1493 à 1502. Savonarole. Vasco de Gama atteint les Indes par le Cap. 18162
Publié par (l.peltier) le 25 novembre 2008 En savoir plus

1493                             Girolamo Savonarole, dominicain et prêcheur exalté est prieur du couvent de San Marco depuis deux ans. Par leur ami commun, le philosophe Pic de la Mirandole, il est proche des Médicis. En quelques semaines, ses sermons enflammés ont subjugué Florence, entraînant des réformes politiques, des lois contre l’usure, des bûchers de vanité où brûlent bijoux, miroirs, jeux de cartes, nudités et où sont pointés du doigt les sodomites – les homosexuels. On  verra un Fra Bartolomeo, grand maître des nus, y jeter quelques une de ses toiles ! de quoi donner une attaque à une marchand d’art ! Il avait commencé par annoncer la fin du monde, puis, sur la fin, avait basculé dans le millénarisme qui n’est pas la fin du monde mais juste la fin du mal, la défaite radicale du Malin : voyez ce qui vous attend si vous marchez dans mes pas : De même que le monde fût renouvelé par le déluge, Dieu envoie ses tribulations pour renouveler son Église à ceux qui seront dans l’arche… Et voilà ce que dit notre psaume : Chantez un chant nouveau au Seigneur

Ô vous que Dieu a choisis, ô vous qui êtes dans l’arche [les Florentins], chantez un chant nouveau parce que Dieu veut renouveler son Église ! Sois assurée, Florence, que si tes citoyens possèdent les vertus que j’ai décrites, bénie tu seras, car tu deviendras vite cette Jérusalem céleste.

J’annonce ces bonnes nouvelles à la cité de Florence : elle sera plus glorieuse, plus riche, plus puissante que jamais auparavant. D’abord glorieuse aux yeux de Dieu comme à ceux des hommes, car toi Florence, tu seras la réforme de toute l’Italie ; chez toi commencera le renouveau qui rayonnera dans toutes les directions, puisque c’est ici que se trouve le cœur de l’Italie. Tes conseils réformeront tout à la lumière de la grâce que Dieu te donnera. Deuxièmement, Florence, tes richesses seront innombrables et Dieu multipliera tout en ta faveur. Troisièmement, tu étendras ton empire et tu jouiras ainsi de la puissance temporelle et de la puissance spirituelle.

Laurent de Médicis est mort et a été remplacé par son fils Pierre, d’un naturel trop peureux pour s’opposer à Charles VIII de France venu guerroyer en Italie en 1494 à la tête d’une armée moderne et bien équipée. Donc Pierre s’est porté au devant du roi de France pour lui offrir moulte cadeaux, espérant ainsi épargner un éventuel saccage à sa ville. Mais l’affaire n’est pas du goût des Florentins, qui lui ferment les portes et préfèrent confier leur destin à Girolamo Savonarole. Pendant trois ans, Florence va vivre sous une véritable théocratie, mais on ne peut parler de tyrannie et il ne prenait pas que des mesures insupportables : il était par exemple partisan de plus de démocratie pour que celle-ci atteigne l’ensemble de la population. Pour Savonarole, Florence était devenue la Nouvelle Babylone, il voulait en faire la Nouvelle Jérusalem. Cette année-là, la neige se porta aux secours des Florentins pour blanchir la ville d’un épais blanc manteau ; Michel-Ange avait été chargé de réaliser un bonhomme de neige géant. Savonarole ne s’y laissa pas prendre. Mais trop, c’est trop, et quand on s’en prend régulièrement au pape, il faut s’attendre un jour ou l’autre à des représailles, même si nombre de flèches envoyées par Savonarole à Alexandre VI Borgia étaient tout à fait justifiées : les Florentins en auront marre de lui, les Franciscains aussi, et surtout le pape, qui va l’excommunier.

Quand on veut rendre les hommes bons et sages, libres, modérés, généreux, on est amené fatalement à vouloir les tuer tous.

Anatole France

Il aura droit à deux procès, un religieux et un autre, civil, au cours desquels, la veille de sa mort, il lancera à ses juges les choses qui pour Dieu vont vite peuvent sur terre prendre plus longtemps… prédicateur jusqu’à la dernière heure, qui s’enferre dans sa folie. Il sera pendu, puis brûlé avec deux autres dominicains le 23 mai 1498, et ses cendres jetées dans l’Arno. Mais l’homme gardera ses partisans : il s’en trouve encore aujourd’hui pour demander l’ouverture d’un procès en béatification. Alexandre Borgia lui, n’aura besoin d’aucune condamnation de qui que ce soit pour mourir : en 1503 il se suicidera accidentellement, en se mélangeant les pinceaux au cours d’un repas où il voulait servir des plats empoisonnés à ses convives…

Botticelli, du vivant de Savonarole, par fidélité aux Médicis et par gêne de la condamnation de l’homosexualité – il l’était – n’afficha pas ses sympathies pour le dominicain : mais il ne s’en cacha plus après sa mort et quelques tableaux illustrent clairement son adhésion à l’opération nettoyage voulue par Savonarole. Nombre d’historiens veulent voir en lui le précurseur de Luther et de Calvin. Machiavel dira de lui : il fut un prophète sans armes.

L’Italie toute entière étoit foulée par des nations différentes qui se disputaient le royaume de Naples, et qui se mettoient au service des divers petits États de cette contrée. Le fanatique Savonarole exerçoit dans Florence un pouvoir aussi étendu que les Médicis ; cet imposteur maîtrisait toutes les délibérations publiques, et aucune résolution ne se prenait qu’il ne fût consulté. Charles VIII se laissa effrayer par l’un des magistrats florentins qui, insultant ce roi, lui dit : Tout est fini ; faites battre le tambour, nous allons sonner nos cloches. Cette dernière mesure eût peut-être été moins fatale aux Français, que de se confier imprudemment à une républiquer volage et perfide.

Savonarole remplit de troubles sa patrie. Faux prophète, il avoua lui-même, dans ses interrogatoires, toutes ses fourberies : le peuple, les magistrats, l’Église, tout s’arma contre ce perturbateur de l’ordre public, qui voulut se brûler avec un Dominicain, croyant que le ciel viendroit à son secours par un miracle, et l’épargneroit au milieu des flammes. Après sa mort, les fanatiques purent seuls avoir sa mémoire en vénération. Un homme, suivant l’observation de Tiraboschi, qui change la chaire sacrée en tribune de barreau, y traite les affaires d’État, un tel homme ne me paroit pas un saint.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Girolamo_Savonarola

par Fra Bartolomeo, 1498

à Ferrare, sa ville natale

ET SI…

On peut s’amuser au petit jeu des si : et si Savonarole avait disposé d’une armée, peut-être aurait-il pu nettoyer les écuries d’Augias qu’étaient devenue Rome – après tout on est bien en droit de vouloir chasser Berlusconi à la pointe d’un fusil – peut-être aurait-il pu avoir raison du pape, l’enfermer au Château Saint Ange et faire un grand nettoyage, et donc peut-être Luther n’aurait pas connu ce sentiment de révolte né de son voyage à Rome, une bonne dizaine d’année plus tard, et dès lors l’Église aurait pu faire l’économie de la Réforme ?

La prédication était alors, de très loin, le premier vecteur de l’enseignement religieux : On estime à environ 11 000 le nombre de sermons solennels prononcés à Amiens entre 1444 et 1520, soit 145 par an et 2 ou 3 par semaine. […] En ville, la cathédrale, une église paroissiale ou monastique servait souvent de lieu de prédication. Mais, quand un prédicateur renommé venait, la prédication pouvait avoir lieu en plein air, car plusieurs milliers de personnes étaient parfois attirées par de telles manifestations. On sait qu’Olivier Maillard, à Toulouse, en 1495, prêcha devant plus de 4 000 personnes [sic]. A Metz, en 1419, un certain Baude essaya de parler dans une église. Ceux qui n’avaient pas pu y pénétrer à cause de la foule tentèrent d’entrer par les fenêtres qu’ils brisèrent. Par la suite, Baude ne prêcha plus que sur des places publiques et non plus dans les églises. Occasionnellement, on construisait une chaire extérieure, comme à Saint Lô, pour de telles occasions.

Alain Rey Mille ans de langue française                  Perrin 2007

12 06 1494                Christophe Colomb rassemble tout le monde à son bord : 80 hommes, pour leur faire jurer devant notaire que Cuba était une presqu’île ! Il va dès lors aller en se discréditant rapidement, au fur et à mesure de ses expéditions, auprès des meilleurs cartographes de l’époque.

Christophe Colomb ne pût jamais se défaire des idées préconçues – celles de la foi des géographes du Moyen Age – sur cet océan occidental, et il s’acharna à se croire parvenu aux Indes – Pour l’exécution de l’entreprise des Indes, ne me servirent ni raison ni mathématiques ni mappemondes ; ce qui pleinement s’est accompli est ce qu’Isaïe avait dit -. Il soumet ses découvertes botaniques au joug de ses croyances, les apparentant à celles décrites par Marco Polo. Le détroit qu’il recherche au-delà de Cuba est celui qui doit lui donner accès à l’océan indien. Colomb mourra persuadé de deux choses : n’avoir jamais cessé de suivre la côte est de l’Asie, et y avoir de plus découvert diverses îles et péninsules.

14 06 1494               Le pape Alexandre VI Borgia, cherche à contrôler la situation et, par la bulle Inter Caetera Divina, concède à l’Espagne toutes les terres nouvelles des Indes, établissant une ligne de démarcation courant du pôle nord au pôle sud à cent lieues à l’ouest et au sud des îles connues communément sous le nom d’Açores et de Cap Vert.

Mais le roi Jean II du Portugal, qui a la supériorité sur mer, ne l’entend pas de cette oreille : il a pour lui le traité d’Alcaçovas qui lui garantit le monopole de toutes les découvertes au-delà de la Guinée. Il négocie avec Ferdinand et Isabelle pour que les bulles du pape ne soient pas mises en œuvre, et ce sont les Capitulations de Tordesillas qui repoussent cette ligne de démarcation jusqu’au méridien situé à trois cent soixante-dix lieues à l’ouest des îles du Cap Vert.

L’un des résultats les plus durables de cet accord devait être l’implantation des Portugais et de leur langue au Brésil, et la prédominance des Espagnols dans le reste de l’Amérique du sud. Cette connivence entre les deux principales puissances maritimes, également soumises au pape, dura le temps de leur domination de la scène mondiale… connivence qui, vu l’importance des enjeux, n’empêcha pas le double langage, sous la forme d’expéditions secrètes à l’initiative de chacune des deux nations pour découvrir le passage qui permettrait d’aller au-delà des Amériques par l’ouest. Espagne et Portugal ne pouvaient espérer une trop longue durée pour ce partage tant les autres puissances – Angleterre, France et Hollande avaient été délibérément ignorées. François I° se serait amusé à demander quel était ce codicille du testament d’Adam qui empêchait les Français d’aller dans le Nouveau Monde ? Le soleil luit pour les Français comme pour les autres !

1494                         Charles VIII… une vie courte mais bonne…

Charles VIII, encore dans l’adolescence, resta sous la tutelle d’Anne de Beaujeu sa sœur, que Louis XI avoit nommée régente : des mécontens essayèrent d’enlever l’autorité à cette princesse. Les États généraux convoqués dans Tours en 1484, ne portèrent qu’un foible remède aux malheurs publics ; le premier prince du sang, le duc d’Orléans, se retira en Bretagne, leva des troupes, mais fut vaincu à la journée de Saint-Aubinen 1488, par la Trémoille, et renfermé dans une prison.

Charles VIII, dont l’éducation avoit été négligée par son père, mais doué d’un esprit naturel, déploya de grandes qualités, aussitôt qu’il fut en âge de régner. Son mariage en 1491 avec Anne de Bretagne, héritière de ce duché, accrut les ressources de la France. Le jeune monarque, sensible au prix de la clémence, de la générosité, fit sortir de prison le duc d’Orléans. Malheureusement l’ambition égara son esprit ; plein de courage, l’imagination remplie des plus magnifiques illusions, Naplcs, Rome, et Constantinople, lui offroient, tour à tour, et simultanément, des matières à de nombreux triomphes : entouré de ces images séduisantes, il franchit en 1494 les Alpes, à la tête d’une petite armée, mais brave et impétueuse comme lui. Il traversa toute l’Italie avec la rapidité de l’éclair, entra dans Rome en vainqueur, et dans Naples en conquérant ; mais léger, inconstant, sans expérience, s’inquiétant peu de l’avenir, plus soldat que capitaine, il ne prit aucune des mesures qui pouvoient lui garantir la conservation de tant de conquêtes. Aucun renfort ne marchoit au secours de ce monarque, et pourtant le nombre de ses ennemis se multiplioit : une ligue formidable étoit sur le point de l’écraser, tandis que ses généraux traitoient sans ménagement, les peuples vaincus, et que les troupes françaises se trouvoient disséminées.

Le retour en France paroissoit impossible ; Charles VIII se ranimant, rassembla ses soldats épars, marcha intrépidement contre ses ennemis, rencontra à Fornoue, près de Plaisance, leurs troupes qui vouloient lui fermer le chemin, passa sur le ventre d’une armée quatre fois supérieure, pour le nombre, à la sienne, et revint triomphant dans ses États. Ce roi, jugé trop sévèrement par certains historiens, jeune, confiant en ses propres moyens, auroit eu besoin de conseillers sages  pour régler sa bravoure ; ses ministres le trahissant, vendirent le secret du gouvernement aux plus dangereux ennemis de la France. Charles VIII, né avec un cœur généreux, se laissa tromper par la politique insidieuse et perfide d’Alexandre VI et de Ferdinand. Il rouloit dans sa tête de nouveaux projets conçus avec plus de prudence, lorsqu’une mort prématurée le fit descendre au tombeau en 1498.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

21 02 1495                 La syphilis, appelée tout d’abord mal de Naples, car c’est là qu’elle apparût, a été rapportée d’Amérique par Christophe Colomb : les belles indiennes l’ont transmise à ses marins. C’est encore en Amérique qu’on ira chercher le remède quelques années plus tard, utilisé par les Indiens : le bois de gaïac, mais le remède – dont l’efficacité semblait au demeurant discutable – ne pourra aller aussi vite que le mal. Les conseils d’hygiène, jusque là observés de la Nef de santé : Lave tes mains et ta face d’eau venant d’être puisée, et d’eau la plus froide que tu pourras trouver, car telle lotion rend bonne vue, claire et aiguë, vont faire place très rapidement au rejet de l’eau, accusée d’être la cause de la maladie : Bains et étuves et leurs séquelles, qui échauffent les corps et les humeurs, qui débilitent nature et ouvrent les pores, sont cause de mort et de maladie.

Thomas Le Forestier.               Régime contre épidémie et pestilence.

Cela suffit à bannir l’eau de la toilette, et en conséquence à développer jusqu’à l’outrance l’usage du parfum. Les Amériques ne nous apportèrent pas que la syphilis, mais encore la malaria tropicalis ou perniciosa : le pape Alexandra VI en mourra en 1503. La malaria sévissant jusqu’alors dans quasiment toutes les plaines du pourtour méditerranéen était moins virulente.

26 03 1495                 Partis deux jours plus tôt d’Isabella, Christophe Colomb et son frère Bartolomeo, à la tête de 200 fantassins, 20 chevaux et 20 lévriers, mettent en déroute une armée indienne forte, aux dires de Las Cases, de 100 000 hommes [on peut diviser le chiffre par dix sans craindre d’arriver au-dessous de la réalité]. Ils feront 500 prisonniers qu’ils enverront comme esclaves à la Cour d’Espagne ; 200 mourront pendant la traversée. Le Roi et la Reine, avant que de les vendre, dirent : on va d’abord réfléchir, car cela n’était pas vraiment au programme.

6 07 1495                   Lombards, Vénitiens, soldats des Habsbourg, d’Aragon, du pape, se font étriller à Fournoue, au sud-ouest de Parme, par les soldats de Charles VIII, n’en revenant pas de la furia francese.

Cette première guerre d’Italie, qu’aucune nécessité stratégique ou géographique ne justifiait, mais que rendait tentante la faiblesse politique des États italiens, eut l’effet d’un cyclone établi sur la Péninsule qui devait déterminer la météorologie de l’Europe entière jusqu’au milieu du XVI ° siècle.

Fernand Braudel

Les Français ne soupçonnaient pas ce pays de beauté, où l’art, ajoutant tant de siècles à une si heureuse nature, semblait avoir réalisé le paradis de la terre. Le contraste était si fort avec la barbarie du Nord que les conquérants étaient éblouis, presque intimidés de la nouveauté des objets.

Jules Michelet

Les troupes de Charles VIII, allant par-delà les Alpes conquérir le royaume de Naples, découvrirent un monde inconnu et radieux : cette merveilleuse Italie, dont la lumière fertile et les formes alanguies leur désobscurcirent si bien et le cœur et l’esprit qu’ils en rapportèrent le germe de ce qu’on appelle la Renaissance.

Mathieu Macheret   Le Monde      25 03 2015

Charles VIII, fils de Louis XI n’avait que treize ans lorsqu’il devint roi de France en 1483. On n’institua pas de régence officielle mais le pouvoir de fait fut exercé pendant une dizaine d’années par Anne, sœur du souverain défunt, et par son époux Pierre de Beaujeu. Émancipé de cette pesante tutelle en 1492, Charles entreprit aussitôt de donner vie aux projets romanesques qu’il avait conçus durant sa minorité. D’un physique ingrat, peu intelligent et dévoré de complexes, le jeune roi cherchait à compenser ces handicaps par des exploits chevaleresques qui ne pouvaient que trouver un écho favorable parmi les barons français, en quête de gloire et de butin, et parmi les féodaux napolitains hostiles aux Aragonais qui avaient trouvé refuge à la cour de France.

L’Italie offrait à leurs ambitions un terrain privilégié. Charles VIII pouvait exciper des droits sur la couronne de Naples que lui conférait sa lointaine parenté avec Charles, frère de Saint Louis, pour revendiquer le trône des Angevins : ce que Louis XI n’avait jamais songé à faire. Une fois maître de l’Italie du Sud, il pensait – en lecteur assidu des romans de chevalerie – assumer un destin hors-série en prenant la tête d’une nouvelle croisade, dirigée contre les Turcs, et en replaçant sous la souveraineté chrétienne Constantinople et la Terre sainte.

Ce projet grandiose, mais peu réaliste, n’était pas sans soutien en Italie même où le cardinal Giuliano délia Rovere, le futur Jules II, comptait sur l’appui des Français pour faire déposer le pape régnant Alexandre VI Borgia. À Florence, les ennemis des Médicis entendaient tirer parti de la présence éventuelle d’une armée française pour s’emparer du pouvoir, et à Milan Ludovic Sforza, qui disputait le gouvernement du duché à son neveu Gian Galeazzo, était tout prêt à s’engager aux côtés du roi de France.

Ferrante d’Aragon, qui régnait à Naples, mourut au début de 1494, et en mars Charles VIII, qui avait déjà concentré une armée à Lyon, fit connaître solennellement ses prétentions et décida de se mettre en marche. Auparavant ses conseillers avaient préparé avec soin le terrain diplomatique. Trois traités furent conclus pour assurer à la France, au prix fort, la neutralité de ses voisins. Le premier fut signé avec Henri VII d’Angleterre à Étaples en octobre 1492, un deuxième avec Ferdinand d’Aragon en janvier 1493 et un troisième avec l’empereur Maximilien en mai de la même année. Il en coûta au royaume, outre une importante somme d’argent versée au souverain anglais, l’Artois, la Franche-Comté et le Charolais, acquis par Louis XI et cédés à Maximilien, ainsi que le Roussillon et la Cerdagne. Fort des engagements pris par les signataires de ces traités, Charles VIII prit à la fin de l’été le chemin de l’Italie.

Tandis qu’une avant-garde, sous les ordres du duc d’Orléans, gagnait Gênes pour s’y embarquer, le gros de l’armée, avec le roi à sa tête, franchissait les Alpes au Mont-Genèvre et marchait sur Milan où Ludovic le More accueillit triomphalement le roi de France. De l’alliance de fait ainsi contractée avec les Français, ce dernier sut vite tirer parti en se proclamant duc de Milan à la mort de Gian Galeazzo (vraisemblablement empoisonné). Elle permettait également au Sforza de détourner vers Naples la furia francese qui risquait autrement de se déchaîner sur le Milanais. La famille d’Orléans ne se déclarait-elle pas héritière des Visconti ? Après Milan, c’est à Pise, révoltée contre l’occupant florentin, que les Français furent reçus en libérateurs. Impressionné par la facilité avec laquelle Charles VIII, souverain et chef de guerre médiocre, mais qui disposait d’une bonne armée, avait mené campagne jusqu’aux confins de la Toscane, Pierre de Médicis se rendit au-devant des envahisseurs pour leur offrir le libre passage à travers ses États : ce qui lui valut d’être renversé. La république fut rétablie à Florence, où Savonarole salua en Charles l’homme providentiel auquel ses concitoyens devaient d’être débarrassés des tyrans.

L’objectif du roi de France était Naples, première étape de la croisade contre les Turcs. Le 31 décembre, il fit à Rome une entrée triomphale, tandis que l’armée napolitaine battait en retraite sans combattre et qu’Alexandre VI, jusqu’alors allié des Aragonais, négociait avec Charles VIII. Plusieurs cardinaux qui s’accommodaient mal de l’élection d’un pape étranger – les Borgia étaient espagnols – et reprochaient à Alexandre les scandales de sa vie privée souhaitaient que le roi de France fît déposer le pontife romain. Charles s’y refusa, sans doute parce qu’il pensait pouvoir obtenir de ce dernier l’investiture du royaume de Naples, théoriquement tenue du Saint-Siège. Il dut se contenter toutefois de concessions mineures, en attendant d’être complètement maître du jeu.

L’armée française reprit donc sa marche en avant, ne rencontrant pratiquement aucune résistance. Il est vrai qu’à Naples le pouvoir se trouvait en pleine décomposition. Les barons avaient obligé le fils et successeur de Ferrante, Alphonse II, à abdiquer, et son petit-fils Fernandino à se réfugier en Sicile. La conquête du royaume fut donc pour Charles VIII une véritable promenade militaire, émaillée toutefois d’exactions et de violences commises à l’encontre des populations civiles. Le 21 février 1495, le roi de France et sa suite furent accueillis à Naples par une foule en fête aux cris de France ! France !

L’enthousiasme des Napolitains ne dura guère plus de quelques semaines. Les brutalités et les pillages de la soldatesque eurent tôt fait de dresser contre les Français une population d’abord accueillante. La maladresse de Charles, qui distribua sans discernement charges et fiefs à ses proches, fit le reste auprès d’une classe dirigeante qui se voyait ainsi spoliée et écartée des affaires, La syphilis, ce mal de Naples, ou mal français, selon le point de vue où l’on se place, avait déjà produit ses effets ravageurs sur une partie de l’armée lorsque Charles VIII décida de rentrer en France pour y chercher des renforts.

Le renversement de la conjoncture diplomatique fut sans doute déterminant dans le choix que fit le roi de France d’abandonner provisoirement l’Italie. L’empereur et les Rois Catholiques, qui avaient donné leur aval à l’entreprise et pris leur bénéfice sans trop se préoccuper des conséquences de la conquête française, s’inquiétaient de la facilité avec laquelle Charles avait pris possession du royaume de Naples et imposé sa loi aux Milanais et aux Florentins. Venise n’avait pas bougé devant l’irruption des Français en Italie du Nord, mais elle redoutait que Ludovic le More, devenu leur allié, ne profite de l’aubaine pour reprendre à la Sérénissime les territoires acquis en Terre ferme au détriment du duché de Milan. De son côté, le Sforza se jugeait suffisamment payé par l’acquisition de son titre ducal pour ne plus rien avoir à attendre des Français. De cette coalition d’intérêts naquit en mars 1495, à l’initiative du gouvernement vénitien et sous la houlette d’Alexandre VI – qui n’était pas à un retournement près -, une sainte ligue, en principe défensive et dont la mission était, aux dires de ses promoteurs, la défense de la Chrétienté contre le Turc, le rétablissement de la dignité du Saint-Siège et des droits de l’Empire romain.

Avant de rejoindre son royaume, Charles se prêta à une nouvelle parade napolitaine : une entrée triomphale, selon l’usage, dans la grande cité méridionale, pour laquelle il avait revêtu les insignes d’empereur byzantin, dignité qu’il tenait d’André Paléologue, prétendant fugitif qui lui avait cédé ses droits. Il manifestait ainsi sa volonté de retour, dans le but affiché de reconquérir l’Empire d’Orient. Après quoi il prit le chemin de la France, laissant sur place quelques garnisons.

L’armée française comptait encore une dizaine de milliers de soldats lorsqu’elle dut livrer bataille aux forces coalisées, le 6 juillet 1495, à Fornovo di Taro (Fornoue), près de Parme, au débouché de l’Apennin sur la plaine padane. Bataille incertaine à l’issue de laquelle les Français, moins nombreux que leurs adversaires mais plus aguerris et mieux équipés, finirent par s’ouvrir un passage vers le nord, laissant leurs bagages et leur butin aux mains des Vénitiens et des Espagnols. Charles resta quelque temps au Piémont, puis rentra en France, tandis que sous le commandement du gran capitân Gonzalve de Cordoue l’année espagnole éliminait les contingents français restés en Italie du Sud. La capitulation de Gilbert de Montpensier à Atella, en juillet 1496, et la chute de Tarente au début de l’année suivante marquent la fin de l’aventure. Charles VIII s’apprêtait semble-t-il à entreprendre une seconde expédition outre-monts lorsqu’il mourut accidentellement en 1498. Son successeur, Louis XII, était le fils de Charles d’Orléans et de Marie de Clèves. Avant d’accompagner Charles VIII en Italie, il avait été, durant la minorité de son cousin, le chef de file de l’opposition seigneuriale : ce qui lui avait valu d’être emprisonné après la défaite de ses partisans à Saint-Aubin-du-Cormier (1488). Libéré trois ans plus tard grâce à l’intervention du jeune roi, il avait été chargé par ce dernier de commander l’avant-garde de l’armée royale, avec pour objectif de s’embarquer à Gênes pour gagner le royaume napolitain par la voie maritime.

Louis avait goûté de trop près à l’ivresse d’une gloire acquise sans trop d’effort et aux délices de la dolce vita napolitaine pour ne pas faire siennes les ambitions de son cousin. D’entrée de jeu, il se déclara roi de Naples et duc de Milan, arguant pour la possession de ce dernier titre du fait que sa grand-mère était une Visconti. Il était d’autant plus résolu à se rendre maître du duché qu’il entendait faire payer à Ludovic le More le prix de sa trahison.

Comme son prédécesseur, Louis XII prépara soigneusement sa campagne sur le terrain diplomatique. Il se rapprocha du pape Alexandre VI, toujours préoccupé du sort de sa nombreuse progéniture, et notamment de la carrière de son fils César. Louis avait dû épouser à quatorze ans, contre son gré, Jeanne de Valois, la fille disgraciée de Louis XI, qui pensait ainsi neutraliser la branche rivale des Orléans. Pour obtenir l’annulation de cette union, suivie de son remariage avec Anne de Bretagne, veuve de son cousin défunt – et conserver le duché de Bretagne -, le roi devait obtenir l’assentiment du pape. Donnant donnant : l’annulation contre un avenir assuré à César Borgia. Alexandre se laissa aisément convaincre et c’est César en personne qui apporta en France la bulle d’annulation, ce qui valut au messager pontifical de devenir duc de Valentinois, donc prince français, et d’épouser une princesse française, Charlotte d’Albret, sœur du roi de Navarre.

En même temps que l’acquiescement du pape au remariage du souverain, César était porteur du chapeau de cardinal accordé par le pape à Georges d’Amboise, archevêque de Rouen et conseiller de Louis XII, qui avait été le courtier de l’affaire. Ce fut le même Amboise qui obtint l’alliance de Venise. En échange de son appui armé contre le Milanais, la Sérénissime se voyait promettre une partie des dépouilles de Ludovic Sforza, notamment la région de Crémone. D’autres accords permirent au roi de France de s’assurer le soutien ou la neutralité de l’Angleterre, de l’archiduc de Bourgogne Philippe le Beau et des cantons suisses, grands fournisseurs de mercenaires considérés comme les meilleurs d’Europe. Fort de ces divers appuis, Louis pouvait passer à l’offensive, ce qu’il fit à la fin de l’été 1499.

Le commandement de l’armée fut confié à un Milanais, ennemi de Ludovic Sforza, Gian Giacomo Trivulzio : un condottiere de haut vol, qui avait participé à la première guerre d’Italie et que Louis XII fit maréchal de France. Le 2 septembre, les Français étaient à Milan. Ils s’emparèrent ensuite de Gênes, tandis que les Vénitiens attaquaient le territoire milanais par l’est et que Ludovic le More, qui avait pris la fuite, trouvait refuge au Tyrol, auprès de son gendre, l’empereur Maximilien. Il y recruta une armée composée de mercenaires suisses, avec laquelle il réoccupa momentanément sa capitale, mais qui se retournèrent contre lui dès qu’il cessa de les payer. À Novare, le 10 avril 1500, ils n’opposèrent qu’une molle résistance à leurs adversaires, pour finalement livrer le duc de Milan aux Français. Emmené en captivité en France, Ludovic Sforza fut jeté dans un cachot où il mourut en 1508.

Le plus difficile restait à faire : reconquérir le royaume de Naples où, déjà maître de la Sicile, Ferdinand le Catholique entendait faire valoir les droits de la dynastie aragonaise. Conscient de devoir affronter la puissance espagnole, dotée d’une armée qui a commencé à faire la loi sur les champs de bataille grâce à la création par Gonzalve de Cordoue du tercio, une unité de combat réunissant fantassins, cavaliers et artilleurs, Louis pensa qu’il pourrait neutraliser le Roi Catholique en lui proposant de partager la proie napolitaine. Le traité secret de Grenade (novembre 1500), négocié par Georges d’Amboise, prévoyait une partition du royaume. La France recevrait la Campanie et les Abruzzes, l’Espagne la Calabre et les Pouilles. Quant au souverain en titre, Frédéric, second fils de Ferrante, qui avait repris pied dans sa capitale, il était tout simplement prévu de le débarquer. Alexandre VI ne fit aucune difficulté pour entériner l’accord sous le prétexte que le malheureux Frédéric s’était allié aux Turcs. Attaqué au nord par les Français et au sud par les Espagnols, il se rendit en septembre 1501 à Louis XII qui s’empressa de l’expédier en France où il fut lui aussi jeté en prison.

Dans l’intervalle, César Borgia avait entrepris au nom de son père, le pape Alexandre, de conquérir avec l’aide des Français les territoires appartenant aux Sforza d’Imola et de Forlî. En 1500, après un accueil triomphal à Rome où il reçut les insignes de capitaine général et gonfalonier de l’Église, il s’empara de Rimini, Pesaro, Faenza et Piombino, marquant clairement son intention de constituer en Italie centrale une principauté allant de la mer Tyrrhénienne à l’Adriatique. Sous prétexte de renforcer l’autorité pontificale, il occupa en 1502 Urbino et Camerino, envahit la Romagne et élimina, par le fer ou la corde, la plupart de ses adversaires : barons rebelles, condottieri indociles, attirés dans un guet-apens à Sinigalia et mis à mort en décembre 1502 – un haut fait digne d’un Romain, commentera le Roi Très Chrétien -, et autres concurrents virtuels de celui dont Nicolas Machiavel a fait le modèle du prince qui s’élève lui-même par la force de sa volonté.

Louis XII laissa faire. D’une part il redoutait que César Borgia, de plus en plus enclin à faire de son prénom un symbole, ne considérât la création d’un État puissant en Italie centrale comme la première marche vers la royauté, et – pourquoi pas ? – vers l’Empire, mais de l’autre il ne pouvait s’aliéner la bienveillance du pape. L’alliance d’Alexandre VI lui avait été utile et il avait encore besoin de lui pour faciliter le libre passage de ses troupes vers le royaume de Naples. La mort du pontife, survenue en août 1503, changea radicalement la donne, d’autant que César, qui se trouvait lui-même à Rome, provisoi­rement terrassé par la fièvre tierce, ne put rien faire pour contrecarrer l’élection d’un pape italien : celle de Francesco Piccolomini, Pie III, dont le pontificat ne dura qu’un mois, puis celle du principal adversaire des Borgia, Giuliano délia Rovere, élu au trône de Saint-Pierre le 19 novembre 1503 sous le nom de Jules II.

Lorsque disparaît Alexandre VI, le roi de France a déjà perdu militairement la partie à Naples. Le partage du royaume entre Louis XII et le Roi Catholique, tel qu’il avait été envisagé par le traité de Grenade, est resté lettre morte. Chacun voulant se tailler la part du lion, les hostilités ne tardèrent pas à reprendre et se révélèrent rapidement favorables aux Espagnols. Bien commandés par Gonzalve de Cordoue, ces derniers battirent les Français à Cerignola le 28 avril 1503 et occupèrent la capitale napolitaine au nom du roi Ferdinand. Les Français disposaient de renforts à Rome mais le cardinal d’Amboise, qui avait lui-même des ambitions pontificales, tarda à les envoyer au secours de l’armée royale. Lorsqu’ils parvinrent au Garigliano – où le fameux Bayard devait se couvrir de gloire en défendant l’accès d’un pont contre deux cents Espagnols -, ils ne purent venir à bout des redoutables tercios. Battus et coupés de leurs bases, les Français durent capituler à Gaète en janvier 1504.

Le royaume de Naples, dont Charles VIII et Louis XII avaient pensé faire un tremplin pour une hypothétique reconquête de l’Empire d’Orient et de la Terre sainte, était perdu pour la France. L’armistice de Lyon (février 1504) le faisait entrer dans la mouvance espagnole, et ce pour deux siècles, le roi de France ne conservant de son éphémère conquête que le Milanais. Avec la mort d’Alexandre VI, bientôt suivie de la chute de César, que Jules II, désireux de rétablir la pleine souveraineté du Saint-Siège sur la Romagne, allait arrêter et enfermer au Vatican – libéré et repris par trahison, il sera transféré en Espagne en 1504 -, Louis se trouve privé d’une alliance de poids. Jules II n’est guère favorable aux Français. Il est vraisemblable que la révolte des Génois, en juin 1506, a été encouragée en sous-main par le pontife romain. Mais la campagne-éclair menée par Louis XII au printemps 1507, à la suite du massacre de ressortissants français dans la grande cité ligure, l’a convaincu de la nécessité de composer avec le roi de France. Aussi va-t-il se montrer conciliant envers lui. Déjà, à l’automne 1506, c’est avec l’aide d’un contingent français qu’il a entrepris de rétablir son autorité à Bologne et d’en chasser Giovanni Bentivoglio. Pour la circonstance, le pape s’est transformé en chef de guerre, prenant la tête de l’armée qui, via Viterbe et Orvieto, reprit Pérouse à un autre vassal du Saint-Siège, Giampaolo Baglioni. À la suite de quoi, ayant poursuivi l’action entreprise par César Borgia pour éliminer les seigneurs locaux, Jules II commanda à Michel-Ange une colossale statue en bronze destinée à rappeler son triomphe aux Bolonais.

À partir du moment où il envisageait de récupérer tous les territoires qui dépendaient théoriquement de Rome, le pape devait nécessairement se heurter à Venise. La Sérénissime avait profité en effet de l’écroulement de la puissance de César, duc de Romagne, pour agrandir dans cette région son domaine de Terre ferme, s’emparant de Rimini et de Faenza et consolidant sa présence à Ravenne, que les Vénitiens avaient ravie à l’Église un demi-siècle plus tôt. Le pape n’avait évidemment pas les moyens, à lui seul, de mener à bien ce projet. Aussi se tourna-t-il vers les puissances que les ambitions supposées de Venise, ou simplement son prestige et sa richesse, inclinaient à chercher querelle à la République de Saint-Marc. Le premier à répondre aux avances du pontife fut l’empereur Maximilien. Désirant se rendre à Rome pour y recevoir la couronne impériale, le chef de la maison d’Autriche s’était vu refuser le passage par les dirigeants vénitiens et il en avait conçu une vive aigreur. Mais l’action militaire qu’il engagea contre la Sérénissime tourna à son désavantage et lui valut de perdre Fiume et Trieste. C’est sa fille, Marguerite d’Autriche, en charge du gouvernement des Pays-Bas, qui prit le relais et mena les négociations qui aboutirent, en décembre 1508, au traité de Cambrai. Une ligue était constituée, réunissant l’empereur, Louis XII, Ferdinand le Catholique, le roi d’Angleterre, Mantoue, Ferrare, la Savoie et les cantons suisses. En principe, la coalition était dirigée contre les Turcs, menacés une fois de plus d’une nouvelle croisade ; en fait, elle avait clairement pour cible la Sérénissime République, dont on se promettait de partager le territoire. Jules II, qui avait fortement poussé à l’union, attendit plusieurs mois avant d’adhérer à la ligue, mais quand il se décida à le faire ce fut pour prononcer en même temps l’excommunication contre le gouvernement vénitien.

Attaquée sur plusieurs fronts, Venise dut abandonner à Ferdinand les ports des Pouilles et à Jules II les territoires de Romagne revendiqués par le Saint-Siège. Mais, surtout, c’est à Louis XII que les alliés durent leur principal succès. Les Français écrasèrent en effet l’armée vénitienne, à Agnadello, sur les rives de l’Adda, le 15 mai 1509, récupérant ainsi les territoires que la Sérénissime avait occupés dans le Milanais lors de la défaite de Ludovic le More. On put croire un moment à Venise que le domaine de Terre ferme, patiemment et obstinément constitué depuis deux siècles, allait disparaître. Il n’en fut rien. Maximilien ayant tardé à rejoindre son allié français, les Vénitiens réussirent à reprendre Padoue et à conclure des traités séparés avec l’Espagne et avec le pape.

Jules II, ayant obtenu les villes qu’il convoitait en Romagne, n’avait plus aucune raison de maintenir l’excommunication contre la cité des Doges (février 1510). Ni de prolonger son alliance avec Louis XII dont il redoutait l’ambition et la farouche volonté de revanche. Aussi allait-il prendre l’initiative d’une action visant à chasser les Barbares d’Italie. Pour commencer, il tenta de soulever à nouveau Gênes, d’où il était originaire, contre les Français, et lança son armée contre leur allié, le duc de Ferrare. Il obtint ensuite, grâce aux bons offices de l’évêque de Sion, l’appui des cantons suisses, avec lesquels le roi de France s’était brouillé et qui lui promirent un contingent de 6 000 hommes.

Louis crut pouvoir mener la lutte sur deux fronts : militaire et religieux. En mai 1511, Bologne assiégée par les Français fut contrainte à la capitulation. Le coup était, dur pour Jules II, qui s’était lui-même laissé enfermer pendant plusieurs semaines dans la ville, avec ses mercenaires suisses, et en avait ensuite confié la défense à son favori, le cardinal Francesco Alidosi. Pour punir ce dernier de son incompétence, le neveu du pape, Francesco Maria délia Rovere, commandant des troupes pontificales, le fît mettre à mort : ce qui ne fut pas sans provoquer des remous au sein de l’entourage du pontife. Or c’est précisément sur le terrain de la direction de l’Église que le Roi Très Chrétien fit porter l’essentiel de son offensive contre Jules II, en poussant un certain nombre de prélats à convoquer à Pise un concile destiné à discuter de la réforme de l’Église, et plus particulièrement de celle de la papauté. Après le scandaleux passage d’Alexandre VI Borgia sur le trône de Saint-Pierre, la question ne semblait pas hors de propos, mais Jules II lui-même n’était pas exempt de reproches, qu’il s’agisse des mœurs en vigueur à la cour de Rome, des exigences financières du pape, ou de son comportement belliqueux. Le clergé français n’était pas défavorable à l’idée d’un concile réformateur et l’empereur s’y associa.

Jules II riposta en proclamant schismatique le concile de Pise et en convoquant au Latran, en juillet 1511, un concile rival qui organisa une Sainte Ligue dirigée contre la France et à laquelle s’empressèrent d’adhérer Venise, les cantons suisses, Ferdinand le Catholique, les Sforza et plus tard Henri VIII d’Angleterre. La guerre reprit donc contre un Louis XII désormais complètement isolé, mais qui conser­vait un fort potentiel militaire et dont l’armée était commandée par un stratège de haut vol, le jeune Gaston de Foix, duc de Nemours. Vainqueur des Espagnols et des pontificaux à Bologne (février 1512), et des Vénitiens devant Brescia, celui-ci remporta une victoire sans appel sur les coalisés à Ravenne, en avril 1512, mais fut tué au cours de la poursuite des armées ennemies en déroute.

Succès sans lendemain, par conséquent, et qui fut suivi par une série de revers. L’arrivée de renforts suisses en Lombardie obligea les Français à abandonner le Milanais et à repasser les Alpes. Tandis que Gênes se soulevait et que le fils de Ludovic le More, Massimiliano Sforza, retrouvait sa couronne ducale – au prix de l’abandon de Parme et de Plaisance, cédés à l’État pontifical -, Florence était occupée par les Espagnols et dut rappeler les Médicis.

La mort de Jules II, en février 1513, et l’élection de Léon X au trône de Saint-Pierre furent suivies d’un bref répit dont le roi de France tenta de tirer profit. Le nouveau pontife était un Médicis. Peu favorable aux Français, il n’en était pas moins désireux de ramener la paix dans la Péninsule. Des contacts pris avec Louis XII, ce dernier eut peut-être le tort de conclure sinon à un possible renversement des alliances, du moins au desserrement des liens entre les puissances ayant adhéré à la Sainte Ligue. Toujours est-il qu’il reprit l’offensive en Lombardie, au printemps 1513, pour une dernière et calamiteuse campagne à laquelle mit fin l’écrasante défaite de Novare, face aux Suisses du cardinal Schiner. Le moment n’était plus pour le Roi Très Chrétien aux promenades militaires dans la Péninsule. Le territoire même du royaume se trouvait, en effet, directement menacé par les coalisés. Déjà Ferdinand d’Aragon avait occupé la Navarre. Au nord, les Anglais étaient victorieux à Guignegatte, tandis qu’à l’est les Suisses mettaient le siège devant Dijon. Ils n’acceptèrent de se replier qu’après avoir encaissé un tribut de 400 000 écus d’or et obtenu la promesse que les Français renonçaient définitivement à intervenir en Italie. Promesse à laquelle Louis XII n’avait nullement l’intention de donner suite. Ayant fait la paix avec Rome et avec Henri VIII d’Angleterre, il s’apprêtait à reprendre les armes lorsqu’il mourut le I°janvier 1515.

La première phase des guerres d’Italie s’achevait donc pour la France par un fiasco. Les visées de Charles VIII et de son successeur sur le royaume de Naples, point de départ d’une éventuelle croisade visant à la reconquête de Constantinople et de Jérusalem, avaient offert à l’Espagne des Rois Catholiques l’occasion de s’implanter solidement – et pour longtemps – au sud du Garigliano, et au gran capitân Gonzalve de Cordoue la possibilité de tester l’efficacité d’une organisation tactique fondée sur la combinaison des trois armes (infanterie, cavalerie, artillerie). L’abandon du Milanais, devenu pour quelque temps un protectorat des cantons suisses, réduisait à rien le gain territorial acquis aux dépens des Sforza. Il reste que, pendant une vingtaine d’années, la France a exercé sa prépondérance sur toute une partie de la Péninsule, principalement en Italie du Nord et en Italie centrale. Sans l’appui plus ou moins marqué de Louis XII, César Borgia n’aurait pu tenter de se tailler une principauté importante en Romagne et dans les Marches. Sans la descente de Charles VIII en Lombardie, puis en Toscane, l’histoire de Florence eût sans doute été radicalement changée, comme le fut celle du duché de Milan.

En novembre 1494, à l’approche de l’armée française, Pierre de Médicis, le fils du Magnifique, s’est rendu au-devant du roi de France, non pour le combattre- il était pourtant l’allié de Naples – mais pour l’assurer de sa bienveillante neutralité. En gage, il a remis à Charles VIII les places frontières et les points d’appui maritimes de Florence. Considérée comme une trahison par la Seigneurie, cette démarche lui a valu à son retour d’être banni, ainsi que ses frères. Une révolution : mais une révolution qui ne profite pas, pas tout de suite, au parti des oligarques, hostile à la domination française. L’homme fort est en effet à cette date Girolamo Savonarola, un moine dominicain originaire de Ferrare et devenu prieur de San Marco. Savonarole n’a pas attendu la mort du Magnifique pour condamner la tyrannie et le luxe de la cour florentine, l’abandon des vertus chrétiennes par les élites et les progrès du paganisme. Il a prophétisé l’arrivée d’un nouveau Cyrus, qui traverserait l’Italie pour remettre de l’ordre et combattre la perversion. Ce roi-messie, porteur du glaive du Seigneur, il est convaincu de l’avoir reconnu en la personne du souverain français.

Aussi s’est-il rendu, lui aussi, à la tête d’une délégation de fidèles, au-devant de Charles, dont l’entrée à Florence a lieu dans une atmosphère de délire populaire. N’a-t-on pas, pour faciliter le passage du cortège, abattu un pan de la muraille et comblé le fossé de la ville ?

Le roi de France s’empressa de se couler dans cette image mythique. À Florence, il élut domicile dans le palais des Médicis, via Larga, et prit le titre de protecteur de la Liberté florentine. Il obtint de la seigneurie qu’elle reconnût les gages qui lui avaient été donnés par le successeur de Laurent. Aussi lorsqu’après avoir fait une entrée fastueuse à Rome, contraint Alexandre VI à capituler et s’être emparé de la capitale napolitaine, le Roi Très Chrétien dut plier bagage devant les armées de la Sainte Ligue, les Florentins furent-ils à peu près les seuls en Italie à ne pas se retourner contre la France.

C’est dans ce contexte psychologique curieux, fait de sympathie et de crainte, que la Seigneurie se plia docilement aux injonctions de Savonarole et laissa s’installer pendant quelques années une dictature à la fois puritaine et populiste. Pour Savonarole et pour ses partisans, les piagnoni (les pleureurs), il s’agissait de tirer la leçon de la conquête française, décrite comme le châtiment du néopaganisme, de l’esprit de jouissance et du relâchement des mœurs. Il fallait donc rétablir la République, non dans sa forme aristocratique et conservatrice, telle que la concevaient les arrabiati, (les enragés), pour la plupart membres des riches familles patriciennes, mais conformément au modèle de l’antique régime communal, au demeurant fortement idéalisé. La nouvelle constitution ne fut d’ailleurs que très partiellement démocratique. Le Grand Conseil, auquel revenait l’initiative des lois, était choisi parmi les citoyens dont les ancêtres avaient occupé une des trois principales charges de l’État. Il était assisté par un autre conseil qui ressemblait beaucoup au Sénat de Venise. Il reste que, si la réalité du pouvoir appartenait à une oligarchie de notables, il existait une volonté manifeste d’ouvrir les organes de décision aux diverses tendances de l’opinion, donc de mettre fin au système du parti unique, et de corriger les inégalités les plus criantes, notamment en matière fiscale. Une politique d’aide sociale se développa sous l’impulsion de Savonarole, le prieur de San Marco donnant lui-même l’exemple en distribuant le superflu de son couvent.

À ces mesures de rééquilibrage social et politique s’ajoutèrent des dispositions et des actes symboliques présentés comme devant contribuer à la régénération morale des Florentins. Savonarole ayant proclamé le Christ roi de Florence, la Seigneurie fut sommée de prendre des mesures extrêmes contre la vie de porcs des habitants de la ville. On éleva, le jour du Mardi Gras 1497, des bûchers sur la place de la Seigneurie pour brûler livres, tableaux, ornements, masques, parfums, étoffes et objets précieux. On réglementa sévèrement le costume. On interdit les jeux et l’on soumit les contrevenants à la torture. On exposa les prostituées à la dérision publique. Sodomites et blasphémateurs furent livrés aux pires supplices. Emblématique de cette hystérie puritaine : le transfert de la statue de Judith tuant Holopherne du palais des Médicis à la place de la Seigneurie, pour donner au peuple un exemple de salut public.

Ce climat de contrition ne fut pas sans provoquer des ralliements spectaculaires de la part de représentants de l’intelligentsia florentine, y compris parmi les néoplatoniciens. Politien et Pic de la Mirandole voulurent sur leur lit de mort revêtir l’habit des dominicains. Marcile Ficin versa dans la dévotion et Botticelli regretta publiquement d’avoir consacré certaines de ses œuvres – et non des moindres ! – à l’exaltation de l’esthétique païenne. Ce furent pourtant des considérations politiques, plus que les excès de fanatisme provoqués par le moine ferrarais, qui entraînèrent la chute de Savonarole et de ses adeptes les plus intolérants. À la suite de l’intervention française, Pise avait pris son indépendance et Livourne menaçait de passer sous la domination de l’empereur Maximilien. À Florence les arrabiati prenaient peu à peu le dessus et méditaient d’éliminer à la fois les derniers partisans des Médicis et les admirateurs du prieur de San Marco.

Ce dernier eut surtout contre lui de s’en prendre directement à l’Église et à son chef. Les diatribes de Savonarole contre Alexandre VI ne tardèrent pas en effet à lasser la patience du pape. Tant qu’il dut tenir compte d’un rapport de force favorable aux Français, ce dernier se montra plutôt conciliant à l’égard du réformateur florentin. Tout au plus l’invita-t-il à venir s’expliquer à Rome, ce que Savonarole se garda bien de faire, de même qu’il ne tint aucun compte de l’interdiction de prêcher qui lui fut signifiée par la chancellerie pontificale. Une fois Charles VIII rentré en France et Gonzalve de Cordoue victorieux à Naples des derniers contingents français, Alexandre n’avait plus aucune raison de temporiser. Il prononça en 1497 l’excommunication contre le prieur de San Marco, lequel riposta en publiant une Épître à tous les chrétiens et en menaçant de provoquer un concile général pour juger la curie romaine et son chef. À cette date, l’opinion avait commencé à se retourner à Florence. La menace d’interdit agitée par le pontife romain inquiétait la population du fait de ses probables conséquences économiques et financières. Les bûchers de vanité et autres manifestations de fanatisme religieux rencontraient une hostilité croissante et qui ne pouvait que profiter au parti adverse : celui des arrabiati, partisans d’un régime aristocratique. Les Médicis avaient bien tenté en avril 1497 de reprendre le pouvoir, mais le coup de force s’était soldé par un fiasco. En août, des rumeurs d’un complot fomenté par Pierre de Médicis aboutirent à l’arrestation d’une quinzaine de notables dont les biens furent confisqués, tandis que cinq d’entre eux, tous liés de près à la famille du Magnifique, étaient décapités.

Face à l’opposition de plus en plus vive de ses ennemis, au premier rang desquels figuraient les franciscains de Florence et le frère Mariano da Genazzano, général de l’ordre des Augustins, Savonarole proposa de se soumettre publiquement à l’épreuve du feu [1] en compagnie d’un autre frère de son ordre. Mais leurs atermoiements le jour de l’épreuve, le 7 avril 1498, sur la place de la Seigneurie, suscitèrent la fureur de la foule qui prit d’assaut le couvent de San Marco et se saisit du prieur. Celui-ci fut livré à l’Inquisition, soumis à la question, condamné à mort pour hérésie, pendu et brûlé le 24 mai avec deux de ses partisans. Ses restes furent jetés dans l’Arno.

De ce dénouement tragique, les partisans d’une république aristocratique furent les principaux bénéficiaires. Les intrigues de Pierre de Médicis avaient définitivement ruiné son crédit : il demeura donc en exil jusqu’à sa mort en 1503, tandis que les enragés s’appliquaient à donner un peu plus de stabilité aux institutions. C’est dans ce but qu’ils instituèrent en 1502 une nouvelle magistrature, comparable au dogat vénitien : le gonfaloniérat à vie, charge qui fut confiée au représentant d’une vieille famille florentine, Piero Soderini, dont le principal conseiller, Niccolô Machiavelli – Machiavel -, alors secrétaire de la seconde chancellerie, fit adopter l’ordonnance créant une milice recrutée parmi les paysans du contado et qui révéla sa faible efficacité aussi bien dans la lutte contre les Pisans révoltés que dans la guerre contre les Espagnols.

Le retour des Médicis eut lieu en 1512, dans un contexte dominé une fois de plus par la rivalité entre les puissances étrangères. Soderini avait adopté une attitude de neutralité bienveillante envers Louis XII, conforté dans ce choix par les compagnies florentines qui tiraient de larges profits du commerce avec la France. Le départ des Français après la bataille de Ravenne et la mort de Gaston de Foix mit Florence à la merci de ses ennemis : le roi d’Aragon et le pape Jules II. Soderini, qui s’était révélé médiocre homme d’État, prit le large, laissant le champ libre, à Florence, au cardinal Jean de Médicis, auquel le souverain pontife avait confié le commandement de son armée – celle-là même qui se livra au terrible sac de Prato -, à son frère Julien et à leur cousin Jules.

Florence devint jusqu’en 1527 une sorte de protectorat du Saint-Siège sur lequel Léon X, puis son frère, élu pape à son tour en 1523 sous le nom de Clément VII, exerçaient leur autorité, le premier par l’intermédiaire de son neveu Laurent, créé par lui duc d’Urbino, le second sous la responsabilité directe du cardinal Passerini da Cortona.

Pierre Milza       Histoire de l’Italie   Arthème Fayard 2015

ENTREE DE CHARLES VIII Une NAPLES . 12 MAI 1495 de Eloi Firmin Feron  (1802-1876) | Reproductions D'art Eloi Firmin Feron | WahooArt.com

Entrée de Charles VIII à Naples, 12 mai 1495, de Éloi Firmin Féron, 1837. Galerie des batailles, château de Versailles.

22 10 1496                 À 18 ans, Jeanne, fille de Ferdinand et d’Isabelle, épouse à Lille, un homme dont elle est deviendra follement amoureuse : Philippe le Beau, archiduc d’Autriche. Charles, le futur empereur Charles Quint, naîtra en 1500.

Il est clair qu’un élément étrange et neuf se greffa à l’empire des Habsbourg avec le mariage de Philippe le Beau et de Jeanne la Folle. Dans sa dot, elle apportait la Castille, l’Aragon, toute l’Espagne et une ribambelle de nouveaux royaumes, ainsi que la Sicile, la moitié de l’Italie, une tranche d’Afrique du Nord et presque toutes les Amériques récemment découvertes ; mais aussi le cérémonial, les habits noirs et le grand formalisme espagnol. Les générations passant, quand les mentons en galoche et les lèvres pendantes régnèrent dans les deux capitales, que les infantes et les archiduchesses furent presque interchangeables, de sombres capes nanties des croix écarlates de Saint Jacques de Compostelle et de Calatrava commencèrent à se mêler aux plumes criardes et aux crevés des capitaines lansquenets ; la solennité de l’Escurial projeta ses ombres rituelles sur les dalles de la Hofburg et l’union du Saint Empire romain germanique et du Royaume Très Catholique fut consommée. Don Juan fut-il un héros espagnol ou autrichien ? Dominant les méandres encaissés du Tage, la grande aigle à deux têtes de l’Empire, taillée ou coloriée sur les barbacanes de Tolède, ouvre plus largement ses ailes, encore aujourd’hui, que tout autre emblème identique sur le Danube ou dans le Tyrol. Traversant l’Atlantique étalé sur les voiles de la flotte, ce même oiseau symbolisait l’accroissement soudain de l’extraordinaire héritage de Charles Quint. Sculptée dans la pierre volcanique et ruinée au milieu des lianes, cette silhouette, avec ses plumes de pierre, continue d’intriguer les Mayas plus familiarisés avec le Quetzal ; quatre siècles de tremblements de terre les ont préservés d’un ensevelissement sous les eaux du lac Titikaka. Charles résumait le double héritage, symbole vivant du mixte latin et germanique et de toute la période. Sombrement vêtu comme un arrière-plan sombre, las de gouverner et de combattre, debout une main posée sur la tête de son chien, quel regard triste et pensif nous jette le grand empereur dans le tableau du Titien ! Quand il abdiqua et se retira, il importait qu’il ne s’établit ni à Melk, Göttweig ou Saint Florian, ni dans aucune des célèbres fondations autrichiennes mais dans une petite annexe royale qu’il accrocha comme une bernicle aux murailles du petit monastère hiéronymite de Yuste, parmi les bois de hêtres et de houx de l’Estrémadure.

Patrick Leigh Fermor Le temps des offrandes                    Payot 2003

1496                             Charles VIII crée le port militaire de Toulon. La tour de la Mitre sera construite en 1514. Les Romains avaient établi à Telo – qui deviendra Toulon – une des deux teintureries impériales de pourpre installées en Gaule : ce produit était extrait du mollusque gastéropode Murex, Bolinus Brandaris, ou murex droite épine, et Hexaplex trunculus ou rocher fascié, très commun sur les côtes.

Bolinus Brandaris Brandaris

Fichier:Hexaplex trunculus.jpg — Wikipédia

Hexaplex trunculus

Les troupes françaises mettent à sac le village et le château de Salces, qui marque la frontière espagnole, juste au nord de Perpignan. Ferdinand décide alors de le reconstruire et d’en faire un fort d’arrêt défensif et une base d’opérations offensives : c’est le château de Salces, voisin de l’autoroute, sur la gauche dans le sens nord-sud, juste avant Perpignan. Un peu plus de 150 ans plus tard, le traité des Pyrénées le mettra en terre française ; devenu inutile, il ne devra sa survie qu’au coût prohibitif de sa destruction : les murailles ont de 6 à 10 mètres d’épaisseur !

24 06 1497                 John Cabot (Giovanni Caboto, d’origine vénitienne), soutenu par Henri VII, roi d’Angleterre et financé par les marchands de Bristol, a appareillé le 2 mai 1497 pour traverser l’Atlantique Nord à bord du Mathew, un navire de 50 tonnes avec 18 marins à son bord. Son objectif est de trouver une voie maritime directe entre l’Europe et l’Asie. Il débarque sur Terre-Neuve, déjà découverte par les Vikings et peut être même par des moines irlandais. Les pêcheurs basques et bretons la connaissent.

8 07 1497                  Vasco de Gama, gentilhomme portugais de la cour de Manuel I°, appareille de Lisbonne pour l’océan Indien, proposant d’atteindre les métropoles du commerce indien, de créer des échanges lucratifs, promettant d’entamer les monopoles commerciaux que détenaient en Asie les musulmans du Levant et les marchands de Gênes et de Venise. Cette première expédition dura 2 ans : les vents contraires, le scorbut, la résistance des Arabes, solidement implantés sur la côte orientale de l’Afrique, mirent à mal hommes et navires : sur les 4 vaisseaux et 190 hommes au départ, 2 navires seront de retour, avec 55 hommes.

C’était la première expédition de Vasco de Gama, mais ce n’était pas la première expédition portugaise : bien d’autres avaient fait naufrage en tentant de doubler le cap des Tempêtes :

Au commencement du X° siècle de l’hégire [après 1495], parmi les événements épouvantables et extraordinaires de l’époque, se produisit l’arrivée dans l’Inde des Portugais infidèles, l’une des nations des Francs infidèles. Une de leurs bandes s’était embarqué au détroit de Ceuta [Gibraltar] avait pénétré dans la mer des Ténèbres [l’océan atlantique] et était passé derrière les montagnes d’Al-Komr dans la région desquelles le Nil prend sa source. Ils s’en allèrent vers l’Est et passèrent par un endroit proche de la côte [de cet endroit au Nord] est une montagne ; de l’autre coté, [au sud] c’est la mer des Ténèbres houleuse. Là, leurs navires ne purent pas mouiller et furent brisés. Aucun d’entre eux n’en réchappa. Les Portugais s’entêtèrent ainsi pendant quelques temps à envoyer des navires et faisaient naufrage à cet endroit. Personne de leur bande ne parvint dans la mer de l’Inde, jusqu’au moment où une de leurs caravelle parvint dans l’Inde.

Kutb-ad din n-Nahrawali

Le vendredi suivant [1° décembre 1497], alors que nous étions encore dans ladite baie de Sao Bras, nous vîmes venir environ 90 hommes basanés, semblables à ceux de la baie de Santa Helena. […] Quant nous fûmes près de la rive, le capitaine-major leur lança sur la plage des grelots qu’ils ramassaient, et ils ne se contentaient pas de prendre ceux qu’on leur lançait : ils venaient en chercher qu’ils prenaient dans la main du capitaine-major, ce qui nous étonna beaucoup, car quand Bartolomeu Dias était passé par là ils l’avaient fui et n’avaient pris aucun des objets qu’il leur donnait. Bien plus, un jour qu’ils se ravitaillaient dans une aiguade [point d’eau] située sur le rivage, dont l’eau est très bonne, ils lui en interdirent l’accès en jetant des pierres du haut d’une éminence qui la surplombe. Bartolomeu Dias fit tirer contre eux des coups d’arbalète, et il en tua un.

Le 2 mars 1498, ils font escale sur l’île de Mozambique :

Les hommes de ce pays sont cuivrés, bien bâtis, et de la religion de Mahomet. Ils parlent la langue des Maures. […] Ils sont marchands et commercent avec des Maures blancs [des négociants arabes], dont quatre navires se trouvaient en ce lieu, chargés d’or, d’argent, de tissus, de clous de girofle, de poivre, de gingembre, de bagues d’argent ornées de nombreuses perles, de semences de perles et de rubis, toutes choses que portent aussi sur eux les hommes de ce pays. Et il nous a semblé, d’après ce qu’il nous disaient, que toutes ces choses étaient importées, que c’était les Maures qui les amenaient, sauf l’or, et que plus loin, là où nous allions, il y en avait beaucoup. Les pierres, la semence de perles et les épices étaient, disaient-ils, en telle quantité qu’il n’était pas nécessaire de les troquer : on les ramassait à pleins paniers.
Relation du voyage de Vasco de Gama [1497-1499]. 

Auteur anonyme.          Début XVI° siècle. Traduit et édité par Paul Teyssier. Paris. Chandeigne 1998

Les déboires avec des pilotes arabes ne manquèrent pas, mais il parvint à en trouver un loyal et honnête, à Malindi, qui n’était autre qu’Ahmed Ibn Majid, le meilleur navigateur arabe de l’époque dans toute la Mer Rouge et l’Océan Indien, lequel ne se doutait pas qu’il participait ainsi à la mise en place d’un empire qui allait supplanter ses frères.
près s’être entretenu avec lui, Vasco de Gama fut extrêmement satisfait de son savoir, notamment quand ce pilote lui montra une carte de l’ensemble de la côte de l’Inde dessinée à la façon des Maures, autrement dit avec des méridiens et des parallèles. […] Et, lorsque Vasco de Gama lui montra un grand astrolabe en bois qu’il avait avec lui, et d’autres, en métal, avec lesquels il mesurait la hauteur du soleil, le pilote ne manifesta aucune surprise. Il déclara que certains marins de la mer Rouge utilisaient des instruments de cuivre triangulaires et des cadrans qui leur servaient à mesurer la hauteur du soleil et surtout l’étoile polaire, la plus utilisée pour la navigation.

Journal de bord

Ahmed Ibn Majid, natif – 1432 – de Sur, en territoire d’Oman, n’était pas seulement navigateur, mais encore écrivain prolifique – une trentaine de traités – dont le principal : Livre d’information utile sur les principes et les règles de la navigation que Gerald Tibbet, un érudit anglais s’attacha à traduire : affaire délicate car l’homme était plus intéressé par l’élégance poétique que par la précision pratique.

Au cœur de cette navigation, le kamal : une simple planchette de bois d’environ huit centimètres de coté, percée d’un trou en son centre, qui permet d’y passer une ficelle nouée. Le navigateur met le nœud entre les dents, tire la ficelle jusqu’à la tension et, en fermant un œil, tient la tablette de façon que son bord soit sur la ligne d’horizon. Ensuite, il note la hauteur de l’étoile Polaire sur le coté de la planchette. Plus simple que ça …tu meurs. Il semble curieux que l’écrivain de Vasco de Gama ne prête pas à Ahmed Ibn Majid la mention de ce kamal, mais simplement l’utilisation en mer Rouge d’instruments ressemblant fort à l’astrolabe. Erreur d’interprétation de l’écrivain, ou peur de paraître ridicule pour l’Arabe tant est rudimentaire le kamal ?

Dans les années 1980, Tim Severin, un marin Irlandais, homme de grande qualité, reconstruisit à l’identique un navire arabe, c’est-à-dire cousu et non cloué, d’avant Vasco de Gama, le Sohar, avec lequel il entreprit et réussit l’un des voyages de Sinbad le Marin de l’entrée du golfe persique à la Chine. Il utilisa à plusieurs reprises le kamal : la comparaison avec les résultats donnés par un sextant donnait au premier une précision de trente mille nautiques !

Le reste est affaire d’érudition : comment faire lorsque l’étoile polaire n’est plus en vue. En premier lieu, repérer la Croix du Sud, ou d’autres enfin, repérées par paire lorsqu’elles forment une configuration précise l’une par rapport à l’autre, au cours d’un certain mois lunaire : sa connaissance des constellations et de leurs mouvements était encyclopédique.

C’est une navigation à la latitude mais quand on ne navigue que dans l’océan indien, la longitude est souvent donnée par les amers, eux aussi très longuement décrits.

Ahmad Ibn Majid était tenu chez les Arabes pour un mu’allim, le grade le plus élevé parmi les navigateurs.

Les objectifs fixés furent atteints lors d’expéditions ultérieures, et la fin justifia les moyens : saisie, pendaison d’innocents raflés sur un port pour intimider le sultan local ; le 3 octobre 1502, Vasco de Gama, sur la voie du retour au Portugal, croisera le Miri, armé par Al Fangi, un des plus riches marchands de Calicut : il est sur le navire, en compagnie d’autres marchands et de nombreuses femmes et enfants, de retour de pèlerinage à la Mecque. Vasco de Gama se refusera à toute négociation – rançon contre la vie sauve – et ordonnera que le navire soit brûlé, puis coulé :

Al Fangi                      Monsieur, vous n’obtiendrez aucun gain en ordonnant de nous tuer. Faites-nous mettre aux fers et amenez-nous à Calicut. Et si, là-bas, ils ne remplissent pas vos navires de poivre et d’épices, alors vous pourrez donner l’ordre de nous brûler.

Vasco de Gama          Vivant, vous devrez être brûlé parce que vous avez conseillé au roi de Calicut de tuer et de piller l’agent portugais et ses compagnons ; et puisque vous êtes devenu si puissant à Calicut que cela vous oblige à remplir gratuitement mes navires, je dis que pour rien au monde je ne me priverai de vous occasionner une centaine de morts, si je peux le faire.

Malgré le riche butin qu’il rapportera à Lisbonne, il sera accueilli froidement par le roi Manuel qui lui reprochera non pas d’avoir brulé 300 musulmans, mais de ne pas avoir trouvé le royaume du prêtre Jean. Durant vingt ans, le navigateur restera à quai avant que le souverain ne lui confie le commandement d’une troisième et ultime expédition en Inde.

Les victimes se souviendront de tout cela :

Le Franc est venu à Malabar sous l’apparence d’un marchand
Mais avec l’intention de tromper et d’escroquer
Pour garder tout le poivre et le gingembre pour lui
Et ne laisser que des noix de coco pour les autres
En l’année 903 après la migration
Du Prophète, choisi parmi le genre humain,
Le Franc apporta quelques présents au samiri
Et demanda à être l’un de ses sujets,
En disant qu’il aiderait le pays à prospérer
Et qu’il le défendrait contre ennemis et rebelles
Le samiri le préféra entre tous les autres
Et rejeta les mises en garde de ses sujets qui disaient :
Le Franc détruira nos terres.
Désormais, nos paroles se sont avérées,
Car il se soumit comme un esclave puis,
Ayant pris des forces, il se dressa,
Et assujettit les terres du Hind et du Sind,
Et jusqu’à la Chine : ce n’est pas un mensonge.

*****

Ce [les Portugais] sont les pires de toutes les créatures
Aux manières les plus sales
Les ennemis les plus âpres d’Allah et de son Prophète
De sa foi et de la communauté du Prophète
Le Franc vénère la croix
Et se prosterne devant des images et des idoles
Laid d’apparence et de forme
Aux yeux bleus telle une goule
Il urine [debout] comme un chien
Et ceux qui se lavent sont réprimandés et chassés
Fourbe, désobéissant et déloyal,
La plus répugnante des créatures de Dieu, c’est le Franc !

Mais il fallait tout de même autre chose pour réussir pareille entreprise : un talent hors pair de navigateur et de meneur d’hommes, et une habileté certaine à traiter avec les chefs locaux. Ainsi se constitua l’empire portugais des Indes, qui bouleversa tout le commerce de l’Europe avec l’Asie : les trésors d’orient – épices, drogues, pierres précieuses, soieries -, ne parviendront plus en Europe via le Golfe persique, la Mer Rouge et le Levant, mais sur des navires portugais passant par le cap de Bonne Espérance. C’est le déclin de l’Égypte et en premier lieu de son port Alexandrie, jusqu’alors le magasin du monde, qui entraîne celui de la République de Venise, son principal client : dès 1504, les galées vénitiennes ne trouvèrent pas d’épices à Alexandrie comme à Beyrouth. Mais, lorsque l’on tombe de très haut, la chute dure longtemps, et Venise était très haut :

Quant à la qualité de la marchandise dans Venise, on pourrait en dire quelque chose, mais pas toute la vérité, loin de là, parce qu’elle est inestimable. En fait, on dirait que le monde entier se rassemble ici, et que les êtres humains y ont concentré toute leur puissance commerciale… Qui pourrait compter ces innombrables boutiques, si bien fournies qu’elles ressemblent presque à des entrepôts, avec tant de draps de toute facture – tapisseries, brocarts et tentures de tout motif, tapis de toutes sortes, drap en poil de chameau de toutes couleurs et textures, soies de toute nature ; et tant d’entrepôts pleins d’épices, de denrées et de remèdes, et tant de belle cire ! Qui contemple tout cela est stupéfait !

Pietro Casola

Mais quelques années plus tard, les choses se rééquilibrèrent : le trafic des produits d’orient reprit en méditerranée, le contour par le Cap de Bonne Espérance n’offrant pas que des avantages : la longueur du trajet est le principal facteur de la détérioration des marchandises et le coût global est beaucoup plus important que celui de la voie méditerranéenne ; c’est plus le monopole d’un marché que le marché lui-même que perdit Venise. Dès 1510, le poivre méditerranéen les épices et les bijoux d’orient reprenaient des parts de marché. Et cinquante ans plus tard, la tendance s’était plus que confirmée : le marché des épices par l’Orient avait retrouvé toute sa place :

Si cette vuydange par la mer Rouge se remect sus, le magazin du Roy de Portugal empirera bien fort, qui est la chose qu’il crainct le plus et pour laquelle empescher, ses armes ont si longtemps combattu.

Jean Nicot, ambassadeur de France au Portugal, en avril 1561

Lequel Jean Nicot voyait, de par sa position, plus clair que Voltaire, puisque les Vénitiens finirent par tirer leur épingle du jeu, même sans canal :

Le voyage de Gama au Royaume de Calicut dans les Grandes Indes par le cap de Bonne Espérance fut ce qui transforma le commerce de l’ancien monde. Les Vénitiens, aussi intéressés que l’Égypte à traverser les progrès des Portugais, proposèrent au Soudan d’Égypte de couper l’isthme à leurs dépens et de creuser un canal qui unirait le Nil à la mer Rouge. Ils eussent par cette entreprise conservé l’empire du commerce des Indes, mais les difficultés firent s’évanouir ce grand projet.

1497                            A la demande d’Ivan III le Grand, la charte de Pskov affiche 68 articles qui représentent l’acte fondateur de l’État moscovite, clamant haut et fort le pouvoir de celui qui porte le titre de souverain de toute la Russie. Les boyards sont à l’origine les compagnons d’armes du souverain, formant une force armée mobile, la droujina, qu’ils sont libres de quitter quand bon leur semble. C’est pour les fidéliser que le souverain va les doter de terres et de forêts : ils pourront ainsi percevoir un tribut du paysan. Celui-ci ne dispose que de deux semaines par an, à cheval sur la Saint Georges, le 26 novembre, pour partir tenter sa chance ailleurs.

19 06 1498                   Savonarole avait fait du Grand Conseil l’organe souverain de la gouvernance  de Florence, lequel Grand Conseil a survécu à sa mort et nomme Nicola Machiavel, 29 ans, premier secrétaire de la seconde chancellerie : il n’y trouve pas pouvoir de décision mais on lui demande de beaucoup discuter, observer et comparer ce que disent les ennemis de Florence, mais aussi les amis. Cinq ans plus tard il s’adresse aux Dieci di libertà – les dix magistrats qui exercent le pouvoir à Florence : Sortez maintenant de chez vous et considérez ceux qui vous entourent. Vous vous trouverez pris entre deux ou trois villes qui désirent davantage votre mort que votre vie. Allez plus loin ; sortez de la Toscane et considérez toute l’Italie ; vous la verrez soumise à l’influence du roi de France, des Vénitiens, du pape et du duc de Valentinois.

Il exercera sa mission jusqu’en 1512, quand le roi de France Louis XII, au retour d’une bien dure victoire à Ravenne contre la Sainte Ligue remettra en selle les Médicis, ce qui marquera la fin de la République de Florence.

août 1498                  Le troisième voyage de Colomb, à la tête de 2 caravelles et un navire plus important, l’amène sur les côtes du Honduras, Costa Rica, Panama, Trinidad et Tobago où il se trouve le 1° août 1498, puis, dans le golfe de Paria, à l’embouchure de l’Orénoque – le Paradis terrestre – actuellement au Venezuela – où il découvre le maïs, mais surtout des perles, au sujet desquelles, il tentera vainement de garder le secret.

1498                           Être reine en France n’est point chose toujours aisée : la fonction première est de mettre au monde nombre d’enfants, de préférence des garçons, la succession étant ainsi assurée ; et si ce sont des filles, un judicieux mariage permettra d’agrandir le royaume. Et s’il n’y a que des filles, le choix du gendre sera d’autant plus délicat que ce sera l’un d’eux qui coiffera la couronne. Louis XI n’a pas eu d’héritier mâle ; donc celui qui épousera sa fille Jeanne sera roi, et Louis d’Orléans sera celui-là : fiancés à moins de deux ans pour l’un, moins d’un mois pour l’autre, mariés de force à quatorze et douze ans. A cette âge-là, il n’est pas évident de réaliser que des enfants peuvent être idiots ou bancales ou les deux à la fois. Idiote, Jeanne était loin de l’être et elle le prouvera, mais bancale, elle l’était. Il y avait d’ailleurs pléthore de boiteuses parmi les reines de France de ce temps-là. On ne put jamais savoir si les deux époux s’unirent fréquemment pour engendrer, toujours est-il qu’il n’y eut point d’enfants. Et pour un roi, le motif est suffisant pour répudier sa femme ; encore faut-il amener le pape à ses vues ; et ce fût l’objet d’un procès qui se conclut à la fin de 1498 : Jeanne n’était plus la femme du roi, qui épousa Anne de Bretagne ; elle était faite duchesse de Berry ; elle fonda à Bourges l’ordre religieux de l’Annonciade où elle termina sa vie, puis, le 20 mai 1950 ajoutera son prénom – sainte Jeanne de France – à celui des autres Jeanne sanctifiées, Jeanne d’Arc, Jeanne de Chantal.

Je crois que son mari, comme j’ai ouïe dire, l’avait fort bien connue et vivement touchée, encore qu’elle fût encore un peu gâtée du corps, car il n’était pas si chaste de s’en abstenir, l’ayant si près de soi et autour de ses cotés, vu son naturel, qui était un peu convoiteux […] du plaisir de Vénus.[…] Mais un roi fait ce qu’il veut… rien n’est impossible à un grand roi

Sieur de Bourdeilles, alias Brantôme

Et dans l’Espagne voisine, la grande faucheuse s’est abattue sur la famille royale : leur fils Jean est mort l’année précédente à 18 ans, son épouse a donné le jour à un enfant décédé la même année ; leur fille Isabelle, veuve du prince Jean du Portugal, mort en 1492, qui avait ensuite épousé le jeune roi du Portugal, Manoel, décède en donnant naissance à Miguel de Portugal, qui va mourir deux ans plus tard. Leur fille Jeanne a épousé deux ans plus tôt Philippe de Habsbourg, qu’elle aime à la folie ; il la quitte, enceinte, pour aller gouverner la Flandre, elle ne supporte pas la séparation et donne les premiers signes de fragilité mentale, fragilité qui arrangera les affaires de son père et de son fils pour l’éloigner du pouvoir, après la mort de son mari en 1506, en en faisant Jeanne la Folle. Ferdinand et Isabelle tombèrent malades. Ferdinand recouvra la santé, mais Isabelle mourra le 26 novembre 1504, à Médina del Campo :

Je suplie le Roi mon Seigneur très affectueusement, et je charge et confie et ordonne à ladite Princesse ma fille et audit Prince son mari, […] de ne point consentir ni de donner occasion aux indigènes indiens et aux habitants desdites Indes et dudit continent, conquis et à conquérir, d’être l’objet d’aucune injustice dans leur personne et leur propriété ; et j’ordonne qu’ils soient bien et justement traités. Et s’ils ont été l’objet d’une injustice, qu’il y soit porté remède et pourvu.

[…]     Je prie le Roi mon Seigneur qu’il veuille bien faire usage de mes bijoux et de mes biens, ou de ceux qu’il aime le mieux, de manière que les ayant sous les yeux, il garde un souvenir plus continu de l’amour remarquable que j’ai toujour Sa Seigneurie ; et de manière aussi qu’il se rappelle toujours qu’il doit mourir et que je l’attends dans l’autre vie ; et qu’avec cette pensée il vive plus saintement et plus justement.

Cette même année 1498, Colomb envoyait à l’automne cinq navires chargés d’esclaves à défaut d’or, les premiers pouvant subvenir au manque du second : ainsi le dit ce courrier adressé au Roi et à la Reine, on ne peut plus explicite :

Au nom de la Sainte Trinité, nous pouvons envoyer d’ici tous les esclaves qui peuvent se vendre, du bois de sapan, et si mes renseignements sont bons, nous pouvons vendre 4 000 [esclaves] qui rapporteraient certainement 20 millions et 4 000 quintaux de bois de sapan, valant autant, et il n’y aurait que pour 6 millions de frais. […] Ici, tout ce dont nous avons besoin pour assurer ce revenu, c’est de navires qui viendraient fréquemment chercher les choses que j’ai mentionnées. Je crois que les gens de mer ne vont pas tarder à mordre à l’appât, car ces maîtres et ces marins reviennent tous riches et avec l’intention de repartir pour ramener des esclaves à 1 500 maravédis pièce, [espérant] rentrer dans leurs fonds avec le premier argent qu’ils pourront en tirer ; et bien qu’ils [les Indiens] risquent de mourir avant, il n’en sera pas toujours ainsi, car la même chose est d’abord arrivée avec les Noirs et les Canariens,[…] et celui qui peut survivre ne sera pas vendu par son propriétaire pour l’amour ou pour l’argent.

4 03 1499                    À Grenade, le cardinal Cisneros, promulgue la première loi contre les gitans, signalés en Andalousie à partir de 1425 : pragmatique dite de Medina Sidonia y Granada :

ils sont contraints à se sédentariser, à abandonner la mendicité, à apprendre mes métiers conventionnels, à être assimilés socialement dans les soixante jours sous peine de châtiments corporels, d’expulsion, de prison ou d’esclavage. Un gitan surpris en flagrant délit de nomadisme reçoit cent coups de fouet. En cas de récidive, on lui coupe les oreilles et il est condamné à rester enchaîné durant deux mois. Une troisième incartade conduit à l’esclavage définitif.

[…]                             Acharnement législatif, série de mesures impitoyables qui dureront près de quatre siècles [3]. C’est que le gitan interroge deux notions essentielles incompatibles avec les structures sociales qui s’installent : la propriété et la sédentarité. Deux notions qu’il comprend mal et qui lui importent peu.

Guy Bretéché            Histoire du Flamenco            Atlantica 2008

La même année, contre l’avis des autorités locales, il contraint les mudejares à se convertir, rompant ainsi la promesse des Rois Catholiques faite à la chute de Grenade. Cela va entraîner la révolte de l’Albaicin, la ville musulmane de Grenade, suivie d’une révolte longue, dure à mater dans la Sierra Vermeja. Les troubles ne cesseront qu’en 1502, les musulmans étant alors contraints à se convertir ou s’exiler. La mesure sera appliquée aussi à la Castille.

01 1500                        L’Espagnol Vincente Yañez Pinzon – ex commandant de la Niña, une des deux caravelles du premier voyage de Colomb – touche les côtes du Brésil, mais comme cela se trouvait, de par les Capitulations de Tordesillas, en zone portugaise, pour ne pas compliquer les choses, on décida en haut lieu que l’affaire ne serait pas ébruitée, et la postérité fût pour le suivant.

21 04 1500                 Pedro Alvarez Cabral a quitté Lisbonne le 8 mars à la tête de trois caravelles et de douze nefs de transport : il a pour mission de toucher la cité de Calicut, sur la mer d’Oman, eldorado des épices, et, au passage, de trouver une île plus à l’ouest du Cap Vert, – les Canaries sont à l’Espagne – pour les navires qui, revenant du Cap de Bonne Espérance, effectuent vers Lisbonne la grande volta, le large détour vers l’ouest qui permet d’atteindre dans l’hémisphère nord les vents favorables au retour [2] : il touche une terre qu’il pensera n’être qu’une simple île, y fait ériger une croix de sept mètres de haut, la nommant d’abord Île de la Vraie Croix, avant qu’elle ne devienne Brasil, la rougeur des bois y étant la même que celle des bois que l’on importait depuis longtemps du Levant pour la teinture, que l’on nommait communément bois de brésil car ils rappelaient la braise. C’est le pau brasil Caesalpinia echinata – qui se révélera être d’un très bon rapport : très bon bois d’œuvre pour les constructions navales, et donnant d’excellentes teintures. Le Portugal, grand constructeur naval, manquait alors de bois, et en importera en quantité, avec d’autres essences : le palissandre – jacaranda – pour l’ébénisterie de luxe, l’apenyba, pour les caisses de sucre. Ils prendront le pas sur les bois importés des Indes, le voyage étant plus court. Les Indiens utilisaient l’uribanga pour leurs canoës.

Il était sur la côte méridionale de l’actuel État de Bahia, l’actuel Porto Seguro. L’escale dura onze jours après quoi il renvoya un bateau chargé d’oiseaux et de plantes exotiques sur Lisbonne, et laissera sur place deux degregados – anciens délinquants recrutés pour le voyage – avec mission d’apprendre les langues locales ; 5 ans plus tard, on en retrouvera un : il avait appris une langue indienne ! les autres essuyèrent une belle tempêtes au large du Cap de Bonne Espérance, avant d’atteindre Calicut.

25 08 1500                Colomb est en disgrâce : on lui envoie un gouverneur, Francisco de Bobadilla, qui se voit contraint de le mettre aux fers, tant le Vice Roi se refusait à lui céder son pouvoir et le renvoie à fond de cale en Espagne… il y a une bonne part de malentendu dans l’affaire, mais aussi de la défiance : Vasco de Gama est revenu des Indes orientales les cales chargées de marchandises précieuses : épices, soies, bijoux, et Colomb n’a ramené que des choses sans valeur et sans intérêt des Indes occidentales.

Son or était rare, son aloès n’était pas de l’aloès, son musc n’était pas du musc, sa cinnamone n’était pas de la cinnamone. Oviedo persiflait : Quelques Espagnols qui étaient venus en quête d’or revinrent avec la couleur de l’or mais sans son éclat. Et quand Antonio Torrès arriva avec la nouvelle du désastre de la Navidad, le bruit se répandit que Colón ne l’avait pas fondée pour peupler le pays, ni en vertu d’une injonction spéciale du Seigneur, mais parce qu’il n’y avait plus assez de place pour tout le monde après la perte du navire amiral.

Salvador de Madariaga                          Christophe Colomb               1952

Il sera tout de même libéré sur ordre du Roi et de la Reine, sitôt arrivé à Séville et retrouvera son titre d’amiral de la mer Océane, – titre qui lui permettra de percevoir jusqu’à sa mort les revenus qui y sont attachés par contrat – mais ne sera plus vice-roi des Indes. Bobadilla, lui aussi fera des erreurs, dont la plus grave est probablement celle d’avoir accordé aux colons la liberté de ramasser de l’or pendant vingt ans sans en référer à la couronne ni payer d’impôts. Une tempête en Atlantique se chargera de l’engloutir avec vingt autres navires lors d’un retour sur l’Espagne.

Cette même année, Colomb décrivait bien clairement sa mission d’élu de Dieu pour la conversion des Indiens au catholicisme : C’est moi que Dieu a choisi pour son messager, me montrant de quel coté se trouvait le nouveau ciel et la terre nouvelle dont le Seigneur avait parlé par la bouche de Saint Jean dans son Apocalypse et dont Isaïe avait fait mention auparavant.

1500                            Le Portugais Diego Diaz est le premier européen à reconnaître la côte de Madagascar : il lui donne le nom d’île Saint Laurent. La population dominante est d’origine malaise et indienne.

Jean Vitrier, prieur du couvent franciscain de Saint Omer, déclare simoniaque la prédication des indulgences romaines et dénonce la sotte confiance des gens qui pensaient être quittes de leurs péchés en jetant des pièces dans un tronc.

1501                            Petrucci, imprimeur vénitien, invente un procédé pour graver et imprimer la musique. La Sérénissime, bien consciente de la fragilité du site géographique de Venise, crée un Magistrato alle acqua, institution dotée de très amples pouvoirs, initiatrice de canaux, de dérivations de fleuves… il fallait en passer par eux pour changer ne serait-ce qu’un des innombrables pieux sur lesquels repose la ville.Le portugais Joao Da Nova Castelia découvre dans l’Atlantique sud l’île d’Ascension au nord de Sainte Hélène, à la latitude de Luanda et la longitude de Monrovia. L’île deviendra anglaise par la suite et en 2008, l’Angleterre demandera une extension des eaux territoriales de 200 milles nautiques à 350 : ainsi, s’il y avait du pétrole, le bonus serait d’importance.

13 05 1501                Amerigo Vespucci, florentin administrateur d’affaires des Médicis, à la tête de trois caravelles, appareille pour un voyage de seize mois qui va lui permettre d’affirmer que ce que l’on croyait depuis dix ans être les Indes est en fait un nouveau continent, inconnu jusqu’alors des géographes :

le 17 juillet 1501, nous parvînmes à une terre nouvelle que, pour les multiples raisons exposées ci-après, nous jugeâmes être un continent. Il parvint jusqu’au sud de la Patagonie, à proximité de l’actuel San Julian, à quelque 650 km seulement de l’extrémité sud de la Terre de Feu. Au cours de voyages précédents, l’observation des astres lui avait permis de calculer la circonférence terrestre au niveau de l’équateur, et il était parvenu à un chiffre inférieur de 80 km seulement à la réalité.

Ce n’est pas lui qui donna son nom au nouveau continent, mais Martin Waldseemüller, un jeune cartographe allemand de St Dié qui, membre d’un groupe passionné d’imprimerie, décida un jour de publier un petit volume – Cosmographiae introductio – dans lequel, pour la première fois était décrite la quatrième partie du globe ; il s’agissait de réactualiser la Cosmographia de Ptolémée en s’appuyant sur les découvertes nouvelles, notamment le récit qu’en avait fait Vespucci dans Mundus Novus, paru en 1503 :

A présent, ces parties du globe (Europe, Afrique, Asie) ont été plus largement explorées, et une quatrième partie a été découverte par Amerigo Vespucci (comme il sera décrit plus loin). Considérant que l’Europe, comme l’Asie, doivent leur nom à des femmes, je ne vois point de raison que quiconque puisse valablement faire objection à ce que l’on appelle cette partie Amerige (du grec : ge : terre de), c’est à dire Terre d’Amerigo, ou Amerique, du nom d’Amerigo, son découvreur, homme de grandes capacités. [Amerigo est l’équivalent d’Emeric et de Henri]

Des langues, qui ne sont pas nécessairement méchantes [M.E. Jondot, dans le Tableau historique des nations 1805, et encore Salvador de Madariaga, dans Christophe Colomb, 1952 p.425, en Presses Pocket] affirment qu’Americo Vespucci n’était que géographe de cette expédition, en fait dirigée par Alonso de Ojeda, compagnon de Christophe Colomb lors de son second voyage ; Vespucci lui aurait tout simplement piqué le récit qu’il fit de l’expédition, effaçant le nom d’Ojeda pour y mettre le sien : Fonseca, l’évêque chargé des découvertes avait pris connaissance des cartes établies par Colomb sur le nord de l’Amérique du sud et avait obtenu pour Ojeda une lettre l’autorisant à armer une expédition à condition qu’il ne s’approcherait pas des réserves du Roi du Portugal ni de celles de l’Amiral des Indes, [réserves découvertes avant 1497]. Muni des cartes de Colomb, Ojeda était donc libre d’explorer le golfe de Paria et la côte de l’Amérique du sud puisque découvert par Colomb en 1498 !

Quoi qu’il en soit, le livre, publié à St Dié en 1507, rencontra un succès tel qu’il fallut le rééditer et on atteint bientôt mille exemplaires. Lorsque Waldseemüller voulut se raviser, estimant que Vespucci n’était pas vraiment le découvreur de ce nouveau continent… il était trop tard pour rattraper ce grand succès de librairie : Jean Schott, éditeur à Strasbourg publia une nouvelle édition en 1513, avec une carte mise à jour, en vain : l’Amérique s’était déjà imposée, – elle ne cessera plus de le faire – même si elle ne semblait alors désigner que celle du Sud, le Nord demeurant sans titre.

1502                            L’histoire raconte qu’en 1357, un chevalier franc comtois du nom de Geoffroi de Charny, habitant près de Troyes, exposa le linceul du Christ (le linge dont il fut couvert après la Passion), qu’il avait dérobé à Jérusalem. Devenu propriété des chanoines de Lirey en Champagne, ceux-ci le remirent à Marguerite de Charny, petite fille de Geoffroi, pour qu’il soit en sécurité chez elle pendant les troubles de la guerre de Cent ans. Elle ne le rendit pas et le céda au duc de Savoie en 1453, en échange de droits féodaux sur les châteaux de Miribel et de Flumet. La précieuse relique fût déposée en la sainte chapelle de Chambéry en 1502. Elle y subit des brûlures [4] dues à l’incendie qui ravagea la chapelle en 1532. Ravaudé par les Clarisses qui en avaient la charge, sous la menace des troupes françaises il repartit à Nice, puis Verceil et à nouveau Chambéry et, pour finir fût installée définitivement à Turin en 1578, où on lui éleva un sanctuaire entre la cathédrale et le palais royal. À l’approche de la seconde guerre mondiale, Victor Emmanuel II le cachera à Montevergine, dans les montagnes au-dessus de Naples. Son successeur le lèguera par testament au Saint Siège le 27 mars 1981.

[La datation au carbone 14 a été mise au point en 1949 par l’Américain Willard Libby, Nobel de chimie : constatant la présence de ce carbone radioactif dans tout être vivant, il constate qu’à la mort, ce carbone diminue à un rythme mesurable, – de moitié tous les 5 730 ans –  ce qui permet de déterminer la date de la mort ; opérationnelle pour moins de 35 000 ans.] Cette datation, effectuée en 1988, fait remonter la récolte du lin qui a servi au tissage de la pièce entre 1260 et 1390… c’est bien embêtant, c’est vrai, mais cette datation sera très controversée, et depuis, d’autres scientifiques, comme Lorenzo Garza Valdés [5], microbiologiste de l’Université du Texas, déclareront après avoir travaillé sur l’étoffe : Le sang qui se trouve sur le suaire est de type AB, un groupe sanguin très rare actuellement, mais qui était fréquent chez les juifs de Babylone et de Galilée il y a deux mille ans… Mes travaux démontrent que le suaire est le linceul de Jésus de Nazareth.

L’Américain Walter McCrone affirme que s’il y a bien des traces de pigments de couleur, il ne s’agit en aucun cas de sang.

L’Eglise catholique, par la voix de Mgr Saldarini, archevêque de Turin et gardien du suaire, se montre très prudente : Le suaire n’est pas une donnée de foi…L’Eglise appelle à vénérer un signe, une icône, parce que cela ravive en nous la passion du Christ. La vénération envers le suaire n’est pas du tout un problème d’authentification.

Henri Broch, directeur du laboratoire de zététique (du grec zêtêin : chercher) de Nice, parle carrément d’escroquerie (Midi Libre 10 09 2006) : Un faux mystère, mais une vraie escroquerie. Ce n’est pas moi qui le dis, mais l’évêque du lieu qui, à l’époque, avait retrouvé l’auteur du faux et les mendiants payés pour prétendre qu’ils avaient été guéris.

L’argumentaire des partisans du faux n’est en fin de compte pas très solide, car il repose sur la seule infaillibilité de la datation au carbone 14 : or celle-ci sera remise en question, en en limitant l’exactitude  au seul matériau qu’est le bois. Avec les autres matériaux, il y a trop d’apports extérieurs en surface pour que cette datation soit exacte – bactéries etc… – l’erreur se traduisant par un rajeunissement du produit analysé. Son inventeur, l’Américain Willard Libby, sera contacté par Humbert de Savoie, alors propriétaire du linceul de Turin, pour effectuer cette datation et lui répondra que, très fiable pour mesurer l’âge des morceaux de bois, sa méthode n’était pas appropriée pour la datation des textiles anciens.

Toutes les datations au carbone 14 doivent être réévaluées de plusieurs milliers d’années vers le passé écrira Le Monde le 3 janvier 1996 suite à une communication du CEA.

Le carbone date faux. On le sait depuis 40 ans.

Michel Fontugne, responsable du service de datation au radiocarbone de Gif-sur-Yvette.

En 1898, le photographe italien Secondo Pia photographiera le linceul  et la diffusion de cette photo contribuera pour beaucoup à sa renommée. C’est le plus souvent sur ces photos que travailleront la plupart des plus ou moins savants, à l’imagination souvent fertile, nombre d’entre eux y voyant des inscriptions en hébreu, comme on peut bien voir ce que l’on veut dans les nuages. Mais il est certain qu’on ne voit aucune inscription à l’œil nu pas plus que sur les photos récentes à haute définition.

En 2014, à la suite d’une énième analyse au carbone 14, un journaliste s’offrira dans le Monde un billet plein d’humour :

En 1988, le Vatican soumet à la datation au carbone 14 des échantillons du suaire de Turin, ce tissu de lin qui, depuis son apparition au Moyen Age, passe pour être le linceul du Christ. Des précautions inouïes sont prises pour que personne ne conteste les résultats de l’analyse : on sélectionne trois laboratoires indépendants les uns des autres (universités d’Oxford et d’Arizona, Ecole polytechnique fédérale de Zurich), qui reçoivent chacun quatre morceaux de tissu vieux de plusieurs siècles, sans savoir lequel provient du suaire.

Annoncé en octobre 1988 avant d’être publié quelques mois plus tard dans Nature, le résultat s’avère limpide : la datation du tissu est comprise entre 1260 et 1390. Cette estimation est cohérente avec les données historiques, la première mention de l’objet datant de 1357, et elle conforte la position prudente de l’Eglise qui n’a jamais reconnu le suaire comme une relique authentique.

Fin de l’histoire ? Pas du tout. Cette datation est restée en travers de la gorge de nombreux fidèles qui, depuis un quart de siècle, torturent régulièrement les faits et la physique pour l’invalider. C’est notamment le cas d’une équipe italienne de l’Ecole polytechnique de Turin qui, le 11 février, a publié dans la revue Meccanica une étude démontrant avant tout que la science la plus improbable est celle qui se met au service de la foi.

Elle est partie d’un article paru dans Nature en 1989 expliquant qu’un bombardement par un flux intense de neutrons pouvait augmenter la quantité de carbone 14 dans un échantillon et le faire paraître plus jeune qu’il n’est lors d’une radiodatation. Il ne restait par conséquent plus qu’à trouver une monstrueuse source de neutrons, quelque part dans la nature aux environs de l’an 33 de notre ère et pas trop loin de Jérusalem s’il vous plaît. C’est au passage oublier qu’en théorie on n’a besoin d’aucune explication physique car Dieu est tout-puissant (sinon ça n’a aucun intérêt d’être Lui).

Quand on cherche, on trouve. Nos Italiens ont déniché dans plusieurs textes, dont l’Évangile selon Matthieu et La Divine Comédie, de Dante (célèbre contemporain de Jésus…), la mention d’un tremblement de terre en 33, peu après la mort du Christ.

Or, d’après les chercheurs, la fracturation de roches comprimées libérant des neutrons, un séisme catastrophique, aurait pu créer, à condition de durer au moins un quart d’heure, un flux de neutrons suffisant pour imprimer l’image du supplicié dans le tissu et fausser la datation de 1988. En effet, ces neutrons provoqueraient une réaction nucléaire avec les atomes d’azote contenus dans le lin, dont certains pourraient muter en atomes de carbone 14.

Alléluia, la science est grande ! Ces chercheurs ne vont pas jusqu’à voir dans ce phénomène une cause rationnelle à la résurrection de Jésus, mais le cœur y est.

En 2010, l’auteur de ces lignes a, dans un billet de blog, résolu d’une manière tout aussi scientifique (et donc tout aussi improbable) le problème de la datation du suaire de Turin : des extraterrestres ont débarqué en 1957 en Italie et emporté le suaire. Le Vatican et les Etats-Unis (qui sont de tous les grands complots de ce monde) ont étouffé l’affaire et remplacé le linge volé par une copie du Moyen Age, ce qui explique le résultat de la datation de 1988.

Ainsi, tout le monde est content. Le vrai suaire se trouve aujourd’hui à 25 années-lumière de la Terre, sur une planète en orbite autour de l’étoile GXD 6985.

Pierre Barthélémy Le Monde du 25 02 2014

Chaque campe sur ses positions… et la terre continue malgré tout de tourner.

Le moine augustin Ambrogio Calepino publie à Reggio de Calabre le premier, et volumineux dictionnaire latin – italien. Au fur et à mesure des éditions, il devint de plus en plus plurilingue.

Lors de son quatrième voyage Christophe Colomb découvre la Jamaïque et de l’or sur les rives de la Véragua : il nomme l’endroit Bethléem, qui deviendra Belem et écrit, transporté : L’or, l’or, quel excellent produit ! C’est de l’or que viennent les richesses, c’est lui le mobile de toutes les actions humaines, et sa puissance est telle qu’elle suffit souvent pour amener les âmes au Paradis.

Où le mercantilisme côtoie le mysticisme ! Il mourra à Valladolid le 20 mai 1506.

Mais le bonhomme, s’il ne reflétait peut-être pas l’état d’esprit de l’ensemble de ses contemporains, n’était pas cependant un cas unique :

Le métal, jaune ou blanc, est le nerf de tout gouvernement ; il lui donne son pouls, son mouvement, son esprit, son âme ; il en est l’être et le vie même [l’esser et la vita] …Il surmonte toutes les impossibilités, car il est le maître, le patron de tout : il emporte avec lui la nécessité de toute chose ; sans lui, tout reste débile et sans mouvement.

Un Vénitien

Le portait suivant de Colomb par M.E Jondot, n’apporte rien de bien nouveau en soi, mais il est intéressant car particulièrement révélateur de ce qu’était l’histoire en ce début du XIX° siècle, pour autant que J.M. Jondot soit représentatif de son époque ; c’est un catholique plutôt conservateur, d’une grande érudition historique, allergique aux Lumières mais qui néanmoins dit avoir conscience du nécessaire souci d’impartialité de l’historien, tout en écrivant exactement à l’opposé de cette impartialité : le ton général est celui des innombrables Vies des saints de l’Église catholique : l’unique focale est la morale chrétienne : il doit être né un bon siècle avant Marx, avant Freud et on prend à le lire le plaisir de l’enfant qui écoute son grand-père raconter les histoires du bon vieux temps, qui peuvent avoir la fraîcheur des récits opérant en terrain quasiment vierge. Il y a constamment un manichéisme de principe qui met les bons d’un coté, les méchants de l’autre, mais on s’en amuse plus qu’on ne s’en agace ; et à la fin d’un chapitre, monsieur distribue les prix comme un directeur d’école catholique à la fin de l’année scolaire ou un président du jury à la fin du festival de Cannes. Luther n’est qu’un gros bonhomme grossier et J.M. Jondot se refuse à voir le moindre travers dans l’attitude de la papauté de l’époque ; mais parfois, quand il a d’assez nombreuses sources d’informations et qu’il parle de personnages pas trop éloignée de lui dans le temps et dans l’espace, le portrait peut être cru et sentir le vrai : il en va ainsi de Richelieu. Par contre ce portrait de Christophe Colomb, lumière au milieu des ténèbres, illustre au mieux son écriture hagiographique. J.M. Jondot est suffisamment bien documenté pour dire que les Espagnols ont fait disparaître les Indiens des Caraïbes, mais il se refuse à en faire porter ne serait-ce que pour partie, la responsabilité à Colomb !

Cette découverte fut le résultat des plus profondes méditations de Christophe Colomb qui, par son génie, devina l’existence d’un nouveau continent. Le Génois rejeté par sa patrie, par la France, par l’Angleterre, en tous lieux, se voyoit traité de visionnaire. Les Portugais, ce peuple si rempli de sagacité, dont les travaux nautiques hâtèrent la découverte du nouveau monde, ce peuple qui donna l’éveil à toutes les nations européennes, méconnut également les talens de Colomb. Sans la prise de Grenade, événement qui leva toutes les difficultés, Colomb mouroit tout entier ; mais il avoit, dans Isabelle de Castille, une protectrice éclairée, qui sut, pour ainsi parler, mettre ce grand homme en possession d’une gloire près de lui échapper : aux yeux de la postérité la plus reculée, la reine de Castille, victorieuse des Maures, méritera d’être associée à l’honneur d’une si mémorable découverte. Isabelle seule eut la constance de le soutenir et de l‘encourager ; une fois que les infidèles eurent été forcés, en Espagne, dans leur dernier retranchement, cette reine, dont les finances se trouvoient cependant épuisées, se distingua par de généreux sacrifices en faveur de son protégé. Trois petits bâtimens sont équipés ; c’en est fait, un nouveau monde va paroître avec des hommes d’une nouvelle couleur ; les relations des peuples vont s’étendre, se multiplier, et des trésors inépuisables être versés en Europe ; mais bientôt aussi, à dater de cette époque, le théâtre de la guerre s’agrandit, et l’espèce humaine dégénère sensiblement au physique.

Quels obstacles la vertu et le courage de l’auteur de cette révolution imprévue, n’eut-elle pas à surmonter de la part de ses compagnons de voyage ! Naviguant sur des mers inconnues, toute la nature est changée à leurs yeux ; ces Castillans, si renommés alors par leur intrépidité, pâlissent à la vue des prairies flottantes qu’ils rencontrent ; ils craignent de se précipiter dans le chaos. La terre, depuis longtemps, a fui de leurs yeux ; ils ne la reverront jamais ! Le ciel se déclare, disent-ils, contre la témérité d’une pareille entreprise ; ils vont périr, ils vont descendre dans les abymes de l’océan. Ils ne sauroient plus en douter, quand ils s’aperçoivent que l’aiguille de la boussole décline vers l’ouest : partout ils voient la mort, et nulle part la gloire ; le désespoir et la rage succèdent aux pleurs et aux gémissemens ; les équipages menacent de jeter dans la mer, Colomb qu’ils traitent d’aventurier : ce grand homme reste impassible au milieu de l’orage. La fureur de ses gens redouble, on ne lui accorde plus que trois jours; après cet espace, ils renoncent à l’expédition: dans trois jours sera décidé le sort du Génois ; dans trois jours l’Europe l’admirera, ou comme un des génies les plus hardis, ou bien on le méprisera comme un extravagant qui a rêvé la plus folle des idées. Avant l’expiration de ces trois jours, des indices consolans se manifestent ; tous les regards se promènent au loin sur la surface des eaux ; tous les regards interrogent l’atmosphère ; une lumière est aperçue. Enfin, à bord de la Pinta, se font entendre les cris de terre ! terre ! Les craintes s’évanouissent, l’impatience est satisfaite; les Castillans se livrent au délire de la joie, et des larmes coulent de leurs yeux. Touchés de repentir, ils se précipitent aux pieds du grand homme qui les a conduits si heureusement sous un autre hémisphère, et tous, par des cris d’alégresse et d’admiration, réparent les outrages qu’ils lui ont fait essuyer. Colomb, le premier débarqué, se prosterne, fait planter une croix, et chanter un Te Deum dans un nouveau monde qui ne devoit point porter son nom. L’art de l’imprimerie, si utile, dit on, à la propagation de toutes les vérités, favorise presqu’à son origine, la plus insigne des erreurs ; et un obscur géographe de Florence, ravit au Génois cette portion de gloire si flatteuse et si justement due à des travaux immortels.

Il est vrai de dire que les réputations les plus étendues, ont quelquefois un fondement peu solide. Christophe Colomb avoit déjà fait trois voyages, et reconnu le nouveau continent à la côte de Cumana, non loin de l’embouchure de l’Orénoque, lorsqu’Améric-Vespuce, se dirigeant vers l’ouest, aborda sur les côtes de ces contrées sauvages ; l’honneur de cette seconde reconnoissance, appartiendroit encore plus à Ojéda, compagnon de voyage de Colomb, qu’à Vespuce même, parce qu’Ojéda étoit le chef de l’expédition dont le gentilhomme florentin faisoit partie en qualité de simple géographe. Avant le premier voyage de Colomb, les Portugais, par un indigne abus de confiance que leur avoit témoigné cet habile marin, partirent pour la découverte de nouvelles terres, munis des renseignemens les plus positifs et des meilleures cartes, et ne s’en virent pas moins contraints de renoncer à cette périlleuse entreprise. Vespuce fit imprimer la relation du voyage d’Ojéda, cacha le nom du capitaine, et dès ce moment, la plus criante des injustices fut consommée. Quoique les hommes instruits se soient inscrits en faux contre une absurde dénomination, le nouveau monde n’en conserve pas moins le nom d’Amérique.

Qu’on se peigne la surprise de ces pauvres Indiens, lorsqu’ils virent s’avancer, à pleines voiles, des vaisseaux qu’ils prirent pour des maisons flottantes : hommes simples, hommes innocens qui regardèrent d’abord les Espagnols comme des divinités armées du tonnerre ! En Amérique, se réalisa la fable antique des Centaures ; le cheval et l’homme ne parurent qu’un seul et même être aux yeux des Indiens : bientôt ces infortunés apprirent à quels dieux ils s’étoient confiés. Roldan, Bovadila et Ovando, non contens de leur faire sentir les effets destructeurs des armes à feu, déchaînèrent contre eux des dogues qui partagèrent l’affreuse immortalité des Castillans leurs maîtres. Un de ces animaux, le dogue Bérillo, est aussi renommé dans le nouveau monde par sa férocité, que l’est, dans l’ancien, le chien de Xantippe, par son attachement inviolable et presque héroïque, envers cet Athénien forcé de s’embarquer avec ses concitoyens pour la défense de la patrie.

La carrière de Colomb fut plus brillante que heureuse ; il passa sur l’océan une vie consumée de chagrins, et le cœur de cet homme sensible fut navré de douleur à la vue des cruautés que les Espagnols exercèrent gratuitement contre les plus timides, les plus foibles et les plus doux des hommes. L’illustre navigateur éprouva lui-même de mauvais traitemens de la part d’une nation à laquelle il venoit de procurer tant de contrées riches et fertiles, et ses mains furent indignement chargées de fers : décoré des vains titres de vice-roi et de grand-amiral, il mourut oublié de ses maîtres, et victime de leur ingratitude. Les malheurs des Indiens s’accrurent en peu de temps ; en peu de temps ils furent exterminés : la puissance temporelle les abandonna aux caprices de leurs bourreaux ; mais la religion plaida constamment eu leur faveur. Les pères Dominicains, Antoine Montéfied et Pierre de Cordoue firent, les premiers, entendre leur voix pour la défense des Indiens persécutés. Barthélemi de Las Casas passa et repassa vingt fois les mers pour les protéger et les soutenir : inutiles précautions ! la population indienne ensevelie dans les mines, disparut de toutes les Lucayes et de toutes les Antilles.

Le nombre des aventuriers augmenta prodigieusement, tous vouloient s’enrichir par de nouvelles voies expéditives, et conformes à leur humeur. Grigalva découvrit le Mexique ; Nuuès-Balboa, le Pérou ; Ponce de Léon, courant après la chimère d’une fontaine rajeunissante, eut le bonheur de trouver la Floride, d’où, il revint un peu plus vieux qu’auparavant.

Les Anglais demeurèrent spectateurs de toutes ces découvertes dont, un jour, ils devoient recueillir les plus beaux fruits ; cependant Henri VIII envoya le vénitien Gabato, qui découvrit l’Amérique septentrionale, en 1497.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Telle fut la carrière éblouissante et contrastée de celui qui est demeuré pour la postérité le Découvreur par excellence. Elle eut ses heures de gloire et ses traverses : ouvrier cardeur, courtier en gorgonzola, capitaine au long cours, marié dans une famille aristocratique, favori d’une Jeanne d’Arc couronnée, protégé par des prêtres, appuyé par des juifs, financé par de grands armateurs, accueilli par des sauvages nus, grand-amiral, reçu en triomphe, mis aux fers, un peu prophète, passablement escroc : Colomb est une figure typique de la Renaissance méditerranéenne.

Comparé aux grands noms de cette période glorieuse pour l’Ibérie, il ne possède que des qualités moyennes et ses exploits sont à l’avenant.

Magellan l’éclipse par l’ampleur de la conception et la persévérance dans l’exécution ; vingt autres l’effacent par les risques assumés, les souffrances subies, la résistance aux déboires, le réalisme ou l’ingéniosité. Il ne fut pas décapité comme Balboa, ni mangé par les sauvages comme Solis, ni assassiné comme François Pizarre. Tout ce à quoi il dut renoncer, c’est au despotat héréditaire qu’il avait revendiqué dans les îles. Sa fin n’a que le prestige usé de la vieillesse précoce.

Le destin tragique de Colomb est une invention de l’âge romantique. La pensée de cette époque, qui fut révolutionnaire en politique, se fonde sur le ressentiment ; elle explore le passé pour chercher des héros méconnus que, naturellement elle y découvre ; quiconque eut maille à partir avec la légitimité se voit promu grand homme, et le XIX° siècle a mis en scène l’apothéose de Galilée, de Jeanne d’Arc, de Robespierre et naturellement de Colomb.

[…]               Les historiens récents, par une réaction normale, ont mis l’accent sur le maigre format de l’homme, sur la modicité de son exploit, sur les moyens douteux dont il usait avant d’être célèbre. Leur point de vue, s’il a le mérite d’exclure l’imagerie conventionnelle, doit être dépassé dans une histoire de l’exploration.

Toute la carrière de Colomb repose sur une erreur de longitude et une fausse identification de la Chine, par où sa gloire paraît usurpée ; à qui se range à une stricte logique, il semble que l’affaire aurait dû tourner court. Mais en fait la réussite du Découvreur fut d’une portée immense : elle signifia pour l’Espagne une catastrophe et pour l’Europe un tournant.

La vocation historique de l’Ibérie est de jeter un pont entre l’Afrique et l’Europe ; les civilisations et les armées oscillent éternellement d’une rive à l’autre par-dessus le détroit de Gibraltar ; Carthaginois, Romains, Vandales et Arabes l’ont démontré : qui tient fermement le Nord conquiert le Sud et réciproquement. Cette loi géopolitique cesse de jouer après Colomb. Un siècle après l’Espagne est lancée dans une quotidienne aventure d’outre-mer ; son empire est si totalement dépourvu de bases sérieuses qu’elle doit se contenter d’y exporter le christianisme et d’en rapporter les métaux précieux qui feront sa splendeur et sa ruine.

Plus tard encore, cette évolution absurde aboutit à placer le rocher de Gibraltar aux mains des Anglais, l’Afrique du Nord parmi les colonies françaises ; finalement la Méditerranée occidentale ne deviendra qu’au XIX° siècle un lac européen, et la chance historique de christianiser l’Afrique que l’Ibère Loyola, cinquante ans après Colomb, tente vainement de rattraper en concevant le plan d’une croisade appuyée par trois cents vaisseaux s’évanouira définitivement en fumée.

Avec la générosité qu’elle manifeste partout dans le spirituel, l’Espagne devenue grande par Colomb ne lui a pas tenu rigueur d’avoir enseveli son avenir ; elle l’a rendu immortel. Elle continue à célébrer le 12 octobre, sous le vocable singulier de Fête de la Race, la découverte fortuite d’une île quelconque par un homme bizarre qu’a servi la chance d’être le premier sur mer à tourner le dos à l’Europe et à l’Afrique.

Cette destinée hors série illustre deux thèses:
1) que l’exploration, même fondée sur des prémisses fausses, a joué un rôle primordial dans l’expansion de la civilisation européenne et le destin des continents;
2) que l’individu, quand son action aboutit, peut infléchir le déterminisme des grandes causes matérielles.
Ainsi Colomb marque dans l’Histoire l’apogée d’un facteur aujourd’hui stérile : le rôle fatidique des aventuriers de race blanche, thème majeur du XVI° siècle.

Jean Amsler Les Explorateurs                        NLF 1955

______________________

[1] L’épreuve du feu imposait à ceux qui acceptaient de s’y soumettre de cheminer sur un bûcher entre deux murailles de bois arrosé d’huile sur un étroit sentier de briques recouvertes de sable.

[2]    Dans l’hémisphère nord, l’alizé nord souffle du nord-est vers le sud-ouest, et, en remontant au plus près du vent, les navires devaient, depuis le Sénégal, faire cap sur les Açores ; arrivés à vue de cet archipel, ils pouvaient alors virer de bord pour mettre le cap sur le sud du Portugal : ces deux bords tirés au plus près du vent avaient été nommés volta : le tour.

[3] en 1539, Charles Quint promulguera une loi selon laquelle les gitans entre 20 et 50 ans qui circulent en groupe de plus de 3 personnes seront condamnés aux galères. En 1560, Philippe II leur interdit l’usage des vêtements traditionnels. En 1611, 1619, Philippe III leur interdit d’acheter ou de vendre du bétail. Il faudra attendre 1783 pour qu’avec Charles III, une pragmatique leur accorde une certaine ouverture sociale.

[4] Calvin, qui traitait les marchands de reliques de porteurs de rogatons, guettait et décocha une flèche : quand un suaire a été brûlé, il s’en est trouvé un autre le lendemain.

[5] auteur de L’ADN et le Christ.


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