1163 à 1184. Notre Dame de Paris. Thomas Beckett. Les Cathares. Les Vaudois. La reine Tamar. 15125
Publié par (l.peltier) le 7 décembre 2008 En savoir plus

1163                             Début de la reconstruction de Notre Dame de Paris, qui sera achevée en 1245.

Art Now and Then: Inside Notre Dame de Paris

La grande église […]  est spacieuse, belle et si admirable qu’il est impossible à la langue d’un homme de la décrire. Elle a trois grandes portes tournées du côté du couchant. Les deux battants de la porte du milieu représentent le Christ debout. Au-dessus de cette porte est le Christ présidant le jugement dernier. Il est place sur un trône d’or et tout garni d’ornements en or plaqué. Deux anges sont debout, à droite et à gauche. L’ange à droite est chargé de la colonne à laquelle on attache la Christ et de la lance avec laquelle on lui perça le côté. L’ange qui est de bout à gauche porte la Sainte Croix. Du côté droit est la sainte mère de Dieu agenouillée et du coté gauche Saint Jean et Saint Etienne. Sur la façade sont les anges et les archanges et tous les saints. Un ange tient une balance avec laquelle il pèse les péchés et les bonnes actions des hommes. À la gauche, mais un peu plus bas, sont Satan et tous les démons qui le suivent ; ils conduisent les hommes pêcheurs enchaînés et les entraînent dans l’enfer. Leurs visages sont si horribles qu’ils font trembler et frémir les spectateurs. Devant le Christ sont les saints apôtres, les prophètes, les saints patriarches et tous les saints, peints de diverses couleurs et ornés d’or. Cette composition représente le Paradis, dont la vue enchante les hommes.

Martyr, évêque d’Arzendjan, en Arménie

1164                            Après deux siècles de relative stabilité, la Frise – l’actuelle Hollande – connaît une série d’inondations qui vont durablement transformer les conditions de vie. L’actuel Zuydersee se nommait alors le lac Flevo, constitué d’eau douce, connecté à un fleuve proche de son estuaire. Les dunes de Callantoog le mettaient à l’abri des tempêtes en mer. Cette inondation, dite de la Sainte Julienne, se renouvellera en 1212, 1214, 1219 – inondation de la Saint Marcel – et 1248 : les dunes de Callantoog seront alors emportées. En 1287, l’inondation de la Sainte Lucie fera plusieurs dizaines de milliers de morts. Le lac Flévo ne sera plus d’eau douce, mais une nouvelle conquête de la mer.

Milan est mise à sac par les troupes impériales de Frédéric Barberousse, furieux d’avoir été excommunié par le Pape. Il fait alors don des reliques des Rois Mages à Rainald von Dassel, son chancelier, évêque de Cologne qui les ramène en Allemagne et les fait déposer dans sa cathédrale dans un reliquaire en or réalisé par l’un des plus fameux orfèvres médiévaux, Nicolas de Verdun. Un peu comme si Hitler s’était emparé de la Joconde en juin 1940 et que l’Allemagne par la suite avait refusé de la restituer !

Châsse des rois mages de Cologne, vers 1200, Nicolas de Verdun. Bois de chêne, argent et cuivre repoussé et doré, … | Cathédrale de cologne, Art médiéval, Allemagne

Les Rois Mages à Cologne - absinthemuseum.auvers-sur-oise

29 12 1165                   L’empereur germanique Frédéric I° et son chancelier Rainald de Dassel prononcent la canonisation de Charlemagne : le geste, grandement symbolique, vise à placer l’empire sous la protection du souverain qu’une puissante légende présente comme l’empereur idéal. En deçà de Charlemagne, c’est à une continuité avec l’empire romain que regarde Frédéric I°.

vers 1165                     La curie romaine reçoit un rapport d’exorcisme en provenance de Cologne, rédigé par Hildegarde von Bingen : elle a eu à interroger un prêtre soupçonné d’hérésie : sous la torture, celui-ci aurait avoué avoir participé à des réunions de bonshommes, au cours desquelles on adore le diable incarné par un grand chat blanc de la taille d’un veau. Les Allemands nomment ces bonshommes des Ketter – les amis des chats -. De Ketter à Cathare, il n’y a qu’un pas. Ce sont les premiers signes de l’ hérésie.

1166                              Dans une chapelle construite sur un rocher, un villageois trouve les reliques de Saint Amadour, qui va devenir un haut lieu de pèlerinage : Rocamadour.

Irréelle splendeur au détour de la côte, mirage brun et mauve, Rocamadour la haute surgit, escaladant de son farouche élan le sauvage canyon qui la porte.

Victor Hugo

1167                              Les Cathares, venus de toute l’Europe, se réunissent en concile à Saint Felix de Lauraguais, au sud-ouest de Toulouse, sous l’égide d’un évêque de Constantinople, Nicetas. Pour la hiérarchie catholique, c’est la preuve d’une contre Eglise en train de se structurer quasi officiellement. Plus grave, les seigneurs locaux la soutiennent ouvertement, fréquemment par simple anticléricalisme. Les cathares ne sont plus de gentils prédicateurs, mais une foule de croyants protégés par nombre de chevaliers occitans.

29 12 1170                  Thomas Beckett, archevêque de Canterbury, est assassiné par des partisans du roi Henry II dans le chœur de la cathédrale. Depuis bien longtemps il s’opposait au roi sur le statut juridique de l’Église d’Angleterre, demandant avec ardeur l’exemption  complète de toute dépendance vis-à-vis de la juridiction civile du pays. Cette opposition l’avait même contraint à l’exil en France de 1164 à 1170.

La rupture entre le roi et le prélat s’amorce par de multiples petits signes. Celui-ci, entre autres : Thomas, archevêque de Canterbury, estime ne plus pouvoir garder les insignes de la chancellerie. Il fait donc remettre au roi les sceaux. Une décision qui met Henri en colère : s’il avait fait nommer Thomas archevêque, c’était pour réunir entre ses mains puissance temporelle et puissance spirituelle. Or, Thomas refuse, d’entrée de jeu, la théorie des deux glaives réunis (c’est-à-dire la réunion dans une même main des pouvoirs spirituel et temporel. C’est pourtant ce à quoi aboutira l’anglicanisme d’Henri VIII, au XVI° siècle).

Dans un même mouvement et pour rétablir Canterbury dans sa puissance passée, il demande au roi la restitution du château de Rochester, les tours de Saltwood et celles de Hyde, etc. Henri ne répond rien. Il a d’autres soucis, aussi bien en France qu’en Grande-Bretagne. Mais il suit avec intérêt la dispute qui s’ouvre entre l’archevêque d’York et celui de Canterbury. Le premier, parce qu’il avait été nommé avant l’autre, considérait qu’il avait la prééminence sur Canterbury. Sur ce point, il avait adressé une requête au pape lui-même. En vérité, la question était simple : à qui appartenait l’autorité ultime sur l’Église d’Angleterre ? À York, ou à Canterbury ? En réalité, le débat n’aurait pas dû avoir lieu. Mais, sans le dire, le roi soutenait la révolte des autres évêques contre l’homme qui avait été son ami. Ce dernier, pourtant, n’avait qu’un but : maintenir la dignité de sa charge et, au-delà, le lien de l’Église d’Angleterre et de la papauté.

À partir de 1162-1163, Henri passe à l’attaque. Dans un premier temps, il encourage les révoltés. Ainsi Roger, comte de Clare, refuse de rendre son hommage à Thomas et prétend ne dépendre que du roi. Lorsqu’en riposte l’archevêque de Canterbury excommunie l’ensemble des dissidents, le groupe fait appel à Henri II. Le 1er octobre 1163, le roi réunit à Westminster, comme il en a le droit, l’assemblée du royaume. Les comtes et les barons lui accordent le droit de juger en appel les clercs condamnés par une simple cour ecclésiastique. C’est toute la tradition judiciaire qui s’effondre. Thomas, appuyé cette fois par tout l’épiscopat, s’y oppose. Mais les évêques français dépendant d’Henri II se soumettent.

En janvier 1164, la véritable crise éclate. Henri, devant sa cour à Clarendon, invite les évêques à se soumettre aux anciennes coutumes du royaume. Les évêques voudraient savoir de quelles coutumes il s’agit ; ils demandent à en entendre le texte. Le roi gagne du temps, multiplie les précautions. Mais la réunion ne peut pas durer toujours. Un matin, Henri abat son jeu : il fait remettre à chacun des membres de l’assemblée un document comprenant seize articles manifestement rédigés depuis longtemps. Les évêques sont priés de signer sans débat : après tout, leur fait-on remarquer, la plupart de ces règles étaient en usage autrefois. Les évêques, qui sont sans doute bien incapables de savoir comment les choses se passaient il y a plusieurs siècles, acceptent de signer.

Sauf Thomas. Il avait accepté le principe de quelques compromis oraux ; mais il ne voulait pas engager l’Église par un document écrit qui, en fait, supprimait son indépendance vis-à-vis de la couronne. Nous sommes au fond du problème. Le débat ne sera pas très différent entre Frédéric Barberousse et Alexandre III.

Le texte de Clarendon prévoit en effet que les fiefs ecclésiastiques reviennent au roi lorsque l’évêque du lieu meurt. Ce qui équivaut à faire rentrer en moins d’un quart de siècle la totalité du domaine ecclésiastique entre les mains du roi. Dans les périodes intermédiaires, c’est le Trésor qui perçoit les revenus. D’ailleurs, les évêques sont désormais soumis aux redevances fiscales ordinaires. On feint d’oublier l’ensemble des services que l’Église assurait (santé, hôpitaux, éducation, etc.).

Autre nouveauté difficilement acceptable pour l’archevêque de Canterbury. Les tribunaux royaux prennent désormais le pas sur la justice ecclésiastique. Les hommes du roi ont en effet le droit de se soustraire, lorsqu’ils le souhaitent, aux tribunaux de l’Église.

Enfin, les articles de Clarendon cherchent à diminuer le rôle des papes vis-à-vis de l’Église d’Angleterre. Désormais, ce sera le roi qui sera, sans le dire, une espèce de pape en son royaume. Cette dérive annonce la rupture entre Londres et Rome durant la Réforme ; l’insularité joue sans doute un rôle dans cette tendance durable de la monarchie britannique. À noter cependant que le gallicanisme poussera la France dans une voie un peu comparable.

Cette fois, Beckett n’hésite plus. Il refuse de signer. Le roi a le sentiment d’avoir échoué. À partir de cette date, il voue une véritable haine à l’archevêque. Il le fait citer devant l’assemblée anglaise à Northampton en octobre 1164. Thomas ne se présente pas. Henri le fait condamner par défaut : pour félonie et, par-dessus le marché, pour avoir géré d’une manière indélicate les fonds publics lorsqu’il était chancelier.

Au moment où l’assemblée du royaume s’apprête à prononcer sa condamnation, Becket se présente devant son roi et ses juges, revêtu des ornements pontificaux et la croix archiépiscopale sur la poitrine. Ce qui revient à dire qu’il entendra le jugement mais le tiendra pour nul et non avenu ; dans ces domaines, il dépend du pape et non du roi.

Dans l’assemblée, c’est le désordre. On s’attend à l’arrestation de l’archevêque. Henri hésite quelques heures. Peut-être est-il effrayé par ce qu’il va décider. En tout cas, publiquement, Thomas fait appel au pape. Puis il sort sous les regards stupéfaits de la foule sans que personne songe à l’arrêter. Hors les murs, des milliers d’Anglais l’acclament.

La nuit même, l’archevêque est informé qu’Henri veut, cette fois, le faire arrêter et emprisonner. Thomas Becket s’enfuit du couvent dans lequel il dormait. Le 2 novembre, il débarque à Gravelines ; il demeurera six ans en France.

D’ailleurs, même en France, il doit fuir. Il ne peut rester sur les terres des Plantagenets. À tout moment, on peut l’appréhender. Très vite, pourtant, il apprend que le pape et le roi de France Louis VII prennent sa défense. Le second l’accueille sur une route et lui propose de demeurer à Soissons. Mais Thomas veut rencontrer Alexandre III. Il obtient une entrevue.

Autour du pape, les cardinaux sont présents. Thomas de Canterbury expose la situation d’ensemble. Lit la charte de Clarendon et précise les raisons de sa fuite. Alexandre III, pape en exil, condamne les deux tiers du texte de Clarendon ; il refuse que l’archevêque lui remette sa charge pastorale. Il fait accompagner Thomas à l’abbaye cistercienne de Pontigny, entre Sens et Auxerre (les Cisterciens sont un ordre qui applique d’une manière rigoureuse la règle de saint Bernard). Toutes ces rencontres ont eu lieu autour de Soissons où le pape réside la plupart du temps, sous la protection du roi de France.

Thomas va résider deux ans à Pontigny. C’est durant cette période qu’il revêt l’habit de cistercien. Tout se passe comme si l’exil, la persécution, la crainte du lendemain, le poussaient chaque jour davantage vers la prière et l’étude.

Pourtant, les choses bougent. Louis VII et Alexandre III essaient d’intervenir. Ils sont aidés par Mathilde, impératrice d’Allemagne qui est la propre mère d’Henri II d’Angleterre. Tous les trois poursuivent leurs efforts pour calmer le jeu. Il faut se souvenir qu’Henri II, maître de l’Angleterre et de la moitié de la France, a le sentiment d’être le premier prince d’Europe. Le sort de Becket l’intéresse moins que celui de la crise schismatique. C’est grâce à cette dernière qu’il espérait pouvoir peser sur Alexandre III qui rentre à Rome. Nous sommes en 1166. Le pape fait quelques concessions au Plantagenêt, mais il maintient la primauté de l’Église de Canterbury. Pour bien prouver sa détermination, il désigne Thomas comme son propre légat en Angleterre. Cette fois, le primat de Canterbury doit songer à rentrer dans l’île. Toutefois, avant de reprendre la route, Beckett se rend à Vézelay – qui n’est pas très loin de son abbaye – et y proclame solennellement la condamnation du texte de Clarendon ; pour ce faire, il a la bénédiction du pape. Les choses sont donc claires : Beckett va peut-être revenir. Mais il n’apporte pas la paix, plutôt la guerre. Ou bien le roi se soumet à la volonté d’Alexandre III, ou bien la crise dépasse la personne de Beckett et débouche sur la papauté.

Henri II, conscient du risque, fait appel en cour de Rome (comme il en a la possibilité juridique). En même temps, il ordonne aux moines de Cîteaux de ne plus donner asile à Beckett à Pontigny. Sinon, il expulsera d’Angleterre tous les moines de l’ordre. Thomas accepte et se réfugie dans la cellule d’une abbaye bénédictine. Il va y demeurer quatre ans avant d’entreprendre son ultime voyage comme légat.

En 1168, les tentatives de réconciliation vont bon train. Sans succès : l’archevêque demande toujours la restitution des biens appartenant à son abbaye. Diplomate, Alexandre III obtient qu’il y ait une rencontre entre le roi et le prélat. Elle se déroule le 18 novembre 1169, à Montmartre. Le roi de France Louis VII préside ces drôles de retrouvailles. Dans un climat glacial, on s’entend sur quelques points secondaires : le roi restituera une partie des terres qu’il a saisies. Mais il refuse de donner à l’archevêque le baiser de paix. Or, à l’époque, sans ce geste, l’accord est sans valeur.

Deuxième entrevue : à Freteval, dans le centre de la France, en juillet 1170. Cette fois, Guillaume de Sens, protecteur de Beckett, se porte garant de l’honnêteté d’Henri II. Thomas consent à oublier le rite du baiser de paix. Du coup, la réconciliation est publique. Les deux princes chevauchent côte à côte sous les acclamations de la foule. Thomas, à la demande du roi, lui accorde sa bénédiction. Le pape semble satisfait. Mais Henri dissimule en réalité ses intentions. L’archevêque, qui se méfie, demande au pape des pouvoirs supplémentaires ; il les reçoit. Alexandre, sans rien dire, considère qu’Henri peut fort bien manquer à sa parole.

Le retour de Thomas Beckett en Angleterre est triomphal. Tout le long de la route qu’il parcourt, il est acclamé par la foule. Pourtant, les troupes royales le serrent de près. Est-il libre ou prisonnier ? Il feint de ne pas s’intéresser au problème. D’ailleurs Henri n’est pas là : il est retourné en Normandie. C’est là qu’il aurait prononcé la phrase redoutable : N’y aura-t-il personne pour me débarrasser de ce clerc outrecuidant ?

Georges Suffert      Tu es Pierre    Éditions de Fallois     2000

On n’avait jamais vu, on n’aurait jamais imaginé la réaction qui avait suivi l’assassinat de l’archevêque Thomas. La nouvelle s’était répandue comme un feu de broussailles dans toute la chrétienté, de Dublin à Jérusalem et de Tolède à Oslo. Le pape avait pris le deuil. La moitié de l’empire du roi Henry située sur le continent avait été frappée d’interdit – les églises étaient fermées et on ne célébrait aucun service à l’exception des baptêmes. En Angleterre, les gens se rendaient en pèlerinage à Canterbury, tout comme à Saint Jacques de Compostelle. Des miracles avaient lieu. De l’eau teintée du sang du martyr et des lambeaux du manteau qu’il portait le jour de son meurtre guérissaient des malades, pas seulement à Canterbury, mais dans toute l’Angleterre.

Ken Follet       Les Piliers de la Terre. Stock 1989

L’Angleterre, sous le roi Etienne, fut en combustion ; fait prisonnier par ses ennemis, il recouvra sa liberté, du consentement de Mathilde, princesse de sang saxon, que la nation anglaise chérissoit, et qui s’était mise à la tête d’un puissant parti. En 1154, à la mort d’Etienne, Henri III, fils de Mathilde, chef de la maison Plantagenet, hérita de la couronne d’Angleterre, et la porta avec autant de fermeté que de gloire. La face du royaume changea sous l’administration de ce monarque, tout à la fois intrépide général, habile législateur, et politique consommé ; il accorda de nombreux privilèges aux bourgeois dans l’assemblée des nobles et des évêques, dite assemblée de Clarendon (1174) : la fortune seconda son courage dans toutes les expéditions militaires qu’il entreprit. Thomas Becket, d’abord chancelier de la couronne, puis archevêque de Cantorbery, empoisonna les restes des jours d’Henri II. Un horrible souhait échappé indiscrettement à ce prince, dans un transport de colère, fut malheureusement entendu, et accompli par quatre gentilshommes qui allèrent égorger l’inflexible prélat au pied des autels, (1170). En vain Henri II se soumit à une expiation humiliante sur le tombeau du martyr ; il désarma le ciel, sans pouvoir désarmer l’ambition et la vengeance des hommes. Il venoit de subjugeur l’Irlande en 1172, conquête qui lui coûta peu d’efforts, et de se réconcilier avec la cour de Rome, lorsque ses enfants, excités par la France, se révoltèrent : le saint Siège prit la défense d’un père injustement attaqué ; Henri soumit les rebelles, sans éteindre l’ingratitude dans leur cœur.

M.E. Jondot       Tableau historique des nations. 1808

vers 1170                    Pierre Isnard, évêque de Toulon, et Frédol d’Anduse, évêque de Fréjus, fondent sur l’emplacement d’un ancien prieuré la Chartreuse de la Verne. La déesse Laverna, chez les païens, protégeait les voleurs et cette épaisse forêt des Maures leur était un refuge idéal. En latin Verna signifie esclave. C’est un peu au sud de la D 14 qui va de Grimaud à Toulon, via Collobrières, haut-lieu du marron glacé. De nombreux dons lui permirent de devenir rapidement propriétaire de plus de 3 000 ha. Incendiée à plusieurs reprises, 1214, 1271, 1318, les croyants la relevèrent chaque fois de ses cendres. Elle connut évidemment les avatars de la Révolution ; classée monument historique en 1921, confiée aux Eaux et Forêts en 1961, elle sera nettoyée par l’Association des Amis de la Verne à partir de 1968, animée par Annette Englebert et Annick Lemoine. En 2000, le mécénat permettra les restaurations – magnifiques – du grand cloître et de l’Eglise. Les moniales de Bethléem, fondées en 1950, lui redonnent depuis 1983 son sens premier. Francesco Flavigny, architecte des monuments historiques, a mis à profit le délabrement général du bâti pour créer un circuit propre aux visites sans perturber la vie des moniales, si bien que la Chartreuse peut se visiter tout au long de l’année.

Massif des Maures | Bertrand Rieger photographe, reportage ...

L'église - Photo de Chartreuse de la Verne, Collobrières ...

Construction du dernier chef d’œuvre de l’architecture romane à Saint Gilles du Gard, grande église de pèlerinage avec un déambulatoire pour le moins aussi vaste que celui de Vézelay. Saint Gilles, c’était alors le port le plus oriental du Royaume de France [puisque la Provence n’était pas encore française], d’où l’on s’embarquait pour Rome et Jérusalem. Le culte de Saint Gilles donna lieu à un pèlerinage qui se développa beaucoup depuis qu’en 1096, Raymond IV, chef de la croisade, y fut guéri. Avec Rome, Jérusalem et Compostelle, Saint Gilles était l’un des quatre grands pèlerinages de la Chrétienté.

Découvrez Abbatiale de Saint-gilles | Guide de Tourisme Camargue.fr

Église abbatiale de Saint-Gilles du Gard (Saint-Gilles, 6 ème siècle-15 ème siècle) | Structurae

Les grands mouvements de pèlerinage et les premières croisades ravivent cette connaissance de l’Orient en supprimant les intermédiaires tels que Venise et même Byzance. Le clocher carré, si caractéristique de nos églises romanes et gothiques, vient directement de la Syrie, où les basiliques chrétiennes s’en accompagnent dès le IV° siècle. Les maîtres d’œuvre de notre XII° siècle n’hésitent pas à s’inspirer des grands exemples fournis par les hauts lieux de pèlerinage. Ils multiplient ainsi en Occident les églises sur le plan central et les rotondes à l’instar de Constantinople et surtout de Jérusalem. Et ils facilitent la vie conventuelle des chanoines et des moines par le moyen de ces déambulatoires inventés en Egypte pour que le défilé des uns ne trouble pas la prière des autres.

L’art roman ne doit pas moins aux grands reliefs de la Perse et de la Mésopotamie anciennes, dont les églises arméniennes des premiers siècles chrétiens offrent des exemples renouvelés. L’Occident découvre ici l’originalité des vastes compositions sculptées.

Plus que des frises du Parthénon ou de la colonne Trajane, c’est des reliefs monumentaux des lions, des taureaux ailés et des archers de Suse ou de Khorsabad que procède, bien indirectement, la première statuaire de nos églises romanes.

Jean Favier      Les Grandes découvertes     Livre de poche Fayard 1991

Et donc, Venise était au premier rang pour témoigner de ces influences arabes et ottomanes :

Les bazars du Caire, d’Alep et de Damas ont littéralement modelé l’architecture de Venise. L’historien de l’art vénitien Giuseppe Fiocco a qualifié la ville de gigantesque souk, et, plus récemment, les historiens de l’architecture ont remarqué qu’un grand nombre de ses caractéristiques reposaient sur l’émulation directe de dessins et de décors orientaux. On est frappé par la similitude entre le plan du marché du Rialto, avec ses bâtiments horizontaux disposés parallèlement aux artères principales, et celui d’Alep, la capitale commerciale syrienne ; et les fenêtres, arcs et façades décoratives du palais des Doges et du Palazzo Ducale sont inspirés des mosquées, bazars et palais des villes orientales comme le Caire, Acre et Tabriz, où les marchands vénitiens commerçaient depuis des siècles. Si Venise était la quintessence de la ville de la Renaissance, ce n’était pas seulement parce qu’elle associait commerce et luxe esthétique, mais aussi parce qu’elle admirait et imitait les cultures orientales.

Jerry Brotton      Le Bazar Renaissance      LLL Les Liens qui Libèrent. 2011

Les Vénitiens, déposant leur haine contre l’empire grec, secoururent l’empereur Manuel Comnène, et le doge Polani prenant le commandement d’une flotte, chassa les Siciliens de Corfou, débarqua en Sicile où les troupes vénitiennes se signalèrent par d’affreux excès : cette diversion délivra les Grecs de la présence de Roger, roi des Deux Siciles, qui accourut pour défendre ses propres Etats. Venise goûta paisiblement les fruits d’une politique aussi sage que prévoyante, châtia l’insolence des pirates, et humilia l’orgueil du patriarche d’Aquilae. L’ingrat et perfide Manuel Comnène, suscita une querelle aux Vénitiens qui armèrent contre cet empereur, une flotte dont la peste détruisit presque tous les équipages ; ce fléau se répandit dans Venise même, et rendit cette ville veuve de ses plus illustres citoyens. Le peuple, injuste dans sa fureur, rendant le doge Vita Michieli responsable des malheurs de la nature, assassina le chef de la république : ce crime ouvrit aux sénateurs les yeux sur les dangers d’une liberté excessive, et leur fit instituer le conseil des onze qui enleva à la multitude le privilège de nommer le doge (1173). Les Vénitiens chassés de l’empire grec par Manuel, se virent réduits à la position la plus critique.

Cette même année, un nouveau danger plus alarmant les menaça ; l’empereur Frédéric leur demandoit le pape Alexandre III, son ennemi, réfugié dans Venise. Loin de se laisser abattre, ils équipèrent une flotte, remportèrent une victoire complète sur Othon, fils de l’empereur Frédéric Barberousse, qui tomba en leur pouvoir. Le pape Alexandre III, pour la défense duquel les Vénitiens s’étoient armés, transporté de joie en apprenant cette nouvelle, alla au-devant du doge vainqueur, et lui dit : Il faut que la postérité sache qu’une mer sur laquelle les Vénitiens sont si puissans, doit leur être soumise comme la femme à son mari. Pour immortaliser le souvenir d’un exploit si glorieux, il remit son anneau au chef suprême de la république, qui le jeta dans la mer en signe d’union, proférant ces paroles, depuis répétées solennellement pour la même cérémonie, par les successeurs du doge : Nous t’épousons en signe d’une véritable et perpétuelle souveraineté. C’est le Spozalizio del Mare, célébré le jour de l’Ascension à bord du Bucentaure, une galère de parade dont la proue est un centaure au corps de bœuf. Cet orgueilleux hymen avec la Méditerranée redoubla le Courage des Vénitiens.

Ils eurent le bonheur de voir Frédéric, se réconcilier avec le pape Alexandre dans l’enceinte de leurs murs ; une victoire aussi éclatante releva leur puissance, et depuis, ces Phéniciens de l’Europe, occupant en Asie des provinces entières, naviguèrent en maîtres sur l’Archipel, la Propontide, le Pont-Euxin, aussi bien que sur la mer Rouge, l’Océan indien et l’Océan éthiopien. Venise s’enrichit considérablement, et dans l’Europe, alors si pauvre, si simple, si grossière, cette république étala tout le faste de l’Asie. Les Vénitiens avoient déjà soutenu, tour à tour, la guerre contre les Sarrasins, les Grecs , les Hongrois, les Siciliens, les Génois et les Pisans, avec une intrépidité qui tenoit du prodige, attachant quelquefois , dans les batailles, leurs vaisseaux les uns aux autres, afin de se mettre dans la terrible nécessité de vaincre ou de mourir.

M.E. Jondot        Tableau historique des nations. 1808

En Chine Zhu Xi [1131-1200] réalise une grande synthèse entre les pensées taoïste et confucéenne ; son œuvre est comparable à celle de St Thomas d’Aquin en Occident. Son œuvre aura pour résultat la propagation d’une conception de l’univers parfaitement naturaliste, opposée à une conception magique et mystique. Il prépare la voie pour d’autres néo-confucéens Song qui feront une analyse du monde naturel et, surtout, il contribuera à créer l’atmosphère intellectuelle de ce qui mérite réellement le nom d’âge d’or de la science chinoise à l’époque des Song.

1175                             Première mention du mot Noël, dans sa forme actuelle, sous la plume de Chrestien de Troyes, considéré comme le fondateur de la littérature arthurienne et l’un des premiers auteurs de romans de chevalerie.

29 05 1176                  Le pape Alexandre III et la ligue lombarde remportent une victoire sur Frédéric Barberousse, à Legnano.

1177                              L’ordre de Cîteaux reçoit des informations alarmantes sur la propagation de la doctrine des Cathares : Elle a pénétré partout, elle a jeté la discorde dans toutes les familles, divisant le mari et la femme, le fils et le père, la belle-fille et la belle-mère. Les prêtres eux-mêmes cèdent à la contagion. Les églises sont désertes et tombent en ruine. Pour moi, je fais tout le possible pour arrêter un pareil fléau, mais je sens mes forces au-dessous de cette tâche. Les personnages les plus importants de ma terre se sont laissés corrompre. La foule a suivi leur exemple et abandonné la foi, ce qui fait que je n’ose ni ne puis réprimer le mal.

Raymond V, comte de Toulouse.        Lettre au Chapitre de Cîteaux.

27 07 1178                  Prise par les Sarrasins, Toulon voit tous ses habitants emmenés en captivité. Le site a une configuration idéale pour des activités de pirate : magnifiquement ouvert sur la mer, et hermétiquement clos côté terre, ou pour le moins très facile à défendre.

1180                            Né vers 1140, Valdès [on ne lui donna le prénom de Pierre que 150 ans après sa mort !] était un riche bourgeois lyonnais qui donna tous ses biens à la suite de la mort d’un ami et se mît à prêcher dans les rues, sans grandes connaissances théologiques :

Nous avons renoncé au siècle, nous avons donné nos biens aux pauvres selon le conseil du Seigneur et décidé d’être pauvres, en sorte que nous ne préoccupons pas d’avoir souci du lendemain et ne recevons de qui que ce soit or, argent, ni rien de tel sauf la nourriture et le vêtement quotidiens. Nous avons le ferme propos de garder les conseils évangéliques comme s’ils étaient des préceptes.

[…]     Je n’ai absolument pas perdu la raison comme vous le croyez peut-être, mais je me venge des ennemis qui m’ont rendu esclave au point que j’étais plus accoutumé à me soucier de gagner de l’argent que de rechercher Dieu… Tous ceux qui m’ont pris pour un fou, ne comprenaient pas que la richesse n’était rien pour moi.

Cela fût vite insupportable à la hiérarchie de l’Eglise : elle pouvait – difficilement certes – mais tout de même accepter un François d’Assise, pauvre mais obéissant, mais pas un pauvre qui n’obéit pas et qui continue à prêcher quand on le lui a interdit : il fût condamné au Concile de Vérone en 1184. Si Lyon était alors une grande ville, très active, elle n’en était pas moins dépourvue de constitution, en guerre depuis 1157, entre les archevêques de la ville et les comtes de Forez qui se disputaient le pouvoir. Il faudra attendre le début du XIII° siècle pour que le ville se dote d’une constitution.

L’homme était méthodique : il fit admettre ses deux filles à l’abbaye de Fontevrault, assura l’avenir de sa femme ; désireux d’avoir un accès direct à l’écriture, il s’était entendu avec le grammairien Etienne d’Anse et le copiste Bernard Ydros pour traduire les livres saints et les avait appris par cœur :

Ce Valdès entendant les Évangiles, alors qu’il n’était guère lettré, dans le désir de comprendre ce qu’ils disaient, passa un accord avec les prêtres susdits, l’un traduirait en langue vulgaire et l’autre écrirait ce qu’on lui dicterait, ce qu’ils firent ; de même beaucoup de livres de la Bible et beaucoup de passages de saints auteurs rassemblés par thèmes qu’ils appelaient sentences.

Etienne de Bourbon, dominicain inquisiteur à Lyon

Le pape Alexandre III n’a pas d’a priori contre les traductions signe d’un désir de mieux comprendre les Évangiles, encore faut-il que les traducteurs soient sérieux : ainsi il envoya à Metz où se trouvait une communauté de Pauvres de Lyon une mission inquisitoriale d’abbés cisterciens, qui brûlèrent finalement les livres litigieux.

À partir de 1160, les Vaudois remirent en question le pouvoir de l’Église de Rome et se consacrèrent à l’enseignement ouvert de la Bible. Ils écrivaient leurs textes en langue provençale, proposant de nouvelles interprétations des Psaumes, de l’Ancien et du Nouveau Testament. L’excommunication les mit en marge des activités légales et ils furent poursuivis avec une véritable fureur du XIII° au XVI° siècle.

Fernando Báez       Histoire universelle de la destruction des livres Fayard

Si la pauvreté faisait à ce point recette chez les contestataires, c’est bien qu’on ne la rencontrait plus guère dans l’Eglise institutionnelle. Les Vaudois se dispersèrent alors dans le sud de la France et le Nord de l’Italie. Valdo mourût vers 1205. Mais le valdéisme ne mourut pas avec lui. Les querelles n’avaient pas manqué avec les voisins lombards, plus enclins à la modération et pour finir un groupe modéré était revenu dans le giron de l’Eglise. Ainsi allégé, le mouvement vaudois reprit vigueur jusqu’à devenir du XIII° au XV° siècles le plus grand mouvement populaire de la fin du Moyen-Âge : présent en France de la Garonne à la Méditerranée, dans la vallée du Rhône et les Basses Alpes, en Italie, dans toute la vallée du Pô, autour de Pise-Florence-Faenza, Spolète, en Calabre ; en Europe centrale dans la vallée du Danube et entre Rhin et Danube, en Europe du Nord, sur les rives de la Baltique ! Tout un monde d’artisans, de commerçants fatigués de financer sans trêve une Eglise avide de richesses, générant en permanence une inflation de fêtes, processions, pèlerinages et indulgences.

Philippe Auguste épouse Isabelle de Hainaut. Conon de Béthune, poète et seigneur parent de la maison de Flandres, chante ses œuvres. Adèle, mère de Philippe et la comtesse Marie de Champagne, protectrice des poètes, vont lui reprocher les mots d’Artois qu’il emploie : Conon n’apprécie guère le reproche et le dit. Le français, tout comme la France, ne se sont pas faits en un jour :

La roine n’a pas fait ke cortoise,
Ki me reprist, ele et ses fieux, li rois,
Encoir ne soit ma parole françhoise ;
Si la puet on bien entendre en françhois,
Ne chil ne sont bien apris ne cortois,

S’il m’ont repris se j’ai dit mos d’Artois,
Car je ne fui pas norris a Pontoise
La reine ne s’est pas montrée courtoise,
Lorsqu’ils m’ont fait des reproches, elle et le roi, son fils,
Même si ma langue n’est pas française,
On peut l’entendre en français.
Ils sont malappris et discourtois
ceux qui ont blâmé mes mots d’Artois :
je n’ai pas été élevé à Pontoise, moi.

Les rois khmers et surtout Jayavarman VII, restaurent les sanctuaires de leur capitale d’Angkor, construite dans les années 890, actuellement au Cambodge : Angkor Thom, Bayon, Banteay, Ch’mar, Vat Nokor, Ta Prohm : le culte qui y était célébré concernait pour une petite part les grandes figures du panthéon indien, mais pour la plupart les rois, princes et grands dignitaires sous les traits du dieu en qui ils ont été ou seront absorbés à l’issue de leur existence terrestre : il s’agissait bien d’un culte personnel.

Mais la décadence viendra – les recherches les plus récentes parlent d’une catastrophe environnementale -: la pression démographique entraînera la déforestation qui provoquera le comblement des canaux par les sédiments, et l’incapacité des habitants à assumer cette surcharge de travaux indispensables ; la jungle envahira tout, lentement mais sûrement et, en 1432, sous les coups des thaïs du Siam, les Khmers battront en retraite dans le centre du Cambodge ; Angkor sera alors abandonné.

Il y a une tour d’or au sommet de laquelle couche le roi. Tous les indigènes prétendent que dans la tour, il y a un génie qui est un serpent à neuf têtes, maître du sol de tout le royaume. Il apparaît toutes les nuits sous la forme d’une femme. C’est avec lui que le souverain couche d’abord et s’unit.

Tcheou Ta-kouan, parlant du palais royal proche d’Angkor Thom.            Mémoires sur les coutumes du Cambodge, traduit par Paul Pelliot.

Tchéou Ta-kouan, appelé aussi Zhou Daguan, était l’un des accompagnateurs d’une ambassade chinoise de la dynastie des Yuan ; il passa près d’une année au Cambodge et visita le royaume angkorien de Çrîndravarman, qui marque la fin de la période historiquement connue d’Angkor – ; on ne sait rien des rois qui régnèrent 31 ans plus tard, de 1327 à 1432, date de la prise d’Angkor par les Siamois. Son journal qui attendra 1902 pour être correctement traduit par Paul Pelliot, reste l’écrit fondamental et le plus riche pour la compréhension des us et coutumes de l’époque.

Voici où furent des palais, voici où vécurent des rois prodigieusement fastueux, de qui l’on ne sait plus rien, qui ont passé à l’oubli sans laisser même un nom gravé sur une pierre ou dans une mémoire. Ce sont des constructions humaines, ces hauts rochers qui, maintenant, font corps avec la forêt et que des milliers de racines enveloppent, étreignent comme des pieuvres.

Car il y a un entêtement de destruction même chez les plantes. Le prince de la Mort, que les Brahmes appellent Shiva, celui qui a suscité à chaque bête l’ennemi spécial qui la mange, à chaque créature ses microbes rongeurs, semble avoir prévu, depuis la nuit des origines, que les hommes tenteraient de se prolonger un peu en construisant des choses durables ; alors, pour anéantir leur œuvre, il a imaginé, entre mille autres agents destructeurs, les pariétaires, et surtout ce figuier des ruines auquel rien ne résiste.

C’est le figuier des ruines qui règne aujourd’hui en maître sûr Angkor. Au-dessus des palais, au-dessus des temples qu’il a patiemment désagrégés, partout il déploie en triomphe son pâle branchage lisse, aux mouchetures de serpent, et son large dôme de feuilles. Il n’était d’abord qu’une petite graine, semée par le vent sur une frise ou au sommet d’une tour. Mais, dès qu’il a pu germer, ses racines, comme des filaments ténus, se sont insinuées entre les pierres pour descendre, descendre, guidées par un instinct sûr, vers le sol, et, quand enfin elles l’ont rencontré, vite elles se sont gonflées de suc nourricier, jusqu’à devenir énormes, disjoignant, déséquilibrant tout, ouvrant du haut en bas les épaisses murailles ; alors, sans recours, l’édifice a été perdu.

La forêt, toujours la forêt, et toujours son ombre, son oppression souveraine. On la sent hostile, meurtrière, couvant de la fièvre et de la mort ; à la fin, on voudrait s’en évader, elle emprisonne, elle épouvante… Et puis, les rares oiseaux qui chantaient viennent de faire silence, et qu’est-ce que c’est que cette obscurité soudaine ? Il n’est pas l’heure cependant ; il doit y avoir autre chose que l’épaisseur des verdures, là-haut, pour rendre les sentiers si sombres… Ah ! un tambourinement général sur les feuillées, une averse diluvienne ! Au-dessus des arbres, nous n’avions pas vu que tout à coup le ciel devenait noir. L’eau ruisselle, se déverse à torrents sur nos têtes ; vite, réfugions-nous là-bas, près d’un grand Bouddha songeur, à l’abri de son toit de chaume.

Cela dure longtemps, l’hospitalité forcée de ce dieu, et c’est infiniment triste, dans le mystère de dessous bois, au baisser du jour.

Quand le déluge enfin s’apaise, il serait temps de sortir de la forêt pour ne pas s’y laisser surprendre par la nuit. Mais nous étions presque arrivés au Bayon, le sanctuaire le plus ancien d’Angkor et célèbre par ses tours aux quatre visages ; à travers la futaie semi-obscure, on l’aperçoit d’ici, comme un chaos de rochers. Allons quand même le voir.

En pleine mêlée de ronces et de lianes ruisselantes, il faut se frayer un chemin à coups de bâton pour arriver à ce temple. La forêt l’enlace étroitement de toutes parts, l’étouffe et le broie ; d’immenses figuiers des ruines, achevant de le détruire, y sont installés partout jusqu’au sommet de ses tours qui leur servent de piédestal. Voici les portes ; des racines, comme des vieilles chevelures, les drapent de mille franges ; à cette heure déjà tardive, dans l’obscurité qui descend des arbres et du ciel pluvieux, elles sont de profonds trous d’ombre devant lesquels on hésite. A l’entrée la plus proche, des singes qui étaient venus s’abriter, assis en rond pour tenir quelque conseil, s’échappent sans hâte et sans cris ; il semble qu’en ce lieu le silence s’impose. On n’entend que de furtifs bruissements d’eau : les feuillages et les pierres qui s’égouttent après l’averse.

[…] Ce temple [Angkor Vat] est un des lieux du monde où les hommes ont entassé le plus de pierres, accumulé le plus de sculptures, d’ornements, de rinceaux, de fleurs et de visages. Ce n’est pas simple comme les belles lignes de Thèbes ou de Baalbek. C’est déroutant de complication aussi bien que d’énormité. Des monstres gardent tous les perrons, toutes les entrées ; les divines Apsâras, [nymphes célestes, compagnes des plaisirs des dieux dans le Bouddhisme] en groupes répétés indéfiniment, se montrent partout entre les lianes retombantes. Et, à première vue, rien ne se démêle ; on ne perçoit que désordre et profusion dans cette colline de blocs ciselés, au faîte de laquelle ont jailli les grandes tours.

Mais, dès que l’on observe un peu, une symétrie parfaite s’affirme au contraire du haut en bas. La colline de sculptures forme une pyramide carrée, à trois gradins, dont la base a plus d’un kilomètre de pourtour, et c’est sur le troisième de ces gradins, tout en haut, que se trouve sans doute le lieu saint par excellence. Il faut donc monter – je m’y attendais -, monter, par des marches roides et déjetées, entre les Apsâras souriantes, les lions accroupis, les serpents sacrés étalant comme un éventail leurs sept têtes, et les verdures languides qu’aucun souffle en ce moment ne remue, monter en hâte, pour avoir le temps d’arriver avant que l’ondée commence.

[…] Cependant me voici sur la première des trois plates-formes. Et là se dresse devant moi le second étage, d’une hauteur double de celle du premier, m’offrant des escaliers plus abrupts, plus gardés par des sourires ou des rictus de pierre. Il est entouré sur ses quatre faces d’une galerie voûtée, sorte de cloître immense et pompeusement superbe, avec cet excès de ciselures, ces portiques trop couronnés d’étranges frontons, avec ces fenêtres trop étroites dont les barreaux de grès, déjà trop massifs, se rapprochent comme pour mieux vous emprisonner. Délabrement extrême partout. A l’intérieur, décoration plus simple que dans les couloirs d’en bas ; il y fait humide, sombre, et on y sent une intolérable odeur de chauve-souris : elles garnissent la voûte, ces dormeuses suspendues !… A cette hauteur, on n’entend plus rien de la litanie des bonzes, et le silence est si profond que l’on ose à peine marcher.

Seconde plate-forme entourée comme la première de son cloître aux façades aussi ouvragées que les plus patientes broderies. Là, on aurait le droit de se croire presque arrivé ; mais voici que le troisième étage surgit, d’une hauteur double de celle du second et le monumental escalier qui y mène, avec ses marches usées où l’herbe pousse, est roide à donner le vertige ; les dieux sans doute veulent se faire plus inaccessibles à mesure que l’on essaie de s’en rapprocher. Vraiment on dirait que le temple grandit, s’allonge, s’étire vers le ciel obscur, et c’est un peu comme dans ces rêves fatigants où l’on s’acharne vers un but qui s’enfuit… Il doit y en avoir quatre, de ces escaliers que les Apsâras surveillent, un sur chacune des faces de l’énorme piédestal ; mais je n’ai pas le temps de choisir le meilleur, car l’ombre des nuages s’épaissit toujours, et l’ondée est proche. Je monte, en courant presque, et la forêt, la forêt souveraine, semble monter en même temps que moi ; elle commence à déployer de toutes parts son cercle à l’horizon comme une mer.

Troisième plate-forme carrée, ayant de même son cloître de bordure, aux façades ciselées plus magnifiquement encore. En haut relief sur les murailles, toujours les Apsâras qui se tiennent par groupes, m’accueillant avec des sourires de moquerie discrète, les yeux à demi clos. A cet étage supérieur, où j’atteins la base des grandes tours et les portes mêmes du sanctuaire, je dois être à plus de trente mètres au-dessus des plaines. Maintenant l’illusion se fait inverse : il me semblerait plutôt que c’est le temple qui vient de s’affaisser dans la forêt ; à le voir d’ici, on le dirait submergé, noyé au milieu de la verdure ; au-dessous de moi, trois assises graduées de cloîtres, des portiques à haute couronne, des voûtes somptueuses, à peine infléchies par les siècles, ont comme plongé dans les arbres, dans la muette étendue des arbres dont les cimes, au loin et à perte de vue, simulent des ondulations de houle…

La pluie ! Quelques premières gouttes, étonnamment larges et pesantes, pour avertir. Et puis, tout de suite, le tambourinement général sur les feuilles, des torrents d’eau qui s’abattent en fureur. Alors, par un portique, dont le fronton surchargé imite des flammes et des cornes, j’entre en courant m’abriter enfin dans ce qui doit être le sanctuaire même.

J’attendais une salle immense où je serais seul, et ce n’est encore qu’une galerie infiniment longue, mais étroite, oppressante, sinistre, où je frémis presque de rencontrer, dans le demi-jour de l’averse et des fenêtres trop grillées, beaucoup de monde immobile, du monde mangé par les vers, des dieux-cadavres, des dieux-fantômes, assis ou effondrés le long des parois.

La plupart ont la taille humaine, mais quelques-uns sont géants, et d’autres sont nains ; il y en a d’un gris terreux, il y en a d’une rougeur sanguinolente, et çà et là des dorures, comme aux masques des momies, brillent encore sur certains visages ; beaucoup n’ont plus de mains, plus de bras, plus de tête, et un amas de fiente de chauve-souris enfle leur dos, déforme leurs épaules… Oh ! Dès qu’on lève les yeux, quel dégoût ! Ici, plus encore qu’en bas, elles tapissent entièrement les plafonds de pierre, ces petites pochettes en velours qui pendent accrochées par des griffes et que le moindre bruit déplierait toutes pour en faire un tourbillon d’ailes… Intérieurement les épaisses parois noirâtres, dépourvues de tout dessin, disparaissent à moitié sous de fines draperies, comme des crêpes funéraires, qui sont l’œuvre d’araignées innombrables. Au-dehors, on entend l’averse qui fait rage, tout est inondé, tout ruisselle en cascades. On respire de la vapeur chaude, à la fois fétide et musquée. Dans cette longue galerie, on se sent trop enfermé par le rapprochement des murailles aussi bien que par l’énormité des fuseaux de grès masquant les ouvertures ; et cependant le cercle de l’horizon, aperçu entre ces barreaux des fenêtres, maintient la notion de l’altitude : on n’oublie pas que l’on domine, du haut de cette sorte de prison aérienne, l’infini de la forêt mouillée.

Le voilà donc ce sanctuaire qui hantait jadis mon imagination d’enfant et où je ne suis monté qu’après tant de courses par le monde, quand c’est déjà le soir de ma vie errante ! Il me fait lugubre accueil ; je ne m’étais pas représenté ces torrents de pluie, cet enfermement parmi les toiles d’araignée, ni ma solitude de cette heure au milieu de tant de dieux-fantômes. Il y a surtout un personnage là-bas, rougeâtre comme un cadavre écorché, dont les pieds s’émiettent de vermoulure et qui, pour ne pas choir encore, s’appuie de travers contre la muraille, renversant à demi son visage aux lèvres rongées : c’est de lui, semble-t-il, qu’émanent tout le silence et toute l’indicible tristesse du lieu.

Prisonnier là tant que va durer l’orage, d’abord je m’approche d’une fenêtre, instinctivement, pour chercher plus d’air, échapper à l’odeur des chauves-souris. Et, entre les rigides barreaux fuselés, je regarde dévaler au-dessous de moi la masse architecturale que je viens de gravir. Aux flancs des ruines, toutes les verdures fléchissent et tremblent, accablées par le tumultueux arrosage ; les légions d’Apsâras, les grands serpents sacrés et les monstres accroupis aux seuils d’escaliers, semblent courber la tête sous le déluge quotidien qui, depuis des saisons sans nombre, les use à force de les laver. On entend de plus en plus l’eau crépiter, fuir par mille ruisseaux.

Pour discerner le plan d’ensemble de cette troisième et plus haute plate-forme, il faudrait pouvoir sortir ; mais la lumière continue de baisser, comme si c’était le crépuscule au lieu du matin, l’horizon des forêts s’embrume tout à fait sous les rideaux plus opaques de la pluie, donc cela durera bien une heure. Force m’est de rester à l’abri, et, dans cette persistante pénombre d’éclipsé, me sentant suivi par les sourires cadavéreux de toute cette assemblée de Bouddhas qui me regardent, je m’avance vers ce qui doit être le centre et le cœur même d’Angkor-Vat.

Je marche doucement sur les couches de poussière et de fiente semées de plumes de hibou. Les grosses araignées velues, qui ont tissé les multiples draperies, se tiennent immobiles et au guet.

En plus de ce qui tombe sans cesse de la voûte, des petits tas de fleurs flétries et d’encens brûlé s’élèvent devant toutes les idoles, attestant qu’on les vénère toujours. Pourquoi cependant ne pas les épousseter un peu quand on vient leur faire visite ? Et puis, dans quel désordre on les a laissées ! Les petites, les grandes, les colossales, pêle-mêle comme après une déroute. A l’époque indéterminée du sac de la ville et du pillage du temple, on a dû les renverser toutes et les traîner à terre. Plus tard, la piété des Siamois les a remises debout, autant que possible, mais en groupement quelconque le long des murailles, celles en grès dur ou celles en bois vermoulu qui s’émiettent au moindre contact, celles qui n’ont plus de couleur, ou celles qui ont encore des robes rouges et des visages dorés. (Et, de crainte d’en oublier une seule dans leurs hommages, les pèlerins qui viennent ici passent des heures, paraît-il, à parcourir les galeries sans fin où elles reposent.) Statues bouddhiques, déjà plusieurs fois centenaires, elles furent cependant des nouvelles venues, des intruses toutes neuves dans ce temple d’un culte beaucoup plus ancien ; mais, après avoir supplanté les images de Brahma, dieu primitif d’Angkor, les voici qui tombent à leur tour, détruites par le temps.

Les dalles sont assez feutrées d’immondices et de cendre pour assourdir mon pas, et, sans que les milliers de petites oreilles m’entendent là-haut, je puis m’acheminer vers le fond plus obscur de la galerie, entre les deux rangs de personnages muets. Ce fond, c’était jadis le Saint des Saints, le lieu où devait trôner le Brahma suprême ; mais il a été muré en des temps que l’on ne sait plus [en fait, à l’époque post-angkorienne ; la porte sud sera ouverte en 1908 par Jean Commaille].

Et, devant ce mur – qui sans doute enferme encore l’idole terrible et peut-être la conserve aussi intacte qu’une momie dans son sarcophage -, un Bouddha très gigantesque, dominateur et doux, est venu depuis des siècles s’asseoir, croisant les jambes et fermant à demi ses yeux baissés ; depuis tant de siècles que les araignées l’ont patiemment drapé de mousselines noires pour éteindre ses dorures et que les chauves-souris ont eu le temps d’amonceler sur lui leur fiente en épais manteau. La peuplade des horribles petites bêtes somnolentes forme à cette heure au-dessus de son front comme un dais capitonné de peluche brune, et la pluie, qui s’obstine à ruisseler dehors, lui joue sa plaintive musique de chaque jour. Mais son visage penché, que je distingue malgré l’ombre, conserve ce même sourire qui se retrouve sur toutes les images de Lui, depuis le Thibet jusqu’à la Chine : le sourire de la Grande Paix, obtenue par le Grand Renoncement et la Grande Pitié.

Le soir, quand je remonte au temple, après avoir dormi en bas, à ses pieds, dans le hangar des pèlerins, pendant les heures trop brûlantes, le soir, on n’imaginerait jamais qu’il a plu à torrents toute la matinée. Au ciel, c’est une splendeur bleue que l’on croirait immuable ; la terre a eu vite fait de boire l’eau surabondante ; le soleil torride a séché les arbres de la forêt et les verdures qui s’accrochent aux ruines. Tout est lumineux, calme et chaud, bien plus encore que dans nos plus belles journées d’été. Les Apsâras, les monstres, les bas-reliefs à demi effacés, les amas de grandes pierres défuntes, baignent à présent dans une sorte d’ironique et morne magnificence. Et les milliers de petits envahisseurs du sanctuaire, ceux qui volent, ceux qui courent ou ceux qui rampent, viennent de se remettre à butiner après s’être cachés pendant l’averse ; on entend bruire partout des serpents, des lézards, chanter des tourterelles et des oiselets, miauler des chats sauvages ; de larges papillons se promènent, semblables à des découpures de soie précieuse, et des mouches par myriades, en corselet de velours ou d’or vert, mêlent à la psalmodie des bonzes leur murmure comme un bourdonnement de cloches lointaines. Seules, les chauves-souris, les obsédantes chauves-souris, principales maîtresses d’Angkor-Vat, dorment toujours à l’ombre perpétuelle, collées sur les voûtes des cloîtres.

Avec le temps et l’abandon, chacune des assises superposées du temple est devenue une sorte de jardin suspendu où les immenses feuilles des bananiers se mêlent aux touffes blanches d’un jasmin très odorant, fleuri en bouquets. Tout cela et mille autres plantes exotiques et de longues herbes folles, tout cela, après avoir fait semblant de mourir sous les coups de fouet de la pluie, s’est relevé plus vigoureux et d’une fraîcheur plus éclatante, parmi la décrépitude des pierres.

Sans me presser cette fois, puisque aucun nuage ne menace, je monte les degrés ardus qui conduisent en haut chez les dieux ! Oh ! les gracieuses et exquises ciselures jetées à profusion partout ! Ces enroulements, ces feuillages, ces rinceaux – comment s’expliquer cela ? – ils ressemblent à ceux qui apparurent chez nous à l’époque de François Ier et des Médicis ; pour un peu l’on serait tenté de croire, s’il n’y avait impossibilité, que les artistes de notre Renaissance seraient venus chercher leurs modèles sur ces murailles, qui, de leurs jours cependant, dormaient déjà depuis trois ou quatre centenaires au milieu de forêts tout à fait insoupçonnées de l’Europe.

Je monte sans hâte, éclairé par un soleil d’éblouissement et de mort. Oh ! combien de symboles effroyables, échelonnés sur cette pénible route ascendante ! Partout des monstres, des combats de monstres ; partout le Naga sacré [divinité symbolisant l’énergie, représentée avec un corps de serpent, souvent à 7 têtes], traînant sur les rampes son long corps onduleux, et puis dressant en épouvantail ses sept têtes vipérines ! Les Apsâras, qu’elles sont jolies et souriantes sous leurs coiffures de déesses, avec pourtant toujours cette expression de sous-entendu et de mystère qui ne rassure pas… Très parées, ayant des bracelets, des colliers, des bandeaux de pierreries, de hautes tiares pointues ou des touffes de plumes, elles tiennent entre leurs doigts délicats, tantôt une fleur de lotus, tantôt d’énigmatiques emblèmes ; toutes celles que l’or peut atteindre en passant ont été si souvent caressées, au cours des siècles, que leurs belles gorges nues luisent comme sous un vernis, et ce sont les femmes qui, pendant les pèlerinages, les touchent passionnément pour obtenir d’elles la grâce de devenir mères. Dans leurs niches brodées de ciselures, elles demeurent adorables. Quel dommage que leurs pieds les déparent, toujours énormes, comme aux bas-reliefs de l’Egypte, et toujours inscrits de profil quand les jambes sont de face ; mais aussi ils commandent la méditation recueillie, ces pieds si maladroits, en attestant que les belles déesses furent l’œuvre d’une humanité très primitive dont l’art se débattait encore contre les difficultés du dessin, contre l’incompréhension du raccourci.

Ce qu’en outre ils ignoraient, les fastueux architectes d’Angkor Vat, c’est la grande voûte développée ; les ancêtres ne leur avaient appris que celle qui se fait en encorbellement et qui, par suite, reste étroite et lourde. Aussi n’ont-ils pu construire que des galeries étouffantes, superposer des cloîtres, étager des gradins massifs, amonceler des blocs par-dessus des blocs. Et ce temple est sans doute, avec celui du Bayon effondré dans la forêt proche, la plus pesante montagne de pierres que les hommes aient osé entreprendre, depuis les pyramides de Memphis.

Après chaque assise franchie, on a le répit d’un instant à l’ombre, dans l’humidité chaude du cloître de bordure.

Mais un soleil de feu darde sur le dernier escalier, deux fois plus haut que le précédent, et le plus roide de tous, celui qui mène à la plate-forme extrême et paraît grimper au ciel. En vérité, ce doublement progressif des hauteurs, d’un étage à l’autre, est une trouvaille architecturale pour agrandir le temple par une illusion à laquelle on n’échappe pas ; je l’éprouve ce soir, de même que je l’avais éprouvée ce matin sous les nuages sombres : c’est comme si la demeure des dieux, à mesure que l’on s’approche, vous fuyait en s’élevant dans les airs.

Elle est voulue aussi, et très habilement religieuse, cette décroissance successive de la décoration intérieure, plus on avance vers le Saint des Saints ; j’avais déjà remarqué l’emploi de moyens pareils dans des temples brahmaniques de l’Inde, en particulier dans ceux d’Ellora, où, après une débauche de sculptures le long des galeries basses, on finit par trouver le symbole suprême au fond d’une salle farouche aux parois grossières et nues ; le lieu que le Divin habite ne devant plus rien contenir qui puisse détourner les visiteurs de l’adoration et de l’effroi.

Arrivé de nouveau jusqu’à la dernière des terrasses successives, je retrouve une galerie d’idoles-fantômes, comme celle où je m’étais réfugié pendant l’averse, et conduisant dans l’ombre à une porte scellée de pierres devant laquelle aussi un grand Bouddha, très doux, siège en veilleur. Mais ce n’est pas la même galerie que ce matin ; je ne reconnais pas les personnages aux figures mangées qui l’habitent, et, du reste, j’y suis venu par des escaliers, des portiques différents.

Le soleil de cinq heures en ce moment rayonne dans ses ors un peu rougis du soir. Plus aucune trace du déluge de la matinée. Je puis me rendre compte maintenant que, sur cette plate-forme du sommet, il y a quatre galeries identiques, aussi longues, aussi peuplées d’hôtes funèbres, tendues des mêmes toiles d’araignées noires et ouatées au plafond des mêmes chauves-souris dormantes. Toutes les quatre forment une croix à branches égales et viennent aboutir au Saint des Saints qui marque le centre du temple-montagne. Mais, après une telle prodigalité d’ornementation dans les cloîtres d’en bas, ces plus hautes nefs – si brodées pourtant au-dehors – ne présentent, à l’intérieur, que des piliers carrés à peine dégrossis, que des murailles rudes et frustes : c’est que l’on devait y entrer seulement pour la prière, après s’être dégagé l’esprit de tous les mirages de ce monde ; elles étaient les seuils de l’Invisible et de l’Inexprimable, il n’y fallait donc plus rien pour rappeler nos vanités, nos luxes terrestres ; et, dans leurs profondeurs obscures, derrière les pareils Bouddhas géants, leurs pareilles portes, aujourd’hui murées, ferment les quatre faces du réduit suprême, où peut-être l’âme du vieux temple subsiste encore, ensevelie avec les quatre Brahmas terribles.

L’une de ces tours colossales à profil de tiare, qui apparaissent de si loin dans la plaine, s’élève au bout de chaque branche de la croix formée par les quatre nefs, et au-dessus du Saint des Saints où ces nefs se rejoignent, une cinquième tour encore, la plus étonnante et la plus compliquée, surpassant toutes les autres, domine d’une hauteur de environ soixante-dix mètres [en fait, 57 mètres] l‘épais linceul vert de la forêt. D’après un lettré chinois, qui visita ce mystérieux empire à la veille de son déclin, vers le treizième siècle, et qui nous a laissé les seuls documents connus sur sa splendeur, cette tour centrale était couronnée d’un lotus d’or, si grand, que, de tous les points de la ville aujourd’hui ensevelie, on voyait briller en l’air sa fleur sacrée.

Dans la forêt qui m’entoure et qui, sous le ciel pur de ce soir, se précise nettement jusqu’au cercle de l’horizon, je n’avais pas remarqué ce matin quelques arbres à feuillage annuel, çà et là, qui sont jaunis et dépouillés parce que décembre commence… C’est qu’en effet, pour venir ici, j’ai marché vers le nord pendant trois ou quatre jours : ce pays donc n’est déjà plus absolument celui de l’immuable verdure, comme était la Cochinchine d’où j’arrive. Et malgré cette puissante chaleur tranquille, une impression inattendue d’automne, d’effeuillement comme dans les forêts de chez nous, vient augmenter pour moi tout à coup la mélancolie sans nom de ces ruines.

Pierre Loti     Un Pèlerin d’Angkor. Voyages 1872-1943        Bouquins Robert Laffont 1991

http://www.google.fr/search?q=angkor&hl=fr&prmd=imvnsl&tbm=isch&tbo=u&source=

Les Chinois construisent déjà d’importants navires :

Les bateaux qui naviguent dans la mer du Sud et au-delà sont comme des maisons. Quand les voiles sont déployées, elles ressemblent à des nuages dans le ciel. Les gouvernails ont plusieurs dizaines de pieds de longueur. Un seul bateau porte plusieurs centaines d’hommes. A bord est emmagasiné du grain suffisant pour un an.

Texte chinois de 1178.

Et à peu près dans le même temps, à l’autre extrémité du Pacifique, au Chaco Canyon, sur les territoires des actuels Etats-Unis, dans le nord de l’état du Nouveau Mexique, proche de la ville de Durango, s’éteignait la société des Anasazis, ainsi nommée par les Navajos qui occuperont à nouveau le site, quelques six cents ans plus tard, – anasazi signifie les anciens – .

Le régime alimentaire des Anasazis reposait essentiellement sur la culture du maïs, auquel on peut ajouter les courges et les haricots ; mais les couches archéologiques les plus anciennes montrent qu’ils consomment également en grande quantité des plantes sauvages comme les pignons de pin (75% de protéines) et qu’ils chassaient beaucoup le cerf.

Tous ces avantages naturels du Chaco Canyon étaient contrebalancés par deux difficultés majeures résultant de la fragilité de l’environnement du sud-ouest. La première concerne l’eau. À l’origine, les ruissellements d’eau de pluie se répandaient largement dans tout le fond plat du canyon, ce qui permettait de pratiquer une agriculture de plaine inondable en se servant à la fois des eaux de ruissellement et des nappes phréatiques alluviales proches de la surface du sol. Lorsque les Anasazis commencèrent à détourner l’eau en rigoles destinées à l’irrigation, la concentration d’eau de ruissellement dans les rigoles et dans les zones où la végétation avait été arrachée pour pratiquer l’agriculture, combinée à des processus naturels, fit que vers l’an 900, on vit se creuser de profonds arroyos. Le niveau de l’eau devint inférieur à celui des champs, ce qui rendait impossible l’agriculture d’irrigation aussi bien que l’agriculture utilisant l’eau des nappes phréatiques, du moins jusqu’à ce que les arroyos soient à nouveau comblés. […] Les Anasazis de Chaco Canyon trouvèrent à ce problème des arroyos plusieurs solutions : ils construisirent des barrages au niveau des canyons secondaires situés au-dessus du canyon principal afin de retenir l’eau de pluie ; ils élaborèrent des systèmes de culture qui pouvaient être irrigués par cette eau de pluie ; ils stockèrent l’eau de pluie qui tombait sur les sommets des falaises qui bordaient la face nord du canyon entre chaque paire de canyons secondaires ; et ils construisirent un barrage de pierre sur le canyon principal.

Le second problème environnemental majeur concerne la déforestation, ainsi que le révèlent les analyses pratiquées sur les dépotoirs de néotomes, petits rongeurs qui se protègent en construisant des nids de branchages, de bouts de végétaux et d’excréments de mammifères récoltés dans les environs, auxquels viennent s’ajouter des restes de nourriture, des os, ainsi que leurs propres excréments. Ces rongeurs urinent dans leur tanière, et le sucre et d’autres substances présentes dans l’urine se cristallisent en séchant, donnant au dépotoir une composition proche de la brique, accumulation de boules luisantes ressemblant à des bonbons. Des chercheurs d’or affamés en mangèrent en 1849, attirés par le premier goût flatteur, mais connurent vite des nausées : il n’y avait alors personne pour leur dire de quoi il s’agissait ! Rêver de faire fortune en tombant sur le bon filon et en être réduit à manger des crottes, même hors d’âge, tout de même c’est un peu dur ! […] En fait, un dépotoir de néotome est un rêve pour un paléontologue : c’est une parcelle de temps qui a pu préserver un échantillon de la végétation locale ramassée dans un rayon de quelques mètres au cours d’une période de quelques décennies, à une date que l’on peut déterminer en radiodatant le dépotoir.

[…] Ces études de dépotoir permirent d’identifier la déforestation comme étant le second des deux problèmes environnementaux majeurs posés par la croissance démographiques à Chaco Canyon aux alentours de l’an 1 000. Dans les dépotoirs antérieurs à cette date on retrouve encore des aiguilles de pin du Colorado et de genévrier. […] Or les dépotoirs postérieurs à l’an  1000  ne présentent plus de traces de ces aiguilles, ce qui signifie qu’à cette époque la forêt avait été totalement détruite et que le site avait acquis son actuelle apparence désertique. […] Dans un climat sec, la vitesse de repousse des arbres sur un terrain déboisé peut se révéler inférieure à celle de l’abattage des arbres.

Les forêts ayant disparu, non seulement les habitants de la région furent privés de pignons de pin dans leur alimentation, mais ils furent également obligés de trouver une autre source de bois d’œuvre pour leur construction, ainsi que le prouve la disparition totale de poutres en bois de pin du Colorado. Ils durent se rendre beaucoup plus loin pour trouver des forêts de pin ponderosa, d’épicéa et de sapins, qui poussaient dans des montagnes situées à plus de 80 km de leurs villages et à plusieurs centaines de mètres au-dessus du Chaco Canyon. Comme ils n’avaient pas d’animaux de trait, environ deux cent mille troncs d’arbres pesant chacun jusqu’à plus de trois cents kilos furent descendus des montagnes et transportés sur cette distance vers Chaco Canyon en n’utilisant que la seule traction humaine.

[…] En dépit du recul de la production agricole et de la disparition de la quasi-totalité du bois disponible à Chaco Canyon même, et grâce aux solutions que les Anasazis trouvèrent à ces problèmes, la population du canyon continua d’augmenter, en particulier au cours d’une période qui commença en 1029, où l’on vit la construction s’accélérer. Ce phénomène se produisait souvent au cours des décennies humides, au moment où des précipitations plus abondantes augmentaient la production de nourriture, donc de la population et des besoins en logement.

[…]             Cette importante population n’était plus en mesure de subvenir à ses propres besoins et elle était approvisionnée par des communautés satellites éloignées, construites dans des styles architecturaux similaires et reliées à Chaco Canyon par un réseau régional constitué de centaines de kilomètres de routes encore visibles aujourd’hui et dont Chaco Canyon était le centre. Ces villages éloignés possédaient des barrages pour retenir l’eau de pluie, qui tombait de façon imprévisible et très ponctuellement : ainsi, un orage pouvait inonder un oued de pluies abondantes alors qu’un autre oued situé à un kilomètre et demi de là ne recevait pas une seule goutte. Aussi, lorsqu’un cours d’eau avait la chance de recevoir les précipitations d’un orage, la plus grande partie des eaux de pluie était-elle stockée à l’arrière du barrage et les habitants de ce secteur pouvaient-ils rapidement planter des cultures, irriguer et produire un important surplus de nourriture dans la zone de ce cours d’eau. Le surplus pouvait ensuite servir à nourrir les habitants de tous les autres villages distants qui, eux, n’avaient pas bénéficié de la pluie.

Chaco Canyon devint un trou noir où des produits importés étaient engloutis, mais duquel rien de tangible n’était exporté. Arrivaient à Chaco Canyon : les centaines de gros arbres destinés à la construction ; des poteries (toutes les poteries de la fin de la période étaient importées à Chaco Canyon, probablement en raison de la disparition de bois de chauffe dans la région, ce qui rendait impossible l’alimentation des fours) ; de la pierre de bonne qualité pour fabriquer des outils ; des turquoises pour la décoration et les bijoux, importées d’autres régions du Nouveau-Mexique ; et des plumes de perroquet, des bijoux en coquillages et des clochettes de cuivre importées de Hohokam et du Mexique et considérés comme produits de luxe. Même les produits alimentaires devaient être importés, ainsi que le prouve une étude récente qui a retrouvé l’origine des épis de maïs mis au jour à Pueblo Bonito (par identification de l’isotope de strontium) : il apparaît que, dès le IX° siècle, le maïs était importé des montagnes de Chuska à quatre-vingts kilomètres à l’ouest (qui étaient aussi l’une des sources de bois de charpente) et qu’un épi de maïs datant des dernières années de Pueblo Bonito, au XII° siècle, provenait d’une colonie située au bord de la rivière San Juan, à plus de quatre-vingt-quinze kilomètres au nord.

La société du Chaco Canyon se transforma en un petit empire, divisé en une aristocratie bien nourrie vivant dans le luxe et une paysannerie moins bien nourrie chargée des travaux et de la production de nourriture. Le réseau routier et le rayonnement régional d’une architecture homogène témoignent de l’importance de l’aire de l’économie de la culture du Chaco Canyon. Les styles architecturaux indiquent un ordre hiérarchique à trois niveaux : les plus grands bâtiments, ceux que l’on appelle les grandes maisons, qui étaient situés au Chaco Canyon même (peut-être les résidences des chefs dirigeants) ; les grandes maisons des satellites, qui étaient construites au-delà du canyon (peut-être les capitales provinciales de chefs moins importants); et enfin les petites fermes comptant seulement quelques pièces (peut-être les résidences des paysans). Comparées à des bâtiments plus petits, les grandes maisons se distinguaient par une architecture plus raffinée, avec des murs recouverts d’un placage, de vastes chambres servant aux cérémonies religieuses appelées kivas (semblables à celles qui sont aujourd’hui utilisées dans les pueblos modernes) et un espace de stockage plus grand par rapport à l’espace total. On trouvait dans les grandes maisons beaucoup plus d’objets de luxe importés que dans les fermes : des turquoises, des plumes de perroquet et des clochettes de cuivre, déjà mentionnés plus haut, auxquels il faut ajouter des poteries mimbres et hohokams importées. La concentration la plus importante d’objets de luxe découverte à ce jour provient de la chambre 33, à Pueblo Bonito, qui contenait les restes funéraires de quatorze individus autour desquels étaient accumulés cinquante-six mille objets de turquoise et des milliers d’objets de décoration en coquillages, parmi lesquels un collier de deux mille perles de turquoises et un panier recouvert d’une mosaïque de turquoises et rempli de turquoises et de perles de coquillages. Les restes de cuisine mis au jour à proximité des grandes maisons contenaient une plus grande proportion d’os d’antilopes et de cerfs que les restes découverts près des fermes, prouvant ainsi que les chefs étaient mieux nourris que les paysans. La mortalité infantile était également plus faible dans les grandes maisons.

Les villages satellites approvisionnaient en tous produits le centre du Chaco Canyon, pour les mêmes raisons qui font qu’aujourd’hui les régions d’Italie et de Grande-Bretagne approvisionnent Rome et Londres car ces dernières sont des centres politiques et religieux. Tout comme les Italiens et les Britanniques d’aujourd’hui, les habitants du Chaco Canyon faisaient désormais partie d’une société complexe et interdépendante. Il ne leur était plus possible de revenir à leur condition initiale de petits groupes mobiles et autosuffisants, car les arbres du canyon avaient disparu, les arroyos avaient abaissé le niveau de l’eau par rapport à celui des champs et la population croissante s’était répartie sur toute la région sans laisser aucune zone inoccupée où migrer. Lorsque les pins du Colorado et les genévriers eurent disparu, les nutriments présents dans le sol au pied des arbres furent lessivés. Aujourd’hui, plus de huit cents ans plus tard, il n’existe toujours ni pin ni genévrier à proximité des dépotoirs de néotomes contenant des brindilles de ces arbres qui avaient poussé avant l’an 1000. Les restes de cuisine retrouvés sur les sites archéologiques attestent des difficultés croissantes rencontrées par les habitants du canyon pour se nourrir : le cerf se fit plus rare dans leur régime alimentaire pour être remplacé par du plus petit gibier, notamment des lapins et des souris. Des restes de souris entières sans têtes retrouvés dans les coprolithes humains – excréments fossilisés – laissent penser que les hommes attrapaient des souris dans les champs, les décapitaient et les engloutissaient tout entières.

La dernière construction mise au jour à Pueblo Bonito, et qui remonte à la décennie précédant l’an 1110, est un complexe d’habitations cernant la partie sud de la place centrale, qui auparavant était ouverte sur l’extérieur. Cette disposition de défense peut suggérer des conflits : on ne se rendait plus désormais à Pueblo Bonito uniquement pour participer à des cérémonies religieuses et pour prendre des commandes, mais aussi pour en découdre. Les dernières poutres de charpente datées par la dendro-chronologie à Pueblo Bonito et dans la grande maison de Chetro Ketl non loin de là provenaient d’un arbre abattu en l’an 1117 et la dernière poutre datée pour l’ensemble du site du Chaco Canyon remonte à 1170. Sur d’autres sites anasazis, on trouve de plus nombreuses traces de conflits. Les colonies anasazis de Kayenta étaient situées au sommet de falaises abruptes éloignées des champs et de l’eau : on ne peut voir dans cette localisation que le souci de s’installer dans des lieux faciles à défendre. Sur ces sites du sud-ouest qui survécurent à Chaco Canyon jusqu’à une date postérieure à l’an 1250, de violents combats se déroulèrent, ainsi que le prouvent un grand nombre de murs défensifs, de douves et de tours, des amoncellements de petits casques retrouvés dans de grandes forteresses situées au sommet de collines, des villages dont il semble qu’ils furent brûlés délibérément et dans lesquels on a retrouvé des corps qui n’avaient pas été enterrés, des crânes portant des traces laissées par des objets tranchants (ils avaient donc probablement été scalpés) et des squelettes dans lesquels étaient restées fichées des têtes de flèches. Ces conflits résultent de l’instabilité politique générée par les problèmes environnementaux et démographiques. Un cas de figure que l’on retrouve dans les sociétés anciennes (les Pascuans, les Mangaréviens, les Mayas et les Tiko-piens) et contemporaines (le Rwanda et Haïti, entre autres).

Les preuves d’une pratique du cannibalisme par les Anasazis en période de guerre constituent en elles-mêmes une histoire intéressante. […] L’existence d’un cannibalisme en situations ordinaires est sujet à controverse. Certains tiennent qu’il était pratiqué par des centaines de sociétés non européennes au moment où cellesci entrèrent pour la première fois en contact avec des Européens au cours des derniers siècles. Il se pratiquait sous deux formes différentes : soit on consommait les corps des ennemis abattus au cours d’une guerre, soit on mangeait les membres de sa propre famille suite à une mort naturelle. Les habitants de Nouvelle-Guinée, avec qui j’ai travaillé durant les quarante dernières années, m’ont décrit sans émotion leurs pratiques cannibales, s’avouant dégoûtés par nos pratiques occidentales d’enterrer des morts sans leur faire l’honneur de les manger. En 1965, l’un de mes meilleurs employés de Nouvelle-Guinée me demanda un congé pour pouvoir prendre part à la consommation de celui qui aurait pu être son beau-fils, récemment décédé.[…] La preuve la plus flagrante de pratique cannibale a été découverte dans une maison qui avait été mise à sac et dans laquelle se trouvaient les os éparpillés de sept individus, laissant penser que  ceux-ci avaient été tués lors d’une attaque guerrière et non pas enterrés dans les formes. Une partie des os avaient été brisés comme on le fait avec des os d’animaux destinés à la consommation pour en extraire la moelle. D’autres os étaient lisses à leurs extrémités, comme le sont toujours les os d’animaux cuits dans des marmites. Des marmites brisées retrouvées sur le site anasazi portaient elles-mêmes sur leurs parois internes des traces de la protéine musculaire humaine – la myoglobine -, ce qui prouve que de la chair humaine avait été cuite dans ces marmites. Prouver que des hommes ont fait cuire de la chair humaine dans des marmites et ont brisé des os humains ne signifie pas forcément qu’ils les ont consommés. Or, sur ce même site, des excréments humains fossilisés, retrouvés dans l’âtre de la maison dans un bon état de conservation après presque mille ans d’un climat sec, ont révélé la présence de protéine musculaire humaine, normalement absente des excréments humains, y compris de ceux d’individus atteints de lésions intestinales provoquant des saignements. Il est donc probable que qui que ce soit qui ait attaqué ce lieu, tué ses habitants, brisé leurs os, fait cuire leur chair dans des marmites, éparpillé les os, et se soit soulagé en déposant des excréments dans cet âtre, avait bel et bien consommé la chair de ses victimes.

Le coup de grâce fut porté aux habitants de Chaco Canyon suite à une sécheresse que la dendrochronologie fait remonter aux environs de l’an 1130. De tels épisodes de sécheresse étaient déjà survenus aux alentours de l’an 1040 et de 1090. Mais, vers 1130, la population du Chaco Canyon était plus nombreuse, elle était plus dépendante des colonies éloignées et plus aucune terre n’était inoccupée. La sécheresse aurait entraîné une baisse de la nappe phréatique sous le niveau auquel elle pouvait être atteinte par les racines des plantes, ruinant ainsi l’agriculture ; elle aurait également rendu impossibles l’aridoculture et l’agriculture irriguée, toutes deux dépendant des précipitations. Une sécheresse de plus de trois ans aurait été fatale : les Pueblos ne pouvaient faire des réserves de maïs que pour deux ou trois ans, après quoi celui-ci pourrissait ou était infesté par la vermine, et rendu impropre à la consommation. On peut imaginer que les colonies qui avaient auparavant approvisionné les centres politiques et religieux du Chaco Canyon perdirent leur foi dans les prêtres du Chaco Canyon dont les prières pour la pluie demeuraient sans effet. Refusèrent-elles de continuer à livrer des produits alimentaires ? […]

A une époque que l’on peut situer entre 1150 et 1200, tous les habitants du Chaco Canyon avaient quasiment disparu et le site resta abandonné jusqu’à ce que des bergers navajos l’occupent à nouveau, six cents ans plus tard. Parce que les Navajos ne savaient pas qui avait construit ces ruines imposantes, ils prirent l’habitude de parler de ces anciens habitants disparus en les appelant les Anasazis, c’est-à-dire les Anciens. Qu’advint-il réellement des milliers d’habitants du Chaco Canyon ? Leur sort, suppose-t-on, fut identique à celui que connurent d’autres pueblos au cours d’une sécheresse survenue dans les années 1670 et qui conduisit à l’abandon des sites. Sans doute nombre d’entre eux moururent-ils de faim, certains durent s’entre-tuer, et les survivants partirent vers d’autres régions habitées du Sud-Ouest. Cette évacuation fut probablement organisée, car la majeure partie des pièces  d’habitation des sites anasazis sont vides des poteries et autres objets utiles, ce qui donne à penser que les habitants auraient eu le temps de les emporter avec eux, à l’encontre de celles retrouvées dans les sites de tueries.

Jared Diamond                 Effondrement            Gallimard 2005

04 1182                       Expulsion des Juifs du royaume de France et confiscation de leurs biens au profit du Trésor royal : ce n’est qu’en 1198 qu’ils pourront rentrer moyennant de fortes taxes : ils s’installeront alors rive droite de la Seine, dans la Juiverie Saint Bon. Lorsque le pape Innocent III fera son entrée solennelle à Saint Denis, les Juifs lui offriront une rouelle, pièce de drap jaune en forme de roue qui était déjà leur signe distinctif, ce dernier les remerciera ainsi : Que le Dieu tout puissant ôte le bandeau de vos yeux. Persécutés en Allemagne comme en France, beaucoup d’entre eux trouveront refuge en Pologne, terre d’asile de par la tolérance des rois Casimir : ainsi se constituera la communauté ashkénaze qui créera une nouvelle langue, le yiddish, à partir d’allemand médiéval et de mots hébreux.

25 06 1183                 À Constance, l’empereur Frédéric Barberousse signe la paix avec les représentants de 25 cités italiennes, les reconnaissant comme des entités politiques légitimes, notamment en matière juridique et fiscale, leur concédant ses droits régaliens, tant à l’extérieur de la ville qu’à l’intérieur : ainsi les villes vont-elles conquérir les campagnes environnantes, reprenant à peu de choses près le découpage des anciens diocèses. La contestation de ces nouveaux droits par les successeurs de Barberousse, notamment le roi de Sicile Frédéric II va donner naissance à la très longue querelle entre gibelins, partisans de l’empereur et les guelfes [1],  partisans du pape, l’autre autorité s’estimant appelée à régner sur l’Italie.

Pas plus que dans d’autres régions de l’Occident médiéval, la population des villes italiennes ne se caractérise par une forte homogénéité. D’abord parce que l’essor de catégories sociales liées au commerce, à la production manufacturière et au maniement de l’argent n’a pas fait disparaître les anciens détenteurs du pouvoir et leurs entourages : évêques, desservants des paroisses, chanoines de l’église cathédrale, moines, religieuses, seigneurs, chevaliers, cadets de familles nobles avant émigré en ville, etc. D’autre part, parce qu’il existe de grandes différences de fortune entre les membres des autres groupes sociaux. On trouve à côté du patriciat aristocratique (le terme appliqué par Pirenne à l’ensemble des nantis ne convient pas) et de grands bourgeois enrichis dans le négoce et la banque, dont la fortune repose à la fois sur les terres qu’ils ont acquises dans le plat-pays et sur la possession d’immeubles, de marchandises, d’objets précieux et de monnaie, une bourgeoisie moyenne d’artisans, de petits marchands, de plumitifs de tout poil (notaires, avocats, robins, etc.). Compagnons et employés, souvent originaires de la campagne voisine, forment le menu peuple dont le sort est en général peu enviable. Au dernier échelon viennent enfin les exclus de la société citadine : paysans déracinés, journaliers en quête d’un travail non qualifié, victimes de la disette ou de l’insécurité qui règnent dans le contado. La plupart vivent d’aumônes ou de rapines, en attendant d’être expulsés par les autorités municipales.

On le voit, il n’y a donc pas de rupture nette entre la ville et la campagne, entre une catégorie sociale – celle des marchands – qui serait venue d’ailleurs, pratiquant le négoce au long cours avant de se fixer aux portes de la ville, puis de s’intégrer à celle-ci, et le pouvoir ecclésiastique ou laïc, mais de toute façon seigneurial, auquel cette classe montante se serait immanquablement et universellement opposée. Tous les travaux récents montrent que si l’importance du commerce dans l’essor des villes médiévales est indéniable, il n’est pas moins évident que l’essentiel s’est souvent joué – ceci durant une longue période – au niveau du commerce local, dans le cadre d’une économie de marché dominée par le seigneur ou l’évêque. Contrairement à une idée reçue et longtemps exaltée pour des raisons idéologiques évidentes, la ville ne s’oppose pas à la campagne mais vit en osmose avec elle. La bourgeoisie n’arrache pas à la noblesse son indépendance et ses libertés, mais les deux catégories sociales sont parties prenantes dans un mouvement qui tend à conserver le pouvoir municipal entre les mains des plus riches, et au sein de ce mouvement c’est l’aristocratie foncière, non les marchands, qui a l’initiative.

La conquête d’une autonomie municipale voulue par les bourgeois et imposée par la force au seigneur du lieu, telle que nous l’ont enseigné nos maîtres du primaire (et les autres !) il n’y a pas si longtemps relève donc de la légende. Ou du moins d’une généralisation abusive opérée à partir de quelques exemples relevés aux XI° et XII° siècle dans France du Nord, à Saint-Omer, Le Mans, Gand, Lille, et surtout celui du malheureux évêque de Laon, massacré par son bon peuple en 1111, comme nous le raconte Guibert de Nogent, chanoine de la ville et témoin oculaire de cet événement.

En Italie, les choses sont relativement simples et ne s’inscrivent pratiquement jamais dans un tel schéma. Pas de pouvoir bourgeois posant dans les villes à partir du XI° siècle, pas d’association professionnelle – de guilde – qui imposerait le pouvoir des marchands et arracherait au suzerain privilèges et franchises. Ce sont les consorteries lignagières, autrement dit l’aristocratie foncière à laquelle le souverain ou l’évêque ont délégué leur autorité – marquis, comtes, vicomtes, vice-dominici, avvocati – qui, avec l’aide de leurs propres clientèles et d’officiers épiscopaux ralliés à leur cause, se sont fait reconnaître des privilèges d’immunité juridique et administrative : point de départ d’une autonomie qui place effectivement la ville hors de la mouvance des agents du souverain. Telle est, dans cette partie de l’Europe, l’origine du mouvement communal, la commune (communio, communa militum, campagna communis) constituant à ce stade un pacte volontaire entre tous les citoyens – ainsi placés sur un pied d’égalité -, scellé par un serment et destiné à assurer la paix et la sécurité parmi les habitants de la ville. Dans les cités marchandes de la Péninsule, il est vrai que la commune tire le plus souvent son origine de la compagnie (compagna) ou des compagnies que les hommes d’affaires ont constituées pour conduire leurs expéditions lointaines. Simplement le monde des marchands et des banquiers ne s’oppose pas à celui des propriétaires terriens et des milites : il en est l’émanation, le capital foncier, les pouvoirs de commandement et les divers droits féodaux étant à Venise, Gênes, Florence ou Sienne à l’origine des grandes fortunes du négoce.

Le contexte dans lequel se développe au XI° siècle le mouvement communal tient pour une bonne part, en Italie du Nord, à l’affaiblissement du pouvoir impérial. Les choses sont différentes dans le sud où s’impose au contraire la forte autorité du souverain normand. Dans le royaume d’Italie, notamment en Lombardie et en Toscane où les villes sont nombreuses et où les oligarchies dirigeantes disposent d’une forte assiette économique, l’empereur est souvent absent et en permanence contesté. Ducs et marquis n’ont plus qu’un rôle théorique, tandis que les évêques, impliqués dans les pratiques et dans les conflits du monde féodal, sont nombreux à déserter leur fonction de défenseurs de la communauté citadine. Les jeunes organismes urbains se développent ainsi dans un état d’anarchie, de non-droit et de vide politique qui les place sous la tutelle des citoyens les plus riches et les plus entreprenants. L’un des objectifs premiers des communes sera donc d’assurer la paix publique dans la cité et dans le contado. À Pistoia par exemple, le Constitutum consulum de 1117 précise que les consuls s’engagent à assurer la protection communale dans la ville et dans un rayon de quatre mille autour de celle-ci.

Dans les villes où s’est constituée une élite dirigeante dynamique, fière de sa réussite et soucieuse d’assurer son indépendance, ce sont |au contraire les tentatives de restauration de l’autorité impériale — celle par exemple de Frédéric Barberousse au XII° siècle – qui vont cimenter l’union des classes urbaines et pousser au renforcement du gouvernement communal.

À l’exception du royaume méridional des Deux-Siciles, fortement centralisé et tenu solidement en main par les rois normands, toute la Péninsule voit ainsi fleurir des communes dont l’organisation présente à peu près partout les mêmes traits et qui, quoique dominées par les familles nobles, fonctionnent sur le modèle des entreprises marchandes. Les premières communes aristocratiques font leur apparition semble-t-il dans le courant des deux dernières décennies du XI° siècle et au début du XII° : à Pise (1080-1085), Asti (1095), Milan (1097), Arezzo (1098), Gênes (1099), Pistoia (1105). On ne dispose en fait que de fort peu de sources permettant de dater leur naissance de manière précise. À Florence par exemple, la première mention de la communauté des citoyens et de la présence de consuls date de 1138. Il semble toutefois que l’institution du consulat soit largement antérieure et qu’à cette date la communauté florentine, quoique non reconnue par l’empereur, puisse déjà être considérée connue une commune. Pierre Racine, auteur d’un monumental travail sut Plaisance, constate pour sa part que la concordia jurée dans cette ville en 1090 présente un caractère communal affirmé, bien qu’il ne soit fait mention de consuls qu’à partir de 1126.

Les sources ne permettent de percevoir l’existence du pouvoir consulaire que lorsque celui-ci fonctionne régulièrement, en raison de tâtonnements, d’expérimentations qui ont pu occuper plusieurs décennies et ont abouti à des situations extrêmement diverses. Le nombre des consuls – magistrats municipaux désignés généralement pour deux ans – peut varier considérablement, non seulement d’une ville à l’autre mais également d’une année à l’autre au sein de la même cité. On en dénombre quatre à Arezzo entre 1163 et 1198, quatre également à Vérone en 1136 mais sept en 1140, vingt-trois à Milan en 1130 contre quatre seulement en 1138. Leur mode de désignation et les pouvoirs dont ils disposent diffèrent eux aussi selon les villes et selon les périodes considérées. A Pise, au milieu du XI° siècle ils sont élus par acclamation de l’assemblée du peuple, laquelle approuve ou rejette de la même manière les décisions des consuls. Au cours des premières décennies de l’âge communal, subsiste en effet dans la plupart des villes une assemblée de tous les citoyens – l’arengo -. Mais ce système de démocratie directe ne peut guère se maintenir an XII° siècle que dans les petites communes. Dans les grandes villes, devenues trop peuplées pour associer la masse des citoyens au gouvernement de la cité, on a dû recourir à la désignation d’un, puis de deux conseils : un conseil large, vite pléthorique lui aussi (entre deux cents et mille personnes), et un conseil restreint (une quarantaine de membres), désignés l’un et l’autre suivant des procédures complexes : élection indirecte en deux étapes, cooptation par les membres sortants à la fin de leur mandat, ou encore tirage au sort des conseillers. En dépit des garde-fous mis en place par les communes pour éviter que le pouvoir municipal ne soit monopolisé par quelques grandes familles, la vie politique demeure le fait de lignages puissants qui se maintiennent pendant plusieurs décennies à la direction des affaires. Le mouvement communal n’engendre donc pas la démocratie urbaine, comme on nous en a parfois rebattu les oreilles, mais la substitution d’un pouvoir oligarchique collégial, lui-même accaparé par les familles patriciennes, c’est-à-dire par les nobles, au pouvoir traditionnel du souverain et de son représentant local. Cette commune aristocratique ne s’oppose pas, répétons-le, au système féodal : elle s’y intègre en étendant sa domination sur le contado, en imposant un serment de vassalité aux seigneurs du plat-pays, en obligeant un certain nombre d’entre eux à résider en ville, en se donnant un sceau et en frappant monnaie. Il existe bien, pour préserver les apparences du consensus communal, une assemblée du peuple, la balia, réunie pour répondre à des problèmes spécifiques (militaires ou financiers), et un capitaine du peuple qui conserve en théorie un droit de regard sur les cooptations de prieurs et consuls mais, sauf à Rome durant la brève dictature démocratique instaurée par Arnaud de Brescia, ces institutions sont de pure forme.

Les tensions sociales opposant dès la fin du XII° siècle la noblesse guerrière aux représentants du peuple (popolo), les luttes de factions liées ou non au conflit de la papauté et de l’Empire, la menace exercée par le souverain germanique ou par quelque cité rivale sur l’indépendance de telle ou telle commune ont eu pour effet d’incliner certaines d’entre elles à confier partiellement et temporairement le pouvoir à un magistrat unique, élu le plus souvent pour six ou neuf mois, plus rarement pour un ou deux ans. Comme l’institution du Consulat, le recours à cette pratique s’inspirait du modèle romain, encore que le personnage auquel était confiée cette charge arbitrale fût loin de disposer de pouvoirs aussi étendus que celui du dictateur de la période républicaine. Parfois choisi à l’extérieur de la ville, le podestat – c’est le nom que finira par prendre cette fonction en se généralisant – est à la fois en effet fonctionnaire, administrateur direct de la cité et surtout détenteur du pouvoir judiciaire. Il peut éventuellement assumer des pouvoirs militaires, mais il lui est en principe interdit de prendre des décisions politiques sans en référer aux conseils. Gênes fut semble-t-il la première à introduire ce système de gouvernement en 1191, bientôt imitée par des villes comme Bergame, Lodi, Parme et Padoue, puis par la majorité des communes du royaume d’Italie. Première étape d’une personnalisation du pouvoir qui aboutira à la fin du XIII° siècle à l’établissement des premières seigneuries.

Pierre Milza   Histoire de l’Italie       Pluriel 2005

1183                              Ibn Djubayr, musulman d’Espagne, traverse les Etats Chrétiens pour se rendre à la Mecque : Les chrétiens font payer aux musulmans, sur leur territoire, une taxe qui est appliquée en toute bonne foi. Les marchands chrétiens, à leur tour, paient en territoire musulman sur leurs marchandises ; l’entente est entre eux parfaite et l’équité est observée en toute circonstance.

1184                          À dix-huit ans Tamar est intronisée reine de Géorgie. Mariant la beauté à l’intelligence, les Géorgiens la nommeront le roi Thamar, car elle gouvernait comme un homme, mais aussi parce qu’elle était reine de plein droit, et non régente ou épouse du roi. Ce sera l’âge d’or de la Géorgie… pour nous, français, quelque part entre Jeanne d’Arc, Henri IV et Louis XIV. Elle convoquera rapidement un concile [de l’Eglise orthodoxe de Géorgie], s’adressant au clergé avec sagesse et humilité :

Je juge selon la justice, qui confirme le bien et condamne le mal.

Saint Père, vous avez été choisi par Dieu pour être nos enseignants, pour diriger les affaires de la Sainte Eglise et aussi pour nous apporter un message spirituel.
Examinez tout avec soin, confirmez et établissez ce qui est droit, bon, juste et extirpez ce qui est corrompu. Commencez par moi-même car la couronne qui est mienne est celle de la souveraineté royale, pas celle d’un opposant à Dieu.
N’effacez pas les grands pour leur pouvoir et leur richesse. Ne méprisez pas les mendiants à cause de leur pauvreté. C’est à vous de parler, à moi d’agir, à vous d’instruire, à moi de mettre en œuvre, à vous d’éduquer, à moi de corriger.
Ensemble nous maintiendrons entière la sainte loi, ainsi nous ne serons pas condamnés, vous comme prêtre, moi comme monarque, vous comme serviteur, moi comme gardienne.

Traduction de Marc Andronikov, diacre et chef de service des urgences à Clamart. Tamar, roi et reine. Apostolia 2018

Difficile de mieux énoncer l’essentiel de ce que doit être une théocratie. Même Charlemagne ne l’avait pas aussi bien définie. Cependant, n’allons pas croire que ce rôle de suzerain par rapport au pouvoir divin l’ait intimidée en quoi que ce soit : elle agrandit son royaume jusqu’à la mer Caspienne et assujettira la plupart des émirs ou atâbegs turcs voisins grâce à ses généraux, les frères Zakaré et Ivané Mkhargrdzéli-Zachariades, le roi consort David Soslan et l’évêque guerrier Antoine de Tchqondidi. Elle mourra en 1213.

Tamar de Géorgie - Tamar of Georgia - qaz.wiki

Sainte Tamara reine de Géorgie 1160- 1212

Image illustrative de l’article Vardzia

monastère troglodyte et fortifié de Vardria.

Monastère troglodyte et fortifié de Vardzia, que Tamar agrandira et protègera. On y dénombre jusqu’à 3 000 grottes, à même de recevoir 5 000 personnes, sur 19 niveaux. On compte 360 pièces.

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[1] Guelfes… vient de Welf, duc de Bavière, allié à la ligue lombarde.


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