1431 à 1432. Naufrage italien au large de la Norvège. Henri le navigateur. 12221
Publié par (l.peltier) le 29 novembre 2008 En savoir plus

7 12 1431                             Pietro Querini, noble vénitien d’une trentaine d’années, a armé une nef pour aller vendre sa cargaison de vin et de bois en Flandres. Il appareille de Crète – alors vénitienne – en avril 1431 ; son équipage est de 68 marins de nations diverses, dont 2 officiers de bord, Nicolò de Michiel et Cristoforo Fioravante. Ce type de voyage n’a alors rien d’exceptionnel, et l’on compte environ une dizaine de mois pour un aller-retour. Mais la mer est devenue bien mauvaise et le navire essuie du très gros temps depuis le 9 novembre : bien des pièces essentielles du navire ont déjà été endommagées dont le timon (gouvernail). Le navire sera perdu et 11 hommes, embarqués sur une chaloupe, arriveront vivants aux îles Lofoten, au large du nord de la Norvège.

Le 4 décembre, le jour de la Sainte-Barbara, trois vagues successives nous submergèrent, faisant vaciller encore davantage le malheureux navire. Malgré notre effroi, nous reprîmes courage, nous jetant dans l’eau jusqu’à mi-corps afin de le vider de ce chargement superflu. Le 7 décembre, la tempête redoubla. À 2 heures, le navire fut à nouveau inondé. Il se renversa du côté sous le vent et, comme plus rien ne faisait contrepoids, l’eau s’y engouffra de façon effrayante. Voyant notre fin approcher et ne sachant plus que faire, nous recommandâmes nos âmes à Dieu. Je craignais tellement de me noyer que je me fis apporter de l’eau, dont je bus des quantités incroyables. Je pensais qu’en en remplissant mon estomac et mon ventre, la mer ne pourrait plus y pénétrer, ce qui, tout bien considéré, était une idée fausse et insensée.

Les circonstances étaient tragiques. Nous nous regardions les uns les autres, gémissant, terrifiés par la mort à venir. Nous savons tous que nous allons mourir, mais il y a des façons de mourir pires que d’autres, et la noyade compte parmi celles-ci. Nous prîmes comme ultime décision de couper le mât et la couronne de l’infortuné navire. Il nous semblait qu’une fois allégé de ce poids, il allait pouvoir se relever, ce qui empêcherait la mer d’y pénétrer. Une fois coupés le mât et l’antenne, il plut à Dieu de les faire tomber sans qu’ils ne heurtent aucune partie du navire, comme si une main invisible les avait jetés par-dessus bord. Notre misérable embarcation reprit son souffle. Cela nous redonna courage et force, et nous pûmes la vider de son dangereux et funeste chargement. Lors, comme il plut à Dieu, la fureur de la mer et du vent commença enfin à se calmer.

Nous l’avons dit, tout était différent maintenant que notre navire n’avait plus son mât, qui constitue, comme le savent les marins, la partie la plus importante d’une embarcation. Mais il vacillait désormais et la mer s’engouffrait à son bord. Nous ne parvenions pas à rester debout, ni même à nous reposer, car il fallait en permanence écoper le navire. Nous avions perdu tout espoir de jamais revoir la terre.

Condamnés à cet état misérable et calamiteux, nous décidâmes par un vote à main levée que si Dieu voulait apaiser la colère de la mer et du vent, nous embarquerions sur la chaloupe et l’esquif. Rester à bord ne pourrait que nous conduire à la mort, à la damnation de nos âmes et de nos corps. Nous savions qu’il était désormais impossible d’atteindre la côte à bord de ce navire estropié sans timon, ni mât, ni voile. Selon nos estimations, nous nous trouvions à plus de 700 milles au large de l’Irlande. Nous décidâmes de préparer les petites embarcations pour abandonner la plus grande dès que la mer déchaînée nous le permettrait.

Depuis le début de la tempête, certains compagnons n’avaient de cesse de boire du vin, sans aucune retenue. Ils passaient la plupart de leur temps auprès d’un feu qu’ils allumaient avec le cyprès odoriférant dont le corps du navire et son chargement étaient en grande partie constitués. Dans ces conditions, ils ne redoutaient pas de mourir. Or, comme nous allons le voir, le changement de situation fut pour eux particulièrement éprouvant.

À ce moment-là, le timon se détacha et alla heurter les rambardes. Cela ne fit qu’accroître le tourment du navire. Nous fûmes donc obligés d’en faire plusieurs morceaux et de les jeter à la mer.

Nous avions pris l’habitude, durant les nuits interminables, de nous réunir pour prier ensemble, le visage couvert de larmes, et louer la Vierge, notre impératrice Marie, ainsi que son Fils, notre omnipotent rédempteur, auquel nous adressions dévotement nos oraisons pour qu’ils nous sauvent de la fureur et des ténèbres. Il ne nous était désormais plus possible de nous livrer à de tels mystères. Nous ne parvenions ni à nous déplacer, ni à rester immobile, ni à nous allonger, et ne faisions que nous lamenter, prier et pleurer.

J’avais plusieurs préoccupations à l’esprit. Je pensais en particulier aux chaloupes sur lesquelles nous embarquerions si nous réussissions à les mettre à la mer. Or, la plupart de l’équipage considérait que l’une d’entre elles était bien meilleure. Je voulais éviter une querelle à ce propos parmi les moins modérés des marins, d’autant que l’abus de vin rendait une dispute très probable.

J’adressai donc de ferventes prières à l’Omnipotent, lui demandant de me prêter grâce afin de sauver les membres de l’équipage. Il me suggéra de les rassurer en leur expliquant que le choix de chacun resterait secret.

L’écrivain de bord en prendrait note et j’espérais que la miséricorde divine aiderait à la répartition. Par miracle, alors que nous avions décidé que vingt-et-un d’entre nous embarqueraient sur l’esquif et quarante-sept à bord de la chaloupe la plus grande, il advint que vingt-quatre firent le choix de l’esquif. J’eus le privilège de pouvoir choisir, avec un familier de mon choix, l’embarcation qui me plaisait davantage. J’avais personnellement pensé embarquer sur l’esquif qui me semblait très bon, mais lorsque je vis que tous mes officiers avaient choisi la chaloupe, je changeai d’avis. Comme le lecteur le verra, cela fut la cause de notre salut, à moi et à mon familier.

Nous commençâmes à préparer les chaloupes pour abandonner notre navire. Mais il paraissait difficile de les mettre à la mer, sans mât ni point élevé pour les hisser. La nécessité nous suggéra alors de dresser la barre de notre timon et de la lier fortement à gauche du château de poupe, sous le vent, puis d’y accrocher les amarres à la cime et d’attendre que le vent et la mer s’apaisent.

Le 17 décembre, le calme était partiellement revenu. A l’aube, nous parvînmes péniblement à mettre les petites chaloupes dans la grande et effrayante mer. Nous partageâmes de façon équitable les vivres qui restaient, distribuant à ceux de l’esquif des provisions pour vingt et une personnes, et à ceux de la chaloupe pour quarante sept. En revanche, chacun des deux équipages put prendre autant de vin qu’il était possible d’en embarquer, car nous en avions en abondance.

L’heure de notre départ et de notre séparation arriva.

J’appelai d’abord ceux qui semblaient vraiment manquer de vêtements, et leur donnai une partie des miens. Je les aurais sauvés si je l’avais pu, car ma contrition était alors immense. Je n’agissais pas seulement par pitié, mais aussi parce que j’avais l’impression de quitter ma sépulture pour entrer dans un monument. Puis nous embarquâmes à bord des chaloupes, et fûmes alors saisis d’une tristesse infinie. Nous nous serrâmes dans les bras les uns des autres, nous embrassant sur la bouche et soupirant amèrement. Nous nous séparions ainsi de ceux que nous n’allions plus jamais revoir. Ô combien ces adieux furent douloureux pour notre équipage malheureux.

Nous partîmes à 2 heures. Nous abandonnions ce malheureux navire que j’avais fabriqué avec beaucoup d’attention et de joie, que j’avais moi-même affrété et préparé, espérant beaucoup de sa navigation, comme je l’ai raconté dans la première partie de ce livre. Nous y laissions 800 bottes de vin de Malvoisie provenant du Sud de la Grèce et des îles de la mer Égée, de grandes quantités de cyprès odoriférant ouvragé, du poivre et du gingembre pour une somme élevée, et bien d’autres marchandises de valeur.

En m’éloignant du navire, j’eus l’impression que c’était ma patrie et la vie très heureuse que j’abandonnais.

Ce jour-là, nous comprîmes que si nous changions d’embarcation, nous ne changions pourtant pas de destin. La nuit du mardi au mercredi fut longue. Nos ennemis, le vent d’est irascible et le sirocco, se renforcèrent.

La tempête devint si violente que le misérable esquif s’éloigna de nous et se perdit. Nous ne sûmes jamais ce qu’il advint de lui.

La mer démontée arracha le timon de notre chaloupe et nous crûmes que la nuit allait sonner le glas de notre existence amère et crucifiée. Grâce au peu d’énergie qui nous restait, nous devions écoper l’eau qui pénétrait à bord. Pour voir notre vie se prolonger, nous dûmes nous séparer de ce qui nous maintenait justement en vie. Cette nuit-là en effet, pour alléger le navire, nous jetâmes par dessus bord la plupart du vin et de la nourriture, certains vêtements et des instruments, tous nécessaires à notre navigation comme à notre survie.

Pour le salut des onze survivants de cette aventure, il plut toutefois à Dieu de faire cesser la tempête le lendemain, le 18 décembre. Nous prîmes la direction du levant vers où nous pensions trouver la terre la plus proche, en l’occurrence l’Irlande. Mais il nous était impossible de tenir le cap, car les vents étaient très instables, venant tantôt de l’est tantôt de l’ouest. Nous commençâmes alors à dériver, sans plus d’espoir de rester en vie, vu que nous n’avions plus aucun moyen de subsistance.

Il faut raconter aux lecteurs et aux auditeurs, sans taire la vérité, le sort funeste de ceux qui commencent à mourir. En premier lieu, sachez qu’à cause de la tempête et de notre traversée mouvementée, la chaloupe avait déjà énormément souffert : elle était si abîmée qu’elle prenait l’eau de toute part. Nous devions nous relayer en permanence pour la vider, à genou, dans l’eau. En second lieu, nous n’avions presque plus rien à boire. Il nous fallut rationner les toutes petites quantités de vin qui nous restaient, à raison d’un quart de tasse déjà fort petite, deux fois entre le jour et la nuit : une vraie misère. Quant à la nourriture, la situation était meilleure, car nous avions suffisamment de viande salée, de fromage et de biscuits. Mais imaginez le dilemme de devoir manger des aliments salés dans ces conditions.

Certains commencèrent alors à mourir. On ne voyait aucun signe particulier de leur mort prochaine et ils s’effondraient soudainement, comme les petits oiseaux frappés par le gel dans leur cage. En vérité, je rapporterai que les premiers qui moururent furent justement ceux qui avaient mené une vie dissolue à bord du navire, buvant beaucoup de vin et restant toute la journée auprès du feu. C’était pourtant les plus robustes, mais le passage d’un extrême à l’autre leur fut intolérable. Tel jour, il en mourrait deux, tel autre trois ou quatre, et cela du 19 au 28 décembre. La mer devenait l’unique sépulture de cet équipage malheureux.

Le 28 décembre, nos réserves de vin furent totalement épuisées. À cette date, nous ignorions encore quelle distance nous séparait de la côte. Au plus profond de moi-même, j’aurais préféré compter parmi ceux qui étaient déjà morts. Pourtant, plut à Dieu, je fis preuve d’une grande résistance et je restai en vie. Les marins étaient désespérés, convaincus de leur mort prochaine. Je fus inspiré par Dieu de les persuader de recevoir la mort en communiant et partageant le peu de vin qui restait. Tout le monde fit preuve d’une excellente disposition et, le visage couvert de larmes, nous recommandâmes notre âme au Seigneur.

Je me retrouvai alors comme un oiseau de proie à qui la nourriture vient à manquer et qui se mortifie en se griffant et se déplumant. Je laissai ma tête fatiguée chanceler, sans y prendre soin attendant une fin imminente. Il devenait tellement urgent de boire que beaucoup se mirent à consommer de l’eau de mer. Ceux-là, en fonction de leur complétion, passèrent l’un après l’autre de vie à trépas. Avec une dizaine de compagnons, nous nous forçâmes à boire notre propre urine, dernière solution pour nous maintenir en vie. Quant à moi, pour ne pas souffrir davantage de la soif,  je cessai de manger pendant trois jours,  pour éviter les aliments salés.

Imaginez quels étaient notre angoisse et notre tourment dans des circonstances si misérables et désespérées. Cela dura cinq jours encore, quand, enfin, à l’aube du 4 janvier, alors qu’un léger grec [un vent de la méditerranée. ndlr] nous guidait, l’un des compagnons à la proue crut apercevoir l’ombre de la terre. D’une voix anxieuse, il nous en informa, et nous qui attendions cela si ardemment regardâmes avec des yeux attentifs dans cette direction. Mais le jour n’était pas encore levé, et nous attendîmes que la clarté confirme qu’il s’agissait bien de la terre. Notre joie, notre réconfort et notre bonheur furent immenses et inimaginables.

Rassemblant vigueur et force, nous saisîmes les rames pour rejoindre la terre si désirée. Elle était loin, et le jour était court. Il ne dura que deux heures et nous la perdîmes de vue. Nous étions si faibles qu’il nous était vraiment difficile de ramer. La nuit fut très longue, mais nous gardâmes espoir.

Le lendemain, l’île avait disparu, mais sous le vent, il y en avait une autre plus proche et très montagneuse, sur laquelle il semblait plus aisé d’accoster. Nous en marquâmes la direction sur notre boussole afin de ne pas la perdre de vue durant la nuit suivante. Nous essayâmes de garder le vent en poupe, et à environ 4 heures du matin, nous réussîmes à l’atteindre. À la façon dont les vagues se rompaient, nous comprîmes qu’elle était entourée de récifs. Or rien n’est plus effrayant pour un marin que de se trouver dans un lieu inconnu entouré de récifs, en plein milieu de la nuit.

Notre bonheur et notre réconfort se transformèrent en un désespoir et une tristesse absolus. Nous pleurions et nous nous recommandions à Dieu et sa Mère, qui viennent en aide aux pécheurs. Il plut à leur miséricorde de nous secourir et, au moment où notre chaloupe allait heurter l’un de ces récifs, une vague monta par le fond, la souleva et l’en éloigna, nous délivrant ainsi de ce danger.

En outre, l’île[1] de notre salut n’avait ni plage, ni lieu où nous aurions pu débarquer, et elle était entourée de falaises. Par miracle, notre Guide et Sauveur nous conduisit sur l’unique petite plage de l’île. Fatigués et las, nous y arrivâmes épuisés, tels des oiseaux qui viennent de traverser la mer du nord au sud et atteignent enfin le continent

Pietro Querini        Naufragés.      Traduit du vénitien par Claire Judde de Larivière. Anacharsis 2005

La suite du récit, relatée maintenant par les deux officiers de bord, est d’une autre veine, qui perd en conformisme religieux et gagne en réalisme :

À peine la chaloupe eut-elle touché le sable humide que cinq de nos compagnons, plus désireux de boire que de toute autre chose, se jetèrent à la mer sans aucune précaution. Avec de l’eau jusqu’à la poitrine, ils se précipitèrent vers la neige et l’avalèrent avec une avidité immense. Mais ils étaient trempés et fatigués, et n’en furent pas pour autant rassasiés. Ils nous en apportèrent une énorme quantité que nous avalâmes avec un plaisir aussi grand, telle cerf blessé poursuivi par les chasseurs qui, à la recherche d’eau, arrive enfin à une source. Nous restâmes toute la nuit dans la chaloupe pour éviter qu’elle ne se rompe. Nous estimions avoir passé dix-neuf jours à bord de cette embarcation en fort mauvais état, du jour où nous avions abandonné notre nef jusqu’au 6 janvier, nous dirigeant toujours entre l’est et le nord-est, poussés par le vent à au moins 5 milles à l’heure. Nous avions sans doute parcouru plus de 2 000 milles.

Le 6 janvier, le jour solennel de la pâque de l’Épiphanie, nous fûmes dix-huit à débarquer dans ce lieu désert et aride appelé l’île des Saints, située sur la côte de la Norvège et soumise à la couronne de Dacia. Deux compagnons restèrent pour garder notre chaloupe en péril, et éviter que le ressac de la mer ne la brise. Nous nous réfugiâmes dans le lieu le moins venteux de la côte et à l’aide d’un peu d’étoupe, nous essayâmes d’allumer un feu avec deux de nos rames. En voyant le feu bienfaisant, nos membres froids et gelés retrouvèrent la mémoire.

Cette première nuit fut pourtant de mauvais augure, car aussitôt, trois de nos compagnons moururent à cause des tourments qu’ils avaient jusqu’alors subis. Quant aux deux qui étaient restés à bord de la chaloupe, voyant que personne ne venait ni ne pouvait venir leur apporter de l’aide ou les relayer, ils l’abandonnèrent avec tout son équipement ; tremblants de froid et à demi morts, ils vinrent se réchauffer auprès de notre faible feu, déjà presque éteint.

S’il était évident que cette île n’était pas habitée, une île voisine portait toutefois des signes d’habitations et nous décidâmes de nous y rendre. Notre chaloupe avait été portée sur la rive par la marée. Malgré notre faiblesse, nous essayâmes de la calfater et d’y remettre le peu d’amarres qui nous restaient, afin d’y embarquer avec notre nouveau chargement, qui n’était fait que de soupirs, d’inquiétude et de neige. Cinq d’entre nous montèrent à bord, mais aussitôt les jointures de la chaloupe se défirent, car elle avait été trop longtemps malmenée par la tempête. C’était d’un médecin dont elle avait besoin, et non de simples égards. Submergée par le poids de l’eau, elle sombra, et nous dûmes alors modifier nos projets. Tout mouillés, nous l’abandonnâmes sur la berge, délaissant tout espoir de pouvoir y réembarquer.

Nous fîmes alors de notre mieux pour l’adapter à nos besoins. La brèche nous permit d’en faire deux morceaux : du plus grand, nous fîmes une cabane pour treize d’entre nous ; du plus petit, une autre pour 5 hommes. Et des reliques de la chaloupe, nous fîmes de fréquents sacrifices à Vulcain, sans jamais faire d’ouverture pour la fumée, préférant rester à l’intérieur, sans sortir pour voir le ciel.

Nous n’avions presque pas de nourriture. Nous errions sur la rive, où la nature nous apportait de quoi survivre, en l’occurrence quelques petits vers, escargots de mer et coquillages. Il n’y en avait toutefois pas autant que nous le désirions, et nous n’en trouvions pas toujours. La neige était abondante, et nous y ajoutions une herbe très amère, la fixolla, que nous faisions bouillir dans un chaudron. Cela ne parvenait pourtant pas à nous rassasier. Nous y ajoutions une autre herbe dont le nom nous était inconnu, que nous trouvions parfois en petite quantité entre les cailloux. Nous vécûmes ainsi pendant treize jours, faisant preuve de bien peu de charité entre nous, souffrant et manquant de tout, nous méfiant les uns des autres. Nous menions une vie caprine et animale.

Nous persévérâmes dans cette existence âpre et cruelle. À cause de cette situation insupportable, cinq autres de nos compagnons moururent. Ils se trouvaient dans la cabane la plus grande, celle de notre patron affligé. Nous fûmes contraints de garder leurs corps sans âme auprès de nous, les éloignant à peine, car nous étions si faibles et avions perdu tant de force que nous ne pouvions les soustraire à notre regard et leur donner une sépulture. À cause du gel extrême et de leur longue abstinence, ils n’avaient pas la fétidité des morts. Nos corps étaient purgés, comme vides, et nos viscères ne pouvaient même pas être en désordre ou colorés. Je vous dirai même qu’à peine mettions-nous la neige glacée dans notre bouche que la nature l’envoyait immédiatement à l’autre extrémité. La voie était très large à cause des froidures extrêmes que nous avions supportées, et rien ne pouvait retenir la neige ingurgitée. Les moments où nous avions envie de faire étaient si fréquents que nous n’avions même pas le temps de nous lever pour aller nous libérer de l’insupportable poids. Ainsi, devions-nous, bien malgré nous, nous répandre sur le corps de nos compagnons morts, ce qui était bien peu honorable. Le froid nous obligeait à nous serrer les uns contre les autres comme si nous étions cousus ensemble.

Sur le côté, notre cabane était recouverte par la voile. Celle-ci retenait la fumée que nous apprécions pour sa chaleur. Nous ne pouvions la détester, mais il y en avait tellement que cela faisait gonfler nos yeux et enfler les articulations de nos pieds et de nos jambes. Nous avions presque perdu la vue. Notre laideur et notre souillure augmentaient de jour en jour. Nous ne changions jamais nos vêtements, remplis de vermines et de poux, qui étaient presque plus nombreux que les poils que la nature nous avait donnés. Nous les jetions par pleines poignées dans le feu et c’est selon nous cette abominable vermine qui provoqua la mort de notre jeune et tendre écrivain de bord.

En errant dans ce lieu désert et sauvage, certains de nos compagnons trouvèrent par hasard une petite cabane, ancienne et solitaire, fabriquée par des bergers pour l’été. Elle était située sur la côte, vers l’ouest, à environ un mille et demi à la latine de là où nous nous trouvions. Nous fûmes six parmi les huit compagnons du premier refuge à choisir d’y emménager, car elle était moins inconfortable, mais il nous fallut abandonner les deux autres dans ce lieu désert, parce qu’ils ne pouvaient pas marcher et que nous étions trop faibles pour les y conduire. Depuis notre arrivée sur cette île, nous ne faisions plus preuve d’aucune charité envers notre prochain, en raison de la grande pénurie dont nous souffrions. Nous gardions tout ce que nous trouvions pour nous-mêmes, à cause de la faim insupportable que nous devions endurer.

Par la grâce et la volonté de Dieu qui, dans le désert, rassasia cinq mille créatures de cinq pains et de deux poissons, nous fîmes la découverte d’un immense poisson, appelé marsouin ou baleine. Ce poisson frais, gras et bon, jeté sur la grève, était mort peu de temps auparavant. La foi nous poussa à croire que Dieu avait ainsi voulu rassasier nos corps exténués et avides de nourriture. Les cinq compagnons du second abri s’aperçurent alors que nous avions fait une telle découverte mais que nous voulions garder ce don secret. Ils se rassemblèrent, s’encourageant l’un l’autre, décidés à en acquérir leur part, que ce soit de force ou par amour. La faim les rendait cruels et violents. Leur âme était mauvaise : ils étaient déjà peu unis ou enclins à faire preuve d’humilité, prompts à se contredire l’un l’autre, faisant passer la nourriture avant la vie même. Le capitaine fit montre d’un esprit précieux et patient ainsi que d’une incorruptible humanité. Avec les mots qui conviennent, il s’ingénia à les calmer et à supprimer les motifs de discorde. Il expliqua qu’il valait mieux avoir faim que de finir dans le sang et, grâce à l’aide de Dieu, il parvint à rétablir une situation pacifique. Dès lors, nous onze, apaisés, nous nous retrouvâmes chaque jour pour partager ce poisson lors d’un festin divin. Nous nous nourrîmes abondamment et décemment pendant neuf jours, avant de devoir limiter nos rations. Or, les treize jours que dura ce poisson furent justement des jours de grand vent, de pluie et de neige, et ce temps cruel ne nous aurait d’aucune façon permis de sortir de notre cabane.

Une fois que nous l’eûmes totalement consommé, la tempête se calma quelque peu. Poussés par le besoin de nourriture – comme le loup qui, acculé par la faim, prend le risque de sortir du bois pour s’approcher des maisons voisines -, et pour assouvir notre appétit, nous quittâmes notre cabane. Nous allions vers les collines, au prix d’un immense effort, chercher quelque don de la nature pourtant bien rare, et il fallait creuser la neige épaisse et gelée. Nous trouvions de l’herbe, ou plutôt des brindilles qui étaient parfois si dures et sèches que même en les mettant à bouillir dans le chaudron avec de la neige, elles ne cuisaient pas. Qu’il s’agisse de fourrage ou de foin, nous la portions toutefois à notre bouche affamée. Mais notre gorge était si irritée et contractée qu’on ne parvenait à l’avaler qu’à l’aide du liquide amer qui en sortait. La nature se contente et se nourrit parfois de peu. Nous vécûmes ainsi, dans une grande détresse, jusqu’au dernier jour de janvier. Mais nous gardions espoir, car nous avions vu des excréments de bêtes domestiques séchés par le froid, et pensions que l’île retrouverait ses pâtures avec le printemps.

Nous avions donc quelque espérance de connaître une fin heureuse, et grâce à cela, nous tolérions en partie notre angoisse et notre accablement. Nous priions notre immense Créateur, Seigneur plein de pitié, de choisir le moment de conduire vers le port du salut ses brebis épuisées et de nous redonner la vie.

Or il se trouvait qu’un pêcheur qui habitait l’île de Rustené, (il s’agit de l’île de Røst, dans les îles Lofoten) à six milles de là, avait perdu l’année précédente deux de ses veaux. Il n’avait jamais su ce qu’ils étaient devenus, et n’avait plus d’espoir de les retrouver. Par miracle, l’un de ses fils eut une vision à laquelle il crut fermement : les veaux s’étaient échappés sur l’île où nous avions fait naufrage, à l’est, là où il n’était pourtant ni habituel ni normal qu’une pareille chose ne se passe. Le jeune garçon, âgé de seize ans, pria tendrement son père et convainquit l’un de ses frères de l’accompagner pour aller les chercher. Après de longues discussions et des objections justifiées, ils mirent le cap sur l’île avec leur petite barque de pêche et arrivèrent précisément à’ l’endroit où nous nous trouvions.

Débarquant à terre, les deux garçons laissèrent leur vieux père garder la barque pour la protéger du ressac. Afin de retrouver leurs bêtes, ils se dirigèrent vers l’endroit que le garçon avait vu dans ses visions et c’est là qu’ils virent la fumée qui sortait de leur cabane : effrayés, ils se demandèrent comment cela était possible et qui pouvait faire du feu à cette saison. Ils comprirent que cela ne pouvait venir que d’une présence humaine et en demeurèrent stupéfaits. Ils commencèrent à en discuter dans leur langue. Nous les entendîmes mais ne comprenions pas ce que cela pouvait être. Nous ne pouvions imaginer une telle présence, et nous pensâmes qu’il s’agissait plutôt du croassement des corbeaux. En effet, peu de temps auparavant, nous en avions vu un grand nombre rassemblés pour dépecer les misérables corps de nos défunts compagnons. Mais plus se rapprochaient les voix de ces garçons si purs envoyés par Dieu pour nous sauver, plus elles pénétraient avec clarté dans nos oreilles avides et désireuses d’entendre un pareil bruit. Nous comprîmes alors que nous nous étions trompés et qu’il s’agissait de voix humaines.

Crisoforo Fioravante sortit de la cabane. Voyant les deux jeunes garçons, il se mit à crier vers les compagnons qui gisaient à l’intérieur: Allez la compagnie, voilà qu’arrivent deux esclavons ! Poussés par un désir ardent, nous nous levâmes pour aller à leur rencontre mais cela était si inattendu qu’ils en furent effrayés, et qu’ils se regardèrent l’un l’autre en se demandant s’ils n’étaient pas en danger. Nous, bien au contraire, réjouis, réconfortés, et pleins d’espoir, nous leur adressions des signes et des actes d’humilité, gestes qui nous semblaient naturellement devoir lever tout soupçon.

De nombreuses pensées nous traversèrent l’esprit : devions-nous retenir l’un ou les deux garçons ? Devions-nous plutôt envoyer l’un d’entre nous pour les accompagner ? Nous ne les comprenions pas, et eux non plus, mais l’Esprit saint nous conseilla. Avec des manières douces, nous descendîmes jusqu’à la barque où leur père les attendait. Quand il nous vit et après avoir parlé à ses fils, il chercha quelque nourriture à nous donner, puis accepta de mener Girardo de Lyon, écuyer, et Cola d’Otrante. Il s’agissait des deux compagnons les plus adaptés pour cette mission, car ils parlaient plusieurs langues, en particulier celles du Ponant. Nous espérions que l’heure de notre salut était arrivée. Ils surent que nous avions fait naufrage, car ils virent les restes de la chaloupe, les amarres, et nos vêtements plus respectables que ceux de sauvages. Le vieillard montra qu’il avait compris que nous n’étions pas des hommes dangereux mais des personnes qu’il fallait servir. Alors, tous ensemble et heureux, nous regagnâmes notre cabane.

Une fois leur barque parvenue à Rustene, de très nombreuses personnes accoururent. Voyant nos compagnons, leur aspect, leurs gestes et leurs vêtements si étranges, ces marins indigènes furent stupéfaits et emplis de curiosité. Afin d’être compris, nos compagnons tentèrent de parler différentes langues et finalement, un prêtre allemand de l’ordre des Prêcheurs conversa en allemand avec l’un d’entre eux. Il put comprendre qui nous étions, d’où et par quel chemin nous étions miraculeusement arrivés ici. Le matin suivant, durant la messe, il raconta notre aventure, incitant chacun à nous porter secours et nous offrir son aide.

Nous autres attendions, pensant que dès le lendemain, leurs barques seraient revenues pour nous mener à bon port. Ne les voyant pas venir, des pensées terribles nous traversaient l’esprit : peut-être s’agissait-il de la chaloupe d’un navire plus grand, arrivée ici à la recherche de quelques vivres, et qui ne reviendrait pas ; peut-être qu’avec la marée, ils s’étaient tous noyés ou bien seulement nos compagnons. Au bout de deux jours, et sachant que la distance à parcourir n’était pourtant pas grande, nous fûmes gagnés par l’amertume et la mélancolie. Nous n’avions plus la force de pourvoir à nos besoins, et nous restâmes à jeun, ne mangeant que quelques restes de suif et de cuir du navire naufragé, mêlés avec de l’eau de neige réchauffée.

Enfin, le 3 février 1431, répondant à l’appel de leur prêtre, les citoyens de Rustene arrivèrent avec six barques chargées de boisson et de nourriture. Ils voulaient nous conduire chez eux pour faire se reposer nos corps exténués. Ils nous y menèrent et nous nous restaurâmes abondamment, mangeant avec avidité. Nous avions la sensation du pendu qui, grâce à un coup d’épée inopiné dans la corde tendue, se retrouve sain et sauf.

Nos deux compagnons malades restés dans notre premier abri ne savaient rien de tout cela. Nous informâmes ces paysans catholiques de leur présence, ainsi que de celle des quatorze corps sans sépulture. Ils se réunirent alors et rejoignirent l’île à bord de leurs barques, en compagnie de leur prêtre, chantant des psaumes et portant des croix, pour enterrer les défunts et sauver nos deux compagnons accablés. Arrivés sur l’île, ils firent leur septième et dernière œuvre en enterrant les morts, y ajoutant l’un des deux compagnons qui avait expiré. Pensez combien l’autre dut être réconforté et soulagé, lui qui était resté sans nourriture, gagné par la peur et par ses tourments. Ils le conduisirent à Rustene, mais aussitôt son âme fut contrainte de quitter son corps. Le prêtre, le peuple de Rustene et nous-mêmes inconsolés lui offrirent une sépulture et l’accompagnâmes, éplorés.

À Rustene, nous onze fûmes accueillis dans la maison du pêcheur, notre premier guide. Arrivé chez lui, notre très prudent capitaine et guide messer Pietro Querini, usant de sa sagesse, fit un acte d’une grande humilité : dès qu’il vit l’épouse du chef de famille, il voulut manifester son désir de la reconnaître pour madonna. Il se jeta à ses pieds pour l’embrasser, une chose fort inhabituelle pour eux. Nous fûmes alors accueillis par tous les membres de la maison comme si nous étions chez nous.

Ici, cent vingt pêcheurs habitent dans douze maisons ou cabanes. Ils n’ont d’autres ressources que le poisson qu’ils pêchent. La nature les a dotés de nombreux savoir-faire : les filets, les paniers, les barques et toute autre chose dont ils ont besoin. Ils échangent les fruits de leur travail les uns contre les autres. Ils vendent des poissons séchés au vent, que dans leur langue ils appellent stock-fisch. Ils en apportent dans toute la Dacia, (le Danemark) la Suède et la Norvège, royaumes soumis au roi de Dacia, où ils les troquent contre du cuir, des tissus ou les vivres qui leur manquent. Mais entre eux, ils n’utilisent aucune forme de monnaie battue.

Ici, on se nourrit de poissons de nombreuses espèces, de lait de vache, d’ail, et d’un pain doux de seigle. Du seigle, ils font aussi de la cervoise.

Ici, on se vêt de peaux de bœuf et de tissus grossiers. Les habitants vont très régulièrement à l’église, car ils font preuve d’un grand respect et d’un amour immense pour le culte divin.

Ici, les habitants ont une grande simplicité de cœur et sont attachés au précepte divin. Ils ne savent en aucune façon ce qu’est la fornication ou l’adultère et usent du mariage comme d’un sacrement. J’apporterai à cela un exemple. Nous demeurions dans la maison de ce pêcheur, et nous dormions sous le même toit que lui et sa femme. À côté de son lit, dormaient ses filles et fils, et nous dormions dans trois autres lits juste à côté d’eux. Lorsqu’ils se couchaient, se levaient, ou se déshabillaient, ils n’avaient aucun soupçon et ne faisaient preuve d’aucune pudeur à notre égard. Je vous raconterai même que presque un jour sur deux, le maître de maison se levait à 4 heures du matin, voire plus tôt encore s’il le fallait, pour aller à la pêche, laissant au lit sa femme et ses filles. Il nous faisait autant confiance que s’il les avait gardées dans ses propres bras.

Ici, l’avarice n’existe pas, et si parfois ils ferment les portes ou les pièces, c’est seulement par crainte des bêtes sauvages ou des animaux domestiques.

Ici, la volonté des habitants est tellement en accord avec celle de Dieu que lorsqu’un père, un mari, un fils ou quelqu’un de cher vient de mourir, les parents et les amis se réunissent pour prier pour son âme et remercier Dieu. Ils ne ressentent ni ne manifestent aucun sentiment de douleur et se retrouvent seulement pour louer le Seigneur.

En vérité, nous pouvons dire que du 3 février 1432 jusqu’au mois de mai 1432, nous avons demeuré dans le premier cercle du paradis, loin de la confusion et de l’opprobre des mœurs italiennes.

Ici, lorsque vient l’été, les femmes se rendent dans des espèces de bains. Elles sortent de leur maison aussi nues qu’à leur naissance, sans vêtement, avec un faisceau d’herbes dans les mains, plus par usage que par pudeur, car elles vivent purement et simplement. Vu la fréquence de cette pratique, nous n’y faisions même plus attention.

Ici, du 20 novembre au 20 février, la nuit et l’obscurité se prolongent pendant vingt et une heures ou plus, la lune cependant ne disparaissant jamais.

Ici, du 20 mai au 20 août, on voit le soleil en permanence ou au moins une partie de ses rayons.

Ici, il y a une multitude d’oiseaux blancs appelés muxi, et que, dans notre langue, nous appelons mouettes. Ils les domestiquent comme des pigeons. Ces oiseaux piaillent en permanence, mais quand les jours sont longs et que le soleil est haut, vers 4 heures, au moment d’aller dormir, ces oiseaux cessent leurs cris et les hommes vont se reposer.

Ici on pêche des flétans d’une taille admirable. Nous en vîmes certains de 6 pieds et demi de long, 2 pieds de large, un pied de haut et de plus de 250 livres.

Ici, il y a des peaux d’ours d’environ 12 pieds de long ! et blanches comme la neige la plus pure, chose incroyable pour qui n’y est pas habitué.

Cristoforo Fioravante & Nicolò de Michiel, transcrits par Antonio de Cardini.      Naufragés.    Traduit du vénitien par Claire Judde de Larivière    Anacharsis 2005

1432                         Henri, fils du roi du Portugal Joao I° quitte Lisbonne pour s’installer dans une austère forteresse, la Vila do infante, en Algarve, sur le promontoire de Sagres, à la pointe du cap Saint Vincent : il y devient Henri le Navigateur, initiateur d’une exploration méthodique, collective des océans, marquant ainsi le début de l’empire portugais. Il y vivra jusqu’à sa mort, presque trente ans plus tard, le 13 novembre 1460

Il est toujours merveilleux dans le cours de l’histoire de voir le génie d’un individu communier avec le génie de l’heure, un homme comprendre clairement le désir de son époque. Parmi les pays d’Europe, il en est un qui n’a pu jusqu’ici accomplir sa part de la mission européenne : le Portugal, qui vient de se libérer de la domination maure dans de longues et interminables luttes. Mais depuis qu’il a remporté la victoire et conquis définitivement son indépendance, le dynamisme magnifique de ce peuple jeune et passionné demeure inutilisé, ce besoin naturel d’expansion, inhérent à toutes les nations ascendantes, ne trouve d’abord aucune soupape d’échappement. Le Portugal s’appuie sur toutes ses frontières à l’Espagne, son alliée, sa sœur ; pays petit et plutôt pauvre, il ne pourrait se développer que du côté de la mer, par le commerce et la colonisation. Malheureusement sa situation géographique est la plus défavorable de toutes les nations maritimes de l’Europe, ou du moins semble telle. Car l’océan Atlantique, qui le borde à l’ouest, passe, d’après la géographie ptoléméenne (la seule qui fit autorité pendant tout le Moyen Age), pour une nappe d’eau illimitée et infranchissable; non moins impraticable est la route du Sud, le long de la côte africaine, puisqu’il est impossible, toujours selon Ptolémée, de contourner en bateau ce pays inhospitalier et inhabitable qui touche au pôle antarctique et est relié sans la moindre fissure à la terra australis. D’après l’ancienne géographie, le Portugal, parce qu’en dehors de la seule mer navigable, la Méditerranée, occupe parmi les nations maritimes de l’Europe la position la plus défavorable qui soit.

Rendre possible cette soi-disant impossibilité et essayer si, selon la parole de l’Ecriture, les derniers ne pourraient pas devenir les premiers, sera l’idée à laquelle un prince portugais vouera son existence. Si Ptolémée, ce geographus maximus, ce pape de la géographie s’était grossièrement trompé ? Si cet océan, dont les vagues puissantes amènent parfois de l’ouest sur les côtes du Portugal d’étranges morceaux de bois (qui viennent pourtant de quelque part !) n’était pas infini, mais conduisait vers des pays nouveaux et inconnus ? Si l’Afrique était habitable au-delà des tropiques et si l’on pouvait atteindre par mer l’océan Indien ? Alors le Portugal, parce que situé si loin à l’ouest, serait le véritable tremplin de toutes les découvertes, le mieux placé sur la route des Indes; il serait non plus déshérité par l’océan mais prédestiné plus qu’aucune nation d’Europe aux voyages sur mer. Transformer le Portugal, ce petit pays impuissant, en une puissance maritime, et l’océan Atlantique, considéré jusque-là comme un obstacle, en un moyen de communication a été en substance le rêve de toute la vie de l’Infant Enrique, celui que l’Histoire a surnommé à tort et à raison le Navigateur. A tort, parce qu’en dehors d’une brève expédition militaire contre Ceuta il n’est jamais monté sur un navire et qu’il n’existe pas de livre, de traité de navigation signé de sa main. A raison, car il a consacré toute sa fortune à la marine et aux marins. Ayant fait ses preuves tout jeune pendant la guerre contre les Maures au siège de Ceuta (1412) et en même temps un des hommes les plus riches de son pays, ce fils et neveu de roi portugais et anglais pouvait prétendre briller dans les plus hautes sphères ; toutes les cours l’invitent, l’Angleterre lui offre un haut commandement. Mais cet étrange rêveur choisit comme forme d’existence la féconde solitude. Il se retire sur le cap Sacrez l’ancien promontoire sacré des Anciens. C’est de là qu’il prépare, durant près de cinquante ans, le voyage aux Indes et la grande offensive contre la mare incognitum.

Qui a donné à ce hardi penseur l’audace de prétendre, à l’encontre des plus hautes autorités de son temps en matière de cosmographie, que l’Afrique n’était pas un continent soudé au pôle, mais parfaitement contournable et ouvert vers les Indes ? Mystère. Toutefois le bruit courait encore (Hérodote et Strabon le mentionnent) qu’à l’époque lointaine des Pharaons une flotte phénicienne avait descendu la mer Rouge et était revenue inopinément deux ans plus tard par les Colonnes d’Hercule (le détroit de Gibraltar). Peut-être aussi l’Infant avait-il appris d’un marchand d’esclaves maure qu’il existait au delà de la Libya déserta du Sahara sablonneux, un pays de richesse, un bilat ghana. Effectivement l’actuelle Guinée se trouve déjà indiquée sous ce nom avec beaucoup d’exactitude sur une carte dressée en 1150 par un cosmographe arabe pour le roi normand Roger II. Il se pourrait donc qu’Enrique fût mieux renseigné sur la géographe de l’Afrique par un bon service de renseignements que les géographes patentés qui ne juraient que par les codices de Ptolémée et récusaient les œuvres de Marco Polo et d’Ibn Battuta comme des impostures.

Ce qui fait surtout la grandeur morale d’Enrique, c’est d’avoir reconnu, en même temps que l’importance du but, l’énormité de la tâche, d’avoir su noblement se résigner à ne jamais voir son rêve s’accomplir, parce qu’il fallait déjà plus que le cours d’une vie humaine pour en préparer la réalisation. Car comment entreprendre un voyage du Portugal aux Indes sans connaître la mer et sans vaisseaux ? On ne conçoit pas, à l’époque où Enrique se met au travail, combien les notions géographiques et nautiques de l’Europe sont rudimentaires. Pendant les sombres siècles d’ignorance et d’abrutissement qui suivirent la chute de l’empire romain, le Moyen Age a oublié tout ce que les Phéniciens, les Grecs, les Romains savaient en cosmologie. L’expédition d’Alexandre jusqu’aux confins de l’Afghanistan et même de l’Inde est tenue pour légendaire ; les excellentes cartes, les globes des Romains sont perdus, leurs chaussées jalonnées de bornes milliaires, qui pénétraient jusqu’au cœur de l’Angleterre et de la Bithynie, sont oubliées ; on a désappris à voyager, la joie de découvrir est morte, la science de la navigation est retombée en enfance : sans cartes et sans boussole, sans but vaste ni hardi, de frêles esquifs pratiquent un timide et mesquin cabotage de port en port, avec la crainte continuelle des tempêtes ou des pirates, plus redoutables encore. Au milieu d’une pareille décadence de la cosmographie et avec d’aussi pitoyables embarcations il est impossible de dompter les océans et de conquérir les empires d’outre-mer. Il faudra tout d’abord reconstituer par un long, très long sacrifice ce que des siècles d’indifférence ont laissé se perdre. Et Enrique, dont la gloire est de l’avoir compris, est résolu à vouer sa vie à cette entreprise.

Seuls quelques murs en ruine subsistent encore de l’ancien château que le prince Enrique avait fait construire sur le cap Sacrez et qu’un ingrat héritier de sa science, Francis Drake, pilla et détruisit. A travers les ombres et les voiles de la légende, il est difficile de discerner de quelle façon l’Infant a élaboré ses vastes plans de conquêtes. D’après les récits, un peu romancés, peut-être, de ses chroniqueurs intimes, il fit tout d’abord venir une foule de livres et de cartes de tous les coins du monde et appela auprès de lui des savants arabes et juifs. Tout capitaine, tout marin qui rentrait de voyage fut interrogé ; leurs rapports, leurs communications furent consignés dans des archives privées ; en même temps une série d’expéditions étaient organisées. Sans arrêt on s’attacha au perfectionnement de l’art de la construction navale; aux antiques barcas, aux barques de pêche non pontées, véritables naos comptant dix-huit hommes d’équipage, succèdent en quelques années de robustes cotres de quatre-vingts et cent tonnes, capables de tenir la mer par gros temps. Ce nouveau et excellent modèle de bateau nécessite à son tour un nouveau type de marins : au pilote s’adjoint un maître de l’astrologie, un spécialiste de la navigation, qui sait lire les portulans, calculer la déclinaison astrale et tracer les méridiens. Théorie et pratique s’unissent dans une collaboration féconde. Ainsi émerge peu à peu, systématiquement, une race de navigateurs et de découvreurs dont l’avenir s’annonce glorieux. De même que Philippe de Macédoine laisse à son fils Alexandre son irrésistible phalange pour conquérir le monde, de même Enrique lègue au Portugal la flotte la plus moderne, la meilleure de son époque, les plus habiles nautoniers pour vaincre l’océan.

Mais il appartient au destin tragique des précurseurs de mourir au seuil de la terre promise sans la voir. Enrique n’a pas assisté à une seule de ces grandes découvertes qui ont conféré l’immortalité à son pays. L’année de sa mort (1460) on n’a encore obtenu aucun résultat tangible dans le domaine géographique. La fameuse découverte des Açores et de Madère ne fut en réalité qu’une redécouverte (le Portolano Laurentino les signale déjà en 1315). Les naos se sont timidement risqués sur la côte occidentale de l’Afrique, mais en un demi-siècle ne sont pas encore descendus jusqu’à l’Equateur; un trafic peu glorieux a commencé, la traite des Noirs : autrement dit, on enlève en masse les nègres sur la côte du Sénégal pour les vendre sur le marché d’esclaves de Lisbonne ; on trouve aussi un peu de poussière d’or : ces maigres et insignifiants débuts sont tout ce qu’Enrique a vu de l’œuvre qu’il a conçue. En réalité le résultat décisif est cependant déjà acquis. Le grand progrès pour la marine portugaise ne réside pas en effet dans la distance parcourue, mais dans l’influence morale, dans l’accroissement du goût des entreprises et dans la destruction d’une fable dangereuse. A travers les siècles, les gens de mer racontaient tout bas que passé le cap Non la navigation était impossible. Au-delà commençait immédiatement la mer verte des ténèbres ; malheur au navire qui s’aventurait dans ces parages mortels ! Sous ces latitudes, l’ardeur du soleil faisait bouillir la mer ; les bordages et les voiles prenaient feu aussitôt et le chrétien qui osait pénétrer dans le pays de Satan, lequel était désolé comme un paysage lunaire, était métamorphosé sur-le-champ en nègre. Les marins éprouvaient une terreur si insurmontable pour tout voyage le long de la côte africaine que le pape, pour procurer à Enrique des hommes en vue de ses premières expéditions, dut promettre aux volontaires pleine et entière rémission de leurs péchés. Aussi quel triomphe lorsque Gil Eannes double en 1434 ce cap Non, soi-disant infranchissable, et peut écrire à propos de la Guinée que le grand savant Ptolémée n’était qu’un vieux radoteur, car, dit-il, la navigation y est aussi facile que chez nous et le pays est en outre d’une beauté et d’une richesse extrêmes. Ainsi le point mort est dépassé. Le Portugal n’a plus besoin de faire d’efforts pour constituer ses équipages ; amoureux d’aventures et aventuriers accourent de tous les pays pour se mettre à son service. Chaque nouveau voyage couronné de succès enhardit les navigateurs; une nouvelle race d’hommes jeunes et intrépides éclot soudain, auxquels l’aventure est plus chère que la vie. Navigare necesse est, vivere non est necesse : naviguer est une nécessité, vivre n’en est pas une – le vieil adage de la Hanse, a retrouvé son empire sur les esprits. Et toutes les fois qu’une génération ferme et résolue se met au travail l’univers se transforme.

C’est pourquoi la mort d’Enrique ne représente qu’une pause avant le grand élan. A peine l’énergique roi Joâo II est-il monté sur le trône qu’il se produit un essor qui dépasse toute attente. Ce qui n’avançait jusque-là qu’avec la lenteur de l’escargot marche maintenant à pas de géant. Hier encore, on s’émerveillait d’avoir, en douze ans, franchi les quelques centaines de milles qui séparent Lisbonne du cap Bojador et, en douze autres années de lente progression d’avoir réussi à atteindre le cap Vert : aujourd’hui un bond en avant de cent, de cinq cents milles n’a plus rien d’extraordinaire. Nous seuls, qui avons assisté à la conquête de l’air, qui, au début du siècle, nous extasions à la pensée qu’un aéroplane parti du Champ de Mars avait pu tenir l’air trois, cinq, dix kilomètres et qui avons vu plus tard survoler continents et océans, nous seuls, peut-être, sommes capables de comprendre l’intérêt passionné, l’enthousiasme vibrant avec lequel l’Europe accueille les brusques succès du Portugal. En 1471, l’Equateur est atteint ; en 1484, Diego Cam débarque à l’embouchure du Congo en 1486, le rêve prophétique d’Enrique s’accomplit : un navigateur portugais, Bartholomeu Diaz, touche à la pointe sud de l’Afrique le cap de Bonne-Espérance, baptisé d’abord par lui, sans doute à cause des tempêtes qu’il y essuie, Cabo tormentoso. Mais bien que l’ouragan ait déchiré sa voilure et brisé ses mais, le hardi conquistador continue sa route. Il est déjà en vue de la côte occidentale [de l’océan Indien], d’où les pilotes musulmans pourraient facilement le conduire aux Indes, lorsque son équipage se révolte : c’est assez pour cette fois. Le cœur ulcéré, Bartholomeu Diaz doit faire demi tour, renonçant par la faute d’autrui à la gloire d’être le premier Européen à avoir frayé la route des Indes, et c’est un autre Portugais, Vasco de Gama, qu’à cette occasion Camoëns glorifie dans des vers immortels. Comme toujours, le pionnier, l’initiateur infortuné est oublié au profit du réalisateur plus heureux. Toutefois l’acte décisif est effectué. Pour la première fois, la configuration géographique de l’Afrique se trouve précisée, Ptolémée reçoit un démenti formel : il existe bien une route maritime des Indes. Les disciples et les héritiers d’Enrique ont réalisé le rêve de sa vie vingt-six ans après la mort de leur maître.

Le monde tourne maintenant des regards étonnés et envieux vers cet insignifiant petit peuple de marins, relégué à l’extrême pointe de l’Europe. Pendant que les grandes puissances, la France, l’Allemagne, l’Italie s’entre-déchirent dans des guerres stupides, leur frère cadet, le Portugal, décuple, centuple son champ d’action, Rien ne peut plus entraver son formidable essor. Il est devenu du jour au lendemain la première nation maritime du monde, il a acquis par son activité non seulement de nouvelles provinces mais même de véritables continents. Dix ans encore, et le plus petit État d’Europe pourra prétendre posséder et régir un territoire plus vaste que l’empire romain au temps de sa plus grande extension.

Il est évident qu’en essayant de réaliser des prétentions aussi exagérément impérialistes le Portugal ne tardera pas à épuiser ses forces. Un enfant prévoirait qu’un pays aussi minuscule, qui ne compte guère au total plus d’un million et demi d’habitants, ne saurait à lui seul occuper, coloniser, gouverner, ni même seulement monopoliser commercialement l’Afrique, l’Inde et le Brésil tout entiers, ni surtout se défendre éternellement contre la jalousie des autres nations. Une seule goutte d’huile ne peut suffire à rendre étale une mer démontée, un pays grand comme la main soumettre des pays cent fois plus étendus. Raisonnablement, l’expansion illimitée du Portugal représente une absurdité, une donquichotterie de la plus dangereuse espèce. Mais ce qui est héroïque est toujours déraisonnable, irrationnel. Chaque fois qu’un homme ou un peuple s’impose une mission qui dépasse sa mesure, ses forces se haussent à un niveau insoupçonné. Jamais peut-être une nation ne s’est aussi magnifiquement synthétisée dans une période glorieuse que le Portugal à la fin du XVe siècle : il possède tout à coup non seulement un Alexandre, des Argonautes en Albuquerque, Vasco de Gama et Magellan, mais un Homère en Camoëns, un Tite-Live en Barros. Des savants, des architectes, de grands commerçants lui naissent spontanément. Comme la Grèce au temps de Périclès, l’Angleterre sous Elisabeth, la France sous Napoléon, ce peuple réalise son idée profonde sous une forme universelle et la met en évidence aux yeux du monde. Pendant une heure de l’histoire du monde, le Portugal est la première nation de l’Europe, le guide de l’humanité !

Mais les hauts faits d’un peuple profitent toujours aux autres peuples. Tous sentent que cette poussée dans l’inconnu a bouleversé tous les concepts et mesures admis jusqu’ici, toutes les notions de distance, et dans les cours, dans les universités, on attend avec une impatience fébrile les dernières nouvelles de Lisbonne. Grâce à une merveilleuse clairvoyance, l’Europe comprend tout à coup que les grands voyages et les découvertes vont transformer davantage l’univers que toutes les guerres et la grosse artillerie, qu’une époque séculaire, millénaire, le Moyen Age, est révolue et qu’une autre commence, celle des temps modernes, qui pensera et créera dans des dimensions plus vastes. C’est pourquoi l’humaniste florentin Polician, pressentant ce moment historique, prend solennellement la parole pour glorifier le Portugal, et la gratitude de toute l’Europe civilisée s’exprime par sa bouche en ces termes enthousiastes : Il n’a pas seulement laissé derrière lui les colonnes d’Hercule et dompté un océan déchaîné, mais resserré les liens jusqu’alors relâchés de l’unité du monde habitable. A quelles nouvelles possibilités et à quels avantages économiques, à quelle élévation du savoir, à quelle confirmation de la science antique, dont on récusait jusqu’à présent l’exactitude, n’est-on pas maintenant en droit de s’attendre ? De nouveaux pays, de nouvelles mers, de nouveaux mondes (alli mundi) ont émergé des ténèbres séculaires. Le Portagal est aujourd’hui le gardien, la sentinelle d’un second univers !

Un événement déconcertant vient, hélas ! interrompre cette incomparable marche triomphale. Le second univers semble déjà atteint par la voie orientale, le sceptre et les trésors de l’Inde paraissent déjà assurés au roi Joâo : depuis que le cap de Bonne Espérance a été doublé, personne ne peut plus devancer le Portugal, ni même le suivre dans la voie qu’il a prise. Car Enrique le Navigateur avait eu la prudence de faire garantir aux Portugais par bref spécial du pape la propriété exclusive de tous les continents, mers et îles qu’ils découvriraient au-dessous du cap Bojador, et trois autres papes avaient confirmé cette étrange donation, aux termes de laquelle la maison des Viseu recevait en apanage tout l’Orient encore inconnu et des millions d’habitants. Avec d’aussi indiscutables garanties entre les mains, on ne se sent généralement pas enclin aux affaires hasardeuses ; rien d’étonnant donc que le beatus possidens, que Joâo II eût montré peu d’intérêt pour les projets confus de ce Génois inconnu qui réclamait avec emphase toute une flotte para buscar el levante por el ponente, pour gagner les Indes par l’ouest. Certes on avait aimablement accordé audience à messer Christoforo Colombo au palais de Lisbonne ; on ne lui avait pas opposé un refus brutal, mais on s’en était tenu là. On se rappelait trop bien que toutes les expéditions visant les fabuleuses Antilles et le Brésil, lesquels devaient se trouver quelque part à l’ouest, entre l’Europe et les Indes, avaient, les unes après les autres, lamentablement échoué. Et d’ailleurs pourquoi risquer d’excellents ducats portugais dans la recherche d’une route des Indes problématique, alors qu’on venait de trouver la bonne après des années d’efforts et que les chantiers navals du Tage travaillaient jour et nuit à la construction de la grande flotte qui irait directement aux Indes par le Cap ?

La brusque nouvelle que l’aventurier génois a réellement ftranchi l’Océano tenebroso pour le compte de l’Espagne et rencontré la terre à l’ouest après trois courtes semaines de navigation éclate au palais du roi Joâo comme un coup de tonnerre.[…]

Il est vrai que Colomb, le nouvel argonaute, est à cent lieues de soupçonner qu’il a découvert un monde nouveau. Cet homme fantasque et obstiné continuera jusqu’à sa dernière heure à prétendre, sans jamais vouloir en démordre, qu’il a atteint le continent asiatique et qu’en poursuivant à l’ouest de l’Espagne il débarquerait peu de jours après à l’embouchure du Gange. C’est cela surtout qui effraie le Portugal. A quoi lui sert en effet l’encyclique papale qui lui confère la propriété de tous les pays qu’il rencontrera en allant vers l’est, si avant l’élan final l’Espagne le devance par la route de l’ouest et lui souffle les Indes? Cinquante années de travail de la vie d’Enrique, quarante années d’efforts après sa mort seraient annihilées du coup et les Indes perdues par le trait de folle audace de ce maudit Génois ? Si le Portugal veut maintenir la priorité de ses droits sur les Indes, il n’a plus d’autre ressource que de prendre les armes pour s’opposer à la soudaine intrusion de sa rivale.

Heureusement le pape conjure le danger menaçant. Le Portugal et l’Espagne sont chers à son cœur, parce que ce sont les seules nations dont les souverains ne se soient jamais dressés contre sa volonté. Ils ont combattu les Maures, chassé les Infidèles, extirpé par le fer et par le feu l’hérésie de leurs royaumes ; jamais l’Inquisition n’a trouvé d’auxiliaires aussi complaisants contre les Musulmans et les Juifs. Non, décide le Saint Père, ses enfants chéris ne doivent pas se brouiller. Et il répartit tout bonnement entre eux les parties du monde encore inconnues. Il ne les leur remet pas, pour parler le langage hypocrite de notre diplomatie moderne, à titre de sphères d’intérêts, mais il les leur donne en toute propriété, en vertu de son autorité de vicaire de Jésus-Christ. Il prend le globe terrestre et le coupe en deux comme s’il s’agissait d’une pomme, non avec un couteau certes, mais à l’aide de la bulle du 4 mai 1493. La ligne de démarcation passe à cent léguas (une ancienne mesure milliaire) des îles du cap Vert ; tous les pays non encore reconnus à l’ouest de cette ligne appartiendront à sa fille bien-aimée l’Espagne, tous ceux situés à l’est à son cher fils le Portugal. Les deux enfants acceptent d’abord avec reconnaissance ce superbe présent. Mais bientôt le Portugal ressent de l’inquiétude et demande que la limite soit légèrement reculée vers l’Occident. Cette requête est exaucée par le traité de Tordesillas (7 juin 1494), qui recule la ligne de démarcation de deux cent soixante-dix léguas vers l’ouest (clause qui octroie au Portugal le Brésil non encore découvert à l’époque).

Si grotesque que puisse paraître à première vue une pareille libéralité, qui confère la presque totalité du monde à deux nations sans tenir compte des autres, il n’en faut cependant pas moins admirer dans cette solution pacifique, qui aplanit un conflit sans recourir à la violence, un des rares actes raisonnables de l’Histoire. Effectivement le pacte de Tordesillas évitera pendant de nombreuses années toute guerre coloniale entre l’Espagne et le Portugal, bien que cet arrangement soit condamné d’avance à n’être que provisoire. Mais où se trouvent les îles tant recherchées, les précieuses îles des épices ? A l’est ou à l’ouest de la ligne de démarcation ? Du côté du Portugal ou du côté de l’Espagne ? C’est ce qu’ignorent à ce moment-là pape, rois et savants, parce que personne n’a encore mesuré la circonférence de la terre et parce que l’Eglise ne veut reconnaître à aucun prix qu’elle soit ronde. Mais avant la décision finale les deux nations auront fort à faire pour avaler les deux monstrueux morceaux que le destin leur a jetés en pâture : à la petite Espagne, la gigantesque Amérique ; au minuscule Portugal les Indes et l’Afrique !

Stefan Zweig             Magellan        Herbert Reichner Verlag       1938

Première entreprise moderne d’exploration, sa cour était un laboratoire de recherche et développement avant la lettre : centre de cartographie, de navigation et de construction navale. Il exigea de ses marins un journal de bord ainsi que des croquis précis et exhaustifs. A Sacrez affluèrent marins, voyageurs et savants, chacun porteurs d’un fragment de réalité ou d’une nouvelle approche des faits : s’y côtoyaient Juifs, Arabes, Génois et Vénitiens, Allemands et Scandinaves, et, lorsque l’exploration progressa, Noirs d’Afrique Occidentale. Dans l’univers du croisé, le connu était dogme et l’inconnu inconnaissable. Mais dans le monde de l’explorateur, l’inconnu était simplement ce qui restait à connaître. Mais les deux mondes se chevauchèrent longtemps et le cœur de l’action de Henri fut bien le rêve d’un croisé : prendre l’Islam en tenaille en trouvant le royaume du prêtre Jean, et ainsi reconquérir les Lieux Saints.

Le compas, – boussole améliorée par l’adjonction d’un bras articulé qui la rend insensible aux mouvements du navire, due à l’Italien Jérôme Cardan – y perdit les pouvoirs occultes qu’on lui prêtait, l’astrolabe, instrument délicat et coûteux, fût remplacée par l’arbalète, simple bâton gradué porteur d’une règle transversale mobile, permettant de lire la hauteur du Soleil sur l’horizon, on y mit au point le quadrant et de nouvelles tables de déclinaison.

Mais la plus célèbre nouveauté fût sans conteste la Caravelle, inspirée bien sur de ce qui existait à l’époque – on en a repéré en Méditerranée dès le début du XIII° siècle – mais conçue pour répondre aux besoins d’une exploration : il ne s’agissait pas de transporter de lourdes cargaisons, mais essentiellement de rapporter de l’information, donc le navire pouvait être plus petit que ce que l’on faisait alors : les deux Caravelles de Christophe Colomb (son troisième navire, la Santa Maria, anciennement Marigalante, n’était pas une caravelle, mais une lourde nef de Galice, de 39 mètres de long, 8 de large pour 3 m. de tirant d’eau, jaugeant 280 tonnes – 233 tonneaux -) seront 5 fois plus petites – la Pinta jaugeait 140 tonnes et la Niña 100 seulement – que les navires vénitiens de l’époque ; et il s’agissait surtout de revenir, c’est à dire, la plupart du temps d’utiliser le vent qu’on avait eu à l’aller pour aller dans l’autre sens : dès lors, il devenait capital, pour le moral des marins comme pour l’efficacité du voyage, de pouvoir remonter au plus près possible du vent, on disait alors naviguer à la bouline, que ce fût à l’aller ou au retour : le gain de temps devenait considérable. Les voiles carrées en service sur les plus gros navires ne permettaient pas de remonter au vent à moins de 67 degrés. Muni de ses voiles latines – qui étaient le gréement des bateaux arabes -, la Caravelle pouvait remonter au vent jusqu’à 55 degrés !

A cette époque, les seuls navires présentant le caractère de la Caravelle : – le seul château est à l’arrière, tandis que l’avant est bas sur l’eau – sont la jonque chinoise et, dans une moindre mesure, le boutre arabe, ou dhaou, sur la côte orientale de l’Afrique, avec un rapport longueur-largeur entre un quart et un cinquième, une largeur maximum sur l’arrière et, un fond presque plat quand la quille est de plus en plus accentuée vers l’avant. Jusque là, les navires européens continuaient à être construits dans le droit fil de la tradition, issue de l’ancien drakkar ou de la galère : deux châteaux, l’un à la proue, l’autre à la poupe, avec un rapport longueur-largeur d’un sixième sur la galère, et d’un tiers sur le vaisseau rond. Le gréement de la Caravelle sera mixte, voile carrée sur le grand mât et l’artimon, voile latine sur la misaine, beaucoup moins révolutionnaire que la coque. Christophe Colomb fera remplacer aux Canaries les voiles latines de la Pinta par des voiles carrées. La Caravelle réalise le mariage d’une coque révolutionnaire et d’une voilure presque entièrement traditionnelle : l’ingénieur naval est novateur, le capitaine, lui, garde la préférence pour ses habitudes. Et encore, son faible tirant d’eau la rendait apte à explorer les côtes, et facilitait l’échouage pour le radoub.

Dans un premier temps, le but des expéditions programmées, fût le dépassement du Cap Nâo, aujourd’hui au Maroc, [renommé cap Chaunar, ou cap Noun entre Tarfaya et Sidi Ifni, à la latitude de Puntagorda, sur la Palma, la plus septentrionale des îles Canaries]. Il marquait la limite sud du littoral connu de l’Afrique, et était devenu mentalement un obstacle infranchissable :

Avait alors cours le proverbe Quem passar o Cabo de Não, ou tornará ou não – Qui passe le cap du Non, retournera ou non -. Ce fût chose faite en 1415, quand fût atteint le cap Bojador, [Boujdour] un peu plus au sud, grosse bosse sur le littoral ouest africain, au sud des Canaries :

Au vrai, ce n’était ni par couardise, ni par manque de bonne volonté, mais en raison de la nouveauté de la chose, et des nombreuses et anciennes rumeurs concernant ce cap qu’étaient allé répétant des générations de marins en Espagne. […] Car, assurément, l’on ne saurait imaginer que parmi tant d’hommes nobles qui accomplirent de si hauts faits pour leur plus grande gloire, il ne s’en soit point trouvé un seul pour oser un tel acte. Mais, certains qu’ils étaient du péril et ne voyant espoir ni d’honneur, ni de profit, ils renoncèrent. Car, disaient les marins, il est tout à fait clair que, au-delà de ce cap, il n’est ni race d’hommes, ni lieu habité […] La mer y est si peu profonde que, à une bonne lieu de la terre, elle n’a qu’une brasse de profondeur, et les courants sont si terribles qu’aucun navire, une fois franchi le cap, n’en pourrait jamais revenir. […] Nos marins […] étaient menacés non seulement par la peur, mais par son ombre, dont la grande fourberie fût cause de très grandes dépenses.

Zurara

L’une des premières expéditions, menée par le capitaine Zarco s’arrêta en 1419 à Madère (madeiras veut dire bois) : l’expédition tourna court par la faute de la descendance d’une lapine pleine qu’ils avaient eu l’imprudence de lâcher dans la nature de la petite île voisine de Porto Santo. Ils revinrent 5 ans plus tard, trouvèrent une forêt si dense qu’ils entreprirent de l’éclaircir en pratiquant le brûlis ; mais ils ne parvinrent pas à l’éteindre et l’incendie ne dura pas moins de 7 ans ! Pour remplacer tous ces arbres brûlés, ils importèrent de la vigne de Crète, qui prospéra au-delà de tout espoir sur toute la potasse produite par la combustion des arbres : le fameux vin de Madère était né. Il restait des cantons qui n’avaient pas été atteints par l’incendie : on en tira du bois d’œuvre et un vernis nommé sang du dragon. Puis, la canne à sucre, par les quantités de bois que demandaient les moulins à sucre contribua grandement au déboisement.

Henri le Navigateur mourut à Sacrez en 1460, mais son œuvre fût poursuivie par le roi Alphonse V, qui passa un contrat avec Fernao Gomez, ce dernier s’engageant à découvrir chaque année 400 kilomètres de côte, en reversant au roi une partie des revenus que lui procurait le monopole du commerce avec la Guinée : les richesses se mirent à affluer : poivre, ivoire, or, esclaves. Encore plus tard, dans les années 1480, Diogo Cao inaugura l’usage des padrães, bornes de pierre aux armes portugaises surmontées d’une croix, affirmation des droits du Portugal et témoignage de la présence chrétienne.

Remarquons qu’il n’est pas forcément nécessaire de poser une pierre pour que l’on se souvienne de vous… dans les années 1970, dans le sud du Gabon, ex très ancienne colonie française, et où donc les Portugais n’étaient plus présents depuis très longtemps, on pouvait encore entendre des femmes qui pour un au revoir disaient cambaccio, terme qui n’a rigoureusement rien d’africain et qui est l’au revoir d’un dialecte portugais.

Les Portugais s’immortalisaient par d’autres découvertes […]; leur ardeur ne faisait qu’augmenter : ni les écueils, ni les caps nouveaux, ni les tempêtes, ni les éclats de la foudre, ni les trombes, ni les phénomènes les plus terribles ne purent les intimider ; leur courage croissoit avec les obstacles et les dangers. Nugno-Tristan découvrit le cap Blanc, ainsi nommé à cause de la terre blanche et sablonneuse que l’on y trouve ; Gilles-Annius, un de leurs marins, brave le premier les courans du cap Bojador, et doubla ce cap redoutable en 1435. Antoine Gonzale, le premier, commerça avec les noirs de l’Afrique ; le sang des Européens, conduits pas Cintra, coula aussi pour la première fois, sous ces climas brûlans, près des îles d’Arguïn.

Alphone V, successeur de Jean I°, encouragé par ces divers succès, tenta de plus grands efforts ; des pilotes expérimentés découvrirent, doublèrent le cap Vert en 1446, et reconnurent l’embouchure du Sénégal, appelé d’un nom que le portugais Lancelot entendit proférer par les noirs. La croix fut plantée sur les côtes barbares de la Guinée, et les navigateurs rapportèrent de ces voyages, des productions et des animaux qui devinrent les objets de l’étonnement, aussi bien que de l’admiration de leurs compatriotes.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Revenir : c’était la condition sine qua non de l’exploration : sans retour, pas d’information, pas d’enrichissement, qu’il soit intellectuel ou financier. Les expéditions maritimes, lorsqu’elles étaient à sens unique, n’ont eu par elles-mêmes que peu d’importance, et n’ont guère laissé de traces dans l’histoire : on a retrouvé aux Açores des pièces de monnaie carthaginoises du IV° siècle, et des navires fous semblent avoir apporté au Venezuela des pièces romaines. Des bateaux Vikings ont vraisemblablement touché l’Amérique du Nord à diverses reprises au Moyen Age. En 1291, les frères Vivaldi appareillèrent de Gênes dans le but de contourner l’Afrique, mais disparurent. Il est possible également que, à l’époque précolombienne, certaines jonques chinoises ou japonaises se soient trouvées entraînées jusque sur les côtes de l’Amérique. Mais tous ces événements sans effet de retour ne furent, pour cette raison même, que des incidents sans lendemain.

Daniel Boorstin. Les Découvreurs.                      Robert Laffont Mars 2000.

Ce que dit là Daniel Boorstin relève d’une classification qui perd le contact avec le réel, car il faut tout de même bien souligner qu’entre simples marins ou aventuriers et explorateurs, il n’y a pas rupture, mais continuité : les découvreurs ont apporté un plus, c’est évident, mais eux-mêmes ont pris bien soin, avant de partir, de rassembler un maximum d’informations, lesquelles étaient glanées auprès de ceux qui avaient déjà l’expérience de ces mondes, – qu’il s’agisse de mer ou de terre -. Les marins n’ont pas attendu Christophe Colomb pour naviguer bien loin de leur port d’attache : les exemples de navigation hauturière ne manquent pas dans l’antiquité, Christophe Colomb lui- même, marchand de cartes, savait ce qu’est l’expérience d’un marin et s’était muni d’un maximum d’informations ; les marins de Dieppe s’étaient aventurés jusqu’en Sierra Leone dès 1364 – c’est la guerre de cent ans qui leur fit abandonner ces comptoirs – ; l’expérience des baleiniers a été irremplaçable pour toutes les expéditions qui tentèrent le passage du nord-ouest… et les corsaires et les forbans, flibustiers et pirates… ils en connaissaient aussi un brin, et même un sacré brin… les Jean Bart, René Duguay-Trouin, Jean Laffite, Pierre Le Picard, Robert Surcouf, et chez nos meilleurs ennemis, les Anglais, le grand Sir Francis Drake, Barbenoire etc… etc…

Il faut tout de même rendre justice à tous ces sans-grade, tous ces soutiers de la gloire, ces transparents [2] qui, à un moment ou à un autre se sont trouvés à la même table de jeu que les Colomb, Magellan, Vasco de Gama, puis Peary, Nansen, Amundsen, Nordenskjöld, Cook, La Pérouse, Paul Emile Victor, etc… et ont vu ces derniers qui, simplement parce qu’ils savaient lire et écrire, systématiquement rafler la mise.

O combien d’actions, combien d’exploits célèbres
Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres…

Pierre Corneille Le Cid

Celui qui pille avec un petit vaisseau se nomme pirate.
Celui qui pille avec un grand navire s’appelle conquérant.

Proverbe grec.

N’allons pas croire qu’on n’échangeait que des grivoiseries au comptoir des estaminets ; toutes ces précieuses informations baignaient dans l’atmosphère de secret qui entourait les découvertes, elles faisaient certainement l’objet de marchandages, peut-être le plus souvent ne s’agissait-il que d’une forme de chantage, de solidarité clanique, mais soyons bien certains que toutes nos gloires se sont construites en bonne partie avec les informations recueillies patiemment sur les quais et dans les troquets.

Rappelons-nous donc l’épisode de la comtesse d’Angeville – les montagnards sont cousins des marins, Tabarly passait ses vacances à Chamonix – qui, en 1838, fit croire qu’elle avait été la première femme à gravir le Mont Blanc, alors que Marie Paradis, une servante de Chamonix, y était montée 29 ans plus tôt… et Behring qui donne son nom au détroit en lieu et place du cosaque Dezhnev etc, etc…

Et encore ! Il est plutôt récent le temps où l’on honore les découvreurs. Pendant combien d’années, voire de siècles ceux-ci ont-ils été considérés par leurs souverains, comme certains espions par les services secrets aujourd’hui : on les supprime car il arrive vite le temps où ils en savent trop, et donc finissent par représenter une menace pour le pouvoir :

Les âges héroïques ne sont jamais sentimentaux : ces hardis conquistadors qui ont donné des mondes entiers à l’Espagne et au Portugal sont mal récompensés par leurs rois. Colomb rentre à Séville dans les fers, Cortez tombe en disgrâce, Pizzaro est assassiné, Nunez de Balboa, qui découvrit l’océan Pacifique, est décapité ; Camoëns, le poète guerrier du Portugal, passe comme Cervantès des mois et des années dans un cachot infâme. Monstrueuse ingratitude de l’époque des découvertes : ces invalides et ces mendiants, qui errent à travers les rues de Cadix et de Séville, rongés par la vermine et la misère, ce sont ces mêmes soldats qui ont donné à l’empereur les joyaux et les trésors des Incas ; ceux que la mort a épargnés aux colonies sont enterrés sans gloire dans leur patrie comme des chiens galeux. Qu’importent en effet leurs prouesses aux courtisans qui sont restés prudemment embusqués au palais, où ils raflent adroitement les richesses que les autres ont conquises ! Ces frelons deviennent adelatandos, gouverneurs des nouvelles provinces, ils entassent l’or à plein sac et repoussent de l’assiette au beurre comme des intrus les coloniaux, soldats et officiers, lorsque, après des années de privations et de sacrifices, ils ont commis la folie de rentrer dans leur pays. Avoir combattu à Cannanore, à Malacca, et dans de multiples batailles, avoir cent fois risqué sa vie et sa santé pour la victoire du Portugal n’assure pas le moindre avancement à Magellan.

Stefan Zweig             Magellan        Herbert Reichner Verlag       1938


[1] L’équipage débarque sur l’île de Sandoy, la plus méridionale des îles de l’archipel des Lofoten.

[2]   …les soutiers de la gloire c’est ainsi que Pierre Brosselette nommait les résistants. Pour René Char sont transparents, tous ceux qui n’éprouvent pas l’impérieux besoin d’une grande ambition pour vivre, pour qui gagner son pain en travaillant, se réjouir de la beauté d’une fleur, de la transparence d’une eau de rivière, de la complicité d’une femme et de la joie des enfants qu’elle vous a donné suffit à remplir l’existence. Au début des années 1990, le cinéaste René Allio disait : j’ai donné la parole aux gens  qui n’ont pas d’histoire, qui ne sauraient compter dans l’histoire, représentation qui est toujours payée à son juste prix, c’est-à-dire rien.


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