16 mars 1521 à 1522. Tour du monde de Magellan. Luther. 11488
Publié par (l.peltier) le 22 novembre 2008 En savoir plus

16 03 1521                 Les premières terres rencontrées par l’armada de Molucca furent l’île Zzamal : une des Mariannes, proche de Guam, à plus de 14 000 km : 98 jours d’un temps si beau qu’ils nommeront cet océan Pacifique. Ils mouillèrent à Guam que Magellan nommera l’île des Larrons, tant étaient permanentes les rapines [1] des indigènes.

Nous arrivâmes au point du jour à une île élevée éloignée de trois cents lieues de l’île des Larrons ; cette île s’appelle Zzamal. Le capitaine général, le jour suivant, voulut descendre sur une autre île inhabitée voisine de l’autre pour être le plus en sûreté, et pour prendre de l’eau ; aussi pour se reposer là quelques jours. Il fit dresser deux tentes à terre pour les malades et leur fit tuer une truie.

Le lundi dix-huitième de mars, après dîner, nous vîmes venir une barque  vers nous avec neuf hommes dedans. Alors le capitaine général commanda que personne ne bougeât, ni ne parlât aucunement sans son autorisation.

Quand ils furent venus en cette île vers nous, aussitôt le plus important d’entre eux alla vers le capitaine général, démontrant qu’il était fort content de notre venue. Et cinq des plus apparents demeurèrent avec nous. Les autres, qui restèrent dans la barque, allèrent chercher ceux qui pêchaient et après ils vinrent tous ensemble. Le capitaine, voyant que ces gens étaient de raison, leur fit bailler à manger et à boire, et leur donna des bonnets rouges, des miroirs, peignes, sonnettes, de l’ivoire et d’autres choses. Lorsqu’ils virent l’honnêteté du capitaine, ils lui présentèrent du poisson et un vaisseau de vin de palme qu’ils appellent en leur langue vraca, des figues plus longues d’un pied et d’autres plus petites et de meilleure saveur et deux cocos. Et à ce moment, il ne leur restait plus rien à donner et ils nous firent signe des mains qu’avant quatre jours ils nous apporteraient umai, c’est-à-dire du riz, et plusieurs autres victuailles.

Pigafetta

21 03 1521                       Sur l’île Rota, ils découvrent les praos :

Ce jour, nous vîmes la terre et nous nous en approchâmes, et il y avait deux îles, qui n’étaient pas très grandes, et quand nous passâmes entre elles, nous prîmes au sud-ouest, et nous en laissâmes une au nord-ouest. Nous vîmes beaucoup de petites embarcations [des praos] à voiles qui s’approchaient de nous. Elles allaient si vite qu’on aurait dit qu’elles volaient. […] Elles avaient des voiles de forme triangulaire qui allaient des deux cotés, et les marins pouvaient faire de la proue la poupe et de la poupe la proue, comme ils le voulaient, et ils s’approchèrent plusieurs fois de nous.

Francisco Albo

La forme de leurs barquettes est ci-après dépeinte, elles sont comme les fisolères mais plus étroites, certaines noires, blanches, d’autres rouges. Elles ont de l’autre coté de la voile une grosse poutre pointue à l’extrémité, avec des pales en travers qui baignent dans l’eau, pour aller plus sûrement à la voile. Celles-ci sont faites de feuilles de palmes cousues, à la façon des voiles latines, à la droite du timon. Certaines ont des avirons comme des pelles de foyer et il n’y a point de différence entre la poupe et la proue de ces barquettes et elles sont comme des dauphins à sauter d’onde en onde.

Pigafetta

Intrépides, ils montèrent à bord, et ils étaient si nombreux, surtout sur le vaisseau amiral, que des hommes d’équipage demandèrent au capitaine de les repousser.

[…] Le maître d’équipage frappa un de ces Indiens, pour quelque raison, et l’Indien répliqua. Insulté, le maître d’équipage le frappa dans le dos avec une machette qu’il avait à la ceinture.

[…] Quand ils furent retournés à bord de leurs petits bateaux, ils commencèrent à donner des coups de bâtons, car ils n’avaient rien d’autre. On leur lança quelques flèches depuis les bateaux, mais comme ils étaient très nombreux, les Indiens réussirent à blesser certains de nos hommes.

[…] Magellan, en voyant que le nombre de ces gens augmentait, ordonna que ceux qui étaient dans les bateaux cessent de lancer des flèches, et les Indiens s’arrêtèrent, les combats cessèrent, et ils recommencèrent à vendre des vivres comme avant, le genre de nourriture que l’on trouve sur ces îles étant des noix de coco et des poissons en abondance, que nous achetâmes en échange de quelques perles de verre apportées de Castille.

Ginès Mafra

Le lendemain, Magellan fort courroucé de la façon dont s’étaient passées les choses, alla à terre avec quarante hommes armés, brûlant quarante ou cinquante maisons avec plusieurs barquettes et tuant sept hommes de l’île, selon Pigafetta.

L’escale suivante se fera aux Philippines, où ils touchent Samar, puis Homonhom, dans les parages de Mindanao, les Philippines du sud. On découvre la noix de coco :

Ce palmier fait un fruit nommé coco, qui est aussi gros que la tête ou environ, dont la première écorce est verte et épaisse de deux doigts ; ils y trouvent certains filaments dont ils font des cordages avec lesquels ils lient leurs barques. Sous cette écorce en est une autre fort dure et plus grosse que celle d’une noix. Cette deuxième écorce, ils la brûlent et en font de la poudre bonne pour eux. Dessous, il y a une moelle blanche de la grosseur d’un doigt qu’ils mangent fraîche avec la viande et les poissons, comme nous le faisons avec le pain, elle a la saveur d’un amande. […] Du milieu de cette moelle sort une eau claire et douce et fort cordiale qui, lorsqu’elle est un peu reposée et rassise, se congèle et devient comme une pomme.

Pigafetta.

On fait la fête pendant plusieurs jours, on baptise, on célèbre la messe de Pâques à terre avec les inévitables manifestations de puissance que sont les coups de canons, et on boit du vin de palme.

Cette sorte de gens prit grande accointance et amitié avec nous, et nous donnèrent plusieurs choses à entendre en leur langage et les noms de quelques îles que nous voyions devant nous. […] Parce qu’ils étaient assez plaisants et conversables, nous prîmes grand plaisir avec eux.

Pigafetta

Puis on appareille pour une autre île, Limasawa, au sud de l’île de Leyte, où il s’avérera qu’Enrique, et son maître Magellan, sont les deux premiers hommes à avoir fait le tour du monde ! Cela se fera de la manière la plus simple : Enrique comprend ce que disent les indigènes, car c’est tout simplement dans le voisinage, où l’on parle la même langue qu’il est né ! et ils ont terminé la boucle à peu près 870 jours avant les derniers survivants qui parviendront à regagner l’Espagne. Certes ce n’est pas le tour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance, mais disons en deux étapes majeures : une première moitié lors du voyage dans le sud-est asiatique de Magellan sous les ordres d’Afonso d’Albuquerque en 1511, et la seconde moitié dix ans plus tard avec Magellan chef d’une expédition servant le roi d’Espagne.

La fraternisation avec les indigènes alla jusqu’à une cérémonie dite du cassi-cassi, par laquelle on se déclare frère de sang : tous deux – le roi indigène et Magellan – s’entaillèrent la poitrine, et le sang fut versé dans une coupe et mélangé à du vin, et chacun en bût la moitié. Mafra. Et s’ensuivirent festins sans fin, avant que de fêter Pâques en grande pompe :

Dimanche, dernier jour de mars et fête de Pâques, le Capitaine envoya de bon matin le chapelain à terre pour célébrer la messe.

[…] Le Capitaine avec cinquante hommes alla à terre, non point en armes, mais seulement avec les épées et vêtus le plus honnêtement qu’il fût possible à chacun de faire. Avant que les barques arrivent à terre, nos navires tirèrent six coups d’artillerie en signe de paix. A notre descente à terre, les deux rois se trouvèrent là et reçurent aimablement notre Capitaine et le mirent au milieu d’eux, puis nous allâmes au lieu préparé pour dire la messe, qui n’était pas loin de la rive. Avant que la messe commençât, le capitaine jeta force eau de rose musquée sur les deux rois. Et quand arriva l’offerte de la messe, ces deux rois allèrent baiser la croix comme nous, mais ils n’offrirent rien. A l’élévation du corps de Notre Seigneur, ils étaient à genoux comme nous et adorèrent Notre Seigneur les mains jointes. Et les navires tirèrent toute l’artillerie à l’élévation du corps de Notre Seigneur. Après que la messe fût dite, chacun fît œuvre de chrétien, recevant Notre Seigneur.

Pigafetta

Avant que de se quitter, on ne pouvait faire autrement que de laisser trace durable de son passage et Magellan ordonna à ses hommes de monter la croix avec les clous et la couronne, expliquant aux rois que son propre souverain, l’empereur Charles Quint, lui avait donné ces objets, à charge et commandement de les mettre par tous lieux où il irait et passerait. Il argumente sans oublier aucune ficelle : ainsi, s’il venait plus tard quelques navires d’Espagne en ces îles, en voyant la dite croix ils sauraient que nous y avions séjourné. Et ainsi, ils ne leur feraient point de déplaisir, ni à leurs personnes, ni à leurs biens. Une fois la croix placée au sommet de la plus haute montagne, tonnerre, foudre ni tempête ne leur pourraient nuire [2].

Après que la croix fût plantée sur cette montagne, chacun dit le Patenôtre et l’Ave Maria en l’adorant et ces rois firent de même. Puis nous descendîmes et nous allâmes là où étaient leurs barques. Ces rois y firent apporter ces fruits nommés cochi et d’autres choses pour faire collation et nous rafraîchir.

Le service d’une noble cause n’empêchant nullement de garder les pieds sur terre, Magellan avait mis fin à un troc qui allait bon train, – verroteries de Castille contre or massif -, tenant beaucoup à ce que les indigènes restent persuadés que la verroterie avait plus de valeur que l’or et que ce dernier n’était pour les Espagnols qu’un métal parmi d’autres. Et puis, mieux valait anticiper sur les jours à venir, lorsqu’il s’agirait de remplir les cales des précieuses épices, plus précieuses encore que l’or.

Il fera ensuite escale à Sebu, y arrivant en grande pompe, toutes bannières au vent et faisant encore donner l’artillerie. Le roi Humabon s’avança à prier Magellan de se conformer à la coutume locale qui était le versement d’un tribut du visiteur au visité. D‘abord l’argent et ensuite l’amitié. D’ailleurs un commerçant maure qui arrive du Siam vient en témoigner, et en même temps, reconnaît les Blancs dont il a déjà vu la bravoure, la hardiesse à Calicut et en Inde, mettant dans un même sac Espagnols et Portugais. Il chuchote au radjah de se méfier souverainement de ces gens : intimidé le roi Humabon renonça à la taxe et invite Magellan et ses hommes à un abondant repas, où les plats sont servis dans de la porcelaine, venue de la Chine voisine et l’affaire se conclue sur un traité d’alliance et d’amitié éternelle entre le roi et l’empereur Charles Quint. Et, cerise sur le gâteau, le 14 avril 1521, Magellan baptise le roi :

Tous joyeux, nous allâmes près de l’estrade où le Capitaine et le roi s’assirent sur deux chaises, l’une couverte de velours rouge et l’autre de violet, les principaux sur des coussins et les autres sur des nattes à la mode du pays. Alors le Capitaine commença à parler au roi au moyen de l’interprète pour lui dire qu’il remerciait Dieu pour l’avoir inspiré à devenir chrétien et qu’il conquerrait ses ennemis plus facilement qu’avant.

Pigafetta

Puis ce fût le tour de la reine, qui fût nommée Jehanne – le nom de la mère de l’empereur – , telle autre princesse Catherine, et une autre encore, Ysabeau. En fin de compte, 2 200 âmes se convertirent sans aucun coup de feu !

15 04 1521                     La faculté de théologie de Paris, qui alors n’est autre que la Sorbonne, condamne solennellement 25 propositions de la doctrine de Luther. A Genève, on nomme les Suisses confédérés hostiles à la domination du duc de Savoie aguynos, puis eiguenot : ils se rallieront rapidement à la Réforme, et le terme se francisera en huguenot, après la conjuration d’Amboise en 1560.

16 04 1521                       Martin Luther a publié depuis un an les Grands Édits Réformateurs, base de la Réforme protestante. Il est convoqué à la diète de Worms par le jeune empereur Charles Quint, où il est sommé d’abjurer ses écrits qui font trembler l’Allemagne et la papauté : il stigmatise entre autres la pratique des indulgences devenues la pompe à finances de la papauté : Jean Tetzel ne commerçait que cela :

Sitôt que dans le tronc l’argent résonne,
Du purgatoire brûlant l’âme s’envole.

Il demande deux jours de réflexion, pour finalement, après une bien mauvaise nuit, persister et signer : Tant que ma conscience est captive de la Parole de Dieu, je ne puis ni ne veux rien rétracter, car il n’est ni sûr ni salutaire d’agir contre sa conscience. Que Dieu me soit en aide. Amen. L’histoire raccourcira la phrase en en faisant un très simple : Je ne puis autrement. Dans l’immédiat, Charles Quint préféra temporiser et le petit moine sortit libre de la diète : il passa quelques jours à Worms, puis fût banni de l’empire : le duc de Saxe le mit à l’abri… de force… au château de la Wartburg où il resta un peu moins d’un an, déguisé en chevalier Georges. Il n’y perdit pas son temps, travaillant notamment à une traduction de la Bible, qui paraîtra en septembre 1522, prenant ainsi un rôle majeur, dans ce que sera l’allemand moderne. Quelques citations disent l’essentiel :

Que Rome me laisse l’Évangile, je la tiens quitte de tout le reste.
L’essence de l’Église consiste dans les rapports immédiats des fidèles avec son invisible chef céleste, le Christ.
L’Église se compose de tous ceux qui, sur terre, vivent dans la vraie foi, l’espérance et l’amour, en sorte que l’essence, la vie et la nature de la chrétienté n’est pas d’être une assemblée des corps, mais la réunion des cœurs dans une même foi… Cette communion spirituelle suffit à créer une chrétienté.

Pour ce qui est de l’imminence de la fin du monde, inscrite au cœur de la foi de tout chrétien,  dans Propos de table il ne faisait pas preuve de grande originalité, se situant quelque part entre millénarisme et jugement dernier :

La terre ne sera pas nue, aride et désolée après le jugement dernier, car Saint Pierre a dit que nous attendons une nouvelle terre où la justice habite. Dieu, qui créera une nouvelle terre et de nouveaux cieux, y mettra de petits chiens dont la peau sera d’or et dont les poils seront de pierres précieuses. Il n’y aura plus d’animaux carnassiers, ni de bêtes venimeuses comme les serpents et les crapauds qui sont devenus malfaisants et nuisibles à cause des péchés de la terre. Ces bêtes, non seulement cesseront de nous être nuisibles, mais elles deviendront aimables, jolies et caressantes, afin que nous puissions jouer avec elles.

[…] Ô mon Dieu ! ne diffère pas ta venue, j’attends le jour où renaîtra le printemps, lorsque le jour et la nuit sont d’égale longueur, et qu’il y aura une très belle aurore. Mais voici quelles sont mes pensées, et je veux prêcher à ce sujet. Bien peu de temps après l’aurore, viendra un nuage noir et épais et trois éclairs se feront voir, et un coup se tonnerre se fera entendre, et le ciel et la terre tomberont dans la plus grande confusion. Loué soit Dieu qui nous a appris que nous devions soupirer après ce jour et l’attendre avec impatience ! Pendant la papauté, le monde entier n’y pensait qu’avec effroi, comme en témoignait l’hymne que l’on chantait à l’église : Dies irae, dies illa. J’espère que ce jour n’est pas éloignée, et que nous le verrons de notre vivant.

27 04 1521                             Magellan déplace sa flotte sur les rivages de Mactan, l’île voisine, où officie le radjah Lapu Lapu, qui n’entretient pas de bonnes relations avec Humabon.

Magellan souhaite offrir à la couronne d’Espagne l’ensemble de l’archipel des Philippines ; pour autant, il n’a pas l’envie et encore moins le temps de soumettre une à une ce nombre incalculable d’îles ; il est donc vital que le radjah Humabon, désormais lié à l’Espagne par traité, soit reconnu par tous les souverains des îles comme leur chef ; et puisque s’en présente justement un qui s’y montre récalcitrant, profitons-en pour lui donner une bonne correction et ainsi les autres se le tiendront pour dit.. Le roi de Sebu lui a promis de mettre à sa disposition 1 000 hommes pour mater Lapu Lapu, et lui-même peut en aligner 150… La décision d’un coup de force est contestée par plusieurs intimes de Magellan :

Un homme qui portait sur ses épaules une affaire aussi importante n’avait aucun besoin de mettre ainsi sa force à l’épreuve. D’une victoire, il ne bénéficierait que peu, et du contraire, l’Armada, qui était le plus important élément de l’expédition, courait un grand risque.

                                                                                                          Ginès  Mafra

Juan Serrano, le capitaine respecté de l’ex Santiago s’opposa avec virulence à cette bataille inutile.

Nous le priâmes très fort de ne rien faire, mais lui, bon pasteur, ne voulut abandonner ses brebis.

                                                                                                          Pigafetta

Ce disant, Pigafetta se refuse à écrire qu’il est lui aussi opposé à la décision de Magellan et la justifie par le haut : du début de l’expédition jusqu’à la fin toute proche de Magellan, l’intellectuel Pigafetta aura été fasciné par le Capitaine, lui vouant une admiration et une loyauté sans bornes.

Magellan plia, mais ne céda point : plia… en réduisant le nombre d’hommes qu’il emmenait au strict minimum, 60, en refusant l’aide de Houlabon et en ordonnant que ses navires restent ancrés loin de la rive. Parmi les assaillants, Pigafetta, Enrique et son fils naturel Cristóvão Rebêlo.

Ils arrivèrent à proximité du rivage bien avant le jour et Magellan envoya un message au roi Lapu Lapu lui demandant de se soumettre, lequel lui répondit de bien vouloir attendre le matin pour avoir le temps de rassembler tous ses hommes ! et c’est précisément seulement à la pointe du jour que Magellan donna l’ordre d’attaquer, non pour obéir à l’adversaire mais par indécision ; 11 hommes resteraient dans les chaloupes pour les garder :

Nous fûmes quarante neuf à sauter à l’eau, qui nous montait jusqu’aux cuisses, et ainsi nous parcourûmes plus de trois traits d’arbalètes avant de pouvoir arriver au bord.

Pigafetta

Et c’est à peu près à un contre trente qu’ils se retrouvent pataugeant dans l’eau : Pigafetta estime à 1 500 le nombre de Mactanais armés contre eux ! Ils parviennent au rivage, incendient un village, ce qui ne fait qu’accroître la rage des Mactanais. Magellan donne l’ordre du repli, mais les indigènes les poursuivirent dans l’eau, cherchant à les blesser aux jambes, qui étaient nues. Rapidement blessé à la jambe, Magellan continue à se battre, couvrant l’inévitable retraite ; il va succomber sous les coups des assaillants, dans une eau rouge de son sang. On était le 27 avril 1521.

Fernão de Magalhães

Colloque Magellan du 2 mai 2012 par le Cdt Olivier Prunet

Pigafetta racontera : Ainsi tuèrent-ils notre miroir, notre lumière, notre consolation, notre vrai guide. Lorsqu’ils l’eurent blessé, il se retourna à maintes reprises afin de voir si nous étions tous remontés dans les chaloupes, qui déjà quittaient le rivage. Sans lui, aucun de ceux qui se trouvaient dans les embarcations n’eût été sauf, car, tandis qu’il se battait, les autres purent se retirer.

Aux cotés de Magellan moururent aussi 12 hommes : son fils naturel Cristóvão Rebêlo, Francisco Gomez, un marin, Anton Gallego, un garçon de cabine, Juan de Torres, soldat, Rodrigo Nieto, ancien serviteur de Cartagena, 4 autres membres d’équipage et 3 indiens convertis, venus de Cebu. Parmi les Mactanais, on compta 15 morts. On est en droit de s’interroger sur la solidarité de ceux qui étaient restés soit dans les canots, soit sur les navires, car elle fût en effet complètement inexistante : personne ne bougea, sinon les alliés de Cebu mais trop tard, ce en quoi ils ne firent qu’obéir aux ordres donnés par Magellan lui-même. L’opposition à cette bataille se poursuivit donc par une passivité durant la bataille. Magellan était allé trop loin, ses hommes ne lui faisaient plus confiance, il était aussi bien qu’un autre prenne en charge la suite de la mission : trouver les îles aux épices, en charger les navires, et rentrer… et au diable le prosélytisme et les conversions de masse !

Aujourd’hui, les Philippins rejouent chaque année la bataille de Mactan sur le lieu même où elle se déroula et acceptent la cohabitation de deux monuments aux messages divergents sur le port de Mactan :

Ici, le 27 avril 1521, le grand navigateur portugais Hernando de Magallanes, au service du roi d’Espagne, fut tué par des Philippins.

En ce lieu, le grand chef Lapu Lapu repoussa une attaque de Fernand de Magellan, le tuant et renvoyant ses hommes au loin.

Comment en être arrivé à un tel fiasco, aussi vain, après tant de gloire gagnée au fur et à mesure des succès remportés sur l’adversité ; l’erreur n’est point tactique, elle est antérieure à la tactique. Comment Magellan a-t-il pu ainsi outrepasser le cadre de sa mission, pour se croire investi d’une mission divine : amener à la couronne d’Espagne les territoires abordés, à la foi chrétienne les populations rencontrées, par la persuasion mais aussi par le fer et le feu si la première ne marchait pas. Les succès sans discontinuité de son entreprise à partir de l’entrée dans le Pacifique lui seraient-ils montés à la tête au point qu’il aurait alors atteint son niveau d’incompétence, l’habileté politique se montrant incapable de venir coiffer les évidentes  qualités d’un très grand capitaine, d’un très grand marin, même si la paranoïa n’était jamais bien loin. Et pourquoi donc cet irrépressible besoin de donner du canon, pour un oui pour un non, en signe de paix, ce qui n’est en fait que le signal sonore d’une évidente volonté de puissance, de domination ?

On peut aussi se demander si sa mission était si bien cadrée que cela. Les capitulations qui en donnaient le détail avaient été signées en mars 1518 par le roi Carlos, un jeune homme de 18 ans ; et même si au XVI° siècle on ne s’attardait pas dans l’adolescence, à l’évidence ce n’est pas lui qui les avait rédigées pas plus qu’il n’en avait donné l’esprit ; lorsque Magellan va planter une croix au sommet d’une île, raconte-t-il des histoires quand il dit que c’est au nom de son roi, ou bien cela figurait-il bien dans sa mission ? et dans ce cas, où se trouve la frontière entre planter une croix et convertir les populations ? Les termes de sa mission se limitaient-ils vraiment à des opérations économiques et commerciales, n’ayant en vue que les épices ? N’oublions pas l’omnipotence de l’Église d’alors dans une Espagne encore et pour longtemps intolérante et triomphaliste : c’était bien un évêque qui était à la tête de la casa de Contratación .

1 05 1521                                 Magellan mort, Duarte Barbosa son beau-frère fût réintégré dans son grade et prit le commandement de l’expédition, conjointement avec Juan Serrano : le vote en avait ainsi décidé. Très rapidement, Enrique, l’esclave de Magellan, fut placé au cœur des conflits et règlements de comptes à venir : la mort de Magellan faisait de lui un homme libre, c’était clairement stipulé dans le testament du Capitaine, mais ses nouveaux chefs ne l’entendaient pas ainsi, car l’homme, seul traducteur disponible, continuait à leur être indispensable, et ils estimaient que ses services seraient plus surs sous le statut d’esclave que d’homme libre. L’affaire restait en travers de la gorge d’Enrique qui se mit en tête de retourner contre ses chefs le roi de Cebu, lui montrant que la victoire de Lapu Lapu sur Magellan fragilisait son propre pouvoir et qu’il lui serait favorable de se rapprocher de son rival potentiel en faisant quelques mauvaises manières aux navires de l’Armada de Molucca.

Ces mauvaises manières se firent le 1° mai, à l’occasion d’un banquet d’adieu offert par le roi Humabon aux membres de l’Armada :

Le banquet était sur le point de se terminer quand des gens armés sortirent de la palmeraie et attaquèrent les invités, en tuant vingt-sept, et capturant le prêtre qui était resté là et Juan Serrano, le pilote, qui était un vieil homme ; d’autres, mais bien peu, nagèrent vers les bateaux et, aidés par ceux qui étaient restés à bord, coupèrent les câbles et hissèrent les voiles ; les barbares, ivres de tuerie et avides de voler tout ce qu’il pouvait y avoir sur les navires, mirent leur armada à l’eau et, afin d’arrêter nos hommes pendant qu’ils se préparaient à partir, emmenèrent aussi Juan Serrano jusqu’à l’eau et dirent qu’ils voulaient l’échanger contre une rançon. Le vieil homme implora nos hommes par ces mots et ses larmes de montrer leur sympathie pour son grand âge et de ne pas devenir les complices de ses bourreaux en laissant ses jours se terminer aux mains de barbares si cruels, mais de tout faire pour qu’il puisse passer le peu de vie qui lui restait parmi les siens.

Nos hommes lui dirent qu’ils feraient ce qu’ils pourraient. On discuta d’une rançon et les Indiens demandèrent un canon, qui était l’arme qu’ils redoutaient le plus ; il leur fut envoyé sur un esquif et, en le voyant, les Indiens demandèrent plus, et chaque fois que nos hommes accédaient à leur requête, les Indiens répondaient en demandant plus, et cela continue jusqu’à ce que, comprenant leur intentions, ceux qui étaient à bord des navires ne voulussent plus rester là plus longtemps et disent à Juan Serrano qu’il voyait bien par lui-même ce qui se passait et comment la parole des Indiens n’était que fausseté.

Ginès de Mafra

Juan Serrano va être abandonné à son sort, confirmant depuis la terre que tous ceux qui étaient descendus à terre étaient morts : parmi eux, Duarte Barbosa, le beau-frère de Magellan, Andrès de San Martin, le prudent astrologue de la flotte, le père Valdemerra, Luis Alfonso de Gois, qui avait succédé à Barbosa en tant que capitaine du Victoria ; Sancho de Heredia et Léon Expelta, employés aux écritures. Francisco Martin, tonnelier ; Simon de la Rochela, intendant ; Francisco de Madrid, soldat ; Hernando de Aguilar, le serviteur qui avait dû décapiter son maître Luis de Mendoza à San Julian ; Guillermo Feneso, serveur de canon ; sept marins, deux pages, un serviteur de Serrano et quatre serviteurs de Magellan. Certains récits parlent de 8 survivants, vendus comme esclaves aux Chinois, mais nul n’en a la preuve.

La vengeance d’Enrique avait été terrible.

Les trois navires lèvent l’ancre en catastrophe ce 1° mai : sur les 250 hommes qui avaient quitté l’Espagne, il n’en restait plus que 115 pour voir les insulaires arracher la croix au sommet de la montagne.

2 05 1521                             115 hommes pour manœuvrer les 3 navires restant, surtout dans des eaux difficiles pour la navigation tant y sont nombreux les hauts fonds, c’est trop peu. La Concepcion est le navire le plus mal en point, sa coque est la plus atteinte par les tarets, ces mollusques bivalves mangeurs de bois qui vous font des trous du diamètre de celui d’un stylo à bille, sur facilement 10 centimètres de profondeur : décision est prise de le sacrifier : on va le cannibaliser en transférant sur les deux navires restant tout ce qui peut avoir une utilité et on incendie l’épave. Un nouveau vote met João Lopes Carvalho au rang de capitaine général, et Espinosa aux commandes du Victoria. Sebastiãn Elcano, s’il reconnaît sa valeur de pilote, n’aime pas le nouveau capitaine général : en passant à Rio, il y avait retrouvé sa maîtresse et avait tenté – en vain – de la faire embarquer ; il avait néanmoins réussi à faire embarquer son fils : ce ne peut-être ainsi que l’on assied son autorité sur un équipage ! Avec une grande méfiance à l’égard des indigènes, et donc en se passant de leurs conseils de pilote, les deux navires parviennent à Mindanao, peuplée de pygmées aborigènes où ils sont bien accueillis, puis Palawan où ils parviennent à s’approvisionner : ils en partiront le 21 juin 1521, enlèveront sur un navire trois pilotes arabes, qui les mèneront à Brunei, un bastion arabe, le 9 juillet 1521 : ils y seront reçus en invités de marque, car on les avait pris pour des Portugais, or ces Arabes entretenaient depuis plusieurs années les meilleures relations avec le Portugal ! Visite au roi en s’y rendant à dos d’éléphant, festins etc… Ils y trouvent de nombreux témoignages d’un important commerce avec la Chine : la flotte des Trois Trésors était encore dans ces eaux-là il y a moins d’un siècle. Le séjour, – 35 jours – comme bien d’autre se termine mal, en tractations sur l’échange d’otages capturés, Carvalho se révélant le roi de la gaffe, tant et si bien que le 21 septembre, les autres officiers décidèrent de son remplacement par le trésorier Martín Mendez, Espinosa prenant le commandement du Trinidad et Elcano celui du Victoria. Mais l’incompétence des deux premiers en matière de navigation, la compétence et le bagout d’Elcano firent de lui le véritable chef de l’expédition : les îles aux épices sont proches, avec elles la fortune ; le rêve de tout basque – quitter son pays, faire fortune au loin, et rentrer – est donc à portée de main.

Ils vont faire escale pendant 42 jours sur l’île de Cimbonbon, port parfait pour accoustrer les navires ; Pigafetta y peut tout à loisir s’extasier sur ce qu’il voit : Des crocodiles aussi grands dans la mer que sur terre, des huîtres géantes de près de deux mètres et pesant dix à vingt kilos, et encore un curieux poisson qui avait la tête comme un pourceau, avec deux cornes et le corps tout d’un seul os ; et il avait l’échine comme une selle et il était petit. [Il s’agirait peut-être de la scalaire ou poisson-ange.] Des arbres qui font de telles feuilles que, quand elles tombent, on les voit vivre et cheminer […] Elles n’ont point de sang et qui les touche, elles fuyent […] J’en tins une neuf jours dans une boîte et quand je l’ouvris, elle allait autour de la boite. [Il s’agirait de phyllies, ces phasmes dont le dos plat et large ressemble à une feuille, avec nervures et pétioles, des insectes qui ont des couleurs vives en vol ou quand ils bougent, et dès qu’ils se posent sur un arbre prennent des couleurs qui se confondent avec les feuilles afin de tromper les oiseaux dont ils sont les proies.]

Ils en repartiront le 27 septembre, prendront le temps de se livrer à de la piraterie en règle, rançonnant les jonques qui se trouvaient sur leur route, commerçant avec les Bajaos, qui peuplent la rive occidentale de Mindanao : ceux-ci récoltaient particulièrement le trepang , ou concombre de mer, aphrodisiaque dont étaient friands les Chinois, mais c’est la cannelle qu’intéressait l’équipage de l’armada de Molucca : contre quelques couteaux ils en achetèrent 8 kilos, de quoi acheter un bateau sur les docks de Séville.

6 05 1521                            Le San Antonio qui avait faussé compagnie aux 3 navires dans le détroit de Magellan pour rentrer à la maison accoste à Séville. 165 jours, cinq mois et demi pour revenir du détroit de Magellan, où ils ont dû faire demi-tour vers le 20 novembre 1520, à Séville, ce devait être un record de lenteur ; les mutins devaient craindre grandement ce qui les attendait à Séville pour prendre ainsi le chemin des écoliers, et comme il fallait du temps pour peaufiner les arguments justifiant leur mutinerie, comme la quasi-totalité des vivres de l’expédition était dans leurs cales, pourquoi se presser ? Et même si les vents rencontrés ne peuvent être comparés, on ne peut s’empêcher de constater que le 6 mai 1521, il y avait déjà un mois et demi que Magellan avait touché Guam : d’un coté 98 jours pour couvrir pas loin de 14 000 km dans le Pacifique, de l’autre 165 jours pour en couvrir sans doute plus, pas loin de 17 000, en tenant pour acquis le récit d’Estêvão Gomes disant qu’il avait fait route vers la côte guinéenne pour faire de l’eau plutôt que de suivre la route reconnue comme la plus rapide 20 ans plus tôt par le Portugais Pedro Alvarez Cabral ; c’est ainsi qu’il avait découvert le Brésil quand sa mission n’était que de trouver une île à l’ouest du Cap Vert, – les Canaries sont à l’Espagne – pour les navires qui, revenant du Cap de Bonne Espérance, effectuent vers Lisbonne la grande volta, le large détour vers l’ouest qui permet d’atteindre dans l’hémisphère nord les vents favorables au retour.

On pourrait parler de séminaire d’élaboration de faux témoignages, de dépositions bidouillées, à l’occasion d’une croisière sans aucune restriction sur l’approvisionnement. Malgré tout ce temps disponible, ils ne jugèrent pas utile de repasser par San Julian où avaient été abandonnés Cartagena et un prêtre.

Assez rapidement, le San Antonio et son équipage de 55 mutins en loques furent considérés comme les seuls survivants de la glorieuse armada des Moluques. La Casa de Contratación prit en charge les dépositions de 53 hommes, à raison d’une demi-journée par récit. L’ancien capitaine, Mesquita, n’avait quitté la prison du bord que pour rejoindre celle de Séville. Le récit des mutins chargeait évidemment Magellan de bien des maux dont il était innocent, de la première querelle avec Cartagena après les Canaries jusqu’à la mutinerie de San Julian, sans oublier les insinuations sur la possibilité d’un double jeu, faisant en secret celui de son pays d’origine, le Portugal. Beatriz, l’épouse de Magellan et son jeune fils, furent placés en résidence surveillée, toute rente suspendue. Et le récit de Mesquita, bien évidemment très différent, ne retint pas l’attention des représentants de la Chambre de Commerce : il fut maintenu en prison pour un an tandis que les mutins étaient libérés.

13 08 1521                         Hernan Cortés et la poignée de compagnons réchappés de la Noche triste avec l’aide des Tlaxcaltèques, ennemis des Aztèques, a fait construire 13 brigantins qui lui permettent de faire le siège, meurtrier, de Tenochtitlán et au final, de s’en emparer : c’est le massacre du Templo Major :

La cour est restée couverte du sang de ces malheureux, elle était jonchée de leurs entrailles, de leurs têtes, de leurs mains et de leurs pieds tranchés tandis que d’autres Indiens perdaient leurs entrailles, sous les coups de couteau et les estocades.

Duran Codex Duran

Le long des routes gisent, brisées, les javelines ; les chevelures sont éparses.
La vermine pullule au long des rues et sur les places
et les murs sont souillés de lambeaux de cervelles.
Rouges coulent les eaux, elles sont comme teintes,
et quand nous les buvons, c’est comme si nous buvions de l’eau de salpêtre.

Chant nahuatl

Ce sera toujours un sujet de méditation : comment un demi millier d’hommes égarés à sept mille kilomètres de leur patrie, dans un pays totalement neuf pour eux, réussirent-ils finalement à détruire une ville de cent mille habitants, appuyée sur des vassaux et animés d’une énergie sans exemple ?

Les explications sont d’ordre militaire, diplomatique et moral. Militairement, Cortès menait une troupe homogène, disciplinée, supérieurement armée. Le rôle des armes à feu ne doit pas être exagérée car leur puissance était mince ; en revanche, l’épée et la lance, armes d’estoc, surclassaient la massue indienne qui ne frappe que de taille. La formation en carré, impénétrable dans la défensive, est irrésistible dans l’attaque devant de simples bandes. Enfin la cavalerie permettait la poursuite et transformait les défaites en déroutes. Cortès sut établir derrière lui une ligne d’opération, assurer son ravitaillement grâce aux porteurs indigènes. Enfin, dans la guerre de siège, il sut combiner de façon moderne le feu, le choc et l’organisation du terrain devant un adversaire qui pratiquait exclusivement la ruée tribale et ne parvenait presque jamais au contact dans le corps à corps, à bonne distance pour utiliser ses armes de taille.

Dans le domaine diplomatique, le conquérant sut exploiter au mieux les rivalités et les incertitudes ; il n’eut à livrer que des combats séparés menés, sauf en une seule exception qu’il surmonta de justesse, à l’heure qu’il avait choisie.

Enfin, sur le plan moral, il menait une guerre objective, tendant à la destruction de l’adversaire, tandis que pour les Indiens la guerre était une ordalie. Quand enfin les Tenochcas, par un formidable effort d’intelligence, accédèrent à la conception de la guerre totale, il était trop tard, contraints qu’ils étaient de redécouvrir l’art militaire, réduits d’ailleurs à une position intenable ; leur retard technique devait entraîner leur défaite totale.

[…] Ainsi tomba Tenochtitlan, mourut une civilisation originale. Ses propres faiblesses, ses ennemis héréditaires, réunis en un faisceau fatal, la ruinèrent ; Cortès ne fut que l’occasion. Une société fondée sur le sadisme fut naturellement portée vers le néant ; si l’on considère quelle dilapidation de valeurs humaines provoquait, par ses sacrifices et surtout par le style de vie qu’elle imposait, la religion d’Huitzilipotchtli, le déficit apparaît prodigieux ; c’est là qu’était le germe de mort.

Dans un monde colonial où le prêtre catholique avait supplanté l’éventreur, l’Indien a survécu ; la religion nouvelle accordait les besoins des faibles et ceux des puissants, elle laissait aux premiers la vie, aux seconds la force. C’était un progrès.

Jean Amsler Les explorateurs                 1995

Dans les innombrables batailles où les colonisateurs européens s’opposèrent aux peuples indigènes qu’ils rencontrèrent, leurs épées et leurs armures en fer donnèrent aux Européens un énorme avantage. Par exemple, au cours de la conquête espagnole de l’empire inca du Pérou, en 1532-1533, il y eut cinq batailles au cours desquelles des armées espagnoles comptant respectivement, 169, 80, 30, 110 et 40 combattants massacrèrent des armées de centaines, voire de milliers d’Incas, dans des combats où, du coté espagnol, il n’y eut pas un seul tué et seulement quelques blessés, parce que les épées en fer espagnoles passaient au travers des armures de coton des Indiens et parce que les armures en fer des Espagnols les protégeaient des pierres lancées par les Indiens ou de leurs armes en bois.

Jared Diamond Effondrement                  Gallimard Folio 1995

Dans La Grande Histoire du monde,  Fayard 2016, François Reynaert ajoute encore que le succès final de Cortès n’aurait pu avoir lieu sans le secours d’une terrible et providentielle épidémie de variole dans les rangs aztèques.

La vallée de Mexico comptait alors 700 000 habitants et de l’autre coté des volcans, dans la plaine de Tlaxcala, il y en avait autant. Quand Paris comptait 185 000 habitants, Venise, 130 000, Mexico, de loin la plus importante du monde, comptait autour de 250 000 habitants [3] ; elle ne va pas cesser de décroître au cours du XVI° siècle : vers 1560, elle ne comptera plus que 75 000 habitants, à peine 25 000 au début des années 1580.

Le pillage des richesses bénéficia pour une petite part à Fleury, pirate français de Dieppe, qui délesta au large des Açores un navire espagnol chargé de présents de Moctezuma.

Lorsqu’ils traverseront, en 1524, 1525, le centre du Peten, dans le Yucatan, ils auront bien faim tant étaient rares les villages où s’approvisionner en maïs. Ils passeront à coté des ruines des grandes cités mayas de Tikal et Palenque en les ignorant, recouvertes qu’elles étaient par la jungle et sans population alentour.

En 1524, Cortés va imposer le système de l’encomienda : tout colon marié qui s’engage à rester au moins 8 années sur sa terre reçoit celle-ci en concession et obtient le droit de faire travailler les Indiens à son profit, à condition de les instruire dans la religion catholique : ce n’est rien d’autre qu’un système de servage.

Les Espagnols vont mettre en place un pouvoir à deux têtes : la république des Indiens et la république des Espagnols, toutes deux placées sous l’autorité du roi d’Espagne et de son représentant, le vice-roi. Le très petit nombre des Espagnols les contraignait à se faire accepter, et, au moins dans leurs intentions, Cortés tout comme Pizzaro au Pérou, rêvent d’une Amérique autosuffisante. Cortés interdit l’exportation du maïs, base de l’alimentation indigène, pour empêcher la paupérisation des Indiens, et il sera en cela suivi dans toute l’Amérique latine.

De 1530 à 1565 la fonction de gouverneur de la population indienne resta entre les mains des héritiers de l’empereur Moctezuma II.

… mais comme nous ne savions rien des Mexicains et des Incas et que nous sommes arrivées avec l’épée sans les écouter ni les comprendre, les choses des Indiens ne nous paraissent point dignes d’estime, ce n’est que du gibier rapporté du bois pour notre service et notre caprice.
[…] dans la province de Yucatan, (…) on trouvait des livres à leur mode, reliés ou pliés, où les sages indiens consignaient le répertoire de leur temps, la connaissance des planètes et des animaux, tout comme d’autres choses naturelles et leurs antiquités.
[…] on a perdu beaucoup d’informations sur les choses anciennes et cachées qui auraient pu être fort utiles.

José de Acosta, jésuite.                    Histoire naturelle

On peut considérer que, dans le choc de la Conquête, l’acceptation du christianisme par les anciens Mexicains a été largement induite par la parenté souterraine des deux religions. Pourquoi les Aztèques se seraient -ils sentis étrangers à ce dieu sacrifié dont la chair et le sang nourrissaient les fidèles ?

Christian Duverger L’Histoire                 Septembre 2004

Ceux qui lisent, ceux qui nous parlent de ce qu’ils lisent,
Ceux qui tournent les pages bruissantes de leurs livres,
Ceux qui ont le pouvoir sur l’encre rouge et noire, et sur les images,
Ceux-là nous dirigent, nous guident, nous montrent le chemin.

Codex aztèque de 1524. Archives du Vatican

et encore :

Vous nous dites que nos dieux ne sont pas vrais.
C’est une parole nouvelle que vous nous dites,
Elle nous trouble, elle nous chagrine.
Et maintenant, nous détruirions l’ancienne règle de vie ?
Nous
[…] ne l’acceptons pas pour vérité, même si cela vous offense.

21 08 1521                           Soliman qui va passer à la postérité avec le qualificatif de Magnifique s’empare de Belgrade, porte de la Hongrie.

C’est la prise de Belgrade qui a donné naissance à cette multitude de maux qui sont arrivés depuis si peu de temps et sous le poids desquels nous gémissons encore. C’est là cette funeste porte par laquelle les barbares sont entrés pour ravager la Hongrie, c’est ce qui a occasionné la mort du Roy Louis, ensuite la perte de Bude, l’aliénation de la Transylvanie. Si enfin les Turcs n’eussent pas pris Belgrade, jamais ils ne seraient entrés en Hongrie, ce royaume qu’ils ont désolé, connu auparavant l’un des plus florissants de l’Europe.

Busbec

6 11 1521                             Les deux navires qui restent de la flotte de Magellan atteignent les Moluques : Ternate, Tidore, Motir, Maquian.

Vois Tidore, puis Ternate avec son sommet en feu
D’où bondissent les flammes volcaniques.
Observe les vergers de clous brûlants
Que les Portugais achèteront de leur sang.

Luis de Camões Les Lusiades

Mais en gagnant l’ouest du Pacifique, le Trinidad et le Victoria battant pavillon espagnol sont entrés dans une zone contrôlée par les Portugais, et ce, depuis plusieurs années. Leur influence n’est pas très forte car eux-mêmes ont cherché à supplanter les Arabes, et tiennent beaucoup à ce que leur commerce d’épices reste ignoré de l’Espagne ; aussi les souverains des îles aux Épices voient arriver les Espagnols plutôt d’un bon œil. Les affaires se font rapidement. Les Espagnols apportèrent dans un comptoir commercial presque toutes leurs marchandises, et, dixit Pigafetta, pour sa garde nous laissâmes trois hommes des nôtres, puis incontinent nous commençâmes à marchander en cette manière : pour dix brasses de drap rouge assez bon, on nous donnait un bahar [baril] de girofle, qui contient quatre quintaux [un quintal : 50 kilos]. Chaque article proposé par les Espagnols avait ainsi son équivalent bahar de girofle : toiles de différentes qualités, cinabre, cognée, verres couteaux, objets piratés en route sur les jonques chinoises… Autre unité de mesure : le cathille, qui fait pas loin de 900 grammes. Les hommes de la flotte évaluèrent leur part en fonction de la quitalada, pourcentage de l’espace de stockage mis à part pour les membres de l’équipage et les officiers. Une fois payé au roi d’Espagne un vingt-quatrième de leur part, le reste serait pour eux. Il fallait donc faire de la place, et donc, pour ce faire, on libéra les 16 prisonniers faits au cours des semaines précédentes, et même les 3 captives, harem de Carvalho ! Une bonne manière faite au roi Almanzor, musulman : on tue tous les pourceaux et en échange, le roi leur fournit l’équivalent en chèvres et volailles.

Le Portugal, s’il ignore la mort de Magellan, sait que l’on peut voir arriver un jour ou l’autre ses navires. Et Elcano apprend d’ailleurs avant d’appareiller que des navires portugais sont à leur recherche depuis plus d’un an. Il va donc s’agir de naviguer en évitant le plus possible tout contact avec des Portugais, puisqu’il a été décidé qu’en aucun cas, on ne reprendrait le chemin inverse de l’aller, les cales chargées d’une aussi précieuse cargaison ; de plus, navires et équipages ne pourraient à nouveau supporter 110 jours de mer sans ravitaillement aucun.

21 12 1521                           Elcano quitte Tidore à bord du Victoria. Seule une chaloupe du Trinidad l’accompagne pour le départ, car les 2 navires se séparent : 5 jours plus tôt, le Trinidad , au moment d’appareiller, s’est mis à prendre l’eau comme une vulgaire passoire : à l’évidence, les réparations effectuées pendant la longue escale de Mindanao, laissaient à désirer. Décision est prise de se séparer : le Victoria mettrait la voile vers l’ouest pour regagner l’Espagne par l’océan indien et le Cap de Bonne Espérance, en essayant d’échapper aux Portugais, qui dans cette zone, étaient chez eux de par le traité de Tordesillas, tandis que le Trinidad, commandé par Carvalho, prendrait le temps nécessaire pour être réparé à Tidore, puis ferait voile plein est, en cherchant à regagner l’isthme de Darien, – aujourd’hui isthme de Panama – terre sous domination espagnole où il serait aisé de faire transporter dans l’Atlantique la cargaison. Il fut laissé aux marins le choix de leur navire : il fallait bien 5 jours pour choisir ainsi entre la peste et le choléra, car, dans un cas comme dans l’autre, l’affaire avait pris la tournure d’une opération survie ! Reprendre la mer de suite sur un navire très endommagé, dans des eaux sous domination portugaise, affronter le cap de Bonne Espérance, cap des Tempêtes jusqu’à il y a peu, ou bien attendre on ne sait combien de temps une réparation pour repartir plein est avec un régime des vents et un océan que personne ne connaissait dans ces latitudes, en sachant que les chances de découvrir une terre nouvelle avant l’isthme de Darien étaient quasiment nulles. Pigafetta choisit d’embarquer sur le Victoria : il n’aimait pas Elcano mais avait beaucoup plus confiance dans ses qualités de pilote que dans celles de Carvalho : ils étaient à peu près 60 à avoir fait ce choix, dont 16 Indiens. On avait enregistré, entré dans les cales du navire, sur les livres de bord au bas mot 600 quintaux de clous de girofle soit 30 tonnes ! L’autre chroniqueur, Mafra, avait choisi le Trinidad : ainsi les 2 navires continueraient à avoir leur chroniqueur

L’heure venue, les navires prirent congé l’un de l’autre avec décharge d’artillerie, et il semblait qu’ils se plaignissent l’un de l’autre par leur dernière départie. Nos gens qui demeurèrent nous accompagnèrent un peu avec les bateaux, puis avec force larmes et embrassements.

Pigafetta

Cap au sud, vers Timor, puis Java, où Pigafetta se plaît à décrire plusieurs coutumes, déjà rencontrées par eux aux Philippines pour ce qui est des pratiques sexuelles – le palang – ou que l’on sait coutumières des Indes : le suicide de l’épouse d’un mari décédé : la satï.

Quand un des notables de Java la Grande est mort, on brûle son corps, et sa principale femme, parée de chapeaux de fleurs, se fait porter par trois ou quatre hommes sur un siège par toute la ville, et en riant et réconfortant ses parents qui pleurent et soupirent , dit : Ne pleurez point, car je m’en vais ce soir souper et dormir avec mon cher mari. Puis, étant au lieu où l’on brûle le corps, elle se tourne vers ses parents et en les réconfortant une autre fois se jette dans le feu où se brûle le corps de son mari. Et, si elle ne faisait cela, jamais elle ne serait tenue pour femme de bien ni vraie femme du mari mort.

[…] Quand les jeunes hommes de Java sont amoureux de quelque gentille dame, ils se lient certaines petites sonnettes avec du fil sous la peau de la tête du bit, puis vont sous la fenêtre de leurs amoureuses et faisant semblant d’uriner et secouant le membre font sonner ces petites sonnettes et sonnent jusques à tant que leurs amoureuses oyent le son. Lesquelles incontinent descendent à bas, et ils vont en prenant leur plaisir ensemble toujours avec celles sonnettes. Pour ce que les femmes ont grande délectation à sentir dedans leur nature sonner celles sonnettes. Lesquelles sonnettes sont toutes couvertes, et tant plus on les couvre et plus sonnent et plaisamment.

Pigafetta

Mais, pour ce qui est des hommes d’équipage, certains signes montrent bien que le cœur n’y est plus : on enregistre deux désertions à Java : Martin de Ayamonte un apprenti et Bartolomé de Saldaña, un mousse, dont personne n’entendit plus jamais parler. Le Victoria lève l’ancre de Timor le 11 février 1522, avec pour azimut le cap de Bonne Espérance

Par quoi, nous, pour chevaucher le cap de Bonne Espérance, allâmes jusqu’au quarante deuxième degré au pôle antarctique. Nous demeurâmes sous ce cap neuf semaines, avec des voiles ployées par le vent occidental et la maestral que nous avions par proue, et en fortune très grande […] C’est le plus grand et le plus périlleux cap qui soit au monde.

[…] Nombre d’hommes voulurent quitter la nef à l’île de Madagascar plutôt que de prendre le risque de passer ce cap, parce que la nef prenait beaucoup d’eau et pour le très grand froid et encore plus parce que nous n’avions rien d’autre à manger sinon riz et eau, car, faute de sel, la viande que nous avions eu était pourrie et puante.

Le 18 mars 1522, ils sont en vue de l’île Amsterdam, vers 36°S (ils n’étaient probablement pas allés autant vers le sud qu’il le dit avec ces 42°S ) sans pouvoir y trouver d’ancrage en eau calme, ce qu’ils auraient apprécié, pour effectuer les réparations urgentes qu’exigeaient de nombreuses fuites. Elles seront faites en pleine mer.

1 03 1522                           Luther quitte la Wartburg pour Wittenberg où il va s’opposer aux dévastations auxquelles se livrait un de ses disciples et des illuminés de Zwickau : il ramène l’ordre dans l’immédiat mais dans la durée, les choses ne s’arrangeront pas. De véritables batailles – Frankenhausen, Saverne – écraseront ceux qui voulaient assimiler la Réforme et les Jacqueries. Amené à manier le glaive, il ne renonce pas pour autant à manier la plume : Contre les bandes assassines et pillardes des paysans et, un peu plus tard : Sincère admonestation à tous les Chrétiens afin qu’ils se gardent de toute émeute et de toute révolte.

Qui plus est, un fort complexe d’infériorité répandu chez tous les Allemands vis à vis des peuples de culture latine et en particulier des Italiens, ne pouvait qu’apporter de l’eau au moulin luthérien.

Les civilisations ne sont pas mortelles quoi qu’en ait dit Valéry… Au moment où la Chrétienté se casse en deux au XVI° siècle, est-ce un hasard si la séparation des camps se fait assez exactement de part et d’autre du Rhin et du Danube, la double frontière de l’Empire romain.

Fernand Braudel        La Méditerranée L’espace et l’histoire           Champs Flammarion 1996

La structure que Luther mettra en place donnera naissance à un système d’Églises territoriales soumises au pouvoir incarné par le prince, détenteur de l’autorité civile et de l’autorité religieuse, et donc d’un pouvoir de contrôle sur l’institution ecclésiale et sur ses fonctionnaires, les pasteurs. Quatre siècles plus tard, quand les nazis arriveront au pouvoir, cet héritage ne sera pas étranger à la relative soumission des Églises au pouvoir en place : bien des pasteurs réagiront plus en salariés menacés de licenciement qu’en gardiens de la foi.

6 04 1522                           Le Trinidad, après 4 mois de réparations, lève l’ancre de Tidore, les cales remplies de clous de girofle : 1 000 quintaux : 50 tonnes ! d’une valeur supérieure à tout l’investissement consenti pour l’expédition ! Juan Carvalho était mort le 14 février et c’est Gonzalo Gómez de Espinosa qui prit le commandement, avec Juan Bautista Punzorol pour pilote. Il laisse sur place à Tidor 4 hommes pour gérer un comptoir commercial : Juan de Campos, Luis de Molino, Guillermo Corco et un Génois.

Les occidentaux ne savaient alors rien de la navigation dans le Pacifique nord et ce n’est que 40 ans plus tard que Miguel Lopez de Legazpi, basque et alcade de Mexico, appareillera de la côte ouest du Mexique pour les Philippines en trouvant pour le retour la bonne route. Espinosa mit cap au nord-est jusqu’à gagner le 42°N, et ce n’était pas une erreur, mais c’était au-dessus des capacités d’un navire rafistolé tant bien que mal, piloté peut-être par un homme compétent mais sur un océan qu’il ne connaissait pas sous ces latitudes. La mousson se mit de la partie, avec son cortège de tempêtes et de pluies torrentielles. Après 10 jours de navigation, ils touchent une île que 3 d’entre eux se refusèrent à quitter. Mafra rapporte que là, Gonzalo de Vigo resta, trop épuisé par les travaux. Le Trinidad vogua au nord-est jusqu’à ce qu’il atteigne les quarante deux degrés nord [la latitude d’Hokkaïdo …] dès lors, beaucoup d’hommes commencèrent à mourir, et un d’entre eux fut ouvert pour voir de quoi ils mouraient, et on aurait dit dans son corps que toutes les veines avaient éclaté, parce que tant de sang s’était déversé dans son corps. Dès lors, chaque fois que quelqu’un tombait malade [du scorbut, ndlr], on le saignait, car on croyait que le sang le suffoquait, mais ils continuaient à mourir tout de même, et comme on ne pouvait leur éviter la mort, on considéra que les malades étaient des cas désespérés et on les laissa sans traitement.

Le scorbut tua 30 hommes : il en restait 20.

Et Espinosa lui-même écrit : Il devint nécessaire de se débarrasser du château et du pont supérieur, tant la tempête était forte, et le froid si grand qu’à bord de la nef nous ne pouvions plus faire cuire aucun aliment. La tempête dura douze jours, et comme les hommes n’avaient plus même de pain à manger, la plupart perdirent du poids et quand la tempête fut passée et qu’on put à nouveau cuisiner, à cause de tous les vers qui infestaient les réserves, les hommes eurent la nausée, presque tous en furent atteints.

[…] Quand je vis les souffrances des hommes, le temps contraire, quand je me rendis compte que nous étions en mer depuis cinq mois, je repris la route des Moluques, et quand nous y arrivâmes, cela faisait sept mois que nous étions en mer sans avoir rien trouvé de frais à manger.

6 05 1522              Vingt fois, Elcano chercha à doubler contre le vent Cabo Tormentoso – le cap des Tempêtes – : il chercha refuge dans une crique abritée, probablement Port Elisabeth mais ne rencontra âme qui vive et ne put bénéficier d’aucun ravitaillement. Il ne parvint finalement à franchir le Cap des Aiguilles – le plus sud – , puis celui de Bonne Espérance que le 6 mai, avec un navire qui commençait à ressembler à une épave : démâté par la tempête, ils ont rafistolé un gréement. Tous les hommes étaient éprouvées par la dureté des tempêtes, et même Pigafetta et Albo, dont les récits étaient le plus souvent en accord, se mirent à diverger sur de nombreux points… quand ils avaient le goût d’écrire. Ils firent une escale pour souffler dans la baie de Saldanha, juste au nord ouest de la ville du Cap. Ils repassèrent l’équateur, pour la quatrième fois, le 8 juin sans envie aucune de fêter le passage de la ligne, tant ils étaient décimés par le scorbut : Pigafetta note que en peu de temps moururent vingt et un de nos hommes : les chrétiens jetés par dessus bord allaient au fond le visage vers le ciel, et les Indiens la face vers le fond !

13 05 1522                 Une flotte de 7 navires portugais à la recherche de l’armada de Molucca mouille à Tidore : les Portugais commencent par jeter en prison les 4 hommes qu’Espinosa y avait laissé, puis, après quelques mois d’attente, cueillent le Trinidad à Benaconora où celui-ci se réfugiera en octobre 1522 : soldats prêts à se battre pour s’emparer du navire, ils ne trouvèrent que des hommes mourants, une puanteur irrespirable et un navire sur le point de couler.

Je fus récompensé de mon travail par la menace d’être pendu à une vergue et de voir saisi la nef et son chargement de girofle ainsi que tout mon équipement.

Espinosa

Les Portugais s’emparèrent du journal de bord d’Andrés de San Martin et, parait-il, de celui de Magellan lui-même, tenant ainsi la preuve que les Espagnols avaient tenté de reprendre au Portugal les îles aux Épices, violant les termes du traité de Tordesillas. Ils menèrent le Trinidad jusqu’à Ternate, où une tempête fracassa ce qui tenait encore du navire, qui coula dans la rade. Prisonniers au milieu des rats et des scorpions, 17 hommes mourront rapidement. Bientôt, il n’en reste que 6 dont Espinosa qui parvient à faire passer une lettre à Valladolid.

9 07 1522                           Les îles du Cap Vert sont en vue. Elcano fait relâche sur l’île de Santiago, dans le port de Ribeira Grande, chapitrant dûment les 37 hommes d’équipage qui restent. La chaloupe qui va chercher des vivres a une histoire toute prête à raconter aux Portugais, à laquelle incite à croire l’aspect piteux du bateau : que notre trinquet s’était rompu sous la ligne équinoxiale, quoi qu’elle le fût sur le cap de Bonne Aventure, et que notre Capitaine général, avec les deux autres navires, s’en était allé devant en Espagne... Outre les vivres, la chaloupe rapporte qu’on est un jeudi, alors que pour Pigafetta, qui n’a cessé de consigner scrupuleusement les jours depuis le départ, on est un mercredi : les marins furent ébahis parce que pour nous, c’était mercredi et nous ne savions comment nous nous étions trompés, car tous les jours, moi, qui étais toujours sain, avais écrit sans aucune interruption chaque jour. Comme nous l’apprîmes plus tard, il n’y avait point de faute, car nous avions fait notre voyage par l’occident et retourné au même lieu de départ, comme fait le soleil, alors le long voyage avait emporté l’avantage de vingt quatre heures.

Au quatrième voyage de la chaloupe, des signes inquiétants laissent croire qu’il n’y a plus de place pour les cachotteries ; la mort de Magellan aurait été révélé, des Indiens auraient peut-être pris des clous de girofle pour les échanger, révélant ainsi qu’ils venaient des îles aux Épices ; peut-être aussi plusieurs hommes furent-ils tentés de se rendre aux Portugais pour assurer leur survie : on appareille en catastrophe, laissant aux mains des Portugais les 13 hommes de la chaloupe, dont Martín Méndez, comptable de la flotte, Richard de Normandie, charpentier, Roland de Argot, bombardier, quatre marins, Pedro de Tolosa, serviteur, Simón de Burgos, apprenti soupçonné de trahison, Vasquito Gallego et 4 Moluquins. C’était le 15 juillet 1522.

Il ne reste que 22 hommes, – 18 Européens et 4 captifs -, épuisés par la manœuvre des pompes qu’il faut faire fonctionner en permanence, tant est devenu défectueux le calfatage.

6 09 1522                        A bord du Victoria, – victorieux certes, mais dans quel état ! – les 18 survivants de l’expédition de Magellan bouclent le premier tour du monde en accostant à San Lucar, à l’embouchure du Guadalquivir [4], en Andalousie, d’où ils étaient partis 265 le 20 septembre 1519, sur 5 navires : en 1 084 jours, le Victoria, traversant toutes les mers du globe, a couvert 46 270 milles marins : 85 700 kilomètres. Tempêtes, scorbut, noyades, tortures, exécutions, batailles, désertions, faim, frayeur, ces hommes auront tout vu, tout connu, souffert comme des damnés, et ils vivaient encore ! Certes, ils gardaient bien au fond des yeux quelques pépites d’émerveillement : les festins dans les archipels du Pacifique, les filles des îles, de Rio, grandes moissonneuses d’hommes : ils avaient été gerbes en leurs bras la nuit, et ne pourraient oublier, et peut-être aussi le plaisir de quelques semaines de vent tranquille sur une mer apaisée, – il dût bien aussi y en avoir ! – mais la sédimentation de la fatigue avait recouvert toute cette fraîcheur de lourdes cendres.

Samedi sixième de septembre mil cinq cent vingt deux, nous entrâmes dans la baie de San Lucar et nous n’étions que dix-huit hommes et la plupart malades du reste des soixante qui étaient partis de Malluque, dont les uns moururent de faim, les autres s’enfuirent dans l’île de Timor et les autres avaient été punis à mort pour leur délits.

De cette dernière phrase, on ne sait rien : Elcano aurait-il essuyé tout comme Magellan, une mutinerie ? elle n’aurait pu être que celle de pauvres gueux. S’agit-il de vols de clous de girofle ? La vente des clous de girofle – 524 quintaux, soit 26,2 tonnes, rapportera 7 888 864 maravedis, ce qui, à peu de choses près, couvrait les frais de l’expédition, étant entendu qu’il ne restait aux familles des morts que leurs yeux pour pleurer.

Votre Majesté daigne apprendre que nous sommes rentrés dix-huit hommes avec un seul des cinq vaisseaux que Votre Majesté avait envoyés sous le commandement du capitaine général Hernando de Magallanes, de glorieuse mémoire. Votre Majesté sache que nous avons trouvé le camphre, la cannelle et les perles. Qu’Elle daigne estimer à sa valeur le fait que nous avons fait le tour de la terre, que partis vers l’ouest nous revenons par l’est.

Sebastian Elcano Rapport au Roi

Rapport au Roi ? mais quel rapport au juste ? Ils étaient nombreux à vouloir que bien des choses restent cachées, au premier rang desquels Elcano, qui, lors des événements de San Julian, s’était tout de même affiché contre Magellan, aux cotés des mutins. Donc, il a du prendre soin d’escamoter tout ce qu’il a récupéré en prenant le commandement du Victoria, pour ne présenter que son journal de bord. Et Estêvão Gomes le pilote du San Antonio, qui a mis aux fers Mesquita,  son capitaine, lui non plus ne pouvait pas souhaiter que soit connue son attitude à proximité de la sortie du détroit de Magellan sur le Pacifique. On peut compter sur lui pour avoir commencé par escamoter le livre de bord tenu pas Mesquita, une fois celui-ci aux fers, et ensuite utiliser les longs mois du retour pour échafauder un récit qui le décharge, lui et son équipage complice, pour charger Magellan.

Il reste … ce que les Portugais ont trouvé sur le Trinidad quand ils s’en sont emparés à Benaconora en octobre 1522, trouvant le journal de bord de San Martin et quelques pièces signées de Magellan. Mais le principal : le journal de Magellan et celui de Pigafetta auront disparu :

La conduite d’Elcano en ce qui concerne la remise à Charles Quint des papiers de la flotte paraît plutôt suspecte, car il n’a pas transmis une seule ligne de la main de Magellan (le seul document écrit par Magellan durant ce voyage qui nous ait été conservé nous le devons au fait qu’il est tombé avec le Trinidad entre les mains des Portugais) ! Il serait étonnant que l’amiral de la flotte n’eût pas tenu un journal régulier, lui si ordonné et si méthodique : selon toute vraisemblance une main malhonnête a dû le détruire. Ceux qui se sont dressés pendant le voyage contre leur chef ne crurent pas opportun que Charles Quint sût trop de choses sur ces événements. Non moins mystérieuse est la disparition par la suite du Journal de Pigafetta, dont il remit lui-même le manuscrit à l’empereur. (Fra le altre cose li detti uno libro, scritto de mia mano, de tutte le cose passate de giorno in giorno nel viaggio nostro, écrit plus tard Pigafetta.) Le récit de voyage que nous connaissons, et qui n’en est visible­ment qu’un résumé, ne peut être confondu avec le Journal disparu. Le fait qu’il s’agit bien de deux choses différentes, c’est le rapport de l’ambassadeur mantouan, qui, le 21 octobre, parle d’un Journal tenu régulièrement par Pigafetta (libro molto bello che de zorno in zorno li e scritto el viagio e paese che anno ricercato) pour n’en promettre trois semaines plus tard qu’un court extrait, c’est-à-dire exactement ce que nous connaissons aujourd’hui, complété, d’une façon d’ailleurs insuffisante, par les indications de différents pilotes, les lettres de Pierre Martyr et de Maximilian Transilvanus. Pour quelles raisons ce Journal a-t-il été détruit ? Nous ne pouvons faire là-dessus que des conjectures. Manifestement on voulait laisser dans l’ombre tout ce qui avait trait à la résistance opposée par les officiers espagnols au Portugais Magellan, afin de pouvoir mieux mettre en lumière le triomphe de del Cano, le gentilhomme basque.

Ces procédés tendant à réduire le rôle de Magellan semblent avoir fortement indisposé le fidèle Pigafetta. Il se rend compte qu’ici on pèse avec de faux poids. Le monde ne récompense que ceux qui ont la chance d’achever une œuvre, il oublie ceux qui l’ont commencée et lui ont fait le sacrifice de leur vie.

Stefan Zweig                    Magellan                            Herbert Reicher Verlag   1938

Le lendemain, afin d’accomplir un vœu, les 18 rescapés, pieds nus et en chemise, un cierge à la main, parcouraient lentement le kilomètre et demi séparant le quai du port du sanctuaire de Santa Maria de l’Antigua.

Mère voici vos fils qui se sont tant perdus.
Qu’ils ne soient pas jugés sur une basse intrigue.
Qu’ils soient réintégrés comme l’enfant prodigue.
Qu’ils viennent s’écrouler entre deux bras tendus…

Charles Péguy 1873-1914 Ève

On peut encore voir leur nom aujourd’hui sur une petite plaque de marbre, sur la façade d’un vieux bâtiment de Sanlúcar de Barrameda :

  • Juan Sebastián Elcano Capitaine
  • Francisco Albo Pilote
  • Miguel Rodas Premier Maître
  • Jean de Acurio Maître d’Equipage
  • Martín de Judicibus Marin
  • Hernando Bustamente Barbier et médecin
  • Hans of Aachen [Agen ?] Canonnier
  • Diego Carmona Marin
  • Nicholas le Grec, de Naples Marin
  • Miguel Sánchez, de Rodas Marin
  • Francisco Rodrigues Marin
  • Juan Rodríguez de Huelva Marin
  • Antonio Hernández Colmenero Marin
  • Juan de Arratia Marin
  • Juan de Santandres Matelot
  • Vasco Gomes Gallego Matelot
  • Juan de Zubileta Page
  • Antonio Pigafetta Passager

Les douze hommes retenus prisonniers au Cap Vert arriveront quelques semaines plus tard à Séville, via Lisbonne :

  • Martín Méndez, secrétaire de la flotte ;
  • Pedro de Tolosa, dépensier ;
  • Richard de Normandie, charpentier ;
  • Roldán de Argote, canonnier ;
  • Maître Pedro, supplétif ;
  • Juan Martín, supplétif ;
  • Simón de Burgos, prévôt ;
  • Felipe Rodas, marin ;
  • Gómez Hernández, marin ;
  • Bocacio Alonso, marin ;
  • Pedro de Chindurza, marin ;
  • Vasquito, mousse.

Les cinq survivants de la Trinidad, ne reviendront en Europe qu’en 1525-1526 :

  • Gonzalo Gómez de Espinosa, prévôt de la flotte (alguazil) ;
  • Leone Pancaldo, pilote ;
  • Juan Rodríguez el Sordo, marin ;
  • Ginés de Mafra, marin ;
  • Hans Vargue, canonnier.

Soit 35 survivants. On ne compte pas les hommes du San Antonio, qui ont faussé compagnie aux autres en faisant demi-tour dans le Détroit de Magellan.

Le Victoria [5] est pris en remorque pour remonter lentement le Guadalquivir, et voilà le campanile blanc de la Giralda de Séville. Elcano remonte sur le castillo une dernière fois et le salut de ses bombardes tonne sur le Guadalquivir.

Mais c’est bien à Magellan que Pigafetta consacrera son épitaphe, dans la dédicace de son ouvrage au Grand Maître des Chevaliers de Rhodes – il sera fait chevalier de Rhodes en 1524 – :

J’espère que la gloire d’un capitaine aussi magnanime ne s’éteindra plus de notre temps. Parmi les nombreuses autres vertus qui étaient son ornement, l’une était particulièrement remarquable : il fut toujours le plus tenace de tous, même au comble de l’adversité. Il subissait la faim plus patiemment que quiconque. Il n’y avait homme sur terre qui s’entendit mieux à la science des cartes et de la navigation. Et on reconnaît la véracité de mes dires aux choses qu’il révéla, car aucun autre n’avait tel talent naturel ou hardiesse pour apprendre comment circumnaviguer le monde, comme il le fit presque.

12 1522                   Le sultan Soliman s’empare de Rhodes : la redoutable et puissante forteresse des Chevaliers Hospitaliers de Saint Jean lui offre toute la Méditerranée orientale.

1522                    Les cardinaux choisissent un Hollandais à la tête de l’Église : Adrien Floriszoon, qui avait été précepteur du futur Charles Quint : il se nommera Adrien VI, et restera jusqu’à Jean-Paul II à la fin du XX° siècle, le dernier pape non italien.

Un lieutenant de Fleury, Jean Fain enlève 7 galions espagnols à hauteur du cap Saint Vincent [pointe sud-ouest du Portugal] : la prise est suffisamment belle : 5 quintaux d’or fin, 2 quintaux de perles, 3 coffres de lingots d’or, et des cartes marines en veux-tu en voilà, pour que 4 arbatroisses de course portugaise l’empêchent de rallier la Bretagne : la violation de neutralité va déclencher la guerre que va livrer le Dieppois Ango au Portugal.

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[1] où l’on voit bien que le fondement, tellement ancré qu’il se réfugie parfois dans l’inconscient, de notre culture est le droit de propriété. Magellan ne peut les nommer larrons que parce qu’il leur prête la même notion de droit de propriété, alors que chez eux, la propriété n’existe pas. L’auteur de ces lignes, seul blanc dans une voiture où tous les autres passagers étaient noirs, mit un jour son paquet de biscuits entre les deux sièges avant : il fut vidé en moins de temps qu’il ne faut pour le dire sans que quiconque ait cru nécessaire de demander l’autorisation !

[2] A croire qu’il voulait lui prêter les vertus d’un paratonnerre, ce qui aurait pu se révéler exact si la croix avait été en fer.

[3] Serge Gruzinski, dans Les Quatre parties du monde, chez La Martinière, 2004, donne un chiffre de 400 000, 4 fois supérieur à celui indiqué par Jean Amsler en 1955.

[4] de Wadi al-Kabir, grand fleuve en arabe.

[5] Une réplique du Victoria, noire de pied en cap, sera construite dans les années 2000, qui fera le tour du monde en un peu moins d’un an et un peu plus que la moitié de la distance parcourue par l’original. Il a pour port d’attache Séville, mais navigue 11 mois par an. Le site www.fundacionnaovictoria.org signale la présence d’un Français parmi les 18 hommes revenus : Hans of Aachen, canonnier, d’Agen. Il s’agit probablement d’une erreur de traduction sur le mot Aachen, qui est le mot allemand pour Aix la Chapelle. Il est certes possible qu’un canonnier nommé Hans ait été un français originaire d’Agen , mais il est tout de même beaucoup plus probable que le canonnier Hans soit né en Allemagne à Aachen, qui est le seul nom d’origine mentionné sur la plaque de Sanlucar de Barrameda.

Voyage de Fernand de Magellan : le premier tour du monde

La Victoria, premier navire à effectuer le tour du monde

Réplique de la Victoria


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