De 1405 au 30 05 1431. Jeanne d’Arc. Zheng He. 12735
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Publié par (l.peltier) le 29 novembre 2008 En savoir plus

de 1405 à 1431 

L’empereur de Chine Ming Zhu Di proclame l’avènement de l’ère Yung Lo – Bonheur Éternel -. C’est sous ce nom qu’on prendra l’habitude de le nommer. Il consolide le territoire impérial, s’emparant de la Mandchourie jusqu’à l’embouchure de l’Amour. Il soumet les Mongols en 1410 et annexe les régions vietnamiennes du fleuve Rouge.

Il décide d’expéditions navales dont il confie la direction à un eunuque de confession musulmane : Zheng He [1]  : nul n’en a alors jamais vu d’aussi importantes : 37 000 hommes répartis dans des flottilles comptant jusqu’à 317 unités : le plus grand vaisseau est un 9 mâts de 130 m de long, 55 de large ! le plus petit fait 54 m de long et 20 de large. Ils utilisent déjà le gouvernail d’étambot. Les Chinois cloisonnent leurs navires, (probablement en observant les bambous, dont les septums partagent l’intérieur en compartiments), étant ainsi les premiers à limiter les effets d’une voie d’eau… aucune ambition colonisatrice dans ce déploiement de force, sinon celle de montrer aux tributaires que la Chine était bien le seul et unique centre de civilisation qui fût : le système du tribut, qui dominait alors les relations des Chinois avec les autres États asiatiques, était totalement différent de tout ce qu’a jamais pu connaître l’homme occidental. Verser tribut à la Chine n’était pas pour un État, faire acte de soumission. C’était reconnaître au contraire que la Chine, par définition le seul pays vraiment civilisé, n’avait nul besoin d’aide. Le tribut, par conséquent, était purement symbolique.

Même si on les nommait les bateaux de bijoux – ils rapportaient pierres précieuses, animaux rares : autruches, zèbres, girafes – tout ce déploiement de fastes coûtait cher pour un rapport discutable : l’opposition devint telle que l’affaire prit brutalement fin : Zheng He mourut en mer et n’eut pas de successeur. En 2005, Chen Kaige réalisera un documentaire reprenant l’épopée de Zheng He : L’empereur des mers, que diffusera Arte.

Ce n’est pas l’ascétisme, c’est la satisfaction de soi qui a frappé de stérilité l’entreprise chinoise d’exploration. Tout en condamnant comme un crime la recherche de produits étrangers, les Chinois affichaient une confiance souveraine en leur immunité naturelle face aux sollicitations extérieures.

Daniel Boorstin. Les Découvreurs. Robert Laffont Mars 2000

Pour impressionnantes qu’elles furent, les expéditions auxquelles Zheng He a laissé son nom ne doivent pas faire illusion. Aucune nouvelle route océanique n’a été tracée. Les chemins des mers du Sud et de l’Océan indien sont sillonnés régulièrement depuis plus d’un millénaire. Les marins chinois ont sans doute été jusqu’à la limite de cet espace de transit en Afrique méridionale, mais s’ils se sont arrêtés, c’est entre autres parce qu’ils sortaient du champ des vents porteurs connus, en gros du monde des moussons. En effet, les énormes jonques ne pouvaient avancer que vent arrière. Rien à voir avec la maniabilité des petites caravelles qui, quelques décennies plus tard, peuvent pratiquer la volta à travers l’Atlantique sud. Mais pour les mettre au point, il a fallu quitter l’espace de navigation connu. On ne peut cependant s’empêcher d’imaginer ce qui se serait produit si Zheng He avait envoyé ses jonques chercher le flux d’ouest au large du Japon.

Christian Grataloup. Géohistoire de la mondialisation. Armand Colin 2009

Dans la conception chinoise de l’importance du commerce avec l’étranger, entraient toujours des considérations diverses. Du point de vue pratique, le commerce avec l’étranger signifia la prospérité pour un nombre incalculable de gens qui en tirèrent profit ; le Trésor se trouva enrichi par les droits d’importation, et bien que l’écoulement de la monnaie fût une mauvaise chose, les avantages du commerce avec l’étranger, en particulier pour les provinces méridionales, étaient considérables. Or le commerce d’outre-mer concernait principalement les articles de luxe : toutes sortes de pierres précieuses, des bois odoriférants, des épices, des objets rares ; les consommateurs de ces denrées faisaient partie des classes aisées, d’abord et surtout la Cour et les dames du harem. Du point de vue idéologique, cependant, on n’a jamais admis cet état de choses ; selon la théorie confucéenne, le commerce était considéré comme quelque chose d’inférieur, de sordide presque, avec lequel l’Empereur ne pouvait pas être mêlé. C’est pourquoi les rapports avec les pays d’outre-mer étaient considérés sous la forme de l’apport du tribut. Les barbares venaient de loin, afin de reconnaître la suprématie du Fils du Ciel et pour apporter le tribut, après quoi on leur permettait gracieusement de faire du commerce. Dans le passé les envoyés chinois avaient été expédiés constamment par-delà les mers pour encourager les nations étrangères à venir en Chine porter le tribut, augmentant de cette façon et le prestige de l’Empereur chinois et leur propre prestige. Plus il y avait d’envoyés étrangers pour assister aux audiences du Nouvel An à la Cour, plus illustre était la gloire de l’Empereur, qui comme le Duc de Tcheou d’autrefois réussissait par son sage gouvernement à attirer les barbares étrangers

J. J. L. Duyvendaak. China’s Discovery of Africa

Des preuves archéologiques permettent d’affirmer que le commerce entre le continent asiatique et les Philippines était déjà très développé en l’an 1000. Les jonques chinoises, reconnaissables à leurs trois hautes voiles en forme d’ailes et raidies par des lattes, étaient devenues familières aux Philippines, où on les accueillait volontiers. Ce commerce actif avec l’archipel des Philippines sortit les insulaires de leur isolement et dissémina la culture asiatique, en particulier l’écriture, autant que les biens marchands.

L’exploration des Philippines par les Chinois atteignit son apogée commerciale entre 1405 et 1433, quand la flotte des Trois Trésors régnait sur le Pacifique sud et l’océan Indien. Ses immenses navires allaient jusqu’à la côte orientale de l’Afrique pour y collecter des objets précieux et les tributs dus à l’empereur de Chine. Ils étaient huit ou neuf fois plus longs que les bateaux de Christophe Colomb, cinq ou six fois plus longs que la plus grande nef de l’armada de Magellan, puisque le vaisseau amiral et ses neuf mâts mesurait cent quarante mètres de long et cinquante de large ! Par sa taille, la flotte des Trois Trésors, qui compta jusqu’à 317 bateaux et trente sept mille marins, resta sans rivale jusqu’aux plus beaux jours de la marine britannique, au XIX° siècle. […] À bien des égards, c’était la création d’un seul homme dont les prouesses égalaient, voire surpassaient, les exploits, plus célèbres, de Christophe Colomb et de Fernand de Magellan : Zheng He.

En 1381, l’armée chinoise prit le contrôle de la province montagneuse du Yunan, dans le sud de la Chine, et captura un gamin, Ma Ho, fils d’un pieux musulman. Avec d’autres jeunes captifs, il fut castré à l’âge de treize ans, une pratique courante en Chine, où les eunuques occupaient les postes enviés de serviteurs des grandes familles. Ma Ho se retrouva au service du quatrième fils de l’empereur de Chine, le prince Zhu Di. Des dizaines de milliers d’eunuques occupaient de tels postes, qui étaient si enviables que les autorités chinoises finirent par interdire l’autocastration afin de décourager le nombre démesu­ré de postulants. En dépit d’une âpre compétition entre les eunuques, Ma Ho s’éleva au rang d’officier grâce à ses talents de soldat et de diplomate. Plus tard, le prince conféra à son serviteur loyal et si compétent le nom de Zheng He, et c’est ainsi qu’on le connaît pour le rôle crucial qu’il joua aux plus belles années de la dynastie Ming. (Si on trouve encore souvent son nom écrit Tcheng Ho ou Cheng Ho, la translittération moderne du chinois selon le système pinyin veut qu’on écrive son nom Zheng He.) C’était un véritable géant de deux mètres vingt, fort corpulent, doté d’une robuste personnalité en harmonie avec sa stature et sa position sociale. On disait qu’il avait la peau rugueuse comme la surface d’une orange et que ses sourcils étaient comme des épées et son front large comme celui d’un tigre.

Son étoile monta plus haut lorsque son maître Zhu Di devint empereur en 1402. Zhu Di, pour contrecarrer le pouvoir des bureaucrates, remit l’autorité administrative entre les mains des eunuques qui l’avaient aidé à conquérir le pouvoir, dont Zheng He. Ayant débarrassé son royaume de ses ennemis, l’empereur décida de se donner un nom approprié. Il choisit Yongle, qui signifie Joie désirable. Afin d’atteindre le but qu’il s’était fixé – construire un empire commercial international – Yongle conféra à Zheng He le titre d’amiral et le chargea d’une mission ambitieuse, et très peu chinoise, sous certains aspects : cons­truire une grande flotte pour explorer les océans.

Zheng He supervisa les opérations dans d’énormes chantiers navals, à Nanjing, ordonna la plantation de milliers d’arbres pour fournir le bois nécessaire à la construction des bateaux et il organisa le fonctionnement d’une école destinée à former des interprètes en différentes langues étrangères. Il livra très vite une flotte de mille cinq cents bateaux, dont les plus grands voiliers jamais construits. Ils étaient d’un luxe extraordinaire, avec de somptueux salons, des ustensiles en or, des canons en bronze (plus pour la parade que pour le combat), et des étoffes faites des plus belles soies. Leur navigabilité fut considérablement améliorée par des cloisons formant des compartiments étanches, dont la conception avait été inspirée à Zheng He par la structure des tiges de bambou. Il faudra attendre plusieurs siècles pour que les navires occidentaux utilisent cette même technologie.

En 1405, la flotte des Trois Trésors se rassembla sur le Yangii à Nanjing, prête pour son premier voyage épique. Elle comptait vingt-sept mille huit cents hommes. Les plus grands navires de la flotte des Trésors – dont certains dépassaient les cent soixante mètres de long – emportaient chacun un millier d’hommes. D’autres étaient conçus pour ne transporter que des chevaux et d’autres encore de l’eau, ou des armes et des soldats, au cas où il serait nécessaire de défendre la flotte. Sur certains bateaux, il n’y avait que de la nourriture, de crainte que l’équipage ne trouve rien à manger sur les rives lointaines auxquelles ils aborderaient, d’autres emportaient de vastes bacs de terre pour cultiver fruits et légumes – un luxe qui explique peut-être que le scorbut ne ravagea pas l’équipage.

[…] La flotte des Trois Trésors ne partait pas à la conquête de terres lointaines à revendiquer pour son empire. Si les Chinois ne doutaient pas de leur supériorité culturelle sur le monde extérieur, ils n’avaient pas l’intention de fonder un empire colonial ou militaire. Leur but était plutôt d’établir des relations commerciales et diplomatiques avec les barbares au-delà de leurs frontières et de mener des recherches scientifiques. Cette philosophie chinoise de l’exploration, unique en son genre, est exprimée avec éloquence sur une tablette écrite de la main de l’empereur au plus fort de l’activité de la flotte des Trois Trésors :

Nous régnons sur tout ce qui est sous les cieux, pacifiant et gouvernant Chinois et barbares avec une bonté impartiale et sans distinction entre ce qui est mien ou ce qui est vôtre. Prolongeant la manière des rois éclairés et des anciens empereurs dans leur sagesse afin d’être en accord avec la volonté du ciel et de la terre, nous désirons que tous les pays lointains et tous les domaines étrangers trouvent leur juste place sous les cieux.

En mer, les navires de la flotte des Trois Trésors restaient en contact les uns avec les autres grâce à un système de drapeaux et de lanternes […]. Ils avaient aussi recours à des cloches, à des gongs et même à des pigeons voyageurs, pour communiquer. Ils mesuraient le temps en faisant brûler des bâtons d’encens gradués. Ils naviguaient au compas, qu’ils plaçaient dans une capsule d’eau pour plus de stabilité. Les pilotes chinois utilisaient aussi un instrument de mesure, le quianxinghan, afin de déterminer leur latitude, se repérant à la Croix du Sud ou à l’étoile Polaire. Zheng He disposait de l’équivalent chinois des portulans : une carte nautique en rouleau, de sept mètre de long, qu’il consultait une section après l’autre à mesure que progressait son voyage. Comme les portulans employés par les navigateurs espagnols et portugais un siècle plus tard, cette carte indiquait les points de repère, les données des compas et des instructions détaillées pour aller d’un point à un autre. Les navigateurs chinois apprirent aussi à se diriger en fonction des étoiles, à partir de cartes du ciel qui complétaient leurs cartes marines. Les constellations que reconnaissaient les Chinois étaient différentes de celles qu’on voyait et utilisait traditionnellement en Occident, et leurs principales références portaient des noms comme constellation de la Lanterne ou constellation de la Tisseuse.

[…] La première destination importante de la flotte des Trésors fut Calcutta, sur la côte sud-ouest de l’Inde. Des explorateurs chinois avaient atteint cette ville huit siècles plus tôt par les terres, mais l’arrivée de la flotte des Trois Trésors entraîna des débordements de générosité de la part du souverain de Calcutta, qui offrit de somptueux cadeaux sous forme d’écharpes et de ceintures tissées en fil d’or et constellées de perles et de pierres précieuses.

[…] Quand il revint du premier voyage de la flotte des Trois Trésors, Zheng He fut accueilli en héros et ne tarda pas à élaborer le projet de futurs voyages. Il ne quitta pas la Chine lors du second voyage, ne reprenant la mer qu’à l’occasion du troisième, prenant la tête d’une flotte de quarante-huit bateaux et 37 000 hommes. Visionnaire, il établit des comptoirs commerciaux et des entrepôts partout où il toucha terre. Il fit de même pendant trois voyages de plus, dont chacun dura approximativement deux ans. La flotte des Trois Trésors établit et entretint donc le premier réseau commercial maritime international. Elle explora la côte africaine jusqu’au sud du Mozambique, le golfe Persique et bien d’autres lieux dans toute l’Asie du sud-est et en Inde.

Les produits du pays [la Somalie] sont les lions, les léopards tachetés d’or, les oiseaux-chameaux [les autruches] qui font six à sept pieds de haut. Ils ont aussi de la salive de dragon [de l’ambre gris], de l’encens et de l’ambre doré. Comme marchandises, ils prennent le vermillon, la soie de couleur, l’or, l’argent, les porcelaines, le poivre, le satin coloré, le riz et d’autres céréales [rapporté par Duyvendaak 1949]

L’attrait romantique de l’exploration des océans gagna toute la Chine, attisée par les écrits comme ceux de Zheng He :

Nous avons connu sur l’océan d’immenses vagues comme des montagnes s’élevant jusqu’au ciel, et nous avons posé les yeux sur des régions barbares lointaines cachées dans la transparence bleue des vapeurs de lumière, tandis que nos voiles, déroulées majestueusement tels des nuages, nous permettaient de continuer notre chemin jour et nuit en suivant les étoiles, traversant les vagues furieuses comme si nous marchions sur une grande route.

En 1424, l’empereur Zhu Di mourut. Ses funérailles reflétèrent les excès de sa vie, quand dix mille sujets en deuil assistèrent à sa mise en terre avec seize de ses concubines. Les pauvres femmes avaient été pendues quand elles n’avaient pas obéi à l’ordre de s’ôter la vie elles-mêmes, en vue de cette cérémonie. Leur tombeau fut entouré par une procession d’un kilomètre et demi de soldats, d’animaux et de personnages officiels sculptés dans la pierre.

Mais dès qu’il lui succéda, son fils, Zhu Gaozhi, annula tous les voyages prévus par la flotte des Trois Trésors : Le territoire de la Chine produit tous les biens en abondance ; alors pourquoi devrions-nous acheter à l’étranger des pacotilles sans intérêt ?  Comme d’autres souverains de la dynastie Ming, Zhu Gaozhi était déchiré entre les confucéens adeptes des traditions qui le poussaient à regarder vers l’intérieur du pays et à négliger les échanges avec les étrangers, et les eunuques, qui encourageaient un commerce international qui les enrichissait. Zhu Gaozhi prit le parti des confucéens et l’amiral Zheng He, jadis l’homme le plus puissant de Chine après l’empereur, fut assigné à résidence à Nanjing. Les superbes chantiers navals, où trente mille hommes avaient jadis travaillé, tombèrent dans le silence, et on ne construisit plus de bateaux.

Si Zhu Gaozhi avait vécu longtemps, c’eût été la fin de la flotte des Trois Trésors, mais il mourut quelques années plus tard, et son fils, âgé de vingt-six ans – le petit-fils de Zhu Di -, confia à nouveau la politique du palais aux eunuques, qui rendirent très vite à la flotte des Trois Trésors sa splendeur passée. En 1431, au cours de son septième voyage, la flotte comptait 300 bateaux et 27 500 hommes. On chargea Zheng He de restaurer des relations pacifique entre la Chine et les royaumes de Malacca et de Siam. Sa mission accomplie, une partie de la flotte continua sa route et il est probable qu’elle atteignit le nord de l’Australie. On en a la quasi-certitude depuis qu’on a retrouvé en Australie des objets chinois de l’époque des découvertes qui, de surcroît, confortent la tradition orale des Aborigènes. Ce voyage remarquable devait être la dernière aventure de la flotte des Trois Trésors : Zheng He, qui avait inspiré toute l’entreprise, mourut pendant le trajet de retour. L’empereur mit alors la flotte en cale sèche, ferma les chantiers navals de Nanjing et détruisit tous les documents relatifs à ce qu’elle avait accompli. La science et la technologie chinoises, surtout en ce qui concernait l’exploration, tombèrent en désuétude. En 1500, un édit impérial déclara même que faire prendre la mer à tout bateau de plus de deux mâts était un crime puni de la peine capitale ; en 1525, on entreprit de détruire les plus grands bateaux de la flotte des Trois Trésors. La Chine impériale renonça alors tout à fait à l’immense empire commercial transocéanique créé par cette flotte et, guidée par les préceptes confucéens, se replia sur elle-même. Jamais plus elle n’explorera l’océan.

Laurence Bergreen Par delà le bord du monde. L’extraordinaire et terrifiant périple de Magellan. Grasset 2003

On rencontre beaucoup d’eunuques dans tout l’Orient, mais particulièrement en Chine où leur présence dans les premiers cercles du pouvoir remonte à la nuit des temps :

L’émasculation représentait une grave violation des normes confucéennes, un infirme n’étant pas autorisé à accomplir les rites pour les ancêtres, et la perpétuation de la lignée étant l’un des premiers devoirs fondamentaux de la piété filiale. Pourtant, bien que tout le monde méprisât la classe des eunuques, présente déjà à l’époque pré-impériale et constituée formellement sous le premier empereur des Han de l’Est, presque aucun lettré confucéen n’a jamais songé à en demander la suppression. Les conseillers confucéens tentaient plutôt de borner le champ d’action des castrats au sein des murs du palais intérieur, le droit de s’entourer d’eunuques étant exclusivement réservé à l’empereur. Mais, dans certains cas, ils ne purent empêcher que les eunuques, exploitant les rivalités entre les dames, l’inexpérience de l’empereur-enfant ou l’incompétence d’un souverain, réussissent à concentrer dans leurs mains d’immenses richesses et un pouvoir démesuré : plus d’une fois la faute de la chute d’une dynastie a été imputée aux intrigues des castrats du palais impérial. Le premier empereur de la dynastie Ming, Hongwu, réduisit drastiquement le nombre des eunuques et leur interdit de s’immiscer dans les affaires de l’État. Mais ces mesures fur révoquées sous ses successeurs : vers la fin de la dynastie, plus de dix mille eunuques vivaient auprès du palais intérieur, qui veillaient à l’administration et géraient les affaires publiques et le Trésor.

[…] À Pékin, les préposés à la castration exerçaient leur activité devant les murs de la cité interdite ; ils procédaient à l’émasculation totale des jeunes garçons, généralement d’âge tendre, que l’on soumettait à leur intervention. […] L’appareil génital amputé, dit par euphémisme trésor, était soigneusement conservé : il était montré chaque fois que l’eunuque était promu à un rang supérieur et il était enfin déposé dans le cercueil du défunt pour lui permettre de se présenter entier dans l’au-delà.

Alexandra Wetzel. La Chine ancienne. Hazan 2007

Quels sont les motifs du nouveau pouvoir chinois pour se lancer brusquement dans des expéditions outre-mer ? Quel est, finalement, leur but ? Les historiens occidentaux oscillent sur la réponse à donner. Pour Jean-Pierre Drège, leur objectif reste peu clair – à la fois diplomatique, commercial et militaire. Pour Jean-Pierre Duteil, il semble avoir été surtout d’ordre diplomatique : faire reconnaître la suzeraineté chinoise, matérialisée par le paiement d’un tribut. Mais elles ont été aussi l’occasion pour certains de leurs membres de publier une relation de ces étonnants voyages, comme les Merveilles des Océans. Pour Rhoads Murphey, la réponse fait moins de doute : La motivation économique de ces énormes aventures semble avoir été importante, et ces navires disposaient souvent de cabines spacieuses et privées pour les marchands. Mais le but principal était probablement politique, montrer le drapeau et imposer le respect envers l’empire, enrôler davantage d’États dans le tribut. Selon Jérôme Kerlouégan, dans La mer 5 000 ans d’Histoire – Si la Chine avait découvert l’Amérique, c’est dans un roman fantastique datant de 1597 qu’ont été prises les dimensions de ces navires quand, aujourd’hui, on (y compris les Chinois) revoit des chiffres à la baisse, parlant de 60 mètres de long pour quinze de large, ce qui reste encore très important – la Santa Maria de Colomb, quelque 70 ans plus tard, mesurera 30 mètres de long, la Pinta, 24 mètres -. Et la mission soit disant uniquement pacifique et de prestige empiètera à plusieurs reprises avec des démarches de dominant à dominé : elle était armée et débarrassa la côte de Palembang à Sumatra d’un pirate chinois qui fut ramené à Nankin où il fut exécuté ; elle élimina lors d’une bataille terrestre un usurpateur à Ceylan. À Sumatra encore, elle captura un rebelle qui menaçait le pouvoir du souverain reconnu par la Chine.

Le surnom chinois donné à l’armada, à savoir la flotte des Trésors, donne déjà une indication, mais que l’on ne s’y trompe pas : il s’agit autant d’une opération de prestige que d’une course aux richesses en soi. Yong Le en a besoin pour effacer son image d’usurpateur et pour asseoir son pouvoir : symboliquement, par des faits spectaculaires, politiquement, en drainant la présence d’ambassadeurs étrangers, et économiquement, car il prend le contrôle du commerce outre-mer via l’imposition d’un monopole impérial sur toutes les transactions. Avec les expéditions de Zheng He, il s’agit bien d’une application extensive du système tributaire chinois, à la fois commerciale et diplomatique, ainsi que culturelle. Yong Le poursuit aussi les orientations de son prédécesseur et parent proche Hongwu, une sorte de despote aménageur, fondateur de la dynastie des Ming, c’est-à-dire des Lumières, qui a fait planter des milliers d’arbres – un milliard, dit-on – dans la région de Nanjing pour préparer la construction d’une marine. Il y ajoute une dimension nettement mégalomaniaque, qui ne contrecarre pas les besoins de la Chine de son époque, à l’image de la réfection du Grand Canal (1402-1416) ou du déplacement de la capitale de Nanjing à Beijing (1421), avec la colossale construction de la prestigieuse Cité interdite. Tout cela coûte cher. L’argent est engrangé par le fruit des expéditions outre-mer. Mais le profit retiré des premières expéditions permet aussi de s’engager dans une telle politique de dépenses.

Bien que n’hésitant pas, à l’instar des dirigeants des temps anciens, à se montrer féroce avec ses opposants et ses contestataires, Yong Le veut la stabilité en Chine par une paix en Asie, une pax sinica, s’entend. Celle-ci est le moins possible imposée par la force, le plus possible par la diplomatie et par la démonstration de puissance. Le déploiement de l’armada avec ses énormes navires, ses six voilures, ses canons ostensiblement montrés et quelquefois utilisés, suffit bien souvent à calmer les éventuelles volontés de résistance chez les populations accostées.

La Chine recherche plutôt la mise en place de souverains locaux qui lui sont favorables, préférant l’intrigue et le commerce à la bataille et aux massacres. Ainsi le sultanat de Malacca reste-t-il autonome et les divisions du Sri Lanka, qui ont suscité quelques accrochages avec l’armada de Zheng He, profitent-elles finalement aux Ming qui y établissent l’unité à leur profit. Zheng He proclame la suzeraineté chinoise sur Cochin, Ceylan et Sumatra. Il s’efforce d’établir les bases d’un commerce équitable pour les deux parties, qui demande du temps et de tranquilles négociations. À part quelques exceptions comme Malacca, les Ming ne sont pas favorables à l’installation de familles chinoises dans les ports contactés. Lorsque cela arrive, il s’agit bien souvent de déserteurs, plutôt discrets, qui finissent par se mélanger à la population locale (Sumatra) ou qui s’autonomisent en isolât dans un lieu reculé (archipel de Lamu, au large de l’actuel Kenya). Tout cela n’a donc rien à voir avec une colonisation au sens propre du terme. Au contraire, à chacune des expéditions, parfois en amont d’elles, au cours des phases préparatoires, des émissaires des pays visités sont invités à la Cour chinoise, où ils sont reçus avec faste et honneur.

On voit bien la différence, l’opposition, avec la colonisation portugaise puis européenne qui interviendra ultérieurement dans ces mêmes terres et ces mêmes mers. Alternant la carotte et le bâton, manipulant le sabre et le goupillon, les Européens progresseront par le commerce mais aussi par le massacre et la conversion souvent forcée. Les comptoirs seront rapidement transformés en fortins, en repaires militaires, ce que les expéditions de Zheng He n’ont jamais fait. Zheng He laisse un souvenir tellement bon qu’il est même divinisé sous son nom officiel chinois de San Bao, qui signifie Trois Trésors, dans plusieurs endroits d’Asie du Sud-Est comme Malacca ou l’île d’Ayutthaya.

Trois faits résument et symbolisent le caractère profond des expéditions Ming. Tout d’abord, la stèle que Zheng He emporte au Sri Lanka : elle est trilingue, écrite en chinois, en tamoul et en persan. Chaque  texte comporte des louanges envers chacune des religions concernées, l’hindouisme ou l’islam. Ainsi les Chinois ont appris la langue et l’écriture des pays à visiter. Ils en respectent la religion, sans chercher à imposer la leur.

Ensuite, les lorgnons rapportés à Yong Le, qui était myope. Les marchands de Malacca qui se les sont très certainement procurés de plus loin, les lunettes ayant été inventées à Venise quelques décennies auparavant, sont alors couverts d’une avalanche de cadeaux par un Yong Le reconnaissant. Selon certaines sources, Zheng He amène aussi deux souffleurs de verre moyen-orientaux qui font connaître cette technologie en Chine. L’échange n’exclut pas la générosité. Les cales des navires chinois ne sont pas remplies de pacotilles comme celles des caravelles ibériques, mais de soieries, de porcelaines et de biens précieux qui sont négociés contre d’autres choses estimables : pharmacopées, résines diverses (aloès, benjoin, myrrhe, styrax, momordica, chaumoogra…), métaux, jade, bois précieux…

Enfin, les fameuses girafes offertes à plusieurs reprises par des souverains indiens, arabes ou africains sont amenées jusqu’en Chine où elles suscitent l’engouement auprès de tous. Elles sont confondues avec le légendaire Qilin, animal mythique réputé pour porter bonheur. Les dignitaires de la Cour demandent à l’empereur de faire une déclaration publique se félicitant de ce merveilleux auspice, mais celui-ci refuse en arguant : Que les ministres s’efforcent du matin au soir d’aider le gouvernement pour le bien du monde. Si le monde est en paix, même sans Qilin, rien ne viendra troubler la bonne marche du gouvernement. Oublions les félicitations. Xuande (1398-1435), cinquième empereur (1425-1435) de la dynastie Ming et petit-fils de Yong Le, réagit de la même façon.

On peut, bien sûr, interpréter différemment cette attitude, et considérer que l’empereur de Chine cherche à garder son prestige et son autorité sacrée en le mettant au-dessus d’une merveille terrestre. Mais on peut aussi l’analyser au premier degré : ces merveilles venues de l’étranger peuvent bien être belles, elles ne sont pas fascinantes. Pas d’exotisme au pays du sinocentrisme ! Les valeurs sûres et premières sont dans l’empire du milieu. C’est ce que souligne, parmi tant d’autres écrits, un passage du Livre des documents évoquant la stèle érigée à Cochin, sur la côte de Malabar, à la gloire de la Chine venue jusque-là grâce à Zheng He : nous régnons sur tout ce qui vit sous les cieux, pacifiant et gouvernant les chinois et les barbares avec la même bonté et sans distinction entre ce qui est mien et ce qui est tien. […] et il n’existe pas un seul lieu qui n’ait entendu parler de nos coutumes et admiré notre civilisation. Voilà, c’est clair : c’est la Chine qui est admirable, pas le reste…

Des récits chinois narrent les expéditions, souvent rédigés par des membres qui y ont participé. Ceux de Gong Zhen (1434), de Fei Xin (1436) et de Ma Huan (1416-1435, publiés en 1451) sont les plus connus. Ils ne manquent pas de décrire les contrées abordées, les peuples rencontrés, les coutumes, les mœurs et les animaux étranges constatés. D’ailleurs, la bureaucratie de la cour a demandé de consigner toutes ces choses-là. Mais c’est aussi, sinon davantage, un moyen de valoriser les propres exploits de l’armada, le courage, l’astuce, l’endurance, ainsi que les mérites infinis tant de l’empereur que des valeurs chinoises.

Bref, comme le souligne Joseph Needham, … les Chinois ne cherchaient pas à contourner une grande civilisation étrangère, située au travers de leurs routes commerciales ; ils s’intéressaient aux objets étranges, aux raretés et à la perception de tributs de principe, plutôt qu’à toute espèce de commerce ; ils n’étaient pas mus par un prosélytisme religieux ; ils ne bâtissaient pas de forts ni n’établissaient de colonies. Pendant moins d’un demi-siècle, on constate leur présence puis, soudain, ils ne vinrent plus, et la Chine retourna à sa vocation agricole tournée vers l’intérieur.

Philippe Pelletier. L’Extrême Orient. Gallimard Folio Histoire 2011

baochuan

longueur de 400 pieds… soit 122 mètres… La Pinta de Colomb fait 24 mètres

Zheng He: le navigateur musulman le plus célèbre de Chine

Navy Reads: Kowtowing to China

15 08 1416

On n’a pas encore trop  l’habitude des batailles navales, donc, à la guerre comme à la guerre, on fait sur mer comme à terre : une escadre française et ses alliés génois, assiégeant Harfleur, tenu par les Anglais, se trouvent face à une flotte ennemie, à l’embouchure de la Seine : c’est la bataille du Chef-de-Caux, où la victoire anglaise permettra le ravitaillement de Harfleur.

Ils commencèrent le combat, comme s’il se fut agi de prendre d’assaut une place forte. Sur des plates-formes placées au sommet de leurs mâts, les Génois avaient posté des hommes qui lançaient avec une force terrible, le plus souvent au hasard, de grosses pierres et des barres de fer très lourdes et, tant que dura la mêlée, ces projectiles causèrent des ravages parmi les ennemis. Ceux-ci, de leur côté, tout en ripostant avec les mêmes armes, essayaient, sous la grêle de traits qui pleuvait de toutes parts, de s’approcher de nos navires et de s’y cramponner avec des crocs de fer, afin de monter à l’abordage et de détruite nos mâts et nos agrès. Mais ils furent repoussés plus de vingt fois à coup de lances, de traits et de toutes sortes de projectiles, et obligés de rentrer précipitamment dans leurs vaisseaux […] Il périt deux mille soldats, y compris l’équipage de vingt petits bâtiments qui furent coulés pendant la bataille et qu’on ne revit plus […] Trois des caraques génoises de haut-bord tombèrent au pouvoir de l’ennemi ; les autres lui échappèrent et purent gagner le port de Honfleur. Alors une partie des Anglais firent voile pour l’Angleterre, emmenant avec eux les vaisseaux qu’ils avaient pris…

Chronique du religieux de Saint-Denys

31 08 1422

Mort d’Henri V d’Angleterre. Son frère, le duc de Bedford devient régent.

21 10 1422  

Mort de Charles VI : pas moins de 12 000 livres de cire sont brûlées lors de ses obsèques à Notre Dame !

Voici comment le roi (le pauvre roi Charles VI de France, en 1422, au milieu des pires désastres de la guerre de Cent Ans) fut porté à Notre Dame. Parmi les évêques et les abbés, quatre avaient la mitre blanche, dont le nouvel évêque de Paris, qui attendit le corps du roi à l’entrée de Saint Paul pour lui donner de l’eau bénite au moment du départ. Tous les autres entrèrent, sauf lui, à Saint Paul, les ordres mendiants, toute l’Université en corps, tous les collèges, le Parlement, le Châtelet, le peuple. Alors le roi fut emporté de Saint Paul et les serviteurs commencèrent à porter grand deuil. Il fut porté à Notre Dame comme l’on porte le corps de Notre Seigneur à la fête du Saint Sauveur ; au-dessus de la dépouille royale, un dais d’or était porté par quatre ou six proches ; trente de ses serviteurs portaient le corps sur les épaules, peut-être davantage, car il pesait lourd. Il reposait sur un lit, le visage à découvert, couronné d’or, tenant d’une main le sceptre royal et de l’autre, la main de justice, bénissant des deux doigts d’or, si longs qu’ils arrivaient jusqu’à la couronne. Devant marchaient les ordres mendiants et l’Université les églises de Paris, puis Notre Dame, enfin le Palais. Ceux-là chantaient et non les autres. Et tout le peuple qui était le long des rues ou aux fenêtres pleurait et criait comme si chacun avait vu là, morte, la personne qu’il chérissait le plus. Il y avait là sept évêques, les abbés de Saint Denis et de Saint Germain des Prés, ceux de Saint Magloire, de Saint Crépi et Crépinien. Les prêtres et les clercs étaient tous sur le même rang, et les seigneurs du Palais, comme le prévôt, le chancelier et les autres, sur l’autre. Devant eux, les pauvres serviteurs vêtus de noir, pleurant très fort, portant deux cent cinquante torches ; plus en avant encore, deux cent cinquante crieurs de corps. Il y avait aussi vingt-quatre croix de religieux que précédaient les sonneurs de clochette.

Derrière le corps, le duc de Bedford suivait seul, sans aucun prince du sang de France avec lui. C’est ainsi que fut porté le défunt roi, le lundi à Notre Dame, où deux cent cinquante torches étaient allumées. On y dit les vigiles, et le lendemain, de bonne heure, la messe. Après la messe, le même cortège se reforma pour le porter à Saint Denis, où après le service il fut inhumé auprès de son père et de sa mère. Plus de dix-huit mille personnes s’y rendirent aussi bien des humbles et des grands, et on donna à chacun huit doubles de deux deniers tournois. On dona à dîner à tout venant.

Georges Duby. Le temps des cathédrales. Gallimard 1976

Cortège funèbre de Charles VI. Miniature extraite des Vigiles du roi Charles VII de Martial d’Auvergne, fin du XVe siècle, Paris, BnF, département des Manuscrits.

1423

La flotte catalane du Roi d’Aragon, rival du comte de Provence pour la couronne de Naples, met à sac Marseille, tuant, emprisonnant, incendiant les vaisseaux, les maisons, entrepôts, ateliers et chantiers.

Venise ouvre le premier lazaret, destiné à mettre en quarantaine les voyageurs issus de zones infectées : l’établissement se trouve sur l’île de Sainte Marie de Nazareth : lazaret pourrait être une déformation de Nazareth.

28 09 1424 

Les Anglais commencent le siège du Mont Saint Michel : 20 ans de tentatives n’en viendront pas à bout : la garnison ne se rendra jamais. Ils ne sont pourtant pas loin : Tombelaine, à trois kilomètres, est terre anglaise. Quelques années plus tôt, l’abbé Pierre Jolivet, avait entrepris la fortification de l’ensemble, puis en 1420, croyant peut-être encore en Dieu, mais plus en la France, était passé dans le camp anglais ; ceux-ci se firent une joie de lui dire : Père abbé, vous connaissez le Mont mieux que quiconque, prenez-le. Le cher homme n’y parvint pas : il avait fait du très bon travail. En 1425, des corsaires malouins parvinrent à forcer le blocus des godons – le surnom des Anglaispour approvisionner le Mont. Sept ans plus tard, Pierre Jolivet fera partie des juges qui enverront Jeanne d’Arc au bûcher.

À Paris, les Anglais introduisent l’un de leurs jeux : le mât de cocagne.

1424

C’est dans la Fraternité de la Vie commune que Geert Groote avait rassemblée, après avoir longtemps oscillé entre l’érémitisme de Ruysbroek et les austérités de la Chartreuse, que fut composée avant 1424 celui des livres de piété qui devait connaître parmi les laïques chrétiens le succès le plus prolongé, L’Imitation de Jésus Christ.

Georges Duby. Le temps des cathédrales. Gallimard 1976

vers 1425 

Le moine André Roublev peint l’icône russe qui deviendra l’une des plus célèbres : La Trinité, – la visite des trois anges à Abraham pour lui annoncer que son épouse Sara est enceinte -. C’est une habile manière de représenter la Trinité sans représenter Dieu, ce qui est interdit. Elle est destinée à orner l’abbatiale du monastère de la Trinité Saint Serge à Serguiev Possad, près de Moscou. Elle est aujourd’hui à la Galerie Trétiakov à Moscou.

Icône de la Trinité — Wikipédia

142 X 114 cm.

29 08 1427 

Chassés de l’Inde vers l’an 900, les premiers Gitans arrivent en France : Le commun, cent ou cent vingt hommes, femmes et enfants, n’arriva que le jour de la décollation de saint Jean [29 août]… Les hommes étaient très noirs et leurs cheveux crépus. Les femmes étaient les plus laides et les plus noiraudes qu’on pût voir. Toutes avaient des plaies au visage [tatouages], et les cheveux noirs comme la queue d’un cheval. Elles étaient vêtues d’une vieille flaussaie [étoffe grossière] attachée sur l’épaule par un gros lien de drap ou de corde ; leur seul linge était un vieux rochet [blouse] ou une vieille chemise ; bref, c’était les plus pauvres créatures que de mémoire d’homme on eût jamais vu venir en France. Malgré leur pauvreté, il y avait dans leur compagnie des sorcières, qui, en regardant les mains des gens, dévoilaient le passé et prédisaient l’avenir… Leurs enfants étaient d’une incomparable adresse, qui se manifestait surtout dans leur dextérité à vider dans leur bourse celle de leurs auditeurs ; la plupart, presque tous même, avaient les oreilles percées et portaient à chacune d’elles un ou deux anneaux d’argent. C’était, disaient-ils, la mode de leur pays.

Le journal d’un bourgeois de Paris

Le tableau qui suit date de 1935, par Paul Morand, voyageur-diplomate, qui, pour avoir épousé une Roumaine, séjourna longtemps à Bucarest. Cinq siècles séparent donc ces dates, et plus de 2 000 kilomètres, et cependant les traits communs sont plus nombreux, tant ils sont de toujours, que ce qui les sépare : Ils sont l’Extrême-Orient de ce proche Orient. Vers le XIII° siècle ils se sont arrêtés sur les bords du Danube. Venaient-ils d’Égypte ou de l’Oural ? Fuyaient-ils l’Inde envahie par Tamerlan ? (Aujourd’hui encore, nous appelons hordes tziganes leurs tribus errantes.) Les Tartares qui en avaient fait leurs esclaves les amenèrent en Europe dans leurs bagages. Bien qu’ayant essaimé jusqu’en Ecosse et même jusqu’à New York, ils semblent avoir une prédilection pour ces parages voisins de la Thrace où les sorciers sont rois, pour ces monts de Transylvanie où l’or sommeille sous la terre, pour ces campagnes où des hommes simples chantent lorsqu’ils souffrent et lorsqu’ils sont heureux. Ils n’ont pas cessé de porter sous le bras ces instruments de musique dont ils jouent avec un si étrange talent. Par un contraste singulier, ces nomades qui dorment à l’ombre de leurs chariots se sont voués à construire les maisons d’autrui. Partout, le long des échafaudages, vous les voyez courir, eux et leurs femmes, pieds nus, corps nus à travers les haillons, courbés sous les piles de briques dont ils ont la couleur et l’odeur de terre brûlée, pareils à des files de fourmis rouges. Longtemps esclaves des boyards, ils reçurent la liberté, il y a près d’un siècle, comme un don médiocre ; mais ils sont restés des parias ; non pas parce qu’ils se vêtent de loques multicolores ou de vieux sacs, parce que seuls ils acceptent de faire des métiers rebutants ou parce qu’ils vivent à l’écart, mais parce qu’ils sont d’une autre race, une race aux lèvres violettes, aux yeux bistrés, aux oreilles et aux nuques négroïdes, à la sclérotique jaunâtre, aux cheveux bouclés.

Les Tziganes se divisent en clans, en métiers ; les musiciens ou lautari (c’est-à-dire probablement laudatori, chanteurs de louanges, comme nos troubadours), les oursari ou montreurs d’ours, les lingurari ou tourneurs de cuillers, qui travaillent les métaux… Dans tous les pays du monde ils rétament les casseroles ; à Chicago, à Grenade, à Brasov ou dans le Jura, je les ai toujours vus souder et fondre les baguettes d’étain ; dans la campagne roumaine ils passent vers le soir, en compagnie de leur femme qui porte un réchaud et un énorme soufflet, ou bien suivis d’un ours qu’ils tiennent enchaîné par le nez ; bien avant qu’ils se soient arrêtés aux portes, les juments ont couché leurs longues oreilles et ont henni dans les écuries ; à mesure qu’ils approchent, on entend résonner dans les bat-flanc les coups sourds des sabots. Pauvre innocent ours, à peine plus velu que son maître, enfumé dans sa tanière des Carpathes par un beau matin d’hiver et qui se dandine maintenant, un bâton derrière le cou ; le Tzigane l’a capturé tout petit et lui a appris à danser sur une plaque de tôle chauffée ; il danse sans gaieté tandis que l’homme qui l’accompagne avec un tambourin lui promet, en psalmodiant d’un ton guttural, du pain et des olives. Il y a un autre métier où les Tziganes excellent, c’est celui de cuisinier ; naturellement doués, ils possèdent de merveilleuses recettes qu’ils tiennent sans doute par tradition orale de leurs aïeules servant dans les cuisines des boyards sous des chefs français ; j’en ai vu improviser des sauces hollandaises, des béchamels étonnantes dont ils ignoraient naturellement l’origine occidentale.

L’hiver, ils se font plus rares, les Tziganes. Comme les hommes des cavernes, ils s’endorment, faute de lumière, à la tombée de la nuit ; pour ne pas geler, ils jonchent la paille tous ensemble par grappes, leurs vêtements boutonnés à ceux du voisin. À la belle saison ils sortent de leurs trous ; les enfants conçus pendant ces nuits obscures grouillent à quatre pattes dans les ornières ; à cinq ans on les laisse seuls avec un violon fait d’une planche et de deux boyaux de chat, et ils gardent la tanière ; les femmes s’en vont en ville mendier ou vendre des fleurs et des journaux ; la poitrine ferme sous la chemise déchirée, habillées à partir de la taille de grandes robes de toile crasseuses et superposées, la tête serrée dans un mouchoir de teinte crue, elles sont accroupies devant leurs paniers ronds pleins de jacinthes ou guettent la sortie des grands hôtels ou des confiseries. De leur bouche sort une mélopée ininterrompue : qu’elles vous offrent des giroflées ou qu’elles vous tendent leurs nourrissons nus, ou qu’elles vous proposent des journaux, sans cesse elles nasillent à un centimètre de votre visage, vous tirant par le bras, entravant votre marche, insensibles aux rebuffades, impossibles à éloigner. La police leur impose des lieux de stationnement, mais elles n’en tiennent pas compte. Elles sont ravissantes de quatorze à dix-sept ans, avec les plus beaux seins, les plus beaux yeux, les plus belles dents du monde, mais très vite elles se flétrissent. Les hommes ont peu de goût pour la capitale ; s’ils sont lantari, ils redoutent la concurrence de la radio et des jazz, préfèrent la province et les gros bourgs où ils s’avèrent aussi bons agents électoraux et connaisseurs en chevaux. Il est rare qu’un Tzigane fasse fortune… sauf dans la traite des Blanches ; en ce cas, installés non loin du quartier de la Croix de Pierre (où les filles logent dans des cases séparées par de petites cours qui rappellent en moins pittoresque, le Mangue de Rio), ils surveillent leur petit commerce aphrodisiaque avec une compétence puisée dans leur passé de maquignons ; le dimanche, ils louent une voiture et emmènent leurs pensionnaires respirer à la campagne, tandis que leurs épouses lisent dans la main, ou dans le marc de café, ou dans les haricots jetés sur un fond de tamis renversé, ou dans le plomb fondu. Elles vendent aussi des colliers, des talismans, aiment la compagnie des morts et vont aux veillées funèbres où elles hurlent avec d’autant plus de ferveur professionnelle que l’enterrement est plus beau et plus grande la coliva, ce gâteau de funérailles posé sur la tombe et orné parfois du portrait du défunt en sucre, avec favoris de chocolat que lèchent en cachette les enfants ; ou bien, assises au bord du trottoir, elles tendent vers le ciel leur visage plus noir que celui des icônes.

Des Tziganes, on ignore le nombre car ils échappent au cens et, autant que possible, au service militaire. Les autorités ont essayé de leur octroyer des passeports collectifs mais sans plus de succès. Parfois, pour les fixer, les municipalités leur accordent un rayon d’action de cinq kilomètres afin de leur donner l’illusion du nomadisme. Les Tziganes possèdent un roi, Michel II Kwik, élu il y a deux ans près de Varsovie par les délégués des tribus, qui votèrent par empreintes de doigts ; ce monarque absolu est suivi d’un conseil des ministres ambulant ; il rend la justice et les délits commis ne sont punis que s’ils ressortissent du droit tzigane, code traditionnel et oral. Il existe une Europe tzigane qui se superpose à l’autre et dont nos nations ne sont que des départements temporaires ; dans chaque pays un voïvode représente le roi. Michel II rêve de fonder une sorte de sionisme et d’obtenir du gouvernement britannique la création sur les bords du Gange originel d’une petite Palestine tzigane.

Paul Morand.Bucarest. 1935

1427 

La Chine des Ming occupe le Dai Viet depuis 1406 – il s’appellera Viet-Nam en 1804 -, suscitant ainsi le mouvement d’indépendance de Lê Loi, qui, après dix ans de lutte, parvient à libérer son pays :

Les Dieux du Sol et des Céréales sont assurés. Les monts et les fleuves ont changé d’apparence. L’univers déréglé retrouve son harmonie. Le soleil et la lune passent des ténèbres à la clarté [] O pureté éternelle des quatre mers, proclame une ère de nouveau gouvernement.

La dynastie des Lê va s’atteler à la reconstruction du Dai Viêt, portant à son apogée cette civilisation : encouragement de l’agriculture et de l’artisanat, exploitation des mines de cuivre, zinc, or et argent du Haut Tonkin, limitation des pouvoirs des princes royaux, réhabilitation des fonctionnaires de base.

02 02 1428

La terre tremble dans toute la Catalogne, et jusque dans le Roussillon : on en parlera comme du séisme de la Chandeleur, dont l’épicentre se situe à Olot. De nombreux édifices ne résistent plus à une énième secousse, ressentie jusqu’à Perpignan, la crise sismique ayant débuté dès le 24 février 1427 : le monastère de Fonclara (Banyuls) est totalement détruit, le clocher d’Arles-sur-Tech s’effondre, de même que les remparts de Prats de Molo. Le séisme, qui fit des centaines de morts, est le plus fort jamais enregistré sur la région des Pyrénées.

1428 

Début d’une longue série de procès de sorcellerie à Briançon : jusqu’à 1450, 110 femmes et 57 hommes seront brûlés. L’usage du bouc émissaire, pratique idéale pour qui préfère ne pas se poser de question sur soi, était alors très répandu, et était loin de concerner le seul petit peuple : chaque fois qu’un pape était élu à Rome, le chef de la communauté juive devait lui remettre son plus beau livre de la Torah, se prosterner devant lui et recevoir un coup de pied au derrière, avant de rentrer entre deux haies de passants qui l’insultaient.

Les XIV° et XV° siècles ont été le temps des chrétiens conformes.

Hervé Martin. Mentalités médiévales, XI° – XV° siècle PUF 1996

La terre tremble à Puicerda dans les Pyrénées orientales, au point de provoquer l’effondrement de l’église et la mort de ceux qui s’y trouvaient.

4 03 1429

Jeanne est présentée et obtient la confiance de Charles VII à Chinon. Comment une paysanne des marches du royaume, 17 ans, a-t-elle bien pu rencontrer le roi de France ? Fut-il maître d’un royaume dont la situation est alors bien peu glorieuse : pratiquement tout ce qui est au nord d’Orléans est sous domination anglaise, de même que la Guyenne, plus au sud. Elle a eu des voix lui demandant de se rendre à Vaucouleurs où réside Baudricourt, le représentant du roi : c’est lui qui aura fait le lien. Des voix, ce n’est pas alors chose rare ; prophètes et prophétesses sont fréquents et le roi a obligation de les recevoir. Parmi les plus illustres, sainte Brigitte de Suède, 1303-1373, patronne des faussaires, qui eut l’ingéniosité de faire passer ses conseils plus ou moins avisés pour des révélations venues en ligne directe de Dieu, de la Vierge et d’innombrables saints … et ça marchait plutôt bien ; cela lui permit de fonder le monastère de Vadstena avec pour abbesse sa fille Catherine. Sur la guerre entre la France et l’Angleterre, elle eut la révélation de la Vierge Marie d’une paix négociée en faveur de l’Angleterre puisque Édouard, roi d’Angleterre, étant le petit-fils de Philippe le Bel, devenait l’héritier du trône de France, ce qu’aurait du reconnaître Philippe VI de Valois.

Charles II fera vérifier l’authenticité de la démarche de Jeanne par une commission de théologiens réunie à Poitiers, et Yolande d’Aragon, belle-mère du roi, s’assurera de la virginité de la pucelle : au combat, la virginité, cela donne la baraka.

Jeanne d’Arc annonce au petit roi de BourgesNoble dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle. Ne tenez plus davantage de délibérations, et si longues ; venez au plus tôt à Reims pour prendre une couronne.

Voilà qui est bien, mademoiselle, mais Reims est aux Anglais, que je sache. Comment y aller ? – En les battant, Noble Dauphin. Nous commencerons par Orléans et ensuite, nous irons à Reims Il lui faut donc bouter les Anglais hors de France : elle commence par les en avertir :

Roi d’Angleterre et vous, duc de Bedford, qui vous dites régent du royaume de France […], rendez à la Pucelle, ci envoyée de par Dieu, le Roi du ciel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Je suis ci venue de par Dieu pour réclamer le sang royal. Je suis toute prête à faire la paix, si vous voulez me faire raison en abandonnant la France et payant pour ce que vous l’avez tenue. Et vous tous, archers, compagnons de guerre, gentilshommes et autres qui êtes devant la ville d’Orléans, allez-vous en en votre pays, de par Dieu ; et si vous ne le faites ainsi, attendez les nouvelles de la Pucelle qui ira vous voir sous peu, à vos bien grands dommages.

Roi d’Angleterre, si vous le faites ainsi, je suis chef de guerre et en quelque lieu que j’attendrai vos gens en France, je les en ferai aller, qu’ils le veuillent ou non. Et, s’ils ne veulent obéir, je les ferai tous occire ; je suis ci venue de par Dieu, le Roi du Ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France !

En ces temps-là, la langue française ne changeait guère : à peu près quatre cents ans plus tard, George Sand prêtera à Brunette, l’un des personnages des Maîtres Sonneurs des accents bien ressemblants : si Brunette n’est pas chef de guerre, elle n’en est pas moins capable de donner à son indignation une force qui fait reculer les manants, avec des mots qui auraient pu être ceux de Jeanne :

Hommes sans cœur, j’ai le bonheur de ne pas comprendre ce que vous me dites, mais je vois bien que vous avez intention de me faire insulte dans vos pensées. Eh bien, regardez-moi, et si jamais vous avez vu la figure d’une femme qui mérite respect, connaissez que la mienne y a droit. Ayez honte de votre vilain comportement, et laissez-moi continuer mon chemin sans vous plus entendre.

8 05 1429

Jeanne contraint les Anglais à lever le siège d’Orléans. Ainsi le retiendra l’histoire. De fait, elle commença par n’être qu’un porte étendard, ce qui est déjà beaucoup sur le plan symbolique. Ce n’est qu’au fur et à mesure de l’expérience acquise et de sa maîtrise dans le combat qu’elle deviendra effectivement chef militaire. Et il se dit même qu’à la vue de cet étendard, plus de 500 hommes d’armes se seraient jetés dans la Loire, abandonnant le combat, ce qui amènera le duc de Bedford à écrire au roi d’Angleterre : ce fut par enlacement des fausses croyances et folles craintes qu’ils ont eu d’un disciple et limier du Malin, appelé la Pucelle, qui a usé de faux enchantements et sorcellerie.

Jeanne à Loches

Jeanne saluant le roi et lui annonçant la victoire d’Orléans

18 06 1429 

Jeanne bat les Anglais à Patay.

Gouvernant sa bataille en bonne ménagère
Bien allante et vaillante et sans étourderie,
Bien venante et plaisante et sans coquetterie,
Bien disante et parlante et sans bavarderie.

Charles Péguy. La tapisserie de Sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc.

Miniatuur Jeanne d'Arc 15de eeuw

auteur inconnu

Jeanne d’Arc pleurant à la vue d’un Anglais blessé (1834), plâtre, musée de Grenoble. Œuvre de Marie d’Orléans.

Statue de jeanne d'arc à orléans

Statue de Jeanne d’Arc devant l’Hôtel Groslot – aujourd’hui la Mairie d’Orléans -, par Marie d’Orléans, fille de Louis Philippe, 1837. Reproduction d’un marbre du château de Versailles.

Jeanne d'Arc Paul Dubois Paris 8e.jpg

Erigée en 1896. Par Paul Dubois, 1829-1905. Il existe quatre statues : Place Saint Augustin, à Paris – la photo -; place du cardinal Luçon à Reims, Église Saint Maurice à Strasbourg et Meridian Hill Park à Washington.

17 07 1429              

La promesse de Jeanne s’accomplit :  Charles VII est sacré à Reims, et va faire preuve désormais envers elle d’une monstrueuse ingratitude. La honte du Traité de Troyes est lavée. La bravoure dont a fait preuve Gille de Rais aux cotés de Jeanne d’Arc lui vaut de porter la Sainte Ampoule. Soulignant ses hauts et recommandables services, les grands périls et dangers auxquels il s’est exposé, comme la prise du Lude et autres beaux faits, la levée du siège devant la ville d’Orléans, Charles VII l’élève à la dignité de maréchal et l’autorise à faire figurer une guirlande de fleurs de lys d’or sur ses armoiries.

08 1429

N’en déplaise aux contempteurs de Jeanne d’Arc, elle n’est pas un produit culturel fabriqué et exploité dans des temps récents surtout par une droite traditionaliste, et parfois extrême. Avec ses seuls 17 ans, elle est déjà connue à l’autre bout du royaume et d’aucuns font appel à elle – en l’occurrence le comte d’Armagnac, qui loge à Rodez – qui lui demande conseil pour savoir à quel pape il faut obéir, étant donné qu’il y en a trois ! Elle est déjà donc bien perçue comme dotée de pouvoirs et de connaissances d’ordre surnaturel :

Ma très chère dame, il y a trois contendans au papat : l’un demeure à Rome, qui se fait appeler Martin Quint, auquel tous les rois chrétiens obéissent ; l’autre demeure à Peniscole, lequel se fait appeler Clément VIII ; le tiers, on ne scet où il demeure, se non seulement le cardinal de Saint-Etienne, Jean Carrier, et peu de gens avec lui, lequel se fait nommer pape Benoît XIV… Veuillez supplier à N.S. Jésus-Christ que, par sa miséricorde infinite, nous veuille par vous déclarer qui est des trois dessudiz vray pape, et auquel nous devons croire, si secrètement ou par aucune dissimulation, ou publique manifeste. Car nous serons tous preste de faire le vouloir et plaisir de N.S. Jésus-Christ.

Le messager du comte d’Armagnac attendit à Compiègne la réponse pour l’apporter à son maître, d’où il ressort que la belle était à l’écoute des trompettes de la renommée, car elle aurait fort bien pu éconduire le comte en lui disant quelque chose comme : Très cher comte, je suis vraiment désolée de ne pas être en mesure de vous répondre, mais, comme vous le savez sans doute, je suis branchée avec le ciel par une ligne directe, aussi pour ce qui est du sort des intermédiaires, et surtout du pape, en plus encore s’ils sont trois, I do’nt care. Et puis il est vrai que j’ai d’autres chats à fouetter. Bien sincèrement. Jehanne… Mais non, car ce fût :

Conte d’Armignac, mon très chier et bon ami, Jehanne la Pucelle vous fait savoir que vostre message est venu par devers moy, lequel m’a dit que l’aviés envoié par-deçà pour savoir de moy auquel des trois papes, que mandés par mémoire, vous devriés croire. De laquelle vous ne puis bonnement faire savoir au vray pour le présent jusques à ce que je soye à Paris ou ailleurs, à requoy, car je suis pour le présent trop empeschiée au fait de la guerre : mais quant vous sarey que je seraz à Paris, envoiez ung message pardevers moy, et je vous feray savoir tout au vray auquel vous devrez croire, et que en aray sceu par le conseil de mon droiturier et souverain seigneur, le Roy de tout le monde, et que en aurez à faire, à tout mon povoir. À Dieu vous commans ; Dieu soit garde de vous.

Jehanne. Escript à Compiengne. le XXII° jour d’aoust

8 09 1429 

Jeanne échoue à libérer Paris des Anglais. Le Bourgeois de Paris note dans son journal : Une créature en forme de femme avec eux, qu’on nommait la Pucelle. Qui c’était, Dieu le sait.

16 03 1430

De Sully sur Loire, Jeanne écrit aux habitants de Reims, incitant les responsables de la ville à tenir bon contre un éventuel retour en force des traîtres bourguignons qui y avaient encore de nombreux sympathisants :

À mes tres chiers et bons amis gens d’Eiglise, bourgois et aultres habitants de la ville de Rains.

Tres chiers et bien aimés et bien desiriés a veoir, Jehenne la Pucelle ey receu vous letres faisent mancion que vous vous doptiés d’avoir le siecge. Vulhés savoir que vous n’arés point si je les puis rencontreys bien bref, et si ainsi fut que je ne les recontrasse ne eux venissent devant vous, si fermés vous pourtes car je serey bien brief vers vous, et ci eux y sont je leur feray chousier leurs esperons si a aste qu’il ne saront par ho les prandre et lever c’il y et si brief que ce sera bien tost. Autre chouse ne vous escri pour le present mes que soyez tout jours bons et loyals. Je pri a Dieu que vous ait en sa guarde. Escrit a Sulli le XVIe jour de mars. Je vous mandesse anquores auqunes nouvelles de quoy vous seriés bien choyeaux [ce mot barré] joyeux mes je doubte que les letres ne feussent prises en chemin et que l’on ne vit les dictes nouvelles.

Jehanne

Traduction :     À mes très chers et bons amis gens d’Église, bourgeois et autres habitants de la ville de Reims.

Très chers et bien-aimés, que je désirerais bien voir. Jeanne la Pucelle, j’ai bien reçu vos lettres faisant mention que vous craignez un siège. Veuillez savoir que vous n’en aurez point si je puis les rencontrer rapidement, et s’il arrivait que je ne les rencontrasse pas et qu’ils viennent vers vous, fermez vos portes, car je serai rapidement près de vous et s’ils y sont, je leur ferai chausser leurs éperons si vite qu’ils ne sauront par où les prendre et lever [le siège], s’il y est, si rapidement que ce sera bientôt. Je ne vous écris pas autre chose pour le présent sinon que vous soyez bons et loyaux. Je prie Dieu qu’il vous ait en sa garde. Écrit à Sully, le 16° jour de mars. Je vous annoncerais encore quelques nouvelles dont vous seriez bien joyeux, mais je crains que les lettres ne soient prises en chemin et que l’on ne vît lesdites nouvelles.

Jehanne

Cette lettre est l’une des trois conservées qui portent la signature Jehanne. Il n’est pas certain que la Pucelle ait su lire et écrire ; du moins eut-elle à cœur d’apprendre à tracer son nom, maladroitement, de façon à donner plus de force et d’authenticité à ses missives.

Philippe Contamine. Bibliothèque Nationale. Les plus belles lettres manuscrites de la langue française. Robert Laffont1992

23 05 1430 

Aux portes de Compiègne, Jeanne est faite prisonnière par les troupes de Jean de Luxembourg… Enfermée au sommet de la tour du château, d’à peu près 20 mètres de haut, elle saute en passant par la fenêtre qui n’était pas munie de grille, et s’en sort sans fracture particulière après trois jours de soins ! Le procès ne manquera pas de mentionner pareille charge : tentative de suicide… nombre d’historiens pensent de même aujourd’hui. [l’acte d’accusation, dans son article VII, précisera : Tu as dit que tu avais volontairement et de ton plein gré, sauté de la tour de Beaurevoir, aimant mieux mourir que d’être remise aux mains des Anglais et que de vivre après la destruction de Compiègne, et que, malgré la défense que t’en avaient faite sainte Catherine et sainte Marguerite, tu n’avais pu t’empêcher de te précipiter]. Jean de Luxembourg la vendra, après sa convalescence, pour dix mille livres tournois, à l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, qui la réclame au nom du roi d’Angleterre. Charles VII ne tentera rien qui aurait pu la sortir de là.

Son passage avait valu à la cause française, sur le seul plan territorial, les pays d’Orléans, de Vendôme et de Dun, une grande partie de la Champagne et de la Brie, le Valois, les comtés de Clermont et de Beauvais ; indirectement le duché de Bar, dont l’héritier, René d’Anjou, avait été poussé par les victoires françaises à rejeter la suzeraineté anglaise. La disparition de la Pucelle et l’influence persistante de La Trémoille ramenèrent la guerre au stade désespérant des petites opérations locales et de la réclusion dans les châteaux, que l’ennemi se remettait à gagner un à un, avec l’accompagnement de dévastations et de violences où le pays souffrait autant de certains de ses défenseurs que de l’adversaire.

Emile G Léonard. Histoire classique du Moyen Age français depuis l’avènement des Capétiens. 1986

1430 

Le comté de Piémont vient en apanage à la maison de Savoie en 1419, et Amédée VIII, futur pape Félix V, [† 1439], le réunira à la Savoie en 1427 ; il confortera son pouvoir sur Genève, promulguera le statut des notaires et surtout publiera les Statuts de Savoie, monument juridique dont certaines dispositions resteront en vigueur jusqu’au XVIII° siècle.

vers 1430

Les syndics de Toulon font appel au sieur Palmier, industriel à Grasse pour qu’il y installe une savonnerie au nord de la place du Portalet sur des terrains jusqu’alors utilisés pour le parcage des animaux destinés à la boucherie. D’autres savonneries viendront s’y installer, mais les plaintes des riverains relatives aux odeurs entraîneront leur déménagement deux siècles plus tard en 1633, au-delà des remparts de la ville. De huit savonneries en 1600, le nombre passa à vingt en 1650 qui exportaient plus de 60 000 quintaux de savons par an.

9 01 1431

Début du procès de Jeanne d’Arc.

Puis vint cette voix Environ l’heure de midi Au temps de l’été, dans le jardin de mon père

le 22 février 1431

24 02 1431

– 10° séance – et 1° 03 1431 – 12° séance -. Les juges, ayant eu vent de l’existence d’un arbre des fées à Domrémy, se disent : eh eh ! peut-être y-a-t-il là matière à lui mettre sur le dos l’étiquette de sorcière. Creusons donc l’affaire. Interrogatoire de Jeanne d’Arc à propos de l’arbre des fées de Domrémy.

Elle a été interrogée au sujet d’un arbre qui se trouve près de son village.

Elle a répondu que près de Domrémy il y a un arbre appelé l’arbre des dames, que d’autres appellent l’arbre des fées ; qu’auprès de lui, il y a une fontaine ; qu’elle a entendu dire que les gens atteints de fièvre boivent de cette fontaine et y vont chercher de l’eau pour y retrouver la santé ; qu’elle même a vu cela mais qu’elle ne sait pas s’ils guérissent ou non.

[…] Elle a dit qu’elle allait parfois s’y promener avec d’autres filles pour la Notre Dame de Domrémy, que souvent elle a entendu dire aux anciens, pas ceux de son lignage, que les dames fées le hantaient ; qu’elle a entendu dire à une de ses marraines nommée Jeanne, femme du maire Aubery, qu’elle y avait vu des fées ; qu’elle même ignore si c’est vrai ou pas.

Elle a dit qu’elle n’a jamais vu ces fées près de cet arbre, à ce qu’elle sache et que si on lui demande si elle en a vu ailleurs, elle ne sait pas si elle les a vues ou non.

Elle a dit qu’elle a vu des filles mettre des guirlandes aux branches de cet arbre ; qu’elle même en a mis avec les autres  filles ; que tantôt elles les remportaient, tantôt elles les laissaient.

Elle a dit qu’à partir du moment où elle a su qu’elle devait venir en France [2], elle a pris part le moins possible aux jeux et aux promenades.

Elle ne sait même pas si, depuis l’âge de raison, elle a dansé au pied de l’arbre; qu’elle a bien pu y dansé avec les autres enfants (quand elle était enfant), mais qu’elle a plus chanté que dansé.

Transcription des procès verbaux d’interrogatoire. (Original en latin, BNF Manuscrits latins 8838 fol. 266r. Traduit par Jules Quichorat. Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc Paris 1841-1849 5 volumes)

30 05 1431

Jeanne d’Arc est brûlée à Rouen, à la suite d’un procès dirigé par Pierre Cauchon évêque de Beauvais. Elle n’a pas été torturée, car la torture est réservée aux hommes. Elle avait abjuré le 24 mai, reprenant alors l’habit féminin, puis avait repris l’habit masculin le 28. On lui fera grief de bien des choses… hérétique, idolâtre apostate, relapse, indigne de toute grâce et communion et même d’avoir dansé sous un chêne à la Saint Jean, de s’être servi de la mandragore, la plante des sorcières. Puisque ses indiscutables victoires ne pouvaient être d’origine divine, il fallait qu’elles soient d’origine satanique ! Mais c’est l’accusation de devineresse qui lui vaudra le bûcher. Et elle n’était pas seule dans cette galère ; c’était même devenu un caractère féminin.  Christine de Pisan écrivait alors : Il appartient aux femmes de révéler les secrets.

On entendra un officiel témoin de sa mort murmurer : Plût à Dieu que mon âme fut au lieu où je crois être l’âme de cette femme.

À ses juges : Je ne sais qu’une chose de l’avenir, c’est que les Anglais seront boutés hors de France.

Elle tient à ne pas prendre parti sur les querelles bien temporelles de l’Église : Je suis venue au roi de France de la part de Dieu, de la Sainte Vierge Marie, et de tous les saints du Paradis, et de l’Église victorieuse de là-haut, et par leur commandement ; et à cette Église-là je soumets tous mes bons faits et tout ce que j’ai fait et ferai.

*****

[pour les Anglais] le traumatisme  d’Orléans a été profond et durable. Un an plus tard, le 3 mai 1430, le roi anglais avait publié un édit contre les capitaines et soldats qui refusent de passer en France par crainte de la Pucelle. Dès 1431, les Anglais avaient appelé Jeanne la sorcière de France, réponse cinglante à son titre préféré tenu au nom de Dieu, Pucelle de France. Nul doute que ces hommes d’armes, enclins à croire aux envoûtements, pensent qu’elle leur a jeté un sort. Une seule solution pour être désenvoûté : la voir disparaître par le feu, selon le châtiment réservé aux sorciers qui ne se réussissent pas à délier le sort qu’ils ont jeté. Certes, les enjeux politiques du procès sont énormes pour les chefs anglais. En prouvant que Jeanne est une sorcière, ils démontrent que Charles VII a été sacré par le diable et non par Dieu, ce qui légitime le pouvoir du roi anglais installé par le traité de Troyes. Mais en la brûlant, les chefs anglais croient aussi se défaire du sort qui les poursuit et espèrent enfin remporter la victoire. Des juges aux simples hommes d’armes anglais, les intérêts convergent pour faire de Jeanne une sorcière. Tous la craignent. Les enjeux politique ne doivent pas masquer les croyances profondes en la sorcellerie : seule Jeanne, finalement, en a pris distance. Incomprise, sur le bûcher, elle l’a payé de sa vie.

Claude Gauvard. L’Histoire. 455. Février 2019

Tout à coup, le ciel suscite une libératrice au royaume ; une jeune fille, sortie de la plus basse condition, paroît, relève les esprits abattus, leur redonne de la confiance, et les plus vieux guerriers suivent ses étendards avec une admiration mêlée d’un respect religieux ; une force surnaturelle semble animer les soldats. Devenue générale par  inspiration, Jeanne d’Arc marche au secours d’Orléans, fait lever le siège de cette importante ville, bat les Anglais et, victorieuse, semant la terreur sur son passage, conduit à travers les provinces soumises à l’ennemi, son roi Charles VII, pour être sacré dans Rheims : on diroit que la victoire a pris les traits de cette jeune et intéressante personne. Satisfaite d’avoir porté un coup mortel aux Anglais, et d’avoir vu la couronne posée sur la tête du monarque, elle veut se retirer ; mais elle est retenue, et cette héroïne, l’année suivante, tombe au pouvoir des Anglais qui la firent brûler vive. Tant de sagesse, de prudence, d’habileté, de valeur, dans un âge si tendre, et dans un sexe naturellement si foible, ne purent lui faire trouver grâce devant les infâmes juges qui la traitèrent comme une sorcière.

M.E. Jondot. Tableau historique des nations. 1808

Cependant la flamme montait… Au moment où elle toucha, la malheureuse frémit et demanda de l’eau bénite ; de l’eau, c’était apparemment le cri de la frayeur… Mais, se relevant aussitôt, elle ne nomma plus que Dieu, que ses anges et ses Saintes. Elle leur rendit témoignage : oui, mes voix étaient de Dieu, mes voix ne m’ont pas trompée ! Que toute incertitude ait cessé dans les flammes, cela doit nous faire croire qu’elle accepta la mort pour la délivrance promise, qu’elle n’entendit plus le salut au sens judaïque et matériel, comme elle avait fait jusque là, qu’elle vit clair enfin, et que, sortant des ombres, elle obtint ce qui lui manquait encore de lumière et de sainteté.

Cette grande parole est attestée par le témoin obligé et juré de la mort, par le dominicain qui monta avec elle sur le bûcher, qu’elle en fit descendre, mais qui d’en bas lui parlait, l’écoutait et lui tenait la croix. Nous avons encore un autre témoin de cette mort sainte, un témoin bien grave, qui lui-même fut sans doute un saint. Cet homme, dont l’histoire doit conserver le nom, était le moine augustin déjà mentionné, frère Isambart de la Pierre ; dans le procès, il avait failli périr pour avoir conseillé la Pucelle, et néanmoins, quoique si bien désigné à la haine des Anglais, il voulut monter avec elle dans la charrette, lui fit venir la croix de la paroisse, l’assista parmi cette foule furieuse, et sur l’échafaud et au bûcher.

Vingt ans après, les deux vénérables religieux, simples moines, voués à la pauvreté et n’ayant rien à gagner ni à craindre en ce monde, déposent ce qu’on vient de lire : Nous l’entendions, disent-ils, dans le feu, invoquer ses Saintes, son archange ; elle répétait le nom du Sauveur… Enfin, laissant tomber sa tête, elle poussa un grand cri : Jésus !

Dix mille hommes pleuraient… Quelques Anglais seuls riaient ou tâchaient de rire. Un d’eux, des plus furieux, avait juré de mettre un fagot au bûcher ; elle expirait au moment où il le mit, il se trouva mal ; ses camarades le menèrent à une taverne pour le faire boire et reprendre ses esprits ; mais il ne pouvait se remettre : J’ai vu, disait-il hors de lui-même, j’ai vu de sa bouche, avec le dernier soupir, s’envoler une colombe. D’autres avaient lu dans les flammes  le mot qu’elle répétait : Jésus ! Le bourreau alla le soir trouver frère Isambart ; il était tout épouvanté ; il se confessa, mais il ne pouvait croire que Dieu lui pardonnât jamais… Un secrétaire du roi d’Angleterre disait tout haut en revenant : Nous sommes perdus, nous avons brûlé une sainte !

Cette parole, échappée à un ennemi, n’en est pas moins grave. Elle restera. L’avenir n’y contredira point. Oui, selon la Religion, selon la patrie, Jeanne d’Arc fut une sainte. Quelle légende plus belle que cette incontestable histoire ? Mais il faut se garder bien d’en faire une légende ; on doit en conserver pieusement tous les traits, même les plus humains, en respecter la réalité touchante et terrible…

Que l’esprit romanesque y touche, s’il ose ; la poésie ne le fera jamais. Eh ! que saurait-elle ajouter ? L’idée qu’elle avait, pendant tout le Moyen-Age, poursuivie de légende en légende, cette idée se trouva à la fin une personne ; ce rêve, on le toucha. La Vierge secourable des batailles que les chevaliers appelaient, attendaient d’en haut, elle fut ici-bas… En qui ? C’est la merveille. Dans ce qu’on méprisait, dans ce qui semblait le plus humble, dans une enfant, dans la simple fille des campagnes, du pauvre peuple de France… Car il y eut un peuple, il y eut une France. Cette dernière figure du passé fut aussi la première du temps qui commençait. En elle apparurent à la fois la Vierge… et déjà la Patrie.

Jules Michelet. Histoire de France. Tome V, Charles VII. Jeanne d’Arc, 1841

Elle aima tant la France que la France, touchée, se mit à s’aimer elle-même.

Charles Peguy

Jeanne d’Arc, la seule figure de victoire qui fut aussi une figure de pitié.

André Malraux

C’est sans doute à la peste que l’on doit d’avoir retrouvé le seul portrait de son vivant, mis à jour en 1997 dans la chapelle Notre Dame de Bermont, à proximité de Domrémy : la fresque était masquée par un enduit de chaux, appliqué préventivement contre l’épidémie.

Chapelle Notre-Dame de Bermont | Jeanne d'Arc - montjoye.net

Pareille vie ne pouvait manquer de fasciner… elle sera réhabilitée en 1456… puis on l’oubliera pendant quelques siècles. C’est peut-être son personnage qui inaugura les falsifications historiques, dûment argumentées bien sûr : pour les uns d’origine royale, pour d’autres, substituée avant le bûcher à une autre et réapparaissant 5 ans plus tard à ses frères près de Metz sous le nom de Claude Désarmoise. On reverra ce phénomène avec le roi Sebastian du Portugal, avec Napoléon et même avec Hitler. Claude Gauvard fera l’historique de son image, plus complexe qu’on ne pourrait le croire, puisque rapidement elle commença par être traitée de putain ribaude.

Le cinéma, dès ses premières années, en fera la star éternelle du grand écran : qu’on en juge…

1895 Burning of Joan of Arc (US) d’Alfred Clark et William Heise. Raff & Gammon Thomas A. Edison Mfg C , 50 ft  / 15 m.

En automne 1895, alors que l’intérêt des spectateurs pour le kinétoscope décline, le groupe Edison engage Alfred Clark afin de réaliser avec William Heise une série de tableaux historiques sensationnels, des vignettes d’une durée d’un peu moins d’une minute illustrant des exécutions capitales célèbres. Appliquant le trucage par substitution qu’utilisera aussi Méliès cinq ans plus tard, Clark filme la décapitation de Mary Stuart ( The Execution of Mary, Queen of Scots), puis cette mort de Jeanne d’Arc sur le bûcher tournée aux Edison Laboratories à West Orange (New Jersey). Il semble donc que les Américains aient porté les premiers le destin de la Pucelle (ou du moins sa fin) à l’écran, comme en témoigne cette production dont des images ont été retrouvées au Centre Jeanne d’Arc à Orléans et à la Library and Archives of Canada à Ottawa.

Hervé Dumont, historien suisse du cinéma et directeur de la Cinémathèque suisse de 1996 à 2008, a mis en ligne son Encyclopédie du film historique.
1898 Exécution de Jeanne d’Arc (FR) de George s Hatot ou  Alexandre Promio Établissements Frères Lumière (Lyon), catalogue n ° 964, 17 m /41 sec.
1900 Jeanne d’Arc de Mélies, avec Jeanne Calvière.
1908  Jeanne d’Arc d’Albert Cappellani, avec Léontine Massart 
1909 Jeanne d’Arc de Mario Caserini, avec Maria Caserini Gasperini
1913 Jeanne d’Arc de Nino Oxillia, avec Maria Jacobini 
1917 Joan the woman  de Cecil B. De Mille, avec Géraldine Farrar
1928 La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Théodor Dreyer, avec Renée Falconetti
1929 La Vie merveilleuse de Jeanne d’Arc de Marco de Gastyne, avec Simone Genevois
1935 Das Mädchen Johanna, Die Junfrau von Orléans de Gustav Ucucky avec Angela Salloker. L’exaltation chrétienne avec en plus une couche d’exaltation nazie !
1948 Jeanne d’Arc de Victor Fleming, avec Ingrid Bergman
1954 Jeanne de Jean Delanoy, avec Michèle Morgan
1954 Jeanne au bûcher de Rossellini, sur un texte de Claudel, et un  oratorio d’Arthur Honegger, avec Ingrid Bergman.
1957 Saint Joan, Otto Preminger, avec Jean Seberg
1961 Le procès de Jeanne d’Arc  de Robert  Bresson, avec Florence Delay
1970

Le Début de Gleb Panfilov, avec Inna Tchourikova [hors studio, un couple] 

Tchourikova est la plus grande Jeanne de l’histoire du cinéma.

Pierre Murat. Télérama

Image

1994 Jeanne la Pucelle de Jacques Rivette, avec Sandrine Bonnaire
1999 Jeanne d’Arc de Luc Besson avec Milla Jovovitch
2011 Jeanne captive de Philippe Ramos avec Mathieu Amalric, Clémence Poésy.
2019  Jeanne de Bruno Dumont avec Lise Leplat Prudhomme, Fabrice Luchini, inspiré du Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc, de Charles Péguy
2019 Que Dieu m’y garde. Le procès de Jeanne d’Arc de Guillaume Laidet. Téléfilm.

Et, évidemment, la littérature n’est pas en reste : autour de 13 500 écrits !

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[1] Fils d’un chef musulman tué par les Chinois lors d’une conquête, il avait été fait prisonnier des Chinois alors qu’il était enfant, et castré, au service de son maître quand il n’était encore que prince impérial.

Si Marseille s’est fait une sardine qui bouche le port, elle n’en a pas pour autant le monopole de l’outrance : en fait les dimensions données pour les navires de Zheng He sont très fantaisistes : les spécialistes actuels assurent que les plus longs navires de Zheng He devaient plutôt mesurer un peu moins de 60 mètres de long pour une quinzaine de large.

[2] Au XV° siècle, du vivant de Jeanne d’Arc, la paroisse était divisée en deux parties : l’une dépendait du comté de Champagne, française, l’autre du Barrois mouvant. La jeune Jeanne d’Arc aimait se rendre en la chapelle de Bermont, près de Greux, pour prier, comme à l’église de Domrémy où elle avait reçu le baptême. […] Domrémy – ou du moins la partie dans laquelle se trouvait la maison de Jeanne d’Arc, à savoir la partie nord du village – fut exempté d’impôts par  Charles VII après son couronnement lors de l’anoblissement de Jeanne d’Arc. En 1571, le village de Domrémy fut officiellement rattaché à la Lorraine et perdit le privilège (le duché de Lorraine relevait du Saint Empire romain germanique). Il fut rattaché au royaume de France près de deux siècles plus tard sous Louis XV. En revanche, le village de Greux demeura territoire français et conserva le privilège jusqu’en 1766. La paroisse de Domrémy devint en 1578 Domrémy-la-Pucelle. Elle passa au statut de commune à la Révolution française.

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