18 août 1563 à 1571. Ivan le Terrible. Lépante. Marie Stuart. 17118
Publié par (l.peltier) le 16 novembre 2008 En savoir plus

18 08 1563                 Michel de Montaigne perd son très cher ami Étienne de la Boétie, 30 ans, après l’avoir veillé quatre jours :

Depuis le jour que je le perdis, je ne fais que traîner, languissant ; et les plaisirs mêmes qui s’offrent à moi, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous étions à moitié de tout ; il me semble que je lui dérobe sa part. J’étais déjà si fait et accoutumé à être deuxième partout, qu’il me semble n’être plus qu’à demi.

[…]                 Depuis ta mort, tu as brisé mes joies. Avec toi, notre vie toute entière est descendue au tombeau (…) ne te verrai-je plus jamais désormais, frère qui m’étais plus cher que la vie ? Du moins je t’aimerai toujours.

24 08 1563                 La conjonction de Saturne et de Jupiter est observée par l’astronome danois Tycho Brahé (1546-1601), passionné d’étoiles : le roi Frédéric II lui accorda tous les loyers des habitants de l’île de Hveen pour y financer son laboratoire qu’il nommera Uraniborg – Le Château Céleste – : toute une communauté se consacrant à l’étude du ciel y était réunie, avec les équipements nécessaires pour vivre en quasi autarcie : moulin à papier, à farine, presse, jardins d’agrément et potagers, arboretum, soixante viviers … De ce bonhomme peu commun date la renaissance de l’astronomie. Obsédé de minutie et de précision, il prit conscience qu’aucun instrument de mesure ne pouvait être parfait, et qu’une marge d’erreur était certaine. Cela est sans importance, à condition d’être connu et qu’on en tienne compte, c’est-à-dire qu’on fasse le nécessaire pour en neutraliser les effets : et c’était là l’innovation vitale de Tycho Brahé. En 1572, il observe une supernova. En 1588 Frédéric II mourra, et son successeur, fatigué de l’arrogance et de la morgue du savant n’assurera plus les frais de fonctionnement du laboratoire. Brahé parviendra à tenir une dizaine d’années puis ira s’installer à Prague sous la protection du saint empereur romain germanique Rodolphe II, qui lui offrira une pension et le château de Benatky, à 35 km au nord-ouest de Prague. Il léguera à Kepler la masse de ses observations, lequel Kepler consacrait aussi du temps à observer le très petit, tout proche : il avait ainsi remarqué que les alvéoles de ruches, les grains de grenade et les cristaux de neige avaient tous la même forme, en symétrie hexagonale à six branches.

Tycho Brahé mourra le 24 octobre 1601, de septicémie :  trois semaines  plus tôt, lors d’un banquet offert par l’empereur Rodolphe II de Habsbourg, il se serait refusé, par respect de l’étiquette, à quitter la table pour uriner. Et à la fin du banquet, il était trop tard : le circuit était irrémédiablement endommagé.  Sur sa tombe, l’épitaphe dit qu’il a vécu comme un sage et il est mort comme un fou.

1563                           Au Pérou, à Huancavelica, sud-est de Lima, les Espagnols découvrent des mines de mercure qui vont considérablement améliorer le rendement des mines d’argent, car, transporté au Potosi via les ports de Chincha et Arica, il va permettre de pratiquer l’almalgame [1] qui permet d’obtenir de l’argent pur. C’est l’Espagnol Bartolomé de Medina qui avait mis au point cette technique dès 1554. Appliquée à partir de 1571 au Potosi, elle permettra de décupler les exportations. Les banqueroutes financières que connaîtra l’Espagne, sous Philippe II comme sous Philippe III, ne sont pas étrangères à ces augmentations d’argent importé du Potosi.

12 06 1564                Les Corses n’ont pas goûté le transfert de souveraineté de la France à Gênes. Sampiero Corso, à la tête d’un mouvement indépendantiste, débarque avec une petite troupe dans le golfe de Valinco : l’île était prête à prendre feu. Sampiero Corso fut l’étincelle.

Été 1564                     Mettant ses pas dans ceux de son beau-père François I°, Catherine de Médicis entreprend un Tour de France :

Catherine est une tête politique. Elle a le sens de l’État. Consciente qu’un prince, s’il veut commander à l’Histoire, doit être un géographe, elle organise un grand Tour de France pour présenter à son fils les paysages sur lesquels il règne. Le périple est digne du projet : déployer la France comme on déploie une mappemonde, mais en vrai. D’autres parents, dotés de moins de moyens, enseignent à leurs enfants les contours de la France en suivant du bout des doigts, dans un livre de géographie, le cours des rivières ou la hauteur des montagnes. Catherine, elle, comme les Rois fainéants, chevauche dans une carte somptueuse, en relief et d’un réalisme hallucinant.

La chevauchée dure vingt huit mois, de 1564 à 1566. Principales étapes : Fontainebleau, Troyes, Dijon, Mâcon, Lyon, Avignon, Salon, Toulouse, Bayonne, Angoulême, Paris. […]

Catherine et Charles IX ne sont pas seuls. Toute la Cour les accompagne. Une ville se promène. Elle compte dix mille personnes : une ribambelle de médecins et d’officiers de cuisine, de joueurs de luth, neuf nains, un escadron de demoiselles galantes, des antipodistes et des poètes, des soldats et des gens d’armes. Catherine dispose d’un litière à quatre chevaux et six haquenées. Le convoi s’arrête fréquemment, afin que le jeune roi puisse prendre toute la mesure de ses propriétés, de ses villes et de ses odeurs, des couleurs de sa terre, sans oublier ses routes, ses paysans, ses volcans et ses péniches, ses artisans et ses gueux, ses forgerons, ses bestiaux et ses frontières. Catherine et son fils apprennent par cœur leur carte de France ou, plus exactement, fabriquent la carte de France, non pas en l’aplatissant et en la réduisant sur une feuille de papier mais directement, avec de la terre, de l’eau, des vents, du ciel. Le voyage extraordinaire donne consistance à ce songe qu’est la France.

Gilles Lapouge La Légende de la géographie                Albin Michel 2009

Le dix sept octobre 1564, Catherine rend visite à Nostradamus à Salon. Henri de Navarre, petit prince de dix ans, est du voyage et rencontre le vieux devin :

Le prince n’avait que dix à onze ans, et était nommé le prince de Béarn et de Navarre, lorsque, au voyage que le roi Charles IX fit en 1564, étant arrivé avec sa Majesté à Salon de Crau, en Provence, où Nostradamus faisait sa demeure, celui-ci pria son gouverneur qu’il put voir ce jeune prince. Le lendemain, le prince étant nu à son lever, dans le temps qu’on lui donnait sa chemise, Nostradamus fut introduit dans sa chambre, et l’ayant contemplé assez longtemps, il dit au gouverneur qu’il aurait tout l’héritage. Et si Dieu, ajouta-t-il, vous fait grâce de vivre jusques là, vous aurez pour maître un roi de France et de Navarre. Ce qui semblait alors incroyable est arrivé de nos jours ; laquelle histoire prophétique le roi a depuis raconté fort souvent même à la reine, y ajoutant, par gausserie, qu’à cause qu’on tardait trop à lui bailler la chemise, afin que Nostradamus pût le contempler à l’aise, il eut peur qu’on voulait lui donner le fouet.

Pierre de l’Estoile

Catherine sera la dernière souveraine itinérante. Après elle, les monarques se calfeutrent. Pourquoi courir par monts et par vaux ? les cartes sont là pour attester la nature du Royaume.

6 09 1564                Les Espagnols prennent aux Maures le Péñon de Velez, petit caillou au large des côtes marocaines, entre Ceuta et Melilla : aujourd’hui, c’est encore à eux.

11 1564                 Miguel Lopez de Legazpi, basque et alcade de Mexico, appareille de Navidad, sur la côte ouest du Jalisco au Mexique, sur le San Pedro, en compagnie de 150 marins, 200 soldats et 5 moines, pour les Philippines, dont il prend possession et trouve, bien difficilement, une route pour le retour. Les marchandises précieuses vont arriver avec les premiers Philippins à Acapulco : la fascination qu’exerce l’Asie va dépasser l’enjeu des nouveaux flux économiques : soie et mercure de Chine etc… en 1585, l’archevêque de Mexico écrira au roi : Même si c’est par ce biais donner beaucoup d’argent aux Chinois, cela profite aux vassaux de Sa Majesté, et ce sera le prétexte et l’appât pour que ces gens cupides prennent goût au commerce avec nous et se dirigent vers le chemin que Dieu est en train d’ouvrir aux saintes intentions de Votre Majesté.

La grandiose entreprise, c’est bien la christianisation du gigantesque empire chinois…

Cette maîtrise du Pacifique par les Espagnols va aiguiser la rivalité avec les Portugais : depuis Colomb, les Espagnols avaient, vu d’Europe, l’ouest pour eux, et les Portugais, l’est, cette situation ayant été entérinée par le traité de Tordesillas. Les Portugais, maîtres de l’océan indien, s’étaient vite aventurés plus à l’est, vers l’Indonésie ; ils sont à Macao, sur les côtes de la Chine en 1557 ; ils pousseront même jusqu’au Japon ; ils étaient alors les seuls blancs dans ces régions ; des expéditions espagnoles lancées depuis les côtes mexicaines vers les Philippines, avec des compétences suffisantes pour effectuer le retour sans trop de risques, venaient complètement changer la donne et leur ôtaient tout monopole de fait sur ces régions. Il existe bien un courant de surface d’ouest en est dans le nord du Pacifique : le séisme qui a frappé le Japon le 11 mars 2011 a emporté vers le large, c’est-à-dire vers l’est, à une latitude de 38° N, soit celle de Lisbonne, un ponton de près de 20 mètres de long, pesant 165 tonnes… qui s’est échoué le 5 juin 2012 sur la plage de Agate, au nord de Newport, dans l’Oregon, à une latitude de 44,5° N, soit la latitude de Toulouse : quinze mois de dérive, mu par les seuls courants, ou presque, car on ne peut négliger une certaine prise au vent.

1564                            Ivan IV, le Terrible a perdu son épouse Anastassia quatre ans plus tôt, et connaît depuis une longue descente vers la folie : paranoïa, méfiance envers la totalité de son entourage, enfermement, autant de dérangements qui prendront pour son peuple les figures de la répression. Il n’est pas impossible que sa folie ait été due à l’absorption régulière de mercure, prescrite par ses médecins, qui lui reconnaissaient des vertus thérapeutiques (contre la syphilis ?), mais ignoraient qu’à long terme, le vif argent entraîne la folie.

Il entreprend de briser la puissance des boïars, les grands propriétaires fonciers héréditaires : réfugié à Alexandrovo, à 90 km de la capitale, il n’accepte d’y revenir qu’en étant assuré d’être acclamé par son peuple. Il divise son pays en deux parties bien distinctes : l’opritchina, qui représente son domaine réservé, défendu par sa garde personnelle – les opritchniki –: c’est le cœur du pays, et la zemchtchina, ensemble des terres communes, récemment conquises et encore mal contrôlées, dévolues aux 12 000 familles de puissants boïars expropriés, ruinés quand ils n’avaient pas été exterminés : la terreur régna pendant une dizaine d’années, la paysannerie fut réduite au servage. En 1570, les habitants de Novgorod, soupçonnés de complot, seront massacrés pendant plusieurs jours. Boris Godounov, l’un de ses derniers favoris, règnera de 1598 à 1605.

En Russie, la perte de la sanglante bataille de Czaniski, ainsi que la mort d’une épouse chérie, qui tempéroit, par sa douceur, le caractère fougueux d’Ivan IV, dérangèrent l’esprit de ce czar qui devint réellement terrible ; il exerça des cruautés, dont le récit effraieroit des brigands eux-mêmes. Les revers qu’Ivan essuya dans la Pologne, aigrirent davantage l’humeur sanguinaire de ce souverain : transporté de la même frénésie que Caligula et, Néron, il commit les mêmes extravagances, les mêmes horreurs, et, dans le délire du crime, dans les bras d’une honteuse mollesse, se joua des droits les plus sacrés de l’humanité. Cette bête féroce entra dans Novogorod, massacra de ses propres mains, un grand nombre d’habitans, traita cette ville plus cruellement que n’auroient pu le faire les Tartares, et, de retour à Moscou, fit jeter huit cents femmes dans la rivière, indépendamment de trois cents autres victimes qu’il livra au fer du bourreau ; les bords de la Moska devinrent le théâtre des mêmes atrocités que ceux de Volkof. Tel fut cependant un des plus vaillans et des plus habiles czars de la Russie, celui qui, le premier, donna l’éveil à l’industrie de ses sujets, qui encouragea le commerce, fonda la ville d’Archangel, pourvut les places de guerre de nouveaux moyens de défense, et, par l’établissement d’une imprimerie, répandit les premiers rayons de lumière au milieu des ténèbres épaisses qui couvroient la surface entière de son empire. Ainsi l’homme peut allier les qualités les plus contraires ; ainsi le génie ne met pas les plus grands souverains à couvert des vices les plus monstrueux, et ne ferme pas toujours dans leur cœur l’accès à la plus affreuse barbarie.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

1 01 1565                   Un grand désordre sévissait jusqu’alors dans le jour choisi pour le début de l’année : à Paris, on la faisait commencer le 1° avril, s’offrant alors des étrennes ; à Reims, c’était le 25 mars, jour de l’Annonciation, à Soissons, le jour de Noël. Tout cela ne dérangeait personne tant que chacun restait chez soi ; mais dès que l’on commença à bouger un peu, cela devint source de nombreux cafouillages ; et il y avait déjà un bon moment que les gens s’étaient mis à bouger. Aussi Charles IX décide-t-il d’y mettre bon ordre : Voulons et ordonnons qu’en tous actes, registres, instruments, contrats, ordonnances, édits, lettres tant patentes que missives, et toute écriture privée, l’année commence doresnavant et soit comptée du premier jour de ce mois de janvier. Le 1° avril parisien étant ainsi déclassé, on garda l’habitude des cadeaux, mais ceux-ci devinrent sans valeur et on émit des vœux fantaisistes : le poisson d’avril était né.

18 05 1565                 Les Turcs débarquent 3 000 hommes à Malte. Ne restait aux Hospitaliers que le petit fort Saint Elme, le Bourg et les puissants forts de Saint Michel et de Saint Ange. Les Turcs commencèrent le bombardement du fort Saint Elme le 31 mai et ne l’enlevèrent que le 23 juin. Aux prisonniers chrétiens cloués sur des croix, les Hospitaliers répliquaient par des bombardements de têtes turques coupées… Aucun défenseur n’en réchappa mais leur acharnement avait laissé aux autres fort le temps d’achever les constructions prévues par M. Evangelista, et aux secours espagnols le temps d’arriver : 600 hommes des galères de Sicile débarquaient le 30 juin. Le 7 août, le grand maître en personne opérait une sortie qui sema la panique dans les rangs turques. Enfin, le 8 septembre pouvait débarquer le gros des secours espagnols : les Turcs se firent massacrer dans les ruelles tortueuses de la ville ; les survivants embarquèrent et le 12 septembre la dernière voile turque disparaissait à l’horizon. S’ensuivirent 150 ans de grande prospérité.

La nouvelle de la défaite turque jeta la consternation à Constantinople : les chrétiens ne pouvaient aller par les rues de la ville à cause des pierres que leurs lançaient les Turcs, lesquels étaient tous à pleurer, qui la mort d’un frère, qui celle d’un fils, d’un mari, d’un ami.

Pétrémol

En Occident, la victoire est, aux dires du grandiloquent Brantôme, celle de Philippe II :

D’ici à cent mille ans, le grand roi d’Espagne Philippe sera digne de renommée et de louanges, digne aussi que toute la chrétienté prie autant d’années pour le salut de son âme, si déjà Dieu ne lui a donné sa place en son Paradis pour avoir si parfaitement secouru tant de gens de bien, dans Malte qui prenait le chemin de Rhodes.

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Chez les Turcs, Soliman II, avancé en âge , fit attaquer l’île de Malte ; ses troupes, après un siège opiniâtre, furent repoussées par la bravoure des chevaliers que commandoit Jean de La-Valette. Ce grand-maître ayant reçu une blessure en combattant sur la brèche, répondit à ceux qui le conjuroient de se retirer : Puis-je, à soixante et onze ans, finir plus glorieusement mes jours qu’avec mes frères ?

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Mustapha Pacha lança à travers le port en direction du fort Sant’Angelo cinq radeaux portant chacun la dépouille d’un chevalier décapité.

[…]            Tu sais, j’avais dix-huit ans lors du siège et servais comme cannonnier au fort Sant’Angelo. Ces cinq radeaux, je les ai vus arriver, avec le cadavre décapité de nos frères. Ils étaient nus, le corps fendu en croix devant et derrière, par dérision. Oh ! mais c’est que nous ne nous sommes pas laissé abattre par cette vision abominable ! Le commandant du fort ordonna de couper la tête à tous les prisonniers turcs qui étaient dans nos mains, d’utiliser ces têtes en guise d’obus, et de les tirer, par les bouches à feu, sur les vaisseaux ottomans. Avec quelle rage j’ai enfoncé un de ces boulets dans l’âme de ma couleuvrine, je m’en souviens encore. J’eus la joie de le voir tomber sur la galère de Mustapha Pacha et faucher le grand mât.

Dominique Fernandez                     La Course à l’abîme              Grasset 2002

On prête beaucoup de qualités aux têtes de Turcs, mais de là à faucher le grand mât d’une galère, il y a un pas qu’on ne saurait franchir. On a beau avoir la tête dure et le cuir endurci… tout de même ! Laissons donc à Dominique Fernandez la responsabilité de n’avoir inséré aucun sic à une histoire qu’il est allé pêcher on ne sait où.

14 06 1565                  Réunion de famille franco espagnole à Bayonne : Élisabeth, jeune épouse de Philippe II, Reina de la Paz, disaient les Espagnols vient rencontrer sa mère Catherine de Médicis. Philippe II a jugé bon de lui adjoindre le duc d’Albe et Don Juan Manrique. On y parle mariages bien sûr, mais la volonté espagnole est bien là pour ancrer la France dans le camp catholique, la faire revenir sur sa politique de tolérance envers la RPR, Religion Prétendument Réformée – Philippe II avait menacé de tout annuler si jamais Catherine de Médicis se risquait à se faire accompagner de la sulfureuse Madame de Vendôme, Jeanne d’Albret -. On aimerait bien aussi que la France rompe son alliance avec les Turcs. Catherine se démena du mieux qu’elle put pour ne rien lâcher des orientations françaises.

En Espagne, Philippe II repaissoit ses yeux du spectacle de ses sujets expirant dans les flammes, et par un zèle sacrilège de religion, multiplioit, chaque année, le nombre des victimes : se renfermant en lui-même, il épioit l’occasion de satisfaire son ambitieuse inquiétude. Son entrevue dans Bayonne avec Catherine de Médicis et Charles IX épouvanta les calvinistes français ; le meurtre de Don Carlos et la mort prématurée d’Élisabeth de France, achevèrent de le rendre en horreur à toute l’Europe. Philippe II, en bouleversant tous les États, ne sut point, comme Élisabeth, assurer la paix dans les siens : les Pays-Bas se révoltèrent contre la tyrannie de leur souverain.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

29 07 1565                 Marie Stuart, reine d’Écosse et catholique épouse Henry Stuart, lord Darnley, comte de Lennox, catholique. C’est son cousin germain, par Henri VIII d’Angleterre. [Stuart est la francisation de Stewart : intendant, régisseur]

La grand-mère paternelle de Marie était Marguerite Tudor, sœur d’Henri VIII d’Angleterre. Henri VIII, qui, pour Paul Morand, avait la bosse du mariage, avait eu une fille Marie Tudor, catholique – Bloody Mary –  de son mariage avec Catherine d’Aragon, puis une autre fille, Elizabeth, anglicane, de son mariage avec Anne Boleyn, mariage qui n’avait pas été reconnu par l’Eglise catholique. Donc Marie Stuart, petite fille de la sœur d’Henri VIII était l’héritière la plus directe du trône d’Angleterre, au cas ou Elisabeth n’aurait pas eu d’enfant, ce qui sera le cas. Ce droit d’héritage va peser lourd dans le drame de Marie Stuart.

En taille, les deux pays ne jouent pas dans la même cour : en puissance, en poids économique et militaire, en population, l’Angleterre, c’est à peu près vingt fois l’Écosse.

Ce second mariage est la première grande erreur de Marie Stuart. Elle, si intelligente, si cultivée, si fine, si brillante, ne sut pas voir que lord Darnley n’était qu’un gentil étourneau, – ainsi en parlait le cardinal de Lorraine, un Guise, donc parent -. Il n’est pas impossible que toutes ces qualités n’aient simplement laissé aucune place au  discernement, populairement, le bon sens, la jugeotte. Elle ne sut pas voir que son cousin germain n’était qu’un bellâtre, avec un vernis de culture et de savoir-vivre ; elle ne se connaissait pas suffisamment pour deviner que son tempérament de feu exigeait un partenaire autre que ce fallot qu’elle ne pourrait s’empêcher d’avoir en pitié ; son arrivée au sommet – son mariage le faisait roi-consort – lui tourna la tête et le rendit vite imbuvable. Marie ne s’en rendit compte que trop tard, elle était déjà enceinte quand elle se mit à ne plus pouvoir le supporter.  Jacques naîtra le 19 juin 1566.

Mais un premier drame avait déjà jeté un voile sombre sur sa vie, et ils finiront par se succéder les uns après les autres : cette femme, brillante parmi les plus brillantes, n’attirera jamais plus autour d’elle que la scoumoune ; tous ceux qui l’approcheront verront leurs entreprises vouées à l’échec. Peut-être là encore faut-il y voir les manifestations d’un Ego par trop boursoufflé : Marie Stuart n’aura jamais cessé de clamer : MOI, MOI, MOI quand Élisabeth d’Angleterre n’aura jamais cessé de dire : ANGLETERRE, ANGLETERRE, ANGLETERRE. Toute la différence entre l’homme d’État et la coquette. Toujours on entend l’amante, jamais on n’entend la mère. Mais d’ailleurs quelle place un enfant pourrait-il bien avoir dans ce torrent de passions ravageuses ?

On pense au film The Queen, de Stephen Frears, sorti en 2006, dans lequel Tony Blair laisse éclater en conseil des Ministres sa colère devant la place faite à Diana dans les Médias, et cherchant à remettre les pendules à l’heure en soulignant la vertu d’Élisabeth qui fait le job en toutes circonstances, qu’elle soit en forme ou pas en forme, qu’il vente ou qu’il neige, à l’opposé de cette Diana starlette qui fait semblant de fuir les paparazzi quand elle fait en permanence tout ce qu’il faut pour les aguicher, mobilisant en continu la police de son pays qui a d’autres chats à fouetter etc…

Le premier signal fut la décapitation de Pierre de Bocosel de Chastelard, petit fils de Bayard, le 21 février 1562, simplement pour s’être caché derrière le rideau de la chambre de la reine : page à la cour de Marie Stuart, il en était tombé amoureux, et elle n’avait pas fait grand-chose pour mettre les choses au point.

Autre victime de cette grande joueuse : David Rizzio, musicien de petite noblesse italienne, devenu son secrétaire particulier ; trop particulier, jugea son mari, qui le fit assassiner le 9 mars 1566.

En juin 1566, Marie rencontre James Hepburn, comte de Bothwell. Il n’est pas un inconnu : elle l’a déjà vu à la cour de France. Grand amiral de la flotte, il a participé au bon déroulement de son retour de France en Écosse. Intelligent, cultivé, l’homme est du genre dominateur, pratiquant sans état d’âme le droit de cuissage : il a déjà divorcé d’un norvégienne, et vient de se remarier. Son droit de cuissage, il va l’exercer sur Marie Stuart, et celle-ci, plutôt que d’en être à jamais meurtrie, cas commun des femmes en de telles circonstances, en est éblouie. Blessé au combat, il se rétablit  en son château de l’Hermitage : Marie n’hésite pas à s’y rendre à cheval. La reine devant laquelle un peuple se prosterne se prosterne elle-même devant celui qui est devenu son maître. Donc, si l’on recherche des accents féministes dans les femmes célèbres de l’Histoire, ce n’est pas de ce coté là qu’il faut chercher. Une passion est née – dans passion, il y a passif -, qui va lui faire faire l’impensable : approuver l’assassinat de son mari, à l’instigation de Bothwell, dont on ne sait si lui, est amoureux fou de Marie, ou seulement du pouvoir, qui est à portée de main, s’il l’épouse. Malade, lord Darnley est attiré dans une maison isolée, Kirk o’Field, près d’Édimbourg. Dans la nuit du 9 février 1567, il meurt dans l’explosion de la maison.

27 12 1565        Ahuitzotl, le dernier représentant des Moctezuma à régner sur Mexico, meurt :

Il y avait deux cent quarante et un an au moment de sa mort que les Mexicas se trouvaient à Mexico-Tenochtitlan, et quarante-sept ans que les Espagnols y étaient entrés… Après sa mort, il n’y a plus eu de juge, ni de gouverneur particulier pour les natifs de Mexico, et par la suite, les dirigeants n’ont pas toujours été de sang noble indigène ; (…) n’importe qui, noble ou simple roturier et même métis, a pu accéder à cette fonction.

Chimalpahin, chroniqueur mexicain

1565                      En France, les protestants sont au nombre de 2 millions environ, soit moins de 10 % de la population, [mais il est vrai qu’on voit des chiffres parlant du tiers de la population !] C’est dans le midi qu’ils sont le plus représentés. Mais c’est le tiers de la noblesse qui est à leurs cotés.

7 01 1566                  Le cardinal Ghislieri accède au trône pontifical : il prend le nom de Pie V.

Pie V, enfant, a gardé les troupeaux. C’est un de ces innombrables fils de pauvres en qui l’Église a souvent trouvé, au siècle de la Contre Réforme, ses serviteurs les plus passionnés. D’ailleurs, à mesure que le siècle passe, c’est eux – les pauvres – qui, de plus en plus, donnent le ton à l’Église. Les pauvres (ou, comme le disait sans sourire Alphonse de Ferrare, celui qui essaiera vainement en 1566 de faire élire son oncle, le cardinal Hippolyte d’Este, les parvenus). Pie V est justement un de ces parvenus, non pas un princier, non pas un ami et connaisseur du monde, prêt au compromis sans quoi le monde ne serait pas. Il a la ferveur, l’âpreté, l’intransigeance du pauvre, à l’occasion son extrême dureté, son refus de pardonner. Certes pas un pape de la Renaissance : l’époque en est révolue. Là-dessus, un historien a jugé bon de lui trouver quelque chose de médiéval ; disons plutôt, avec un autre, quelque chose de biblique.

Dominicain obstinément pauvre, ne voyageant, quand il voyage, qu’à pied, la besace au dos. Les honneurs lui viennent, mais le contraignent toujours ; et de dures tâches les accompagnent. […] Prieur, puis provéditeur, le voilà, vers 1550, inquisiteur du diocèse de Côme, à un pont névralgique de la frontière et de la défense catholiques. Il y lutte avec acharnement. Et bien entendu, qu’il fasse saisir des ballots de livres hérétiques, en cette année 1550, voilà qui lui vaut des difficultés inouïes. […] L’appui du cardinal Caraffa lui vaut d’être nommé commissaire général de l’Inquisition de Jules III, puis préfet du Palais de l’Inquisition par Paul IV. Le 15 mars 1577, il l’élevait au cardinalat. Le futur Pie V, en effet, est un homme selon le cœur de Paul IV ; il en a l’intransigeance, la violence passionnée, la volonté de fer …

[…] A cette époque, ce vieil homme chauve, à longue barbe blanche, cet ascète qui n’a plus que la peau et les os, est cependant d’un vitalité exceptionnelle, d’une activité sans bornes. Ne s’accordant aucun repos, même par les terribles journées de sirocco à Rome. Vivant de peu : à midi, une soupe au pain, avec deux œufs et un demi verre de vin ; le soir, une soupe de légumes, une salade, quelques coquillages et un fruit cuit. La viande ne paraissait sur sa table que deux fois par semaine. En novembre 1566, allant visiter sur la côte des travaux de défense, on le vit marcher à pied, comme autrefois, à coté de sa litière. Sa vertu l’avait désigné aux suffrages du Sacré Collège, non ses intrigues ou celles des princes qui, cette fois, restèrent étrangers à l’élection. En 1565, Requesens avait écrit à Philippe II : c’est un théologien et un homme de bien, d’une vie exemplaire et d’un grand zèle religieux. A mon avis, c’est le cardinal qu’il faudrait comme pape, dans les temps actuels.

Sur le trône de Saint Pierre, Pie V ne démentit pas son passé, et, vivant, entre dans la légende. Dès la première année de son pontificat, Requesens répétait à l’envi que depuis trois siècles, l’Église n’avait pas eu meilleur chef et que c’était un saint. Ce même jugement se retrouve sous la plume de Granvelle. Impossible d’aborder Pie V sans tenir compte de son caractère hors série. Le moindre texte de lui donne d’ailleurs une impression étrange de violence et de présence. Il vit dans le surnaturel, abîmé dans ses ferveurs. Et qu’il ne soit pas dans ce bas monde, encastré dans les petits calculs raisonnables des politiques, c’est ce qui fait de Pie V une grande force d’histoire, imprévisible et dangereuse. Un conseiller impérial écrivait, dès 1567 : Nous aimerions mieux encore que l’actuel Saint Père fût mort, si grande, si inexprimable, si hors mesure, si inhabituelle que soit sa sainteté. Il faut croire que pour certains, cette sainteté était une gêne…

Intransigeant, visionnaire, Pie V a, mieux qu’un autre, le sens des conflits de la Chrétienté contre les Infidèles et les Hérétiques. Son rêve fût de livrer ces grands combats et d’apaiser, au plus vite, les conflits qui divisaient la Chrétienté contre elle-même. Très vite, il a repris le vieux projet de Pie II de liguer les princes chrétiens contre le Turc. Un de ses premiers gestes est de demander à Philippe II de renoncer, à Rome, à la querelle de préséance avec la France qui, sous le pontificat de Pie IV, avait provoqué le retrait de Requesens. Avec de telles querelles, on s’ingénie à rejeter le Très Chrétien vers l’alliance turque.

Un autre de ses premiers gestes est de contribuer à l’armement maritime de l’Espagne. On sait à quels marchandages donnaient lieu les concessions de grâces ecclésiastiques à l’Espagne, les gratifications qu’il fallait offrit aux parents de favoris du pape, les dépenses accessoires, le temps que cela demandait. Or, le subside des galères concédé par Pie IV pour cinq ans venant justement à expiration, au moment même de son élection, le nouveau pape le renouvela aussitôt, sans discussion. Le 11 janvier 1566, quatre jours après l’avènement pontifical, Requesens, écrivant à Gonzalo Pérez, se réjouissait sans réserves de ce quinquenio qui n’avait pas coûté un maravédis au Roi . La fois précédente, il en avait coûté 15 000 ducats de rente sur les vassaux du royaume de Naples, et 12 000 ducats de pension, en Espagne, pour les neveux du pape, sans compter les grosses sommes dépensées à dépêcher les ministres chargés de la négociation. Autre pontificat, autres mœurs. L’Église a certainement, en Pie V, un maître énergique, décidé à une nouvelle croisade.

Fernand Braudel La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. 3. Les événements, la politique et les hommes. Armand Colin 9° éd. 1990

Pie V appliquait les principes auxquels il tenait avec vigueur : l’immoralité publique, cette habitude romaine, était désormais punie sévèrement. Pas question pourtant de police ou de soldats : Pie V voulait convaincre ; il fit rédiger des livres liturgiques qui furent distribués dans le monde entier. Il fut, du même, coup, le père de la centralisation religieuse de l’Église. Le catéchisme romain, rédigé en latin, parut en 1566, destiné aux clercs, censés y trouver des thèmes d’homélies. Mais il atteignit le grand public ; on le traduisit très vite en quelques dizaines de langues. En 1568, les services de Pie V publiaient le bréviaire, texte de prières pour chaque jour de l’année à l’usage des prêtres, du clergé séculier comme du régulier ; enfin le missel, texte de prières pour chaque semaine, et pour chaque cérémonie particulière, à l’usage des laïcs, en 1570.

Georges Suffert             Tu es Pierre    Éditions de Fallois 2000

26 04 1566               Diane de Poitiers meurt en son château d’Anet. Elle a 66 ans. Elle a préparé sa succession, avec une minutie quasiment pathologique : bien sur la répartition de son héritage entre ses deux filles et ses petits enfants, mais encore le nombre de messes célébrées pour son repos éternel, la réalisation de son tombeau etc… On est en droit de se demander si elle n’aura pas mis tous ses nombreux talents au seul service de sa volonté de faire partie des grands du royaume de France, ce à quoi elle parvint. Elle faisait dire à l’un des personnages représentés dans un château : Elle atteint tout ce qu’elle vise. Quid de la sincérité de ses sentiments vis-à-vis d’Henri II ? À quinze ans, elle épousait un vieux de 56 ans, ce qui la faisait veuve à 31. A 38 ans, elle prenait un amant de 19 ans, prince de France, bientôt dauphin, puis roi à 28. Même si son premier mariage avait été arrangé par les parents, même si la suite fait partie des phantasmes de bien des femmes, qui, ainsi dit-on, se tricotent des souvenirs, l’ensemble fait bien montre d’un tempérament de grande calculatrice. Petite faille dans le système : de 20 ans plus âgée que son royal amant, elle n’avait pu prévoir qu’il mourrait avant elle, entraînant ainsi sa disgrâce ; si elle avait écouté Nostradamus, peut-être se serait-elle trouvée une autre porte de sortie ? Comme le diront les détracteurs de Françoise Giroud, n’aurait-elle été qu’un monstre d’artifice et de faux-semblants ?

Toute sa vie n’aura été que quête obstinée de l’accroissement de son patrimoine pour pouvoir tenir son rang auprès des grands et les recevoir avec faste. Elle aura été la plus éminente représentante de la grande bourgeoisie naissante : obnubilée par la richesse, d’un conformisme de pensée étouffant, noyant toute sa saga dans un fatras de mythologie qui donne l’impression de manger sans cesse des nourritures trop grasses, des gâteaux trop sucrés, noyés sous la chantilly. Sa haine des protestants n’était rien d’autre que la haine de la réflexion personnelle, son attachement au catholicisme, et des plus radicaux – elle fût toujours très proche des Guise – n’était qu’un attachement à une hiérarchie qui fabrique du prêt à penser. Sa pensée politique n’aura eu de consistance que par la haine des Protestants et par un dessein uniquement clanique : il n’y a là rien de fort ni d’original. Ce genre de personnalité se retrouve à toutes les époques : l’art de paraître comme au-dessus des conformismes, d’avoir tellement de classe qu’on en est devenu inclassable : tout ce que sait magnifiquement faire aujourd’hui notre icône nationale, unanimement vénérée, Catherine Deneuve, avec un art consommé pour masquer ce qu’elle est réellement : une femme à fric, qui n’hésite pas à faire des ménages chez Monsieur Abdelmoumen Rafik Khalifa, belle crapule algérienne du calibre de Bernard Tapie [voir automne 2002].

Elle n’était pas troublée par le doute : elle semblait tirer les idées dont elle avait besoin de petits tiroirs bien rangés.

Jean-Marie Rouart. Le goût du malheur Gallimard 1993

6 09 1566                    Dernière bataille de Soliman II qui assiège et finit par prendre Zigeth, en Hongrie :

Le sultan désirant terminer glorieusement sa carrière, désirant mourir comme il avoit vécu, c’est-à-dire, dans les bras de la victoire, reprit les armes contre les chrétiens, marcha en Hongrie et assiégea Zigeth.

Soliman II, quoique mourant, poursuivoit avec chaleur le siège de cette ville où commandoit le brave Nicolas Efdrin, comte de Serin. Le grand-seigneur avoit déjà perdu près de vingt mille hommes : furieux de voir ses troupes toujours reculer, il mande tous les pachas de son armée, auxquels il adresse ces reproches foudroyans qui démentoient toute la sagesse de sa conduite passée : Lâches et indignes officiers, si, dans une heure, Zigeth n’est pris, je vous fais tous décapiter ; je comble le fossé de vos têtes, et je passe sur ce pont pour monter à la brèche. Il survécut, quelques heures seulement, à ce barbare accès de colère. Les Turcs, ignorant le trépas de leur souverain, se portèrent avec une nouvelle ardeur à l’attaque. Deux cents dix sept hommes restoient dans la place : ces braves guerriers s’embrassèrent réciproquement, et s’exhortèrent à se battre jusqu’au dernier soupir ; aussi résolus que les trois cents Spartiates aux Thermopyles, ils montrèrent, avant le généreux sacrifice de leur vie, une héroïque gaieté, et se parèrent comme s’ils alloient à un festin. Cependant ils auroient pu recevoir une honorable capitulation ; ils en rejetèrent l’idée même : tous périrent vaillamment les armes à la main après avoir mis le feu à la ville ; trait de dévouement qui nous fournit une nouvelle preuve de la bizarrerie de la fortune. Le grand vizir fit envoyer la tête du comte de Serin à l’empereur Maximilien. Léonidas et ses trois cents Spartiates sont immortels ; le comte de Serin et ses deux cent dix sept Hongrois sont inconnus, tant il est vrai de dire que la renommée et la gloire ne se mesurent pas toujours sur la grandeur des actions.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

1566                  Les habitants des Provinces du Nord, qui va devenir l’Union d’Utrecht se révoltent contre les Espagnols, alors le plus puissant des Empires. Ils sont emmenés par Guillaume d’Orange.

Charles de Berlaymont, conseiller auprès du gouverneur général des Pays-Bas, Marguerite de Parme, voulant la rassurer quant à la position des nobles, lui dira Ce ne sont que des gueux. L’affection qu’éprouvent les Belges pour l’autodérision leur fera adopter la qualificatif et c’est ainsi que des nobles se déguisèrent en gueux au cours d’un banquet patriotique, le banquet des gueux le 5 avril 1566, en l’hôtel de Culembourg de Bruxelles sous la devise pauvres jusqu’à la besace. Et l’Histoire retiendra le nom de révolte des gueux.

Cette révolte deviendra un soulèvement général du nord au sud des Pays-Bas qui englobaient à l’époque la Hollande, la Belgique et une partie du nord de la France appelée Flandre romane. La guerre de Quatre vingts ans  s’ensuivit qui aboutira à l’indépendance des Provinces unies.

Nous aurons toujours cet honneur d’avoir fait ce que nulle autre nation n’a fait avant nous.

Guillaume d’Orange

L’affaire va vider les coffres espagnols :

La guerre luy [ à Philippe II] est extrêmement coûteuse et beaucoup plus qu’à un autre prince, veu pour exemple d’une armée navale : il faut qu’il tire la plus grand par (des esquipages) de pays estrangers loings de luy, qui luy mange un monde de finances. Et pour ses guerres de terre, comme celle des païs bas qui est la principale, ne le peult faire que six fois plus cher que ses ennemis, car avant qu’il eut levé un soldat en Espagne, et mis à la frontière d’Artois, prest à combattre un François, il luy en couste 100 ducats, où le soldat français ne coustera que dix à son Roy…

Libelle français de 1597

À Valenciennes la fureur religieuse est aussi à l’œuvre :

Les Huguenots de la ville entrèrent furieusement aux églises, tant des paroisses, que des abbayes, hôpitaux, sans nulle exception. Et eux, là venus par grandes troupes, armés et embastonnés, ont tiré jus [bas] les crucifix et images des saints, avec plusieurs blashèmes et plusieurs paroles infâmes, puis ont rompu et brisé les doxales [tribunes], orgues, clôtures des chapelles, autels, sièges , fonts de baptême, verrières, puis ont brûlé les ornements des dites églises, tellement que l’or fondu en sortait en plusieurs églises… Davantage, ont déchiré puis brulé les gourdines [courtines], nappes, serviettes, et autres linges servant à l’office divin, brûlé et déchiré tous les livres des églises, que c’était une grande pitié et désolation que de voir ainsi ces lieux consacrés et dédiés à Dieu être en un tel état, profanés par ces méchants libertins et gens sans nulle raison et un grand crève-cœur aux catholiques.

rapporté par P. Beuzat.                  La répression à Valenciennes.

1 01 1567                   En Espagne est promulguée une Pragmatique qui ne vise pas moins qu’à la disparition de tout un art de vivre pour les Morisques : prohibés les costumes morisques des hommes comme des femmes qui, elles devront en plus renoncer au voile dans la rue, fermeture des maisons qui abritent des cérémonies clandestines morisques, prohibés les bains publics, prohibé l’usage de la langue arabe.

Avant les nationalismes forgés par le XIX° siècle, les peuples ne se sentaient vraiment liés que dans un sentiment d’appartenance religieuse. Autant dire de civilisation. La cohésion massive de l’Espagne du XV° siècle, c’est celle d’un peuple qui a été longtemps, en face d’une autre civilisation, le plus faible, le moins brillant, le moins intelligent, le moins riche et qui, d’un coup, s’est libéré. Redevenu le plus fort, il n’en a pas encore acquis la certitude intime, ni les réflexes. Il continue à se battre. Si la terrible Inquisition a fait finalement peu de victimes, c’est que son combat se déroule un peu dans le vide. L’Espagne était encore obscurément trop craintive, trop militante pour que l’hétérodoxie puisse s’y glisser aisément. Il n’y a de place chez elle ni pour l’Erasmisme, ni pour le converso au cœur douteux, ni pour le Protestant…

Fernand Braudel La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. 2. Destins collectifs et mouvements d’ensemble. Armand Colin 9° éd. 1990

17 01 1567                 En Corse, assassinat de Sampiero Corso, qui ne met pas fin au soulèvement contre les Génois, alimenté en sous-main par la France.

24 02 1567       Elisabeth d’Angleterre, sa cousine, écrit à Marie Stuart. Des années plus tôt, elle s’est trouvée dans une situation analogue : aimant passionnément Robert Dedley, duc de Leicester, la femme de ce dernier avait été assassinée ; elle avait dès lors renoncé à épouser Leicester.

Madame, je suis si stupéfaite et effrayée par la terrible nouvelle du meurtre abominable de votre époux, mon cousin, que je suis à peine capable d’écrire là-dessus, et quelle que soit la force avec laquelle mon sentiment me pousse à regretter la mort d’un si proche parent, je ne puis pas, pour vous dire sincèrement mon opinion, vous cacher que je suis encore plus triste pour vous que pour lui.

O Madame, je n’agirai pas comme votre fidèle cousine et comme une véritable amie, si je me donnais davantage de peine pour vous dire quelque chose d’agréable que pour m’efforcer de préserver votre honneur. Et c’est pourquoi je ne puis vous cacher ce qu’en disent la plupart des gens, à savoir que vous ne voulez rien faire pour punir ce meurtre et vous garderez de faire arrêter ceux qui vous ont rendu ce service, de sorte qu’il semble que le crime a été commis avec votre assentiment.

Je vous supplie de croire que je ne voudrais pas, pour tout l’or du monde, nourrir dans mon cœur une telle pensée. Je ne laisserais jamais un tel hôte habiter dans mon cœur, jamais je n’aurais une si mauvaise opinion d’un prince quel qu’il fut et encore moins de celle à qui je souhaite autant de bien que mon cœur en peut imaginer ou que vous-même puissiez souhaiter.

C’est pourquoi, je vous conseille, je vous exhorte, je vous supplie, de prendre cette affaire tellement à cœur que vous ne craigniez pas de frapper même celui qui vous est le plus cher, s’il est coupable, et de ne vous laisser détourner par rien de la nécessité de donner au monde une preuve que vous êtes une aussi noble princesse qu’une femme droite et loyale.

Mais que peut une lettre, aussi honnête et franche fut-elle, quand corps et âme sont en feu :

Pour luy aussi j’ai jetté mainte larme,
Premier qu’il fust de ce corps possesseur,
Duquel alors il n’avait pas le cœur.
 
Pour luy depuis j’ay méprisé l’honneur,
Ce qui nous peust pourvoir de bonheur
Pour luy j’ay hazardé grandeur et conscience,
Pour luy tous mes parens j’ay quittés et amys,
Et tous aultres respects sont apart mis
 
Pour luy tous mes amis j’estime moins que rien,
Et de mes ennemis je veux espérer bien.
J’ai hazardé pour luy et nom et conscience
Je veux pour luy au monde renoncer,
Je veux mourir pour luy faire avancer.
 
Pour luy je veux rechercher la grandeur,
Et feray tant que de vray congnaistra
Que je n’ay bien, heur ne contentement,
Qu’a lo’obeyr et servir loyaument.
 
Pour luy j’attends toute bonne fortune,
Pour luy je veux guarder  santé et vie,
Pour luy tout vertu de suivre j’ay envie,
Et sans changer me trouvera tout une.
                       *****
 
Entre ses mains, et en son plain pouvoir,
Je mets mon fils, mon honneur et ma vie,
Mon pais, mes subjects, mon âme assubjectie
Est tout à luy et n’ay autre vouloir
Pour mon objety que sans le desservoir
Suivre je veux, mùalgré toute l’envie
Qu’issir en peult.
                       *****
Vous m’estimez légière, que je voy,
Et si n’avez en moy nulle asseurance,
Et soubçonnez mon cœur sans apparence,
Vous deffiant à trop grand tort de moy.
Vous ignorez l’amour que je vous porte ;
Vous sobçonnez qu’autre amour me transport ;
Vous estimez mes parolles du vent,
Vous despeignez de cire mon las cœur ;
Vous me pensez femme sans jugement ;
Et tout cela augmente mon ardeur.
                       *****
Car c’est le seul désir de vostre chère amye,
De vous servir et loyaument aimer,
Et tous malheurs moins que rien estimer
Et vostre volonté de la mien suivre.
Vous cognoistrez avecques obéissance,
De mon loyal devoir n’obmettant la science,
A quoi j’estudiray pour tousjoursvous complaire,
Sans aymer rien que vous, soubs la subjection
De qui je veux, sans nulle fiction,
Vivre et mourir…
                       *****
Et maintenant elle commence à voir [elle : l’épouse légitime de Bothwell]
Qu’elle estoit bien de mauvais jugement
De n’estimer l’amour d’un tel man,t.
Elle vouldroit bien mon amy dessevoir
Par les escripts tous fardez de sçavoir…
Et toutesfois ses parolles fardez,
Ses pleurs, ses plaincts remplis de fictions,
Et ses hauts cris et lamentations,
Ont tant guagné que par vous sont guardez
Ses lettres escriptes, ausquelles vous donnez foy,
Et si l’aymez et croiezplus que moy.

21 04 1567                 Le peuple d’Écosse commence à donner des noms d’oiseaux à Marie, mais ne va pas plus loin. Le père de la victime, comte de Lennox, si. Il connaît Bothwell, son audace, sa bravoure et craignant de sortir vaincu d’une confrontation, il en a appelé à la protection d’Elisabeth, qui a écrit à Marie :

Madame, je n’aurais pas osé vous importuner avec cette lettre si je n’y avais été poussée par le commandement de l’amour que l’on doit aux affligés et aux malheureux. J’ai appris que vous aviez publié une proclamation aux termes de laquelle le jugement des personnes suspectes d’avoir participé à l’assassinat de feu votre époux et mon cousin aura lieu le 12 de ce mois. Comme il est extrêmement important que cette affaire ne soit pas obscurcie par le mystère ou la ruse, le père et les amis du mort, m’ont demandé humblement de vous prier d’ajourner ce jugement parce qu’ils ont remarqué que des personnes indignes s’efforcent d’imposer par la violence ce qu’elles ne pourraient pas obtenir par le droit.
Si j’agis de la sorte, c’est par amour pour vous qui êtes le plus intéressée et pour tranquilliser ceux qui sont innocents d’un crime aussi inouï. Car même si vous n’étiez pas coupable, cela serait une raison suffisante pour vous priver de votre dignité de princesse et vous livrer au mépris du peuple. Plutôt qu’une telle chose ne vous arrive, je préfèrerais pour vous une mort honorable à une vie sans honneur.

Le comte de Lennox n’ose pas être présent et se fait représenter. Bothwell, lui est bien présent et parvient à intimider les juges … qui le déclarent innocent ! Marie ne veut rien voir de cet inouï déni de justice et, dès le lendemain, lui fait porter les reliques de la nation, insigne honneur, pour l’ouverture du Parlement ! Dans la foulée, il invite les parlementaires à approuver son prochain mariage avec Marie Stuart.

15 05 1567                 Marie Stuart épouse le comte de Bothwell, qui devient duc d’Orkney. Pour faire avaler la pilule à son peuple, il a fallu fabriquer un cadre légal justifiant pareille hâte, hâte qui n’est due qu’au fait que Marie est enceinte de Bothwell et que, étant exclu qu’il naisse bâtard, il lui faut épouser le père : remariée trois mois après la mort du précédent mari ! et pour épouser qui ? son assassin !  Car cela commence à se dire et à se répéter de porte en porte, de taverne en taverne.

Donc on a bricolé à la hâte un schéma qui donne un cadre légal à ce mariage : trois semaines plus tôt, le 24 avril, on s’est livré à un simulacre d’enlèvement, Bothwell, à la tête de 600 hommes,  enlevant Marie, pour ensuite la violer en son château. Et si un violeur veut garder son honneur, la seule solution, c’est dépouser en justes noces la violée. CQFD…. sauf que ces deux-là étaient déjà trop éloignés de leur peuple pour supposer qu’il trouverait la ficelle un peu grosse.

Bothwell est protestant et le mariage se fera selon le rite protestant : il n’y avait pas mieux pour perdre tous ses appuis catholiques.

Pour luy depuis j’ay mesprisé l’honneur,
Ce qui nous peust seul pourvoir de bonheur,
Pour luy j’ai haszardé grandeur et conscience,
Pour luy tous mes parens j’ay quitté et amys…

 15 06 1567                 La lune de miel sera vite devenue de fiel.  Dès le 5 juin, Bothwell, voyant s’accumuler les nuages, se réfugie en son château de Bothwick, plus défendable qu’Holyrood. Mais il s’en est quand même enfui et Marie l’a rejoint. Les troupes qu’il a pu rassembler  font face à celles des Lords à Carberry Hill. L’ambassadeur de France Du Croc tente une médiation, en vain. Mais les hommes ne veulent pas se battre et les Lords viennent proposer un marché à leur reine : vous nous suivez à Edimbourg, et nous laissons partir Bothwell, sans le poursuivre. La reine accepte, Bothwell, qui n’a rien dit, rien tenté, s’approche, embrasse Marie, et part au grand galop, accompagné de quelques serviteurs…

Les amants maudits ne se reverront plus, mais cela, ils ne le savent pas encore. Bothwell se fera rattraper par une de ses femmes au Danemark  où la prison fera de lui un pauvre fou.

Les Lords vont donc séquestrer Marie, leur reine, à Édimbourg. Et cela, Élisabeth ne peut l’accepter :

En soutenant avec énergie la reine d’Écosse, elle ne prend pas partie pour Marie Stuart, pour la femme, elle ne prend pas la défense de sa conduite suspecte. Reine, elle prend parti pour la reine, pour l’invisible idée de l’inviolabilité du droit des princes et, partant, pour sa propre cause. Elisabeth est bien trop incertaine de la fidélité de sa propre noblesse pour pouvoir tolérer qu’un pays voisin donne impunément l’exemple de sujets prenant les armes contre leur reine et la jetant en prison : en violent désaccord avec lord Cecil qui aurait préféré porter secours aux lords protestants, elle est résolue à faire rentrer promptement les rebelles dans la voie de l’obéissance. En défendant Marie Stuart, elle défend sa propre position et, cette fois, exceptionnellement, on peut la croire quand elle dit qu’elle se sent émue jusqu’au plus profond de son cœur. Elle promet aussitôt à la reine déchue son appui fraternel, non sans reprocher ses fautes à la femme avec  une rigoureuse insistance. Elle sépare distinctement son opinion personnelle de sa conduite politique.

Stefan Zweig       Marie Stuart       Insel  Verlag   Leipzig 1935

Madame, on a toujours considéré comme une loi propre à l’amitié le fait que le bonheur crée des amis tandis que le malheur les met à l’épreuve ; et comme nous voyons en ce moment une occasion de vous prouver notre amitié par des actes, nous avons jugé bon tant en raison de notre position que de la vôtre de vous en donner un  témoignage dans cette courte lettre…
Madame, je vous le dis tout net, notre chagrin ne fut pas médiocre en apprenant que vous aviez fait montre de si peu de réserve dans votre mariage et nous devons constater que vous n’avez pas  un seul ami au monde qui approuve votre conduite, nous vous mentirions si nous vous disions ou écrivions autre chose.
Comment, en effet, auriez-vous pu entacher davantage votre honneur qu’en épousant aussi précipitamment un homme qui, outre d’autres méfaits notoires, est accusé par l’opinion publique du meurtre de votre époux, ce qui fait qu’en plus, on vous soupçonne de complicité, bien que, nous l’espérons fermement, il n’en soir rien. Et à quels dangers ne vous-êtes-vous pas exposée en vous mariant avec cet homme dont l’épouse vit encore, de sorte que, selon les lois divines et humaines, vous ne pouvez être légalement sa femme et que vos enfants ne seront pas légitimes ! Vous voyez donc clairement ce que nous pensons de votre mariage et nous regrettons sincèrement de ne pouvoir nous en former une meilleure opinion, si plausibles que soient les raisons alléguées par votre ambassadeur pour nous convaincre.
Nous eussions souhaité qu’après la mort de votre époux votre premier soin eut été d’arrêter et de punir les assassins. Si les choses s’étaient passées ainsi – et cela eut été facile étant donné la notoriété de l’affaire – plusieurs points de votre mariage eusent peut-être paru plus compréhensibles.
Aussi déclarons-nous en raison de notre amitié pour vous et des liens naturels qui nous unisssaient à votre défunt époux que nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour punir sévèrement ce crime, quel que soit celui de vos sujets qui l’ait commis et d’aussi près qu’il vous touche.

Elsabeth d’Angleterre à Marie Stuart

24 07 1567                 Marie Stuart signe l’acte d’abdication en faveur de son fils Jacques, âgé d’un peu plus d’un an. Il devient Jacques VI. De 1567 à 1583 se succéderont quatre régents. Il règnera effectivement à l’âge de 17 ans. Il héritera de la couronne d’Angleterre et d’Irlande le 24 mars 1603.

30 09 1567                   Mettant à profit l’affluence pour la foire de la Saint Michel, les protestants de Nîmes se livrent sur près de 80 catholiques à une tuerie – la Michelade  – à coups de dague et d’épée. Ils jettent les corps dans un grand puits.

Cour de l’évêché. Aujourd’hui comblé, le puits serait sous le perron de l’actuel Musée du vieux Nîmes

          10 11 1567            Le connétable Anne de Montmorency livre bataille aux protestants dans la plaine Saint Denis ; vaincus, ils quittent l’Île de France.

1567                         Naissance à Marseille d’Honoré d’Urfé, fils de Jacques d’Urfé et de Renée de Savoie. Honoré d’Urfé fût le premier romancier français avec L’Astrée, qui, sur 5 000 pages, conte les amours d’Astrée et de Céladon…(en sont parvenus au 20° siècle la réponse du berger à la bergère). Il fonda avec François de Sales, né la même année, et Antoine Favre, l’Académie Florimontane, à Annecy (le fils d’Antoine Favre, Vaugelas, fût l’un des premiers grammairiens français). Ses parents commencèrent par en faire un chevalier de Malte, qui s’éprit de sa belle sœur, l’épousa et s’en sépara peu de temps après la disparition des charmes de l’interdit. Chargé de mission du Duc de Savoie, il combattit les Espagnols à ses cotés et mourut à Villefranche sur mer le 1° juin 1625.

Le monde des marins rêve d’un fabuleux continent austral, et la découverte des Amériques a redonné vigueur au rêve : l’Espagnol Alvarez de Mendaña, parti des côtes du Pérou, découvre les îles Ellice et les îles Salomon. L’alternance de la présence et de la disparition de ces dernières sur les cartes entre les XVI° et les XVIII° siècles illustre bien la difficulté à localiser une île tant que l’on ne possédait pas la technique pour déterminer la longitude. Elles seront longtemps confondues avec la Nouvelle-Bretagne, Pingré les plaçait par 190° de longitude est, Bellin par 185, Danville par 180, Delisle par 170, c’est à dire respectivement à 700, 600, 500 et 300 lieues à l’est de leur vraie position. Byron en abandonna la recherche, Bougainville, Surville, Shortland y touchèrent sans le moindre soupçon de les avoir rencontrées. Leur vraie position est 8°sud et 156°est.

9 01 1568                  La Rochelle devient une des principales cités calvinistes.

2 05 1568            Marie Stuart s’enfuie du château de Lochleven. Mariée depuis un an à Bothwell dont elle était enceinte, elle aurait du accoucher vers février : aucune trace écrite ne reste de cela… mystère complet.

13 05 1568         Elle a rassemblé 6 000 hommes qui s’affrontent à l’armée, moins nombreuse, mais plus professionnelle de Murray, le régent, son demi-frère à Langside : en trois quarts d’heure, l’affaire est pliée, les hommes de Marie sont défaits. Marie prend la fuite au grand galop :

J’ay soufert injures, calomnies, prison, faim, froid, chaud, fuite sans sçavoir où, quatre-vingt et douze milles à travers champs sans m’arrester ou descendre, et puis coucher sur la dure et boire du lait aigre, et manger de la farine d’aveine sans pain, et ay vécu trois nuits comme les chahuans, sans femme pour me servir.

Marie Stuart au cardinal de Lorraine

La folle chevauchée prendra fin à l’abbaye de Dundrennan, près de Kirkcudbright, sur le Solway. Que faire ? Aller en France où elle a été reine… elle ne veut pas y revenir en mendiante. En Espagne ? … jamais les Espagnols ne lui pardonneront de s’être unie à Bothwell devant un pasteur protestant. Il reste l’Angleterre de sa cousine Élisabeth : elle lui écrit :

Ma très chère sœur, sans vous faire le récit de tous mes malheurs, puisqu’ils vous doivent être connus, je vous diray que ceux d’entre mes sujets à qui j’ai faict le plus de bien et qui m’avaient le plus d’obligation, après s’estre soublevez contre moy, m’avoir tenue en prison et traittée avec la dernière indignité, m’ont enfin entièrement chassé de mon royaume et réduite à un tel estat, qu’après Dieu, je n’ay plus autre espérance qu’en vous ; permettez donc, s’il vous plaist, ma chère sœur, que j’aye l’honneur de vous voir au plus tost, afin que je vous puisse entretenir au long de mes affaires. Cependant, je prie Dieu qu’il vous comble de ses faveurs, et qu’il me donne la patience et les consolations que j’attendz de recevoir de sa sainte grâce par vostre moyen.

C’en est décidé… elle n’attend même pas une hypothétique réponse d’Elizabeth et le 16 mai s’embarque pour le petit port anglais de Carlisle. Elle écrit de nouveau à Élisabeth… que cette visite improvisée met dans le plus grand embarras.

Je vous supplie le plus tost que pourrés m’envoyer quérir, car je suis en piteux estat, non pour reine mais pour gentilfame. Je n’ay chose du monde que ma personne comme je me suis sauvée, faysant soixante milles à travers champs le premier jour et n’ayant despuis jamays osé aller que la nuit, comme j’espère vous remontrer, si il vous plest avoir pitié de mon extresme infortune.

*****

À cette date décisive de son existence elle n’a pas encore vingt-cinq ans et pourtant sa vie véritable est déjà terminée. Tout ce que le monde peut produire d’extrême, elle l’a connu, elle l’a enduré, elle a gravi tous les sommets, elle a sondé tous les abîmes. Dans un temps vraiment réduit, d’une intensité prodigieuse, elle a vécu tous les contrastes ; elle a enterré deux maris, perdu deux royaumes, elle est passée par la prison, elle a suivi les sombres sentiers du crime, et chaque fois elle a remonté les marches du trône et de l’autel avec un nouvel orgueil. Ces dernières semaines, ces dernières années, elle les a vécues dans les flammes, des flammes si hautes et si ardentes que leur reflet brille encore à travers les siècles. Mais maintenant l’incendie diminue, s’éteint, après avoir dévoré le meilleur d’elle-même : ce qui reste n’est que scorie et cendre, vestige misérable d’une magnifique splendeur. Devenue l’ombre d’elle-même, Marie Stuart s’avance dans le crépuscule de son destin.

Stefan Zweig       Marie Stuart        Insel  Verlag   Leipzig 1935

Élisabeth est très embêtée : nombreux sont les éléments qui militent en faveur d’un refus de la recevoir : certains de ses lords catholiques ont déjà commencé à très bien recevoir Marie, et cela met de l’eau à leur moulin, ce qui n’est pas bon pour les protestants. Le personnage lui-même commence à sentir vraiment le soufre, et en plus elle est catholique. La recevoir, ce serait implicitement reconnaître ses droits sur la couronne d’Angleterre. Par ailleurs, l’asile offert à toute personne en détresse fait partie de la tradition anglaise, et Élisabeth n’entend pas s’y dérober. Élisabeth a du mal à prendre ses décisions… elle ne le fait jamais sur le vif et marque une propension certaine pour l’ambiguïté… d’où la naissance d’une correspondance entre les deux femmes qui va atteindre des sommets d’hypocrisie :

Madame, j’ai ouïe-dire par mon lord Herries que vous désiriez vous défendre en ma présence de toutes les suspicions qui pèsent sur vous. Oh, madame, il n’y a pas d’être au monde qui souhaiterait plus que moi entendre votre justification !

Personne ne prêterait plus volontiers l’oreille à toute réponse faite pour rétablir votre honneur. Mais il faut aussi que j’aie souci de ma propre réputation. Pour vous dire franchement la vérité, on me croit déjà plus disposée à défendre votre cause qu’à ouvrir les yeux sur toutes les choses dont vos sujets vous accusent.

Le mot de procès n’est jamais prononcé mais Marie n’est pas dupe. Mais Elisabeth va commettre une impardonnable entorse au droit en acceptant le séjour de Marie sur le sol anglais et en la retenant ensuite contre son gré : Marie va être est désormais la prisonnière d’Élisabeth, et ce, jusqu’à sa mort, dix-neuf ans plus tard !

Certes, rarement prison aura été aussi dorée… Marie peut y poursuivre le déroulement de ses jours dans le cérémonial habituel ; ses dames, ses domestiques, ses musiciens sont là et on fait semblant. Élisabeth est trop adroite pour prendre le risque de fabriquer une martyre, et préfère violenter sa radinerie en lui versant une pension de 2700 £ par an, auxquelles il convient d’ajouter les 1 200 £ annuels versées par la France.

Marie semble résignée :

Que suis-je, hélas, et quoy sert ma vie ?
Je ne suis fors qu’un corps privé de cœur,
Un ombre vayn, un objet de malheur,
Qui n’a plus rien que de mourir envie…

Mais, dans le même temps, elle mettra à profit cette libéralité pour échafauder les uns après les autres des plans d’évasion, rester en contact constant avec les cours alliées pour qu’elle viennent la sortir de là : La France et l’Espagne. Et cela bien sur, Elisabeth le sait, et ses lords aussi, qui grognent en diant : ça ne peut pas durer ainsi…. cette femme fragilise en permanence la couronne d’Angleterre

22 09 1568              Quelques années plus tôt, l’amiral de Coligny avait cherché à fixer en Amérique une partie des forces que l’Espagne s’apprêtait à lancer contre la France en proie aux troubles religieux. Et cela s’était traduit par l’implantation d’une petite colonie au nord de la Floride, à Fort Caroline, sous le commandement de Jean Ribaut et de René de Laudonnière, tous deux protestants. Ils parvinrent à repousser quelques assauts espagnols, mais la famine entraîna désertions et rebellions. Ribaut arrive avec des navires chargés de vivres, mais la plupart, pris dans la tempête, sont jetés à la côte. Deux navires parviennent à échapper au blocus espagnol, laissant dans le fort 350 hommes qui n’ont d’autre choix que de se disperser parmi les tribus indiennes hostiles ou se rendre aux Espagnols. 200 choisissent le premier parti : on n’entendit plus jamais parler d’eux ; les 150 autres qui avaient choisi le second, eurent la vie sauve quand ils se déclarèrent catholiques, mais partirent néanmoins aux galères, et les autres furent massacrés de diverses façons. Le capitan Pedro Menéndez fit placarder sur les gibets : Je ne fais ceci comme à Français, mais comme à Luthériens.

octobre 1568             Dominique de Gourgues, Béarnais lève 180 hommes pour laver l’affront : le fort espagnol de San Mateo est enlevé et rasé : les quinze Espagnols survivants sont pendus sur le même arbre avec la formule : Je ne fais ceci comme à Espagnols ni comme à Mariniers, mais comme à traîtres, voleurs et meurtriers. Dont acte.

noël 1568                  Les Morisques de Grenade se soulèvent. Les Morisques, ce sont les descendants des Musulmans d’Espagne convertis au christianisme, en 1501 dans les pays de Castille, en 1526 dans ceux de la couronne d’Aragon. Ils sont surtout regroupées dans les Alpujarras, le haut du versant sud de la Sierra Nevada : curés dépecés, enfant accroché à un croc de boucher, femmes décapitées, souvent morisques sincèrement converties ; c’est le plus souvent le fait des monfis, les bandits morisques, soutenus dans leur combat par Alger.

Fernand Braudel rapporte la lettre de Francés de Alva, ambassadeur de Philippe II en France, qui connaît bien Grenade :

Les Morisques sont en révolte, mais ce sont les vieux Chrétiens qui les poussent au désespoir, par leur arrogance, leurs larcins, l’insolence avec laquelle ils s’emparent de leurs femmes. Les prêtres eux-mêmes ne procèdent pas autrement et voilà une anecdote précise : tout un village morisque ayant protesté à l’Archevêché contre son pasteur, on s’était enquis du motif de la plainte. Qu’on nous l’enlève s’étaient écriés les administrés… Ou alors, qu’on le marie, car tous nos enfants naissent avec des yeux aussi bleus que les siens.

[…] Il a pu constater les malversations des petits fonctionnaires, même de ceux qui, morisques d’origine, n’en exploitaient pas moins, aussi bien que les autres, leurs administrés. Il est entré, en des jours de fête dans des églises, pour constater combien on s’y souciait peu de respecter et de rendre respectable la dignité du culte. Il a vu, au moment de la consécration, entre l’hostie et le calice, un prêtre se retourner pour épier si tout son monde indigène, hommes et femmes, étaient bien à genoux comme il convenait et hurler des ignominies à l’égard de ses ouailles – chose si contraire au service de Dieu – que me temblavan las carnes – que j’en frissonnais dans tout mon corps.

Rapines, vols, injustices, meurtres, condamnations massives et abusives : on pourrait sans peine instruire le procès de l’Espagne chrétienne. Mais est-elle seulement consciente de ce qui s’accomplit, souvent obscurément, en son nom, ou soi-disant en son nom, dans ce Midi trop riche où chacun arrive en quête de quelque gain, bénéfice, terre, emploi ; où Flamands et Français ne dédaignent même pas de venir s’installer comme artisans ?

[…] Un autre jour, le même Francès de Alava s’exclame : Dieu veuille qu’avant que ce chien [le sultan dont on apprend les préparatifs maritimes] puisse armer, les révoltés de l’Alpujarra aient été châtiés !

Fernand Braudel La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. 2. Destins collectifs et mouvements d’ensemble. Armand Colin 9° éd. 1990

À mesure que s’est affirmée en Méditerranée la maîtrise navale des Turcs et des Barbaresques, la crainte du danger ottoman a grandi en Espagne au cours du XVI° siècle. Elle est à son comble quand éclate, à la Noël 1568, la guerre de Grenade, guerre de religion, guerre de civilisations ennemies, qui secoue tout le royaume. Au vrai, le gouvernement de Madrid s’attendait à ce soulèvement. Sachant la connivence entre morisques et musulmans de l’extérieur, il croit remédier au mal en obligeant les premiers à s’habiller à l’espagnol et à parler castillan, puis en les déportant vers l’intérieur. Ces décisions prises dès 1566 expliquent la révolte de 1568. Sept mois avant le déclenchement de celle-ci, l’ambassadeur de France les fait connaître à son roi et en explique lucidement le motif, la peur :

Au regard. Sire, de l’alarme de Grenade que je vous ay escript, ce n’a esté autre chose que une peur qu’ilz ont eu des morisques naturelz du païs ; lesquelz, parce qui s’est vériffié, avaient intelligence avec le roy d’Alger… Ce roy (d’Espagne) veult pour bonnes et grandes considérations qu’ils s’habillent à l’espaignolle … et veult davantage qu’ils parlent espagnol et non àlgarainc. On parle d’oster toute la dite génération hors du dit royaume et la transporter en Gallice et aux montagnes si escartez les ungs des autres qu’ilz ne puissent conspirer cy après avec les Mores, et en leur lieu remectre des Gaillegos et Montaignolz …

La révolte éclate à la suite de rixes entre morisques et vieux-chrétiens. L’Albaïcin, la Grenade indigène, ne bouge pas. Mais le soulèvement se propage dans la Sierra Nevada et dure près de deux ans. Les insurgés, au plus fort du combat, sont au moins 150 000 dont 45 000 en armes. Des Barbaresques – 4 000 peut-être ? – combattent dans leurs rangs. Cependant, en janvier 1570, Euldj Ali s’empare de Tunis et en juillet les Turcs débarquent à Chypre : preuves évidentes de la connivence entre tous les musulmans du pourtour méditerranéen. Pour les Espagnols, l’ennemi est donc à la fois dehors et dedans, un et multiple. Pour réduire la rébellion de la sierra Nevada (et empêcher qu’elle ne s’élargisse au pays valencien), il faut envoyer un chef de guerre – don Juan d’Autriche – et appeler des troupes de Naples et de Lombardie. Dès que le feu s’éteint les autorités entreprennent la déportation vers la Castille de quelque 70 ou 80 000 morisques : ceux des basses terres qui fournissaient les révoltés en vivres. L’opération s’effectue en novembre 1570 au milieu du vent, de la pluie et de la neige. 20 000 déportés seraient morts en chemin. En sens inverse, arrivent des vieux-chrétiens pour coloniser les meilleures terres de l’ancien royaume de Grenade.

N’a-t-on pas déplacé le problème sans le résoudre ? Voici maintenant des morisques au cœur même de l’Espagne : à Tolède notamment. Quant à ceux, nombreux, qui vivent à Séville, ne sont-ils pas prêts à faciliter d’éventuelles incursions anglaises ? A Valence, on a les mêmes inquiétudes. De sorte que la victoire de Lépante (1571), si importante qu’elle ait été en Méditerranée, n’a pas fait disparaître en Espagne la peur du danger musulman. Le morisque reste inassimilable, car il est lié à un monde infidèle, hostile au nom chrétien. Le constat de cet aveu d’impuissance est la grande expulsion de 1609-1614 : environ 275 000 individus sur les quelque 8 millions d’habitants que comptait l’Espagne : 3,4 p. 100 de la population. Comme si la France actuelle se privait tout d’un coup de 800 000 personnes. Il ne fallait rien moins que cela pour ne plus avoir peur chez soi.

Jean Delumeau            La peur en Occident        Arthème Fayard 1978

Les Maures d’Espagne eux-mêmes redoutant les entreprises tyranniques de Philippe II, tentèrent un dernier effort pour se relever, mirent sur pied une armée de quatre-vingt-dix-mille hommes et implorèrent le secours des Turcs et du roi de Maroc, qui se contentèrent de former des vœux pour ces malheureux, lesquels s’étoient choisi pour roi un nommé Valor. Durant cette guerre civile se commirent des représailles affreuses ; dom Juan d’Autriche, fils naturel de Charles Quint, vint à bout de la terminer, et, depuis ce temps, les Maures vaincus se virent en butte à la haine ainsi qu’à la persécution des catholiques.

M.E. Jondot             Tableau historique des nations. 1808

13 04 1569            Le marquis de Mondejar a du céder le commandement des troupes espagnoles à Don Juan d’Autriche, 23 ans, fils naturel de Charles Quint, et c’est ce dernier qui défait les Morisques révoltés.

19 04 1569           L’expérience des marins en Méditerranée, dès l’époque romaine avait établi une solide tradition d’arrêt de la navigation pendant les mois d’hiver, d’octobre à avril : la violence des coups de vents avait trop souvent raison des navires. Les progrès techniques avaient amené Venise à rappeler, exemples à l’appui, ces règles de prudence tout en en réduisant la durée : du 15 novembre au 20 janvier. Il y a trois ports sûrs : Carthagène, juin et juillet disait le Prince Doria 1468- 1560

Mais parfois, le politique ne veut et même ne peut écouter l’expérience et c’est ainsi que ce jour-là, les 25 galères de Don Luis de Requesens, grand commandeur d’Espagne, voguent dans le golfe du Lion, parties de Civitavecchia, via Gênes puis Marseille, pour rejoindre le sud de Carthagène y mater les Morisques ; elles se font cueillir très fraîchement par un mistral furieux. Bilan : 3 galères passent de suite par le fond, une parvient à contrer le vent et regagner Aigues Mortes, une autre rejoint Palamos, et les 20 autres fuient cap sur la Sardaigne ; 3 sombrent avant d’y parvenir, et 2 autres se laissent entraîner trop au sud, finissant par accoster l’une sur l’île de Pantelleria, l’autre à Agrigente, en Sicile.

14 09 1569         Le feu ravage l’arsenal de Venise : il se dit que ce serait l’œuvre de Joseph Micas, juif et favori du sultan Selim II. L’arsenal de Venise, ce n’est pas une petite affaire : il est alors à même de sortir 100 galères tous les deux mois !

1569                    Catherine de Médicis reçoit de vifs encouragements de l’Église catholique :

Il ne faut épargner d’aucune manière, ni sous aucun prétexte, les ennemis de Dieu. Ce n’est que par la destruction totale des hérétiques que le roi pourra rendre à ce noble royaume le respect dû à la religion catholique.

Pie V, pape.

L’Ukraine passe sous souveraineté polonaise.

20 05 1570                Le hollandais Abraham Ortelius, ami de Mercator, édite à Anvers chez son ami Christophe Plantin le premier atlas moderne : Theatrum orbis terrarum : il regroupe 70 cartes en taille douce accompagnées d’un texte. Le succès fût immédiat, l’original latin traduit en néerlandais, allemand, français, espagnol italien et anglais. En 1612, on comptait 41 éditions.

En Espagne, le premier et le second roi des révoltés avaient été tués. Le capitaine général, l’Albaqui, se rend au camp de Don Juan, lui baise les mains et signe la paix. Les Morisques obtenaient le pardon, l’autorisation de porter leur costume national. Ils pourraient gagner l’Afrique sans être inquiétés. Au 15 juin, 30 000 Mores avaient déposé les armes. En fait, une guerre sporadique subsistait dans les montagnes. Dès le mois d’août Don Juan se disait persuadé que la paix ne pourrait être obtenue qu’en expulsant les Morisques.

9 09 1570                  Débarqués en juillet sur l’île de Chypre, les Turcs prennent Nicosie, la capitale. Seule Fagamouste, mieux fortifiée, restait aux mains des Vénitiens. Ceux-ci s’en trouvaient fort mal, mais on dit que la population vit ce changement de maître plutôt d’un bon œil, et que son niveau de vie n’en fut pas affecté : l’économie était surtout d’exportation, – vignoble, coton, sel et canne à sucre – et n’enrichissait pas la population locale.

De féroces brigands nommés Uscoques, occupèrent les armes de Venise qui eut beaucoup de peine à les réprimer : un tremblement de terre détruisit la forte ville de Callaro, et cette catastrophe coûta la vie à la moitié des habitans qui reconnoissoient les loix de la république : l’arsenal de Venise et un grand nombre de bâtimens, sautèrent en l’air par l’explosion d’un magasin à poudre. La république s’affoiblissoit au dehors, tandis qu’elle s’embellissoit au dedans, de tous les chefs-d’œuvres de la peinture et de la sculpture : depuis longtemps elle vivoit en paix avec la Porte ; Sélim II rompit cette bonne harmonie, en faisant attaquer l’île de Chypre ; les Vénitiens se défendirent comme des lions dans Nicosie, une des villes principales que les Turcs prirent d’assaut en 1670, et dans laquelle ces barbares massacrèrent plus de vingt mille personnes. Venise sollicita inutilement les puissances chrétiennes de lui fournir des secours ; le fanatisme et l’ambition les tenoient toutes en mouvement dans l’intérieur de leurs États. L’Espagne seule, ainsi que le pape, s’empressèrent d’armer en faveur de la république : ces armemens furent inutiles ; les finances de Venise étoient épuisées ; elle n’avoit plus les mêmes ressources que dans le siècle précédent. Enfin, les Turcs enlevèrent Famagouste, la dernière place qui lui restoit dans l’île de Chypre, et cette nouvelle répandit la terreur dans Venise même. Le féroce Mustapha, leur général, usa de la victoire avec toute la fureur d’un cannibale : sans respect pour la foi d’une capitulation jurée entre les deux peuples, il fit écorcher tout vif Bragadin, commandant de Famagouste , et remplir de paille la peau de ce généreux martyr que le barbare musulman suspendit comme un trophée , à la vergue de sa galère ; trophée qui le suivit jusqu’à Constantinople, en1571.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Une escadre préfigurant la Sainte Ligue : Espagne, Venise, Papauté, se mit en route pour chasser les Turcs, mais fit demi-tour à l’approche de l’hiver avant que d’avoir atteint Chypre. Pie V avait mis tout son poids dans la balance pour boucler le montage et s’était démené comme un beau diable : Chypre, ce sont les intérêts de Venise, pas ceux de l’Espagne :

Venise, dont on raille volontiers la prudence, Venise la courtisane, qui couche avec le Turc, pouvait-elle être autre chose que prudente ? Plus que de son esprit, elle était victime de son corps, de sa réalité terrestre, de son empire qui n’était qu’une longue chaîne de points d’appui maritimes, de son économie qui l’obligeait, comme l’Angleterre libre-échangiste du XIX° siècle, à vivre de l’extérieur, de ce qu’elle y puisait et de ce qu’elle y écoulait. Sa politique ne pouvait, en aucune façon, être celle des vastes Empires espagnol ou turc (dont elle est à un certain point de vue la frontière), de ces empires riches en hommes, en revenus et en espaces. C’est pourquoi la politique de Venise, calculée à chaque instant, ne s’éclaire qu’à la lumière de la raison d’État. En cette seconde moitié du XVI° siècle, cette sage prudence devenait cependant inutile, car le monde, dans son évolution, était contre Venise, contre sa formule politique ou, si l’on veut, sa formule de vie.

En 1570, elle vient de traverser une paix de trente ans, paix fructueuse qui a cependant, plus qu’on ne le pense et qu’elle ne le pense elle-même, affecté sa structure politique et affaibli ses défenses. Son système de fortifications, notamment, autrefois formidable, maintenant désuet, la désorganisation de son administration militaire, chaque jour signalée avec désespoir par les responsables de son armée, de sa flotte surtout, la mettent fortement au-dessous de ce qu’elle était quelques dizaines d’années auparavant. Habituée à cette paix qui, toujours menacée depuis des années, a toujours été sauvée contre toute espérance, de plain-pied avec les mille intrigues du monde balkanique, elle s’est accoutumée à croire à l’efficacité des petits moyens.

Elle n’arrive plus à prendre au tragique la politique ou la pantomime turque.

[…] Entraîner l’Espagne dans le jeu n’était pas une petite affaire. Granvelle, aux premières nouvelles, s’était déclaré contre tout secours à Venise. La négociation passant par Rome s’engagea comme une conversation à trois, mais il y avait l’étonnante, la prodigieuse personnalité de Pie V : il fût bientôt seul à agir, avec une violence d’autant plus grande que sa politique catholique avait toujours été une politique de combat. Déçu en 1566, le zèle du pape trouvait sa revanche dans les événements méditerranéens. Il explosa littéralement, et par sa rapidité à agir, à trancher les difficultés, il força la décision des deux parties dont il n’était, en principe, que l’intermédiaire.

Il se souciait peu, on s’en doute, des étroits calculs où s’emprisonnait Venise, uniquement préoccupée de sauver ses plantations et ses salines. Il avait déjà fait pression sur elle par son nonce, en mars 1570, lors de la séance du Sénat, et tout de suite lui avait concédé les décimes sur le clergé vénitien pour aider la République dans son effort d’armement. Tout de suite, il avait accepté de créer une flotte pontificale dont les galères de Toscane, en 1571, furent l’essentiel. Tout de suite, il avait accordé l’acheminement de bois sur Ancône pour la construction de galères. Tout de suite, il avait dépêché vers Philippe II Luis de Torrès, son confident et son intime, un des nombreux ecclésiastiques passionnés de l’entourage du Saint Père. Choisi à dessein parce qu’Espagnol, disposant d’amitiés personnelles dans le Conseil même de Philippe II, il a été expédié à toute vitesse : ses instructions sont du 15 mars ; en avril, il était reçu à Cordoue par Philippe II. En avril, alors que la guerre de Grenade battait encore son plein. A Cordoue – à quelques journées de voyage du théâtre de la guerre. Donc, dans une atmosphère de passion religieuse, à une heure d’exaltation des destins de la Chrétienté, attaquée à la fois sur les bordures Nord (par la réforme) et sur les rives mêmes de la mer méridionale, coincée dramatiquement entre ces deux guerres que l’Atlantique, avec ses larges hostilités, joindra bientôt l’une à l’autre. Cette exaltation de l’heure, elle éclate dans les lettres de Pie V – le contraire surprendrait – mais aussi dans celles de son envoyé. Il suffit de les parcourir pour retrouver ce qui a pu vivre de passion, d’esprit de croisade, à l’arrière-plan de la guerre de Grenade..

Fernand Braudel La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. 3. Les événements, la politique et les hommes. Armand Colin 9° éd. 1990

28 10 1570                 En Espagne, ordre est donné d’expulsion des Morisques : rassemblés en longs convois, attachés à des chaînes de forçats, ils sont exilés en Castille : on n’avait pas réglé le problème : on ne l’avait que déplacé. C’est Don Juan qui avait été le premier à la recommander ; cela ne l’empêcha pas d’avoir le cœur serré :

C’était la plus grande tristesse du monde, car, au moment du départ, il y eut tant de pluie, de vent et de neige, que ces pauvres gens se suspendaient les uns aux autres en se lamentant. On ne saurait nier qu’assister au dépeuplement d’un royaume est la plus grande pitié qui se puisse imaginer. Enfin, c’est fait.

Don Juan courrier du 5 novembre à Ruy Gomez

Les affaires de Grenade sont maintenant terminées et je les résume d’un mot : les Mores soumis et ceux des basses terres maintenaient vivace la guerre, car secrètement ils fournissaient les révoltés de vivres.

Nobili, agent des Médicis à Madrid

1570                           Michel de Montaigne, se démet de sa charge de conseiller au parlement de Bordeaux. L’inflation législative française, véritable pathologie, n’est pas affaire récente : Nous avons en France plus de lois que tout le reste du monde ensemble, et plus qu’il n’en faudrait à régler tous les mondes d’Épicure.

Dès 1516, Manuel le Fortuné, roi du Portugal avait publié une patente qui prévoyait l’envoi au Brésil de plants de canne à sucre, de techniciens et d’outillage pour l’industrie sucrière : le sucre était alors le seul produit, avec le sel, qui permettait de prolonger la période de consommation des aliments. Les sols et le climat des vallées fluviales dans le Reconcavo, autour de Bahia, se prêtaient très bien à la culture de la canne à sucre. Originaire des Indes, la culture de cette plante se limitait en Europe à quelques vergers en Sicile, Calabre, au Levant valencien et en Andalousie. Mais cela ne put se faire que lentement : au milieu du XVI° siècle, les Portugais étaient encore très peu nombreux au Brésil : 20 000 vers 1550, 20 760 en 1570, dont 12 000 à Salvador, la nouvelle capitale pour quelque 2 400 000 Indiens dispersés sur un territoire immense, et plus nomades que sédentaires. À se demander comment un aussi vaste territoire, tenu par aussi peu de colons, a pu rester un seul pays : l’organisation et la gestion administrative des capitaineries, – les futures provinces – y est pour beaucoup, mais aussi très probablement la relative unité des Indiens, au-delà des clivages inter-ethniques, renforcée par la vie collective dans les villages missionnaires des Jésuites, et par une activité dominante : l’exploitation forestière, qui ne détruisit pas leurs structure sociale. Donc, au départ de la colonisation, il n’y eut pas grand-chose pour favoriser un sentiment de révolte. On a une situation tout à l’opposé des colonies espagnoles où les provinces finirent toutes par former autant de pays indépendants et où les tentatives de réunification ne purent jamais aboutir.

Un premier engenho – moulin à sucre – avait été crée en 1532 à São Vincente pour concasser les cannes, en extraire le jus transformé en sucre à l’issue d’une cuisson. Ce jus était d’abord purifié par une lessive faite de cendres mêlées à de l’eau, puis on le laissait décanter ; le sucre blanc était alors séparé de la cassonade. En 1570, on comptait 60 engenhos au Brésil : l’économie du sucre avait dépassé celle du bois. Tout cela exigeait une main d’œuvre nombreuse : il n’y avait alors pas plus de 3 000 esclaves africains au Brésil, et les Indiens ne s’adaptaient pas au travail de la plantation et du moulin : ils s’évadaient facilement dans un pays qu’ils connaissaient beaucoup mieux que les Portugais. Donc on développa grandement la traite des Noirs jusqu’à en faire venir quelque 50 000 entre 1570 et 1600, et pour l’ensemble du XVII° siècle quelque 500 000, pris en Guinée mais surtout en Angola, avec un taux de mortalité pendant le voyage de 15 à 20 %, les plus élevés pouvant frôler les 50% ! À partir des années 1650, la concurrence du sucre antillais amorça le déclin du sucre brésilien.

Plus à l’ouest, Francisco de Toledo, nommé un an plus tôt vice-roi du Pérou, promulgue ses Instructions générales pour les Visiteurs. Le Pérou recouvre alors beaucoup plus de territoire que celui d’aujourd’hui, allant de l’actuelle Colombie à la Terre de Feu, limité à l’est par la Cordillère des Andes.

Francisco de Toledo est un descendant d’un roi de Castille, chevalier de l’ordre d’Alcantara, déjà vieux soldat, avec plus de vingt ans de service, il aime la rapidité et l’efficacité. Il se lance dans une longue visite générale de cinq ans ! Il fallait bien cela avec les moyens de l’époque pour pareil territoire. Le regroupement va devenir l’axe essentiel de ses réformes ; il s’agissait d’abord de rassembler la main d’œuvre utile, d’améliorer le prélèvement du tribut et de mieux contrôler la mita le travail forcé qui ressemble comme un jumeau à l’esclavage. Ensuite, c’était un moyen de noyauter les encomenderos et les curacas – l’élite autochtone – en limitant leur pouvoir à celui d’une courroie de transmission. Et enfin, le regroupement était aussi le meilleur moyen de combattre leurs superstitions pour amener tout le monde à la policia christiana.

Il ne sera pas possible de catéchiser les Indiens, de les endoctriner, de les instruire et de les faire vivre selon les normes chrétiennes [2], tant qu’ils resteront dans les hauts plateaux, les ravins et les gorges des montagnes où ils se dispersent et se cachent, afin d’éviter tout contact avec les Espagnols.

[…]      Nous considérons que la conversion des Indiens et la liquidation de la religion péruvienne comme une affaire d’État et comme une question à régler immédiatement et radicalement.

Ces instructions générales concernent essentiellement les audiences [en quelque sorte des régions, subdivisions administratives du pays] de  Lima et de Charcas. Elles définissent la taille du regroupement, en moyenne autour de 500 personnes. Des visiteurs généraux en déterminaient l’emplacement. Le point central était la plaza Mayor entourée des principaux bâtiments : l’église, le cabildo – maison du conseil –, la prison, l’hôpital, la maison du doctrinairo – le prêtre -, celle du corregidor – l’officier  de justiceet du tucuirico – l’adjoint du corregidor, qui avait pour mission de tout surveilleret la maison des Espagnols de passage. Les rues étaient tracées au cordeau et les maisons formaient des blocs rectangulaires. Il s’agissait de limiter la vie collective par une rigoureuse surveillance et ainsi éviter la promiscuité.

Les Indiens devront avoir dans leur maison des hamacs dans lesquels ils dormiront, afin qu’ils ne se couchent pas sur le sol. Ces maisons devront aussi avoir des chambres séparées afin que cessent les maladies et la mortalité dues au manque de propreté des maisons indiennes.

[…]      Qu’ils bénissent la nourriture et la boisson, et qu’ils fassent le signe de croix, et qu’ils se recommandent et fassent la prière plusieurs fois par jour, principalement quand ils se lèvent et se couchent, […]  Qu’ils se saluent quand ils se rencontrent en disant : Loué soit Jésus-Christ. Amen. [Concile de Quito]

Au III° concile de Lima, 1582-1583, qui avait pour objectif de faire appliquer les décisions du concile de Trente, il sera précisé que les frères et sœurs ne dorment pas ensemble, comme le font beaucoup de personnes. Cela est le fait des bêtes et non des hommes. […]      Ils doivent être propres et lavés, pour ensuite venir à la maison de Dieu […] et ils ne doivent pas discuter pendant l’office divin et ne pas regarder les femmes ni les murs de l’église.

Au final, ce sont environ 1.5 million de personnes qui seront rassemblées dans à peu près un millier de villages, soit une moyenne de 1 500 personnes par village. Mais les résultats seront loin d’être à la hauteur des espérances : nombreux étaient les Indiens à vivre dans les lieux inconnus des Espagnols, la méconnaissance des langues locales par les prêtres faisaient que les Indiens disaient des prières  en espagnol auxquelles ils ne comprenaient rien. En 1580, le jésuite José de Acosta déplorera que :

Si quelques Espagnols, établis en terre lointaine, ne pouvant oublier leur propre langue et apprendre l’étrangère, avaient l’excellente idée de contraindre les indigènes à parler le castillan, dans quelle tête germa cette idée qu’un nombre considérable de personnes oublieraient la langue de leur pères dans leur propre pays et utiliseraient un idiome étranger qu’ils entendraient de rares fois et à regret ? Et quand ils continueront à parler leur langue à l’intérieur de leur maison, qui les surprendra ? Qui les dénoncera ? Comment les obligera-t-on à parler espagnol ?

23 01 1571                 Le Reine Elizabeth I° inaugure le Royal Exchange – la Bourse de Londres – crée par Thomas Gresham : elle va commencer par remplir ses coffres avec les capitaux détournés des Flandres à la suite de la révolte contre les Espagnols.

20 05 1571            Constitution de la Sainte Ligue, lutte en commun contre le Turc et ses États vassaux d’Afrique du Nord : les frais communs sont divisés en 6 parts, 3 à la charge du roi d’Espagne, 2 à Venise, 1 au Pape. Il serait interdit aux Confédérés de traiter séparément avec le Turc sans l’assentiment préalable des autres signataires. Le tout proclamé officiellement en la Basilique Saint Pierre. En vain, la France s’était employé à faire capoter l’affaire.

7 10 1571                    Don Juan d’Autriche, à la tête de la flotte de la Sainte Ligue – Venise, la Papauté et l’Espagne -, défait la flotte Turque à Lépante, au nord du détroit qui relie le golfe de Corinthe à la mer Ionienne, entre l’île d’Oxia et la pointe Scrofa.

Réunie à Messine et placée sous le commandement de don Juan d’Autriche, demi-frère de Philippe II, assisté de plusieurs amiraux italiens – Gian Andrea Doria, Marcantonio Colonna, les Vénitiens Sebastiano Venier et Agostino Barbarigo, – la flotte alliée comprenait, sur un total de 207 unités, 105 galères vénitiennes, 12 pontificales, 3 génoises, 3 savoyardes contre 81 espagnoles (dont un vingtaine armées par des Gênois. […] Ce fût une mêlée confuse et sanglante au cours de laquelle Ali pacha  fut tué et Don Juan blessé. Numériquement, la balance de forces était plutôt en faveur des Turcs, mais les alliés avaient pour eux une artillerie plus efficace et une plus grande habileté manœuvrière. Leur victoire fut écrasante : 167 galères ottomanes capturées ou détruites contre seulement 12 navires coulés du côté des coalisés ; 8 000 morts parmi les combattants musulmans, 10 000 prisonniers, 12 000 esclaves chrétiens libérés, contre 7 500 morts (dont 2 300 Vénitiens) dans les rangs italo-espagnols.

Pierre Milza              Histoire de l’Italie      Arthème Fayard 2005

Le bras séculier de la papauté était en l’occurrence l’ordre des Hospitaliers qui prit une part très active aux combats. La plupart de ces navires étaient des galères, mais don Juan d’Autriche disposait aussi de quelques galéasses vénitiennes surchargées de couleuvrines, canons et mousquets de braise, ancêtres de vaisseaux de ligne à venir, qui foudroyèrent les galères turques dès l’engagement, au lever du jour.

Jour mémorable pour la chrétienté où l’orgueil et la superbe des Ottomans furent brisés

Cervantès, qui était du nombre des blessés

Pour le long terme, c’est la fin de l’hégémonie des Turcs en Méditerranée occidentale, et un rude coup à la piraterie. Des milliers de chrétiens trimant sur les galères turques furent libérés, et le marché aux esclaves de Messine s’enrichit de 3 000 turques. À court terme, l’affaire fut sans conséquence pourrait-on dire : intervenue trop tardivement dans la saison, les vainqueurs n’ont pas pu s’appuyer sur leur victoire pour s’emparer des châteaux et places fortes côtières, en suscitant la révolte en Grèce et en affaiblissant l’Empire ottoman : le sultan resta maître de Chypre et gagna la guerre.

Les chrétiens […], mirent en mer une nombreuse flotte montée par l’élite de la noblesse des divers États de l’Europe. Les Vénitiens combattant pour une légitime vengeance, combattant pour leurs intérêts les plus chers, firent des prodiges à la journée de Lépante, et leur valeur contribua beaucoup au gain de cette mémorable victoire navale : ce furent eux aussi qui en recueillirent le principal fruit ; ils eurent la douleur de se voir bientôt abandonnés à leurs propres forces, et conclurent la paix avec le sultan Sélim III, en 1573.

M.E. Jondot Tableau historique des nations. 1808

Lépante est le plus retentissant des événements militaires du XVI° siècle, en Méditerranée. Mais cette immense victoire de la technique et du courage se met difficilement en place dans les perspectives ordinaires de l’histoire.
On ne peut dire que la sensationnelle journée soit dans la ligne des événements qui l’ont précédée. Faut-il alors, avec un de ses derniers historiens, F. Hartlaub, grossir le rôle héroïque, shakespearien de Don Juan d’Autriche ? A lui seul, il a forcé le destin. Mais tout expliquer par là n’est pas raisonnable.
On a trouvé surprenant – et Voltaire s’en est amusé – que cette victoire inattendue ait eu si peu de conséquences. Lépante est du 7 octobre 1571 ; l’année suivante, les alliés échouent devant Modon. En 1573, Venise épuisée abandonne la lutte. En 1574, le Turc triomphe à La Goulette et à Tunis. Et tous les rêves de croisade sont dispersés par les vents contraires.
Cependant, si l’on ne s’attache pas aux seuls événements, à cette couche superficielle et brillante de l’histoire, mille réalités nouvelles surgissent, et sans bruit, sans fanfare, cheminent au-delà de Lépante.
L’enchantement de la puissance turque est brisé.
Dans les galères chrétiennes, une immense relève de forçats vient de s’accomplir. Les voilà, pour des années, pourvues d’un moteur neuf.
Partout, une course chrétienne active réapparaît, s’affirme.
Enfin, après la victoire de 1574, et surtout après les années 1580, l’énorme armada turque se disloque d’elle-même. La paix en mer, qui va durer jusqu’en 1591, a été pour elle, le pire des désastres. Elle l’aura fait pourrir dans les ports.
Dire que Lépante a entraîné, à elle seule, ces multiples conséquences, c’est trop dire encore. Mais elle y a contribué. Et son intérêt, en tant qu’expérience historique, est peut-être de marquer, sur un exemple éclatant, les limites même de l’histoire événementielle.

Fernand Braudel La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. 3. Les événements, la politique et les hommes. Armand Colin 9° éd. 1990

Au XVI° siècle, le monde ottoman commence aux rives de l’Adriatique et s’épanouit sur trois continents : de Buda à Bagdad, du Nil à la Crimée, étendant même son protectorat sur une grande partie de l’Afrique du Nord. Les défaites chrétiennes à Kossovo (1389) et à Nicopolis (1396), la prise de Constantinople (1453), la fin du petit empire grec de Trébizonde (1461), la mainmise sur l’Egypte (1517), l’occupation de Belgrade (1521), le désastre infligé à Mohacs (1526) aux chevaliers hongrois et à leur roi Louis resté parmi les morts, l’annexion méthodique des îles de l’Egée entre 1462 (Lesbos) et 1571 (Chypre) ont fait du sultan un Auguste musulman. Il est en même temps le successeur de Mahomet, le Serviteur des villes saintes. En Europe, il domine les Balkans et les deux tiers de la Hongrie. Transylvanie, Moldavie et Valachie lui paient tribut. En 1480, une force turque avait débarqué à Otrante. Même après Lépante (1571), les corsaires turcs et barbaresques continuèrent de visiter les côtes italiennes.

[…] Qui ne voit par conséquent le rôle essentiel joué par le clergé dans le long combat contre les Turcs ? Les cruautés des infidèles sont constamment décrites dans les sermons et figurent dans les séquences des messes contra Turcos. Des prières sont composées dans lesquelles on prie Dieu de sauver la chrétienté de l’invasion païenne. L’avance ottomane est citée par les prédicateurs à côté des autres fléaux – épidémies, faim, feu, inondations. En s’appuyant sur Daniel et Ezéchiel, on annonce la fin prochaine du monde de la main des Turcs. Et, puisque le Coran est traduit en latin, les théologiens ont à cœur de critiquer les doctrines de l’islam. Ne nous étonnons donc pas de trouver des prêtres, surtout des religieux, sur les divers fronts de la lutte contre le Turc. Au moment où Jean Hunyadi défend victorieusement Belgrade en 1456, le franciscain italien Jean de Capistrano est l’âme de la résistance. Proclamant une nouvelle croisade en 1463, Pie II dépêche dans toute l’Europe des prédicateurs, surtout franciscains pour remuer les foules. A Mohacs, périssent deux archevêques et cinq évêques. Au temps de Pie V, des capucins sont les aumôniers de la flotte chrétienne. Lors du siège de Vienne en 1683, Marco d’Aviano, encore un capucin, devient célèbre dans la ville par ses sermons sur la pénitence. Et, en France, qui trouve-t-on au XVII° siècle parmi les exaltés qui rêvent encore de croisade ? Le père Joseph – toujours un capucin -, soutien des milices chrétiennes de Charles de Gonzague et auteur d’une tardive Turciade. Les deux ailes marchantes de l’Église catholique rénovée – jésuites et capucins – semblent bien avoir été aussi les ennemis les plus zélés de l’infidèle.

[…] Race barbare, d’une obscure origine, écrit Érasme en 1530, de combien de massacres [les Turcs] n’ont-ils pas affligé le peuple chrétien ? Quel traitement sauvage n’ont-ils pas exercé contre nous ? Combien de cités, combien d’îles, combien de provinces n’ont-ils pas arrachées à la souveraineté chrétienne ? … Et déjà la situation semble avoir pris une telle tournure que, si la dextre de Dieu ne nous protège pas, elle paraît préluder à une prompte occupation de tout le reste du monde chrétien car, outre que nous devons considérer ces malheurs comme étant communs à tous en vertu de la communauté de notre religion, il est à craindre qu’en réalité ils ne deviennent à tous notre lot commun. Quand brûle le mur de la maison voisine, vos propres biens sont en péril, mais, à plus forte raison, c’est la cité tout entière qui est en péril quand l’incendie gagne n’importe quelle demeure. Il faut donc dépêcher des secours.

Luther, lui aussi, s’étonne en 1539, alors que les infidèles se dirigent vers l’Allemagne par la Pologne, de la placidité de ses compatriotes. C’est un grand malheur que nous restions dans la sécurité, le regardant [le Turc] comme un ennemi ordinaire, tel que le serait le roi de France ou le roi d’Angleterre.

L’explication constante qui sous-tend le discours théologique lorsqu’il traite du danger ottoman est que celui-ci est le juste châtiment mérité par les péchés de la chrétienté. Érasme affirme que Dieu envoie les Turcs contre nous comme jadis il envoya contre les Égyptiens les grenouilles, les moustiques et les sauterelles… C’est à nos vices qu’ils doivent leur victoire. Et Luther de confirmer dans son Exhortation à prier contre le Turc : En somme, il en est et il en va presque comme avant le déluge (Gen. 6) : Dieu regarda la terre et voici elle était corrompue ; car toute chair avait corrompu sa voie sur la terre. Le même raisonnement conduit messieurs de Berne à défendre en 1543 toutes danses, tant de noces que d’autres… ensemble toutes chansons frivoles… et tout mauvais train, cris et hurlements… , en raison des récentes victoires turques. : Faits… très dangereux lesquels le Seigneur nous renvoie à cause de nos péchés.

[…] Aussi Érasme et Luther donnent-ils comme consigne majeure aux chrétiens menacés par les Turcs de s’amender.

Si, écrit le premier, nous désirons réussir dans notre entreprise d’arracher notre gorge à l’étreinte turque, il nous faudra, avant de chasser la race exécrable des Turcs, extirper de nos cœurs l’avarice, l’ambition, l’amour de la domination, la bonne conscience, l’esprit de débauche, l’amour de la volupté, la fraude, la colère, la haine, l’envie … Le second compare les chrétiens du XVI° siècle aux habitants de Ninive et s’adressant aux pasteurs leur dit : Prédicateurs, exhortons avec zèle … premièrement le peuple à la repentance. En dépit toutefois de la communauté du diagnostic – et du remède par la repentance -, Érasme et Luther se séparent sur plusieurs autres points. Luther, lorsqu’il parle des Turcs, leur associe presque toujours le pape et le diable, voire le monde et la chair. Pour lui, il existe une alliance objective entre les uns et les autres – complot satanique qui attaque le monde chrétien affaibli et pécheur à la fois par les armées ottomanes, l’idolâtrie romaine et toutes sortes de tentations corruptrices. Si quelqu’un a éprouvé le sentiment que la chrétienté était une cité assiégée, c’est bien Luther – et assiégée par les forces déchaînées de l’enfer. Aussi est-il arrivé à la conclusion paradoxale, exprimée, en plusieurs écrits de 1529, 1539, 1541, que, seules, les armes spirituelles ont chance d’être efficaces, puisqu’il ne s’agit pas de combattre des hommes mais des démons :

Et si vous vous mettez en campagne, à présent, contre le Turc, soyez absolument certains, et n’en doutez pas, que vous ne luttez pas contre des êtres de chair et de sang, autrement dit contre des hommes… Au contraire, soyez certains que vous luttez contre une grande armée de diables… Aussi ne vous fiez pas à votre lance, à votre épée, à votre arquebuse à votre force ou à votre nombre, car les diables n’en ont cure … Contre les diables, il faut que nous ayons des anges auprès de nous ; c’est ce qui adviendra si nous nous humilions, si nous prions Dieu et si nous avons confiance en sa Parole.

Érasme n’a jamais été envahi par les angoisses obsidionales de Luther. Néanmoins, la montée du péril turc l’a conduit à infléchir son pacifisme intégral du début et à accepter, dans ce cas particulier, la nécessité d’une guerre défensive, après avoir évidemment épuisé toutes les possibilités de négociations et pris la résolution de se comporter en chrétiens, même envers des ennemis aussi redoutables. Son traité De bello Turcis inferendo (1530) exprime cette position à la fois nuancée et réaliste d’où est absente la vision eschatologique de Luther. Il le rédige précisément pour répondre à un écrit de Luther, Von Kriege wider die Turcken (1529). Érasme était en relations épistolaires avec des humanistes d’Autriche, de Hongrie et de Pologne et il fut vivement frappé par la défaite de Mohacs et le siège de Vienne en 1529. En outre, l’entourage de Charles Quint lui avait sans doute demandé de réagir publiquement contre le défaitisme de Luther. Le débat entre les deux hommes au sujet des Turcs est en tout cas révélateur pour nous dans la mesure où il fait ressortir quels milieux – surtout intellectuels et religieux – étaient le plus sensibilisés à la menace ottomane ; et il campe l’un en face de l’autre un Érasme très inquiet, mais qui garde la tête froide, et un Luther chez qui l’angoisse atteint un niveau panique : si la cité chrétienne est attaquée par Satan, Dieu seul peut la défendre.

Jean Delumeau La peur en Occident              Arthème Fayard 1978

Les papes, et notamment celui-ci [Grégoire XIII, 1572-1585] ont faict en ceste coste de mer [tyrrhénienne] dresser de grosses tours ou vedettes, environ de mille en mille, pour pourvoir à la descente que les Turcs y faisoint, souvant, mesme en temps de vandanges et prenoint bétail et homes. De ces tours, à tout un coup de canon, ils s’entravertissent les uns les autres d’une si grande soudeineté que l’alarme en est soudein volée à Rome.

Montaigne         Journal de voyage dans la péninsule italienne en 1580-1581

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Détail de La Bataille de Lepante par Tomaso Dolabella 1632

La Bataille de Lepante. Paolo Veronese

1571                    Les Tartares de Crimée incendient Moscou, et massacrent 150 000 personnes.

Túpac Amaru, qui se dit descendant du dernier Inca, conduit une puissante révolte paysanne dans les Andes, férocement réprimée par les espagnols : femmes et enfants massacrés, villages brûlés, combattants passés par les armes. Francisco de Toledo, vice-roi du Pérou, organise un procès public à Cuzco : Túpac Amaru est décapité.

Première escale d’un Terre Neuve malouin à Civita Vecchia, le port de Rome. Les Terre Neuve suivent un circuit triangulaire de livraison de la morue : des Terre Neuviers bretons en Méditerrannée avec un retour de cargaisons de produits méditerranéens vers la France du nord-ouest. C’est ainsi que pourra naître la brandade, mariage de la morue de Terre Neuve et de l’huile d’olive méditerranéenne.

Jean Fabio de Trivulce, abbé commendataire du prieuré de Megève depuis 1536, laisse en héritage ce dernier aux Jésuites, plus précisément au Père du Coudray, son ami, jésuite et recteur d’un collège à Chambéry. Pie V signait à Rome le 7 juillet la bulle d’union du prieuré de Megève au collège de Chambéry. Les Jésuites créèrent rapidement un collège .

Le Père Annibal du Coudray était bénéficier de la collégiale de Sallanches et à ce titre savait que les revenus procurés par le prieuré de Megève étaient d’un bon rapport : le grangeage de Cul de Rey – sur l’Auguille, proche du passage du télécabine du Jaillet – appartenait à la paroisse de Sallanches.

On compte alors huit moulins à Megève, et autant de pressoirs à huile – pour le lin – et martinets (ateliers de ferronnerie) : tout cela est la preuve d’une évidente jeannine (minerai de fer) des sols.

L’institution de la commende remonte au V° siècle et consiste à laisser une abbaye ou un évêché vacant à un prélat privé des revenus de la charge dont il avait été le titulaire. Cette cession était initialement temporaire et provisoire : in commodam. De fait le provisoire, tout comme ailleurs, se mit à durer. Pendant le grand schisme d’Occident, de 1378 à 1417 (un pape en Avignon, un autre à Rome), beaucoup d’abbayes et de prieurés tombèrent en commende. Les rois et les princes en prirent possession pour les attribuer à des laïcs ou à de simples clercs tonsurés.

Académie Salésienne, Tome 77, 1965.

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[1] Après un premier tri grossier, on met du mercure dans le minerai, lequel s’amalgame avec l’argent et cet amalgame se sépare facilement du reste par densité. On fait fondre ce produit et ainsi l’argent se sépare du mercure. Restent de cette fusion des sels de mercure, hautement toxiques. Ce sont les sels et non le mercure, qui sont toxiques.

[2] On est là à une quarantaine d’années avant les réductions Guaranis mises en place par les Jésuites dans l’actuel Paraguay. Les Jésuites auront probablement tiré les leçons des réductions de Toledo, et qui plus est, eux, ils savaient faire preuve d’intelligence…


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