11 mars 1669 au 4 janvier 1678 La Marine de Colbert. Les Bonnets rouges. 11019
Publié par (l.peltier) le 8 novembre 2008 En savoir plus

11 03 1669                     La ville de Catane, en Sicile est partiellement détruite par une éruption de l’Etna, dont les coulées atteignent la mer. Mais il n’y a pas de victime directe.

03 1669                       Un édit de Colbert accorde le privilège de la franchise au port de Marseille, c’est-à-dire la suppression de tous les droits de douane, à l’exception des marchandises destinées à l’intérieur du pays et aux produits coloniaux… une aubaine pour le commerce de la ville… jusqu’au 31 décembre 1794, quand la Révolution y mettra fin. En attendant, cela permit entre autres au Savon de Marseille d’écraser son rival, le savon de Toulon d’excellente qualité, mais soumis, lui, aux droits de douane. Les Toulonnais essaieront bien de se bagarrer en rognant sur la qualité pour baisser leur prix mais cette politique leur sera fatale. Les oliviers, – l’huile d’olive est la base de la fabrication du savon -,  gelèrent en 1709, et en 1749, Toulon ne comptera plus que sept savonneries, puis seulement quatre en 1770.

13 08 1669                  Une ordonnance de Colbert met de l’ordre dans l’administration des forêts, tant publiques que privées, en créant un corps d’officiers royaux chargés de veiller sur les forêts du pays. La forêt de Tronçais en fût le plus bel exemple, régénérée pour fournir la marine – mais l’initiative aura en fait des résultats très limités car la demande des industries de l’époque, forges, verreries et tuileries – allait croissante, et les propriétaires se dispensaient d’appliquer la réglementation, privilégiant le bénéfice immédiat provenant des coupes au détriment d’une gestion intégrant le renouvellement de la ressource. La demande restera très forte jusqu’aux débuts de l’ère industrielle et c’est à partir de 1870 que la surface de la forêt augmenta à nouveau et régulièrement, jusqu’à nos jours.

De ces pratiques ainsi repérées, l’ordonnance fait autant de normes d’une gestion de forêts dont le principe est que le renouvellement des ressources est la condition de leur utilisation. On appelle cela l’aménagement. Cela conduit à articuler deux registres temporels distincts : le court terme des besoins humains, qui généralement varient dans le temps et dans l’espace, et dans le long terme des cycles naturels. Lorsque les chênes de la forêt de Troncay que l’on avait plantés en application de l’ordonnance de Colbert eurent atteint leur maturité, il n’y avait plus de marine en bois

Catherine Larrere, Raphaël Larrere Du bon usage de la nature, Pour une philosophie de l’environnement   Paris, Éditions Alto Aubier, 1997

Le sens véritable de la vie consiste à planter des arbres à l’ombre desquels on n’aura probablement pas le loisir de se mettre.

Nelson Henderson

Et c’est encore la marine qui générera d’extraordinaires travaux pour sortir des forêts pyrénéennes des sapins dont le tronc rectiligne, sans nœud se révèle le plus approprié pour la mâture : mâts, baumes, vergues.

C’est au XVIIe siècle, à l’époque de Richelieu, que remonte l’idée d’exploiter les forêts pyrénéennes pour constituer une flotte de guerre digne de ce nom. Au lieu de recourir aux bois importés des pays Scandinaves et de Russie [1], opération qui s’avère coûteuse et peu sûre, étant donné les conflits répétés contre la Hollande et l’Angleterre, Colbert se tourne vers les ressources nationales. Vastes et fournies, les forêts de la vallée d’Aspe présentent plusieurs avantages : des arbres à la croissance lente, dont beaucoup possèdent un tronc rectiligne et sans nœud, idéal pour les mâts, et des rivières navigables qui permettent d’acheminer les bois coupés par flottage (ou radelage) jusqu’à Bayonne. De là, ils peuvent être réexpédiés vers les arsenaux nationaux de la Rochelle ou Brest. La première forêt à être exploitée en vallée d’Aspe est celle de Lhers, en 1677. Les sapins sont utilisés pour les mâts et les planches de bordage, les chênes et les hêtres servent aux poutres des coques et des ponts ainsi qu’aux avirons, le buis est transformé en poulies et essieux. Interrompue pendant une trentaine d’années, l’exploitation reprend au milieu du XVIIIe siècle.

L’ingénieur Gleizes, des Ponts et Chaussées, entreprend en 1761 des travaux importants pour extraire des mâts de la forêt d’Issaux : réalisation de chemins de mâture pour transporter les troncs, aménagement de la rivière, le gave d’Aspe, agrandissement du port d’Athas d’où partent les radeaux pour Bayonne. Quinze ans plus tard, Paul-Marie Leroy prend la relève en forêt d’Issaux et du Benou, puis, lorsque les ressources sont  épuisées, lance l’exploitation de la forêt du Pacq située à 1500 mètres d’altitude. Moyennant un chantier titanesque et périlleux initié en 1771 : percer en pleine falaise, au-dessus du ravin du Sescoué, versant nord du col du Somport, un chemin assez large (4 mètres environ) pour y faire passer  des convois de mâts. Deux années  suffisent à accomplir cet exploit. Pour l’exécution, on fut obligé dans certains endroits de suspendre des hommes avec des cordes, pour aller percer des trous et y poser des fleurets [instrument pour percer les trous des mines], qui servirent ensuite d’échafaudage ; ou bien ils descendaient par des échelles suspendues. Il fallait pour cela des ouvriers bien déterminés, décrit Paul-Marie Leroy. Par endroits le passage est élargi à l’aide de murs de soutènements en pierres sèches ou d’arbres fixés à la roche par des boulons – des aménagements aujourd’hui disparus. Le travail en forêt requiert une main-d’œuvre nombreuse: pour abattre un arbre et le débarder, il faut en général 25 hommes. Une fois ébranché, le futur mât est amené jusqu’au chemin carrossable en le faisant glisser dans la pente sur des passages aménagés, les glissoires. Arrivé sur le chemin, il est chargé sur deux chariots, les trinqueballes, tirés par une paire de bœufs à l’avant. À l’arrière, jusqu’à quinze paires de bœufs sont attelées, afin de freiner le chariot. Au plus fort de l’activité, des dizaines de convois descendent ainsi chaque jour dans la vallée jusqu’au port de Lées-Athas, sur les rives du gave d’Aspe. Dans un vaste bassin aménagé, les troncs sont assemblés en radeaux neiges. À bord, dix à douze radeleurs guident la manœuvre, s’aidant de rames. À partir de Navarrenx, le cours plus calme du gave d’Oloron puis de l’Adour permet d’amarrer ensemble les radeaux en convois de douze. Ils parviennent ainsi à Bayonne, où ils sont chargés sur des bateaux qui approvisionnent les chantiers navals de Bordeaux, Rochefort, Nantes ou Brest. Bûcherons du Pays basque, scieurs de long d’Auvergne, charrons et forgerons du Béarn, ferronniers, bouviers, radeleurs, maréchaux-ferrants… L’exploitation des forêts dans la vallée d’Aspe a fait vivre jusqu’à 3 000 personnes.

Floriane Dupuis        Passion Rando n°27 avril-mai-juin 2013

C’est ainsi que dans les années 1990, la goélette la Recouvrance, 22 mètres de long construite au chantier du Guip à Brest se verra offrir seize sapins de la forêt d’Issaux nécessaires à la réalisation de l’ensemble de la mâture, dont deux ayant plus de 19 mètres de long pour un diamètre supérieur à 40 cm. Le grand mât exige une pièce d’un seul tenant d’au moins 18.5 m de long. Pour le reste, on peut pratiquer l’assemblage en baïonnette au moyen d’un jottereau permettant d’utiliser plusieurs pièces.

Colbert laissera encore sa marque sur le monde paysan : les tailles, souvent impayées depuis des années ne faisaient que s’accumuler : il les effaça. La taille courante fut diminuée. Le taux des emprunts auquel auquel étaient contraints de recourir les paysans fut ramené de 5.5 % à 5%. Il interdit aux percepteurs de saisir tout le bétail en cas de non-paiement de la taille : chaque ferme devait ainsi au moins pouvoir garder une vache, deux chèvres et trois brebis. Des primes avaient été accordées aux éleveurs, il avait eu recours à l’importation de nouvelles races bovines de Suisse, des ovins d’Angleterre, des Flandres et d’Espagne. Il avait encore réorganisé les haras, mais avait fait une erreur en limitant et réglementant la circulation des grains vers l’étranger et même en France, mesure dont le premier effet avait été une chute des cours.

1669                        Le Danois Prodonus Niels Steensen (1638-1686) – en français Nicolas Sténon – introduit dans un ouvrage d’anatomie les notions et les termes de strates et de sédiments. Il est l’un des premiers à émettre l’hypothèse que les couches du sous-sol sont d’anciens sédiments qui se sont peu à peu déposés au fond de l’eau et indurés, et ces strates contiennent les restes d’animaux aquatiques.

Dans Prodrome d’une dissertation sur un solide naturellement contenu dans l’intérieur d’un solide, Sténon reprend et développe ces idées qui ont déjà été envisagées par d’autres auteurs, mais l’originalité du savant danois est d’en tirer des principes très novateurs et de poser ainsi les fondements de la stratigraphie.

En partant du principe que les fossiles présents dans les roches sont les restes d’anciennes espèces vivantes aquatiques, Sténon en déduit que les terrains qui contiennent ces fossiles se sont déposés au fond de l’eau, que les couches doivent être horizontales et que, dans une succession de strates, les dépôts les plus récents se situent au sommet de la série – ce que l’on nomme aujourd’hui le principe de superposition -. Il énonce également le principe de continuité des couches et l’un des fondements de la tectonique : les couches inclinées ont été, à une époque, horizontales et leur inclinaison est le témoin de leur déformation.

Florence Daniel                    Encyclopedia Universalis

19 04 1670                  Colbert crée par ordonnance un régime de retraite – c’est le premier en France – pour la marine, financé par une cotisation prélevée sur la solde des officiers.

7 06 1670                    Louis XIV ordonne la destruction des murailles de Paris pour les remplacer par des boulevards plantés d’arbres.

24 06 1670                 Stenka Timofeïevitch Razine, un chef cosaque, prend Astrakhan, à l’embouchure de la Volga sur la Mer Caspienne avec 7 000 hommes, pour la plupart pauvres cosaques et paysans fugitifs ; après avoir tué les opposants, y compris deux princes, il pille le bazar puis crée une république cosaque d’Astrakhan dont il se fait proclamer gosudar, c’est-à-dire souverain, disons président… pour rester dans les clous.

Il est au sommet de sa carrière. Fils de famille aisé, il portait bien : Struys, un voyageur hollandais disait de lui : C’était un homme grand et calme, solidement bâti, au visage loyal et fier. Son maintien était à la fois modeste et imposant.

Il commença sa carrière en participant à des ambassades de la Troupe du Don chez les Moscovites pour régler des contentieux entre Cosaques du Don et Kalmouks tatars, puis la même année, effectua un long pèlerinage jusqu’au monastère de Solovetski, sur la mer Blanche pour purifier son âme. Le moins qu’on puisse dire c’est que cela ne marcha pas vraiment.

Dans le métier de bandit, il commença petit : chef d’une bande de voleurs établie entre deux affluents de la rive droite de la Volga. Toutes les charges, impôts, menaces entraînées dans le pays par les guerres contre la Suède et la Pologne vinrent grossir ses troupes, de quoi passer au cran supérieur, et ce sera en 1667 un véritable raid de 45 galères sur la Volga pour piller une caravane de bateaux de marchandises pour des moscovites et le patriarche. Il défait le voïvode envoyé d’Astrakhan puis part pour une expédition punitive en Perse : elle va prendre 18 mois. Il massacre les sujets de l’empire de Rasht et en 1669 s’établit sur l’île de Suina, battant une flotte perse. Les princes devaient désormais compter avec Stenka Razine. En septembre 1669, effrayés par la puissance de Razine, les voïvodes d’Astrakhan lui ouvrirent les portes de la ville en échange d’une part de son butin. Sa popularité grandit de jour en jour. Il s’en va prendre Tsaritsyne sur la Volga et en libère les détenus avec lesquels il revient sur Astrakhan. Il se mesure au gouvernement en prenant Tcherkassy et nombre d’autres villes.

Son étoile va commencer à pâlir après la prise d’Astrakhan, qu’il quittera après trois semaines de carnages et débauches, avec deux cents bateaux remplis de troupes pour établir la république cosaque le long de la Volga, afin d’avancer ensuite jusqu’à Moscou, Saratov et Samara, qui furent prises ; mais Simbirsk résista, et après deux batailles sanglantes près de la rivière Sviaga, les 1° et 4 octobre 1670, Razine fut mis en déroute et s’enfuit par la Volga, laissant le gros de ses troupes aux vainqueurs. Indisciplinés et mal organisés, ses 20 000 combattants ne pouvaient faire jeu égal contre des troupes régulières formées à l’occidentale.

Il cherche à gagner à sa cause les gouvernements les plus avancés, proclamant qu’il n’avait pas pour but de renverser le tzar mais les boyards et les officiers, d’installer l’égalité en supprimant les hiérarchies. Les populations lui faisaient bon accueil : celles de l’est de l’Ukraine et de la Volga assiégeaient déjà les couvents et mettaient à sac les domaines.

Début 1671, l’issue était encore incertaine. Les huit dernières batailles avaient révélé des signes d’épuisement dans ses troupes. À Simbirsk, son prestige avait été bien écorné. Même ses propres campements à Saratov et Samara ne lui ouvraient plus leurs portes…les Cosaques du Don, apprenant son excommunication par le patriarche de Moscou, tournèrent casaque. Il fut capturé avec son frère Frol en 1671 à Kaganlyk, sa dernière forteresse, et conduit à Moscou, où, après avoir été  torturé, le 6 juin 1671, il sera traîne, pendu et équarri sur la Place Rouge.

La révolte de Stenka Razine sera récupérée par les soviétiques, constituant un acte prérévolutionnaire ; Razine est un libérateur se rebellant contre les autorités tyranniques tsaristes, et obtenant le soutien du peuple. Le régime soviétique ira jusqu’à donner son nom à l’usine de production de bière et de boissons sans alcool de Saint Petersburg. Trotsky se référait souvent à Razine pour montrer qu’une révolution ne peut pas être fondée sur une base purement paysanne : en 1924, dans Littérature et Révolution : Dans l’histoire, la paysannerie ne s’est jamais élevée de manière indépendante à des buts politiques généraux. Les mouvements paysans ont donné un Pougatchev ou un Stenka Razine et, toujours réprimés, servirent de fondation à la lutte d’autres classes. Il n’y a jamais eu nulle part de révolution que purement paysanne.

Pareille onction ouvrait toutes grandes les portes à la légende, qui ne sera pas pingre :

Héros de la chanson Volga Volga, mat’rodnaya, paroles de Dmitri Sadovnikov, où il est dit que Razine jeta sa maîtresse par dessus bord pour prouver à ses hommes qu’il ne les avait pas oubliés et qu’il croyait encore à ses idéaux. Elle sera reprise par Fédor Chaliapine, Paul Meuriat, les chœurs de l’Armée Rouge.

Rassemblez-vous et écoutez ce chant ancien
À propos de Stenka Razine le cosaque !
Au détour d’un méandre, au-delà de l’île
Là où s’élargit la Volga
D’élégants trois-mâts aux couleurs vives
Et multicolores fendent les eaux.

Sur le navire de tête, Stenka Razine
Grisé et d’humeur joyeuse
Est assis, passionné, avec sa princesse
Ils célèbrent leur nouvelle alliance.

Autour de lui l’équipage ronchonna
Il nous abandonne pour cette fille
Qu’il a courtisée l’espace d’une nuit ;
Il en a perdu la tête.

Ô Volga, Volga, mère très chère
Volga, grand fleuve de Russie
Il vous reste à recevoir le présent
D’un cosaque du Don !

Dmitri Chostakovitch composera L’Exécution de Stenka Razine, Alexandre Glazounov composera Stenka Razine, poème symphonique, que chantera Ivan Rebroff. Charles Aznavour interprétera aussi La légende de Stenka Razine, avec les Compagnons de la Chanson :

Lentement le long des îles
Souffle le vent, roulent les flots
Glissent les barques agiles
De Razine et ses matelots
Sur le pont Stenka Razine
Battent les cœurs, parlent les voix
Tient sa belle douce et fine
Tendrement au creux des ses bras

Pas de femme en notre cercle
Serrent les poings, montent les cris
La colombe a soumis l’aigle
Le marin n’est plus qu’un mari
Mais Razine reste calme
Grincez les dents, haussez le ton
Rien ne peut changer son âme
Ni l’amour, ni la rébellion

Levant de ses mains puissantes
Pleurent les joies, crève l’espoir
Son aimée frêle et tremblante
Il la jette dans les eaux noires
Puis il dit parlant au fleuve
Volga de mort, Volga de vie
Volga prends mes amours veuves
Pour toujours au fond de ton lit

Mes amis chantez que diable
Buvez le vin jusqu’à la lie
Jusqu’à rouler sous la table
Jusqu’à demain, jusqu’à l’oubli
Après tout
la vie n’est qu’un leurre
Un court et merveilleux passage
L’amour que souvent on pleure
N’est rien de plus qu’un mirage
Faut vivre l’heure pour l’heure
Profitons de ce voyage
Qui ne dure pas

Au fond de nos verres
Y’a l’oubli du temps qui passe
Le vin et l’ami sincère
Sont remèdes à l’angoisse
Aujourd’hui pleure misère
Demain fera volte-face
Et tout changera
Lentement le long des îles
Souffle le vent, roulent les flots
Glissent les barques agiles
De Razine et ses matelots

Le cinéma ne sera pas en reste : Stenka Razine de Vladimir Romachkov, en 1908. Le scénario est de Vassili Gontcharov, la réalisation de Vladimir Romachkov, produit par Alexandre Drankov. On y retrouve la chanson populaire Volga, Volga mat’rodnaya, composée pour l’occasion. Le scénario tourne autour du thème récurrent des chansons populaires sur Stenka Razine. Les cosaques de Stenka Razine, jaloux de l’attention qu’il porte à sa femme, rédigent une lettre accusant la princesse de trahison, puis la remettent à Razine qui ordonne alors de naviguer sur la Volga, où il précipite sa femme dans l’eau. Grand Succès.

En 1939 un deuxième film intitulé Stepan Razine, avec Vladimir Gardine, réalisé par Olga Preobrajenskaïa. Un succès d’estime, rien de plus.

Et n’oublions pas la littérature : Alexandre Pouchkine lui dédie, ainsi qu’à Pougatchev, toute une série de poèmes, et encore Vassili Kamenski. Dans la BD Taïga, Stenka Razine accompagne le héros Roslav Tarelkine. Ivan Tourgueniev dans Fantômas lance le cri de guerre de Stenka Razine Sarine na kitchtka !

Dans Michel Strogoff, Jules Verne écrit : On l’eût pris, à l’entendre, pour l’un de ces cruels descendants de Stenka Razine, le célèbre pirate qui ravagea la Russie méridionale au XVII° siècle.

On raconte que, lorsque Stenka Razine arriva au Panthéon des héros de la nation, Jeanne d’Arc fit la grimace : mais c’est qu’il risque de me détrôner celui-là. Et puis, tous comptes faits, elle finit par la garder, avec mes dix-sept films, pensez-donc ! [il faudra attendre Carmen pour que le record de films soit battu : 24 !] Stepan Razine se fit une raison, car il se rendit vite compte qu’il ne pouvait être question de jeter Jeanne d’Arc dans la Volga ! Mourir sur un bûcher à Rouen puis ensuite noyée dans la Volga : cela ne se peut.

23 07 1670                      Les troupes royales dont d’Artagnan et ses mousquetaires, taillent en pièce les rebelles à Lavilledieu. Mais quel rebelles ?  Au mois d’avril avait couru vers Aubenas la rumeur de la levée d’un nouvel impôt, rumeur qui n’était pas sans fondement puisqu’un receveur avait débarqué dès les 30 avril : les Albenassiennes avaient tenté de lui faire quelque mauvaise manière à son propre domicile et seule la garde était parvenue à lui sauver la mise… pas pour longtemps puisqu’il était mort noyé le jour suivant sans que qui que ce soit l’ait poussé. Mais la révolte gronde s’amplifie, le tocsin sonne et le cœur de la révolte se place à Lacapelle sous Aubenas où Anthoine du Roure, un noble, se met aux côtés des révoltés. Les révoltes se fédèrent et on finit par décider d’armer un millier de volontaires, tous sous le commandement d’Anthoine du Roure, qui va se faire appeler Jacques pour bien signifier qu’il s’agit de jacquerie. Mais que faire contre les troupes royales ? Du Roure parviendra à s’échapper, sera rattrapé, roué vif, démembré, décapité à Aubenas.

1670                            Découverte du laudanum, un anesthésiant qui, à l’instar du protoxyde d’azote découvert en 1795, ne sera pratiquement pas utilisé en chirurgie, ces messieurs estimant son usage dégradant. Le parlement de Rouen juge 525 personnes accusées de sorcellerie. Louis XIV gracie les 12 premiers condamnés pour mettre fin à ces archaïques bûchers : 12 ans plus tard un édit encadrera très étroitement ces procès de sorcellerie.

19 01 1671                     La flibuste sait que ses dernières heures ont sonné et s’offre un baroud d’honneur en appareillant de l’île à Vache : Français et Anglais s’en vont prendre Panama ; le butin, considérable, est partagé en 1 800 parts, offrant seulement 50 à 60 pièces de huit [2] par homme :

Au mois de mars dernier, quinze cents ou mille six cents flibustiers anglais et français, venant de la Jamaïque et de Saint Domingue, s’assemblèrent à l’île à Vache, s’en allèrent sous la conduite de l’anglais Morgan prendre l’île de Sainte Catherine qu’ils pillèrent, et, après y avoir pris des guides pour les conduire à la Terre Ferme, ils forcèrent les Espagnols dans un poste très avantageux et en continuant leur chemin, s’en allèrent à Panamá. Mais avant d’y arriver, ils rencontrèrent à une lieue de là les Espagnols en bataille qui les attendaient. Le combat se donna, les Espagnols furent battus. Panamá fut pris et brûlé. Et après un mois de séjour employé à piller et à faire contribuer les environs de la ville, les flibustiers se retirèrent paisiblement et retournèrent à l’île à Vache, où, à ce qu’on dit, Morgan n’a pas rendu trop bon compte.

Monsieur de Baas, gouverneur

Un traité de paix entre l’Espagne et l’Angleterre va être signé, autorisant et régularisant le commerce. Le Roi Soleil rejoint cette position, en écrivant à D’Ogeron, gouverneur de l’île de la Tortue  :

Monsieur D’Oregon, les commissions que vous avez délivré à aucun de mes sujets pour faire la course sur les Espagnols, pouvant altérer la paix et la bonne intelligence qui est entre nous et notre très cher et très aimé bon frère le roi d’Espagne, je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que, non seulement vous révoquiez toutes les commissions en guerre que vous pouvez avoir données  jusqu’à présent, mais même que vous observiez à l’avenir de n’en faire expédier aucune sans mon ordre exprès.

Louis XIV à Monsieur D’Ogeron, gouverneur de l’île de la Tortue

Mais l’île de la Tortue est bien loin de Versailles, les intérêts français n’y sont pas perçus comme à la cour, l’obéissance des forbans n’est pas leur vertu majeure [si tant est qu’ils aient des vertus, même mineures], et la paix avec l’Espagne ne va pas durer. La guerre reprendra le 15 avril 1689 ; la flibuste ne fit que tourner un peu au ralenti pendant quelques années et reprit de plus belle une fois réouvertes les hostilités avec l’Espagne.

Ambassadeur à Madrid de 1671 à 1679, le marquis de Villars en peint un tableau bien noir, qui demande en fait à être nuancé, les provinces périphériques, surtout la Catalogne, restant à l’écart de ce déclin : L’Espagne […] est réduite à une misère incroyable. Ce pays, autrefois si habité, […] a commencé à se dépeupler par un grand nombre de Maures qu’on a chassé en divers temps. Les Indes ont continué à attirer des colonies d’Espagnols dont la plus grande partie y est demeurée. La nécessité d’envoyer des soldats espagnols en Flandre et en Italie a beaucoup diminué encore le nombre des habitants depuis cent ans, et le dérèglement du gouvernement a achevé, par l’excès des impositions de mettre le peu d’habitants qui restaient hors d’état de cultiver la terre. […] Cependant, de ces prodigieuses levées d’argent, le roi n’en tire presque rien. Tous ses revenus se sont trouvés mis en gages il y a plusieurs années.

17 02 1671                  Colbert ne supporte pas le travail mal fait. Il conviendra donc de le punir :

Les étoffes manufacturées en France qui seraient défectueuses, et non-conformes aux règlements seront exposés sur un poteau de la hauteur de neuf pieds, avec un écriteau contenant les noms et surnoms du marchand ou de l’ouvrier trouvé en faute […]  Après avoir été ainsi exposés pendant quarante-huit heures, ces marchandises seront coupées, déchirées, brûlées ou confisquées. En cas de récidive, le marchand ou l’ouvrier recevra un blâme en pleine assemblée du corps. À la troisième fois, le carcan attend le marchand ou l’ouvrier, exposé deux heures en place publique.

Ce faisant, Colbert marchait dans les traces du Code Michau, qui, dès 1629 avait déjà créé le corps des contrôleurs-visiteurs-marqueurs.

24 04 1671                   François Vatel est maître d’hôtel du Grand Condé à Chantilly : ce dernier offre un banquet à Louis XIV : la marée [c’est-à-dire le poisson] n’est pas livrée à temps : s’estimant déshonoré, Vatel se transperce de son épée.

Les préparatifs de la guerre de Hollande créent des tensions entre ministres : deux jours plus tôt, Colbert, rentré de Rochefort, a reproché au roi d’avoir des favoris. Louis XIV lui répond très fermement depuis le château même de Chantilly.

Je fus assez maître de moi avant-hier pour vous cacher la peine que j’avais d’entendre un homme que j’ai comblé de bienfaits comme vous me parler de la manière que vous faisiez.

J’ai eu beaucoup d’amitié pour vous, il y paraît par ce que j’ai fait, j’en ai encore présentement, et je crois vous en donner une assez grande marque en vous disant que je me suis contraint un seul moment pour vous et que je n’ai pas voulu vous dire moi-même ce que je vous écris pour ne vous pas commettre à me déplaire davantage.

C’est la mémoire des services que vous m’avez rendus et mon amitié qui me donne ce sentiment ; profitez-en et ne hasardez plus de me fâcher encore, car après que j’aurai entendu vos raisons et celles de vos confrères et que j’aurai prononcé sur toutes vos prétentions, je ne veux plus jamais en entendre parler.

Voyez si la marine ne vous convient pas, si vous ne l’avez à votre mode, si vous aimeriez mieux autre chose ; parlez librement. Mais après la décision que je donnerai, je ne veux pas une seule réplique.

Je vous dis ce que je pense pour que vous travailliez sur un fondement assuré et que vous ne preniez pas de fausses mesures.

7 06 1671                   Le palais de l’Escurial, au nord-ouest de Madrid, s’enflamme et les vents venus de la Sierra de Guadarrama en font une catastrophe. Partent en fumée de nombreux ouvrages de l’extraordinaire bibliothèque constituée à la demande de Philippe II ; environ 6 000 codex dans toutes les langues et disciplines, entre autres les 19 volumes de l’Histoire naturelle des Indes du botaniste Francisco Hernández où l’on trouvait décrites 3 000 plantes inconnues en Europe, 400 animaux, 14 nouveaux minéraux… et les planches peintes par les indigènes.

20 10 1671                  Jean Talon, intendant du roi pour la police, justice et finances au Canada, Acadie, Terre Neuve, publie une ordonnance  où il est dit que les jeunes célibataires ont obligation d’épouser une jeune fille venue de France, sous peine de perdre leur droit de pêche, chasse et commerce de fourrures. Il faut préciser que ce n’était pas là mission impossible, car les jeunes filles étaient bien au Québec : sur la décennie 1663-1673,  Colbert, sur la recommandation de Jean Talon, avait recruté pas moins de 800 jeunes filles, triées sur le volet au sein des hospices et autres établissements qui recueillaient les enfants abandonnées : la Salpêtrière fournira un gros contingent, et encore les ports de la Manche et de l’Atlantique. L’État prend les frais à sa charge, soit une centaine de livres par fille, mais il les dote aussi de 50 livres, en espèces ou en articles ménagers. En outre, chaque fille du Roi, ainsi les nommait-on,  reçoit une coiffe de taffetas, une coiffe de gaze, une ceinture, des cordons de soulier, 100 aiguilles, un étui et un dé, un peigne, du fil blanc et gris, une paire de bas, une paire de souliers, une paire de gants, une paire de ciseaux, deux couteaux, un millier d’épingles, un bonnet, quatre lacets de fil, des toiles pour faire des mouchoirs, cols, cornettes et manches plissées.

À l’arrivée, un témoin raconte : Les voici qui se pressent sur le pont, les unes contre les autres, comme un bouquet qu’on a ficelé serré… Il s’agit de savoir, avant même d’avoir distingué leurs visages, si elles sont modestes et bien soignées de leur personne.

La suite est bien cadrée : les candidates sont d’abord installées chez des religieuses, des veuves ou des familles de bonne réputation, logées-nourries jusqu’à leur mariage devant notaire. On leur recommande de préférer les prétendants qui ont pris soin de construire une cabane avant leur arrivée, évitant ainsi les coureurs de bois et autres trappeurs. Si elles ne sont pas satisfaites de leur époux, elles ont le droit d’annuler le contrat de mariage pour choisir un deuxième prétendant, et même parfois un troisième. Le mariage religieux se déroule à Notre-Dame de Québec. En général, elles sont mariées dans les six mois. Aux jeunes hommes de moins de 20 ans qui se marient, on remet 20 livres. Talon invente les allocations familiales : 300 livres annuelles pour les familles de plus de dix enfants, et 400 livres pour celles de douze ! En 1673, l’intendant peut annoncer à Colbert entre 600 et 700 naissances dans la colonie.

30 11 1671              Première pierre de l’hôtel des Invalides, dont la construction a été confiée à Libéral Bruant.

1671                       Construction de la raffinerie de sucre de Maurellet à Marseille. Deux ans plus tard, le Hollandais Van den Bosch en créera une à Angers où il raffinera du sucre des Antilles.

20 06 1672                 Louis XIV ne pouvait admettre l’insolente réussite des Provinces Unies, régime républicain, calviniste de surcroît.

Le roi, las de souffrir ces insolences, résolut de les prévenir. Racine

Il a passé le Rhin au gué de Tolhuis huit jours plus tôt. Mais les calvinistes, pour protéger Amsterdam, ouvrent les digues, faisant de leur capitale une île. Submergée pendant deux ans, la Hollande ne pourra être attaquée qu’en hiver.

22 09 1673           L’édit de Nancy crée la Caisse des gens de mer première tentative d’assurance sociale mutuelle alimentée par une cotisation prélevée sur la solde.

1673                     Le Jésuite Jacques Marquette et Louis Jolliet explorent la vallée du Mississippi où les Indiens Pueblos leur réservent meilleur accueil que les Iroquois. Les tanneries nauséabondes sont mises à la porte de Paris. Un siècle plus tard, blanchisseries et teintureries suivront le même chemin.

27 08 1674                 Jacob  de La Haye a été missionné par Colbert pour coloniser Madagascar. Les conditions étaient trop difficiles et il s’est replié sur l’île Bourbon – l’actuelle Réunion -, laissant à Fort Dauphin, sur la presqu’île de Tolanaro, dans le sud-est de la grande île 75 de ses compatriotes qui se font massacrer par les autochtones venus en nombre. Trois en réchappent parvenus à embarquer sur un navire à l’ancre dans la baie, qui rejoindront l’île Bourbon. Quelques années plus tard, l’idée de colonisation ayant survécu à ce massacre, d’autres tentatives seront faites, s’appuyant sur des rapport comme celui d’un certain Robert :

Conduite des filles insulaires.

Les filles s’abandonnent à tous ceux qui leur donnent, ils ne croient pas que la liberté qui se pratique entre des personnes non mariées soit un péché à l’égard de Dieu ou un scandale envers les hommes ; plusieurs même ne se voudraient pas engagés avec un homme qui ne l’auroient pas connu avant le mariage ; l’aveuglement des Pères et des Mères est si grand qu’ils prennent plaisir que leurs enfants s’adonnent à ces sales voluptés, ils en font gloire et cherchent les moyens de les y exciter ; surtout ils se font un honneur de les produire aux étrangers qui leur paraissent tenir un rang de commandement sur les autres, mais il est constant que l’intérest y a plus de part que les autres choses qu’ils pourraient esperer, estant trop bien persuadés que l’on n’accepte point leurs offres sans leur faire quelque présent. On dit qu’il n’y a rien à craindre avec celles qui sont présentées par leur proches ou par un seigneur dans l’apréhension de s’attirer des reproches qui pourraient comme ils se l’imaginent interrompre le commerce.

09 1674             Antonie Van Leeuwenhoek fait commerce de tissus en Hollande, et, à ses heures perdues s’adonne à sa passion : le microscope. L’inventeur n’est pas connu, mais Leeuwenhoek le perfectionna beaucoup et surtout découvrit le monde du petit par sa curiosité insatiable : les premiers objets de sa curiosité furent ses propres spermatozoïdes, mais une simple goutte d’eau prélevée dans un lac marécageux lui ouvre aussi des horizons extraordinaires :

Et je dois dire, pour ma part, que jamais devant mes yeux n’est apparu spectacle plus plaisant que celui de ces milliers d’êtres vivants logés dans une gouttelette d’eau, et qui se déplacent les uns parmi les autres, chacun animé de son mouvement propre.

Par ses innombrables observations, il ouvrira la voie à bien des sciences : microbiologie, bactériologie, embryologie, histologie, entomologie, botanique, cristallographie. Un siècle plus tard, on pouvait être doté d’une belle intelligence et cependant ne pas entrevoir l’inépuisable source de connaissance qu’est l’infiniment petit : Aux grands génies les grands objets ; les petits génies aux petits objets. Diderot

1674                          Colbert établit le Privilège (monopole) de fabrication et de vente du tabac en le confiant à la Compagnie des Indes. Échappent à la règle la Franche-Comté, la Flandre et l’Alsace.

Paul Pellisson, protestant converti, devenu historiographe du roi, administre une Caisse des Conversions qui, par des récompenses pécuniaires, prépare les cœurs (des protestants) à l’action de la grâce. L’entreprise ne rencontre pas un franc succès. En même temps, on rit de moins en moins à la Cour :

Le courtisan autrefois avait ses cheveux, était en chausses et en pourpoint, portait de larges canons et il était libertin. Cela ne sied plus : il porte une perruque, l’habit serré, le bas uni et il est dévot.

La Bruyère en 1682

11 12 1675                  Colbert n’apprécie pas les initiatives intempestives et il se mêle de corriger le sieur Niquet qui s’est avisé d’apporter des modifications aux plans que Vauban a établi pour la place de Verdun :

J’ai été fort surpris de la proposition que vous me faites de changer les dessins dudit sieur de Vauban, et de substituer à leur place des ouvrages que vous produisez de votre chef, à propos des travaux de Verdun. Sachez que ce n’est point à vous à toucher aux ouvrages du sieur de Vauban, sans son ordre exprès, et vous devez encore travailler à étudier dix ans sous lui, auparavant que vous puissiez concevoir une aussi bonne opinion de vous.

Et à l’intendant de Metz, à propos de ce Niquet : Vous pouvez facilement juger où cet homme, qui n’est jamais sorti de Pais, peut avoir pris la hardiesse, pour ne pas dire effronterie, de corriger un homme d’un aussi grand mérite et d’une expérience aussi consommée que le sieur de Vauban !

Le qui n’est jamais sorti de Paris, ne laisse pas d’amuser : on se pince en se demandant si la langue du provincial Colbert n’a pas fourché, mais non,  ce n’est qu’une bonne pique pour les Parisiens.

En matière de constructions, il ne s’occupait pas que du militaire : ainsi, ces consignes aux intendants :

Monsieur,

Etant important pour la commodité publique et la facilité du commerce que les ponts et chaussées et tous les grands chemins de chaque généralité du royaume, soient toujours en bon état, je vous prie de passer promptement des marchés pour l’entretennement (l’entretien) des ouvrages nouvellement faits […] et de ne faire aucun marché pour leur rétablissement… que vous n’obligiez les entrepreneurs à se charger de les entretenir.

1675                         La guerre de Hollande coûte cher. Il faut faire entrer plus d’argent ; aussi de nouvelles taxes apparaissent sur l’ensemble du territoire, dont une augmentation du papier timbré – les pièces officielles obligatoirement utilisées pour les actes civils, et donc une augmentation des taxes demandées par l’État aux notaires, augmentation qu’il répercute évidemment sur le prix de l’acte -.

L’insurrection commence début mars dans le sud-ouest, à Bordeaux, où, faute de troupes en nombre suffisant, le retour à l’ordre n’est possible que si la mesure est annulée, ce que décide le Parlement. La nouvelle gagne rapidement Nantes et Rennes et c’est bientôt toute la Bretagne qui se soulève, prenant le terme de révolte des bonnets rouges, même si bon nombre s’entre eux sont bleus. Recettes des timbres mises à sac, châteaux envahis ; les milices bourgeoises, peu fiables, se solidarisent parfois avec les émeutiers ; le bruit court  que même la gabelle va être perçue en Bretagne – elle en est exemptée depuis son rattachement à la France en 1491 – : et cela vient mettre de l’huile sur le feu. Tout cela a presque un avant goût de révolution française, 114 ans plus tard : on détruit les actes recensant les privilèges seigneuriaux , on établit des codes et règlements – code paysan, pessovat : ce qui est bon. Le Règlement des 14 paroisses, en Plomeur, est rédigé en français : il doit être affiché aux carrefours et lu lors des sermons du dimanche, comme les proclamations royales. Il ne remet pas en cause le régime politique, mais demande que les paysans soient représentés aux États de Bretagne… autant d’initiatives qui ressemblent fort à ce que seront les Cahiers de doléances. On entend fréquemment des Vive le Roi sans la gabelle.

Copie du règlement fait par les nobles habitans des quatorze paroisses unies du pays d’Armorique situé depuis Douarnenez jusqu’à Concarneau, pour être observé inviolablement entre eux jusqu’à la Saint Michel prochaine sous peine de torrepen.  (Torrepen, torreben ; en breton moderne = Torr e benn ; en français = casses-lui la tête)

1. Que lesdites quatorze paroisses, unies ensemble pour la liberté de la province, députeront six des plus notables de leurs paroisses aux États prochains pour déduire les raisons de leur soulèvement, lesquels seront défrayés aux dépens de leurs communautés, qui leur fourniront à chacun un bonnet et camisole rouge, un haut-de-chausse bleu, avec la veste et l’équipage convenable à leurs qualités.
(Organisation d’un système de représentation)
2. Qu’ils (les habitants des quatorze paroisses unies) mettront les armes bas et cesseront tout acte d’autorité jusques audit temps (de la Saint-Michel 1675), par une grâce spéciale qu’ils font aux gentilshommes, qu’ils feront sommer de retourner dans leurs maisons de campagne au plus tôt ; faute de quoi ils seront déchus de ladite grâce. 
3. Que défense soit faite de sonner le tocsin et de faire assemblée d’hommes armés sans le consentement universel de ladite union, à peine aux délinquants d’être pendus aux clochers, aussi de leur assemblée, et (ou) d’être passés par les armes. 
4. Que les droits de champart et corvée, prétendus par lesdits gentilshommes, seront abolis, comme une [violation] de la liberté armorique.
(Revendication de suppression de droits de propriété sur les domaines congéables au nom d’un idéal, la liberté armorique)
5. Que pour affirmer (confirmer) la paix et la concorde entre les gentilshommes et nobles habitants desdites paroisses, il se fera des mariages entre eux, à condition, que les [filles] nobles choisiront leurs maris de condition commune, qu’elles anobliront et leur postérité, qui partagera également entre eux (sic) les biens de leurs successions.
(Revendication d’abolition des ordres féodaux par mariages mixtes et dispersion des héritages)
6. II est défendu, à peine d’être passé par la fourche, de donner retraite à la gabelle et à ses enfants, et de leur fournir ni à manger ni aucune commodité ; mais, au contraire, il est enjoint de tirer sur elle comme sur un chien enragé.
(Revendication de l’abolition de l’impôt sur le sel, ici présenté comme une personne)
7. Qu’il ne se lèvera, pour tout droit, que cent sols par barrique de vin horet, et un écu pour celui du crû de la province, à condition que les hôtes et cabaretiers ne pourront vendre l’un que cinq sols, et l’autre trois sols la pinte.
(Le seul impôt royal accepté est l’impôt sur le vin. La revendication est de le limiter)
8. Que l’argent des fouages anciens sera employé pour acheter du tabac, qui sera distribué avec le pain bénit, aux messes paroissiales, pour la satisfaction des paroissiens.
(Revendication de l’utilisation d’un impôt pour un service public qui est de l’ordre du plaisir ; c’est très moderne, et même futuriste !)
9. Que les recteurs, curés et prêtres, seront gagés pour le service de leurs paroissiens, sans qu’ils puissent prétendre aucun droit de dîme, novale, ni aucun autre salaire pour toutes leurs fonctions curiales.
(Revendication de suppression des impôts cléricaux et octroi d’un salaire fixe aux clercs)
10. Que la justice sera exercée par gens capables choisis par les nobles habitants, qui seront gagés avec leurs greffiers, sans qu’ils puissent prétendre rien des parties pour leurs vacations, sur peine de punition ; — et que le papier timbré sera en exécration à eux et à leur postérité, pour ce que tous les actes qui ont été passés (sur papier timbré) seront écrits en autre papier et seront par après brûlés, pour en effacer entièrement la mémoire.
(Revendication de suppression du papier timbré, le timbre étant une taxe sur les actes légaux)
11. Que la chasse sera défendue à qui que ce soit depuis le premier jour de mars jusqu’a la mi-septembre, et que fuies et colombiers seront rasés, et permis de tirer sur les pigeons en campagne.
(Revendication du droit de chasse et curieusement, une revendication « écologique » de limitation de la saison de chasse, plus particulièrement de la chasse à courre)
12. Qu’il sera loisible d’aller aux moulins que l’on voudra, et que les meuniers seront contraints de rendre la farine au poids du blé.
(Revendication de liberté et de loyauté dans les relations avec les services seigneuriaux -le moulin-, les services publics de l’époque)
13. Que la ville de Quimper et autres adjacentes seront contraintes par la force des armes d’approuver et ratifier le présent règlement, à peine d’être déclarées ennemies de la liberté armorique et les habitants punis ou ils seront rencontrés ; défense de leur porter aucune denrée ni marchandise jusqu’à ce qu’ils aient satisfait, sous peine de torreben.
(Assez curieusement, les paysans se méfient plus des bourgeois des villes que des nobles des campagnes)
14. Que le présent règlement sera lu et publie aux prônes des grandes messes et par tous les carrefours et aux paroisses, et affixé (affiché) aux croix qui seront posées. 

  Signé TORREBEN et les habitants.

Les rapports envoyés à Louvois disent bien la réalité sur place : Il n’y a, Monseigneur, nulle sûreté par la campagne (…) Il est certain que la noblesse a traité fort durement leurs paysans. Leur misère est si grande que l’on doit beaucoup appréhender les suites de leur rage et de leur brutalité. (…)  Ils ont rendus à quelques-uns les coups de bâtons qu’ils en avaient reçus. Ils ont exercé envers cinq ou six de grandes barbaries. (…) La misère les a provoqué à s’armer autant que les exactions de leurs seigneurs et les mauvais traitements qu’ils en avaient reçu, tant par l’argent qu’ils en avaient tiré que par le travail qu’ils leur avaient fait faire continuellement.

La répression va être dure, le temps de faire venir les troupes qui plus tard ravageront le Palatinat : pendaisons, prisons, galères etc ; les églises qui avaient appelé à la révolte en sonnant le tocsin voient leurs cloches déposées et fondues, quand ce n’est le clocher rasé avec interdiction de reconstruire. La Bretagne devra assurer le gîte et le couvert pour les troupes chargées du retour à l’ordre et quatre ans plus tard, elle sera exsangue. Dès 1676, elle se verra dotée d’un intendant royal, auquel elle était parvenue à échapper jusque là. Mais le roi ordonnera la destruction de toutes les archives judiciaires concernant la rébellion et donc on connaît mal le détail.

L’étranger désigne, au-delà des frontières bigoudènes de la terre, le pouvoir lointain incarné par touts les petits despotes et les grands tyrans, tous les menus fonctionnaires d’autorité et les grands commis de la capitale qui tentaient d’imposer aux bigoudens (mais comment donc s’appelaient-ils avant le XIX° siècle ?) certaines de leurs lois fabriquées pour la France entière et qui ne pouvaient convenir à ce petit peuple ombrageux. Il les rejetait d’instinct parce qu’elles transgressaient les limites du supportable. Et ces limites, il était le seul à les connaître, les gardant jalousement en lui et sans la moindre intention de les étendre au-dehors. Avec lui, plus encore qu’avec d’autres moins jaloux de leur différence, il était essentiel de savoir exactement jusqu’où on pouvait aller trop loin. Et bien des gouvernants ne l’ont pas su, qui ont été déconcertés par le refus sèchement affirmé par les Bigoudens envers certaines de leurs royales intentions. C’est qu’il ne s’agissait pas tant de réalités matérielles, encore que toute emprise contre celles-ci fut loin d’être indifférente à une population perpétuellement occupée à se défendre contre la misère, la Chienne du Monde. Il s’agissait surtout d’offenses portées à un sentiment de l’honneur qui ne répondait pas aux mêmes définitions que celles des nobles et des bourgeois. Alors la startijenn [l’énergie vitale, vertu cardinale des Bigoudens, la gnaque dans le sud de la France. ndlr] se manifestait sous forme de résistance larvée, de refus entêtés, de révoltes ouvertes, de flambées de violence, de déchaînements incontrôlables, imprévisibles, des enfants de Yann Gouer à travers les deux cantons [paysan symbolique du centre de la Bretagne : Je pense qu’un jour viendra où la Bretagne ne sera dirigée que par les bretons, et tout sera bien ainsi. ndlr] Au reste, il n’est pas sur que tout ce qui précède ne vaille pas pour le présent et l’avenir. C’est un avis sans frais aux intéressés, dont il leur appartient démêler soigneusement les raisons s’ils ne veulent pas être pris de court, comme le furent assez souvent leurs géniaux prédécesseurs. Et il en sera ainsi tant que les avatars de l’Histoire n’auront pas totalement changé le sang des Bigoudens.

Quoi qu’il en soit, le soulèvement qui est demeuré dans les mémoires et sur les langues jusqu’au début de ce siècle est celui que les historiens désignent sous le nom de Révolte des Bonnets Rouges ou du Papier Timbré. Selon leur affirmation, elle se produisit en l’an de disgrâce 1675 et ils ont surement raison pour le chiffre qui est inscrit clairement sur des multitudes de papiers, timbrés ou non. […] La mémoire de l’oncle avait retenu que le roi qui régnait lors de la Révolte s’appelait Louis, comme presque tous ceux des contes qui ne sont pas souverains d’Hibernie. […]

En 1675, qu’avaient à faire nos ancêtres du roi lui-même, un roi d’absence qui habitait si loin vers l’est qu’il ne pouvait être le vrai seigneur de personne dans le pays ! Qu’est ce qu’un seigneur qu’on ne voit jamais ? On ne savait guère davantage qui était duc ou duchesse en Bretagne, mais on connaissait fort bien les hobereaux qui avaient la nécessité ou la prudence de résider sur leurs terres, les droits qu’ils détenaient sur vous par us et coutumes ainsi que les devoirs qui auraient du en être la contrepartie et ne l’étaient pas toujours. On s’arrangeait plutôt bien que mal avec ceux qui se gardaient d’outrepasser leurs privilèges tandis que l’on attendait la bonne occasion pour se débarrasser des maîtres abusifs. Et voilà que ce roi nommé Louis s’avise de mettre un impôt supplémentaire sur le papier timbré, comme si ce n’était pas une suffisante humiliation, quand on ne sait pas comprendre ce qui est marqué sur le papier sali avec de l’encre, de se trouver à la merci des grimauds plumitifs qui ne se privent pas de vous tondre le cuir jusqu’à la racine. Il en voulait même, le roi  Louis, à la vaisselle d’étain qui constituait plus des trois-quarts de leur lustre et signifiait leur rang dans la communauté. Il touchait à l’orgueil, le roi. Il allait être servi.

Des rumeurs arrivèrent de l’Est. Elles portaient que les faubourgs de Rennes et de Nantes étaient entrés en agitation armée. Au pays de Carhaix, les manants s’ameutèrent sous la direction d’un nommé Bastien Le Balp, un notaire royal, voyez-vous ça ! Le pays de Penmac’h crut son heure arrivée. Dans les églises et chapelles on mit les cloches en branle de guerre, on hissa au plus haut des flèches les pavois de bataille comme on le faisait sur les mâts des navires quand l’ennemi était en vue. Toute la contrée fut bientôt en émoi, agitée qu’elle était sans répit par des coureurs aux pieds nus qui galopaient d’une paroisse à l’autre pour porter les nouvelles vraies ou fausses. Ils montaient sur le socle des croix, dans les cimetières, là où l’usage voulait que l’on proclamât les avis importants. D’une colline à l’autre, en cas d’urgence, on se criait des avertissements et les recommandations comme on le faisait à l’apparition d’une flotte étrangère. Crier de la sorte se dit en breton choual.

Et ce fut bien une des nombreuses chouanneries avant l’autre, la Grande, que chacun de nous croit connaître et qui éclata pour bien d’autres raisons sans compter les mêmes. Celle du pays de Penmac’h se fit à la bigoudène.

Il y eut des violences, des incendies, des saccages, des atteintes aux propriétés publiques et privées, mais pas autant qu’on aurait pu le craindre. On s’en prit surtout aux privilèges sans vergogne. On profita de l’émotion pour régler des comptes sans aucun rapport avec l’objet de la révolte. On commit quelques forfaits qui passent aujourd’hui pour des erreurs, mais ceux qui en furent les victimes, comme on dit, en connaissaient les raisons. Il ne semble pas que les gens de la noblesse, petits ou grands, aient subi de grosses dégradations de leurs biens, à l’exception de ceux qui s’étaient réfugiés en ville de Quimper et ceux-là devaient aussi savoir pourquoi ils fuyaient. A l’exception également du marquis de Kersalaün qui fut mal pendu à une fenêtre de son château et sauvé par un manant. Il faut croire que les seigneurs résidant au pays s’étaient plus ou moins accommodés, depuis des générations, du caractère de leurs vassaux bien qu’ils ne fussent pas allés jusqu’à faire les concessions nécessaires qui les eussent fait déchoir aux yeux de leurs pairs. Mais la hargne des révolutionnaires s’en prit surtout aux archives écrites, aux fameux papiers mystérieux et redoutables qui consacraient les droits bourgeois aussi bien que seigneuriaux dont ils étaient les séculaires victimes. Et c’est là que les femmes se montrent plus avisés que les hommes car, pendant que ceux-ci s’amusaient à tout casser, elles faisaient des feux de joie avec les maudites paperasses.

Mais telle était la superstition du papier et de son pouvoir pour constituer les règles d’une société que les manants crurent indispensable de faire rédiger un code paysan dont les articles impératifs expriment l’essentiel de leurs revendications. Et ce cahier de doléances avant la lettre est sans doute le témoignage le plus précieux que nous ayons sur la mentalité profonde du peuple bigouden comme sur leurs revendications de l’heure. Il fut établi lors d’une assemblée générale des quatorze paroisses qui eut lieu autour de la chapelle de Tréminou, près de pont l’Abbé, et proclamé vraisemblablement du haut de la chaire extérieure qui servait pour les prônes et qui est toujours là. Les nobles habitants – c’est ainsi qu’ils se désignent eux-mêmes – y font leur mise en demeure dans un style qui évoque, en plus direct et plus abrupt, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

Certains articles font sourire, mais c’est bien à tort. Tels ceux qui parlent de la réduction des droits sur le vin horet ou la distribution gratuite du tabac à l’église avec le pain bénit. Un autre enjoint de tirer à vue sur la gabelle et ses enfants ce qui passe pour un excès de naïveté crédule alors qu’il s’agit tout simplement d’une symbolisation de l’impôt sur le sel et de ses commis, à la manière dont d’autres, qu’on ne peut pas soupçonner de crédulité, élèvent des statues de femme à la République ou à la Liberté ou à telle ou telle ville qui n’en peut mais. Ou à n’importe quelle idée abstraite. Il est question aussi de la suppression des droits seigneuriaux de fuies[petit colombiers, ou pigeonnier. ndlr] et colombiers dont on sait bien qu’ils causaient aux paysans des dommages considérables. Un article essentiel est celui qui adjoint aux filles de la noblesse d’épouser des paysans qu’elles anobliront, à charge en retour pour les paysannes de bien vouloir se marier avec des garçons nobles. Et cela, on en conviendra est une simple anticipation qui témoigne d’une sens démocratique assez significatif. Enfin il est enjoint aux nobles qui ont déserté leur manoir d’y revenir sans délai et sans peur tandis que la ville de Quimper, qui les héberge, est menacée de se voir privée de ravitaillement. Cela ne vous rappelle rien ? Le code est signé Torreben et ses habitants. Il n’y a pas trace de ce Torreben en pays bigouden. Le mot signifie casse lui la tête. Encore une symbolisation de la Révolte et l’affirmation supplémentaire que les Bigoudens ne se reconnaissent ni meneurs ni chefs. Il n’y a pas eu de Le Balp au pays de Penmac’h.

Contre le danger royal venant de l’est, il n’y avait aucun espoir de triompher et sans doute les mutins le savaient-ils depuis le début. Ils n’avaient guère d’autres armes que leurs outils de travail et ce bâton à tête renflée qu’on appelle le peun-baz et qui s’appelait peut-être alors un torr e benn, qui sait ? Le roi Louis envoya contre eux le duc de Chaulnes, gouverneur de la Bretagne, à la tête d’une véritable armée. Il tua ou pendit tous ceux qu’il prit ou voulu prendre sans compter d’autres représailles de la soldatesque. Et le roi catholique, fils aîné de l’église, fit abattre jusqu’à la chambre des cloches les flèches des églises  et des chapelles [au nombre de 6, en pays bigouden. ndlr] qui avaient arboré les insignes de la révolte. Il n’y eut pas d’ambassadeur de Penmac’h à plaider leur cause sous le bonnet rouge que le Code Paysan leur avait assigné aux frais de la communauté. La communauté, provisoirement, était détruite. Plus tard sera inventée la légende selon laquelle les femmes bigoudènes, coiffées à plat jusqu’alors, auraient redressé leur parure de tête par défi, pour figurer symboliquement leurs clochers rasés. Nous savons, de source indéniable, que c’est faux. Cela prouve au moins que, dès ce temps-là et plus tard, le caractère intraitable de nos femmes était connu.

Dans le paysage du canton sud se dressent toujours les carcasses tragiques des chapelles décapitées. Elles sont en ruines, ouvertes, abandonnées, cimetière d’une histoire que le peuple de Penmac’h a peut-être voulu marquer, pour les générations futures, en se gardant de réparer des mutilations et en désertant ces lieux profanés par les barbares. Il a ramassé ses dévotions sur d’autres chapelles demeurées intactes on ne sait trop pourquoi. Peut-être, tout bêtement, parce qu’il ne aurait coûté trop de travail et de dépenses pour mettre les clochers à bas. Peut-être aussi, comme je l’ai entendu dire à une assemblée de vieillards, près de la Chapelle de Saint Germain, s’est-on aperçu que la punition ne pouvait avoir d’effet parce que les fidèles, avant la mutilation des édifices, avaient déjà emporté ailleurs tous les objets de piété qu’ils contenaient avec la complicité des démolisseurs eux-mêmes. Et en premier lieu, ils avaient sauvé les statues des saints bretons auxquels ils rendaient un culte assidu et ils célébraient solennellement, chaque année, le pardon. L’édifice vide n’avait plus guère de signification. Voilà bien des peut-être, dira-ton ? C’est que les vraies raisons ne sont que rarement mises sur le papier. […]

Pierre Jakez Helias    Au pays du Cheval d’orgueil. Editions Talentines 2004

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Plonéour Lanvern

Chapelle de Languidou, commune de Plovan - Le blog de acbx41

Languidou

Le Sauveur, – le bien nommé – un vaisseau français, est en Grèce où il prend en charge 800 Grecs de Vitylo, dans la presqu’île de Magne, en Laconie, qui tiennent tête aux Turcs depuis quinze ans pour les emmener à Paomia, sur la côte ouest de la Corse, près de Cargèse. Leur évêque Parthenios Kalkandis tenait beaucoup à être leur berger dans cette transhumance, mais le commandant du Sauveur lui interdit de monter à bord en raison de son grand âge et de sa fragilité. Les Grecs ont préféré émigrer plutôt que vivre sous le joug turc. Dès 1670, une délégation, menée par Jean Stephanopoulos s’était adressée aux Républiques italiennes pour leur demander l’hospitalité et seule la République de Gênes avait répondu favorablement, leur proposant de bonnes terres domaniales en Corse, à Paomia. L’accueil des autochtones ne sera pas débordant d’aménité, en dépit de la tradition corse de venir au secours des persécutés. Le gouvernement de Gênes lui, va aider ces Grecs ; en 1713 Limperani, un historien dira de Paomia qu’elle est un des jardins de la Corse. Mais en 1731, les Corses se révoltent contre Gênes et les Grecs refusent de répondre à leurs sollicitations pour les rejoindre : en représailles, les Corses incendient Paomia le 31 avril 1731. Les Grecs vont alors se réfugier à Ajaccio. Le transfert de propriété de Gênes sur la France en 1769 leur permet de construire un nouveau village : Cargèse. Mais les troubles reviennent avec la révolution française et ils repartiront à Ajaccio ; il faudra attendre la révolution de 1830 pour que cessent leurs constants déménagements. On raconte qu’encore aujourd’hui, on entend souvent parler le grec dans les rues de Cargèse qui a gardé une église orthodoxe, avec obligation d’obéissance au pape.

Dans ce qui n’est encore que les colonies anglaises d’Amérique, la King Philip’s war est l’une des guerres des Indiens contre les descendants du Mayflower :

On sait que les premiers Blancs, en 1626, avaient acheté Manhattan aux Indiens, contre un lot d’étoffes rouges, de boutons de cuivre et de perles de verre d’une valeur de 25 dollars. Après quoi ils construisirent un mur fortifié à l’abri duquel ils s’installèrent dans le sud de l’île. Les perles plurent aux Peaux Rouges, lesquels se mirent aussitôt à enfiler des colliers et des tresses, des ceintures et des pendentifs, dans leur villages de whigwams, tout au long de la piste indienne qui descendait du nord jusqu’au mur. Cet exercice les occupa pendant une bonne quarantaine d’années, après quoi ils s’aperçurent qu’on leur avait volé leur pays. Pendant qu’ils enfilaient des perles, les nouveaux venus s’étaient renforcés, et lorsque Massassoite, chef des Wanpanoags de Manhattan, plus connu sous le nom de King Philipp, et Canonchet, sachem des Narragansets, se soulevèrent contre les Anglais, en 1675, à la tête des tribus algonquines, le rapport des forces avait déjà largement balancé: vingt mille Indiens rebelles contre cinquante mille colons pourvus d’armes à feu. Un carnage. On exposa dans les ports de la Nouvelle Angleterre les têtes des guerriers rescapés des combats, décapités après leur capture, tandis que par vaisseaux entiers on déportait leurs familles aux Indes occidentales où tous étaient vendus comme esclaves.

C’est toujours à cela que je pense, à New-York. J’y efface les dix millions de Juifs, de Polonais, de Noirs, de Portoricains, d’Italiens, de Russes, d’Allemands, de Suédois, de Hongrois, de Grecs, de Syriens, de Libanais, etc… qui y vivent, qui ne sont même pas les descendants d’autrefois, et aussi quelques Anglais. Moi, je ne vois que Broadway, à ma façon. On se demande pourquoi cette avenue célèbre est la seule à traverser en biais le damier rectangulaire qu’est New-York. Parce qu’elle suit le tracé de la vieille piste indienne. Parce qu’elle est la vieille piste indienne qui descendait jusqu’au mur. Wall Street, la rue du Mur. Évidemment c’est désert. On n’y croise plus un Algonquin.

Mais j’ai mon Swanton, bible triste, nomenclature historique des tribus, mortes ou vives, ouvrage qui rejette au néant tous les guides publiés sur les États-Unis. Deux tribus vivaient à New-York avant l’arrivée des Blancs, les Wampanoags et les Narragansets, et quatorze à Long Island. Long Island, c’est cette grande île plate qui touche à Manhattan d’un côté, pour s’enfoncer de l’autre, dans l’océan, vers l’est. De nombreux ponts et tunnels la soudent à New-York. Cela commence par l’univers de Brooklyn et de Kennedy airport, tourne ensuite à la plage normande encombrée, laquelle s’aère peu à peu en villégiature de millionnaires, pour finir au phare de Montauk, à l’autre bout, sur une lande battue par les vents. Y chassaient et pêchaient quatorze tribus d’Algonquins. Neuf d’entre elles furent anéanties par la guerre de 1675. Pour le dernier vibrato des sonorités perdues, voici leurs noms, cités par Swanton, que le lecteur doit prononcer avec moi, lentement, parce qu’ils ne représentent plus rien ni personne sur cette terre: tribu des Carnasees, tribu des Merricks, tribu des Rockaways, tribu des Masapeqas, tribu des Secatogs, tribu des Unkerchaugs, tribu des Manhassets, tribu des Corchaugs, tribu des Nissequogs.

Reste cinq : Poosepatucks, Matinecocks, Setaukets, Montauks, Shinnecocks.

Sur la carte des réserves du B.I.A (Bureau of Indian Affairs), elles figuraient encore, signalées par un triangle, ce qui signifiait que, dans la mesure où elles existaient, elles n’en étaient pas moins mortes administrativement. Je m’étais renseigné, à Washington. Le problème indien est considéré comme définitivement réglé dans tous les États de l’Union à l’est du Mississipi : officiellement, plus d’Indiens ! Mes cinq tribus de Long Island, je n’avait qu’à me les trouver moi-même…

Jean Raspail       Pécheur de lunes.   Qui se souvient des hommes… Robert Laffont   1990

vers 1675                     Pour assurer la production des mâts des navires, l’Amirauté britannique avait décidé d’interdire l’utilisation du bois comme combustible. Les verriers s’étaient alors tournés vers le charbon récemment découvert. En fondant le verre dans des pots réfractaires ouverts, ils avaient constaté une interaction entre la composition et la fusion du fait de l’oxyde de carbone, qui donnait au verre une coloration brunâtre. Pour y remédier, ils s’étaient mis alors à travailler avec des fours couverts. Georges Ravenscroft introduit alors un oxyde métallique, selon une technique qu’il aurait apprise à Venise. Ayant comme propriété d’accélérer la fusion, l’oxyde de plomb fut adjoint à la composition. À leur surprise, les verriers constatent que, grâce à cet oxyde métallique, ils obtenaient un verre à l’éclat et à la sonorité exceptionnels : le cristal [qui est un matériau amorphe, qui, contrairement à son nom, n’a rien à voir avec le cristal naturel, au sens physico-chimique du terme]. Aujourd’hui, pour être appelé cristal, le verre doit contenir au moins 24% d’oxyde de plomb – PbO -. La France attendra 1781 pour fabriquer du cristal : ce sera en Alsace à Saint Louis lès Bitches, à la verrerie de Münzthal, anciennement cristalleries de Saint Louis.

1676                      Madame de Sévigné et Claude Fouet, médecin lancent la station thermale de Vichy.

Madame de Sévigné – A l'eau de Vichy

Le Danois Ole Christensen Rømer démontre que la vitesse de la lumière est finie, en précisant qu’il lui faut 22 minutes pour parcourir une distance égale au diamètre de l’orbite de la Terre. À son époque on ne connaissait pas avec précision la mesure de ce diamètre ; on sait aujourd’hui que la lumière met un peu plus de 16 minutes…

Les Cosaques zaporogues ont défait les armées du sultan Memed IV sur les bords du Dniepr inférieur, [qui alimente la Mer Noire ; zaporogue vient de l’ukrainien za porohamy et signifie derrière les rapides]. Contre toute logique, ce dernier, dans une lettre bouffie de suffisance, avec une titulature longue comme un jour sans pain, leur demande de se soumettre :

En tant que sultan, fils de Muhamad, frère du Soleil et petit-fils de la Lune, Vice-roi par la grâce de Dieu des royaumes de Macédoine, de Babylone, de Jérusalem, de Haute et Basse Égypte, Empereur des Empereurs, Souverain des Souverains, Invincible Chevalier, Gardien indéfectible jamais battu du Tombeau de Jésus Christ, Administrateur choisi par Dieu lui-même, Espoir et Réconfort de tous les musulmans, et très grand défendeur des chrétiens,

J’ordonne, à vous les Cosaques zaporogues de vous soumettre volontairement à moi sans aucune résistance

Sultan Mehmed IV 

Sitôt reçue la missive, le chef des cosaques manda ses troupes : mes amis, venez ; nous allons nous offrir une bonne partie de rire, et, prenant sa plus belle plume, il rédigea la lettre suivante, œuvre commune où chacun y alla de sa trouvaille ; on devinera rapidement que le langage diplomatique et celui des Cosaques sont deux éléments parfaitement antinomiques ; le capitaine Haddock ne leur arrive pas à la cheville ; quant à Mme de Sévigné, les eaux de Vichy lui conviennent certainement beaucoup mieux que celle du Dniepr :

À Toi Satan turc, frère et compagnon du Diable maudit, serviteur de Lucifer lui-même, salut !

Quelle sorte de noble chevalier au diable es-tu, si tu ne sais pas tuer un hérisson avec ton cul nu ? Vomis du Diable avec ton armée dévorée. Tu n’auras jamais, toi fils de putain, les fils du Christ sous tes ordres : ton armée ne nous fait pas peur et par la terre ou par la mer nous continuerons à nous battre contre toi.

Toi, scullion de Babylone, charretier de Macédoine, brasseur de bière de Jérusalem, fouetteur de chèvre d’Alexandrie, porcher de Haute et de Basse Égypte, truie d’Arménie, giton tartare, bourreau de Kamenetz, être infâme de Podolie, petit-fils du Diable lui-même, Toi, le plus grand imbécile malotru du monde et des enfers et devant notre Dieu, crétin, groin de porc, cul d’une jument, sabot de boucher, front pas baptisé ! Voilà ce que les Cosaques ont à te dire, à toi sous produit d’avorton ! Tu n’es même pas digne d’élever nos porcs. Tordu es-tu de donner des ordres à de vrais chrétiens ! Nous n’écrivons pas la date car nous n’avons pas de calendrier, le mois est dans le ciel, l’année est dans un livre et le jour est le même ici que chez toi et pour cela tu peux nous baiser le cul !

Signé le Kochovyj Otaman Ivan Sirko et toute l’Armée Zaporogue

La scène fut peinte par Ilya Repine en 1891 : le tableau est au musée russe de Saint Petersbourg. Il disait d’eux : Tout ce que Gogol a écrit sur eux est vrai ! Un sacré peuple ! Personne dans le monde entier n’a ressenti aussi profondément la liberté, l’égalité et la fraternité.

Guillaume Apollinaire lui consacrera un poème Réponse des Cosaques Zaporogues au Sultan de Constantinople inséré dans La Chanson du mal aimé, du recueil Alcools de 1913.

Plus criminel que Barrabas
Cornu comme les mauvais anges
Quel Belzébuth es-tu là-bas
Nourri d’immondice et de fange

Nous n’irons pas à tes sabbats
Poisson pourri de Salonique
Long collier des sommeils affreux
D’yeux arrachés à coup de pique
Ta mère fit un pet foireux
Et tu naquis de sa colique

Bourreau de Podolie Amant
Des plaies des ulcères des croûtes
Groin de cochon cul de jument
Tes richesses garde-les toutes
Pour payer tes médicaments

Léo Ferré l’a mis en musique dans son oratorio La Chanson du mal-aimé (1952-1953), et Dimitri Chostakovitch aussi dans sa quatorzième Symphonie (1969).

1677                            Lors de la sortie de Phèdre, Racine a vu une cabale se dresser contre lui : à cette époque, on maniait le sonnet comme d’autres le fleuret. Il s’arrêtera dès lors d’écrire sinon pour satisfaire à la demande de Mme de Maintenon, pour des œuvres bibliques.

Il déclara à Gourville que le plaisir qu’il éprouvait à créer était moindre que le déplaisir qu’il ressentait devant les critiques qui lui étaient adressées. Il ne nourrissait plus le désir de s’exposer à des blessures.

[…]     Jouer en public, créer, s’exposer, pouvoir mourir ne se distinguent pas. C’est d’ailleurs pourquoi on voit des personnes ruisselantes de dons qui restent à l’option tuer. On les appelle les critiques. Qu’est-ce qu’un critique ? Quelqu’un qui a eu très peur de mourir. Dans les grandes capitales des nations occidentales et nord-américaines on peut voir face à face ceux qui peuvent mourir et ressusciter et ceux qui ne peuvent pas ressusciter et qui tuent. On appelle cela la vie culturelle. Je note que le mot culture ne convient pas. Mais je souligne que le mot vie est encore plus impropre.

Pascal Quignard       Vie secrète      Gallimard 1998

4 01 1678                     Sébastien Le Prêstre de Vauban est nommé commissaire général des fortifications : en 30 ans, de 1668 à 1698, il aura construit ou rénové plus de 100 places fortes.

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[1] Dans les années 1630, on s’était tourné vers les sapins scandinaves, car jusqu’à la découverte de ces sapins de la vallée d’Aspe, de grande qualité, les sapins des Pyrénées s’étaient révélés cassants.

[2] Pèse une once (28,7 grammes d’argent) et vaut 272 maravédis.


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