1402 à 1431 Guerre de Cent ans. Jeanne d’Arc. Zheng-He. 23927
Publié par (l.peltier) le 30 novembre 2008 En savoir plus

1402                           Les chiffres arabes, [d’invention hindoue] apparaissent à Toulouse. Le normand Jean de Béthencourt veut coloniser les Canaries : Lancelleto Malocello, génois y avait en fait déjà débarqué en 1312 et depuis lors, on s’y approvisionnait en esclaves et en… oseille. Accompagné de Gadifer de La Salle, il fait la conquête des îles Lanzarote et Fuerteventura, tandis que les autres îles de La Palma, El Hierro et Tenerife se trouvent aux mains des indigènes, les Guanches. Reconnu comme seigneur de l’archipel, il se donnera une capitale : Betencuria, la peuplera de Normands, prendra possession de mouillages africains au sud du cap Bojador, mais la colonisation ne sera jamais effective et la présence française aux Canaries n’aura duré que 17 ans. Les Espagnols prendront la suite en 1492, pour longtemps, y amèneront la canne à sucre, monoculture d’exportation qui occupa le terrain en lieu et place de cultures vivrières des Guanches, contribuant ainsi à leur déclin démographique.

Les Guanches étaient là depuis beaucoup plus longtemps, et curieusement, s’ignoraient d’une île à l’autre puisqu’ils ne naviguaient pas. Les chapelains de l’expédition notent qu’ils se croient seuls au monde, derniers survivants d’une terrible catastrophe. Sur Hierro, ils vouent un culte à un énorme Garoé, un arbre d’un diamètre d’1.5 m, à 1 000 mètres d’altitude, qui leur fournit de l’eau en abondance. Jean de Bethencourt note que dans les parties les plus hautes de l’île, il y a des arbres qui toujours dégouttent eau belle et claire, qui chet en fosse auprès des arbres. En fait cet arbre est un capteur de brouillard, sur les feuilles desquels celui-ci se condense. Autre curiosité aujourd’hui prouvée : ils ont en commun avec les Basques un taux anormalement élevé de groupe sanguin O.

En Extrême Orient, le Kangnido, une nouvelle mappemonde dresse l’état des connaissances géographiques dans la région. Le Kangnido est une mappemonde coréenne dont le nom complet est Hon’il kangni yokyae kuktojido – carte unitaire des pays et des villes des temps anciens – Kangnido en étant l’abréviation. L’original a disparu ; il en existe aujourd’hui 4 copies, toutes au Japon, chacune avec des variations qui laissent place à bien des suppositions, venues là soit par pillage, soit à titre de cadeau d’un temple à l’autre. Cette mappemonde ne s’est pas faite ex nihilo : sous la direction de Kwôn Kûn, un lettré coréen, Kim Sa-hyông, Yi Mu et Yi Hoe, tous trois cartographes coréens, se sont inspirés pour le canevas général de cartes chinoises préexistantes et probablement aussi de la mappemonde arabe d’Al Idrîsî, en y ajoutant les découvertes les plus récentes. Un des 4 exemplaires mesure 164 X 172 cm. Elle permet de voir que les Chinois avaient déjà découvert l’Australie, avant Zeng He. Il est possible aussi qu’ils aient atteint l’Afrique du Sud, et encore l’Amérique du sud, en ayant donc passé le cap de Bonne Espérance. La Chine est au centre : ses contours maritimes orientaux sont fidèles à la réalité, de la péninsule coréenne à l’ile de Hainan. La Corée s’y révèle surdimensionnée par rapport à la Chine et le Japon sous-dimensionné : cela répondait probablement aux préoccupations du temps. À l’ouest apparaissent deux pédoncules, l’un : la péninsule arabique, l’autre l’Afrique dans son ensemble. Le monde méditerranée-europe est assez confus, mais y apparaissent tout de même une centaine de toponymes concernant l’Europe, dont celui de la France : Fa-li-sa-na.

Vers le sud et l’ouest sont placées très certainement les régions à visiter par les expéditions de Zeng He. Voilà, sur ce point une différence majeure d’avec Diogo Cão. Bartolomeu Dias, Sébastien Cabot ou Giovanni Verrazano, voire Christophe Colomb lui-même puisque la fameuse carte de Toscanelli qui lui aurait confirmé noir sur blanc la route de l’ouest vers Cipango a disparu. En effet, les Chinois savent vraiment où ils veulent aller, certains de leurs ancêtres se sont déjà rendus à la Mecque, le commerce arabo-musulman est connu, les équipages disposent déjà d’interprètes en malais et en arabe… Ils détiennent à coup sur les cartes. La seule inconnue véritable, la seule découverte au sens fort du terme, c’est l’exploration le long de la côte orientale de l’Afrique, plus au sud de Mogadiscio, celle de la sixième expédition d’un lieutenant de Zeng-He, comme par hasard la plus mystérieuse, la moins bien consignée, à moins que ses témoignages en aient été détruits.

Philippe Pelletier L’extrême –Orient               Folio Histoire Gallimard 2011

1403                            Ruy Gonzales de Clavijo est ambassadeur d’Espagne auprès de l’empire d’orient, à Constantinople. Il visite les églises et s’amuse beaucoup :

Je vis à l’église de la Vierge Pammacaristos le bras de saint Jean Baptiste amputé d’un doigt par le coup de dents d’un père de famille dont la fille se voyait menacée, à Antioche, d’être livrée au dragon : le père a lancé le doigt du saint dans la gueule du dragon, lequel en a trépassé sur le champ. A Sainte Sophie, je vis les grils sur lesquels fut rôti saint Laurent. Mais c’est à Saint Jean in trullo que l’on montre les grandes reliques de la Passion, le morceau du pain de la Cène que Judas ne mangea pas, la fiole pleine du Précieux Sang, les poils de la barbe du Sauveur, arrachés au moment de la Crucifixion, le fer de la Sainte Lance, un fragment de l’éponge imbibée de vinaigre, la robe tirée au sort. Quant à l’église Saint-François, elle offre à la vénération un morceau de la Vraie Croix, les os de l’apôtre saint André, le bras droit de sainte Anne et la robe de bure de saint François d’Assise.

Ruy Gonzales de Clavijo a manqué tout de même un éternuement du Saint Esprit enfermé dans un bocal en verre. Cela existe ; si, si !

1403- 1421                 En moins de vingt ans, le chinois Yongle

1403- 1421                 En moins de vingt ans, le chinois Yongle, troisième empereur des Ming, construit la ville de Pékin : de larges douves protègent la ville, des portes aux allures de forteresse, un plan orthogonal pour les rues et avenues, dont certaines pouvaient avoir 20 mètres de large et jusqu’à 6 km. de long. Plus que tout, la Cité Interdite, – elle s’ouvre aujourd’hui sur la place Tian’Anmen – située au centre de la métropole, symbolisait le cœur de l’empire.

http://www.linternaute.com/voyager/photo/2006/pekin/14.shtml

En 1409, il va élever le royaume de Malaka – aujourd’hui au nord-ouest de Singapour – au rang de royaume tributaire… Malaka, Gibraltar oriental pour Stefan Zweig, où l’on voit, selon Castanheda des jonques qui sont très différentes de tous les navires du monde : elles tiennent très bien la mer, prennent beaucoup plus de fret que nos navires et sont beaucoup plus fortes. On trouve là résines, bois précieux, étain… et on importe de Sumatra, Bornéo, Sulu et autres îles, épices, chevaux et parfois esclaves.

27 04 1404                   Succession chez le duc de Bourgogne : Philippe le Hardi meurt : Jean Sans Peur prend sa place.

1404                             Première charrue permettant de commander la profondeur du labour à l’aide d’une cheville qui dispose de 5 positions sur un bâton fourchu. Le paysage politique italien manifeste encore une fois sa précocité : les villes italiennes, au moins pour les plus petites d’entre elles, n’offrent plus le cadre permettant leur continuité : Vérone est enlevée par les Vénitiens en avril 1404, Pise devient florentine en 1405, Venise encore enlève Padoue en novembre1406, Breschia en 1426, Bergame en 1427 : Venise constituait la Terre Ferme, Milan créait le Milanais, Florence allait devenir la Toscane. Les événements à venir – prise de Constantinople en 1453, capitulation de Barcelone devant Jean d’Aragon en 1472, intégration de la Provence et de Marseille à la France en 1480, chute de Grenade en 1492 – sonnaient la fin des Etats urbains qui laissent à la manœuvre les Etats nations. Seules Venise et Gênes jouent les prolongations : ainsi, trois ans plus tard, en 1407, Gênes, agissant par l’intermédiaire d’opérateurs privés auxquels elle concède des revenus fiscaux, créera la Casa San Giorgio, en quelque sorte une banque publique [1], qui va rapidement devenir l’institution financière la plus importante d’Europe. Christophe Colomb y placera ses avoirs avant son départ et les Génois seront d’ailleurs les grands financiers des premières opérations espagnoles dans les Amériques. De même, en 1347, ne pouvant rembourser un groupe de Génois qui avaient financé une armée, la République leur avait confié les revenus de l’île de Chios. Ces financeurs s’étaient répartis les parts et s’étaient rebaptisés du nom de Giustiniani. Ils géreront l’île, en se revendant les parts à un cours variable, jusqu’à sa conquête par les Ottomans en 1566.

23 11 1407                   Assassinat de Louis de France, frère du roi Charles VI.

Mercredi XXIII° jour de novembre. Ce jour, environ VIII heures de nuit, messire Loiz de France, fils du roi Charles V et frère unique du roi Charles VI régnant à présent, âgé d’environ trente six ans, marié à la fille du duc de Milan dernièrement trépassé, dont il avait trois enfants, deux fils, l’un âgé de quatorze ans et l’autre de onze ou douze et une fille, lequel Louis était duc d’Orléans, comte de Blois, de Soissons, de Valois, de Beaumont, d’Angoulême, de Périgord, de Luxembourg, de Porcien, de Dreux et de Vertus, seigneur de Coucy, de Montargis, de Château Thierry, d’Epernay et de Sedenne en Champaigne, a été tué environ la porte Barbette, en la rue appelée Vieille du Temple par des meurtriers qui l’épiaient en une maison quand il revenait de l’Hôtel de la reine, trop petitement accompagné et lui ont coupé la main dont il tenait la bride de son cheval et puis l’ont fait choir, puis lui baillèrent d’une guisarne par la tête tant qu’ils firent voler la cervelle sur le pavé et lui qui était le plus grand de ce royaume après le roi et ses enfants est en si peu de temps si chétif. Parcat sibi Deus.

Le greffier du Parlement

Deux jours plus tard, le commanditaire de l’assassinat, pour ne pas faire emprisonner des exécuteurs du contrat rapidement identifiés, se dénonce lui-même : ce n’est autre que Jean Sans Peur, duc de Bourgogne, oncle du roi, le personnage le plus puissant du royaume après le roi. Celui-ci commence par se réfugier sur ses terres, dans le nord, où il affûte sa défense, à telle enseigne qu’il parvient à débaucher un docteur en théologie de l’Université de Paris, Maître Jean Petit pour tenir le crachoir 4 heures durant devant tous les grands du royaume rassemblés à l’Hôtel Saint Pol le 8 mars 1408 : c’est la Justification du duc de Bourgogne, apologie du tyrannicide. Jean Petit parvint donc à triturer la réalité jusqu’à faire passer faire passer Louis pour un tyran, et le lendemain, le roi signait les lettres de grâce de Jean de Bourgogne.

Louis d’Orléans fut le prince qui incarnait tout un courant d’idées politiques portés par un groupe de penseurs et d’hommes d’action. Pour eux, il réalisa un modèle idéal : prince nouveau du nouvel Etat. Reste à savoir si les Français ne préféraient pas un autre type de prince, s’ils appréciaient, comme on le fit plus tard, certains traits de la personnalité de Louis ou s’ils en préféraient d’autres. On a fait gloire à Louis d’avoir été un précurseur de la Renaissance, on admire son éloquence, son goût pour la culture ; son entourage d’humanistes, mais Pierre Salmon qui écrit au début du XV° siècle lui conseille vertement d’écouter les sages et les gens d’âge et de consulter les bons livres d’Histoire. Louis est méthodique dans son travail, habile et réservé dans les négociations diplomatiques, mais à cette efficacité les Français ne préfèrent-ils pas, chez un prince, la bonne grâce ?

Et quant aux idées nouvelles, dont Louis s’était fait porteur, sur les progrès de l’Etat, tiennent-elles la comparaison avec le vieil idéal de réforme et l’antique respect de la liberté française ? Le duc de Bourgogne qui s’en était fait le champion gagna le cœur des Parisiens et d’un bon nombre de Français. Face à lui, Louis est le mal-aimé.

Françoise Autrand Charles VI Fayard 1986

Le duc de Bourgogne fit tuer le duc d’Orléans, son cousin germain. Dont si grandes et si maudites guerres s’ourdirent que peu s’en fallut que tout le royaume ne fut détruit.

Jean Lefèvre, seigneur de Saint Remy.1463

Quand Monseigneur d’Orléans fut tué à Paris, il était si grande paix par tout le royaume de France que l’on eût su trouver homme qui eût fait chose mal faite. Dans trois semaines après, ou un mois, qu’il fut tué, il n’était homme qui allât dans le royaume qu’il ne fût détroussé et roué jus s’il n’était pas trop fort.

Un vieux sénéchal

1407                            Sur l’île dalmate de Korčula [aujourd’hui en Croatie], une loi stipule qu’un propriétaire terrien peut perdre tout le bénéfice de ses vignes s’il les néglige, et que celui qui à dessein les endommage aura la main droite tranchée. Ce sont aujourd’hui les meilleurs vins rouges du pays : sur de très fortes pentes, on y cultive le plavac mali, cépage au caractère bien trempé et aux arômes de fruits noirs. Pour le blanc, c’est le posip qui donne des vins aux parfums d’agrumes épicés et le grk (gueurk), aussi rare que réputé, très vif et minéral.

21 05 1408                 Louis d’Orléans était résolument partisan du pape d’Avignon. Mort, le pape d’Avignon perdait en France son principal soutien et Charles VI pouvait, sinon rallier le camp de Rome, au moins adopter vis-à-vis des deux papes une attitude de neutralité ; Benoît XIII réagit violemment et menace d’excommunication Charles VI s’il passe à l’acte. Ce dernier réagit aussi avec virulence en rassemblant dans les jardins du Palais de la Cité nobles, prélats, clergé, parlement, les princes, les ambassadeurs et autant de monde que pouvait en contenir le lieu pour écouter Jean Courtecuisse, désigné par l’Université de Paris, se livrer à un violent réquisitoire contre ce pape hérétique, schismatique etc… La rupture avec Benoît XIII est consommée. La papauté d’Avignon a perdu son principal soutien.

28 08 1408                   Valentine, veuve de Louis d’Orléans entre à Paris avec ses enfants, Isabelle, Charles, Philippe et Jean pour faire entendre devant une assemblée solennelle la justification de Louis d’Orléans et la défense de sa mémoire. Se met ainsi en place le paysage politique qui va donner naissance à la guerre fratricide entre Armagnacs – le beau-père de Charles, chef de parti, était comte d’Armagnac ; Charles avait épousé Bonne d’Armagnac – et Bourguignons. La puissance de chaque camp se mesurera à l’aune de la présence ou de l’absence du plus prestigieux des otages : le roi.

23 09 1408                    Jean de Bourgogne – Jean Sans Peur -, remporte une victoire sur les bourgeois et gens de métiers de Liège à Othée, près de Tongres. Le retentissement de cette victoire va-t-il lui ouvrir les portes du pouvoir en France ?

3 11 1408                      Le roi en pleine crise, prostré et inconscient, est enlevé par le duc de Bourbon et Jean de Montaigu qui l’emmènent à Melun.

4 11 1408                      La reine et le dauphin Louis rejoignent le roi à Melun d’où ils gagnent Giens : toute la cour s’embarque sur la Loire, direction : Tours.

Le peuple de Paris est tout entier pour le duc de Bourgogne, le roi, la reine, leurs enfants et les seigneurs sont partis de Paris et sont allée à Tours en Touraine, par crainte du peuple.

Un marchand italien d’Avignon.

28 11 1408                  A Douai, le duc de Bourgogne, prévenu des événements par messager au férir de l’éperon et à tue cheval, s’est mis en route et entre triomphalement à Paris.

9 03 1409                    Grande cérémonie de réconciliation célébrée en la cathédrale de Chartres, mais, ainsi qu’on le disait du fou du duc de Bourgogne, un très bon fol … qu’on disait être fort sage, il s’en alla acheter une paix d’Église et la fit fourrer et disait que c’était une paix fourrée. La guerre va venir, d’autres paix aussi, toutes aussi éphémères que cette première : à Bicêtre, à Auxerre.

Printemps 1409          Les cardinaux dissidents des deux obédiences convoquent à Pise un concile qui juge et dépose à la fois Grégoire XII, le pape romain, et Benoît XIII, le pape avignonnais et en élisent un nouveau, Alexandre V. Mais les deux premiers refusent de se soumettre. L’Église a trois papes !

La désolation. La tragédie. La comédie. L’horreur. La bouffonnerie… La tunique du Christ réduite en lambeaux… On se trahit, on s’assassine, on s’achète, on se vend, on trompe, on se ment, on jure et on se parjure, on se hait, on se calomnie, on mord la main que l’on a baisée, on se déshonore…

Si ce n’était pas désolant, révoltant, est-ce que ce ne serait pas bouffon, le spectacle de ces trois papes, l’un à Tortosa, en Catalogne, l’autre à Pise, le troisième errant quelque part près de Sienne, en Italie, chacun une tiare sur la tête, un morceau du trésor pontifical dans ses coffres, les clefs de saint Pierre en armoiries ? Sa Sainteté non plus dédoublée, mais triplée! Car il y a trois papes en même temps, s’excommuniant mutuellement, faisant retentir toute l’Europe de leurs imprécations, et trois Sacrés Collèges de cardinaux rapaces que chacun des trois pontifes renouvelle au fur et à mesure des morts et des trahisons, et trois conciles simultanés qui prétendent détenir chacun la vérité, l’un à Pise, l’autre à Perpignan, le troisième à Cividale, dans le Frioul, et à chacun de ces trois papes une part de la tunique, déchirée en fragments inégaux, c’est-à-dire trois obédiences : au pape Luna, Benoît XIII, qui a désarmé ses galères et jeté l’ancre à Tortosa, l’Aragon, la Castille, la Navarre, l’Ecosse, l’Armagnac, les comtés de Foix et de Rodez et quelques évêchés crottés de Provence comme Senez, Riez et Glandèves; à Angelo Correr, pape qui était à Rome et maintenant à Sienne sous le nom de Grégoire XII, les royaumes de Naples et de Sicile, le Palatinat, Venise et trois ou quatre cités italiennes ; au troisième, enfin, nouvel élu, Pietro Filargos, cardinal de Milan, pape à Pise sous le nom d’Alexandre V, la France, l’Angleterre, le Portugal, la majeure partie de l’Italie et de l’Allemagne et presque tout le reste de l’Europe, la part du lion pour ce Crétois né misérable et devenu riche, qui aime le grec, le latin et le bon vin, et qui n’est, en réalité, que la créature, la marionnette du nouveau cardinal de Bologne Baldassare Cossa, âme damnée du concile de Pise… Trois papes.

Un vrai et deux faux ? Deux vrais et un faux ? Trois vrais ? Trois faux ?

Une trentaine de cardinaux. Dix-neuf ralliés au pape de Pise – soit quatorze ayant trahi Grégoire XII et cinq ayant trahi Benoît XIII -, six demeurés à Tortosa, cinq à Sienne. Quels sont les faux ? Quels sont les vrais ? Aux théologiens retors qui tournoient autour de lui comme des mouches, dépêchés par le concile de Pise, le pape Benoît XIII oppose immanquablement que s’il y avait doute, comme on le lui assure, sur la légitimité de tous ces cardinaux, ce doute ne s’appliquerait pas à lui-même et que, seul, il y échappait, puisque seul et parmi tous les autres et même parmi les quatre papes qu’on avait tour à tour élus contre lui, il avait été nommé cardinal par le dernier pape antérieur au schisme, Grégoire XI, que cela était incontestable et que cette conséquence de son grand âge faisait de lui, Pedro de Luna, le seul et unique dépositaire de la filiation apostolique. Et quand on le pousse à bout, il balaye tous les arguments et cloue le bec aux hommes en noir en posant cette question imparable : puisque le concile avait déposé les deux papes élus par ces cardinaux douteux, pourquoi ne pas se demander quelle serait la légitimité d’un troisième pape élu par les mêmes ? Un raisonnement sans réplique qui flanque des maux de tête carabinés à tous les princes chrétiens de la terre et plonge dans une rage noire la plupart des prélats réunis à Pise et bien décidés à en finir…

Jean Raspail              L’anneau du pêcheur  Albin Michel 1995

7 10 1409                   Le nouveau prévôt de Paris fait arrêter Jean de Montaigu, l’un des Marmousets des années 1388 -1392, qui était alors en fait maître des finances royales. Torturé au Petit Châtelet, il avoue tout ce dont on l’inculpe, mais, 10 jours plus tard, aux Halles, le lieu d’exécution, il montre à la foule ses mains disloquées, son bas-ventre déchiré, et crie très haut son innocence de tous les crimes dont on l’accuse : il n’a fait que voler de l’argent au roi. Après l’assassinat de Louis d’Orléans, l’exécution de Jean de Montaigu, c’en est bien fini du poids des Marmousets et chaque camp fourbit ses armes.

31 12 1409               À 13 ans, le dauphin Louis, sorti de la tutelle maternelle, a désormais le pouvoir pendant les  absences du roi. De fait, il est entre les mains du duc de Bourgogne.

15 07 1410              L’armée polonaise, lituanienne et ruthène bat les Chevaliers Teutoniques à Grünwald-Tannenberg : la puissance des Croisés germaniques est brisée pour longtemps et permet le début de l’expansion polonaise.

14 07 1411                  Par le manifeste de Jargeau, les princes d’Orléans demandent au roi justice pour le meurtre de leur père.

18 07 1411                  Les princes d’Orléans s’adressent directement au duc de Bourgogne : A toi, Jean, qui te dis de Bourgogne … te faisons savoir que de cette heure en avant, nous te nuirons de toute notre puissance et par toutes les manières que nous pourrons.

14 08 1411                 Autorisé par Charles VI à lever une armée, Jean de Bourgogne répond : Toi et tes frères avez menti et mentez faussement, mauvaisement et déloyaument, traîtres que vous êtes.

automne 1411            les vignerons étaient en pleines vendanges quand les faux bandés Armagnacs commencèrent à faire tout le pire qu’ils pouvaient …. Et firent tant de maux, comme eussent fait Sarrasins, car ils pendaient les gens, les uns par les pouces, les autres par les pieds, ils tuaient et rançonnaient les autres et violaient les femmes et boutaient le feu.

Journal d’un Bourgeois de Paris, farouche partisan des Bourguignons

18 05 1412                  Les ducs de Berry, d’Orléans, de Bourbon et le comte d’Alençon signent le traité de Bourges avec Henri IV d’Angleterre, qui s’engage à mettre à leur disposition 1 000 hommes d’armes et 3 000 archers anglais en échange de quoi les premiers l’aideront à reconquérir toute la Guyenne, lui prêteront hommage pour les seigneuries qu’ils tiennent en ce duché. A la mort des ducs de Berry et d’Orléans, Poitou et Angoumois reviendront au Lancastre.

11 06 1412                     Sous la direction du duc de Bourgogne, chef du gouvernement, l’armée royale s’est mise en route pour assiéger Bourges, capitale du duc de Berry. Le dauphin Louis de Guyenne, 15 ans, n’aime pas cela et déclare en plein Conseil que vraiment la guerre a trop duré et que c’était au préjudice du royaume et du roi son père et qu’à lui-même pouvait redonder et qu’aussi ceux contre qui se faisait la guerre étaient ses oncles, cousins germains et proches de son sang.

Il faudra attendre un mois pour que le comte de Savoie voie ses offres de médiation aboutir, le 12 juillet, avec des dialogues qui laissent pantois, tant ils sont ceux de joueurs qui terminent une partie d’échecs, ou de tout autre jeu :

Le duc de Berry :- Beau neveu, j’ai mal fait et vous encore pire. Faisons et mettons peine que le royaume demeure en paix et tranquillité
Jean Sans Peur : Bel oncle, il ne tiendra pas à moi.

Juvénal des Ursins

Et le duc de Berry vint solennellement remettre les clefs de la ville au roi.

1412                              Naissance de Jeanne d’Arc à Domrémy, en Lorraine : le village est sur une grande route, l’ancienne voie romaine de Langres à Verdun. Ce pays de Vaucouleurs est, avec le Mont Saint Michel et Tournai, le lointain avant poste de l’obédience officielle et reconnue du roi de Bourges. Ses parents, Jacques d’Arc et Isabelle Romée, possèdent une vingtaine d’hectares de bonnes terres et de bons prés : ils appartiennent à la bourgeoisie rurale de ceux que l’on appelle alors les laboureurs . Son père a exercé un temps des fonctions équivalentes à celle d’un maire. Lors de son procès, Jeanne dira de son enfance : Pendant que j’étais dans la maison de mon père, je m’occupais à l’intérieur des soins du ménage. Je n’allais pas aux champs à la suite des brebis et du bétail.

Jean Hus, maître à l’Université de Prague, prédicateur soutenant le réformateur anglais Wyclif contre les maîtres allemands, proteste contre la Bulle des Indulgences de l’anti-pape Jean XXII : il est excommunié.

28 04 1413                 Une émeute soulève les Parisiens contre le dauphin, emmenée par Simon Le Coutelier dit Caboche, ouvrier des abattoirs, écorcheur de bêtes. D’autres suivront, les 9, 10, 11 mais et encore le 22 mai pour aboutir à la publication, le 26 mai, de l’ordonnance de réforme qui se préparait depuis la tenue des Etats Généraux, début février. Les Cabochiens tiennent la famille royale en otage : ces méchantes gens, tripiers, bouchers et écorcheurs, pelletiers, couturiers et autres pauvres gens de bas état qui faisaient de très inhumaines, détestables et déshonnêtes besognes.

Juvénal des Ursins, à qui l’on doit le nom Caboche

4 08 1413                   La paix de Pontoise est acceptée par les Parisiens, Les chefs des émeutes s’enfuient et le duc de Bourgogne de même : il a perdu le pouvoir et la réforme, c’est-à-dire le retour aux coutumes traditionnelles, au régime des libertés, a échoué.

Négociations pour le mariage de Catherine, 12 ans, fille de Charles VI avec Henri V d’Angleterre : elles vont être longues, en 1415 les prétentions anglaises seront exorbitantes : d’abord la couronne de France, la rançon du roi Jean, 2 millions de francs de dot, sur le plan territorial, tout l’ancien empire Plantagenêt, y compris la Normandie, la souveraineté sur la Flandre et l’Artois, et même une partie de la Provence… qui n’est pas française !

5 09 1413                    L’ordonnance cabochienne est abolie, et la famille royale va passer sous la coupe des Armagnacs.

11 1413 à 07 1418      Jean XXIII, – Baldassare Cossa, napolitain de naissance -, successeur du pape Alexandre V, a été militairement vaincu par Ladislas I°, roi de Naples, qui a mis Rome à sac. Ladislas I° est aussi partisan de Grégoire XII, un autre pape.

Qui avait convoqué le concile de Pise en 1409 ? Personne et tout le monde. Une idée qui flottait dans l’air, comme ça. Tout le monde s’en était mêlé, les rois, les princes, les cardinaux, les évêques, la chanoinerie, la théologie, la cuistrerie universitaire, tous très excités, très agités, mais qui les avait rassemblés? Dans le même temps le pape Benoît XIII les avait convoqués en concile à Perpignan, le pape Grégoire XII à Cividale, mais aucun de ces deux papes, l’un étant le vrai et l’autre le faux ou vice versa, ne les avait appelés en concile à Pise, et aucun de ces deux papes n’avait déclaré ouvert le concile de Pise selon l’usage établi à Nicée en l’année 325. Ils s’y étaient appelés eux-mêmes, oubliant et passant outre, par orgueil, par légèreté, mal conseillés par des ambitieux, à cette vérité essentielle qui à présent leur sautait sous les pieds comme une mine : seul le pape a le pouvoir de convoquer un concile. Qu’ensuite le concile se proclame supérieur au pape ou qu’en y mettant plus de formes il substitue sa propre volonté à celle du pape, cela est une autre histoire à propos de laquelle on n’a pas fini de débattre et dont l’Église a offert pas mal d’exemples, le dernier en date n’étant pas le moindre : le concile de Vatican II échappant comme une machine folle aux louables intentions du malheureux Paul VI…

Voilà donc les pères conciliaires de Pise rentrés chez eux, bien embêtés. Leur concile ne vaut pas un sol. A présent, tout le monde en convient. La déposition de Grégoire XII : nulle ! La déposition de Benoît XIII : nulle ! L’élection d’Alexandre V, puis l’élection de Jean XXIII : nulles ! Pour ce dernier, personne ne s’en fâche. Plus reître et pirate que pape, malhonnête, simoniaque, jouisseur, brutal, le pape Cossa finit par lasser. Mais comment sortir de là? Pour peu que l’on s’obstine dans la même voie qu’à Pise, à réunir un nouveau concile invalide qui déposera les trois papes pour en élire encore un autre, on se retrouvera bientôt avec quatre papes en même temps sur les bras, et pourquoi pas cinq, ensuite, ou six? Une inflation de papes. Le gouffre…

C’est alors que fait son entrée sur la scène européenne Sa Majesté Sigismond de Luxembourg, roi de Hongrie, roi de Bohême, roi des Romains, empereur germanique, vingt-quatrième successeur d’Othon Ier au trône électif du Saint Empire romain germanique, un homme considérable, intelligent, fastueux, raisonnablement bon chrétien, qui va occuper le vide laissé dans la Chrétienté par la démence du roi Charles VI. Déchiré entre Armagnacs et Bourguignons depuis l’assassinat du duc d’Orléans, livré aux bandes, aux factions, le royaume de France tombe en lambeaux. Le désastre d’Azincourt est tout proche, qui va sceller la fin de la chevalerie française. La France et son roi hors du jeu, tous les regards, toutes les espérances se tournent vers l’empereur Sigismond pour sauver la Chrétienté du chaos.

Il a tout compris, Sigismond. Il ne commettra pas les mêmes erreurs. Il ne tombera pas dans les mêmes pièges. Un concile? Naturellement. Il n’existe pas d’autre solution. Mais un concile œcuménique dûment et validement convoqué par le pape. Du solide. De l’indiscutable. Quel pape? On en a trois. Celui de Sienne et celui de Tortosa ne représentent plus grand monde. Autant se rabattre sur le troisième, le pape Cossa, Jean XXIII, qui rassemble au moins sur son nom, par raison plus que par adhésion, les neuf dixièmes de la Chrétienté. Que ce pape-là soit vrai ou faux, peu importe à l’empereur Sigismond puisque au demeurant nul n’en sait rien, mais pour convoquer un concile, ce vilain pape fera très bien l’affaire. Encore faut-il qu’il l’accepte.

La diplomatie à cheval se met en branle. L’empereur inonde l’Europe de ses messagers qui galopent de cour en cour et d’évêché en abbaye. La cour de France se fait tirer l’oreille puis finit par se rallier au projet, persuadée que son poulain, Jean XXIII, en sortira seul et unique pape. C’est aussi ce que ses cardinaux, qui mentent comme des arracheurs de dents, s’évertuent à expliquer à Sa Sainteté Baldassare Cossa, plutôt méfiante. Les cardinaux, l’empereur les a tous mis dans sa poche, même ceux de Grégoire XII et de Benoît XIII, soit vingt-trois éminences en totalisant les trois obédiences. Ils ont chacun une chance sur vingt-trois de devenir le prochain pape, de quoi nourrir une ambition. Ce n’est pas négligeable, une chance sur vingt-trois, ça se caresse, ça se mitonne. L’empereur laisse entendre que, hé ! hé ! tel ou tel ne lui déplairait pas, ou peut-être tel ou tel… Mais d’abord, et avant tout, se débarrasser encore une fois de Grégoire et de Benoît, et surtout, et définitivement, de ce soudard de Jean XXIII ! Mensonges, flatteries, fausses promesses, pommade et coups d’encensoir, ses chers cardinaux qui lui doivent tout finissent par emporter le morceau. C’est au tour du pape Cossa d’avaler la ligne et l’hameçon. En janvier 1414, de sa résidence de Pise, les chevaucheurs de Sa Sainteté prennent la route, porteurs des bulles de convocation.

Le concile se réunira à Constance, en terre d’Empire, au bord du lac. Son ouverture est fixée au jour de la Nativité, le 24 décembre 1414 à minuit. Jusque-là, les prélats allemands avaient fait le dur voyage pour l’Italie, en traversant les Alpes ; cette fois-ci, ce sera la cour papale de Rome qui fera le voyage.

Jean Raspail              L’anneau du pêcheur             Albin Michel 1995

Ledit concile va donner le premier rang aux décisions conciliaires, donc avant celles des papes – Grégoire XII, Jean XXIII et Benoît XIII -. Sigismond obtient aussi que l’on vote par nation et non par tête, ce qui diminue le poids des Italiens mais aussi de la France. Et il y en avait du monde : 32 princes, 47 archevêques, 361 juristes, 1 500 chevaliers, 1 400 marchands, 5 000 prêtres et 700 prostituées parmi les 72 000 participants ! On décréta que  tous, de quelque état et dignité qu’ils soient, celle-ci fut-elle papale, sont tenus de lui obéir, pour ce qui concerne la foi et l’extirpation dudit schisme, ainsi que la réforme générale de ladite Eglise de Dieu.

Fin octobre 1414, arrivant en vue du lac et de la ville de Constance, après une épuisante traversée des Alpes, Jean XXIII lâche : Voici dons la fosse où l’on piège les renards ! Se sentant de moins en moins en sécurité à Constance, il va s’enfuir le 20 mars 1415 à Schaffhouse : rattrapé par des membres de la Curie, il va être vulgairement jeté en prison avec 70 chefs d’accusation ! on simplifiera en ne gardant que la simonie, la sodomie, le viol, l’inceste, la torture et le meurtre ! le 29 mai 1415, il sera officiellement déposé, emprisonné dans le même château de Gottlieben où croupissait Jean Hus depuis deux mois, sur ordre de Sigismond qui l’avait déclaré hérétique et relaps : il mourra sur le bûcher le 6 juillet 1415, ses os seront jetés dans le Rhin. La nation tchèque refusera désormais d’obéir à l’Eglise romaine, qui ira jusqu’à déclencher contre les hussites des croisades. Un an plus tard, comme si la mort de Jean Hus ne suffisait pas, on s’en prendra encore à Jérôme de Prague, brillant réformateur religieux diplômé des universités de Paris, d’Oxford et de Heidelberg qui sera exécuté le 30 mai 1416. Sigismond marchait dans les pas de Néron : Qu’ils me haïssent pourvu qu’ils me craignent ! Quant à Jean XXIII, il sauvera sa tête, et après 3 ans de prison, finira même cardinal de Florence !

01 1414                       Les Lollards tentent un coup d’État pour renverser la monarchie anglaise : cela supposait le rassemblement à Londres d’une troupe conséquente : mais le soulèvement avait été dévoilé et donc étouffé dans l’œuf. Parmi le 80 prisonniers, peu furent pendus et brûlés, c’est-à-dire condamnés au titre d’insurgé et d’hérétique. La plupart furent seulement pendus, châtiment normal pour les auteurs d’une insurrection.

Mais qui sont-ils,  ces Lollards dont le chef était sir John Olscastle ? Il faut pour cela remonter à John Wyclif [1330-1384] professeur de théologie à Oxford qui s’était livré à une virulente critique de l’Eglise féodale qu’il voulait réformer. Pour lui, autorité et propriété ne devaient être détenues et exercées que par l’autorité politique, l’Eglise ne se caractérisant que par la pauvreté. Il avait rencontré à la cour de nombreux soutiens : il faut dire que le financement de l’Eglise par les pays chrétiens, en ces temps de guerre de cent ans où les papes étaient en Avignon sous la haute protection de la France et eux-mêmes très souvent français passait mal chez les responsables politiques anglais.

À la mort de John Wyclif, John Purvey, son ancien secrétaire avait pris le relais et leur anticléricalisme n’avait fait que se renforcer : Ces messieurs du clergé ne devraient pas arriver, montés sur des chevaux fringants, porter des bijoux, des vêtements somptueux et faire des repas plantureux mais renoncer à tout, en faire don aux pauvres et donner l’exemple.

Mais en 1399, les Lancaster étaient arrivés au pouvoir, Richard II incarcéré et Henri IV, partisan de l’Eglise était monté sur le trône, introduisant les premières lois antihérétiques. Pas découragés pour autant, les Lollards avaient présenté au parlement en 1410 une pétition soulignant tous les avantages qu’aurait une nationalisation pure et simple des biens d’Eglise. Le parlement n’avait pas donné suite. Ne restait plus dès lors qu’une tentative de renversement du pouvoir.

02 1414                        Apparition d’une fièvre et toux incontrôlable : le tac ou horion qui prendra le nom de coqueluche.

07 1414                         Charles VI sombre définitivement dans la folie.

30 06 1415                 Les Français arrivés à Winchester pour porter la réponse sur le mariage de Catherine avec le roi Henri n’ont guère le temps d’entamer les palabres : Henri V convoque une assemblée de 1 500 personnes devant laquelle il annonce la rupture des négociations.

12 08 1415                 Débarquement de Henri V au Chef de Caux. Il a confié la régence du royaume à son frère, duc de Bedford. 1 400 nefs ont transporté ses troupes de Southampton à la pointe de la Hève [proche du Havre, qui n’existe pas encore] : plus de 10 000 hommes, dont 2 000 hommes d’armes, 6 000 archers.

19 09 1415                  Le jeune et très puissant empereur Sigismond vient rencontrer à Perpignan le vieux Pedro de Luna, irréductible pape qui se refuse à renoncer : ses partisans se réduisent comme peau de chagrin mais il a pour lui sa légitimité, une intelligence et une dialectique hors-pair :

Pedro de Luna a quatre-vingt-onze ans. Il joue sa dernière partie et il a perdu tous ses atouts majeurs. La Castille, la France, la Navarre ne le reconnaissent plus et le roi Ferdinand d’Aragon dont il est l’hôte au palais des rois de Majorque, à Perpignan, malade et déjà marqué par la mort, a lui aussi choisi son camp. A vives étapes et en grand arroi, l’empereur Sigismond approche. Quatre mille cavaliers l’accompagnent ainsi que quatorze évêques et abbés délégués par le concile. A Constance, avant son départ, les cardinaux ont béni l’empereur afin qu’il soit bien établi que la grâce de Dieu est sur lui. Puissance temporelle et spirituelle. Nul ne s’y trompe sur son passage. Princes, ducs, comtes et barons l’accueillent aux frontières de leurs États et de leurs seigneuries et se joignent à son escorte. Les villes pavoisent, les cloches sonnent. Les manants, au bord du chemin, ploient le genou. Presque chaque jour, au palais des rois de Majorque, des messagers arrivent au galop pour rendre compte de la marche impériale.

Le 13 août, l’empereur est à Nice. Le 30 août à Saint-Victor de Marseille où les moines se bousculent pour se faire pardonner d’avoir naguère abrité l’antipape. Le 9 septembre, à Maguelone, l’évêque Andréa de Villaloba, qui fut légat de Benoît XIII en Avignon, sauve l’honneur. Il a envoyé son chapitre au-devant du souverain mais refuse de paraître lui-même. Geste inutile. L’évêque Andréa ne compte plus et ses chanoines le renient. Le 13 septembre, l’empereur Sigismond est à Narbonne. Le 17, au Canet. Son entrée à Perpignan est prévue pour le 19.

Au palais, Pedro de Luna attend.

Avec son neveu Rodrigo, il refait encore une fois le recensement des fidélités. Quatre cardinaux, tous espagnols. Un cinquième, le dernier Français, le cardinal Pierre Ravat, évêque de Saint-Pons, qui était avec lui, sur sa galère, quand il avait dû s’enfuir de Gênes, est allé se jeter aux pieds de l’empereur. Quelques évêques, celui de Saragosse, celui de Tarragone, l’archevêque de Barcelone, le père abbé de Montserrat, et Dominique de Bonnefoi, un autre Français, prieur de la Chartreuse de Montalegre, bien peu de monde, en vérité.

Et Iona? demande le pape Luna. A-t-on des nouvelles de Iona? Pourquoi le cardinal Falkirk n’est-il pas là ?

La gorge de Rodrigo de Luna se serre. Le vieillard lui pose souvent cette question. Elle revient dans sa bouche comme un symbole. Falkirk était le plus fidèle. Falkirk ne pouvait l’abandonner. Un jour la mer apporterait la chanson aiguë des cornemuses et le cardinal Falkirk débarquerait de son navire hérissé de boucliers…

—        Il viendra, Très Saint-Père, il viendra. Un Breton lui a porté votre message.

Rodrigo ment. Il n’a pas voulu accabler le vieil homme. Nul messager n’a quitté Perpignan pour l’Ecosse. Il n’y a plus de Bretons au service du pape. Ni de Provençaux, ni de Français. Plus de Siciliens, plus d’Angevins. Tous ont déserté. Le compte est vite fait. Restent seulement au pape Luna ses trois cents archers aragonais, une petite cohorte de serviteurs, quelques chevaliers de Saint-Jean autour du bailli de Gérone, et parmi les princes présents, un seul, le comte Jean IV d’Armagnac, comte de Comminges et de Rodez. Et enfin, Vincent Ferrier.

—        Comment se porte frère Vincent ce matin? demande à nouveau le pape Luna. Lui a-t-on envoyé mon médecin ?

Car le saint homme a dû s’aliter. On a même craint pour sa vie. Sa voix qui ralliait au pape Luna des milliers et des milliers de fidèles s’est tue. Alors qu’il prêchait à la cathédrale de Perpignan, un malaise l’a terrassé. L’épuisement, l’âge – il a soixante-cinq ans -, le chagrin, sans doute, aussi, devant tous ces déchirements qui persistent… Transporté dans la cellule du prieur des dominicains, il s’y repose en silence.

—        Le médecin n’a pas été reçu, Très Saint-Père, dit Rodrigo. Et voici la réponse du frère Vincent : Remerciez le souverain pontife, mais ce n’est pas de la terre que doit me venir le remède. Jeudi, je pourrai de nouveau prêcher.

—        Il me manquera demain, constate simplement Pedro de Luna.

Demain, lundi 19 septembre, en présence de l’empereur Sigismond et des envoyés du concile, Sa Sainteté le pape Benoît XIII sera seule.

La ville ruisselle de soleil. Le peuple se repaît du spectacle. Un vieil homme chargé d’années traqué au fond d’un palais et un jeune empereur triomphant. Dieu accompagne l’un et l’autre. Dieu n’a pas encore tranché. La scène se jouera à deux voix. La troisième, celle de saint Vincent Ferrier, n’est plus qu’un souffle entre les quatre murs d’une cellule. Dieu pourrait-Il se tromper ? Quarante pages se sont alignés devant le grand portail des rois de Majorque. Retentissent les sonneries des trompettes ornées de guidons aux armes impériales. Il y a eu des joutes et des tournois, pour marquer la solennité de cette journée. L’empereur est là, en majesté. Face au vieillard solitaire, il déploie toute sa puissance, comme si quelque doute, encore, subsistait, que les fastes impériaux feront oublier. L’empereur a bien déjeuné. Des volailles, des poissons, des fruits, des vins de Catalogne et d’Aragon que lui ont servis, religieusement, les chevaliers du roi Ferdinand.

Dans la salle d’audience du palais, l’étole pontificale rouge et or au cou, coiffé d’un bonnet rouge bordé d’hermine, assis, immobile, sur son trône, le pape Benoît XIII prie. Le son des trompettes parvient jusqu’à lui. On entend des rumeurs, des piétinements. Place ! crie un héraut. Place à Sa Majesté le Saint Empereur romain germanique ! Le pape Luna se tourne vers Rodrigo.

—        Ouvrez le portail, je vous prie, dit-il.

Un théâtre. Dieu vient de frapper les trois coups. Combien sont-ils, dans la salle d’audience, groupés en foule derrière Sigismond, face au maigre troupeau désemparé tassé autour du souverain pontife ? Le nombre, la force, la puissance… Au pied du trône, impertinents, insolents, méprisants, se poussant du col, sûrs d’eux, les quatorze prélats délégués par le concile. Et devant eux, seul, face au pape, leur champion, l’empereur Sigismond. Sa Sainteté Benoît XIII le considère de son regard noir, sans indulgence, ni charité.

—        Très dévot père, commence l’empereur…

Il y a des murmures approbateurs dans la salle. L’œil du pape Luna étincelle de colère. Ce n’est pas ainsi qu’on s’adresse au pape, fût-on l’empereur germanique ! Pour chacun, rois et manants, le pape est le Très Saint-Père. L’affront est délibéré. Le pape se domine. La suite respecte mieux les formes. Quant au fond… Voilà vingt et un ans que le vieillard entend rabâcher ce même raisonnement, depuis son élection à Avignon, en 1394. Pendant ce long laps de temps, trois papes sont morts, à Rome, à Pise, et deux ont été démis, qui tous les cinq lui avaient été opposés. Ce jugement de Dieu ne suffit-il pas ? Pourquoi ces discours trompeurs qu’on lui tient ? Ces arguments cent fois répétés, cent fois récusés, que l’empereur dévide comme un écheveau de mensonges et de perfidies : Que la conscience, l’honneur, ses promesses, ses serments l’obligeraient maintenant qu’il n’avait plus aucune raison apparente pour s’en défendre, à faire ce que quelques prétextes spécieux lui avaient peut-être auparavant donné sujet de différer. Que Grégoire et Jean, ses deux adversaires, s’étant déposés, la condition au nom de laquelle il avait juré d’en faire autant était pleinement accomplie. Que le repos et la paix des chrétiens, après cela, dépendaient uniquement de lui. Qu’après trente-huit ans de schisme, de trouble, de désolation, il était donc le seul obstacle qu’il y eût encore à l’union, à la tranquillité et au bonheur de la chrétienté. Que l’Église lui tendait les bras dans cet abîme de malheurs où elle était plongée et d’où il la pouvait tirer si facilement en quittant volontairement ce qu’on lui ôterait bientôt par la force…

Le pape Luna écoute, impassible. Il jette à peine un regard sur les documents de renonciation signés par Grégoire et par Jean et que l’empereur a apportés avec lui. En quoi cela le concerne-t-il ? On le confondrait avec ces deux-là? L’empereur en a presque terminé.

—        N’attendez pas, très dévot père, dit-il, dans l’extrême vieillesse où vous vous trouvez, que la mort, qui pour vous est prochaine, ne vienne vous arracher votre pontificat, laissant sur votre nom déshonneur et honte éternels. Puisqu’il vous reste si peu de temps, mieux vaut abandonner, renoncer, avec l’assurance d’une gloire immortelle…

Commencé par un affront à la dignité du pontife, conclu sur un affront à son âge, ce discours a rendu toutes ses forces combatives au vieillard. Le pape Luna va répondre. Sa voix ne tremble pas. Les murmures hostiles ont cessé. On l’écoute dans un silence pétrifié, et d’abord avec un immense étonnement. Car cet homme sévère a souri. L’idée de sa mort prochaine le fait sourire.

—        Je sais que le moment n’en est pas encore venu, dit-il avec un éclair malicieux dans le regard. Je sais que je vivrai encore des années…

Et s’il disait vrai ? Les délégués du concile échangent des coups d’œil consternés. Cette petite satisfaction acquise, il poursuit. Point de sire ou de majesté. Il dit seulement : Mes fils bien aimés. Il ne s’adresse pas à l’empereur, ni aux prélats conciliaires, ni à quiconque dans cette salle où chacun souhaite sa perte, mais à toute la Chrétienté, à l’Histoire, à la postérité. Sur un coussin, ses cardinaux lui ont présenté la tiare et il l’a posée sur sa tête afin que nul n’ignore qui parle. Et il va parler sept heures, en latin. Pendant sept heures il va déployer sa passion, son ardeur, sa violence, son inébranlable foi en sa légitimité, et toutes les ressources d’une grande intelligence et d’une immense agilité d’esprit. Il ne plaide pas, puisqu’il a raison. Ce n’est pas un plaidoyer, mais un rappel. Son raisonnement procède d’une logique implacable : il est le vrai pape. Même en douterait-on, ce n’est pas lui qui entretient le schisme, dans l’état actuel des choses, mais bien l’assemblée de Constance, puisque les deux autres pontifes ont cédé et qu’il demeure à présent le seul. Qu’on le reconnaisse et le schisme cessera, puisqu’il n’y a plus d’autre concurrent, tandis que si l’assemblée de Constance procède à une élection, il y aura de nouveau deux papes et le schisme renaîtra. Et qui pourrait élire un pape, quel qu’il soit, sinon lui-même, et lui seul ? Parmi tous les cardinaux vivants, n’est-il pas le seul, précisément, à avoir été promu par Grégoire XI avant le schisme? Seul à détenir, à ce titre, la légitimité apostolique ? Rien ni personne ne saurait l’empêcher de s’élire lui-même une seconde fois, et dans le cas où l’on s’y opposerait, il n’en resterait pas moins vrai que seul il conserve le pouvoir de désigner son propre successeur au trône de Pierre. Qu’on le proclame donc pape et qu’on en finisse une bonne fois, puisqu’il est le pape…

Les archives du Vatican ont conservé les minutes de cet extraordinaire discours-fleuve, versées ensuite au dossier Benoît. Lorsque le cardinal Pietro Francesco Orsini, évêque de Bénévent, fut élu pape en 1724 et choisit à la surprise générale de régner sous l’appellation de Benoît, treizième du nom, les spécialistes de l’entourage du pontife se précipitèrent frénétiquement sur ce texte pour lui extorquer des arguments justifiant trois cents ans plus tard, à titre posthume, ce qui apparaissait à tous comme une seconde condamnation – et dans quel but ? la première ne suffisait-elle pas ? – du pape Pedro de Luna, pape sous le nom de Benoît XIII. Peine perdue. Le texte résista. Du béton. Des générations de canonistes s’y cassèrent les dents. De même en 1958, lorsque, à peu près pour les mêmes raisons, on exhuma le dossier Benoît pour le passer au peigne fin quand le vieux cardinal Angelo Roncalli, patriarche de Venise, fut élu, et choisit bizarrement d’enjamber cinq siècles pour s’en aller débusquer un nom de pape, assorti du numéro vingt-trois, qu’avait porté le malchanceux Cossa, élu par le concile de Pise sous le nom de Jean XXIII. Comme si l’on se rappelait subitement, au Vatican, en plein milieu du XXe siècle, que ce vieux compte du Moyen Age n’avait pas été tout à fait réglé…

Le pape Luna a achevé de parler. Il bénit la foule. Tous se signent – comment l’éviter ? – et ne l’en détestent que plus. La salle d’audience se vide en silence. L’empereur a tourné les talons. Il se retire dans son camp de toile. Il ne reverra plus le pape Luna. Il lui a donné cinq jours pour se démettre sans condition, faute de quoi le concile de Constance prononcera sa déposition et son excommunication. Chaque matin il lui fait porter un message dont les termes de plus en plus autoritaires marquent son impatience et sa colère. La réponse ne varie pas. L’ambiance se fait pesante à Perpignan. Entre Allemands et Aragonais, de nombreux incidents éclatent. On se bat dans les rues. Les chevaliers de Saint-Jean tournent casaque. Leur grand-maître le paiera de sa vie, tué en duel par Jean d’Armagnac, lequel n’a que le temps de fuir et de regagner ses États, laissant le pape Luna encore plus seul.

Enfin arrive le jeudi. Vincent Ferrier a tenu sa promesse. Il a fait annoncer qu’il prêcherait dans la chapelle du palais lors de vêpres solennelles en présence du pape et des princes, des cardinaux, des ambassadeurs. Le fidèle d’entre les fidèles, lui qui accomplit des miracles, le saint que chacun vénère d’un bout à l’autre de l’Europe, va-t-il encore retourner la foule, tous ces dignitaires, ces prélats? On le soutient aux épaules, car il tient à peine debout. Marche après marche, on doit le hisser en chaire. Son visage émacié a la pâleur de l’ivoire. Il élève ses mains décharnées :

—        Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit… On l’entend mal. Sa voix n’est qu’un filet. Chacun retient son souffle. Mais quel étrange exorde !

—        Je m’adresse à vous, mes frères, dit-il, afin que vous désiriez ardemment trouver Dieu et aspiriez à la perfection qui vous rendra plus utiles aux âmes. Je m’adresse à vous afin que vous alliez à Dieu d’un cœur simple, sans duplicité, pour pratiquer à fond la vertu et par la voie de l’humilité parvenir à la gloire de la majesté…

Chacun se regarde. Où veut-il en venir? Il poursuit :

—        L’innocence et la perfection auxquelles nous oblige la loi de Dieu exigent, avec l’absence de tout vice et de tout péché, la plénitude de la vertu. C’est en effet ce que demande le commandement d’aimer Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme et de toutes nos forces. Pensez-y, mes frères, et vous verrez votre faiblesse et la distance qui vous sépare de cette pureté parfaite. Mais cela ne peut produire effet que dans l’âme qui sent quelle haute perfection le Seigneur demande à toute créature, et qui, pour ce motif sublime, s’efforce d’accomplir généreusement la volonté divine…

Il s’interrompt un moment, comme s’il rassemblait ses forces, puis reprend, tourné vers le pape qui l’écoute, assis sur son trône, immobile, les mains posées sur ses genoux :

—        Car le Seigneur demande à toute créature d’accomplir généreusement (il répète ce mot : généreusement) la volonté divine…

Chacun, déjà, a compris. Vincent Ferrier s’éloigne du pape qu’il a défendu pendant plus de vingt années. Il y met toutes les formes du respect, de l’amour filial, de l’estime, mais son propos n’en est que plus clair : il l’abandonne. Au nom de la volonté divine, il condamne son obstination. Il l’exhorte à la générosité, au sacrifice, pour l’amour de Dieu.

—        Très Saint-Père, dit-il, je vous ai accompagné sans faiblir tout au long de ce chemin dont je ne vois plus l’issue. La volonté divine s’est exprimée à Constance. Aux côtés de Votre Sainteté, je ne saurais m’engager plus avant sous peine de devenir moi-même schismatique.

Le mot est lâché. Comme un cordon de poudre enflammée, il va faire le tour de la ville, crépiter jusqu’en Catalogne, en Aragon, en Castille, de village en château, d’église en église. Par la bouche de Vincent Ferrier, en ces temps de foi brutale, c’est un mot qui terrifie les âmes simples. Si les grands de ce monde s’en étaient déjà détachés, le peuple suivait encore le pape Luna. Ce mot-là l’en délie à jamais.

Dans la salle règne un silence de mort. Le pape est livide. Sans un regard, sans une parole, il se lève et quitte les lieux. Ce qu’il a entendu ne compte pas. Ce n’est qu’une trahison de plus. Il l’a déjà chassée de son esprit. En pleine nuit et sans attendre que les troupes impériales manœuvrent pour l’en empêcher, il prend la route du Canet et embarque dans sa dernière galère.

Saint Vincent Ferrier ne reverra plus le pape Luna. À califourchon sur un âne, entouré de ses moines gyrovagues, il a pris le chemin de la Bretagne. Il y mourra en 1419, à Vannes, précédant de cinq ans le pape Luna…

La nuit est claire. Les rames frappent l’eau. Au firmament brille le croissant de lune escorté de milliers d’étoiles. A bord de la galère pontificale on se compte. Les archers, les domestiques, une dizaine de prêtres et d’évêques, quatre cardinaux, personne ne manque. À force de trahisons successives, l’ultime carré s’est épuré. Le pilote attend l’ordre du pape.

Route au sud, vers Peñiscola.

Jean Raspail              L’anneau du pêcheur             Albin Michel  1995

C’est probablement à la demande de ce concile qu’un moine rédigera un Ars Moriendi -Art de mourir – qui rencontrera un grand succès : quelque 60 ans après la grande peste, on se souvenait du nombre de malades qui avaient succombé sans l’assistance de prêtre, tant le nombre de ces derniers était insuffisant. Ainsi, chacun pouvait savoir ce qu’il avait à faire pour accompagner un agonisant aux portes de la mort.

22 09 1415                 Prise d’Harfleur, principale clef sur mer de toute la duché de Normandie.

25 10 1415                  Les troupes coûtent cher, l’épidémie les ravage et les provisions s’épuisent : Henri V avait décidé de rentrer, en regagnant Calais. À Azincourt, [nord-ouest d’Arras], ils découvrent l’armée française qui leur bloque la route. Les archers anglais déciment les chevaliers français, empêtrés dans leur lourde armure, montés sur des chevaux qui glissaient, car il avait plu toute la nuit, ne pouvant se livrer aux manœuvres prévues, faute de place : la plaine d’Azincourt ne fait que 4 km de long pour 1 km de large. Les coutiliers achèvent le massacre, n’épargnant que les princes susceptibles d’être rançonnés : ainsi, on estime à peu près aux trois quart des lignées nobles du royaume celles qui n’auront plus de descendance mâle.

C’est que le coup a porté où il fallait pour ébranler la monarchie. Les pertes humaines ont été considérables : 3 000 hommes, 4 000, plus peut-être, on ne le sait. Aujourd’hui encore, quand les siècles d’oubli ont passé sur l’événement et dispersé la documentation, on peut dresser une liste de 600 chevaliers et barons morts à Azincourt. Mais surtout elles ont été concentrées sur une part bien définie de la société politique : d’abord la cour, qui perd, morts ou prisonniers, cinq ducs, douze comtes et bien d’autres grands seigneurs ou brillants nouveaux venus de la classe dirigeante. Ainsi la cour amoureuse de Charles VI, sorte de club politique et mondain, qui réunissait depuis 1400 les hommes les plus influents de la haute société parisienne, perd un tiers de ses membres et la liste de ses dignitaires prend l’allure sinistre d’un nécrologe.

En dehors de la haute aristocratie, c’est la noblesse de langue d’oïl, surtout, qui a été atteinte. Plusieurs milliers de morts, de prisonniers, des rançons à payer, des familles éteintes ou ruinées. Or les régions les plus touchées, la Picardie, l’Artois, la Normandie, le Beauvaisis, le Soissonnais, sont celles où depuis des siècles, la monarchie recrutait ses serviteurs civils et militaires. Privé de cette noblesse du Nord, le roi a perdu un de ses plus fermes soutiens. D’autre part à côté des grands officiers de la couronne, tués ou faits prisonniers, presque tous les baillis de langue d’oïl – quinze sans doute sont tombés à Azincourt – ont disparu. Au lendemain de la Saint-Crépin, l’administration militaire est décapitée, celle du Domaine royal désorganisée. Dans les jours qui suivent, il faudra, à la hâte, procéder à de nouvelles nominations. Ainsi en frappant la chevalerie du Nord et les officiers du roi, le désastre d’Azincourt a ébranlé les plus solides fondements de la monarchie.

Rien de tout cela pourtant n’était irréparable. Le royaume, après tout, ne se limite pas à la langue d’oïl. Il reste des forces vives en France, il reste des chevaliers pour se battre dans l’armée royale, des hommes pour gouverner. Mais il faudra les chercher hors du cœur du pays français, dans ces régions lointaines auxquelles on ne pense pas : le Centre, le Midi… Azincourt fera donc arriver au pouvoir des hommes nouveaux, des hommes différents et cela aussi sera un choc pour la France et pour les Français.

Françoise Autrand       Charles VI                Fayard 1986

12 02 1416               Le comte d’Armagnac, gendre du duc de Berry, devenu connétable le 30 décembre, est nommé capitaine général du royaume et gouverneur de toutes les finances.

01 1417                      Gian Francesco Poggio Braciolini – Le Poge – découvre dans la bibliothèque d’un monastère De Natura Rerum de Titus Lucretius Carus – Lucrèce – poète philosophe du 1° siècle av.J.C. C’est un long poème, traduction de la doctrine d’Épicure, dont le clergé de Florence interdira la lecture quelques soixante ans plus tard :

Sept mille quatre cents lignes, divisées en six livres, écrites en hexamètres, les vers de six pieds non rimés dans lesquels écrivaient Virgile et Ovide.
Un poème d’une intense beauté lyrique, qui mêle des méditations philosophiques sur la religion, le plaisir et la mort, et des théories scientifiques sur la nature. Un sens du merveilleux. Et une compréhension étonnement moderne de l’univers.
[…]            Mais les poèmes sont difficiles çà faire taire. Il y a des moments rares et puissants où un écrivain disparu depuis longtemps, semble se tenir devant vous et vous parler directement, comme s’il portait un message à votre intention.

Par chance, des copies de De natura rerum, trouvèrent place dans quelques bibliothèques de monastères, qui avaient enterré, apparemment à jamais, l’idée même de la recherche du plaisir.

Par chance, un moine, au IX° siècle de notre ère, copia le poème avant qu’il ne se dissolve.
Et par chance, cette copie échappa pendant encore cinq siècles aux incendies et aux inondations. Jusqu’à ce qu’un jour, au début de l’année 1417, il tombe dans les mains d’un homme qui se nommait lui-même avec fierté Poggius Florentinus. Il tendit le bras, retira un très vieux manuscrit d’une étagère, et vit avec émotion ce qu’il venait de découvrir.

 Stephen Greenblatt                        The swerve How the world became modern Norton 2011

L’encre qu’utilisaient les moines copistes était d’une fabrication plus sophistiquée que dans l’antiquité où l’on se contentait à peu près de mélanger de la suie, venue des mèches de lampes et de la gomme d’arbre :

La bonne encre se fait ainsi : prends une livre et demi de noix de galle concassée. Trempe la dans une quantité de dix flacons d’eau de pluie chaude ou de vin chaud ou de vinaigre. Et laisse macérer pendant un jour ou plus ; ensuite, fais bouillir jusqu’à ce que ladite eau, vin ou vinaigre se réduise à un tiers ; retire alors du feu et ajoute immédiatement un flacon ou deux de vin ou de vinaigre et autant d’eau qu’il s’en est évaporé et remets le tout sur le feu une autre fois. Lorsque le mélange commence à bouillir, retire le du feu ; lorsqu’il est juste chaud, presse-le et ajoute y une livre et demi de gomme arabique en poudre et une livre de vitriol romain et mélange le tout.

Jehan de Bègue XV° siècle, greffier à la Cour des comptes de Paris.

Lucrèce [~ 98 – ~ 55 ?] parle presque de tout, dans la ligne de son maître Épicure… des atomes… de l’amour ; et l’Église réalisera que la censure devait s’exercer … mais il sera trop tard, déjà nombreuses étaient les copies en circulation.

Aussi les mouvements destructeurs ne peuvent-ils / à jamais triompher, ensevelissant toute vie, / ni les mouvements générateurs et nourriciers / préserver à jamais les choses qu’ils ont créé. / Ainsi donc se poursuit à égalité la guerre / que les atomes se livrent de toute éternité. / Tantôt ici, tantôt là, les pouvoirs de vie sont vainqueurs / et vaincus à leur tour ; aux funérailles se mêlent / le vagissement des nouveau-nés découvrant la lumière, / car jamais la nuit ne succède au jour, l’aube à la nuit /  qu’elles n’entendent mêler aux plaintes vagissantes / les pleurs, compagnons de la mort et des noires funérailles.

II, v.569-580

Car ce n’est pas après concertation ni par sagacité / que les atomes se sont mis chacun à sa place, / ils n’ont point stipulé quels seraient leurs mouvements, / mais de mille façons heurtés et projetés en foule / par leurs chocs éternels à travers l’infini, / à force d’essayer tous les mouvements et liaisons, / ils en viennent enfin à des agencements / semblables à ceux qui constituent notre monde

I, v. 1021-1028

Douceur, lorsque les vents soulèvent la mer immense, / d’observer du rivage le dur effort d’autrui, / non que le tourment soit jamais un doux plaisir, / mais il nous plaît de voir à quoi nous échappons. / Lors des grands combats de la guerre, il plaît aussi / de regarder sans risque les armée dans les plaines. / Mais rien n’est plus doux que d’habiter les hauts lieux / fortifiés solidement par le savoir des sages, / temples de sérénité d’où l’on peut voir les autres / errer sans trêve en bas, cherchant le chemin de la vie, / rivalisant de talent, de gloire nobiliaire, / s’efforçant nuit et jour par un labeur intense / d’atteindre à l’opulence, ai faîte du pouvoir.

II, v. 1-13

Oui ! la volupté est plus pure aux hommes sensés / qu’à ces malheureux dont l’ardeur amoureuse / erre et flotte indécise à l’instant de posséder, / les yeux, les mains ne sachant plus de quoi d’abord jouir. / Leur proie, ils l’étreignent à lui faire mal, / morsures et baisers lui abîment les lèvres.

IV, v. 1076-1080

Unis enfin, ils goûtent à la fleur de la vie, / leurs corps pressentent la joie, et déjà c’est l’instant / où Vénus ensemence le champ de la femme. / Cupides, leurs corps se fichent, ils joignent leurs salives, / bouche contre bouche s’entrepressent les dents, s’aspirent, n vain : ils ne peuvent rein arracher ici / ni pénétrer, entièrement dans l’autre corps passer. / Par moments on dirait que c’est le but de leur combat / tant ils collent avidement aux attaches de Vénus / et, leurs membres tremblant de volupté, se liquéfient.

IV, v 1105-1114

Il ne serait pas étonnant que Botticelli ait trouvé là son inspiration pour le Printemps.

Ils étaient quatre amis à se réunir régulièrement chez l’un d’eux : Collucio Salutati, chancelier de la république de Florence. Il y a là Leonardo Bruni, qui fera traduite les grands philosophes de l’Antiquité grecque, et qui deviendra secrétaire de plusieurs papes, puis succédera à Salutati comme chancelier de Florence. Il y a Niccolo Nicolli, le bibliophile, qui lèguera sa riche bibliothèque à la ville d de Florence. Et il y a Gian Francesco Poggio Braciolini, -le Poge –  qui sera secrétaire de plusieurs papes, avant, à son tour, de devenir chancelier de la république de Florence. Quatre amis qui formaient un cercle de lettrés.

Poggio sera l’ami d’artistes, dont Donatello et de penseurs, dont Nicolas de Cusa, qui deviendra cardinal et qui écrira, un siècle avant Copernic – la terre ne peut être le centre de l’univers, ne peut pas ne pas être en mouvement -.

Poggio avait écrit une série de contes comique et indécents – les Facetias. Mais il devait sa notoriété à ses découvertes de manuscrits. […] Les textes découverts étaient copiés, diffusés, commentés, et formaient la base de ce que l’on appellera les Humanités.

[…] Entre 1414 et 1418, Poggio visite les abbayes de Saint Gall, de Reichenau, de Weingarten. Et il y découvre des manuscrits perdus… des comédies de Plaute, des textes de Cicéron. De Architectura, l’œuvre du grand architecte romain du I° siècle avant notre ère, Vitruve, une œuvre qui révolutionnera l’architecture de la Renaissance. Et l’œuvre majeure du grand théoricien romain du I° siècle de notre ère, – l’avocat et professeur d’éloquence, Quintulien – qui transformera l’enseignement dans les universités, à travers l’Europe.

Quintilien, qui évoque aussi l’éducation du petit enfant, dès son plus jeune âge. Il prescrit un enseignement fondé sur un travail d’amour, et non un devoir. Il propose une éducation à l’école plutôt que par un précepteur à domicile , mais recommande que le nombre d’élèves par classe ne dépasse pas le nombre d’élèves qui permet à l’enseignant de s’occuper de chacun d’eux.

Jean-Claude Ameisen                      Sur les épaules de Darwin. Les battements du temps. Éditions LLL.2012

Ce sont des chaînes discrètes, des relais rares et indiscutables dans le monde, au cours du temps, et qui portent sur un si petit nombre d’hommes, presque silencieux, de lettré à lettré, ou entièrement silencieux, de lettre à lettre.

[…]            Barthélémy de Montepulciano a montré le Pogge serrant contre son sein, en pleurant, dans un grenier de l’abbaye de Saint-Gall, un Quintillien complet souillé d’ordures, gluant de poussière, qui est le thésaurus de la rhétorique spéculative romane.

Des siècles et des siècles étaient passés. La langue dans laquelle avaient été écrits ces livres était morte. Ils en recevaient cependant l’appel dans une intense émotion.
Pogge et Cusa durent leur premier renom à la découverte de volumes anciens qu’ils avaient exhumés des monastères et des tombes anciennes, quelque temps qu’il fit , en quelque état que fussent les routes, les grèves, les lacets des montagnes, les bois, les chemins […]
Au cours des années les plus ensanglantées de l’Histoire de l’Italie médiévale, l’anarchie étant dans Naples, la Lombardie déchirée, le Milanais et la Vénétie dévastés, les États de l’Église et les villes indépendantes soit rançonnés, soit pillés, dans cet orage sans cesse crevé et sans cesse menaçant à nouveau, le Pogge vécut dans le calme.
Sa chambre était silencieuse. […] Il lisait.
Le secrétaire pontifical Poggio était d’une indifférence absolue en matière de religion. […] Il collectionnait les livres. Parfois il prenait sa mule, il s’entourait de chariots, il grimpait dans une tour en ruine pour se réapprovisionner en livres disparus.
Cela s’appelle renaître.
Ce sont les premiers Renaissants.

Pascal Quignard           Rhétorique spéculative.

28 10 1417                  Le concile de Constance finit par donner un pape à la chrétienté : ce sera Odonne Colonna qui prendra le nom de Martin V : Grégoire XII et Jean XXIII se retireront alors. Benoit XIII, le pape d’Avignon – dans le civil Pedro Martínez de Luna -, restera fidèle aux convictions exprimées deux ans plus tôt devant l’empereur Sigismond à Perpignan et se cramponnera jusqu’à sa mort à Peñiscola en 1423. Son successeur, Clément VIII – Gil Sánchez de Munõs – attendra 1429 pour renoncer à se prétendre pape [2]

C’est vrai que toute la chrétienté aspirait à l’unité, quelles que fussent la voie pour la retrouver et l’iniquité des moyens employés à Rome à l’encontre du pape Benoît XIII. Le retour de Martin V à Rome déchaîne les enthousiasmes sur son chemin et précipite les foules à ses pieds. Il a quitté Constance escorté par quarante mille cavaliers. Les cloches se relaient sur son passage, formant comme une haie d’honneur sonnante et ininterrompue. Sur les rives du Rhin où il a embarqué, des feux de joie, partout, le saluent. Il traverse Berne, Genève, Milan, Mantoue, Florence et tant de villes et de villages qui se portent en masse au-devant de lui et retardent sa marche triomphale. On tient le pape, on ne veut plus le lâcher. Cette lenteur, en fait, lui convient. Colonna et Orsini, naturellement, se sont jetés les uns contre les autres, à Rome, et il faut au pape Colonna des trésors de patience et de diplomatie pour calmer la fougue de ses partisans.

Jean Raspail              L’anneau du pêcheur  Albin Michel  1995

2 11 1417                    Jean Sans Peur délivre la reine Isabeau exilée à Tours. Il l’installe à Troyes où elle gouvernera jusqu’au 8 juillet 1418. A Paris, le dauphin Charles porte le titre de lieutenant général du royaume, et la lutte entre Bourguignons et Armagnacs fait rage. Ces derniers font régner une quasi terreur, exécutant à tour de bras : on faisait plusieurs et diverses exactions indues par manière d’emprunts et en autres manières sur les bourgeois et spécialement sur ceux qu’on savait avoir de quoi

Juvénal des Ursins

29 05 1418                 Entrée des Bourguignons à Paris. Le dauphin Charles s’enfuit par la route de l’est, bien gardée par la Bastille : il va gagner son apanage de Poitou, Touraine et Berry, où il établira un nouveau gouvernement.

Les Bourguignons finirent par arriver au petit matin du 29 mai 1418. Mais au lieu de la paix et de l’unité, leur retour apporta à Paris un été de terreur suivi de près de vingt ans d’occupation, et à la France un division si profonde que l’on peut parler pour les années 1418-1435 d’un schisme royal.

Pour la troisième fois depuis le début du règne de Charles VI, après les Maillotins et les Cabochiens, Paris allait connaître la terreur d’une commotion populaire, avec les pillages et les massacres, les cris – Tuez tout ! -, les rumeurs – l’ennemi a fait coudre des sacs pour noyer les femmes et les enfants – et les symboles – le dragon qui vole par-dessus les murailles – qui se retrouvent dans chaque émeute. Et même, pour citer J Huizinga, l’odeur mêlée du sang et des roses… Le rituel de la violence est immuable. Mais en 1418, les choses allaient bien plus mal qu’en 1383 ou en 1413 et les troubles de l’entrée des Bourguignons à Paris allaient avoir, pour la France entière, une tout autre portée.

Françoise Autrand Charles VI      Fayard 1986

12 06 1418                  La foule envahit la Conciergerie du Palais, y massacre le connétable et autre Armagnacs qui y étaient enfermés. Les autres prisons connaissant le même sort, Grand et Petit Châtelet, celle de l’évêque, du chapitre et des abbayes, Saint-Eloi, Saint Magloire, le Four -l’Evêque, Saint Martin des Champs, le Temple : 12 heures de tuerie.

8 07 1418                     Isabeau et Jean Sans Peur quittent Troyes pour regagner Paris.

Trop souffrait le peuple de griefs par eux [les Armagnacs] car rien ne pouvait venir à Paris qui ne fût rançonné deux fois plus que sa valeur et toutes les nuits il fallait faire guet de feu, de lanternes dans les rues, aux portes, faire gens d’armes et rien gagner et tout plus cher que de raison par les feux bandés qui tenaient maintes bonnes villes d’entour Paris, comme Sens, Moret, Melun, Meaux en Brie, Crécy, Compiègne , Montlhéry.

Journal d’un Bourgeois de Paris

21 08 1418                  Grande tuerie, émeute terrible, horrible et merveilleuse. […] Lors se leva la déesse de discorde qui était en la Tour de Mau-Conseil et éveille Ire la forcenée et Convoitise et Enragerie et Vengeance et prirent armes de toutes manières et boutèrent hors d’avec eux Raison, Justice, Mémoire de Dieu et Atremprance, moult honteusement

Journal d’un Bourgeois de Paris

30 08 1418                   Par ordonnance des gens du Conseil du Roi, on fit vider de Paris les gens de menu peuple pour aller en la compagnie de certains gens d’armes au siège de Mont le Héry.

Au bout d’une dizaine de jours, sans avoir participé en quoi que ce soit à un siège quasiment levé, les Parisiens furent renvoyés en leurs foyers, mais durent attendre 2 ou 3 jours pour que s’ouvrent les portes. Le ménage avait été fait.

30 12 1418                  Le dauphin prend le titre de régent. Dès le 21 septembre avait été crée le Parlement de Poitiers.

La volonté politique des Armagnacs est claire et nettement exprimée : jamais le dauphin Charles, duc de Touraine, ne se soumettra à l’autorité de son oncle de Bourgogne. Jamais ses partisans – ses serviteurs ou ses gouverneurs – ne reconnaîtront un gouvernement et une administration dominée par les Bourguignons. Jamais les sujets du dauphin, ceux de son apanage de Touraine, Poitou, Berry, ni ceux du Dauphiné, ni les sujets de son cousin le duc d’Orléans n’obéiront à Jean Sans Peur.

Françoise Autrand      Charles VI              Fayard 1986

1418                            Henri le navigateur devient  maître de l’Ordre du Christ Tomar, qui, au Portugal, a pris la suite des Templiers : il va consacrer à la découverte maritime l’immense fortune que cette position lui procure.

2 01 1419                     Capitulation de Rouen : assiégée par les Anglais depuis le 29 juillet, la ville ne reçut aucun secours, pas plus du duc de Bourgogne que du dauphin. Affamés, les hommes d’armes mangèrent leurs chevaux et les pauvres gens de la ville étaient réduits par famine à manger chiens, chats, rats, souris et telles autres choses

Pierre de Fénin

06 1419                       Les négociations avec l’Angleterre menées par Jean sans Peur se heurtent à la crainte d’une résistance nationale menée par le dauphin. Isabeau l’écrira le 20 septembre au roi d’Angleterre : Si nous et notre cousin eussions accepté et conclu la paix, tous barons, chevaliers et les cités et bonnes villes de monseigneur nous eussent abandonnés et laissés et se fussent joints avec notre fils, dont plus grande guerre fut venue.

10 09 1419                   Au Pont de Montereau, Jean sans Peur vient rencontrer le dauphin, mais tombe dans un guet-apens tendu par ce dernier. Le crâne fracassé par une hache, il meurt avant même qu’ait été engagée une conversation. La version officielle innocentera le dauphin. Il s’agissait en fait bel et bien d’un assassinat : Louis d’Orléans était vengé. La loi du talion avait fonctionné jusqu’au bout. Philippe le Bon devient duc de Bourgogne.

17 01 1420                  Des lettres patentes du roi proclament la rupture avec le dauphin, et approuvent l’accord conclu avec les Anglais par le duc de Bourgogne.

Par le meurtre de Montereau, le dauphin s’est rendu parricide, criminel de lèse majesté, détruiseur et ennemi de la chose publique, et s’est fait transgresseur de la loi de Moïse, de la foi de l’Évangile, de la censure du droit canon, de l’institution des apôtres et de toute lois, et constitué ennemi de Dieu et de justice, et tellement que par le damnable et énorme crime de lui et des siens, il a clos le chemin de quérir paix avec lui et ses complices.[…] Ainsi s’est-il rendu indigne de la couronne royale et de tout autre honneur et dignité.

Pendant 4 mois encore les Bourguignons, avec l’appui des troupes de Henri V, font la guerre sans pitié au dauphin.

03 1420                    Par ordonnance, Charles VI met en garde contre les cordonniers dont plusieurs compaignons et ouvriers du dist métier, de plusieurs langues et nations, aloient et vénoient de ville ne ville, œuvrer pour apprendre, congnoistre, veoir et savoir les uns des autres : c’est là une bonne définition du compagnonnage naissant, dont il convient donc de se méfier puisqu’il fait montre d’une volonté d’indépendance vis-à-vis du maître.

21 05 1420                Le honteux traité de Troyes livre une bonne partie de la France aux Anglais, et Catherine, la fille de Charles VI, à Henri V. Isabeau a fini par se ranger à l’accord négocié par Philippe duc de Bourgogne, car c’était la condition pour que celui-ci renfloue ses caisses, désespérément vides.

  • Les Anglais occupent la Normandie, la Guyenne et Paris
  • La France de Charles VI et d’Isabeau, en fait celle du duc de Bourgogne qui ajoute à ses possessions la Champagne, la Brie, la Picardie et son duché s’étend jusqu’aux Pays Bas.
  • La France du dauphin Charles, la plus faible, réfugiée autour de Bourges, sa capitale. Le fondement du traité de Troyes était qu’à cause du meurtre de Jean sans Peur, le dauphin ne peut devenir roi et les négociateurs bourguignons avaient commencé par avancer leurs pions :

Attendu le crime commis en la personne de feu monseigneur de Bourgogne, tous les consentants, coupables et leurs favorisants sont inhabiles de toute seigneurie[…] A monseigneur de Charolais (Philippe le Bon) comme plus prochain héritier devrait appartenir la couronne après le roi.

Mais les Anglais l’avaient clairement signifié aux ambassadeurs bourguignons : si Philippe prétendait à la couronne, le roi d’Angleterre lui ferait guerre jusqu’à la mort.

Et le texte du traité le dit :

Article I                    Par son mariage, le roi Henri est devenu notre fils et celui de notre très chère et très aimée compagne la reine.
Article II                  Charles VI et Isabeau restent à vie roi et reine de France.
Article VI                  Après la mort de Charles VI, la couronne et royaume de France demeureront et seront perpétuellement à notre fils le roi Henri et à ses hoirs
Article VII                Dès à présent, le roi Henri aura la régence et le gouvernement du royaume : Pour ce que nous sommes tenus et empêchés la plupart du temps, de telle manière que nous ne pouvons en notre personne entendre ou vaquer à la disposition des besognes de notre royaume, la faculté et exercice de gouverner et ordonner la chose publique du royaume seront et demeureront, notre vie durant, à notre fils le roi Henri.
Article XXIX           … considéré les horribles et énormes crimes et délits perpétrés au royaume de France par Charles, soi-disant dauphin de Viennois, il est accordé que ni nous, ni notre fils, le roi Henri, ni aussi notre cher fils, Philippe, duc de Bourgogne, ne traiterons aucunement de paix ou concorde avec le dit Charles… sinon du conseil et assentiment de tous et chacun de nous trois et des trois états des deux royaumes.

30 09 1420                  Le nouveau pape Martin V, fait son entrée dans la ville sainte, les épées remisées au fourreau. Le Grand schisme d’Occident est terminé.

1 12 1420                    Entrée solennelle de Charles VI, aux cotés de Henri V à Paris

1420                            Ulugh-Beg, de son vrai nom Mahomet Taragay, petit-fils de Tamerlan, souverain du Maveramnakhr avec pour capitale Samarkand, y fonde une medersa, institut d’études supérieures dont l’astronomie était la discipline principale. Quatre ans plus tard, il construit un observatoire muni d’un sextant géant, le plus grand du monde, dont le rayon n’atteignait pas moins de 40 mètres. L’observatoire était construit pour enregistrer la longueur précise de l’année. Sur son échelle graduée de maçonnerie, un degré occupait plus de 70 centimètres, et l’arc d’une minute 12 millimètres. Ce qui signifie que l’on pouvait obtenir une précision de l’ordre de 2 à 3 arcs d’une seconde : 4 arcs de seconde sont égaux à la largeur d’un crayon ordinaire vu à une distance de 1.4 km.

Les Hussites s’opposent à Rome et au Roi Sigismond sur Quatre articles : l’exigence de sécularisation des biens de l’Eglise, la liberté de prêcher, la communion sous les deux espèces et la punition des péchés mortels par les autorités civiles. Deux partis parmi eux : les modérés, nobles et réformistes qui finiront par s’entendre avec Rome et Sigismond, et les radicaux, pour la plupart pauvres, déracinés qui vont verser dans le millénarisme qui prendra le nom local de chiliasme. Ils vont faire de la forteresse de Tabor, 80 km au sud de Prague, à partir de 1420, le cœur de leur révolte religieuse : disparition de la distinction entre clercs et laïcs. Rejet de l’Institution ecclésiastique : la foi en la présence réelle dans l’eucharistie est rejetée, on ne croit plus au purgatoire, aux sacrements, à la prière, aux saints et aux pèlerinages. La propriété privée a été abolie ainsi que les dîmes et redevances seigneuriales. Et on annonce l’arrivée de mille années de bonheur : Alors, les gueux cesseront d’être opprimés, les nobles seront grillés comme paillle au brasier, tous les droits et impôts seront abolis, personne ne forcera quelqu’un d’autre à faire quoi que ce soit, car tous seront égaux et frères. Cela ne résista pas longtemps à l’ordre des choses, et, une reprise en main  redonnera une direction plus classique à l’ensemble, avec restauration d’une hiérarchie. Il reste que paysans et pauvres purent réellement jouer un rôle religieux et participer à la vie politique de cette ville. Hussites modérés et catholiques mettront fin à cette expérience à la bataille de Lipany en 1434 ; mais la résistance durera jusqu’en 1452.

Les Hussites, sous la conduite de Procope, ravagèrent, inondèrent de sang l’Allemagne, pillant, brûlant les églises, massacrant les prêtres, et proclamant la liberté et l’égalité sur leur passage en Autriche ainsi qu’en Moravie. Aucune armée n’osait plus tenir la campagne devant ces terribles sectaires : la division se mit heureusement entre eux, et deux partis bien prononcés, se formèrent, sous le nom de modérés et d’enthousiastes. La noblesse, que l’ambition, la cupidité, le désir de partager les dépouilles du clergé avoient jeté dans leurs troupes, alarmée à son tour pour sa propre existence, tremblant d’être rangée sous le niveau de l’égalité, implora le secours de Sigismond, tout à la fois empereur d’Allemagne et roi de Bohême ; les enthousiastes furent vaincus, et leur chef Procope tué : le concile de Bâle gagna un grand nombre d’Hussites ; les plus obstinés propagèrent dans l’ombre leur doctrine, que le moine Martin Luther recueillit ensuite, pour en distiller le venin contre les papes.

M.E. Jondot      Tableau historique des nations. 1808

vers 1420                    En Italie, l’ardeur humaniste exalte la liberté et la démocratie :

Nous abhorrons la domination d’un seul ; nous ne voulons pas servir à la puissance d’un petit nombre. Nous voulons la liberté, égale pour tous, obéissant seulement aux lois, délivrés de la crainte d’un homme. L’espoir de conquérir les honneurs et de s’élever est égal pour tous, à condition que viennent à l’aide l’activité, le talent, la conduite personnelle. Notre cité demande en effet vertu et probité à ses citoyens, et elle estime digne de gouverner l’État quiconque possède ces qualités. Elle hait la superbe et le caractère hautain des grands. Voilà la vraie liberté, voilà l’égalité des citoyens : ne craindre la violence ou l’injustice de personne, jouir de droits égaux, pouvoir également aspirer au gouvernement de l’État. Et cela n’est compatible ni avec la seigneurie d’un seul, ni avec la domination de quelques privilégiés.

Leonardo Bruni. 1370-1444

Ce beau manifeste tout à la gloire de la civilisation urbaine d’Italie ne peut avoir de réalité que si l’on parvient à nourrir tout ce monde rassemblé dans les villes : si, des 3 cultures fondamentales du monde méditerranéen, l’huile et la vigne ont été de toujours suffisantes, il n’en va pas de même de la troisième, le blé, souci constant dont se préoccupent toutes les correspondances, tous les responsables. La récolte va-t-elle être bonne ? Les réserves pourront-elles être réapprovisionnées ? C’est qu’il faut aller parfois bien loin pour en trouver : Mer Noire, Égypte, Thessalie, Sicile, Albanie, Pouilles, Sardaigne, Aragon, Andalousie : le blé de mer est une expression courante à Venise, Naples, Florence, Gênes, Rome, Florence : c’est environ un million de quintaux de blé qui est transporté chaque année sur mer.

Les Hussites n’ont pas digéré le concile de Constance : Le concile de Constance s’est rendu coupable d’avoir appelé nos ennemis naturels, tous les Allemands qui nous entourent, à une lutte injuste contre nous, bien qu’ils n’aient aucune raison de se dresser contre nous, sinon leur inapaisable fureur contre notre langue.

Manifeste hussite

de 1405 à 1433          L’empereur de Chine Ming Zhu Di proclame l’avènement de l’ère Yung Lo – Bonheur Eternel -. C’est sous ce nom qu’on prendra l’habitude de le nommer. Il consolide le territoire impérial, s’emparant de la Mandchourie jusqu’à l’embouchure de l’Amour. Il soumet les Mongols en 1410 et annexe les régions vietnamiennes du fleuve Rouge.

Il décide d’expéditions navales dont il confie la direction à un eunuque de confession musulmane : Zheng He [3]  : nul n’en a alors jamais vu d’aussi importantes : 37 000 hommes répartis dans des flottilles comptant jusqu’à 317 unités : le plus grand vaisseau est un 9 mâts de 130 m de long, 55 de large ! le plus petit fait 54 m de long et 20 de large. Les chinois cloisonnent leurs navires, (probablement en observant les bambous, dont les septums partagent l’intérieur en compartiments), étant ainsi les premiers à limiter les effets d’une voie d’eau… aucune ambition colonisatrice dans ce déploiement de force, sinon celle de montrer aux tributaires que la Chine était bien le seul et unique centre de civilisation qui fût : le système du tribut, qui dominait alors les relations des Chinois avec les autres Etats asiatiques, était totalement différent de tout ce qu’a jamais pu connaître l’homme occidental. Verser tribut à la Chine n’était pas pour un Etat, faire acte de soumission. C’était reconnaître au contraire que la Chine, par définition le seul pays vraiment civilisé, n’avait nul besoin d’aide. Le tribut, par conséquent, était purement symbolique.

Même si on les nommait les bateaux de bijoux – ils rapportaient pierres précieuses, animaux rares : autruches, zèbres, girafes – tout ce déploiement de fastes coûtait cher pour un rapport discutable : l’opposition devint telle que l’affaire prit brutalement fin : Zheng He mourut en mer et n’eut pas de successeur. En 2005, Chen Kaige réalisera un documentaire reprenant l’épopée de Zheng He : L’empereur des mers, que diffusera Arte.

Ce n’est pas l’ascétisme, c’est la satisfaction de soi qui a frappé de stérilité l’entreprise chinoise d’exploration. Tout en condamnant comme un crime la recherche de produits étrangers, les Chinois affichaient une confiance souveraine en leur immunité naturelle face aux sollicitations extérieures.

Daniel Boorstin       Les Découvreurs.        Robert Laffont Mars 2000

Dans la conception chinoise de l’importance du commerce avec l’étranger, entraient toujours des considérations diverses. Du point de vue pratique, le commerce avec l’étranger signifia la prospérité pour un nombre incalculable de gens qui en tirèrent profit ; le Trésor se trouva enrichi par les droits d’importation, et bien que l’écoulement de la monnaie fût une mauvaise chose, les avantages du commerce avec l’étranger, en particulier pour les provinces méridionales, étaient considérables. Or le commerce d’outre-mer concernait principalement les articles de luxe : toutes sortes de pierres précieuses, des bois odoriférants, des épices, des objets rares ; les consommateurs de ces denrées faisaient partie des classes aisées, d’abord et surtout la Cour et les dames du harem. Du point de vue idéologique, cependant, on n’a jamais admis cet état de choses ; selon la théorie confucéenne, le commerce était considéré comme quelque chose d’inférieur, de sordide presque, avec lequel l’Empereur ne pouvait pas être mêlé. C’est pourquoi les rapports avec les pays d’outre-mer étaient considérés sous la forme de l’apport du tribut. Les barbares venaient de loin, afin de reconnaître la suprématie du Fils du Ciel et pour apporter le tribut, après quoi on leur permettait gracieusement de faire du commerce. Dans le passé les envoyés chinois avaient été expédiés constamment par-delà les mers pour encourager les nations étrangères à venir en Chine porter le tribut, augmentant de cette façon et le prestige de l’Empereur chinois et leur propre prestige. Plus il y avait d’envoyés étrangers pour assister aux audiences du Nouvel An à la Cour, plus illustre était la gloire de l’Empereur, qui comme le Duc de Tcheou d’autrefois réussissait par son sage gouvernement à attirer les barbares étrangers

J. J. L. Duyvendaak       China’s Discovery of Africa

Des preuves archéologiques permettent d’affirmer que le commerce entre le continent asiatique et les Philippines était déjà très développé en l’an 1000. Les jonques chinoises, reconnaissables à leurs trois hautes voiles en forme d’ailes et raidies par des lattes, étaient devenues familières aux Philippines, où on les accueillait volon­tiers. Ce commerce actif avec l’archipel des Philippines sortit les insulaires de leur isolement et dissémina la culture asiatique, en particulier l’écriture, autant que les biens marchands.

L’exploration des Philippines par les Chinois atteignit son apogée commerciale entre 1405 et 1433, quand la flotte des Trois Trésors régnait sur le Pacifique sud et l’océan Indien. Ses immenses navires allaient jusqu’à la côte orientale de l’Afrique pour y collecter des objets précieux et les tributs dus à l’empereur de Chine. Ils étaient huit ou neuf fois plus longs que les bateaux de Christophe Colomb, cinq ou six fois plus longs que la plus grande nef de l’armada de Magellan, puisque le vaisseau amiral et ses neuf mâts mesurait cent quarante mètres de long et cinquante de large ! Par sa taille, la flotte des Trois Trésors, qui compta jusqu’à 317 bateaux et trente sept mille marins, resta sans rivale jusqu’aux plus beaux jours de la marine britannique, au XIX° siècle. […] A bien des égards, c’était la création d’un seul homme dont les prouesses égalaient, voire surpassaient, les exploits, plus célèbres, de Christophe Colomb et de Fernand de Magellan : Zheng He.

En 1381, l’armée chinoise prit le contrôle de la province montagneuse du Yunan, dans le sud de la Chine, et captura un gamin, Ma Ho, fils d’un pieux musulman. Avec d’autres jeunes captifs, il fut castré à l’âge de treize ans, une pratique courante en Chine, où les eunuques occupaient les postes enviés de serviteurs des grandes familles. Ma Ho se retrouva au service du quatrième fils de l’empereur de Chine, le prince Zhu Di. Des dizaines de milliers d’eunuques occupaient de tels postes, qui étaient si enviables que les autorités chinoises finirent par interdire l’autocastration afin de décourager le nombre démesu­ré de postulants. En dépit d’une âpre compétition entre les eunuques, Ma Ho s’éleva au rang d’officier grâce à ses talents de soldat et de diplomate. Plus tard, le prince conféra à son serviteur loyal et si compétent le nom de Zheng He, et c’est ainsi qu’on le connaît pour le rôle crucial qu’il joua aux plus belles années de la dynastie Ming. (Si on trouve encore souvent son nom écrit Tcheng Ho ou Cheng Ho, la translittération moderne du chinois selon le système pinyin veut qu’on écrive son nom Zheng He.) C’était un véritable géant de deux mètres vingt, fort corpulent, doté d’une robuste personnalité en harmonie avec sa stature et sa position sociale. On disait qu’il avait la peau rugueuse comme la surface d’une orange et que ses sourcils étaient comme des épées et son front large comme celui d’un tigre.

Son étoile monta plus haut lorsque son maître Zhu Di devint empereur en 1402. Zhu Di, pour contrecarrer le pouvoir des bureaucrates, remit l’autorité administrative entre les mains des eunuques qui l’avaient aidé à conquérir le pouvoir, dont Zheng He. Ayant débarrassé son royaume de ses ennemis, l’empereur décida de se donner un nom approprié. Il choisit Yongle, qui signifie Joie désirable. Afin d’atteindre le but qu’il s’était fixé – construire un empire commercial international – Yongle conféra à Zheng He le titre d’amiral et le chargea d’une mission ambitieuse, et très peu chinoise, sous certains aspects : cons­truire une grande flotte pour explorer les océans.

Zheng He supervisa les opérations dans d’énormes chantiers navals, à Nanjing, ordonna la plantation de milliers d’arbres pour fournir le bois nécessaire à la construction des bateaux et il organisa le fonctionnement d’une école destinée à former des interprètes en différentes langues étrangères. Il livra très vite une flotte de mille cinq cents bateaux, dont les plus grands voiliers jamais construits. Ils étaient d’un luxe extraordinaire, avec de somptueux salons, des ustensiles en or, des canons en bronze (plus pour la parade que pour le combat), et des étoffes faites des plus belles soies. Leur navigabilité fut considérable­ment améliorée par des cloisons formant des compartiments étanches, dont la conception avait été inspirée à Zheng He par la structure des tiges de bambou. Il faudra attendre plusieurs siècles pour que les navires occidentaux utilisent cette même technologie.

En 1405, la flotte des Trois Trésors se rassembla sur le Yangii à Nanjing, prête pour son premier voyage épique. Elle comptait vingt-sept mille huit cents hommes. Les plus grands navires de la flotte des Trésors – dont certains dépas­saient les cent soixante mètres de long – emportaient chacun un millier d’hommes. D’autres étaient conçus pour ne transporter que des chevaux et d’autres encore de l’eau, ou des armes et des soldats, au cas où il serait nécessaire de défendre la flotte. Sur certains bateaux, il n’y avait que de la nourriture, de crainte que l’équipage ne trouve rien à manger sur les rives lointaines auxquelles ils aborderaient, d’autres emportaient de vastes bacs de terre pour cultiver fruits et légumes – un luxe qui explique peut-être que le scorbut ne ravagea pas l’équipage.

[…] La flotte des Trois Trésors ne partait pas à la conquête de terres lointaines à revendiquer pour son empire. Si les Chinois ne doutaient pas de leur supériorité culturelle sur le monde extérieur, ils n’avaient pas l’intention de fonder un empire colonial ou militaire. Leur but était plutôt d’établir des relations commerciales et diploma­tiques avec les barbares au-delà de leurs frontières et de mener des recherches scientifiques. Cette philosophie chinoise de l’exploration, unique en son genre, est exprimée avec éloquence sur une tablette écrite de la main de l’empereur au plus fort de l’activité de la flotte des Trois Trésors :

Nous régnons sur tout ce qui est sous les cieux, paci­fiant et gouvernant Chinois et barbares avec une bonté impartiale et sans distinction entre ce qui est mien ou ce qui est vôtre. Prolongeant la manière des rois éclairés et des anciens empereurs dans leur sagesse afin d’être en accord avec la volonté du ciel et de la terre, nous désirons que tous les pays lointains et tous les domaines étrangers trouvent leur juste place sous les cieux.

En mer, les navires de la flotte des Trois Trésors restaient en contact les uns avec les autres grâce à un système de drapeaux et de lanternes […]. Ils avaient aussi recours à des cloches, à des gongs et même à des pigeons voyageurs, pour communiquer. Ils mesuraient le temps en faisant brûler des bâtons d’encens gradués. Ils naviguaient au compas, qu’ils plaçaient dans une capsule d’eau pour plus de stabilité. Les pilotes chinois utilisaient aussi un instrument de mesure, le quianxinghan, afin de déterminer leur latitude, se repérant à la Croix du Sud ou à l’étoile Polaire. Zheng He disposait de l’équivalent chinois des portulans : une carte nautique en rouleau, de sept mètre de long, qu’il consultait une section après l’autre à mesure que progressait son voyage. Comme les portulans employés par les navigateurs espagnols et portugais un siècle plus tard, cette carte indiquait les points de repère, les données des compas et des instructions détaillées pour aller d’un point à un autre. Les navigateurs chinois apprirent aussi à se diriger en fonction des étoiles, à partir de cartes du ciel qui complétaient leurs cartes marines. Les constellations que reconnaissaient les Chinois étaient différentes de celles qu’on voyait et utilisait traditionnellement en Occident, et leurs principales références portaient des noms comme constellation de la Lanterne ou constellation de la Tisseuse.

[…] La première destination importante de la flotte des Trésors fut Calcutta, sur la côte sud-ouest de l’Inde. Des explorateurs chinois avaient atteint cette ville huit siècles plus tôt par les terres, mais l’arrivée de la flotte des Trois Trésors entraîna des débordements de générosité de la part du souverain de Calcutta, qui offrit de somptueux cadeaux sous forme d’écharpes et de ceintures tissées en fil d’or et constellées de perles et de pierres précieuses.

[…] Quand il revint du premier voyage de la flotte des Trois Trésors, Zheng He fut accueilli en héros et ne tarda pas à élaborer le projet de futurs voyages. Il ne quitta pas la Chine lors du second voyage, ne reprenant la mer qu’à l’occasion du troisième, prenant la tête d’une flotte de quarante-huit bateaux et 37 000 hommes. Visionnaire, il établit des comptoirs commerciaux et des entrepôts partout où il toucha terre. Il fit de même pendant trois voyages de plus, dont chacun dura approximativement deux ans. La flotte des Trois Trésors établit et entretint donc le premier réseau commercial maritime international. Elle explora la côte africaine jusqu’au sud du Mozambique, le golfe Persique et bien d’autres lieux dans toute l’Asie du sud-est et en Inde.

Les produits du pays [la Somalie] sont les lions, les léopards tachetés d’or, les oiseaux-chameaux [les autruches] qui font six à sept pieds de haut. Ils ont aussi de la salive de dragon [de l’ambre gris], de l’encens et de l’ambre doré. Comme marchandises, ils prennent le vermillon, la soie de couleur, l’or, l’argent, les porcelaines, le poivre, le satin coloré, le riz et d’autres céréales [rapporté par Duyvendaak 1949]

L’attrait romantique de l’exploration des océans gagna toute la Chine, attisée par les écrits comme ceux de Zheng He :

Nous avons connu sur l’océan d’immenses vagues comme des montagnes s’élevant jusqu’au ciel, et nous avons posé les yeux sur des régions barbares lointaines cachées dans la transparence bleue des vapeurs de lumière, tandis que nos voiles, déroulées majestueusement tels des nuages, nous permettaient de continuer notre chemin jour et nuit en suivant les étoiles, traversant les vagues furieuses comme si nous marchions sur une grande route.

En 1424, l’empereur Zhu Di mourut. Ses funérailles reflétèrent les excès de sa vie, quand dix mille sujets en deuil assistèrent à sa mise en terre avec seize de ses concubines. Les pauvres femmes avaient été pendues quand elles n’avaient pas obéi à l’ordre de s’ôter la vie elles-mêmes, en vue de cette cérémo­nie. Leur tombeau fut entouré par une procession d’un kilomè­tre et demi de soldats, d’animaux et de personnages officiels sculptés dans la pierre.

Mais dès qu’il lui succéda, son fils, Zhu Gaozhi, annula tous les voyages prévus par la flotte des Trois Trésors : Le territoire de la Chine produit tous les biens en abondance ; alors pourquoi devrions-nous acheter à l’étanger des pacotilles sans intérêt ?  Comme d’autres souverains de la dynastie Ming, Zhu Gaozhi était déchiré entre les confucéens adeptes des traditions qui le poussaient à regarder vers l’intérieur du pays et à négliger les échanges avec les étrangers, et les eunuques, qui encourageaient un commerce international qui les enrichissait. Zhu Gaozhi prit le parti des confucéens et l’amiral Zheng He, jadis l’homme le plus puissant de Chine après l’empereur, fut assigné à résidence à Nanjing. Les superbes chantiers navals, où trente mille hom­mes avaient jadis travaillé, tombèrent dans le silence, et on ne construisit plus de bateaux.

Si Zhu Gaozhi avait vécu longtemps, c’eût été la fin de la flotte des Trois Trésors, mais il mourut quelques années plus tard, et son fils, âgé de vingt-six ans – le petit-fils de Zhu Di -, confia à nouveau la politique du palais aux eunuques, qui rendirent très vite à la flotte des Trois Trésors sa splendeur passée. En 1431, au cours de son septième voyage, la flotte comptait 300 bateaux et 27 500 hommes. On chargea Zheng He de restaurer des relations pacifique entre la Chine et les royaumes de Malacca et de Siam. Sa mission accomplie, une partie de la flotte continua sa route et il est probable qu’elle atteignit le nord de l’Australie. On en a la quasi-certitude depuis qu’on a retrouvé en Australie des objets chinois de l’époque des découvertes qui, de surcroît, confortent la tradition orale des Aborigènes. Ce voyage remarquable devait être la dernière aventure de la flotte des Trois Trésors : Zheng He, qui avait inspiré toute l’entreprise, mourut pendant le trajet de retour. L’empereur mit alors la flotte en cale sèche, ferma les chan­tiers navals de Nanjing et détruisit tous les documents relatifs à ce qu’elle avait accompli. La science et la technologie chinoi­ses, surtout en ce qui concernait l’exploration, tombèrent en désuétude. En 1500, un édit impérial déclara même que faire prendre la mer à tout bateau de plus de deux mâts était un crime puni de la peine capitale ; en 1525, on entreprit de détruire les plus grands bateaux de la flotte des Trois Trésors. La Chine impériale renonça alors tout à fait à l’immense empire commercial transocéanique créé par cette flotte et, guidée par les préceptes confucéens, se replia sur elle-même. Jamais plus elle n’explorera l’océan.

Laurence Bergreen      Par delà le bord du monde. L’extraordinaire et terrifiant périple de Magellan.       Grasset 2003

On rencontre beaucoup d’eunuques dans tout l’Orient, mais particulièrement en Chine où leur présence dans les premiers cercles du pouvoir remonte à la nuit des temps :

L’émasculation représentait une grave violation des normes confucéennes, un infirme n’étant pas autorisé à accomplir les rites pour les ancêtres, et la perpétuation de la lignée étant l’un des premiers devoirs fondamentaux de la piété filiale. Pourtant, bien que tout le monde méprisât la classe des eunuques, présente déjà à l’époque pré-impériale et constituée formellement sous le premier empereur des Han de l’Est, presque aucun lettré confucéen n’a jamais songé à en demander la suppression. Les conseillers confucéens tentaient plutôt de borner le champ d’action des castrats au sein des murs du palais intérieur, le droit de s’entourer d’eunuques étant exclusivement réservé à l’empereur. Mais, dans certains cas, ils ne purent empêcher que les eunuques, exploitant les rivalités entre les dames, l’inexpérience de l’empereur-enfant ou l’incompétence d’un souverain, réussissent à concentrer dans leurs mains d’immenses richesses et un pouvoir démesuré : plus d’une fois la faute de la chute d’une dynastie a été imputée aux intrigues des castrats du palais impérial. Le premier empereur de la dynastie Ming, Hongwu, réduisit drastiquement le nombre des eunuques et leur interdit de s’immiscer dans les affaires de l’Etat. Mais ces mesures fur révoquées sous ses successeurs : vers la fin de la dynastie, plus de dix mille eunuques vivaient auprès du palais intérieur, qui veillaient à l’administration et géraient les affaires publiques et le Trésor.

[…] À Pékin, les préposés à la castration exerçaient leur activité devant les murs de la cité interdite ; ils procédaient à l’émasculation totale des jeunes garçons, généralement d’âge tendre, que l’on soumettait à leur intervention. […] L’appareil génital amputé, dit par euphémisme trésor, était soigneusement conservé : il était montré chaque fois que l’eunuque était promu à un rang supérieur et il était enfin déposé dans le cercueil du défunt pour lui permettre de se présenter entier dans l’au-delà.

Alexandra Wetzel       La Chine ancienne       Hazan 2007

Quels sont les motifs du nouveau pouvoir chinois pour se lancer brusquement dans des expéditions outre-mer ? Quel est, finalement, leur but ? Les historiens occidentaux oscillent sur la réponse à donner. Pour Jean-Pierre Drège, leur objectif reste peu clair – à la fois diplomatique, commercial et militaire. Pour Jean-Pierre Duteil, il semble avoir été surtout d’ordre diplomatique : faire reconnaître la suzeraineté chinoise, matérialisée par le paiement d’un tribut. Mais elles ont été aussi l’occasion pour certains de leurs membres de publier une relation de ces étonnants voyages, comme les Merveilles des Océans. Pour Rhoads Murphey, la réponse fait moins de doute : La motivation économique de ces énormes aventures semble avoir été importante, et ces navires disposaient souvent de cabines spacieuses et privées pour les marchands. Mais le but principal était probablement politique, montrer le drapeau et imposer le respect envers l’empire, enrôler davantage d’États dans le tribut.

Le surnom chinois donné à l’armada, à savoir la flotte des Trésors, donne déjà une indication, mais que l’on ne s’y trompe pas : il s’agit autant d’une opération de prestige que d’une course aux richesses en soi. Yong Le en a besoin pour effacer son image d’usurpateur et pour asseoir son pouvoir : symboliquement, par des faits spectaculaires, politiquement, en drainant la présence d’ambassadeurs étrangers, et économiquement, car il prend le contrôle du commerce outre-mer via l’imposition d’un monopole impérial sur toutes les transactions. Avec les expéditions de Zheng He, il s’agit bien d’une application extensive du système tributaire chinois, à la fois commerciale et diplomatique, ainsi que culturelle. Yong Le poursuit aussi les orientations de son prédécesseur et parent proche Hongwu, une sorte de despote aménageur, fondateur de la dynastie des Ming, c’est-à-dire des Lumières, qui a fait planter des milliers d’arbres – un milliard, dit-on – dans la région de Nanjing pour préparer la construction d’une marine. Il y ajoute une dimension nettement mégalomaniaque, qui ne contrecarre pas les besoins de la Chine de son époque, à l’image de la réfection du Grand Canal (1402-1416) ou du déplacement de la capitale de Nanjing à Beijing (1421), avec la colossale construction de la prestigieuse Cité interdite. Tout cela coûte cher. L’argent est engrangé par le fruit des expéditions outre-mer. Mais le profit retiré des premières expéditions permet aussi de s’engager dans une telle politique de dépenses.

Bien que n’hésitant pas, à l’instar des dirigeants des temps anciens, à se montrer féroce avec ses opposants et ses contestataires, Yong Le veut la stabilité en Chine par une paix en Asie, une pax sinica, s’entend. Celle-ci est le moins possible imposée par la force, le plus possible par la diplomatie et par la démonstration de puissance. Le déploiement de l’armada avec ses énormes navires, ses six voilures, ses canons ostensiblement montrés et quelquefois utilisés, suffit bien souvent à calmer les éventuelles volontés de résistance chez les populations accostées.

La Chine recherche plutôt la mise en place de souverains locaux qui lui sont favorables, préférant l’intrigue et le commerce à la bataille et aux massacres. Ainsi le sultanat de Malacca reste-t-il autonome et les divisions du Sri Lanka, qui ont suscité quelques accrochages avec l’armada de Zheng He, profitent-elles finalement aux Ming qui y établissent l’unité à leur profit. Zheng He proclame la suzeraineté chinoise sur Cochin, Ceylan et Sumatra. Il s’efforce d’établir les bases d’un commerce équitable pour les deux parties, qui demande du temps et de tranquilles négociations. À part quelques exceptions comme Malacca, les Ming ne sont pas favorables à l’installation de familles chinoises dans les ports contactés. Lorsque cela arrive, il s’agit bien souvent de déserteurs, plutôt discrets, qui finissent par se mélanger à la population locale (Sumatra) ou qui s’autonomisent en isolât dans un lieu reculé (archipel de Lamu, au large de l’actuel Kenya). Tout cela n’a donc rien à voir avec une colonisation au sens propre du terme. Au contraire, à chacune des expéditions, parfois en amont d’elles, au cours des phases préparatoires, des émissaires des pays visités sont invités à la Cour chinoise, où ils sont reçus avec faste et honneur.

On voit bien la différence, l’opposition, avec la colonisation portugaise puis européenne qui interviendra ultérieurement dans ces mêmes terres et ces mêmes mers. Alternant la carotte et le bâton, manipulant le sabre et le goupillon, les Européens progresseront par le commerce mais aussi par le massacre et la conversion souvent forcée. Les comptoirs seront rapidement transformés en fortins, en repaires militaires, ce que les expéditions de Zheng He n’ont jamais fait. Zheng He laisse un souvenir tellement bon qu’il est même divinisé sous son nom officiel chinois de San Bao, qui signifie Trois Trésors, dans plusieurs endroits d’Asie du Sud-Est comme Malacca ou l’île d’Ayutthaya.

Trois faits résument et symbolisent le caractère profond des expéditions Ming. Tout d’abord, la stèle que Zheng He emporte au Sri Lanka : elle est trilingue, écrite en chinois, en tamoul et en persan. Chaque  texte comporte des louanges envers chacune des religions concernées, l’hindouisme ou l’islam. Ainsi les Chinois ont appris la langue et l’écriture des pays à visiter. Ils en respectent la religion, sans chercher à imposer la leur.

Ensuite, les lorgnons rapportés à Yong Le, qui était myope. Les marchands de Malacca qui se les sont très certainement procurés de plus loin, les lunettes ayant été inventées à Venise quelques décennies auparavant, sont alors couverts d’une avalanche de cadeaux par un Yong Le reconnaissant. Selon certaines sources, Zheng He amène aussi deux souffleurs de verre moyen-orientaux qui font connaître cette technologie en Chine. L’échange n’exclut pas la générosité. Les cales des navires chinois ne sont pas remplies de pacotilles comme celles des caravelles ibériques, mais de soieries, de porcelaines et de biens précieux qui sont négociés contre d’autres choses estimables : pharmacopées, résines diverses (aloès, benjoin, myrrhe, styrax, momordica, chaumoogra…), métaux, jade, bois précieux…

Enfin, les fameuses girafes offertes à plusieurs reprises par des souverains indiens, arabes ou africains sont amenées jusqu’en Chine où elles suscitent l’engouement auprès de tous. Elles sont confondues avec le légendaire Qilin, animal mythique réputé pour porter bonheur. Les dignitaires de la Cour demandent à l’empereur de faire une déclaration publique se félicitant de ce merveilleux auspice, mais celui-ci refuse en arguant : Que les ministres s’efforcent du matin au soir d’aider le gouvernement pour le bien du monde. Si le monde est en paix, même sans Qilin, rien ne viendra troubler la bonne marche du gouvernement. Oublions les félicitations. Xuande (1398-1435), cinquième empereur (1425-1435) de la dynastie Ming et petit-fils de Yong Le, réagit de la même façon.

On peut, bien sûr, interpréter différemment cette attitude, et considérer que l’empereur de Chine cherche à garder son prestige et son autorité sacrée en le mettant au-dessus d’une merveille terrestre. Mais on peut aussi l’analyser au premier degré : ces merveilles venues de l’étranger peuvent bien être belles, elles ne sont pas fascinantes. Pas d’exotisme au pays du sinocentrisme ! Les valeurs sûres et premières sont dans l’empire du milieu. C’est ce que souligne, parmi tant d’autres écrits, un passage du Livre des documents évoquant la stèle érigée à Cochin, sur la côte de Malabar, à la gloire de la Chine venue jusque-là grâce à Zheng He : nous régnons sur tout ce qui vit sous les cieux, pacifiant et gouvernant les chinois et les barbares avec la même bonté et sans distinction entre ce qui est mien et ce qui est tien. […] et il n’existe pas un seul lieu qui n’ait entendu parler de nos coutumes et admiré notre civilisation. Voilà, c’est clair : c’est la Chine qui est admirable, pas le reste…

Des récits chinois narrent les expéditions, souvent rédigés par des membres qui y ont participé. Ceux de Gong Zhen (1434), de Fei Xin (1436) et de Ma Huan (1416-1435, publiés en 1451) sont les plus connus. Ils ne manquent pas de décrire les contrées abordées, les peuples rencontrés, les coutumes, les mœurs et les animaux étranges constatés. D’ailleurs, la bureaucratie de la cour a demandé de consigner toutes ces choses-là. Mais c’est aussi, sinon davantage, un moyen de valoriser les propres exploits de l’armada, le courage, l’astuce, l’endurance, ainsi que les mérites infinis tant de l’empereur que des valeurs chinoises.

Bref, comme le souligne Joseph Needham, … les chinois ne cherchaient pas à contourner une grande civilisation étrangère, située au travers de leurs routes commerciales ; ils s’intéressaient aux objets étranges, aux raretés et à la perception de tributs de principe, plutôt qu’à toute espèce de commerce ; ils n’étaient pas mus par un prosélytisme religieux ; ils ne bâtissaient pas de forts ni n’établissaient de colonies. Pendant moins d’un demi-siècle, on constate leur présence puis, soudain, ils ne vinrent plus, et la Chine retourna à sa vocation agricole tournée vers l’intérieur.

Philippe Pelletier     L’Extrême Orient.        Gallimard Folio Histoire 2011

31 08 1422       Mort d’Henri V d’Angleterre. Son frère, le duc de Bedford devient régent.

21 10 1422                     Mort de Charles VI : pas moins de 12 000 livres de cire sont brûlées lors de ses obsèques à Notre Dame !

1423                      La flotte catalane du Roi d’Aragon, rival du comte de Provence pour la couronne de Naples, met à sac Marseille, tuant, emprisonnant, incendiant les vaisseaux, les maisons, entrepôts, ateliers et chantiers.

Venise ouvre le premier lazaret, destiné à mettre en quarantaine les voyageurs issus de zones infectées : l’établissement se trouve sur l’île de Sainte Marie de Nazareth : lazaret pourrait être une déformation de Nazareth.

28 09 1424                Les Anglais commencent le siège du Mont Saint Michel : 20 ans de tentatives n’en viendront pas à bout : la garnison ne se rendra jamais. Ils ne sont pourtant pas loin : Tombelaine, à trois kilomètres, est terre anglaise. Quelques années plus tôt, l’abbé Pierre Jolivet, avait entrepris la fortification de l’ensemble, puis en 1420, croyant peut-être encore en Dieu, mais plus en la France, était passé dans le camp anglais ; ceux-ci se firent une joie de lui dire : Père abbé, vous connaissez le Mont mieux que quiconque, prenez-le. Le cher homme n’y parvint pas : il avait fait du très bon travail. En 1425, des corsaires malouins parvinrent à forcer le blocus des godons – le surnom des Anglaispour approvisionner le Mont. Sept ans plus tard, Pierre Jolivet fera partie des juges qui enverront Jeanne d’Arc au bûcher.

A Paris, les Anglais introduisent l’un de leurs jeux : le mât de cocagne.

vers 1425                    Le moine André Roublev peint l’icône russe qui deviendra l’une des plus célèbres : La Trinité, – la visite des trois anges à Abraham pour lui annoncer que son épouse Sara est enceinte -. C’est une habile manière de représenter la Trinité sans représenter Dieu, ce qui est interdit. Elle est destinée à orner l’abbatiale du monastère de la Trinité Saint Serge à Serguiev Possad, près de Moscou. Elle est aujourd’hui à la Galerie Trétiakov à Moscou.

29 08 1427                 Chassés de l’Inde vers l’an 900, les premiers Gitans arrivent en France.

Le commun, cent ou cent vingt hommes, femmes et enfants, n’arriva que le jour de la décollation de saint Jean [29 août]… Les hommes étaient très noirs et leurs cheveux crépus. Les femmes étaient les plus laides et les plus noiraudes qu’on pût voir. Toutes avaient des plaies au visage [tatouages], et les cheveux noirs comme la queue d’un cheval. Elles étaient vêtues d’une vieille flaussaie [étoffe grossière] attachée sur l’épaule par un gros lien de drap ou de corde ; leur seul linge était un vieux rochet [blouse] ou une vieille chemise ; bref, c’était les plus pauvres créatures que de mémoire d’homme on eût jamais vu venir en France. Malgré leur pauvreté, il y avait dans leur compagnie des sorcières, qui, en regardant les mains des gens, dévoilaient le passé et prédisaient l’avenir… Leurs enfants étaient d’une incomparable adresse, qui se manifestait surtout dans leur dextérité à vider dans leur bourse celle de leurs auditeurs ; la plupart, presque tous même, avaient les oreilles percées et portaient à chacune d’elles un ou deux anneaux d’argent. C’était, disaient-ils, la mode de leur pays.

Le journal d’un bourgeois de Paris

Le tableau qui suit date de 1935, par Paul Morand, voyageur-diplomate, qui, pour avoir épousé une Roumaine, séjourna longtemps à Bucarest. Cinq siècles séparent donc ces dates, et plus de 2 000 kilomètres, et cependant les traits communs sont plus nombreux, tant ils sont de toujours,  que ce qui les sépare.

Ils sont l’Extrême-Orient de ce proche Orient. Vers le XIII° siècle ils se sont arrêtés sur les bords du Danube. Venaient-ils d’Egypte ou de l’Oural ? Fuyaient-ils l’Inde envahie par Tamerlan ? (Aujourd’hui encore, nous appelons hordes tziganes leurs tribus errantes.) Les Tartares qui en avaient fait leurs esclaves les amenèrent en Europe dans leurs bagages. Bien qu’ayant essaimé jusqu’en Ecosse et même jusqu’à New York, ils semblent avoir une prédilection pour ces parages voisins de la Thrace où les sorciers sont rois, pour ces monts de Transylvanie où l’or sommeille sous la terre, pour ces campagnes où des hommes simples chantent lorsqu’ils souffrent et lorsqu’ils sont heureux. Ils n’ont pas cessé de porter sous le bras ces instruments de musique dont ils jouent avec un si étrange talent. Par un contraste singulier, ces nomades qui dorment à l’ombre de leurs chariots se sont voués à construire les maisons d’autrui. Partout, le long des échafaudages, vous les voyez courir, eux et leurs femmes, pieds nus, corps nus à travers les haillons, courbés sous les piles de briques dont ils ont la couleur et l’odeur de terre brûlée, pareils à des files de fourmis rouges. Longtemps esclaves des boyards, ils reçurent la liberté, il y a près d’un siècle, comme un don médiocre ; mais ils sont restés des parias ; non pas parce qu’ils se vêtent de loques multicolores ou de vieux sacs, parce que seuls ils acceptent de faire des métiers rebutants ou parce qu’ils vivent à l’écart, mais parce qu’ils sont d’une autre race, une race aux lèvres violettes, aux yeux bistrés, aux oreilles et aux nuques négroïdes, à la sclérotique jaunâtre, aux cheveux bouclés.

Les Tziganes se divisent en clans, en métiers ; les musiciens ou lautari (c’est-à-dire probablement laudatori, chanteurs de louanges, comme nos troubadours), les oursari ou montreurs d’ours, les lingurari ou tourneurs de cuillers, qui travaillent les métaux… Dans tous les pays du monde ils rétament les casseroles ; à Chicago, à Grenade, à Brasov ou dans le Jura, je les ai toujours vus souder et fondre les baguettes d’étain ; dans la campagne roumaine ils passent vers le soir, en compagnie de leur femme qui porte un réchaud et un énorme soufflet, ou bien suivis d’un ours qu’ils tiennent enchaîné par le nez ; bien avant qu’ils se soient arrêtés aux portes, les juments ont couché leurs longues oreilles et ont henni dans les écuries ; à mesure qu’ils approchent, on entend résonner dans les bat-flanc les coups sourds des sabots. Pauvre innocent ours, à peine plus velu que son maître, enfumé dans sa tanière des Carpathes par un beau matin d’hiver et qui se dandine maintenant, un bâton derrière le cou ; le Tzigane l’a capturé tout petit et lui a appris à danser sur une plaque de tôle chauffée ; il danse sans gaieté tandis que l’homme qui l’accompagne avec un tambourin lui promet, en psalmodiant d’un ton guttural, du pain et des olives. Il y a un autre métier où les Tziganes excellent, c’est celui de cuisinier ; naturellement doués, ils possèdent de merveilleuses recettes qu’ils tiennent sans doute par tradition orale de leurs aïeules servant dans les cuisines des boyards sous des chefs français ; j’en ai vu improviser des sauces hollandaises, des béchamels étonnantes dont ils ignoraient naturellement l’origine occidentale.

L’hiver, ils se font plus rares, les Tziganes. Comme les hommes des cavernes, ils s’endorment, faute de lumière, à la tombée de la nuit ; pour ne pas geler, ils jonchent la paille tous ensemble par grappes, leurs vêtements boutonnés à ceux du voisin. À la belle saison ils sortent de leurs trous ; les enfants conçus pendant ces nuits obscures grouillent à quatre pattes dans les ornières ; à cinq ans on les laisse seuls avec un violon fait d’une planche et de deux boyaux de chat, et ils gardent la tanière ; les femmes s’en vont en ville mendier ou vendre des fleurs et des journaux ; la poitrine ferme sous la chemise déchirée, habillées à partir de la taille de grandes robes de toile crasseuses et superposées, la tête serrée dans un mouchoir de teinte crue, elles sont accroupies devant leurs paniers ronds pleins de jacinthes ou guettent la sortie des grands hôtels ou des confiseries. De leur bouche sort une mélopée ininterrompue : qu’elles vous offrent des giroflées ou qu’elles vous tendent leurs nourrissons nus, ou qu’elles vous proposent des journaux, sans cesse elles nasillent à un centimètre de votre visage, vous tirant par le bras, entravant votre marche, insensibles aux rebuffades, impossibles à éloigner. La police leur impose des lieux de stationnement, mais elles n’en tiennent pas compte. Elles sont ravissantes de quatorze à dix-sept ans, avec les plus beaux seins, les plus beaux yeux, les plus belles dents du monde, mais très vite elles se flétrissent. Les hommes ont peu de goût pour la capitale ; s’ils sont lantari, ils redoutent la concurrence de la radio et des jazz, préfèrent la province et les gros bourgs où ils s’avèrent aussi bons agents électoraux et connaisseurs en chevaux. Il est rare qu’un Tzigane fasse fortune… sauf dans la traite des Blanches ; en ce cas, installés non loin du quartier de la Croix de Pierre (où les filles logent dans des cases séparées par de petites cours qui rappellent en moins pittoresque, le Mangue de Rio), ils surveillent leur petit commerce aphrodisiaque avec une compétence puisée dans leur passé de maquignons ; le dimanche, ils louent une voiture et emmènent leurs pensionnaires respirer à la campagne, tandis que leurs épouses lisent dans la main, ou dans le marc de café, ou dans les haricots jetés sur un fond de tamis renversé, ou dans le plomb fondu. Elles vendent aussi des colliers, des talismans, aiment la compagnie des morts et vont aux veillées funèbres où elles hurlent avec d’autant plus de ferveur professionnelle que l’enterrement est plus beau et plus grande la coliva, ce gâteau de funérailles posé sur la tombe et orné parfois du portrait du défunt en sucre, avec favoris de chocolat que lèchent en cachette les enfants ; ou bien, assises au bord du trottoir, elles tendent vers le ciel leur visage plus noir que celui des icônes.

Des Tziganes, on ignore le nombre car ils échappent au cens et, autant que possible, au service militaire. Les autorités ont essayé de leur octroyer des passeports collectifs mais sans plus de succès. Parfois, pour les fixer, les municipalités leur accordent un rayon d’action de cinq kilomètres afin de leur donner l’illusion du nomadisme. Les Tziganes possèdent un roi, Michel II Kwik, élu il y a deux ans près de Varsovie par les délégués des tribus, qui votèrent par empreintes de doigts ; ce monarque absolu est suivi d’un conseil des ministres ambulant ; il rend la justice et les délits commis ne sont punis que s’ils ressortissent du droit tzigane, code traditionnel et oral. Il existe une Europe tzigane qui se superpose à l’autre et dont nos nations ne sont que des départements temporaires ; dans chaque pays un voïvode représente le roi. Michel II rêve de fonder une sorte de sionisme et d’obtenir du gouvernement britannique la création sur les bords du Gange originel d’une petite Palestine tzigane.

Paul Morand        Bucarest         1935

1427                            La Chine des Ming occupe le Dai Viet depuis 1406 – il s’appellera Viet-Nam en 1804 -, suscitant ainsi le mouvement d’indépendance de Lê Loi, qui, après dix ans de lutte, parvient à libérer son pays :

Les Dieux du Sol et des Céréales sont assurés. Les monts et les fleuves ont changé d’apparence. L’univers déréglé retrouve son harmonie. Le soleil et la lune passent des ténèbres à la clarté [] O pureté éternelle des quatre mers, proclame une ère de nouveau gouvernement.

La dynastie des Lê va s’atteler à la reconstruction du Dai Viêt, portant à son apogée cette civilisation : encouragement de l’agriculture et de l’artisanat, exploitation des mines de cuivre, zinc, or et argent du Haut Tonkin, limitation des pouvoirs des princes royaux, réhabilitation des fonctionnaires de base.

1428                            Début d’une longue série de procès de sorcellerie à Briançon : jusqu’à 1450, 110 femmes et 57 hommes seront brûlés. L’usage du bouc émissaire, pratique idéale pour qui préfère ne pas se poser de question sur soi, était alors très répandu, et était loin de concerner le seul petit peuple : chaque fois qu’un pape était élu à Rome, le chef de la communauté juive devait lui remettre son plus beau livre de la Torah, se prosterner devant lui et recevoir un coup de pied au derrière, avant de rentrer entre deux haies de passants qui l’insultaient.

Les XIV° et XV° siècles ont été le temps des chrétiens conformes.

Hervé Martin       Mentalités médiévales, XI° – XV° siècle PUF 1996

La terre tremble à Puicerda dans les Pyrénées orientales, au point de provoquer l’effondrement de l’église et la mort de ceux qui s’y trouvaient.

4 03 1429                  Jeanne est présentée et obtient la confiance de Charles VII à Chinon. Comment une paysanne des marches du royaume, 17 ans, a-t-elle bien pu rencontrer le roi de France ? Fut-il maître d’un royaume dont la situation est alors bien peu glorieuse : pratiquement tout ce qui est au nord d’Orléans est sous domination anglaise, de même que la Guyenne, plus au sud. Elle a eu des voix lui demandant de se rendre à Vaucouleurs où réside Baudricourt, le représentant du roi : c’est lui qui aura fait le lien. Des voix, ce n’est pas alors chose rare ; prophètes et prophétesses sont fréquents et le roi a obligation de les recevoir. Parmi les plus illustres, sainte Brigitte de Suède, 1303-1373, patronne des faussaires, qui eut l’ingéniosité de faire passer ses conseils plus ou moins avisés pour des révélations venues en ligne directe de Dieu, de la Vierge et d’innombrables saints … et ça marchait plutôt bien ; cela lui permit de fonder le monastère de Vadstena avec pour abbesse sa fille Catherine. Sur la guerre entre la France et l’Angleterre, elle eut la révélation de la Vierge Marie d’une paix négociée en faveur de l’Angleterre puisque Édouard, roi d’Angleterre, étant le petit-fils de Philippe le Bel, devenait l’héritier du trône de France, ce qu’aurait du reconnaître Philippe VI de Valois.

Charles II fera vérifier l’authenticité de la démarche de Jeanne par une commission de théologiens réunie à Poitiers, et Yolande d’Aragon, belle-mère du roi, s’assurera de la virginité de la pucelle : au combat, la virginité, cela donne la baraka.

Il fera vérifier l’authenticité de la démarche par une commission de théologiens réunie à Poitiers, et Yolande d’Aragon, belle-mère du roi, s’assurera de la virginité de la pucelle : au combat, la virginité, cela donne la baraka.

Jeanne d’Arc annonce au petit roi de Bourges :

Noble dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle. Ne tenez plus davantage de délibérations, et si longues ; venez au plus tôt à Reims pour prendre une couronne.

Voilà qui est bien, mademoiselle, mais Reims est aux Anglais, que je sache. Comment y aller ?
– En les battant, Noble Dauphin. Nous commencerons par Orléans et ensuite, nous irons à Reims
Il lui faut donc bouter les Anglais hors de France : elle commence par les en avertir :

Roi d’Angleterre et vous, duc de Bedford, qui vous dites régent du royaume de France […], rendez à la Pucelle, ci envoyée de par Dieu, le Roi du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Je suis ci venue de par Dieu pour réclamer le sang royal. Je suis toute prête à faire la paix, si vous voulez me faire raison en abandonnant la France et payant pour ce que vous l’avez tenue. Et vous tous, archers, compagnons de guerre, gentilshommes et autres qui êtes devant la ville d’Orléans, allez-vous en en votre pays, de par Dieu ; et si vous ne le faites ainsi, attendez les nouvelles de la Pucelle qui ira vous voir sous peu, à vos bien grands dommages.

Roi d’Angleterre, si vous le faites ainsi, je suis chef de guerre et en quelque lieu que j’attendrai vos gens en France, je les en ferai aller, qu’ils le veuillent ou non. Et, s’ils ne veulent obéir, je les ferai tous occire ; je suis ci venue de par Dieu, le Roi du Ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France !

En ces temps-là, la langue française ne changeait guère : à peu près quatre cents ans plus tard, George Sand prêtera à Brunette, l’un des personnages des Maîtres Sonneurs des accents bien ressemblants : si Brunette n’est pas chef de guerre, elle n’en est pas moins capable de donner à son indignation une force qui fait reculer les manants, avec des mots qui auraient pu être ceux de Jeanne :

Hommes sans cœur, j’ai le bonheur de ne pas comprendre ce que vous me dites, mais je vois bien que vous avez intention de me faire insulte dans vos pensées. Eh bien, regardez-moi, et si jamais vous avez vu la figure d’une femme qui mérite respect, connaissez que la mienne y a droit. Ayez honte de votre vilain comportement, et laissez-moi continuer mon chemin sans vous plus entendre.

8 05 1429               Jeanne contraint les Anglais à lever le siège d’Orléans. Ainsi le retiendra l’histoire. De fait, elle commença par n’être qu’un porte étendard, ce qui est déjà beaucoup sur le plan symbolique. Ce n’est qu’au fur et à mesure de l’expérience acquise et de sa maîtrise dans le combat qu’elle deviendra effectivement chef militaire.

18 06 1429                  Jeanne bat les Anglais à Patay.

Gouvernant sa bataille en bonne ménagère
Bien allante et vaillante et sans étourderie,
Bien venante et plaisante et sans coquetterie,
Bien disante et parlante et sans bavarderie.

Charles Péguy. La tapisserie de Sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc.

18 06 1429                   Jeanne bat les Anglais à Patay.

17 07 1429              La promesse de Jeanne s’accomplit : Charles VII est sacré à Reims, et va faire preuve désormais envers elle d’une monstrueuse ingratitude. La honte du Traité de Troyes est lavée. La bravoure dont a fait preuve Gille de Rais aux coté de Jeanne d’Arc lui vaut de porter la Sainte Ampoule. Soulignant ses hauts et recommandables services, les grands périls et dangers auxquels il s’est exposé, comme la prise du Lude et autres beaux faits, la levée du siège devant la ville d’Orléans, Charles VII l’élève à la dignité de maréchal et l’autorise à faire figurer une guirlande de fleurs de lys d’or sur ses armoiries.

08 1429                       N’en déplaise aux contempteurs de Jeanne d’Arc, elle n’est pas un produit culturel fabriqué et exploité dans des temps récents surtout par une droite traditionaliste, et parfois extrême. Avec ses seuls 17 ans, elle est déjà connue à l’autre bout du royaume et d’aucuns font appel à elle – en l’occurrence le comte d’Armagnac, qui loge à Rodez – qui lui demande conseil pour savoir à quel pape il faut obéir, étant donné qu’il y en a trois ! Elle est déjà donc bien perçue comme dotée de pouvoirs et de connaissances d’ordre surnaturel :

Ma très chère dame, il y a trois contendans au papat : l’un demeure à Rome, qui se fait appeler Martin Quint, auquel tous les rois chrétiens obéissent ; l’autre demeure à Peniscole, lequel se fait appeler Clément VIII ; le tiers, on ne scet où il demeure, se non seulement le cardinal de Saint-Etienne, Jean Carrier, et peu de gens avec lui, lequel se fait nommer pape Benoît XIV… Veuillez supplier à N.S. Jésus-Christ que, par sa miséricorde infinite, nous veuille par vous déclarer qui est des trois dessudiz vray pape, et auquel nous devons croire, si secrètement ou par aucune dissimulation, ou publique manifeste. Car nous serons tous preste de faire le vouloir et plaisir de N.S. Jésus-Christ.

Le messager du comte d’Armagnac attendit à Compiègne la réponse pour l’apporter à son maître, d’où il ressort que la belle était à l’écoute des trompettes de la renommée, car elle aurait fort bien pu éconduire le comte en lui disant quelque chose comme : « Très cher conte, je suis vraiment désolée de ne pas être en mesure de vous répondre, mais, comme vous le savez sans doute, je suis branchée avec le ciel par une ligne directe, aussi pour ce qui est du sort des intermédiaires, et surtout du pape, en plus encore s’ils sont trois, I do’nt care. Et puis il est vrai que j’ai d’autres chats à fouetter. Bien sincèrement. Jehanne ». Mais non, car ce fût :

Conte d’Armignac, mon très chier et bon ami, Jehanne la Pucelle vous fait savoir que vostre message est venu par devers moy, lequel m’a dit que l’aviés envoié par-deçà pour savoir de moy auquel des trois papes, que mandés par mémoire, vous devriés croire. De laquelle vous ne puis bonnement faire savoir au vray pour le présent jusques à ce que je soye à Paris ou ailleurs, à requoy, car je suis pour le présent trop empeschiée au fait de la guerre : mais quant vous sarey que je seraz à Paris, envoiez ung message pardevers moy, et je vous feray savoir tout au vray auquel vous devrez croire, et que en aray sceu par le conseil de mon droiturier et souverain seigneur, le Roy de tout le monde, et que en aurez à faire, à tout mon povoir. A Dieu vous commans ; Dieu soit garde de vous.

Jehanne          Escript à Compiengne. le XXII° jour d’aoust

8 09 1429                   Jeanne échoue à libérer Paris des Anglais. Le Bourgeois de Paris note dans son journal : Une créature en forme de femme avec eux, qu’on nommait la Pucelle. Qui c’était, Dieu le sait.

16 03 1430                  De Sully sur Loire, Jeanne écrit aux habitants de Reims :

A mes tres chiers et bons amis gens d’Eiglise, bourgois et aultres habitants de la ville de Rains.

Tres chiers et bien aimés et bien desiriés a veoir, Jehenne la Pucelle ey receu vous letres faisent mancion que vous vous doptiés d’avoir le siecge. Vulhés savoir que vous n’arés point si je les puis rencontreys bien bref, et si ainsi fut que je ne les recontrasse ne eux venissent devant vous, si fermés vous pourtes car je serey bien brief vers vous, et ci eux y sont je leur feray chousier leurs esperons si a aste qu’il ne saront par ho les prandre et lever c’il y et si brief que ce sera bien tost. Autre chouse ne vous escri pour le present mes que soyez tout jours bons et loyals. Je pri a Dieu que vous ait en sa guarde. Escrit a Sulli le XVIe jour de mars. Je vous mandesse anquores auqunes nouvelles de quoy vous seriés bien choyeaux [ce mot barré] joyeux mes je doubte que les letres ne feussent prises en chemin et que l’on ne vit les dictes nouvelles.

Jehanne

Traduction :     À mes très chers et bons amis gens d’Église, bourgeois et autres habitants de la ville de Reims.

Très chers et bien-aimés, que je désirerais bien voir. Jeanne la Pucelle, j’ai bien reçu vos lettres faisant mention que vous craignez un siège. Veuillez savoir que vous n’en aurez point si je puis les rencontrer rapidement, et s’il arrivait que je ne les rencontrasse pas et qu’ils viennent vers vous, fermez vos portes, car je serai rapidement près de vous et s’ils y sont, je leur ferai chausser leurs éperons si vite qu’ils ne sauront par où les prendre et lever [le siège], s’il y est, si rapidement que ce sera bientôt. Je ne vous écris pas autre chose pour le présent sinon que vous soyez bons et loyaux. Je prie Dieu qu’il vous ait en sa garde. Écrit à Sully, le 16e jour de mars. Je vous annoncerais encore quelques nouvelles dont vous seriez bien joyeux, mais je crains que les lettres ne soient prises en chemin et que l’on ne vît lesdites nouvelles.

Jehanne

Cette lettre est l’une des trois conservées qui portent la signature Jehanne. Il n’est pas certain que la Pucelle ait su lire et écrire ; du moins eut-elle à cœur d’apprendre à tracer son nom, maladroitement, de façon à donner plus de force et d’authenticité à ses missives.

Philippe Contamine    Bibliothèque Nationale    Les plus belles lettres manuscrites de la langue française.       Robert Laffont1992

23 05 1430                 Aux portes de Compiègne, Jeanne est faite prisonnière par les troupes de Jean de Luxembourg… Enfermée au sommet de la tour du château, d’à peu près 20 mètres de haut, elle saute en passant par la fenêtre qui n’était pas munie de grille, et s’en sort sans fracture particulière après trois jours de soins ! Le procès ne manquera pas de mentionner pareille charge : tentative de suicide… nombre d’historiens pensent de même aujourd’hui. [l’acte d’accusation, dans son article VII, précisera : Tu as dit que tu avais volontairement et de ton plein gré, sauté de la tour de Beaurevoir, aimant mieux mourir que d’être remise aux mains des Anglais et que de vivre après la destruction de Compiègne, et que, malgré la défense que t’en avaient faite sainte Catherine et sainte Marguerite, tu n’avais pu t’empêcher de te précipiter]. Jean de Luxembourg la vendra, après sa convalescence, pour dix mille livres tournois, à l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, qui la réclame au nom du roi d’Angleterre. Charles VII ne tentera rien qui aurait pu la sortir de là.

Son passage avait valu à la cause française, sur le seul plan territorial, les pays d’Orléans, de Vendôme et de Dun, une grande partie de la Champagne et de la Brie, le Valois, les comtés de Clermont et de Beauvais ; indirectement le duché de Bar, dont l’héritier, René d’Anjou, avait été poussé par les victoires françaises à rejeter la suzeraineté anglaise. La disparition de la Pucelle et l’influence persistante de La Trémoille ramenèrent la guerre au stade désespérant des petites opérations locales et de la réclusion dans les châteaux, que l’ennemi se remettait à gagner un à un, avec l’accompagnement de dévastations et de violences où le pays souffrait autant de certains de ses défenseurs que de l’adversaire.

Emile G Léonard       Histoire classique du Moyen Age français depuis l’avènement des Capétiens.   1986

1430                            Le comté de Piémont vient en apanage à la maison de Savoie en 1419, et Amédée VIII, futur pape Félix V, [† 1439], le réunira à la Savoie en 1427 ; il confortera son pouvoir sur Genève, promulguera le statut des notaires et surtout publiera les Statuts de Savoie, monument juridique dont certaines dispositions resteront en vigueur jusqu’au XVIII° siècle.

vers 1430                    Les syndics de Toulon font appel au sieur Palmier, industriel à Grasse pour qu’il y installe une savonnerie au nord de la place du Portalet sur des terrains jusqu’alors utilisés pour le parcage des animaux destinés à la boucherie. D’autres savonneries viendront s’y installer, mais les plaintes des riverains relatives aux odeurs entraîneront leur déménagement deux siècles plus tard en 1633, au-delà des remparts de la ville. De huit savonneries en 1600, le nombre passa à vingt en 1650 qui exportaient plus de 60 000 quintaux de savons par an.

9 01 1431                    Début du procès de Jeanne d’Arc.

Puis vint cette voix
Environ l’heure de midi
Au temps de l’été
Dans le jardin de mon père

le 22 février 1431

30 05 1431                 Jeanne d’Arc est brûlée à Rouen, à la suite d’un procès dirigé par Pierre Cauchon évêque de Beauvais. Elle n’a pas été torturée, car la torture est réservée aux hommes. Elle avait abjuré le 24 mai, reprenant alors l’habit féminin, puis avait repris l’habit masculin le 28. On lui fera grief de bien des choses… hérétique, idolâtre apostate, relapse, indigne de toute grâce et communion et même d’avoir dansé sous un chêne à la Saint Jean, de s’être servi de la mandragore, la plante des sorcières. Puisque ses indiscutables victoires ne pouvaient être d’origine divine, il fallait qu’elles soient d’origine satanique !

On entendra un officiel témoin de sa mort murmurer : Plût à Dieu que mon âme fut au lieu où je crois être l’âme de cette femme.

A ses juges : Je ne sais qu’une chose de l’avenir, c’est que les Anglais seront boutés hors de France.

Elle tient à ne pas prendre parti sur les querelles bien temporelles de l’Eglise : Je suis venue au roi de France de la part de Dieu, de la Sainte Vierge Marie, et de tous les saints du Paradis, et de l’Eglise victorieuse de là-haut, et par leur commandement ; et à cette Eglise-là je soumets tous mes bons faits et tout ce que j’ai fait et ferai.

*****

Tout à coup, le ciel suscite une libératrice au royaume ; une jeune fille, sortie de la plus basse condition, paroît, relève les esprits abattus, leur redonne de la confiance, et les plus vieux guerriers suivent ses étendards avec une admiration mêlée d’un respect religieux ; une force surnaturelle semble animer les soldats. Devenue générale par  inspiration, Jeanne d’Arc marche au secours d’Orléans, fait lever le siège de cette importante ville, bat les Anglais et, victorieuse, semant la terreur sur son passage, conduit à travers les provinces soumises à l’ennemi, son roi Charles VII, pour êtrer sacré dans Rheims : on diroit que la victoire a pris les traits de cette jeune et intéressante personne. Satisfaite d’avoir porté un coup mortel aux Anglais, et d’avoir vu la couronne posée sur la tête du monarque, elle veut se retirer ; mais elle est retenue, et cette héroïne, l’année suivante, tombe au pouvoir des Anglais qui la firent brûler vive. Tant de sagesse, de prudence, d’habileté, de valeur, dans un âge si tendre, et dans un sexe naturellement si foible, ne purent lui faire trouver grâce devant les infâmes juges qui la traitèrent comme une sorcière.

M.E. Jondot        Tableau historique des nations. 1808

Cependant la flamme montait… Au moment où elle toucha, la malheureuse frémit et demanda de l’eau bénite ; de l’eau, c’était apparemment le cri de la frayeur… Mais, se relevant aussitôt, elle ne nomma plus que Dieu, que ses anges et ses Saintes. Elle leur rendit témoignage : oui, mes voix étaient de Dieu, mes voix ne m’ont pas trompée ! Que toute incertitude ait cessé dans les flammens, cela doit nous faire croire qu’elle accepta la mort pour la délivrance promise, qu’elle n’entendit plus le salut au sens judaïque et matériel, comme elle avait fait jusque là, qu’elle vit clair enfin, et que, sortant des ombres, elle obtint ce qui lui manquait encore de lumière et de sainteté.

Cette grande parole est attestée par le témoin obligé et juré de la mort, par le dominicain qui monta avec elle sur le bûcher, qu’elle en fit descendre, mais qui d’en bas lui parlait, l’écoutait et lui tenait la croix. Nous avons encore un autre témoin de cette mort sainte, un témoin bien grave, qui lui-même fut sans doute un saint. Cet homme, dont l’histoire doit conserver le nom, était le moine augustin déjà mentionné, frère Isambart de la Pierre ; dans le procès, il avait failli périr pour avoir conseillé la Pucelle, et néanmoins, quoique si bien désigné à la haine des Anglais, il voulut monter avec elle dans la charrette, lui fit venir la croix de la paroisse, l’assista parmi cette foule furieuse, et sur l’échafaud et au bûcher.

Vingt ans après, les deux vénérables religieux, simples moines, voués à la pauvreté et n’ayant rien à gagner ni à craindre en ce monde, déposent ce qu’on vient de lire : Nous l’entendions, disent-ils, dans le feu, invoquer ses Saintes, son archange ; elle répétait le nom du Sauveur… Enfin, laissant tomber sa tête, elle poussa un grand cri : Jésus !

Dix mille hommes pleuraient… Quelques Anglais seuls riaient ou tâchaient de rire. Un d’eux, des plus furieux, avait juré de mettre un fagot au bûcher ; elle expirait au moment où il le mit, il se trouva mal ; ses camarades le menèrent à une taverne pour le faire boire et reprendre ses esprits ; mais il ne pouvait se remettre : J’ai vu, disait-il hors de lui-même, j’ai vu de sa bouche, avec le dernier soupir, s’envoler une colombe. D’autres avaient lu dans les flammes  le mot qu’elle répétait : Jésus ! Le bourreau alla le soir trouver frère Isambart ; il était tout épouvanté ; il se confessa, mais il ne pouvait croire que Dieu lui pardonnât jamais… Un secrétaire du roi d’Angleterre disait tout haut en revenant : Nous sommes perdus, nous avons brulé une sainte !

Cette parole, échappée à un ennemi, n’en est pas moins grave. Elle restera. L’avenir n’y contredira point. Oui, selon la Religion, selon la patrie, Jeanne d’Arc fut une sainte. Quelle légende plus belle que cette incontestable histoire ? Mais il faut se garder bien d’en faire une légende ; on doit en conserver pieusement tous les traits, même les plus humains, en respecter la réalité touchante et terrible…

Que l’esprit romanesque y touche, s’il ose ; la poésie ne le fera jamais. Eh ! que saurait-elle ajouter ? L’idée qu’elle avait, pendant tout le Moyen-Age, poursuivie de légende en légende, cette idée se trouva à la fin une personne ; ce rêve, on le toucha. La Vierge secourable des batailles que les chevaliers appelaient, attendaient d’en haut, elle fut ici-bas… En qui ? C’est la merveille. Dans ce qu’on méprisait, dans ce qui semblait le plus humble, dans une enfant, dans la simple fille des campagnes, du pauvre peuple de France… Car il y eut un peuple, il y eut une France. Cette dernière figure du passé fut aussi la première du temps qui commençait. En elle apparurent à la fois la Vierge… et déjà la Patrie.

Jules Michelet       Histoire de France. Tome V, Charles VII. Jeanne d’Arc, 1841

Elle aima tant la France que la France, touchée, se mit à s’aimer elle-même.

Charles Peguy

Jeanne d’Arc, la seule figure de victoire qui fut aussi une figure de pitié.

André Malraux

C’est sans doute à la peste que l’on doit d’avoir retrouvé le seul portrait de son vivant, mis à jour en 1997 dans la chapelle Notre Dame de Bermont, à proximité de Domrémy : la fresque était masquée par un enduit de chaux, appliqué préventivement contre l’épidémie.

Pareille vie ne pouvait manquer de fasciner… elle sera réhabilitée en 1456… puis on l’oubliera pendant quelques siècles. C’est peut-être son personnage qui inaugura les falsifications historiques, dûment argumentés bien sûr : pour les uns d’origine royale, pour d’autres, substituée avant le bûcher à une autre et réapparaissant 5 ans plus tard à ses frères près de Metz sous le nom de Claude Désarmoise. On reverra ce phénomène avec le roi Sebastian du Portugal, avec Napoléon et même avec Hitler. Le cinéma, dès ses premières années, en fera la star éternelle du grand écran : qu’on en juge…

1898                Exécution de Jeanne d’Arc, Catalogue Lumière
1900                Jeanne d’Arc de Mélies
1908                Jeanne d’Arc d’Albert Cappellani
1908                Jeanne d’Arc de Mario Caserini
1913                Jeanne d’Arc de Nino Oxillia
1917                Joan the woman  de Cecil B. De Mille, avec Géraldine Farrar
1920                La Vie merveilleuse de Jeanne d’Arc de Marco de Gastyne
1920                La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Théodor Dreyer, avec Renée Falconetti
1948                Jeanne d’Arc de Victor Fleming, avec Ingrid Bergman
1954                Jeanne de Jean Delanoy, avec Michèle Morgan
1954                Jeanne au bûcher de Rossellini, sur un texte de Claudel, et un  oratorio d’Arthur Honegger, avec Ingrid Bergman.
1957                 Saint Joan, Otto Preminger, avec Jean Seberg
1961                Le procès de Jeanne d’Arc  de Robert  Bresson, avec Florence Delay
1970                Le Début de Gleb Panfilov, avec Inna Tchourikova [hors studio, un couple]
Tchourikova est la plus grande Jeanne de l’histoire du cinéma.
                                                                               Pierre Murat            Télérama
1994                Jeanne la Pucelle de Jacques Rivette, avec Sandrine Bonnaire
1999                Jeanne d’Arc de Luc Besson avec Milla Jovovitch
2011                Jeanne captive de Philippe Ramos avec Mathieu Amalric, Clémence Poésy.
2019                Jeanne de Bruno Dumont avec Lise Leplat Prudhomme, Fabrice Luchini, inspiré du Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc, de Charles Peguy

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[1] Les premiers banquiers exerçaient leur activité sur un banc. Lorsqu’ils faisaient faillite, on cassait leurs bancs. Casser en italien, c’est rotta : cela donnait une banca rotta : notre banqueroute.

[2]  Jean Raspail, écrivain prolifique né en 1925, essentiellement connu pour Le camp des Saints sorti en 1973, a écrit en 1995 L’anneau du pêcheur dont le fond historique est ce schisme de la papauté. Il a effectué d’importantes recherches et il est assez aisé dans son roman de faire le tri entre ce qui s’est réellement passé et le roman. Ces papes d’Avignon auraient mis beaucoup plus longtemps à renoncer à se prétendre chef de l’Eglise Catholique. Que faut-il pour être pape ? des cardinaux qui vous élisent et donc, ils en nommèrent de façon à avoir un successeur ; ainsi à Clément VIII aurait succédé Benoît XIV – Bernard Garnier – 1428-1430, élu à Villefranche de Rouergue, Benoît XIV – Jean Carrier – 1430-1437, élu à Rodez, Benoît XV – Pierre Tifane, élu près de Rodez, cardinal de Tibériade, Benoît XVI, – Jean Langlade 1470-1499, cardinal de Césarée. Certains les nommeront la petite Eglise du Viaur.

[3] Fils d’un chef musulman tué par les Chinois lors d’une conquête, il avait été fait prisonnier des Chinois alors qu’il était enfant, et castré, au service de son maître quand il n’était encore que prince impérial.


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