1751 à 1767. L’Encyclopédie. Tremblement de terre de Lisbonne. 30325
Publié par (l.peltier) le 5 novembre 2008 En savoir plus

1 07 1751                   Publication du Discours préliminaire de l’Encyclopédie. Le Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers va suivre, soit 17 volumes de texte, 11 volumes de planches, le tout sous la direction de Diderot et d’Alembert : 5 000 souscripteurs ont avancé chacun 956 livres. On estime qu’à la veille de 1789, il y a dans ce pays de 28 millions d’habitants, 11 000 à 15 000 exemplaires de l’Encyclopédie : le prix explique ce faible tirage : ce n’était pas moins que celui d’un carrosse ! C’est l’éditeur parisien André Le Breton qui avait obtenu dès 1746, avec trois associés le privilège d’éditer l’Encyclopédie. Mais, succès aidant, les contrefaçons seront par la suite nombreuses. Attaquée par les Jésuites, l’Encyclopédie sera interdite en 1752 et 1759, puis condamnée par le pape Clément XIII le 3 septembre 1759.

Parmi quelques hommes excellents, il y en eut de faibles, de médiocres et de tout à fait mauvais. De là cette bigarrure dans l’ouvrage où l’on trouve une ébauche d’écolier à coté d’un morceau de maître ; une sottise[1] voisine d’une chose sublime, une page écrite avec force, pureté, chaleur, jugement, raison, élégance, au verso d’une page pauvre, mesquine, plate et misérable.

Diderot, présentant La Société des gens de lettres, et le fruit de son travail collectif

L’Encyclopédie fut bien plus qu’un livre, ce fut une faction […] L’Europe entière s’y mit

Michelet

Extraits :

AUTORITÉ POLITIQUE

La puissance qui s’acquiert par la violence n’est qu’une usurpation, et ne dure qu’autant que la force de celui qui commande l’emporte sur celle de ceux qui obéissent ; en sorte que si ces derniers deviennent à leur tour les plus forts, et qu’ils secouent le joug, ils le font avec autant de droit et de justice que l’autre qui le leur avait imposé. La même loi, qui a fait l’autorité, la défait alors : c’est la loi du plus fort.

ESCLAVAGE (Droit nat. Religion, Morale)

C’est donc aller directement contre le droit des gens et contre la nature, que de croire que la religion chrétienne donne à ceux qui la professent un droit de réduire en servitude ceux qui ne la professent pas, pour travailler plus aisément à sa propagation. Ce fut pourtant cette manière de penser qui encouragea les destructeurs de l’Amérique dans leurs crime

PRESSE (Droit polit.)

On se demande si la liberté de la presse est avantageuse ou préjudiciable à un État. La réponse n’est pas difficile. Il est de la plus grande importance de conserver cet usage dans tous les États fondés sur la liberté : je dis plus, les inconvénients de cette liberté qui sont si peu considérables vis-à-vis de ses avantages, que ce devrait être le droit commun de l’univers, et qu’il est à propos de l’autoriser dans tous les gouvernements.

[Jean-Sylvain Bailly lira cela qui, près de 40 ans plus tard, devenu président du Tiers État, et premier maire de Paris, proclamera en août 1789 que la publicité de la vie politique est la sauvegarde du peuple.]

LE RÊVE DE D’ALEMBERT [qui ne fait pas partie de l’Encyclopédie, et ne sera publié qu’en 1830]

Tous les êtres circulent les uns dans les autres. Tout est en un flux perpétuel. Tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante, toute plante est plus ou moins animal. […]   Il n’y a qu’un seul individu, c’est le tout. Naître, vivre et passer, c’est changer de forme.

*****

De près ou de loin, quelque 160 auteurs ont contribué aux près de 72 000 articles réunis par les 17 volumes de textes de la première édition. On y trouve, aux côtés de Diderot et d’Alembert, quelques représentants de la noblesse (comme le chevalier de Jaucourt ou le comte lituanien Ogjnski), des membres de la bourgeoisie, mais aussi des fils d’artisans. Beaucoup sont enseignants ou exercent des professions libérales (médecin, juge, avocat), d’autres étant fonctionnaires royaux, ou ecclésiastiques.

Cette entreprise rédactionnelle inédite est aussi une aventure éditoriale singulière. Celle d’un best-seller au siècle des Lumières » comme le note l’historien américain Robert Darnmton. La première édition, dont la parution s’échelonne de 1751 à 1765 pour les volumes de textes, et qui se poursuit jusqu’en 1772 pour les 11 volumes d’illustrations, est publiée à plus de 4 000 exemplaires. Un tirage considérable pour le XVIII°, où les ouvrages ordinaires ne dépassent pas 1 500 exemplaires.

De multiples rééditions (et parfois contrefaçons) amplifient ce succès et étendent l’influence de l’Encyclopédie en Europe, notamment celle, in-quarto, de Genève et Neuchâtel (8 500 exemplaires) et celle, de format encore plus réduit et donc plus maniable, in-octavo, de Lausanne et Berne (6 000 exemplaires). Lorsqu’éclate la Révolution française, quelques 25 000 exemplaires sont vendus et circulent, à l’intérieur du royaume de France et hors de ses frontières [dont un bon millier de souscripteurs de province qui se faisaient livrer un volume tous les six mois par les 600 relais postaux qui existaient déjà en France, moyennant 280 livres, l’équivalent de 3 360 € 2016. ndlr].

La pensée des Lumières y trouve un écho à la hauteur de l’objectif que s’était assigné Diderot : Rassembler les connaissances éparses sur la surface de la Terre, afin que les travaux des siècles passés n’aient pas été des travaux inutiles pour les siècles qui succéderont. Dans une lettre du 6 septembre 1762 à Sophie Volland, il écrivait : Cet ouvrage produira sûrement avec le temps une révolution dans les esprits, et j’espère que les  tyrans, les oppresseurs, les fanatiques et les intolérants n’y  gagneront pas. Nous aurons  servi l’humanité.

Pierre Le Hir Le Monde des Livres 15 janvier 2010

Avez-vous lu l’Encyclopédie ?

  • Qui l’a lue dans sa totalité ? Peut-être deux personnes : Diderot et l’éditeur Le Breton, à l’origine du projet. La question est intéressante, parce qu’elle touche à la structure même de l’ouvrage, c’est-à-dire au système de renvoi d’un article à l’autre utilisé par Diderot pour les idées les plus audacieuses. Comme l’article anthropophagie renvoyant à eucharistie. Quand on est en présence des 17 volumes de textes, complétés de 11 volumes de planches d’illustrations, dont la publication s’est étalée entre 1751 et 1772, cette utilisation des renvois devient problématique. Paradoxalement, c’est la version électronique de la première édition de l’Encyclopédie, mise en ligne par l’Université de Chicago, qui, d’un simple clic, rend aujourd’hui efficace un dispositif conçu par Diderot comme l’un des plus philosophiques, c’est-à-dire subversifs, qui soient.
  • En quoi ce système de renvois est-il subversif ?
  • L’Encyclopédie est publiée dans une époque de censure, qu’elle subit par deux fois. En 1752, après la parution des deux premiers volumes, par décision du Conseil d’État qui y voit un ferment d’erreur, de corruption des mœurs et d’irréligion. Puis, en 1759, à la demande du Parlement qui mène la chasse aux livres philosophiques et les brûle. A chaque fois, c’est Malesherbes, directeur de la librairie, qui sauve l’entreprise. Dans un tel contexte, où le privilège autorisant la publication est en permanence menacé de révocation, le jeu des renvois permet de contourner la censure. Nombre d’articles dont le titre pourrait laisser penser qu’ils sont parmi les plus corrosifs, comme l’article censure justement, sont en réalité d’un ton très modéré, d’une teneur purement historique, tandis que d’autres, d’apparence plus anodine, recèlent les intentions les plus philosophiques et les critiques des autorités les plus acérées.
  • L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert n’était pas la première. Qu’est-ce qui fonde sa singularité ?
  • Il s’agit, au départ, de la simple traduction de la Cyclopædia, d’Ephraïm Chambers, publiée en 1728 en Angleterre (où l’on trouve déjà le renvoi à l’Eucharistie dans l’article sur les anthropophages). L’Encyclopédie française devient une production collective, celle d’une société de gens de lettres, dont l’ambition est d’exprimer la philosophie des Lumières et de couvrir tous les champs du savoir. Même si l’ouvrage suit un ordre alphabétique, le Discours préliminaire de D’Alembert organise ces connaissances de façon thématique, autour des trois grandes facultés de l’esprit humain : mémoire, raison et imagination. Ainsi se trouvent opérés des rapprochements inattendus, par exemple entre religion et superstition, théologie et divination, comme relevant de la même famille thématique. Cette approche rompt, aussi, avec un ordonnancement hiérarchique où la théologie était toujours première.
  • Dans quelle mesure ce manifeste des Lumières sape-t-il les valeurs de l’Ancien Régime ?
  • Beaucoup, au-delà de celui consacré à la tolération, tournent autour de la notion de tolérance : on ne doit pas persécuter les individus pour leurs croyances. La répression exercée contre les protestants est ainsi condamnée. Il s’agit d’une idée très forte, dans une France où existent une seule religion, le catholicisme, et une seul autorité, la Faculté de théologie. Autre mise en cause de la doxa dominante : la critique des violences et de la soumission imposée aux peuples d’Afrique ou d’Amérique. Nous ne sommes pas dans les condamnations radicales du XX° siècle, mais, tout de même, dans une interrogation de la conquête et de la colonisation. A l’égard du politique, l’ouvrage est plus prudent. Mais on y lit que la fin de la souveraineté est la félicité du peuple, ce qui n’est pas précisément la langage de l’absolutisme.
  • Quelle a été l’influence de l’Encyclopédie ? Peut-on y voir les prémices de la Révolution française ?
  • Disons plutôt qu’elle a rendu possible ou plutôt pensable une rupture. Il n’y a rien de révolutionnaire ou même de prérévolutionnaire dans l’Encyclopédie, qui reste très éloignée de la virulence des libelles, pamphlets et autres satires autrement séditieux qui paraissent à la même époque. Mais elle contribue à instiller, diffuser, disséminer une manière de penser qui prend ses distances vis-à-vis des autorités, politique et plus encore religieuse. Tocqueville était frappé de la façon dont le régime monarchique s’était effondré en quelques semaines. Il y a fallu une adhésion au processus révolutionnaire, ou à tout le moins une acceptation. Les lecteurs de l’Encyclopédie n’étaient certes pas le peuple : comme l’a montré Robert Darnton, ils appartenaient à l’aristocratie éclairée, aux professions libérales, au monde des négociants, en somme aux milieux les plus traditionnels de l’Ancien Régime. Dans ces milieux, elle a, avec d’autres écrits, imposé des idées et des représentations collectives qui ont non pas causé, mais permis 1789.
  • Le rêve encyclopédique ne s’est-il pas brisé, depuis, sur le morcellement des savoirs ?
  • Le tournant est pris à la fin du XVIII° siècle, avec l‘Encyclopédie méthodique, du libraire-éditeur Panckoucke, qui refond celle de Diderot et d’Alembert en adoptant un agencement par domaines de savoir. Dès lors, la vivacité de provocation intellectuelle de l’ouvrage initial est perdue : elle tenait, pour partie, à son organisation raisonnée, qui bousculait les classements anciens. C’en est fini de l’effort magnifique de Diderot et d’Alembert pour produire un livre des livres, une somme des connaissances où l’honnête homme pourrait circuler sans cloisonnement. Le morcellement des connaissances est sans doute le prix à payer pour leur approfondissement. L’érudition y gagne. Mais il conduit à l’antinomie des cultures, d’un coté scientifique, de l’autre littéraire, qui traverse les débats actuels sur les programmes scolaires.
  • L’Encyclopédie en ligne Wikipédia n’est-elle pas l’aboutissement du projet de Diderot et d’Alembert ?
  • Dans un sens oui, puisqu’elle repose sur les contributions multiples d’une sorte de société de gens de lettres invisibles. Mais Diderot n’aurait sûrement pas accepté la simple juxtaposition des articles, sans arbres des connaissances ni ordre raisonné, qui caractérise Wikipédia. C’est une entreprise démocratique, ouverte, et en même temps très vulnérable, très exposée à l’erreur ou à la falsification. Est ainsi rendue visible la tension entre le désir de constitution d’un savoir collectif et la professionnalisation des connaissances.
  • Avec le recul, l’Encyclopédie a-t-elle changé le monde ?
  • Un livre peut-il changer la face du monde ? Les auteurs aiment à le penser. Je dirais plutôt qu’un livre peut, dans un lieu et un temps donnés, puis, par sa trajectoire dans d’autre lieux, d’autres temps, changer les représentations et la relation aux dogmes, aux autorités. L’Encyclopédie a joué ce rôle, au-delà des frontières du royaume de France. Mais ce qui a fait qu’un livre peut avoir un impact, ce sont les appropriations, multiples et parfois contradictoires, dont il est l’objet. L’Encyclopédie a peut-être été l’un des germes de la rupture révolutionnaire, mais en même temps, elle a été honnie par les révolutionnaires les plus radicaux. Cinquante ans après la publication des premiers volumes, Robespierre affichait sa haine de la secte des Encyclopédistes, trop bien installés dans la société d’Ancien Régime. C’est dire qu’un livre trouve, non pas sa lettre même, mais par les discours qu’il produit, une force qui le dépasse et qui, elle, transforme les manières de penser et de croire.

Roger Chartier, interviewé par Pierre le Hir.      Le Monde des Livres 15 janvier 2010

La méthode des encyclopédistes

Les auteurs se sont vantés, dans le Discours préliminaire, d’avoir recours à des visites de manufactures ou d’ateliers, ou encore à la réalisation de modèles, pour acquérir une parfaite connaissance des machines et des procédés avant d’en faire une description détaillée dans l’Encyclopédie. Ils citent notamment l’article Bas pour y avoir appliqué cette méthode pratique. On connaît aujourd’hui, d’après les registres des libraires éditeurs et différents fonds iconographiques, que nombre de planches gravées dans la Description des Arts, nom donné au départ au recueil des planches de l’Encyclopédie, proviennent de sources existantes exploitées non seulement par les encyclopédistes, mais aussi par les rédacteurs des Descriptions des arts et métiers, série concurrente, dans une certaine mesure, réalisée sous l’égide de l’Académie des sciences.

Pour le métier à bas, par exemple, Diderot s’est fondé sur une description très précise empruntée en 1748 à la Bibliothèque royale et qu’il a d’ailleurs conservée deux ans par-devers lui, tant la complexité de la machine lui donna du fil à retordre… Il s’est aussi adjoint les services de Barrat, ouvrier en bas parisien, à qui il a commandé un mémoire. Les planches et nomenclatures originales qu’il a utilisées ont été réalisées par le mercier parisien Jean Hindret, à son retour d’Angleterre où il fut envoyé en mission par Colbert vers 1664. Il s’agissait alors d’importer une technologie très avancée et d’éviter un départ trop important de devises outre-Manche pour l’achat des nombreux bas de soie dont les classes aisées faisaient alors usage. Cette mission a permis à Hindret de rapporter en France la technique du métier à tricoter les bas que le pasteur William Lee avait mise au point vers 1589.

Le travail accompli par les encyclopédistes pour cet article est très représentatif de la méthode définie au départ et qui prenait en compte les visites dans des ateliers, la rédaction de mémoires par les meilleurs spécialistes disponibles – et leur recherche n’était pas une mince affaire -, la construction de maquettes, la consultation de la littérature technique existante, ainsi que le démontage et le remontage de certaines machines. On sait que cette dernière méthode, essentielle pour comprendre le fonctionnement détaillé d’une machine, a été utilisée par Diderot pour le métier à bas, comme pour le métier à velours et un métier en étoffe brochée. Ainsi, après en avoir saisi la structure et le fonctionnement, il a pu rédiger lui-même l’article en non-technicien, pour des non-techniciens. Cet article est d’ailleurs le seul dont un manuscrit autographe de Diderot nous soit parvenu.

Cet article fut l’occasion pour Diderot de s’atteler à une tâche pédagogique particulièrement ardue, qu’il a résolue par une méthode déjà employée par ailleurs, mais à laquelle il donne ici toute sa mesure : Dans le cas où une machine mérite des détails par l’importance de son usage et par la multitude de ses parties, on a passé du simple au composé. On a commencé par assembler, dans une première figure, autant d’éléments qu’on en pouvait apercevoir sans confusion. Dans une seconde figure, on voit les mêmes éléments, avec quelques autres. C’est ainsi qu’on a formé successivement la machine la plus compliquée, sans aucun embarras ni pour l’esprit ni pour les yeux.

L’Encyclopédie, un bilan des techniques classiques

Le cas du métier à bas et d’autres machines du même type – planches tour, art de faire le papier, cloutier, etc. – ont eu tôt fait de faire passer l’Encyclopédie pour une compilation dépassée, en mettant en avant le nombre important de techniques datant du XVII° siècle, et donc en détruisant pour partie l’image de modernité attachée à l’ouvrage. L’un des premiers à avoir soulevé cet état de fait fut bien sûr Bertrand Gille, qui s’est plu à détruire, dans les années cinquante, avec le même esprit frondeur qu’il montra, quelques années plus tard, à l’égard de Léonard de Vinci, le mythe d’une Encyclopédie moteur du progrès technique.

L’Encyclopédie fut, ne l’oublions pas, mise en œuvre par des philosophes. Il serait injuste de leur jeter la pierre pour ne pas avoir développé davantage la machine à vapeur, la fonte au coke ou les derniers perfectionnements de l’industrie textile. Elle représente avant tout, du point de vue des arts mécaniques, un état extraordinaire des techniques classiques, comme il n’en existe pour aucune autre période de notre histoire. La modernité se trouve ailleurs, dans le texte principalement, et souvent dans les articles où on l’y attendrait le moins. Les ennuis qu’a affrontés Diderot au début de sa publication lui ont appris à être fort prudent avec les idées trop avancées… En outre, il suffit de consulter des encyclopédies récentes pour découvrir combien la mise en valeur des dernières avancées du monde scientifique et technique peut doter ces publications d’une vieillesse prématurée. Qu’est-il advenu aujourd’hui de l’aérotrain de Bertin ou du moteur rotatif Wankel, qui représentaient naguère les signes annonciateurs d’une nouvelle révolution technique ?

[…] Des renvois à l’hypertexte

Quoi qu’il en soit, l’Encyclopédie est là, bien présente, et la somme de connaissances qui y est contenue reste pour nous un modèle qui ne sera probablement plus jamais reconduit. Et pourtant, nous courons toujours après ce mythe de pouvoir accéder, sur l’instant, à de telles sommes. Et les universitaires américains qui ont récemment mis au point le concept d’hypertexte sont en fait très proches de l’esprit des encyclopédistes lorsqu’ils appliquaient largement le principe des renvois, fondamental dans une recherche encyclopédique. Les encyclopédies accessibles aujourd’hui par le canal de l’informatique, qu’elles soient traditionnelles comme la Groslier ou sectorielles comme les banques de données du réseau après vente de Renault, font appel à cette même notion d’unités documentaires où, par un simple clic de souris, on passe d’un article à un autre, d’une notion à une illustration, d’une pièce à un prix. Le mythe du presse-bouton de notre XX° siècle, a remplacé celui de la connaissance universelle du siècle des Lumières… Finalement, dans le domaine de la recherche documentaire, Diderot et ses compagnons étaient, là aussi, fort avancés.

[…] Parmi les 2 900 planches gravées que renferme l’Encyclopédie de Diderot, les deux tiers des machines représentées sont mues par la force musculaire – celle de l’homme et du cheval essentiellement -, le tiers restant se référant aux énergies naturelles, le vent et l’eau. Plus de la moitié de ces machines fonctionnent à l’énergie humaine : rouets, tours, cabestans, treuils, roues à échelons, etc. Cette remarque préliminaire n’a pour simple but que de mettre en garde le lecteur sur l’importance qu’on peut être amené à donner à certaines machines ou techniques qui, pour être des étapes importantes dans l’histoire des techniques, ne sont parfois que des phénomènes isolés dont on se gardera de faire des généralisations hâtives. C’est le cas, notamment, de la machine à vapeur au XVIII° siècle, dont l’importance est capitale en regard de la suite de l’histoire, mais dont le nombre d’exemplaires, en France, ne dépasse pas quelques dizaines avant 1800.

Jusqu’à ce qu’un déséquilibre fasse basculer le système technique classique vers le système fer/houille/vapeur caractéristique de la révolution industrielle, le bois reste de loin l’élément clé de la construction et le premier combustible, et l’eau une source d’énergie largement exploitée depuis le Moyen Age. Il n’est pas étonnant de constater que les premiers grands ingénieurs de la période industrielle seront pour beaucoup issus de familles de constructeurs de moulins. Ils perpétuent ainsi une tradition de constructeurs de machines sachant maîtriser à la fois l’élément constructif, le bois, et l’élément moteur, l’eau. Comme le rapporte en 1861 l’ingénieur anglais William Fairbaim, lui-même issu de cette grande tradition : Dans la société d’alors [ jusqu’à la fin du XVIII° siècle ], qui était moins différenciée que celle dans laquelle nous vivons, il n’y avait sans doute jamais eu de catégorie d’hommes plus utiles et plus indépendants que ces constructeurs ruraux de moulins. Ils étaient les dépositaires de tout le savoir mécanique du pays.

Bruno Jacomy               Une histoire des techniques          Seuil 1990

Évidemment, les esprits grincheux sont là, pour bouder leur plaisir et se figer dans la pensée immobile pour laquelle l’ennemi c’est le changement : c’est là la nourriture de base de tous les conservatismes au mieux, des intégrismes au pire.

Le flambeau des lettres commence à jeter un éclat moins vif ; la corruption des mœurs cause celle du goût. […]  Le style devient de plus en plus ampoulé, et les idées deviennent de plus en plus fausses ; on se livre, avec une espèce d’émulation, au jeu si dangereux des paradoxes, et les charmes du style revêtissent les systèmes les plus erronés et les plus étranges. J. J. Rousseau vante, avec tout le feu de son élocution, les douceurs de la vie sauvage, au milieu d’une nation civilisée, et pare le vice des couleurs de la vertu. Voltaire plus coupable encore, oubliant que le véritable génie respecte la morale ainsi que la religion, outrage l’une et l’autre, et se plaît même à défigurer les vérités historiques. D’autres écrivains, d’un talent bien inférieur, marchent la tête levée, et dans leurs écrits, sonnent, pour ainsi dire, la destruction de toutes les bases de la société. Les sciences exactes et physiques envahissent le domaine de la littérature, et tuent l’imagination ; on s’empresse de les cultiver ; les esprits qui se tournent vers elles s’embarrassent dans une foule d’inutiles méthodes, et s’égarent dans des routes ténébreuses. L’admiration croissoit comme la sottise et l’impudence des auteurs : on se passionne pour les plantes , on accorde de l’esprit aux bêtes, et l’on en refuse aux hommes : ces savans, d’une nouvelle espèce, se montrent plus superstitieux, plus inconséquens, plus crédules que les anciens Égyptiens. Ceux-ci, lorsqu’ils alloient chercher les dieux parmi les légumes de leur jardin ; lorsque, l’encensoir à la main , ils rendoient de bizarres hommages à des animaux, avoient du moins une intention louable ; les œuvres de la création leur paroissoient comme autant de miroirs dans lesquels la divinité se peignoit en caractères visibles. La sensibilité de nos philosophes se portoit sur les fleurs et sur les animaux ; c’étoit alors le règne de la nature : on auroit pu leur appliquer ces paroles que Jules César adressoit un jour à des barbares qui caressoient de petits chiens avec une sorte d‘affection : Ne dispensez point pour des bêtes ce grand fonds de sensibilité et de tendresse qui est dû à vos semblables.

Au milieu de ce siècle, les Français passèrent des discussions littéraires aux discussions politiques ; et le gouvernement, par son incroyable silence, sembla favoriser tous les complots qui se tramèrent contre le trône et l’autel. On clamoit sans cesse contre la superstition et contre les préjugés ; néanmoins , dans ce siècle de philosophie et d’incrédulité, on se rendoit en foule aux baquets de Mesmer, et l‘on demandoit des miracles au charlatan Cagliostro.

Les Anglais allumèrent en France cette guerre d‘un nouveau genre, qui auroit dévoré la France entière, si enfin un génie réparateur n’eût relevé sur ses bases l’édifice de l’ordre social.

Vers ce temps commence la période brillante des Allemands septentrionaux, et leur science s’allie un peu avec le goût.

M.E. Jondot                 Tableau historique des nations. 1808

Quid des baquets de Mesmer ? Mesmer était un médecin autrichien venu en France en 1777. La base de son travail était la guérison par le magnétisme ; médecin anglais, John Grieve, en visite à Paris en 1784 raconte :
J’étais dans sa maison l’autre jour, et je fus témoin de sa façon de procéder ; au milieu de la pièce est placé un récipient d’un pied et demi de haut environ, et que l’on appelle ici un baquet. Il est si grand que vingt personnes peuvent facilement s’asseoir tout au tour. Le bord du couvercle est percé d’un nombre de trous correspondant au nombre de personnes qui doivent l’entourer. Ces trous reçoivent des tiges de fer, recourbées à angle droit vers l’extérieur disposées à différentes hauteurs de façon à correspondre aux différentes parties du corps auxquelles elles doivent s’appliquer ; outre ces tiges, une corde fait communiquer le baquet avec un des malades, puis de proche en proche avec tous ses compagnons, les effets les plus apparents se manifestent à l’approche de Messmer, lequel dirige le fluide par certains mouvements de ses mains ou de ses yeux , sans avoir besoin de toucher la personne en question. J’ai parlé avec plusieurs personnes qui ont été témoins de ces effets et chez qui Messmer a provoqué des convulsions puis les a fait cesser d’un simple mouvement de la main.

Plus globalement, quelle était la situation du livre en France ? La cadre juridique était déterminé par la censure : le libraire remettait le manuscrit au censeur, de la direction de la Librairie, qui interdisait la publication ou l’autorisait, ce qui alors donnait lieu à un privilège ou permission tacite : dès lors l’ouvrage pouvait être publié et mis en vente : ne restait plus qu’à franchir les censures de l’Eglise et des Parlements. A l’intérieur du royaume cela avait provoqué une concurrence féroce entre libraires parisiens et de province – essentiellement Lyon et Rouen -. Mais en plus, hors frontières, un pullulement de libraires-éditeurs grand producteurs de contrefaçons, dénommés croissant fertile de par leur situation géographique : de La Haye, Amsterdam à Avignon (encore aux Etats de la papauté) en passant par Bruxelles, Liège, Bâle, Neuchâtel, Lausanne, Genève, Lyon. Ces contrefaçons concernaient des livres légaux, édités à bon marché, des livres dits philosophiques (alors souvent synonyme de séditieux, à peu de choses près) et des livres censurés ou même non soumis à la censure. Il existait deux circuits parallèles: celui des livres populaires autorisés mais contrefaits, au public essentiellement villageois, aux mains des colporteurs, et le circuit urbain des livres de librairie, souvent des livres philosophiques interdits.

4 08 1751                     Chute du Dérochoir, sur le flanc sud des Rochers des Fiz, rive droite de l’Arve, au-dessus de Servoz, 25 km. de Chamonix : 6 morts chez les hommes, 90 chez les vaches, un mulet et trois granges. 10 jours plus tard eut lieu une autre chute de pierres, encore plus importante : on sentit la secousse jusqu’en Piémont. On évalua le volume des pierres tombées à 22 millions de mètres cubes.

1751                           Les Français Joseph Jérome Le François de Lalande à Berlin et l’abbé Nicolas Louis de la Caille au Cap de Bonne Espérance – qui sont pratiquement sur le même méridien – déterminent avec une remarquable précision la parallaxe de la lune, qui donne la distance Terre-Lune : ils arrivèrent à un chiffre de 57’11″. On reconnaît aujourd’hui 57’2″. La parallaxe est l’effet du changement de position de l’observateur sur ce qu’il perçoit. En astronomie, la parallaxe est l’angle sous lequel peut être vue depuis un astre une longueur de référence.

La Chine annexe le Tibet et met fin au règne du Dalaï Lama.

7 02 1752            Un arrêté du Conseil du Roi Louis XV interdit l’impression et la diffusion des deux premiers volumes de l’Encyclopédie, mais ce même Conseil reconnaît l’utilité de l’Encyclopédie pour les Sciences et les Arts, correctif obtenu grâce au ferme soutien de Madame de Pompadour et de quelques ministres, qui leur permet de prier d’Alembert et Diderot de se remettre au travail dès le mois de mai 1752.

1752                        Début de l’extraction de la houille à Ronchamp. A Philadelphie, Benjamin Franklin met en place les premiers paratonnerres. Le contrôleur général des finances Machaut sonne le glas de la puissance de Joseph François Dupleix, gouverneur de la Compagnie des Indes :

On préfère généralement ici la paix à des conquêtes, et les succès n’empêchent pas qu’on ne désire un état moins brillant mais plus tranquille et plus favorable au commerce. On ne veut que quelques établissements en petit nombre pour aider et protéger le commerce. Point de victoires, point de conquêtes, beaucoup de marchandises, et quelque augmentation de dividendes…

On pose pour principe qu’il ne convient point à la Compagnie de se rendre dans l’Inde une puissance militaire, et qu’elle doit se borner aux objets du commerce. En conséquence de ce principe, elle ne doit avoir d’établissements dans l’Inde que ceux qui sont nécessaires à son commerce, car toute puissance qui a une grande étendue de domination est obligée d’avoir des troupes pour garder et défendre ses États.

Dupleix quittera l’Inde en octobre 1754. Voltaire reflétera bien l’opinion en France en parlant de querelle de commis pour de la mousseline et des toiles peintes. Dès 1746, le marquis d’Argenson, nouveau ministre des Affaires Étrangères, avait donné le ton : La France a de quoi se contenter de sa grandeur et de son arrondissement. Il est temps enfin de commencer à gouverner.

Ce cadrage venait mettre un terme à l’aventure de Dupleix, qui, du poste de gouverneur de la Compagnie des Indes qui aurait du le cantonner dans la recherche d’objectifs strictement commerciaux, avait commencé à passer à un projet politique et militaire sur la bonne moitié de l’Inde du sud qu’il contrôlait alors. Il était parvenu pour ce faire à gagner le concours de la flotte de La Bourdonnais, mouillée à l’île Maurice. Jouant tout d’abord de la répugnance des Anglais à trop s’engager, il finit par tomber sur un os en la personne de Robert Clive [2], jeune escroc (pour les Indiens d’aujourd’hui) de vingt-cinq ans, ancien employé de l’East Indian Company, brillant, charismatique et opiomane, qui se mit à tailler quelques croupières aux alliés de Dupleix. Il allait devenir gouverneur de la Compagnie jusqu’en 1767 : le pouvoir nominal était encore aux mains du nabab, mais sa réalité économique était dans les mains du gouverneur, qui eut non seulement quelques faiblesses en confondant sa caisse personnelle et celle de la Compagnie, mais encore mit en place le système d’exploitation très british du pays. Quelques années plus tard, venu se soigner à Montpellier, lord Clive s’installera à proximité à Pézenas, amenant avec lui son cuisinier indien, expert en petits pâtés de mouton sucrés au miel, à la manière écossaise : Lord Clive mourra, le cuisiner aussi, mais les petits pâtés vivront, devenus les petits pâtés de Pézenas, surprenante et néanmoins solide implantation d’un sucré-salé en pays languedocien.

Pour revenir aux Indes, il faut bien avoir conscience du contexte économique de ce début de colonisation. Le schéma général est celui de la suprématie imposée à un pays pauvre, sans pouvoir politique fort, dont le colonisateur vient tirer des matières premières qu’il importe pour les transformer. Mais ce n’était pas le cas de l’Inde, qui avait certes un pouvoir politique qui allait en s’affaiblissant depuis de nombreuses années, mais qui n’était pas un pays pauvre : de tous temps, l’Inde était exportatrice de produits fabriqués : cotonnades, soieries, tapis, armes, bijoux, matières premières de grand prix, telles les épices. La Compagnie des Indes commença donc à mettre en place un système d’impôts qu’elle préleva sur place : taxes de toutes sortes, portant ce nom ou un autre, qu’importe : on estime que de 1757 à 1780, les sommes prélevées sur le Bengale et transférées en Angleterre se montèrent à 38 millions de livres !

Puis vint la révolution industrielle, le machinisme et dès lors la nécessité de maintenir l’emploi en Angleterre : les Anglais cessèrent les importations de produits fabriqués aux Indes pour les fabriquer eux-mêmes, surtout pour ce qui concerne les cotonnades, n’hésitant pas à couper les doigts des tisserands indiens, hommes, femmes, enfants ! Les productions vivrières cédèrent le pas aux plantations de coton, puis de jute, et enfin, d’opium, de très loin la plus rémunératrice : en 1769, on chiffrera à 10 millions le nombre de morts emportés par la famine au Bengale, et on ne peut pas mettre cet anéantissement au seul compte de la sécheresse.

15 05 1753                  L’abbé Nollet prononce le discours d’ouverture de la chaire de physique expérimentale au collège de Navarre, où se pressent 600 personnes pour l’entendre, faisant ainsi le plein de l’amphithéâtre. Il s’intéresse beaucoup à l’électricité statique, ferraille avec Benjamin Franklin quant à la paternité de la découverte de l’origine électrique de la foudre. Il est aujourd’hui considéré comme le père de l’enseignement technique. Cinq ans plus tard, il présidera l’Académie des Sciences. Il compte parmi ses élèves Lavoisier, Monge… et le jeune duc de Berry, futur Louis XVI.

1753                            Jacques de Romas, magistrat à Nérac, 30 km d’Agen, est passionné de phénomènes électriques : il réalise qu’avec un cerf-volant, il attire la foudre et comprend la nature des phénomènes électriques en jeu : mais c’est Benjamin Franklin qui ira au bout et connaîtra la gloire.

À la campagne, on consomme encore en majorité du pain à base de céréales dites pauvres [pas loin d’un kilo par jour par personne] : seigle, orge, avoine ou sarrasin, tandis que les habitants des villes ne connaissent presque que le pain de froment. La préférence pour le froment unissant l’élite et le peuple se fondait sur une triple base. Sensorielle d’abord : grâce à sa dose élevée de gluten [la substance élastique qui permet à la pâte de conserver le gaz carbonique engendré par la fermentation], un pain de froment est plus volumineux, léger et savoureux que tout autre. Symbolique ensuite : ainsi, lors de l’eucharistie, seul pouvait être consacré, aux yeux de l’Église, le pain de froment. Scientifique enfin, car confirmé par des recherches récentes : les consommateurs de l’époque savaient d’expérience que le froment nourrit mieux que les autres céréales.

On verra des ouvriers parisiens, attirés à Lyon par des salaires nettement plus élevés, en revenir dégoûtés quelques années plus tard disant qu’ils ne pouvaient absolument pas s’accoutumer à l’usage du pain trop bis qu’on y fabriquait habituellement.

Mais la seconde moitié du XVIII° siècle va connaître sur l’ensemble de l’Europe une amélioration de l’alimentation, elle-même à l’origine d’une forte croissance démographique, caractérisée par une chute importante de la mortalité des jeunes des classes populaires (les autres mangeaient déjà à leur faim) :

Il semble que la diminution de la mortalité doive être recherchée dans l’amélioration de la nourriture. Pendant longtemps une partie importante de la population européenne a été sous-alimentée, comme de nos jours, par exemple, celle de l’Inde. Elle n’offrait aux maladies qu’une résistance minime. Depuis le XVI° siècle, par contre, l’alimentation de la population de l’Europe s’est petit à petit transformée. C’est une des conséquences de la découverte de l’Amérique qui a permis l’introduction de plantes nouvelles : le maïs [3] arrivé au XVI° siècle dans le midi de l’Europe, Portugal, Espagne ou Italie, et qui se répand dans toute l’Europe, jusqu’au 50°degré de latitude. Sa création comme plante cultivée, écrit M. Daniel Faucher, la découverte et le perfectionnement des modes de cette culture grâce auxquels il a pu être adopté par des milieux géographiques aussi différents, peuvent être tenus pour l’une des œuvres les plus remarquables parmi celles qui ont donné naissance à l’agriculture.

L’introduction du maïs a une importance considérable, car le rendement de cette plante est très supérieur à celui du blé – surtout au XVIII° siècle où le rendement des céréales classiques était excessivement faible, quatre à cinq pour un. Le maïs est consommé soit directement sous forme de bouillies ou de galettes, soit indirectement, en servant à engraisser les animaux, et notamment les volailles : on commence à consommer des oies grasses. Le goût pour le gibier recule devant les volailles et les bestiaux spécialement engraissés pour la table et qui succèdent aux vaches étiques et aux poulets coriaces qu’on pouvait seulement se procurer autrefois. La pomme de terre est aussi venue d’Amérique. Elle suit le même chemin que le maïs, on la cultive déjà en Espagne au XVI° siècle, puis elle passe en Italie, en Allemagne, en Angleterre, elle pénètre en France par l’Alsace au début du XVIII° siècle. Soumise à des conditions de végétation différentes de celles des céréales, elle fournit un aliment précieux lorsque le blé manque. Pomme de terre et maïs expliquent sans doute que le XVIII° siècle n’ait pas connu de famines semblables à celles des siècles précédents, c’est-à-dire fauchant des populations entières, mais seulement des disettes qui ne causaient plus qu’une augmentation passagère et relativement faible de la mortalité. Ces plantes, d’autres encore comme le haricot, comme le sarrasin venus, eux, d’Asie, n’ont gagné du terrain que très lentement : c’est ce qui explique qu’introduites au XVI° siècle, on ne commence à sentir les conséquences de leur diffusion qu’au milieu du XVIII° siècle. Encore ne triomphent-elles pas, nous le verrons, car la révolution agricole ne fait que commencer. Mais, premier résultat capital : meilleure alimentation, disparition des grandes famines, résistance accrue du corps humain à la maladie, baisse de la mortalité des jeunes.

Jacques Godechot                        Le siècle des Lumières 1986

On estimait la population française au début du règne de Louis XV à 18 millions d’habitants ; au début de la Révolution, elle était de 26 millions : plus de 40 % d’augmentation en 80 ans ! en un siècle elle sera de 60 % ! Dans le même temps, en Angleterre, la population passait de 5 à 9 millions, l’Italie, de 11 millions vers 1700 à 18 en 1788… Au total, la population de l’Europe, évaluée à 118 huit millions d’habitants environ en 1700, [680 pour le monde entier] atteindra 187 millions, 100 ans plus tard [954 pour le monde entier].

Et il fallait en faire des enfants si l’on voulait qu’un certain nombre parvienne à l’age adulte :  il faut deux enfants pour faire un homme.

À Aix en Provence, du 1° janvier 1722 au 31 décembre 1767, sur 4 844 enfants exposés à l’hôpital Saint Jacques [soit un tous les trois jours], il en restait 2 224, mais ce chiffre ne peut refléter une situation générale : ces enfants exposés étaient aussi les plus fragiles.

Cet aperçu d’une croissance globale de la population européenne ne doit pas masquer un ralentissement du nombre de naissances en France à partir de cette moitié du XVIII° siècle, due à une contraception qui s’est peu à peu généralisée des classes les plus aisée aux classes pauvres les plus nombreuses :

La contraception ne date certainement pas d’hier, elle n’est pas une invention moderne. Mais c’est récemment qu’elle est devenue épidémie, qu’elle a investi, pénétré, désorganisé l’Europe entière, qu’elle devient révolution des mœurs. Or, en ce qui concerne la France, cette révolution a été plus précoce que partout ailleurs. Dès le milieu du XV°siècle, elle est décelable. Impossible aux contemporains de ne pas la voir, de ne pas imaginer ses conséquences. Nous avons eu, sur cette voie, une avance d’un bon siècle par rapport à nos voisins d’Europe.

Une telle avance s’est révélée désastreuse, catastrophique pour l’essor de la population française. Celle-ci n’avançait plus qu’au ralenti, tandis que les populations voisines continuaient leur marche en avant et même, avec l’essor industriel, la précipitaient. Nous perdions de notre poids relatif dans le concert européen. La France, avec plus de 27 millions d’habitants (contre 18 millions d’Anglais et 24,8 millions d’Allemands), était encore en 1800 – la gigantesque Russie mise à part  – la nation la plus peuplée d’Europe ; elle représentait 15,70 % de la population du continent ; en 1850, ce chiffre n’était plus que 13,3 % et 9,7 % seulement en 1900. La France a donc payé cher d’être entrée si tôt dans un engrenage dont elle ne s’est plus jamais dégagée, dont elle n’a pas été capable  (ou n’a même pas essayé) de sortir avec l’énergie qui eût été nécessaire. Il est vrai que la même aventure est arrivée aux autres nations européennes, une fois qu’elles ont été touchées à leur tour par la restriction des naissances. Elles ne s’en libérèrent pas non plus.

Faut-il donc penser que ce n’est pas le 15 juin 1815, sur le champ de bataille calamiteux de Waterloo, que la France a cessé d’être une grande puissance, mais bien avant, dès qu’elle a refusé, quand régnait Louis XV, la multiplication naturelle des berceaux ?

Au cours du XlX° siècle, explique Alfred Sauvy, il y avait un parallélisme dans le développement des pays de l’Europe occidentale. Tout allait à peu près de pair : évolution sociale, politique, industrie, médecine, etc, à quelques années près. Tout sauf en un point et pour un seul pays : c’est que, cent ans avant les autres, la France a entrepris de réduire ses forces de jeunesse au moment même où se donnait le départ de la grande course à l’expansion mondiale. Toute la marche de la France est depuis lors influencée par cet événement qui s’est produit… au XVIII° siècle.

Fernand Braudel              L’identité de la France       Arthaud Flammarion    1986

Les faits venant étayer ce constat n’ont rien de très scientifique ; les écrits sur le sujet, pour la plupart ecclésiastiques, taisent le mot coïtus interromptus, pour parler de funestes pratiques. C’est un Français anonyme, originaire du Mans et qui se cache sous le nom de chevalier John Nickolls qui résume le mieux l’affaire :

Pour ce qui est des Laboureurs, les campagnes fournissent dans cette classe d’aussi grands prodiges en misère que les villes en peuvent montrer en richesse. C’est sur eux que le poids des charges de l’État tombe le plus durement. Un Laboureur qui n’a pas le nécessaire à la vie, craint comme un malheur le grand nombre d’enfants. La crainte d’une misère insupportable empêche plusieurs de se marier ; et jusqu’en cette classe, les mariages sont devenus moins féconds.

Dans le sud-est asiatique, la Birmanie retrouve une unité longtemps perdue : Alaungpaya repousse les forces du Pegou, reprend sa capitale en 1759, ainsi que le sud de la Birmanie et Manipur. Il s’empare de Rangoun puis, en 1760, du Tenasserim et marche sur Ayutthaya où il est mortellement blessé. Son fils Hsinbyushin conquérera la ville fin 1767. Il lui faudra repousser quatre tentatives d’invasion de la Chine, puis en conquérant l’Assam, ses successeurs viendront buter sur les intérêts britanniques en Inde.

La naissance de l’empire des Birmans, sous le règne de Louis XV, est un des phénomènes du dix-huitième siècle, et le fondateur de cet empire, Alompra, en est un des hommes les plus extraordinaires. Né dans une basse condition, mais adroit, infiniment habile à manier les esprits, rusé, homme de tête et de main, animé de toute l’énergie d’une sauvage indépendance, il ne put voir, de sang froid, le royaume d’Ava, sa patrie, gémir sous le joug des Péguans qui en avoient fait la conquête : leur monarque Beinga-Delia, dans le cours de ses prospérités, s’étoit signalé par de criantes injustices, par de grands crimes, et avoit fait égorger le dernier souverain d’Ava, son prisonnier. Alompra, à la tête de cent hommes seulement, commença, la guerre contre les Péguans ; il la termina avec une armée de cent cinquante mille de ses compatriotes qui lui adjugèrent la couronne. Il s’appliqua à changer l’humeur des Birmans naturellement doux, aimables, et joyeux : jamais peuple ne s’éleva plus subitement que les Avanois du comble de l’humiliation au comble de la puissance.

Alompra se jeta sur le Pégu, battit les Péguans sur terre et sur mer, s’empara de leur pays, et fut enlevé au sein de la victoire par la mort, lorsque ce conquérant étoit sur le point de subjuguer le Siam. Sa famille règne aujourd’hui sur une grande étendue de pays situés au delà du Gange, dans une immense péninsule qui sépare le golfe du Bengale des mers de la Chine.

M.E. Jondot                    Tableau historique des nations. 1808

3 07 1754                    Coulon de Villiers tient à venger la mort de son frère, le sieur de Jumonville et après avoir fait le siège du Fort de la Nécessité, en face du fort français Duquesne, près d’Union, une ville de Pennsylvanie, il obtient la reddition du colonel Georges Washington et de sa garnison. Ce dernier venait de faire construire ce fort qui empiétait sur les territoires français, fort convoités par les anglo-américains.

1754                               A Paris, c’était la vogue des musiciens à la petite semaine : les Savoyards, d’abord authentiques, jouaient de la vielle à qui mieux mieux ; ils furent apparemment imités par d’autres qui ne connaissaient peut-être de Savoie que le nom.

Claude Duneton.                 Histoire de la chanson française.        Seuil 1998.

L’identité américaine n’est pas encore formalisée, mais déjà potentielle : Les forces de toute l’Europe réunie ne seront pas capables de nous soumettre. John Adams

Les colonies sont comme les fruits qui ne tiennent à l’arbre que jusqu’à leur maturité. Devenues suffisantes à elles-mêmes, elles font ce que fit Carthage, ce que fera un jour l’Amérique.

Michel Etienne Turgot 1751

Un premier Congrès continental s’est réuni à Philadelphie en septembre : on a pu entendre Patrick Henry lancer : Je ne suis pas un Virginien, mais un Américain. Et les politiques ne sont pas seuls pour pressentir la première puissance mondiale qui se met en place, lentement, mais sûrement : ce sera chose faite moins de deux siècles plus tard : Crèvecœur, un Français installé depuis peu en Amérique, où il restera 25 ans, regagnera la France en 1780, en nous laissant un abondant courrier de choses vues ; en l’occurrence choses prévues.

La vue de nos établissements dans toutes les gradations de leur ancienneté, dans toutes les nuances de leur amélioration ; nos ports de mer, le voisinage de nos villes, réjouirait involontairement l’âme du voyageur, auquel l’approche d’une capitale serait annoncée par le nombre, l’élégance, la beauté des plantations et la perfection de la culture. La vue de cette douce perspective lui inspirerait, j’en suis sûr, les idées les plus consolantes et les réflexions les plus utiles. Son imagination […] jouirait d’avance du spectacle magnifique que prépare ce continent. Et quand, me demanderez-vous, jouirons-nous en effet de ce grand spectacle ? Lorsque les générations futures auront rempli une partie de son étendue ; lorsque nos mines seront découvertes et exploitées, nos canaux de communication ouverts pour joindre les sources de nos rivières ; lorsque de nouvelles inventions auront enrichi la mécanique et perfectionné le pouvoir des hommes ; lorsque la foule des arts et des sciences utiles auront embelli notre société et auront ajouté une dignité nouvelle à l’existence des races futures. C’est alors que nous deviendrons voisins des Russes, qui ne s’en doutent pas aujourd’hui ; c’est alors que nous visiterons le Japon et les Indes, en remontant nos rivières et en passant sur nos terres. Ce sera l’époque où l’or du midi se mariera au fer du nord. C’est alors que nos flottes marchandes traverseront les grands lacs et uniront les parties les plus éloignées de l’intérieur de ce vaste continent. Longtemps avant ce moment, nos vaisseaux parcourront toutes les mers ; nos talents et notre énergie donneront à l’univers l’exemple le plus efficace, et notre commerce deviendra le lien le plus utile de toutes les nations.

Crèvecœur             Lettres d’un cultivateur américain.

En Russie, sous le règne d’Élizabeth, Bartolomeo Francesco, comte Rastrelli, fils du sculpteur qui a réalisé les principales statues de Saint-Pétersbourg, y construit le Palais d’Hiver, le couvent de Smolnyï, et encore le Palais d’Été à Tsarskoïe Selo, et encore l’église Saint André à Kiev.

Au cap de Bonne Espérance, en Afrique du Sud, l’abbé Nicolas Louis de la Caille termine une carte du ciel austral, sur laquelle il travaillait depuis 4 ans.

26 05 1755                Mort de Mandrin, le Robin des bois des Lumières, capturé par une troupe française qui avait passé clandestinement la frontière, au château de Rochefort en Savoie, près de Novalaise : il est condamné au supplice de la roue. Contrebandier en Dauphiné, il parvint à alléger de 8 000 livres la fille du responsable de l’entrepôt des Tabacs de St Étienne de St Geoire en janvier 1754. Dix mois plus tard, à la tête de 270 hommes et 404 chevaux, il donna bien du fil à retordre au pouvoir. En décembre de la même année, il échappa à 8 régiments royaux, s’empara de Beaune où il préleva 20 000 livres sur les greniers à sel, et le lendemain captura à Autun 37 séminaristes qu’il relâche moyennant 25 000 mille livres.

Ces messieurs de Grenoble,
Avec leurs grandes robes
Et leurs bonnets carrés,
Ils m’eurent bientôt… vous m’entendez,
Et leurs bonnets carrés,
Ils m’eurent bientôt jugé.

… Compagnon de misère,
Va donc dire à ma mère
Qu’elle ne m’attende plus,
J’suis un enfant… vous m’entendez,
Qu’elle ne m’attende plus,
J’suis un enfant perdu.

17 07 1755                Pascal Paoli est élu général des Corses insurgés, padre della patria. Il demandera à Jean Jacques Rousseau de rédiger une constitution pour la Corse, lequel, flatté, s’exclamera : J’ai le pressentiment qu’un jour, cette petite île étonnera le monde .

1 11 1755                   En 9 minutes, 4 secousses telluriques détruisent en grande partie Lisbonne ; les survivants se réfugient sur le bord de mer… quand un raz de marée ravage la partie basse de la ville. Un gigantesque incendie s’ensuit, dont on verra les flammes depuis Santarem, à 70 km. au nord est. On compte environ 10 000 morts, (sur 260 000 habitants), 35 des 40 églises sont à terre, de même le palais royal, l’opéra, la bibliothèque de 70 000 volumes… Sebastiao José de Carvalho e Melo est le principal ministre du roi Joseph I°: il va remarquablement gérer la reconstruction : très vite des tentes et des baraques en bois pour le provisoire, et une maîtrise complète de la reconstruction, modèle d’urbanisme des Lumières, aérée et propice à la circulation. Il sera fait marquis de Pombal en 1770.

Philosophes trompés qui criez tout est bien
Accourez, contemplez ces ruines affreuses,
Ces débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses.
Ces femmes, ces enfants, l’un sur l’autre entassés
Sous ces marbres rompus, ces membres dispersés
Cent mille infortunés que la Terre dévore,
Qui sanglants, déchirés, et palpitants encore,
Enterrés sous leurs toits, terminent sans secours
Dans l’horreur des tourments leurs lamentables jours.
[…] Lisbonne, qui n’est plus, eût-elle plus de vices
Que Londres, que Paris, plongés dans les délices ?

Voltaire Poème sur le désastre de Lisbonne. 1756

Là où Voltaire ne voulait voir que le fruit du hasard, sans intervention aucune de la loi divine, Rousseau accusera l’homme d’avoir édifié une ville aussi dense sur un site aussi dangereux ; mais, en l’état des connaissances géologiques, de quelles connaissance pouvait donc bien se revendiquer Rousseau pour porter pareil jugement ? Aurait-il eu la prescience de la tectonique des plaques ?

 Lettre à Monsieur de Voltaire sur ses deux poèmes sur La loi naturelle et sur Le désastre de Lisbonne

A M. DE VOLTAIRE

Le 18 Aoust 1756.

– Vos deux derniers poèmes [Sur la loi naturelle et sur Le Désastre de Lisbonne], Monsieur, me sont parvenus dans ma solitude, et quoique tous mes amis connoissent l’amour que j’ai pour vos écrits, je ne sais de quelle part ceux-ci me pourroient venir, à moins que ce ne soit de la vôtre. J’y ai trouvé le plaisir avec l’instruction et reconnu la main du maître. Ainsi je crois vous devoir remercier à la fois de l’exemplaire et de l’ouvrage. Je ne vous dirai pas que tout m’en paroisse également bon, mais les choses qui m’y déplaisent ne font que m’inspirer plus de confiance pour celles qui me transportent ; ce n’est pas sans peine que je défends quelquefois ma raison contre les charmes de votre poésie, mais c’est pour rendre mon admiration plus digne de vos ouvrages que je m’efforce de n’y pas tout admirer.

– Je ferai plus, Monsieur : je vous dirai sans détour, non les beautés que j’ai cru sentir dans ces deux poèmes, la tâche effraieroit ma paresse, ni même les défaux qu’y remarqueront peut-être de plus habiles gens que moi, mais les déplaisirs qui troublent en cet instant le goût que je prenois à vos leçons ; et je vous les dirai encore attendri d’une première lecture où mon cœur écoutoit avidemment le vôtre, vous aimant comme mon frère, vous honorant comme mon maître, me flattant enfin que vous reconnoîtrez dans mes intentions la franchise d’une âme droite, et dans mes discours le ton d’un ami de la vérité qui parle à un philosophe. D’ailleurs, plus votre premier poème m’enchante, plus je prends librement parti contre le second, car, si vous n’avez pas craint de vous opposer à vous-même, pourquoi craindrois-je d’être de votre avis ? Je dois croire que vous ne tenez pas beaucoup à des sentimens que vous réfutez si bien.

– Tous mes griefs sont donc contre votre Poème sur le désastre de Lisbonne, parce que j’en attendois des effets plus dignes de l’humanité qui paroît vous l’avoir inspiré. Vous reprochez à Pope et à Leibniz d’insulter à nos maux en soutenant que tout est bien, et vous chargez tellement le tableau de nos misères que vous en aggravez le sentiment : au lieu des consolations que j’espérois, vous ne faites que m’affliger ; on dioit que vous craignez que je ne voie pas assez combien je suis malheureux, et que vous croiriez, ce semble, me tranquiliser beaucoup en me prouvant que tout est mal.

– Ne vous y trompez pas, Monsieur, il arrive tout le contraire de ce que vous vous proposez. Cet optimisme, que vous trouvez si cruel, me console pourtant dans les mêmes douleurs que vous me peignez comme insupportables. Le poème de Pope adoucit mes maux et me porte à la patience ; le vôtre aigrit mes peines, m’excite en murmure, et m’ôtant tout, hors une espérance ébranlée, il me réduit au désespoir. Dans cette étrange opposition qui règne entre ce que vous prouvez et ce que j’éprouve, calmez la perplexité qui m’agite, et dites-moi qui s’abuse, du sentiment ou de la raison.

Homme, prends patience, me disent Pope et Leibniz, tes maux sont un effet nécessaire de ta nature et de la constitution de cet univers. L’Être éternel et bienfaisant qui le gouverne eût voulu t’en garantir : de toutes économies possibles, il a choisi celle qui réunissoit le moins de mal et le plus de bien, ou, pour dire la même chose encore plus crûment s’il le faut, s’il n’a pas mieux fait, c’est qu’il ne pouvoit mieux faire.

– Que me dit maintenant votre poème ? Souffre à jamais, malheureux. S’il est un Dieu qui t’ait créé, sans doute il est tout puissant, il pouvoit prévenir tous tes maux : n’espère donc jamais qu’ils finissent, car on ne saurait voir pourquoi tu existes, si ce n’est pour souffrir et mourir. Je ne sais ce qu’une pareille doctrine peut avoir de plus consolant que l’optimisme et que la fatalité même ; pour moi, j’avoue qu’elle me paroît plus cruelle encore que le manichéisme. Si l’embarras de l’origine du mal vous forçoit d’altérer quelqu’une des perfections de Dieu, pourquoi vouloir justifier sa puissance aux dépens de sa bonté ? S’il faut choisir entre deux erreurs, j’aime encore mieux la première.

– Vous ne voulez pas, Monsieur, qu’on regarde votre ouvrage comme un poème contre la providence  Je ne m’élève pas contre la Providence et je me garderai bien de lui donner ce nom, quoique vous ayez qualifié de livre contre le genre humain un écrit Le Discours sur l’origine de l’inégalitéoù je plaidois la cause du genre humain contre lui-même. Je sais la distinction qu’il faut faire entre les intentions d’un auteur et les conséquences qui peuvent se tirer de sa doctrine. La juste défense de moi-même m’oblige seulement à vous faire observer qu’en peignant les misères humaines, mon but étoit excusable et même louable, à ce que je crois, car je montrais aux hommes comment ils faisoient leurs malheurs eux-mêmes, et par conséquent comment il les pouvoient éviter.

– Je ne vois pas qu’on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que dans l’homme libre, perfectionné, partant corrompu ; et quant aux maux physiques, si la matière sensible et impassible est une contradiction, comme il me le semble, ils sont inévitables dans tout système dont l’homme fait partie ; et alors la question n’est point pourquoi l’homme n’est pas parfaitement heureux, mais pourquoi il existe. De plus, je crois avoir montré qu’excepté la mort, qui n’est presque un mal que par les préparatifs dont on la fait précéder, la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n’avoit point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, et que, si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également et plus légèrement logés, le dégât eût été beaucoup moindre et peut-être nul. Tout eût fui au premier ébranlement, et on les eûts vus le lendemain à vingt lieues de là, tout aussi gais que s’il n’étoit rien arrivé. Mais il faut rester, s’opiniâtrer autour des masures, s’exposer à de nouvelles secousses, parce que ce qu’on laisse vaut mieux que ce qu’on peut emporter. Combien de malheureux ont péri dans ce désastre pour vouloir prendre, l’un ses habits, l’autre ses papiers, l’autre son argent ! Ne sait-on pas que la personne de chaque homme est devenue la moindre partie de lui-même, et que ce n’est presque pas la peine de la sauver quand on a perdu tout le reste ?

– Vous auriez voulu que le tremblement se fût fait au fond d’un désert Voltaire, Lettre sur le désastre, etc plutôt qu’à Lisbonne. Peut-on douter qu’il ne s’en forme aussi dans les déserts ? Mais nous n’en parlons point, parce qu’ils ne font aucun mal aux Messieurs des villes, les seuls hommes dont nous tenions compte. Ils en font peu même aux animaux et sauvages qui habitent épars ces lieux retirés, et qui ne craignent ni la chute des toits, ni l’embrasement des maisons. Mais que signifieroit un pareil privilège ? Seroit-ce donc à dire que l’ordre du monde doit changer selon nos caprices, que la nature doit être soumise à nos lois, et que pour lui interdire un tremblement de terre en quelque lieu, nous n’avons qu’à y bâtir une ville ?

– Il y a des événemens qui nous frappent souvent plus ou moins selon les faces par lesquelles on les considère, et qui perdent beaucoup de l’horreur qu’ils inspirent en premier aspect, quand on veut les examiner de près. J’ai appris dans Zadig – Zadig, ou la destinée. Histoire orientale -, et la nature me confirme de jour en jour, qu’une mort accélérée n’est pas toujours un mal réel, et qu’elle peut quelquefois passer pour un bien relatif. De tant d’hommes écrasés sous les ruines de Lisbonne, plusieurs, sans doute, ont évité de plus grands malheurs ; et malgré ce qu’une pareille description a de touchant et fournit à la poésie, il n’est pas sur qu’un seul de ces infortunés ait plus souffert que si, selon le cours ordinaire des choses, il eût attendu dans de longues angoisses la mort qui l’est venue surprendre. Est-il une fin plus triste que celle d’un mourant qu’on accable de soins inutiles, qu’un notaire et des héritiers ne laissent pas respirer, que les médecins assassinent dans son lit à leur aise, et à qui des prêtres barbares font avec art savourer la mort ? Pour moi, je vois partout que les maux auxquels nous assujettit la nature sont moins cruels que ceux que nous y ajoutons.

– Mais, quelque ingénieux que nous puissions être à fomenter nos misères à force de belles institutions, nous n’avons pu jusqu’à présent nous perfectionner au point de nous rendre généralement la vie à charge, et de préférer le néant à notre existence, sans quoi le découragement et le désespoir se seraient bientôt emparés du plus grand nombre, et le genre humain n’eût pu subsister longtems. Or, s’il est mieux pour nous d’être que de n’être pas, c’en seroit assez pour justifier notre existence, quand même nous n’aurions aucun dédommagement à attendre des maux que nous avons à souffrir, et que ces maux seroient aussi grands que vous les dépeignez. Mais il est difficile de trouver, sur ce point, de la bonne foi chez les hommes et de bons calculs chez les philosophes, parce que ceux-ci, dans la comparaison des biens et des maux, oublient toujours le doux sentiment de l’existence indépendant de tout autre sensation, et que la vanité de mépriser la mort engage les autres à calomnier la vie, à peu près comme ces femmes qui, avec une robe tachée et des ciseaux, prétendent aimer mieux des trous que des taches.

– Vous pensez, avec Érasme, que peu de gens voudroient renaître aux mêmes conditions qu’ils ont vécu Nul ne voudrait mourir, nul ne voudrait renaître; mais tel tient sa marchandise fort haute, qui en rabattroit beaucoup s’il avoit quelque espoir de conclure le marché. D’ailleurs, qui dois-je croire que vous avez consulté sur cela ? Des riches, peut-être, rassasiés de faux plaisirs, mais ignorant les véritables, toujours ennuyés de la vie et toujours tremblans de la perdre ; peut-être des gens de lettres, de tous les ordres d’hommes le plus sédentaire, le plus malsain, le plus réfléchissant, et par conséquent le plus malheureux. Voulez-vous trouver des hommes de meilleure composition, ou, du moins, communément plus sincères, et qui, formant le plus grand nombre, doivent au moins pour cela être écoutés par préférence ? Consultez un honnête bourgeois, qui aura passé une vie obscure et tranquille, sans projet et sans ambition ; un bon artisan, qui vit commodément de son métier ; un paysan même, non de France, où l’on prétend qu’il faut les faire mourir de misère afin qu’ils nous fassent vivre, mais du pays, par exemple, ou vous êtes, et généralement de tout pays libre. J’ose poser en fait qu’il n’y a peut-être pas dans le Haut-Valais un seul montagnard mécontent de sa vie presque automate, et qui n’acceptât volontiers, au lieu même du paradis qu’il attend et qui lui est dû, le marché de renaître sans cesse pour végéter ainsi perpétuellement. Ces différences me font croire que c’est souvent l’abus que nous faisons de la vie qui nous la rend à charge […] Cela n’empêche pas que le sage ne puisse quelquefois déloger volontairement, sans murmure et sans désespoir, quand la nature ou la fortune lui portent bien distinctement l’ordre de mourir. Mais, selon le cours ordinaire des choses, de quelques maux que soit semée la vie humaine, elle n’est pas, à tout prendre, un mauvais présent et si ce n’est pas toujours un mal de mourir, c’en est fort rarement un de vivre.

– Nos différentes manières de penser sur tous ces points m’apprennent pourquoi plusieurs de vos preuves sont peu concluantes pour moi, car je n’ignore pas combien la raison humaine prend plus facilement le moule de nos opinions que celui de la vérité, et qu’entre deux hommes d’avis contraire ce que l’un croit démontré n’est souvent qu’un sophisme pour l’autre.

– Quand vous attaquez, par exemple, la chaîne des êtres si bien décrite par Pope, vous dites qu’il n’est pas vrai que, si l’on ôtoit un atome du monde, le monde ne pourrait subsister. Vous citez là-dessus M. de Crousaz, dans la note qui accompagne le poème sur le désastre: Il n’est pas vrai que si on ôta un atome du monde, le Monde ne pourrait subsister : et c’est ce que M. de Crouzas, savant géomètre, remarque très bien dans son livre contre M. Pope. Il paraît qu’il avait raison sur ce point ; puis vous ajoutez que la nature n’est asservie à aucune mesure précise ni à aucune forme précise ; que nulle planète ne se meut dans une courbe absolument régulière ; que nul être connu n’est d’une figure précisément mathématique ; que nulle quantité précise n’est requise pour nulle opération ; que la nature n’agit jamais rigoureusement ; qu’ainsi on n’a aucune raison d’assurer qu’un atome de moins sur la terre seroit la cause de la destruction de la terre. Je vous avoue que sur tout cela, Monsieur, je suis plus frappé de la force de l’assertion que de celle du raisonnement, et qu’en cette occasion je céderois avec plus de confiance à votre autorité qu’à vos preuves.

– A l’égard de M. de Crousaz, je n’ai point lu son écrit contre Pope, et ne suis peut-être pas en état de l’entendre ; mais ce qu’il y a de très certain, c’est que je ne lui céderai pas ce que je vous aurai disputé, et que j’ai tout aussi peu de foi à ses preuves qu’à son autorité. Loin de penser que la nature ne soit point asservie à la précision des quantités et des figures, je croirois, tout au contraire, qu’elle seule suit à la rigueur cette précision, parce qu’elle seule sait comparer exactement les fins et les moyens, et mesurer la force à la résistance. Quant à ces irrégularités prétendues, peut-on douter qu’elles n’aient toutes leur cause physique, et suffît-il de ne la pas apercevoir pour nier qu’elle existe ? Ces apparentes irrégularités viennent sans doute de quelques lois que nous ignorons, et que la nature suit tout aussi fidèlement que celles qui nous sont connues ; de quelque agent que nous n’aperevons pas, et dont l’obstacle ou le concours a des mesures fixes dans toutes ses opérations ; autrement il faudroit dire nettement qu’il y a des actions sans principes et des effets sans cause, ce qui répugne à toute philosophie. […]

– Vous distinguez les événemens qui ont des effets de ceux qui n’en ont point : je doute que cette distinction soit solide. Tout événement me semble avoir nécessairement quelque effet, ou moral, ou physique, ou composé des deux, mais qu’on n’aperçoit pas toujours, parce que la filiation des événemens est encore plus difficile à suivre que celle des hommes. Comme en général on ne doit pas chercher les effets plus considérables que les événemens qui les produisent, la petitesse des causes rend souvent l’examen ridicule, quoique les effets soient certains ; et souvent aussi plusieurs effets presque imperceptibles se réunissent pour produire un événement considérable. Ajoutez que tel effet ne laisse pas d’avoir lieu, quoiqu’il agisse hors du corps qui l’a produit. Ainsi, la poussière qu’élève un carrosse peut ne rien faire à la marche de la voiture et influer sur celle du monde. Mais comme il n’y a rien d’étranger à l’univers, tout ce qui s’y fait agit nécessairement sur l’univers même Il en est de même des événements : chacun a sa cause  […]

– Que le cadavre d’un homme nourrisse des vers :

Ce malheur, dites-vous, est le bien d’un autre être.
De mon corps tout sanglant mille insectes vont naître ;
Quand la mort met le comble aux maux que j’ai soufferts
Le beau soulagement d’être mangé des vers !

des loups, ou des plantes, ce n’est pas, je l’avoue, un dédommagement de la mort de cet homme ; mais si, dans le système de cet univers, il est nécessaire à la conservation du genre humain qu’il y ait une circulation de substance entre les hommes, les animaux et les végétaux, alors le mal particulier d’un individu contribue au bien général. Je meurs, je suis mangé des vers, mais mes enfants, mes frères vivront comme j’ai vécu, mon cadavre engraisse la terre dont ils mangeront les productions, et je fais, par l’ordre de la nature et pour tous les hommes, […]

– Pour penser juste à cet égard, il semble que les choses devraient être considérées relativement dans l’ordre physique et absolument dans l’ordre moral : la plus grande idée que je puis me faire de la Providence est que chaque être matériel soit disposé le mieux qu’il est possible par rapport à lui-même ; en sorte que, pour qui sent son existence, il vaille mieux exister que ne pas exister. Mais il faut appliquer cette règle à la durée totale de chaque être sensible, et non à quelque instant particulier de sa durée, tel que la vie humaine ; ce qui montre combien la question de la Providence tient à celle de l’immortalité de l’âme, que j’ai le bonheur de croire, sans ignorer que la raison peut en douter, et à celle de l’éternité des peines, que ni vous, ni moi, ni jamais homme pensant bien de Dieu, ne croirons jamais.

– Si je ramène ces questions diverses à leur principe commun, il me semble qu’elles se rapportent toutes à celle de l’existence de Dieu. Si Dieu existe, il est parfait ; s’il est parfait, il est sage, puissant et juste ; s’il est sage et puissant, tout est bien ; s’il est juste et puissant, mon âme est immortelle ; si mon âme est immortelle, trente ans de vie ne sont rien pour moi et sont peut-être nécessaires au maintien de l’univers. Si l’on m’accorde la première proposition, jamais on n’ébranlera les suivantes ; si on la nie, il ne faut point disputer sur ses conséquences. […]

– Voilà donc une vérité dont nous partons tous deux, à l’appui de laquelle vous sentez combien l’optimisme est facile à défendre et la Providence à justifier, et ce n’est pas à vous qu’il faut répéter les raisonnemens rebattus, mais solides, qui ont été faits si souvent à ce sujet. A l’égard des philosophes qui ne conviennent pas du principe, il ne faut point disputer avec eux sur ces matières, parce que ce qui n’est qu’une preuve de sentiment pour nous ne peut devenir pour eux une démonstration, et que ce n’est pas un discours raisonnable de dire à un homme : Vous devez croire ceci parce que je le crois. Eux, de leur côté, ne doivent point non plus disputer avec nous sur ces mêmes matières, parce qu’elles ne sont que des corollaires de la proposition principale qu’un adversaire honnête ose à peine leur opposer, et qu’à leur tour ils auroient tort d’exiger qu’on leur prouvât le corollaire indépendamment de la proposition qui lui sert de base. Je pense qu’ils ne le doivent pas encore pour une autre raison : c’est qu’il y a de l’inhumanité à troubler les âmes paisibles et à désoler les hommes à pure perte, quand ce qu’on veut leur apprendre n’est ni certain ni utile. Je pense, en un mot, qu’à votre exemple on ne sauroit attaquer trop fortement la superstition qui trouble la société, ni trop respecter la religion qui la soutient.

– Mais je suis indigné, comme vous, que la foi de chacun ne soit pas dans la plus parfaite liberté, et que l’homme ose contrôler l’intérieur des consciences où il ne sauroit pénétrer, comme s’il dépendoit de nous de croire ou de ne pas croire dans des matières où la démonstration n’a point lieu, et qu’on pût jamais asservir la raison à l’autorité. Les rois de ce monde ont-ils donc quelque inspection dans l’autre, et sont-ils en droit de tourmenter leurs sujets ici-bas pour les forcer d’aller au paradis ? Non, tout gouvernement humain se borne, par sa nature, aux devoirs civils, et quoi qu’en ait pu dire le sophiste Hobbes, quand un homme sert bien l’Etat, il ne doit compte à personne de la manière dont il sert Dieu.

– J’ignore si cet Etre juste ne punira point un jour toute tyrannie exercée en son nom ; je suis bien sûr au moins qu’il ne la partagera pas, et ne refusera le bonheur éternel à nul incrédule vertueux et de bonne foi. Puis-je, sans offenser sa bonté et même sa justice, douter qu’un cœur droit ne rachète une erreur involontaire, et que des mœurs irréprochables ne vaillent bien mille cultes bizarres prescrits par les hommes et rejetés par la raison ? Je dirai plus : si je pouvois, à mon choix, acheter les œuvres aux dépens de ma foi, et compenser, à force de vertu, mon incrédulité supposée, je ne balancerois pas un instant, et j’aimerois mieux pouvoir dire à Dieu, J’ai fait, sans songer à toi, le bien qui t’es agréable, et mon cœur suivoit ta volonté sans la connaître, que de lui dire, comme il faudra que je fasse un jour, Je t’aimois et n’ai cessé de t’offenser, je t’ai connu et n’ai rien fait pour te plaire.

– Il y a, je l’avoue, une sorte de profession de foi que les loix peuvent imposer, mais hors les principes de la morale et du droit naturel, elle doit être purement négative, parce qu’il peut exister des religions qui attaquent les fondemens de la société, et qu’il faut commencer par exterminer ces religions pour assurer la paix de l’Etat. De ces dogmes à proscrire, l’intolérance est sans difficulté le plus odieux, mais il faut la prendre à sa source, car les fanatiques les plus sanguinaires changent de langage selon la fortune, et ne prêchent que patience et douceur quand ils ne sont pas les plus forts. Ainsi j’appelle intolérant par principe tout homme qui s’imagine qu’on ne peut être homme de bien sans croire tout ce qu’il croit, et damne impitoyablement ceux qui ne pensent pas comme lui. En effet, les fidèles sont rarement d’humeur à laisser les réprouvés en paix dans ce monde, et un saint qui croit vivre avec des damnés anticipe volontiers sur le métier du diable. Quant aux incrédules intolérans qui voudroient forcer le peuple à ne rien croire, je ne les bannirois pas moins sévèrement que ceux qui le veulent forcer à croire tout ce qu’il leur plaît ; car on voit au zèle de leurs décisions, à l’amertume de leurs satires, qu’il ne leur manque que d’être les maîtres pour persécuter tout aussi cruellement les croyans qu’ils sont eux-mêmes persécutés par les fanatiques. Où est l’homme paisible et doux qui trouve bon qu’on ne pense pas comme lui ? Cet homme ne se trouvera sûrement jamais parmi les dévots, et il est encore à trouver chez les philosophes.

– Je voudrois donc qu’on eût dans chaque Etat un code moral, ou une espèce de profession de foi civile qui contînt positivement les maximes sociales que chacun seroit tenu d’admettre, et négativementles maximes intolérantes qu’on seroit tenu de rejeter, non comme impies, mais comme séditieuses. Ainsi, toute religion qui pourroit s’accorder avec le code seroit admise, toute religion qui ne s’y accorderoit pas seroit proscrite, et chacun seroit libre de n’en avoir point d’autre que le code même. Cet ouvrage, fait avec soin, seroit, ce me semble, le livre le plus utile qui jamais ait été composé, et peut-être le seul nécessaire aux hommes. Voilà, Monsieur, un sujet pour vous ; je souhaiterois passionnément que vous voulussiez entreprendre cet ouvrage, et l’embellir de votre poésie, afin que chacun pouvant l’apprendre aisément, il portât dès l’enfance, dans tous les cœurs, ces sentimens de douceur et d’humanité qui brillent dans vos écrits et qui manquent à tout le monde dans la pratique. Je vous exhorte à méditer ce projet, qui doit plaire à l’auteur d’Alzire Alzire, ou les Américains Tragédie de M. de Voltaire,   Vous nous avez donné, dans votre poème sur la religion naturelle, le catéchisme de l’homme ; donnez-nous maintenant, dans celui que je vous propose, le catéchisme du citoyen. C’est une matière à méditer longtems, et peut-être à réserver pour le dernier de vos ouvrages, afin d’achever, par un bienfait au genre humain, la plus brillante carrière que jamais homme de lettres ait parcourue.

– Je ne puis m’empêcher, Monsieur, de remarquer à ce propos une opposition bien singulière entre vous et moi dans le sujet de cette lettre. Rassasié de gloire et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l’abondance ; bien sûr de votre immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de l’âme, et si le corps ou le cœur souffre, vous avez Tronchin pour médecin et pour ami : vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre. Et moi, homme obscur, pauvre et tourmenté d’un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite et trouve que tout est bien. D’où viennent ces contradictions apparentes ? Vous l’avez vous-même expliqué : vous jouissez, mais j’espère, et l’espérance embellit tout.

– J’ai autant de peine à quitter cette ennuyeuse lettre que vous en aurez à l’achever. Pardonnez-moi, grand homme, un zèle peut-être indiscret, mais qui ne s’épancheroit pas avec vous si je vous estimois moins. A Dieu ne plaise que je veuille offenser celui de mes contemporains dont j’honore le plus les talens, et dont les écrits parlent mieux à mon cœur, mais il s’agit de la cause de la Providence, dont j’attends tout. Après avoir si longtems puisé dans vos leçons des consolations et du courage, il m’est dur que vous m’ôtiez maintenant tout cela pour ne m’offrir qu’une espérance incertaine et vague, plutôt comme un palliatif actuel que comme un dédommagement à venir. Non, j’ai trop souffert en cette vie pour n’en pas attendre une autre. Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas douter un moment de l’immortalité de l’âme, et d’une Providence bienfaisante. Je la sens, je la crois, je la veux, je l’espère, je la défendrai jusqu’à mon dernier soupir, et ce sera, de toutes les disputes que j’aurai soutenues, la seule où mon intérêt ne sera pas oublié.

– Je suis avec respect, Monsieur, etc.

Jean Jacques Rousseau

*****

La première semaine de novembre 1755, un tremblement de terre fatal, accompagné d’un raz de marée, puis d’incendies, ravagea un tiers de Lisboa et emporta des dizaines de milliers de ses habitants. Famine, épidémies et pillages s’ensuivirent. Les flammes n’étaient pas retombées, les gens n’avaient pas ôté les haillons dans lesquels ils avaient été surpris, que des hommes achetaient et revendaient déjà des diamants dérobés dans les cendres et les décombres. En dépit du ciel bleu, en dépit de reflets dorés de la mer de Paille, tout le monde avait les mots punition et châtiment à la bouche.

L’année suivante le Marquès de Pombal se mit à rêver d’une cité de Raison et de Symétrie. Après une catastrophe qui avait ébranlé l’optimisme et le sens de la justice des philosophes à travers l’Europe, la nouvelle cité de Lisboa allait, par la seule circulation des biens, garantir sécurité et prospérité ! Un rêve de banquier ! Des rues dont la régularité, la limpidité, la fiabilité et les lignes parallèles répondraient à celles de comptes parfaitement tenus ; des rues qui mèneraient à une Praça do Comércio immense, laquelle ouvrirait la ville aux commerces du monde entier…

Pourtant, durant la seconde moitié du dix-huitième siècle, Lisboa ne fût ni Manchester ni Birmingham, et la révolution industrielle eut lieu ailleurs. Le déclin qui allait alors abaisser le Portugal au rang de plus pauvre nation d’Europe était en cours.

Quel que soit le nombre de passants sur la Praça do Comercio , elle a toujours l’air à moitié vide.

John Berger          D’ici là [Lisboa]      Éditions de l’Olivier      2006

Quand les hommes sentent que la terre devient instable sous leurs pieds, un sentiment d’insécurité paralysant s’empare d’eux. Le sol soutient tout ; quand il se dérobe, le désespoir de l’homme est complet.

Et le terre ferme n’est pas seulement agitée de secousses qui engouffrent des villes, des populations et des montagnes, il se passe en effet rarement un moment sans que ses mouvements ou ses tremblements ne soient ressentis par les moyens sophistiqués de la science moderne. La stabilité de la terre ferme n’est qu’une instabilité masquée. Le choc destructeur ne dure que quelques minutes, voire quelques secondes. Les vibrations successives qui ont dévasté la Calabre en 1783 ne furent ressenties qu’à peine deux minutes. Quand la ville de Lisbonne fut détruite, en 1755, entraînant la mort de six mille personnes, ce fut le premier choc, qui a duré cinq à six secondes, qui a causé le plus de dégâts.

Les mouvements qui constituent les tremblements de terre sont variés. Parfois, ils sont verticaux. Mais le plus souvent ils sont horizontaux. La force de transmission varie avec l’intensité du choc et avec la nature des matériaux rocheux. Quand on a fait exploser des mines de poudre près de Holyhead, au Pays de Galles, les ondes se sont propagées dans le sable mouillé à une rapidité de 300 mètres par seconde, et à travers le granite à une vitesse de quatre cents mètres par seconde. On ne peut imaginer que le centre réel d’un tremblement de terre se trouve à la surface. Il doit se trouver à une profondeur considérable sous la surface. Selon M. Mallet, l’épicentre du tremblement de Calabre de 1857 se trouvait à dix ou douze kilomètres sous le niveau de la mer. Toutes les perturbations naissant en profondeur.

Des bruits accompagnent souvent les tremblements de terre. Parfois, cela ressemble aux explosions d’une artillerie lointaine ; le plus souvent, c’est comme le grondement causé par de lourds véhicules qui rouleraient sur les pavés d’une ville. Je n’ai moi-même fait l’expérience que d’un seul tremblement de terre notable, il s’est produit peu après mon arrivée au Foyer. Je n’avais pas encore plongé dans la morosité, je sommeillais au soleil, les mains derrière ma tête, malgré les menottes ; je sentais la chaleur du soleil de midi tomber sur mes paupières closes, quand le sol, sous moi,- une calotte calcaire longeant la chaîne des Balcones – s’est mise à trembler, si bien que j’ai rêvé que je tombais, que je glissais dans une fosse abyssale : que la terre elle-même essayait de se débarrasser de moi, imitant ainsi fidèlement le schéma mis en place par mes parents, et se moquant bien de la loyauté que j’avais pour elle.

Cela a duré à peu près dix secondes. Le soubassement rocheux sur lequel je me trouvais fût très clairement agité de vibrations, un grognement fut également perceptible, comme celui d’un convoi de véhicules, au rythme assez régulier, comme si, en ces quelques secondes, quiconque se donnant la peine d’écouter pouvait connaître cette logique ou ce rythme constant toujours présent sous nos pieds, mais jamais suspecté, jamais même soupçonné – une logique qui pourtant règne sur tout.

Permettez-moi d’analyser la magnitude de cette force. Parmi les effets des tremblements de terre, même s’il s’agit d’un effet secondaire de la destruction et du chaos immédiat, on recense le tarissement des sources ou l’augmentation soudaine de leur volume. Parfois, cela se signale par une échappée de boue, d’eau de gaz ou de flammes. Occasionnellement, comme lors des tremblements de terre d’Andalousie en 1884, la terre se déchire sur des distances considérables. Au cours des effroyables tremblements de Calabre en 1783, ces phénomènes de failles furent parmi les plus grands et les plus terribles effets de la catastrophe. Des pans entiers de montagne glissèrent en masse pour s’effondrer dans les plaines en contrebas. Des falaises s’écroulèrent, des roches s’ouvrirent, avalant les maisons qui se trouvaient dessus. Des villages entiers disparurent. Un exemple remarquable a eu lieu au pays de Cutch, quand le Great Runn s’est effondré sur une étendue de quelques milliers de kilomètres carrés, si bien que, pendant une partie de l’année, l’endroit restait inondé par la mer, alors qu’il était un désert le reste du temps.

On a remarqué que les tremblements de terre se produisent surtout à la nouvelle et à la pleine lune ; plus souvent aussi au périgée qu’à l’apogée ; ou quand la lune est au méridien plutôt qu’à l’horizon ; plus souvent en hiver qu’en été, et, enfin, plus souvent la nuit que le jour…

Alexander Winchell 1824-1891      Walks and Talks in the geological field    1886

Naissance de Marie Antoinette, fille de l’impératrice d’Autriche Marie Thérèse, future épouse de Louis XVI.

14 11 1755                   La Jeanne Elisabeth, navire marchand de 25 mètres de long, 60  de large, 6 de haut, une grosse dondon, selon les archéologues, battant pavillon suédois, – ce qui doit le mettre à l’abri des attaques anglaises -, a appareillé de Cadix quinze jours plus tôt, pour Marseille. Une méchante tempête l’a rapprochée dangereusement des côtes et c’est l’échouage à 150 mètres de la cathédrale de Maguelonne, entre Palavas et Les Aresquiers sur la côte languedocienne. L’importance des limons va mettre à l’abri de l’oxygène le navire comme sa cargaison : blé, cochenille [un colorant pour les tissus] et surtout 650 kg d’argent – 24 000 piastres – du Potosi au Pérou : de quoi aiguiser bien des appétits. L’équipage compte deux morts, et les survivants ne parviendront pas à sauver la cargaison dans les jours suivants. Mais, quelque 250 ans plus tard, des pilleurs d’épave s’en chargeront : commencera alors une très amusante partie de gendarmes et voleurs, dont le dernier mot restera aux gendarmes :

Cette affaire est l’une des plus incroyables que j’aie eu à traiter en vingt ans de carrière. Dans la voix de Patrick Desjardins, il n’y a pas d’emphase ou d’exagération. Le procureur adjoint du tribunal de grande instance de Montpellier énonce juste un fait. Un fait qui, en octobre  2015, a pris la forme d’une sentence : deux ans de prison ferme pour deux individus. A ce jour, il s’agit de la plus sévère condamnation prononcée en France dans un cas de pillage sous-marin. Surtout, ce jugement signe le dénouement d’une épopée -historico-policière débutée plus de deux cent cinquante ans plus tôt.

[…]             Le vendredi 14 novembre, tandis qu’il est pris dans une violente tempête, il chavire à 150 mètres du bord, en face de la -cathédrale romane de Villeneuve-lès-Maguelone, dans l’Hérault. Deux passagers meurent. Dès le 18 novembre, des équipes sont mobilisées pour récupérer ce qui peut l’être, et notamment la cargaison : du blé, de la cochenille, mais surtout 650 kg d’argent. Un trésor de 24 000 piastres – les dollars de l’époque – qui devait être acheminé dans le plus grand secret à des banquiers suisses. Il n’atteindra jamais sa destination. Les opérations de sauvetage tournent au vinaigre, les tempêtes se succèdent, et le bateau, couché sur le flanc, finit enseveli dans le sable.

Il s’agit d’une zone maudite, s’amuse Marine Jaouen, l’archéologue du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (Drassm) chargée des fouilles actuellement menées au sujet de la Jeanne-Elisabeth. Depuis le début de nos recherches, en  2008, nous n’avons cessé de connaître des difficultés techniques. Au fond, nous avons perdu une suceuse ainsi que du matériel de deux à sept mètres de long ! La faute des courants, mais surtout des masses de sable qui, dans cette zone, se déplacent très rapidement. En 2010, il nous a fallu cent soixante-treize heures pour désensabler la Jeanne et, au moment de commencer notre travail une tempête a tout réensablé.

C’est un phénomène similaire qui, à l’époque, a transformé la Jeanne-Elisabeth en un coffre-fort imprenable, commente Michel L’Hour, directeur du Drassm. Un coffre-fort certes imprenable mais surtout agaçant, car situé à seulement 5 mètres de profondeur et à 300 mètres de la ligne de côte actuelle. C’est ce que rappelle, en juillet 2004, un journaliste dans un numéro de Ça m’intéresse ayant pour thème Les fabuleux trésors de nos côtes.

Dans son article, il retrace le destin tragique de la Jeanne-Elisabeth et donne une description assez précise de la cargaison monétaire (Des caisses cerclées de fer qui contenaient 24 360 piastres dont 6 200 marquées HBC, 6 000 RPF et 3 960 AR ). Ce qui peut apparaître comme d’obscurs détails est lourd de sens pour les numismates. Depuis le XVIII° siècle, la majorité des piastres ont en effet été refondues pour récupérer le métal qui, à l’époque, était de très bonne qualité. Ces monnaies, parfois très rares, peuvent de fait valoir jusqu’à 2 000 à 3 000 euros pièce, ce qui porte l’estimation du trésor de la Jeanne-Elisabeth à une valeur comprise entre 1 million et 6 millions d’euros. De quoi susciter la curiosité des chasseurs de trésor comme des archéologues amateurs. A la suite de cet article, nous avons décidé de rechercher la Jeanne-Elisabeth, raconte Michèle Rauzier, du club de plongée Octopus, situé à Palavas-les-Flots (Hérault), non loin du site d’échouage de la Jeanne. En 2006, elle demande au Drassm une autorisation de prospection et l’obtient.

Cet été-là, elle part donc à la recherche de la Jeanne, en groupe, épaulée par une équipe d’amateurs mais aussi par un certain Claude Marty, éleveur de moules. Ce monsieur est très connu à Palavas, où il était propriétaire d’un magasin de matériel de plongée, explique Michèle Rauzier. Il -venait souvent nous voir au club. Il avait -décidé de se ranger, de se lancer dans l’archéologie officielle, et de suivre des cours pour obtenir des brevets fédéraux. Il faut dire que, jusque-là, l’homme était plutôt connu pour ses activités de pilleur d’épaves. A la fin des années 1990, 130 objets archéologiques avaient été saisis chez lui. Les choses en étaient restées là, l’affaire s’étant réglée par une transaction financière avec les services douaniers.

La saison terminée, Michèle Rauzier envoie un rapport au Drassm : selon elle, pas de traces de la Jeanne-Elisabeth. En revanche, elle aurait repéré une épave plus récente, datant du XIX° siècle, le Raymond, qu’elle souhaiterait fouiller.

En mars 2007, sa demande passe entre les mains du nouveau directeur du Drassm, Michel L’Hour, qui est doublement interpellé : D’abord, le rapport était expéditif : d’un bout de bois, elle déduisait qu’elle avait affaire au Raymond. Puis, dans les remerciements, il y avait le nom de Claude Marty, ce qui n’était pas bon signe. Alors, discrètement, le directeur sollicite son réseau d’informateurs, et plusieurs sources lui confirment que des piastres sont en circulation. Ceux de la Jeanne ? Il alerte le parquet de Montpellier et donne une autorisation de fouilles à Michèle Rauzier. Cela peut paraître paradoxal mais je n’étais pas certain de la culpabilité des plongeurs du club Octopus, et je ne souhaitais pas que des innocents soient inutilement mis en cause, explique-t-il.

L’année suivante, lorsque la fouille du Raymond débute, toute l’équipe d’Octopus est mise sous surveillance. L’opération est d’envergure. Archéologues et douaniers patrouillent incognito [donc tout nus ! waouh ! ndlr] sur la plage naturiste située devant le chantier de fouilles. A plusieurs reprises, ils plongent la nuit pour voir l’avancée des travaux. Ils constatent ainsi que l’épave en cours de fouille n’est pas le Raymond, mais une embarcation plus ancienne située à 40 mètres de là : la Jeanne-Elisabeth. Des mises sur écoute sont ordonnées et, en novembre, une demi-douzaine de perquisitions simultanées sont effectuées.

Près de 65 douaniers, archéologues et membres du GIPN sont mobilisés pour cette seule opération. Rien que chez Claude Marty, on a sorti trois camions d’objets archéologiques, se souvient Marine Jaouen, qui a assisté les douaniers dans cette saisie. Il y avait 258 piastres, une meule antique dans les haies, des amphores portemanteau ou des chandeliers en bronze plantés tout autour de la piscine. C’était hallucinant ! Dans les documents à charge, il y a aussi une étonnante vidéo où l’on voit un proche de Claude Marty amuser les enfants en faisant -exploser des pétards dans un canon de la Jeanne-Elisabeth.

La suite de l’histoire prend la forme d’une longue enquête menée par les douanes judiciaires. La procédure a pris beaucoup de temps car le juge d’instruction a souhaité remonter toutes les pistes, jusqu’en Amérique latine où les piastres de la Jeanne auraient pu être revendues, explique Patrick Desjardins. Mais cela n’a pas abouti. Par leur travail, les enquêteurs ont toutefois résolu un certain nombre de mystères. Leurs progrès, ainsi que la chronologie de l’affaire, ont été rappelés lors du procès.

D’abord, l’épave de la Jeanne-Elisabeth aurait été en fait découverte au printemps 2006 par un certain Krystof Dabrowsky qui, à l’époque, pêchait des moules en apnée dans le coin. Il en informa un ami, Alain Charrière, avec lequel il perça la coque du navire qui recelait un chargement de blé. Un argument fort pour penser qu’il pourrait s’agir de la Jeanne-Elisabeth. Alain Charrière contacta alors Claude Marty, qui possédait le matériel nécessaire pour mener à bien une fouille de l’épave. Ce dernier se rapprocha du club de plongée local Octopus et de Michèle Rauzier, qui, justement, venait de demander une autorisation de recherche pour la Jeanne-Elisabeth. Un alibi inespéré qui lui permettrait d’expliquer la présence de son embarcation sur le site… d’autant que le bateau du club était en panne.

Ne restait plus qu’à procéder au pillage. De 500 à 550 kg de pièces furent sortis de l’épave en 2006. Le découvreur de l’épave ayant été écarté, Claude Marty garda 350 kg et Alain Charrière 180 kg. Alain Charrière vendit sa part à un certain monsieur Pierre, pour 100 000 euros. Et, dans les semaines qui suivirent, la rumeur de la découverte d’un trésor commença à se répandre. De quoi inquiéter Claude Marty, qui avait caché sa part du butin d’abord dans son vide sanitaire, puis chez ses beaux-parents. Il contacta à son tour M. Pierre et lui vendit une partie de ses pièces pour 205 000 euros. Voilà pour leur version des faits.

Après enquête, ce M. Pierre a été identifié. Il s’agirait de Jean-Luc Cougnard, un numismate de Montpellier qui aujourd’hui encore nie les faits. Interpellé fin 2009, il n’a été reconnu par aucun des pilleurs. Un très important faisceau de présomptions ramène toutefois vers lui, constate Patrick Desjardins. Il est probable que le numismate auquel les pièces ont été cédées n’a versé qu’un à-valoir aux pilleurs et qu’il leur doit encore une forte somme d’argent, ajoute Michel L’Hour. Aucun d’eux n’a donc intérêt à le faire tomber.

Un non-lieu a été prononcé pour Michèle Rauzier qui, même si elle a enfreint le Code du patrimoine, se serait surtout fait manipuler par les pilleurs de Palavas. En octobre 2015, lors du procès, Jean-Luc Cougnard et Claude Marty ont été condamnés à quatre ans de prison, dont deux ferme, et ce alors que le parquet n’avait requis que de la prison avec sursis. Six des inculpés ont été condamnés à payer solidairement 720 000 euros à l’Etat français.

La somme de 1,1 million d’euros de dommages et intérêts réclamée par l’Etat pour perte d’informations archéologiques n’a pas été retenue. Les 720 000 euros ne correspondent qu’à la valeur basse du trésor de la Jeanne-Elisabeth, regrette Michel L’Hour. Or, pendant les saisies, nous avons trouvé des objets issus des pillages d’au moins quatre autres épaves. L’impact de ces pilleurs sur la destruction du patrimoine archéologique dépasse donc largement le cadre de la Jeanne.

Malgré tout, Michel L’Hour se félicite de l’exemplarité des peines prononcées. Cette enquête a mobilisé beaucoup de monde, dont des douaniers plus habitués à pister de la drogue que des biens archéologiques. Or certains jugeaient ce type d’enquête peu valorisant : les condamnations seraient très faibles, et ne justifiaient pas les mois d’enquête et le nombre d’enquêteurs attachés au dossier. Il fallait donc leur montrer que le jeu en valait la chandelle. A ce jour, seuls deux des sept inculpés – Claude Marty, qui n’a pas répondu à notre demande d’entretien, et Jean-Luc Cougnard – ont décidé de faire appel du jugement.

Viviane Thivent        Le Monde du 10 02 2016

Il restera encore 4 000 piastres à bord, que la Drassm récupérera, ainsi que les canons et autres pièces présentant un intérêt majeur ; le tout y sera exposé au musée de l’Éphèbe à Agde à partir du 11 octobre 2019.

1755                           L’Acadie, au sud de l’embouchure du Saint Laurent a été colonisée par des Français à partir de 1632. En 1713, les aléas de la politique internationale les font basculer dans le giron de la couronne anglaise : l’Acadie devient Nova Scotia : la Nouvelle Écosse. Jusque-là, moyennant une promesse de neutralité de leur part – on les nommait les French Neutrals – , promesse relativement bien tenue, ils prospérèrent sous la coupe anglaise : l’abbé Raynal pouvait écrire que c’était la plus heureuse peuplade de l’Amérique. Mais une série d’accrocs cassa l’harmonie : un certain abbé Le Loutre, se coiffa d’une autre casquette en devenant espion, dressant contre les Anglais les Indiens Micmacs ; la reprise des hostilités entre Canada français et Anglais fit sortir les Acadiens de leur neutralité et les Anglais découvrirent d’importantes caches d’armes : des mesures radicales furent prises et, le 11 août 1755, commença Le Grand Dérangement, c’est à dire la déportation d’environ 10 000 Acadiens : elle dura jusqu’en 1762 : ils furent installés majoritairement dans les 13 colonies anglaises d’Amérique – à la Nouvelle Orléans, les Acadiens vont s’angliciser en cajuns ; ceux qui parvinrent à s’échapper partirent au Québec ou sur l’île Saint Jean (entre l’Acadie et Terre-Neuve). Les derniers 3 500 partirent pour la France… où bien peu arrivèrent : tempêtes et variole firent des ravages pendant la traversée. M Perrot, gouverneur français de l’Acadie, capturé par les Anglais et emmené en Angleterre eut la chance de croiser Le Picard, figure de la flibuste française qui prit à l’abordage l’anglais et donc libéra le gouverneur.

Emmanuel Kant avance qu’il doit exister des nébuleuses et des galaxies hors de la Voie lactée.

28 06 1756                  Le cuisinier du Maréchal de Richelieu, qui vient de prendre Port Mahon, à Minorque, une des îles Baléares, invente une sauce pour accompagner les viandes froides : de mahonnaise, elle deviendra mayonnaise. La prise de Minorque sera perçue en Angleterre comme une catastrophe nationale : l’amiral Byng, qui commandait la flotte de Méditerranée, fût condamné à mort et exécuté, le ministère renversé. Ce succès français fût l’exception qui venait confirmer la règle : une supériorité navale anglaise incontestable : 120 vaisseaux, autant en chantier contre 40 vaisseaux pour la France.

Les années passées ont mis en évidence un important changement politique en Europe : le roi de Prusse s’est révélé comme un fédérateur possible des Allemagnes, tandis que la maison d’Autriche prouve son déclin : le gouvernement de Louis XV en prend acte , et c’est le fameux renversement des alliances par lequel l’Autriche, ennemi héréditaire de la France devient un allié.

En Prusse, Frédéric II succéda en 1740 à Frédéric Guillaume I°. Traité avec une sévérité barbare par son père, il s’étoit formé à l’école du malheur ; Frédéric Guillaume lui laissoit en mourant une belle armée, des généraux pleins d’expérience, et des trésors considérables. Un nouveau principe vivifiant anima tout à coup un pays qui n’étoit qu’un point presque imperceptible en Europe, et le plaça hors de la sphère commune : à peine l’esprit eut-il le loisir de suivre les progrès de cette croissance, tant ils furent rapides. Mais la monarchie prussienne, en s’élevant, est une de celles qui renferma, à son origine, le plus de symptômes de décadence et de mort.

Le génie de Frédéric, surnommé le Grand, créa cette puissance redoutable : il avoit en tête, des ennemis exercés, qui lui disputèrent vaillamment la victoire. A la journée de Molwiiz, il dut la liberté, l’honneur et le triomphe à la rare présence d’esprit ainsi qu’à la bravoure de son général Schewerin : l’année suivante, il défait complètement, à la journée de Czalslaw en Bohême, le prince Charles de Lorraine, frère de l’empereur François Ier. Frédéric conclut une paix glorieuse qu’il rompt en 1744 ; il envahit la Bohême, et subjugue d’abord une grande partie de cet État, d’où le prince Charles vient à bout de le chasser. Le monarque prussien porte ses armes en Silésie, et bat l’armée autrichienne, peu de temps après que les Français eurent battu, sous les ordres du maréchal de Saxe, l’armée combinée de Hollande et d’Angleterre. Frédéric écrivit à Louis XV : J’ai acquitté a Friedberg la lettre de change que vous avez tirée sur moi à Fontenoi. Tour à tour, l’allié ou l’ennemi de Marie-Thérèse, il quitte ou prend les armes suivant les intérêts de la monarchie prussienne : le gain de la bataille de Prague en 1757 coûta la vie à Schewerin et aux meilleurs officiers du monarque prussien. Son étoile pâlit à la fin devant celle de Marie-Thérèse ; Daun, aussi habile, aussi fertile en ruses que Frédéric, bat l’armée prussienne à Gholemitz, fait mordre la poussière à dix mille Prussiens, et, au bout de quelques mois, remporte une seconde victoire non moins éclatante, à Hoch-Rirchen. Laudon, autre général autrichien, presse Frédéric, le serre de près, et n’obtient pas des avantages moins glorieux. On ne voit plus dans la vie du roi, qu’un enchaînement de malheurs ; les Russes et les Autrichiens lui portent des coups redoublés. Il étoit perdu, sans la mort d‘Élisabeth, impératrice de Russie en 1762, et sans l’avènement, au trône de Pierre III qui, admirateur du génie de Frédéric, au lieu de combattre ce rival, le secourt, et lui donne les moyens de faire face au danger et de repousser les Autrichiens. La paix de 1765 permit à la monarchie prussienne de respirer, et de réparer ses nombreuses pertes ; paix honorable pour Frédéric, puisqu’elle lui assura la possession de la Silésie, et le replaça au même point qu’avant cette fameuse guerre de sept années.

Les Prussiens, aujourd’hui encore si peu recommandables sous le rapport religieux, furent la nation qui se convertit la dernière au christianisme, et qui embrassa, une des premières, la réforme de Luther. Depuis le meurtre de S. Adalbert en 1161, envoyé par Boleslas, roi de Pologne, pour dissiper dans ce pays les ténèbres de l’idolâtrie, jusqu’en 1300 la Prusse devint un théâtre de carnage : les chevaliers de l’ordre teutonique, ou porte-glaives, firent aux Prussiens une guerre d’extermination, et ces terribles missionnaires poussèrent leurs conquêtes jusque dans le grand duché de Lithuanie ; l’ambition, plus que le zèle de l’Évangile, conduisit leurs pas en tous lieux. Une partie de ces militaires périrent dans les combats, et, sous Albert de Brandebourg, la Prusse se trouva réduite à de très foibles ressources. De quelles étonnantes révolutions les peuples sont témoins depuis un demi-siècle ! Durant la longue et sanglante guerre de trente ans, à peine les Suédois, si foibles maintenant, daignèrent-ils faire attention à ce petit État de la Prusse, qui resta si longtemps sous la dépendance de lordre teutonique : certes, Louis XIV s’inquiétoit fort peu de compter l’électeur de Brandebourg au nombre de ses ennemis.

Un seul homme métamorphosa toute une nation, l’échaufla, en quelque sorte, du feu de son courage, de son génie, la fit briller de l’éclat des plus glorieuses victoires, et changea les destinées de la Prusse qui, seule d’entre les monarchies modernes, s’éleva subitement au faîte de la puissance et de la grandeur. Frédéric, marchant sur les traces des conquérans de l’antiquité, fondateurs d’empires, força la victoire de couronner ses glorieux travaux, et ce général roi, portant le sceptre sous les drapeaux, songea plus à conquérir des provinces, qu’à y jeter les bases d’un gouvernement sage et réglé sur la saine politique : le premier d’entre les souverains, il ne rougit point d’arborer l’étendard de l’athéisme, et de corrompre, par des écrits indignes d’un grand monarque, sa famille, son armée et ses sujets.

Depuis cette mémorable révolution, les puissances européennes ont mis sur pied des armées plus nombreuses, et le régime militaire a changé la forme de la plupart des gouvernemens, parce que la Prusse elle-même en avoit donné l’exemple : alors, dans ce royaume, tout présentoit un aspect guerrier, et le roi n’en étoit réellement que le premier soldat.

Écrire la vie de Frédéric, c’est, pour ainsi parler, tracer l’histoire du royaume de Prusse. Général habile, ce roi savoit pénétrer les vues de ses ennemis, et se rendre impénétrable dans les siennes. Réduit à ses propres forces, il fit face de toutes parts aux Russes, aux Saxons, aux Français, aux Autrichiens et il vint à bout, par son génie, son courage, son habileté, de dissiper celle ligue formidable qui, selon toutes les apparences, devoit l’écraser. Hardi pour les coups décisifs, il ne laissoit jamais échapper une occasion favorable de vaincre ; quelquefois, cependant, son audace fut mal combinée. Aucun prince ne sut mieux profiter d’une victoire, ni se relever plus promptement d’une défaite : on le croyoit perdu sans ressource, et peu de jours après il reparoissoit sur le théâtre de la guerre avec une armée nouvelle : aujourd’hui battu, et forcé de se tenir sur la défensive, demain il reprenoit l’offensive, pour harceler un ennemi bien supérieur en forces. Vif ou lent, selon les circonstances, campé dans la plaine, ou retranché sur des hauteurs inaccessibles, on le voyoit fondre comme l’aigle sur sa proie, ou fatiguer l’ennemi par des mouvemens continuels de campemens et de décampemens, et, à la tête de moins de quarante mille hommes, en lasser plus de cent mille : c’est principalement dans ces ruses de guerre que Frédéric excella.

Quoique vainqueur à Breslaw, Lissa, Rosbach, Lowositz, etc, la victoire lui fit pourtant de fréquentes et de cruelles infidélités, surtout à Chotsmitz, à Hockinchurn, à Cunnerdof. Son heureuse étoile pâlit constamment devant les Russes qui, dans presque toutes les rencontres, défirent ses généraux, et le battirent lui-même complètement à la journée de Francfort. Mille fois ce monarque eût été accablé, s’il avoit eu sur les bras des ennemis aussi actifs qu’ils étoient braves ; mais au lieu de marcher droit à Berlin, ils s’amusèrent à former des sièges, et finirent par se consumer ; la jalousie secrète qui régnoit entre leurs généraux, le servit merveilleusement : nul doute que les Russes et les Autrichiens confédérés, n’eussent étouffé dans son berceau la monarchie prussienne avec son roi victorieux. Si les Français avoient eu à leur tête un roi entreprenant, si le courage de cette nation eût été exalté au point où nous le voyons aujourd’hui, Frédéric n’eût pas joué un rôle aussi distingué. Ce que la postérité lui reprochera toujours, c’est de s’être trop aveuglément fié à la fortune, et de s’être exposé, avec une témérité inouïe, à des dangers auxquels il n’échappa que par une espèce de miracle.

Si l’on peut attaquer la gloire de Frédéric comme général, on peut également attaquer sa gloire comme monarque. On connoît ses liaisons avec les hommes qui propageoient alors dans toutes les cours de l’Europe, de fausses doctrines ; il aimoit, il caressoit les novateurs qui ont ébranlé tous les trônes. Il cultiva le double laurier de Mars et d’Apollon, et se montra beaucoup trop jaloux, pour un souverain, d’obtenir une réputation littéraire. Le laurier d’Apollon s’est déjà flétri ; on estime fort peu ses poésies franco-germaniques : ce n’est pas le poète que la postérité admire dans Frédéric, c’est le guerrier, le tactitien, le héros qui disciplina, avec tout l’art des anciens généraux romains, une nombreuse armée; le héros qui fit de si beaux exploits militaires, qui déconcerta ses ennemis par la hardiesse, la rapidité de ses marches, et qui plaça un peuple, jusqu’alors inconnu, au rang des nations les plus puissantes ; c’est le héros qui, dans l’une et dans l’autre fortune, déploya toutes les ressources d’un génie aussi actif qu’inépuisable. Voilà les véritables titres de Frédéric, ceux qui lui garantissent le surnom de Grand.

M.E. Jondot                 Tableau historique des nations. 1808

L’étude des mouvements de l’opinion publique au XVIII° siècle montre avec une éblouissante clarté que le désaccord qui s’esquissait en 1740, qui se précisa en 1756, sur la direction qu’il convenait de donner à la politique de la France au dehors, a été l’origine certaine de la séparation qui devait se produire quelques années plus tard entre le peuple et les Bourbons. On a cherché souvent la cause profonde de ce divorce entre une dynastie et une nation qui, pendant huit siècles, avaient été intimement unies, au point que c’était toujours dans l’élément populaire que les Capétiens avaient trouvé leur appui, tandis que les plus graves difficultés leur étaient venues des grands. Eh bien, du renversement des alliances date l’origine la plus certaine de la Révolution, qui devait aller jusqu’au régicide après avoir commencé par le simple désir de réformes dans la législation, l’économie rurale, les finances et l’administration. C’est sur une question d’intérêt national où, comme la suite des choses l’a prouvé, la monarchie avait raison, que naquit un malentendu destiné à s’aggraver jusqu’à la rupture.

[] c’est un bien singulier phénomène qu’une opération diplomatique conçue et exécutée par des esprits aussi calculateurs et aussi froids ait pris dans l’imagination populaire le caractère d’une conjuration entre les ténébreuses puissances du fanatisme, de la corruption et de l’immoralité. La monarchie française, en adaptant son système de politique extérieure à des conditions nouvelles, se montrait manœuvrière et novatrice. Le grand public ne la suivit pas, resta paresseusement dans l’ornière, attaché à un passé mort. Peut-être eût-elle fini par comprendre et par suivre le pouvoir si les conducteurs de l’opinion (c’étaient les philosophes) avaient été capables de l’éclairer. Mais ils se trouvaient engagés dans la même erreur par leurs idées, par l’amour-propre et par la position qu’ils avaient adoptée. Fut-ce rencontre ou calcul ? Il se trouva que le Hohenzollern, dont la politique tendait à la destruction du système européen établi par le XVII° siècle, fut un ami et un protecteur pour les adeptes d’idées qui elles-mêmes tendaient à renverser l’ordre des choses existant. L’ambition des rois de Prusse ne pouvait être satisfaite qu’au prix d’un bouleversement total de l’Europe. L’alliance de leur politique avec le mouvement philosophique d’où la Révolution devait sortir s’explique par là. Dès qu’un calculateur aussi pénétrant que Frédéric eut compris les avantages que comportaient pour lui les sympathies du libéralisme français, il les cultiva assidûment par des avances, des flatteries, où des arguments trébuchants et sonnants ne manquaient pas de renforcer la doctrine. En outre protestants, grand titre auprès des adversaires de l’Église, les Hohenzollern devinrent ainsi les champions du libéralisme européen. C’est plus qu’une grande ironie, c’est le scandale de notre histoire que le militarisme et l’absolutisme prussiens aient été adulés en France pendant cent cinquante années comme l’organe et l’expression de la liberté et des idées modernes avant d’être proposées à l’horreur et à l’exécration du monde civilisé au nom des mêmes idées.

Ce culte insensé de la Prusse grandit encore quand les principes un peu secs de l’Encyclopédie se furent mouillés de ceux de Rousseau. L’idée du droit naturel présentait les constructions de la politique, les modestes abris de la diplomatie comme autant d’entraves monstrueuses à la souveraine bonté de l’homme tel qu’il vient au monde, encore pur des corruptions de la société. C’étaient les traités, les combinaisons, les inventions des rois et des aristocrates qui entretenaient les conflits, engendraient les guerres détestables : ainsi parlait le Contrat social et la doctrine roussienne, dont Voltaire disait qu’elle donnait envie de marcher à quatre pattes. Qu’on laissât faire les peuples, les races se former en nations dans les limites fixées par la nature, et l’humanité connaîtrait enfin la paix. Frédéric, qui avait bénéficié de la vogue de l’Encyclopédie comme champion des lumières, bénéficia de la vogue du Contrat social comme champion du germanisme. Des contemporains, des disciples de Rousseau, Raynal, Mably, dont les livres eurent un succès immense, (Napoléon I° devait s’en nourrir), répandirent le principe qui allait devenir fameux sous le nom de principe des nationalités. Dès lors, en France et hors de France, la cause du libéralisme et de la révolution et la cause des Hohenzollern étaient liées. Et ainsi les philosophes flattaient la passion misonéiste et la simplicité de la foule. Ils paraissaient avancés, ils figuraient le progrès en face des formes réactionnaires (Bourbons, Habsbourg) alors qu’en servant la cause de la Prusse leur pensée enfantine et sommaire préparait un retour de la barbarie et ménageait à la civilisation et aux générations à naître les plus sombres destinées.

Jacques Bainville.          Histoire de deux peuples, continuée jusqu’à Hitler. 1933

Le mythe du bon sauvage attribué à Jean Jacques Rousseau a sans doute quelques raisons d’être, mais il n’en a pas moins écrit : De l’état civil

Ce passage de l’état de nature à l’état civil produit dans l’homme un changement très remarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l’instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C’est alors seulement que la loi du devoir succédant à l’impulsion physique et le droit, à l’appétit, l’homme, qui jusque là n’avait regardé que lui-même, se voit forcé d’agir sur d’autres principes, et de consulter sa raison avant d’écouter ses penchants […]

Ce que l’homme perd par le contrat social, c’est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qu’il possède. Pour ne pas se tromper dans ces comparaisons, il faut bien distinguer la liberté naturelle qui n’a pour bornes que les forces de l’individu, de la liberté civile, qui est limitée par la volonté générale, et la possession qui n’est que l’effet de la force ou le droit du premier occupant, de la propriété, qui ne peut être fondée que sur un titre positif.

On pourrait sur ce qui précède ajouter à l’acquis de l’état civil la liberté morale, qui seule rend l’homme vraiment maître de lui ; car l’impulsion du seul appétit est esclavage, et l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté.

Jean Jacques Rousseau                   Du Contrat social, chap.8

En matière artistique, le siècle des Lumières – ce siècle qui éclaire tout et ne devine rien, dit Julien Gracq – se maintint en droite ligne derrière les prises de position de la Renaissance : le Moyen Age et son art gothique sont méprisables :

Dans son poème sur le dôme du Val de Grâce, Molière parle du fade goût des ornements gothiques.

La Bruyère, dans les Ouvrages de l’esprit : On a entièrement abandonné l’ordre gothique, que la barbarie avait introduit pour les palais et pour les temples : on a rappelé le dorique, l’ionique et le corinthien

Pour Fénelon, l’architecture gothique est une invention des Arabes [4], un amas de colifichets

Montesquieu, dans son Essai sur le goût : La confusion des ornements fatigue par leur petitesse : ce qui fait qu’il n’y en a aucun sur lequel l’œil puisse s’arrêter. Un bâtiment gothique est une espèce d’énigme

Voltaire : On passa au XIII° siècle de l’ignorance sauvage à l’ignorance scolastique

Jean Jacques Rousseau : les portails de nos églises gothiques ne subsistent que pour la honte de ceux qui ont eu la patience de les faire.

L’Église a fondé la fraternité entre les hommes sur un père commun. Voltaire, soucieux d’écraser l’Infâme, peint sans état d’âme une humanité classée par ordre de races : on juge aujourd’hui cela primaire… à l’époque il ne faisait en cela preuve d’aucune originalité :

Il n’est permis qu’à un aveugle de douter que les blancs, les nègres, les albinos, les Hottentots, les Lapons, les Chinois, les Amériques ne soient des races entièrement différentes… les albinos sont au-dessous des nègres pour la force du corps et de l’entendement, et la nature les a peut-être placés après les nègres et les Hottentots au-dessus des singes, comme un des degrés qui descendent de l’homme à l’animal…

La race des nègres est une espèce d’homme différente de la nôtre..

Essai sur les mœurs et l’esprit des nations.

Si l’on s’éloigne de l’équateur vers le pôle antarctique, le noir s’éclaircit, mais la laideur demeure.

L’encyclopédie, à l’article Nègre

Et même Montesquieu qui y va de son oui, mais :

L’esclavage est contre nature… quoi que… dans certains pays, il soit fondé sur une raison naturelle

En matière de race, c’est Buffon qui, à cette époque, est le plus proche de ce que nous en dit la science aujourd’hui :

Dans l’espèce humaine, l’influence du climat ne se marque que par des variétés assez légères, parce que cette espèce est une, et qu’elle est très distinctement séparée de toutes les autres espèces. L’homme, blanc en Europe, noir en Afrique, jaune en Asie et rouge en Amérique, n’est que le même homme teint de la couleur du climat. Comme  il est fait pour régner sur la terre, que le globe entier est son domaine, il semble que sa nature se soit prêtée à toutes les situations, sous les feux de midi, dans les glaces du nord ;  il vit, il multiplie, il se trouve partout si anciennement répandu, qu’il ne parait affecter aucun climat particulier.

Qu’en est-il de fait de la couleur de la peau ?

Le soleil réalise deux opérations sur l’épiderme : il détruit l’acide folique [vitamine B] et c’est la mélanine – un pigment brun à noir – qui s’oppose à cette destruction ; par ailleurs il synthétise la vitamine D, qui évite le rachitisme : fragilisation et réduction des os, du bassin notamment pour les femmes, ce qui peut les empêcher de féconder. Il y a donc corrélation entre la mélanine et les rayons ultra violets. On connaît des exceptions à ces règles, dans des populations qui ne voient pratiquement pas le soleil, ce qui est le cas des Inuits : mais c’est parce que ceux-ci trouvent dans leur alimentation (foie de morue ou autre) la vitamine D qu’ils ne peuvent synthétiser par manque de soleil. Il en a été probablement de même pour l’homme de Cro-magnon qui, foncé de peau, trouvait dans son alimentation la vitamine D. Il faut plusieurs milliers d’années pour que la peau s’adapte au rayonnement solaire. Ainsi, les Noirs américains souffrent de leur inadaptation à un faible ensoleillement, qui se manifeste par des carences en vitamine D, et les immigrés australiens d’origine anglaise connaissent le plus fort taux de cancer de la peau. Les scandinaves du bassin de la Baltique sont devenus blonds il y a seulement 5 000 ans.

1756                             Une tempête endommage le pignon de la Sainte Chapelle, que le duc de Berry a fait construire à Bourges en 1391 et le chapitre refuse de prendre à sa charge la réparation. François de la Rochefoucauld, archevêque, la fait raser. Un peu plus grande que celle de Paris, elle avait une relique de la Vraie Croix, donnée au duc de Berry par son neveu, le roi Charles VI.

Après la cathédrale, la sainte chapelle tient le premier rang dans la ville de Bourges. Je ne sais pas si on peut voir plus bel édifice. Les ornements de la sacristie sont les plus riches que j’aie jamais vus : la matière et le travail surpassent l’imagination

Dom Martène, bénédictin. 1724

A l’extrémité de la rive gauche de l’estuaire de la Gironde, la basilique romane de Notre Dame de la Fin des Terres, sur la commune de Soulac, est ensevelie sous les sables d’une dune mouvante. Le vent qui l’avait ensablé la sortira de là au milieu du XIX° siècle. Plus au sud, à l’entrée du bassin d’Arcachon, c’est aussi vers 1850 que commence à se former la dune du Pilat, qui atteint alors 35 m. de haut, quand elle est aujourd’hui à 116 m.

5 01 1757                    Robert François Damiens égratigne Louis XV avec un petit couteau destiné à plumer la volaille ! Il faisait très froid et le roi était bien couvert : la lame ne put qu’égratigner le dos royal. Il sera néanmoins écartelé vif.

4 03 1757                   Les Anglais sont les premiers à chronométrer une course à pieds : c’est entre deux marchands londoniens sur 100 yards, sur un terrain de cricket : le premier est chronométré à 11″ [soit 12″03 sur 100 mètres]. Le 30 septembre 1844, l’Américain George Seward un joueur de baseball sera crédité de 10″2 [soit 11″15 sur 100 mètres]. De 1910 à 2010, la vitesse moyenne sur 100 mètres progressera de 33.96 à 37.58 km/h.

23 06 1757          Commandés par Robert Clive, les Anglais livrent une bataille rangée contre les nawabs du Bengale, alliés des Français à Plassey, 150 km au nord de Calcutta ; la bataille prendra grand place dans l’histoire de l’Inde comme marquant le début de la suprématie britannique : ainsi se construit l’histoire officielle, mais en fait il n’y eut pas de bataille : Robert Clive, avait payé les nawabs  pour qu’ils ne sortent pas leurs armes.

6 08 1757                    La terre tremble à Syracuse : on comptera 2 000 morts.

5 11 1757                    Par la grâce de Madame de Pompadour, le général Charles de Soubise aux cotés du duc de Saxe-Hildburgausen se retrouve devant Rossbach à la tête d’une coalition franco saxonne forte de 64 000 hommes face aux 21 000 hommes de Frédéric II de Prusse : ce dernier va manœuvrer de main de maître et l’affaire sera entendue en moins d’une heure : un désastre, laissant sur le terrain des milliers de morts, les autres, pour la plupart estropiés regagnant la France clopin clopant en ruminant leur rage :

Les reproches de la Tulipe à Madame de Pompadour

Si vous vous contentiez, Madame,
De rendre le roi fou de vous,
L’amour étant l’affaire des femmes,
Nous n’en aurions aucun courroux,
Comprenez-vous ?

Mais depuis quelque temps, Marquise,
Vous voulez gouverner en tout ;
Laisse-moi dire avec franchise
Que ce n’est pas de notre goût,
Comprenez-vous ?

Que vous nommiez deux éminences
Et des abbés tout votre saoul,
Que vous régentiez les finances,
Après tout le soldat s’en fout,
Comprenez-vous ?

Mais quand vous nommez, pour la guerre,
Certain général archifou,
Il est normal que le militaire
Vienne un peu vous chercher des poux,
Comprenez-vous ?

Parce qu’un beau soir, à Versailles,
Vous avez joué les touche à tout,
Nous avons perdu la bataille
Et moi je n’ai plus qu’un genou,
Comprenez-vous ?

Je ne suis pas méchant, Marquise,
Mais vous savez, j’aimais beaucoup
Tous ces amis qui, sous la bise,
Ce soir ne craignent plus le loup,
Comprenez-vous ?

Je l’aimais bien, mon capitaine :
Il est tombé percé de coups ;
C’était un bon gars de Touraine,
Il ne rira plus avec nous,
Comprenez-vous ?

Tous ces amis, chère Marquise,
Seraient aujourd’hui parmi nous,
Si vous n’aviez nommé Soubise,
Cet incapable ! Ce filou !
Comprenez-vous ?

Car ce n’est pas un jeu la guerre,
Madame, il s’en faut de beaucoup !
On peut y perdre, comme mon frère,
Ses entrailles sur le caillou,
Comprenez-vous ?

Mais je ne fais pas de manière,
Et si je pleure devant vous,
C’est que mon père est dans la terre
Et que ma sœur n’a plus d’époux
Comprenez-vous ?

Du sang de mes chers camarades,
Un ruisseau rougit tout à coup ;
Aucun poisson ne fût malade,
Car les poissons avalent tout 
[5]
Comprenez-vous ?

Mais quand nous n’aurons plus de larmes,
Quand nous serons à bout de tout,
Nous saurons bien à qui, Madame,
Il nous faudra tordre le cou,
Comprenez-vous ?

Ceux qui n’étaient pas touchés directement se contentaient de brocarder :

Soubise dit, la lanterne à la main :
J’ai beau chercher, où diable est mon armée ? 
Elle était là pourtant, hier matin. 
Me l’a-t-on prise ou l’aurais-je égaré ? 
Prodige heureux ! La voilà, la voilà !
Ô ciel, que mon âme est ravie ! 
Mais non, qu’est-ce donc que cela ? 
Ma foi, c’est l’armée ennemie.

19 11 1757                   Dans le nord, fondation de la Compagnie des Mines d’Anzin : 30 ans plus tard, elle emploiera plus de 4 000 mineurs.

5 03 1758                    Contre une taxe de deux sols, le courrier est distribué neuf fois par jour à Paris et dans sa banlieue : c’est la petite poste.

16 03 1758                 Les Comanches envahissent la mission de San Saba – près de l’actuel Menard, au Texas – ; après une brève prise de contact pacifique, ils se livrent au massacre et au pillage : dix morts. L’affaire n’était que la conclusion d’un piège initialement tendu aux missionnaires espagnols par les Apaches, neuf ans plus tôt, à l’occasion de la signature d’un des innombrables traités de paix, à San Antonio : les Apaches avaient alors assuré des missionnaires de leur sincère désir de devenir sujets du roi d’Espagne et d’avoir leur propres missions, sur leurs terres d’origine, à proximité de la San Saba River. Et les missionnaires, suivis avec pas mal de méfiance des autorités civiles, avaient entrepris la construction de la mission de San Saba, laquelle en fait se trouvait en territoire comanche. Les Apaches, poussés vers le sud par les Comanches avaient concocté une très  astucieuse stratégie pour attirer les Espagnols sur le territoire des Comanches et ainsi se servir d’eux pour régler leur compte  aux Comanches. Les Espagnols ne se savaient pas en territoire comanche à San Saba, mais pour les Comanches, cette occupation d’une partie de leur territoire était une déclaration de guerre.

25 12 1758                   La comète de Halley est en vue de la Terre comme l’avait prévu Edmund Halley (1646 – 1742).

De 1735 à 1785, la production industrielle française, largement dominée par les manufactures royales, a connu une croissance plus rapide que la production anglaise. Mais l’innovation et la qualité ne suivent pas aussi vite : Trudaine, intendant général des finances, membre du conseil du commerce, fondateur de l’École des Ponts et Chaussées et membre de l’Académie des sciences, est bien placé pour s’en rendre compte et va mettre en place les prémices de l’espionnage industriel : sa meilleure recrue sera Gabriel Jars, ingénieur métallurgiste que Trudaine va envoyer sillonner l’Europe de l’Est et l’Angleterre pendant onze ans, de 1758 à 1769 ; muni de lettres de recommandation, bénéficiant du prestige encore intact de la Grande Nation, jouant le voyageur curieux mais désintéressé, ses hôtes s’empresseront de lui ouvrir les portes de leurs ateliers ; le soir, le bonhomme rédigeait son rapport. Malgré le déploiement de quelques ruses supplémentaires de la part des Anglais, bien conscients de leur avance, notre gaillard parvint à être utile à son pays. Autre recrue de choix : un catholique anglais, John Holker, qui visa surtout le secteur du textile, organisa le départ vers la France de dizaines de tisserands anglais très qualifiés. On estime aujourd’hui que les succès de la coutellerie de Thiers, ceux des soies moirées de Lyon, viennent directement de ces premiers pas de l’espionnage industriel.

Le marquis Louis Joseph de Montcalm a quitté son très bel hôtel de la rue des Messagers à Montpellier – aujourd’hui rue de l’Ancien Courrier – le 6 février 1756 avec le titre de lieutenant général des armées en Nouvelle France, commandant les troupes françaises en Amérique du Nord ; il ne peut empêcher la prise de Louisbourg, qui commande l’embouchure du Saint Laurent : la colonie française ne pouvait désormais plus être sauvée. Québec sera prise le 13 septembre 1759 après la victoire anglaise des plaines d’Abraham -, aujourd’hui intégrées au parc des champs de Bataille, au cœur de la ville de Québec -.  Il ne pouvait en être autrement : le déséquilibre démographique entre Anglais et Français y était trop favorable aux Anglais : un million et demi de colons entre les Alleghanies et la mer, et 60 000 Français qui pouvaient chevaucher librement des bouches du Saint Laurent aux Montagnes Rocheuses et des Grands Lacs au Golfe du Mexique. En 1754, un parlementaire français, Jumonville, avait été tué : les Français avaient alors riposté en attaquant des anglais commandés par Washington… les Anglais attaquèrent par la suite un convoi de renforts français au Canada, puis saisirent en Atlantique plus de 300 vaisseaux français. Et en France, Voltaire, dans Candide, flattait, plus qu’il ne la contrariait, l’opinion générale : Vous savez que deux nations font la guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada et qu’elles dépensent pour cette belle guerre plus que le Canada ne vaut.

Les colons d’Amérique n’avaient pas trop de choix économiques à faire, au moins pour ceux des États du nord (ceux du sud avaient leurs plantations de tabac, de riz, puis de coton, riches des esclaves que l’on continuait de faire venir d’Afrique) : à l’ouest les indiens occupaient tout de même l’espace, et vers l’est, dans l’Atlantique, les Anglais s’opposaient physiquement à toute exportation vers l’Europe de produits qu’ils auraient pu fabriquer : c’était l’exclusif colonial ; ils se tournèrent vers la mer, occupant toute la gamme de ce qui concerne un navire : chantiers de construction navale – le bois était tout proche, et abondant dans les immenses forêts -, comptoirs, navigation au long cours et grande pêche. À Baltimore, New-York, Philadelphie, Boston, ils rivalisèrent pour améliorer les vieux modèles anglais, recherchant avant tout la vitesse, sauvegarde des contrebandiers et des marchands d’esclaves, garantie d’un bon prix pour les pêcheurs et de prises assurées pour les corsaires. La nouveauté était surtout dans l’architecture, pas dans le matériau utilisé : l’abondance de bois était telle qu’elle ne suscitait aucune recherche pour envisager un autre matériau.

16 09 1759                 Première étape de la mise à mort de l’ordre des Jésuites, dont le titre pourrait n’être que la reprise du vieux proverbe

Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage.

Sebastiao José de Carvalho e Melo, premier ministre du roi du Portugal Joseph I°, – qui va devenir marquis de Pombal – s’est donné de nombreuses bonnes raisons pour haïr les Jésuites. L’affaire des réductions en Amérique du Sud n’est pas encore terminée ; les Portugais ont eu à souffrir des Guaranis, armés par les soins de l’Espagne ; ces sauvages se refusent à devenir esclaves des mamelus, de plus on est persuadé à Lisbonne que les territoires de ces réductions recèlent d’immenses gisements d’or. Un attentat récent et manqué contre le roi aurait été monté en sous-main par des Jésuites ; il ne lui en faut pas plus pour donner l’ordre d’expulser les quelques 400 jésuites du Portugal vers les États Pontificaux. Ceux d’Amérique du sud se trouvant en territoire portugais sont incarcérés sans jugement dans les cachots de Belem et de Saint Julien. Pour autant, les Jésuites n’étaient pas ses seules têtes de Turc : il aura fait emprisonner, pour des durées variables, pas moins de 4 000 opposants !

18 09 1759                  Les Anglais s’emparent de Québec : Montcalm, qui leur a taillé bien des croupières depuis trois ans – prise de fort William Henry, bataille de Ticonderoga –  est mortellement blessé dans les combats du 13 septembre : il en va de même de Wolfe, le commandant anglais. Montcalm avait alors 3 500 hommes à ses cotés, Wolfe 1 000 de plus. Mais, globalement la disproportion entre les troupes françaises et anglaises était encore beaucoup plus importante : 23 000 militaires chez les Anglais, avec une importante marine de guerre, 6 800 militaires et marins chez les Français et 10 000 miliciens.

20 11 1759                   La bataille navale des Cardinaux, proche de Quiberon, met aux prises les forces navales françaises et anglaises et voient la flotte française essuyer une sévère défaite : entre autres navires est pris le Formidable : tout son équipage est donc prisonnier : parmi eux, un jeunot de 18 ans Jean François Galaup de Lapérouse, servant comme garde marine. Il sera échangé.  Durant toutes ces années passées à Brest, il prendra le temps d’être initié à la Franc Maçonnerie.

1759                                 En France, levée de la prohibition sur les calicots et les indiennes, ces cotons aux couleurs rutilantes fabriqués en Asie : les amateurs de soieries commencent à bouder leurs anciennes préférences ; les soyeux de Lyon vont dès lors perdre petit à petit leur rôle de leader dans le monde changeant de la mode ; mais dans le même temps, l’allemand Christophe Philippe Oberkampf créait une manufacture de toiles imprimées à Jouy en Josas, en utilisant des planches de cuivre gravées : l’entreprise vivra jusqu’en 1843.

Si le marché des calicots et des indiennes a donné lieu à quelques pratiques parfaitement odieuses des Anglais sur les tisserands indiens, dans l’ensemble, c’est tout de même le consommateur final qui a établi le marché : longtemps, les tours de main, les secrets de fabrication auront tourné à l’avantage des Indiens, ces derniers parvenant à une qualité finale que les Anglais comme les Français ne parvenaient pas à atteindre, donnant lieu à un véritable espionnage industriel :  en 1734, le lieutenant Beaulieu avait été envoyé par la Compagnie Française des Indes Orientales pour observer à Pondichéry la méthode de fabrication des indiennes :

Il mit quatre livres de raye de chaye [une racine qui donne le rouge] pulvérisée dans quatre pots d’eau, et y ayant plongé la toile il la fit bouillir à très petit feu pendant quatre heures, ayant attention de remuer la toile qu’il laissa dans le vase retiré du feu, jusqu’à ce que la liqueur fut refroidie. Alors il la pressa entre ses mains la fit sécher, la lava et la fit sécher de nouveau. Comme il se trouva quelques tâches sur la toile, il les fit enlever avec du citron ou du fruit de jambelon. Ici je coupai mon neuvième morceau.

Ce n’est qu’avec les nouveautés techniques – la spinning jenny de James Hargreaves en filature, le métier d’Arkwright en tissage que les Occidentaux parviendront à l’emporter sur les indiennes et les calicots. Gandhi tentera de redonner du lustre à cette activité avec son rouet, en vain.

Accusés de complicité dans un attentat contre le roi du Portugal, 82 jésuites sont exécutés.

24 01 1760                             Arthur Dobbs, riche propriétaire terrien en Caroline du Nord, dont, accessoirement, il est gouverneur, écrit à Peter Collinson, un botaniste anglais de la Royal Society : La grande merveille du règne végétal est une espèce sensitive inconnue et très curieuse. Il s’agit d’une plante naine dont les feuilles ressemblent au segment précis d’une sphère et sont formés de deux moitiés semblables à un gousset ; leurs parties concaves sont tournées vers l’extérieur et chacune d’elles a un bord replié à marges dentelées, comme un piège à renard. Et elles se referment justement comme un piège dès que quelque chose les touche ou tombe entre elles ; c’est ainsi qu’elles emprisonnent tout insecte ou objet à leur portée ; cette plante surprenante produit une fleur blanche et je l’ai baptisée du nom de Fly Trap Sensitive (dionée attrape-mouches). Peter Collinson transmettra le courrier à John Ellis qui la nommera Dionaea muscipula, première fleur carnivore connue, qui la transmettre à Linné.

L’aspect remarquable de l’affaire réside dans le fait que c’est la première fois qu’une découverte vient remettre en question la représentation que l’on s’est jusqu’à présent faite de l’ordre immuable des choses : le sommet de la pyramide est occupé par l’homme, roi de l’univers, ensuite vient le règne animal, puis ensuite le règne végétal (qui représente en poids entre 99.05 % et 99.95 % du vivant). Comment pourrait-on donc accepter qu’un végétal parvienne à vivre en devenant prédateur du monde animal ?

Ellis estimait affirmait donc que cette plante chassait dans le monde animal, en était donc une prédatrice quand Linné s’y refusait en la classant dans les fleurs sensitives : les fleurs qui répondent à un stimuli. Ce faisant, ce dernier faisait donc le moins de vagues possibles, tout en s’éloignant de la réalité des caractères de cette fleur, tandis qu’Ellis avait pour lui la rectitude du scientifique. Mais Linné était plus connu qu’Ellis, et c’est donc le classement du premier   qui l’emporta. Il faudra attendre 1875 quand Darwin publiera Insectivorous Plants pour que justice soit rendue à Ellis. Et il faudra encore attendre beaucoup plus longtemps pour que l’on s’explique cette fonction qui existe chez les plantes qui sont dans un milieu trop rare en azote, indispensable au développement des protéines, pour assurer leur développement, et qui le trouvent ainsi dans les insectes qu’elles capturent.

1760                             Horace Bénédicte de Saussure est au sommet du Brévent, dans les Aiguilles Rouges, en face du Mont Blanc, où il ira plus tard en compagnie de Jacques Balmat, cristallier de son état. Solignac invente le pétrisseur mécanique pour la boulangerie et Charles Michel, abbé de l’Épée, fonde l’Institution des sourds et muets.Des Juifs espagnols se sont réfugiés dans le sud de la France pour fuir l’Inquisition : nombre d’entre eux sont maîtres chocolatiers et se sont installés à Bayonne où on les nomme les Portugais : ils vont faire de Bayonne un haut lieu du chocolat en France.

Le sultan alaouite Muhammad III ibn Abd Allah commande à l’architecte français Théodore Cornut la reconstruction de Mogador, – aujourd’hui Essaouira, au nord d’Agadir -, ancien port fortifié par les Portugais. Mogador se trouve à l’arrivée des caravanes du Soudan qui s’approvisionnent à Tombouctou en esclaves, plumes d’autruche et poudre d’or. Le Maroc est alors la seule région du Maghreb qui ne dépend pas d’Istanbul.

31 07 1761          L’Utile, capitaine La Fargue, une frégate négrière de la Compagnie française des Indes a appareillé huit jours plus tôt de Foulpointe, un port de Madagascar avec à son bord 160 esclaves malgaches, embarqués frauduleusement, qu’il doit débarquer sur l’île Rodrigues, une des trois îles Mascareignes, comptoir portugais, 560 km à l’est de l’île Maurice.

Mais il ne peut pas savoir que la carte dont il dispose est fausse, depuis que le capitaine Briand de la Feuillée, commandant la Diane a découvert en août 1722 l’île de Sable, un îlot d’à peine un km², plat comme la main, tout juste fréquenté par des tortues vertes et des fous masqués (un oiseau), cinq cent kilomètres à l’est de Madagascar, et a fait une erreur en la positionnant sur la carte. L’Utile se fracasse sur le récif corallien de la toute petite île. La mer nous a pris de travers. […] Enfin, on s’est déterminé à jeter la mâture à la mer. […] Mais les coups de talon ont continué, le vaisseau tombait sur le tribord à faire frémir. Dubouisson de Keraudic, écrivain du bord

L’équipage gagne la terre ferme à la nage : vingt d’entre eux n’y parviendront pas. Nul n’a songé à déclouer les panneaux de cale qui emprisonnent les esclaves : une lame va s’en charger, libérant les esclaves tant hommes que femmes : 88 d’entre eux atteindront le rivage, mais 20 mourront peu après d’épuisement, de soif ou de suites de blessures.

Deux mois plus tard, les cent vingt naufragés français qui constituaient l’équipage sont parvenus à construire une embarcation de fortune avec les bois de l’épave : on regagne Madagascar, mais ne vous inquiétez pas, dès que ce sera fait, on vient vous chercher, disent-ils aux esclaves qu’ils laissent sur l’île. Ils ne reviendront jamais. Les esclaves s’organiseront de leur mieux, trouvant assez vite de l’eau potable en creusant un puits, se nourrissant de fous, de tortues et des œufs de celles qui restent. Mais cela ne pouvait suffire, – les ressources d’une île d’un km² sont très limitées, – et s’installa vite un régime plus proche de la survie que de la vie. Deux ans plus tard, dix-huit d’entre eux tenteront leur chance sur un radeau de fortune.

Quatorze ans plus tard, en 1775, un navire tentera de secourir les naufragés, mais ne parviendra à débarquer qu’un homme qu’il abandonnera car la tempête rendait impossible son embarquement. Le marin construit un radeau de fortune, embarque trois femmes et les trois derniers hommes, qui vont disparaître à leur tour. Quinze ans plus tard, le 28 novembre 1776, l’enseigne de vaisseau Tromelin, commandant la corvette La Dauphine, mettant pied à terre sur l’île, y découvrira huit survivants : sept femmes et un bébé de huit mois, qui sera nommé Moïse : déclarées libres et baptisées, elles seront débarquées sur l’île de France. L’île prendra le nom du commandant de La Dauphine.

Max Guérout, ancien officier de marine, vice-président du Groupe de Recherche en Archéologie Navale, redécouvrira [6] l’affaire avec une expédition nommée Esclaves oubliés fin 2006. Une exposition se tiendra en 2015/2016 au château des Ducs de Bretagne, à Nantes. Une BD, Les esclaves oubliés de Tromelin, par Sylvain Savoia, Chez Dupuis. Une plaque sera apposée sur l’île :

A la mémoire des 80 esclaves malgaches de l’Utile (31 juillet 1761) qui furent abandonnés durant 15 années sur cette île déserte. Seuls sept femmes et un enfant survécurent et furent secourus le 29 novembre 1776 par l’enseigne de vaisseau Jacques-Marie Le Tromelin qui donna son nom à l’île.

Plaque apposée par Victorin Lurel, ministre des outre-mer le 16 avril 2013.

1761                     Marc Bonifas, dit Du Carla, propose de faire figurer les hauteurs sur les cartes : la mesure sera officialisé en 1802, en prenant comme point zéro le niveau de la mer.

20 01 1762                Le servage personnel existait encore en Savoie plus qu’en France certainement parce que les mœurs l’avaient rendu tolérable : il tenait tout entier dans le droit de main-morte. En vertu de ce droit, le seigneur reprenait les biens du serf mourant sans héritier mâle, autrement dit, les biens faisaient échute au seigneur. (La taillabilité personnelle astreignait le taillable ou mainmortable au droit d’échute qui, dans certaines paroisses n’était pas appliqué s’il existait une fille comme héritière.)

Manuscrit de P. J. Morand.

Le précédent souverain, Victor Amédée II, décédé en 1730, avait tenté de porter remède à cela. Charles Emmanuel III le tenta à nouveau par un édit du 20 janvier 1762 :

La taillabilité personnelle qui subsiste dans notre duché de Savoye sous des règles et dénominations différentes a toujours été regardée comme contraire au bien public tant par l’inégalité odieuse qu’elle met dans l’état personnel de Nos Sujets que par les divers inconvénients qu’elle produit. Nous avons à l’exemple de nos Roïaux Prédécesseurs cherché avec soin les moïens les plus propres à anéantir cette espèce de servitude en procurant néanmoins à nos Vassaux et autres intéressés un dédommagement convenable & comme les mesures prises à ce sujet par les anciens édits n’ont pas eu le succès désiré, soit par rapport à la taxe déterminée par iceux, soit à cause du Tot Quot (droit perçu par le fisc ducal sur le prix d’un affranchissement et en approchant de la moitié), dû à nos finances… Nous sommes en même temps déterminé en préférant la liberté de Nos Sujets à l’avantage de Nos Finances à nous départir par un effet de nos bontés du Droit de Tot Quot dans tous les affranchissements qui se feront à l’avenir & à affranchir même tous les Taillables de Notre Domaine sans paiement d’aucune finance…

Article 4 : Nous autorisons et invitons même toutes les communautés à traiter avec les seigneurs de l’affranchissement général de tous les Taillables ou Liege de leur Paroisse respective moïennant le paiement d’une somme qui sera entre eux convenue.

Charles Emmanuel III    Édit du 20 Janvier 1762.       Archives communales de Megève.

28 06 1762                 Le tzar Pierre III est parvenu à se mettre à dos le Sénat, la Cour et la Garde impériale, qui soutiennent sa femme, née Sophie d’Anhalt-Zerbst, princesse allemande, devenue Catherine depuis sa conversion à l’orthodoxie : la garde force le tzar à abdiquer et Alexis Orlov, ami de Catherine, se charge de le liquider : annonçant alors que son mari avait succombé à une colique hémorroïdale compliquée d’un transport au cerveau, elle prit le pouvoir, devenant Catherine II… Qu’en termes élégants ces choses-là sont dites

Pouchkine, qui ne parvint pas à prendre au sérieux sa volonté de réformes, parla de Tartuffe en jupons, opinion que ne partageait sans doute pas Diderot, qui préférait parler de Sémiramis du Nord,  l’âme de Brutus au corps de Cléopâtre. Elle-même préférait se nommer la sentinelle qu’on ne relève jamais.

La princesse Catherine Vorontsov Dashkov, l’une de ses dames de compagnie, fut impliquée dans l’assassinat de Pierre III. Mais comme les assassins étaient les vainqueurs, on en resta à des rumeurs de salon. Cette même princesse fit montre de son grand courage patriotique plus tard lors d’un séjour à l’hôtel de Russie de Dantzig, où elle fût choquée par la vue, dans le grand salon, des peintures de deux batailles perdues par les soldats russes, blessés, mourants ou agenouillés devant les Prussiens. Le chargé d’affaires russe n’étant pas disposé à demander la destruction de ces peintures à l’huile, Dashkov et quelques amis russes se procurèrent des tubes de peinture à l’huile, s’enfermèrent dans la pièce, et firent échanger aux troupes leur uniforme. Les Prussiens, – censés être vainqueurs dans les deux batailles – devinrent des Russes, tandis que les vaincus revêtirent des uniformes prussiens.

… il n’est pas sur que de simples potaches des Beaux Arts auraient osé faire une blague aussi bête ; eh bien, les aristocrates russes, eux, l’ont faite !

En Russie, Catherine I° étant descendue au tombeau en 1727, Pierre II, petit-fils de Pierre-le-Grand, encore en bas âge, lui succéda. Le prince Menzicoff exerça la principale autorité durant la minorité du czar, et porta ses vues jusque sur le trône : il étoit à la veille de marier une de ses filles avec Pierre II, lorsque le prince Dolgorouski trama habilement la perte de ce rival qui, ayant été saisi, fut revêtu d’un habit de paysan, et relégué, avec toute sa famille, dans les déserts de la Sibérie, où bientôt Dolgorouski même, dépouillé à son tour, également triste jouet de la fortune, ne tarda point à le suivre, pour y traîner une misérable vie.

Pierre II étant mort à l’âge de seize ans, les grands reconnurent pour impératrice, Anne Iwanowa ; la cour de Pétersbourg devint un foyer d’intrigues et de petites révolutions. Biren, d’une extraction aussi basse que celle de Menzicoff, gouvernoit le cœur et l’esprit de cette souveraine qui le fit nommer duc de Courlande. Les Russes n’eurent point à se plaindre d’avoir une femme à leur tête ; les grands seuls eurent à souffrir des persécutions du favori qui, du reste, ne manquoit ni d’intelligence dans l’administration, ni de vues sages et utiles à la prospérité publique. Anne Iwanowa s’éteignit en 1740, et laissa le trône à Ivan VI, encore enfant, sous la tutelle d’Anne de Mecklembourg sa mère, princesse qui, sans expérience, fut gouvernée par une favorite : une fille de Pierre-le-Grand vivoit encore ; c’étoit Elisabeth Pétrowna.

En Russie, un jour, une nuit bornent le cours des événemens les plus terribles ; le lendemain tout est en repos, et les mœurs nationales n’en paroissent nullement altérées ; on peut dire que les révolutions s’opèrent paisiblement dans le silence et dans l’ombre du mystère. Quand Ivan VI fut précipité du trône, en 1741, des gardes respectant le sommeil de l’innocence, dit le savant historien Lévesque, attendirent, autour de son berceau, les premiers rayons du jour. Cet enfant qui s’étoit couché souverain, à son réveil n’étoit plus qu’une tendre victime de l’ambition ; on l’enleva du palais impérial pour le renfermer dans une citadelle : la grande duchesse Anne fut également arrêtée dans son lit, renfermée, et ensuite conduite hors de l’empire, avec son époux.

Durant dix-sept années de règne, Élisabeth, aussi prudente dans sa conduite politique, que douce et affable à ses sujets, rendit encore plus respectable la puissance des Russes, et prit une part active aux affaires de l’Europe ; elle avoit les sentimens, l’élévation d’âme de Catherine, sa mère, et tout le génie de Pierre-le-Grand.

Cette souveraine eût renversé le nouveau royaume de Frédéric-le-Grand, si la mort ne l’eût enlevée en 1762. Elle avoit désigné pour lui succéder, Pierre de Holstein, son neveu, depuis quelques années, uni par les liens du mariage, avec la célèbre Catherine d’Anhall-Zerbst. Le czar, admirateur des évolutions prussiennes et du Code Frédéric, n’eut que les inclinations, les passions et les goûts d’un soldat : il parut ridicule aux yeux des grands qui lui entendoient parler sans cesse de réforme. La crainte que ces discours inspiroient opéra une révolution ; l’impératrice, dédaignée par son époux bizarre, se mit à la tête des nobles conjurés, dirigés par Orlof, amant de Catherine, et par le comte Panin : celle conspiration fut conduite avec une effrayante dextérité. Pierre III régnoit depuis six mois, lorsque, le 8 juillet, Catherine gagna, pendant la nuit, les soldats, et le lendemain se fit proclamer czarine.

Pierre III avoit encore les moyens de châtier les auteurs de la révolte, s’il eût voulu suivre les avis du général Munich ; mais l’empereur délibéra au lieu d’agir, et tout fut perdu : abandonné des troupes, il se rendit auprès de son épouse qui le fit renfermer dans une forteresse, où, peu de jours après, le traître Orlof, suivi de quelques complices, étrangla le czar, forfait dont l’histoire ne sauroit parler sans flétrir le nom de l’impératrice, pour l’intérêt de laquelle des scélérats le commirent, et que depuis elle honora des plus grandes faveurs.

Catherine étoit née pour gouverner un grand empire : les Russes, encore une fois, n’eurent point à rougir d’avoir une femme pour souveraine ; sa vigilance s’étendit sur toutes les parties de l’administration civile et militaire ; elle sut faire un habile choix de ses ministres et de ses généraux ; ses talens politiques égaloient la vigueur de son esprit. En peu d’années, les Russes, sous un tel guide, acquirent une prépondérance marquée en Europe ; leurs armées devinrent la terreur des autres nations, et de rapides conquêtes inspirèrent un effroi presque universel : on commença à craindre, pour un court avenir, que le nord de l’Europe n’écrasât le midi ; tout prit un aspect nouveau en Russie, l’industrie, le commerce, la navigation et les lettres.

M.E. Jondot            Tableau historique des nations. 1808

Les rapides conquêtes de Catherine permirent, entre autres,  de reprendre à peu près 500 000 km² aux Turcs, essentiellement en Ukraine. Ces terres n’avaient été que peu, et lentement, colonisées par les populations russes et n’étaient donc pas assez habitées ni cultivées : Catherine II va publier un manifeste en juillet 1763, invitant les populations d’Europe de l’Ouest, notamment ses anciens compatriotes allemands, à émigrer en Russie en échange de privilèges, tels que l’exonération d’impôts pendant trente ans, l’abolition du service militaire, la liberté de culte, une bonne collection de Jésuites chassés d’Europe occidentale et la possibilité de vivre en autogestion totale – ils étaient relativement indépendants du gouvernement russe. Cent soixante ans plus tard, en 1924, ce territoire va devenir la République autonome des Allemands de la Volga, avec une durée de vie assez courte : 17 ans, jusqu’en 1941.

6 08 1762                   Le parlement de Paris ordonne la dispersion des 4 000 jésuites de France. Leurs biens, églises, bibliothèques sont spoliés. Il leur est interdit d’obéir à leur règle, de vivre en communauté, de porter leur habit. Comment en est-on arrivé là ?

La querelle fondamentale entre gallicanisme et ultramontanisme avait été durcie par l’ossification de l’État national centralisateur. Puis, sur ces contradictions, était venue se greffer la bataille de la Contre Réforme, puis celle du jansénisme. La destruction de Port Royal puis l’application brutale de la bulle Unigenitus avec son cortège de répression des appelants avait donné à la fin du règne de Louis XIV un tour tragique.

Or, les Jésuites étaient réputés responsables de l’Unigenitus. S’ils n’avaient joué qu’un rôle mineur au sein de la commission de rédaction à Rome (un représentant sur neuf), ils passaient en France pour de fermes tenants de son application : leurs casuistes, du coup, se faisaient intraitables. Et c’est là que fut distillé le venin qui allait causer leur perte. Mis à mal par l’auteur des Provinciales pour laxisme, pourchassés et chassés pour rigorisme.

La sympathie qu’avaient conservé les Jansénistes se nourrissait de la corruption latente de la cour et leur parti était fort représenté au parlement. La Marquise de Pompadour y alla de son grain de sel, le duc de Choiseul du sien, on voulut voir dans l’attentat manqué contre le roi par Damiens la main des jésuites, un des leurs s’enrichit dans les Antilles en faisant de très juteuses affaires : il sera sanctionné normalement,… mais le mal était fait. Et surtout, le roi était bien en peine de s’opposer au parlement qui votait les crédits pour la guerre : sa parole ne manque pas de sincérité, malheureusement, elle n’est pas la parole d’un roi :

Je n’aime point cordialement les Jésuites, mais toutes les hérésies les ont toujours détestés ; ce qui est leur triomphe. Je n’en dis pas plus. Pour la paix de mon royaume, si je les renvoie contre mon gré, du moins ne veux-je pas qu’on croie que j’ai adhéré à tout ce que les Parlements ont dit et fait contre eux.
Je persiste dans mon sentiment, qu’en les chassant, il faudrait casser tout ce que le Parlement a fait contre eux.
En me rendant à l’avis des autres pour la tranquillité de mon royaume, il faut changer ce que je propose, sans quoi je ne ferai rien. Je me tais, car je parlerais trop.

Courrier de Louis XV au duc de Choiseul

1762                            Première école vétérinaire à Lyon, une seconde, quatre ans plus tard, à Alfort, toutes deux à l’initiative de Henri Bertin, ministre chargé des questions agricoles et contrôleur général des Finances. Il favorise aussi la création des Sociétés d’agriculture : 19 s’ouvrent de 1760 à 1786. Début de la législation sur les brevets d’invention.

L’obsession de l’hygiène  peut déboucher sur des modes, pour le moins surprenantes à l’aune de notre XXI° siècle : l’huile de chien parfumée ; pour ceux que l’expérience tenterait… prendre des petits chiens récemment nés ; on les coupe en morceaux ; on les met dans une bassine avec l’huile et le vin blanc ; on les fait cuire à petit feu jusqu’à ce qu’ils soient frits, en ayant soin d’agiter le mélange avec une spatule de bois, afin que les petits chiens ne s’attachent pas au fond. L’huile obtenue, après expression, est versée sur des plantes aromatiques. Excellent contre les rhumatismes…

Carlo Goldoni, auteur vénitien de 55 ans, comique plus que dramatique, fatigué des critiques de ses confrères comme de tirer le diable par la queue s’installe à Paris où on lui offre rapidement la direction du Théâtre italien, avec une pension royale, à laquelle mettra fin la Révolution. Il mourra quasiment dans la misère le 6 février 1793. André Chénier parviendra à la faire rétablir pour sa veuve.

10 02 1763                 Le Traité de Paris met fin à 7 ans de guerre de l’Angleterre. French and Indian war, ainsi nommée outre Atlantique. La France cède aux Anglais l’Inde, Saint Louis du Sénégal, le Canada et ses dépendances, et les territoires à l’est du Mississipi. L’Angleterre rend à la France Guadeloupe et Martinique, Saint Pierre et Miquelon et les comptoirs de Pondichéry, Chandernagor, Karikal, Mahé, Yanaon. L’Espagne cède à l’Angleterre la Floride et reçoit de la France la partie occidentale de la Louisiane et la Nouvelle Orléans.

Quel beau pays le Canada ne serait-il pas devenu, si on n’y eut pas introduit les seigneuries, si un quart n’eut point été concédé à un corps d’ecclésiastiques – le Séminaire de Saint Sulpice – et l’autre quart à la Société des Jésuites, excellents prédicateurs de l’évangile, mais mauvais législateurs ! Ces bons prêtres, croyant bien faire, sans doute, obligeaient les émigrants qui arrivaient, de souscrire à un grand nombre d’articles de foi ; sans quoi, ils ne pouvaient pas les admettre, ou les chassaient vers les colonies anglaises. Vous avouerez que ce n’étai pas là le moyen de peupler un pays où il ne manquait que des bras. N’auraient-ils pas dû, au contraire, comme Guillaume Penn, comme Locke, comme lord Baltimore, y inviter tous les hommes qui auraient voulu souscrire, dans leurs registres, la promesse suivante : Nous promettons d’abattre autant d’arbres, de cultiver autant d’acres de terre, et de procréer autant d’enfants qu’il nous sera possible. Ce pays dur, mais fertile et sain, bien plus étendu que la province de Massachusetts, aurait produit, comme cette dernière, une population de six cent mille habitants dans le même espace de temps, au lieu de quatre-vingt dix mille que les Anglais y trouvèrent à la conquête : à bien des égards, ce fut une colonie plutôt ecclésiastique que royale.

Crèvecœur           Lettres d’un fermier américain

 À la fin du règne de Louis XVI, 12 000 hommes montaient les 360 terreneuviers français. La politique maritime française pendant des siècles a été déterminée par le souci de garder son puissant armement morutier, pourvoyeur de marins pour la Royale, dont dépendrait la libre circulation sur les mers contestée par l’Angleterre. Si Saint Pierre et Miquelon a été si âprement gardée par nos diplomates, moins concernés par le Canada continental, quelques arpents de neige, c’est qu’elle répondait à cette volonté.

Si le Canada continental a été d’un cœur léger abandonné par les négociateurs français au XVIII° siècle, c’est bien parce qu’ils savaient qu’en conservant Saint Pierre et Miquelon et ses riches bancs de morue, ils gardaient des équipages de morutiers, futurs marins de la Royale qui permettraient la revanche avec une marine rénovée.

Charles de la Morandière au Congrès international de l’industrie morutière Janvier 1966. Propos rapportés par Jean Recher, dans Le Grand Métier Terre Humaine Plon 1977.

Saint Pierre et Miquelon a commencé par être portugaise le 21 octobre 1520 avec Joas Alvarez Fagundes qui la baptisa  archipel des onze mille vierges [onze compagnes de Saint Ursule, devenues par la grâce d’une erreur de typographie onze mille : le Moyen Âge raffolait de ces outrances : il y a aussi un cap des onze mille vierges à l’entrée ouest du détroit de Magellan]. En 1536 Jacques Cartier la donna à la France en la rebaptisant Saint Pierre et Miquelon. Elle devint anglaise en 1713, à nouveau française en 1763, à nouveau anglaise en 1778 et définitivement française en 1815.

L’Angleterre confirme sa suprématie maritime : ses adversaires lui ont détruit, coulé 3 ou 4 000 navires, mais cela n’a pas empêché son commerce maritime de passer de 660 000 tonneaux en 1749 à 800 000 en 1763. C’est la naissance de l’empire anglais. Et les comportements impérialistes ne concernent pas que la géopolitique : le déni de justice peut atteindre le petit colon de base : ainsi, dans un petit coin du New Hampshire, elle importait le meilleur terreau qui fut pour emmener l’insurrection à maturité :

Le district d’Imsdale fût donné par Mandamus, à ***, capitaine dans les gardes. C’est un endroit charmant, de dix mille en carré, une rivière poissonneuse le traverse en entier ; elle est bordée des deux cotés de prairies étendues et fertiles, et les plantations sont construites plus haut, sur un sol dont la fécondité ne s’est pas démentie depuis quarante sept ans. Nous en avons peu, dans la Pennsylvanie, plus productif, plus agréable à voir, mieux cultivé ou plus peuplé ; c’était un présent d’au moins vingt sept mille acres d’excellente terre accordés, par un trait de plume, à un homme qui n’en avait jamais abattu un arbre. C’était dépouiller entièrement plus de quatre cents familles  de leur patrimoine gagné à la sueur de leur front, ainsi que de ceux de leurs pères, ou les assujettir à des rentes onéreuses et injustes, auxquelles vraisemblablement ils se seraient soumis, plutôt que d’abandonner leurs foyers.

Les habitants d’Imsdale, informés de ce procédé cruel, ainsi que de l’arrivée de leur nouveau seigneur propriétaire, s’armèrent et furent à sa rencontre : ils se rendirent aisément maîtres de sa personne. Je ne sais lequel admirer le plus, ou la conduite de ces braves gens armés pour soutenir le droit de la nature le plus sacré, ou celle de ce généreux officier anglais :
–                  Pourquoi m’arrêtez-vous, leur demanda-t-il ?
–                  Crainte que vous ne cherchiez, par des actes de loi, à vous rendre maître d’un terrain qui n’appartient pas au roi qui vous l’a donné, encore moins à vous qui venez pour nous en déposséder. Ne savez-vous pas qu’il y a quarante sept ans que nous sommes ici ? Ignorez-vous quels sont les titres de notre possession ?
 –              J’ignore tout cela, mes amis ; on nous a dit à Londres que, depuis la paix, il se trouvait, par les nouvelles limites des provinces, un terrain immense à concéder. J’en ai demandé la partie qui m’a été désignée sous le nom de la « Patente d’Imsdale » ; je l’ai obtenue et j’étais venu à dessein de la voir et d’en tirer parti.
 –                  Ainsi les meilleurs rois sont trompés, répondirent-ils. Nos pères acquirent de ce même gouvernement qui aujourd’hui, nous traite comme des nègres, les terres de cette patente, pour la somme ordinaire et usitée. Les premiers propriétaires l’ont divisée entre eux ; ils y ont, depuis, épuisé leur petite fortune et leurs forces ; la plupart sont morts, et ont laissé tous ces héritages à leurs enfants, qui n’ont cessé de travailler jusqu’à ce que tout ait été défriché. Nous avons toujours payé nos taxes, et obéi au gouvernement de New Hampshire ; nous avons contribué, comme les autres, à la guerre du Canada ; et, sans avoir commis aucun crime, sans être entendu, sans savoir  même quels en sont les motifs, la Grande Bretagne veut nous placer sous la juridiction de New York, trop éloignée de nous, et prétend que les patentes de son ancien gouverneur sont illégales, et nos concessions nulles. Puisque l’Angleterre est la plus forte, qu’elle se ressaisisse des terres incultes, pour en remplir les poches de ses avides gouverneurs ; mais qu’elle ne ravisse point de nos mains industrieuses et honnêtes, l’héritage que nos pères ont acheté et péniblement défriché.

Crèvecœur        Lettres d’un fermier américain

Le capitaine, homme de bonne composition se montra sensible à la solidité des arguments développés, et abandonna toute prétention à faire valoir ses droits ; il reste que le procédé était inique.

07 1763                       Le duc de Choiseul, secrétaire à la Marine et aux Colonies, protégé de Mme de Pompadour s’est mis en tête de coloniser La Guyane de façon conséquente, pour retrouver en Amérique une place perdue lors de la guerre de sept ans, et qui permettra, le jour venu, de soutenir les colons anglais des colonies d’Amérique qui ne manqueront pas de se soulever un jour ou l’autre contre l’Angleterre. En février, Louis XV a nommé gouverneur Étienne François Turgot, frère de l’intendant du Limousin. Et ce ne sont pas moins de 10 000 colons qui arrivent de France, en 37 convois, jusqu’en juin 1765 : ils ont été recrutés en Rhénanie Palatinat, région rurale très peuplée. Mais la logistique est défaillante, les médicaments manquent, les pluies retardent les mises en culture, et last bu not least, la petite vérole vient couronner le tout, envoyant à la mort 60 % des colons : c’est un fiasco. L’intendant de l’expédition, Jean Baptiste de Chanvalon et le frère de Turgot, seront réduits au silence en étant bannis…

1763                            Sur ordre du général anglais Jeffrey Amherst, le colonel Henry Bouquet, commandant de Fort Pitts, dans la région de l’Ohio, négocie une reddition auprès des Indiens et leur offre deux couvertures et un mouchoir qui, indique un témoin, venaient de l’hôpital de la variole, ajoutant : j’espère que cela aura l’effet désiré. Effectivement, les Indiens furent atteints par une épidémie de variole.

Au cours de ces conflits où les changements d’alliance étaient fréquents, des enfants français étaient parfois capturés par les Indiens, et les commentaires qu’en fait Crèvecoeur laissent à penser que le bon sauvage cher à Jean Jacques Rousseau n’est pas du tout un mythe, n’en déplaise à tous ses détracteurs, et même si les exemples venant illustrer le contraire sont eux aussi, nombreux.

Les deux garçons furent rachetés à la paix ; mais, habitués à la vie sauvage, ils ne voulurent point rester avec leur mère ; plusieurs fois ils essayèrent de s’échapper : elle fut enfin obligée de les envoyer aux îles, où le second mourut : l’aîné occupe aujourd’hui la plantation de son père. Toutes les prières, toutes les sollicitations des parents de la fille n’ont jamais pu la persuader de revenir : elle a épousé un sauvage ; elle dit qu’elle est heureuse et qu’elle n’a besoin de rien. Tout extraordinaire que cela puisse vous paraître, nous en avons mille exemples. Quelle peut-être la cause d’un goût, d’une apostasie si singulière ? Le progrès ordinaire de l’espèce humaine est de l’état sauvage à l’état civilisé : ici, nous voyons cet ordre inversé.

[…] Je sais que nous allons vivre sans sel, sans épices, sans linge et peut-être sans vêtements. Je sais qu’il faudra apprendre l’art de la chasse, nous conformer aux mœurs de nos compatriotes, adopter un langage nouveau, et trouver enfin quelques remèdes aux dangers presque inévitables de l’éducation que mes deux enfants pourront recevoir. Mais peut-être que la plupart de ces changements me paraissent plus terribles, lorsque je les considère dans une perspective encore éloignée, que lorsqu’ils nous seront devenus plus familiers par la pratique. En effet, que cela nous peut-il faire ? Quelle différence y a t il entre du bœuf rôti et de la viande de cerf fumé ? qu’importe au bonheur, pourvu que nous jouissions de la santé, d’être vêtus d’habits bien filés, bien teints, ou de bonnes peaux de castors ; de coucher sur des lits de plumes ou sur une peau d’ours ; tout devient aisé par l’habitude. Mais la difficulté du langage, les mauvaises conséquences qui peuvent naître de l’ivresse de nos nouveaux hôtes, le danger de livrer mes plus jeunes enfants à l’infection, ou plutôt au charme singulièrement puissant de l’éducation sauvage, voilà les seules considérations qui m’arrêtent et m’effraient. Ne vous êtes-vous jamais informé de ce que je vais vous dire ? N’avez-vous jamais su pourquoi des enfants européens adoptés par les sauvages, ont conservé toute leur vie (après même leur échange) les mœurs et les coutumes adoptives de ces sauvages, et surtout une prédilection irrésistible pour la vie errante ? J’ai connu plusieurs familles désolées, dont les enfants avaient été enlevés dans la dernière guerre, qui, au retour de la paix, furent aux villages sauvages où ils savaient que ces enfants avaient été menés en captivité. Mais quel fût leur chagrin et quelle fût leur surprise ? Ils les trouvèrent si parfaitement métamorphosés, que la plupart ne reconnurent plus leurs parents, et ceux dont l’âge plus avancé leur en retraçait encore les traits, refusèrent absolument de les suivre, et se réfugièrent sous la protection de leurs nouveaux amis, pour se soustraire aux effusions de l’amour paternel. J’en connais qui, depuis leur retour ne cessent encore de gémir sur la perte qu’ils ont faites, et n’en parlent jamais sans verser des larmes de douleur. Je dis plus, ces mêmes goûts ont séduit des personnes d’un âge avancé. Dans le village de **, où je me propose de résider, j’ai connu il y a à peu près quinze ans, un suédois et un français, dont l’histoire, si j’avais le temps de vous la raconter, vous paraîtrait touchante. Ils avaient l’un et l’autre au moins trente ans quand ils furent faits prisonniers : heureusement ils échappèrent au supplice qui les attendait par l’adoption de deux femmes sauvages qu’ils furent obligés d’épouser : vingt mois après ils reçurent de leurs amis une somme d’argent pour leur rançon ; les sauvages, leurs anciens maîtres, devenus leurs amis, loin de les considérer comme captifs, leur dirent qu’ils étaient aussi libres qu’eux ; que depuis longtemps ils avaient chassé avec eux et participé, comme membres de la société, à toutes les immunités du village, et qu’ils avaient par conséquent le choix de les quitter ou de rester. Ils prirent le dernier parti.

–  Où irons-nous, dirent-ils, pour être plus libres que nous le sommes ici ? Nous étions soldats avant notre captivité, et que deviendrons-nous à notre retour ? Tandis que nous n’avons plus de chaîne, irons-nous rentrer dans l’esclavage pour six sols par jour ? Ici, nous vivons bien et avec peu de travail ; nous ne connaissons plus cette foule de soins et de désirs perpétuels que font naître les besoins qui se renouvellent chaque jour ; nous nous souvenons trop encore de ces sollicitudes affligeantes que nous avons tant de fois essuyées ; de ses craintes de châtiment ; châtiment souvent terrible, cruel et destructeur de l’espèce humaine, de ce respect éternel que nous devions à tout le monde, de cette gradation de supérieurs qui ne finit point, de cette contraction perpétuelle de volonté qui nous empêche à chaque minute de parler ou d’agir. Eh ! qu’il est dur de ressentir cette foule de mouvements intérieurs qu’une contradiction perpétuelle étouffe ! Ici nous sommes véritablement hommes, la terre que nous habitons est fertile au-delà de nos besoins et nos rivières sont fécondes en poisson, nos bois abondent en gibier ; enfin, un pays où nous sommes libres et tranquilles et heureux, doit être notre patrie, et nous n’en voulons point d’autre.

Telles sont en raccourci les réflexions qui leur firent préférer la vie sauvage à celle qu’ils auraient pu se procurer. Genre de vie dont vous semblez cependant entretenir une opinion si effrayante. Il y a donc dans leur système social quelque chose de singulièrement captivant, quelque chose de supérieur aux charmes de nos mœurs et de nos coutumes, puisque des milliers d’européens sont devenus volontairement sauvages, et que depuis la découverte de l’Amérique, nous n’avons pas un seul exemple qu’aucun de ces aborigènes ait par goût et par choix adopté nos lois et nos usages ? On y trouve donc quelque chose de plus conforme aux inclinations naturelles que dans la société améliorée, au milieu de laquelle nous vivons, et que vainement peut-être nous croyons supérieure à tout autre. Ce que j’avance sera bien moins prouvé par mes raisonnements que par ce grand nombre d’enfants, de jeunes gens, d’hommes et de femmes qui, dans un espace de temps très court, sont devenus invinciblement attaché à ce nouveau genre de vie. En effet, prenez un jeune sauvage, donnez-lui la meilleure éducation européenne qu’il soit possible, accablez-le de bontés, de présents, de richesses même, je soutiens qu’il conservera toujours une inclination pour ses bois, et qu’arrivé au terme de la vie où il pourra prendre des informations et un parti, vous le verrez, volontairement et avec joie, tout abandonner pour retourner au village, y coucher sur la natte de ses pères.

Un volume ne suffirait pas  pour vous apprendre tout ce que j’ai vu, tous les faits publics de ces métamorphoses d’européens en aborigènes. Informez-vous de la réponse que la garnison d’Oswego (prise en 1756 par le marquis de Montcalm) fit au général Pierre Schuyler, après avoir été répartie dans les différents villages sauvages du Canada ? La plus grande partie s’y établit. Il y a quelques année que M ** reçut d’un vieillard des aborigènes un enfant de neuf ans, qui était son petit fils. Il prit de cet enfant les mêmes soins, il eut pour lui la même attention que s’il eut été son propre fils, par respect pour la mémoire du grand-père, qui était mort dans sa maison : l’intention de M** était de lui faire apprendre un métier aisé et facile. Un jour, lorsque toute la famille était dans les bois à faire (comme cela se pratique annuellement) leur sucre d’érable, il disparut soudainement, et ce ne fut que dix-sept mois après que M.** apprit qu’il était allé au village de Bad Eagle, sur une des branches occidentales de la rivière de la Susquehannah, où il avait fixé sa demeure… Disons ce que nous voudrons de ces gens-là, de leurs organes inférieurs, ou de leur manque de barbe, c’est une race forte et bien faite. Nous avons beau les mépriser, ils nous méprisent encore bien plus souverainement, et ils ont peut-être raison : nous nous appelons des hommes vertueux, habiles, savants, etc. Hélas ! quelles idées peuvent-ils avoir de nos sublimes lois, de nos facultés supérieures ? Dans presque toutes les provinces, nous n’avons droit d’y être connus que comme des bandits, sans foi et sans loi. Partout on les a trompés ; partout nous nous sommes montrés, en fait d’honnêteté, bien inférieurs à eux. On a voulu leur prêcher une religion, sainte à la vérité, mais que nous démentons à chaque moment pour la plus petite cause. Ils ne voient parmi nous que dissensions et procès, quand ils nous observent individuellement. Quand ils nous examinent nationalement, ils nous appellent des méchants et des voleurs. Observez-les, dans leurs villages, vous les verrez vivre en paix, sans temples, sans prêtres, sans lois écrites et sans Rois. Ils sont nos supérieurs dans plusieurs branches d’industrie, et sont plus heureux que nous, puisqu’ils ont moins de besoins. Sans entrer avec vous dans de plus longs détails, finissons ces observations imparfaites, en prouvant ce que j’ai avancé. Voyez-les parler à un général, ou à un gouverneur, qui est tout ce que nous avons de plus élevé parmi nous ; examinez cette audace mâle. Ils leur parlent avec la même contenance qu’ils parleraient à un de nous. Insensibles à tout ce que nous appelons pouvoir, dédaignant tout de que nous appelons pompe et grandeur, choses dont toutes les explications possibles ne peuvent leur donner aucune idée, et dont ils ne peuvent pas même s’instruire ; ils vivent sans soucis et sans chagrin ; ils dorment au pied d’un arbre, seuls et au milieu des forêts, aussi tranquilles que dans leur cabanes de bouleau. Ils prennent la vie telle qu’elle est ; ils en supportent toutes les peines et toutes les aspérités, avec la patience la plus étonnante. Ils souffrent sans se plaindre ; ils meurent sans terreur et sans inquiétude, ni pour ce qu’ils ont fait, ni pour leur sort futur. Quel est le système de philosophie qui nous a jamais procuré tant de qualités nécessaires ? Ils sont certainement moins éloignés que nous de la grande souche originelle. Ils sont plus près de la nature, dont ils sont l’immédiate progéniture ; car c’est dans nos bois qu’il faut voir ses enfants, et y contempler ses habitants primitifs tels qu’ils sont sortis de ses mains.

Crèvecœur         Lettres d’un fermier américain

Le dernier sursaut des indiens alliés des Français sera mené par leur chef Pontiac, dans la région des Grands Lacs.

1763 – 1764                Séjour de Mozart à Paris, à l’age de 8 ans. Il s’y installera de septembre 1777 à janvier 1779, accompagné de sa mère.

16 10 1764                     Sur les rives de la Meurthe, création de la verrerie de Baccarat, qui deviendra cristallerie en 1819.

11 1764                      Louis XV, tout en confirmant l’édit de suppression des Jésuites de 1762, leur accorde l’autorisation de vivre dans leur patrie en tant que prêtres séculiers, sous l’autorité des évêques diocésains ; le parlement sortira de cette tolérance l’évêché de Paris, et précisera que les ci-devant soi-disant jésuites devraient résider dans leur province d’origine, hormis, bien sur, les Parisiens.

1764                          Première inoculation de la variole en France, sur Mademoiselle de Montcalm, à Montpellier, 23 ans après celle effectuée à Chambéry par le docteur Fleury. Le prussien Johann Joachim Winckelmann publie son Histoire de l’art de l’Antiquité qui fait de lui le fondateur de l’archéologie moderne. Création de la manufacture d’armes de Saint Etienne. Catherine installe sur le trône de Pologne l’un de ses favoris : Stanislas-Auguste Poniatowski.

Le marquis piémontais Cesare Beccaria publie Dei delitti e delle pene – Des délits et des peines -. On a là la première déclaration écrite pour la suppression de la peine de mort. Toute l’Europe en parle ; le livre est traduit dans toutes les langues, et bien sûr, il est mis à l’index par Rome.

L’inutile profusion de supplices, qui n’a jamais rendu meilleurs les hommes, m’a conduit à examiner si la mort est vraiment utile et juste dans un gouvernement bien organisé. […] Pour que la peine soit juste ; elle n’aura que les seuls degrés d’intensité qui détourneront les hommes des délits ; or, personne, en y réfléchissant ne peut choisir la perte totale et perpétuelle de sa liberté, si avantageux que puisse être le crime : en conséquence, l’intensité de la peine d’esclavage perpétuel [travaux forcés] substituée à la peine de mort suffit pour dissuader toute âme déterminée. […] La peine de mort est inutile en raison de l’atrocité exemplaire qu’elle offre aux hommes. […] Il me semble absurde que les lois – expression de la volonté publique – qui haïssent et punissent l’homicide en commettent un elles-mêmes, et que, pour éloigner les citoyens de l’assassinat, elles ordonnent un assassinat public.

7 01 1765                   Le pape Clément XIII, très favorable aux jésuites ne peut guère qu’élever une protestation à l’injure grave faite à l’Église : c’est la bulle Apostolicum : La compagnie de Jésus respire au plus haut degré la piété et la sainteté, bien qu’il se rencontre des hommes qui, après l’avoir défiguré par de méchantes interprétations, n’aient pas craint de la qualifier d’irreligieuse et d’impie, insultant ainsi de la manière la plus outrageante l’Eglise de Dieu.

27 06 1765        Voilà des années que les corsaires marocains pillent les navires marchands français. Des négociations sont bien en cours pour essayer d’y mettre bon ordre mais la mauvaise foi du sultan Mohammed ben Abdallah est telle que les autorités françaises se décident à recourir à la force pour faire pencher la balance en faveur d’un règlement rapide de cette négociation : après être intervenus sur plusieurs ports marocains devant lesquels les conditions météorologiques n’ont pas permis d’agir, les forces navales françaises  avec à leur tête Louis Charles Duchaffault de Besné s’en prennent à Larache, – un peu moins de 100 km au sud de Tanger – pour y brûler les navires corsaires. Leur tirant d’eau étant trop important pour entrer dans la rivière Loukkos, ce sont les chaloupes qui transportent les hommes, qui parviennent à détruire quelques navires marocains, mais ces derniers reprennent le dessus et s’emparent de plusieurs chaloupes et canots ; finalement, au bout de trois jours de combat, ce sont 200 hommes, dont 30 officiers qui sont noyés et 49 retenus prisonniers. Parmi ces derniers, François Cornut, ingénieur originaire de Toulon auquel Mohammed ben Abdallah confiera la construction dans la baie de Mogador dans le sud du pays du port d’Essaouira !

1765                             A Montpellier, aqueduc du Peyrou, de Pitot.

La guerre de 7 ans, si elle a fait des Anglais les grands vainqueurs, a tout de même mis à mal leur trésor : ils décident alors de faire supporter l’effort fiscal aux premiers bénéficiaires de cette victoire : les colons américains, par le biais de taxes – Stamp Act – sur tous les produits entrant dans ces 13 colonies : le ver est dans le fruit : ces taxes seront très mal acceptées, le mécontentement ne fera que grandir, les colons ne supportant pas ce qu’aujourd’hui on nomme le paie et tais-toi, que Patrick Henry nommait alors : l’irrégularité des impositions sans la représentation : les colons n’étaient pas représentés au parlement britannique. C’était là une intolérable atteinte au vieux principe que la Grande Charte de 1215 et le Bill Of Rights de 1689 avaient proclamé, et que la métropole avait jusqu’alors respecté : Pas d’imposition sans le consentement des imposés. L’intransigeance du roi fit le reste : on vit se créer des Comités de correspondance, les Fils de la liberté, autant d’initiatives collectives destinés à propager la révolte. Les 13 colonies constataient que, de jour en jour, l’aide du colonisateur devenait fardeau.

L’East Indies Company s’installe en Inde : les Grands Mogols qui y régnaient jusque là vont perdre leur rôle.

1766                             Réunion des duchés de Lorraine et du Barrois à la France, après la mort de Stanislas Leszczynski, roi déchu de Pologne, duc de Lorraine en viager, beau père de Louis XV.

Athée, Jean François Lefebvre, chevalier de la Barre, est accusé de ne pas s’être découvert lors du passage d’une procession et d’avoir mutilé un crucifix. Il est condamné à avoir le poing coupé et la langue arrachée, puis à être brûlé vif. Seul adoucissement au verdict :  le parlement de Paris auquel il a fait appel, a permis que, en tant que noble, il soit décapité avant de subir sa peine. Il avait 19 ans. Les philosophes, Voltaire en tête s’insurgeront mais n’y pourront rien. Il faudra attendre la Convention pour que sa réhabilitation soit prononcée.

2 04 1767                  2 746 Jésuites d’Espagne sont arrêtés et embarqués pour l’Italie : il en va de même pour leurs collègues du Nouveau Monde.

Comment Charles III, le roi très catholique d’Espagne a-t-il pu lui aussi se faire ainsi piéger par la simple calomnie… une histoire pourrie comme savent en broder les pervers : on trouva un jour dans les bagages de deux jésuites une lettre soit disant attribuée à un jésuite, où les recherches sur les origines du roi Charles III concluaient qu’il était bâtard. Le salopard qui avait posé ce piège savait qu’il serait efficace :

Un homme de la trempe de Charles III ne modifie pas en un seul jour les opinions de toute sa vie. Restant chrétien plein de ferveur, il ne va pas briser un Institut qui, répandu dans chaque province de son empire, avait conquis plus de peuples à la monarchie espagnole que Christophe Colomb, Cortez et Pizarre. Pour décider Charles III à cet acte de sévérité inouïe, il a fallu des motifs extraordinaires. Le plus plausible, le seul qui sut allumer son courroux, c’était de jeter sur son royal écusson le stigmate de la bâtardise. On avait étudié à fond son caractère, on le croyait incapable de céder à des suggestions philosophiques, on le saisit par le point vulnérable.

Crétineau-Joly

L’affaire sera tenue secrète de bout en bout :

Il est très peu d’exemples dans l’histoire d’une mesure aussi considérable (l’abolition de la Compagnie au pays de Loyola et sur toute l’étendue de l’immense Empire espagnol) qui ait laissé moins de traces. À l’exception du roi, quatre hommes seulement – le Premier ministre Aranda, les diplomates Roda et Monino et le juriste Campomanès – furent dans la confidence et manièrent le dossier. Seuls quelques pages et de très jeunes secrétaires insconscients servirent de scribes. Tous les ordres en vue de la proscription furent enfermés dans des enveloppes scellées adressés aux fonctionnaires de la Securidad dans toutes les possessions espagnoles au-delà des mers, avec cette mention : Sous peine de mort, à n’ouvrir que le 2 avril 1767, au déclin du jour.

Jean Lacouture           Jésuites           Les Conquérants        Seuil 1991

Le contenu de la lettre reflétait à merveille toute la douceur et la componction chers aux Espagnols : qu’on en juge :

Je vous revêts de toute mon autorité et de toute ma puissance royale pour sur-le-champ vous transporter avec main-forte à la maison des Jésuites. Vous ferez saisir tous les Religieux, et vous les ferez conduire comme prisonniers au port indiqué dans les vingt-quatre heures. Là ils seront embarqués sur des vaisseaux à ce destinés. Au moment même de l’exécution, vous ferez apposer les scellés sur les archives de la maison et sur les papiers des individus, sans permettre à aucun d’emporter avec soi autre chose que ses livres de prières et le linge strictement nécessaire pour la traversée. Si, après l’embarquement, il existait encore un seul Jésuite, même malade ou moribond, dans votre département, vous serez puni de mort.

Moi, le Roi

1767                           Selon un vieil adage, il y aurait deux choses auxquelles il faille prêter beaucoup d’attention lors de leur choix : le lit et les chaussures, car, lorsque l’on n’est pas dans l’un, on est dans l’autre. Muni de ce judicieux constat, on est en droit de penser que, dès la plus haute antiquité, l’homme s’est soucié de mettre les pieds dans un environnement confortable : non point… [à l’exception des sandales de l’antiquité] il a fallu attendre jusqu’à cette seconde moitié du XVIII° siècle pour voir quelques mots consacrés à la chaussure :

Dans les formes ordinaires [de souliers masculins], les renflements et rétrécissements du contour de la plante du pied sont égaux à droit [sic] et à gauche, de façon que le dessous de la semelle […] représente une figure régulière ; cela n’est cependant pas dans la nature […]

François-Alexandre de Garsault (1693-1778) L’Art du Cordonnier 1767

La différenciation entre pied gauche et pied droit, naît en Amérique vers 1801. Un début de vulgarisation de ce système verra le jour en 1822. En 1792, à Norwich en Angleterre, John Smith oblige les manufacturiers à indiquer la taille des chaussures. Les semelles sont ainsi parfaitement identiques, tout à fait inconfortable dans l’usage. […] Cela oblige notamment à changer régulièrement les chaussures de pied, afin de préserver l’équilibre de la forme :

C’est pourquoi on est communément dans la nécessité, pour peu qu’on soit marcheur, de changer tous les jours ses souliers de pied, afin de faire revenir en leurs places les semelles que le pied avait poussées en dehors la veille, moyennant quoi, on leur rend perpétuellement leur régularité […]. Ce système a de nombreux inconvénients : ce mouvement journalier doit les corrompre et les user plutôt ; et le pied qui, pour ainsi dire, les remet toujours en forme, a un office qui, quand les souliers sont neufs, ne laisse point de le gêne.

Mais, quels que soient les inconforts, Garsault se plie à la mode, et classe dans la catégorie des originaux celui qui se fait faire des chaussures adaptées à chaque pied : […] quoique cette personne soit grand chasseur, et qu’il marche souvent  depuis le matin jusqu’au soir, il ne change point ses souliers de pieds, et le soulier neuf ne le gêne ni ne le blesse jamais ; il est vrai que le dessous de ses semelles ne satisfait pas la vue par leurs biaisements.

James Watt, fabricant d’instruments scientifiques, perfectionne considérablement la première machine à vapeur de Newcomen et Savery : c’est son nom qui passera à la postérité ; en fait, il lui faudra attendre l’été 1776 pour faire fonctionner avec un total succès deux machines à vapeur, le mouvement rectiligne du piston étant transformé en mouvement circulaire par la bielle et la manivelle.

Pierre Joseph Laurent est mécanicien – ingénieur aujourd’hui – ; c’est un homme de ressource, qui a déjà su se faire apprécier :

Il assèche les marais, découvrant les terres où l’on pourra faire pousser du blé et élever du beau bétail. Il ouvre les canaux par où se répandent les grains, les vins et les charbons, des routes où circuleront les engrais et les idées. Il donne à boire de l’eau pure, là où elle était polluée. Il permet aux mineurs d’aller chercher plus profond les richesses de la terre, le métal qui conduit l’eau, le charbon qui chauffe les masures, travaille le fer, cuit les briques, les vitres, les bouteilles et les vaisselles saines. […]. Dans les jardins des riches, il crée des jeux d’eau pour le plaisir des yeux et d’immenses bassins sous les grands arbres qu’on illumine la nuit pour les fêtes du rêve. Il invente  […] l’espoir.

                   Louis Thibaut    Le mécanicien anobli, Pierre Joseph Laurent Arno Press 1981

Il a obtenu le soutien de Choiseul pour entreprendre la construction d’un souterrain de 14 km de long qui permettra de relier par un canal le bassin de la Somme à celui de l’Escaut, c’est-à-dire avoir ainsi un accès direct aux Pays Bas. Personne n’a encore réalisé pareille longueur en souterrain. Ce sera le souterrain de Riqueval, 17 km au nord de Saint Quentin ; haut et large de 6 m., il aura un parapet de chaque coté permettant la traction par l’homme ; tous les 200 m, il fait creuser des puits d’accès direct au tunnel, permettant l’extraction des déblais avec un treuil. Au cours de ces trois premières années, il emploie 12 000 à 15 000 personnes, payées à la tâche. Mais c’est son principal soutien qui disparaît avec Choiseul. Celui de Voltaire, enthousiaste, ne lui est pas d’un grand secours ; il se bat, fait visiter son ouvrage, promène les visiteurs en barque sur le canal, leur montre des maquettes ; mais il meurt en 1773 : 10 km avaient été réalisés. Ce qui deviendra le canal de Saint Quentin sera la reprise par Napoléon du projet beaucoup plus ancien de l’ingénieur militaire de Vicq.

L’audace de l’entreprise représentera un seuil à partir duquel on osera entreprendre les grandes réalisations du XIX° siècle.

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[1] Sottise… dont ces insufflations alvines recommandées pourtant par d’authentiques savants : le Suisse Louis Bourguet en 1733, le français Réaumur en 1740 : pour réanimer un noyé il n’est que de lui insuffler dans les intestins par les voies naturelles des fumées de tabac ; le procédé était devenu célèbre au point que les pouvoirs publics avaient mis en place sur les rives des fleuves des boites de sauvetage contenant un  kit pour les noyés, – soufflet, canule, tabac – … bien entendu les boites de sauvetage ne firent pas long feu, vite fracturées par les fumeurs… mais le procédé sera tout de même mis en œuvre un peu partout en Europe de la seconde moitié du XVIII° siècle à la seconde du XIX°. Et, bien entendu encore, la publicité faite à ce genre de réanimation, malgré son grand succès, sera réduite à peau de chagrin dans l’histoire de la réanimation.

[2] … pour les Indiens d’aujourd’hui… et pour quelques anglais dont Horace Walpole : La famille Clive a affamé des millions d’individus en Inde par leurs monopoles et leurs pillages, et ont presque provoqué une famine chez eux [en Irlande) en raison de leur opulence, qui a augmenté le coût de la vie, à tel point que les pauvres ne peuvent plus acheter de pain.

[3] il vient de Colombie ; on le signale à Bayonne, sous le nom de grain turc vers 1570.

[4] Fénelon ne dit là rien d’original : dans le langage des archéologues de cette époque, arabe est synonyme de gothique

[5] Madame de Pompadour était née Jeanne Antoinette Poisson.  Quant à Soubise, il aurait mieux fait de continuer à s’occuper de ses oignons en créant  une autre sauce  plutôt que d’envoyer au casse-pipe des milliers d’hommes.

[6] L’affaire avait été alors suffisamment connue pour que Savigny, chirurgien rescapé du radeau de La Méduse, en fasse mention dans son rapport de 1816 sur le naufrage de La Méduse.


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