14 février 1556 à 1562. En Inde, Akbar. Guerres de religion. 16679
Publié par (l.peltier) le 17 novembre 2008 En savoir plus

14 02 1556                         En Inde, couronnement de l’empereur mogol Akbar.

À la mort de Bâber, les territoires vraiment soumis étaient encore restreints, puisqu’il s’agissait presque exclusivement de la partie occidentale de la plaine indo-gangétique, et l’autorité des Turcs (qu’il est convenu d’appeler désormais Mogols) était très fragile. En outre, l’empire fut partagé entre trois frères : Houmâyoun, l’aîné, qui n’avait que vingt-trois ans, dut céder à ses frères des territoires importants par l’étendue et par la valeur stratégique : Askari eut une partie des régions rajpoutes, au sud-ouest de Delhi, et Kamrân reçut l’ancien domaine de Bâber en Afghanistan, avec Kaboul et Qandahar, auquel il adjoignit bientôt, de sa propre autorité, le Panjâb, achevant ainsi de priver Houmâyoun de provinces où se recrutaient les meilleures troupes.

Houmâyoun qui, malgré sa jeunesse, avait l’expérience de la guerre et du commandement, était brave et capable d’énergie à ses heures, mais sujet à des accès de nonchalance, débonnaire et opiomane. Il avait en face de lui deux adversaires particulièrement redoutables : le jeune et dynamique souverain du Goujrate, Bahâdour Shah et surtout, au Bihar et au Bengale, les Afghans, fidèles à la cause des Lodi et conduits par un chef de premier ordre, Sher Khan. Entre ces deux adversaires, l’un à l’ouest et l’autre à l’est, Houmâyoun disperse ses efforts en une série de campagnes brillantes, mais décousues.

[…] Finalement défait, la suzeraineté mogole éliminée de Delhi, semblait n’avoir été qu’un raid éphémère.

Sher Khan s’établit à Delhi et, régnant sous le nom de Sher Shah, étendit rapidement ses conquêtes. Dans son court règne de cinq ans (1540 -1545), interrompu par sa mort prématurée, à la suite de l’explosion d’une arme à feu, il se révéla l’un des meilleurs administrateurs que l’Inde ait eus. Il sut, dans tous les domaines, définir et poursuivre l’application de quelques principes dont il énonça lui-même les plus généraux sous la forme suivante :

  • protéger les sujets contre les excès du pouvoir ;
  • répression des crimes ;
  • paix et prospérité ;
  • sécurité des routes ;
  • facilité et confort des communications ;

Il divisa l’empire en sarkar (gouvernements) et ceux-ci en pargana (comparables à nos départements). Le pargana était l’unité administrative, confiée à deux fonctionnaires principaux, l’un militaire, le shiqdar ; l’autre civil, l’amîn. Il établit un système fiscal rationnel en faisant procéder à un recensement des terres. Et surtout il constitua un réseau routier important, comprenant notamment le Grand Tronc, du Panjab au Bengale. Ce fut Sher Shah qui fit en quelque sorte entrer l’Inde dans l’âge moderne ; il jeta les bases d’un système politique et administratif qui fut repris ultérieurement par les MogoIs, et conservé sur beaucoup de points pendant toute la période britannique jusqu’à nos jours. Issu d’un milieu afghan très modeste, mais administrateur de génie, Sher Shah peut être considéré, paradoxalement, comme le véritable fondateur de la puissance mogole.

Aussitôt après sa mort, des troubles éclatèrent… qu’Houmâyoun mit à profit en réunissant, grâce au roi de Perse, une petite armée avec laquelle il entreprit la reconquête progressive de son empire. Il entra victorieusement à Delhi mais mourut accidentellement, le 24 janvier 1556.

Le long et brillant règne d’Akbar, qui devait durer près de cinquante ans, de 1556 à 1605, a débuté dans des circonstances critiques. Les Mogols venaient à peine de se réinstaller à Delhi. Houmâyoun, après quinze ans de vie errante, n’avait guère eu le temps de remettre sur pied l’administration. Son fils, Jalâlouddîn Mohammed Akbar, né en 1542, n’était qu’un enfant de treize ans lorsqu’il fut couronné au cours d’une brève cérémonie, le 14 février 1556.

L’Inde était, pour la plus grande partie, dans un état chaotique. Au nord-ouest, les pays afghans étaient placés sous l’autorité d’un frère d’Akbar. Au Panjâb les troupes mogoles étaient précisément occupées à mater la rébellion d’un gouverneur, au moment de la mort de Houmâyoun. Toute la basse vallée de l’Indus, avec Moultan, s’était détachée de l’empire au moment de la mort de Sher Shah. Le Bengale, à l’est, était le bastion de la résistance aux Mogols.

[…] La domination effective des Mogols ne s’étendait guère qu’aux environs immédiats de Delhi et d’Agra. Encore ces régions étaient-elles, en 1556, frappées par une terrible famine. Un peu plus loin vers le sud, la résistance des Rajpoutes demeurait intacte avec de solides forteresses. Le Malva et le Goujrate étaient indépendants. Le Dekkan était partagé entre un certain nombre de sultans indépendants et le puissant empire hindou de Vijaynagar, qui occupait tout le Sud de la péninsule. Cependant, sur la côte ouest les Portugais avaient fondé un certain nombre d’établissements et ils exerçaient une hégémonie maritime sur la mer d’Arabie, pouvant ainsi gêner le voyage des pèlerins musulmans vers la Mecque.

Mais le jeune Akbar avait déjà acquis l’expérience de la guerre et du commandement sous la tutelle de son gouverneur Bairâm Khan, un musulman chiite, homme énergique et clairvoyant qui exerça la régence en ces années critiques, parvenant à vaincre ses ennemis hindous. C’est grâce à Bairâm Khan qu’Akbar conserva son trône, sur lequel il monta à l’age de dix-neuf ans.

[…] Il appréciait la valeur militaire des Rajpoutes, et, d’autre part, il avait à son service, depuis plusieurs années, des hindous dont l’intelligence et les capacités administratives avaient fait sur lui une forte impression. Il était arrivé à cette idée qu’on ne pouvait gouverner l’lnde sans une collaboration active des hindous. Il décida donc d’épouser, en 1562, une princesse rajpoute, et de confier à divers membres de sa famille des fonctions importantes. Ce mariage, symbole d’une réconciliation entre musulmans et hindous est un événement d’une grande portée.

[…] Le siège de la fameuse forteresse de Chittor dura deux ans ; abandonnés d’abord par leur souverain, les Rajpoutes de Chittor, sous la conduite de l’héroïque Jaimal, se défendirent avec acharnement et, pour finir, firent le jauhar [1] (suicide collectif) et la place fut prise en 1569.

[…] Ainsi, en 1576, vingt ans après son avènement, Akbar, âgé de trente-quatre ans, avait reconstitué l’empire traditionnel du Nord de l’Inde, d’une mer à l’autre. Ses conquêtes s’accompagnaient d’une réorganisation administrative ; l’impôt était levé plus régulièrement et les ressources devenaient abondantes. Mais au moment même où il achevait ainsi la constitution de l’Empire, de nouvelles difficultés allaient surgir pour trois sortes de raisons. Tout d’abord, en vue de remettre de l’ordre dans le système fiscal, il faisait procéder à une révision des titres de noblesse et de propriété, ce qui créait inévitablement des mécontentements ; d’autre part, la politique religieuse d’Akbar, dont il va être question, inquiétait les musulmans orthodoxes ; enfin, le Bengale n’était qu’à demi pacifié et des insurrections allaient bientôt y renaître. Les innovations d’Akbar sur le plan religieux sont un des aspects les plus attachants de sa personnalité.

Jusqu’en 1575, il était demeuré musulman orthodoxe attaché à la doctrine sunnite. Mais, de bonne heure, il avait éprouvé de la curiosité pour les différentes religions pratiquées dans l’Inde, et son mariage avec une princesse rajpoute avait eu pour résultat qu’il tolérait autour de lui des rites hindous. En outre, il passait de longues heures en méditation sur des problèmes philosophiques ou religieux, à la manière des sages indiens. Mais on peut penser qu’une influence décisive fut exercée par son ami le cheik Moubarak et ses deux fils Faizi et Abdoul Fazal ; ce dernier en particulier devait devenir son confident et son historiographe. En 1575, Akbar décida de procéder à une confrontation systématique des diverses religions entre elles.

À cet effet, il fit bâtir en 1575, à Fatehhpour Sikri [2], une maison de religion, Ibâdat-khânâ, afin d’y réunir des théologiens. Ce furent d’abord les oulemas ou docteurs musulmans. Mais Akbar trouva bientôt leurs discussions trop formalistes et s’en lassa vite. Il fit appel à des brahmanistes, à des jains, à des parsis et enfin à des chrétiens. Il écoutait attentivement  les controverses où chacun exposait ses vues métaphysiques. Il s’efforçait, quant à lui, d’insister sur ce que chaque religion avait de meilleur et, dans chacune, il y avait un certain nombre de points qu’il approuvait.

Il tira de là une foi éclectique qui devait prendre un peu plus tard la forme d’une religion nouvelle, Dîn-i-Ilâhi foi divine, d’un caractère universaliste. Mais il eut auparavant à faire face aux critiques, puis à la rébellion d’oulémas. Pour faire taire leur opposition, Akbar fut amené à s’attribuer le pouvoir spirituel : en juin 1579, il révoqua le principal prédicateur de Fatehpour Sikri et, désormais, lut la khoutba en son propre nom. Puis il contraignit les oulémas à signer leur propre abdication en déclarant l’empereur arbitre en matière de foi, moujtahid, décision que l’empereur promulgua en septembre 1579 par un décret qui lui conférait l’infaillibilité en matière de foi.

Beaucoup de musulmans orthodoxes s’émurent de cette politique et une conspiration se forma pour appeler au trône le prince de Kaboul, Hakîm, tandis que le Qazi (juge religieux) de Jaounpour lançait contre lui un fatva équivalant à une excommunication. Akbar vint à bout assez facilement de la résistance des oulémas… Ainsi la crise déclenchée par la politique religieuse d’Akbar n’eut pas les conséquences funestes qu’on aurait pu en attendre. Elle fut surmontée grâce à la solidité de l’armée et de l’administration et au bon état des finances, c’est à dire, en fin de compte à la compétence et au dévouement des fonctionnaires dont Akbar avait su s’entourer, sans faire de discrimination entre les hindous et les musulmans. Des hindous, comme l’administrateur Todar Mal ou le général Bîrbal, lui apportèrent un dévouement sans limites.

Il mourut le 17 octobre 1605. Tous les témoignages contemporains soulignent la forte personnalité d’Akbar. De taille moyenne, il paraissait plutôt petit, car il avait les jambes torses d’un cavalier ; mais une majesté naturelle émanait de sa personne et de ses manières. Il avait un visage imposant, avec un front large et un regard étincelant, comme la mer ensoleillée, qui forçait le respect. Il était simple, accueillant, grand avec les grands, humble avec les humbles. Généralement jovial et ami de la plaisanterie, il avait aussi des accès de colère terribles. Très travailleur, il mangeait peu et dormait peu, donnant tout son temps aux affaires de l’État. Au fur et à mesure de son évolution religieuse, il mena une vie de plus en plus austère, et finit par adopter le régime végétarien des hindous. Il était conciliant, modéré, et surtout il montrait pour toute personne humaine, quelle que fût sa race, ses croyances ou son rang social, un respect qui était en ce temps une chose rare, dans l’Inde et hors de l’Inde (si l’on songe aux guerres de religion qui ravageaient  l’Europe).

Il était surtout doué d’une intelligence exceptionnelle, capable d’une attention soutenue pour tous les détails. même les plus minutieux, les plus fastidieux, de l’administration, Il voulait tout voir, contrôlait tout. Son jugement sagace et rapide décelait, d’emblée le défaut ou la faute. Il était servi par une mémoire extraordinaire, qui lui permettait aussi bien de décrire l’état des arsenaux que de citer d’innombrables passages des poètes. Il fut comme son grand-père Bâber, un fin lettré, bien qu’il n’eût jamais pris la peine d’apprendre à lire et à écrire. Il se plaisait à toutes sortes de divertissements, tournois poétiques ou combats d’éléphants.

Son plus grand talent fut peut-être de savoir discerner les hommes de valeur et de leur laisser toute latitude d’exercer leurs capacités. Il choisit ses auxiliaires sans préjugés, aussi bien parmi les hindous que parmi les musulmans. Enfin, il n’avait pas peur des nouveautés, des hardiesses. Il était partisan du progrès et le manifesta en toute occasion, qu’il s’agît du tabac, qu’il fut un des premiers à fumer dans l’Inde, au grand effroi de son médecin, ou de nouveaux types de canons, ou encore on l’a vu, de conceptions religieuses.

Il fut, avec Sher Shah, un des rares souverains de l’Inde qui se préoccupèrent de réformes sociales. Il eut le souci du bien-être de la population, réprimant les violences de la soldatesque, ou s’attachant à supprimer l’esclavage, ainsi que des pratiques hindoues telles que le mariage précoce ou la satï (suicide des veuves sur le bûcher). Il supprima les impôts vexatoires, imposés par les musulmans aux hindous (kar, jeziya) et il ouvrit la plupart des emplois aux hindous.

Sa réforme du système fiscal, inspirée de celle de Sher Shah et menée à bien par le ministre Todar Mal, est peut-être son œuvre la plus remarquable et celle qui a laissé des traces les plus durables jusqu’à l’époque contemporaine. Il fit établir un cadastre, grâce à des procédés nouveaux d’arpentage. Les terres furent classées en trois catégories principales d’après leur degré de fertilité. Enfin l’impôt fut fixé à un taux raisonnable et établi selon l’estimation réelle de la récolte. Ce système équitable et uniforme entraîna la disparition de vingt deux espèces de droits féodaux. On s’efforça, dans une certaine mesure, de réduire le nombre des intermédiaires dans la perception de l’impôt. Sur ce point la réussite ne fut qu’incomplète et, sous les règnes suivants, on ne parvint plus à endiguer la prolifération de ces intermédiaires.

L’empire était une monarchie absolue, gouvernée par l’empereur, assisté d’un certain nombre de ministres et d’un corps important de fonctionnaires. Akbar réforma le système des jaguir (terres données en douaire) qui avait abouti à créer une féodalité indisciplinée. Il introduisit le système des mansab tous les fonctionnaires, civils ou militaires, furent réunis dans un même échelonnement comportant trente-trois grades, depuis le mansabdar de dix hommes, jusqu’à celui de dix mille. Un mansabdar devait, pour un salaire donné, entretenir tant de soldats. Mais dès le début, des tolérances furent admises dans le chiffre de ces soldats : par exemple, un hazari, théoriquement chef d’un millier d’hommes, ne présentait aux revues que deux cent vingt hommes et quatre cent quarante chevaux ; après Akbar l’exagération de ces pratiques, allant parfois jusqu’à l’emploi de figurants lors des revues, devait être un des signes les plus sûrs de la décadence progressive de la puissance mogole. Akbar fut particulièrement vigilant quant à ce genre d’abus et il réintroduisit l’usage, inauguré jadis par Mohammed Toughlaq, d’immatriculer le matériel, les chevaux et les éléphants, par l’apposition d’une marque appelée dâg.

L’armée était en principe féodale, donc non permanente. Il y avait cependant des corps d’élite permanents, tels que la garde impériale et le corps des ahdi ou gardes nobles. L’infanterie était peu nombreuse et médiocre, mais la cavalerie fut l’objet des soins constants de l’empereur. Il faisait venir les meilleurs chevaux, arabes ou persans, et visitait fréquemment les écuries, posant des amendes pour tout manquement. Le corps de génie, sapeurs et pontonniers, était remarquable pour l’époque. Enfin Akbar s’intéressait beaucoup à son artillerie qui était une des meilleures de ce temps. On lui a même attribué, peut-être à tort, deux inventions importantes :

un système de canons groupés et faisant feu simultanément, sorte de canon à plusieurs tubes, ancêtre de la mitrailleuse ;

un canon de montagne se dévissant en deux parties, de manière à former deux fardeaux portés séparément à dos de cheval ou de mulet.

Akbar eut même une petite flotte de canonnières sur le Gange, mais il ne semble pas avoir compris l’importance de la puissance maritime.

Akbar avait établi, dans tout le Nord de l’Inde, et sur une partie du Dekkan, une paix et une prospérité telles qu’on n’en avait pas vu depuis longtemps. Son règne est le plus brillant qu’ait connu l’Inde depuis Harsha. Et une coïncidence, qui n’est peut-être pas toute fortuite veut que ce soit sous Akbar qu’ait été écrite l’œuvre la plus importante de la littérature de l’Inde aux temps modernes, le Râmqyana hindi de Toulsidas, expression la plus populaire de la religion hindoue actuelle. Mais, en dehors de ses succès politiques, et de ses qualités d’homme d’État, Akbar demeure attachant par sa personnalité, son souci de comparer et de rapprocher les différentes religions, son esprit novateur et moderne qui le conduisait à une sorte de foi dans le progrès aussi bien matériel que spirituel. Akbar est une des plus grandes figures de l’histoire mondiale.

Pierre Meile L’Inde             1986

02 1556                               Un édit de Henri II rend obligatoire pour une femme la déclaration de grossesse ; si un enfant meurt sans qu’ait été faite cette déclaration, il y a présomption d’homicide.

25 10 1556                 A Bruxelles, Charles Quint abdique, laissant l’Empire à son frère Ferdinand et à son fils le trône d’Espagne, encore suffisamment vaste pour que le soleil ne s’y couche jamais. Il se retire au monastère de Yuste, dans les montagnes de l’Estrémadure. Il se mit en tête de réveiller lui-même, tôt le matin bien sûr, les moines. Un novice finit par l’interpeller : non content d’avoir troublé le repos du monde quand vous y étiez, voilà que vous venez encore troubler le repos de ceux qui en sont sortis. Et, puisque la vieillesse fait se retrouver frères et sœurs, ses deux sœurs Éléonore et Marie s’installeront tout près, à Jarandilla.

La succession n’est pas simple : en principe c’est son fils Philippe qui devient roi d’Espagne. Mais il est occupé en Angleterre par son mariage avec Marie Stuart, reine d’Angleterre. Elle va mourir trois ans plus tard, et Philippe II épousera alors Élisabeth, fille d’Henri II de France. En attendant c’est sa sœur Jeanne d’Autriche qui va assurer la régence d’Espagne, de 1556 à 1560. Tôt mariée à un prince portugais qui va vite mourir elle se retrouvera donc jeune veuve, [avec un fils vite casé],  mais pas du tout joyeuse, et même confite en dévotion au point que la cour se plaignait que le palais soit devenu un couvent. De Yuste, son père Charles devra lui ordonner de lever son voile lors de chaque ouverture de séance du Conseil, ne serait-ce que pour être bien identifiée par ses ministres. Soy yo, la Princesa ? deviendra la première phrase rituelle de ces conseils.

Elle vivait sous la direction spirituelle du Jésuite François Borgia, déjà confesseur de sa mère Isabelle, et qui deviendra le troisième supérieur général des Jésuites. Et voilà qu’elle s’était mis en tête dès 1554 d’entrer en religion et chez les Jésuites ! et en plus, elle y parvint ! en usant il est vrai de son autorité : Ignace de Loyola s’y refuse [et vigoureusement[3]] ? qu’à cela ne tienne, j’adresse ma demande au pape et puisque les Jésuites doivent obéissance au pape, cela se fera, même aux conditions exigées par Ignace de Loyola : le secret absolu, noviciat de 2 ans, [un religieux commence par prononcer pendant trois ans des vœux temporaires avant de prononcer des vœux définitifs], et un changement d’identité religieuse : ainsi Jeanne d’Espagne devint-elle en religion Mateo Sanchez, tour de passe passe qui administrativement permettait d’occulter dans les registres de l’ordre l’existence d’une femme.

L’affaire avait connu un précédent, avec Isabel Roser, riche veuve de Barcelone qui avait grandement pourvu au quotidien d’Ignace de Loyola en ses jeunes années, et qui avait débarqué à Ostie au printemps 1543, avec compagnes, servantes et bagages, bien décidée à se lier au cher Messire Ignace par le vœu d’obéissance, ce à quoi elle était parvenu pour Noël 1543, avec ses deux suivantes, en ayant toutefois du en appeler au pape, pour qu’Ignace se laisse fléchir.

Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. On voit que le précepte évangélique s’était totalement éclipsé de la tête des bons pères Jésuites, au profit de la confusion des genres, pas très éloignée de la confusion mentale, et que, pratiquant ainsi l’exception confirme la règle formulé un peu moins succinctement par Ignace de Loyola : il ne faut pas établir de règle si rigide qu’il n’y ait de place pour des exceptions, ils se soient donné des bâtons pour se faire battre et n’aient suscité souvent et pour longtemps une haine tenace. Le double langage a probablement un endroit, mais surement un revers. La confusion atteint un sommet avec ce courrier de février 1556 de la Régente Jeanne d’Espagne au Père Général des Jésuites, Ignace de Loyola lui demandant de revenir sur sa décision de rappeler à Rome les pères Jésuites Araoz et François Borgia, son confesseur attitré et directeur de conscience.

Pour que ces deux pères ne puissent se déplacer sans mon autorisation, vous voudrez bien me donner pouvoir sur eux afin que je puisse les commander au nom de l’obéissance. Vous me ferez ainsi un très grand plaisir.

Comment des religieux ont-ils pu se laisser enfermer dans pareil piège où ne devraient pouvoir se régaler que des gens du monde des Talleyrand ?

1556                          La canicule est telle que des incendies peuvent se développer dans les forêts de Normandie.

24 07 1557               L’édit de Compiègne punit de mort l’exercice public ou privé du culte protestant.

10  08 1557             À Saint Quentin, cuisante défaite des troupes françaises du connétable de Montmorency, face à celles de Philippe II d’Espagne menées par Emmanuel Philibert, duc de Savoie : 6 000 morts, 6 000 prisonniers, dont bon nombre seront chèrement rachetés. Les portes de Paris sont ouvertes pour Philippe II, arrivé deux jours plus tard : mais il préfère s’attarder sur le siège de St Quentin âprement défendu par l’amiral de Coligny, qui se rendra le 27 août. Après, les Français auront déjà eu le temps de se refaire et ce sera trop tard pour prendre Paris.

Ambroise Paré était de la bataille, qui y constata le bienfait du nettoyage opéré par les mouches sur les plaies ouvertes et infectées, se nourrissant des tissus infectés et morts pour laisser à l’air les tissus nouveaux et sains. L’histoire ne dit pas s’il fit là une découverte ou ne reprit qu’un usage transmis depuis la nuit des temps : on sait que les mayas, les australopithèques pratiquaient couramment cela. Nombre d’exemples peuplent les récits de médecine de la guerre 14-18. Puis, avec l’arrivée des antibiotiques, de la pénicilline, notre médecine oublia rapidement cela. Mais les vertus en sont  telles que les asticots revinrent sur le devant de la scène dans les années 2 000, avec reconnaissance officielle etc…

Il faut se limiter à deux races précises de mouche, Lucilia sericata et Phormis regina, qui, contrairement aux autres, restent en surface de la peau et ne creusent pas les tissus.
Selon la littérature médicale, les larves nécrophages, désinfectent la blessure en y tuant des bactéries, stimulent la production de tissus cicatriciels, et nettoient les plaies d’une manière optimale (mieux que le chirurgien qui abîme des cellules vivantes, en curetant les plaies qu’il est obligé d’agrandir et de faire saigner). L’asticot peut travailler plusieurs dizaines d’heures, là où le chirurgien ne dispose que du temps que dure l’anesthésie, lui dont l’œil, même expert, ne peut distinguer les cellules vivantes de celles fraîchement mortes. Les asticots sont précis et ne mangent que le tissu nécrosé et/ou infecté, évitant ainsi le risque de gangrène (cause d’amputations) et de septicémies graves souvent mortelles.
La cicatrisation est accélérée et la douleur atténuée. Il est plausible que la sélection naturelle ait favorisé les larves produisant des substances diminuant la douleur ou le prurit, faute de quoi l’hôte chercherait à s’en débarrasser. Il est également plausible qu’elles sécrètent des antibiotiques. Dans ce cas, leur utilisation doit être attentivement surveillée, car une nouvelle vague de souches microbiennes nosocomiales résistant aux asticots (en les infectant par exemple) pourrait apparaître.
L’asticothérapie reste compatible avec d’autres types de soins dont certains antibiotiques. Elle n’est pas compatible avec le traitement des plaies sous pression négative, mais elle peut le précéder. Là où le chirurgien ne peut nettoyer en permanence et en profondeur, des infections ou une gangrène envahissant des tissus, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept (le nettoyage chirurgical des plaies ne se fait qu’une à deux fois par semaine), les asticots peuvent nettoyer sans relâche, à bien moindre coût.
Les larves produisent leurs aliments par digestion extracorporelle grâce à un large éventail d’enzymes protéolytiques qui liquéfient le tissu nécrotique tout en le désinfectant. Les larves absorbent ensuite pour s’en nourrir le tissu mort sous forme semi-liquide, en quelques jours.
Dans une blessure constituant pour elles un environnement optimal, les larves muent deux fois, passant en trois à quatre jours d’une taille allant de 1 à 2 millimètres à une taille de 8 à 10 millimètres.
Toute infection d’une blessure est une complication médicale sérieuse. Si la souche infectieuse est nosocomiale, il devient difficile ou impossible de traiter l’infection qui devient un danger pour le membre atteint et la vie du patient.
Les asticots désinfectent généralement efficacement les plaies et blessures tout en les nettoyant, même s’il s’agit de bactéries résistantes aux antibiotiques.
De premières expérimentations ont montré in vitro dès les années 1930 le caractère antimicrobien à large spectre des sécrétions des larves. En 1957, un facteur antibiotique a été isolé dans ces sécrétions et décrit dans le journal Nature. On pense que sont notamment impliqués de l’allantoïne, de l’urée, de l’acide phénylacétique, des phénylacétaldéhydes, du carbonate de calcium et des enzymes protéolytiques. Des bactéries non tuées par ces sécrétions sont également ingérées et lysées à l’intérieur des larves.
In vitro, les larves se sont montrées capables de détruire un éventail de bactéries pathogènes incluant des variants de Staphylococcus aureus résistants à la méthicilline et des streptocoques du groupe A et du groupe B, des souches aérobies et anaérobies grampositives.
Chez cinq patients (cas publiés) victimes de streptocoques résistants, après l’échec de dix-huit mois de thérapie conventionnelle, l’asticothérapie a pu éliminer la bactérie de toutes les blessures en moyenne en quatre jours.

Wikipedia   Asticothérapie

1557                        Henri II a 39 ans. Il va mourir au cours d’un tournoi deux ans plus tard. Il écrit à l’amour de sa vie, Diane de Poitiers, 58 ans : Je vous supplie d’avoir souvenance de celui qui n’a jamais aimé et n’aimera jamais que vous.

Ménage à trois pour Henri II ? Il n’est pas stupide d’utiliser l’expression, tant la coexistence entre Catherine de Médicis et Diane de Poitiers aura été réelle, à défaut d’être pacifique : les deux femmes étaient intelligentes, les rôles de chacune plutôt bien définis :

La reine ne pouvait souffrir, dans le commencement de son règne, un tel amour et une telle faveur de la part du roi pour la duchesse, mais depuis, sur les prières instantes du roi, elle s’est résignée et elle supporte avec patience. La reine fréquente continuellement la duchesse qui, de son coté, lui rend les meilleurs offices dans l’esprit du roi, et souvent c’est elle qui l’exhorte à dormir avec la reine.

Contarini, ambassadeur vénitien

Les Guise savent tout de Madame de Valentinois à laquelle le roi ne cache rien, et le connétable n’a jamais pu obtenir qu’il ne lui communiquât pas toute chose, quoi qu’il eut fait pour y arriver. Elle ne peut, pour ainsi dire, rien par elle-même, mais il est bien vrai que le roi a peur d’elle. La reine lui est très unie et lui veut du bien, parce quelle est cause que le roi couche avec elle plus souvent qu’il ne ferait.

Alvarotto, ambassadeur de Ferrare.                      Courrier du 15 12 1550

La belle avait pour architecte favori un homme de tout premier ordre en la personne de Philibert de l’Orme, qui lui fit le portail et la chapelle d’Anet [ouest de Paris, sud-est d’Évreux], mais encore les châteaux de Saint Maur les Fossés 1541, Madrid [sur la commune de Neuilly sur Seine, détruit par Louis XVI] 1550, Villers Cotterêts 1556,  Tuileries 1564, Montceaux. Il était aussi théoricien : on lit dans le Premier tome de l’architecture :

Il faut que l’architecte ne soit pas du tout ignorant de la philosophie, des mathématiques, ni aussi de l’histoire pour rendre raison de ce qu’il faict… Il doit savoir discerner la nature des lieux, les parties du monde, la qualité des eaux, les régions, assiettes et propriétés des vents, la bonté des bois, des sables et le naturel des pierres. […] Il faut donc dire que les maçons sçavent plus que tels architectes, qui est contre raison car l’architecte doit estre docte pour bien commander… mais aujourd’huy en plusieurs païs la charrette conduict les bœufs : les maistres maçons en plusieurs lieux gouvernent et enseignent les maistres.

Il écrira encore un Traité complet de l’art de bâtir et Nouvelles inventions pour bien bâtir et à petits frais.1561.

Il explique les rapports entre le client et l’architecte et conserve une vision pratique et pleine de bon sens du rôle de la conception, de l’honnêteté des devis. Il expose aussi ses choix techniques : création d’un nouvel ordre français, à côté des cinq ordres romains et grecs, recours au cercle en construction, et utilisation du dôme, et il décrit une technique de charpente appliquant le principe du clavage sur des arcs en arche arrondie à la place du système classique de la ferme triangulée. Il préconise aussi l’utilisation de fermes en arc en plein cintre ou en anse de panier – en façon de anse de pennyer –  pour supporter des planchers en remplacement des classiques solives. Sa réflexion découle directement de la recherche d’économies dans la construction en utilisant de bien moins coûteuses busches de moule – des morceaux de charpente ancienne – à la place des longs bois, rares et onéreux à transporter et à manipuler. C’est la technique de construction de toit de carêne, dite encore charpente à petits bois : on trouve encore dans le sud-ouest de la France nombre de ces charpentes dites charpentes Delorme.

Xavier Bezançon § Daniel Devillebichot Histoire de la Construction. De la Gaule romaine à la Révolution française. Eyrolles 2013

Dès 1547, Diane a entrepris l’agrandissement et l’embellissement du château de Louis de Brézé, jusqu’à en faire un château royal :

Je partis pour la cour, alors à Anet, admirable et somptueuse maison, appartenant à Mme de Valentinois, à treize lieues de Poissy. Après mon audience du roi, Mme de Valentinois ordonna qu’une collation fût préparée pour moi dans une galerie, et qu’ensuite je verrais toutes les curiosités de la maison, qui étaient si somptueuses, et si princières que je n’en ai jamais vu de semblables.

William Bekering, ambassadeur d’Angleterre.

De votre Dianet (de votre nom j’appelle Votre maison d’Anet) la belle architecture,
Les marbres animés, la vivante peinture,
Qui la font estimer des maisons la plus belle :
Les beaux lambris dorés, la luisante chapelle,

Les superbes donjons, la riche couverture,
Le jardin tapissé d’éternelle verdure,
Et la vive fontaine à la source immortelle :
Ces ouvrages(Madame) à qui bien les contemple,

Rapportant de l’antiq’ le plus parfait exemple,
Montrent un artifice et dépense admirable.
Mais cette grand’douceur jointe à ceste hautesse,

Et cet Astre benin joint à cette sagesse,
Trop plus que tout cela vous font émerveillable.

Joachim du Bellay Regrets Sonnet 159

Si je pouvais Magny, acquérir, par la grâce
De nostre d’Avençon, quelques faveur de celle
Qui de cent mille noms pour ses effets s’appelle,
Et qui change trois fois diversement sa face :
Près des jardins d’Anet, dans une belle place,
Je peindrais ses honneurs d’une lettre immortelle,
Et tous les puissants Dieux qui marchent après elle
Quand, la trompe à son col, elle court à la chasse.

Ronsard 1556

Les Portugais fondent le comptoir de Macao, à l’entrée de l’estuaire de Canton : faute de pouvoir les en déloger, les Chinois barreront l’isthme par un mur qui leur permettait de prélever une redevance sur les marchandises portugaises vendues à Canton.

Paul IV a été élu pape deux ans plus tôt. Ce n’est ni un tendre ni un drôle et il le prouve vite avec sa sinistre bulle Cum nibis absurdum :

Il est trop absurde et inconvenant que les juifs, condamnés par Dieu à un éternel esclavage à cause de leurs péchés, puissent, sous prétexte qu’ils sont traités avec amour par les chrétiens et autorisés à vivre au milieu d’eux, être ingrats au point de les insulter au lieu de les remercier et assez audacieux pour s’ériger en maîtres là où ils doivent être des sujets. On nous a informé qu’à Rome et ailleurs, ils poussent l’effronterie jusqu’à habiter parmi les chrétiens dans le voisinage des églises sans porter de signe distinctif, qu’ils louent des maisons dans les rues les plus élégantes et autour des places dans les villes, villages et localités où ils vivent, acquièrent et possèdent des bien-fonds, tiennent des servantes et des nourrices chrétiennes ainsi que d’autres domestiques salariés et commettent divers autres méfaits à leur honte et au mépris du nom chrétien.

Et l’on passa vite des paroles aux actes : création de ghettos à Rome, Bologne, Ancône…, port obligatoire d’un chapeau jaune, interdiction de tout commerce d’alimentation humaine etc etc…

6 01 1558                   François de Guise reprend Calais aux Anglais.

24 04 1558                La Reine d’Écosse Marie Stuart, – sa mère était née Guise -, épouse François, aîné de Henri II et donc Dauphin de France. Il devient ainsi roi consort d’Écosse.

Ronsard adresse ses compliments au roi Henri II :

Chant de liesse au roy

Je ne serois digne d’avoir ésté
Nourri petit dessous ta Majesté,
Si au milieu de tant de voix qui sonnent,
Tant d’instrumens qui doucement résonnent,
Tant de combats, de joutes, de tournois,
De tabourins, de fifres, de hautbois,
Qui sont tous pleins de joyeuse allégresse,
Je ne sentais la publique liesse,
Je ne serais ton fidelle sujet,
Si en voyant un si plaisant objet,
Je ne monstrois, d’escrit et de visage,
De ma liesse un publiq’ tesmoignage,
Pour louer Dieu si favorable, et toy
Qui t’es monstré si bon père et bon Roy ;
Qui, comme Auguste, après la longue guerre,
As ramené l’âge d’or sur la terre,
Themis, Astrée, et nous as fait avoir
Ce que ton père a souhaité de voir,
Et toutefois jamais n’avoit sceu faire
Ce qu’en un jour tu nous as sceu parfaire.
Tu as changé tes guerriers estendars
En oliviers ; le fer de tes soldars
(Qu’avait si bien affilé la querelle)
S’est émoussé dessous la peau nouvelle ;
Tu as lié de cent chaînes de fer
Le cruel Mars aux abysmes  d’enfer

Du Bellay (Regrets 1558 CLXX) s’adresse directement à la mariée :

Ce n’est pas sans propoz qu’en vous le ciel a mis
Tant de beautez d’esprit et de beautez de face,
Tant de royal honneur et de royale grace,
Et que plus que cela vous est encor promis.

Ce n’est pas sans propoz que les Destins amis,
Pour rabaisser l’orgueil de l’Espagnole audace,
Soit par droit d’alliance ou soit par droit de race,
Vous ont par leurs arrêts trois grands peuples soumis.

Ils veulent que par vous la France et l’Angleterre
Changent en longue paix l’héréditaire guerre
Qui a de père en filz si longuement duré :

Ils veulent que par vous la belle vierge Astrée
En ce siècle de fer reface encor’ entrée,
Et qu’on revoye encor’ le beau Siècle doré.

La réputation de sévérité de l’éducation anglaise est une vieille histoire : lady Jane Grey s’en ouvrait déjà à l’humaniste Roger Ascham :

Quand je suis en présence de mon père ou de ma mère, que je parle, me taise, marche, sois assise ou debout, mange, boive, couse, joue, danse ou fasse n’importe quoi d’autre, je dois pour ainsi dire le faire de façon aussi pondérée, grave et mesurée, oui, de façon aussi parfaite que Dieu créant le monde, faute de quoi je suis vertement réprimandée, cruellement menacée, et parfois pincée, égratignée et maltraitée de bien d’autres manières dont je ne parlerais pas à cause du respect que je leur dois, bref, si injustement punie, que je crois être en enfer.

13 05 1558                        Plus de 10 000 protestants parisiens se rassemblent au Pré aux Clercs pour y chanter des psaumes. Ils recommencent le 16, puis le 18 avec, à leur tête Antoine de Bourbon, roi de Navarre et son frère Louis I° de Condé, dont on tolérait le protestantisme, car c’était un petit homme qui rit et baise la mignonne.

15 11 1558                        Diane de Poitiers, grande princesse du conformisme, atteint le sommet de la reconnaissance sociale comme maîtresse en titre du roi, avec cette lettre reçue du pape Paul IV :

C’est un devoir pour nous qui sommes à la tête du troupeau des fidèles que d’exhorter les princes à la paix. Ce devoir est particulièrement impérieux pour ceux qui peuvent se prévaloir d’autorité sur les princes ou de faveur de leur part. Aussi, c’est votre rôle, Chère Fille, que d’appuyer de toutes vos forces, auprès du Roi très Chrétien, l’action que nous menons ; de joindre vos exhortations à nos prières afin que l’esprit du Roi soit d’autant plus enclin à recevoir les conseils de la paix qu’il y aura été mieux engagé par vos supplications et vos efforts.

3 04 1559      Le traité de Cateau Cambrésis entérine la fin des guerres d’Italie et marque la réconciliation des pays catholiques contre les Habsbourg protestants : la France retrouve les places de la Somme, Calais moyennant 500 000 écus, abandonne la Corse aux Génois et renonce au Milanais.

25 05 1559      Le pasteur François Morel de Collonges préside le premier synode protestant national à Paris, qui déclare constituée l’Église réformée de France.

Juin 1560             François, le Dauphin est déjà malade. Le roi Henri est encore bien vivant :

A Saint Germain, devant le fier château, MARIE
STUART, le front orné de perles et d’or fin,
Arrive de la chasse avec le roi dauphin,
Car elle aima toujours la noble vénerie.

Toute la cour l’entoure avec idolâtrerie,
Oubliant pour ses yeux la fatigue et la faim,
Et François pâlissant, dans un songe sans fin
Admire sa blancheur et sa bouche fleurie.

Ronsard dit : C’est le lys divin, que nul affront
Ne peut ternir !  Le roi Henri la baise au front.
Cependant, elle rit tout bas avec madame

De Valentinois, blonde aux cheveux ruisselants,
Et toutes les deux, sous le rouge ciel de flamme
Regardent au chenil rentrer les chiens sanglants.

Théodore de Banville Marie Stuart       Princesses

2 06 1559                L’édit d’Écouen met hors la loi les protestants.

29 06 1559              La reine Catherine dans un cauchemar voit la tête de son mari ensanglantée. Dans ses Centuries, Nostradamus avait écrit :

Le lion jeune le vieux surmontera
En champ bellique, par singulier duelle,
Dans cage d’or les yeux lui crèvera,
Deux classes une, puis mourir, mort cruelle,

30 06 1559                 À l’occasion des mariages de sa fille Élisabeth à Philippe II d’Espagne [veuf de Marie Tudor] et de sa sœur Marguerite au duc de Savoie, Henri II est mortellement blessé lors du tournoi de la rue Saint Antoine, à la Maison Royale des Tournelles [rasée les années suivantes sur ordre de Catherine, pour devenir la Place des Vosges : cette place-là est née du coup de lance de Montgomery, dira Victor Hugo]. Après plusieurs victoires, il avait omis d’accrocher la visière de son casque : la lance de son adversaire, son capitaine des gardes l’Ecossais Montgomery, en se cassant relève cette visière et lui fichent dans l’œil et au-dessus deux gros éclats de bois. Ambroise Paré, arrivé de sa Touraine le 3 juillet, n’osa prendre le risque d’une opération, malgré des essais faits sur des condamnées décapités à la hâte. André Vésale, premier médecin de Philippe II arrivé de Bruxelles le 7 juillet, confirmera qu’il était trop tard pour entreprendre quoi que ce fut : il mourra le lundi 10 juillet, après avoir imposé le mariage de Marguerite au duc de Savoie, célébré le dimanche 9.

Hélas, il fut occis de l’éclat d’une lance,
Lui qui en guerre était d’indomptable vaillance.
Mais, devant que mourir, il avait si bien fait
Qu’il avait de son temps le siècle d’or refait.

Du Bellay Tombeau

Exit Diane de Poitiers, bien sûr, et sa fonction bien réelle à défaut d’être officielle de reine de France pendant près de 12 ans avec tout pouvoir sur son amant le roi pendant toute la durée de son règne  : c’est dès son veuvage en 1531 qu’elle commença par s’occuper de l’éducation du prince, à la demande même de François I° ; Henri n’avait alors que 12 ans, mais il était déjà amoureux d’elle depuis l’âge de 7 ans, lors de cet inoubliable baiser de Bayonne qui avait été sa bouée en Espagne pendant 4 ans de détention.

Catherine était trop prudente pour la déshabiller : à 60 printemps, elle avait encore de bien beaux restes et cela aurait pu se retourner contre elle ; elle se contenta de renouveler sa garde robe, lui prenant son beau château de Chenonceaux en lui cédant celui de Chaumont sur Loire, de moindre valeur, avec cette dédicace : Je ne puis oublier qu’elle faisait les délices de mon cher Henri. C’est Catherine qui achèvera le projet en construisant sur le pont lancé par Diane une galerie à deux étages. Diane rendra spontanément les bijoux de la couronne.

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26 09 1559            Philippe II débarque à Laredo : il ne quittera plus l’Espagne. Il a sous estimé la gravité de la situation financière ; il s’en ouvre à Granvelle, évêque d’Arras, trois mois plus tard :

Croyez que j’ai beaucoup désiré pourvoir ces Pays Bas de tout ce que je sais leur être nécessaire… Mais je vous donne ma parole que j’ai trouvé ici une situation pire que celle de là-bas, qu’il m’est impossible de vous secourir, et même de pourvoir, ici, à des besoins si infimes que vous vous étonneriez s’il vous était donné de les voir. Je vous confesse que jamais je n’ai pensé, là-bas, qu’il pouvait en être ainsi et je n’ai pas trouvé de remède en dehors de l’argent de la dot, comme vous le verrez d’après la lettre que j’écris à ma sœur [Marguerite de Parme].

23 12 1559                         Anne du Bourg, conseiller au parlement, a été arrêté le 10 juin pour avoir osé prendre la défense des protestants ; on le suspecte d’être mal pensant de la foi bien que catholique : il avait surtout osé dire sa sainte colère à l’assemblée des Chambres, face au procureur général Bourdin mais surtout face au  roi : Je réclame la clémence envers les Luthériens ! Je blâme vigoureusement les massacres auxquels on se livre aujourd’hui au nom de Dieu ! Il est d’ailleurs odieux d’appliquer aux innocents la peine que l’on épargne aux adultères ! Il est pendu en place de Grève [4] ; son cadavre est jeté au bûcher.

1559                   Adam de Craponne, ingénieur, achève les travaux du canal qui amène [5] les eaux de la Durance à Salon de Provence. Le parcours emprunte le perthuis de Lamanon, c’est à dire celui de l’ancien cours de la Durance. Il approvisionne les fontaines de Salon de Provence et permet aussi l’irrigation de la plaine de la Crau, ancien delta de la Durance, pour mêler finalement ses eaux à l’étang de Berre. Les cossouls, – pâturages – vont pouvoir devenir beaucoup plus productifs : le seul fourrage au monde à être distingué d’une AOC ! La transhumance aura encore de beaux jours. Une autre licence sera accordée en 1581 aux frères Claude et Pierre Ravel pour construire la branche d’Arles, qui leur demandera la construction du pont-aqueduc du Pont de Crau.

La mort de sa demi-sœur Marie I° Tudor, de sinistre mémoire – Bloody Mary – porte Élisabeth, fille d’Henri VIII d’Angleterre et d’Anne Boleyn, autant dire bâtarde aux yeux de l’Église Catholique, sur le trône de l’Angleterre : elle prend le nom d’Élisabeth I°. Sur le plan religieux, son père avait cassé la maison mais ne l’avait pas reconstruite : c’est elle qui va le faire avec l’Acte d’Uniformité, acte fondateur de l’Église anglicane. Quatre ans plus tard, la publication des 39 articles qui définissent le dogme anglican lui vaudront excommunication, mais les dés étant jetés, elle se contentera d’un I don’t care.

Les habitants de Bâle réalisent que Jean de Bruges, mort trois ans plus tôt, n’était en fait autre que l’anabaptiste David Joris : un magistrat fait exhumer le cercueil, extraire le corps qui est l’objet d’une exécution posthume !

Le pape Paul IV crée l’index – Index librorum phohibitorum : liste des livres interdits – couramment nommé l’enfer au Vatican. C’est tellement beau qu’on y passerait bien un week-end, même sans rien lire.

 

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17 03 1560                         Conjuration d’Amboise. Le nouveau roi, François II, est lié aux très catholiques Guise par sa femme Marie Stuart, leur nièce. Les Bourbons protestants chargent La Renaudie de s’emparer de l’entourage royal ; mais les Guise ont eu vent du complot et le répriment sauvagement, faisant pendre par dizaines les conjurés aux grilles du château, décapitant les autres, le tout sous les yeux du roi et de la reine. Les protestants ne pardonneront pas cette cruauté à la famille de Lorraine.

11 05 1560                         L’Espagne a constitué une armada chrétienne pour prendre Tripoli, aux mains du redoutable Dragut. Les retards dans la mise en place vont s’enchaîner, lenteur de la chaîne de décisions, lenteur des interminables courriers entre Barcelone, Madrid, Gênes, Naples,  lenteur due aux immobilisations qu’entraîne le mauvais temps : bloquée à Malte pendant dix semaines jusqu’au 10 février, les épidémies envoient au tapis 2 000 hommes, avant tout combat ! Changement d’objectif : finalement, ce sera Djerba, au large de laquelle l’arrivée de la flotte turque provoque une fuite éperdue : on se décharge au plus vite de ce qui peut alourdir un navire : balle de laine, jarres d’huile, chevaux, chameaux ; malgré tout, 28 galères ou galiotes furent perdues, sans compter les navires prisonniers. Ce sont seulement 17 galères qui arrivèrent à bon port. Rarement on avait vu pareille débâcle. Le 1° Août, c’était au tour du fort de Djerba de capituler. Le désastre sera salutaire et obligera l’Empire de Philippe II à réagir : un large travail d’équipement maritime se mettra en place, depuis Palerme et Messine, sur toutes les côtes de l’Italie occidentale, et sur toutes les côtes méditerranéennes de l’Espagne. La puissance de la Turquie s’affaiblira dès lors régulièrement.

Philippe ne peut, comme son père, invoquer la dignité impériale pour justifier sa prétention d’intervenir partout en Europe. C’est au nom de la défense du catholicisme qu’il s’appliquera à légitimer ses visées impérialistes : une prétention que le pape est le premier à dénoncer. Sa puissance le dispense d’autant plus d’avoir à se justifier qu’elle constitue à ses yeux l’instrument de la Providence. Roi de plus en plus absolu en Castille, en Aragon et bientôt au Portugal (annexé en 1580), maître des Pays-Bas et de la Franche-Comté, maître en Italie du Milanais, du royaume de Naples, de la Sicile et de la Corse, sans parler des États et des princes qui relèvent indirectement de sa mouvance – la République de Gênes, le duc Emmanuel-Philibert de Savoie, le grand-duc de Toscane, les Farnèse qui régnent à Parme et à Plaisance et les Gonzague de Mantoue – il dispose de la meilleure armée d’Europe, d’une flotte nombreuse et puissante et des trésors d’Amérique qui, via Séville, règlent l’économie européenne.

En un temps où la piraterie barbaresque et les corsaires anglais rendent les déplacements maritimes entre l’Espagne et les Pays-Bas de plus en plus périlleux, qu’il s’agisse des relations commerciales ou de l’acheminement des troupes et de leur ravitaillement, le passage par les Alpes – via le Mont-Cenis ou le Petit-Saint-Bernard – constitue une utile solution de rechange. Les rapports étroits que le roi catholique entretient avec Gênes et avec Florence lui permettent d’autre part de disposer, grâce au système des lettres de change gagées sur les importations de métaux précieux américains – les fameux asientos -, de crédits considérables nécessaires au financement de sa politique étrangère et notamment aux immenses dépenses de la guerre de Flandre. Enfin, l’Italie fournit aux armées de Philippe II des soldats et des condottieri aguerris, également indispensables à la conduite des opérations sur des théâtres aussi divers que les Pays-Bas, le Portugal ou l’Amérique latine.

De 1559 à 1620, l’Espagne a maintenu son hégémonie sur la plus grande partie de la Péninsule. Seuls Venise et son domaine de Terre ferme, dans une moindre mesure l’État pontifical, conservent assez d’autonomie pour mener leur propre politique, voire pour tenir tête au roi d’Espagne.

La poigne avec laquelle cette prépondérance fut imposée aux Italiens n’a pas eu que des aspects négatifs pour les intéressés. Elle s’est accompagnée en effet d’une réduction des conflits, d’une pax hispanica qui a duré un peu plus d’un demi-siècle et qui tranche avec l’agitation guerrière de la période précédente. Dans un souci de centralisation et de contrôle des territoires placés sous son autorité directe, la monarchie espagnole a mis en place un Suprême Conseil d’Italie qui, depuis Madrid, a pour charge de diriger le royaume de Naples, la Sicile et la Sardaigne. À Naples et à Palerme, deux vice-rois représentent le souverain catholique, mais ne disposent que d’une autonomie réduite. Les États votent les impôts sans discuter et ne sont consultés que pour la forme : ceux de Naples seront d’ailleurs purement et simplement supprimés en 1642. Les contributions financières sont lourdes et continûment augmentées, le produit de l’impôt n’étant que très partiellement employé sur place. L’exportation du blé, dont la production a sensiblement baissé, est sévèrement régle­mentée. Les disettes sont fréquentes et auront pour effet de provoquer au XVII°siècle de violentes insurrections populaires.

Même centralisme, même souci impérialiste de faire concourir la richesse du pays à la grandeur de la monarchie espagnole dans le Milanais, également dirigé par un gouverneur qui nomme les fonctionnaires et en face duquel le Sénat tente bon an mal an de défendre une certaine autonomie.

Ni Venise, tout entière accaparée par la lutte contre les Turcs, ni la France, en proie aux guerres de Religion, ne sont en mesure de s’opposer à l’hégémonie espagnole. Les Valois ont certes conservé quelques places fortes dans le Piémont (Turin, Chieri, Chivasso, Villa-nova d’Asti, Pinerolo) ainsi que le marquisat de Saluzzo, preuve qu’ils n’ont pas renoncé à d’éventuelles interventions. Mais ils ont dû, dès 1588, renoncer à ce dernier territoire, essentiel pour le contrôle de la haute vallée du Pô et l’accès à la plaine padane, au profit du duc de Savoie. Dès lors, les Français s’abstiendront de toute initiative, du moins jusqu’aux premières années du règne d’Henri IV.

Piere Milza           Histoire de l’Italie   Arthème Fayard 2005

12 09 1560                     Martin, fils aîné de Sanxi Aguerre, est né à Hendaye. En 1527, sa famille va s’établir dans le village d’Artigat – sud de Toulouse, ouest de Pamiers – où ils changent leur nom en Guerre. Ils achètent de la terre et établissent une tuilerie, métier qu’ils pratiquaient déjà à Hendaye. En 1538, à 14 ans, il épouse Bertrande de Rols, 12 ans, fille d’une famille aisée. Ils attendront huit ans avant d’avoir un enfant : Sanxis. En 1548, Martin est accusé de vol de grain envers son père. En raison de ce crime grave selon le code basque, Martin Guerre décide d’abandonner Artigat et sa famille. Bertrande, âgée de 22 ans, refuse de se remarier. Huit ans se passent et dans l’été 1556, un homme surgit à Artigat, qui se prétend Martin Guerre. Il lui ressemble, connaît maints détails de la vie de Martin et parvient en conséquence à convaincre la plupart des villageois, son oncle Pierre Guerre, ses quatre frères et Bertrande, qu’il est l’homme en question. Il vit trois ans avec Bertrande et son fils. Ils ont deux filles, dont une survit. Il réclame l’héritage de son père, mort pendant son absence, et entame même des poursuites civiles, en 1558,  devant le juge de Rieux, contre son oncle, qui, administrateur de ses biens en son absence, refuse de lui rendre les comptes.

Dès lors, Pierre Guerre, qui avait épousé la mère de Bertrande devenue veuve, devient de nouveau soupçonneux, et ses soupçons ont un certain poids, ainsi Martin était passionné d’escrime et le prétendu Martin ne la pratique pas du tout … Lui et sa femme essaient de convaincre Bertrande de l’imposture, et de la nécessité d’intenter un procès contre Martin. Bertrande refuse, Pierre Guerre tente alors de convaincre son entourage, et propose même à son ami, Jean Loze, d’assassiner le prétendu imposteur : nouveau refus. Outre Bertrande, les sœurs du soi-disant Martin prennent aussi la défense de ce dernier.

Le village est partagé. Un soldat passant par Artigat déclare, en 1559, que le vrai Martin a perdu une jambe à la guerre.

Un jour, Martin, lors d’une autre accusation, se verra accusé, outre d’incendie volontaire, d’avoir  usurpé le lit conjugal d’un autre homme. Mais Bertrande est encore à ses côtés et il est acquitté. Pierre Guerre, qui enquête dans les environs, pense avoir trouvé la véritable identité de l’imposteur : Arnaud du Tilh, un homme de réputation douteuse du village proche de Sajas. Pierre lance alors un nouveau procès, au nom de Bertrande, que sa femme – la mère de Bertrande -, et lui-même pressent de se porter à charge contre Martin, pression qui n’est pas loin de la contrainte.

En 1560, le procès s’ouvre à Rieux. Dans son témoignage à décharge, Bertrande dit qu’elle pensait honnêtement que cet homme était son mari. Les prétendus époux relatent tous deux séparément des détails identiques sur leur vie intime avant 1548. Le prétendu Martin la défie : si elle est prête à jurer qu’il n’est pas son mari, il est d’accord pour être exécuté – Bertrande reste silencieuse. Après avoir entendu plus de 150 témoins, certains reconnaissant Martin (y compris ses quatre sœurs), d’autres reconnaissant Arnaud du Tilh et d’autres encore refusant de se prononcer, la Cour déclare le défendeur coupable d’usurpation du nom et de la personne de Martin Guerre et d’abus de confiance à l’égard de Bertrande de Rols.

L’accusé fait appel auprès du Parlement de Toulouse. Bertrande et Pierre sont arrêtés, elle pour éventuel adultère, Pierre pour possibles accusations mensongères et parjure. Martin plaide sa cause avec éloquence devant la Chambre criminelle, composée d’un groupe de dix à onze conseillers et de deux ou trois présidents, dont Jean de Coras, protestant et Jean de Masencal, premier président du Parlement de Toulouse. Ce dernier, catholique, confie l’instruction du procès de Martin Guerre au premier.

Jean de Mansencal sait, par le témoignage d’un ancien soldat, que Martin Guerre avait perdu une jambe à la bataille de Saint Quentin, le 10 août 1557, alors qu’il combattait dans les troupes espagnoles. Il était facile d’en déduire que le disparu était pensionnaire d’un établissement de l’Ordre de Saint Jean de Jérusalem au sein duquel un des fils du troisième président, Antoine de Paulo, occupe des fonctions importantes. Il négocie la remise du vrai Martin Guerre et son impunité. Mansencal incite Jean de Coras à rendre un jugement clément.

À l’audience du Parlement de Toulouse, Coras convie les plus grands juristes de France, dont Michel de Montaigne et Jean Papon. Mais le triomphe de Coras se transforme en catastrophe : le vrai Martin Guerre apparaît à l’instant même où Coras vient de déclarer qu’Arnaud du Thil est bien… Martin Guerre. Coras est ridiculisé.

Durant son absence, le vrai Martin Guerre était parti en Espagne où, après avoir servi le cardinal Francisco de Mendoza, à Burgos, il s’était engagé dans l’armée de Pedro de Mendoza. Il avait participé à la bataille de Saint Quentin, le 10 août 1557, où il avait été blessé puis amputé d’une jambe. Antoine de Paulo avait du mettre en scène son retour au paroxysme du suspense. Dans un premier temps, il rejeta les excuses de sa femme, disant qu’elle aurait dû voir l’imposture.

Aujourd’hui, on s’accorde de façon générale sur l’avis de Natalie Zemon Davis pour penser que Bertrande a silencieusement ou explicitement pris part à la fraude, car elle avait besoin d’un mari et était bien traitée par Arnaud. L’improbabilité de confondre un étranger avec son mari, le soutien qu’elle apporta à l’imposteur jusqu’au dernier moment, ainsi que les détails de vie commune, semblant avoir été concoctés au préalable et rapportés lors du procès, sont cités comme présomptions de cette thèse.

Arnaud du Tihl fut condamné à mort, en exécution du jugement :

Vu le procès fait par le Juge de Rieux à Arnaud du Tilh, dit Pansette, soi disant Martin Guerre, prisonnier à la Conciergerie, appelant dudit Juge, etc.

Dit a été que la Cour a mis et met l’appellation dudit du Tilh, et ce dont a été appelé, au néant ;

Et pour punition et réparation de l’imposture, fausseté, supposition de nom et de personne, adultère, rapt, sacrilège, plagiat, larcin et autres cas par ledit du Tilh commis, résultants dudit procès :

La Cour l’a condamné et condamne à faire amende honorable au devant de l’Église du lieu d’Artigues, et icelui à genoux, en chemise, tête et pieds nus, ayant la hart au col, et tenant en ses mains une torche de cire ardente, demandant pardon à Dieu, au Roi et à la Justice, auxdits Martin Guerre et Bertrande de Rols mariés ; et ce fait sera ledit du Tilh délivré ès mains de l’Exécuteur de la haute Justice, qui lui fera faire les tours par les rues et carrefours accoutumés dudit lieu d’Artigues ; et la hart au col, l’amènera au devant de la maison dudit Martin Guerre, pour icelui, en une potence qui à ces fins y sera dressée, être pendu et étranglé, et après son corps brûlé.

Et pour certaines causes et considérations à ce mouvant la Cour, celle-ci a adjugé et adjuge les biens dudit du Tilh à la fille procréée de ses œuvres et de ladite de Rols, sous prétexte de mariage par lui faussement prétendu, supposant le nom et personne dudit Martin Guerre, et par ce moyen décevant ladite de Rols ; distraits les frais de Justice ; et en outre a mis et met hors de procès et instance lesdits Martin Guerre et Bertrande de Rols ; ensemble ledit Pierre Guerre oncle dudit Martin ; et a renvoyé et renvoie ledit Arnaud du Tilh audit Juge de Rieux, pour faire mettre le présent Arrêt à exécution selon sa forme et teneur.

Prononcé judiciellement le 12ème jour de Septembre 1560.

Juste avant de mourir, il demanda pardon à tout le monde, et plus spécialement à Martin, qu’il supplia de ne pas rudoyer sa femme, qui était bonne. On suppose donc que Martin reprit la vie conjugale.

L’histoire a séduit nombre d’écrivains.

Je vy en mon enfance, [Montaigne se souvient plus très bien : il avait alors 27 ans] un procez que Corras Conseiller de Thoulouse fit imprimer, d’un accident estrange ; de deux hommes, qui se presentoient l’un pour l’autre : il me souvient (et ne me souvient aussi d’autre chose) qu’il me sembla avoir rendu l’imposture de celuy qu’il jugea coulpable, si merveilleuse et excedant de si loing nostre cognoissance, et la sienne, qui estoit juge, que je trouvay beaucoup de hardiesse en l’arrest qui l’avoit condamné à estre pendu. Recevons quelque forme d’arrest qui die : La Cour n’y entend rien ; Plus librement et ingenuëment, que ne firent les Areopagites : lesquels se trouvans pressez d’une cause, qu’ils ne pouvoient desvelopper, ordonnerent que les parties en viendroient à cent ans.

Montaigne Essais, livre III, chap. XI : Des boîteux

Leibniz en tire un exemple. Bayle, natif du Carla-Bayle, proche d’Artigat, s’en sert pour illustrer sa théorie des droits de la conscience errante :

Dès lors qu’elle est sincèrement persuadée, la conscience humaine doit se plier à ce qui s’impose à elle comme une vérité, même s’il s’agit en fait d’une erreur : Si une femme, trompée par la ressemblance qui serait entre son véritable mari et un autre homme, accordait à cet autre homme tous les privilèges du mariage, elle ne donnerait aucune atteinte à sa chasteté. […] Cette femme serait non seulement excusable d’en user de cette façon, mais aussi tout à fait inexcusable si elle en usait autrement. Car, si elle refusait ses caresses à un tel homme, elle ne pourrait s’en justifier que par la raison qu’elle douterait si ce serait son véritable mari : mais nous supposons qu’elle n’aurait pas le moindre doute sur ce point-là ; donc le refus de ses caresses serait entièrement blâmable, et le véritable mari aurait très grande raison de s’en plaindre.

Pierre Bayle                     Nouvelles Lettres critiques, VIII.

Alexandre Dumas [dans Crimes célèbres], Narcisse Fournier en ont écrit une version. Jean-François Bladé, en 1856, publie Le faux Martin Guerre dans la Revue d’Aquitaine. En 1967, la romancière américaine  Janet Lewis publie le roman The Wife of Martin Guerre, et un opéra du même titre en est tiré, avec une musique de William Bergsma et un livret de Janet Lewis. En 1982, Daniel Vigne réalise le film de Le retour de Martin Guerre sur un scénario co-écrit par Natalie Zemon Davis et le scénariste Jean-Claude Carrière, joué par Gérard Depardieu et Nathalie Baye : la version est à peu près fidèle de l’histoire. Une nouvelle version , américaine a été tournée, Sommersby, avec Jodie Foster, Richard Gere, replacée dans le contexte de la Guerre de Sécession. Il y a eu encore une adaptation en comédie musicale par  Alain Boublil et Claude-Michel Schönberg, auteurs de la comédie musicale Les Misérables ; elle a été jouée à Londres et à Broadway. En France, Martin Guerre a été joué pour la première fois au festival théâtral de Fromentine en 2005.

… Il s’en est fallu de peu que Martin Guerre ne pique la vedette à Jeanne d’Arc…

5 12 1560                   A Orléans, François II meurt à 16 ans, probablement d’une mastoïdite, ou d’une méningite, ou simplement d’une otite.

Sans cesse mon cœur sent
Le regret d’un absent.
Si parfois vers les cieux
Viens à dresser ma veue
Le doux traict de ses yeux
Je vous en une nue ;
Soudain, je vois en l’eau
Comme un tombeau.
Si je suis en repos,
Sommeillant sur ma couche,
Je le sens qui me touche :
En labeur, en recoy,
Toujours est près de moy.

Marie Stuart, son épouse, de 18 ans, qui va regagner son royaume d’Écosse.

Calvin décochera sa flèche : Dieu qui avait frappé le père à l’œil a frappé le fils à l’oreille.

Ronsard, triste, célèbre son départ :

Élégie à Marie Stuart

Bien que le trait de vostre belle face
Peinte en mon cœur par le temps ne s’efface,
Et que tousjours je le porte imprimé
Comme un tableau vivement animé,
J’ay toutefois pour la chose plus rare
Dont mon estude et mes livres je pare,
Vostre semblant qui fait honneur au lieu,
Comme un portrait fait honneur à son Dieu.

vers 1560                     Pierre Belon est botaniste : en 1547, il a fait partie d’une expédition à l’initiative de François I° auprès du Grand Turc, Soliman le Magnifique : il connaît donc bien le Moyen Orient d’où il a rapporté nombre de plantes nouvelles et, en Cilicie (centre-sud de la Turquie) un arbre auquel il s’attache particulièrement : le platane. Retiré à Touvie, dans le manoir de son premier protecteur, René du Bellay, évêque du Mans, il cherche à l’acclimater :

Donc, Platanus, qui aussi choisissez vostre demeure sauvage en plus froid climat que le nôtre par les vallées d’Asie, à quoi tiendra que nous ne vous puissions avoir ? Si pensons-nous que tant ne serez revêche que ne puissions bien jouir de vous, sans toutesfois emploier pour cet effect la millième partie de la despence que fist un seul citoyen romain quand vous passastes la mer. Car, puisque jà vous avons né de semence jusques à la cinquième feuille, y a espoir que ne nous eschaperez l’hyver, et, si une douzaine, ainsi en aurons mille.

A peu près dans le même temps, Rembert Dodoens, né à Malines, enseigne à Leyde en Hollande : il conseille l’acclimatation en Hollande d’une espèce de tulipe venue de Turquie : le succès sera total.

Jean Nicot [6] de Villemain, fils d’un notaire de Nîmes, ambassadeur de France au Portugal, envoie de la poudre de tabac à Catherine de Médicis, pour soigner les migraines de son fils François II, (atteint aussi de tuberculose) qui en fût, dit-on, soulagé, et le petun connut alors un énorme succès : on la nomma encore herbe à la reine, herbe sainte, herbe cordiale, herbe à tous les maux, médicée, herbe à l’ambassadeur, nicotiane, herbe à Nicot. On commença par priser, puis chiquer, et, seulement à partir du XIX° siècle, fumer.

A Lisbonne, il est à même de constater que le marché des Indes orientales est loin d’avoir mis fin à celui de la Méditerranée :

Si cette vuydange par la mer Rouge se remect sus, le magazin du Roy de Portugal empirera bien fort, qui est la chose qu’il crainct le plus et pour laquelle empescher, ses armes ont si longtemps combattu.

Trois ans plus tard, le 8 décembre 1563, au terme d’une guerre contre la Turquie,

l’ambassadeur de Portugal, a négocié la paix avec le Turc en s’efforçant d’obtenir, pour les Portugais, le droit de porter leurs marchandises de l’Inde dans la mer Rouge, d’où elles pourraient par terre gagner le Caire, Alexandrie, la Syrie et y être vendues. Mais rien n’a encore été conclu.

Lettre d’un agent des services d’espionnage espagnol à Constantinople au vice-roi de Naples.

La négociation n’aboutit pas, mais qu’importe, elle signe le retour en force de la mer Rouge, la revanche de Venise et de la Méditerranée.

Joachim du Bellay n’avait pu s’empêcher de lâcher son venin : aujourd’hui, on dirait qu’il était simplement jaloux de sa beauté.

 Ces vieux cocus [les Vénitiens] vont épouser la mer /  Dont ils sont les maris et le Turc l’adultère

21 04 1561                   Charles IX offre un brin de muguet – autrefois lys des vallées – aux dames de la cour, et qu’il en soit fait ainsi chaque année. Il reprend le geste qu’avait eu pour lui et sa mère Catherine de Medicis l’année précédente le chevalier Louis de Girard de Maisonforte en son jardin de Saint-Paul-Trois-Châteaux. En fait, le muguet, dont le périanthe est toxique, était déjà au cœur des traditions celtes, grecques et romaines. Il ne sera associé à la fête du travail du 1°mai qu’en 1976.

5 06 1561                   Les Vaudois n’en finissent pas d’être poursuivis, persécutés. Cette fois-ci, c’est en Calabre, dans les environs de Cosenza et dans les Pouilles, alors sous la coupe du roi d’Espagne, Philippe II :

L’année 1560 a été celle du martyr des Vaudois de Calabre et des Pouilles, alors que ceux du Lubéron, décimés, dispersés, pansent encore leurs plaies. […]            Philippe II d’Espagne, successeur de Charles Quint, qui a abdiqué cinq ans plus tôt, donne l’ordre de la répression violente ; en mai 1561, elle est prête et le 5 juin, Saint Sixte, avec ses six mille habitants, est incendiée, les habitants attachés à des pieux où ils brûlent comme des torches et Guardia Piemontaise conquise par trahison. Les survivants sont vendus comme esclaves aux Maures ou incarcérés à Cosenza, où ils meurent dans des cachots humides, étroitement entravés. Le 11 juin, à Montalto Uffugo, quatre vingt huit Vaudois sont égorgés sur les marches de l’Eglise, comme du bétail d’abattoir.

François Peyrot.       Les Vaudois I. Les colporteurs de l’Evangile. 1988

9 09 1561                  À l’initiative du chancelier Michel de l’Hospital, une quarantaine de prélats, sous la présidence du Conseil du Roi, reçoivent au couvent des Dominicains de Poissy, une délégation de ministres réformés conduite par Théodore de Bèze ; ils demandent le respect de la liberté religieuse, mais, même si les discussions durent jusqu’au 14 octobre, elles se terminent sur un échec, les désaccords théologiques restant irréductibles.

15 09 1561                 Les Jésuites sont officiellement admis en France, sous le nom toutefois de Société du collège de Clermont. Il faudra attendre encore quatre ans pour que Charles IX leur accorde de porter leur véritable nom : Société de Jésus. Les ennemis ont été nombreux : l’évêque de Paris, qui supportait mal des religieux relevant directement de l’autorité du pape, l’Université qui voyait d’un très mauvais œil ces pédagogues talentueux dispenser des cours gratuitement quand les leurs étaient payants. Le pouvoir politique, dominé par Catherine de Médicis, était avant tout soucieux de paix entre protestants et catholiques, la nationalité espagnole de la majorité des Jésuites venant, au moins dans les esprits français, faire le jeu des ultra catholiques, Guise et autres. Mais, outre l’appui constant du roi Charles IX, ils auront celui de leurs élèves, … jusqu’à 1 200 à Paris.

Le premier collège jésuite avait ouvert dès 1556 à Billom, en Auvergne. Le collège de Clermont – en reconnaissance à Guillaume du Prat, évêque de Clermont, qui à sa mort, un an plus tôt, leur avait légué son immense fortune. Le collège se trouva vite à l’étroit rue de la Harpe et s’installa à la cour de Langres, qui deviendra en 1682 le collège Louis le Grand, puis le lycée éponyme.

Quelques uns de leur élèves… René Descartes à La Flèche, Pierre Corneille à Rouen, Molière, sous son nom de Jean-Baptiste Poquelin, Voltaire, sous son nom de François  Marie Arouet, qui, bien que devenu leur grand pourfendeur, écrira au soir de sa vie :

Pendant les sept années que j’ai vécues dans la maison des Jésuites, qu’ai-je vu chez eux ? la vie la plus laborieuse, la plus frugale, la plus réglée, toutes les heures partagées entre les soins qu’ils nous donnent et l’exercice de leur profession austère…

27 10 1561                  Lope de Aguirre, Basque espagnol, s’est embarqué le 26 septembre 1560 depuis le Pérou pour une expédition vers l’El Dorado, située alors au nord de l’Amazone. Il a fait partie du complot qui a assassiné le chef d’expédition, Pedro de Ursúa, basque navarrais, fin 1560. L’Andalou Fernando de Guzmán lui avait succédé, modifiant le but de l’expédition en proposant de retourner au Pérou via la côte Atlantique, franchir l’isthme de Panama et soumettre le pays par une attaque éclair depuis la côte Pacifique : c’était une rebellion en bonne et due forme. Mais le 22 mai 1561, Guzmán fut à son tour assassiné et Aguirre sortit de l’ombre pour prendre sa place, la confortant par de nombreuses exécutions. La troupe parvint à l’embouchure de l’Amazone, remonta l’Atlantique en cabotant. Arrivé sur l’île Margarita en juillet 1561, plusieurs membres prendront la poudre d’escampette, le récit des buts de l’expédition se répètera dans les gargottes et finalement en haut lieu, où l’on réunira les troupes nécessaires pour se rendre maîtres de ces rebelles, ce qui sera fait à Barquisimento : les insurgés abandonnent non seulement leur caudillo mais le fusillent, le décapitent et l’écartèlent ce 27 octobre, lui laissant le temps de tuer sa fille et d’écrire au roi Philippe II :

À Sa Majesté le roi Philippe d’Espagne et fils de Charles l’Invincible Lope de Aguirre, le dernier de ses sujets, vieux chrétien, issu d’ancêtres d’humble condition, hidalgo, natif de la ville d’Oñate, en Biscaye, dans le royaume d’Espagne.

Dans ma jeunesse, j’ai traversé l’Océan et j’ai été au Pérou pour m’élever par la carrière des armes et accomplir le devoir imposé à tout homme de bien. Ainsi pendant vingt-quatre ans, je n’ai cessé de te rendre de nombreux services dans la conquête du Pérou et dans les établissements fondés en ton nom ; c’est surtout dans les batailles et les combats livrés sous ton drapeau que je t’ai servi de toutes mes forces et de toutes mes facultés, sans jamais importuner tes officiers pour aucun salaire, ce dont feront foi les registres royaux. Je pense, très excellent Roi et Seigneur, – quoique tu ne l’aies pas été pour moi et mes compagnons, ingrat et cruel comme tu le fus à l’égard des loyaux services que tu as reçus de nous -, qu’il doit y avoir tromperie quelque part de ceux qui t’écrivent de cette partie des Indes et qui profitent ainsi de son extrême éloignement. Je te donne avis, Roi d’Espagne, de ce que tu as à faire pour la justice et le bon droit, relativement aux fidèles vassaux que tu as dans ce pays, quoique moi-même, lassé des cruautés dont se rendent coupables tes auditeurs, vice-rois et gouverneurs, je me sois affranchi de ton vassalage, moi et mes compagnons (je les nommerai plus tard), en reniant notre patrie, l’Espagne ; en suite de quoi nous avons juré de te faire, dans ce pays, une guerre acharnée, aussi longtemps que nos forces y pourront suffire. La seule cause de notre conduite, sache-le, Roi et Seigneur, est que nous ne pouvons endurer les impôts écrasants, les ordonnances et les mauvais traitements dont nous accablent tes ministres, qui, pour favoriser leurs parents et leurs créatures, nous ont arraché notre gloire, notre vie et notre honneur : c’est pitié, ô Roi ! que de voir les mauvais traitements qu’ils nous ont fait subir. Je suis privé de ma jambe droite par suite des coups d’arquebuse que j’ai reçus dans la bataille de Chucuniga, auprès du maréchal Alonso de Alvarado, en accourant à ton appel et en combattant Francisco Hernández Girón, révolté contre toi, comme nous le sommes aujourd’hui, moi et mes compagnons, et comme nous le serons jusqu’à la mort. Nous nous sommes déjà soulevés de fait dans cet Etat, car tu as été cruel et tu as violé ta foi et tes serments. Nous regardons ici tes grâces comme moins dignes de foi que les ouvrages de Martin Luther, et ton vice-roi, le marquis de Cañete, n’est à nos yeux qu’un homme luxurieux ; poussé par une perverse ambition, et un tyran. Il a mis à mort Martín de Robles, qui s’était signalé à ton service, Alvaro Tomás Vázquez, le conquérant du Pérou, le malheureux Alonso Díaz, qui, dans la découverte de cet Etat, a éprouvé plus de fatigues que les compagnons de Moïse au désert, et Piedrahita, vaillant capitaine, qui a vu bien des batailles en combattant sous ton drapeau. A Pucara, ce furent eux qui te donnèrent la victoire, car s’ils n’avaient pas pris ton parti, Francisco Hernández serait aujourd’hui roi du Pérou. Ne fais point cas des services que, dans leurs lettres, tes auditeurs prétendent t’avoir rendus, car c’est une bien grande dérision de leur part que d’appeler service le gaspillage de huit mille pesos de ton trésor royal, dévorés par leurs vices et leurs infamies. Donne-leur le châtiment que mérite leur si évidente perversité. Songe bien à ceci Roi d’Espagne, pour n’être point cruel et ingrat envers tes vassaux : c’est que, pendant que vous jouissiez, ton père et toi, de la paix la plus profonde, au sein de tes Etats de Castille, ils t’ont donné, au prix de leur sang et de leurs biens, les royaumes et les provinces immenses que tu possèdes dans ces contrées ; songe, Roi et Seigneur, que tu ne peux, en bonne justice, retirer aucun profit de ces contrées où tu n’as jamais rien aventuré, avant d’avoir indemnisé ceux qui y ont essuyé tant de fatigues et qui y ont sué leur sang.

Je suis certain que peu de rois vont en enfer, parce qu’ils sont en petit nombre ; si vous étiez nombreux, aucun ne pourrait aller au ciel, car je pense que vous y seriez pires que des démons, vous dont la soif, la faim et l’ambition ne sont satisfaites que par le sang humain ; mais rien ne me surprend en vous qui vous dites innocents comme des enfants : l’innocent est un fou et votre gouvernement n’est que vent. Moi et mes deux cents arquebusiers, mes Maragnons, conquérants et nobles gentilshommes, faisons un seul vœu devant Dieu, c’est de mettre à mort tous tes ministres, car je sais déjà jusqu’où va ta clémence ; et nous nous trouvons aujourd’hui les plus heureux des hommes d’être, dans cette contrée de l’Inde, les dépositaires de la foi et des commandements de Dieu, dans leur pure intégrité, et d’être, en notre qualité de bons chrétiens, les apôtres des doctrines de notre sainte mère l’Église romaine ; aussi aspirons-nous, quoique pécheurs dans cette vie, à recevoir le martyre en témoignage des vérités divines.

En quittant le fleuve des Amazones qu’on appelle aussi le Maragnon, dans une île nommée la Marguerite, et habitée par des chrétiens, nous vîmes quelques relations venues d’Espagne, qui nous apprirent le grand schisme des luthériens qui y a éclaté. Nous en ressentîmes tant d’étonnement et une telle crainte, que je fis massacrer un Allemand nommé Monteverde, qui se trouvait parmi nous. L’avenir décidera du châtiment des républiques, mais, sois convaincu, noble Monarque, que, partout où je serai, je maintiendrai tout le monde dans la foi intacte du Christ. Dans ces contrées, la corruption des moines, spécialement, est si grande qu’il convient que ta colère et ton châtiment en fassent justice, car il n’y a pas un seul d’entre eux qui ne s’imagine avoir l’importance au moins d’un gouverneur. Songe, ô Roi ! à ne pas ajouter foi à leurs paroles : s’ils versent des larmes là-bas, aux pieds de ta royale personne, c’est afin de venir ici donner des ordres. Veux-tu savoir quelle est leur conduite aux Indes : dans le but de se procurer des marchandises et d’acquérir des biens temporels, ils font le trafic des sacrements de l’Eglise ; ils sont les ennemis des pauvres, avares, ambitieux gloutons et orgueilleux, de sorte que quelque inférieur que soit un moine il a la prétention de régir et gouverner. Apporte un prompt remède à cela, Roi et Seigneur, car les mauvais exemples qui résultent de toutes ces choses empêchent que la foi ne se propage et s’imprime dans l’esprit des naturels ; et je dis, en outre, que si la dissolution continue à régner parmi les moines, les scandales ne cesseront point.

Si moi et mes compagnons nous avons résolu de mourir pour la juste raison qui est la nôtre, ô grand Roi ! toi seul as été la cause de tout cela et d’autres maux encore, pour n’avoir pris aucun souci des souffrances de tes sujets et n’avoir point reconnu tous les bienfaits que tu leur dois. Si tu ne jettes pas tes regards sur eux et si tu laisses faire tes auditeurs, jamais on ne parviendra à un bon résultat dans le gouvernement. Mon intention n’est pas de te présenter des témoins, mais de te donner connaissance de ce qui suit : chacun de tes auditeurs a par année quatre mille pesos d’appointements et huit mille pour les frais de sa charge, et au bout de trois ans chacun d’eux possède soixante mille pesos en économies, des terres et des héritages. Si au moins, avec tout cela, ils se contentaient d’être servis comme des hommes et n’exigeaient pas de nous autre chose, ce ne serait que demi-mal pour nous ; mais pour nos péchés, ils veulent que partout où nous les rencontrons nous nous mettions à genoux et nous les adorions comme Nabuchodonosor. Cela est intolérable pour un homme comme moi, couvert de blessures et mutilé sous tes drapeaux, ainsi que pour mes vieux compagnons, dont les forces se sont usées aussi en te servant. Je dois t’engager à ne point placer ta confiance dans de tels hommes de loi et t’avertir que le service de ton royaume souffre de ta négligence entre les mains de ces gens-là, dont la seule occupation est de bien marier leurs fils et leurs filles. C’est tout ce qu’ils savent faire, aussi, leur proverbe le plus commun est-il: à tort ou raison bien grandit notre maison. En outre, les moines ne veulent instruire aucun Indien pauvre et se sont installés dans les meilleures commanderies du Pérou. Leur vie est vraiment rigoureuse et pénible, car chacun d’eux, dans le but de faire pénitence, a, dans ses cuisines, une douzaine de garçons, qui sont chargés de pêcher du poisson et de tuer des perdrix ou d’apporter des fruits ; enfin toute la commanderie n’a d’autre chose à faire qu’à s’occuper d’eux.

Je te jure, Roi et Seigneur, par ma foi de chrétien, que si tu ne remédies à toutes les iniquités de ce pays, une calamité te viendra du ciel ; je ne veux que te dire la vérité, car moi et mes compagnons nous n’attendons ni n’attendons rien de toi. Ç’a été une bien grande calamité que ton père, César et empereur par le courage des Espagnols, ait conquis la Germanie et ai perdu tant d’argent, produit par ces Indes que nous avons découvertes, tandis que tu ne prends aucun souci de notre vieillesse et de notre lassitude, au point qu’un jour nous mourrons de faim.

Sache, puissant roi, que nous voyons d’ici que tu as conquis l’Allemagne par les armes, mais que l’Allemagne a conquis l’Espagne par la corruption. Aussi, nous trouvons-nous ici beaucoup plus heureux avec du maïs et de l’eau, par cela seul que nous sommes loin de ces égarements funestes, que ne le sont, avec leurs festins, ceux qui sont tombés dans ces erreurs. Que la guerre continue là où elle a commencé à s’allumer parmi les hommes, mais, en tout temps et au sein de l’adversité, nous ne cesserons jamais d’être soumis et de nous conformer aux préceptes de la sainte Eglise romaine. Nous ne pouvons croire, puissant Roi et Seigneur, que tu sois si cruel pour des vassaux aussi loyaux que ceux que tu as dans ces contrées ; mais nous pensons que tes injustes auditeurs et ministres n’agissent pas selon tes ordres. Je dis cela, puissant Roi et Seigneur, parce qu’à deux lieues de Lima on découvrit auprès de la mer une lagune, où par la volonté de la Providence quelques poissons s’étaient multipliés. Les pervers auditeurs et les officiers de ta royale personne, afin de s’approprier le poisson pour leurs festins et orgies, affermèrent la lagune en ton nom, voulant nous faire croire que telle était ta volonté, comme si nous étions des insensés. Mais, s’il en est ainsi, Seigneur, laisse-nous pêcher quelques poissons, nous le demandons parce que nous avons contribué à cette découverte ; et d’ailleurs, le roi de Castille a-t-il besoin des quatre cents pesos qui sont le prix de sa rente ? Illustre Monarque, nous ne te demandons, en récompense, rien qui vienne de Cordoue, de Séville, de Valladolid, ni d’aucune partie de l’Espagne, qui est ton patrimoine ; mais permets que des infortunés, épuisés par les fatigues, se nourrissent avec les fruits et les produits de ce pays ; et songe, ô Roi, qu’il y a pour tous un Dieu, une égale récompense et un même châtiment, le paradis et l’enfer.

Dans l’année 59, le marquis de Cañete donna à Pedro de Ursúa, naturel de Navarre, le commandement de l’expédition de découverte sur le fleuve des Amazones, que l’on appelle aussi l’expédition d’Omagua. A vrai dire, on n’entreprit la construction des navires que dans l’année 60, en la province des Motilones, qui limite le Pérou. Les Indiens s’y nomment Motilones, parce qu’ils ont les cheveux rasés. La région étant humide, lorsqu’on lança les navires à l’eau, la plupart d’entr’eux se brisèrent ; nous construisîmes des barques et nous abandonnâmes les chevaux et toutes sortes de biens, après quoi nous nous laissâmes aller au cours du fleuve, non sans courir de graves dangers. Nous rencontrâmes les plus larges rivières du Pérou, de sorte que nous étions dans un vrai golfe d’eau douce, et nous parcourûmes d’une traite trois cents lieues, au bout desquelles nous débarquâmes pour la première fois depuis notre départ. Le gouverneur fut si pervers, si ambitieux et si négligent que nous ne pûmes le supporter ; comme il est impossible de raconter tous ses méfaits, et comme je désire en outre m’en tenir à ce qui me regarde et fixer la part que j’ai prise à tout ces actes, part que tu rechercheras ô Roi et Seigneur, je dirai en peu de mots que nous le tuâmes sans plus tarder ; après quoi nous élûmes pour notre roi un jeune gentilhomme de Séville, nommé don Fernando de Guzmán, et nous lui prêtâmes serment en cette qualité comme ta royale Personne le verra d’après les signatures de tous ceux qui prirent part à cette action, signatures qui sont restées à l’île Marguerite. On me nomma mestrie de camp, et comme je n’approuvais pas l’arrogance et les cruautés des autres, on voulu me tuer ; mais je tuai le nouveau roi, le capitaine de sa garde, le lieutenant général, quatre capitaines, son majordome, l’ecclésiastique qui était son aumônier, une femme qui faisait partie de leur ligue, un commandeur de Rhodes, l’amiral, deux porte-étendards et cinq autres de leurs amis ; tout cela dans l’intention de pousser la guerre avec vigueur et de mourir, s’il le fallait, pour nous venger des cruautés dont tes ministres nous accablent. Je nommai de nouveaux capitaines et un sergent-major : ils voulurent me tuer, je les fis tous pendre. Tout en suivant le cours du fleuve Maragnon, au milieu de ces assassinats et de ces malheurs, nous mîmes dix mois et demi pour arriver à l’embouchure du fleuve et pénétrer dans la mer. Nous voyageâmes pendant cent jours, ni plus ni moins, sur une distance de mille cinq cents lieues. Le fleuve est large et rapide ; son embouchure a quatre-vingts lieues de large et l’eau y est douce ; il ne se divise pas en un grand nombre de bras et de bas-fonds, comme on le prétend ; il traverse huit cents lieues de désert, sans aucune espèce d’habitation, comme ta Majesté le verra d’après un récit très véridique que nous avons rédigé. Dans le trajet que nous fîmes, nous rencontrâmes plus de six mille îles. Dieu seul sait comment nous sommes sortis de ce lac de dangers !

Je te recommande, Roi et Seigneur, de ne jamais donner ordre, ni ne jamais permettre qu’aucune flotte suive le cours d’un fleuve si maudit ; parce que, par ma foi de chrétien, je te jure que si cent mille hommes fussent venus, pas un seul n’eût échappé à cause de la fausseté des récits et des informations : il n’y a tout au long du fleuve que des sujets de désespoir, surtout pour des Espagnols fraîchement venus d’Europe.

Les capitaines et officiers qui m’entourent et qui, par les offenses qu’ils ont subies, jurent de mourir dans l’accomplissement de leur dessein, sont : Juan Gerónimo de Espínola, génois, capitaine d’infanterie, l’amiral Juan Gómez, Cristóbal García, capitaine d’infanterie, les deux Andalous, capitaines de cavalerie, Diego Tirado, auquel, Roi et Seigneur, les auditeurs ont outrageusement enlevé les Indiens qu’il avait gagnés la lance à la main, et le capitaine de ma garde, Roberto de Lozaya, son porte-étendard Nuño Hernández, valencien, Juan López de Ayala, de Cuenca, le payeur, le porte-étendard général Blas Gutiérrez, conquérant âgé de 27 ans et natif de Séville, Custódio Hernández (Fernandes), porte-drapeau portugais, Diego de Torres, porte-drapeau navarrais, le sergent Pedro Rodríguez Viso, Diego de Figueroa, Cristóbal Rodríguez, Pedro de Rojas, natif d’Andalousie, Juan de Salcedo, porte-étendard de cavalerie, Bartolomé Sánchez Paniagua, capitaine des alguazils, Diego Sánchez Bilbao, pourvoyeur, et un grand nombre d’autres hidalgos de cette troupe. Tous prient Dieu notre seigneur qu’il te comble toujours de nouvelles faveurs, qu’il te fasse sortir avec bonheur de tes guerres avec le Turc, le Français et tous les autres qui pourraient vouloir t’attaquer dans les contrées que tu habites ; mais qu’ici Dieu nous fasse la grâce que nous puissions conquérir, l’épée à la main, la récompense qui nous est due, puisqu’on a refusé de nous faire justice.

Lope de Aguirre, fils de vassaux qui te furent fidèles dans la province de Biscaye, rebelle jusqu’à la mort à cause de ton ingratitude

Werner Herzog, et le génial et illuminé Klaus Kinski dans le personnage d’Aguirre, lui feront franchir les frontières de l’Espagne pour en faire un personnage mondialement connu avec Aguirre, la colère de Dieu, en 1972. Carlos Saura tentera sans grand succès de coller de plus près à la réalité avec El Dorado en 1988.

27 et 28 12 1561              Vacarme de la Saint Médard : l’ancien hôtel de Cramault a été loué par un teinturier calviniste convaincu, qui l’a prêté à ses corréligionnaires pour en faire un lieu de culte. Dans l’après-midi du 27, les cloches de St Médard, l’église voisine se mirent à sonner à toute volée, pour empêcher les protestants d’entendre le prêche. Venus se plaindre, des huguenots sont chassés par les paroissiens hostiles. Des protestants en armes viennent prêter main forte à leur corréligionnaires : quelques morts chez les catholiques, et St Médard est saccagée. Le lendemain, le connétable Anne de Montmorency entrait avec ses troupes dans le temple, l’incendiait en faisant pendre quelques protestants au préalable.

01 1562                      La régente promulgue l’édit de St Germain : les protestants se voient accorder la liberté de conscience, la liberté de réunion et la liberté de culte en dehors des villes.

1 03 1562                   Le duc de Guise doit assister à la messe à Wassy. Dans une grange voisine sont rassemblés 500 protestants pour y chanter les psaumes, ce qui vient en infraction de l’édit de St Germain : voulant constater l’infraction, François de Guise est accueilli à coups de pierres : ses troupes ripostent et la grange est prise d’assaut au cri de Tue, tue, mordieu, tue ces huguenots : 75 d’entre eux ne se relèveront pas : les guerres de religion viennent de commencer.

12 04 1562                 Les catholiques détruisent le temple de Sens, et traquent les protestants, les égorgent et les jettent dans l’Yonne.

15 04 1562                 Les protestants mettent Rouen à sac.

29 04 1562          Les protestants de Lyon s’emparent de la ville. Les catholiques prendront leur revanche 10 ans plus tard, avec une Saint Barthélemy lyonnaise qui fera des centaines de victimes.

15 10 1562         Catherine de Medicis a donné ordre de reprendre Rouen aux Calvinistes. Antoine de Bourbon, le père du futur Henri IV, est parti satisfaire un besoin naturel : un coup d’arquebuse met fin à tout et lui vaudra cette épitaphe : Le prince ici gisant vécut sans gloire et mourut en pissant. Mais il est des compagnons d’armes plus chanceux : sur le haut des remparts, le capitaine François de Civille reçoit une balle de mousquet sur la joue droite, qui ressort par la nuque. Ses compagnons le croyant mort, le balancent par-dessus les remparts et il s’enfonce dans la boue du fossé, où le découvre une ronde de nuit qui creuse à la hâte  une tombe, et le recouvrent de quelques pelletées de terre [7]. Le lendemain, Nicolas Delabarre, son valet qui nourrissait pour lui une grande affection, apprend la nouvelle et se met en quête de la dépouille : il découvre le corps d’un homme au visage méconnaissable qu’il décide de remettre en terre puisque ce n’est pas son maître, mais, au dernier moment, il reconnaît à son doigt la bague aux armes de Civille : il le prend sur les épaules, puis réflexion faite, trouvant le cadavre bien souple, le fait examiner par un médecin qui exerce dans un couvent transformé en hôpital, lequel l’envoie promener, lui et son cadavre. Poursuivant son idée, il le ramène chez lui où il va le veiller pendant 5 jours, pendant lesquels son maître reste sans parler ni remuer, ni  donner aucune marque de sentiments. Le 21 octobre, un barbier parvient à lui faire ingurgiter un peu de bouillon. Le lendemain, François de Civille prononce quelques paroles confuses, mais il était dans un grand étonnement comme un homme réveillé en sursaut dans le temps de son plus profond sommeil. Le 26 octobre, les soldats de Charles IX investissent la ville, et se débarassent du capitaine en le jetant par la fenêtre : il s’enfonce alors dans un tas de fumier où il va demeurer 3 jours. Le valet ayant été tué par les catholiques, c’est son frère qui prend de ses nouvelles, et le retrouve : pendant un mois il ne pourra avaler que de la mie de pain imbibée d’œuf, mais un an plus tard, il était restabli dans un état qu’on pouvait appeler de santé. Il ne parut alors lui rester d’incommodité que celle d’être un peu sourd, et de ne pouvoir se servir du petit doigt de la main droite, dont le tendon avait été coupé par la même balle de mousquet qui avait fait la grande blessure.

Il attendra 80 ans pour mourir d’une pleurésie attrapée sous le balcon d’une jeune et belle Rouennaise dont il était amoureux ! Ses proches laissèrent une épitaphe sur sa tombe :

Il aimait trop la vie pour qu’une balle de mousquet la lui enleva
La boue des fossés de Rouen ne l’étouffa pas,
pas plus que la terre d’une tombe de fortune,
pas plus que le fumier sous ses fenêtres,
mais le cœur d’une belle qui se refusait le refroidit à jamais.

19 10 1562                        28 galères espagnoles sont au mouillage à Herradura [entre Almeria et Malaga, à l’ouest de Motril], en attente d’une attaque sur Oran. Les Instructions Nautiques signalent que ce mouillage, envasé, sur fonds de 20 à 30 mètres, est dangereux par vent du large. Et c’est précisément un violent vent du sud qui met fin au projet, envoyant par le fond 25 galères, faisant plus de 5 000 noyés. On ne put que récupérer une partie de l’armement sur les épaves.

1562                         Emmanuel Philibert de Savoie (1553-1580) choisit d’éloigner sa capitale des redoutables voisins français et quitte Chambéry pour Turin. Le souverain Sénat de Savoie restait à Chambéry : l’indépendance de facto ainsi renforcée contribua grandement à son pouvoir et renommée. Le pays n’est pas riche et contraint déjà une bonne partie de la population à l’émigration. En 1561, le recensement de la Savoie donne 10 % d’absents sur les 65 000 habitants. Ils sont 20 % à Megève, contre 10 % pour l’ensemble du mandement de Flumet.

Les communautés montagnardes semblent toutefois faire face à cette adversité avec plus de dynamisme que les paroisses de l’avant pays savoyard qui paraissent sans ressort. Plusieurs raisons expliquent ce particularisme.

L’économie de chaque village de montagne est liée à l’exploitation de très vastes alpages, propriété communautaire depuis le XIII° siècle. Cette gestion collective des alpages impose une solidarité obligatoire au village. Sans l’utilisation de ce bien commun, il n’est guère envisageable de pouvoir vivre décemment tant les propriétés individuelles sont petites et morcelées ; mais pour avoir le droit de faire pâturer son bétail sur les alpages communaux, il faut accepter les règles séculaires qui codifient la vie économique et les modes de pensée du village.

A partir du XVII°, l’exploitation de ces alpages est à l’origine d’un enrichissement global des communautés montagnardes. Des fromagers suisses venus de la Gruyère ont amené de nouvelles techniques de transformation du lait qui se sont propagées lentement dans nos montagnes. On a appris au contact de ces fromagers à mieux soigner les troupeaux et à produire des fromages de meilleure qualité. Dès lors, le paysan nourrit mieux sa famille et la vente des fromages constitue une source de revenus non négligeable, tant pour les particuliers que pour les communautés villageoises. C’est en grande partie grâce à cet argent que chaque collectivité pourra bâtir ou rebâtir son église. Les paroisses de plaine où une économie céréalière prédomine, ne bénéficient pas de la même manne. Leur situation économique reste des plus précaires et elles ne seront pas touchées par l’élan de reconstruction qui enflamme les vallées savoyardes.

Si la société rurale montagnarde est relativement sécuritaire pour ceux qui en acceptent les règles, elle ne favorise guère l’esprit d’entreprise. Ceux qui ne pouvaient se satisfaire de son cadre rigide, ceux qui étaient animés d’un certain souci de réussite sociale devaient obligatoirement quitter leur village pour tenter de réussir. Cet état d’esprit est en partie à l’origine d’un vaste courant d’émigration marchande à destination des pays allémaniques qui verra son apogée au début du XVIII°. Chaque automne, de Maurienne, de Tarentaise ou du Haut Faucigny, une kyrielle de colporteurs prend la route de la Bavière, de la Saxe ou de la France pour tenter d’y gagner leur vie.

Parmi tous ceux qui chercheront fortune dans les Allemagnes, il en est qui réussiront d’une manière magistrale : après quelque temps, il n’est pas rare de les retrouver marchands bourgeois d’une ville importante d’Autriche ou du Palatinat. On verra même quelques savoyards obtenir des charges importantes à la cour impériale de Vienne.

A la tête de fortunes rondelettes, ils n’en oublient pas pour autant la paroisse qui les a vus naître, accrochée au flanc de la Tarentaise, du Beaufortin ou du Val Montjoie. Ils envoient des sommes considérables pour financer la construction et la décoration de la multitude d’églises et de chapelles qui sont élevées dans nos vallées entre le milieu du XVII° et la fin du XVIII°. La richesse des alpages et les largesses des émigrés permettaient de subvenir à la construction des édifices religieux qu’une Eglise militante appelait de ses vœux. Le talent d’artistes extérieurs et le dynamisme des communautés allaient faire le reste.

Jean Paul Gay          Le Sentier du baroque.      Pays du Mont Blanc. 1997.

Ces communautés montagnardes avaient la maîtrise de la gestion des alpages… mais ils n’en avaient pas pour autant la propriété et continuèrent de payer taxes et redevances dues au seigneur… ou aux moines si ceux-ci avaient obtenu la concession d’un territoire ; l’affranchissement de tout lien avec le seigneur devra attendre la politique éclairée des princes de Savoie dans la seconde moitié du XVIII° : les communautés vendirent alors souvent une partie de ces terres pour s’acquitter du montant de l’affranchissement.

Les changements importants de l’économie des alpages, avant même l’apprentissage par les Suisses de Gruyère du caillage du lait à l’aide de présure qui permet la fabrication de grosses pièces de pâte dure, tiennent au remplacement du mouton et des chèvres, qui sont réduits au rôle de bétail d’appoint, par la vache ; ces nouveaux fromages, demandant plus de lait, vont faire en sorte que l’exploitation collective cédera le pas à une économie de production spécialisée : l’exploitation des alpages devint le fait d’une caste d’éleveurs enrichis : les montagnards.

On est au plus fort des guerres de religion : la doctrine protestante privilégie le lien direct à Dieu et donc réduit au minimum toutes les signes tangibles que peuvent être les églises, monastères etc… et d’autre part, les huguenots n’ont pas eu le temps d’édifier quoi que ce soit, ou si peu : donc, il n’y a pratiquement rien à casser chez eux ; les catholiques eux, ont construit des églises depuis 15 siècles : au début du XVI° siècle, la France était une merveille d’édifices religieux en tous genres… la guerre de cent ans avait certes mis à bas nombre de châteaux, mais cela n’avait rien à voir avec l’importance des destructions qu’entraînèrent les guerres de religion : la virulence de la haine, la fureur ravageuse, le fanatisme aveugle vont mettre à mal quasiment tout le pays, à l’exception de la Bretagne et de l’Ile de France, relativement épargnés : ce fut une hécatombe d’églises incendiées ou saccagées, de statues renversées ou décapités. Le plus zélé des ces huguenots était un écossais : Gabriel de Lorges, comte de Montgomery, auparavant capitaine de la garde écossaise du roi Henri II, – dont la femme n’était autre que Catherine de Médicis -, et qui avait accidentellement tué ce dernier au cours d’un tournoi. De leur coté, les catholiques avaient aussi leur pousse au crime : Jean de Hans, Pierre Dyvolé, Simon Vigor, prêchant une haine continuelle contre les partisans de la Réforme.

Quelques  « haut-faits » :

Le baron des Adrets saccage l’abbaye de la Chaise-Dieu : il mutile l’effigie en marbre du pape Clément VI, un des derniers papes d’Avignon, ouvre le cercueil, s’empare du crâne du pape et y fait boire ses soudards afin que chacun pût se vanter d’avoir bu dans la teste d’un pape.

en 1561, de soixante églises ou chapelles qu’il y avait audit Montpellier, le lendemain ne s’en trouva aucune ouverte et ne fut vu ni prêtre ni moine qu’en habit dissimulé et de telle façon eut fin la prêtrise et religion des papistes audit Montpellier…

… le 27 septembre 1563, la ville de Saint Gilles fut prise par les religionnaires qui y firent un carnage affreux. Les ecclésiastiques furent égorgés et jetés dans un puits de la basse église (crypte) avec les enfants de chœur qui chantaient : Christe, fili Dei vivi, miserere nobis.

Le monastère fût incendié avec la bibliothèque et les archives.

En 1622, le duc Henri de Rohan donna l’ordre de raser à fleur de terre le clocher et le vieux bâtiment de l’église. L’approche de l’armée royale laissa le travail inachevé : il nous reste la façade avec ses trois portails historiés.

Dès longtemps, les esprits des antiques prophètes,
Les songes menaçants, les hideuses comètes,
Nous avaient bien prédit que l’an soixante-deux
Rendrait de tous cotés les Français malheureux
Mais ces nouveaux chestiens qui la France ont pillée,
Volée, assassinée, à force déspouillée
Et de cent mille coups le corps luy ont battu
(Comme si le brigandage était une vertu)
Vivent sans chastiment et à les ouyr dire,
C’est Dieu qui les conduit et ne s’en font que rire.
Et quoy ? brûler maisons, piller et brigander
Appelez-vous cela Eglises réformées ?

Ronsard Discours des misères de ce temps      1562

S’adressant à Théodore de Bèze, un des chefs du parti protestant :

La terre qu’aujourd’hui tu remplis toute d’armes
Et de nouveaux Chrestiens déguisés en gendarmes,
De Bèze, ce n’est pas une terre gothique,
Ni une région tartare, ni scytique,
C’est celle où tu naquis, qui douce te reçut
Alors qu’à Vezelay, ta mère te conçut,
Celle qui t’a nourri et qui t’a fait apprendre
La science et les arts dès ta jeunesse tendre.
Ne prêche plus en France une Evangile armée
Un Christ empistolé, tout noirci de fumée

Ronsard

Mais ce n’est pas pour autant qu’il oubliait les Juifs : l’anitisémitisme était dans l’air du temps bien avant que ne soient nés Luther, Calvin et Théodore de Bèze :

Je n’ayme point les Juifs, ils ont mis en la croix
Ce Christ, ce Messias qui nos péchés efface,
[…] Fils de Vespasian, grand Tite tu devais,
Destruisant leurs cités, en destruire la race
Sans leur donner ni temps, ny moment, ny espace
De chercher autre part autres divers endroits

Ronsard


[1] ou encore sali

[2] Fatehhpour Sikri, 38 km au sud d’Agra, construite en grès rouge en empruntant aux styles de l’Inde,  du monde musulman et même de l’Occident à partir de 1569, devint la nouvelle capitale de l’empire moghol, de 1574 à 1585 ; elle fut alors abandonnée, probablement par manque d’eau.

[3] On ne connaît pas d’exemple de coexistence impossible ou seulement pernicieuse d’un ordre religieux masculin et de son équivalent féminin, mais pour Ignace de Loyola, c’était, comme pour les marins jusqu’à un passé très proche, le Diable en lest. Probablement une vieille misogynie sentant quelque peu le rance…

[4] Si l’on y pratiquait la pendaison, c’était parce qu’on était certain qu’il y aurait du monde : la place de Grève était le lieu des réjouissances populaires, là aussi où se réunissaient les journaliers qui se mettaient en grève quand ils refusaient de travailler.

[5] Ce n’est qu’au cours du quaternaire , vers ~10 000 ans, que la Durance a cessé d’être fleuve avec une embouchure sur la Méditerranée dans la Crau pour devenir rivière, affluent du Rhône.

[6] Il est sans doute préférable que les choses se soient ainsi passées, Nicot piquant la notoriété à Thevet, (qui, probablement, s’en fichait) : on voit mal comment un ordre religieux pourrait supporter que l’on dise que chaque année la thevetine tue des milliers de gens

[7]  Un officier suisse, chargé à la fin d’une bataille, de faire enterrer les morts, était revenu au camp en disant : Si j’avais voulu les écouter, il n’y en aurait pas eu un de mort !


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