845 à 984. Les Vikings. 24951
Publié par (l.peltier) le 14 décembre 2008 En savoir plus

845                              En Chine, un recensement du personnel et de la propriété bouddhique est ordonné : 3 mois plus tard, un édit impérial ordonne la confiscation de toute propriété bouddhique : 4 600 temples vont être détruits (on gardera les plus beaux), 260 000 bonzes et nonnes vont être sécularisés, 40 000 lieux de culte détruits, des dizaines de milliers d’hectares de terrain cultivable confisqués et 150 000 esclaves émancipés : le bouddhisme ne connaîtra jamais plus la même emprise sociale en Chine.

Yi Yin, futur premier ministre sous la dynastie chinoise des T’ang, (du VII° au X° siècle), parle de son premier métier, cuisinier :

L’harmonie s’obtient par la combinaison du doux, de l’acide, de l’amer, du piquant et du salé au moment opportun et en quantité appropriée dans une subtile alliance qui a ses raisons propres.

Les transformations qui s’effectuent à l’intérieur du chaudron sont délicates et impalpables, on ne saurait en rendre compte par la parole, ni même les comprendre par la volonté. Elles sont semblables à la conduite du char et au tir à l’arc, aux transformations du yin et du yang, et à la succession des saisons. Elles engendrent des mets qui, bien qu’ils aient cuit longtemps ne sont pas gâtés ; ils sont cuits mais n’ont pas perdu leur forme, ils sont doux sans être écœurants, ils sont acides sans être aigres, ils sont salés sans être saumâtres, ils sont piquants sans emporter la bouche, ils sont d’un goût subtil sans être fades, ils sont moelleux sans être gras.

Yi Yin               Benwei. Lüshi chunqiu.

Une fois les ingrédients sélectionnés, nettoyés, préparés, on distingue quatre opérations nécessaires :

  • Le taillage: l’art du couteau – daokou –. On dénombre pas moins de 200 modes de taillage. Les aliments sont coupés en très petits morceaux pour pouvoir être saisis plus facilement avec les baguettes.
  • L’assemblage – pei – .Tous les ingrédients sont réunis sur une assiette : c’est une préfiguration du plat.
  • La maîtrise du feu – huohou -. C’est maîtriser sa puissance, sa température, la couleur des flammes, sa durée: ne soulève pas le couvercle de la marmite tant que le huohou n’est pas atteint. Le secret du sauté à la chinoise – chao – tient dans la capacité à saisir les ingrédients sur un feu vif, en les faisant sauter, sans trop prolonger la cuisson.
  • L’assaisonnement se fait au cours de la cuisson. A partir des cinq saveurs de base, le salé, le doux, l’aigre, le piquant et l’amer, on peut construire une infinité de goûts grâce à l’huile de sésame, aux sucres variés, sel, piment, sauces de soja, vinaigre, vin bouillon, fécule

846                                Charles le Chauve invente le viager. Il meurt à Avrieux, près de Modane. Les Sarrasins pillent St Pierre de Rome.

850                              Commencé 70 ans plus tôt, le temple bouddhiste en lave de Borobudur à Java, est configuré comme un mandala, de 113 mètres de coté et, en son centre, le plus haut stupa du monde. Les quatre galeries successives sont ornées de bas-reliefs dont la longueur totale est d’à peu près 5 km.

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851                                Sulayman, voyageur persan, rapporte que sur l’île de Nias, voisine occidentale de Sumatra, les hommes ne peuvent se marier que s’ils ont coupé une tête : Une tête, une femme, deux têtes, deux femmes. Certains hommes ont cinquante femmes…

855-857                        Une légende qui tiendra lieu de fait historique jusqu’au XVII° siècle, veut que le pape d’alors ait été une femme – la papesse Jeanne – qui aurait caché son sexe, jusqu’à accoucher lors d’une procession, ce qui lui aurait valu la mort par lapidation. Fille de moine, née à Mayence, elle aurait reçu un enseignement dispensé aux seuls hommes. Voyageant beaucoup, – Constantinople, Athènes -, elle aurait reçue une chaire d’enseignement à Rome et aurait été admise à la Curie. De là à en faire un pape, il n’y a qu’un pas… que franchira la légende… dont la première relation connue date de 1250. De là vient la vérification du sexe du pape lors de son élection : habes duas et bene pendentes.

Les recherches approfondies dans les Écritures Saintes sont l’une des causes du formidable renouveau que connaît l’Université de Constantinople. Léon, dit le mathématicien, y enseigne la philosophie, mais il a d’autres cordes à son arc : il invente un télégraphe optique qui relie la frontière orientale à la capitale et permet de donner rapidement l’alerte en cas d’incursion arabe, lesquels Arabes estiment avec beaucoup de bon sens qu’un tel homme serait mieux chez eux à Bagdad au sein de la Maison de la Sagesse, qu’à Byzance, ce qu’ils demandent, mais en vain à l’empereur Théophile : le transfert de technologie ne se fit pas.

A la demande du basileus Michel, relayant celle du roi Ratislav de Moravie soucieux de contrer les pressions des Carolingiens, Constantin et Méthode, deux frères macédoniens, vont évangéliser la Moravie : ils ont déjà connu un succès certain chez les Khazars et préparent avec soin leur affaire jusqu’à créer un alphabet slave, à partir des caractères grecs, qui se nommera glagolithique. Constantin, en se retirant dans un monastère romain à la fin de sa vie, y avait pris le nom de Cyrille. C’est un de leurs disciples, Clément qui aurait créé, en hommage à Cyrille, l’alphabet cyrillique, en ajoutant aux caractères grecs des caractères hébreux. Il avait ainsi transformé un idiome en langue écrite.

Noël 858                     Photius est ordonné prêtre et dans le même temps, nommé patriarche de Constantinople. Jusque là laïc, c’était un des plus grands savants de son temps, brillant, touche à tout et habile, un des hommes forts et respectés de Constantinople. Pour asseoir son autorité, il envoie une lettre synodique aux quatre autres patriarches : Rome, Alexandrie, Antioche et Jérusalem : mais, étant donné que les trois derniers n’existent plus guère, c’est avant tout la lettre envoyée à Rome qui compte. Et le pape Nicolas I° [858-867] se méfie des circonstances dans lesquelles est arrivé Photius  au patriarchat de Constantinople, après la démission d’Ignace. Le pape se méfie tellement qu’il désavoue ses propres envoyés, et en profite pour rappeler sa primauté disciplinaire sur les autres patriarches en tant que successeur de Pierre, à Rome. Se greffe là-dessus la querelle sur le filioque. Cela aboutira au 4° concile de Constantinople en octobre 869, reconnu comme œcuménique par les Latins. En 886, Photius finira par être arrêté, jugé puis exilé dans un monastère lointain. Photius tout comme Ignace, considérés comme des saints par les chrétiens d’Orient en même temps qu’adversaires de Rome sont considérés comme les fondateurs d’une Église d’Orient autonome. La rupture qui interviendra 200 ans plus tard ne sera que le fruit d’une rivalité qui aura longuement muri.

860                              L’Europe occidentale a froid : Adriatique et Méditerranée gèlent partiellement, le Rhône complètement.

Un État alévi est fondé au sud de la Caspienne par Hassan bin Zeyd, descendant de l’imam Hassan. Les alévis se sont différenciés des chiites quand les Turcs se sont islamisés, tout en combattant, du VII° au IX° siècle, les empires omeyyade et abassides sunnites. Né en Asie centrale, il a pris sa forme finale en Anatolie, avec les influences des anciennes religions anatoliennes, ainsi que des courants tels que le paulicianisme ou le bogomilisme.

863                              Le pape dépose Photios, patriarche de Constantinople, qui ripostera quatre ans plus tard en l’excommuniant. A l’origine de ces disputes, un désaccord de fond sur l’organisation territoriale de l’Eglise ; depuis la chute de l’Empire romain d’Occident, les pouvoirs séculiers se sont multipliés mais, sans que l’autorité du pape soit remise en question, celui-ci ressent comme essentiel l’unité de l’Eglise, donc la centralisation et donc la reconnaissance du latin comme seule langue d’Eglise. En Orient, dès les débuts de l’Empire romain d’Orient, les liens entre l’Eglise et le pouvoir séculier ont été quasiment organiques, d’où une volonté de l’Eglise de voir se multiplier les Eglises nationales autonomes, qui reproduisent le schéma en place à Constantinople : un empereur associé au patriarche, et donc adopter les langues locales. Il nous en restera, en plein XX° siècle, une Eglise orthodoxe russe sous influence stalinienne, une Eglise orthodoxe roumaine sous influence de Ceaucescu, une Eglise orthodoxe grecque hors circuit fiscal chez les Grecs …etc

868                              Le chinois Wang Jie imprime le plus ancien livre que l’on connaisse : le Sutra du diamant ouvrage sacré bouddhique, sous forme d’un rouleau de près de 5 mètres de long au moyen de blocs de bois gravés. C’est l’infatigable archéologue anglais Sir Aurel Stein [Aurel n’étant qu’une contraction de Marcus Aurelius …], qui le découvrira en 1907 à Dunhuang, le site aux mille Bouddha, région que lui-même nommera Serindia, dans l’ouest du désert de Gobi. Il l’emmènera au British Muséum où il se trouve encore. Les caractères mobiles d’imprimerie seront inventés vers le milieu du XI° siècle. Le besoin de livres était important, crée par la codification des examens pour les candidats à l’administration ; ces examens vont devenir la pierre d’angle du mandarinat chinois, leur ouverture à tous permettant le choix des fonctionnaires au mérite.

869                              La basse Mésopotamie était depuis longtemps mise en valeur par des esclaves noirs que l’on se procurait à assez bon compte et qui travaillaient dans des conditions pitoyables. Leur chef, qui se déclarait descendant d’Ali, disciplina de son mieux ces Zendjs, nègres originaires du Zanguebar, et créa un gouvernement de type communiste. Il s’empara d’Obolla, d’Abadan et d’Ahwaz, c’est-à-dire d’une province riche par son industrie sucrière et textile, et surtout par son commerce avec l’Inde et la Chine. Ces nègres ne songent nullement à se faire aimer des populations, qu’ils massacrent, et ils brûlent ce qui ne leur sert pas de butin. La ville d’Obolla, l’ancienne Apologos, construite en bois, fut en partie incendiée. En 871, ils réussissent à pénétrer dans Bassorah, où ils se livrent à leurs actes de piraterie : cette vie de maraude avait particulièrement excité ces Zendjs, qui venaient de quitter des occupations extrêmement pénibles. Les garnisons locales avaient en vain essayé de se défendre, elles avaient toujours été bousculées. Cette année-là, le régent du califat, Mouwaffak, se résolut à prendre l’affaire en main. Il envoya des troupes, mais ces contingents ne remportèrent jamais d’avantage marqué, ne purent empêcher la prise de Bassorah et éprouvèrent des pertes considérables.

Rodolphe Guilland              L’empire byzantin 1956

La révolte ne sera écrasée qu’en 883, faisant entre un demi et deux millions et demi de morts. Mais, globalement, le trafic d’esclaves noirs s’étendra sur environ 10 siècles, et on estimera à 17 millions le nombre de Noirs déportés par les Arabes.

Les Arabes voyagent aussi, et parviennent en Chine avant Marco Polo :

Il y avait à Bassora un homme de la tribu des Coreïschites, appelé Ibn-Vahab et qui descendait de Habbar, fils d’AI-Asvad. La ville de Bassora ayant été ruinée, Ibn-Vahab quitta le pays et se rendit à Siraf. En ce moment un navire se disposait à partir pour la Chine. Dans de telles circonstances, il vint à Ibn-Vahab l’idée de s’embarquer sur ce navire. Quand il fut arrivé en Chine, il voulut aller voir le roi suprême ; il se mit donc en route pour Khomdan [1], et, du port de Khan-fou [2] à la capitale, le trajet fut de deux mois. Il lui fallut attendre longtemps à la porte impériale, bien qu’il présentât des requêtes et qu’il s’annonçât comme étant issu du même sang que le prophète des Arabes. Enfin l’empereur fit mettre à sa disposition une maison particulière et ordonna de lui fournir tout ce qui serait nécessaire ; en même temps, il chargea l’officier qui le représentait à Khan-fou de prendre des informations et de consulter les marchands au sujet de cet homme, qui prétendait être parent du prophète des Arabes, à qui Dieu puisse être propice ! Le gouverneur de Khan-fou annonça, dans sa réponse, que la prétention de cet homme était fondée. Alors l’empereur l’admit auprès de lui, lui fit des présents considérables, et cet homme retourna dans l’Irak avec ce que l’empereur lui avait donné.

Relation des voyages faits par les Arabes et les Persans dans l’Inde et à la Chine, dans le IX° siècle de l’ère chrétienne, traduite par M. Reinaud, de l’Institut, t. I, p. 79 et suiv.

Le commerce étant au pinacle des valeurs de la Chine, on savait faciliter les transactions et ainsi inspirer confiance au marchand étranger :

Lorsque quelqu’un prête de l’argent à une autre personne, celui-là écrit un billet à ce sujet ; l’emprunteur en écrit un autre sur lequel il appose l’empreinte de deux de ses doigts réunis, le medius et l’index. Puis, les deux billets sont réunis, roulés ensemble, et on écrit une formule à l’endroit où l’un touche à l’autre ; ensuite on les sépare l’un de l’autre et on remet au prêteur le billet par lequel l’emprunteur reconnaît sa dette. Si, plus tard, le débiteur renie sa dette, on lui dit : Présente le billet que t’a remis le prêteur. Si l’emprunteur prétend qu’il n’a pas de billet du prêteur, nie d’autre part avoir souscrit un billet et y avoir imposé son empreinte digitale, et que le billet du prêteur ait disparu, on dit alors à celui qui nie sa dette : Déclare par écrit que tu n’as pas contracté de dette ; mais si plus tard le prêteur apporte la preuve que tu as contracté cette dette que tu nies, tu recevras 20 coups de bâton sur le dos et tu seras condamné à payer une amende de 20 000 fakkûj en pièces de cuivre (soit 2 000 dinars)

Suleyman

vers 870                      Les Vikings, venus de l’ouest de la Norvège mais aussi des îles britanniques colonisent l’Islande, alors vide d’humains : elle est à mi-chemin entre Norvège et Groenland, sa côte nord flirte avec le cercle polaire. Quelques moines irlandais s’y étaient peut-être risqués, mais rien de plus. Parmi eux, Thorwald Aswaldssons, qui, à la suite d’un meurtre, doit quitter la ferme familiale et son pays, la Norvège. 60 plus tard, la quasi-totalité des terres arables étaient revendiquées sinon exploitées.

Un évêque en brossera le portrait quelques temps après les débuts de la colonisation :

Les livres latins nomment ce pays Thulé, mais les hommes du nord l’appellent Islande. C’est un nom approprié pour cette île, car il y a de la glace (is) et sur terre et sur mer. Les glaces flottantes sont si nombreuses qu’elles remplissent les ports du nord, tandis que les glaciers dominent en permanence les hautes montagnes du pays […]. Parfois de grandes rivières d’eau sortent à flots de sous les glaciers […]. D’autres montagnes de ce pays entrent en éruption et crachent le feu, vomissant une cruelle pluie de pierres […]. Les trous bouillonnant d’eau brûlante et de soufre abondent. Il n’y a pas de forêt, mais seulement quelques petits bouleaux. Des céréales – mais seulement de l’orge – poussent à quelques endroits dans le sud […]. Le pays est surtout habité le long des côtes, et l’est et l’ouest sont les moins peuplés.

La Saga de l’évêque Guomund.

Les courants d’est en ouest y déposent sur la côte est suffisamment de bois de Sibérie pour faire des charpentes de maison et se chauffer : il y avait tellement d’épaves que chacun prenait ce qu’il voulait, et qu’il n’y eut pas besoin d’établir de règles à ce sujet.

Landnamabok, recueil des Sagas scandinaves écrit vers le XII°.

La terre était paisible. Elle dormait sous une poussière scintillante. Il n’y avait plus d’aurore et plus de crépuscule. Une nuit fantôme avait chassé le jour. Des lumières luxueuses, funèbres, laiteuses, enduisaient les visages.

On était au premier moment de la Bible. Dieu n’avait pas encore procédé à l’inauguration du monde, il n’avait pas divisé les ténèbres de l’éclat. Le temps n’était pas  en route, il attendait son commencement. Des draperies de velours et de soie avaient remplacé les montagnes. Dans le fond des vallons, on voyait monter une géographie inconnue. La terre défaillait et on découvrait le dedans de la terre. Ce n’était pas la nuit et pas le jour. Une nuit sorcière. L’ombre et la lumière ensemble hallucinés et le ciel comme un somnambule. Un caprice du vent en eut déchiré les voilages. Au loin, des vapeurs moelleuses dessinaient le réseau des vallées et des lacs, le vent les poussait insensiblement et tout le paysage tournoyait.

Les maisons, les prés, les contreforts déchiquetés d’Ingólltsjall qui surplombaient les méandres de la rivière resplendissaient. Des vagabonds surgissaient tout d’un coup. Ils fixaient les étrangers de leurs yeux de chouette, ils défilaient dans un silence terrible. Vers le nord, des glaciers crépitaient. le Langjökull, dit Pétursson et, à un autre moment, il dit : Ces nuits d’été ont la même couleur que la neige, et il dit encore : Regardez nos ombres, monsieur Bodelsen, elles sont très noires et elles miroitent.

Beaucoup plus tard, on devina vers le nord les eaux tranquilles de Thingvallavatn.[…] Le cornette avait suggéré de gravir un tertre couronné d’un bosquet de bouleaux, des buissons à peine, tordus et si malingres que les chevaux les piétinaient […] Un fil de vent tremblait dans les herbes. Le plus vieux des scribes alluma une pipe de porcelaine et l’odeur du tabac et celle de la terre faisaient penser à des choses douces. Un autre écrabouillait des myrtilles sur sa figure, elles étaient encore un peu aigres et il léchait le jus du bout de la langue Les autres scribes riaient.

Gilles Lapouge             L’incendie de Copenhague    Albin Michel 1995

Langjökull wurde in Island aufgenommen und hat folgende Stichwörter: Island.

Le glacier Langjökull

En dehors de ses volcans et de ses sources chaudes, l’Islande ressemblait beaucoup à certaines régions de Norvège et de Grande-Bretagne dont les colons étaient partis. Les colons ne pouvaient absolument pas savoir que les sols et les végétaux islandais étaient beaucoup plus fragiles que ceux qu’ils connaissaient. Il leur sembla naturel d’occuper les hautes terres et d’y faire paître un nombre important de moutons, tout comme ils l’avaient fait dans les hautes terres écossaises : comment auraient-ils pu savoir que les hautes terres d’Islande ne pourraient pas faire vivre indéfiniment leur moutons, et que même les basses terres finiraient par être surpeuplées ? Si l’Islande fut le pays d’Europe dont l’écologie fut le plus gravement endommagée, ce n’est pas parce que les immigrants norvégiens et britanniques oublièrent brutalement toute prudence lorsqu’ils accostèrent en Islande, mais parce qu’ils se retrouvèrent dans un environnement apparemment luxuriant et cependant fragile auquel leur expérience norvégienne et britannique ne les avait pas préparés.

Lorsque les colons prirent enfin connaissance de ce qui se passait, ils commencèrent à réagir. Ils cessèrent de gâcher de grosses pièces de bois et d’élever des porcs et des chèvres qui nuisaient à l’environnement, et abandonnèrent la majeure partie des hautes terres. Des fermes voisines s’associèrent pour prendre des décisions communes lorsque surgissaient des problèmes graves d’érosion. Ils décidèrent par exemple qu’à la fin du printemps, la repousse de la prairie autorisait les bergers à faire transhumer leurs moutons sur les pacages communs de haute altitude pour l’été, et qu’il fallait les faire redescendre dans la vallée à l’automne. Les fermiers tentèrent de se mettre d’accord sur un nombre de moutons maximal que chaque pacage commun pouvait supporter, et sur la manière dont ce nombre devait être divisé pour que chaque fermier individuel puisse atteindre son quota de moutons.

Ces décisions sont raisonnables et flexibles, mais elles sont également conservatrices. Même mes amis islandais trouvent leur société conservatrice et rigide. Le gouvernement danois qui dirigea l’Islande après 1397 se heurta régulièrement à cette attitude chaque fois qu’il tenta d’améliorer le sort des Islandais en suggérant notamment aux habitants de faire pousser du blé, d’améliorer les filets de pêche, de pêcher sur des bateaux couverts plutôt que sur des bateaux ouverts, de saler le poisson destiné à l’exportation, plutôt que de se contenter de le sécher, de créer une industrie de fabrication de corde, de créer des tanneries industrielles, d’exploiter le soufre pour l’exporter. Lorsqu’ils firent ces propositions et d’autres encore, qui impliquaient un changement, les Danois (de même que les Islandais progressistes) se heurtèrent systématiquement à l’opposition des Islandais, qui se refusaient mène à prendre en compte les bénéfices qu’ils auraient pu en tirer.

Les Islandais expliquent cette vision conservatrice par la fragilité de l’environnement : conditionnés par leur longue histoire ils finirent par conclure que, quels que soient les changements qu’ils tenteraient d’introduire, ceux-ci allaient bien plus probablement conduire à une aggravation de la situation plutôt qu’à une amélioration. Au cours des premières années de l’histoire de l’Islande, les colons parvinrent à établir une économie et un système social qui fonctionnaient plus ou moins. Certes, dans ce système, la plupart des gens étaient pauvres, et de temps en temps une partie de la population mourait de faim, mais au moins la société survivait. Lorsque les Islandais tentèrent d’autres expériences au cours de leur histoire, celles-ci eurent souvent un dénouement catastrophique. Les traces de ces catastrophes restèrent visibles partout autour d’eux, sous la forme de paysages lunaires dans les hautes terres, d’anciennes fermes abandonnées, et de zones érodées sur les terres des fermes qui avaient survécu. De toutes ces expériences, les Islandais concluent que leur façon de procéder garantit au moins leur survie.

L’histoire politique de l’Islande entre 870 et aujourd’hui se résume rapidement. Pendant plusieurs siècles, l’Islande fut un pays autonome, jusqu’à ce que des guerres entre les chefs appartenant aux cinq plus grandes familles deviennent sanglantes et conduisent à la destruction de nombreuses fermes dans la première moitié du XIII° siècle. En 1262, les Islandais demandèrent au roi de Norvège de gouverner le pays, en pensant qu’un roi éloigné serait moins dangereux, leur accorderait plus de liberté, et ne pourrait jamais plonger le pays dans un désordre comparable à celui qu’avaient fait régner leur propres chefs sur leur propre territoire. Des mariages entre des maisons royales scandinaves aboutirent en l’an 1397 à la réunification des trônes du Danemark, de Suède et de Norvège sous l’autorité d’un seul roi, dont l’intérêt se porta surtout sur le Danemark, car c’était la province la plus riche, et qui délaissa la Norvège et l’Islande, plus pauvres. En 1874, l’Islande obtint le droit de se diriger elle-même. En 1904, elle obtint son autonomie et, en 1944, sa complète indépendance vis-à-vis du Danemark.

Démarrant à la fin du Moyen Âge, l’économie de l’Islande fut stimulée par la montée du commerce de la morue séchée, qui était pêchée dans les eaux islandaises et exportée vers les villes en pleine croissance du continent européen, pour nourrir les populations urbaines. Comme l’Islande elle-même ne disposait pas de grands arbres à partir desquels elle aurait pu fabriquer des navires, ces poissons étaient péchés et exportés sur des navires appartenant à divers étrangers, notamment des Norvégiens, des Anglais et des Allemands, auxquels vinrent se joindre des Français et des Hollandais. Au début du XX° siècle, l’Islande eut enfin sa propre flotte maritime, et vécut une explosion de la pêche industrielle. Vers 1950, les produits de la mer représentaient plus de 90 % des exportations totales de l’Islande, ce qui réduisait à bien peu de chose la part du secteur agricole autrefois dominant. Dès 1923, la population urbaine de l’Islande l’emporta en nombre sur la population rurale. L’Islande est aujourd’hui le pays Scandinave le plus urbanisé, la moitié de sa population vivant dans la seule capitale de Reykjavík. La population rurale continue d’affluer vers les villes, car les agriculteurs islandais abandonnent leurs fermes ou les convertissent en maisons de vacances et s’en vont en ville chercher du travail, et s’intégrer à la culture mondiale.

Aujourd’hui, grâce à sa richesse piscicole, à son énergie géothermique et à l’énergie électrique qu’il produit à partir de toutes ses rivières, et du fait qu’il n’a plus à rassembler à grand-peine le bois nécessaire à la fabrication des bateaux (qui à l’heure actuelle sont faits de métal), ce pays qui fut le plus pauvre d’Europe est devenu l’un des pays les plus riches du monde en termes de revenu par habitant.

[les lignes qui précèdent ont été écrites quelques années avant l’effondrement financier de l’Islande, effondrement dont ils se sont finalement relevés. Ndlr]

[…]                     Les Vikings de Scandinavie lancèrent leurs assauts dans diverses directions. Les habitants de la région correspondant à la Suède contemporaine, connus sous le nom de Varègues, firent route vers l’est en direction de la mer Baltique, remontèrent les fleuves à l’intérieur de la Russie, poursuivirent vers le sud pour atteindre la source de la Volga et les sources d’autres fleuves qui se jetaient dans la mer Noire et dans la mer Caspienne, firent commerce avec le riche empire byzantin et fondèrent la principauté de Kiev, première pierre dans la construction de l’État russe moderne. Les Vikings du Danemark contemporain firent route vers l’ouest en direction des côtes de l’Europe du Nord-Ouest et de la côte est de l’Angleterre, avancèrent sur le Rhin et la Loire, s’installèrent à l’embouchure de ces deux fleuves ainsi qu’en Normandie et en Bretagne, établirent l’État du Danelaw, à l’est de l’Angleterre, et le duché de Normandie en France, et contournèrent la côte Atlantique de l’Espagne pour pénétrer en Méditerranée par le détroit de Gibraltar et s’attaquer à l’Italie. Les Vikings de la Norvège contemporaine naviguèrent vers l’Irlande et vers les côtes nord et ouest de la Grande-Bretagne et ils établirent un important pôle d’échanges commerciaux à Dublin. Dans toutes les régions d’Europe, les Vikings s’installèrent, épousèrent des femmes du pays et se fondirent progressivement dans la population locale, ce qui eut pour résultat la disparition des langues Scandinaves et des zones de peuplement Scandinaves dans les pays étrangers à la Scandinavie. Les Vikings suédois s’assimilèrent à la population russe, les Vikings danois à la population anglaise, tandis que les Vikings qui s’étaient installés en Normandie finirent par abandonner leur langue norroise pour le français. Dans ce processus d’assimilation, les mots tout comme les gènes Scandinaves furent absorbés. Par exemple, la langue anglaise moderne doit les mots awkward (maladroit), die (mourir), egg (œuf), skirt (jupe) et des dizaines d’autres encore aux envahisseurs Scandinaves.

Au cours de ces traversées vers des terres européennes inhabitées, de nombreux navires vikings furent déviés par les vents dans l’Atlantique Nord qui, à cette époque de climat doux, n’était pas pris dans les glaces, lesquelles ultérieurement firent obstacle à la navigation et causèrent la perte de la colonie du Groenland comme celle du Titanic. Ces navires égarés découvrirent et peuplèrent donc d’autres terres jusque-là inconnues des Européens ou de tout autre peuple : les îles Féroé, qui étaient inhabitées, peu après l’an 800 et l’Islande vers 870 ; vers l’an 980, le Groenland, qui à l’époque n’était occupé que dans sa partie la plus septentrionale par les Américains autochtones ancêtres des Inuits, ceux que l’on nomme le peuple Dorset ; et, en l’an 1000, le Vinland, une zone d’exploration comprenant Terre-Neuve, le golfe du Saint-Laurent et probablement d’autres régions côtières du nord-est de l’Amérique du Nord peuplées de nombreux Amérindiens dont la présence obligea les Vikings à quitter les lieux après seulement une dizaine d’années.

Puis les raids vikings sur l’Europe se firent moins fréquents : leurs cibles européennes apprenaient progressivement à se méfier d’eux et à se défendre, le pouvoir des rois anglais et français et de l’empereur allemand se renforçait et le pouvoir grandissant du roi de Norvège lui permettait désormais de mettre à profit les forces des chefs pillards qui jusqu’alors échappaient à son contrôle et qui étaient à présent employées à l’établissement d’un respectable État commerçant. Sur le continent, les Francs battirent les Vikings sur la Seine en l’an 857, remportèrent une victoire majeure lors de la bataille de Louvain, en 891, et les chassèrent de Bretagne en 939. Dans les îles Britanniques, les Vikings furent chassés de Dublin en 902, et leur royaume de Danelaw, en Angleterre, se désintégra en 954, même si de nouveaux raids permirent de le faire revivre entre 908 et 1016. L’année 1066, célèbre pour la bataille d’Hastings, sur la côte sud-est de l’Angleterre, au cours de laquelle Guillaume le Conquérant. (Guillaume de Normandie) conquit l’Angleterre avec une armée de descendants de Vikings francophones, peut également symboliser la fin des attaques vikings. Guillaume l’emporta sur le roi anglais Harold à Hastings, le 14 octobre, parce que les soldats de Harold étaient épuisés, ayant parcouru trois cent cinquante kilomètres à pied vers le sud en moins de trois semaines après avoir défait la dernière armée d’invasion viking et son roi à Stamford Bridge, au centre de l’Angleterre, le 25 septembre. À partir de cette date, les royaumes Scandinaves évoluèrent pour devenir des États ordinaires, qui faisaient commerce avec d’autres États européens et ne se livraient plus à la guerre qu’occasionnellement. La Norvège médiévale était désormais connue non pas pour ses guerriers redoutés, mais pour ses exportations de morue séchée.

Après des millénaires pendant lesquels ils étaient demeurés à l’intérieur des frontières de la Scandinavie sans s’intéresser au reste de l’Europe, pourquoi l’expansion viking démarra-t-elle si rapidement pour atteindre un sommet après 793 puis prendre brutalement fin moins de trois siècles plus tard ? Lorsque l’historien étudie une expansion, il se demande toujours si celle-ci fut déclenchée par une poussée (pression démographique et absence d’opportunités dans le pays d’origine), par un attrait (bonnes opportunités et zones inhabitées à coloniser à l’étranger) ou par les deux. De nombreuses vagues expansionnistes furent déclenchées par une combinaison des deux, et cela s’applique également aux Vikings : ils furent poussés par la croissance démographique et par la consolidation du pouvoir royal dans leur propre pays, et attirés par de nouvelles terres inhabitées où ils pensaient pouvoir s’établir, ainsi que par des terres étrangères habitées riches mais sans défense, qu’ils allèrent piller. De la même manière, l’immigration européenne en direction de l’Amérique du Nord atteignit son apogée au XIX°siècle et au début du XX° siècle, les immigrants étant à la fois poussés à émigrer et attirés vers le Nouveau Monde : la croissance démographique, les famines et l’oppression politique en Europe poussèrent les immigrants hors de leurs frontières, tandis que les attirait la perspective de terres fertiles quasi illimitées et d’opportunité économiques offertes par les États-Unis.

Si l’on s’intéresse maintenant à la raison pour laquelle ces forces de poussée et d’attraction commencèrent à s’exercer si brutalement après l’an 793 puis déclinèrent si rapidement vers 1066, on constate que l’expansion viking est une bonne illustration de ce que l’on appelle un processus autocatalytique. En chimie, le terme de catalyse décrit l’accélération d’une réaction chimique par l’adjonction d’un élément, une enzyme, par exemple. Certaines réactions chimiques génèrent un produit qui agit également comme un catalyseur, si bien que la vitesse de la réaction part de zéro, puis s’emballe lorsqu’un produit se forme, déclenchant une catalyse et accélérant encore la réaction, si bien que plus de produit se forme, ce qui accélère encore plus la réaction. L’exemple le plus connu de cette réaction en chaîne d’autocatalyse est celui de l’explosion d’une bombe atomique, dans laquelle des neutrons contenus dans une masse instable d’uranium déclenchent la fission de noyaux d’uranium pour émettre de l’énergie ainsi que d’autres neutrons, qui à leur tour déclenchent la fission de nouveaux noyaux.

De la même manière, dans le cas de l’expansion autocatalytique d’une population humaine, certains progrès initiaux dont bénéficie un peuple (comme des progrès technologiques) lui permettent d’accroître ses richesses ou de faire des découvertes, qui à leur tour donnent à d’autres individus l’envie de faire du profit et des découvertes, ce qui a pour résultat un accroissement des profits et des découvertes, qui stimule encore d’autres individus, jusqu’à ce que ces individus aient épuisé toutes les possibilités offertes par ces progrès ; c’est à ce moment-là que l’expansion autocatalytique cesse de s’auto-alimenter et prend fin. Pour les Vikings, deux événements particuliers déclenchèrent la réaction en chaîne : l’attaque lancée en 793 contre le monastère de Lindisfarne, dont ils retirèrent un énorme butin qui l’année suivante entraîna d’autres attaques qui rapportèrent plus de butin encore ; et la découverte des îles Féroé, inhabitées et propices à l’élevage ovin, qui mena à la découverte de l’Islande, plus vaste et plus lointaine, puis à la découverte du Groenland, encore plus vaste et plus lointain. Les Vikings qui rentraient au pays chargés de richesses ou évoquant des îles prêtes à être colonisées enflammaient l’imagination d’autres Vikings qui partaient à la recherche de plus de richesses et d’autres îles désertes. On peut rappeler, en dehors de l’expansion viking, d’autres cas d’expansion autocatalytique : l’expansion des anciens Polynésiens vers l’est à travers l’océan Pacifique, qui commença vers 1200 avant J.-C, et l’expansion des Portugais et des Espagnols vers toutes les régions du globe, qui commença au XV° siècle, avec notamment la découverte par Christophe Colomb du Nouveau Monde en 1492.

Tout comme l’expansion des Polynésiens, des Portugais et des Espagnols, celle des Vikings arriva à son terme lorsque toutes les régions directement accessibles à leurs navires furent pillées ou colonisées, et lorsque les Vikings qui rentraient au pays cessèrent d’évoquer des terres étrangères inhabitées ou facilement prenables. De la même manière que, pour les Vikings, deux événements particuliers déclenchèrent la réaction en chaîne, deux autres événements suffisent à illustrer la cause qui met fin à cette réaction. Le premier est la bataille de Stamford Bridge en 1066 ; elle fut la dernière d’une longue série de défaites pour les Vikings et montra qu’il était inutile de tenter de nouvelles attaques. Le second est l’abandon forcé par les Vikings de leur colonie la plus lointaine, le Vinland, vers l’an 1000, après seulement une décennie d’occupation. Les deux sagas nordiques qui sont arrivées jusqu’à nous et qui décrivent le Vinland relatent explicitement que celui-ci fut abandonné en raison de conflits avec une population importante d’Amérindiens, bien trop nombreux pour être défaits par les quelques Vikings qui avaient pu traverser l’Atlantique à bord des navires de l’époque. Les îles Féroé, l’Islande et le Groenland étant déjà largement peuplés de colons vikings, le Vinland étant impossible à conquérir, et plus aucune découverte d’îles de l’Atlantique inhabitées n’étant réalisée, les Vikings atteignirent ce point où ils ne trouvèrent plus d’intérêt à envoyer des pionniers risquer leur vie dans les tempêtes de l’Atlantique Nord.

Lorsque des immigrants colonisent une nouvelle terre et se l’approprient, le mode de vie qu’ils y établissent reprend en général des caractéristiques du mode de vie qui était le leur dans leur pays d’origine ; ils puisent dans un capital culturel de connaissances, de croyances, de moyens de subsistance et d’organisation sociale accumulés dans leur pays d’origine. C’est tout particulièrement vrai lorsque, comme les Vikings, ils occupent une terre qui au départ est soit inhabitée, soit habitée par des individus avec lesquels les colons ont peu de contact.

[…]     Les sociétés que les Vikings établirent sur les îles de l’Atlantique Nord eurent pour modèles les sociétés vikings continentales que les immigrants avaient laissées derrière eux. Cet héritage culturel et historique était particulièrement marqué dans les domaines de l’agriculture, de la production de fer, dans les divisions de la société en classes et dans la religion.

Alors que nous voyons les Vikings comme des guerriers et des navigateurs, eux-mêmes se considéraient comme des agriculteurs. Les animaux dont l’élevage ne posait aucun problème et les cultures qui poussaient facilement dans le sud de la Norvège devinrent une considération importante dans l’histoire des Vikings et de leurs relations avec l’étranger, non seulement parce qu’il s’agissait d’animaux et d’espèces végétales que les colons vikings pouvaient transplanter en Islande et dans le Groenland, mais aussi parce que les Vikings attribuaient à ces espèces une valeur sociale. Des peuples différents attribuent un statut différent aux aliments et aux modes de vie : par exemple, aux yeux des ranchers de l’ouest des États-Unis, les bovins étaient valorisés tandis que les chèvres n’avaient aucune valeur. Des difficultés surviennent lorsque les pratiques agricoles qui étaient celles des immigrants dans leur pays d’origine ne peuvent être transplantées sur leur nouveau territoire. Les Australiens d’aujourd’hui, par exemple, se demandent si les moutons qu’ils apportèrent avec eux de Grande-Bretagne n’ont pas fait plus de mal que de bien à l’environnement australien. Ainsi que nous le verrons, le même problème d’inadaptation entre l’ancien et le nouvel environnement eut de lourdes conséquences pour le Groenland viking.

Il était plus facile d’élever du bétail que de faire pousser des cultures dans le climat froid de la Norvège. Le bétail était constitué des cinq mêmes espèces qui furent à la base de la production alimentaire du Croissant fertile et de l’Europe pendant des milliers d’années : vaches, moutons, chèvres, cochons et chevaux. Parmi ces espèces, celles qui avaient le plus de valeur aux yeux des Vikings étaient les cochons, qui étaient élevés pour leur viande, les vaches, élevées pour la fabrication de produits laitiers comme le fromage, et les chevaux, qui servaient au transport et augmentaient le prestige de leur propriétaire. Dans les anciennes sagas nordiques, c’est de la viande de porc que consommaient chaque jour les guerriers du dieu Odin à Valhalla après leur mort. Bien moins prestigieux, mais utiles du point de vue économique, les moutons et les chèvres étaient élevés pour la fabrication de produits laitiers et pour leur laine plus que pour leur viande.

En comptant les os retrouvés dans des déchets de cuisine mis au jour par des fouilles réalisées dans une ferme de chef de clan datant du IX° siècle, située dans le sud de la Norvège, on a pu déterminer en quelles proportions les espèces animales étaient consommées par les résidents. Presque la moitié de tous les os retrouvés dans ce dépotoir étaient des os de vaches, un tiers était des os de ce porc qui était tant prisé, et seulement un cinquième des os appartenaient à des chèvres ou à des moutons. On peut penser qu’un ambitieux chef viking qui établirait sa ferme sur une terre étrangère aspirerait à retrouver les cinq mêmes espèces. Et, en effet, un semblable mélange a été identifié dans les dépotoirs des premières fermes vikings du Groenland et d’Islande. Cependant, dans ces deux pays, les os ne se retrouvent pas dans les mêmes proportions dans les fermes de la fin de la période, car certaines de ces espèces se révélèrent être moins bien adaptées que d’autres aux conditions qui étaient celles du Groenland et de l’Islande : le nombre de vaches diminua avec le temps et les porcs disparurent presque totalement, mais le nombre de moutons et de chèvres augmenta.

En Norvège, plus on habite au nord, plus il devient essentiel, en hiver, de rentrer le bétail dans des étables où il est nourri, au lieu de le laisser paître à l’extérieur en liberté. C’est pourquoi ces guerriers vikings héroïques durent en réalité passer une grande partie de l’été et de l’automne à faucher, sécher et mettre en balles du foin qui allait servir à nourrir le bétail en hiver, au lieu de se livrer aux batailles qui ont fait leur réputation.

Dans les régions où le climat était suffisamment doux pour que l’on puisse faire pousser des plantes potagères, les Vikings cultivèrent également des plantes insensibles au froid, l’orge, notamment. Ils cultivèrent également d’autres plantes moins importantes que l’orge (parce qu’elles étaient moins résistantes) : des céréales comme l’avoine, le blé et le seigle ; des légumes comme le chou, les oignons, les petits pois et les haricots ; du lin, pour fabriquer de la toile ; et du houblon, pour brasser de la bière. Plus on allait vers le nord de la Norvège et plus l’élevage de bétail l’emportait sur les cultures. La chair d’animaux sauvages constituait un complément important au bétail domestique dans l’apport protéinique ; le poisson, en particulier, représente la moitié, voire plus, des os d’animaux retrouvés dans les restes de cuisine des Vikings norvégiens. Les Vikings chassaient également le phoque et d’autres mammifères marins, le renne, l’élan et de petits animaux terrestres, des oiseaux de mer piégés aux endroits où ils se réunissaient pour se reproduire, et des canards ainsi que d’autres oiseaux d’eau.

Jared Diamond               Effondrement     Gallimard 2005

Le Grœnland est une saga en couleurs. En 982, comme l’écrit La Saga des Grœnlandais, un Viking au tempérament volcanique est exilé d’Islande pour meurtre. Une fois sa peine de trois ans purgée, il revient au pays chercher des candidats pour émigrer avec lui. C’est Erik Le Rouge. Il a trouvé une colonie à fonder, qu’il baptise Grœnland, terre verte. C’est le premier coup marketing de l’histoire des migrations, mille ans avant les loteries à la carte verte organisées par les Etats-Unis. Mais ne riez pas des colons islandais crédules. A l’aplomb d’une carte, le Grœnland est blanc comme sa calotte glaciaire, mais vu des flots, en été, le sud du pays est bel et bien vert, du vert timide et minéral des landes nord-atlantiques. Les rives abruptes des fjords sont tapissées d’une flore rampante de myrtilliers et de camarines, de saules et de bouleaux nains, une lande à moustiques où le cèpe prospère et où le pied s’enfonce jusqu’au-dessus de la cheville. Erik Le Rouge n’a pas menti sur la couleur de sa terre promise. C’est même la seule chose dont on soit vraiment sûr dans cette histoire.

Dès la fin du X° siècle, les drakkars débarquent de petits groupes de Vikings dans deux colonies, l’une dans les fjords du Sud, près du cap Farvel, l’autre quelque 1 200 kilomètres plus au nord, dans la région où se trouve aujourd’hui la capitale, Nuuk. Une troisième colonie identifiée, beaucoup plus petite, a fait couler beaucoup d’encre : celle de l’Anse aux Meadows, à Terre-Neuve, preuve que les Vikings ont bien été les premiers émigrants européens à s’installer en Amérique du Nord.

Les cartes de randonnée du Sud grœnlandais portent de nombreuses petites croix noires au fond des fjords : les ruines vikings. De ces constructions de pierre et de tourbe abandonnées depuis la fin du XV° siècle, il ne reste que les bases des murs. Lorsqu’on débarque du bateau, on repère parfois ces rectangles où poussent les graminées. Les archéologues identifient les églises, les maisons, les fermes, les bergeries d’estive, les abris de chasseurs… Quelques sites sont fouillés, la plupart restent en l’état où les ont trouvés les premiers colons de la période contemporaine lorsqu’ils sont arrivés au Grœnland, conduits par le missionnaire luthérien Hans Egede, en  1721.

Pendant l’essentiel de ses cinq siècles d’existence, la colonie scandinave du Grœnland (les  Vikings deviennent Scandinaves dès lors qu’ils acceptent le baptême) est restée en relation avec l’Europe du Nord, important des vêtements à la mode, exportant des produits de luxe, ivoire de morse, défenses de narval, fourrures, et parfois des ours polaires vivants pour les zoos des souverains de l’Europe médiévale. Lorsque les colons luthériens sont arrivés, au XVIII° siècle, ils ont cherché la trace de leurs prédécesseurs chrétiens pour les réformer, en vain. Il n’y avait plus trace de Vikings depuis deux siècles au Grœnland. Que leur était-il arrivé ? Que s’était-il passé avec les Inuits ? Les érudits d’Europe se passionnèrent pour cette question. Qui a tué les Vikings ? Qui est responsable et de quoi sont-ils morts ?

Sur la pochette de l’album du si populaire chanteur Sumé, un Eskimo patibulaire brandit le bras du Viking qu’il a dépecé. L’image provocante va bien avec les protest songs du premier groupe de rock grœnlandais qui appelait à refuser l’oppression des colons capitalistes. Le message de cette gravure du XIX° siècle remonte aux premiers temps de la colonisation danoise. Dès son arrivée, le missionnaire Egede a été convaincu que les sauvages avaient fait la guerre aux Blancs. Pour lui, c’étaient les skraeling (un terme péjoratif venu des sagas qui assimile les indigènes à des miséreux) qui avaient chassé les premiers colons européens du Grœnland. Selon le pasteur, les légendes des Inuits confirmaient que leurs ancêtres s’étaient battus contre les Vikings. Dans un de leurs contes, un Eskimo arrivé en kayak surprenait des Scandinaves dans leur tente et frappait la toile jusqu’à ce qu’ils meurent tous de peur.

Un mythe était né, il a la vie dure. Observons comment il s’est créé. Quand les missionnaires s’installent sur la côte ouest du Grœnland au XVIII° siècle, les Inuits viennent à leur rencontre pour leur vendre des fourrures de renard. Le contact s’établit, les pasteurs luthériens apprennent le kalaallisut – la langue inuite -, ils commencent à évangéliser ces païens et à recueillir leurs traditions orales, transmises de génération en génération. A force de solliciter les souvenirs de conflits avec des Blancs, ils finissent par émerger. CQFD.

Si l’on regarde de près ces légendes, comme l’a fait par exemple l’historien Hans Christian Petersen, le message n’est pas si simple. La peur est présente, la trahison, les femmes ou les enfants qu’on enlève, un bateau magique camouflé en iceberg, les vendettas : les mêmes ingrédients que dans les mythes recueillis par Knud Rasmussen dans tout l’Arctique, où il n’est question que des Inuits entre eux.

Dans un de ces récits, un Inuit et un Scandinave deviennent amis, ils chassent ensemble, tirent à l’arc ou font la course. Un jour, le Blanc lance un défi : une cible sera placée au sommet d’une montagne et le premier qui la manquera sera poussé du haut de la falaise. L’Eskimo refuse, pourquoi souhaiter la mort de mon ami ? Mais le Viking insiste. Une grande peau de caribou est tendue au sommet. La flèche de l’Inuit se plante dans la cible, celle du Viking la rate. Il est poussé dans le vide sous les yeux de ses proches. Depuis, l’endroit est appelé Pisissarfik, la  montagne de l’Archer. Ce duel funeste, dit la légende, n’eut aucun impact sur l’amitié entre les deux peuples. Une lecture précise de ces légendes montre le prix que les Grœnlandais accordaient à leur amitié avec les Scandinaves, conclut Petersen. Dans de nombreux cas, des conflits auraient dû la détruire mais elle a survécu à cause du respect mutuel entre les deux peuples. « 

La disparition des Vikings ne se trouve donc pas dans les légendes inuites. Mais pour ceux qui veulent à tout prix qu’il y ait eu de la bagarre, les sagas sont là. Ces textes écrits plusieurs siècles après les faits par des ecclésiastiques islandais sont pleins d’action, de bruit et de fureur. Ils racontent l’exploration héroïque des terres inconnues aux confins du Grœnland et de l’Amérique du Nord. Les Vikings dûment baptisés partent établir leurs colonies. Les Skræling prennent peur à la vue d’un taureau qui mugit, les colons fuient devant une flottille de kayaks, un fils d’Erik Le Rouge est tué d’une flèche. De tels récits sont indéracinables. Cette histoire de conquête et de violence qui ressemble à une croisade contre les infidèles est ancrée dans les esprits.

En  2006, un intellectuel américain, Jared Diamond, publie Effondrement, un best-seller sur la fin des civilisations qui met en parallèle l’extinction des Mayas et des Vikings. S’emparant de l’énigme, il commence par passer en revue les différents facteurs qui ont achevé les premiers colons du Grœnland : déforestation et épuisement des ressources, affaiblissement des liens maritimes avec l’Europe, refroidissement climatique… Sur cette dernière cause, tout le monde est d’accord. Les Vikings sont arrivés au Grœnland à une époque relativement chaude, avant le petit âge glaciaire qui commence au XIII° siècle. La dégradation du climat a affecté leurs petites colonies.

Mais pour Jared Diamond, ça ne suffit pas : il imagine une attaque finale des derniers survivants par les Inuits. Les Vikings, explique-t-il, sont privés de leur ressource essentielle, le fer, et perdent leur avantage militaire. Pour ces hommes qui avaient réussi à donner d’eux l’image de redoutables guerriers faisant tournoyer au-dessus de leur tête de lourdes haches de combat, le fait d’en être réduits à fabriquer ces armes dans des os de baleine fut certainement ressenti comme une humiliation. En face, les Inuits disposent leurs armes sur les kayaks comme un arsenal de guerre qui évoque l’USS-Iowa. Diamond pense que les Inuits ont achevé les derniers Vikings en bloquant l’entrée d’un fjord, et qu’ils sont morts de famine et de froid après avoir mangé leur dernière vache jusqu’aux sabots.

Depuis vingt ans au moins, les historiens écrivent que, loin d’être un champ de bataille, le Grœnland médiéval et l’Amérique du Nord avaient été, grâce aux Vikings et aux Inuits, le terrain de rencontre entre les cultures européennes et asiatiques, longtemps avant que les navigateurs de la Renaissance explorent le monde (Kirsten Seaver, 1996). Mais l’Histoire écrite avec soldats de plomb a sans doute de beaux jours devant elle. Dans de nombreux ouvrages sur le Grœnland, la fin des Vikings ressemble à un western où les Indiens sortiraient vainqueurs.

Retour en 2016. Qaqortoq, 3 000 habitants, est le grand port le plus méridional du Grœnland, le terminus de l’express côtier Sarfaq-Ittuk qui, après une nuit d’escale, repart vers le nord tous les jeudis matin de Pâques à Noël. La ville se trouve à l’entrée des fjords où battait, à l’abri des icebergs et des banquises dérivantes, le cœur fertile de la colonie viking.

La guesthouse de Heidi à Qaqortoq est le lieu de rencontre des voyageurs qui passent trop de temps au Grœnland pour s’offrir des nuits d’hôtel aux tarifs scandinaves. Au petit déjeuner, Heidi accueille ses visiteurs devant son tableau blanc, feutre effaçable à la main. Elle leur apprend, dans un anglais lent et précis, quelques rudiments de kalaallisut, une douzaine de mots usuels qu’elle fait répéter jour après jour (les quelques mots de grœnlandais de ces articles ont été entendus de sa bouche). Elle répond à toutes les questions sur la vie des Inuits, leurs coutumes, leurs croyances, le goût pour le phoque ou la baleine, les vies dures qu’ils ont menées.

Et quand le visiteur prête une oreille attentive, Heidi raconte sa propre histoire : son père, un Danois engagé dans la Légion étrangère, est venu s’installer au Grœnland et a épousé une Inuite après s’être battu en Algérie. Quand elle parle de ce père disparu alors qu’elle n’avait que 3 ans, les phrases de la placide Heidi deviennent plus coupantes : Il voulait que je sois élevée en danois. Il ne voulait pas que sa fille soit une Grœnlandaise. Mais c’est ce que je suis ! Ma mère est Grœnlandaise, je ne peux pas échapper à ça ! Heidi dit en montrant ses traits asiatiques d’Inuite qu’elle se sent pénalisée parce que les affaires sont aux mains des Danois. C’est ce qu’Heidi appelle la bataille dano-grœnlandaise. Elle passe par elle. Quand je flaire ce conflit, je n’en peux plus, je n’arrive plus à penser.

Elle dit qu’il faut vivre ensemble parce que nous sommes égaux, même si on me dit le contraire. Je me fais du souci pour mon pays, le Grœnland, Kalaat Nunaat. Ecrivez ce nom, s’il vous plaît. Personne ne l’écrit jamais.

Chez Heidi, on rencontre Christian Koch Madsen, qui a encore de la terre sous les ongles. Cet archéologue danois de 37 ans est de passage au milieu d’une campagne de fouilles sur des sites vikings. Il s’est passionné pour la culture des Inuits à l’adolescence, grâce à une exposition où il avait pu goûter du phoque et voir une démonstration d’esquimotage en kayak : Etudiant, j’étais prêt à sauter sur toutes les occasions d’aller étudier la culture de Thulé. Mais c’est dans un programme de recherche sur les Vikings qu’il a trouvé le poste qu’il occupe depuis trois ans. Le projet est baptisé Comparative Island Ecodynamics : deux équipes travaillent en parallèle, en Islande et au Grœnland, pour comprendre pourquoi ces sociétés économiquement similaires au départ ont réagi différemment au changement climatique. Et pourquoi une seule s’est éteinte.

Au Grœnland, nous travaillons dans la région des fjords extérieurs, explique l’archéologue. Ils sont beaucoup plus exposés aux glaces dérivantes en été, les sols y sont beaucoup moins fertiles que dans la niche écologique du cœur de la colonie, au fond des fjords. Si c’est vraiment le changement climatique qui a affecté ces colonies, ces fermes doivent avoir été touchées les premières et s’être adaptées.

Lorsqu’il a commencé à travailler sur ces sites vikings, il y a trois ans, Christian Koch Madsen a eu une grosse surprise. Tout le monde pensait que ces implantations étaient beaucoup plus petites que celles du cœur de la colonie. Nous avons découvert que ces fermes avaient juste été mal étudiées. Lorsque les archéologues ont commencé à fouiller, il y a cent cinquante ans, ils cherchaient des églises. Comme il y en avait moins, ils ont passé leur chemin.

Ces fermes où les paysans vikings se sont adaptés au changement climatique ont évolué vers un élevage extensif de moutons et de chèvres, un cheptel qui résiste mieux au froid et peut se contenter d’une végétation buissonnante de bouleaux et de saules arctiques. Le phoque, porté par les glaces dérivantes, était plus abondant, ainsi que le bois flotté. Christian Koch Madsen pense qu’un processus de centralisation a pu accélérer leur déclin : ces fermes, avec leur réseau de bergeries d’estives, étaient plus grandes que beaucoup d’autres des fjords intérieurs, mais elles sont devenues dépendantes pour le fourrage. La mécanique du déclin a été longue et complexe.

Aucun mot écrit n’a jamais été retrouvé au Grœnland : aucun texte, aucune stèle runique… Tout ce qui a été écrit dans le passé l’a été de l’extérieur, d’Islande ou de Scandinavie, par des gens pour qui le Grœnland représentait un bout du monde où vous n’avez aucune envie d’échouer, explique Christian Koch Madsen. C’est le genre d’endroit où, dans la tradition islandaise, on peut envoyer le héros affronter des épreuves dont il reviendra victorieux.

L’archéologue reconnaît sa dette envers les sagas islandaises. Sans ces récits, il n’y aurait peut-être pas eu le moindre début de recherche sur les Vikings au Grœnland. Mais il suggère de les manipuler avec précaution : Elles ont été écrites à partir d’une tradition orale déjà vieille de deux siècles. Il y a beaucoup d’interprétations, d’autant que ceux qui écrivent sont des membres du clergé, qui veulent faire partager une vision chrétienne du monde.

Lorsqu’on lui soumet la fameuse énigme de la disparition des Vikings, l’archéologue dresse un tableau vivant, réaliste, complexe, sans catastrophisme, sans le coup fatal porté par les Inuits. Les Eskimos de Thulé, dit-il, sont arrivés du Nord au milieu du XIII° siècle et ont cœxisté deux siècles avec les Vikings. Vous ne passez pas deux cents ans à vous battre !

Les recherches des vingt-cinq dernières années ont prouvé que les colonies vikings étaient deux fois moins nombreuses que ce qui avait été estimé au départ : environ 2 500 personnes à leur apogée, disséminées sur plus de 1 000  km de côtes. Petites, fragiles, elles se sont étiolées. Des fermes de plus en plus isolées devenaient vulnérables aux maladies infectieuses transmises par l’équipage d’un baleinier de passage. Au nord, on a retrouvé des familles entières d’Inuits morts dans leurs campements, décimées si brutalement que les morts n’étaient pas enterrés. Dans la colonie viking, tous les corps qu’on a retrouvés étaient enterrés chrétiennement, dans des cimetières.

Madsen imagine une hémorragie progressive : Les plus vieux ont dû rester jusqu’au bout, on n’abandonne pas le travail d’une vie. Mais trois jeunes d’une ferme qui partaient sur un bateau pouvaient priver une ferme de sa force vitale. Et leur arrivée en Islande pouvait passer inaperçue parce que c’était banal.

Le soir tombe sur Herjolfness. A la barre d’Ada-2, Isabelle Autissier tourne doucement dans la petite baie entourée d’icebergs pour trouver le meilleur mouillage. C’est ici, disent les sagas, que Barni Herjolfsson a installé le port de la colonie grœnlandaise, en 985. Ce fut le premier site viking fouillé au Grœnland, en  1839. Demain, on débarque.

Charlie Buffet            Le Monde du 13 08 2016

Le fjord Tasermiut

site viking au Groenland

Les implantations juives se multiplient en Allemagne, surtout le long du Rhin, voie de communication plus confortable, et donc plus appréciée que les routes. On rencontre des communautés principalement à Spire, Worms, Mayence, Bonn, Cologne. Les juifs y avaient reçu un terrain pour construire leurs maisons, et un autre pour leur cimetière ; assez rapidement ils s’entourèrent d’un mur pour se protéger des autres. Lorsque la volonté de se protéger sera plus manifeste chez les autres, ces murs feront de ces quartiers des ghettos. Les Rhadanites, – des commerçants juifs – n’attendent même pas d’être en plein cœur du Moyen Age pour mettre sur pied une véritable multinationale : en France ils s’étaient installées principalement à Narbonne, Metz et Verdun, cette dernière étant devenu alors un grand marché d’esclaves[3] venus des pays de l’Est :

Les Slaves, capturés à la guerre ou concentrés à Prague, étaient amenés à Verdun, châtrés par les Juifs et vendus, pour d’ immenses bénéfices, en Espagne, d’où ils repartaient pour le Maghreb et pour l’Orient.

Borzouk ibn Schah Riyar al Nãhouda al Ramhour-Mouzi               Livre des merveilles de l’Inde

Grands voyageurs, ils rapportèrent de Chine plusieurs techniques, dont le collier d’épaule pour le cheval qui améliora considérablement le labourage. Grand commerçants, ils inventèrent le principe de la lettre de crédit, qui permet de se dispenser du transport, toujours risqué, d’espèces sonnantes et trébuchantes.

Ces marchands (les Radhanites) parlent arabe, persan, grec (byzantin], franc, espagnol, slave. Ils voyagent d’ouest en est et d’est en ouest, partiellement sur terre, partiellement sur mer. Ils transportent depuis l’occident des eunuques, des femmes réduites en esclavage, des garçons, des soieries, des castors, des martes et d’autres fourrures, et des épées. Il prennent le bateau en Firanja (France), sur la mer Occidentale et vont jusqu’à Farama (Pelusium). Là-bas, ils chargent leurs biens à dos de chameau et vont par terre jusqu’à al-Kolzum (Suez), une distance de vingt-cinq farsakhs (parasang). Ils embarquent sur la mer Rouge et naviguent d’al-Kolzum à al-Jar (port de Médine) ou al-Jeddah, ensuite ils vont à Sind, en Inde, et en Chine. Sur le chemin du retour de Chine, ils emportent du musc, de l’aloès, du camphre, de la cannelle, et d’autres produits des pays orientaux vers al-Kolzum et les ramènent à Farama, où ils embarquent sur la mer Occidentale. Certains naviguent vers Constantinople pour vendre leurs produits aux Byzantins ; d’autres vont au palais du roi des Francs pour y vendre leurs biens. Parfois, ces marchands juifs, quand ils embarquent depuis le pays des Francs, sur la mer Occidentale, se dirigent vers Antioche (à l’embouchure de l’Oronte) ; de là par terre jusqu’à al-Jabia (al-Hanaya, au bord de l’Euphrate). Là-bas, ils embarquent sur l’Euphrate et atteignent Bagdad, d’où ils descendent le Tigre vers al-Obolla. À partir d’al-Obolla, ils naviguent vers Oman, Sind, Hind, et la Chine…

Ces différents voyages peuvent aussi être faits par voie de terre. Les marchands qui partent d’Espagne ou de France vont à Sus al Aksa (au Maroc) et ensuite à Tanger, d’où ils marchent vers Kairouan et la capitale d’Egypte. De là, ils vont à ar-Ramla, visitent Damas, al-Kufa, Bagdad et al-Basra, traversent Ahvaz, le Fars, Kerman, Sind, Hind, et arrivent en Chine.

Parfois, aussi, ils prennent la route depuis Rome et, traversant le pays des Slaves, arrivent à Khamlidj, la capitale des Khazars. Ils embarquent sur la mer Jorjan, arrivent à Balkhj, traversent l’Oxus, et continue leur voyage vers Yurt, Toghuzghuz, le pays des Ouïghours et de là vers la Chine.

Abn l-Qasim Ubaid Allah ibn Khordadbeh, Kitab al-Masalik wal-Mamalik. Livre des routes et des royaumes. [Ibn Khordadbeh était directeur des postes et de la police de la province de Jibal sous le calife abasside al-Mutammid, qui régna de 870 à 885.]

Sur l’esclavage à cette époque, on trouve des tableaux très récapitulatifs :

Les eunuques noirs que l’on peut rencontrer sont de trois sortes : la première espèce, qui est la meilleure, est exportée en Egypte ; la deuxième, celle des Barbarins (habitants de la Somalie) est envoyée à Aden ; c’est la pire espèce d’eunuques ; la troisième ressemble aux Abyssins. Quant aux eunuques blancs, ils appartiennent à deux catégories : les Çaqaliba (Slaves) dont le pays est situé au-delà du Khawârizm (contrée sur le cours inférieur de l’Amou-Daria) mais qui sont conduits en Espagne où ils sont châtrés, puis envoyés en Egypte ; les Rûm (les Byzantins) qui échouent en Syrie et dans la province d’Aqûr (Haute Mésopotamie), mais il n’y en a plus depuis que les Marches (frontières syro-mésopotamiennes) ont été ravagées (allusion probable aux victoires de Nicéphore Phocas).

Al Muqadassi

vers 874                      Le Viking Ottar Jarl franchit le cap nord, limite extrême de l’Europe ; il navigue dans la mer de Barentz et la mer Blanche, atteint l’embouchure de la Dwina, et contourne la presqu’île de Kola jusqu’à Kandalakcha. C’est le roi Alfred d’Angleterre qui ajouta ce récit à la traduction qu’il fit du livre d’Orose, disciple de St Augustin: Historiarum adversus paganos libri VII, dans lequel il compilait tous les fléaux humains depuis Adam jusqu’en 417.

Autour de ces années, les Varègues (dont les Rhôs – Russes -), aventuriers scandinaves mi-guerriers pillards, mi-marchands fondent la ville de Novgorod, proche de la mer Baltique comme du lac Ladoga : sa situation lui ouvrait l’accès aux principaux marchés d’orient comme à ceux de toute l’Europe du nord : Novgorod va avoir dans l’Europe du nord le rôle de Venise ou Gênes en Europe du sud. Politiquement, elle va garder son statut de république aristocratique indépendante jusqu’au XV° siècle. Tous ces Vikings ont une vitalité brutale qui bien sûr se traduit dans leurs coutumes :

Ibn Faldan a été envoyé par le calife de Bagdad en ambassade chez les Bulgares de la Volga et rencontre sur le chemin des Rus. Pour honorer leur chef mort, raconte-t-il, on place son cadavre sur son bateau, dans lequel on jette des animaux sacrifiés, son chien et son cheval, coupé en deux. Puis on cherche parmi les esclaves la fille chargée de l’accompagner. Dès qu’elle est désignée, on la lave, on la pare, et tous les compagnons du défunt, par une sorte d’étrange amour posthume pour lui, ont avec elle une relation sexuelle. Puis, tandis que les tambours résonnent pour couvrir ses cris, une matrone vient l’étrangler, avant de la placer à côté du mort, sur le bateau, poussé enfin vers son dernier voyage.

François Reynaert       La Grande Histoire du Monde.   Fayard 2016. p. 178

Monastère de l’Annonciation. Novgorod

875                                 Mort de Rurick, un Varègue devenu prince de Novgorod, fondateur de la dynastie des Riourikides.

878                                 120 000 [4] musulmans, juifs chrétiens et mages sont passés au fil de l’épée dans le port chinois de Khang-Fou.- aujourd’hui Canton -. Le massacre est le fait d’un pirate nommé Bauschena, qui fit abattre aussi tous les mûriers qui entouraient la ville. Le reste du pays en prit exemple et tous les mûriers de Chine furent abattus. Les exportations vers les pays musulmans cessèrent et la route de la soie fut coupée pour un temps.

Alfred le Grand, roi du Wessex, (871-899), seul roi anglais à porter le qualificatif de Grand, bat le chef viking danois Guthrum à Edington. Il est le premier à constituer un royaume anglo-saxon, donc fondateur d’une identité nationale. Cinquante ans plus tôt, son ancêtre Egbert avait vaincu en 825 les Merciens, affaiblis depuis la disparition du roi Offa en 796. Les autres royaumes anglo-saxons étaient alors passés sous sa coupe. Le Danois Knut le Grand (ou Canut) rétablira brièvement la suprématie danoise sur l’Angleterre aux alentours de l’An Mil.

870 -950                       Les Sarrasins sèment la terreur un peu partout, au son de la trompette. On finira par oublier la terreur mais on gardera la trompette.

885 – 886                Depuis des dizaines d’années, les Normands – les hommes du nord – ravagent Paris, et c’est maintenant un siège interminable auquel vont faire face l’évêque Gozlin et le comte Eudes, qui parviennent finalement à provoquer le départ des Normands. Ils avaient pourtant mis les moyens : 700 barques sur une longueur de 10 km., portant pas loin de 50 000 guerriers. Mais, pour des décennies, la ville, amputée de ses faubourgs, va reprendre les dimensions de la Lutèce romaine. Avant de s’en prendre à Paris, c’est bien toute la rive gauche de la Basse Seine qui subit leur terreur, avec le Danegeldtribut aux danois -, nom du tribut versé par des populations menacées par les vikings pour être épargnées. [C’est aussi un impôt anglais, institué par Æthelred, vers 1001 pour acheter le départ des Danois dont les flottes ravageaient les côtes ou solder les troupes destinées à les repousser. Maintenu longtemps après l’expulsion des Scandinaves, le Danegeld ne disparaîtra que sous le roi Étienne d’Angleterre en 1135].

Le malheur se propageant, la Francie est dévastée, presque désertée. Elle déplore la disette de vignes et de céréales dont elle avait si grande abondance. Elle se désole d’être dépouillée de ses habitants, privée de ses paysans. Elle pleure les terroirs que ne retournent plus la charrue et le coutre. Le repos de la terre devient langueur quand n’y passent plus les bœufs. On ne connaît plus les chemins que les hommes ont cessé de fouler. Au fil du temps, les forêts, les bosquets, les bois prolifèrent au détriment des terres. On appelle le salut à grand cris, l’espérance de la vie a abandonné les hommes.

A bord de leurs vaisseaux, les Daces [la Dacie était l’ensemble des trois provinces ecclésiastiques de Scandinavie] remontaient les cours d’eau d’où ils s’élançaient pour ravager les terres riveraines. Ils fondaient la nuit sur les dormeurs plongés dans la quiétude d’un sommeil mortel. Et, quand ils eurent ravagé ce qui se présentait à eux, sans avoir, dans toute la Francie, engagé une seule bataille, faisant butin de tout, ils se retirèrent à l’abri de leurs vaisseaux.

Dudon de Saint Quentin           De moribus et actis primorum ducum Normanniae. Vers 1020

Sous Charles le Chauve, fils de Louis le Débonnaire, tous les fléaux, toutes les passions se déchaînèrent contre la France, ainsi que sous les successeurs de Clovis. Charles le Chauve, brave une seule fois contre ses frères, ne donna plus, après la journée de Fontenai, que des marques de la plus méprisable faiblesse ; la France fut déchirée de toutes parts, et par des vassaux rebelles, et par des ennemis extérieurs. Il enhardit, par une inconcevable lâcheté, les Danois ou Normans, qui se répandirent dans toute la France, brûlèrent les églises, les couvens, les villes, massacrèrent les habitans, et pour se recruter eux-mêmes, emmenèrent sur leurs barques des milliers d’enfants captifs. Deux fois le lâche monarque acheta la paix de ces pirates, et deux fois ils la violèrent pour recommencer leurs ravages.

M.E. Jondot             Tableau historique des nations. 1808

Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) étaient fort différentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu lieu du quatrième au sixième siècle. Les barbares de cette première époque qui occupèrent la rive gauche du Rhin, ou qui s’établirent en Angleterre, y ont laissé leur langue. La petite colonie des Saxons de Bayeux a gardé la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les Northmen du neuvième et du dixième siècle ont adopté la langue des peuples chez lesquels ils s‘établirent. Leurs rois, Rou, de Russie et de France (Ru-Rik, Rollon) n’ont point introduit dans leur patrie nouvelle l’idiome germanique. Cette différence essentielle entre les deux époques des invasions me porterait à croire que les premières, qui eurent lieu par terre, furent faites par des familles, par des guerriers suivis de leurs femmes et de leurs enfants ; moins mêlés aux vaincus par des mariages, ils purent mieux conserver la pureté de leur race et de leur langue. Les pirates de l’époque où nous sommes parvenus semblent avoir été le plus souvent des exilés, des bannis, qui se firent rois de la mer, parce que la terre leur manquait. Loups furieux que la famine avait chassé du gîte paternel [5], ils abordèrent seuls et sans famille ; et lorsqu’ils furent soûls de pillage, lorsqu’à force de revenir annuellement, ils se furent fait une patrie de la terre qu’ils ravageaient, il fallut des Sabines à ces nouveaux Romulus ; ils prirent femme, et les enfants, comme il arrive nécessairement, parlèrent la langue de leurs mères. Quelques-uns conjecturent que ces bandes purent être fortifiées par les Saxons fugitifs, au temps de Charlemagne. Pour moi, je croirais sans peine que non seulement les Saxons, mais que tout fugitif, tout bandit, tout serf courageux, fut reçu par ces pirates, ordinairement peu nombreux, et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d’un compagnon robuste et hardi. La tradition veut que le plus terrible des rois de la mer, Hastings, fût originairement un paysan de Troyes [6]. Ces fugitifs devaient leur être précieux comme interprètes et comme guides. Souvent peut-être la fureur des Northmen et l’atrocité de leurs ravages furent moins inspirés par le fanatisme odinique que par la vengeance du serf er la rage de l’apostat.

Loin de continuer l’armement des barques que Charlemagne avait voulu leur opposer à l’embouchure des fleuves, ses successeurs appelèrent les barbares et les prirent pour auxiliaires. Le jeune Pépin s’en servit contre Charles le Chauve, et crut, dit-on, s’assurer de leur secours en adorant leurs dieux. Ils prirent les faubourgs de Toulouse, pillèrent trois fois Bordeaux, saccagèrent Bayonne et d’autres villes au pied des Pyrénées. Toutefois, les montagnes, les torrents du Midi les découragèrent de bonne heure (depuis 864). Les fleuves d’Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisément comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l’Escaut et dans l’Elbe.

Ils réussirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut obtenu du pieux Louis une province pour un baptême (826), ils vinrent tous à cette pâture. D’abord, ils se faisaient baptiser pour avoir des habits. On n’en pouvait trouver assez pour tous les néophytes qui se présentaient. À mesure qu’on leur refusa le sacrement dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrèrent d’autant plus furieux. Dès que leurs dragons, leurs serpents sillonnaient les fleuves, dès que leur cor d’ivoire retentissait sur les rives, personne ne regardait derrière soi. Tous fuyaient à la ville, à l’abbaye voisine, chassant vite les troupeaux ; à peine en prenait-on le temps. Vils troupeaux eux-mêmes, sans force, sans unité, sans direction, ils se blottissaient aux autels, sous les reliques des saints. Mais les reliques n’arrêtaient pas les barbares. Ils semblaient au contraire acharnés à violer les sanctuaires les plus révérés. Ils forcèrent Saint Martin de Tours, Saint Germain des Prés à Paris, une foule d’autres monastères. L’effroi était si grand qu’on n’osait plus récolter. On vit les hommes mêler la terre à la farine. Les forêts s’épaissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de trois cents loups courut l’Aquitaine, sans que personne pût l’arrêter. Les bêtes fauves semblaient prendre possession de la France.

Que faisaient cependant les souverains de la contrée, les abbés, les évêques ? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints ; impuissants comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction, sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs armés à Charles le Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares, négocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres d’argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abbé captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la rançon de l’abbé de Saint Denis. Le couvent se racheta lui-même plusieurs fois et finit par tomber en ruines.

Ces barbares désolèrent le Nord, tandis que des Sarrasins infestaient le Midi ; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de leurs incursions. Il me suffit de distinguer les trois périodes principales : celle des incursions proprement dites, celle des stations, celle des établissements fixes. Les stations des Northmen étaient généralement dans les îles à l’embouchure de l’Escaut, de la Seine et de la Loire ; celles des Sarrasins à Fraxinet (la Garde-Fraisnet) en Provence, et à Saint Maurice en Valais ; telle était l’audace de ces pirates, qu’ils avaient osé s’écarter de la mer, et s’établir au sein même des Alpes, aux défilés où se croisent les principales routes de l’Europe. Les Sarrasins n’eurent d’établissement important qu’en Sicile. Les Northmen, plus disciplinables, finirent par adopter le christianisme, et s’établirent sur plusieurs points de la France, particulièrement dans le pays appelé de leur nom Normandie.

Jules Michelet                       L’Histoire de France

Paris disparu, Paris restitué : l’expo à la Crypte de ...

 

vers 890                    Les Cambodgiens, tout à la dévotion de leur roi dieu, se mettent à entreprendre la construction de temples et de sanctuaires, et cela va durer 5 siècles, donnant une véritable forêt de pierre sculptée, sur une étendue de 10 km. sur 8. Le temple principal va être Angkor Vat – le Temple de la Cité -. Il fallait nourrir cette population, qui devait avoisiner le million, et le climat du pays, avec 6 mois de saison sèche, ne s’y prêtait pas. Aussi construisirent-ils, dans le même temps que les temples et les sanctuaires, tout un réseau de canaux grands et petits, de réservoirs, permettant d’amener l’eau partout dans le pays : et ainsi ils purent demander à leurs rizières jusqu’à 3 récoltes par an.

Je suis allée à Ankor Vat il y a une quinzaine d’années. Ce sont des constructions magnifiques, grandioses. J’ai passé des jours entiers à admirer chaque sculpture une par une. J’étais fascinée. La puissance des hommes qui ont fait tout ça est extraordinaire. Mais il y a une chose que je n’ai pas saisie immédiatement. C’est qu’il y a dans ce lieu quelques chose qui dépasse ce que les hommes ont créé. La combinaison de ces pierres et de la lumière renferme une dimension que les hommes n’ont pas mesurée. Comme si quelques chose qui n’était pas prévu était venu s’ajouter. Mais à ce moment-là, je n’ai pas compris ce qu’était cette chose. Plus tard j’ai compris que ce que j’avais vu à Angkor Vat, c’était une construction humaine qui avait traversé le filtre du temps. Les constructions humaines s’inscrivent d’abord dans un temps qui se compte en décennies. Et puis, avec le temps qui passe, ce sont les millénaires qui peu à peu s’inscrivent en elles et les transforment pour en faire tout autre chose. Ce que j’avais vu à Angkor Vat, c’était le résultat de cette transformation. J’avais perçu le fait que des constructions peuvent intégrer des durées aussi longues. Et qu’en cela elles peuvent se retrouver à égalité avec les océans ou les montagnes.

[…]    Si on fait abstraction, qu’on se débarrasse de ce qui est éphémère, il ne reste plus que ce qui est immuable. On peut ainsi laisser faire le temps d’ailleurs qui se chargera de faire le ménage. Dans le site d’Angkor, ce qui est le plus fascinant, ce sont les sculptures liées à la mythologie qui longent les allées. Le Mahabharata     y prend purement et simplement forme. Cette incroyable beauté vient du fait que le mythe hindou est hors du temps. Le mythe n’est pas fait de pierre mais il a la même résistance face au temps. C’est cette force qui a pris forme dans les sculptures.

Natsuki Ikezawa        La sœur qui portait des fleurs    Philippe Picquier   2004

http://ngm.nationalegeographic.com/2009/07/angkor/angkor-animation

4 04 896                     À Rome, la vie n’est pas vraiment un long fleuve tranquille :

Le pape Formose s’est essayé à jouer, d’une manière qui ne n’était ni très nette, ni très loyale, de la compétition des candidats à la couronne impériale, Arnulf d’un côté, Guy et Lambert de Spolète de l’autre. Formose, qui avait commencé par couronner Lambert, en avait fait de même quatre ans plus tard pour son compétiteur Arnulf. Lorsque Lambert reprit possession de Rome, Formose éprouva une telle frayeur qu’il mourut, le 4 avril 896. Son successeur (à ne pas tenir compte d’un pontificat de quelques jours de Boniface VI), Étienne VI, se fait l’exécuteur de la haine de ses ennemis. Le cadavre de Formose est exhumé, solennellement jugé (assis dans une chaire, avec un diacre à son côté, pour répondre à sa place… on parlera de concile cadavérique), condamné, et jeté par la foule au Tibre, d’où, paraît-il, un moine le repêcha. Sur quoi, par réaction, Etienne VI est assassiné (août 897).

Emile G Léonard            L’Italie médiévale 1956

Assassinats, meurtres, règlements de compte en tous genres : probablement la papauté n’aura-t-elle  jamais été aussi éloignée du message évangélique ; il n’est pas inutile de montrer à quel point tout cela baigne dans un climat constitué en grande part par l’implication très importante du royaume franc, puis de l’empire de Charlemagne, puis des empires de ses successeurs. Pour la papauté, Charlemagne représente un tournant : c’est la première fois que le pape renonce à la protection de Byzance pour recourir à celle d’un souverain d’Occident. Et cette protection ne va pas prendre fin à la mort de Charlemagne :

Au début du VIII° siècle, la papauté romaine fait figure de puissance avec laquelle Lombards et Byzantins doivent compter. Théoriquement, le duché de Rome dont fait partie l’es-capitale de l’empire, reste dépendant de Constantinople et de l’exarque. En réalité, les liens se sont fortement distendus entre les deux anciens pôles de la romanité. L’absence à Rome d’un pouvoir civile résidant en permanence a puissamment favorisé les successeurs de Saint Pierre. L’empereur n’y a pas mis les pieds depuis plusieurs siècles, si bien que le pape, qui depuis Grégoire le Grand assume la responsabilité de l’administration de la ville et de sa défense, se sent maître des lieux et entend bien ne partager son pouvoir avec personne.

Il est d’autant plus encouragé à constituer le patrimoine de l’Église en une puissance temporelle reconnue que la richesse foncière du Saint-Siège a pris en un siècle une importance considérable. Le pape est le plus grand propriétaire d’Italie. Ses domaines – les massae acquis le plus souvent par des donations à Saint-Pierre, effectuées les représentants de grandes familles patriciennes, sont répandus toute la Péninsule, ainsi qu’en Sicile, dans l’Illyricum et en Orient. Or la papauté ne dispose pas d’une force militaire capable de défendre cet immense patrimoine contre les convoitises de ses voisins lombards, au moment où Liutprand et ses successeurs vont reprendre les armes pour chasser les Byzantins et établir si possible leur domination sur toute l’Italie, y compris le duché de Rome.

C’est dans ce contexte que le pape Grégoire III, en froid avec Byzance, puis ses successeurs, Zacharie et Etienne II, firent appel aux Francs. A cette époque, le Regnum francorum, tombé en déshérence après la mort de Clotaire (563) et gouverné pendant près de deux siècles par des souverains sanguinaires et incapables – les Mérovingiens -, a été réunifié sous la houlette de Charles Martel, maire des palais d’Austrasie, de Neustrie et de Bourgogne. Auréolé d’un immense prestige après sa victoire sur les Arabes à Poitiers en 732, ce dernier ne jugea pas utile de ceindre la couronne, mais il faisait figure d’homme fort, le seul qui fût capable de faire obstacle aux Barbares. Aussi est-ce vers lui que se tourna le pontife romain, Charles refusant d’ailleurs d’intervenir contre les Lombards, ses alliés dans la lutte qu’il avait entreprise contre les musulmans en Provence.

Après la mort de Charles Martel, en 711, le royaume des Francs fut partagé entre ses deux fils : Carloman et Pépin (surnommé le Bref, vraisemblablement à cause de sa petite taille), l’un et l’autre simples maires du palais du fantomatique Childéric III, en fait véritables souverains. Mais en 747 Carloman décida de finir ses jours dans un couvent et entra, comme simple moine, au monastère du Mont-Cassin abandonnant à son frère la totalité du pouvoir. Il restait à ce dernier à officialiser le changement de dynastie : ce fut l’objet de l‘ambassade que Pépin envoya auprès du pape Zacharie en 749.

Le moment était particulièrement favorable. L’arrivée des messagers de Pépin à Rome coïncidait avec l’avènement d’un nouveau souverain lombard, Aistulf, qui paraissait décidé à renouer avec la politique agressive abandonnée par Liutprand. Zacharie venait de rompre avec l’empereur d’Orient Léon III à propos de la Querelle des images : il se trouvait donc sans protecteur. Nul doute que cette situation ait fortement influencé la réponse que fit le pontife romain à la question posée par 1es ambassadeurs francs. Celle-ci tournait autour de la légitimité des rois qui, en France, ne détenaient pas le pouvoir royal. À quoi Zacharie aurait répondu qu’il valait mieux appeler roi celui qui avait, plutôt que celui qui n’avait pas le pouvoir royal.

L’événement était lourd de conséquences pour les deux parties. Pour la première fois, le successeur de saint Pierre faisait appel pour sa défense à un prince qui n’était pas l’héritier de Constantin. Pépin de son côté ne perdit pas de temps. À peine informé de la réponse pontificale, il se fit proclamer roi des Francs par une assemblée de fidèles, réunie à Soissons au printemps 751, puis sacrer en novembre à Saint-Denis par les évêques du royaume, recevant semble-t-il l’onction sainte des mains de saint Boniface. Ainsi se trouvait concrétisée l’alliance de la papauté italienne et de la monarchie franque. Elle ne devait pas tarder à se manifester sur le terrain de la lutte contre les Lombards.

Après avoir enlevé Ravenne en 751 et mis fin à l’exarchat byzantin, Aistulf prit pied en effet dans le Latium, menaçant directement la capitale de la Chrétienté d’Occident. Le pape Etienne II, qui venait de succéder à Zacharie, fit aussitôt et conjointement appel à l’empereur Byzantin et au nouveau roi des Francs. Constantin V était alors accaparé par les retombées de sa politique iconoclaste. Il se contenta d’inviter le pape à intimer au roi lombard l’ordre d’évacuer immédiatement les territoires conquis : ce que le pontife romain tenta de faire en se rendant à Pavie, où Aistulf opposa à sa demande un non catégorique. Il ne restait d’autre choix à Etienne II que celui de l’alliance avec Pépin. Dès son retour de Pavie, il prit donc le chemin de la Gaule, accompagné par l’évêque de Metz Chrodegang et par le duc Audgar, qui étaient allés à sa rencontre en Italie, et accueilli à la sortie des Alpes par l’abbé de Saint-Denis, Fulrad.

Conscient de l’enjeu, Pépin a bien fait les choses. Avant de poursuivre son voyage, le pape s’est reposé pendant plusieurs semaines dans l’abbaye jurassienne de Romainmôtier, puis il a gagné la Champagne. Pour le recevoir, le roi des Francs a dépêché son fils Charles, le futur Charlemagne, puis, aux approches du domaine royal de Ponthion, il est venu en personne au-devant du pape et a conduit par la bride le cheval d’Etienne II, renouvelant ainsi le geste légendaire de Constantin à l’égard de Sylvestre Ie. De là, les deux hommes et leur suite gagnèrent Saint-Denis, où le pontife séjourna pendant plusieurs mois avant de procéder, le 28 juillet 754, au sacre solennel de Pépin et de ses deux fils, le roi des Francs recevant de surcroît le titre de patrice des Romains. En échange, Pépin s’était engagé à protéger le Saint-Siège et à restituer à l’Église les territoires conquis par les Lombards, y compris l’exarchat de Ravenne (qui devait théoriquement être rendu à l’empereur).

A l’appui de ses prétentions, la hiérarchie pontificale a fabriqué aux environs de 750 un document qui connaîtra une singulière fortune : la donation de Constantin. Ce faux, chef-d’œuvre de la chancellerie romaine, se présente comme un acte émanant de l’empereur et adressé au pape Sylvestre Ier en reconnaissance de l‘enseignement qui aurait permis au souverain d’embrasser la foi chrétienne. Tout le programme des revendications pontificales s’y trouve justifié et elles dépassent singulièrement la survie du duché de Rome. Constantin est censé en effet accorder au pape la primauté sur les quatre sièges Antioche, Alexandrie. Constantinople (qui date du règne de Théodose et Jérusalem. Il lui fait don du palais du Latran et de l’église du Vatican. Il l’autorise à porter les insignes impériaux, à désigner des fonctionnaires, des patrices et des consuls. Enfin et surtout, il lui donne la souveraineté sur Rome, l’Italie et tout l’Occident. Si lui-même portait sa capitale à Byzance, c’était pour ne pas gêner l’autorité de l’Église en Occident. C’est dire que, prenant acte de la rupture venue dans l’Empire romain, la papauté se constituait l’héritière du pouvoir impérial.

Pépin n’a pas attendu le sacre pour honorer sa promesse. Après avoir pris l’avis du peuple franc, réuni en assemblée à Braisne et à Quierzy au printemps 754, il a conduit son armée en Italie, battu aisément les Lombards, contraint Aistulf à abandonner Ravenne et renvoyé les ambassadeurs de l’empereur qui lui demandaient de restaurer l’autorité byzantine dans les territoires reconquis. A peine eut-il tourné les talons qu’Aistulf, prenant à son tour l’offensive, envahit le Latium appuyé par une autre armée lombarde venue du duché de Bénévent. La campagne romaine fut ravagée et Rome elle-même faillit succomber sous les assauts des Barbares. Aussi Pépin décida-t-il de reprendre le chemin de l’Italie, bien décidé cette fois à faire appliquer les dispositions arrêtées avec Etienne II lors des entretiens de Ponthion. Et il franchit de nouveau les Alpes, obligeant Aistulf à regagner la Lombardie où, réfugié dans Pavie, celui-ci dut bientôt capituler.

Le roi franc ayant exigé de son adversaire qu’il cédât vingt-deux cités de l’exarchat (dont Pérouse et Bologne) et de la Pentapole, c’est l’abbé Fulrad en personne qui reçut les clés de ces villes et les déposa aussitôt à Rome, sur l’autel de Saint-Pierre. Les duchés indépendants de Spolète et de Bénévent se trouvaient ainsi coupés du royaume lombard bard et contraints à devenir les clients de Pépin. À la mort d’Aistulf, ce fut encore celui-ci qui imposa comme roi des Lombards le candidat souhaité par Etienne II, Didier, lequel promit de céder au pape de nouveaux territoires : la Marche d’Ancône et l‘Emilie. Le successeur de saint Pierre se voyait ainsi reconnaître par ses protecteurs francs un vaste domaine temporel, allant des bouches du Pô à la Campanie : première ébauche des futurs États de l’Église.

Didier héritait en 757 d’un royaume fortement affaibli. Lui-même ne fut jamais bien accepté par l’aristocratie lombarde. Aussi se contenta-t-il de temporiser. Il mit à profit le peu d’intérêt que manifestait Pépin après 756 pour les affaires d’Italie, traînant les pieds pour exécuter les engagements d’Aistulf. Le roi des Francs était trop occupé par les problèmes de son royaume pour se soucier à l’excès des craintes d‘Etienne II et de son successeur Paul Ier, face au rapprochement qui s‘était amorcé entre Didier et l’empereur d’Orient, et aux initiatives faites par le souverain lombard pour replacer dans son orbite les duchés de Bénévent et de Spolète. Les appels au secours lancés par les deux pontifes restèrent donc lettre morte.

Pépin le Bref mourut en 768. Les trois années qui suivirent marquèrent pour Didier l’apogée de sa puissance. Avant de disparaître, le roi franc avait, selon la coutume, partagé ses États entre ses deux fils : Charles et Carloman, respectivement installés à Noyon et à Soissons. La coexistence de deux royaumes étroitement imbriqués l’un dans l’autre ne pouvait que constituer une source de mésentente pour les deux frères. Mais Carloman mourut en 771, laissant Charles en possession de tout l’héritage de Pépin. Didier, qui avait accueilli à sa Cour l’épouse et les enfants de Carloman, mit à profit les difficultés rencontrées par Charles au tout début de son règne pour reprendre l’initiative en Italie centrale. Le roi lombard pensait qu’en faisant épouser une de ses filles au futur Charlemagne, il s’était mis à l’abri d’une nouvelle intervention des Francs dans la Péninsule. C’était compter sans l‘aristocratie franque, très hostile aux Lombards que l’on combattait depuis vingt ans. Charles eut lui-même tôt fait d’en tirer la leçon. Il renvoya à son père la princesse lombarde et commença à se préparer pour une nouvelle descente en Italie.

En 772, profitant des troubles qui avaient suivi à Rome la mort de Paul I°, Didier fit occuper la Pentapole par ses troupes et marcha sur la ville sainte. Comme son prédécesseur Etienne II, le nouveau pontife Adrien Ier n’eut d’autre recours que de faire appel aux Francs, lesquels ne se firent pas tirer l’oreille pour intervenir : diplomatiquement d’abord, en offrant à Didier une importante somme d’or et d’argent pour prix de la restitution au pape des villes occupées et de la livraison de celles promises naguère par Aistulf ; militairement ensuite, le Lombard ayant refusé cette transaction.

Rassemblée à Genève, l’armée de Charles franchit les Alpes en juil­let 773 et déboucha dans la plaine du Pô où elle n’eut aucune peine à bousculer les Lombards. Assiégé dans Pavie, Didier ne capitula qu’en juin 774 : prisonnier, il ira finir ses jours dans un monastère du nord de la Gaule. Vérone résista un peu plus longtemps. Le fils du roi lombard, Adelchis, que Didier avait associé au trône dès 759, s’y était réfugié avant de s’enfuir à Constantinople où le basileus Constantin V fit de lui un patrice. Charles avait donc réglé en peu de temps le sort du royaume barbare. D’apparence pourtant solide et prospère, celui-ci n‘avait pu résister au rouleau compresseur de l’armée franque. Quelques jours après la capitulation de Didier, Charles fit son entré à Pavie pour y ceindre la couronne de fer des rois lombards. Il prit le titre de « roi des Francs et des Lombards », sans omettre d’y ajouter celui de patrice des Romains qui symbolisait son rôle de défenseur attitré de l’État pontifical. Peu de temps auparavant, le futur Charlemagne avait fait le pèlerinage de Rome, accompagné de toute la cour et d’une partie de l’armée. Il fut triomphalement accueilli dans l’ancienne capitale de l’Empire devenue celle de la Chrétienté. Logé dans un palais proche de Saint-Pierre, il parcourut la ville sous les acclamations des Romains et visita plusieurs églises avant de se rendre au Latran où le roi et le pape entrèrent main dans la main. Adrien I° était à la fois rassuré et inquiet. La présence de Charles à Rome marquait le souci qu’avait le souverain franc d’apparaître comme le défenseur et le sauveur de la papauté. Mais la présence de son armée cantonnée sur la rive droite du Tibre, signifiait en même temps que le pouvoir temporel du pontife dépendait en fin de compte du bon vouloir du prince.

Lors des conversations qui eurent lieu entre Adrien I° et Charles, le premier fit valoir à son interlocuteur la promesse qui lui aurait été faite à Ponthion par Pépin. Et de faire extraire de ses coffres un texte fabriqué après coup par la chancellerie pontificale et dans lequel le père du futur Charlemagne reconnaissait au Saint-Siège, outre la possession du duché de Rome, un certain nombre de cités dans l’exarchat, en Emilie, Pentapole et dans la vallée du Tibre. Charles déposa sur l’autel de Saint-Pierre un acte rédigé hâtivement par son notaire Ithier, signé de sa main, attesté par les évêques, abbés et comtes présents et qui, selon des extraits du Liber pontificalis (source éminemment suspecte), amplifiait considérablement la «donation» faite par Pépin, avec des concessions accordées en Tuscie, ainsi que dans les duchés de Bénévent et de Spolète.

Que Charles eût été abusé par les faux de la chancellerie pontifie (peut-être exhiba-t-on également la donation de Constantin ou qu’il eût habilement laissé planer le doute quant à la nature et l’étendue de la souveraineté qui était reconnue au pape, ou encore simplement changé d’avis après avoir pris conseil auprès de son entourage), toujours est-il que ce dernier dut vite déchanter s’il avait cru pouvoir établir son autorité souveraine sur toute l’Italie. L’armée carolingienne paracheva la conquête de la Lombardie. La Toscane et le duché de Spolète furent incorporés au royaume d’Italie. Seul demeura indépendant le duché de Bénévent, sous Arichis, gendre de Didier qui l’avait établi comme duc en 758. Charlemagne se préoccupa semble-t-il assez peur des affaires d’Italie. Il se rendit néanmoins plusieurs fois dans la Péninsule, généralement pour y rétablir l’autorité franque mise en péril par des séditions locales : celle du duc Rodgaud en Frioul en 776, celle du duché de Bénévent l’année suivante, les révoltes de Milan, Vérone, Bergame et Brescia, etc. Le reste du temps, il se contenta de faire surveiller par ses missi dominici les comtes francs qu’il avait mis en place après l’écrasement des Lombards.

En l’absence de Charlemagne, continûment occupé à guerroyer d’une partie à l’autre de l’Empire franc ou temporairement installé dans son palais, à Attigny, Paderborn et pour finir Aix-la-Chapelle, il fallait bien qu’une autorité souveraine s’imposât aux populations du royaume d’Italie, ne fût-ce que de manière symbolique. Le premier à être ainsi investi du titre de roi en 781 fut le second fils de Charles, Pépin. Celui-ci n’avait alors que quatre ans : jusqu’à sa majorité, le pouvoir fut donc exercé par son cousin, le régent Adalard, abbé de Corbie. À la mort de Pépin, en 812, le royaume fut d’abord administré par des missi dominici avant de passer à son fils Bernard. Installés à Pavie, les rois carolingiens disposaient d’une cour et d’un personnel administratif destiné à introduire la législation franque dans la Péninsule.

Jusqu’au couronnement impérial de 800, les affaires italiennes furent dominées par les relations compliquées que le royaume franc entretenait avec Byzance, le duché de Bénévent et le Saint-Siège, c’est-à-dire avec les puissances qui partageaient avec lui la domination de la Péninsule. À Constantinople, où avait succédé à Constantin V un enfant de neuf ans, l‘impératrice Irène, qui était en charge de la régence et songeait à abandonner la politique iconoclaste intransigeante des deux derniers empereurs, amorça un rapprochement avec le souverain carolingien. Ce dernier ne pouvait qu’être séduit par une alliance à la fois prestigieuse et qui le garantissait contre une intervention byzantine à Bénévent où Arichis avait pris le titre de prince des Lombards. On ménagea donc les fiançailles de Rotrude, fille de Charles, avec le jeune Constantin VI.

La tolérance manifestée par Irène dans la Question des images (dont le culte sera pratiquement rétabli en 787) eut un effet inverse à celui que Charlemagne avait escompté. N’offrait-elle pas à Adrien I° l’opportunité d’une réconciliation avec Constantinople qui permettrait au Saint-Siège de faire équilibre à la puissance franque en Italie. L’impératrice n’avait plus grand intérêt dans ces conditions à faire alliance avec Charles. Il lui était plus utile, dans la perspective de la normalisation des relations avec Rome, de soutenir les velléités d’indépendance d’Arichis. Restait la promesse de mariage du jeune Constantin avec la fille du roi franc. La question fut vite réglée par Irène qui rompit les fiançailles princières, au grand dam du futur Charlemagne, lequel s’imaginait déjà en beau-père de l’Empereur d’Orient.

Mortifié et irrité de voir la cour de Bénévent transformée en refuge de l’identité lombarde, Charles n’attendit pas moins 786-787 pour intervenir. Il descendit en Italie à la tête d’une armée qui, après avoir campé à Noël sur la rive droite du Tibre, prit Capoue et vint mener le siège devant Salerne où Arichis s’était retranché. La menace était assez sérieuse pour que le « prince des Lombards » se résolve à reconnaître la suprématie franque, laissant en otage son fils Grimoald, ainsi que plusieurs membres de l’aristocratie bénéventine. Arichis mourut peu de temps après et Charles, en dépit des promesses qu’il avait faite à Adrien I° (il devait notamment lui faire don de plusieurs cités prises sur le duché de Bénévent), accepta de voir Grimoald succéder à son père, en échange d’un serment de fidélité et de quelques concessions symboliques : l’obligation notamment de dater ses actes des années du règne du roi franc et de faire figurer le monogramme de ce dernier sur ses monnaies.

Cette soumission affichée à la puissance carolingienne fut de courte durée. Après avoir aidé les Francs à repousser les Byzantins, qui avaient entrepris de replacer sur le trône lombard le fils de Didier, Adelchis, exilé à Constantinople, Grimoald reprit son indépendance. Lorsqu’il mourut, en 806, aucune des expéditions lancées contre lui par Charles et par Pépin n’avait réussi à venir à bout de sa résistance.

Dans l’intervalle, Charles a reçu à Rome des mains du pape Léon le diadème qui le fait empereur d’Occident, héritier des augustes et successeur de Constantin. À la mort d’Hadrien I°, en 795, c’est un prêtre d’origine modeste qui fut élevé à la dignité pontificale sous le nom de Léon III. Élu à l’unanimité mais aussitôt contesté par l’aristocratie romaine et peu populaire auprès des humbles, le nouveau pontife n’a pas la fermeté de caractère de son prédécesseur. Dès son accession au trône de Saint-Pierre, il a envoyé des ambassadeurs auprès de Charles pour l’informer de la précarité de sa situation : ce qui revenait à reconnaître le protectorat du roi franc. En retour, celui-ci n’a pas ménagé les conseils spirituels. Il a invité le pape à vivre honnêtement en observant les canons de l’Église, tout en laissant au souverain le soin d’assurer la défense du Saint-Siège et la propagation de la foi catholique. Autrement dit, comme naguère Constantin, Charlemagne se considère comme l’évêque du dehors, n’abandonnant au pontife que des tâches spirituelles.

Léon III ne dispose pas d’une grande marge de manœuvre. Il a fort à faire à Rome même où un parti hostile au pontife s’est constitué autour d’un neveu du pape Adrien Ier, Pascal ‘. En avril 799, il est assailli près de l’église San Lorenzo in Lucina par des hommes de main, roué de coups et jeté en prison. Délivré par le duc de Spolète, accompagné d’un envoyé de Charles, il en appelle aussitôt à celui-ci tomme au seul protecteur possible et se rend à Paderborn, en Rhénanie, pour implorer son aide et sa protection. Il apparaît ainsi clairement que Charles est devenu l’arbitre du monde occidental. L’effondrement de la papauté, l’effacement de l’Empire d’Orient –Constantin VI ne vient-il pas d’être déposé à Byzance? – font de la monarchie franque la seule garante de l’unité du monde chrétien et de Charlemagne le successeur naturel de Constantin.

C’est donc en qualité de protecteur de la Chrétienté d’Occident que le roi franc prend, à l’automne 800, le chemin de Rome, accom­pagné de sa cour et de son armée. Officiellement, il s’agit de sou­mettre une nouvelle fois le duché de Bénévent. Mais en tant que patrice des Romains, Charles est appelé en même temps à juger du différend qui oppose Léon III – accusé par ses sujets de parjure et d’immoralité – à l’aristocratie romaine. Prenant ce rôle au sérieux, le roi franc mène personnellement l’enquête avec l’aide de ses clercs et, le 23 décembre 800, après avoir exigé du pontife un serment purgatoire prononcé devant une assemblée de prélats et de dignitaires, il déclare Léon III lavé de tout soupçon. Deux jours plus tard, dans la hasilique Saint-Pierre, devant la tombe du fondateur de l’Église romaine, il est couronné et proclamé par le pape (puis par l’assis­tance) Auguste, couronné par Dieu puissant et pacifique empereur.

Ce couronnement impérial, nullement improvisé et moins encore imposé au roi des Francs, comme le prétendront les annalistes officiels du royaume, mais au contraire préparé de longue date par les clercs qui peuplent la cour de Charlemagne, consacre en réalité un étal de fait existant depuis longtemps. Au moment où Charles prend le chemin de I’Italie pour répondre à l’appel de Léon III, il y a déjà plusieurs années qu’est apparue, sous la plume des lettrés du palais d’Aix-la-Chapelle (Alcuin par exemple), la notion d’imperium christianum, d’Empire chrétien, héritée de l’Empire byzantin, voire du Bas-Empire finissant : un Empire dont le chef unique et tout-puissant, choisi par Dieu et vicaire du Christ, a pour mission de soutenir et de propager la foi chrétienne. L’effacement provisoire du pouvoir impérial à Byzance n’a pu que faciliter et accélérer les choses.

À la mort de Charles, en janvier 814, les dispositions prises par celui-ci l’année précédente entrèrent en vigueur. Son dernier fils survivant, Louis – que l’on surnommera le Pieux -, devint empereur d’Occident. Éduqué par les clercs aquitains, Louis avait une conception du titre impérial différente de celle de son père, plus proche du modèle romain. Aussi supprima-t-il de sa titulature officielle les titres de roi des Francs et de roi des Lombards pour ne conserver que celui d’empereur auguste. Cela n’empêcha pas le maintien de royaumes jouissant d’une large autonomie, mais ces royaumes étaient considérés comme des provinces de l’Empire.

C‘est pourtant la coutume franque qui présida au partage anticipé de l‘espace carolingien voulu par Louis le Pieux en 817. De ses trois fils, ce fut l‘aîné Lothaire qui, en vertu de cette ordinatio imperii, se vit reconnaître le titre impérial et associé du vivant de son père à l’exercice du pouvoir. Il recevait également l’Italie, tandis que ses deux frères, Pépin et Louis, héritaient respectivement de l’Aquitaine et de la Bavière. On avait simplement oublié le jeune Bernard, auquel avait échu la couronne d’Italie à la mort de son père en 812. Poussé par certains de ses conseillers, Bernard se révolta contre cette décision et prit les armes contre son oncle. La rébellion fut toutefois vite matée. Ses promoteurs reçurent un châtiment exemplaire, à commencer par Bernard qui eut les yeux crevés et en mourut (818).

Louis le Pieux ne mit jamais les pieds en Italie. Lothaire attendit 822 pour s’y rendre et mettre de l’ordre dans le royaume, avant d’être couronné empereur à Rome en 824 par le pape Pascal I°. Il ne s‘intéressa guère par la suite aux affaires italiennes. Ses intérêts majeurs étaient de l’autre côté des Alpes. À partir de 830, en guerre ouverte avec son père, puis avec ses deux frères, il utilisa l’Italie comme base de départ pour ses raids septentrionaux, puis comme refuge à partir de 834. Louis l’ayant à cette date confiné dans la Péninsule où il résida juqu’en 837, le plus souvent dans les grands domaines royaux. Il fit alors venir avec lui de nombreux fidèles auxquels furent distribuées des terres prélevées sur la fortune foncière du haut clergé. À la suite de la guerre fratricide qui opposa après la mort de Lothaire (840) les trois fils survivants de l’empereur, le traité de Verdun donna lieu à un nouveau partage du monde carolingien. Lothaire reçut, avec le titre impérial, la partie médiane de l’Empire, incluant l’Italie. Dès l’année suivante, il y envoya son fils aîné, Louis II. Couronné empereur en 850, ce dernier conserva la Péninsule dans la part qui lui revint dans le partage de 855, consécutif à la mort de Lothaire.

À la différence de ses deux prédécesseurs, Louis II fut un roi italien. Entouré de conseillers avisés, comme Angilbert de Milan, Joseph (livrée ou Notting de Brescia, il gouverna avec autorité et souplesse, sachant se concilier la noblesse locale et s’appliquant à réparer les dommages causés au royaume par plusieurs décennies de désordres et de négligence. Il fit remettre en état les routes et les fortifications urbaines, reconstruire ponts, palais et autres monuments publics. Il distribua peu de terres à l’aristocratie et multiplia au contraire les donations aux grands monastères comme Saint-Sauveur à Brescia ou Saint-Clément à Casauria.

La grande affaire du règne fut la lutte contre les Sarrasins. Définitivement bloquée sur terre à la suite de la victoire de Charles Martel sur une avant-garde musulmane – en 732 à Poitiers -, la pénétration sarrasine en Europe du Sud prit au VIII° siècle la forme de raids maritimes, accompagnés de pillages et parfois d’une occupation prolongée. Les Baléares et la Corse furent ainsi conquises à partir de 806. La Sicile, demeurée jusqu’alors byzantine, subit dès 827 l’assaut d’une armée musulmane dépêchée dans l’île par l’émir de Kairouan. Palerme fut prise en 831, Messine en 842, Raguse en 849. Privés de leur base crétoise à la suite d’une opération menée par des Arabes (venus d’Egypte, les Byzantins pouvaient difficilement secourir la Sicile. L’une après l’autre, les cités passèrent aux mains des envahisseurs : Enna en 859, Syracuse en 878 – à la suite d’un long siège – et finalement Taormina en 902. Prélude à l’établissement d’un émirat musulman à Palerme qui maintiendra pendant deux siècles sa domination sur l’île.

Depuis leurs bases siciliennes et corses, des bandes arabes s’attaquèrent à partir de 830 aux régions côtières d’Italie du Sud, d’autant plus vulnérables que les seules forces qui étaient susceptibles de leur faire échec, parce qu’elles disposaient d’une flotte importante, étaient les cités maritimes de Campanie : Naples, Gaète et surtout Amalfi. Or celles-ci subissaient elles-mêmes la pression des Lombards et faisaient de fructueuses affaires avec les Sarrasins, si bien qu’elles avaient plutôt tendance à rechercher leur alliance : ce que fit par exemple le duc de Naples, en lutte contre celui de Bénévent, en 835-836.

Rome échappa de peu en 846 à une mise à sac complète. Les pirates musulmans débarquèrent aux bouches du Tibre, ravagèrent la campagne romaine et pillèrent les faubourgs de la ville, avec la basilique Saint-Pierre. Mais ils étaient trop peu nombreux pour s’emparer de la ville et la livrer au pillage. Dès qu’ils eurent rejoint leurs bases, le pape Léon IV fit entreprendre la construction autour du Vatican d’une puissante enceinte reliée au château Saint-Ange, créant ainsi la Cité léonine.

Louis II mena plusieurs campagnes victorieuses contre les Sarrasins, en 846, 848 et 866. En 871, il reprit Bari, dont un chef berbère s’était emparé et d’où il chassa l’émir Sawdan. Sans doute est-ce sa longue présence dans le sud de la Péninsule qui coalisa contre lui les seigneurs locaux. À la suite d’une âpre guerre de succession, le grand duché lombard du Sud avait été divisé en deux : une principauté de Bénévent, confiée à Radelchis, et une principauté de Salerne dont le souverain était Siconolf. L’un et l’autre s’inquiétaient de la puissance de Louis II, mais c’est au premier que revint le mérite de s’emparer du roi carolingien et de le retenir prisonnier pendant plusieurs semaines. Libéré, Louis eut beaucoup de peine à rétablir son autorité et dut pour cela se faire recouronner. Les dernières années du règne fuient marquées par une succession de revers et de catastrophes : inondations, peste, apparition d’une comète précédant de peu la mort du roi franc, intrigues menées par les oncles de ce dernier en attente de sa disparition.

Celle-ci intervint en 875 et fut suivie d’une période de confusion que les Byzantins mirent à profit pour se réinstaller à Bari et dans les Pouilles, reprendre Tarente et récupérer quelques positions en Calabre. Avec le soutien du pape Jean VIII, ils parvinrent même pendant quelque temps à établir leur domination sur Bénévent.

Au lendemain du décès de Louis II, mort sans héritier, le pape Jean VIII, un pontife énergique qui, malgré son grand âge, avait lui-même dirigé une campagne contre les Sarrasins débarqués à Terracina, au sud de Rome, proposa que le royaume d’Italie fût confié, assorti de la couronne impériale, à Charles le Chauve, le fils que Louis le Pieux avait eu d’un second mariage avec la princesse bavaroise Judith. Or ce choix fut aussitôt contesté. Lors d’une assemblée qui se tint à Pavie en septembre 875, les grands se divisèrent en deux factions : l’une favorable à Charles le Chauve, l’autre à Carloman, le fils aîné de Louis le Germanique. Charles fut le premier à descendre en Italie. Il défit un premier détachement de troupes que Louis avait, sous les ordres de son plus jeune fils, Charles le Gros, dépêchés au sud des Alpes pour lui barrer la route, négocia le retrait du gros de l’armée, commandé par Carloman, et se rendit à Pavie puis à Rome où Jean VIII le couronna empereur le 25 décembre 875. À la mort de Louis, il crut pouvoir réunifier sous son autorité l’ensemble de l’Empire, mais il échoua en 876 dans sa tentative de conquête de la Germanie et mourut l’année suivante au retour d’une expédition manquée en Italie.

L’histoire des deux dernières décennies de l’ère carolingienne est chaotique. Elle coïncide en Italie avec de nouvelles offensives musulmanes et avec l’apparition des Hongrois dans la plaine du Pô. Après la mort de Charles le Chauve, les incursions de bandes sarrasines reprirent en effet de plus belle, principalement en Campanie et dans le Latium. Elles pillèrent les abbayes de Saint-Vincent-au-Volturne en 881, celle du Mont-Cassin en 883, puis celle de Farfa, en Sabine, que les musulmans détruisirent en 898. La région de Rome fut particulièrement affectée par ces raids, préludes dans certaines zones à une installation prolongée des envahisseurs. Jean VIII ne cesse de s’en plaindre auprès de son protecteur carolingien, sans que ce dernier puisse faire grand-chose pour endiguer le péril musulman.

La succession de Charles le Chauve ne s’est pas faite il est vrai sans difficultés. Les grands se rallièrent à Carloman, mais celui-ci mourut en 880 et c’est son frère cadet, Charles (le Gros), roi d’Alémanie, qui fut finalement couronné roi d’Italie, puis empereur à Rome en février 881. Jusqu’en 886, Charles passa une partie de son temps dans la Péninsule, sans se préoccuper beaucoup des affaires romaines et du péril sarrasin. Le pape avait d’autant plus de mal à contenir celui-ci que les musulmans avaient réussi à passer des alliances ponctuelles avec les autorités civiles et religieuses de l’Italie du Sud (les évêques de Naples, Amalfï et Gaète étaient eux-mêmes complices), et qu’il devait en outre faire face aux ambitions du duc de Spolète. Après son couronnement, Charles le Gros ne remit plus jamais les pieds en Italie du Sud, laissant sans défense le titulaire du trône de Saint-Pierre. Il est vrai que, malade et en butte aux révoltes d’une partie de l’aristocratie franque, il ne montra guère plus d’énergie à repousser les assauts des Normands. Déposé en novembre 887 par une assemblée de nobles de Germanie, il mourut abandonné de tous à Neidingen, près de la Forêt-Noire, en janvier 888.

Depuis 882, Rome vivait dans l’anarchie la plus complète. Le branle des désordres avait été donné par l’assassinat de Jean VIII, le premier des pontifes romains à connaître ce sort. Onze papes se succédèrent ensuite jusqu’à l’élection de Serge III en 904. La tiare pontificale était en effet devenue l’objet de la rivalité des différents candidats aux couronnes italienne et impériale : d’une part les membres de l’aristocratie romaine, de l’autre les ducs de Spolète et leurs adversaires, le Frioulan Bérenger et plus tard le roi de Germanie Arnulf.

Petit-fils de Louis le Pieux par sa mère, Bérenger n’avait pas attendu la mort de Charles le Gros pour se faire élire roi d’Italie par une faction des grands, essentiellement composée de représentants de l’aristocratie lombarde. Élection contestée en 888 par Gui II de Spolète, lui aussi candidat au trône d’Italie après avoir un moment brigué la couronne de France. D’origine franque, la famille des Widons s’était implantée en Italie sous le règne de Lothaire. Gui II était lui-même apparenté par sa mère Adélaïde au lignage carolingien. En janvier 889, son armée battit celle de Bérenger à la Trebbia. Installé à Pavie, il se fit proclamer roi par les grands, puis couronner empereur en 891 par le pape Etienne V. Pour la première fois, la couronne impériale échappait aux Carolingiens.

C’était compter sans l’influence des coteries romaines, dont une partie restait favorable à la dynastie. En 892, le pape Formose qui était lui-même hostile aux ducs de Spolète dut contre son gré couronner le jeune fils de Gui II, Lambert, que son père avait tenu à associer au pouvoir. À la mort de Gui, en 894, Lambert lui succéda mais le pontife fit appel à Arnulf, fils naturel de Carloman et roi de Germanie, l’incitant à descendre en Italie pour y être couronné empereur. La première expédition ne parvint pas jusqu’à Rome, mais elle laissa par sa brutalité (notamment à Bergame où une partie de la population fut massacrée) une trace indélébile dans la mémoire des Italiens. Arnulf réédita l’opération en 896 et réussit cette fois à atteindre la Ville sainte, où il reçut des mains de Formose la couronne impériale. Il lui restait à briser la résistance des partisans de Lambert lorsque, frappé par une attaque cérébrale, il dut être rapatrié en Germanie où il mourut trois ans plus tard.

Son départ avait laissé face à face le Widon Lambert et son rival Bérenger que la lutte contre Arnulf avait rapprochés et qui se partagèrent le royaume. En 899, Lambert disparut à son tour. L’extinction du lignage des Widons s’opérait en même temps que celle de la dynastie carolingienne, laissant le champ libre à Bérenger I°. Dans l’intervalle Formose était mort (896). Son successeur, Etienne VI, l’accusant d’usurpation, le fit exhumer et ordonna que son cadavre, placé sur un trône, fût jugé comme un criminel ordinaire. A la suite de quoi le pontife défunt fut dépouillé de ses vêtements et jeté au Tibre. Etienne VI n’eut guère le temps toutefois de savourer son triomphe posthume : quelques jours après que la sentence infligée à son prédécesseur eut été exécutée, il fut emprisonné à la suite d’une émeute et étranglé.

Pierre Milza               Histoire de l’Italie       Pluriel 2005

896                             Fuyant les Petchenègues de l’Oural, les Magyars – originaires de Finlande –  jusqu’alors installés dans l’Etelköz, franchissent vers l’ouest le seuil de Moukatcheve pour s’arrêter dans le bassin des Carpates. Ils ont à leur tête Áltrád qui va fonder la dynastie éponyme qui restera au pouvoir en Hongrie jusqu’en 1301.

908                             Chute de la dynastie Tang en Chine : le chaos s’installe, interrompant pour plusieurs siècles la route de la soie, marquant le début du déclin des Radhanites, ces commerçants juifs qui alors étaient bien les seuls à commercer jusque là. En Europe, la période correspond aussi à l’émergence d’une classe commerçante chrétienne, particulièrement en Italie, peu encline à favoriser la prospérité des Radhanites. Les croisades à venir, avec pogroms et expulsions, ne feront qu’aggraver cette perte de pouvoir.

11 09 909                  Guillaume I°, duc d’Aquitaine et comte de Mâcon, dit le Pieux, petit fils de Saint Guilhem, par un acte rédigé à Bourges donne le domaine de Cluny aux apôtres Pierre et Paul, à savoir l’Église romaine, pour y fonder un monastère de douze moines :

Il est clair pour tous ceux qui ont un jugement sain que, si la Providence de Dieu a voulu qu’il y ait des hommes riches, c’est afin qu’en faisant un bon usage des biens qu’ils possèdent de façon transitoire ils méritent des récompenses qui dureront toujours. L’enseignement divin montre, en effet, que c’est possible. Il nous y exhorte formellement lorsqu’il dit : La richesse d’un homme est la rançon de son âme.

Aussi moi, Guillaume, comte et duc par le don de Dieu, j’ai médité attentivement sur ces choses et, désireux de pourvoir à mon salut pendant qu’il en est temps, j’ai pensé qu’il était sage, voire nécessaire, de mettre au profit de mon âme une petite partie des biens temporels qui m’ont été accordés…

Sachent donc tous ceux qui vivent dans l’unité de la foi et dans l’espérance de la miséricorde du Christ que, pour l’amour de Dieu et de notre sauveur Jésus-Christ, je cède aux apôtres Pierre et Paul la propriété du domaine de Cluny avec tout ce qui en dépend. Ces biens sont situés dans le comté de Mâcon.

Nous avons voulu insérer dans cet acte une clause en vertu de laquelle les moines ici réunis ne seront soumis au joug d’aucune puissance terrestre, pas même la nôtre, ni à celle de nos parents, ni à celle de la majesté royale. Nul prince séculier, aucun comte, aucun évêque, pas même le pontife du siège romain ne pourra s’emparer des biens desdits serviteurs de Dieu, ni en soustraire une partie, ni les diminuer, ni les échanger, ni les donner en bénéfice.

Je vous supplie donc, ô saints apôtres et glorieux princes de la terre, Pierre et Paul, et vous, pontife des pontifes, qui trônez sur le siège apostolique, d’exclure de la communion de la sainte Église de Dieu et de la vie éternelle, en vertu de l’autorité canonique et apostolique que vous avez reçue, les voleurs, les envahisseurs et les morceleurs de ces biens que je vous donne joyeusement et spontanément. Soyez les tuteurs et les défenseurs de ce lieu de Cluny et des serviteurs de Dieu qui y demeurent.

Je donne tout cela pour qu’à Cluny on construise un monastère régulier en l’honneur des saints apôtres Pierre et Paul et que là soient réunis des moines vivant sous la règle du bienheureux Benoît. Ils posséderont, détiendront, auront et administreront ces biens à perpétuité afin que désormais ce lieu devienne un asile vénérable de la prière.

Lesdits moines seront sous le pouvoir et la domination de l’abbé Bernon […] et, après son décès, ils auront le pouvoir et l’autorisation d’élire pour abbé un religieux quelconque de leur ordre conformément à la volonté de Dieu et à la règle de saint Benoît.

Si, ce qu’à Dieu ne plaise, quelqu’un veut tenter d’ébranler cet acte, il encourra tout d’abord la colère de Dieu tout-puissant qui lui retranchera sa part de la terre des vivants et effacera son nom du livre de la vie. Il partagera le sort de ceux qui ont dit au Seigneur Dieu : Retire-toi de moi, et celui de Dathan et Abiron que la terre, ouvrant sa gueule, a engloutis et que l’enfer a absorbés vifs. Il deviendra aussi le compagnon de Judas, traître à Dieu, qui a été relégué pour devenir la proie des supplices éternels. Et pour qu’au regard des hommes il ne paraisse pas jouir de l’impunité dans le monde présent, mais qu’il éprouve déjà dans son corps les tourments de la damnation, il subira le sort d’Héliodore et d’Antiochus : le premier, flagellé de coups violents, n’en réchappa qu’avec peine alors qu’il était presque déjà demi-mort ; le second, frappé par un ordre d’en haut, périt misérablement, ses membres déjà putréfiés étant rongés par les vers.

Guillaume le Pieux choisit l’abbé Bernon, abbé de Baume et de Gigny dans le Jura, homme important de la Réforme. Il y établit l’observance de la règle de Benoit de Nursie réformée par Benoit d’Aniane, tout en gardant la direction de ses précédents monastères. Il meurt en 926, après une vie passée à épandre la Règle dans différents monastères.

La donation à la Papauté vise avant tout à assurer au monastère la protection et la garantie du Saint-Siège, respecté à l’époque, même avec des pouvoirs réduits. Guillaume le Pieux veut ainsi éviter que s’exerce sur le monastère un quelconque dominium laïc. Dans la Charte de fondation de l’abbaye, il est donc décidé de la libre élection de l’abbé par les moines, point important de la règle bénédictine.

Il n’y a donc pas fondation à proprement parler d’un nouvel ordre religieux : on reste chez les bénédictins de Saint Benoît de Nursie, réformés par Saint Benoît d’Aniane, mais la nouveauté tient dans des mesures très politiques d’indépendance complète vis à vis des évêques, de mode de désignation de l’abbé – une élection par l’ensemble de la communauté -, ce dernier n’ayant à en référer qu’au pape.

911                             Les Normands n’ont pu prendre Paris, mais à Saint Clair-sur-Epte Charles le Simple juge prudent de les calmer en accordant à Göngr Hrolfr, dit Rollon, la suzeraineté sur la province jusqu’alors ravagée ; il va dès lors s’empresser d’agrandir considérablement la Normandie.

912                              L’avènement d’Abd er-Rhaman III, au moment où disparaît le roi des Asturies, Alphonse le Grand, ouvre la période de plus grande splendeur de l’État cordobais. Par ses qualités d’intelligence, d’énergie et de tolérance, Abd er-Rhaman apparaît comme le plus remarquable des souverains omeyyades d’Espagne. Sa première tâche fut de ramener la paix intérieure et de rétablir son autorité sur l’ensemble de Al Andalus : en 929, son pouvoir consolidé, il abandonne le titre d’émir dont s’étaient contenté ses prédécesseurs, pour prendre celui, plus prestigieux, de calife, qui le place sur le même plan que le calife abbasside de Bagdad. Contre les chrétiens du Nord, l’émir agit avec le même succès.

Marcelin Defourneaux              La Péninsule Ibérique 1956

Les Maures, sous Abdérame II, nous offrent l’agréable spectacle d’une nation civilisée ; mais la politesse des mœurs, le goût des arts, la passion pour les sciences, la magnificence, la grandeur personnelle du souverain, n’empêchèrent point les Musulmans d’Espagne de se déchirer, et leur miramolin de persécuter les chrétiens soumis à ses loix. Mahomet, successeur d’Abdéramane II, prince éclairé, intrépide, vainquit les chrétiens unis à ses sujets rebelles, vainquit une seconde fois les premiers qui perdirent, sur le champ de bataille, Garcie, roi de Navarre. Heureusement, sur le trône des Asturies, monta en 866, Alphonse, que ses belles qualités firent surnommer le Grand, et qui par ses talens, son activité, releva le courage des Espagnols.

[…] Les Maures, ces Africains dont les descendants sont aujourd’hui si féroces, dans les déserts de Barca et dans le Biludijerid, offroient, à cette époque, l’agréable contraste d’une nation spirituelle et galante. Insensiblement, leur esprit, leurs mœurs chevaleresques passèrent les Pyrénées, se communiquèrent aux Français, aux Anglais ainsi qu’aux Allemands, et il s’établit une étonnante rivalité de courtoisie entre ces divers peuples, rivalité qui ne les empêchoit point de se faire une guerre opîniatre. Cependant la galanterie, ce sentiment tendre et délicat, agit, dans la suite, si puissamment sur le cœur des Maures, que rarement la vue d’une femme manqua de les désarmer.

[…] Les Africains contractent, de jours en jours, sous le beau ciel de l’Ibérie, de douces habitudes qui commencent à répandre sur les mœurs européennes une teinte de galanterie que le temps n’a point encore effacée.

M.E. Jondot             Tableau historique des nations. 1808

On se pince et on relit deux fois en se demandant si nos yeux n’ont pas fourché : c’est bien embêtant que J.M. Jondot ne donne jamais ses sources – mais il est vrai qu’on ne le faisait pas à cette époque -, car le thème gagnerait à être creusé, ne serait-ce que nous révéler que cette histoire de galanterie transmise via les Maures d’Al Andalus est sans aucun fondement. Peut-être est-ce là un des exemples les plus évidents de l’absence de rigueur dans l’écriture de l’Histoire. Michelet n’est pas encore passé par là et peut-être M.J. Jondot fait-il feu de tout bois en accordant autant de crédit à un on dit très littéraire qu’à un fait unanimement reconnu. Ainsi pour cette histoire de galanterie on trouve dans le roman Zayde de Mme de Lafayette une appréciation du mariage de l’espagnol Consalve avec Zayde la Maure, célébré avec toute la galanterie des Maures et toute la politesse d’Espagne. Nombre d’écrivains allaient alors prendre leur inspiration dans le monde arabe, et il se pourrait bien que M.J. Jondot ait confondu fiction romanesque et réalité.

913                                 Les Normands mettent à sac l’abbaye de Landévennec, dans le fond de la rade de Brest.

920                                Éruption de l’Eyjafjallajökull, volcan d’Islande : il n’a pas fini de faire parler de lui.

927                            Les muwallad, descendants des Wisigoths ibériques convertis à l’islam, s’efforcent depuis une cinquantaine d’années de secouer le joug des Arabes, parvenant à tenir pratiquement tout le sud-est de la péninsule. Ils ont pour chef Ibn Hafsun. Sous la conduite de l’énergique Abd al-Rahman III, Omeyyades et Arabes parviennent à prendre Bobastro, leur forteresse dans la sierra de Malaga où Abl al Rahman fait constater qu’Ibn Hafsun, mort dix ans plus tôt, y a été enterré suivant l’usage du christianisme de ses ancêtres, auquel il était donc revenu.

928                             La papauté sombre dans les intrigues et assassinats en tous genres de l’aristocratie romaine.

  • Théodora, veuve du consul Théophylacte, fait élire pape Serge III, amant de sa fille Marozia, 15 ans et déjà mariée.
  • En 911, un pape bien pieux est élu, Anastase III, chose insupportable aux deux femmes, qui le font assassiner en 913.
  • Nouveau règne éphémère d’un pape de transition, Landon, et c’est Jean X, un ancien amant de Théodora qui monte sur le trône de Saint Pierre, que Marozia fait étouffer sous son oreiller en prison en 928.
  • Encore deux papes intermédiaires, Léon VI et Étienne VII, tous deux assassinés par les bons soins de Marozia et c’est son propre fils, Jean XI, qui est élu en 931, laissant sa mère aux commandes de l’Église les premières années de son règne ! D’aucuns voient là la naissance de la légende de la papesse Jeanne : Jean XI était le fils de cette Romaine de mauvaise réputation qui se faisait appeler senatrix omnium romanorum, si ce n’est Patricia ; elle était de fait la patronne temporelle de la ville et donnait à qui bon lui semblait le trône apostolique. On disait que le nouveau pape était fils de Serge III, mais cela reste incertain.

    Gregorovius

930                            Les Carmathes, [rebelles chiites établis au nord de la péninsule arabique], secte égalitaire suffisamment puissante pour entretenir un désordre permanent marchent sur La Mecque et avec un terrible mépris pour les choses saintes de l’Islam, ils massacrent les pèlerins réunis dans la mosquée, souillant le pourtour de la Ka’ba, et enlèvent la Pierre Noire. Ils la conservèrent pendant vingt-cinq ans, sombres années de deuil, sans pèlerinage.

Gaston Wiet, de l’Institut.      L’Islam 1956

Une secte ennemie des Musulmans, pareille à celle des Vahabites qui, de nos jours, ont commis tant d’horreurs en Arabie, les Karmates, ainsi nommée de Carmath leur chef, homme obscur, ignorant, misérable, mais enthousiaste fougueux qui déclamait contre le luxe et en faveur de l’égalité ; cette secte d’anarchistes venait de s’élever, et d’acquérir subitement une puissance formidable. Leur doctrine politique, ainsi que leur doctrine religieuse (le théisme pur), leur eut bientôt gagné des milliers de prosélytes, lesquels exercèrent les mêmes cruautés que, dans la suite, les Pastoureaux, les Malandrins, les Jacques en France, et les Anabatistes en Allemagne : les Karmates eurent seulement la gloire de se soutenir plus longtemps. C’en était fait du trône de Bagdad, sans l’habileté, la valeur du calife Moktaphi ou Mustaser, qui fit face de toutes parts au danger, vainquit les Grecs et repoussa les Karmathes.

M.E. Jondot               Tableau historique des nations. 1808

L’Etat libre d’Islande se met en place, avec des structures particulièrement légères :

L’Islande médiévale, c’est d’abord les sagas, un mot d’ailleurs d’origine islandaise. Qu’un petit peuple vivant sur une terre aussi hostile ait pu donner à l’humanité une littérature d’une valeur aussi universelle reste aujourd’hui encore un mystère. Ces récits en prose rapportaient la vie et les faits et gestes d’un personnage, digne de mémoire pour diverses raisons, depuis sa naissance jusqu’à sa mort, en n’omettant ni ses ancêtres ni ses descendants s’ils ont quelque importance indique Régis Boyer, […] dans L’Islande médiévale. Ainsi sont évoquées la vie et l’œuvre de héros comme Hrafnkell, Egill, fils de Grímr le Chauve, Snorri le Godi, les gens du Val au Saumon, Grettir le Fort et Njáll le Brûlé. Mais outre leur qualité littéraire, ces sagas sont la principale source pour comprendre ce que fût entre 930 et 1262 l’État libre islandais, un exemple exceptionnel d’organisation sociale et économique.

Au début du X° siècle, le pays compte 35 000 habitants, population qui va doubler au cours des siècles suivants. La vie est rude sur cette terre désolée formée de basalte, parsemée de volcans, de geysers et de glaciers. Si les Norvégiens sont nombreux, il y a aussi des Danois, des Suédois, des Flamands, des Saxons, des Anglais ou encore des Celtes émigrés d’Irlande. Tous sont venus chercher un air de liberté et d’indépendance, raréfié dans leur pays respectif. Ils sont séduits par les institutions du pays… ou plutôt par leur absence. L’Islande compte en effet une seule assemblée, l’Althing, qui cumule les fonctions de chambre législative et de tribunal. Elle compte 40 membres, n’a ni budget propre ni employés, et ne se réunit normalement que deux semaines par an. Pour Adam von Bremen, un chroniqueur du XI° siècle, l’Islande est un pays n’ayant pas de roi, mais la loi. Cette loi, faite de nombreuses et complexes règles, est contenue dans la Gragas, le recueil de l’oie grise. Pour l’anthropologue américain Jared Diamond l’Islande médiévale n’avait ni bureaucrates, ni taxes, ni police, ni armée… Des fonctions normales des gouvernements partout ailleurs, aucune n’existait en Islande, et les autres étaient privatisées, y compris les poursuites criminelles, les exécutions et l’aide aux Pauvres.

La société est en effet constituée de clans divers (les gorhordh ) dirigés par des chefs (les godhi). Chaque chef est tenu d’assurer la défense de son clan, d’arbitrer les litiges internes. L’originalité du godhordh est qu’il n’est ni une communauté fermée, ni un territoire. Tout islandais est libre d’adhérer au gorhordh qui lui convient et d’en changer quand bon lui semble, s’il n’est pas satisfait par la façon dont est dirigé le clan. Car le godhordh n’est pas une démocratie élective : le godhi est détenteur de son rang, qu’il peut acheter, vendre, emprunter et léguer, même si son pouvoir ne repose pas sur son appartenance à l’Althing, mais sur la société civile représentée par son clan. En termes modernes, le godhi est davantage un prestataire, dont on évalue la qualité des services à l’aune de la concurrence. Au niveau national, chaque godhordh est représenté dans l’Althing par son chef et deux autre membres. Par ailleurs, la constitution de clans sans considération de position territoriale dans le pays réduit considérablement les différends. Certains auteurs considèrent que la nature non territoriale de l’ordre légal de l’Islande a permis de réduire la violence. Ce droit, par sa nature contractuelle et non territoriale, anticipe la modernité.

Quant à l’économie de cet État libre, elle repose sur l’élevage extensif d’ovins et de bovidés. En raison des conditions climatiques, seule peut-être cultivée une espèce de blé noir, ce qui rend les Islandais largement dépendants de l’importation pour les produits agricoles. En revanche la pêche (saumon, truite, morue et hareng) ainsi que la chasse à la baleine et au phoque, dont on tire l’ivoire, permettent de commercer avec la Norvège, l’Angleterre et l’Irlande et d’obtenir en échange bois de construction, blé, fer, goudron, vin, habits. En comparaison avec les Vikings, les Islandais de cette époque étaient davantage fermiers et commerçants qu’aventuriers et guerriers et n’avaient que peu recours à la violence. En raison même des incitations économiques fournies par le système juridique du pays, les plaignants avaient plus intérêt à saisir la cour qu’à régler par la force leurs différends. En effet, dans le droit islandais, il était prévu pour une victime ne pouvant faire honorer un verdict en raison de la puissance du coupable, de vendre ce verdict, voire de le céder à quelqu’un de plus puissant ayant les moyens de faire appliquer la sanction requise. Tôt ou tard, ce commerce des verdicts avait la vertu de punir réellement le coupable.

Mais alors, pourquoi l’État libre d’Islande, si efficient durant plus de cinq siècles, s’est-il effondré ? Au fil des décennies, il y a eu un mouvement de centralisation croissante de la richesse et du pouvoir. Originellement, on comptait 4 500 fermes indépendantes dans le pays. A la fin du XIII° siècle, 80 % des fermes étaient entre les mains de cinq familles. Cette situation mit fin à la compétition des chefs sur le même territoire pour attirer des membres dans leur clan et déboucha sur un partage géographique des pouvoirs, chacun étant administré comme un mini-Etat. Le risque de conflit généralisé poussa l’ensemble de la population à demander l’arbitrage du roi de Norvège, qui génération après génération n’avait jamais accepté la farouche indépendance de l’Islande et avait gardé des vues impérialistes sur ce territoire.

Mais une autre raison plus souterraine et de nature économique a contribué à miner l’État libre islandais. L’époque médiévale est une période d’expansion du christianisme. L’Islande n’échappa pas au mouvement. Paradoxalement, alors que la religion fut souvent imposée par le glaive, en Islande, les habitants, essentiellement païens, firent le choix assumé de la conversion en 1096. Ce faisant, les Islandais adoptèrent les obligations du système terrestre du christianisme. L’un d’eux était la tithe, autrement dit la dîme, une redevance versée en nature ou en argent, taxée sur les revenus agricoles, collectée en faveur de l’Eglise pour financer l’entretien du clergé et la construction d’églises et de cathédrales. Pour la première fois, une taxe générale était introduite dans le système économique du pays. Fixée à 1 %, elle était surtout le premier impôt proportionnel. Jusqu’alors, le prix payé pour un service était fixe.

La pierre angulaire du système de l’État libre islandais était le principe d’extraterritorialité, chaque Islandais, rappelons le, pouvant choisir son chef selon son intérêt propre. Le problème est qu’une église était bâtie en un point précis du territoire, que le financement de sa construction et de son entretien était assuré par ceux qui habitaient dans son voisinage, quel que soit le godhi qu’ils avaient par ailleurs choisi. Au fil des années, le choix ne fut plus de mise. Le phénomène fut accentué par le fait qu’une large part des taxes état captée par les godhi les plus riches, ceux qui étaient propriétaires de vastes parties de la lande où étaient construites les églises.

Au final, l’introduction de la dîme ne participa pas seulement à l’enrichissement personnel de rares godhi, mais leur cupidité entraîna la dissociation de ces revenus de leur responsabilité, qu’évaluaient les Islandais. Ainsi disparut, à cause d’une modeste taxe, l’État libre islandais après avoir fonctionné durant plus de cinq siècles.

Robert Jules                     La Tribune 18 Août 2009

vers 930                     Odon, second abbé de Cluny ne dévie pas d’un pouce de l’aversion déclarée de l’Église pour la femme : La beauté physique ne va pas au-delà de la peau. Si les hommes voyaient ce qui est sous la peau, la vue des femmes leur soulèverait le cœur. Quand nous ne pouvons toucher du bout du doigt un crachat ou une crotte, comment pouvons-nous désirer embrasser ce sac de fiente ?

939                             Le duc Alain Barbetorte, petit-fils d’Alain le Grand, reprend Nantes aux Vikings. Le Vietnam met fin à son occupation par la Chine depuis plus de 1 000 ans.

940                             En astronomie, comme en bien d’autres domaines, les Chinois ont plus de 6 siècles d’avance sur l’Occident :

Une des plus étonnantes de toutes les cartes des étoiles anciennes apparut pour la première fois en 940 après J.-C. Fondée sur la carte des étoiles de Qian Luo-zhi, l’astronome royal chinois du Vc siècle après J.-C, son caractère exceptionnel ne tient pas à ce qu’elle est très détaillée – des cartes détaillées existaient depuis des siècles -, et pas davantage au fait que les étoiles des catalogues des trois astronomes Shi Shen, Gan De et Wu Xian y sont différenciées grâce à trois couleurs, mais à cause de la façon dont les étoiles y sont effectivement situées. Reporter correctement sur une surface plane les étoiles, comme si elles étaient vues à l’intérieur d’une sphère – ce qui équivaut à essayer de représenter la surface courbe de la Terre sur une feuille plane -, a toujours été un problème. Il existe diverses façons de tourner la difficulté et différentes formes de projection peuvent être utilisées, comme le savait Ptolémée et comme il l’expliqua au II° siècle après J.-C. La chose surprenante dans la carte des étoiles Dunhuang de Qian Luo-zhi est le type de projection qu’il utilisa : une projection de Mercator. Le lecteur connaît certainement cette méthode grâce aux cartes et aux atlas courants ; elle fut inventée par le grand cartographe flamand, Gerhard Mercator, en 1596 après J.-C, soit six siècles après la carte des étoiles Dunhuang. Mercator connaissait-il cette pratique chinoise de la projection qui, très certainement, se répandit largement en Chine après 940 ? Nous l’ignorons ; mais, de toute évidence, l’Occident n’a manifestement pas la priorité dans ce domaine, contrairement à ce qu’on a longtemps cru.

Colin Ronan                 Histoire mondiale des sciences         Seuil 1988

951                       Godelscac, évêque du Puy, est le premier pèlerin étranger à se rendre à Saint Jacques de Compostelle.

954                Pour commémorer les victoires de l’empereur Shizong sur les Tartares, les Chinois coulent un lion de 40 tonnes de fonte à Zanghou.

10 08 955           Otton le Grand repousse définitivement les Hongrois à la bataille du Lechfeld.

vers 960           Les Italiens veulent toujours avoir deux maîtres à la fois, pour que la peur que ceux-ci s’inspirent mutuellement leur serve de frein.

Liutprand, lombard, évêque de Crémone, 920-972

Le cujus regio, ejus religio de l’empire romain rencontre tellement de succès que la formule passe les frontières dudit empire : le roi Harald à la Dent Bleue du Danemark se convertit au christinanisme. La Norvège suivra vers l’an 995 et la Suède au cours du siècle suivant. Lorsque la Norvège se convertit, les colonies vikings des Orcades, des îles Shetland, Féroé, de l’Islande et du Groenland durent bien suivre, sous peine de se voir interdite de commerce avec la Norvège : le roi Olaf alla jusqu’à capturer les Islandais présents sur le territoire norvégien, menaçant de les tuer si l’Islande ne renonçait pas au paganisme.

962                             Otton I° le Grand, roi d’Italie et de Germanie,  se couvre le chef de la Couronne d’or à Rome et devient empereur. C’est la fondation du Saint Empire Romain Germanique, qui ne prendra ce nom qu’au XV° siècle. Il durera jusqu’en 1805.

966                            En Pologne, Dombrouska, épouse de Micislas I° [ou Miezsko I°] consolide l’entente entre le sabre et le goupillon :

Une femme, l’épouse de Micislas, duc de Pologne, avait converti son époux et les Polonais. Cette nation professa la nouvelle religion avec tout l’enthousiasme militaire ; alors s’introduisit l’usage, conservé longtemps en ce pays, de manifester son dévouement à la foi avec tous les transports du zèle le plus expressif. Au moment que le prêtre se disposait à chanter l’Evangile, les nobles, en se levant, tiraient leur sabre, et ne le remettaient dans le fourreau qu’après la fin de la cérémonie, annonçant par cette énergique démonstration, qu’ils étaient prêts à défendre, les armes à la main, et jusqu’à la dernière goutte de leur sang, les vérités de la doctrine chrétienne.

M.E. Jondot                 Tableau historique des nations. 1808

969                             Pour le compte de Byzance, Nicéphore Phokas reprend Antioche aux Arabes, et les Fatimides fondent Le Caire.

vers 970                    Bernard de Menthon s’est mis à la disposition de l’évêque d’Aoste. Ses prédications par monts et par vaux le font passer par le Mont Joux (… de Jupiter), à 2 472 mètres, aujourd’hui frontière Suisse-Italie. Le lieu est fréquenté assidûment par les brigands… Bernard, pour le sécuriser décide d’y construire un hospice ; mais il convient avant tout d’abattre la statue de Jupiter qui s’y trouve, et donc de débaptiser le lieu pour lui donner son nom : ce sera le col du Grand Saint Bernard. Il en fera de même au col du Petit Saint Bernard. L’Hospice, mené par l’Ordre des Chanoines Réguliers de Saint Augustin, brûlera en 1557, et sera reconstruit, plus grand. Les fameux chiens Saint Bernard semblent avoir été amenés là dès les débuts de l’Hospice, maillon essentiel du premier Secours en Montagne. Le prosélytisme catholique épargnera les autres Mont Joux : il en reste encore aujourd’hui quelques uns.

Plaquette votive : le mulet est dédié à Jupiter. retrouvée au col même au XIX° siècle

IOM (Iovi Optimo Maximo) Poenino – C. DOMITIUS CARAS SOVNVS HEL MANGO V S L M – Vota Solvit Libens Merito : J’ai accompli mon vœu avec plaisir. Plaquette votive dediée à Jupiter par C. Domitius – Retrouvé sur le col même, vers la fin du 19me siècle.

973                              Guillaume le libérateur, comte d’Avignon, parvient à chasser les Sarrasins de Provence.

De l’autre coté de la Méditerranée, la dynastie des Fatimides, fondée en Tunisie en 909, s’est emparée de l’Egypte et le calife Al Mu’izz, chiite et ismaëlien, inaugure sa nouvelle capitale al-Qahira (Le Caire) – la Triomphante -, construite en deux ans, avec pour monument emblématique, la grande mosquée al-Azhar, qui s’étend sur 16 000 m². Quinze ans plus tard, elle deviendra université, rapidement célèbre dans tout le monde musulman. Réformée en 1961, elle compte aujourd’hui plus de 20 000 étudiants. Sa bibliothèque compte plus de 60 000 volumes, dont 15 000 manuscrits. La salle de prière, avec ses huit nefs, est un grand vaisseau de 80 mètres de large et 50 de profondeur.

C’est un sacrilège que de prohiber la science. Demander la science, c’est faire acte d’adoration envers Dieu, l’enseigner, c’est faire acte de charité. La science est la vie de l’Islam, la colonne de la foi.

Versets des Hadiths. [Les Hadiths sont des commentaires du Coran, faits par Mahomet et ses compagnons]

Quand nous revenons dans la grande cour aux murs crénelés de dentelles, c’est l’heure où s’y déverse le flot des jeunes hommes en robe, et turban qui sortent de la pénombre du sanctuaire. Après être restés depuis le lever du jour accroupis sur des nattes pour étudier ou prier, au bourdonnement confus de leurs milliers de voix, ils vont se répandre un instant dans les proches quartiers arabes, en attendant que commencent les leçons du soir. Par groupes, quelquefois se donnant la main comme des enfants, ils marchent pour la plupart la tête haute et levant les yeux, bien qu’un peu éblouis sous ce soleil qui les saisit dehors et les crible de rayons. Innombrables, ils nous montrent en passant des visages très divers ; c’est qu’ils viennent des quatre vents du monde, les uns de Bagdad, les autres de Bassorah, de Mossoul ou bien du fond du Hedjaz ; ceux du Nord ont des prunelles claires et pâles, et, parmi ceux, du Moghreb, du Maroc et du Sahara, plusieurs ont le teint presque noir. Mais leur expression à tous se ressemble : quelque chose d’extatique et de lointain, le même détachement, l’obstination dans le même rêve. En l’air, où se portent leurs yeux levés, c’est – toujours dans ce cadre des créneaux d’Al-Azhar – le ciel presque blanchi par excès de lumière, avec l’élancement des grands minarets rougeâtres, que l’on dirait empourprés par quelque reflet d’incendie. Et, en regardant passer là cette masse de jeunes prêtres ou de jeunes légistes, à la fois si différents et si semblables, on comprend mieux qu’ailleurs combien l’Islam, le plus vieil Islam, garde encore de cohésion et de puissance.

La mosquée où ils font leurs études est maintenant presque vide. Nous y trouvons, en même temps qu’un reposant demi-jour, du silence et des musiques inattendues de petits oiseaux ; c’est la saison des couvées et, dans les plafonds de bois ciselé, il y a quantité de nids que personne ne dérange.

Un monde, cette mosquée, où des milliers d’hommes peuvent trouver place à l’aise. Environ cent cinquante colonnes de marbre, provenant de temples antiques, soutiennent les séries d’arceaux des sept nefs parallèles. La lumière ne pénètre que par l’arcade ouverte sur la cour et, il fait si sombre dans les nefs du fond, comment donc les fidèles y voient-ils pour lire, quand le soleil d’Egypte par hasard se voile ? Quelques étudiants sont là encore, restés pendant l’heure du repos, une vingtaine, perdus au milieu de cette vaste solitude, et s’occupant à faire la propreté par terre avec de longues palmes en guise de balai : les étudiants pauvres, ceux-ci, qui n’ont à manger que du pain sec et s’étendent la nuit pour dormir sur la même natte où ils s’étaient tenus assis à travailler toute la journée.

Le séjour de cette université est gratuit pour tous les élèves ; les frais de leur nourriture et de leur entretien, assurés par des donations pieuses. Mais, comme ces legs demeurent séparés par nation, il y a inégalité dans les traitements : les jeunes hommes de telle contrée sont presque riches, possèdent une chambre et un bon lit ; ceux d’un pays voisin couchent par terre, ont juste de quoi ne pas mourir. Mais aucun d’eux ne se plaint, et ils savent s’entraider.

Près de nous, un des étudiants pauvres mange sans fausse honte son pain sec de midi, accueillant avec un sourire les moineaux et autres petits voleurs ailés qui descendent des beaux plafonds de cèdre pour lui disputer les miettes de son repas.

Plus loin, dans les nefs du fond peu éclairé, un autre qui dédaigne de manger, ou qui n’a plus de pain, se rassied sur sa natte, une fois terminé son petit service de balayage, et rouvre son Coran pour s’exercer seul à le lire avec l’intonation consacrée. Sa voix facile et chaude, qu’il modère par discrétion, est d’un charme irrésistible dans la sonorité de cette mosquée immense, où l’on n’entendait plus à cette heure que le gazouillis à peine saisissable des couvées, là-haut parmi les poutres aux dorures éteintes. Tous ceux à qui les sanctuaires de l’Islam ont été familiers savent comme moi qu’il n’est pas de livre plus délicieusement rythmé que celui du Prophète ; même si le sens des versets vous échappe, la lecture chantante, qui se fait pendant certains offices, agit sur vous par la seule magie des sons, à la manière de ces oratorios qui, dans les églises du Christ, amènent les larmes. La déclamation tristement berceuse de ce jeune prêtre au visage d’illuminé, aux vêtements de décente misère, a beau être contenue, il semble que peu à peu elle emplisse les sept nefs désertes d’Al-Azhar. On s’arrête malgré soi et on se tait pour l’écouter, au milieu du silence de midi. Et – dans ce lieu si vénérable, où le délabrement, l’usure des siècles s’indiquent partout, même aux colonnes de marbre rongées par le frottement des mains – cette voix d’or qui s’élève solitaire, on dirait qu’elle entonne le lamento suprême sur l’agonie du vieil Islam et sur la fin des temps, l’élégie sur l’universelle mort de la foi dans le cœur des hommes…

La science est une religion, la prière en est une autre. L’étude est préférable à l’adoration. Allez demander partout l’instruction, même, s‘il le fallait, jusqu’en Chine.

Versets des Hadiths.

Chez nous autres, Européens, on considère comme vérité acquise que l’Islam n’est qu’une religion d’obscurantisme, amenant la stagnation des peuples et les entravant dans cette course à l’inconnu que nous nommons le progrès. Cela dénote d’abord l’ignorance absolue de l’enseignement du Prophète, et de plus un stupéfiant oubli des témoignages de l’histoire. L’Islam des premiers siècles évoluait et progressait avec les races, et on sait quel rapide essor il a donné aux hommes sous le règne des anciens khalifes ; lui imputer la décadence actuelle du monde musulman est par trop puéril. Non, les peuples tour à tour s’endorment, par lassitude peut-être, après avoir jeté leur grand éclat : c’est une loi. Et puis un jour quelque danger vient secouer leur torpeur, et ils se réveillent.

Cette immobilité des pays du Croissant m’était chère. Si le but est de passer dans la vie avec un minimum de souffrance, en dédaignant l’agitation vaine, et de mourir anesthésié par de radieux espoirs, les Orientaux étaient les seuls sages. Mais leur rêve n’est plus possible, maintenant que des nations de proie les guettent de tous côtés. Donc, hélas ! il faut se réveiller.

Il faut se réveiller, et cela commence. Alors, en Égypte, où l’on sent la nécessité de changer tant de choses, on songe à réformer aussi la vieille université d’Al-Azhar, l’un des grands centres de l’Islam ; on y songe avec crainte, sachant le danger de porter la main sur des institutions millénaires ; la réforme, cependant, est en principe décidée. Des connaissances nouvelles, venues d’Occident, vont pénétrer dans ce tabernacle des Fatimides ; le Prophète n’a-t-il pas dit : Allez partout demander l‘instruction, au besoin jusqu’en Chine ? Qu’en adviendra-t-il ? Qui saurait le présager ?… Mais ceci, en tout cas, est certain : aux heures éblouissantes de midi, ou aux heures dorées du soir, quand le flot des étudiants ainsi modernisés se répandra dans la grande cour que tant de minarets surveillent, on ne verra plus dans tous ces regards la mystique flamme d’aujourd’hui ; et ce ne sera plus l’inébranlable foi, ni la haute et sereine insouciance, ni la paix si profonde qu’ils iront porter, ces messagers, à tous les bouts de la terre musulmane…

Pierre Loti         La mort de Philæ. 1907. Voyages 1872-1943       Bouquins Robert Laffont 1991

973                             Guillaume le libérateur, comte d’Avignon, parvient à chasser les Sarrasins de Provence. De l’autre coté de la Méditerranée, la dynastie des Fatimides, fondée en Tunisie en 909, s’est emparée de l’Egypte et le calife Al Mu’izz, chiite et ismaëlien, inaugure sa nouvelle capitale al-Qahira (Le Caire) – la Triomphante -, construite en 2 ans.

vers 980                 En Inde du sud, dans l’Etat du Malabar, l’étiquette a déjà force de loi et suffit à combler de reconnaissance ceux que l’on veut honorer ; ainsi d’une communauté de Juifs venus ici se réfugier probablement en provenance du Portugal :

Par le secours de Dieu qui forma le monde et établit les rois, nous, Ravi Vurma, empereur de Malabar, dans la trente sixième année de notre heureux règne, et dans le fort de Maderecatla, Cranganore, accordons ces droits au bon Joseph Raban :
  • Qu’il peut faire des prosélytes dans les cinq castes ;
  • Qu’il peut jouir de tous les honneurs ; qu’il peut monter éléphants et chevaux ; s’avancer en cérémonie ; avoir ses titres proclamés à sa face par des hérauts, se servir de lumière en plein jour ; avoir toutes sortes de musiques ; qu’il lui est aussi permis de se servir d’un large parasol, et de marcher sur des tapis blancs étendus devant ses pas ; enfin qu’il peut faire des marches d’honneur en avant de lui sous un baldaquin d’apparat.
Ces droits, nous les donnons à Joseph Raban et à soixante douze propriétaires juifs, avec le gouvernement de son propre peuple, qui est tenu de lui obéir, à lui et à ses héritiers, aussi longtemps que le soleil luira sur le monde.
Cette charte est donnée en présence des rois de Travancore, Tecenore, Kadramore, Calli, Quilon, Kengoot Zamorin, Zamorin Paliathachen et Calistria.
Écrit par le secrétaire Kelapour.
Et comme Parumpadapa, le rajah de Cochin, est mon héritier, son nom n’est pas compris parmi ceux-ci.

Cherumprumal Ravi Vurma, empereur du Malabar.

14 07 982                    Les armées du Saint Empire romain germanique sont défaites par les Sarrasins au cap Colonne, près de Crotonne, en Calabre. Otton doit prendre la fuite… à la nage pour embarquer sur un bateau grec : il ne regagnera Rome que quatre mois plus tard…

984                              Il y a longtemps que les Chinois naviguent sur des canaux. Jusqu’alors la difficulté que représentait la déclivité était résolue en faisant tirer les bateaux par des animaux de trait sur des rampes parallèles ; l’efficacité des animaux de trait n’était pas en question, mais le confort physique des passagers si, bousculés qu’ils étaient tout au long de ce parcours difficile ; des accidents pouvaient survenir : rupture des aussières ou même chavirage du bateau, ce qui rendait la cargaison disponible pour les pilleurs… de là à ce que les accidents soient intentionnellement provoqués, il n’y a qu’un pas… qui avait été franchi : simple transposition du vieux métier de naufrageur au réseau de voies navigables. Il y avait donc un problème à régler, et c’est Jiao Wei-Ye [ou Chhaio Wei-yo] qui trouva la solution en inventant l’écluse à deux entrées, laquelle permettra un transport sûr, rapide, et des tonnages nettement plus élevés. Les premières écluses chinoises accepteront des différentiels de niveau de l’ordre de 1 m à 1,50 m ; l’invention va provoquer le développement du réseau navigable, qui va atteindre 50 000 km, en restant beaucoup plus facilement contrôlable que le littoral, car à l’abri de la piraterie : le Grand Canal qui relie Hangzhou à Pékin – 1800 km -, équipé en écluses avec un total de dénivelé de 50 mètres dès le XI° siècle, va permettre de ravitailler la capitale des Ming sans face à face probable avec les pirates. La marine hauturière va décliner. L’écluse à double entrée n’arrivera en Europe qu’à partir de 1373.

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[1] Aujourd’hui Si-ngan-fou, capitale de la province du Ho-nan , où fut trouvée l’inscription sur l’église chrétienne au VII° siècle, et qui réellement était, à cette époque, la résidence des empereurs de la dynastie des Tang.

[2] Canton aujourd’hui.

[3]  Le mot français esclave [tout comme slave, en anglais, esclavo, en espagnol, schiavo, en italien…] vient de slave, c’est-à-dire du nom du peuple qui fournissait cette main d’œuvre. Le mot arabe saqa-liba utilisé en particulier en Espagne musulmane, dans le Maghreb et dans le Proche-Orient méditerranéen, a la même racine et signifie la même chose pour la même raison : on achetait fort cher ces blonds à peau claire aux Byzantins ou aux marchands européens qui les faisaient transiter par Verdun, où se tenait l’un des plus grands marchés de traite du Moyen-Âge.

François Reynaert    La grande Histoire du Monde       Fayard 2016

[4] le chiffre est fiable, car tous ces étrangers étaient imposés par la Chine

[5]       La faim fut le génie de ces rois de la mer. Une famine qui désola le Jutland fit établir une loi qui condamnait tous les cinq ans à l’exil les fils puînés. Une saga irlandaise dit que les parents faisaient brûler avec eux leur or, leur argent etc… pour forcer leurs enfants d’aller chercher fortune sur mer. […] Olivier Barnakall, intrépide pirate, défendit le premier à ses compagnons de se jeter les enfants les uns aux autres sur la pointe des lances : c’était leur habitude. Il en reçut le nom de Barnakall, sauveur des enfants.

[6]                     Dans la suite des temps naquit, près de Troyes, un homme, de la plus basse classe des paysans, nommé Hastings. Il était d’un village nommé Tranquille, à trois mille de la ville ; il était robuste de corps et d’un esprit pervers. L’orgueil lui inspira, dans sa jeunesse, du mépris pour la pauvreté de ses parents ; et, cédant à son ambition, il s’exila volontairement de son pays. Il parvint à s’enfuir chez les Normands. Là, il commença par se mettre au service de ceux qui se vouaient à un brigandage continuel pour procurer des vivres au reste de la nation, et qu’on appelait la flotte (flotta)

Raoul Glaber


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