10 septembre 1787 à avril 1789. Les Etats Unis d’Amérique. Janvier 1789 : un froid de Canard. Le Bounty. 14561
Publié par (l.peltier) le 1 novembre 2008 En savoir plus

17 09 1787                Une Convention Fédérale de 55 députés réunie depuis 4 mois sous la présidence de George Washington à Philadelphie vote la Constitution américaine, qui est encore aujourd’hui, avec quelques amendements, en vigueur : cela n’avait pas été sans peine : il fallait concilier fédéralisme – les États avaient une grande autonomie – et centralisation. Les Constitutions de l’Ordre Dominicain de 1215 étaient en bonne place sur la table de réunion. Un an plus tard, le Congrès votera l’importation de 20 000 Bibles.

Fondées sur les idées des philosophes, et notamment celles de Locke et de Montesquieu, ces constitutions, nombreuses avant de parvenir à la mouture quasi définitive, tenaient aussi grand compte de la coutume britannique et des traditions coloniales : le peuple est souverain, l’égalité civile est pour tous les citoyens… blancs, puisque l’esclavage, à l’exception de quatre États du Nord, fût maintenu. Et encore, jugement par un jury, liberté de la presse, liberté de conscience, liberté individuelle entourée de sérieuses garanties, séparation des trois pouvoirs : exécutif, législatif, judiciaire.

Tous, tous sont libres ! Ici règnent Dieu et la nature
La main de l’homme n’a pas souillé leur œuvre

Philip Freneau 1795

Il faut tout de même noter que ces 55 députés représentaient les intérêts des plus fortunés… qui s’y entendaient pour les défendre : juristes confirmés pour la plupart d’entre eux, ils avaient choisi pour président l’un des hommes les plus riches du nouveau pays : Georges Washington, propriétaire foncier qui avait épousé une très riche veuve.

Edmund Morgan résume la nature sociale de la Révolution en ces termes : Le fait que les milieux les plus humbles aient participé à la bataille ne doit pas masquer que cette bataille était globalement une lutte pour les fonctions et le pouvoir opposant les membres d’une même classe fortunée : les nouveaux contre les anciens. Observant la situation après la Révolution, Richard Morris note que partout les inégalités sont criantes. Il souligne encore que le fameux peuple dont il est question dans la Constitution (Nous, le peuple des États-Unis, expression dont nous sommes redevables au très riche gouverneur Morris) ne comprend ni les Indiens, ni les Noirs, ni les femmes, ni même les serviteurs sous contrat. En fait, il y avait plus de serviteurs sous contrat que jamais après la Révolution. Celle-ci ne fit rien pour mettre fin et bien peu pour adoucir la servitude des Blancs.

Dans son livre Out of our Past, Carl Degler confirme que la Révolution américaine n’ouvrit les portes du pouvoir à aucune nouvelle classe sociale. Les hommes qui dirigèrent la révolte étaient déjà, dans leur majorité, membres de l’élite coloniale. Georges Washington était l’homme le plus riche d’Amérique, John Hancock un négociant prospère de Boston, Benjamin Franklin un riche imprimeur, etc.

Howard Zinn Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos j

            Agone. 2004

Les États les moins peuplés ont peur d’être défavorisés par rapport aux plus grands, et les régions du Sud tiennent à ce que l’esclavage soit reconnu par cette Constitution, pourtant inspirée par la philosophie des Lumières. Un terrain d’entente est trouvé dans l’organisation du pouvoir législatif, attribué à un Congrès composé de deux Chambres, le Sénat et la Chambre des représentants. Le Sénat est l’émanation des États des membres de l’Union : chacun d’eux, quelle que soit sa taille, y envoie deux délégués. La Chambre des représentants est issue des citoyens ; les États disposent donc d’un nombre de sièges proportionnel à leur population. Faut-il, dans le Sud, y inclure les Noirs ? En considérant qu’un Noir vaut les trois cinquièmes d’un Blanc, les pères fondateurs reconnaissent implicitement l’esclavage, [lequel va désormais prendre le nom plus convenable d’Institution particulière ndlr].

Une Histoire du Monde aux temps modernes.                  Larousse 2005

Mesuré à ses conséquences, apprécié à raison de la permanence de ses effets, l’événement apparaît plus décisif encore que la déclaration d’Indépendance. Cette fois c’est la naissance d’un nouvel État, et dont la nouveauté est absolue. Cette nouveauté éclate à deux points de vue. C’est d’abord un État fédéral : la Constitution, prenant acte de la faillite de la formule confédérale, ébauchée par les articles de Confédération, érige au-dessus des États dont chacun garde sa souveraineté, un État fédéral également souverain dans son ordre.

Désormais la vie politique se déroulera comme à deux niveaux distincts et superposés : l’étranger ne connaît guère que l’État fédéral, le citoyen américain a principalement affaire au gouvernement de son État. Dissociation parfaitement conforme au partage des attributions érigé par la Constitution : l’État fédéral est spécialement chargé des relations avec l’extérieur, les États assurent l’administration intérieure, sauf pour les tâches qui requièrent une coordination. Second élément de nouveauté : le gouvernement des États-Unis est républicain. C’est le premier État moderne, étendu, relativement peuplé, à adopter pour se régir cette forme de gouvernement que les penseurs politiques considéraient jusqu’alors comme exclusive des petites cités de la Grèce antique ou de l’Italie médiévale. Les États-Unis, en choisissant un type de gouvernement républicain, entreprennent une expérience qui démontrera, selon qu’elle réussira ou qu’elle échouera, que la république est viable ou ne l’est pas : de grandes espérances sont suspendues à son issue. C’est désormais un trait permanent des institutions américaines que leur fonctionnement et leur évolution engagent plus qu’elles mêmes.

Il serait erroné de conclure de l’idéalisation qui va se donner carrière à propos des institutions américaines à l’existence chez leurs pères d’un rigoureux esprit de système. Peu d’assemblées ont été aussi peu doctrinaires et la constitution fédérale porte dans toutes ses dispositions principales la marque des compromis intervenus entre les membres de la Convention : la délimitation des compétences entre l’État fédéral et les États est le fruit d’un compromis entre l’évidente nécessité d’un gouvernement commun et les droits légitimes des États particuliers.

Compromis également, entre les prétentions des grands États et les craintes des petits, la solution adoptée pour la désignation de leurs représentants aux deux chambres du Congrès, représentation égale au Sénat, quel que soit le nombre de leurs habitants (deux sénateurs par État), représentation proportionnelle à l’importance de la population à la Chambre des Représentants. Mais l’empirisme des fondateurs, leur préoccupation de concilier les points de vue différents et de ménager tous les intérêts, ne se manifestent sur aucun point plus clairement que dans les articles qui fixent les rapports entre les pouvoirs qui composent le gouvernement fédéral.

Plusieurs principes se combinent pour définir un mécanisme à la fois très simple et très délicat. La distinction des trois pouvoirs, législatif, exécutif,  judiciaire est un hommage naturel au XVIII° siècle à un principe qui domine la pensée politique de l’époque. Mais séparation ne signifie pas nécessairement rupture de toutes relations : le principe de la balance des pouvoirs vient tempérer l’application de celui de leur séparation ; ils se font équilibre, chaque branche étant contrôlée par les deux autres. Ainsi les actes législatifs du Congrès, pour acquérir force de loi, doivent obtenir la signature du président qui a le droit de leur opposer son veto ; l’exécutif est donc associé au dernier acte du processus législatif. Réciproquement le président ne peut donner effet à certaines nominations (ambassadeurs, secrétaires d’État) sans l’approbation du Sénat dont le vote est encore nécessaire, à la majorité des deux tiers, pour ratifier les traités. Séparation et équilibre des pouvoirs excluent que l’un d’eux soit dans la dépendance d’un autre ; aussi ne trouve-t-on dans la constitution américaine rien qui ressemble à la responsabilité parlementaire. L’exécutif américain – le président – échappe entièrement à ce contrôle permanent qui place ses homologues étrangers dans une position de relative infériorité par rapport au législatif : le président choisit ses ministres à son gré, ils ne relèvent que de lui, n’ont de comptes à rendre à personne d’autre ; ils ne sont pas davantage solidaires entre eux, et le président peut se séparer de l’un d’eux sans explication. Ils dépendent pourtant du Congrès de façon indirecte : dans la mesure où ils lui soumettent un projet de loi ou des demandes de crédit. Mais l’ordinaire de leur tâche administrative est soustrait normalement au contrôle du Congrès. Ce système de gouvernement est profondément différent de la tradition britannique reprise par la plupart des pays européens. La France n’a connu qu’une fois dans son histoire un régime qui se rapprochait du modèle américain : celui institué par la Constitution du 4 novembre 1848.

Une autre disposition établit une différence essentielle entre le système américain et la tradition administrative française. Dans le premier l’égalité entre les trois branches du pouvoir n’est pas absolue : elle est limitée par la suprématie du judiciaire qui s’exerce même sur l’action des autres pouvoirs. En France, un fonctionnaire ne peut, à raison d’un acte accompli dans l’exercice de sa fonction, être poursuivi devant une juridiction normale : il relève d’une justice spéciale, la justice administrative ; les juges de droit commun n’ont donc pas l’occasion de connaître de l’exercice du pouvoir ni d’apprécier les décisions de l’administration. Aux États-Unis, il en va tout autrement : un juge de droit commun peut fort bien annuler une décision présidentielle. Au sommet de la hiérarchie judiciaire, la Cour Suprême a pouvoir pour interpréter la Constitution. Les textes constitutionnels combinés à l’héritage de la coutume judiciaire anglaise instituent ainsi une sorte de gouvernement des juges.

Ce mécanisme soigneusement réglé vise à prévenir la croissance d’un pouvoir au détriment des autres : leur neutralisation mutuelle garantit la liberté des individus et les droits des États contre d’éventuels empiétements du gouvernement fédéral. Tout est calculé en fonction de la liberté : ce que l’opinion étrangère appréciera longtemps dans le système américain est précisément qu’on n’y sente point ordinairement l’existence du gouvernement. L’étrange est que l’opinion française y verra, cent ou cent cinquante ans plus tard, le modèle du gouvernement fort dont elle se plaira à opposer l’efficacité à l’impuissance du nôtre : il est vrai que, dans l’intervalle, la réalité se sera quelque peu transformée.

Telles sont les dispositions les plus originales d’une Constitution dont il n’est pas inutile de répéter qu’elle est encore en vigueur aujourd’hui dans un pays où tout le reste a changé. Le texte élaboré, voici cent soixante et quelques années, par cinquante-cinq citoyens d’une république d’un million et demi d’habitants, réunis dans une ville de trente mille âmes, pour une société adonnée presque exclusivement au travail de la terre, à la pêche et au commerce de mer, règle encore l’activité politique d’une nation de cent soixante et quelques millions d’hommes, la plus industrielle et la plus puissante du monde. La Constitution des États-Unis est le point autour duquel s’ordonne toute leur évolution, l’axe de leur histoire qu’elle domine de son architecture immuable, à peine retouchée par une vingtaine d’amendements dont au reste les dix premiers furent joints au moment de la ratification. Elle est aussi le principe et la source du patriotisme américain : l’attachement des citoyens des États-Unis à leur pays, différent de celui des Européens pour leur patrie, s’adresse peut-être plus au régime qu’au sol. Cette pérennité du texte constitutionnel dans l’universel changement est un des mystères les plus étranges, un des problèmes les plus attachants posés à l’intelligence par l’histoire des États-Unis.

Cette résistance aux vicissitudes du temps, la constitution américaine la tient de la souplesse que lui laissèrent ses auteurs : texte de compromis, elle comportait de grandes possibilités d’adaptation qui réservaient l’avenir, elle laissait à faire à la coutume, elle admettait plusieurs interprétations. De ces interprétations les deux principales se dessinent dès la première présidence de Washington (1789-1793) : elles prennent corps empiriquement, à propos des questions que posent aux hommes de gouvernement les circonstances. A considérer ces questions, on a la surprise de constater que ce sont déjà quelques unes de celles qui se poseront périodiquement à l’Union américaine : partage des compétences et des attributions entre gouvernement fédéral et gouvernement des États, institution d’une banque nationale avec ou sans privilège d’État, conduite à observer à l’égard des belligérants dans les conflits internationaux.

[…] Le grand mouvement d’expansion vers l’Ouest est un des plus grands faits de l’histoire des États-Unis, le plus lourd de conséquences sans doute avec le développement économique postérieur à 1865 ; il n’y a pas de chapitre plus original ni plus pittoresque. Nous l’avons vu devancer même la lutte pour l’indépendance : cent mille pionniers avaient déjà passé les monts ; il s’étale sur tout le XIX° siècle ; aujourd’hui encore on n’ose affirmer qu’il ait pris fin, quand on assiste aux progrès de la Californie ou du Texas. C’est une grande vérité à laquelle on ne prend pas toujours suffisamment garde, que les États-Unis ont été au siècle dernier le premier peuple colonisateur : rien n’égale en importance l’occupation et le peuplement de ces vastes espaces. Le peuplement de l’Ouest n’est pas un épisode en marge de l’histoire américaine, il tient de partout aux aspects constitutifs de cette histoire : l’immigration, à laquelle l’Ouest sert d’exutoire, le développement économique qu’il stimule, l’évolution démocratique qu’il précipite, la question noire qu’il tempère. De plus la conquête de l’Ouest a donné à l’Union américaine l’épopée dont tout peuple a besoin pour grandir son histoire et croire à son destin : les westerns sont mieux qu’un divertissement, une littérature d’agrément ou d’évasion, ils font partie de l’histoire nationale.

[…] Pendant un siècle, de l’indépendance jusqu’aux années 1890, peuplement de l’Ouest et croissance des États-Unis ont marché du même pas : c’est en 1787 que la nouvelle constitution érige l’Union en entité politique ; c’est également en 1787 que la grande Ordonnance du Nord-Ouest définit les principes qui vont régir l’avenir des territoires de l’Ouest. Les deux textes, contemporains, sont inséparables : ils sont les fondements de la grandeur américaine et portent dans leurs dispositions le germe d’une expansion illimitée. Depuis que l’Angleterre avait transféré à ses anciennes colonies les droits acquis sur le territoire enlevé à la France qui s’étendait des Alleghanies jusqu’aux Grands Lacs et au Mississippi, la question était posée de son statut : à qui appartiendrait-il ? aux États ? à l’Union ? à lui-même ? Satisfaire aux prétentions des États sur des portions de ce territoire, c’était le ravaler au niveau d’une dépendance coloniale des anciennes colonies maintenant émancipées. L’avenir, pour cette région comme pour l’Union, était dans une autre solution : les États firent abandon à la collectivité de cette vaste réserve ; c’était la doter d’un coup d’une richesse pratiquement inépuisable qui gagera effectivement les emprunts et remboursera la dette fédérale. Cette charte de l’Ouest qu’est l’ordonnance de 1787 fait encore davantage : elle prévoit que des régions de l’Ouest pourront accéder au statut d’État jouissant d’une entière égalité de droits avec les treize États constitutifs de l’Union, et règle les étapes de leur émancipation graduelle. Aucune mesure ne pouvait encourager plus efficacement l’afflux dans l’Ouest : par cette promesse d’égalité, les nouveaux arrivants avaient l’assurance de devenir un jour prochain citoyens complets d’un État souverain ; c’était d’autre part l’intérêt évident des futurs États d’attirer les immigrants pour hâter le jour de leur entrée à égalité dans l’Union. A partir de 1792, cinq ans à peine après la promulgation de l’Ordonnance du Nord-Ouest, des étoiles nouvelles apparaissent dans le champ du drapeau fédéral et grossissent la constellation américaine : Kentucky (1792), Tennessee (1796), Ohio (1803).

Voilà donc cette immense étendue de terres, des Alleghanies au Mississippi, propriété fédérale : la législation va préciser les règles d’aliénation de ces public lands. Elles sont fort libérales ; sans doute excluent-elles la distribution gratuite, mais la vente est à bas prix : aucun candidat de bonne volonté à leur acquisition ne peut être écarté : le prix moyen avoisine un dollar l’acre (un mille carré contient six cent quarante acres). Au reste ceux mêmes qui ne disposeraient pas de cette somme modique ont la faculté de s’établir comme occupants sans titres : le jour où l’administration met en vente la parcelle qu’ils ont défrichée, ces squatters ont le choix entre se porter eux-mêmes acquéreurs ou obtenir de l’acquéreur une indemnité compensatrice des améliorations qu’ils ont effectuées. Par les soins de l’administration fédérale, le territoire est relevé, arpenté, cadastré, en parcelles carrées de superficie égale et qui portent toutes un numéro d’ordre, les achats de terres régulièrement enregistrés et des titres de propriété en bonne et due forme délivrés aux nouveaux propriétaires. C’est peut-être la première fois dans l’histoire qu’on voit une société constituer de toutes pièces une classe de propriétaires fonciers et fonder en pleine clarté le droit de propriété territoriale dont le mystère se perd partout ailleurs dans une obscurité épaissie par la nuit des temps. Les États-Unis peuvent procéder ainsi parce qu’ils construisent sur une table rase : ni droits acquis, ni premier occupant, ni transmission héréditaire à ménager ; rien n’entrave l’opération première de morcellement, le territoire étant vierge comme au premier jour. La carte politique illustre de nos jours la gratuité presque absolue de l’opération : elle montre, à l’ouest des Alleghanies, les frontières des États tirées au cordeau, calquées sur les méridiens, suivant les parallèles. Les États de l’Est avaient encore un passé : ils gardaient de leurs origines des traditions, institutions, des coutumes ; ils étaient un prolongement de l’Europe. Les nouveaux États de l’Ouest sont affranchis de tout lien avec le passé, l’Europe et l’histoire : rien ne les empêche de jeter sur un sol neuf le réseau volontaire et rationnel d’une géométrie dans l’espace. C’est vraiment la table rase où débute un monde neuf, sur laquelle édifier une société et une humanité nouvelles.

Pourtant une hypothèque pèse sur ce territoire : bien que faiblement peuplé, il n’est pas absolument vide. Les Américains, même s’ils se conduisent en premiers occupants, n’y sont pas les premiers, d’autres y sont depuis des temps immémoriaux, les Indiens. Les chances sont minces d’un arrangement amiable aux termes duquel cohabiteraient les anciennes tribus et les nouveaux venus : leurs modes de vie entièrement différents rendent leurs intérêts inconciliables. Les Indiens vivent principalement de la chasse, ils suivent le gibier : bisons, animaux à fourrures, dans ses déplacements ; ils ont besoin pour vivre de grands espaces de forêt ou de prairie. Les pionniers, au contraire, à l’exception de quelques trappeurs et coureurs des bois, sont des sédentaires, même s’ils changent plusieurs fois de résidence au cours de leur existence : ils font de la terre. C’est le traditionnel conflit entre nomade et sédentaire. Cette opposition de fond engendre une tension latente qui éclate par intermittences : les Indiens tombent à l’improviste sur quelques établissements, massacrent les occupants, incendient les bâtiments ; milice et troupes fédérales exercent en représailles quelque opération punitive.

[…] La question indienne appelle une politique que mènent concurremment les États directement intéressés et le Bureau des Affaires indiennes du gouvernement fédéral. Par la négociation ou par la force elle tend au même résultat : l’éviction des Indiens [1]. La négociation vise à les convaincre d’échanger leurs territoires habituels contre d’autres situés plus à l’ouest, si possible au-delà du Mississippi. De temps à autre, les Indiens, dépossédés, refusent soudain de s’exécuter, font face et se jettent sur les Américains.

René Rémond L’Amérique anglo-saxonne      1986

La tectonique des plaques a réuni les deux Amériques, mais l’Histoire les fera évoluer à l’opposé l’une de l’autre, la frontière étant beaucoup plus de Rio Grande que l’isthme de Panama :

La propriété privée de la terre a toujours précédé en Amérique latine sa culture à des fins utiles. Les traits les plus rétrogrades du système de possession en vigueur ne proviennent pas des crises ; ils ont surgi des périodes de prospérité ; à l’inverse, les époques de dépression économique ont tempéré la voracité des latifondistes dans la conquête de nouveaux territoires. Au Brésil, par exemple, le déclin du sucre et la disparition presque totale de l’or et des diamants rendirent possible, entre 1820 et 1850, une législation qui assurait la propriété de la terre à ceux qui l’occupaient et la cultivaient. En 1850, l’ascension du café comme nouveau produit roi détermina la promulgation de la loi sur les terres, élaborée selon le goût des politiciens et des militaires du régime oligarchique et destinée à nier la propriété de la terre à ceux qui la cultivaient, à mesure que s’ouvraient, au sud et à l’ouest, les immenses étendues intérieures. Cette loi fut postérieurement renforcée et ratifiée par une copieuse législation qui reconnaissait l’achat comme unique forme d’accession à la propriété et qui créait un système notarial d’enregistrement rendant presque impossible l’éventualité qu’un simple paysan puisse légaliser sa possession…

La législation nord-américaine de la même époque se proposa l’objectif inverse, avec l’intention de promouvoir la colonisation interne des États-Unis. Au bruit grinçant de leurs charrettes, les pionniers étendaient la frontière jusqu’aux terres vierges de l’Ouest, en massacrant les indigènes : la loi Lincoln de 1862, le Homested Act, assurait à chaque famille la propriété de lots de soixante-cinq hectares que chaque bénéficiaire s’engageait à cultiver pendant une durée minimum de cinq années. Le territoire fut colonisé avec une étonnante rapidité ; la population augmentait et se répandait comme une énorme tache d’huile sur la carte. La terre accessible, fertile et presque gratuite, attirait les paysans européens comme un aimant irrésistible : ils traversaient l’Océan et les Appalaches en direction des prairies ouvertes à tous. Ainsi, ceux qui occupèrent les nouveaux territoires du Centre et de l’Ouest furent des fermiers libres. Pendant que le pays étendait ses confins et sa population, des sources de travail agricole étaient créées afin d’éviter le chômage et un marché intérieur doué d’un grand pouvoir d’achat – l’énorme masse des fermiers propriétaires – se constituait pour soutenir la vigueur du développement industriel.

Au Brésil, en revanche, les travailleurs ruraux qui, depuis plus d’un siècle, ont étendu avec énergie la frontière de pénétration n’ont pas été et ne sont pas des familles de paysans libres à la recherche d’un morceau de terre, observe Ribeiro, mais des journaliers embauchés pour servir les grands propriétaires qui ont auparavant pris possession des grands espaces vides. Les déserts intérieurs ne furent jamais accessibles à la population rurale et ne le seront pas de cette façon. Les ouvriers ont frayé un chemin, à coups de machette, à travers la forêt, et ouvert le pays au bénéfice des autres. La colonisation est en fait une simple extension des latifondi. Entre 1950 et 1960, soixante-cinq grandes propriétés brésiliennes ont absorbé le quart des nouvelles terres destinées à l’agriculture.

Ces deux systèmes opposés de colonisation intérieure révèlent une des différences les plus importantes entre les modes de développement des États-Unis et de l’Amérique latine. Pourquoi le Nord est-il riche alors que le Sud est pauvre ? Le Rio Bravo signifie beaucoup plus qu’une frontière géographique. Le profond déséquilibre actuel, qui semble confirmer la prophétie de Hegel sur la guerre inévitable entre les deux Amériques, est-il né de l’expansion impérialiste des États-Unis ou a-t-il des racines plus lointaines ? En réalité, au nord et au sud, des sociétés très dissemblables et servant des objectifs très différents s’étaient déjà formées dans la matrice coloniale. Les émigrants du Mayflower ne traversèrent pas la mer pour s’emparer des trésors légendaires ni pour anéantir les civilisations indigènes, inexistantes dans le Nord, mais pour s’installer avec leurs familles et transplanter au Nouveau Monde les modes de vie et de travail qu’ils pratiquaient en Europe. Ce n’étaient pas des soldats de fortune mais des pionniers ; ils ne venaient pas conquérir mais coloniser : ils fondèrent des colonies de peuplement. Il est certain que par la suite, au sud de la baie de la Delaware, se développa une économie de plantations esclavagistes semblable à celle que connut l’Amérique latine avec, pourtant, cette différence : aux États-Unis, le centre de gravité en fut, dès le début, les exploitations rurales et les ateliers de la Nouvelle-Angleterre, d’où allaient sortir, au XIX° siècle, les armées victorieuses de la guerre de Sécession. Les colons de la Nouvelle-Angleterre, noyau originel de la civilisation nord-américaine, n’agirent jamais en agents coloniaux de l’accumulation capitaliste européenne ; dès le début, ils vécurent dans l’optique de leur propre développement et de celui de leur nouvelle terre. Les treize colonies du Nord furent le refuge de l’armée de paysans et d’artisans que le développement métropolitain rejetait hors du marché du travail. Les travailleurs libres constituèrent la base de cette nouvelle société de l’autre côté de l’Océan.

L’Espagne et le Portugal comptèrent en revanche une importante main-d’œuvre servile en Amérique latine. Après avoir réduit en esclavage les indigènes, ils importèrent massivement les esclaves africains. Au long des siècles, une énorme légion de paysans sans emploi fut toujours disponible pour la transplantation dans les centres de production : les zones florissantes ne cessèrent jamais de coexister avec les zones en décadence, au rythme des hausses ou des baisses des exportations de métaux précieux ou de sucre, et les secondes fournissaient aux premières de la main-d’œuvre. Cette structure persiste et elle entraîne aujourd’hui encore un bas niveau de salaires, la pression des sans-emploi s’exerçant sur le marché du travail et freinant d’autre part l’augmentation du marché intérieur de la consommation. En outre, contrairement aux puritains du Nord, les classes dominantes de la société coloniale latino-américaine ne se soucièrent jamais du développement économique interne. Leurs bénéfices venaient d’ailleurs ; ils provenaient davantage du commerce avec l’étranger. Les latifondistes, les propriétaires miniers et les marchands étaient nés pour une seule fonction : ravitailler l’Europe en or, en argent et en aliments. Les produits empruntaient toujours la même direction : celle des ports et des marchés d’outre-océan. Ce qui explique également l’expansion unitaire des États-Unis et le morcellement de l’Amérique latine : nos centres de production n’étaient pas reliés entre eux, mais formaient un éventail au sommet très éloigné.

Les treize colonies du Nord connurent, si l’on peut dire, la chance de la malchance. Leur expérience historique montra la terrible importance de ne pas naître important. Car au nord de l’Amérique, sur la frange côtière que colonisèrent les émigrants anglais, il n’y avait ni or ni argent, ni civilisations indigènes offrant de denses concentrations de population déjà organisée pour le travail, ni sols tropicaux fabuleusement fertiles. La nature s’était montrée avare, ainsi que l’histoire : on ne trouvait ni métaux ni main-d’œuvre esclave pour les extraire du ventre de la terre. Ce fut un heureux hasard. Par ailleurs, du Maryland à la Nouvelle-Écosse, en passant par la Nouvelle-Angleterre, les colonies du Nord, en vertu du climat et des caractéristiques de leurs sols, produisaient exactement la même chose que l’agriculture britannique, autrement dit n’offraient à la métropole aucune production de complément. La situation des Antilles différait profondément de celle des colonies ibériques sur le continent. Des terres tropicales jaillissaient le sucre, le tabac, le coton, l’indigo, la térébenthine ; pour l’Angleterre, une petite île des Caraïbes était, du point de vue économique, plus importante que les treize colonies fondatrices des États-Unis.

Ces circonstances expliquent l’ascension et la consolidation des États-Unis, comme système économiquement autonome, qui n’expatriait pas la richesse engendrée dans son sein. Les liens qui unissaient la métropole à la colonie étaient très lâches ; en revanche, à la Barbade ou à la Jamaïque, seuls les capitaux indispensables  au renouvellement des esclaves étaient réinvestis. On le voit : ce ne furent pas des facteurs raciaux qui décidèrent du développement des uns et du sous-développement des autres. Les îles britanniques des Antilles n’avaient rien de commun avec les îles espagnoles ou portugaises. Le peu d’importance économique des treize colonies permit la diversification rapide de leurs exportations et favorisa la multiplication prématurée, impétueuse, des manufactures. L’industrialisation nord-américaine bénéficia, bien avant l’indépendance, de l’encouragement et des protections officielles. L’Angleterre se montrait tolérante, en même temps qu’elle interdisait qu’on fabriquât quoi que ce fût, même une épingle, dans ses îles antillaises.

Eduardo Galeano    Les veines ouvertes de l’Amérique Latine             Terre Humaine Plon 1981

09 1787                       Lapérouse fait escale pendant trois semaines à Petropavlosk, au Kamchatka : Jean Baptiste Barthélémy de Lesseps – l’oncle de Ferdinand – débarque pour rejoindre directement la France, muni de nombreux documents, dont une partie du journal de Lapérouse, et de l’inventaire des principaux centres de collecte et de distribution des fourrures. Il va faire 17 000 kilomètres, à cheval, en traîneau, en bateau : il sera à Irkoutsk en été 1788, puis Tomsk, Tobolsk, Kazan, Nijni Novgorod, et remettra les deux précieuses caisses à La Luzerne, ministre de la marine (ça ne s’invente pas) le 17 octobre 1788.

28 11 1787                     Louis XVI [2] signe avec Mgr de Béhaine un traité d’aide et d’assistance militaire pour aider le prince Nguyen Anh à reconquérir son royaume de Cochinchine, en échange de l’île de Poulo Condor et de Tourane, – aujourd’hui Danang -. Mgr Pigneau de Béhaine était évêque d’Adran et rêvait d’un empire chrétien en Extrême-orient, se refusant à laisser le champ libre aux missionnaires protestants. Parti depuis plusieurs années en Cochinchine, il revient en France début 1787 accompagné du très jeune fils – 4 ans – du prince Nguyen Anh, qui devint rapidement la coqueluche de la cour. Le Viêt-nam était depuis plus de cent ans séparé en deux : au nord, les Trinh tenaient le pouvoir sous la dynastie symbolique des Lê, au sud, la famille seigneuriale des Nguyen régnait sur la Cochinchine. La révolte des Tay Son fournit au jeune souverain Nguyen Anh l’occasion d’une contre offensive contre les Trinh qui s’étaient lancés derrière cette révolte : il va reprendre Saïgon en 1788, battre ensuite les Tay Son avec l’aide de l’artillerie française ; Hué tombera en 1801, et Hanoï en 1802 : Nguyen Anh, qui va se faire appeler Cialong, a unifié tout le pays auquel il donne le nom de Viêt-nam. En 1806, il se proclamera empereur avec la bénédiction des Chinois

29 11 1787             L’édit de Tolérance met définitivement fin à la guerre des camisards (protestants des Cévennes). Le mot Tolérance a été emprunté à une ordonnance analogue prise par l’empereur Joseph II : en fait c’est une liberté relative qui est concédée à une minorité confessionnelle, car il est bien entendu que seule la religion catholique jouit des droits et des honneurs du culte public.

11 12 1787                     Après l’Alaska, Lapérouse est descendu sur la Californie, puis, Macao, le Japon, où il a donné son nom au détroit séparant l’île de Sakhaline des îles Hokkaido, Corée, Kamchatka, dont il longe, en vain,  la côte ouest dans l’espoir d’y trouver un passage sur l’océan arctique.

L’océan occidental que nous avions à traverser pour nous rendre à Macao, est une mer presque inconnue, sur laquelle nous pouvions espérer de rencontrer quelques isles nouvelles. Les Espagnols qui font seuls aujourd’hui cette navigation n’ont plus depuis longtemps cette ardeur des découvertes que la soif de l’or avait peut-être excitée, mais qui leur faisait braver tous les dangers. À l’ancien enthousiasme a succédé le froid calcul de la sécurité, leur route d’Acapulco à Manille est circonscrite dans un espace de 20 lieues entre les 13° et 14° degré de latitude. Ils parcourent à peu près à leur retour le 40° degré avec les vents d’O. très fréquents dans ces parages. Certains par une longue expérience de n’y rencontrer ny vigico ny basses, ils peuvent naviguer la nuit avec aussi peu de précautions que dans les mers d’Europe, leurs traversées sont beaucoup plus courtes, et les intérêts de leurs commettants moins exposés à être anéantis par les naufrages.

Notre campagne n’ayant pour objet que des nouvelles découvertes ou au moins le progrès de la navigation dans les mers peu connues, nous évitions avec autant de soin les routes fréquentées que les gallions en mettent au contraire à suivre en quelque sorte le sillon du vaisseau qui les a précédés ; nous étions cependant assujettis à naviguer dans la zone des vents alisés, nous n’aurions pu sans leur secours nous flatter d’arriver en six mois à la Chine, et de pouvoir conséquemment suivre le plan ultérieur de notre Voyage. En partant de Monterey, je formai le projet de diriger ma route au S-O. presque par les 28° de latitude, parallèle sur lequel quelques géographes ont placé l’isle de Nuestra Signora de la Gorta.

A Macao, il observe qu’en Chine ce peuple, dont les lois sont si vantées en Europe, est peut-être le plus malheureux, le plus vexé et le plus arbitrairement gouverné qu’il y ait sur la terre. Les îles Samoa sont le paradis sur terre ! On troque volailles, cochons, perles de pacotille contre fruits et jolies femmes fort peu farouches. Et soudain, les soixante hommes d’équipage descendus à terre, sur l’île Tutuila pour faire de l’eau se voient entourés de milliers d’insulaires. Fleuriot de Langle se refuse à tirer : il va être lapidé avec 11 de ses hommes ; Boutin, le second parviendra à déséchouer les canots et réussira à rembarquer 49 hommes, dont quinze blessés.

C’est une chimère de chercher à obtenir par des bienfaits la bienveillance de ces âmes féroces qui ne peuvent être contenues que par la crainte. […] Je suis mille fois plus en colère contre les philosophes qui exaltent tant les sauvages que contre les sauvages eux-mêmes.

Lapérouse

1787                             Horace Bénédict de Saussure, naturaliste et physicien suisse, accompagné de Jacques Balmat, effectue la deuxième ascension du Mont Blanc. Il plaidera déjà en faveur du percement d’un tunnel sous le Mont Blanc, qui ne se réalisera que beaucoup plus tard, car laissé de coté par Cavour au profit des tunnels du Fréjus et Simplon.

Le curé de Biarritz voit d’un très mauvais œil les bains de mer se pratiquer de plus en plus et fait défense au sieur Moussempès de faire loges et guérites pour les baigneurs.

L’entretien des châteaux coûte trop cher à la Couronne : Louis XVI ordonne la mise en vente ou la démolition des châteaux de la Muette, du bois de Boulogne – nommé couramment le château de Madrid -, de Vincennes et de Blois… (celui de Saint Germain en Laye, fut aussi détruit, mais il appartenait à son frère, le comte d’Artois) : Ils seront vendus en totalité ou par morcellement, et, s’il ne se trouve pas d’acquéreur à prix convenable, on procédera à l’adjudication par enchères de leur démolition à faire et parfaire avec déblai et désencombrement total.

La démolition n’intervint en fait qu’après la révolution, à l’exception du château de Blois, sauvé par un réemploi en caserne. En 1787, tout cela ne donnait lieu à aucune remarque… seule la chute de la royauté rendit précieux ses châteaux. Il faudra attendre trois ans pour que l’abbé Grégoire invente le mot de vandalisme pour stigmatiser les agissements des révolutionnaires : En Italie, le peuple est habitué à respecter tous les monuments. Accoutumons les citoyens à se pénétrer des mêmes sentiments. Que le respect public entoure les monuments nationaux qui sont la propriété de tous. Ces monuments contribuent à la splendeur d’une nation et à sa prépondérance politique. C’est là ce que les étrangers viennent admirer. Les arènes de Nîmes et le Pont du Gard ont peut-être plus rapporté à la France qu’ils n’avaient coûté aux Romains.

26 01 1788                   À la tête de la First Fleet, le capitaine Arthur Phillip débarque dans la baie de Sydney Cove les premiers éléments de la colonie pénitentiaire que va devenir Sydney, dans sa première mouture : 736 condamnés de droit commun, dont 200 femmes, un taureau, une vache, 44 moutons, 3 juments et un étalon. [Sydney Cove est la baie au nord de la ville, Botany Bay celle qui est au sud].

Presque tous les endroits de la planète où les humains ont posé le pied sont occupés par le cortège de nos inséparables satellites biologiques : rats, mouches domestiques, trèfle… la liste est longue de milliers d’espèces. Chacune d’entre elles est susceptible de remplacer un équivalent local et, s’il n’y en a pas, de se tailler une niche écologique permanente dans le nouvel environnement, toujours au détriment de l’équilibre préexistant. Aucune espèce ne rivalise avec la nôtre en destruction, mais nous avons quelques concurrents redoutables. Les souris et les rats sont chez eux partout, depuis les stations polaires jusqu’aux villages équatoriaux, et  la liste des espèces locales qu’ils ont exterminées est peut-être plus longue que celle des espèces que les humains ont estourbies à coup de massue ou de lance (l’inventaire des plantes que nous avons cueillies ou piétinées à mort est plus réduit, mais on connait quelques cas). Le hanneton japonais, la guêpe germanique, la fourmi argentine, la blatte américaine, l’élodée du Canada dont les noms indiquent leur origine (présumée), sèment la pagaille dans des lieux où ils ne seraient jamais parvenus sans les navires et les avions. Mais si ces clandestins sont arrivés là sans notre consentement, la plupart des espèces invasives dominantes ont été transportés avec amour par-delà les océans, nourries et soignées à leur arrivée, puis relâchées avec notre bénédiction (ou au moins avec l’aide de cage aux serrures défectueuses).

Chèvres, renards, chats, cochons, chevaux, moineaux, étourneaux, pigeons, chênes, pins, lierre, koudzou, figuiers de Barbarie, eucalyptus, aloès, carpes, truites, abeilles, grenouille, taureau, crapaud, buffle – la liste est sans fin – sont tous unis par leur statut d’immigrants légaux, invités à dessein dans des endroits où ils n’avaient rien à faire. Dans beaucoup de cas, la décision d’introduire une espèce étrangère était bien intentionnée, mais cela a presque toujours eu des conséquences dévastatrices sur les écosystèmes locaux. Une espèce exogène introduite dans un milieu qui correspond à son habitat d’origine prend immédiatement  le dessus sur les espèces indigènes pour la simple raison qu’elle a laissé derrière elle les prédateurs, parasites et maladies qui ont évolué avec elle pendant des millions d’années et ont limité ses populations. Dans le nouvel habitat, ces limites ont disparu. Mais les locaux doivent toujours lutter contre leurs ennemis et faire face en plus à la concurrence des nouveaux venus. Sans surprise, il suffit souvent d’une ou deux générations pour que les espèces locales soient complètement submergées par les étrangères, subissant un déclin dramatique ou disparaissant complètement.

Piotr Naskrecki                   Reliques              Ulmer 2012

On ne peut résister à l’envie de raconter une histoire de moutons, contée par une vieille anglaise dans les années 70, qui était restée pour la retraite vivre dans le pays où elle avait toujours vécu : le Kenya ; car c’est aussi une histoire de moutons importés. Du temps de sa jeunesse, cela nous ramène probablement vers les années 1920, son mari, décédé depuis, avait souhaité importer des moutons d’Angleterre car ceux qu’il avait trouvé sur place ne produisaient pas assez de laine ; ce  qui fut dit fut fait ; mais les moutons importés avaient très chaud sous leur laine épaisse ; que fait-on quand on a trop chaud ? on met un chapeau. Ce qui fut dit fut fait, et les moutons se retrouvèrent bientôt tous équipés d’un joli chapeau de paille ; la paille, c’était pour ne pas dépenser des fortunes. Mais, ce que personne n’avait prévu, c’est que les moutons pourraient se révéler gourmands de cette paille : et de fait, ils se mangèrent les chapeaux les uns des autres. Exit donc la variété exogène des moutons laineux qui moururent  de chaud, ce qui permit aux Anglais d’apprendre que si les moutons anglais avaient beaucoup de laine, c’est parce qu’il fait souvent froid en Angleterre !

7 02 1788                   De Botany Bay, aujourd’hui le site de Sydney en Australie, Lapérouse confie aux mains d’Anglais, au mouillage à Port Jackson, tout à coté, une lettre pour la cour de Versailles :

Je remonterai aux îles des Amis, et je ferai absolument tout ce qui m’était enjoint par mes instructions relativement à la partie méridionale de la Nouvelle Calédonie, à l’île Santa Cruz de Mendaña, à la côte sud de la terre des Arsacides de Surville, à la terre de la Louisiane de Bougainville, en cherchant à connaître si cette dernière fait partie de la Nouvelle Guinée, ou si elle en est séparée (ultime vestige de la Terra Incognita de Quiros). Je passerai à la fin de juillet 1788 entre la Nouvelle Guinée et la Nouvelle Hollande, par un autre canal que celui de l’Endeavour, s’il en existe un.

Je visiterai pendant le mois de septembre et une partie d’octobre, le golfe de Carpentarie, et toute la côte occidentale de la Nouvelle Hollande jusqu’à la terre de Diémen (la Tasmanie) ; mais de manière qu’il me soit possible de remonter au nord assez tôt pour arriver au commencement de décembre 1788 à l’île de France.

Huit jours plus tard, le jardinier Colignon écrit : […] Les Anglais qui sont ici nous ont appris que l’Angleterre avait envoyé à Tahiti un vaisseau exprès muni d’une serre chaude pour transporter plusieurs plantes intéressantes de ces parages, et particulièrement l’arbre à pain. … lequel vaisseau n’était autre que le désormais fameux Bounty du capitaine William Bligh, ancien lieutenant de Cook.

Le dernier courrier de Lapérouse à son ami De Coulteux, est du 17 février : il est probablement atteint du scorbut : Tu me prendras à mon retour pour un vieillard de 100 ans. Je n’ai plus ni cheveux ni dents. Et je crois que je ne tarderai pas à radoter. 

Dans le même mois, il livre ses recommandations précisément sur cette maladie  : Ma théorie sur le scorbut se réduit donc à ces aphorismes, qui ne sont pas d’Hippocrate :

  • Alimens quelconques propres à l’homme, et capables de réparer les déperditions journalières.
  • Air extérieur introduit le plus souvent qu’il est possible dans les entrepôts et dans la cale.
  • Humidité occasionnée par les brumes, à combattre sans cesse par des fumigations et même des brasiers.
  • Propreté et fréquente visite des hardes des matelots.
  • Exercice habituel ; temps de sommeil suffisant, mais sans rien donner à la paresse.

Ces mesures n’ont pas dû être étrangères à la bonne santé générale de ses hommes, puisque, sur trois ans d’expédition, il n’eut à déplorer aucun décès par maladie. Ce serait tout de même un comble que Lapérouse ait été le seul de l’expédition à être mort du scorbut, mais il n’est pas du tout impossible que ce soit le cas, car  nul ne peut affirmer qu’il était encore vivant lors du drame de Vanikoro. Huit jours plus tard, Clonard écrivait au ministre, le duc de Castries, que Lapérouse l’avait nommé capitaine de l’Astrolabe et commandant en second de l’expédition en remplacement de de Langle. Puis ce fût le silence. Il faudra attendre bien longtemps pour que l’on parvienne à reconstituer à peu près la catastrophe. Des 200 disparus, bien peu avaient dépassé la trentaine.

J’accuserai les vents et cette mer jalouse
Qui retient, qui peut-être a ravi Lapérouse.
Il partit. L’amitié, les sciences, l’amour,
Et la gloire française imploraient son retour.
Dix ans se sont écoulés sans que la renommée
De son trépas au moins soit encore informée.

André Chénier

Qu’en est-il du scorbut ?

Les souffrances intenses que connurent les hommes de Vasco de Gama et plus tard ceux de Magellan auraient pu être évitées par une dose quotidienne d’une cuillerée de jus de citron, car telle est la quantité de vitamine C nécessaire pour éviter le scorbut. Dans le corps, la vitamine C – l’acide ascorbique ­permet la fabrication d’une enzyme hydroxylase, qui à son tour synthétise une protéine fibreuse, le collagène, qui constitue l’essentiel de la substance intercellulaire de tissus conjonctifs comme la peau, les ligaments, les tendons et les os – tout ce qui donne à notre corps tenue et force. Une déficience en vita­mine C conduit à la dégénérescence des fibres de collagène, donc à un affaiblissement des tissus conjonctifs, surtout dans les os et la dentine, le constituant principal des dents. Le collagène agit comme une sorte de colle qui assure l’intégrité des tissus conjonctifs, et quand il se désintègre, les tissus se séparent et les capillaires saignent, créant des ecchymoses sur la peau et des hémorragies internes. (Curieusement, l’espoir fou que les hommes d’équipage de Magellan plaçaient dans l’ingestion de rats – qui pourraient leur éviter le scorbut – était fondé : contrairement aux humains, les rats synthétisent et stockent la vita­mine C !)

Le scorbut affligera les explorateurs pendant deux siècles encore. La raison en fut souvent attribuée à la difficulté d’obtenir des oranges pendant les voyages, mais même ceux qui se penchèrent avec le plus de sérieux sur le problème ne parvinrent pas à le résoudre, et des milliers d’hommes continuèrent à mourir en mer. Finalement, en 1746, James Lind, un chirurgien naval écossais, concentra son  attention sur la question du scorbut qui affectait tant de marins de la Royal Navy. Afin d’en déterminer la cause, il mena la première étude clinique moderne dont nous ayons gardé trace. Il isola une douzaine de marins souffrant du scorbut et les nourrit de la même façon. Puis, deux par deux, il les soumit à différents traitements qui leur étaient administrés quotidiennement. Certains reçurent de l’eau de mer, d’autres de la noix de muscade et d’autres épices, certains du vinaigre et d’autres deux oranges et un citron.

La conséquence fut que les effets bénéfiques les plus rapides et les plus visibles furent perçus chez ceux qui utilisaient les oranges et les citrons, observa Lind, l’un des deux hommes qui en avaient ingéré ayant même pu reprendre le travail six jours après le début du traitement.

En dépit de ces preuves évidentes, les découvertes de Lind ne furent pas acceptées par tous. Il insista. Après avoir quitté la Marine, Lind fut élu au Royal College of Physicians d’Edimbourg, où il publia une étude exhaustive intitulée Traité sur le scorbut faisant état  d’une enquête sur la nature, les causes et le traitement de cette maladie.

Dans ce traité de quatre cents pages, Lind exposa sa propre théorie, bien curieuse, sur les origines du scorbut : il prétendit que le froid et l’humidité bouchaient les pores de la peau et mettaient en place les conditions de déclenchement de la maladie. Il n’énonçait là rien d’autre qu’une mise à jour des théories qui prévalaient à l’époque de Magellan !

Pourtant, en 1795, la Royal Navy britannique, finit par décider que chaque marin devrait recevoir une ration quotidienne de jus de citron ou de lime afin de prévenir le scorbut, une pratique qui conduisit à la création du terme limey pour parler des marins britanniques (à l’époque, une lime désignait aussi bien un citron qu’une lime). Ce fut plus un acte de foi que l’application d’une découverte scientifique, car on ne savait toujours pas pourquoi les citrons, les limes, les oranges et d’autres fruits et légumes prémunissaient contre le scorbut. Ce n’est qu’en 1932 que trois chercheurs, William A. Waugh, Charles G. King et Albert Szent-Gyorgyi,  réussirent à isoler et à synthétiser l’acide ascorbique, proposèrent une explication scientifique des effets de la vitamine C sur le corps et montrèrent comment une déficience en vitamine C provoquait le scorbut.

Laurence Bergreen      Par delà le bord du monde.      L’extraordinaire et terrifiant périple de Magellan.         Grasset 2005

Les pas de la science n’étant pas toujours, tant s’en faut, des pas de géants, on se contentera de déplorer que la simple observation du réel ait aussi longtemps été victime des préjugés et des a priori. Contentons-nous de regretter que l’on ait alors pas retenu que dix ans plus tôt, Cook, sans connaître précisément la place qu’occupent les agrumes dans la lutte contre cette maladie, en avait emporté tout de même de grosses quantités, et encore que, parmi les membres de l’expédition de Magellan, si seuls les officiers et équivalents n’avaient pas été atteints par le scorbut, c’est parce qu’ils étaient les seuls à avoir accès aux pâtes de coing, et encore que si bien des marins de Vasco de Gama atteints du scorbut, en guérirent en huit jours, c’est parce qu’ils avaient pris les oranges que leurs avaient recommandé les Arabes, ce que Vasco de Gama lui-même ne voulut pas voir.

Quels étaient au XVIII° siècle les gens à même de prendre en compte ces données ? sans doute pas les médecins en charge de la situation sanitaire d’une expédition maritime.

7 06 1788                    Journée des Tuiles à Grenoble : car c’est bien à coup de tuiles que sont reçues les troupes du Roi, emmenées par le duc de Clermont Tonnerre pour s’opposer à la réunion des parlementaires, dont plusieurs avaient été exilés, qui demandaient le rétablissement des pouvoirs des anciens états provinciaux. Clermont Tonnerre doit se replier. La réforme de Lamoignon dissociait les pouvoirs politique et judiciaire des parlements.

13 07 1788                  Un exceptionnel orage de grêle détruit une bonne partie des récoltes de la moitié nord de la France.

21 07 1788                  Les États du Dauphiné se réunissent à Vizille, y refusent l’impôt et exigent la tenue d’États généraux.

16 08 1788                 L’État suspend ses paiements : il les reprendra au retour de Necker, accompagné d’une avance de 75 millions de francs par les banquiers et les négociants.

26 08 1788                 Necker revient aux finances.

On lui remet le vaisseau si près du naufrage que toute mon admiration suffit à peine pour m’inspirer de la confiance.

Germaine de Staël, sa fille

27 12 1788                  Necker obtient le doublement de la représentation du Tiers État pour les États Généraux ; noblesse et clergé conservent la possibilité d’être élus du Tiers État.

1788                             L’automne a été très pluvieux ; en province, l’hiver est pire que celui de 1709, le printemps connaîtra la grêle et l’été sera caniculaire : tout cela est bien suffisant pour provoquer la disette et la cherté du grain, que l’on nomme alors échaudage. Et l’insécurité est partout :

Il faut savoir qu’il existe dans le beau royaume de France une armée ennemie de plus de dix mille brigands ou vagabonds qui, chaque année, se recrutent et commettent des délits de toute espèce. La maréchaussée fait perpétuellement la guerre à ces individus malfaisants qui battent les grandes routes.

Sébastien Mercier Tableau de Paris

On enregistre  – 6°8 en moyenne de décembre à l’Observatoire de Paris. Dans les monts de province – Lyonnais, Beaujolais, Pilat, Forez -, le froid est encore plus sévère.

L’hiver de 1788 a été très doux, il n’a tombé de la neige qu’une seule fois, en petite quantité et qui n’a pas séjourné ; il a fait seulement un temps mal plaisant jusqu’aux environs de pentecoste ; quelques légères pluyes et le beau tems ont remis la récolte qui a été cependant très médiocre en grain ; l’humidité convenable et la grande bize leur ayant porté domage dans un tems. La sécheresse a été de longue durée, faisant craindre pour les légumes qui ont manqué ; il y a plus de vin qu’on espérait ; aussi a-t-il été très bon marché, à 7 ou 8 l. l’ânée. On craignait de ne pouvoir semer, lorsqu’il est survenu de la pluye avant la Saint-Michel ; les premières semences sont de belle apparence ; après les grandes pluyes ont retardé les semailles et causé quelques dégâts. On a eu ensuite une belle automne ; il pleuvait du temps des vendanges qui ont été précoces. La bize a commencé à se faire sentir aux environ de la Saint-Martin, quelques gelées par intervalle ; le 24 novembre bize froide et gelée toujours en augmentant, avec de la neige qui a beaucoup de consières. Le 14 un peu de pluye qui a gelé pendant la nuit, qui a causé aux arbres un mal inconcevable par la quantité de givre qui y était attaché, qui a couché et rompu beaucoup de branches et même des arbres entiers. Il avait tellement verglacé qu’il était impossible de se tenir. Le froid encore plus rude qu’auparavant a augmenté en un tel point qu’il a surpassé celui de 1709 de deux degrés. De tems en tems de neige avec des bizes des plus rudes. On a passé par le Rhône pendant plus de quinze jours même avec des charettes ; le plus grand froid sur la fin du mois, la veille du jour de l’an, la veille des Rois.

Registres paroissiaux de Les Haies

Dans le mois de décembre 1788, le thermomètre est descendu à 17 degrés et demi au dessous de la glace, le froid s’est soutenu dans ce degré de rigueur pendant tout le mois.

Registres paroissiaux d’Albigny

Le blé vaut 7 francs ; il est défendu de sortir du bois, du charbon et de la farine de la ville de Lyon parce que les deux rivières qui l’aprovisionnent n’ont pu fournir ni dans l’automne par défault d’eau ni dans l’hyver par rapports aux glaces. Les moulins d’eau ne peuvent moudre, de sorte que les pauvres ouvriers de Lyon auxquels le travail manque encore sont dans la dernière misère. Ce jourd’hui 7 janvier 1789 le thermomètre est encore à 12 degrés au dessous de la glace. De mémoire d’homme on ne se rappelle d’avoir eu un hyver aussi constamment rigoureux. C’est peut-être parce que l’hyver précédent a été des plus doux et des plus courts.

Registres paroissiaux de Lentilly

Nous avons eu cette année 1788 la grêle le 13 juillet qui jointe à un petit animal que l’on peut appeler petit anneton, parce qu’il en a la forme et qui a rongé nos vignes, nous a emporté un bon tiers de la récolte du vin. Cette même année il a fait un froid des plus longs puisqu’il a duré depuis le milieu de novembre jusqu’au 1e janvier 1789. Il a été aussi des plus rigoureux : la Sonne et le Rhône ont été passés sur la glace qui a été sur la Sonne de quatorze pouces d’apaisseur. Le dégèle du Rhône arrivé le 14 janvier 1789, a causé les ravages les plus affreux. Tous les moulins, bateaux ou artifices qui étoient sur le dit Rhône ont été ou emportés ou calés à fond, ou considérablement endommagés, ainsi que le pont appelé Morand, qui éprouve quelques échèques dans ses éperons. Le dégel sur la Sonne arrivé le 17 janvier a causé les mêmes ravages ; le pont appelé de Serin a été emporté et le pont dit de Saint-Vincent a seulement éprouvé quelques dommage.

[…] L’hyver le plus rigoureux que l’on ait vu, mémoires d’hommes, qui avoit commencé en 1788 et qui n’a fini qu’en janvier de cette année, a gelé une partie assez considérable des vignes de la France, à laquelle s’est de plus joint beaucoup de grêle, ce qui a rendu la récolte en vin des plus médiocre car celle du bled a été passable.

Registres paroissiaux de Pouilly-le-Monial

L’hiver a commencé très rude depuis les environs de la Saint-Martin. Les 23-24-25 décembre de cette année 1788 ont été remarquables par le froid rigoureux qu’on a éprouvé, puisque le thermomètre est descendu de trois degrés et de trois-quarts de plus qu’en 1709. Tous les moulins ont été arrêtés par les glaces et on a souffert de l’hiver le plus rigoureux et le plus terrible. Le froid fut maintenu jusqu’au 1er janvier suivant, presque toujours dans le même degré et a été tel qu’on a mesuré des glaces sur la rivière de Bèbre dont quelques unes avaient 35 pouces d’épaisseur. Les habitants de cette paroisse ont cruellement souffert, surtout les pauvres qui manquaient cruellement de bois et ne pouvaient aller en chercher craignant de mourir de froid dans les neiges.

Registres paroissiaux de Saint-Clément-la-Montagne

L’hivers a été des plus rigoureux qu’on ait jamais vu, il a commencé à se faire sentir le 15 novembre, la rigueur du froid a surpassé la rigueur des hivers 1709, 1765 et 1766 qui furent extrêmement froids ; beaucoup d’arbres fendus, la moitié des châtaigniers a péri et presque tous les marroniers, les vignes ont été grandement endommagés en plusieurs endroits. Si les blés n’avoient pas été couverts de neige, ils auroit été en grand danger. Il a soufflé un vent de bize des plus véhéments et des plus froids qui a tellement introduit le froid dans les bâtiments qu’il a gelé partout, même dans les caves ; les burettes gèlent à l’église pendant la messe, on a vu aussi le vin geler dans les calices ; on a vu tomber des pluyes de glaces. Plusieurs oiseaux ont péris, on a trouvé des gelés, d’autres ayant les pattes gelées ; les rivières sont toutes gelées ; le rhône qu’on avoit jamais vu gelé l’est d’un bout à l’autre, on passe sur la glace et on le traverse ; tous les moulins sont arrêtés et la farine manque de tout côté. Si monsieur Rey, lieutenant de police de Lyon, n’avoit pas eu la sage précaution de faire venir de la farine de Chalon, de faire à grand frais casser la glace des moulins et de faire conduire par charettes du charbon de pierre de Rive-de-Gier à Lyon, la moitié des citoyens de ladite ville serait périe de faim et de froids ; les habitants de la campagne étoient à la dernière misère, si le dégèle n’étoit pas arrivé au tems où il est venu, faute de farine. Les glaces ont fait beaucoup de mal dans leur débâcle, des ponts emportés, des bateaux, des moulins, des bains, des plates, ets. On évalue à plusieurs millions le mal fait en France par les glaces. Cette année à jamais mémorable, soit par son hivers, soit par la cherté des choses, le froment vaut et a valu toute l’année 9 l., le seigle 7 l., le vin 20 l. l’ânée, le beurre 10 sols, le fromage 8 s., soit enfin par la Révolution.

Registres paroissiaux de Saint-Sorlin

L’hivers a été si long et le froid si vif, qu’aucun homme ne se rapeloit d’avoir vu un tel hivers ; le froid commença le 24 novembre 1788, fut si excessif le 31 décembre 1788, 5 et 7 janvier 1789 qu’il surpassa les hivers de 1709, de 1728, 1740 et 1766 ; le dégel arriva subitement le 13 et 14 janvier 1789 ; les rivières débordèrent et plusieurs personnes furent noyées ; on avoit traversé le Rhône sur la glace, ce qui n’étoit pas arrivé depuis 1697.

Registres paroissiaux de Brussieu

Nous avons eu cette année l’hyver le plus froid et le plus rigoureux qu’on aye vu de mémoire d’hommes, même les plus âgés au point que les thermomèttres sont descendus cinq degrés au-dessous du froid de 1709. Il a commencé le 25 novembre de cette année 1788 par des gelées si violentes que la Saône, le Rhône, la Loire toutes les rivières navigables ont été arretées et toutes les communications jusqu’au 25 janvier ; les bords de la mer même glacés. La sécheresse commencée au mois d’octobre et qui a accompagné le froid a été cause aussi que l’on ne pouvoit moudre et que le pain a manqué, même ché les boulangers, pendant une quinzaine de jours, ce qui a occasionné beaucoup de misères, comme le défaut de bois dans les villes surtout et dans les campagnes, tout le monde ayant été surpris par cet hiver précoce et vigoureux. Beaucoup de personnes sont péries par le froid. La débâcle des glaces qui avoient jusqu’à 18 pouces et 20 d’épaisseurs, ont entraînés des ponts sur les rivières de la Saône et de la Loire, des villages entiers submergés.

Registres paroissiaux de Chiroubles

L’hyver a été très rigoureux. Le froid a commencé le 20 novembre 1788 et a tous les jours augmenté jusqu’au 13 janvier, à l’exception du jour de Noël que l’on crut être arrivé au dégel, et de deux autres jours où il tomba de la neige. Le vent du nord qui domina pendant tout le temps à la suite des brouillards qui avoient tenu pendant 15 jours au moins et qui avoient occasionné une épidémie connue sous le nom de Brienne, ne permettoit presque aucune communication d’une paroisse à une autre. Les chemins remplis de glace étoient impraticables et causèrent beaucoup d’accidents. La farine devint si rare même dans les villes, que le dimanche 4 janvier, M. le lieutenant général de Villefranche et M. le procureur du Roi firent perquisition dans les maisons de Saint-George et firent enlever, au profit de leur ville, 14 sacs de farine qu’ils payèrent et qui n’étoient pas absolument nécessaires aux propriétaires. M. Rey, lieutenant général de police de Lyon, fit des prodiges en procurant du pain à cette ville et 800 bennes de charbon de terre qui arrivaient tous les jours. Le Rhône et la Saône gelèrent dans le courant de décembre et les glaces ne partirent que le 17 janvier depuis midy et demi jusqu’à 4 heures, ce qui fut répété au départ des glaces de Mâcon le 18, 19 et 20. Le pont de Sereins fut entièrement emporté, ainsi que tous les moulins qui étoient sur le Rhône, à l’exception de deux et plusieurs plattes, malgré toutes les précautions. On n’a pas idée du ravage que le dégel occasionna et cet hiver a surpassé celui de 1709. Il y eu beaucoup de malades et de morts.

Registres paroissiaux de Charentay

Froid horrible pendant tout le mois de décembre, les premiers jours de janvier les glaces de la Saône ont entraîné un pont à Lyon et celles de la Loire ont endommagé tous les moulins jusqu’à Roanne.

Registres paroissiaux de Sainte-Colombe-sur-Gand

Il n’y a rien dans cette année de remarquable si ce n’est un froid excessif ; il est peu d’endroit dans cette paroisse où la gelée n’ait pénétré ; aux approches des fêtes de Noël, les puits ont glacé au point qu’on était obligé de casser la glace avec des perches.

Registres paroissiaux de Chevrières

La terre étoit gelée de 28 pouces au cimetière.

Registres paroissiaux de Saint-André-d’Apchon, inhumation du 8/01/1789

En 1789, l’hiver fut un prodige de surprise à tous les hommes qui purent se défendre ses redoutables et morteles influences tant il fut rigoureux. Beaucoup en sont péris. Les flux de sang, les maladies épidémiques et contagieuses devinrent général tant dans les plaines que sur les montagnes et encore plus dans les villes.

Registres paroissiaux de Saint-Priest-la-Prugne

Il faut observer qu’en 1789 le froid a été plus vigoureux qu’en 1709 que les blés gelèrent. Le froid a commencé le 18 novembre 1788 et a toujours continué de plus en plus jusques au 14 janvier suivant. La nuit la plus froide est celle du 9 au 10 janvier, on a passé la Loire sur la glace depuis le 30 décembre jusques au 14 janvier que le froid diminua. Les glaces partirent de la Loire la nuit du 14 au 15 et firent un dégât affreux. Elles avaient 16 à 17 pouces d’épaisseur ; il s’en arrêta au moulin Sugny environ 12 pieds d’hauteur, sur la largeur des paquiers, il s’en fit autant près du domaine de l’Isle de sorte que le chemin du port Colomb à Feurs fut clos par la glace pendant plus de 8 jours. Ce départ de glace emporta les ponts et planches qui estaient sur les rivières, surtout celles sur Lignon, depuis Boën jusqu’à la Celle.

Registres paroissiaux de Cléppé

Les grêles de juillet 1788 ayant anéanti les récoltes, l’hiver de 1789 fut doublement dur par la rigueur du froid et le manque de grains. Le peuple, au moment des élections, était ému par le ressentiment des souffrances que lui causait la disette. Il l’attribuait à des accaparements dont il désignait les auteurs qui appartenaient, selon lui, à la classe privilégié.

Archives départementales de la Loire, C35

C’est à l’abbé Jean Canard (1914-1984) – un froid de canard – que l’on doit cette compilation de registres paroissiaux le plus souvent, publiée en 1960 sous le titre Météorologie ancienne, puis, en 1991, Le temps qu’il faisait, chronique du temps passé et notes de météorologie ancienne (XVIe-XIXe siècles) glanées en Forez et en Lyonnais, en vente à Saint Just en Chevalet à l’Artisanat du Pays d’Urfé.

Nicolas Thomas Brémontier expérimente dans la forêt de la Teste, au sud du bassin d’Arcachon, des plantations protégées par un système de palissades et de clayonnages : à sa mort en 1809, et malgré une interruption des travaux pendant la révolution, 200 000 hectares de dunes étaient fixées.

80 % des Français vivent à la campagne et 55 % y vivent du travail de la terre. La propriété paysanne s’établit à une moyenne de 40 % du territoire. La moitié des terres cultivées, surtout dans le Centre et le Midi, le sont en métayage. Dépouillé de ses attributs féodaux, il survécut parce que le seigneur – ou le propriétaire – ne pouvait pas gagner sa part du produit sans contribuer à l’investissement. Mais vers la fin du XIX° siècle, il ne sera déjà plus qu’une curiosité de certaines provinces françaises, notamment dans le Sud-Ouest.

En Angleterre, la quantité de fonte produite, dès le milieu du XVIII° siècle, est tellement importante qu’il faut trouver, en aval, un nouveau procédé d’affinage plus productif, mis au point par Cort et Onion en 1783-1784 : il consistait d’une part à décarburer la fonte dans des fours à puddler, d’autre part à étirer le métal dans des laminoirs après cinglage. A la fin du XVIII° siècle, l’ensemble technique de la sidérurgie s’est déjà considérablement modifié et l’eau, précédemment nécessaire pour actionner les soufflets, n’est plus indispensable. La houille sert de combustible à la fois pour la réduction et pour l’alimentation de la machine à vapeur actionnant les soufflets. Dès lors, l’industrie sidérurgique n’est plus liée à la proximité géographique d’une rivière et peut s’implanter près des mines. Grâce à ces progrès importants, la sidérurgie prend un essor sans précédent. Entre 1788 et 1806, la production de fonte en Angleterre a presque quadruplé et la productivité du haut-fourneau a progressé de 50 %.

Louis Sébastien Fauvel, antiquaire et agent consulaire de France en Grèce, obtient de l’empire ottoman l’autorisation de fouiller les décombres du Parthénon, résultats de l’explosion de 1687 : il en retire quelques beaux marbres… que l’on retrouvera au Louvre, pour venir grossir l’abondante collection du comte Choiseul Gouffier. Quand il ne pouvait embarquer les originaux, il en faisait faire des moulages. On parvenait alors à faire voyager tout cela pour pas trop cher : les navires qui revenaient en France à vide, s’en servaient comme lest. Lord Elgin ne fera que marcher dans ses pas.

24 01 1789                   Louis XVI convoque les États Généraux pour le 1° mai 1789.

Le Roi, en adressant aux diverses provinces soumises à son obéissance des lettres de convocation pour les États généraux, a voulu que ses sujets fussent tous appelés à concourir aux élections qui doivent former cette grande et solennelle assemblée ; Sa Majesté a désiré que, des extrémités de son royaume et des habitations les moins connues, chacun fût assuré de faire parvenir jusqu’à Elle ses vœux et ses réclamations. Sa Majesté a donc reconnu, avec une véritable satisfaction, qu’au moyen des assemblées graduelles ordonnées dans toute la France pour la représentation du Tiers État, elle aurait ainsi une sorte de communication avec tous les habitants de son royaume, et qu’Elle se rapprocherait de leurs besoins et de leurs vœux d’une manière plus sûre et plus immédiate.

[…] Il faut redresser les abus en tous genres et établir un ordre constant et invariable dans toutes les parties du gouvernement qui intéressent le bonheur des sujets.

Circulaire royale présentant la convocation des États généraux

Versailles, par son attitude exclusive et insouciante,  s’est à tel point détachée de la vraie France, qu’on ne s’y aperçoit même pas des nouveaux courants qui agitent le pays. Une bourgeoisie intelligente s’est éveillée ; les œuvres de Jean-Jacques Rousseau l’ont renseigné sur ses droits ; elle voit tout près d’elle, en Angleterre, une forme de gouvernement démocratique ; ceux qui reviennent de la guerre d’indépendance américaine lui apprennent qu’il existe un pays où l’idée de liberté et d’égalité a supprimé classes et privilèges. En France, on ne voit que stagnation et ruines, dues à l’incapacité totale de la cour. À la mort de Louis XV, le peuple avait unanimement espéré que le règne honteux des maîtresses, le scandale des protections malpropres, seraient désormais abolies ; et voici que de nouveau des femmes gouvernent, Marie-Antoinette et derrière elle, la Polignac. Avec une amertume croissante, la bourgeoisie éclairée voit s’effriter le pouvoir politique, les dettes s’élever, l’armée et la flotte dépérir, les colonies se détacher du pays, alors que tous les autres États se développent activement ; et le grand public éprouve de plus en plus le désir de mettre fin à cette indolence et à cette désorganisation.

Cette mauvaise humeur grandissante des vrais patriotes se tourne en premier lieu – et non sans raison – contre Marie-Antoinette. Incapable d et nullement désireux de prendre une décision effective, le roi – tout le pays le sait – ne compte même pas comme souverain ; seule l’influence de la reine est toute puissante. Marie-Antoinette avait donc le choix : ou s’occuper courageusement, sérieusement et avec énergie des affaires de l’État, comme sa mère, ou s’en détourner tout à fait. En vain le parti autrichien essaie-t-il sans cesse de l’amener à la politique ; pour gouverner ou co-gouverner, il faudrait lire régulièrement des documents, deux ou trois heures par jour, et la reine n’aime pas la lecture ; il faudrait prêter l’oreille aux exposés des ministres et réfléchir, et Marie-Antoinette n’aime pas la réflexion. Écouter  seulement représente déjà un gros effort pour son esprit frivole.

[…]             Aux yeux du peuple, c’est la reine qui dirige les affaires, et comme les généraux, ministres et ambassadeurs nommés par elle se révèlent incapables, que le système de cette autocratie arbitraire a prouvé son impuissance et que la France, avec une rapidité foudroyante, va au-devant de la banqueroute, toute la responsabilité retombe sur Marie-Antoinette, qui n’en a nullement conscience (mon Dieu ! elle a simplement aidé quelques gens charmants à obtenir de bonnes situations). Tous les éléments qui en France réclament le progrès, des réformes, la justice et l’effort créateur, murmurent, critiquent et menacent cette insouciante dissipatrice, la châtelaine éternellement frivole de Trianon, qui sacrifie follement et absurdement l’amour et le bien-être de vingt millions d’hommes à une orgueilleuse coterie de vingt dames et gentilshommes.

Ce grand mécontentement de tous ceux qui demandent un système nouveau, un régime meilleur, un partage plus raisonnable des responsabilités, manque pendant longtemps de centre de ralliement. Il finit par se cristalliser dans un palais, chez un adversaire acharné, de sang royal ; et de même que la réaction se rassemble chez Mesdames, à Bellevue, la révolution, elle, se groupe au Palais-Royal, chez le duc d’Orléans : c’est une offensive sur deux fronts opposés qui est déclenchée contre Marie-Antoinette. D’une nature plus portée à la jouissance qu’à l’ambition, coureur de femmes, joueur, viveur, élégant, inintelligent et, au fond, pas méchant, cet aristocrate souffre de la faiblesse propre aux natures qui ne sont pas créatrices : il est orgueilleux, mais d’une façon purement extérieure. Cet orgueil, Marie-Antoinette l’a blessé en raillant les exploits militaires de son cousin et en empêchant qu’il soit nommé grand amiral de France. Le duc d’Orléans, on ne peut plus offensé, relève le gant; en sa qualité de descendant d’une branche tout aussi ancienne que la maison régnante, de plus homme indépendant et puissamment riche, il ne craint pas, au Parlement, de faire effrontément opposition au roi et de traiter ouvertement la reine en ennemie. Les mécontents ont donc enfin trouvé en lui le chef rêvé. Ceux qui veulent se dresser contre les Habsbourgs et la branche régnante des Bourbons, ceux qui considèrent le pouvoir absolu comme quelque chose de périmé et de blessant, ceux qui exigent un régime raisonnable et démocratique en France, se placent désormais sous la protection du duc d’Orléans. Au Palais-Royal, qui représente en fait le premier club de la Révolution, bien que sous l’égide d’un prince, se réunissent tous les réformateurs : libéraux, constitutionnels, voltairiens, philanthropes et francs-maçons ; à ceux-ci viennent se joindre les insatisfaits, les endettés, les aristocrates relégués à l’arrière-plan, les bourgeois cultivés qui n’obtiennent pas d’emploi, les avocats sans clients, les démagogues et les journalistes, toutes ces forces effervescentes et débordantes de vie qui plus tard formeront les troupes d’assaut de la Révolution. C’est ainsi que sous la conduite d’un chef faible et vaniteux se forme la plus puissante des armées spirituelles, grâce à laquelle la France conquerra la liberté. Le signal de l’attaque n’est pas encore donné. Mais chacun connaît le but et le mot d’ordre : contre le roi ! et avant tout : contre la reine !

Entre ces deux groupes d’adversaires révolutionnaires et réactionnaires se dresse, isolé, l’ennemi peut-être le plus dangereux et le plus funeste de la reine, le propre frère de son mari, Monsieur, Stanislas-Xavier, comte de Provence, futur Louis XVIII. Sournois et ténébreux, intrigant et prudent, il n’adhère à aucun de ces groupes pour ne pas se compromettre prématurément et oscille à droite et à gauche jusqu’à ce que le destin lui révèle son heure. Il voit sans déplaisir les difficultés croissantes du régime, mais se garde de toute critique publique; telle une taupe noire et silencieuse il creuse ses galeries souterraines et attend que la position de son frère soit suffisamment ébranlée. Car c’est seulement quand Louis XVI et Louis XVII auront disparu que Stanislas-Xavier, comte de Provence, pourra devenir roi, prendre le titre de Louis XVIII – ambition qu’il nourrit secrètement depuis l’enfance.

Stefan Zweig              Marie Antoinette                   Insel  Verlag   Leipzig 1932

En comparaison avec le modèle anglais d’équilibre des pouvoirs dans une monarchie tempérée, la monarchie française s’empêtre dans le déficit chronique des finances royales. Ce n’est pas le moindre des paradoxes que de trouver en France une monarchie pauvre dans un royaume riche. Le pays connaît en effet une fiscalité archaïque et inadaptée quant à son assiette, quant à sa répartition territoriale et surtout quant à ses assujettis. Les impôts pèsent proportionnellement plus sur les pauvres car, pour les plus importants comme la taille, ils exonèrent les privilégiés de la noblesse et du clergé. Par le blocage que ceux-ci opposent systématiquement à toute réforme fiscale, ils creusent à la fois le déficit des finances royales et leur propre tombe. En ne comprenant pas l’avertissement que lance Montesquieu en démontrant  que l’héritage institutionnel rend indissociablement solidaires noblesse et monarchie, en exaspérant le monde paysan et la bourgeoise par la réaction seigneuriale et la réaction nobiliaire, en refusant  au roi toute participation financière, en ouvrant la lutte contre Louis XVI par l’agitation de 1788, les privilégiés poussent le roi et son ministre Loménie de Brienne à la faute lorsqu’ils se voient contraints de convoquer les États généraux pour mai 1789. Le processus, une fois enclenché, échappe au roi et aboutit à une révolution parisienne puis nationale. On est aux antipodes de la coopération de la noblesse et du Parlement anglais qui, un siècle plus tôt, avait offert la couronne à Guillaume d’Orange pour éviter une radicalisation républicaine.

Yves Carsalade.      Les grandes étapes de l’histoire économique.    Les éditions de l’École polytechnique 2009

01 1789                       Mallet du Pan, journaliste, brosse en raccourci le tableau général des rapports de force en France : il ne s’agit plus que très secondairement du roi, du despotisme et de la Constitution ; c’est une guerre entre le tiers et les deux autres ordres.

L’Abbé Sieyès publie une brochure appelée au plus grand succès : 30 000 exemplaires en à peine 4 semaines : Le plan de cet écrit est assez simple. Nous avons trois questions à nous faire.

  1. Qu’est-ce que le tiers état : Tout.
  2. Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien.
  3. Que demande-t-il ? A y devenir quelque chose.

[…] Qui donc oserait dire que le tiers état n’a pas en lui tout ce qu’il faut pour former une nation complète ? Il est l’homme fort et robuste dont un bras est encore enchaîné. Si l’on ôtait l’ordre privilégié, la nation ne serait pas quelque chose de moins, mais quelque chose de plus. Ainsi, qu’est-ce que le tiers état ? Tout, mais un tout entravé et opprimé. Que serait-il sans l’ordre privilégié ? Tout, mais un tout riche et florissant. Rien ne peut aller sans lui, tout irait infiniment mieux sans les autres.

L’abbé Grégoire, curé d’Emberménil, près de Lunéville, publie un Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs. S’y manifeste l’état d’esprit des hommes des Lumières : une volonté d’émancipation et d’égalité en faveur des minorités opprimées, mais sans respect excessif des différences culturelles et religieuses.

Le printemps de l’année 1789 est un moment d’extraordinaire effervescence dans toute la France. Des milliers d’hommes, jusque-là condamnés à la passivité politique, prennent alors la parole. Être né français, avoir vingt cinq ans, être compris dans les rôles [registres] des impositions, telles sont les conditions nécessaires et suffisantes pour prendre part aux délibérations qui préparent les États généraux. Pendant deux mois, dans les paroisses du royaume, les curés invitent leurs ouailles à choisir leurs représentants et à composer des cahiers par lesquels ils pourront faire connaître au roi leurs doléances. Dans les communautés de France, les hommes se réunissent donc, discutent et désignent des mandataires pour les assemblées de bailliage. Là, on élit les députés qui feront le voyage jusqu’à Versailles ; ils y apporteront un document qui reprend et synthétise les doléances de la région.

Théoriquement, la parole est libre. En réalité, elle est souvent confisquée, détournée et censurée, car, dans la plupart des villages, les seigneurs ou les hommes de la ville, avocats ou notaires, imposent leurs doléances et poussent à une grande modération dans le choix des demandes et dans la formulation. Pourtant, dans beaucoup de paroisses, un discours revendicatif émerge, met en question le principe même des droits seigneuriaux, critique les abus des propriétaires, dénonce le poids et l’inégalité des impôts royaux.

Parce qu’ils sont rédigés pendant la crise de l’hiver 1788-1789, des dizaines de milliers de cahiers disent les malheurs des temps, les aspirations multiples et contradictoires des Français. Ils expriment aussi l’immense confiance que ses sujets de province continuent à placer en Louis XVI, leur père. On pense que le roi peut empêcher les seigneurs de chevaucher dans les blés mûrs, peut supprimer la gabelle et les gabelous, réorganiser les provinces et même favoriser des réformes utopiques de l’armée ou de l’instruction.

Au terme de cet apprentissage de la parole politique, unique dans l’histoire de France, 1 315 députés de toutes les provinces du royaume se dirigent vers Versailles. 654 sont du tiers état, car celui-ci a obtenu que le nombre de ses représentants soit presque doublé. Plus de la moitié des députés du tiers sont avocats ou hommes de loi ; il y a quelques gros fermiers, et les autres sont négociants ou entrepreneurs. Les artisans et le petit peuple, qui forment l’essentiel du tiers état, sont totalement absents de la députation. C’est par d’autres biais qu’ils vont prendre la parole et jouer, à partir de 1789, un rôle politique fondamental dans le déroulement des événements. Grâce à la pression de la rue, au cours de ces émeutes si fréquentes en 1789 et aggravées par le prix du pain, ce sont eux qui tiennent la première place.

La prise de la Bastille n’est pas, en effet, le premier événement de l’année 1789. Dès janvier, des combats de rue opposent la noblesse et le tiers état de la ville de Rennes. En mars, à Reims, une foule de miséreux attaque des convois de blé. En avril, à Besançon, on pille et on vide de leurs stocks de blé les hôtels des parlementaires, et, à Agde, c’est la menace populaire qui obtient la baisse du prix du pain. Mais c’est à Paris qu’ont lieu les troubles les plus graves. Dans le faubourg Saint-Antoine, le sieur Réveillon, qui est le patron d’une grosse manufacture de papiers peints, a provoqué la colère de ses employés en prononçant des mots que ceux-ci ont mal interprétés. Il a dit qu’un ouvrier pourrait vivre avec 15 sous par jour. Le 27 avril 1789, aux cris de Mort aux riches ! Le pain à deux sous ! et À bas la calotte ! plusieurs centaines d’hommes se mettent en marche derrière l’effigie de Réveillon et d’un autre manufacturier, dont on saccage la maison. Le lendemain, la protestation s’amplifie et la troupe intervient. J’ai vu, rapporte un témoin anonyme, toutes les croisées de plus de vingt maisons criblées de coups de fusil, la terre couverte de sang et de cadavres. L’émeute Réveillon s’est effacée de la mémoire française. Elle est pourtant la journée la plus meurtrière de l’année, car, même si la police n’avoue que 35 morts, il est probable qu’il y en a eu plus de 300.

Dans cette ambiance tendue, des députés de toute la France se réunissent à Versailles. La philosophie est à la mode, on ne parle que de réforme du royaume, de liberté et de nation, et les États généraux, qui n’ont pas été convoqués depuis près de deux siècles, devraient se contenter, dans l’esprit du roi, de réformer la fiscalité. Ils vont commencer une révolution.

L’Histoire du Monde De 1492 à 1789.                   Larousse 1994

En 1787 Calonne, le contrôleur général des finances, avait réuni l’Assemblée des notables pour leur présenter la situation : ou les plus riches du royaume acceptent de payer des impôts comme tous les sujets du roi, ou bien le royaume court à la banqueroute. Arcboutés à leurs avantages fiscaux, les deux premiers ordres refusent. Moins d’un an plus tard, le 8 août 1788, le roi est contraint de convoquer les Etats généraux du royaume, non réunis depuis 1614, afin de trouver de nouveaux subsides. Ce n’est que le 24 janvier 1789 que le règlement des élections est édicté. Sa majesté désire que des extrémités de son royaume et des habitations les moins connues, chacun fût assuré de faire parvenir jusqu’à elle ses vœux et réclamations.

Un exemple, parmi 60 000 autres : dans le minuscule village de Vaires, près de Lagny, dans l’actuelle Seine-et-Marne, survivent 18 habitants. Le premier dimanche du mois de mars 1789, ils se réunissent pour rédiger leur cahier de doléances. Ils décrivent la misère de leur paroisse. Ils sont logés dans de petites chaumières toutes simples, sans avoir de quoi loger ni bestiaux ni même des volailles. Ils demandent qu’une fondation de 100 livres soit réalisée pour avoir un maître d’école… pour que les enfants reçoivent l’instruction qui est due à l’homme ; et le restant pour soulager la paroisse en cas d’accident.

Malouet, futur contrerévolutionnaire, flaire de suite le danger et conseille à Necker, alors à la tête du ministère, de cadrer le débat en un programme précis de thèmes, afin d’orienter l’opinion. Il n’en sera rien. Témoignage unique Un système complexe divise la France en 400 circonscriptions où doivent parvenir tous les cahiers rédigés séparément par les trois ordres, dans des Assemblées primaires.

Portés par des délégués dans les capitales de bailliages et sénéchaussées, sièges des Assemblées électorales, tous les cahiers sont synthétisés en une nouvelle rédaction, prétexte à l’élection des députés aux Etats généraux. Ces élus, à leur tour doivent réduire ces 1 200 cahiers en 36 cahiers, douze pour chaque ordre, pour ne remettre qu’un cahier le 5 mai 1789, à sa majesté, à l’ouverture des Etats généraux. La richesse documentaire se trouve à la base de la pyramide, là où une radiographie du pays devient possible, livrant un témoignage unique sur l’état du pays. Que disent les Français ? Dans les cahiers du tiers état parisien, le projet s’énonce avec une clarté sans faille. La France doit avoir une Constitution votée par les députés de la nation. Aucun riche ne peut refuser de payer l’impôt qu’il doit en fonction de sa fortune, au nom de l’égalité de tous devant la future loi. Entre temps, le roi ne peut plus imposer de nouvelles taxes sur les produits de première nécessité. Une transformation radicale des institutions se prépare en toute conscience.

A l’autre bout de la société, 80 % de la population française active vivant à la campagne, du fruit de la terre, présente un visage bigarré, parfois hétéroclite, mais de grands thèmes unissent la paysannerie. Comment se fait-il que les prix augmentant, ils ne reçoivent rien de la richesse que leur seigneur montre ostensiblement ? Pourquoi n’ont-ils plus le droit, contrairement à leurs parents, de profiter des bois comme un bien commun ? Pourquoi les plus pauvres de la communauté ne peuvent-ils plus glaner, et sont repoussés des champs pour que le bétail du seigneur puisse se nourrir avant eux ? La révolte gronde de partout. Des femmes rédigent leurs cahiers pour réclamer des salaires décents et des professions qui leur soient réservées. Une culture politique se construit au fur et à mesure de la rédaction des cahiers. La puissance légitime des futurs citoyens était devenue irrémédiablement plus forte que la force légale du monarque.

Pierre Serna                Le Monde du 4 03 2019

Dans son Histoire socialiste de la Révolution, Jean Jaurès écrira qu’il fut un des documents les plus émouvants qu’il ait jamais lu.

4 03 1789                   Le nouveau gouvernement fédéral américain entre en fonctions : Georges Washington est élu à l’unanimité président.

Les débuts ne furent pas simples et les mécontentements, importants et justifiés, furent difficiles à calmer : nombre d’officiers et de soldats de l’armée continentale demandaient le paiement des arriérés de solde, d’où plusieurs amorces de mutinerie. Ceux qui avaient quitté l’armée s’étaient  fréquemment  endettés jusqu’au cou pour s’installer comme fermier : la baisse des prix agricoles et le manque de liquidités les menaient souvent en prison : là encore on verra des tribunaux attaqués pour détruire les archives judiciaires. Les difficultés s’amoncellent encore sur les marchés extérieurs : le marché des Antilles anglaises est désormais fermé, les marchandises exportés en Angleterre sont en régime de marché ouvert : toute préférence a bien évidemment disparu ; les chantiers navals voient s’effondrer leurs commandes, et les marchands qui s’aventurent en Méditerranée sans protection de la Royal Navy, sont attaqués par les pirates !

28 04 1789                Joseph Banks, le botaniste des expéditions de James Cook, a envoyé le capitaine Bligh, 33 ans, commandant le Bounty (Abondance), un ancien charbonnier, chercher à Tahiti des pieds d’arbre à pain pour les repiquer à la Jamaïque ; 46 hommes y embarquent ; il veut prendre au plus court, c’est à dire par le cap Horn… mais les vents d’ouest y sont furieux : impossible de le doubler : Bligh s’y essaie pendant 30 jours, virement de bord sur virement de bord, renonce et repart vers l’est, par le Cap de Bonne Espérance : quand il touchera Tahiti, le Bounty avait déjà effectué 50 000 kilomètres. Tout le monde y passe du bon temps, du très bon temps… les Vahinés sont accueillantes, on le sait. Il remplit son bateau d’arbres à pain, très gourmands en eau… qu’il rationne pour l’équipage, tout en le menant à la dure ; lui-même ne se rationne pas sur le rhum ; à la première escale, – il fait route vers l’Australie – , les indigènes refusent un ravitaillement en eau… Emmenés par Christian Fletcher, 8 marins se mutinent et l’abandonnent avec 18 de ses fidèles sur une chaloupe de 7.20m de long ; le reste de l’équipage, bon gré, mal gré, s’aligne derrière Fletcher. Mais il en faudrait plus pour décourager un marin anglais, fut-il porté sur la bouteille et violent : ils feront 6 500 kilomètres en 43 trois jours, découvriront les îles Banks, et mettront pied à terre à Koupang, sur l’île hollandaise de Timor, en n’ayant perdu qu’un seul homme, tué par des indigènes. Des arbres à pain seront finalement plantés à Saint Vincent, en Jamaïque en 1793, sans grand succès car les esclaves de Jamaïque, refusant de les manger, les donnèrent aux cochons ! Christian Fletcher, l’officier meneur des révoltés, commença par ramener le Bounty à Tubuai, au sud de Tahiti, puis regagna Tahiti, en laissant sur place 16 mutins, et en repartit avec 27 Européens, 18 Tahitiens et Tahitiennes : ils s’établirent en janvier 1790 sur l’île de Pitcairn, alors quasiment inconnue [3], car mal positionnée sur les cartes, à 2 000 km. au sud-est de Tahiti, à mi-chemin entre la Nouvelle Zélande et le Panama ; sitôt débarqués, ils surent vivre en paix pendant deux ans, mais la mort accidentelle d’une Tahitienne divisa irrémédiablement les deux communautés, qui finirent par s’entre-tuer sur fond de domination des Anglais sur les Tahitiens et d’attribution des belles Tahitiennes. L’anarchie prendra le dessus : l’un d’eux commence par brûler le Bounty… Fletcher sera tué en 1792 – tant et si bien qu’il ne resta plus qu’un homme, Alexander Smith, dix Tahitiennes et vingt-quatre enfants : il n’en faut pas plus pour faire une colonie, qui sera découverte en 1808 par le Topaz, un baleinier américain. Les dix survivants restés à Tahiti seront jugés en Angleterre : trois seront pendus, cinq acquittés et les trois derniers bénéficieront de circonstances atténuantes. Bligh sera lui aussi jugé, finalement amnistié et même promu.

À partir de là, les versions divergent ; Pitcairn étant devenue trop petite pour nourrir toute la colonie, 194 d’entre eux déménageront sur Norfolk où ils arriveront le 17 juin 1856. L’île de Norfolk, qui avait été aussi l’un des plus terribles centres pénitentiaires de l’Empire britannique jusqu’au milieu du xix° siècle. Colleen McCullough, l’auteure des oiseaux se cachent pour mourir s’y installera dans les années 1980 puis épousera un descendant des révoltés du Bounty. Décédée à Norfolk, elle y a été enterrée. Une récente enquête médicale montre que les descendants des révoltés développent en moyenne beaucoup moins la myopie que les autres : révoltez-vous, c’est au moins bon pour les yeux. Placés sous l’autorité du gouvernement australien, ils devinrent autonomes en 1979, mais en 2015, ce statut risque fort de disparaître pour que Norfolk, qui n’est plus en mesure d’assumer son autonomie, redevienne australienne.

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[1] Régis Debray, préfère parler de pieux génocide.

[2] Qu’il en aura donc fallu du temps à notre Éducation Nationale tout empêtrée de sectarisme républicain pour cesser de voir Louis XVI à travers le seul petit trou d’une serrure.

[3] En fait les îles Pitcairn et Henderson avaient été peuplées de polynésiens vers l’an mille : on y trouve temples en terrasse, outils de pierre, tas d’arêtes de poisson et d’os de tortue et d’oiseaux… Ces polynésiens étaient restés tributaires d’une île voisine, Mangareva, pour une bonne part de leur alimentation. La surpopulation de Mangareva entraîna sa perte… et celle des îles Pitcairn et Henderson par là même. Henderson se repeuplera… en déchets flottants en tous genres aux XX° et XXI° siècles, alors qu’il n’y a plus un seul habitant susceptible de les produire, et aucun habitat polluant à moins de 5000 km ! plus de 3750 objets par jour, donnant une densité de 650 objets par m² ! En fait, l’île se trouve à proximité du centre du gyre du sud Pacifique, gigantesque tourbillon où s’accumulent les débris transportés par les courants marins venant d’Amérique du Sud ou provenant des bateaux. Classée au Patrimoine mondial de l’Unesco, l’île est décrite comme l’un des rares atolls du monde à avoir conservé une écologie pratiquement intacte. Sa situation isolée permet d’y observer la dynamique de l’évolution insulaire et de la sélection naturelle. L’Unesco va devoir revoir sa fiche, à moins que l’on ne décide plus simplement de supprimer l’UNESCO.


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