7 octobre 1800 au 14 mai 1804. Surcouf s’empare du « Kent ». Jefferson. 16431
Publié par (l.peltier) le 27 octobre 2008 En savoir plus

7 10 1800                    Surcouf , 27 ans, commande la frégate La Confiance et s’attaque à beaucoup plus gros que lui, le Kent, vaisseau de la compagnie anglaise des Indes, qui déplace 1 200 tonneaux, est armé de 40 pièces de gros calibre ; son équipage a de la bouteille, il est important, et de plus soutenu par un corps des fusiliers marins, les Royal Fusiliers : l’ensemble représente trois fois l’effectif dont dispose Surcouf. Mais rien ne résistera à la furie de ses hommes : les femmes, dont une princesse allemande, seront épargnées – son mari, Saint John, deviendra l’ami de Surcouf – mais main basse sera faite sur tout ce qui peut représenter de près comme de loin un peu de valeur. Un officier anglais prisonnier, gardant sa morgue et son sourire hautain, lance à Surcouf :

Vous autres Français, ne vous battez que pour l’argent, tandis que nous, Anglais, nous battons pour l’honneur et pour la gloire !

Qu’est-ce que cela prouve ? répond Surcouf, sinon que chacun se bat pour acquérir ce qui lui manque.

L’accueil sera triomphal à l’île de France, aujourd’hui Maurice. Le peintre-écrivain Louis Ambroise Garneray servait alors sous les ordres de Surcouf ; il était de la bataille, en fit un tableau : la Prise du Kent, et aussi le récit :

Nous cinglions donc le lendemain de notre rencontre avec la Sybille, ce jour était le 7 août 1800, vers le Gange, lorsqu’on entendit la vigie du mât de misaine crier :

– Oh ! d’en bas ! oh !
– Holà! répondit le contremaître du gaillard d’avant en dirigeant tout de suite son regard vers les barres du petit perroquet.
– Navire ! crie de nouveau la vigie
– Où ?
– Sous le vent à nous, par le bossoir de bâbord, quasi sous le soleil !
– Où gouverne-t-il ?… reprit le contremaître.
– Au nord !
– Est-il gros ? Regarde bien avant de répondre.
-Très gros !
 
– Eh bien, tant mieux ! dirent les hommes de l’équipage. Les parts de prise seront plus fortes.

L’officier de quart, qui, l’œil et l’oreille au guet, écoutait attentivement ce dialogue, se disposait à faire avertir notre capitaine alors retiré dans sa cabine, lorsque Surcouf, l’ennemi juré de toute formalité et de tout décorum, apparut sur le pont. Surcouf, qui voyait, savait et entendait tout ce qui se passait à bord de la Confiance, s’élança, sa lunette en bandoulière et sans entrer dans aucune explication, sur les barres du petit perroquet. Une fois rendu à son poste d’observation et bien en selle sur les traversins, il braqua sa longue-vue sur l’horizon. L’attention de l’équipage, excitée par la cupidité, se partagea entre la voile en vue et Surcouf.

– Laissez arriver ! mettez le cap dessus ! s’écrie bientôt ce dernier en passant sa longue-vue à M. Drieux. Un charivari infernal suit cet ordre ; la moitié de l’équipage, qui repose en ce moment dans l’entrepont, se réveille en sursaut, s’habille à la hâte sans trop tenir compte de la décence, et envahit précipitamment les panneaux pour satisfaire sa curiosité ; en un clin d’ œil, le pont du navire se couvre de monde : on s’interroge, on se bouscule, on se presse en montant au gréement, chacun veut voir ! Surcouf réunit alors son état-major autour de lui et nous interroge sur nos observations. Ce conseil improvisé ne sert pas à grand-chose. Chacun, officier, maître, matelot, donne tumultueusement son avis ; mais cet avis est en tout point conforme à celui de notre commandant : c’est-à-dire que le navire en vue est à dunette, qu’il est long, bien élevé sur l’eau, bien espacé de mâture ; en un mot, que c’est un vaisseau de guerre de la Compagnie des Indes, qui se rend de Londres au Bengale et qui, en ce moment, court bâbord amure et serre le vent pour nous accoster sous toutes voiles possibles. À présent, ce navire doit-il nous faire monter à l’apogée de la fortune, ou nous jeter, cadavres vivants, sur un affreux ponton ? C’est là un secret que Dieu seul connaît ! N’importe, on risquera la captivité pour acquérir de l’or ! L’or est une si belle chose, quand on sait, comme nous, le dépenser follement.

-Tout le monde sur le pont, hèle Surcouf du haut des barres, où il s’est élancé de nouveau, toutes voiles dehors ! Puis, après un silence de quelques secondes :

– Du café, du rhum, du bishop [vin chaud épicé]. Faites rafraîchir l’équipage ! … Branle-bas [1] général de combat ! ajouta-t-il d’une voix éclatante.

– Branle-bas ! répète en chœur l’équipage avec un enthousiasme indescriptible. Au commandement de Surcouf, le bastingage s’encombre de sacs et de hamacs, destinés à amortir la mitraille ; les coffres d’armes sont ouverts, les fanaux sourds éclairent de leurs lugubres rayons les soutes aux poudres ; les non-combattants, c’est-à-dire les interprètes, les médecins, les commissaires aux vivres, les domestiques, etc., se préparent à descendre pour approvisionner le tillac de poudre et de boulets, et à recevoir les blessés ; le chirurgien découvre, affreux cauchemar du marin, les instruments d’acier poli ; les panneaux se ferment ; les garde-feu, remplis de gargousses, arrivent à leurs pièces ; les écouvillons et les refouloirs se rangent aux pieds des servants, les bailles de combat s’emplissent d’eau, les boutefeux fument : enfin, toutes les chiques sont renouvelées, chacun est à son poste de combat ! Ces préparatifs terminés, on déjeune. Les rafraîchissements accordés par Surcouf font merveille ; c’est à qui placera un bon mot ; la plus vive gaîté règne à bord ; seulement cette gaîté a quelque chose de nerveux et de fébrile, on y sent l’excitation du combat ! Cependant le vaisseau ennemi, du moins on a mille raisons pour le présumer tel, grandit à vue d’œil et montre bientôt sa carène. On connaît alors sa force apparente, et la Confiance courant à contre-bord l’approche bravement sous un nuage de voiles. A dix heures, ses batteries sont parfaitement distinctes ; elles forment deux ceintures de fer parallèles de trente-huit canons ! Vingt six sont en batterie, douze sur son pont !… C’est à faire frémir les plus braves ! Une demi-lieue nous sépare à peine du vaisseau ennemi.

Mes amis, nous dit Surcouf, dont le regard étincelle d’audace, ce navire appartient à la Compagnie des Indes, et c’est le ciel qui nous l’envoie pour que nous puissions prendre sur lui une revanche de la chasse que nous a donnée hier la Sibylle ! Ce vaisseau, c’est moi qui vous le dis, et je ne vous ai jamais trompés, ne peut nous échapper !… Bientôt il sera à nous : croyez-en ma parole ! Cependant, comme la certitude du succès ne doit pas nous faire méconnaître la prudence, nous allons commencer d’abord par tâcher de savoir si tous ses canons sont vrais ou faux. Le brave et rusé Breton fait alors diminuer de voiles pour se placer au vent, par son travers, à portée de 18. À peine cette manœuvre est-elle opérée, qu’un insolent et brutal boulet part du bord de l’ennemi pour assurer ses couleurs anglaises. A cette sommation d’avoir à montrer notre nationalité, un silence profond s’établit sur la Confiance.

– Imbécile ! s’écrie Surcouf en haussant les épaules d’un air de pitié et de mépris. Apostrophant alors l’ennemi comme s’il eût été un adversaire en chair et en os, notre capitaine se met à débiter, avec un entrain et une verve qui faisaient bouillir d’enthousiasme le sang de l’équipage dans ses veines, un discours, en argot maritime, qui est resté comme le chef-d’œuvre du genre. Surcouf parlait encore, lorsque l’Anglais, irrité de notre lenteur à obéir à ses ordres, nous envoya toute sa bordée.

– À la bonne heure donc ! s’écrie notre sublime Breton radieux ; voilà qui s’appelle parler franchement. À présent, mes amis, assez causé. Soyons tout à notre affaire. Alors après les trois solennels coups de sifflet de rigueur, le maître d’équipage Gilbert commande :

– Chacun à son poste de combat !

Et le silence s’établit partout. La bordée de l’Anglais nous avait, est-ce la peine de le dire, parfaitement prouvé que les trente-huit canons qui allongeaient leurs gueules menaçantes par ses sabords étaient on ne peut plus véritables et ne cachaient aucune supercherie. Une chose qui nous surprit au dernier point et nous intrigua vivement fut d’apercevoir sur le pont du vaisseau ennemi un gracieux état-major de charmantes jeunes femmes vêtues avec beaucoup d’élégance et nous regardant, tranquillement abritées sous leurs ombrelles, comme si nous n’étions pour elles qu’un simple objet de curiosité ! Ce vaisseau, malgré les couleurs qui flottaient à son mât, appartenait-il donc à la riche compagnie danoise ? Car le Danemark étant alors en paix avec le monde entier, et protégé par l’Angleterre, à qui il rendait en sous-main tous les services imaginables, ses navires parcouraient librement toutes les mers, surtout celles de l’Inde. Mais alors pourquoi nous avoir envoyé sa bordée ? Probablement parce que, beaucoup plus fort que nous, et nous considérant comme étant en sa puissance, il tenait à rendre un service à l’Angleterre son amie. Cela pouvait être. D’un autre côté, nous nous demandions si ce n’était pas par hasard un vaisseau trompeur ? [navires semblant appartenir au commerce, mais de fait armés en guerre] Mais non, cela n’est pas probable, car alors, au lieu de faire parade du nombreux équipage qui encombre son pont, il l’aurait en ce cas dissimulé avec le plus grand soin.

– Ah ! nous dit Surcouf, qui partage lui-même nos incertitudes, je croyais ce John-Bull un East-Indiaman… Voici à présent de nombreux officiers de l’armée de terre qui se montrent sur son pont, et rendent cette supposition invraisemblable… Enfin, n’importe, reprend le Breton après un moment de silence en broyant, sans s’en douter, son cigare entre ses dents, qu’il soit ce qu’il voudra, peu nous importe ! L’essentiel, pour le moment, c’est de nous en emparer ! Ainsi donc, hissons le pavillon français en l’assurant d’un coup de canon. Cet ordre, qui rend le combat inévitable, est exécuté. Alors Surcouf appelle l’équipage autour de lui, et, je me souviens de ce discours comme si je l’avais entendu prononcer hier, il lui parle ainsi :

– Mes bons, mes braves amis ! vous voyez sous notre grappin, par notre travers, et voguant à contre-bord de nous, le plus beau vaisseau que Dieu ait jamais, dans sa sollicitude, mis à la disposition d’un corsaire français !… Ne pas nous en emparer, et cela vivement, tout de suite, serait méconnaître la bonté et les intentions de la Providence et nous exposer, par la suite, à toutes ses rigueurs. Sachez-le bien, ce portefaix qui nous débine à cette heure contient un chargement d’Europe qui vaut plusieurs millions ! Il est plus fort que nous, direz-vous, j’en conviens ; je vais même plus loin, j’avoue qu’il y aura du poil à haler pour l’amariner. Oui, mais quelle joie quand, après un peu de travail, nous nous partagerons des millions ! Quel retour pour vous à l’île de France ! Les femmes vous accableront tellement d’œillades, d’amour et d’admiration, que vous ne saurez plus à qui répondre… Et quelles bombances ! Ça donne le frisson, rien que d’y penser !

À cette perspective d’un bonheur futur si habilement évoqué, un long murmure s’éleva dans l’équipage. Surcouf reprit :

– Prétendre, mes gars, que nous pouvons lutter avec ce lourdaud là à coups de canon, c’est ce que je ne ferai pas, car je ne veux pas vous tromper ! Non !… nos pièces de six seraient tout à fait insuffisantes contre ses gros crache-mitraille !… Pas de canonnade donc, car il abuserait de cette bonté de notre part pour nous couler ! Voilà la chose en deux mots : Nous sommes cent trente hommes ici, comme eux sont aussi à peu près cent trente hommes là-bas… Bon ! Or, chacun de vous vaut un peu mieux, je pense, qu’un Anglais ! Vous riez, farceurs… Très bien !… Une fois donc à l’abordage, chacun de vous expédie son English… Rien de plus facile, n’est-ce pas ? D’où il s’ensuivra qu’au bout de cinq minutes il n’y aura plus que nous à bord. Est-ce entendu ?

– Oui, capitaine, s’écrièrent les matelots avec enthousiasme, ça y est ! à l’abordage !…

– Silence donc! reprit le Breton en apaisant à grands coups de tout ce qui se trouva sous sa main ce tumulte de bon augure. Laissez moi mettre à profit le temps qui nous reste, avant que nous abordions l’ennemi, pour vous expliquer mes intentions. Une fois que l’on comprend une chose, cette chose va toute seule. Or donc, nous allons rattraper le portefaix en feignant de vouloir le canonner par sa hanche du vent : alors je laisse arriver tout d’un coup, je range la poupe à l’honneur ; puis, revenant tout de suite du lof, je l’aborde par dessous le vent… pour avoir moins haut à monter ! Quant à ses canons, c’est pas la peine de nous préoccuper de cette misère… Nous sommes trop ras sur l’eau pour les craindre… les boulets passeront par-dessus nous !… À présent, sachez que d’après mes calculs, et je vous gardais cette nouvelle pour la bonne bouche, nos basses vergues descendront à point pour établir deux points de communication entre nous et lui… Ce sera commode au possible une vraie promenade. C’est compris et entendu ?

– Oui, capitaine, s’écria l’équipage.

– Très bien. Vous êtes de bons garçons ! Par-dessus le marché, je vous donne la part du diable pendant deux heures pour tout ce qui ne sera pas de la cargaison.

À cette promesse magnifique, l’équipage ne pouvant plus modérer la joie unie à la reconnaissance qui l’oppressait poussa une clameur immense et frénétique qui dut retentir jusqu’au bout de l’horizon. On se précipite aussitôt sur les armes : chacun se munit d’une hache et d’un sabre, de pistolets et d’un poignard ; puis, une fois que les combattants ont garni leurs ceintures, ils saisissent, les uns des espingoles chargées avec six balles, les autres des lances longues de quinze pieds : quelques matelots, passés maîtres dans cet exercice, serrent énergiquement dans leurs mains calleuses un solide bâton. Surcouf, toujours plein de prévoyance, fait distribuer aux non combattants, qu’il range au milieu du pont, de grandes piques ; et il leur donne la consigne de frapper indistinctement sur nos hommes et sur ceux de l’ennemi, si les premiers reculent et si les seconds avancent. Les hunes reçoivent leur contingent de monde ; des grenades y sont placées en abondance, et notre commandant confie la direction de ces projectiles meurtriers aux gabiers Guide et Avriot, dont il connaît l’intrépidité, l’adresse et le sang-froid. Enfin des chasseurs de Bourbon, expérimentés et sûrs d’eux-mêmes, s’embusquent sur la drome et dans la chaloupe pour pouvoir tirer de là, comme s’ils étaient dans une redoute, les officiers anglais. Dès lors, nous sommes en mesure d’attaquer convenablement : nous faisons bonne route.

– Savez-vous bien, capitaine, dit un jeune enseigne du bord, nommé Fontenay, que tous ces cotillons juchés sur la dunette du navire ennemi ont l’air de se moquer de nous ! Regardez ! elles nous adressent des saluts ironiques, et nous font de petits signes avec la main qui peuvent se traduire par : Bon voyage, messieurs, on va vous couler ! Tâchez de vous amuser au fond de la mer.

Oh ! que nous allons nous divertir

– Fanfaronnade que tout cela ! reprend Surcouf. Ne vous mettez point ainsi en colère, mon cher Fontenay, contre ces charmantes ladies… d’autant plus qu’avant une heure d’ici nous les verrons, humbles et soumises, courber la tête devant notre regard !… Alors, ma foi, il ne tiendra plus qu’à nous de leur jeter le mouchoir ; mais nous serons plus généreux et plus polis envers elles qu’elles ne le sont en ce moment pour nous !… Nous respecterons leur malheur et leur faiblesse, et nous leur montrerons ce qu’il y a de générosité et de délicatesse dans le cœur des corsaires français !… Ce que je dis là a l’air de vous contrarier, Fontenay !… Oui, je sais que vous êtes friand d’aventures… Tant pis pour vous ; je veux et j’entends que ces femmes soient traitées avec les plus grands égards…

– Voilà aussi des messieurs habillés de rouge, semblables à des écrevisses bouillies, dit à son tour l’enseigne Viellard, qui haussent les épaules et nous tournent le dos !…

– Tant mieux donc, cela est de bon augure ! répond le Breton, qui semble s’amuser des insultes que nous prodiguent nos ennemis, mais qui, on le voit à l’éclair de son regard et à la mastication nerveuse de son cigare, est en proie intérieurement à une profonde colère. En effet, Surcouf, pour tromper son impatience, passe son poignet dans l’estrope du manche de sa hache, frotte la pierre de son fusil avec son ongle, jette son gilet à la mer, et, déchirant avec ses dents les manches de sa chemise jusqu’à l’épaule, met son bras puissant et dénué d’entraves à l’air.

– À plat ventre tout le monde, jusqu’à nouvel ordre ! reprend-il après un léger silence qu’il emploie à dompter sa fureur.

Pendant le cours de nos préparatifs et de notre conversation, le vaisseau ennemi avait viré de bord vent devant pour rallier la Confiance et pouvoir ensuite la foudroyer tout à son aise ; de notre côté, nous avions exécuté la même évolution, afin de gagner sa hanche, tomber après sous le vent à lui et lancer nos grappins à son bord. Nos amures étaient à bâbord, les siennes à tribord, aussi, dans le moment où nous le croisions pour la deuxième fois, dans le but d’atteindre cette position, il nous envoie toute sa bordée de tribord à demi-portée : un heureux hasard nous protégeait, sans doute la chance de Surcouf, car cette trombe de feu ne nous toucha même pas. Alors la Confiance laisse arriver un peu pour passer sous le vent du vaisseau ; mais l’ennemi, qui comprend que cette manœuvre n’a pour but que de nous faciliter l’abordage, vire encore de bord une fois, et nous oblige, par son changement d’amures, à venir du lof sur l’autre bord, afin de le maintenir toujours sous notre écoute. Cependant Dieu sait que le vaisseau ne craint pas l’abordage ; il croit en toute sincérité, et sans que cette croyance soit altérée par le moindre doute, qu’il aurait à l’arme blanche facilement raison de nous. Toutefois, il préfère à un combat, qui, bien que l’issue n’en soit même pas pour lui douteuse, peut, et doit cependant lui faire éprouver quelques pertes, il préfère, dis-je, nous foudroyer et nous couler à distance, sans s’exposer lui-même à aucun danger. Pour manœuvrer plus commodément, il cargue même sa grande voile. Cette manœuvre n’est pas encore terminée, que Surcouf, avec cette perception rapide et inouïe qui le distingue à un degré si éminent, et lui a déjà valu tant de prodigieux succès, pousse un cri joyeux qui attire l’attention de tout l’équipage. C’est le rugissement triomphant du lion qui s’abat victorieux sur sa proie.

– Il est à nous, mes amis ! dit-il d’une voix éclatante. La plupart de nos marins ne comprennent certes pas la cause de cette exclamation ; mais comme Surcouf, à leurs yeux, ne peut se tromper, ils n’en accueillent pas moins cette bienheureuse nouvelle avec des cris de joie. Il ne nous reste plus maintenant, pour forcer l’ennemi à accepter l’abordage, qu’à nous placer sous le vent et par sa hanche de tribord. Cette position, rien ne peut nous empêcher de la prendre ; seulement il nous faut la payer par une troisième volée tirée à petite portée de mousquet : n’importe, nous ne pouvons laisser échapper, sans en profiter, la faute énorme et irréparable que l’ennemi a commise en se privant de sa grande voile ; nous subirons cette dernière volée. Effectivement, comme nous nous y attendions, le volcan de sa batterie fait irruption et éclate. L’orage de fer inonde notre pont et nous enlève notre petit mât de perroquet : raison de plus pour persévérer ! Il est évident que l’ennemi va être forcé de venir se mettre à la portée de nos grappins ; courage !

– Qu’il s’y prenne maintenant comme il voudra, nous n’en serons pas moins bientôt à son bord ! s’écrie Surcouf  ? Arrondissez sa poupe à tribord, timoniers ! continue notre capitaine

– Largue les boulines et les bras du vent partout !

La Confiance, prenant vent sous vergue, s’élance alors sur son ennemi avec la rapidité provocante d’un oiseau de proie. Alors le Kent, nous apercevons enfin le nom du vaisseau ennemi écrit en lettres d’or sur son arcasse, le Kent, voulant nous lâcher sa quatrième bordée par bâbord, envoie vent devant, manque à virer comme nous l’avions prévu ; et décrit une longue abatée sous le vent.

– Merci, portefaix de mon cœur, s’écrie Surcouf en apostrophant ironiquement le Kent, tu viens me présenter ton flanc de toi-même ! Vraiment, on n’est pas plus aimable et pas plus complaisant ! Canonniers ! halez dedans les canons de bâbord, ils gêneraient l’abordage. Masque partout ! Lof, lof la barre de dessous, timonier ! La Confiance, alors ombragée par les voiles du Kent, rase sa poupe majestueuse, se place contre sa muraille de tribord, et se cramponne après lui avec ses griffes de fer.

Ici, il se passe un fait singulier, et qui montre, mieux que ne pourrait le faire un long discours, combien l’audace de Surcouf dépassait de toute la hauteur du génie les calculs ordinaires de la médiocrité. Son agression a été tellement hardie que les Anglais ne l’ont pas même comprise : en effet, nous croyant hors de combat, par suite de la dernière bordée, et ne pouvant soupçonner que nous songeons sérieusement à l’abordage, ils se portent en masse et précipitamment sur le couronnement de leur navire, pour choisir leurs places et pouvoir jouir tout à leur aise de notre défaite et de nos malheurs. Que l’on juge donc quelle dut être la stupéfaction de l’équipage du Kent quand, au lieu d’apercevoir des ennemis écrasés, abattus, tendant leurs mains suppliantes et invoquant humblement des secours qu’on se propose de leur refuser, il voit des marins pleins d’enthousiasme qui, les lèvres crispées par la colère, les yeux injectés de sang, s’apprêtent, semblables à des tigres, à se jeter sur eux… Ce spectacle est pour eux une chose tellement inattendue, que pendant quelques secondes les Anglais ne peuvent en croire leurs yeux. Bientôt cependant l’instinct de la conservation les rappelle à la réalité et ils abandonnent le couronnement du Kent, avec plus de précipitation encore qu’ils n’en ont mis à l’envahir,  pour courir aux armes. Les deux navires bord à bord et accrochés par les grappins, nos vergues amenées presque sur le bastingage du Kent, présentent à nos combattants un pont qui les conduit sur son gaillard d’avant.

– À l’abordage ! s’écrie Surcouf d’une voix qui ressemble à un rugissement et n’a plus rien d’humain.

– À l’abordage! répète l’équipage avec un ensemble de bon augure et en s’élançant, avec un merveilleux élan, sur le vaisseau ennemi.

– Quant à vous, non-combattants, continue Surcouf, chez qui la prudence et le sang-froid ne s’endorment jamais, quant à vous, non-combattants, ne bougez pas de vos places, et massacrez sans pitié tous ceux qui descendront sur le pont, qu’ils soient Anglais ou Français… peu importe… tuez-les toujours !…Surcouf vient à peine de donner cet ordre, qui rappelle assez Fernand Cortez brûlant ses vaisseaux, quand une quatrième volée partant du Kent nous assourdit et nous couvre de flamme et de fumée ; la Confiance frémit, à cette secousse, depuis sa carène jusqu’aux sommets de ses mâts ; heureusement elle est si ras sur l’eau, qu’à peine est-elle atteinte.

– À toi maintenant, Drieux ! s’écrie bientôt Surcouf en s’adressant à son second, qui commande la première escouade d’abordage.

En ce moment, les flancs des deux navires, poussés l’un contre l’autre par la puissante dérive du Kent, se froissent, en grinçant à la lame, avec une telle violence, qu’ils menacent de s’ouvrir ou de se séparer. Notre bonne chance ne nous abandonne pas ! au même moment une des lourdes ancres du vaisseau anglais, qui pend sur sa joue de tribord, s’accroche dans le sabord de chasse de la Confiance, et rompt une partie de ses pavois, qui craquent et se déchirent en lambeaux !

– C’est un fameux crampon auxiliaire ! s’écrie Surcouf en se jetant dans les enfléchures pour donner l’exemple.

Seulement notre équipage, trompé par le bruit effroyable, dans la position où nous nous trouvons, produit par ce déchirement, se persuade que le navire s’ouvre et va couler à fond. Ne voyant plus dès lors un moyen de salut que dans la prise du Kent, son ardeur s’accroît jusqu’au délire. Drieux, officier aussi intrépide que capable, conduit son escouade d’abordage avec autant de valeur que de présence d’esprit. Il franchit bientôt l’intervalle qui sépare les deux navires, et, atteignant le gaillard d’avant, tombe impétueusement sur l’ennemi, qui, au reste, je dois l’avouer, fait bonne contenance. Les officiers anglais, trahis par leurs brillants uniformes, commencent alors à tomber sous les balles infaillibles de nos chasseurs de Bourbon. Un officier ennemi, au milieu de cette boucherie, de ce pêle-mêle général, braque une pièce de l’avant dans la batterie, de façon à pouvoir prendre la Confiance en écharpe, et y met le feu. Quelques matelots qui passaient sur les bras et la verge de l’ancre sont mutilés ou broyés, qu’importe : on les vengera. Pour être juste et impartial, ce qui sera toujours mon plus vif désir, et pour rendre à chacun la part de gloire ou de faiblesse qui peut lui revenir, je dois reconnaître que Drieux n’est pas le premier homme de notre bord dont le pied foule le pont du Kent. Celui à qui était réservé le bonheur de se trouver avant tous en présence de l’ennemi est un simple nègre nommé Bambou Bambou avait parié ses parts de prise, avec ses camarades, qu’il serait le premier à bord du Kent, et il avait gagné sa gageure. Armé simplement d’une hache et d’un pistolet, il s’est affalé du haut de la grande vergue au beau milieu des Anglais, qui, stupéfaits de son audace, le laissent se frayer un sanglant passage à travers leur foule, et rejoindre, sur l’avant, l’escouade de Drieux, qu’il va seconder dans ses efforts. Pendant que Drieux combat, Surcouf, avec cette lucidité d’esprit qui embrasse jusqu’aux moindres détails d’un ensemble, surveille et dirige la bataille.

– Allons donc, Avriot, allons donc, Guide, s’écrie-t-il, des grenades donc ! des grenades ! toujours des grenades !

– À l’instant, capitaine, répond le gabier Guide placé dans la hune de misaine, c’est que les deux lanceurs du bout de la vergue viennent d’être tués.

– Eh bien! baptise les Anglais avec leurs cadavres, et venge-les, reprend Surcouf.

– Tout de suite, capitaine, dit le gabier Avriot.

Quelques secondes plus tard, la chute imprévue des deux cadavres, qui tombent lourdement au milieu de la masse des ennemis, opère une éclaircie momentanée dans leurs rangs.

– En avant, mes amis, s’écrie Drieux d’une voix de stentor, profitons de cette reculade.

La vergue de misaine de la Confiance, toujours posée près du plat bord ennemi, et l’ancre de ce vaisseau, qui n’a pas quitté notre sabord de chasse, sont continuellement couvertes par nos matelots qui passent sur le Kent. Les Anglais ont beau foudroyer ce dangereux passage, quelques-uns de nos hommes tombent, mais pas un seul ne recule. Bientôt, grâce à l’adresse de nos chasseurs bourboniens, au talent de nos bâtonistes, à l’enthousiasme de tout le monde, nous sommes maîtres du gaillard d’avant du Kent ; mais ce point important que nous occupons ne représente que le tiers à peu près du champ de bataille : en attendant, la foule des Anglais entassés sur les passavants n’en devient que plus compacte et que plus impénétrable. Enfin le capitaine du Kent, nommé Rivington, homme de cœur et de résolution, comprend qu’il est temps de combattre sérieusement les malheureux aventuriers qu’il a si fort dédaignés d’abord. Il se met donc à la tête de son équipage, qu’il dirige avec beaucoup d’habileté. Malheureusement pour lui, Surcouf est maintenant à son bord ; Surcouf, que la mort seule peut en faire sortir. L’intrépide Breton, planant, du haut du pavois du Kent, sur la scène de carnage, agit et parle en même temps : son bras frappe et sa bouche commande. Toutefois, il n’est pas, il me l’avoua plus tard, sans inquiétude : si la lutte se prolonge plus longtemps, nous finirons par perdre nos avantages ; or, une barricade composée de cadavres ennemis et de ceux de nos camarades s’élève sur les passavants et nous sépare des Anglais : cette redoute humaine arrête notre élan. Des deux bords du gaillard d’avant du Kent, nos hommes, à qui Surcouf vient de faire parvenir secrètement ses ordres, chargent à mitraille deux canons jusqu’à la gueule et les braquent sur l’arrière, en ayant soin de dissimuler le plus qu’ils peuvent cette opération, qui, si elle réussit, nous sera d’un si grand secours.

Pendant ce temps, les soldats anglais, juchés sur leur drome et derrière le fronton de leur dunette, abattent quelques-uns de nos plus intrépides combattants. Nous devons alors envahir la drome et l’emporter d’assaut ; quelques minutes nous suffisent pour cela, et bientôt nos chasseurs bourboniens, qui ont remplacé les Anglais dans ce poste élevé, nous débarrassent d’autant d’officiers qu’ils en aperçoivent et qu’ils en visent.

– Ouvrez les rangs sur les passavants, crie bientôt Surcouf d’une voix vibrante. Sa parole retentit encore quand les deux pièces de canon dont nous avons déjà parlé, et que nos marins sont parvenus à charger en cachette de l’ennemi et à rouler sur l’arrière, se démasquent rapidement et vomissent leur mitraille, jonchant à la fois de cadavres et de débris humains les passavants, les deux bords du gaillard d’arrière et ceux de la dunette.

Ce désastre affreux ne fait pas perdre courage aux Anglais, et, prodige qui commence à nous déconcerter, et que je crois pouvoir pourtant expliquer, les vides de leurs rangs se remplissent comme par enchantement. Depuis que nous avons abordé, nous avons presque tous mis, terme moyen, un homme hors de combat : nous devrions donc être, certes, maîtres du Kent. Eh bien ! nous ne sommes cependant pas plus avancés qu’au premier moment, et l’équipage que nous avons devant nous reste toujours aussi nombreux. À chaque sillon que notre fureur trace dans les rangs ennemis, de nouveaux combattants roulent, semblables à une avalanche, du haut de la dunette du Kent et viennent remplacer leurs amis gisant inanimés sur le gaillard d’arrière ; c’est à perdre la raison d’étonnement et de fureur. Le combat continue toujours avec le même acharnement ; partout l’on entend des cris de fureur, des râles de mourants ; les coups sourds de la hache, le cliquetis morne du bâton, mais presque plus de détonations d’armes à feu. Nous sommes trop animés des deux côtés les uns contre les autres, pour songer à charger nos mousquets ; cela demanderait trop de temps ! Il n’y a plus guère que nos chasseurs bourboniens qui continuent à choisir froidement leurs victimes et continuent le feu. Tout à coup un déluge de grenades, lancées de notre grande vergue avec une merveilleuse adresse et un rare bonheur, tombe au beau milieu de la foule ennemie et renverse une vingtaine d ‘Anglais. C’est le gabier Avriot qui tient la parole qu’il a donnée à Surcouf de venger les deux lanceurs tués sur la vergue de misaine. Ce nouveau désastre ne refroidit en rien, je dois l’avouer, l’ardeur de nos adversaires. Le capitaine Rivington, monté sur son banc de quart, les anime, les soutient, les dirige avec une grande habileté. Je commence, quant à moi, à douter que nous puissions jamais sortir, sinon à notre bonheur, du moins à notre avantage, de cet abordage si terrible, et où nos forces sont si inférieures, lorsqu’un heureux événement survient qui me redonne un peu d’espoir. Le capitaine Rivington, atteint par un éclat de grenade qu’Avriot vient de lancer, est renversé de son banc de quart : on relève l’infortuné, on le soutient, mais il n’a plus que la force de jeter un dernier regard de douleur et d’amour sur ce pavillon anglais qu’il ne verra pas au moins tomber ; puis, sans prononcer une parole, il rend le dernier soupir. Surcouf, à qui rien n’échappe, est le premier à s’apercevoir de cet événement; c’est une occasion à saisir, et le rusé et intrépide Breton ne la laissera pas s’échapper.

– Mes amis, s’écrie-t-il en bondissant, sa hache à la main, du sommet de la drome sur le pont, le capitaine anglais est tué, le navire est à nous ! À coups de hache ! maintenant, rien que des haches aux premiers rangs… En serre-file les officiers avec vos piques… Emportons le gaillard d’arrière et la dunette… c’est là qu’est la victoire. Le Breton, joignant l’exemple à la parole, se jette tête baissée sur l’ennemi ; sa hache lance des éclairs et un vide se forme autour du rayon que parcourt son bras ; en le voyant je crois aux héros d’Homère, et je comprends les exploits de Duguesclin ! Le combat cesse d’être un combat, et devient une boucherie grandiose ; nos hommes escaladent, en la grossissant des corps de quelques-uns, la barricade formée de cadavres qui les sépare du gaillard d’arrière et de la dunette. La lutte a perdu son caractère humain, on se déchire, on se mord, on s’étrangle ! Je devrais peut-être à présent décrire quelques-uns des épisodes dont je fus alors le témoin, mais je sens que la force me manque.

Les nombreuses années qui se sont écoulées depuis l’abordage du Kent, en retirant à mon sang sa fougue et sa chaleur, me montrent aujourd’hui sous un tout autre aspect que je leur trouvais alors, les événements de mon passé. Je demanderai donc la permission de passer sous silence, souvenirs douloureux pour moi, les combattants qui, aux prises sur les pavois du Kent, tombent enlacés à la mer et se poignardent d’une main, tandis qu’ils nagent de l’autre ; ceux encore qui, lancés hors du bord par le roulis, sont broyés entre les deux navires. Je reviens à Surcouf. Le tenace et intrépide Breton a réussi ; il s’est enfin emparé du gaillard d’arrière et de la dunette. Les Anglais épouvantés de son audace ont fini par lâcher pied et se précipitent dans les écoutilles, hors du bord, dans les panneaux, sous les porte-haubans et surtout dans la dunette. La lutte semble terminée. Surcouf fait fermer les panneaux sur nos ennemis, lorsque le second du Kent, apprenant la mort de Rivington, abandonne la batterie, où il se trouve, et s’élance sur le pont pour prendre le commandement du navire et continuer le combat. Heureusement sa tentative insensée et inopportune ne peut réussir ; il trouve le pont en notre pouvoir, et il est obligé de battre tout de suite en retraite ; mais il n’en est pas moins vrai que cette sortie a coûté de nouvelles victimes ! Cette fois, le doute ne nous est plus possible, nous sommes vainqueurs ! Pas encore. Le second du Kent, exaspéré de l’échec qu’il vient de subir, et ayant sous la main toutes les munitions en abondance, fait pointer dans la batterie, en contrebas, des canons de 18, pour défoncer le tillac du gaillard et nous ensevelir sous ses décombres. Surcouf, est-ce grâce au hasard ? est-ce grâce à son génie ? devine cette intention. Aussitôt, se mettant à la tête de ses hommes d’élite, il se précipite dans la batterie : je le suis. Le carnage qui a lieu sous le pont du vaisseau ne dure pas longtemps, mais il est horrible : cependant, dès que notre capitaine est bien assuré que cette fois la victoire ne peut plus lui échapper, il laisse pendre sa hache inerte à son poignet, et ne songe plus qu’à sauver des victimes. II aperçoit entre autres Anglais poursuivis, un jeune midshipman qui se défend avec plus de courage que de bonheur, car son sang coule déjà par plusieurs blessures, contre un de nos corsaires. Surcouf se précipite vers le jeune homme pour le couvrir de sa protection ; mais le malheureux, ne comprenant pas la généreuse intention du Breton, lui saute à la gorge, et essaie inutilement de le frapper de son poignard, lorsque le nègre Bambou, croyant que la vie de son chef est en danger, cloue d’un coup de lance l’infortuné midshipman dans les bras de Surcouf, qui reçoit son dernier soupir. L’expédition de la batterie terminée, nous remontons, Surcouf en tête, sur le pont ; le combat a cessé partout.

– Plus de morts, plus de sang, mes amis! s’écrie-t-il. Le Kent est à nous ! Vive la France ! vive la nation !

Un immense hourra répond à ces paroles, et Surcouf est obéi : le carnage cesse aussitôt.

Seulement nos matelots excités par le combat se souviennent de la promesse qui leur a été faite avant l’abordage : ils ont droit à deux heures de la part du diable ! Ils s’élancent donc dans l’entrepont, et se mettent à enfoncer et à piller les coffres et les colis qui leur tombent sous la main. Surcouf, qui entend les plaintes que poussent les malheureux Anglais en se voyant dépouillés de leurs effets, devine ce qui va se passer, et un nuage assombrit son front. II est au moment de s’élancer, mais il se retient.

– La parole de Surcouf doit être toujours une chose sacrée, mes amis ! nous dit-il en étouffant un soupir. Quelques minutes s’écoulent et le bruit continue ; seulement cette fois des cris de femmes se mêlent aux clameurs des pillards.

– Ah! mon Dieu! j’avais oublié la plus belle partie de notre conquête, nous dit Surcouf. Allons à leur aide, mes amis… Nous suivons aussitôt notre capitaine, et nous arrivons devant les cabines occupées par les Anglaises : ces dames, effrayées du tumulte qui s’est rapproché d’elles, demandent grâce et merci… Surcouf les rassure, leur présente ses respectueux hommages avec tout le savoir-vivre d’un marquis de l’ancien régime, s’excuse auprès d’elles du débraillé de sa toilette, s’inquiète de leurs besoins, et ne les quitte qu’en les voyant redevenues calmes et tranquilles. Toutefois, quoique pas un homme de notre équipage n’ait certes songé à abuser de la position de ces passagères, Surcouf place, pour surcroît de précaution, des sentinelles aux portes des cabines qu’elles occupent, en leur donnant pour consigne de tirer sur le premier qui voudrait pénétrer chez les Anglaises. Parmi ces dames qui, une fois rendues à la liberté et à leurs familles, s’empressèrent de reconnaître avec autant de bonne foi que de reconnaissance les respectueux empressements dont elles avaient été l’objet, se trouvait une princesse allemande, la fille du margrave d’Anspach, qui suivait dans l’Inde son mari, le général Saint John. Du reste, je ne dois pas oublier d’ajouter que pas un homme de notre équipage ne songea un instant à s’emparer des objets, et il y en avait de fort riches et de grande valeur, qui se trouvaient dans les cabines des passagères. Quant aux deux heures de la part du diable, Surcouf par ses simples exhortations, car il avait donné sa parole, je l’ai dit, et ne pouvait revenir sur cette promesse, trouva moyen de les réduire considérablement, presque de les annuler. Pendant que le chirurgien-major de la Confiance, M. Lenouel de Saint-Malo, s’occupe à soigner les blessés, et que l’on s’empresse de dégager les grappins et l’ancre qui enchaînent encore notre navire au bâtiment anglais, Surcouf fait venir devant lui le second du Kent pour lui demander des explications, et voici ce que nous apprenons : En juillet 1800, les deux vaisseaux de la Compagnie anglaise des Indes the Kent et the Queen, tous deux de 1 500 tonneaux et montant chacun 38 canons, transportaient plusieurs compagnies d’infanterie et différents officiers et passagers à Calcutta, lorsque, se trouvant dans la baie de San Salvador, au Brésil, le feu se déclara à bord du Queen, qu’il consuma entièrement. Son compagnon de route, the Kent, recueillit alors à son bord deux cent cinquante marins et soldats du vaisseau incendié, ce qui porta son équipage à 437 combattants, sans compter le général Saint John et son état-major.

– Parbleu, mes amis, nous dit Surcouf après ces explications, savez-vous, qu’amour-propre à part, nous pouvons nous vanter entre nous d’avoir assez bien employé notre journée ? Il nous a fallu escalader, sous une grêle de balles, une forteresse trois fois plus haute que notre navire, et combattre chacun trois Anglais et demi ! Ma foi, je trouve que nous avons bien gagné les grogs que le mousse va nous apporter ! Parbleu ! je ne m’étonne plus à présent, Surcouf, dit en riant M. Drieux, qui avait lui-même si fort contribué à notre triomphe, si, quand nous abattions un ennemi, il s’en présentait deux pour le remplacer ; mais ce qui me surprend, c’est que toi, qui devines ce que tu ne vois pas, tu ne te sois pas douté, avant d’aborder le Kent, à quel formidable équipage nous allions avoir affaire…

– Laisse donc ! je le savais on ne peut mieux…

– Ah bah! et tu n’en as rien dit ?

– À quoi cela eût-il servi ? à décourager l’équipage… pas si bête… Seulement je savais bien qu’une fois la besogne commencée, mes frères de la Côte ne la laisseraient pas inachevée. L’événement a justifié mon espérance ! Le second du Kent nous avoua ensuite avec une franchise qui lui valut toute notre estime, que le capitaine Rivington, avant le commencement de l’action, avait eu la galanterie de faire avertir ses passagères que si elles voulaient assister au spectacle d’un corsaire français coulé à fond avec son équipage, elles n’avaient qu’à se rendre sur la dunette du Kent. Le fait est, ajouta le second, que je ne puis me rendre encore compte, messieurs, comment il peut se faire que je me trouve en ce moment votre prisonnier, et que le pavillon du Kent soit retourné sens dessus dessous en signe de défaite. Je ne comprends pas votre succès.

– Dame ! cela est bien simple, lui répondit Surcouf. J’avais engagé ma parole auprès de mon équipage qu’avant la fin du jour votre navire serait à nous ! Cela explique tout : je n’ai jamais manqué à ma parole. Sur le champ de bataille que nous occupions se trouvait comme spectateur un trois-mâts more, sur lequel nous transbordâmes nos prisonniers. Toutefois Surcouf ne leur accorda la liberté que sous la parole que l’on rendrait un nombre égal au leur des prisonniers français détenus à Calcutta et à Madras, et que les premiers échangés seraient l’enseigne Bléas et les matelots de l’embarcation capturée par la Sybille. Ces arrangements conclus et terminés, Surcouf, mû par un sentiment de grandeur et de désintéressement partagé par son équipage, laissa emporter aux Anglais, sans vouloir les visiter, toutes les caisses qu’ils déclarèrent être leur propriété et ne point appartenir à la cargaison. Quant aux Anglais trop grièvement blessés et dont le transbordement eût pu mettre les jours en danger, ils restèrent avec leurs chirurgiens à bord de la Confiance ; malheureusement, l’abordage avait été si terrible, si acharné, les blessures par conséquent étaient si graves et si profondes que presque pas un d’entre eux ne survécut. Ils furent tous emportés, au bout de quelques jours, au milieu de souffrances épouvantables, par le tétanos. Les avaries des deux navires réparées, M. Drieux passa avec soixante hommes à bord du Kent, dont il prit le commandement, et comme cet amarinage, uni à nos pertes, avait réduit nos forces de façon à nous rendre, sinon impossible, du moins dangereuse toute nouvelle rencontre, nous nous dirigeâmes, naviguant bord à bord, vers l’île de France ; nous eûmes le bonheur de l’atteindre sans accident. Jamais je n’oublierai l’enthousiasme et les transports que causèrent notre apparition et celle de notre magnifique prise parmi les habitants du Port-Maurice. Notre débarquement fut un long triomphe. C’était à qui aurait l’honneur de nous serrer la main. Obtenir un mot de nous était considéré comme une grande faveur ; et quand nous consentions à accepter un dîner en ville, on ne trouvait rien d’assez bon pour nous être offert.

– Eh bien, Garneray, me dit un jour Surcouf, que je rencontrai dans une réunion, t’avais je trompé, mon garçon, en te promettant que si tu voulais associer ta fortune à la mienne tu n’aurais pas lieu de t’en repentir ! En comparant ta position actuelle à celle que tu avais lorsque Monteaudevert t’a présenté à moi, n’es-tu pas un millionnaire ? Crois-moi, ne me quitte pas.?

– Je ne demande pas mieux, capitaine, que de m’embarquer de nouveau avec vous.

– Oui : eh bien ! je dois mettre sous peu à la voile pour Bordeaux, où MM. Tabois-Dubois, les consignataires de mon armateur, veulent envoyer la Confiance, armée en aventurier, porter une riche cargaison : ainsi tiens-toi prêt. Mais, qu’as-tu donc ? Cette nouvelle semble te contrarier ?

– Ma foi, à vous dire vrai, capitaine, je sens qu’à présent que j’ai goûté l’Inde, il me serait difficile de m’acclimater de nouveau en France !… Je vous accompagnerai, parce que je ne veux pas vous quitter ; mais si ce n’était pour vous…

– Tu es un imbécile, mon cher Garneray, dit Surcouf en m’interrompant, non pas de préférer l’Inde à la France, au contraire, je t’approuve fort à cet égard ; mais bien de ce que, préférant l’Inde à la France, tu abandonnes le première de ces deux pays pour retourner dans le second ! Et cela pourquoi ? parce que c’est moi qui commande le navire. Sérieusement parlant, je te remercie du sentiment d’affection que tu me portes et que, tu sais que je n’aime pas les phrases, je te rends bien, mon garçon !… Vois-tu, la vie est courte, et il faut savoir en jouir, c’est là la mission de l’homme intelligent… Tu aimes l’Inde, restes-y. Tu as de l’argent, j’en ai encore bien plus, si tu en avais besoin, à ta disposition ; intéresse-toi dans quelque affaire maritime, fixé-toi, pour le moment, dans ces parages.

– Mais vous, capitaine, pourquoi retournez-vous en France ?

– Oh! moi, garçon, c’est autre chose. Tout viveur et rond que tu me vois, j’ai un sentiment dans le cœur qui m’obsède et me harcèle sans cesse… Je vais en France pour me marier !

En effet, le 29 janvier 1801, Surcouf, commandant la Confiance, mettait à la voile pour Bordeaux. Comme ces mémoires, renfermant seulement les faits dont j’ai été témoin, laissent en route, sans plus s’en occuper, des personnages auxquels le lecteur pourrait s’intéresser, mais que le hasard n’a plus placés sur mon chemin, j’ajouterai que Surcouf, après une traversée accidentée au possible, et que je regrette vivement de ne pas avoir faite, ce qui me donnerait le droit de la raconter à présent, trouva en arrivant les passes de la Gironde bloquées et parvint à débarquer la riche cargaison de la Confiance à La Rochelle, où il mouilla le 13 avril suivant. Quant à son mariage avec celle qu’il aimait, mademoiselle Marie Catherine Blaise, il eut lieu à Saint-Malo le 8 prairial an IX de la République ou, si l’on aime mieux, le 28 mai 1801. On voit que Surcouf menait aussi rondement les affaires de sentiment que celles de sa profession. Le corsaire breton avait alors vingt-sept ans !

Louis Ambroise Garneray.       Voyages, aventures et combats.    La prise du Kent, chap. xv

L’abordage du Kent. 1836. Louis Ambroise Garneray. Musée de la Roche sur Yon

Joachim Drieu, second capitaine de La Confiance, a choisi de faire un récit plus succinct, et plus technique, réservé aux seuls lecteurs très avertis de la marine à voile :

À huit heures un quart, le temps s’étant éclairci et le grain entièrement dissipé, nous avons reviré de bord sur l’ennemi qui, de son coté, avait viré sur nous, et nous portâmes un peu en dépendant pour nous approcher. Dans cette porté, nous trouvant le travers l’un de l’autre à deux portées de canons, nous nous sommes réciproquement tiré notre volée à boulets et mitraille ; nous ne reçûmes de l’ennemi aucun coup en plain bois, tout passa entre nos mats, frappa dans nos voiles et dans notre gréement, nous avions cargué nos perroquets. Surcouf, ne voulant pas canonner davantage avec un vaisseau supérieur à nous en artillerie et en calibre, se décida sur le champ de profiter de notre position pour aborder, quoique les gaillards et les passavants de l’ennemi fussent couverts de monde disposé à nous repousser, et qui faisait servir une nombreuse mousqueterie.

Nous carguâmes la misaine et arrivâmes vent arrière sous nos trois huniers, sur la poupe de l’ennemi qui continuait sa bordée, mais, nous voyant venir au lof par sa hanche de dessous le vent, voulut donner vent devant ; le capitaine Surcouf, voyant cette manœuvre de notre adversaire, fit mettre la barre au gouvernail sous le vent et orientant vivement partout au plus près du vent bâbord au vent, nous l’allongeâmes de l’arrière à l’avant ; ayant masqué notre petit hunier pour rompre notre aire, nous filâmes sous sa batterie de tribord en faisant feu de notre artillerie et canonnades chargées à mitraille, et de notre mousqueterie de l’avant en arrière, et des hunes, nous l’avons accroché en avant avec d’autant plus de facilité qu’une ancre de bossoir, qu’il avait en mouillage, a pris dans un de nos sabords d’avant, et nous a tenu immobiles. Ce vaisseau avait manqué à virer, et abattait en ce moment sur nous ; nous ne reçûmes fort heureusement aucun coup de canon en filant sous sa batterie qui nous aurait détruit beaucoup de monde à bout touchant s’il avait été servi ; sans doute que ses canonniers étaient disposés à la batterie de bâbord, qui était de coté qu’il nous eût présenté s’il n’eût pas manqué à virer. Nous reçûmes cependant, à l’instant où nous nous accrochions devant, trois coups de sa batterie les plus en avant, qui coupèrent les jambes à six des nôtres. Aussitôt accrochée la charge à battue, et plus de cinquante hommes ont sauté à bord de l’ennemi, et successivement presque tout l’équipage du corsaire, composé alors de soixante hommes. La valeur avec laquelle chacun a combattu n’a pas tardé de se faire jour, et de faire fuir une multitude d’ennemis qui défendaient mal l’abordage, la majeure partie ayant sans doute été terrorisées par notre audace, et Rivington fut tué sous son gaillard au commencement de l’action par l’éclat d’un obus de 36, lancé par nos gabiers de dessus la grande vergue, et cette mort contribua beaucoup à la défaite de son équipage. Dans moins de 10 minutes, nous fûmes maitres de ce beau vaisseau appelé le Kent, du port de 1 000 tonneaux, doublé en cuivre, faisant son premier voyage, appartenant à la compagnie anglaise venant de Londres et allant au Bengale, chargé très richement, percé à 26 canons, dont vingt de 18 de bales montés en batterie, six pièces de 9 livres de bales sur son gaillard ; une mousqueterie considérable était sur la dunette, ses gaillards et passavants, où nous avons trouvé près de cent fusils, trente paires de pistolets, autant de haches d’armes et piques d’abordage, plusieurs espingoles. Ce vaisseau avait double équipage et 150 hommes de troupe, de ligne et de cavalerie, plusieurs officiers d’infanterie et un général de marque qui allait pour prendre le commandement de l’armée de terre au Bengale ; il se nommait Saint Johns, il avait son épouse et ses enfants à bord.

Il ne faut cependant pas se leurrer : ces échecs anglais sont l’arbre qui cache la forêt : la marine anglaise domine alors outrageusement le monde de la mer. Les prises ne représentent que 3 % de son tonnage, le harcèlement des corsaires étant la seule forme possible de lutte pour un pays qui a renoncé à se doter d’une force équivalente.

19 10 1800                  De 1800 à 1803, Bonaparte a dépêché en Australie sur les traces de Lapérouse et de Bruni d’Entrecasteaux, le botaniste Nicolas Baudin qui embarque avec pas moins de 23 savants sur les deux corvettes Le géographe et Le naturaliste : ils ont l’ambition cachée de bouter les Anglais hors de l’océan indien : mais ce sont les Anglais qui plantèrent finalement leur drapeau partout où passa l’explorateur, qui, de dépit, rendit l’âme sur l’île de France (île Maurice) en crachant ses poumons. Cinq autres savants y laissèrent aussi la vie. Mais ses navires rapportèrent la plus fabuleuse collection de spécimens de tous les temps : Joséphine en fleurit son domaine de la Malmaison. Et bientôt, les mimosas de Baudin embraseront la Côte d’Azur.

24 12 1800                   Attentat de la rue Saint Nicaise contre Bonaparte. Les oppositions à Bonaparte restaient vivaces : deux mois plus tôt, le 10 octobre, Fouché avait procédé à un vaste coup de filet, déjouant ainsi la conspiration des poignards.  Choisis par Cadoudal, 4 chouans et un voyou parisien – ils ne sont pas naïfs et sont déjà parvenus à faire disparaître deux mouchards infiltrés par Fouché – ont monté une machine infernale, un tonneau de poudre arrimé à une charrette placée sur le parcours que doit emprunter le premier consul pour se rendre à l’Opéra où l’on donne Die Schöpfung – La Création – de Josef Haydn.. Joséphine, Hortense et sa sœur suivent dans une seconde voiture. Le bout de la rue Saint-Nicaise, aujourd’hui disparue, se situe juste avant le croisement avec la rue Saint-Honoré, pas très loin du Théâtre français. L’endroit est symbolique, car c’est là que Bonaparte a fait tirer au canon sur les royalistes, le 13 vendémiaire de l’an IV. Mais Saint Régent a mal réglé sa mèche, Lomoëlan, à l’extrémité de la rue a donné le signal trop tard, et l’explosion a lieu cinq à six secondes après le passage des chevaux qui sont passés ventre à terre. Bonaparte, Lannes et Bessières s’en sortent indemnes. C’est tout de même un beau carnage : 7 morts, 20 blessés graves dont la fillette Marianne Peusol qui tenait, moyennant une piécette donnée par Saint Régent, la bride du cheval de la charrette piégée ; 22 femmes et enfants sont plongés dans la misère et 46 maisons sont endommagées. Bonaparte pique une colère noire contre son ministre de l’Intérieur Fouché, voulant à tout prix que les auteurs soient des jacobins, et il en fait rapidement déporter 130, des Seychelles à la Guyane en passant par l’île de Ré et Oléron. Fouché, qui n’y croit pas, encaisse tous les coups venus du clan – les frères de Bonaparte veulent sa peau, ne lui pardonnant pas ses accointances passées avec Joséphine, qu’il renflouait régulièrement – et parvient finalement à réunir les preuves de la responsabilité de cinq chouans : Édouard de La Haye-Saint-Hilaire et André Joyaux d’Assas qui ont fait appel à trois hommes de main : Pierre Picot de Limoëlan, François-Joseph Carbon, 44 ans, délinquant parisien et le comte de Saint-Régent : les deux derniers seront exécutés le 20 avril 1801, deux autres seront graciés et le dernier parviendra à s’enfuir : il se réfugiera aux États-Unis et sera ordonné prêtre douze ans plus tard !

Parmi les morts, Jean-Baptiste Sellèque, fondateur quatre ans plus tôt du Journal des Dames et des Modes, qui tire quand même à 1 000 exemplaires, ce qui n’est pas mal du tout pour une revue plutôt chère. Un peu plus tard, son successeur, Herbinot de Mauchamps est condamné à de la prison ferme pour une histoire de mœurs. La direction en revient alors à Pierre La Mésangère, prêtre réfractaire que son refus de prêter serment à la nouvelle Constitution, a mis sur le carreau. L’homme s’est d’abord senti une vocation d’écrivain, mais cela ne l’a pas nourri. Il est devenu portefaix aux Halles, tout en continuant à placer ses livres, ce qui l’a mis en contact avec Jean-Baptiste Sellèque, libraire qui ambitionnait de lancer dans l’hexagone un luxueux journal de mode féminine. Les deux hommes avaient sympathisé : le deuxième engagea le premier, qui avait du goût pour le dessin et les couleurs.

Et c’est ainsi qu’un prêtre réfractaire devint pratiquement le père fondateur d’une des premières revues de mode féminine. Le concordat permit aux prêtres réfractaires de rentrer dans le rang, mais cet abbé Pierre jugea probablement que sa vocation était désormais du coté des bustiers, des jupes et des jupons. À sa mort à 71 ans, en 1831, Jules Janin, son ami, académicien et grand journaliste fera son épitaphe : La veille encore, il commandait en tyran à la soie, au velours, au satin, aux rubans, aux plus belles couleurs. Pas un pli à cette étoffe et pas une plume à ces chapeaux sans la permission de ce grand homme. Il était mille fois plus obéi dans ses domaines, que l’empereur dans ses royaumes.

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J’avais beaucoup travaillé toute la journée, et le soir, j’étais fatigué, j’avais sommeillé. Je me suis jeté sur un canapé dans le salon de ma femme, et je m’endors. Quelque temps après, Joséphine arrive, elle me réveille, et insiste pour que j’aille à l’Opéra. Quand les femmes se mettent ces choses-là en tête, il n’y a pas moyen, il faut y passer. Bon gré, mal gré, je me lève, et me mis en voiture accompagné par Lannes et Bessières. J’avais tellement envie de sommeil que j’étais endormi lorsque l’explosion eut lieu. En me réveillant, j’eus la sensation que la voiture était comme soulevée dans une masse d’eau. Les conspirateurs avaient mis une charrette, qu’ils avaient rempli de poudre, à un coin de la rue Saint Nicaise par laquelle je devais passer. Mon cocher était ivre et n’avait peur de rien ; il m’a peut-être sauvé en conduisant furieusement.

Bonaparte, premier consul.     Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux.     Gallimard 1930

1800                                  William Herschel, d’origine allemande, naturalisé anglais, découvre le rayonnement infra-rouge. Sur les 73 journaux parisiens existant 1799, 60 ont été interdits depuis le 18 brumaire. 5 autres le seront en 1803 et encore 4 en 1811.

Il faut retenir les nouvelles autant que possible, jusqu’à ce qu’elles n’aient plus d’importance.

Bonaparte, premier consul

23 03 1801          Léonce Bennigsen et Yashvil, deux généraux russes, à la tête d’une douzaine d’officiers, pénètrent dans le palais Saint-Michel  de Moscou et assassinent le tsar Paul I°, fils de Catherine II. Le cerveau passablement dérangé, il passait son temps à défaire ce qu’avait fait sa mère. C’est le grand duc Alexandre, son fils qui montera sur le trône.

03 1801                 Les Anglais engagent et gagnent une troisième bataille d’Aboukir contre les Français d’Égypte du général Menou ; ce qu’il reste des troupes françaises n’a plus qu’à prendre le chemin du retour.

2 04 1801                    Pour mettre fin au blocus du commerce naval marchand que l’Angleterre impose à la France, le tzar Paul I° a reconstitué la Ligue de Neutralité armée, qui regroupe la Russie, la Suède, le Danemark et la Prusse. L’Angleterre ne peut le supporter et cherche une cible pour détruire cette ligue : cela va être la flotte danoise et norvégienne à l’ancre dans le port de Copenhague. L’amiral Sir Hyde Parker commande la flotte anglaise, avec pour second Horatio Nelson. La bataille s’engage mal pour les Anglais, dont deux navires s’échouent, un autre est mis hors de combat. De l’arrière, Parker ordonne la canonnade, puis sa fin devant la résistance de l’adversaire. Mais Nelson ne l’entend pas de cette oreille et feint de ne pas avoir vu le signal de cessez le feu de Parker. Il poursuit la bataille qu’il finit par emporter : 800 morts coté danois et norvégien, 2 navires coulés et douze capturés. Parker se montrera suffisamment finaud pour ne pas chercher d’ennuis à Nelson.

10 06 1801                  Mandaté par Bonaparte, André-François Miot, comte de Melito, prend l’arrêté éponyme, selon lequel l’exonération des droits de succession s’applique à tous les immeubles de Corse. De ce fait ils suppriment les sanctions pour défaut de déclaration de succession : ils resteront en vigueur jusqu’à décembre 2012 ! Les niches fiscales ont la vie dure. En 1997 par exemple, il y aura sur l’île de beauté 2 800 décès et seulement 350 déclarations de succession.

31 07 1801                   Arrêté d’organisation de la gendarmerie nationale.

25 08 1801                  Aux soldats du 1° régiment d’artillerie.

Soldats, votre conduite dans la citadelle de Turin a retenti dans toute l’Europe. Vous êtes entrés sans ordre et tumultueusement dans une forteresse sans porter aucun respect au drapeau du peuple français, qui y était arboré. Le brave officier qui était chargé de la défendre, vous l’avez tué. Vous avez passé sur son cadavre. Vous êtes tous coupables ! Les officiers qui n’ont pas su vous préserver d’un tel égarement ne sont pas dignes de vous commander. Le drapeau que vous avez abandonné, qui n’a pu vous rallier, sera suspendu au temple de Mars et couvert d’un crêpe funèbre. Votre corps est dissous.

Bonaparte, premier consul.      Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux.     Gallimard 1930

09 1801                       Création de la Cour des Comptes, et de la Bourse, avec création d’un statut pour les agents de change.

1801                             Début de la construction du Pont des Arts et du Pont d’Austerlitz, les premiers ouvrages en fonte. Giuseppe Piazzi, religieux théatin, directeur de l’observatoire de Palerme, découvre Cérès, le premier astéroïde entre Mars et Jupiter.

Traité de Lunéville entre l’Autriche et la France, qui annexe les territoires situés à l’ouest du Rhin.

En Italie, la prépondérance de la France sur l’ensemble de la péninsule est manifeste : Brune est à Milan, Jourdan à Turin, Dejean à Gênes, Saliceti à Lucques, Clarke à Florence, Moreau de Saint Rémy à Parme, Alquier à Naples, Murat à Rome où le pape a repris possession de ses états par le concordat signé en juillet 1801. L’Autriche ne conserve que la Vénétie.

Napoléon entreprend les travaux pour construire Fort Boyard, entre les îles de Ré et d’Oléron… c’est galère et donc ça traîne … jusqu’au second empire où l’on parviendra à l’achever… il ne servira jamais à rien sinon à accueillir un jeu télévisé inepte en ce XX° siècle finissant.

A Brest, en présence de Bonaparte, l’Américain Robert Fulton procède aux essais du sous-marin à coque en bois Nautilus II : pour se déplacer en surface, il utilise une voile, et en plongée, l’hélice est actionnée à la main ; mais Bonaparte ne se laisse pas convaincre. Joseph Marie Jacquard présente le premier métier automatisé à Lyon : il met ainsi fin au travail effectué le plus souvent par des enfants dont la petite taille leur permet de se faufiler parmi les montants du métier à tisser : les tireurs de lacs, – les cordes qui transmettaient l’aller-retour des cadres de fil de chaîne du métier après chaque insertion d’un fil de trame -. Il est à même de produire des modèles complexes, contrôlés par des cartes perforées, aïeules de l’informatique.

Thomas Bruce, 11° comte de Kincardine, en Écosse, 7° comte d’Elgin, plus rapidement nommé Lord Elgin, est ambassadeur de Grande Bretagne auprès de l’empire ottoman, ce dernier occupant alors la Grèce. Des autorisations turques obtenues grâce à de très généreux bakchichs lui permettent de faire main basse sur les frises du Parthénon, renommées les marbres d’Elgin, dont un certain nombre avaient subi les outrages du temps et de l’histoire… mais ce qui avait commencé comme un sauvetage se termina comme un pillage et nombre d’entre elles partirent au British Museum en excellent état, dès 1816 quand lord Elgin, asséché se renfloua en les lui vendant. Deux cents ans plus tard… elles y sont encore, malgré d’incessantes demandes du gouvernement grec. Celui-ci cherchera à forcer le destin en confiant en 2001 à Bernard Tschumi la construction à deux pas de l’Acropole d’un musée destiné à recevoir ces marbres ; mais selon l’inébranlable directeur du British Museum, M. Mac Gregor, seul le British Museum est à même de rendre pleinement justice à l’importance mondiale des sculptures du Parthénon. Le musée de l’Acropole ne sera inauguré que le 20 juin 2009 : il abrite les moulages des marbres, non les marbres eux-mêmes.

A l’époque même, il fût loin de faire l’unanimité :

De tous les spoliateurs du Parthénon, quel fut le dernier et le pire ? Rougis, ô Calédonie, de lui avoir donné naissance. Angleterre, je me réjouis de ce qu’il n’est pas l’un de tes enfants. Le moderne Picte se fait gloire d’avoir brisé ce que les Goths, les Turcs et le Temps avaient épargné. La Reine de l’Océan, la libre Angleterre n’a-t-elle pas honte d’enlever à une terre encore saignante sa dernière dépouille ? Se peut-il qu’elle arrache, avec des griffes de Harpies, ces débris que le Temps avait respectés, que les tyrans avaient laissé debout ?

Lord Byron        Pèlerinage de Childe Harold

Lord Byron était parti en 1823 rejoindre les Grecs qui voulaient secouer le joug turc ; il adoptait avec plus d’un siècle d’avance la démarche des Brigades Internationales : c’est vers la Grèce que l’Europe se tournait alors. Arrivé en janvier 1824 à Missolonghi, il y mourra de fièvre en avril.

Lord Elgin a perdu le mérite de ses louables entreprises en ravageant le Parthénon. Il a voulu faire enlever les bas-reliefs de la frise : pour y parvenir, des ouvriers turcs ont d’abord brisé l’architrave et jeté en bas les chapiteaux. Ensuite, au lieu de faire sortir les métopes par leurs coulisses, les Barbares ont trouvé plus court de rompre la corniche. Au temple d’Erecthéïon, pour desceller une des caryatides, sans même se soucier de la remplacer par une copie, il a enlevé la colonne angulaire, de sorte qu’il faut soutenir avec une pile de pierres l’entablement qui menace ruine.

… Les monuments d’Athènes ont besoin de la lumière de la Grèce.

Chateaubriand        Itinéraire de Paris à Jérusalem.

Le Grand Paon – ainsi nommé par Julien Gracq [2] – n’aimait donc point les grands détrousseurs, mais supportait fort bien les petits… puisqu’il en était : descendant de la citadelle, je pris un morceau de marbre du Parthénon. J’avais aussi recueilli un fragment de la pierre du tombeau d’Agamemnon et depuis j’ai toujours dérobé quelque chose aux monuments sur lesquels j’ai passé. Ce ne sont pas d’aussi beaux souvenirs de mes voyages que ceux qu’ont emporté M. de Choiseul et Lord Elgin, mais ils me suffisent.

*****

Laissons les monuments chez eux. Un monument a un intérêt immense à sa place, bonne ou mauvaise, qu’on lui a donnée, un intérêt qu’il perd quand on le déplace. Les peuples qui font des musées sont des peuples de pirates et de pillards.

Viollet le Duc

On n’a jamais vu de musée aux époques où l’art se porte bien. Les musées ne sont que les cimetières de l’art où l’on range dans une promiscuité tumulaire les restes de ce qui a vécu.

Thoré-Bürger, ami de Baudelaire et de Delacroix.

Le seul argument que l’on pourrait faire valoir à la décharge, – toute relative – de lord Elgin, est qu’il ne fit en cela pas du tout preuve d’originalité : en 1787, le comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur de Louis XVI à Constantinople avait pris une métope du Parthénon et un fragment de la frise des Panathénées….à la même époque, les frontons du temple d’Égine avaient été adjugés à Louis de Bavière etc…

Lord Elgin père a plutôt sauvé que volé les frises du Parthénon, en les faisant transporter à ses frais de l’Acropole au British Museum pour les soustraire aux boulets égyptiens d’Ibrahim Pacha pendant sa guerre contre les Grecs.

Jean de la Guérivière     Les Français en Chine    Bibliomane 2015

Bring them back * Les Anglais restent de marbre face au ...

The east pediment of the Parthenon Marbles, on view at the British Museum.

S’étant proclamé gouverneur français de Saint Domingue, Toussaint Louverture, maître de l’île, promulgue une constitution qui reconnaît à peine la France. C’est plus que n’en peut supporter Napoléon, qui envoie une expédition menée par le général Leclerc, son beau-frère – il avait épousé Pauline – qui va être décimée par la fièvre jaune : en 3 mois, ses effectifs vont passer de 25 000 hommes à 1 100. Toussaint est défait et ramené en France, fers aux pieds. Napoléon l’emprisonne au fort de Joux, dans le Jura, où il mourra un an plus tard, probablement de froid.

Voilà mon opinion sur ce pays : il faut supprimer tous les nègres des montagnes, hommes et femmes, et ne garder que les enfants de moins de 12 ans, exterminer la moitié des Noirs des plaines et ne laisser dans la colonie aucun mulâtre portant des galons.

Général Leclerc, 1802, après la capture de Toussaint Louverture

25 01 1802                       Bonaparte a souhaité doter la République cisalpine d’une constitution dont le texte a été soumis à une consulta de 485 notables qui est réunie à Lyon depuis le 4 janvier et qui lui demande d’en être le premier président ! Conscient que cela risque de mécontenter beaucoup de monde, il ne refuse pas mais fait nommer un vice-président, Francesco Melzi d’Eril, grand notable libéral, qui gouvernera le pays en son absence jusqu’à la transformation de la république en royaume d’Italie, en mars 1805.

25 03 1802                 Le Traité d’Amiens entre la France et l’Angleterre met fin à la guerre en Europe… pour à peu près un an.

18 04 1802            Promulgation solennelle du Concordat à Notre Dame de Paris : la religion catholique y est reconnue comme celle de la grande majorité des Français.

Comment avoir de l’ordre dans un État sans religion ? La société ne peut exister sans l’inégalité des fortunes et l’inégalité des fortunes ne peut subsister sans la religion.

Bonaparte, premier Consul

Pour qu’il n’y eut pas de voix discordante pour venir troubler cette belle entente, il avait recommandé auparavant aux savants : Surtout, ne touchez pas à ma bible. Ce qui, en clair, signifie : ne remettez pas en cause l’âge de la terre qui, pour la Bible est de 6 000 ans.

Il n’est pas inutile, après des décennies de notre monde contemporain à instruire à charge le procès du christianisme, avec les croisades, l’inquisition etc etc … de citer un procès de la défense d’un bon chrétien de ce 19 ° siècle naissant, qui, certes passe sous silence les croisades, l’inquisition etc, qui ne peut bien sûr parler de l’hécatombe que sera la 1° guerre mondiale, essentiellement entre pays chrétiens, mais qui néanmoins avance des arguments qui ne peuvent être balayés d’un revers de la main. On serait presque tenté de dire pour cette époque : bilan globalement positif.

Un des plus grands bienfaits du christianisme, est d’avoir multiplié les relations des peuples, d’avoir diminué les horreurs de la guerre, et conservé des sentimens d’honneur, ainsi que de modération, dans les divers gouvernemens de la chrétienté. Chez les anciens, l’esprit de patriotisme étouffoit la voix de la nature ; c’étoit une espèce de fureur qui les aveugloit continuellement, et ne laissoit dans le cœur, aucune entrée aux principes de l’humanité. L’Univers se concentroit dans Sparte, dans Athènes ou dans Rome, pour les citoyens de ces trois célèbres républiques ; ils eussent bouleversé le monde entier, ils eussent commis tous les crimes imaginables pour l’avantage et pour la gloire de la patrie.

[…] Aucun principe fixe ne régna dans la diplomatie des nations, avant la conversion des empereurs romains au christianisme : depuis la chute de l’empire romain d’Occident, Rome, devenue le centre commun de la religion, devint aussi le centre d’une politique humaine et généreuse. Cette savante tactique des cabinets, que nous admirons aujourd’hui, se prit à la cour des papes qui, pour manier l’esprit des rois, les réconcilier entre eux, ménager les intérêts du saint Siège, augmenter leur propre puissance, durent nécessairement recourir à la politique la plus délicate et la plus sage.

Le respect pour le droit des gens est, à proprement parler, le sceau distinctif des nations chrétiennes ; les nations musulmanes le méconnoissent. Dès la naissance de l’islamisme, les Arabes insultèrent les ambassadeurs, et ne se firent aucun scrupule de manquer à la foi des traités.

Si les nations observent aujourd’hui un certain ordre au milieu même du désordre de la guerre ; si on traite les prisonniers, après la victoire, avec humanité, les plus grands ennemis du christianisme sont forcés de reconnoître que l’on doit ce bienfait à la religion : elle a civilisé la politique des princes, et c’est à la cour des pontifes romains que se formèrent les premiers élémens de cette politique qui tendoit à rapprocher les peuples les uns des autres. On a essayé de rendre odieuse celle du Vatican : sans doute elle ne reçut pas toujours une direction que la sagesse et la raison puissent avouer sans honte mais, du moins, on est forcé de convenir qu’elle rendit d’importans services aux nations de l’Europe, opprimées par le système féodal. Cette grande dictature religieuse étoit devenue nécessaire dans l’état malheureux et avilissant où se trouvoit l’espèce humaine ; des loix et des usages barbares l’enchaînoient de toutes parts. La face de cette partie du monde avoit été changée par ce grand nombre de hordes sauvages qui étoient venues subitement prendre la place des peuples civilisés, et qui n’avoient toutes qu’un code sanguinaire. Cette grande dictature, religieuse et politique à la fois, retint les passions des grands vassaux, et vint au secours des serfs accablés sous le poids de la tyrannie féodale, et garrottés par les plus bizarres institutions.

Nous ne sommes accoutumés à juger des siècles passés, que d’après les idées, les mœurs et les impressions du siècle actuel ; nous ne voulons pas voir que le monde est un théâtre mobile sur lequel les hommes et les choses changent perpétuellement, et qu’une puissance qui serait aujourd’hui absurde et odieuse, ne paroît pas telle aux yeux des personnes habituées à se reporter en esprit dans les siècles de fer où elle s’éleva. Il faut, pour en juger sainement, renoncer un moment à son propre siècle, et se retirer du milieu de la génération actuelle.

Le despotisme spirituel servit de contre-poids au despotisme temporel ; il falloit des moyens extraordinaires pour des circonstances et des hommes qui ne l’étoient pas moins. Grégoire VII, dont le nom rappelle le souvenir d’une hauteur injurieuse pour toutes les têtes couronnées, au milieu même des excès de son ambition, effrayoit moins les peuples que leurs chefs eux-mêmes. Si nous lisons le récit des démêlés de ce pontife dans l’histoire d’Allemagne, nous verrons que l’empereur Henri IV n’étoit pas exempt de reproches, et que la fameuse querelle du sacerdoce et de l’empire, fut aussi déshonorante pour la puissance temporelle que pour la puissance spirituelle.

C’est uniquement à la religion que l’on doit l’usage des ambassades permanentes, chargées de maintenir la bonne harmonie entre les nations ; institution qui rendit la politique moins barbare, et la guerre moins meurtrière.

Sans le christianisme, l’Europe, quant aux mœurs, ressemblerait à la grande Tartarie. Il a tempéré le courage bouillant et brutal des peuples modernes ; il a poliet adouci leur caractère. Lorsqu’on parle des siècles de barbarie dans laquelle l’Europe a été plongée, ou ne devroit point attribuer ce funeste état de choses à l’ignorance des prêtres, c’est une injustice grossière ; on devroit plutôt l’attribuer exclusivement à l’invasion des Septentrionaux. C’est à dater de cette époque de l’histoire, que nos historiens philosophes se montrent fort étrangers à la connaissance des causes, eux qui, d’ordinaire, paraissent si fort jaloux de les démêler : c’est là que la passion les aveugle, au point de leur faire méconnoître l’origine de tous les usages barbares et ridicules qui ont déshonoré si longtemps la raison humaine. L’écrivain impartial va jusqu’à l’extrémité du nord de l’Europe ; il va en Asie, jusqu’aux montagnes du Mauréhannaer, découvrir la source commune de l’ignorance et de la barbarie, source que le christianisme, à force de zèle, parvint à purifier.

M.E. Jondot        Tableau historique des nations. 1808

19 05 1802                Création de l’ordre de la Légion d’honneur, dans la constitution de laquelle il est dit entre autre que l’un des devoirs est de combattre toute entreprise tendant à rétablir le régime féodal.

*****

Décoration de la légion d’honneur : la blaguer, mais la convoiter. Quand on l’obtient, toujours dire qu’on ne l’a pas demandée.

Gustave Flaubert

On y trouvera quantité de gens honorables, mais parfois des crapules ou clowns de haut vol : Franco, Mussolini, Ceausescu, Bokassa, Bongo, Mobutu…

20 05 1802                 Bonaparte, cédant à la pression du parti colonial, annule l’abolition de l’esclavage, et donc, le rétablit.

12 12 1802                 Voyez l’insolence des prêtres, qui, dans le partage de l’autorité avec ce qu’ils appellent le pouvoir temporel, se réservent l’action sur l’intelligence, sur la partie noble de l’homme, et prétendent me réduire à n’avoir d’action que sur les corps. Ils gardent l’âme et me jettent le cadavre. Il n’y aura pas d’état politique fixe, s’il n’y a pas un corps enseignant avec des principes fixes. Tant qu’on n’apprendra pas, dès l’enfance, s’il faut être républicain ou monarchique, catholique ou irréligieux, l’État ne formera point une nation.

Bonaparte, premier consul.  Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux.   Gallimard 1930

2 12 1802                      Instauration de cadastres types pour l’impôt foncier.

24 12 1802                    Création de 22 chambres de commerce.

30 12 1802                    Mon pouvoir tient à ma gloire, et ma gloire aux victoires que j’ai remportées. Ma puissance tomberait si je ne lui donnais pour base encore de la gloire et des victoires nouvelles. La conquête m’a fait ce que je suis, la conquête seule peut me maintenir.

L’amitié n’est qu’un mot : je n’aime personne. Non, je n’aime pas même mes frères. Joseph peut-être un peu : encore, si je l’aime, c’est par habitude, c’est parce qu’il est mon aîné. Duroc, ah oui, lui aussi, je l’aime ; mais pourquoi ? Son caractère me plaît. Il est froid, sec, sévère ; et puis Duroc ne pleure jamais ; Quant à moi, cela m’est bien égal ; je sais bien que je n’ai pas de vrais amis. Tant que je serai ce que je suis, je m’en ferai tant que je voudrai en apparence. Il faut laisser pleurnicher les femmes, c’est leur affaire ; mais moi, pas de sensibilité ! il faut être ferme, avoir le cœur ferme ; autrement, il ne faut se mêler ni de guerre ni de gouvernement.

Bonaparte, premier consul.     Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux.  Gallimard 1930

31 12 1802                  En Inde, Bâji Rao, chef de la confédération marathe, – qui représente les trois-quart du pays – signe le traité de Bassein avec les Anglais : il se place ainsi sous leur tutelle… ce que ne vont pas accepter ses opposants : et c’est un soulèvement général de deux cent mille hommes entraînés à la guérilla auxquels se joignent quarante mille réguliers sous commandement français. En septembre 1803, la nouvelle de la rupture de la paix d’Amiens parvient à Wellesley, qui, fort de l’appui de son frère Arthur mais de seulement 55 000 hommes, taille en pièces les Marathes à Assaye le 23 septembre 1803 et à Lasvari en novembre 1803. En juillet 1803, le général Decaen, gouverneur des Mascareignes, envoyé par Bonaparte, avait échoué dans sa tentative de débarquement à Pondichéry.

Désormais ce n’était plus une Compagnie privée qui exploitait ou allait même jusqu’à gérer l’Inde ; c’était la nation britannique qui établissait sa domination sur un pays désormais sujet.

Pierre Meile L’Inde 1986.

1802                            Travaux des canaux de l’Ourcq, Saint Quentin, de Nantes à Brest.

Route du Simplon et du Mont Genèvre. Éclairage à l’arc électrique par l’anglais Humphrey Davy ; 13 ans plus tard, à la demande d’une commission d’enquête sur les gaz explosifs – grisou – dans les mines, il inventera la lampe de sureté pour les mineurs. Il réalise aussi que le protoxyde d’azote, découvert 20 ans plus tôt par un pasteur, est non seulement euphorisant – le gaz hilarant, très prisé de tous les fêtards -, mais encore analgésique – il rend insensible à la douleur -. La renommée scientifique gardait avait alors une aura telle qu’elle ne connaissait pas les amalgames courants en temps de guerre : que voulez-vous, c’est la guerre. En 1807, Humphrey Davy recevra le prix Napoléon de l’Institut de France, bien que les deux nations fussent en guerre. En voyage en Europe entre 1813 et 1815, il rendra visite à des savants français, grâce à une autorisation expresse de Napoléon, et, non seulement cela ne lui vaudra aucun reproche une fois revenu en Angleterre, mais, 3 ans plus tard, il sera élevé au rang de baronnet ! Et il ne s’agit pas là d’une exception : il n’est que de se souvenir que, 30 ans plus tôt, quand France et Angleterre étaient déjà en guerre, ordre avait été donné à la Royale de laisser passer Monsieur Cook et ses bateaux. Et l’Angleterre s’en était souvenue, en faisant remettre à Lapérouse les deux boussoles d’inclinaison de Cook.

Le Suisse Isaac de Rivaz [1752-1828] fait marcher un chariot muni d’un moteur à explosion, qu’il a conçu dès 1782. Il déposera un brevet de moteur à combustion interne en 1807.

Installation à Peisey Nancroix d’une École des Mines, qui y restera jusqu’en 1815. Élèves et professeurs mettront à profit le changement de régime pour faire savoir qu’être coupé du monde six mois par an, dans la neige et le froid, à 1800 mètres d’altitude, c’est pas une vie. Elle deviendra l’École supérieure des Mines à Paris.

Nguyên  Anh devient Gia Long, premier roi du Vietnam réunifié, dont la dynastie règnera jusqu’en 1945.

17 01 1803                  Jean Nicolas Bouilly et Joseph Pain ont écrit une comédie – Fanchon – représentée au théâtre du Vaudeville ; elle y connaît un franc succès, et la dite Fanchon, savoyarde, joueuse de vielle, vertueuse, idéale, protectrice de l’innocence, acquit une popularité nationale tant pour son air que pour sa chanson :

Aux montagnes de la Savoie
Je naquis de pauvres parents.
Voilà qu’à Paris l’on m’envoie,
Car nous étions beaucoup d’enfans…
Cependant j’ai fait ma fortune
Et n’ai donné que mes chansons.
Fillette sage, apporte en France
Et tes chansons, quinze ans, ta vielle et l’espérance.

La légende de la Belle Savoyarde avait bien un fondement, mais beaucoup moins idyllique : une Françoise Chemin, femme Ménard, dite Fanchon la Vielleuse, naquit à Paris en 1737, de parents originaires du comté de Nice : on les disait alors Savoyards, car de la Maison de Savoie depuis le XIV° siècle. Elle mourut vers 1770. Son Père, Laurent Chemin était un de ces sujets du roi de Sardaigne qui abandonnaient, pour un temps, leurs montagnes et venaient chercher leur vie en France, ramoneurs, commissionnaires, joueurs de vielle, montreurs de marmotte ou de lanterne magique, gagne-deniers enfin, comme on appelait tous les gens qui faisaient dix métiers sans en avoir un réel. Elle fatigua son premier mari, battit le second, tâta un peu de la prison car selon M Bazin, policier il y a déjà longtemps qu’on est instruit de la mauvaise conduite de ladite Fanchon qui s’enyvre journellement et insulte tous ceux qui lui déplaisent.

Jean Jacques Audubon s’en va à 18 ans aux États-Unis gérer le domaine que son père, propriétaire de plantations à Saint Domingue, y possède : il ne se sent aucun attrait pour ce métier de propriétaire terrien et le montre, mais il éprouve un amour profond de la nature, y passe de plus en plus de temps et se met à peindre les oiseaux : il a un bien joli coup de pinceau : David a été son maître. Il va consacrer toute sa vie à cette tâche, parcourant l’ensemble des États-Unis, sera dans le Yellowstone en 1842. Ses Oiseaux d’Amérique sont une œuvre majeure tant en science qu’en art. En 1886, ses admirateurs créeront la National Audubon Society, qui est aujourd’hui, avec 600 000 membres, la première organisation américaine de protection de la nature.

28 01 1803                  Le Premier Consul rend visite à l’École Polytechnique. Elle se tient dans un premier temps au Palais de Fontainebleau, puis, cinq ans plus tard, emménagera dans l’ancienne maison de Saint Cyr, où madame de Maintenon avait terminé sa vie. La discipline y est d’une sévérité dont on ne peut avoir idée aujourd’hui.

10 02 1803                    Au citoyen Régnier.              Mme de Staël, malgré la défense qui lui a été faite de venir à Paris, arrive le 15 à Melun. Donnez ordre, je vous prie, à un officier de police, de s’y rendre, et de la faire sur le champ rétrograder sur la frontière, et de la conduire dans la patrie, soit de feu son mari, soit à la demeure de son père. L’intention du gouvernement est que cette étrangère intrigante ne reste pas en France, où sa famille a fait assez de maux.

Bonaparte, premier consul.               Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux.                Gallimard 1930

27 02 1803                 [loi du 28 ventôse An XI]    Le gouvernement expose les motifs qui règlementent le droit d’usage dans les forêts domaniales :

Les forêts nationales doivent fournir d’abondantes ressources à la marine française ; elles sont également nécessaires à l’entretien d’un grand nombre d’usines et à la consommation ordinaire des habitants des villes et villages qui les avoisinent ; on les croie indispensables pour attirer les vapeurs de l’atmosphère, et alimenter les sources des fontaines et le cours des ruisseaux ; enfin leurs coupes réglées assurent au Trésor public un revenu qui ne coûte au peuple aucun sacrifice. Aussi, dans tous les temps, on a reconnu l’importance de leur conservation, et jamais il ne fût plus pressant qu’aujourd’hui de s’occuper de cet objet.

8 05 1803                     Le Premier Consul vend la Louisiane aux États Unis, pour 15 M.$ (80 M. Francs). Les États-Unis en prendront possession le 20 décembre suivant. La Louisiane d’alors…ça ne se limite pas du tout à l’actuel État éponyme : c’est tout le bassin du Mississippi – Missouri, soit 1,6 million de km² : pour parler en États d’aujourd’hui : Montana, Dakota du Nord, Minnesota, Wisconsin, Michigan, Wyoming, Dakota du Sud, Iowa, Illinois, Ohio, Colorado, Nebraska, Missouri, Indiana, Kentucky, Kansas, Oklahoma, Arkansas, Tennessee, Louisiane, Mississippi, Alabama… En fait, une fois opérées toutes les déductions, cela ne rapportera au Trésor que 50 M. de Francs. La partie espagnole de la Louisiane était revenue à la France en 1800, par la Convention de San Ildefonso.

Ainsi bascula une grande partie de l’économie américaine : les colons qui se mirent à occuper ces territoires étaient très souvent autant de main d’œuvre en moins pour les activités maritimes. La puissance de la flotte marchande américaine continua encore de croître pendant plusieurs décennies, mais avec cette occupation désormais possible de tout l’ouest, une autre vocation apparaissait, qui allait plus tard représenter le principal de l’activité du pays.

26 05 1803                         Puisque les Anglais veulent nous forcer à sauter le fossé, nous le sauterons. Ils pourront prendre quelques frégates, quelques colonies, mais je porterai la terreur dans Londres, et je leur prédis qu’ils pleureront la fin de cette guerre avec des larmes de sang.

Bonaparte, premier consul.                Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux.                    Gallimard 1930

9 08 1803                           Essai sur la Seine du bateau à vapeur de Fulton : le Clermont, 33 m. de long, 2.5 m. de large. L’énergie fournie par la vapeur entraîne une roue à aubes, qui emmène le tout à la vitesse de trois nœuds. Mal accueilli en France où il vivait depuis 1797, il poursuivra ses essais en Amérique, avec un public tout aussi borné.

Lorsque je construisis à New-York mon premier bateau à vapeur, il n’y avait dans le public que deux manières de considérer mon entreprise, l’indifférence ou le mépris.

Théorie ondulatoire de la lumière de l’anglais Thomas Young. Poids spécifique de chaque élément de l’anglais John Dalton.

Les victoires de Bonaparte lui servirent à modeler l’Allemagne sur un plan qui faisait pressentir une reconstitution de l’unité allemande, ouvrait la voie à cette unité. Par le recès de 1803, résultat de la victoire de Hohenlinden, Bonaparte portait le premier coup dans l’édifice élevé en 1648. Il simplifiait considérablement le système fédéral du Saint -Empire par la sécularisation de presque toutes les principautés ecclésiastiques et la suppression de la plus grande partie des villes libres, dont six seulement subsistèrent entre plus de cinquante. C’était en Allemagne, comme l’a très bien dit Alfred Rambaud, une véritable révolution qui reproduisait tous les principes de la nôtre. La révolution de 1803 en Allemagne fut relativement aussi radicale que la Révolution française. A Ratisbonne comme à Paris, on avait détruit la noblesse souveraine, les municipalités indépendantes. A Ratisbonne comme à Paris on avait sécularisé les biens ecclésiastiques.

Jacques Bainville.     Histoire de deux peuples, continuée jusqu’à Hitler. 1933

23 08 1803                   Saint Cloud                L’Angleterre n’obtiendra jamais de moi d’autre traité que celui d’Amiens. Je suis résolu à tout, mais jamais je ne souffrirai qu’elle ait rien en Méditerranée. Nelson, de Malte, tient toute l’Italie bloquée. Aidé du bon droit et de Dieu, la guerre, quelque malheureuse qu’elle puisse être, ne réduira jamais le peuple français à fléchir devant ce peuple orgueilleux, qui se fait un jeu de tout ce qui est sacré sur la terre, et qui, surtout de puis vingt ans, a pris en Europe un ascendant et une audace qui menacent l’existence de toutes les nations dans leur industrie et leur commerce, source de la vie des États.

Bonaparte, premier consul.  Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux.  Gallimard 1930

3 10 1803                   Au citoyen Régnier.                  Je suis instruit, citoyen ministre, que Mme de Staël est arrivée à Maffliers ; faites-lui connaître, par le moyen d’un de ses habitués et sans causer d’éclat, que, si elle se trouve là, elle sera reconduite à la frontière par la gendarmerie. L’arrivée de cette femme, comme celle d’un oiseau de mauvais augure, a toujours été le signal de quelque trouble. Mon intention n’est pas qu’elle reste en France

Bonaparte, premier consul.    Vie de Napoléon par lui-même. Compilation d’André Malraux.    Gallimard 1930

18 11 1803                  Le général haïtien Jean Jacques Dessaline et son armée indigène mettent en déroute les troupes françaises du général Rochambeau à Vertières, près du cap Haïtien, au nord du pays : sur les 65 000 hommes du corps expéditionnaire, il n’en resta que 10 000 vivants… Les colons blancs sont massacrés. La République proclamée au 1° janvier durera ce que durent les roses : le général va proclamer empereur le 8 octobre.

1803                             Robert Surcouf, fils de Saint Malo, a rué dans les brancards du séminaire dès l’âge de 13 ans, en 1786 : il a donc embarqué dans le commerce pour les Indes, où il a rapidement pris du galon ; lieutenant à l’île de France en 1791, il prit son indépendance un peu plus tard pour se livrer avec un succès certain, à la course, et revenir à Saint Malo en 1801 pour prendre femme et gérer sa petite fortune. Son activité de corsaire qui le fera passer à la postérité ne l’aura occupé, au sens strict, guère que quatre ans. Le reste de sa vie l’aura donc été à faire de très bénéfiques affaires, y compris dans le commerce triangulaire, c’est-à-dire la traite des esclaves.

Mais Bonaparte ne peut laisser un tel homme jouer les rentiers ; le premier, 34 ans, mande le second, 30 ans :

Monsieur Surcouf, vous connaissez mieux que personne l’état de la guerre maritime. Quel est votre avis ?

Vous me demandez là, général, une chose bien grave, mais le Lloyd me fournit la manière dont je dois juger : l’Angleterre, de 1793 à 1797, a perdu dix-huit cents navires de plus que nous. J’en conclus, puisque nos flottes ont subi des désastres, que ce sont les corsaires qui ont fait cette différence en faveur de notre nation. Depuis six ans, les chiffre des prises anglaises a suivi les proportions précédentes, celui des nôtres a triplé. Calculez maintenant ce que la course a coûté à l’Angleterre, et vous verrez que vos corsaires ont bien vengé la défaite d’Aboukir.

Si j’avais l’honneur d’être, comme vous, à la tête du gouvernement de la France, je laisserais dans les ports tous mes vaisseaux de ligne, je ne livrerais jamais de combat aux flottes et aux escadres britanniques, mais je lancerais sur toutes les mers une multitude de frégates et de bâtiments légers, qui auraient bientôt anéanti le commerce de l’Angleterre et la mettraient ainsi à votre discrétion. L’Angleterre ne peut vivre que par son commerce, c’est par là seulement qu’on peut l’atteindre.

Mais il n’était plus temps de faire encore une révolution, ne fût-ce que dans la seule marine. Bonaparte, qui nourrit le grand dessein de l’invasion de l’Angleterre [3], fait construire entre Le Havre et Anvers environ 2 500 chalands, manœuvrables à la voile et à la rame, pouvant contenir chacun une centaine de soldats, vingt chevaux et quelques pièces d’artillerie. Pour cela, il lui faudra disposer de toute la flotte, afin de neutraliser la Royal Navy le temps du transport : un jour au maximum. Mais justement les Anglais font le blocus coté mer, de Brest, Rochefort et Toulon, les ports où se trouvent les vaisseaux français. A Brest, chaque tentative de sortie de Ganteaume est vouée à l’échec… à Toulon, Villeneuve connaît plus de réussite en profitant d’un bon coup de mistral et parvient à déjouer la vigilance de Nelson : tout cela va donner une course-poursuite à travers l’Atlantique, jusqu’aux Antilles pour prendre fin en octobre 1805… à Trafalgar. Surcouf ne pensait sans doute pas que les faits lui donneraient raison à ce point ! C’en sera alors fini du grand dessein.

Une pluie de météorites s’abat aux environs de L’Aigle, dans l’Orne, sans faire de victimes.

21 02 1804                 Samuel Homfray, maître de forges dans les Cornouailles a fait le pari de faire tracter une charge de 10 tonnes sur les 15 kilomètres de la voie de Penydarren par une machine à vapeur : il en confie l’exécution à Richard Trevithick, géant de 33 ans, et ingénieur : la voie ferrée est constituée de plaques métalliques dans lesquelles les rails sont imprimés en creux. Il démonte la machine à vapeur d’un marteau-pilon, la dote d’un grand volant latéral et de roues et ajoute une haute cheminée pour accentuer le tirage, et donc la température, et nomme le tout Catch me who can. Les incidents ne vont pas manquer, il fera les réparations lui-même, et le pari ayant été tenu, il empochera les 500 guinées, montant du pari. Le cadre avait la configuration d’une piste de cirque où la locomotive faisait l’éléphant !

Nous avons réalisé notre voyage avec l’engin ; nous avons transporté 10 tonnes de fer, 5 wagons et 70 hommes à bord durant tout le voyage. C’est plus de 15 kilomètres que nous avons parcourus en 4 heures et 5 minutes ; mais nous avons dû abattre quelques arbres et enlever quelques gros rochers du chemin. Le géant des Cornouailles a prouvé deux choses : la vapeur est capable de tirer de lourdes charges et l’adhérence des roues sur les rails est suffisante pour opérer une traction. Au cours des jours suivants, il fera tirer des charges de plus en plus lourdes à sa locomotive, mais les rails se brisent, car le fer de l’époque ne peut pas supporter un tel effort. Donc seul le matériau est en cause, non la technique. Treize ans plus tard, Georges Stephenson fera marcher une machine à peu près semblable en puissance, et c’est son nom que l’histoire retiendra comme inventeur du chemin de fer. On peut tenir des discussions sans fin sur l’identité des inventeurs. Mais on peut aussi préférer la réalité et dire que si ces discussions sont sans fin, c’est peut-être parce que tout simplement la question est mal posée, suite logique du culte borné de notre individualisme, car il est finalement rare qu’une invention n’ait qu’un seul auteur. Donc, il est préférable en la matière de s’en tenir à ce que répondit un jour Jacques Chirac à Christine Ockrent lors d’une interview : Madame Ockrent, ma grand’mère disait : à sotte question, pas de réponse.

21 03 1804                    Promulgation du Code Civil et assassinat du duc d’Enghien dans les fossés de Vincennes, après un simulacre de procès. Cela entachera à jamais Napoléon.

C’est pire qu’un crime, c’est une faute

Boulay de la Meurthe

14 05 1804                    Thomas Jefferson est président des États-Unis d’Amérique depuis 1800. Homme d’étude et d’action, il possédait la plus belle bibliothèque des États-Unis. Cent soixante ans plus tard, John Kennedy lui rendra hommage avec humour en recevant à la Maison Blanche une brochette de Prix Nobel : Jamais la Maison Blanche n’a connu pareil assemblée d’intelligence, sauf lorsque Jefferson y dînait, seul. La recherche d’une voie d’accès au Pacifique était l’une de ses priorités. Il en confie la mission à Meriwether Lewis, son chef de cabinet, et William Clark qui embarquent dans l’estuaire du Mississippi, -Old Man River,- à la tête de trois bateaux qui emmènent cinquante hommes, dont deux français, Cruzatte et Labiche. Deux chevaux suivent sur la berge. Ils passèrent l’hiver 1803-1804 à Wood River Camp. A la confluence du Mississipi et du Missouri, l’expédition remonta ce dernier et atteignit en octobre les villages de la tribu Mandan (Sioux) dans le Dakota du Nord, où ils s’installèrent pour l’hiver 1804-1805 dans un fort construit pour la circonstance. Ils avaient rencontré peu avant Toussaint Charbonneau, un Canadien français marié à Sacajawea, une Indienne enlevée jadis à une tribu Shoshone des montagnes. Le 11 février, Lewis aidait à mettre au monde un bébé franco-shoshone : il sera nommé Jean Baptiste. Le 7 avril 1805, profitant de la fonte des glaces, ils renvoient une partie des hommes à Saint Louis avec les navires et quittent Fort Mandan avec les 33 restants ; à partir de la confluence du Yellowstone et du Missouri, ils prennent des voies qui diffèrent sur certaines portions sans jamais se séparer de plus de deux jours de marche ; Clark commence par suivre la vallée du Yellowstone et Lewis poursuit le long du Missouri ; ils franchissent les rapides de Great Falls, le 13 juin, en portant les bateaux : l’exploit forgera la légende, baptisée le grand portage. Ils se nourrissent de l’abondant gibier : ours bruns, ours blancs, bisons, élans, daims, du poisson et des fruits sauvages, se résignent à supporter les deux grands fléaux que sont les moustiques et les épines de figuier de barbarie alliés aux silex tranchants pour mettre à mal leur chaussures jusqu’à blesser les pieds. Pour franchir les chutes d’eau, ils construisent un bateau pour charger les bagages mais de taille à pouvoir être porté et finalement l’abandonnent faute d’avoir pu trouver sur place un produit à même d’assurer l’étanchéité. Ils ont du mal à trouver les arbres dont les dimensions permettent la fabrication de canoés pour remplacer le bateau-passoire.

Arrivés à Three Forks, ils empruntent la branche ouest du Missouri pour franchir les Rocheuses par portage le 15 août au Continental Divide, 1772 m – ligne de partage des eaux – et arrivent aux sources de la Kooskooskee – Clearwater River, rebaptisée aujourd’hui Clark Fork -, où l’accueil des naturels Shoshone, peu engageant change du tout au tout lorsque Sacajawea reconnaît son frère qui n’est autre que leur chef : la suite de l’expédition était désormais assurée du succès. En septembre ils traversent les Bitter Root dans le froid et sous la pluie, affamés et épuisés. Ils rejoignent enfin les rives de la Columbia, à l’ouest de Skopane et atteignent les rives du Pacifique le 18 novembre 1805, où ils passent l’hiver à Fort Clatsop, rive gauche de l’estuaire de la Columbia. Ils prendront le chemin du retour le 23 mars 1806 pour arriver à Saint Louis le 13 septembre 1806. La conquête de l’ouest avait bien commencé : pas un seul coup de feu contre les Indiens… mais pour toutes les affaires qui commencent bien, il en est certaines qui finissent mal…

La Cascade Range, en arrière de Seattle, voilà les plus belles montagnes du monde ; avec les Rocheuses colombiennes qui la prolongent en Canada. Tous ceux qui les ont vues disent comme moi et le soutiennent. Plus belles que l’Himalaya, que les Andes, que le Kilimandjaro ; et pourtant c’est quelque chose… A cause des lacs, des rivières ; mais surtout – écoute, pilotin -, surtout des bêtes, des bêtes libres. As-tu jamais, dans nos forêts, rencontré une harde de cerfs ? Ne réponds pas, je sais bien que non. Qui t’aurait appris les secrets ? Mais là-bas, je le sais aussi, tu rencontrerais l’orignal, le grand élan au chanfrein bossu, sombre et lustré par l’eau des montagnes. Tu le verrais paître dans les joncs, s’arrêter flanc à flanc contre sa jeune femelle, la lécher doucement au col, ou poser sur son garrot, tendrement, en se gardant qu’elle pèse, sa tête énorme, aux immenses cornes aplaties. Tu verrais, au soir tombant, le castor s’affairer à sa digue, aller, venir de la berge au barrage. Il choisit dans ses abatis. Des dents, des pattes, de l’épaule, il tire le baliveau de tremble, le fait rouler jusque dans l’eau. Il a plongé, il le pousse de la tête. L’eau, à ses flancs, glisse comme de l’huile. Tout entier immergé, long et râblé comme un gros cocker, il nage, le poil argenté çà et là par une résille de bulles d’air. De temps en temps, les narines à fleur d’eau, il souffle. Et sa queue plate, derrière lui, roule nonchalamment bord sur bord, comme le youyou derrière le canot. Et toi tu restes là, et la nuit tombe du haut des cimes neigeuses, et tu ne la sens pas tomber, froide et pure : tu regardes le castor travailler. Il faut que les ténèbres soient partout, que l’eau même soit devenue ténèbres pour que tu te retrouves enfin. Tu frissonnes, tu t’éloignes à regret ; mais tu entends encore, dans la jonchère, patauger le couple d’orignaux, siffler doucement la grande oie canadienne, un peu plus tard, sur le chemin, cliqueter l’armure d’un porc-épic derrière le vieux pin que tu frôles. Et quand tu descends, au matin, dans le jardin du bungalow, tu t’aperçois que les cerfs wapitis ont dû te suivre, la veille, dans la nuit : les lilas en fleur te le disent, les beaux lilas un peu froissés par le velours de leur tête nouvelle.

Maurice Genevoix L’aventure est en nous                         Flammarion 1952

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[1] Branle est synonyme de hamac : donc, branle-bas signifie : tout le monde sort de son hamac.

[2] Qui, ce faisant, marchait simplement dans les pas de Talleyrand, qui n’aimait guère non plus Chateaubriand : Il croit qu’il devient sourd parce qu’il n’entend plus parler de lui. Le cher homme était d’ailleurs le premier à se dire né sous une mauvaise étoile, dans une chambre de la rue des Juifs à Saint Malo, là où ma mère m’infligea la vie.

[3] Qui, en refusant d’évacuer Malte, ne respectait pas le Traité d’Amiens.


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