentit son courage et ses espérances renaître.

Dans la personne de Julien s’éteignit la dynastie de Constantin, la seule peut-être qui naisse, et qui finisse avec tant de grandeur et d’éminentes qualités. Le christianisme trouva dans cette dynastie et son protecteur et son plus mortel ennemi ; Julien parut à la fois doux et cruel, imprudent et politique, inconséquent et sage.

Dans la Perse même, dans cet empire, de tout, temps si fatal aux Romains, l’armée salua Auguste, Jovien , officier d’un rare mérite, d’une piété exemplaire, et qui, inébranlable dans la religion, lui avoit sacrifié son intérêt personnel. Lorsqu’il s’entendit proclamer, il s’écria : Arrêtez , je suis chrétien ; je ne puis me résoudre à commander à des idolâtres. Les soldats lui répondirent aussitôt : Prince, ne craignez rien, vous allez commander des chrétiens ; le règne de Julien a été trop court, pour effacer de nos cœurs les premières instructions.

M.E. Jondot                   Tableau historique des nations. 1808

Dans les faits, on ne trouve rien qui permette de l’assimiler à un persécuteur et les nombreuses catastrophes citées par M.E. Jondot ne sont qu’affabulation de croyant que l’indignation porte facilement au mensonge. Une éducation bien chrétienne fût suivie d’une initiation au néo-platonisme, et aux mystères de Mithra. Empereur, il fut bien loin d’être obsédé de religion : tout d’abord remarquable chef militaire contre les Francs, puis auteur d’une réforme fiscale exceptionnelle par son ampleur et son efficacité. Il lutta contre la corruption et les parasites. Il redonna aux cités une plus grande autonomie financière. En matière de religion, il proclama la tolérance pour tous les cultes, rétablissant les sacrifices  très souvent interdits sous Constantin ; il rappela les proscrits – chrétiens schismatiques, nicéens et autres – , et restitua aux exilés leurs biens confisqués ; il supprima la plupart des privilèges accordés aux clercs. Les Eglises chrétiennes sont ramenées au rang d’associations, sans plus de privilège légal. Jusque là, tout cela ressemble fort à ce que, quelques seize siècles plus tard, nous nommerons laïcité. Mais il alla malheureusement un peu trop loin pour que l’on puisse en faire le saint patron de la laïcité : préférence accordée aux hellènes [ceux que les chrétiens ne vont pas tarder à nommer païens] sur les chrétiens dans la fonction publique, interdiction faite aux chrétiens d’enseigner la grammaire et la réthorique, car contestant la vérité de ces textes, obligation faite aux soldats chrétiens de sacrifier aux dieux. Il se faisait lui-même officiant dans les cérémonies religieuses et finança de grands sacrifices sanglants. Mais il restera respectueux de la liberté de culte.

On ne peut en réalité s’étonner du faible impact de la politique religieuse de Julien. La brièveté de son règne interdit de mesurer le potentiel des mesures prises, de même qu’il est impossible de savoir comment Julien aurait évolué.

[…]            Les auteurs chrétiens ont dépeint le règne de Julien comme un moment de danger extrême pour le christianisme. Ils ont forcé le trait, assimilé chaque mesure législative à une persécution, plus ou moins dissimulée, rapporté chaque moment de tension, chaque mesure de répression, chaque incident, comme autant d’épisodes d’une lutte entre le bien et le mal, la vérité et l’erreur.

[…]            Ce serait une illusion de penser que la religion occupait dans le monde de l’antiquité tardive une place aussi centrale que celle qu’elle occupait dans l’esprit de Julien. Ce contre quoi Julien butta fut moins le christianisme militant de certains évêques que la position modérée, voire l’indifférence des populations qui, au cours des décennies précédentes, considéraient leurs choix religieux comme des options dont ne dépendaient ni leur identité civique ni leur identitté culturelle.

Claire Sotinel                    L’Histoire N° 379 Septembre 2012

365                              Un tremblement de terre détruit partiellement nombre de villes de la côte africaine de la Méditerranée : Leptis Magna et Subratha, sur le littoral de l’actuelle Lybie, Alexandrie en Egypte.

367                              Athanase, évêque d’Alexandrie et patron des exilés – il le fût pas moins de 5 fois, totalisant 17 ans hors de son évêché – établit la liste des 27 livres du Nouveau Testament

376                              Les Huns arrivent : ils commencent par envahir le pays des Alains – entre mer d’Azov et Caucase -, d’autres s’installent sur les rives du Danube.

Ils mangent, boivent, dorment et tiennent conseil à cheval. […] Ils portent des vêtements de lin ou des peaux de campagnols cousues ensemble. […] plebs truculenta – foule d’épouvantables gueux -.

Ammien Marcellin

Priscilla Telmon et Sylvain Tesson voyageront à cheval [un étalon, deux hongres] en Asie centrale dans les années 2000. Ils aiment tous deux profondément l’animal et savent le dire :

Nous prenons toujours bien soin d’arriver dans les campements de yourtes en selle sur nos chevaux. Alors s’évanouissent les inquiétudes qui saisissent toujours les hommes à la vue d’un intrus surgissant de l’horizon : Ce n’est pas un inconnu puisque c’est un cavalier ! 

Il devrait d’ailleurs être impossible de voyager autrement qu’à cheval en Asie centrale. Là-bas, tout commence et s’achève en selle : l’existence des hommes comme l’histoire de la région.

À cheval, les peuples.

À cheval, les conquêtes, les luttes et les retraites.

À cheval, l’appropriation du territoire par les très anciens Sogdiens, Zoroastriens et Bactres- premiers occupants de la région, aussi rayonnants qu’épéhémères.

À cheval, le déferlement des hordes mongoles qui dévalèrent la steppe jusqu’au bord de l’Europe. À cheval, les conquêtes de Tamerlan qui, dans son sillage, fit couler des fleuves de sang d’où surnageaient les coupoles de Samarcande.

À cheval encore, l’arrivée des Cosaques, qu’envoya Pierre le Grand pour assouvir cette obsession des tsars d’assujettir les terres du Sud jusqu’aux confins des plaines.

À cheval enfin, l’intense exploration qui ouvrit l’Asie centrale aux Chinois et aux Européens et leur permit – géographes, marchands, espions, ambassadeurs ou religieux – de se rencontrer, de s’affronter ou de s’apprécier, à mi-chemin entre les deux extrémités de l’Eurasie.

À cheval, les peines, les joies, les heures et les jours des nomades turco-mongols, racleurs de vent, trousseurs d’horizon, habitués à voir le monde, le ciel et l’espace entre les deux oreilles de leurs chevaux- cette ligne de mire du cavalier. Si l’on voyage à cheval dans la steppe, c’est pour la même raison que celle qui pousse l’aviateur à grimper dans son avion avant de s’envoler au ciel : comment faire autrement ?

[…]            Un jeune Tadjik qui nous observait au travail en train de faucher de la luzerne nous propose un jour de partager son dîner.

  • Pas le temps, il faut qu’on finisse !
  • Mais vous terminerez après !
  • Non ! les chevaux d’abord !
  • Comment ? vous pensez à leur ventre avant le vôtre !

Priscilla Telmon, Sylvain Tesson                   Carnets de steppe       Glénat 2002

9 08 378                      Les Goths, poussés par les Huns, écrasent les armées romaines. Gratien, empereur d’Occident, avait quitté la Gaule pour venir secourir l’empereur Valens, à Andrinople (actuelle Edirne, en Turquie), où Valens meurt.

Il n’arrivait pas souvent aux empereurs romains d’être sifflés aux jeux du cirque. Il fallait vraiment que la foule fût exaspérée, ou le souverain fort impopulaire, pour qu’on manque de respect à sa très sacrée personne, dans cet empire aux allures tyranniques où il suffisait de calculer l’horoscope de l’empereur pour être condamné au bûcher.

C’est pourtant ce qui arriva à l’empereur d’Orient Valens, au printemps de 378, lorsque les spectateurs le huèrent dans l’hippodrome de Constantinople : il sut immédiatement que c’était un bien mauvais signe : le prince était élu à vie mais il existait des moyens de se débarrasser de lui lorsqu’il déplaisait.

Certes, Valens, proche de la cinquantaine (signalée par un embonpoint marqué), légèrement boiteux, aveugle d’un œil, bien intentionné mais un peu raide de caractère, n’avait jamais été aimé par son peuple – bien qu’il lui ait offert l’aqueduc qui aujourd’hui encore, dans Constantinople devenue Istanbul, porte son nom. Mais ce sont les événements dramatiques, survenus aux frontières de l’empire, qui ont déclenché la colère des Romains et leurs sifflements.

Depuis près de deux ans, les Barbares rôdaient impunément dans la riche province de l’Empire romain d’Orient qui, des faubourgs de Constantinople, s’étendait jusqu’au Danube. Des remparts de la ville, on voyait la fumée des villages incendiés ; les sénateurs n’osaient plus gagner leurs villas à la campagne d’où les esclaves s’étaient souvent échappés pour rejoindre des bandes de brigands, quitte à les conduire jusqu’aux cachettes où leurs maîtres gardaient l’or.

Un flot de fuyards en provenance de l’arrière-pays s’entassait dans la capitale, propageant les mêmes récits d’horreur : des razzias sanglantes, des propriétaires torturés, des femmes violées et emportées. L’empereur n’avait rien fait pour enrayer ce fléau, disait-on ; sinon des mesures insuffisantes et isolées comme l’envoi de quelques troupes qui avaient fini par se faire battre ou détruire des petites bandes sans oser s’attaquer aux plus redoutables. S’il tenait à son diadème, et à sa vie, il fallait que Valens agisse.

Et pourtant, c’était l’empereur lui-même qui les avait accueillis, ces Barbares, cet ensemble de tribus installées au nord de la mer Noire (en Roumanie, Ukraine et Moldavie) qu’on appelait collectivement les Goths. En 376, ils s’étaient présentés sur la frontière, en suppliant d’être admis dans l’empire, car un ennemi redoutable surgi des steppes asiatiques, les Huns, les chassait de leurs champs et de leurs cabanes. Les conseillers de Valens lui avaient alors assuré que c’était sa bonne fortune qui lui amenait toute cette main-d’œuvre, tous ces prolétaires, comme on disait alors, qui travailleraient la terre et serviraient dans l’armée. On s’était frotté les mains car l’empire se préparait à envahir l’Iran et on avait faim d’hommes.

Valens aurait pu dire que ce n’était pas sa faute si cette opération humanitaire, le plus important accueil de réfugiés jamais tenté dans l’histoire de l’empire, avait tourné à mal, au contraire de tant d’opérations semblables qu’on avait menées à bien sous ses prédécesseurs. C’est le nombre imprévu des Barbares (peut-être 50 000) qui avait empêché de les dénombrer correctement, donc de prévoir des solutions efficaces pour leur réinstallation. C’est aussi à cause de l’empressement et de la désorganisation que le passage du Danube, l’une des frontières naturelles de l’empire, avait été une telle épreuve pour les réfugiés. Des familles entières s’étaient noyées, d’autres avaient été séparées, et les officiers romains, en quête d’esclaves, avaient vite fait de ramener chez eux la jeune fille ou le garçon égarés, comme l’opinion publique ahurie devait l’apprendre plus tard.

Une fois les Barbares entassés dans des camps, dans les plaines de Thrace au bord du Danube, il avait fallu les nourrir comme on le leur avait promis. Mais, les militaires chargés de cette opération avaient vite découvert qu’on pouvait en tirer de beaux profits, en revendant aux réfugiés les rations que ceux-ci étaient censés recevoir gratuitement. La corruption était si répandue dans l’Empire romain que personne n’avait prévu que les Barbares, eux, ne s’arrangeraient pas de ce système…

Les Goths étaient bien trop nombreux par rapport aux soldats. Certains parmi eux avaient même pu éviter de consigner leurs épées : il avait suffi, là encore, de glisser quelque cadeau dans les mains des sentinelles…

Face à des bandes de réfugiés goths devenus brigands, Valens décida de s’occuper lui-même du problème ; il ajourna la guerre contre les Perses et rappela l’armée à Constantinople. En quittant sa capitale, il n’eut pas le temps de juger un moine catholique qui avait osé le dénoncer publiquement : car lui, Valens, était bien chrétien, mais de la secte arienne (condamnée par le concile de Nicée en 325), qu’il favorisait systématiquement au détriment des catholiques. Il ordonna de garder l’impertinent en prison jusqu’à son retour, mais le moine lui prédit: Si tu n’arrêtes pas de persécuter les croyants, il n’y aura pas de retour.

Quelques jours après, le 8 août 378, Valens tombait sur le champ d’Andrinople (l’actuelle Edirne, en Turquie d’Europe), au milieu de son armée écrasée. L’agenda politique de l’empire venait de changer pour toujours : il ne s’agissait plus, désormais, d’anéantir ou d’expulser les Goths, mais de trouver à tout prix un accord avec eux, en acceptant de les entretenir sur le sol de l’empire. Ce qui fut chose faite en 382, lorsque le successeur de Valens, Théodose, accorda aux Goths un fœdus : des terres sur la rive droite du bas Danube et des revenus du fisc.

Avec cette installation officielle des Goths dans l’empire allaient débuter ce que les historiens appelleront, bien plus tard, les invasions barbares.

Alessandro Barbero Université de Vercelli.     Piémont

Mais ses successeurs parviendront finalement à juguler le danger : les barbares, soumis, acceptèrent les traités qui faisaient d’eux des fédérés. On trouve même aujourd’hui des historiens pour en faire plutôt des immigrés, pour lesquels les grandes invasions sont remplacées par les grandes migrations :

Les Barbares, souvent des réfugiés, étaient une ressource plus qu’un danger. Il y avait bien une gestion étatique de l’immigration, avec des bureaux chargés de trouver du travail, des logements à cette main d’œuvre appréciée. Ce système s’est déréglé, justement à partir d’Andrinople.

Alessandro Barbero                   Université de Vercelli.    Piémont

379                                Après la mort de Valens, nommé par l’empereur d’Occident Gratien, Théodose devient empereur d’Orient. [L’Occident, qui vient du latin Occidere – tomber – renvoie à la chute, au coucher du soleil et s’oppose à Orior, l’Orient, la naissance du jour et le lever du soleil.]

04 379                          Un certain réveil des traditions ancestrales amènent l’empereur Gratien, sous l’influence d’Ambroise, à renoncer à la dignité de pontifex maximus. Il fera enlever de la Curie l’autel de la Victoire, objet de culte officiel à chaque séance du Sénat, il laissera à l’initiative privée les cultes traditionnels… etc : c’était une véritable séparation du paganisme et de l’Etat qui était ainsi prononcée

08 379 et 04 380       Lois de Théodose interdisant aux hérétiques tout acte de propagande et confisquant leurs lieux de culte. Saint Ambroise, évêque de Milan, fougueux pourfendeur de l’arianisme, très écouté de Théodose, était derrière tout cela. Il avait déjà reçu mission d’aller en Illyrie déposer les évêques ariens et les remplacer par des nicéens.

02 380                           L’édit de Théodose, après sa conversion au christianisme, proclame celle de tout l’empire romain : les persécutions contre tous les hérétiques devenaient dès lors couvertes par le pouvoir : c’était la fin de l’arianisme. Les Juifs virent réduits les privilèges accordés par les empereurs païens. La foi catholique devient obligatoire, mettant fin à la tolérance qui avait jusqu’alors marqué l’attitude du pouvoir envers les religions.

[]     l’empire romain devenait un empire chrétien, ce qui signifiait que les sujets de l’empereur avaient pour ancêtres spirituels non les héros de la guerre de Troie mais Abraham et Moïse. Autrement dit les chrétiens, qui veulent être le verus Israël,- l’authentique Israël -, pensent que l’histoire commence, non à Mycènes ou à Cnossos mais à Ur en Chaldée, et se continue à Jérusalem.

Cependant, pour que le monde gréco-romain devienne juif, il a fallu d’abord que les Juifs devinssent grecs. Selon le mot que je cite souvent d’Elias Bickerman : Les juifs sont devenus le peuple du Livre quand ce Livre a été traduit en grec. C’est là une longue histoire, qui commence à Alexandrie mais dont Jérusalem est également partie prenante.

Pierre Vidal-Naquet            L’Atlantide     Points 2007

Mais, traduttore, traditore – les traductions sont des trahisons -, c’est sur les différences entre culture grecque et culture juive que  s’adosseront les théologies conservatrices et progressistes au XXI° siècle :

Si, du point de vue des théologiens, c’est en réimplantant Jésus dans son terreau judéen qu’on en prend la mesure, la compréhension des tensions entre les partis et les sectes qui déchiraient la Judée de ce temps devient essentielle. On en obtient, quitte à faire grincer les dents des intégristes, un Jésus bien plus juif que par le passé. Ce Jésus en phase avec l’Ancien Testament rompt avec une certaine théologie libérale, surtout protestante, illustrée par l’Allemand Adolf von Harnack (1851-1930), qui jugeait nécessaire d’arracher le Christ aux sources juives. De leur côté, les penseurs proches du nazisme rêveront d’un Christ aryen

Plus généralement, pour Antoine Guggenheim, prêtre et directeur du pôle de recherche au Collège des Bernardins, le catholicisme était malade d’une christologie abstraite et dogmatique autant qu’intemporelle. Pour en faire entendre la voix, il faut revenir à une christologie d’en bas, c’est-à-dire attentive à la connaissance des sources juives. Une connaissance de Jésus ne doit pas être une connaissance de Jésus par les Grecs. Dès lors, certains mettent l’accent sur le fait que Jésus n’a pas cherché à inventer une nouvelle foi. C’est l’apôtre Paul qui en serait le véritable initiateur. Le premier à émettre cette idée a été le philosophe allemand Hermann Samuel Reimarus (1694-1768). Selon lui, les disciples de Jésus avaient mis en scène sa résurrection en subtilisant son corps, alors que Jésus lui-même, tout en contestant certaines options du judaïsme de l’époque, n’avait jamais prétendu inventer une religion.

Le dialogue judéo-chrétien qui accompagne le concile Vatican II depuis les années 1960, tout comme les recherches sur Jésus ou sur le christianisme dues à des historiens juifs ou israéliens, vont dans le sens de cette judéité retrouvée de Jésus. Dans leurs prolongements les plus pointus et les plus controversés, certains avancent la thèse selon laquelle judaïsme et christianisme seraient bien plus proches qu’on ne le pensait et que chacun le prétendait. La séparation des voies aurait été seulement consommée avec la christianisation de l’Empire romain, au IVe  siècle. Jésus ne combattait ni contre les Juifs ni contre le judaïsme, mais il polémiquait avec certains Juifs pour défendre ce qu’il pensait être la juste conception du judaïsme, écrit l’historien israélo-américain Daniel Boyarin dans son Christ juif (Cerf, 2013). Plus question, en tout cas, pour Thomas Römer comme pour Antoine Guggenheim, d’étudier le Nouveau Testament seul.

Après l’exhumation spectaculaire, en  1947 à Qumran, près de la mer Morte, de manuscrits bibliques et autres émanant d’une secte qui modelait sa vie selon une règle monacale avant l’heure, on a voulu faire de Jésus un essénien (nom donné à ce groupe de marginaux). Aujourd’hui, la mode est plutôt à la réhabilitation du pharisien, personnage pourtant bien malmené par les Evangiles, tenant d’un moralisme juif rigoureux, mais partisan de la résurrection. Un autre courant politique du Ier  siècle, les zélotes en révolte contre Rome, attendait passionnément le messie rédempteur qui libérerait la Judée du joug des oppresseurs. Rares sont ceux qui, à l’instar du psychanalyste jungien Robert Eisler (1882-1949) ou de l’écrivain américain et musulman Reza Aslan (Le Zélote, les Arènes, 360  p., 22,90  €), ont fait de Jésus un zélote. Mais, sur ce point aussi, replacer Jésus dans son contexte historique contribue paradoxalement à renouveler son actualité.

C’est ce que montre l’usage de la figure de Jésus dans la théologie de la libération, ce christianisme révolutionnaire, voire marxiste, né au début des années 1970 en Amérique latine autour de Leonardo Boff ou de dominicains comme Gustavo Gutierez ou Frei Betto. Un mouvement condamné en  1984 comme erreur (mais non comme hérésie) par Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la propagation de la foi sous le pontificat de Jean-Paul II.

Avec l’avènement du pape François, la théologie de la libération paraît pouvoir jouir, à l’intérieur de l’Église au moins, d’une tolérance retrouvée, comme au temps de Paul  VI (1897-1978). Le philosophe marxiste franco-brésilien Michael Löwy en est un des meilleurs connaisseurs en France. Pour lui, «  dans la théologie de la libération, la place de Jésus-Christ libérateur est centrale. Jésus apporte un message de libération, à la fois moral, éthique, religieux et politique. Une des idées-forces de la théologie de la libération est qu’il faut penser le Christ selon le monisme -hébraïque ou biblique, ce qui veut dire que l’Ancien Testament ne conçoit pas le divin, l’humain, le séculier et le religieux comme des entités séparées. Cela a été perdu dans le christianisme à cause de l’influence grecque qui sépare l’esprit de la matière.

Nicolas Weill            Le Monde 17 avril 2014

04 381                        Le grand concile de Constantinople confirme la condamnation de l’arianisme sous toutes ses formes et de toutes les autres hérésies, et le pape Damase adopte pour l’Église romaine le latin comme langue liturgique en remplacement du grec.

09 381                         Le concile d’Aquilée dépose les derniers évêques ariens d’Illyrie.

02 387                         Les élites d’Antioche manifestent leur mécontentement dans les rues face à une nouvelle taxe ; ils sont d’abord soutenus par la jeunesse, qui se met à détruire les statues de l’empereur, puis à jouer avec les débris : ces chers petits ne savaient pas que c’était là crime de lèse-majesté, lequel suspend le droit : les principaux responsables vont être immédiatement exécutés, soit par décapitation, soit brûlés sur le bûcher, soit livrés aux bêtes dans l’arène.

Dans un tel cas, les plus jeunes enfants n’étaient même pas sauvés par le fait d’être des enfants ; la tendresse même de leur âge ne leur servait d’aucune défense dans leur implication dans de tels crimes.

Libanius

Mais la délinquance ne franchissait habituellement pas ces limites et restait cantonnée dans des attitudes de hooligans assez rarement inquiétés, car appartenant le plus souvent à la jeunesse dorée, enfants de familles patriciennes.

387                                     Augustin est né en 353 à Thagaste, aujourd’hui Souk-Ahras en Algérie, puis est allé poursuivre ses études à Carthage où crépitait la chaudière des honteuses amours. Et il gardera son avis sur la question :

Supprime les prostituées, les passions bouleverseront le monde ; donne-leur le rang de femmes honnêtes, l’infamie et le déshonneur flétriront l’univers.

De Ordine

En 383, accompagné de son fils Adéodat [une fois n’est pas coutume, il est de mère inconnue, on sait juste d’elle qu’elle était belle et pauvre] il tente sa chance à Rome d’où il fut nommé à la chaire de rhétorique de Milan. Dans un jardin, il entend l’injonction d’une voix d’enfant : Prends et lis.

Il prend l’Épitre de St Paul aux Romains :

plus de ripailles ni de beuveries ;
plus de luxure ni d’impudicité ;
plus de dispute ni de jalousies
Revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ
et ne vous faites pas les pourvoyeurs de la chair dans les convoitises.

Aussitôt la phrase terminée, ce fut comme une lumière de sécurité infuse en mon cœur, dissipant toutes les ténèbres du doute.

Saint Ambroise le baptise et il rentre au pays où il fonde une communauté à Hippone, près de l’actuelle Annaba, dont il devient l’évêque en 396. Jusqu’à sa mort en 430, dans sa ville assiégée par les Vandales [6] , il consacrera tout son temps à la prédication, aux débats, à l’enseignement, et encore à l’écriture, – dont les Confessions -. Son attitude quant à l’esprit qui devait prévaloir en matière de conversion n’excluait pas catégoriquement la violence :

Il vaut mieux, – qui en douterait ? – porter les hommes à honorer Dieu par l’instruction, que les y contraindre par la crainte et par la douleur des châtiments. Mais, si certains sont rendus meilleurs de cette façon, on ne doit pas pour autant abandonner à eux-mêmes ceux qui ne leur ressemblent pas.

[…] Ce n’est pas en vain qu’ont été institué la puissance du roi, le droit au glaive du juge, les ongles de fer du bourreau, les armes du soldat, les règles de l’autorité, la sévérité même d’un bon père. Toutes ces choses ont leurs  normes, leurs causes, leurs raisons, leurs utilités.

Sans avoir fondé lui-même de communauté monastique durable – le contexte ne s’y prêtant guère – Saint Augustin va devenir le principal inspirateur, avec Saint Benoît de Nurcie, de la spiritualité des grands ordres religieux à venir.

Nous avons beaucoup de superflu si nous ne gardons que le nécessaire ; mais, si nous recherchons les choses vaines, rien ne nous suffira. Recherchez, mes frères, ce qui suffit à l’ouvrage de Dieu, c’est-à-dire à la nature, et non pas ce qui suffit à votre cupidité, ce qui est l’ouvrage du démon. Et souvenez-vous que le superflu des riches est le nécessaire des pauvres.

Pour condamner la société de consommation, on ne peut faire plus concis, plus limpide, plus implacable.

388                               Ambroise impose ses vues sur la suprématie de l’Église en faisant sortir du chœur l’empereur qui voulait qu’on adoptât en Occident la coutume de l’Orient. Affaire de protocole, certes, mais le protocole est la politesse des puissants. Saint Ambroise eut gain de cause : imperator intra ecclesiam, non supra ecclesiam.

Néanmoins, N’oublions pas que les sept premiers conciles qui ont fixé la doctrine de l’Église ont été convoqués à l’initiative de l’Empereur et tenus au Palais impérial. Nos dogmes (révélés) furent en leur temps des décrets (arbitraires).

Régis Debray                 Dieu, un itinéraire.        Odile Jacob

390                                Guerroyant ferme contre les Barbares, Théodose, suite à une sédition au cours de laquelle avait été assassiné le gouverneur, avait fait exterminer dans le cirque de Thessalonique 3 000 innocents : Ambroise, évêque de Milan, le somme alors de se repentir, lui interdisant l’entrée de sa cathédrale : Tu as imité David dans son crime, imite-le dans sa pénitence. Théodose va se soumettre.

Cette pénitence publique est la première qu’ait subie un souverain chrétien ; elle manifestait la prétention de l’Église à juger des actes du gouvernement pour y faire régner la justice ; c’était une victoire, honorable, cette fois, de la discipline ecclésiastique sur un chef d’État qui se reconnaissait subordonné aux lois morales. La papauté médiévale n’oubliera pas les leçons de cet épisode.

Jean Remy Palanque                 L’empire universel de Rome.    1956

Sur ordre de Théophile, évêque patriarche, les chrétiens d’Égypte incendient ce qui reste du Sérapéion – la bibliothèque d’Alexandrie.

8 11 392                      Interdiction générale du culte païen dans tout l’empire, sous ses diverses formes, sacrifices, libations, brûlerie d’encens devant les idoles. La réaction est encore vigoureuse et c’est une vague de mysticisme païen menée par des usurpateurs qui déferle sur toute l’Italie : une véritable guerre de religion s’engage en 394.

393                               Sur les conseils toujours très écoutés d’Ambroise, évêque de Milan, Théodose II interdit les Jeux Olympiques dont la démarche païenne met en danger la chrétienté. Il fait fermer les sites et incendier le temple et la statue de Zeus à Olympie, une des 7 merveilles du monde, sculptée par Phidias, l’architecte de l’Acropole vers ~440 ; statue dite chryséléphantine, car utilisant simultanément l’or et l’ivoire, sur une âme de bois.

Zeus Olympie Bronze 17 cm.

5 et 6 09 394              La bataille du Fluvius Frigidus en Vénétie va voir la déroute et la mort des chefs païens, dirigés par Nicomaque Flavien, préfet de l’usurpateur Eugène. Théodose se trouve brièvement seul maître de tout l’empire romain. Alaric, roi des fédérés Wisigoths, gagné au christianisme monophysite, se trouve aux cotés de Théodose. Il est ambitieux : s’estimant mal récompensé par l’empereur, il ne se fera pas oublier. Théodose entre à Milan et à Rome et abroge les lois de l’usurpateur.

Ce sera aussi l’arrêt de mort du paganisme dans la vallée du Nil, et donc de toute la culture égyptienne, totalement religieuse. Tout est fait pour anéantir les hiéroglyphes des temples, considérés comme émanations sataniques. Certains font de la résistance, telle cette communauté de prêtres à Philae qui, en 432, tracent sur les murs de leur temple une ultime inscription en l’honneur de la déesse Isis, la Jeanne Calment des divinités d’Egypte : ces prêtres maîtrisaient si bien leur com, que Faras, capitale du royaume de Nobatia, au sud-ouest d’Assouan, sur le Nil, ira chercher à Philae, jusqu’en 535, une statue d’Isis chargée de bénir les récoltes.

Le dieu égyptien Osiris assis entre son épouse Isis et leur fils Horus. Osiris est le dieu de la vie éternelle et du royaume des morts. Pendentif en or et lapis-lazuli portant le nom du souverain Osorkon II (IXe siècle avant J.-C.). [Musée du Louvre, Paris.]

Vers l’an 400, 90 % des Égyptiens étaient chrétiens.A l’écriture hiéroglyphique va succéder une écriture alphabétique, le copte, qui transcrit la langue égyptienne en caractères grecs.

Je ne crois pas avoir été victime de ce qu’on appelle quelquefois le syndrome d’Alexandrie… La Grande Bibliothèque, qui contenait, dit-on, plus de cinq cent mille manuscrits, le Mouseion où des dizaines de chercheurs, poètes et savants travaillaient et logeaient aux frais des souverains, la Bible des Septante [7]  première traduction en grec du Pentateuque, toutes les recherches, études, découvertes des savants de ce temps, d’Hipparque à Erastothène et de Théon à Hypatie, furent des réalités incontestables.

Cette Alexandrie-là fut la ville des savants, des artistes et aussi de la tolérance, voire du syncrétisme religieux. Les différents dieux voisinaient sans dommage et parfois même s’apparentaient. Ce qui, hélas, ne sera plus le cas avec l’arrivée et la montée du christianisme où la haine, la terreur et le fanatisme remplaceront l’esprit d’ouverture, la communion des corps et des cœurs. Non, cette Alexandrie sensuelle, savante, tolérante et industrieuse ne survivra pas à la haine et l’acharnement des chrétiens qui finiront par détruire ses temples, incendier ses palais et même assassiner les derniers habitants païens.

Jacques Lacarrière                          Dictionnaire amoureux de la Grèce. Plon 2001

395                              Alaric, dès la mort de Théodose, a osé assiéger Constantinople, dont il ne s’éloigne qu’à prix d’or, donné par Rufin, préfet du prétoire d’Arcadius, fils de Théodose. En occident c’est l’autre fils de Théodose, Honorius, qui occupe le trône. Officiellement les deux frères sont encore à la tête de la  pars occidentalis et de la pars orientalis d’un empire unique ; mais dans les faits, les deux parties étaient quasiment indépendantes, parfois rivales et leurs diplomaties faiblement coordonnées.

396                               Alaric envahit la Grèce, enlève Athènes et dévaste le Péloponnèse. Stilicon, un Vandale devenu defensor de l’Empire, généralissime des armées orientale et occidentale, et régent, parvient à le défaire, mais, victime de querelles naissantes entre Rome et Constantinople, doit se résigner à voir le roi goth nommé maître des milices en Illyricum.

398                       Jean Chrysostomebouche d’or, il ne va pas tarder à devenir saint – devient patriarche de Constantinople . Sa condamnation du luxe des prêtres et de la débauche de l’impératrice lui vaudront d’être déposé, mais le peuple le remettra sur son siège. Il en sera à nouveau chassé. Les chrétiens sont les dépositaires de l’ordre public.

août 399                        Synésios est encore un jeune homme – 29 ans – qui a étudié la philosophie à Alexandrie à l’école d’Hypatie ; mais il est déjà ambassadeur de Cyrène, en Lybie : il est venu solliciter auprès d’Arcadius, à Constantinople un allègement des charges fiscales qui étouffent sa province. Le protocole prévoit qu’il fasse précéder sa demande d’un compliment où s’exprime la subtilité de sa rhétorique. Il met l’affaire à profit pour se livrer à un réquisitoire contre les invasions barbares :

Au point où nous nous trouvons, il n’y a plus de place pour l’insouciance, il n’y a plus de route ouverte. Maintenant l’abîme est partout sous nos pas.

[…]       Seul un téméraire ou un songe creux, peut voir parmi nous en armes une jeunesse nombreuse, élevée autrement que la nôtre et régie par ses propres mœurs, sans être saisi de crainte. Nous devons, en effet, ou bien faire un acte de foi dans la sagesse de tous ces gens, ou bien savoir que le rocher de Tantale n’est plus suspendu que par un fil au-dessus de nos têtes. Car ils vont nous assaillir aussitôt qu’ils penseront que le succès est promis à leur entreprise. À dire vrai, les premières hostilités sont déjà engagées. Une certaine effervescence se manifeste, ça et là dans l’Empire, comme dans un organisme mis en présence d’éléments étrangers, rebelles à l’assimilation qui assure son équilibre physique.

[…]       Ce n’est pas avec des intentions hostiles qu’ils sont venus chez nous, mais bien en suppliants, au cours d’une nouvelle émigration. Et dans la douceur de notre accueil, ils n’eurent pas affaire avec les armes de Rome ; nos dispositions furent celles qu’il convient d’appliquer à l’égard de suppliants. Mais cette race grossière nous rendit ce qu’on était en droit d’en attendre : elle s’enhardit et n’eut pour notre bienveillance qu’ingratitude.

Dès ce premier instant jusqu’à l’heure présente, ils nous ont jugé ridicule, conscient tout à la fois de ce qu’ils avaient mérité et des mérites que nous avions reconnu. Le bruit s’en est répandu chez leurs voisins, les engageant à venir chez nous. Et voici qu’accourent à cheval d’autres archers étrangers. Débonnaires comme nous sommes, ils font appel à notre amitié en vertu de ce précédent détestable et nous en arrivons, ce me semble, dans notre misère, à ce que le bon peuple appelle la persuasion contrainte.

401                         Alaric franchit les Alpes Juliennes, et assiège en vain l’empereur à Milan.

Pâques 402          Alaric, tentant de gagner la Gaule par le Mont Genèvre, est sévèrement battu par Stilicon à Pollentia. Ils vont se poser un temps en Savie, à l’est des Alpes Juliennes, l’actuelle Slovénie.

31 12 406             Vandales Asdings, Vandales Sillings, Sarmates, Alains, Suèves ou Alamans, tous poussés par les Huns des steppes, passent le Rhin gelé, près de Mayence, dans un secteur mal défendu.

Il n’est pas inutile de parler un peu chiffres pour ne pas se laisser emporter par l’outrance – on entend souvent parler de hordes barbares etc – : dans une Gaule alors peuplée probablement d’à peu près 10 millions, l’ensemble de ces barbares ne représente guère plus qu’un million : noyés dans la masse de sa population, ils y perdirent leur langue au bénéfice du latin et des langues romanes et leur religion au bénéfice du christianisme.

Le vrai grand événement dans l’histoire de Rome, celui qui change le cours des choses, c’est, à mes yeux, 406, quand le front du Rhin et du Danube a craqué et que l’Occident latin a été envahi par les corps expéditionnaires germains à moitié romanisés, venus se tailler des royaumes en négociant plus ou moins avec l’empire qui affecte de les considérer comme des alliés. Comme des gens avec qui l’on peut signer des traités, pour sauver la mise, mais qui ne sont pas vraiment animés de bonnes intentions à son égard.

Cela étant, l’Empire romain n’a pas été envahi par un peuple, la Germanie ne s’est pas retrouvée vide, elle ne s’est pas déversée dans l’empire : il ne s’agissait que de quelques chefs de guerre et de leurs troupes, qui, ici ou là, prennent le pouvoir et reprennent à leur compte les institutions et les coutumes romaines, qui ont fait leurs preuves.

Quand Clovis a été nommé consul, il en était très fier, même si cela n’avait aucun sens. Si l’on veut, c’est l’Union française de de Gaulle, un vaste leurre mis en place pour camoufler la perte des colonies, n’illusionnant personne et satisfaisant tout le monde.

Paul Veyne, professeur au collège de France            L’Histoire Mai 2001

24 08 410                    Alaric, après avoir mis en place à Rome un usurpateur avec lequel il pensait pouvoir traiter, réalise qu’il va être joué et s’empare de Rome qu’il met à sac pendant 3 jours. Même si les lieux saints furent respectés, tous ceux qui se sentaient romains furent atterrés ; il n’en alla pas de même pour les romains de l’empire d’Orient : l’antique solidarité impériale entre Orient/Constantinople et Occident/Rome, s’est alors rompue et va désormais le rester : l’Occident, moins riche, moins peuplé, moins cultivé, demeurera seul aux prises avec ses barbares. Ils se retirèrent au bout de 3 jours, sans rien obtenir…  politiquement car, financièrement, il avait fait le plein ;  la plus belle pièce : le trésor du roi Salomon pris par les Romains après la destruction du temple de Jérusalem en 70 ap. J.C. ; Alaric mourut peu après. Les Wisigoths prirent l’Italie du sud, voulurent gagner l’Afrique du Nord, mais, tempêtes aidant, restèrent en Narbonnaise et en 417, se virent confier par l’Empire la vallée de la Garonne où ils fondèrent le royaume wisigoth, moyennant la libération de Galla Placidia, fille de l’empereur Théodose, capturée lors de la prise de Rome et mariée à Athaulf, successeur d’Alaric, le temps d’en avoir en 415 un fils qu’elle nomme Théodose qui mourra rapidement [8].

*****

A minuit, la porte salarienne fût silencieusement ouverte et les habitants de la ville furent éveillés en sursaut par le bruit terrifiant de la trompette gothique. Onze cent soixante trois ans après la fondation de Rome, la ville impériale, qui avait soumis et civilisé une si considérable partie de l’humanité, fût livrée à la furie licencieuse des hordes d’Allemagne et de Scytie.

Edward Gibbon

Une rumeur terrifiante nous arrive d’Occident : Rome est assiégée. On achète à prix d’or la vie des citoyens. A peine dépouillés, ils sont de nouveau cernés, si bien qu’après leur fortune, ils perdent aussi la vie. Ma voix s’arrête, les sanglots interrompent mes paroles tandis que je dicte. La lumière la plus éclatante de la terre s’est éteinte, la terre entière a péri avec cette seule ville. La voilà prise, la ville qui a conquis l’univers.

[…] Quid salvum sit, si Roma perit.

Saint Jérôme                 Lettre depuis Bethléem

Saint Jérôme se trouve en effet à Bethléem où il s’affaire beaucoup à secourir les réfugiés :

Qui eût pu croire que Rome, dont tant de victoires remportées sur tout l’univers constituent les assises, s’écroulerait ? […] que toutes les côtes d’Orient, d’Egypte et d’Afrique seraient encombrées de quantité d’esclaves, hommes et femmes appartenant à la ville qui autrefois était maîtresse du monde ? que Bethléem la sainte recevrait chaque jour, réduits à la mendicité, des hôtes des deux sexes, autrefois nobles et comblés de tous les biens ? Comme nous ne pouvons les secourir tous, nous gémissons avec eux, nous unissons nos larmes au leurs ; accaparé par la charge de cette œuvre sainte (car je ne puis voir sans gémir ceux qui affluent), j’ai laissé de coté mon commentaire sur Ezéchiel et presque toute étude ; je désire mettre en actes les paroles des Ecritures et agir saintement au lieu de dire des paroles saintes […].

Il n’est pas une heure, pas un instant où je n’aille accueillir des groupes immenses de frères. Le monastère désert se change en un hôtel comble. Aussi je gagne, ou plutôt je dérobe, des heures sur les nuits, qui, à l’approche de l’hiver, commencent à s’allonger ; je tâche, à la lueur d’une méchante lampe, de dicter ces explications, qui valent ce qu’elles valent, et de dissiper par l’exégèse la fatigue d’un esprit surmené. L’accueil fait aux frères n’est pas une vantardise, comme certains lecteurs le soupçonnent peut-être ; j’avoue simplement la cause réelle du retard. Car la fuite des Occidentaux et l’encombrement des lieux saints portent la marque de la rage des Barbares, tant les malheureux sont dans le dénuement et couverts de blessures. Je ne puis sans larmes et sans gémissements voir que cette puissance d’autrefois et cette sécurité dans la richesse ont abouti à une telle misère, qu’ils n’ont ni abri, ni nourriture, ni vêtements ; et pourtant, les âmes dures et cruelles de certains ne s’amollissent pas ; ils secouent les haillons et les besaces des réfugiés et cherchent de l’or au sein même de la captivité.

Saint Jérôme fût en effet l’un des premiers à traduire en latin la Bible à partir du texte grec mais aussi depuis l’original hébraïque. Ses travaux furent jugés d’une qualité suffisante pour que l’Eglise les fasse siens au Concile de Trente en 1546 : elle prendra alors le nom de Vulgate (texte répandu). Il est le principal artisan de la séparation des niveaux de responsabilité de l’Eglise :

Révolution ou Révélation, Spartacus ou Jésus, ce sont des incontrôlables, des électrons libres qui font jaillir l’étincelle. Seuls des professionnels du retour à l’ordre en feront une lueur persistante.

Régis Debray                     Dieu, un itinéraire         Odile Jabob 2001

La misogynie de Saint Paul marquait encore beaucoup les esprits, y compris celui de St Jérôme :

Le mariage peuple la terre, la virginité peuple le paradis. Avait-il donc songé une seconde que le paradis n’aurait été qu’un désert s’il n’y avait eu des femmes mariées pour engendrer des vierges ?

Le sac de Rome incita Saint Augustin à entreprendre la rédaction de la Cité de Dieu : il s’agissait entre autre de réfuter les arguments de ceux qui imputaient la chute de Rome à la montée du christianisme : il se dit frappé par la modération des envahisseurs barbares : jamais auparavant on avait vu les sanctuaires d’un peuple conquis épargnés par le vainqueur :

[] Là-bas (à Troie), la liberté fût perdue, ici (à Rome) préservée ; là-bas, la servitude pénétra à l’intérieur du temple, ici elle fût refoulée à l’extérieur ; là-bas, les hommes y furent traînés par leurs fiers ennemis pour être soumis à l’esclavage ; ici, ils furent poussés par leurs pitoyables ennemis pour en être protégés.

vers 410                      Honorat et Caprais reviennent d’Orient et fondent un ermitage sur les îles de Lérins, qui va devenir une pépinière d’évêques.

Les Chinois Fa-hien, humble mendiant et Hiun-tsang, éminent savant, ont parcouru l’Inde du nord pendant 15 ans : ils s’émerveillent tous deux de ce qu’ils y ont vu, sous l’âge Goupta, le plus brillant, le plus raffiné, le plus élégant de l’histoire indienne :   Si quelqu’un se rend coupable, il est seulement frappé dans son argent et on suit en cela la légèreté ou la gravité de sa faute. Alors même que par récidive un malfaiteur commet un crime, on se borne à lui couper la main droite, sans rien lui faire de plus.

Hiun-tsang

Les principaux citoyens du royaume ont établi chacun un hôpital de charité. Les pauvres, les orphelins, les malades du pays y viennent ; les médecins y examinent leur maladie ; on leur donne tout ce dont ils ont besoin.

Fa-hien

L’ère Goupta avait été fondée en 320 par Tchandragoupta I°. Son fils Samoudragoupta [335 – 375 ], fût le rassembleur de la terre indienne, – l’Inde du nord, des plaines de l’Indus et du Gange – et c’est sous le règne de Koumâragoupta, de 413 à 455, que leur puissance connût son apogée, vite menacée par les Huns. Ils nous ont laissé les merveilleuses grottes d’Ajanta – il y en a 30 – creusées du II° au VI° siècle dans le versant d’une rivière, sur plateau du Deccan, au nord-est de Bombay.

415                             La grande mathématicienne grecque Hypatia, fille de Théon d’Alexandrie, avait fait ses études à Athènes, ouvert une école à Alexandrie, et était devenue directrice du Musée. Elle était belle, elle était intelligente, et elle était honnête. Elle avait inventé l’astrolabe et le planisphère, elle avait pressenti le parcours elliptique de la terre autour du soleil. Elle est mise en pièces – littéralement -, car déchiquetée avec des tessons de poterie lancés par des chrétiens ; les lambeaux de sa chair sont brûlés en place publique. Les émeutiers poursuivent en incendiant partiellement la Bibliothèque. Le tout sous la bénédiction des moines d’Egypte et surtout celle de Cyrille, patriarche d’Alexandrie, ivre d’autodafés et de bûchers, obscurantiste fanatique et borné, qui deviendra docteur de l’Eglise [!] L’évêque Synésius, son ancien élève, la pleurera.

Le nouveau patriarche d’Alexandrie, Cyrille, successeur et neveu de Théophile, dirigea sa pieuse colère contre les juifs. De violentes escarmouches éclatèrent dans le théâtre, dans les rues, devant les églises et les synagogues. Les juifs raillaient les chrétiens et leur lançaient des pierres ; les chrétiens envahissaient et pillaient les boutiques et les maisons des juifs. Encouragé par l’arrivée de cinq cents moines du désert venus grossir les rangs des émeutiers chrétiens, déjà très nombreux, Cyrille exigea alors l’expulsion de la vaste communauté juive de la cité. Oreste, gouverneur d’Alexandrie et chrétien modéré, refusa, soutenu par l’élite intellectuelle païenne de la ville, dont la plus éminente représentante était l’influente et très cultivée Hypatie.

Hypatie était la fille d’un mathématicien, l’un des grands savants en résidence au Muséum. D’une beauté légendaire, elle devint célèbre pour ses travaux en astronomie, en musique, en mathématiques et en philosophie. On venait de loin pour étudier les œuvres de Platon et d’Aristote sous sa direction. Son autorité était telle que certains philosophes lui écrivaient pour solliciter son approbation. Si tu décrètes qu’il faut publier l’ouvrage, je le destinerai aux orateurs ainsi qu’aux philosophes, car les uns y trouveront leurs délices, les autres leur bénéfice, écrivait ainsi un correspondant à Hypatie. En revanche, si l’ouvrage ne te paraît pas le mériter, une obscurité épaisse et dense le recouvrira, et l’humanité ne l’entendra plus mentionner, poursuit la lettre.

Vêtue du traditionnel manteau des philosophes, appelé tribon, et se déplaçant dans un char, Hypatie était un des personnages publics les plus connus d’Alexandrie. Si les femmes du monde antique vivaient souvent des vies recluses, ce n’était pas son cas. À cause de la noble liberté de parole qu’elle tenait de son éducation, écrivait un contemporain, elle allait en toute modestie en présence des gouverneurs, et il n’y avait aucune honte à ce qu’elle se trouve au milieu des hommes. Hypatie avait beau avoir facilement accès à l’élite dirigeante, elle se mêlait peu de politique. À l’époque des premières attaques contre les images du culte, ses disciples et elle étaient restés au-dessus de la mêlée. Sans doute pensaient-ils que la destruction de statues inanimées laissait intact ce qui comptait vraiment. Au moment des émeutes contre les juifs, en revanche, sans doute avaient-ils compris que les feux du fanatisme n’étaient pas près de s’éteindre.

Le soutien qu’apporta Hypatie à Oreste lorsqu’il refusa d’expulser la population juive de la cité explique probablement ce qui se passa ensuite. Des rumeurs commencèrent à circuler selon lesquelles son intérêt pour l’astronomie, les mathématiques et la philosophie – si étrange, après tout, pour une femme – était suspect : Hypatie devait être une sorcière qui pratiquait la magie noire. En mars 415, la foule, excitée par un des partisans de Cyrille, se déchaîna. Alors qu’elle rentrait chez elle, Hypatie fut jetée à bas de son char et emmenée dans une église, un ancien temple dédié à l’empereur. (Le lieu n’était pas innocent : il symbolisait la transformation du paganisme en la seule vraie foi.) Là, on lui arracha ses vêtements et elle fut lapidée avec des morceaux de poterie. Puis on traîna son corps hors des murs de la cité et on le brûla. Plus tard, le héros de cette foule, Cyrille, fut canonisé.

Le meurtre d’Hypatie représente bien plus que la disparition d’une femme remarquable : il signale le déclin de la vie intellectuelle d’Alexandrie et sonne le glas de la tradition philosophique qui sous-tendait le texte retrouvé par le Pogge des siècles plus tard 26. Le Muséum et son projet de rassembler tous les textes, toutes les écoles et toutes les idées n’étaient plus protégés, car ils n’étaient plus au centre de la société civile. Au cours des années qui suivront, la bibliothèque ne sera pratiquement plus mentionnée, comme si ses grandes collections – qui représentaient presque toute la somme de la culture classique – n’existaient plus. Ces collections n’ont sûrement pas disparu d’un coup – une destruction de cette ampleur aurait été consignée. Alors, on se demande où sont passés tous les livres. La réponse ne tient pas seulement à l’ardeur des soldats, ni au long, lent et secret ouvrage des poissons d’argent. Elle est liée, du moins symboliquement, au destin d’Hypatie.

Stephen Greenblatt              Quattocento               Flammarion 2011

417                              Libérée par les Wisigoths, on trouve à Galla Placidia un mari plus convenable en la personne de Constance, qui va devenir l’empereur Constance III, dont elle aura deux enfants, Honoria et Valentinius. Mais Constance III mourut rapidement, en 421, et Honorius, frère de Galla Placidia devint empereur. En désaccord avec lui, elle s’enfuit à Constantinople avec ses deux enfants. Honorius meurt en 423. Jean, élu empereur d’Occident voit se dresser contre lui Galla Placidia qui lance une expédition pour l’abattre. En 424, Valentinius, est nommé vice-empereur à l’âge de 6 ans, et en 426 empereur d’Occident : sa mère devient régente de l’empire jusqu’en 436, consacrant à la prière  le temps qu’elle ne passait pas à l’administration de l’empire.

418                              Par traité, les Wisigoths sont installés en Aquitaine : il y est dit que, selon les lois de l’hospitalité, le propriétaire romain doit céder deux tiers de ses biens à l’« hôte » barbare. Par la suite, cela vaudra aussi pour les provinces espagnoles.

425                              Flavius Aetius recrute 60 000 Huns pour le compte de l’usurpateur d’Occident, Jean. Né en Pannonie, fils de général, il avait été, enfant, otage chez les Wisigoths d’Alaric puis chez les Huns avec lesquels il avait noué des contacts précieux. Ils échouèrent dans leur mission et Galla Placidia parvint à leur faire quitter Ravenne en les arrosant d’or.

430                             Les différentes interprétations du cœur de la théologie ont déjà donné lieu à de très sérieuses empoignades… la mise au pas de l’arianisme a une centaine d’années… et sur le même sujet renaissent de nouvelle querelles, toujours animées par les théologiens de l’école d’Antioche : ils affirment la prééminence de la nature humaine du Christ, essentielle pour que puisse s’opérer le salut, et par là même ils se refusent à nommer la Vierge, Mère de Dieu. Le plus illustre de ses partisans, Nestorius, [381-451] patriarche de Constantinople donnera son nom à cette doctrine : le nestorianisme. L’école d’Alexandrie prendra la position opposée, mettant au premier plan la nature divine du Christ, et ce sera le monophysisme. Cette année là, Cyrille, le patriarche d’Alexandrie parvient à faire condamner Nestorius par le pape. Il rédige une formulaire orthodoxe comprenant les douze anathématismes que Nestorius refuse d’admettre.

431                              Le concile d’Ephèse, institue la messe de minuit à Noël et, grâce à l’habileté de Cyrille, dépose Nestorius ; à leur tour les évêques syriens déposent Cyrille. Va s’ensuivre l’établissement d’un collège théologique à Edesse, – l’actuelle Sanliurfa, proche de la frontière syrienne, à la même latitude qu’Antalya -, qui, initialement destiné aux Syriens, va devenir un havre pour les Nestoriens, érudits qui contribuèrent à la survie de l’enseignement scientifique grec, élargissant même sa diffusion en traduisant en syriaque un certain nombre d’ouvrages. Quand le collège d’Edesse fermera en 489, les Nestoriens s’installeront dans le centre intellectuel de Jundya’Sahur, fondé par le roi sassanide Sapor II pour le savant grec Théodore. Plus tard, ils traduiront les ouvrages grecs en arabe, maintenant ainsi leur réputation de savants.

432                             Patrick, anglais de naissance, a été en relation avec la communauté des îles de Lérins. Il évangélise l’Irlande dont il devient l’évêque : il parcourt toute l’île, y créant des évêchés territoriaux.

Saint Patrick fut envoyé en Irlande par le pape Célestin Ier en 432 avec mission d’évangéliser l’île lointaine où il avait vécu comme esclave. Le saint homme pesa le pour et le contre des différentes manières d’accomplir sa mission et opta pour la fondation de monastères, d’abbayes et d’évêchés adaptés à l’idiosyncrasie des autochtones. Ces centres religieux s’employèrent à préserver la foi du Christ et les anciens manuscrits latins. Les moines, qui connaissaient le grec et le latin, s’inspirant des anciens alphabets irlandais d’Ogham, créèrent une écriture artistique sublime qu’ils utilisèrent pour copier des centaines d’ouvrages. Ils ne se contentèrent pas de récupérer de textes, mais sauvèrent les mythes et la littérature celtiques. Ils transcrivirent les mythes d’Ulster, de Tain, de Leinster, de Finn, en de lieux comme Aran, Glendaloch, Armagh, Clonard, Bangor, Lismore, Clonmacnois, etc.

Un poème celte, que Kuno Meyer date du VI° siècle, inaugure la littérature irlandaise par un témoignage célèbre où Dallan Forgai remercie saint Colomba de sa défense des filid, ordre de poètes accusé, lors d’une assemblée de 575, d’outrepasser ses attributions politiques.

Héritiers des druides, les poètes irlandais ne pouvaient se dire poètes ou filid avant d’atteindre le statut de maîtres ou ollam. Ils suivaient douze années d’études, passant d’un grade à un autre, le grade le plus bas, oblaire, ne permettait que la connaissance de sept histoires ; le grade le plus élevé, celui d’ollam, permettait d’en connaître trois cent soixante-dix et supposait de surcroît une bonne connaissance de la grammaire, de la mythologie, de la topographie et des lois. Les examens étaient annuels et l’aspirant devait demeurer dans une cellule humide et sombre tandis qu’il versifiait sur ce qu’il avait appris, de façon que son œuvre, égale à la meilleure tradition. donna lieu à une tradition supérieure. Ces poètes, sous-estimés en raison de leur pesante érudition, furent des conteurs d’histoires dotés de conceptions spontanées et merveilleuses du monde. La Légend de Tuan Mac Cairill raconte comment un homme se transforme successivement en cerf, en sanglier, en aigle et enfin en saumon, étapes au cours de laquelle il est capturé par un homme et dévoré par une femme. Dans le ventre de cette femme, il se transforme en homme naît comme prophète et écrit le poème aujourd’hui admiré.

Le Livre de Kells (Codex Cenannensis), conservé aujourd’hui à la bibliothèque de Trinity Collège à Dublin, démontre que l’art de la copie ne se limite pas au texte, mais offre des œuvres visuelles susceptibles de faire naître des sentiments mystiques. Le Livre de Relis, a dit Giraud de Cambrie (Geraldus Cambrensis), fut écrit par un ange et non par un humain. Chaque ouvrage avait la forme du codex, plus facile à lire et plus durable, fabriqué avec du cuir séché de mouton. Pour préparer le livre, les moines découpaient le cuir, le pliaient et le cousaient ; aussitôt après, ils commençaient la transcription et l’ornement des textes. Thomas Cahill a émis une théorie selon laquelle les tracés de l’écriture irlandaise obéissaient à une géométrie préhistorique encline aux déséquilibres rattrapés et à une harmonie dépourvue de centres évidents. Les enluminures des livres irlandais faisaient souvent abstraction de représentations humaines, mais utilisaient des ornements géométriques obsessionnels : spirales divergentes, zigzags, traits zoomorphiques.

Columcille, destiné au commandement car il appartenait au clan Tirconail, connu comme saint Colomba, fonda d’abord le monastère de Derry, puis une quarantaine d’autres monastères dans lesquels on copiait des dizaines de livres. Vers 563, accompagné de douze disciples, il arriva dans l’île d’Iona, proche des côtes d’Écosse, et y établit un monastère voué à confectionner des éditions exceptionnelles de livres sacrés. Il mourut, dit-on, après avoir écrit une phrase étrange du Psaume XXXIV. Son principal biographe, Adamnan, assure qu’il ne passa pas un seul jour sans consacrer son temps à l’étude et à la diffusion de la connaissance.

Cette étape magique de l’Irlande, bientôt étendue au reste de l’Europe, prit fin avec les invasions des Vikings. Au IX° siècle, ceux-ci, qui avaient entendu parler de leurs richesses, détruisirent les monastères irlandais et leurs livres. Les petits rois d’Irlande et leurs modestes troupes ne purent empêcher chaque pillage de ruiner des siècles de travail minutieux et d’en finir avec la stabilité de la région. À la recherche d’or et de pierres précieuses, les Vikings arrachaient les couvertures des livres et jetaient le reste à la mer. Faisant référence à l’année 793, la Chronique anglo-saxonne raconte : le 8 juin de cette même année, les pillages et les excès des païens ont malheureusement détruit l’église de Dieu à Lindisfarne.

Lindisfarne produisait des codex pour le monde entier, mais les Vikings connaissaient ses richesses et l’anéantirent à plusieurs reprises. En 801 ils incendièrent les édifices ; ils recommencèrent en 806, assassinant les moines, et rasèrent définitivement le monastère en 867. Ils en détruisirent d’autres : Glendalough fut incendié au moins neuf fois ; Clonfert, Clonmacnois, Inis Murray, Bangor, Kildare et Moville disparurent purement et simplement. En Irlande et en Angleterre, les bibliothèques étaient alors en ruine ; celle de York, par exemple, avait complètement disparu. La collection de Peterborough fut anéantie par les mêmes Danois qui avaient provoqué l’incendie du monastère de Crowland en 860. En 1091, un incendie détruisit ce qui avait été reconstruit à Crowland, ce qui détermina la décadence de ce lieu.

Fernando Báez          Histoire universelle de la destruction des livres Fayard 2008.

435                               Attila est à la tête des Huns avec son frère Bleda depuis 435, puis seul après son élimination en 445.

En 435, à l’avènement de Bleda et d’Attila, la situation internationale peut donc se résumer comme suit. La partie orientale de l’Empire romain était nominalement gouvernée par Théodose II, qui se trouvait sous les influences rivales de sa sœur Pulchérie et de l’eunuque Chrysaphios. La partie occidentale était, de façon assez semblable, sous le sceptre de Valentinien III et la direction effective de Galla Placidia et d’Aetius, également rivaux. Plusieurs grands groupes « barbares » étaient installés sur le territoire de l’empire et s’en reconnaissaient sujets, tout en menant leur propre politique ; le royaumes des Vandales et Alains d’Afrique était indépendant de fait.

L’empire des Huns était limitrophe des deux parties de l’Empire romain. La résidence des souverains hunniques, qui déterminait le noyau politique de leur territoire, se situait dans le bassin des Carpates, éventuellement dans l’ancienne province de Pannonie ou dans la grande plaine hongroise. L’emplacement était stratégique pour des relations avec les Romains orientaux et occidentaux et sans doute avec différents peuples « barbares » indépendants.

Katalin Escher, Iaroslav Lebedynsky. Le dossier Attila.    Actes sud / Errance 2007

438                              Le code Théodosien interdit tout chargement supérieur à 500 kg. Le monde antique n’a jamais su tirer profit du cheval. Bien plus tard, en plein Moyen-Âge, l’invention des fers, de l’attelage en file et du collier rigide offriront aux Européens une force de traction inconnue des Romains.

19 10 439                    Les Vandales de Genséric, en Afrique depuis 11 ans, conquièrent Carthage. Genséric va dès lors se lancer dans une sorte de 4° guerre punique, contre la nouvelle Rome. Il mourra en 477, peu après avoir obtenu de l’empereur Zénon une paix solide qui durera jusqu’en 533. Outre la Mauretanie, il tient encore la Corse, la Sardaigne, les Baléares et la Sicile méridionale.

22 01 447                     Un tremblement de terre abat une partie des remparts de Constantinople. Attila n’est pas loin, tentant à nouveau une attaque de l’empire romain d’orient. Aussi Flavius Constantinus, préfet du prétoire de l’Orient mit-il de son coté toutes les forces disponibles, y compris les factions du Cirque pour hâter la reconstruction, et ainsi l’affaire fut bouclée en 3 mois.

448                               Attila accorde l’asile à l’un des chefs de la bagaude, le médecin Eudoxe, probablement à la suite d’une défaite. Ce dernier rêvait-il de faire libérer son pays par les Huns : ce n’est pas impossible.

Des gens issus de famille connues, et éduqués comme des personnes libres, fuient chez les ennemis pour ne pas mourir sous les coups de la persécution publique. […] Les Huns sont exempts de ces crimes.

Salvien

449                             Concile œcuménique à Ephèse, qui consacre la prééminence du patriarche d’Alexandrie, qui sera surnommé le pharaon égyptien. Nombre d’évêques parleront du brigandage d’Ephèse.

450                             Entre le temps que Galla Placidia passait à l’administration de l’empire et le temps consacré à la prière, il en restait fort peu pour l’amour maternel, et c’est ainsi que sa fille Honoria Justa Gratia, augusta, s’était enfuie du couvent, se rebellant contre son frère Valentinius : elles est exilée à Constantinople, d’où elle propose à Attila d’envahir l’Italie, et dans le même temps  – ce n’était plus une enfant, elle était proche de la trentaine – lui fait remettre une bague assortie d’une demande en mariage …

ET SI …
Exit Galla Placidia, c’est Galla Furiosa qui entre en scène :
Ma fille est devenue complètement  folle. Mais qu’ai-je donc fait au Bon Dieu pour mériter cela  ? N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? [9] Apporter ainsi dans la corbeille la moitié d’un empire à un barbare, sans même une bataille !

Que faire ? Le messager fut intercepté à son retour ; torturé, il conta toute l’affaire avant d’être exécuté. Mais cela ne changeait rien à l’essentiel. Comme disent les Anglais : what’s done is done. Galla laissa passer la colère, qu’elle savait mauvaise conseillère, pour regagner la confiance de sa fille, que ce coup de tonnerre avait failli anéantir à tout jamais.

Honoria, ne viens pas croire que je prête aux barbares toutes les vilenies du monde. Je sais de quoi je parle. Avant de te donner le jour, ceux-là m’avaient fait captive quand ils avaient mis Rome à sac. Ils m’ont emmené et m’ont faite l’épouse de leur roi, Athaulf. Aucun d’eux ne m’a jamais témoigné de mépris ; aucun d’eux ne m’a jamais humiliée.
Cet homme était un barbare ; je l’ai aimé et il m’a donné un petit Théodose qui, pendant la brève année de sa vie, a illuminé la mienne. Plus de trente ans après sa mort, je ressens encore la chaleur de cette lumière ; c’est pour lui que j’ai fait dresser ce mausolée à Ravenne.
Honoria, je connais les Barbares. Nul ne peut m’en apprendre sur ces peuples ; ils ont gagné mon estime mais le Dieu que je prie, que j’adore, que je vénère, n’aurait jamais pu faire de moi l’une des leurs, même si je ne puis dire quelle aurait été ma vie si Athaulf avait vécu. Peut-être n’aurais-je eu de cesse que de mettre au monde un nouvel enfant, pour qu’un printemps nouveau chasse mon hébétude.
Et puis, les Goths ne sont pas les Huns. Comment pourrais-tu me demander d’oublier qu’ils sont venus ici, à Ravenne, recrutés  par Aetius pour faire de l’usurpateur  Jean, l’empereur, en lieu et place de ton frère Valentinius. Dieu merci, ils sont arrivés trois jours après son exécution, mais l’or que j’ai dû leur donner pour qu’ils disparaissent est autant de moins pour les sujets de l’empire.
Et si jamais t’indiffère la croyance en un seul Dieu ou en une multitude de divinités des ténèbres des plaines au nord du Danube, et si jamais t’enivrent les longues chevauchées sans fin, seras-tu à même de supporter l’inconfort d’une tente, la souffrance de la soif souvent, de la faim parfois ?
Tu as du mal à m’entendre ? Interroge donc Aetius. Il doit prochainement venir à Ravenne. Il me sert aujourd’hui, mais il a auparavant servi Jean, le premier de mes adversaires. Il connaît les Goths, il connaît les Huns, pour avoir passé chez eux plusieurs années de son enfance. Il saura te dire si tu peux mener leur vie.
Et c’est le chef de ceux-là que tu veux épouser ! Il a déjà rançonné les Romains de Constantinople ; accepterais-tu donc que par toi, il vienne maintenant rançonner ceux de Rome ? Non, ma fille, je t’en conjure,  reprends toi, cela ne se peut.

Mais Galla Placidia mourra en 450, sans avoir eu la consolation de voir sa fille revenir dans le droit chemin : elle passera le restant de sa vie en prison. Et la mort d’Attila, trois ans plus tard, n’y changera rien.

Mausolée de Galla Placidia à Ravenne

Le feu des passions concentré dans le cœur d’Honoria, condamné par une barbare politique à une virginité perpétuelle, alluma dans l’empire un incendie que le sang de plus de vingt peuples ne put éteindre ; cette jeune princesse trouva moyen de faire savoir au roi des Huns, Attila, qu’elle le choisissait pour époux. Le monarque barbare, possesseur de vastes États, quoique flatté d’un pareil choix, laissa, durant quelques années, respirer l’empire d’Occident.[…]

Enfin le roi des Huns, à la tête d’une armée innombrable, se prévalant du funeste hymen proposé par Honoria, se jeta sur l’Occident, traversa la Germanie, et vint ravager les Gaules. En vain Aëtius, uni aux Francs ainsi qu’aux Visigoths, tua aux Huns près de deux cent mille hommes dans les plaines de Champagne ; les barbares, après cette sanglante journée, n’en franchirent pas moins les Alpes pour aller porter la terreur de leurs armes jusque sur les bords du Pô. Attila ne s’arrêta qu’en présence du pape S. Léon ; une force inconnue suspendit le cours de ses cruautés ; la sainteté de la religion lui en imposa, et le fléau de Dieu, altéré du sang des nations, rétrograda à la vue des croix et des bannières qui précédaient le souverain pontife. La mort de ce conquérant délivra les peuples d’un ennemi qui avoit juré la destruction du monde civilisé, et découragea les Huns qui semblèrent descendre tous dans la tombe avec Attila : depuis ce temps, ils cessèrent d’être redoutables.

M.E. Jondot                  Tableau historique des nations. 1808

Petits et Grands Bretons sont bien obligés de mettre en œuvre leur fighting spirit :

Une horrible famine désespère les peuples de la Gaule et de l’Italie ; des pirates désolent toutes les mers : on vit S. Germain, évêque d’Auxerre, battre, dans la Grande-Bretagne, les Pietés, au cri de ralliement d’alléluia. Les Bretons, sans cesse harcelés par ces ennemis, se voyant abandonnés des Romains, écrivirent à Aëtius une lettre trempée de leurs larmes, et qui avoit pour suscription ces mots : Gémissemens des Bretons. Les barbares, disoient-ils, nous poussent vers la mer, la mer nous repousse vers les barbares ; toujours entre deux morts, près d’être égorgés ou submergés, nous n’avons aucun secours, et nous ne pouvons en attendre que de Dieu et des Romains, s’ils veulent bien être en notre faveur les ministres de sa miséricorde. Lettre touchante mais inutile ! Valentinien III avoit besoin de toutes ses troupes pour faire face à ses nombreux ennemis. Les Bretons abandonnés, se sentant pressés de plus en plus par les Pietés, appelèrent à leur secours, l’an 45o, les Anglo-Saxons, autres ennemis qui, depuis plus de deux siècles, ravageoient les côtes de la Grande-Bretagne. Ces auxiliaires, plus dangereux que les Pietés mêmes, accoururent dans cette île, sous la conduite de leur chef Hengist que Vortigern, roi des Bretons, accueillit avec empressement. Les charmes de la fille de ce chef saxon, fascinèrent les yeux de Vortigern. Les malheureux Bretons devinrent bientôt la proie de leurs hôtes qui les vainquirent, les chassèrent de l’île entière, et passèrent au fil de l’épée ceux qui opposèrent une plus longue résistance. En vain Aurélien, un de leurs compatriotes, battit les Saxons et tua Hengist ; ces efforts furent impuissans ; les Saxons qui se recrutoient sans cesse, se partagèrent la Grande-Bretagne où ils formèrent sept royaumes, autrement nommés l’Heptarchie. Un grand nombre de Bretons se défendirent, et vécurent indépendans sur les montagnes de la principauté de Galles ; d’autres se réfugièrent sur les côtes de la Gaule occidentale, nommées les Armoriques, qui, depuis ce temps, prit le nom de Petite-Bretagne.

M.E. Jondot                     Tableau historique des nations. 1808

Au cas où l’on craindrait de perdre son latin à la lecture de M.E. Jondot,   le site Hérodote.net est plus clair :

Au Ve siècle, les légions romaines évacuent la province de Britannia (l’actuelle Angleterre). La population locale, de souche celte, est alors submergée par des envahisseurs germains : Jutes, Angles et Saxons.
Beaucoup de Celtes se réfugient dans les montagnes de l’Ouest. Ils sont qualifiés d’étrangers par les nouveaux-venus (en germain, Welsch, dont nous avons fait Galles). Ils constituent le pays de Galles. D’autres traversent la Manche et gagnent l’Armorique où ils constituent une Petite-Bretagne (la Bretagne actuelle).
Au siècle suivant, les Anglo-Saxons constituent sept royaumes à peu près stables qui seront qualifiés d’Heptarchie par les chroniqueurs du XIIe siècle (du grec hepta, sept) : Wessex, Essex, East Anglie (East Anglia), Northumbrie (Northumbria), Mercie (Mercia), Sussex et Kent. Ces royaumes païens sont christianisés par des moines celtes venus du pays de Galles et d’Irlande, le plus célèbre étant saint Colomba. C’est la revanche des vaincus.
De son côté, le pape Grégoire le Grand envoie des moines sous la conduite d’Augustin auprès du roi du Kent Ethelbert, lequel est marié à une princesse franque, chrétienne. Augustin fonde l’archevêché de Cantorbéry. Moines celtes et romains entrent en concurrence, les premiers s’attachant de préférence à convertir le peuple, les seconds l’aristocratie.
Leur succès est tel qu’à leur tour, les moines anglo-saxons partent en mission. Tel Alcuin [IX° siècle], élève de Bède le Vénérable, et saint Boniface, ils vont restaurer sur le Continent la culture latine et l’orthodoxie chrétienne et évangéliser la Germanie.

vers 450                     Il ne fait pas forcément bon vivre en Gaule. Un moine anonyme s’apitoie sur le sort réservé bien souvent aux petits : Lorsque de petits propriétaires ont perdu leur maison et leur lopin de terre à la suite d’un brigandage, ou ont été chassés par les agents du fisc, ils se réfugient dans le domaine des riches et deviennent colons… Tous les gens installées sur les terres des riches se métamorphosent comme s’ils avaient bu à la coupe de Circé et deviennent esclaves.

451                               Le concile de Chalcédoine consacre la primauté de l’évêque de Constantinople, et fixe à 5 le nombre des patriarcats : Alexandrie, Antioche, Jérusalem, Rome et Constantinople. Dioscore, patriarche d’Alexandrie, est déposé ; les membres du concile acceptent le tome du pape Léon le Grand : le Christ est une seule personne en deux natures. Bien que condamné, le monophysisme va encore troubler la vie de l’Eglise pendant un siècle, et donner lieu, de 484 à 518 au premier schisme entre l’Eglise byzantine et l’Eglise romaine. Les évêques arméniens monophysites, qui n’avaient pu prendre part au concile, l’Arménie étant alors en guerre contre la Perse, estimèrent les décisions du concile entachées de nestorianisme, et restèrent séparés de l’Eglise orthodoxe lorsque l’empereur Julien renoua avec Rome. La communauté chrétienne iranienne elle, resta nestorienne, soutenue par le roi de Perse. C’est le début des rites arménien, copte et syrien.

451                                  Attila s’en revient de Grèce où il est allé faire la paix avec l’empereur d’Orient, moyennant un tribut alourdi pour l’empire et l’évacuation de la rive droite du Danube sur une largeur de cinq jours de marche, environ 150km.

Il avait une stature petite, la poitrine large, la tête très grosse, de petits yeux, la barbe rare, des cheveux blancs par endroits, le nez aplati, le teint sombre – arborant ainsi les marques de son origine.

Priscus

Bien qu’il ressentit toujours, par nature, une grande assurance, celle-ci était encore accrue par la découverte du glaive de Mars, qui avait toujours été conservée par le roi des Scythes. A ce que dit l’historien Priscus, il fut trouvé en ces circonstances : un pasteur s’aperçut qu’une génisse de son troupeau boitait, et il ne voyait pas la cause d’une telle blessure. Il suit avec inquiétude les traces de sang. Finalement, il arrive au glaive que la génisse avait imprudemment foulé en broutant l’herbe, le déterre, et le porte d’un trait à Attila. Ravi du présent, ce dernier, dans sa présomption, s’estime désigné comme prince du monde entier et investi, par le glaive, de la maîtrise des guerres.

Jordanès                       Getica XXXV, 183

Un tel signe du destin ne pouvant être que de bonne augure, il poursuit donc ses conquêtes, sans que l’on sache précisément s’il cherchait à défaire les Wisigoths ou les Romains. Il avait précieusement gardé la bague envoyé par Honoria avec demande en mariage : cela aurait fait de lui au pire le premier des fédérés, au mieux l’empereur romain d’Occident : il y avait de quoi gamberger !

Il passe le Rhin probablement dans la région de Mayence au printemps 451, incendie Metz début avril, ignore Paris et fait le siège d’Orléans début mai. Mais la ville, bien défendue – c’est l’entrée du royaume Wisigoth -, par le roi alain Sangiban et l’évêque Aignan résiste et, lorsqu’elle finit par céder aux Huns, ces derniers sont interrompus dans le pillage par une armée levée par Flavius Aetius, le dernier grand général romain ; elle compte peu de Romains et beaucoup d’auxiliaires fédérés : Goths, Francs, Saxons, Angles, Jutes, Lombards, Burgondes, Alamans. Attila se replie vers l’est, avec l’espoir de transformer sa retraite en victoire : la feinte de la déroute pour mieux attaquer par surprise le poursuivant est la stratégie préférée des nomades. Et c’est la fameuse bataille de Mauriacus où Aetius arrête Attila et ses Huns. La localisation [10] en est probablement entre la Rivière de Corps et Torvilliers, à l’ouest de Troyes en Champagne, (et non aux Champs Catalauniques, près de Chalons sur Marne comme le voudra la légende) : la bataille a mis aux prises 50 000 hommes de chaque coté. Théodoric, roi des Wisigoths, tomba de cheval et fut piétiné, mais sa mort ne fit que donner plus de force à l’ardeur des siens au combat.

Les Wisigoths, se séparant des Alains, fondent sur les bandes des Huns ; et peut-être Attila lui-même serait-il tombé sous leurs coups, s’il n’eut prudemment pris la fuite sans les attendre. […] Le lendemain, dès qu’il fit jour, voyant les champs couverts de cadavres, et les Huns qui n’osaient sortir de leur camp, convaincus d’ailleurs qu’il fallait qu’Attila eut éprouvé une grande perte pour avoir abandonné le champ de bataille, Aetius et ses alliés ne doutèrent plus que la victoire ne fût à eux. […] Aussi les Goths et les Romains s’assemblèrent-ils pour délibérer sur ce qu’ils feraient d’Attila vaincu. […] On rapporte que, dans cette situation désespérée, le roi des Huns, toujours grand jusqu’à l’extrémité, fit dresser un bûcher formé de selles de chevaux, prêt à se précipiter dans les flammes si les ennemis forçaient son camp ; soit pour que nul ne pût se glorifier de l’avoir frappé, soit pour ne pas tomber lui, le maître des nations, au pouvoir d’ennemis si redoutables.

Jordanes, vers 550

Il est possible que le vainqueur romain se soit livré alors à une démarche où entrait plus de diplomatie que de force militaire auprès d’Attila.

Aetius, très prudent dans ses plans, vint trouver Attila pendant la nuit et lui dit :  » j’avais espéré que ton courage pourrait délivrer ce pays des perfides Goths, mais il n’en est rien. Jusqu’ici, tu as combattu contre des troupes médiocres, mais cette nuit Théodoric, frère de Thorismond [le futur Théodoric III], arrive avec de nombreux soldats d’élite ; ne cherche pas à résister et tâche de t’échapper ».

Frédégaire                       Chroniques

Toujours selon Frédégaire, Attila, pour prix de ces renseignements, aurait remis 10 000 pièces d’or à Aetius, lequel aurait persuadé Thorismond d’aller défendre sa couronne en Aquitaine, moyennant aussi 10 000 solidi. Et il est vrai que les Wisigoths se retirèrent et que les Huns en firent autant, en regagnant la plaine de Hongrie. Attila avait commis plusieurs erreurs : surestimation de ses chances de trouver des alliés sur place, perte de temps devant Orléans, et incapacité à se renseigner sur l’arrivée à marche forcée d’Aetius à Orléans. Et il n’est pas impossible qu’Aetius ait préféré l’éloignement des Wisigoths à celui des Huns.

D’aucuns disent encore que si Paris resta à l’écart de la furie, c’est parce qu’une jeune fille, Sainte Geneviève, sauva Paris des fureurs d’Attila, en retenant, par une rare présence d’esprit, ses compatriotes dans les murs de leur ville ; quelques années après, elle les arracha aux horreurs de la famine, en leur amenant un convoi de blé considérable. Cette héroïne, accueillie avec les transports de la plus vive reconnaissance, débarqua probablement vis-à-vis cette plage (la place de Grève) où, quatorze siècles après un acte d’un si généreux dévouement, les Parisiens, témoins muets de la plus noire ingratitude, laissèrent profaner et disperser les cendres de cette libératrice de leurs ancêtres, qu’Attila, malgré toute sa férocité, eut respecté vivante. Elle ne peut trouver grâce aux yeux d’une philosophie fanatique, stupide, qui regardoit la châsse de Sainte Geneviève, comme un des hochets de la superstition.

M.E. Jondot                           Tableau historique des nations. 1808

Gravure au burin anonyme publiée dans le Magasin pittoresque en 1856, reproduisant un tableau du XVIe siècle.

452                                Attila ne pouvait rester sur l’échec de Gaule. Il s’en prit donc à l’Italie. Passant les Alpes Juliennes sans difficulté, il fit le siège d’Aquilée [ville fortifiée rive droite de l’Isonzo, toute proche de son embouchure, au nord-ouest de Trieste], qu’il prit vers la fin août ; le départ des cigognes  retint son attention :

Regardez ces oiseaux, avertis des choses futures, quitter cette cité vouée à périr et déserter, dans un péril imminent, ces murailles qui vont tomber. Qu’on ne croie pas cela vide de sens ou incertain : la peur de l’avenir change les habitudes des êtres qui le pressentent.

Propos d’Attila à ses guerriers, rapportés par Jordanès Getica XLII, 221

Puis il ravagea pratiquement toute la plaine du Pô, prenant Milan, Pavie et d’autres villes encore.  Mais la scoumoune ne démordait pas et ses envies de marcher sur Rome ne purent devenir réalité :

La seconde année du règne de l’empereur Marcien, les Huns, qui ravageaient l’Italie et y avaient envahi plusieurs villes, sont, de par la volonté divine, frappés de plaies célestes, soit par la famine, soit par une certaine maladie. Car l’empereur Marcien ayant envoyé des auxiliaires, sous le commandement d’Aetius, [les Huns] sont massacrés, et ils sont en même temps écrasés sur leur propre territoire tant par des plaies célestes que par l’armée de Marcien.

Hydace

Donc, il semble bien que les troupes d’Attila aient été atteintes par une épidémie et qu’en même temps ait fonctionné une alliance entre l’empire d’Orient et l’empire d’Occident, de telle sorte que des troupes d’orient aient pu être envoyées en territoire hunnique, au nord du Danube, prenant ainsi Attila à revers. Il était temps de plier bagage, mais, comme les Romains n’étaient pas du tout sûrs de pouvoir le vaincre en bataille rangée, ils lui envoyèrent une délégation conduite par le pape Léon, l’ancien consul Avienus et l’ancien préfet Trygetius. La rencontre eu lieu au Champ Ambulée des Vénètes, à l’endroit où le fleuve Mincius est fréquemment traversé par les voyageurs. Jordanes

Il quittait les lieux sans gloire mais avec un bon butin. On voudra plus tard réécrire l’histoire, et cela durera longtemps :

Lorsque Attila eut détruit la ville d’Aquilée, Léon, évêque de Rome, vint mettre à ses pieds tout l’or qu’il avait pu recueillir des Romains pour racheter du pillage les environs de cette ville dans laquelle l’empereur Valentinien était caché. L’accord étant conclu, les moines ne manquèrent pas d’écrire que le pape Léon avait fait trembler Attila ; qu’il était venu à ce Hun avec un air et un ton de maître ; qu’il était accompagné de St Pierre et de Saint Paul, armés tous deux d’épées flamboyantes, qui étaient visiblement les deux glaives de l’Eglise de Rome. Cette manière d’écrire l’histoire a duré, chez les chrétiens, jusqu’au seizième siècle, sans interruption.

Voltaire

453                             Attila meurt pendant sa nuit de noces avec la belle Ildico :

Lui [Attila], comme le rapporte l’historien Priscus, se préparait, au moment de sa mort, à s’unir par mariage à une fort belle jeune fille du nom d’Ildico – après avoir eu d’innombrables épouses, comme  c’était la coutume de son peuple. Il s’était, durant les noces, abandonné à de grands transports de joie, il était alourdi par le vin et le sommeil, et il était couché sur le dos. Or le sang en excès, qui d’habitude, lui coulait par les narines, se trouva empêché d’emprunter les conduits habituels et, prenant un cours fatal, pénétra dans sa gorge et l’étouffa. C’est ainsi que l’ivresse infligea un trépas honteux à ce roi rendu glorieux par ses guerres. Mais le lendemain, une grande partie du jour s’étant déjà écoulée, les officiers royaux, soupçonnant quelque malheur, après avoir appelé à grand cris, brisent les portes. Ils découvrent qu’Attila est mort d’hémorragie, sans blessure, et voient la jeune femme en larmes, le visage caché sous un voile.

[…] Son cadavre ayant été placé à l’intérieur d’une tente de soie au milieu de la plaine, un spectacle admirable fut solennellement représenté : les meilleurs cavaliers de la nation des Huns, chevauchant à la façon des courses du Cirque autour du lieu où il reposait, célébrèrent ses hauts faits dans un chant funèbre qui disait en substance :

« Le plus grand roi des Huns fut Attila, fils de Mundzuc, seigneur des plus vaillantes nations, qui, avec une puissance inouïe avant lui, posséda seul les royaumes scythiques et germaniques, épouvanta par la prise de cités les deux empires de la ville de Rome et, au lieu de livrer le reste au pillage, fléchi par les supplications, accepta un tribut annuel. Après avoir accompli tout cela dans l’abondance du succès, ce n’est pas sous les coups de l’ennemi, ni par la trahison des siens, mais heureux, parmi les réjouissances, au sein de son peuple intact, qu’il s’est éteint sans douleur. Qui dira que c’est là une mort, puisque nul n’estime devoir la venger ? »

Après l’avoir pleuré par de telles lamentations, ils célébrèrent sur sa tombe la strava, comme eux-mêmes l’appellent, avec un immense banquet, et, unissant tour à tour des sentiments contraires, ils déployaient un deuil mêlé de joie. Et à la nuit, en secret, le cadavre fût rendu à la terre. Ils couvrirent son cercueil d’abord d’or, puis d’argent, enfin de fer, signifiant ainsi tout ce qui convenait à ce roi très puissant : le fer, parce qu’il avait dompté les nations ; l’or et l’argent, parce qu’il avait reçu les ornements de l’une et l’autre république. Ils ajoutèrent des armes prises aux ennemis tués, des phalères précieuses par l’éclat changeant des gemmes, et ces insignes de diverses sortes qui font l’ornement d’une Cour. Et pour soustraire à la curiosité humaine tant de si grandes richesses, ils trucidèrent – odieux salaire !- ceux qui avaient été commis à la tâche, et une mort subite saisit ceux qui ensevelissaient comme celui qu’ils avaient enseveli.

Jordanès                      Getica, XLIX, 254, 256, 257, 258

2 06 455                    Rome est saccagé par les Vandales de Genséric. Il accéda à la prière du pape Léon en interdisant à ses soldats meurtres, incendies et tortures, mais le pillage dura 15 jours, faisant main basse, entre autres, sur les restes du butin ramené autrefois de Jérusalem par Titus. Dans la foulée, il s’empara de la Sicile, Sardaigne, puis de la Tripolitaine et des Mauretanies.

460                             L’empereur Majorien veut reprendre la Mauretanie aux Vandales de Genseric, franchit les Pyrénées et rejoint Alicante où il a rassemblé 300 navires. Genséric pratique la politique de la terre brûlée et se gagne suffisamment de complicités en Bétique pour que les navires coulent ou passent à l’ennemi : c’est un désastre pour Majorien.

07 461                         Entre Gênes et Pavie, l’empereur Majorien et son escorte sont cernées par les soldats du général en chef Ricimer : capturé, dépouillé de ses ornements impériaux, il va être décapité. Ainsi disparaît le dernier empereur d’occident : une cour subsistera encore 15 ans à Ravenne, mais avec les créatures de Ricimer, sans réel pouvoir.

468                              Les Burgondes, tolérés jusque là par Ricimer à Vienne, descendent jusqu’à la Durance. Au large de Tripoli, Genséric inflige une cinglante défaite à Basilisque, frère de l’impératrice de Rome, mis à la tête d’une flotte colossale de 113 galères, à même de transporter 100 000 soldats. Ceux-ci avaient en partie débarqué à Tripoli et marchaient sur Carthage, quand Basilisque, soudoyé par les cadeaux de Genséric, demanda une trève, mise à profit par Genséric pour armer toute sa flotte de torchères qui allèrent incendier la flotte de Genséric. Il ne lui restait plus qu’à tailler en pièces les troupes qui avaient débarqué, ce qui fut fait promptement.

La nécessité de tirer vengeance des brigandages de Genseric, roi des Vandales, troubla la paix de l’empire d’Orient ; Léon arma contre lui une puissante flotte qui portoit cent mille combattants ; malheureusement il en confia le commandement à Basilisque qui n’avait d’autre mérite que celui d’être le beau-frère de l’impératrice Vérine. Ce général, sans expérience, se laissa corrompre par l’or des Vandales ; une pluie de feu, lancée de toutes parts par l’ennemi, atteignit, consuma les vaisseaux, et tous les soldats périrent engloutis dans les eaux : le lâche Basilisque échappa presque seul à cette catastrophe qui rendit les Vandales encore plus redoutables. Il auroit mérité mille morts, et pourtant il en fut quitte pour un court exil.

M.E. Jondot                              Tableau historique des nations. 1808

On ne sait rien de ce qu’étaient cette pluie de feu, ces torchères, mais il pourrait bien s’agir de la première apparition en occident du feu grégeois.

469                             Euric, le nouveau roi des Wisigoths, bat les Romains à Déols, près de Chateauroux et s’empare de tout le Massif Central.

471                              Mise en service du calendrier astronomique maya.

472                             Rome est encore saccagée par le général Ricimer, pour se débarrasser de l’empereur Anthémius qui lui tenait tête, aidé de quelques goths. Ricimer avait nommé Auguste le sénateur Olybrius. Tous deux mourront dans les mois suivants, laissant l’occident sans maître.

473                              Euric occupe la Tarraconaise, enlève Arles et Marseille, puis soumet non sans peine la rive gauche du Rhône.  Un an plus tard, il recevait en toute souveraineté, l’Espagne des Suèves, la Tarraconaise et la Gaule entre l’Océan, la Loire et le Rhône.

Ne pesait alors à peu près le même poids en Gaule que Gondebaud, le roi des Burgondes, installé par Ætius en Sapaudia et qui avait peu à peu conquis les pays de Jura, de la Saône et du Rhône moyen, Vienne, le Vivarais, Die et Vaison : son royaume allait donc de l’Aube à la Durance, du Rhône moyen au Rhin supérieur.

Comme Euric, il avait su se faire accepter des provinciaux, en procédant au partage des terres, vers 456, en collaboration avec la noblesse sénatoriale. Comme Euric encore, il avait entretenu de bonnes relations avec Rome et participé à l’élection des derniers empereurs d’Occident. Comme Euric enfin, seule la barrière de l’arianisme le séparait de ses sujets gallo-romains catholiques.

En dehors de ces deux grands Etats barbares, aux frontières instables, mais avides d’expansion, à la population nombreuse, ou les provinciaux résignés se mêlaient a un peuple moins frustre que les autres Germains, il n’y avait que confusion : au sud-est, les Ostrogoths avaient gardé la Narbonnaise II et les Alpes Maritimes comme une dépendance de l’Italie ; au nord-ouest, l’émigration des Bretons de l’Angleterre actuelle continuait à bouleverser le tractus armoricanus ; au centre enfin, entre la Loire et l’Oise, une vaste région mal délimitée, axée sur la Seine, formait un îlot romain, pressé par les Francs au nord et les Wisigoths au sud. Là, en effet, d’anciens soldats barbares s’étaient groupés autour du maître des milices Ægidius, que l’hostilité de Ricimer avait empêché de rentrer en Italie. A sa mort, en 464, Ægidius avait légué à Syagrius, sans doute son fils, à la fois son prestige et sa petite armée. Tous deux avaient dû lutter contre les pirates saxons de la Manche et les puissants rois wisigoths. Aussi s’étaient-ils alliés aux tribus franques, peut-être même avaient-ils exercé sur elles une sorte de suzeraineté, car le prologue de la Loi Salique évoque le temps du joug des Romains. Le roi salien Childéric, père de Clovis, aida, par exemple, ces Romains, en 469, contre Euric et, en 470, contre des Saxons qui avaient pris Angers.

Quant aux régions frontières gauloises, Belgiques et Germanies, elles relevaient théoriquement de l’Empire sous la garde des fédérés francs et alamans installés là depuis Julien l’Apostat et Valentinien I°. En fait, elles appartenaient aux rois des tribus les plus importantes. Les plus remuants de ces petits peuples païens et incultes, habitués à piller l’Empire en le respectant, étaient alors les Alamans. Ceux-ci, depuis la mort de Majorien, avaient occupé Bâle et le nord de la Suisse, l’Alsace avec Brisach et Strasbourg, et enfin peut-être la Lorraine jusqu’au Barrois. Vers le sud cependant, ils s’étaient heurtés aux Burgondes qui leur avaient enlevé Windisch, Besançon et Langres. Vers le nord, ils étaient contenus par les Francs. Le Rhin en aval de Mayence dépendait, en effet, des Francs Ripuaires : Sigebert commandait ceux de Cologne et Chararic ceux du Brabant. Les pays de la Meuse et de l’Escaut étaient contrôlés par les Francs Saliens venus de la Toxandrie (marais de Peel et Limbourg) où, jadis, Julien l’Apostat les avait cantonnés.

Après la mort de Majorien, les Saliens avaient repris leur marche vers le Tournaisis-Cambrésis, au sud : le roitelet de Tournai, Childéric, entré au service d’Ægidius, avait étendu son territoire jusqu’à la Somme et osé attaquer le successeur de son ancien chef, le rex Romanorum Syagrius.

Emilienne Demougeot L’établissement des Royaumes barbares en occident après 476      . 1956

22 08 476                  Le roi barbare Odoacre dépose à Ravenne l’empereur Romulus, surnommé Augustule par l’empereur d’Orient Zénon, et envoie à Constantinople les insignes du pouvoir impérial, reconnaissant ainsi la Jeune Rome comme unique source de légitimité impériale. Maître de l’Italie, il va se comporter plus en Romain qu’en barbare.

L’empire romain était mort, mais on ne le savait pas.

Numa Denis Fustel de Coulanges                                    La monarchie franque.  1926

L’absence d’un pouvoir impérial en Occident ne changea rien à la réalité de la vie sociale, économique, religieuse et morale. Si l’Empire disparut, ses anciennes provinces subsistèrent, plus ou moins ruinées, mais avec une population romaine qui l’emportait par le nombre et le degré de civilisation sur les peuples germaniques dont les chefs, cependant, représentaient l’autorité publique depuis 476. Si les provinciaux ne reçurent plus de Ravenne ni lois, ni fonctionnaires, les princes barbares tentèrent de s’adapter à l’appareil juridique et administratif impérial. La monnaie de l’Empire fut la seule valable : les pièces d’argent frappées en Occident furent même beaucoup moins estimées que les solidi ou sous d’or de l’Orient. Les techniques agricoles et industrielles ne subirent pas d’autre transformation que la régression entraînée par la rareté d’une main-d’œuvre spécialisée et d’une clientèle à la fois riche et exigeante. Les routes commerciales ne furent pas oubliées, mais seulement moins fréquentées, à cause de l’insécurité et de la diminution du volume des échanges. La langue de Rome fut adoptée par les barbares, au moins pour la rédaction des documents officiels et les grandes manifestations publiques ; certains de leurs rois allèrent jusqu’à s’engouer de poésie ou d’éloquence latines. Enfin, le catholicisme, religion d’État, dont le clergé s’ouvrit comme un refuge à l’ancienne aristocratie sénatoriale et municipale, s’imposa aussi bien à des idolâtres comme les Francs ou les Saxons qu’à des hérétiques comme les Wisigoths ou les Burgondes ariens. Il devint vite la pierre de touche de l’assimilation des barbares à la vie romaine et de l’acceptation des Germains par la population provinciale : la conversion de Clovis et celle de Récarède hâtèrent non seulement la fusion des Francs et des Gallo-Romains, ainsi que celle des Wisigoths et des Hispano-Romains, mais encore la légitimation de la royauté barbare, substituée au pouvoir impérial ; en revanche, les princes vandales et ostrogoths, qui persévérèrent dans l’hérésie, s’épuisèrent à persécuter leurs sujets romains, toujours prêts à se révolter et à faire appel aux rois barbares catholiques ou à l’empereur d’Orient.

Aussi fut-ce la différence de leur attitude envers l’héritage de Rome qui entraîna vers des destins opposés les deux royaumes barbares les plus puissants en 476 : celui des Wisigoths et celui des Vandales. Genséric, champion du nationalisme germanique et de l’arianisme, ne put intégrer dans son Etat les provinciaux d’Afrique. Son œuvre s’effondra, dès 535, sous les coups, peu vigoureux, de la reconquête byzantine. Au contraire, la romanisation rapide des rois de Toulouse et de Barcelone, ainsi que la conversion au catholicisme, en 589, de leur successeur Récarède, contribuèrent puissamment à l’extraordinaire réussite de l’Espagne wisigothique, qui dura près de trois siècles. Pour les mêmes raisons, en Gaule, le petit royaume franc ne connut pas le sort malheureux de la brillante monarchie ostrogothique en Italie. L’État fondé par Clovis survécut au déclin de la dynastie mérovingienne, tandis que celui de Théodoric, le plus puissant des rois germains au début du VIe siècle, ne put résister à la restauration impériale entreprise par Justinien. Ainsi la période troublée qui s’écoula de 476 au milieu du VI° siècle vit-elle l’enracinement et l’inégale fortune des royaumes barbares de l’Occident latin.

Vers 570-580, ce monde changeant parut se fixer en une figure durable. Si l’Afrique et l’Italie avaient réintégré l’Empire grâce aux victoires byzantines, l’Espagne, la Gaule et la Bretagne, individualisées par leurs rois barbares, commençaient l’expérience d’une vie autonome, presque nationale. Le VII° et le VIII° siècle devaient mettre à l’épreuve, consolider ou ébranler ces formes politiques neuves.

Emilienne Demougeot                     L’établissement des Royaumes barbares en occident après 476.      1956

L’histoire de la chute de Rome n’est pas celle d’une décadence. Une telle imagerie est bonne pour les idéologues. Ce qu’on désigne par la chute de l’Empire romain caractérise un simple changement de la structure politique impériale. Ce qui s’observe, avant tout, c’est un effondrement des structures politiques de l’empire dans ses seules provinces occidentales. Mais cet effondrement n’est lui-même pas la résultante d’une décadence générale, économique, sociale et culturelle, qui serait marquée par une dépopulation nette et par un retour à l’économie en nature. Il n’est pas non plus la traduction d’une dégénérescence morale, d’un basculement des élites fonctionnelles dans la cupidité, puisque la corruption de l’appareil d’État était alors déjà une réalité ancienne.

Cet effondrement, dont la raison est d’abord militaire et administrative, est dû en partie à une suite de raids conquérants, en partie aussi à des coups d’État internes entrepris par certains chefs romains d’origine barbare, que l’armée impériale (surtout dans sa moitié occidentale) avait décidé d’intégrer. On ne saurait déduire de ces deux motifs que la société romaine était une société gangrenée ou décadente : on ne m’objectera pas qu’il ne se peut faire qu’une société bien portante puisse avoir des armées désorganisées et une administration chancelante.

Si cette image d’Épinal a la vie dure, cela vient surtout de ce que nos sources insistent davantage sur le bas détail des événements du IV° siècle que sur le siècle dit d’or de l’empire, qui a dû aussi charrier son lot de sordidités, mais au sein duquel les relations entre oligarchies et appareil d’État étaient recouvertes du voile de la courtoisie. Surtout, à un si grand événement, les historiens se sont empressés de donner une cause d’envergure, en quelque sorte à la hauteur de sa sublimité. Ils se laissèrent duper par cette distorsion des documents, expliquant cette chute tantôt par une déliquescence morale et intellectuelle, tantôt par un effondrement économique.

Le rôle de l’historien est de combattre ces chimères et de dissiper ces voiles. Une fois cette tâche accomplie, il sera à même de faire voir ce que fut réellement le Bas-Empire. Il pourra faire voir qu’il fut d’abord et avant tout une époque d’ambition, d’invention de nouvelles structures ; en somme, un moment d’authentique créativité.

N’allons pas chercher de grandes raisons à ce grand événement qu’est la chute de l’empire. Ni démoralisation d’origine religieuse comme le croyait Gibbon, ce disciple des Lumières, ni chute économique, ni dépopulation. Mais un niveau économique tel qu’on ne peut entretenir assez de soldats pour un empire trop vaste. Et qui est si riche (relativement) que tous les Barbares ont envie de s’en saisir et d’y commander. L’empire n’a pu résister à la multiplication des raids barbares au Ve siècle.

Paul Veyne            L’Histoire Octobre 2015

Le christianisme n’avait pas déclaré la guerre à la société romaine, mais il l’avait condamnée.Il attendait impatiemment la chûte de la nouvelle Babylone, qui serait le premier épisode de la fin du monde. C’est pourquoi, avant l’avènement de Constantin, le chrétien faisait grève, fuyait les charges de l’État, refusait de se battre pour Rome. […] Quand Rome traversa la crise suprême, les chrétiens, la voyant perdue, l’ont traitée de cité du diable, et l’ont de nouveau trahie. La patrie romaine a beaucoup à se plaindre de ces mauvais citoyens.

André Piganiol     L’empire chrétien. 1947

Il est vain de se demander si le christianisme a été un agent actif de la chûte de l’Empire romain en Occident. Le christianisme est présent dans le paysage cultuel et culturel de l’Empire depuis la fin du premier siècle ; il a participé à ses transformations, de même qu’il s’est inculturé dans l’Empire. Non, l’Empire ne s’est pas ruiné en dépensant trop d’argent pour les églises ; non, ce n’est pas parce qu’ils étaient trop occupés à des questions théologiques que les empereurs ont négligé la défense des provinces. D’ailleurs, tandis que l’Empire implose en Occident dans une parfaire unité théologique, l’Orient, déchiré entre chalcédoniens et non-chalcédoniens, prospère. En revanche, dès que Constantin a adopté le chrisitianisme comme religion tutélaire de sa famille et de l’Empire, il a accentué son intégration à l’idéologie impériale et accéléré sa diffusion dans la société. En Occident, à la fin du V° siècle, c’est bien un empire chrétien qui tombe ; ce n’est pas parce qu’il est chrétien qu’il tombe.

Claire Sotinel        L’Histoire Octobre 2015

À force de tout voir, on finit par tout supporter
À force de tout supporter on finit par tout tolérer
À force de tout tolérer on finit par tout accepter
À force de tout accepter on finit par tout approuver

Saint Augustin

9 05 480                    Julius Nepos, mari d’une nièce de Zénon, l’empereur d’Orient, qui pour encore bien des Romains, était le légitime souverain, est assassiné : le régime impérial disparaît de la pars Occidentis.

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[1] La croyance à des antipodes deviendra l’une des accusations courantes portées contre les hérétiques quand viendra l’Inquisition.

[2] Nicée est en Bithynie, aujourd’hui le nord-ouest de la Turquie d’Asie

[3] La dernière des 12 épouses de Mahomet, Maria al-Qibtiyya était une esclave copte égyptienne qui lui avait été envoyée en cadeau de la part de Muqawqis, un officier byzantin : aussi avait-il laissé consigne à ses disciples des respecter les coptes, ce qui explique en partie qu’ils aient pu durer en terre d’islam jusqu’au XXI° siècle

[4] Pour faire bonne mesure, on serait tout de même tenté de se mettre dans les pas d’Aristote sous une banderole : Pour ce que rire est le propre de l’homme. Souvent attribués à Rabelais, ces mots  seraient en fait d’Aristote, selon Jacques Le Goff. Ne parlons pas de plagiat : cette notion date du XIX° siècle : à l’époque de Rabelais, elle n’avait pas de sens.

[5] Laquelle Lutèce serait en fait, selon les fouilles archéologiques, bien une ville romaine, datant donc de la première occupation par les Romains ; on n’y trouve aucun vestige gaulois ; par contre, c’est dans les sous sols de Nanterre que l’on trouve les vestiges d’un centre de pouvoir politique gaulois : céramique, production des textiles, métaux, monnaies ratées à la frappe. On retrouve ce schéma à Bibracte où la ville sera refondée sous un autre nom, 20 km plus loin : Augustodunum, devenue Autun.

[6] C’est un Possidius de Calama qui permit à l’œuvre d’Augustin d’échapper au feu, à la destruction : il parvint à rassembler et faire le tri dans la très importante bibliothèque de son maître spirituel pour lui faire prendre la mer et le faire débarquer à Latran ; ce sera ainsi en grande partie grâce à Augustin que subsistera en Occident quelque chose de la pensée des Grecs.

[7] Traduction effectuée au III° siècle par soixante-dix [ou soixante-douze] Sages juifs pour les Juifs d’Alexandrie qui ne parlaient que le grec.

[8] C’est probablement à son intention que fut construit à Ravenne le Mausolée de Galla Placidia.

[9] Le procédé a été nommé plagiat par anticipation par François Le Lionnais, fondateur avec Raymond Queneau de l’Oulipo [Ouvroir de littérature potentielle]. Donc les convenances veulent  que Galla Placidia ait été redevable de ces mots à Pierre Corneille.

[9]passe-temps favori des historiens locaux et des colonels en retraite, selon O. Maenchen-Helfen


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