24 janvier au 24 novembre 1848. Les Comanches. Garibaldi. Révolution 1848. 17606
Publié par (l.peltier) le 15 octobre 2008 En savoir plus

24 01 1848                À Coloma, dans la vallée du Sacramento, 200 km de San Francisco, sur des terres appartenant au Suisse John Sutter, James Marshall, son employé, découvre des pépites d’or mêlées à des cailloux. Peu de temps après, le Général John Bidwell en découvre dans la Feather River et le Major Pearson B. Reading dans la Trinity River. Le Californian de San Francisco attendit le 15 mars pour publier l’information. Ce fut alors la Ruée vers l’or. Les chercheurs ne firent pas tous fortune, loin de là, mais les marchands de pelle, eux, s’en sortirent très bien. Certains navires venant d’Europe laissaient leurs passagers à Châgres, sur la côte atlantique de Panama, après quoi ils faisaient le reste comme ils le pouvaient, mais c’est la route du cap Horn, – là où il n’est pas de navigation plus dure, disent sobrement les Instructions nautiques – qui représenta le principal du trafic : elle n’avait été jusqu’alors fréquentée que par les baleiniers. L’ouest américain avait besoin d’équipements et on mettait moins de temps pour aller de la côte est à la côte ouest en bateau, via le cap Horn, – record du Flying Cloud en 1854 en 89 jours et 8 heures de New-York à San Francisco, 14 000 milles -, qu’à traverser le pays par la terre – la voie de chemin de fer ne sera terminée qu’en 1869 -; le développement économique de l’Europe de l’ouest, lui aussi, demanda des importations massives de blé, venant de Californie et de l’Oregon, de viande venant d’Australie, et de matières premières comme le nitrate et la potasse, abondants au Chili et au Pérou, autant de produits pour lesquels la route la plus courte était le cap Horn.

A partir de 1850, les chantiers de la côte Est des États-Unis lancèrent chaque année près d’une centaine de nouveaux clippers : les premiers cap-horniers furent les plus forts voiliers du temps.

L’abondance de leurs forêts ne les contraignait pas à innover en matériau ; les premiers navires en fer, puis en acier vont bientôt apparaître en Angleterre ; et la durée de vie ne sera pas la même : en 8 ans, un grand voilier de circumnavigation, tout chêne et acajou, avait suffisamment souffert pour être à peu près totalement refait. La construction métallique, infiniment moins lourde à dimensions égales et, par là même, beaucoup plus avantageuse, durera presque trois fois autant.

Avant la conquête de l’ouest, il y eut la reconnaissance de l’ouest, qui ne fût pas non plus de tout repos. Frémont avait déjà à son actif de nombreuses explorations en territoire américain. En 1848, après avoir donné sa démission d’officier de l’armée, il partit pour son quatrième voyage. Il se proposait de gagner la Californie en reconnaissant le tracé d’un chemin de fer qui aurait suivi les environs du 37° parallèle. Il partit de Pueblo en plein hiver pour voir, dit-il, les choses à leur plus mauvais moment , franchit les monts Sangre de Cristo, gagna le cours supérieur du Rio Grande et fut arrêté par la chaîne de San Juan, qui se révéla infranchissable :

Dans une neige de plus en plus épaisse, nous nous sommes efforcés de gagner le sommet de la chaîne. En quatre ou cinq jours, nous avons atteint les crêtes dénudées qui dominent les forêts et forment la ligne de partage des eaux entre l’Atlantique et le Pacifique. À ces hauteurs la tempête règne presque tout l’hiver et le vent y souffle avec une furie qui ne connaît guère de rémission. À notre première tentative, nous nous sommes heurtés à un chasse-neige qui nous a rejetés en arrière avec dix ou douze hommes gelés à la face, aux mains et aux pieds. Le lendemain, malgré la tempête, nous avons franchi la crête, et campé un peu plus bas à la lisière de la forêt. À voir notre piste, on aurait pu croire qu’une déroute y avait passé, jalonnée qu’elle était de bout en bout par des selles, des paquets, des vêtements épars et des mules mortes. La tempête qui soufflait toujours continuait à paralyser tous nos mouvements. Nous étions campés à 3 650 mètres d’altitude; il nous était tout aussi impossible d’avancer que de reculer.

Onze hommes périrent. Frémont dut abandonner son projet. Il descendit le Rio Grande et gagna la Californie par une route plus au sud.

27 01 1848                 Quand les historiens se risquent à parler du futur et que ce dernier leur donne raison. Et ce futur, ce n’est pas quelques années, c’est 25 jours plus tard…

[…] Un certain malaise, une certaine crainte a envahi les esprits ; pour la première fois peut-être depuis seize ans, le sentiment, l’instinct de l’instabilité, ce sentiment précurseur des révolutions, qui souvent les annonce, qui quelquefois les fait naître, que ce sentiment existe à un degré très grave dans le pays.

[…] Si je jette, messieurs, un regard attentif sur la classe qui gouverne, sur la classe qui a des droits et sur celle qui est gouvernée, ce qui s’y passe m’effraie et m’inquiète. Et pour parler d’abord de ce que j’ai appelé la classe qui gouverne, et remarquez bien que je ne compose pas cette classe de ce qu’on a appelé improprement de nos jours la classe moyenne mais de tous ceux qui, dans quelque position qu’ils soient, qui usent des droits et s’en servent, prenant ces mots dans l’acception la plus générale, je dis que ce qui existe dans cette classe m’inquiète et m’effraye. Ce que j’y vois, messieurs, je puis l’exprimer par un mot : les mœurs publiques s’y altèrent, elles y sont déjà profondément altérées ; elles s’y altèrent de plus en plus tous les jours ; de plus en plus aux opinions, aux sentiments aux idées communes, succèdent des intérêts particuliers, des visées particulières, des points de vue empruntés à la vie et à l’intérêt privés.

[…] Et remarquez, je ne dis pas ceci à un point de vue de moraliste, je le dis à un point de vue politique ; savez-vous quelle est la cause générale, efficiente, profonde, qui fait que les mœurs privées se dépravent ? C’est que les mœurs publiques s’altèrent. C’est parce que la morale ne règne pas dans les actes principaux de la société, qu’elle ne descend pas dans les moindres. C’est parce que l’intérêt a remplacé dans la vie publique les sentiments désintéressés, que l’intérêt fait la loi dans la vie privée.

On a dit qu’il y avait deux morales : une morale politique et une morale de la vie privée. Certes, si ce qui se passe parmi nous est tel que je le vois, jamais la fausseté d’une telle maxime n’a été prouvée d’une manière plus éclatante que de nos jours. Oui, je le crois, je crois qu’il se passe dans nos mœurs privées quelque chose qui est de nature à inquiéter, à alarmer les bons citoyens, et je crois que ce qui se passe dans nos mœurs privées tient en grande partie à ce qui arrive dans nos mœurs publiques.

[…] On dit qu’il n’y a point de péril, parce qu’il n’y a pas d’émeute ; on dit que, comme il n’y a pas de désordre matériel à la surface de la société, les révolutions sont loin de nous. Messieurs, permettez-moi de vous dire, avec une sincérité complète, que je crois que vous vous trompez. Sans doute, le désordre n’est pas dans les faits, mais il est entré bien profondément dans les esprits. Regardez ce qui se passe au sein de ces classes ouvrières, qui aujourd’hui, je le reconnais, sont tranquilles. Il est vrai qu’elles ne sont pas tourmentées par les passions politiques proprement dites, au même degré où elles ont été tourmentées jadis ; mais ne voyez-vous pas que leurs passions, de politiques, sont devenues sociales ? Ne voyez-vous pas qu’il se répand peu à peu dans leur sein des opinions, des idées, qui ne vont point seulement à renverser telles lois, tel ministère, tel gouvernement, mais la société même, à l’ébranler sur les bases sur lesquelles elles reposent aujourd’hui ? Ne voyez-vous pas que, peu à peu, il se dit dans leur sein que tout ce qui se trouve au-dessus d’elles est incapable et indigne de les gouverner ; que la division des biens faite jusqu’à présent dans le monde est injuste ; que la propriété y repose sur des bases qui ne sont pas des bases équitables ? Et ne croyez-vous pas que, quand de telles opinions prennent racine, quand elles se répandent d’une manière presque générale, quand elles descendent profondément dans les masses, elles amènent tôt ou tard, je ne sais pas quand, je ne sais comment, mais elles amènent tôt ou tard les révolutions les plus redoutables ? Telle est, messieurs, ma conviction profonde ; je crois que nous nous endormons à l’heure qu’il est sur un volcan. J’en suis profondément convaincu.

Alexis de Tocqueville à la Chambre des Députés

fin janvier 1848         Sommé par le comité central de la Ligue communiste de Londres de remettre le document promis, Marx se fait violence, met la dernière main et publie le Manifeste du Parti communiste.

02 02 1848                 Le traité de Guadalupe Hidalgo, en déplaçant la frontière du Texas sur les rives du Rio Grande, met fin à la guerre contre le Mexique et l’ampute de 40 % de son territoire : les nouveaux États vont être la Californie, le Nevada, l’Utah, l’Arizona, une partie du Colorado et  le Nouveau Mexique. Les États-Unis versent 15 millions $ au Mexique : le Whig Intelligencer pouvait ainsi écrire : Nous ne prenons rien par conquête (…) Dieu merci.

La même année au Mexique, une révolte des Mayas contre la tutelle mexicaine faillit tourner à l’avantage des premiers, mais, l’heure avait sonné de la récolte du maïs et l’armée maya rentra chez elle récolter le maïs !

Peu d’historiens seraient prêts à affirmer que le traité de Guadalupe Hidalgo, que ratifia une république mexicaine vaincue le 2 février 1848 à la suite d’une guerre inégale, fut un événement aussi capital dans l’histoire américaine que la reddition du Sud au tribunal d’Appomattox, signée dix-sept ans plus tard. Pourtant, à sa manière, il fut tout aussi irrémédiable. Appomattox réunifia le pays. Il affirma que cet assortiment disparate d’États en conflit était en réalité une nation liée à jamais par des intérêts communs – une entité politique unifiée comprenant désormais un gouvernement fédéral détenteurs de pouvoirs inimaginables pour ses fondateurs et des millions d’esclaves affranchis dont la charge et la responsabilité du bien-être et de la liberté lui incombaient.

Mais c’est Guadalupe Hidalgo qui créa la nation au sens physique. Avant le traité, l’Ouest américain se résumait aux vieilles terres récupérées lors de l’achat de la Louisiane, qui s’élevaient à partir de l’embouchure du Mississippi, remontaient les eaux du Missouri et touchaient les rives embrumées du Nord-Ouest. C’était l’accomplissement préliminaire, partiel, du mythe national. Guadalupe Hidalgo, par lequel le Mexique renonçait à ses prétentions au nord du rio Grande, transforma soudain, et complètement, le rêve en réalité. Il permit de s’emparer des vieilles terres espagnoles, immenses et gorgées de soleil, s’étendant de part et d’autre du Sud-Ouest, à savoir les États actuels de l’Arizona, du Colorado, de l’Utah, du Nouveau-Mexique, de la Californie et du Nevada. Il y avait aussi le Texas, mais il avait été rattaché dès 1845. La guerre contre le Mexique ayant été déclenchée par l’annexion du Texas, la victoire américaine régla définitivement la question. Au total, les Etats-Unis d’Amérique acquirent 2 millions de kilomètres carrés, soit une augmentation de 66 % de leur superficie totale. C’est un peu comme si la France avait annexé l’Allemagne. La nation fut donc entièrement refondue. Sa détermination, son désir brut de posséder et de dominer toutes les terres auxquelles elle touchait et de déposséder ou de détruire tous ses peuples indigènes, sa volonté de puissance naissante pouvaient désormais s’étendre, sans limite, d’un océan à l’autre. La destinée devenait effectivement manifeste.

Le traité bouleversa l’Ouest. Le monde au-delà du 98° méridien changea pour tous et pour toujours, mais peut-être surtout pour les Indiens qui peuplaient l’âpre et vaste centre du continent. À l’époque de la guerre contre le Mexique, c’était une région encore mystérieuse, dangereuse et peu fréquentée, dont l’essentiel – du Canada au sud du Texas – n’avait jamais été exploré par l’homme blanc, en particulier les sources des grands fleuves qui traversaient la Comancheria. Le cœur du continent était percé à deux endroits : la piste de l’Oregon, qui s’ouvrait dans le Missouri et remontait le long des North et South Platte Rivers jusqu’à la Columbia, et la piste de Santa Fé, qui partait du même endroit mais serpentait ensuite de l’ouest du Missouri jusqu’au Nouveau-Mexique, en longeant en partie l’Arkansas River. Mais il ne s’agissait que de grandes voies empruntées par un nombre relativement réduit de pionniers. Elles ne favorisaient pas l’implantation de colonies : les pionniers en partance pour l’Ouest ne s’arrêtaient pas au milieu de la piste de l’Oregon pour y bâtir des cabanes en rondins. Ce n’était pas leur objectif et, de toute façon, cela aurait été suicidaire. Les plaines plus élevées, y compris les 400 000 kilomètres carrés de la Comancheria, restaient inviolées et leurs troupeaux de bisons, leurs tribus nomades, leurs routes commerciales et leurs frontières approximatives étaient préservés.

Mais les Comanches, qui avaient longtemps joué le rôle de tampon entre deux immenses empires terrestres, se trouvaient désormais sur le passage même de la nation américaine. Ils étaient cernés par une seule entité politique. Avec l’annexion du Texas, ils n’eurent plus affaire à une république excentrique et provinciale aux ressources limitées, à la devise dévaluée et défendue par une armée de citoyens bigarrés. Ils étaient désormais l’une des principales préoccupations d’un gouvernement qui n’était pas à court de projets, de Tuniques Bleues, de dollars et de politiques indiennes complexes, généralement peu judicieuses et déterminées par toutes sortes de considérations stratégiques. Juste après la guerre contre le Mexique, rien ne sembla réellement changer. En fait, il régna même un étrange statu quo. Jusqu’à la fin des années 1840, le Texas demeura la seule partie de l’Amérique civilisée à portée des raids guerriers. Les tribus de l’Est avaient été transférées dans le Territoire Indien : quelque vingt mille Indiens s’étaient retrouvés dans l’actuel Oklahoma, où ils se heurtaient les uns aux autres, ainsi qu’aux tribus des Plaines, mais pas à l’homme blanc. Pas encore. Dans les Plaines du Nord, sur les terres des Sioux, des Arapahos et des Cheyennes, les Indiens avaient affaire à l’armée, qu’ils affrontaient parfois, mais ces régions étaient dépourvues de frontières humaines.

Le statu quo ne tiendrait pas longtemps. Dans les années 1830 et 1840, au Texas, la civilisation blanche s’était frayé lentement un chemin le long des fleuves Colorado, Guadalupe, Trinity et Brazos, empiétant inexorablement sur les zones frontalières comanches. Les colonies apparaîtraient rapidement au nord, remontant les fleuves Kansas, Republican et Smoky Hill jusqu’aux territoires de chasse cheyennes. Même les Territoires Indiens, pourtant spécifiquement réservés aux tribus par le gouvernement fédéral, ne furent pas épargnés. En 1849, les vannes s’ouvrirent. La ruée vers l’or offrit aux Américains la première occasion d’exercer leur nouvelle liberté territoriale. Une marée humaine inimaginable un an plus tôt déferla sur l’Ouest.

Mais, à ce moment-là, les pèlerins, les accapareurs de terres, les fermiers et les chercheurs d’or n’étaient pas les seuls problèmes des Comanches. À l’époque de la République du Texas, quelque chose d’autre avait modifié la nature fondamentale de leurs relations avec l’homme blanc. La puissance des Comanches, qui reposait de longue date sur leur supériorité militaire, à la fois au tir et à cheval, s’était imposée dès le début du règne espagnol. Mais, pour la première fois, ils étaient confrontés à un sérieux défi : des hommes barbus, violents et indisciplinés arborant des peaux de daim, des sarapes, des toques en raton laveur, des sombreros et d’autres vêtements tout aussi bizarres, qui n’appartenaient à aucune armée, ne portaient ni insigne ni uniforme, campaient sans faire de feu dans la prairie et ne percevaient pas de salaires réguliers. Ils devaient leur existence à la menace comanche. Leurs méthodes, fortement inspirées de celles de leurs ennemis, changeraient la guérilla frontalière en Amérique du Nord. Tantôt appelés espions et volontaires montés, tireurs et tireurs montés, ce n’est qu’au milieu des années 1840 qu’on leur trouva un nom qui fit l’unanimité : Rangers.

Pour savoir qui ils étaient et pourquoi ils étaient nécessaires, il faut comprendre la situation extrêmement difficile, voire intenable, dans laquelle se trouvait la jeune République du Texas à la fin des années 1830.

Le Texas n’était pas destiné à devenir un pays souverain. Après la victoire de San Jacinto, la vaste majorité de ses habitants pensait que son territoire serait immédiatement rattaché aux États-Unis. Mais quelques prétendus bâtisseurs d’empire à l’image de Mirabeau Lamar et de James Parker (qui se proposa d’accomplir la vision grandiose de Lamar en conquérant le Nouveau-Mexique) voyaient les choses autrement. Tous ceux qui avaient voulu le statut d’État furent rapidement déçus. Deux raisons principales s’y opposaient. Premièrement, le Mexique n’avait pas reconnu l’indépendance de sa province rebelle. Si les États-Unis annexaient le Texas, ils risquaient la guerre avec le Mexique, une perspective à laquelle ils n’étaient pas préparés en 1836. En outre, ils auraient pu difficilement intégrer un territoire esclavagiste.

Pendant dix ans, seul et démuni, y compris sur le plan militaire, le Texas dut faire face à deux ennemis implacables : le Mexique au sud et les Comanches à l’ouest et au nord. La république ne connaîtrait jamais la paix. Les Mexicains poursuivirent leurs incursions : la ville de San Antonio fut prise deux fois par d’importantes forces en 1842. Les raids étaient permanents, tout comme la prédation de bandits en maraude. Et la frontière de l’Ouest était la cible constante d’attaques comanches. Le Texas se trouvait dans une situation singulière : aucun de ces ennemis n’aurait accepté la paix aux conditions proposées par la nouvelle république. D’ailleurs, aucun n’aurait accepté de capituler. L’armée mexicaine persistait à ne pas faire de quartier, comme l’illustra Fort Alamo, où tous les combattants texans furent sommairement exécutés. Quant au Peuple, il ne connaissait même pas le mot capituler. Dans les plaines, les combats étaient toujours à mort. Les Texans ne disposaient donc pas des options diplomatiques habituelles. Ils étaient obligés de se battre.

Mais, si les Mexicains rôdaient et envoyaient des troupes au nord de la Nueces en attendant l’occasion de récupérer leur province, les Comanches, qui représentaient une menace constante, létale et imparable, continuaient à tuer. Les Texans avaient beau être teigneux, têtus et intrépides, ils n’étaient ni prêts ni équipés pour affronter des Comanches. Si bien qu’aux premiers temps de la république, ils semblèrent voués à subir le même sort que les Espagnols et les Mexicains. Dans la phase initiale des guerres comanches, les Indiens eurent un net avantage.

Leur supériorité s’illustra d’abord par l’armement. La plupart des Texans arrivèrent du Tennessee, de l’Alabama et d’autres États de l’Est avec des fusils Kentucky. Il s’agissait d’une jolie prouesse technologique : long, le canon lourd et la crosse courte, il était extrêmement précis et pouvait s’avérer d’une redoutable efficacité entre les mains d’un tireur à couvert et immobile. C’était un excellent fusil de chasse. Mais il était mal adapté au combat, en particulier à cheval, et surtout très lent à charger. Il fallait mesurer puis verser la poudre, amener les balles au fond du canon à l’aide d’une longue baguette, mettre l’amorce dans le bassinet et placer correctement le silex pour qu’il frappe la batterie. L’ensemble de ces opérations prenait au minimum une minute – l’équivalent d’une condamnation à mort lorsqu’on était face à des archers comanches mobiles. En outre, le tireur devait mettre pied à terre s’il voulait bénéficier du seul avantage que procurait ce fusil, c’est-à-dire sa précision. Les Texans disposaient également de vieux pistolets de duel à un coup tout aussi compliqués à charger et à décharger, et peu pratiques à cheval.

Aussi se battaient-ils généralement à pied. Dans cette position, face à la charge féroce de cavaliers comanches, ils disposaient exactement de trois coups, dont deux à courte portée. Ils devaient ensuite compter sur leurs camarades pour prendre la relève ou tenter eux-mêmes de recharger. D’ailleurs, la vieille stratégie des Indiens, y compris lorsqu’ils s’attaquaient aux convois de chariots, était d’attendre que leurs adversaires aient vidé leurs fusils, puis de donner l’assaut avant qu’ils n’aient le temps de réarmer. Dans les combats rapprochés, les hachettes ou les tomahawks que brandissaient les Blancs étaient au mieux d’une utilité limitée.

Quant aux Comanches, ils disposaient d’une collection d’armes dont l’efficacité sur les champs de bataille n’était plus à démontrer : des lances de plus de quatre mètres, des boucliers discoïdes, des arcs renforcés par des tendons de bison et des flèches aux pointes en fer. Ils maniaient l’arc avec une dextérité légendaire. En 1834, le colonel Richard Dodge, qui doutait de leurs prouesses, fit néanmoins observer que le guerrier comanche pouvait saisir entre cinq et dix flèches de sa main gauche et les décocher avec une telle rapidité que la dernière était projetée avant que la première eût touché le sol, et avec une telle force que chacune était susceptible de blesser mortellement un homme à 20 ou 30 mètres. Il nota également que les Indiens rechignaient à tirer sur des cibles conventionnelles mais que si l’on mettait une pièce de cinq cents dans un bâton fendu, ils décalaient habilement l’arc, projetant la flèche de biais, et touchaient la pièce presque à tous les coups. À cheval, ils étaient d’une précision stupéfiante.

Les blessures les plus dévastatrices étaient provoquées par les pointes en fer – le plus souvent découpées grossièrement dans des cercles de tonneaux ou des plaques achetées à des commerçants. Elles pliaient ou rivaient lorsqu’elles touchaient l’os, provoquant de nombreuses lésions internes et rendant l’extraction horriblement douloureuse. Les boucliers des Indiens des Plaines, constitués d’épaisses couches de peau de bison, étaient étonnamment efficaces contre les balles et, bien orientés, pouvaient arrêter n’importe quel projectile de mousquet et même, par la suite, de fusil. Leurs lances flexibles étaient particulièrement redoutables : ils s’en servaient pour la chasse au bison – lancés au grand galop, ils transperçaient les créatures de 1,5 tonne par l’arrière, toujours du côté droit, entre la dernière côte et l’os iliaque. Les Blancs ne disposaient d’aucune arme à courte portée aussi performante. Comme l’observa Dodge, elles fauchaient un nombre de vies considérable.

Les Indiens avaient également des armes à feu, bien que leur usage contre les Blancs avant l’apparition des fusils à répétition dans les années 1860 ait été largement surestimé. Il s’agissait essentiellement de mousquets bon marché, souvent peu précis et fragiles, dont la poudre de mauvaise qualité ralentissait la vitesse à la bouche et s’enflammait difficilement par temps humide ou pluvieux. Quand ils ne fonctionnaient plus, ce qui survenait régulièrement, les Indiens ne savaient pas les réparer. (Ils réclamaient souvent les services d’armuriers dans les traités qu’ils négociaient.) Dans les régions boisées de l’Est, où l’on pouvait se mettre à l’abri, viser soigneusement puis tirer, ces mousquets étaient un peu plus efficaces. Dans les Plaines, les rares Indiens qui en possédaient tiraient en général une première salve, puis reprenaient immédiatement leurs arcs et leurs lances.

Mais les Texans étaient surtout désavantagés par leurs montures. Leurs chevaux, essentiellement des bêtes de trait, étaient incapables de surpasser les mustangs indiens, résistants, rapides et agiles. Les habitants de la Frontière possédaient quelques beaux spécimens mais ils étaient trop fragiles pour parcourir des kilomètres de terrain difficile. Sur de courtes distances, ils ne pouvaient égaler les mustangs comanches. Pour les trajets plus longs, les chevaux indiens avaient l’avantage de se nourrir de fourrage (de l’herbe, mais également de l’écorce de peuplier), contrairement à ceux des colons, élevés aux céréales.

De toute façon, les Blancs n’avaient pas les talents de cavalier des Indiens. Dans l’Est, où les distances étaient loin d’être aussi importantes qu’au Texas, ils n’avaient pas fait beaucoup de cheval et n’avaient pas appris à se battre en selle ou à tirer depuis un animal mobile. Les Comanches ne combattaient qu’à cheval et d’une manière inédite pour les soldats et les citoyens d’Amérique du Nord. Imaginez une attaque classique contre un ennemi stationnaire. Les guerriers formaient une pyramide inversée qui se déployait très rapidement en une énorme roue dépourvue de rayons, dont la périphérie était constituée de plusieurs lignes mobiles de guerriers : des roues dans la roue. Comme le décrivirent Wallace et Hoebel :

Le cercle, qui s’enroulait avec une régularité mécanique, se resserrait un peu plus à chaque tour. Lorsqu’un guerrier s’approchait du point le plus proche de l’ennemi, il se laissait tomber le long de sa monture et décochait des flèches sous son encolure. Si l’animal était abattu, le cavalier atterrissait en général sur ses pieds.

Aucun Américain ou Texan monté sur une bête de trait ne pouvait résister à ce genre d’assaut. D’ailleurs, peu de tribus indiennes y parvenaient. Les Comanches se battaient ainsi depuis deux cents ans. Ce genre de combat, qu’ils livraient contre des opposants redoutables et très mobiles, était un mode de vie. La conquête des Apaches en l’espace d’une génération avait entraîné de profonds changements chez les Comanches. Eux qui s’étaient définis autrefois par la chasse, avaient pris goût à la guerre, devenue l’objectif transcendant de leur existence. Toute leur organisation sociale en dépendait. Quelques témoignages nous rappellent ce que faisaient les Comanches lorsqu’ils ne pillaient pas les colonies blanches. Herman Lehmann, un ancien captif, décrivit une bataille, probablement typique des luttes indiennes, entre Apaches et Comanches, qui dura vingt-quatre heures, provoquant un véritable carnage dans les deux camps. Les Apaches perdirent vingt-cinq braves le premier jour, les Comanches probablement plus. Le lendemain, ces derniers lancèrent un nouvel assaut à cheval, tuant quarante guerriers de plus et massacrant l’ensemble des femmes et des enfants apaches. Un autre captif évoqua une bataille de six heures émaillée de féroces corps-à-corps qui opposa mille huit cents Blackfeets à mille deux cents Comanches. Les Comanches balayèrent leurs adversaires et récupérèrent les trois mille chevaux qu’ils leur avaient volés.

C’était le genre de guerre sans merci que subissaient désormais les pauvres fermiers blancs de la frontière de l’Ouest. Leur seul espoir était de former un cercle avec les chariots ou les chevaux et d’espérer tuer suffisamment d’Indiens pour les décourager. La plupart du temps, les colons n’avaient pas l’ombre d’une chance.

La solution texane à ces problèmes – des compagnies de rangers – était unique dans l’histoire militaire de l’Ouest, notamment parce que personne d’autre n’y croyait. Elles violaient toutes les règles d’organisation et de protocole militaires, tous les principes hiérarchiques permettant à une armée traditionnelle de fonctionner. Elles n’entraient dans aucune catégorie connue : il ne s’agissait ni de forces de police, ni d’une armée régulière, ni d’une milice. Elles devaient leur mise en place formelle, en 1835 et 1836, à l’éloquence tonitruante de Daniel Parker, l’oncle de Cynthia Ann, qui devint le principal moteur de leur création. Elles étaient censées combler le vide laissé par les combattants de San Jacinto, presque tous démobilisés en 1837. En théorie, le projet semblait bon. Six cents tireurs à cheval, baptisés pour la première fois Rangers dans un texte officiel, se voyaient confier la mission de chasser les Indiens et de défendre la Frontière.

Mais le gouvernement, sans pouvoir et sans ressources, ne fournit ni armes, ni hommes, ni montures. Il fut également incapable de financer des uniformes, du ravitaillement ou des casernes. À aucun moment il n’y eut six cents hommes susceptibles de répondre à l’appellation de Rangers. Ils furent plus souvent cinquante, parfois cent. Et comme ils ne disposaient pas d’organisation politique formelle, personne ne désignait les officiers. Ces derniers étaient nommés au hasard, par leurs collègues, à la seule aune de leur mérite. En l’absence de vivres, quand les communautés qu’ils défendaient ne leur donnaient pas à manger, les Rangers chassaient et gagnaient souvent le terrain munis d’eau et d’un mélange de sucre et de maïs grillé baptisé farine froide. Parfois ils volaient des poules. Les munitions étaient la seule chose que le gouvernement, dans son infinie sagesse, leur fournissait régulièrement.

Bizarrement, malgré ce dénuement, les candidats ne semblèrent pas faire défaut : à cette époque, l’ouest du Texas ne manquait pas de jeunes célibataires téméraires en quête de grands espaces, de danger et d’aventure extrême. Presque tous avaient une vingtaine d’années et venaient chercher à San Antonio autre chose qu’une vie confortable et sédentaire sur une ferme. L’idée de tuer des Comanches et des Mexicains leur plaisait. Le plus souvent, la carrière des capitaines était terminée à trente-deux ans. Ils ne possédaient rien en dehors de leur cheval et avaient rarement un emploi stable. Sans eux, l’idée de compagnies de Rangers n’aurait jamais abouti. Ils n’hésitaient pas à rester sur le terrain pendant trois ou six mois, la durée habituelle de leurs missions – un caractère semi-permanent qui les distinguait des milices. C’est sur ce modèle en apparence absurde qu’entre 1836 à 1840 se développèrent des organisations primitives de lutte contre les Indiens au Texas. Les Rangers répondaient tout simplement à un besoin et prirent naturellement racine dans ce substrat.

Ils se mirent à patrouiller sur la Frontière, en quête de Comanches à tuer. Comme il s’agissait de jeunes hommes sans formation ni expérience, ils s’adaptèrent rapidement à ce nouveau monde brutal de chevaux, d’armes et de tactiques indiennes. Mais ils ne tirèrent pas assez rapidement de leçons pour éviter d’épouvantables pertes. L’histoire de ces premières luttes informelles contre les Comanches ne sera jamais pleinement comprise car elles ne furent presque jamais décrites. Les nouveaux venus sur la Frontière, en particulier les Rangers, n’étaient ni des lettrés ni des penseurs. Ils mentionnaient rarement leurs succès (contrairement aux Blancs de l’Ouest, qui ne manquaient pas une occasion de crier victoire, y compris lorsqu’ils avaient simplement évité un désastre), et encore moins leurs défaites. De toute façon, les Rangers n’étaient qu’une bande d’irréguliers mal habillés, sales et sous-alimentés. Ils n’écrivaient pas de lettres et ne tenaient pas de journaux. Ils rédigeaient rarement des rapports et, souvent, ne rendaient compte à personne. Il n’y avait pas non plus de journalistes susceptibles de dépeindre de manière détaillée et éclatantes – comme ce serait le cas par la suite – les batailles indiennes des années 1870. Ce n’est qu’après le déclenchement du conflit avec le Mexique en 1846 que les rares reporters des villes de l’est du Texas comme Houston, Richmond et Clarksville commenceraient à comprendre qui étaient les Rangers, ce qu’ils avaient accompli et comment ils avaient bouleversé la guérilla contre les Indiens. Les rares informations disponibles sur la Frontière pendant cette période proviennent d’une poignée de mémorialistes qui vécurent ces événements mais ne les rapportèrent que plus tard.

On sait néanmoins que beaucoup de jeunes hommes moururent lors de batailles sans doute cruellement inégales contre les Comanches. D’après le Ranger John Caperton, environ la moitié des hommes perdait la vie chaque année et l’espérance de vie de ceux qui s’engageaient n’excédait pas un an ou deux. Il précise également que sur les cent quarante jeunes engagés basés San Antonio en 1839, cent furent tués par des Indiens et des Mexicains. (La plupart vraisemblablement par des Indiens.) Ces chiffres sont considérables pour une ville de deux mille habitants. Les descriptions de la bataille de Plum Creek ou du raid sanglant de Moore laissent entendre que les Texans maîtrisèrent rapidement l’art de la guérilla anti-comanche. C’est faux. Le fiasco de Plum Creek résulta surtout de l’incapacité de Buffalo Hump à contrôler ses guerriers et à les empêcher de se livrer à des pillages. Moore ne dut son succès au bord du Colorado qu’à la surprise: les Comanches ne pensaient pas l’homme blanc capable de les traquer jusqu’à leurs propres terres.

Le premier assaut lancé par le colonel Moore sur le campement comanche, qui faillit tourner au désastre, offre une vision plus juste de la réalité probable de ces premiers affrontements. Tout comme l’expédition de reconnaissance du capitaine John Bird, qui quitta Fort Milam, au bord du Brazos, le 27 mai 1839, en compagnie de trente et un Rangers. À la recherche de pillards, ils tombèrent sur un groupe de vingt-sept Comanches occupés à dépecer un bison. Heureux de leur découverte, les Blancs galopèrent vers les Indiens, qui prirent la fuite. Les Rangers se lancèrent alors dans une course-poursuite de cinq kilomètres. Leurs chevaux n’étant pas à la hauteur des mustangs comanches, ils durent renoncer. Ils rentraient au fort lorsqu’ils remarquèrent soudain que les Comanches – quarante au total – avaient fait également demi-tour et qu’ils leur donnaient la chasse. Leurs flèches nous parvenaient de tous les côtés, raconta l’un des officiers. Bird commit alors le genre d’erreur que les adversaires des Comanches ne répéteraient jamais par la suite : il détala comme un lièvre effrayé. Dans la prairie, sa réaction aurait pu entraîner la perte de sa compagnie, d’autant que les Indiens, menés par Buffalo Hump en personne, furent rapidement trois cents environ.

Mais Bird eut de la chance. Il trouva un ravin et s’y réfugia avec ses hommes. La suite est caractéristique des batailles à cette époque : les Blancs se mirent à couvert, les Indiens chargèrent et il y eut des victimes dans les deux camps. Les Comanches, qui n’étaient pas prêts à risquer d’autres vies pour débusquer les Blancs munis de fusils Kentucky cracheurs de feu, finirent par se retirer. La manière dont les Blancs présentèrent leur mésaventure n’est pas moins caractéristique : Bird s’attribua la victoire, bien qu’il fût à l’agonie à ce moment-là. Six de ses soldats perdirent également la vie et d’autres furent blessés. Leurs pertes s’élevaient à un tiers, voire plus. En réalité, c’est le ravin qui les sauva du massacre pur et simple. L’Histoire n’a conservé aucune trace de ces combats sans doute nombreux où de vaillants Rangers lancés à la poursuite d’Indiens se transformaient soudain en proies désespérées et, faute de ravin, mouraient tous rapidement ou, s’ils n’avaient pas cette chance, étaient lentement torturés à mort, par le feu ou d’autres moyens. C’était une leçon que les Rangers apprendraient également. (On disait que les combattants d’Indiens expérimentés se réservaient toujours une balle, bien qu’un seul exemple fût avéré – celui d’un officier d’infanterie des États-Unis nommé Sam Cherry. En 1855, au cours d’une bataille contre des Comanches, son cheval fit une chute et lui tomba dessus. Coincé, il tira calmement cinq fois sur ses assaillants, puis, entourés d’Indiens triomphants, retourna l’arme contre sa tempe et fit feu une dernière fois.)

Les Rangers n’étaient pas des tendres. Ils buvaient beaucoup et aimaient tuer, se battre aux poings et au couteau, et exécuter ceux qu’ils considéraient comme des criminels ou des ennemis. Avec le temps, la mort opérant une sélection naturelle dans leurs rangs, ils devinrent même encore plus violents, cruels et agressifs. Ils avaient d’ailleurs la tenue de l’emploi. Même si dans l’imaginaire collectif le Ranger arbore un chapeau en cuir aux bords retournés, un foulard, une chemise en coton et un pantalon, la réalité était différente. Ils portaient ce qu’ils voulaient. Parfois des sarapes mexicains colorés et des sombreros à large bord. Parfois des toques en fourrure, des manteaux courts ou des panamas sales. Souvent des vêtements en peau de daim ou de bison. Certains pouvaient même rester torse nu et se contenter de l’équivalent de pagnes indiens sur des jambières. Beaucoup avaient un physique imposant, des bras épais et musclés, des cheveux longs et la barbe complète. Ils s’appelaient Bigfoot Wallace (un gaillard immense et féroce au combat), Alligator Davis (qui avait affronté l’une de ces créatures sur les berges de la Medina River) et Old Paint Caldwell (dont la peau était tellement tachetée qu’on aurait dit de la peinture écaillée). Pour l’Amérique plus civilisée du XIXe siècle, ils n’étaient pas loin des brigands et des desperados sur l’échelle sociale. C’était le genre d’hommes qu’il valait mieux ne pas provoquer dans les saloons de la Frontière.

Étonnamment, cette bande de voyous violents, incontrôlables et souvent illettrés, promus gardes-frontières, accorda son allégeance pleine et entière à un jeune homme de vingt-trois ans. Discret, le visage lisse, les yeux tristes et la voix aiguë, il faisait plus jeune que son âge. Il répondait au nom de John Coffee Hays. On l’appelait Jack. Pour les Comanches, qui le craignaient particulièrement, et les Mexicains, qui mirent sa tête à prix, il était Captain Jack. C’était le Ranger idéal, celui que tout le monde cherchait à imiter, le plus courageux, le plus malin et le plus imperturbable d’entre eux, mais également l’un des plus remarquables commandants militaires d’Amérique – un fait que les habitants de San Antonio soupçonnèrent dès la fin des années 1830, mais que le reste du monde ignorerait jusqu’à la guerre contre le Mexique, qui ferait de lui un héros national et élèverait presque instantanément ses effroyables Rangers au rang de mythe. Bien qu’il combattît sur la frontière texane et au Mexique pendant moins de douze ans, il marqua à jamais les Texas Rangers – une organisation dont il fut en quelque sorte le modèle -, mais également l’Ouest américain.

Une photographie prise en 1865, alors qu’il avait quarante-huit ans, dit tout de lui. Le visage est toujours juvénile, les cheveux épais et ramenés en arrière, les traits réguliers et plutôt ordinaires en dehors d’une caractéristique absolument frappante : ses yeux. Des yeux profonds, sages, parfaitement calmes, un peu tristes et, malgré les cent quarante-cinq ans qui nous séparent, captivants. Ce sont les yeux d’un homme qui n’a peur de rien. Il fut le premier grand combattant d’Indiens sur la frontière des Plaines, la légende qui engendra un millier d’autres légendes, de romans de gare et de films hollywoodiens.

Il vit le jour en 1817 à Little Cedar Lick, dans le Tennessee, au sein d’une famille aisée de soldats. Son grand-père prit part aux guerres indiennes aux côtés d’Andrew Jackson, à qui il vendit par la suite sa célèbre demeure, l’Hermitage. Son père servit également sous les ordres de Jackson, dont l’un des plus fidèles officiers, John Coffee, lui inspira le nom de son fils. Comme beaucoup d’autres jeunes en quête d’aventure, en particulier du Tennessee, Jack émigra au Texas après la bataille de San Jacinto et arriva probablement à San Antonio en 1838, où il trouva rapidement un poste de géomètre. Après son indépendance, le Texas attribua aux nouveaux colons des concessions appelées headrights. Afin d’accorder des titres de propriétés précis, il fallut effectuer des relevés à l’aide de niveaux, de chaînes et de boussoles. À l’époque, l’arpentage permettait aux pionniers de s’enfoncer à l’ouest et de pénétrer les terres indiennes. Bien entendu, les Comanches Penatekas détestaient les arpenteurs et s’évertuaient à les traquer. C’était probablement le métier le plus dangereux d’Amérique du Nord. L’année où Hays arriva au Texas, la plupart des hommes qui l’exerçaient furent tués par des Indiens.

Mais Hays, attiré par l’aventure autant que la rémunération, persista. Les groupes d’arpenteurs comptèrent peu à peu des gardes armés, mais également des aventuriers qui désiraient simplement les accompagner, explorer le pays, chasser et si possible abattre un Indien. À l’époque, San Antonio était la ville idéale pour les intrépides, les sans-attaches et les rustres. Les terres en bordure de l’Escarpement des Balcones étaient d’une beauté saisissante. Au printemps, les savanes onduleuses parsemées de chênes verts déployaient un arc-en-ciel de fleurs sauvages. Le gibier abondait : bisons, ours, antilopes, dindons, grues du Canada, coyotes et cerfs. Les eaux cristallines des rivières calcaires, tels le Llano, le Guadalupe, le Pedernales et le San Marcos, regorgeaient de poissons.

Ces jeunes hommes connurent souvent une mort horrible dans leur nouveau paradis, y compris le propre cousin de Hays, ce qui ne le découragea pas pour autant. Il participa à un assez grand nombre de missions : en 1838, il cadastra avec succès soixante-seize concessions. Il commença également à se faire un nom comme combattant d’Indiens, notamment parce qu’il parvenait à garder ses hommes en vie. D’après un écrivain, le petit du Tennessee semblait devenir un autre homme lorsqu’il entendait crier Indiens. Il se mettait en selle, métamorphosé. Il prônait l’attaque et la guerre à mort, et les Indiens étaient écrasés chaque fois qu’ils s’en prenaient à ses hommes. Comme le général Grant pendant la guerre de Sécession, Hays s’inquiétait moins de ce que ses adversaires pouvaient lui faire subir que des dégâts qu’il pouvait leur infliger. Comme Grant également, il ne jurait que par l’offensive.

En temps normal, il était poli et s’exprimait d’une voix douce, mais au combat il devenait froid comme la glace et dirigeait fermement ses hommes, qui s’inclinaient rapidement devant lui. Il rejoignit les nouvelles compagnies de Rangers, dont les membres escortaient souvent les équipes d’arpenteurs. Il prit part à la bataille de Plum Creek et à la funeste expédition de Moore en 1839, qui rentra honteusement à pied. C’est à peu près tout ce qu’on sait de ses premières années.

Ce qui est certain, c’est qu’il se fit remarquer. En 1840, à vingt-trois ans, Hays devint capitaine des Rangers de San Antonio, une compagnie fondée par la République du Texas mais toujours contrainte de se procurer elle-même ses armes, ses équipements, ses chevaux et ses rations. Au début, les Rangers ne touchèrent aucun salaire. Par la suite, il serait fixé à 30 dollars par mois, mais ne leur parviendrait pas toujours. Dans un premier temps, une partie des fonds provint de dons de citoyens ordinaires. (En tant qu’organisation, les Rangers n’existèrent que de manière intermittente, au gré des autorisations du Congrès.) Compte tenu de l’espérance de vie de ces nouveaux combattants – deux ans au maximum à compter de leur engagement -, le métier aurait dû attirer peu de gens. Pourtant, un certain nombre d’éléments changeaient déjà la donne. Hays le savait mieux que quiconque. D’une part, le nouveau Ranger – le Ranger de Hays – était un bon cavalier. D’autre part, il possédait une monture agile et rapide, fruit du croisement local de mustangs et de races du Kentucky, de Virginie et d’Arabie. Ces chevaux étaient plus lourds que ceux des Indiens, mais ils couraient aussi vite que des mustangs et pouvaient les suivre sur de longues distances. Hays avait la réputation de n’accepter aucune recrue dont la monture valait moins de 100 dollars.

Sous son commandement, les compagnies, qui comptèrent rarement plus de quinze ou vingt hommes, imitèrent de plus en plus les Indiens qu’elles traquaient. [Les Rangers] se déplaçaient aussi légèrement que des Indiens dans la prairie, écrivit Caperton, et vivaient comme eux, sans tente, en se servant d’une selle en guise d’oreiller la nuit. Hays, en particulier, observait très attentivement ses adversaires comanches mais également ses propres éclaireurs, des Apaches Lipans, s’inspirant de leur manière de monter à cheval, de se battre, de traquer l’ennemi et d’établir le camp. Chaque homme possédait un fusil, deux pistolets et un couteau, ainsi qu’une couverture mexicaine derrière sa selle et une petite besace contenant du sel, de la farine froide et du tabac. Rien de plus. Comme les Comanches, les Rangers se déplaçaient souvent à la lumière de la lune, s’orientant grâce aux cours d’eau et à l’étoile du nord, et se nourrissaient de galettes ou d’autres rations non cuites pour pouvoir se passer totalement de feu. Ils dormaient tout habillés et armés, prêt à se battre à tout moment. Ils franchissaient les rivières en nageant à côté de leur cheval, y compris par temps glacial. Autant de comportements inédits dans l’histoire militaire américaine. Aucun soldat de la cavalerie ne pouvait brider et seller un cheval aussi vite qu’un Ranger.

Certains changements se firent naturellement chez ces jeunes hommes, mais d’autres furent le résultat d’un véritable entraînement. Hays tenait à ce que ses hommes s’exercent aussi bien à tirer qu’à monter. L’un des exercices consistait à positionner deux poteaux de 1,80 mètre séparés d’une quarantaine de mètres l’un de l’autre. Les Rangers devaient galoper dans leur direction en tirant au fusil sur le premier et aux pistolets sur le second. Ils parvenaient rapidement à toucher un cercle de la taille d’une tête d’homme dessinée sur le poteau. Ils chargeaient et tiraient en selle, une technique entièrement empruntée aux Indiens des Plaines. Us s’y mirent probablement entre 1838 et 1840. Quelle que fût la date, il s’agit d’une immense avancée dans la guérilla contre les Indiens. Les Rangers étaient les seuls capables de faire ce genre de chose à cheval en Amérique, surtout au combat. Or, c’était une absolue nécessité : il suffisait d’avoir affronté des Comanches pour savoir qu’il n’y avait aucun avantage à les combattre à pied et à découvert.

Les exercices d’équitation étaient encore plus complexes. La description suivante nous vient d’un des hommes de Hays :

Après nous être entraînés pendant trois ou quatre mois, nous atteignions un tel degré de perfection que nous pouvions lancer notre cheval à vitesse maximale ou intermédiaire et ramasser un chapeau, un manteau, une couverture ou une corde, voire une pièce d’un dollar, nous soulever de la selle, nous coller à l’un des flancs de l’animal en ne laissant paraître qu’un pied et une main, et vider nos pistolets sous son encolure, nous relever, faire de même de l’autre côté, etc.

Mais Hays comprit surtout la valeur de l’audace extrême, l’intérêt de semer la peur et la panique chez ses adversaires. En matière d’armes, il avait toujours un grand point faible : ses hommes ne disposaient que de trois tirs avant de devoir recharger, des gestes compliqués à cheval. Ses Rangers contournaient donc la difficulté en frappant vite et fort, souvent en embuscade et de nuit. Une seule idée prévalait, écrivit l’un de leurs contemporains, Victor Rose. Avancer rapidement, en silence – prendre l’ennemi par surprise – le punir – l’écraser ! À l’automne 1840, Hays et vingt autres Rangers tombèrent sur deux cents Comanches à un gué sur le Guadalupe, près de San Antonio. Ces derniers avaient volé un grand nombre de montures. Les Indiens sont là-bas, les gars, et nos chevaux aussi, lança Hays à ses hommes. Les Indiens sont très forts. Mais on peut leur donner une raclée. Qu’est-ce que vous en dites ?

Vas-y, répondirent les Rangers. Ils supposaient, comme toujours, que Hays prendrait leur tête. On suivra même s’ils sont un millier. Les Indiens, probablement convaincus qu’aucun Blanc n’oserait les affronter à dix contre un dans une région sauvage, formèrent une ligne et attendirent que le petit groupe passe à l’attaque. Les Texans lancèrent une violente charge et tirèrent leurs trois coups, semant la confusion chez leurs adversaires. Dans la bagarre, leur chef fut touché et tué. Les Indiens prirent la fuite.

C’est de cette façon que Hays et ses modestes compagnies s’attaquèrent aux Penatekas dans le centre du Texas, au cours d’affrontements dont il ne reste le plus souvent aucune trace. Comme les Comanches, Hays préférait la surprise – c’est-à-dire tuer ses adversaires dans leurs villages pendant leur sommeil. Il avait compris la leçon fondamentale de la guérilla des Plaines : vaincre ou mourir. Les Indiens ne faisaient pas de quartier et les Rangers non plus. Il n’y avait aucun espoir de reddition honorable. Hays ne l’emporta pas toujours, mais il avait le don extraordinaire de préserver ses troupes. Un jour, il mena cent vingt Rangers et quinze Apaches Lipans au combat contre des forces comanches beaucoup plus nombreuses et ne perdit qu’entre vingt et trente hommes. Une autre fois, il s’entoura de cinquante Texans et de dix Lipans, et livra une bataille acharnée d’une heure et demie contre une force ennemie bien plus importante. Les chevaux de Hays faiblirent, puis s’effondrèrent, incapables de rivaliser avec les montures comanches. Plusieurs de ses hommes furent blessés. Selon son propre rapport, Hays, à court de vivres, fut obligé de manger ses chevaux épuisés jusqu’à ce qu’il atteigne Bexar [San Antonio].

En outre, il ne tarderait pas à comprendre que les Comanches étaient extrêmement prévisibles, ce qui deviendrait son principal avantage. Ils ne changeaient jamais de tactiques. Ils étaient très liés à leurs coutumes mais également prisonniers de leurs notions de pouvoir-médecine et de magie. Face à une situation donnée – par exemple, quand leur chef de guerre ou leur homme-médecine était tué -, ils réagissaient toujours de la même manière. Pour reprendre les termes des Blancs, ils prenaient facilement peur. Les gens qui ne parvenaient pas à prévoir leur comportement trouvaient Hays incroyablement courageux – mais il est vrai que cette qualité ne lui faisait pas défaut.

Il avait également d’autres caractéristiques : il veillait à la sécurité de ses hommes et leur prodiguait des soins presque maternels quand ils étaient blessés. Il était remarquablement actif sur les camps : il allait chercher du bois et de l’eau, attachait et entravait les chevaux, et cuisinait. Mais lorsqu’il était seul à courir un danger, son courage frisait la déraison. Il avait une santé de fer et paraissait insensible au mauvais temps, au manque de confort ou de sommeil. Comme l’écrivit J. W. Wilbarger :

Je l’ai souvent vu assis près d’un feu la nuit, tandis que la pluie tombait à verse ou qu’un vent froid du nord accompagné de neige parfois fondue sifflait à ses oreilles, aussi à l’aise que dans une chambre d’hôtel de première classe, alors même qu’il avait parfois dîné d’une simple poignée de noix de pécan ou d’un morceau de galette.

Les colons eurent connaissance des exploits de Hays avant qu’il fût nommé capitaine en 1840, mais ce sont deux batailles de 1841 qui établirent sa réputation sur la Frontière. La première impliqua des Mexicains. À la tête de vingt-cinq hommes, Hays mit en déroute un important détachement de cavalerie près de Laredo, fit vingt-cinq prisonniers et captura vingt-huit chevaux. Il y alla au culot, ordonnant à ses hommes de descendre de cheval et d’avancer au plus près de l’ennemi sans tirer. Hays, comme toujours, menait la charge. À une cinquantaine de mètres – alors que leurs cibles étaient à la portée de leurs fusils Kentucky depuis trente-cinq mètres -, ils finirent par ouvrir le feu. Les Mexicains s’enfuirent et les Rangers, sans chercher à recharger, sortirent leurs pistolets, bondirent sur les chevaux abandonnés et poursuivirent leurs adversaires. La défaite sema la panique à Laredo, dont de nombreux habitants sautèrent le rio Grande. Quand Hays s’approcha de la ville, Yalcalde, muni d’un drapeau blanc, implora les Rangers d’épargner ses administrés. Ce qu’ils firent. Ils ne se montrèrent pas toujours aussi bienveillants. À Mexico, en 1847, ils exécutèrent quatre-vingts hommes pour venger la mort d’un seul Ranger.

La seconde bataille, comme très souvent, les opposa à des Comanches. À l’été 1841, un groupe de guerriers s’attaqua aux colonies disposées autour de San Antonio, pillant, tuant et volant des chevaux. Hays, muni d’une des autorisations intermittentes du Congrès du Texas, leva une compagnie de treize hommes et donna la chasse aux Indiens. Il repéra leur piste à une centaine de kilomètres à l’ouest de San Antonio et les suivit jusqu’à l’entrée du canyon d’Uvalde. Il les trouva grâce à un stratagème qu’il avait appris des Lipans : en suivant les nombreux vautours qui tournoyaient au-dessus des déchets des Comanches. Près du campement, il affronta une douzaine de guerriers. Les Rangers chargèrent et les Indiens s’abritèrent dans un bosquet.

Hays comprit immédiatement ce qu’impliquait la réaction de ses adversaires : leurs flèches ne leur seraient d’aucune utilité ou presque dans des broussailles aussi denses. Il ordonna alors à ses hommes d’encercler la zone et d’abattre quiconque en sortirait. Il avait été blessé à la main mais prit deux Rangers – un troisième les rejoignit par la suite – et pénétra dans le bosquet où ils livrèrent un combat de quatre heures contre les Indiens, tuant dix d’entre eux. Dans l’un des rares rapports qu’il adressa au ministre de la Guerre du Texas, Hays décrivit la scène avec un détachement effrayant :

Les Indiens ne possédaient qu’une arme à feu et, les fourrés étant trop denses pour leur permettre d’user efficacement de leurs flèches, ils étaient particulièrement désavantagés mais luttèrent jusqu’au bout, sans interrompre leurs chants de guerre, jusqu’à ce que la mort les réduise tous au silence. Encerclés par des cavaliers prêts à les abattre s’ils quittaient leur position, incapables de se servir de leurs flèches, leur sort était scellé- ils le comprirent et l’affrontèrent en héros.

Son étonnante prouesse lui permit de devenir chef d’escadron. Il n’avait même pas vingt-cinq ans.

En dépit de ses succès face aux Comanches, Hays n’avait toujours pas réglé un important problème : son armement. Ses fusils à un coup compliqués à recharger et ses vieux pistolets le désavantageaient énormément par rapport aux Comanches dont les carquois pouvaient contenir jusqu’à vingt flèches. Il ne voyait pas d’issue. Il avait tenté d’adapter le fusil Kentucky pour le combat à cheval – et avait accompli de petits miracles -, mais il demeurait peu commode. Il s’agissait toujours du vieux fusil rustique de Pennsylvanie qui avait transité par le Kentucky. Ses défauts expliquaient en grande partie l’agressivité frénétique des Rangers au combat. En restant immobiles, ils étaient certains de finir rapidement criblés de flèches. L’attaque frontale, en dépit des nombreux risques qu’elle comportait, était une option bien plus sûre.

Vers la même époque, dans l’Est en voie d’industrialisation, un homme s’apprêtait à faire aboutir un projet encore obscur qui résoudrait le problème de Hays et bouleverserait le monde. En 1830, Samuel Colt, un adolescent de seize ans ambitieux et féru de mécanismes complexes conçut son premier pistolet revolver en bois. Six ans plus tard, il déposa un brevet. En 1838, une entreprise basée à Paterson, dans le New Jersey, se mit à fabriquer les armes à feu de Colt. Parmi elles se trouvait un revolver de calibre 36 à cinq chambres pourvu d’un canon octogonal et d’une gâchette qui apparaissait quand le pistolet était armé. Il ne s’agissait pas d’une découverte, mais de la première arme de ce genre produite pour un usage courant.

Le seul problème, c’est que personne n’en voulait. Le client le plus évident, le gouvernement des États-Unis, n’en vit pas l’utilité et refusa de le financer. Le revolver de Colt aurait pu servir d’arme de poing à des cavaliers mais, à l’époque, l’armée des États-Unis l’avait pas de cavalerie. Il ne semblait pas davantage séduire les citoyens privés. C’était un joli joujou, bien qu’assez malcommode. Bizarrement, les seuls intéressés habitaient la lointaine et exotique République du Texas. En 1839, contre toute attente, le président Mirabeau Lamar ordonna à la marine du Texas de passer commande de 180 revolvers Colt à cinq coups auprès de la Patent Arms Manu-facturing Company de Paterson. Par la suite, l’armée texane en exigea quarante de plus. Les pistolets furent expédiés et la facture réglée. Rien ne prouve réellement qu’ils aient jamais été utilisés par les marins ou d’autres troupes au service du gouvernement du Texas. C’était une arme obscure et peu commode destinée à une composante non moins obscure et peu justifiée de l’armée du Texas – ou ce qui passait pour telle. Et c’est là que dormirent les armes.

On ignore précisément comment ces revolvers atterrirent entre les mains de Jack Hays et de ses Rangers. Mais ce fut apparemment le cas. Dans la correspondance qu’il entretint par la suite avec Colt, Samuel Walker, l’un des lieutenants les plus célèbres de Hays, déclara en avoir pris possession vers 1843. Il y a peu de raisons d’en douter puisque c’est l’année où Sam Houston décida de dissoudre la marine. Peu importe la date, les Rangers comprirent aussitôt l’importance de ces armes. Ce fut une révélation : une arme à plusieurs coups susceptible d’être utilisée à cheval, et donc de rétablir l’équilibre avec leurs adversaires. Bien qu’aucune source ne permette de l’affirmer, Hays et ses hommes durent passer de longues heures à s’entraîner avec leurs nouveaux revolvers et à imaginer ce qu’ils pourraient en faire. Et ils durent passer plus d’une nuit autour du feu à discuter de ses avantages et de ses faiblesses.

Le revolver de Colt avait de nombreux défauts. Il était fragile. Le calibre des balles était trop léger – du 44 ou plus aurait été nécessaire. Il n’était pas très précis, sauf à courte portée. Il était muni de barillets préchargés, ce qui signifiait que les Rangers équipés de deux pistolets et de quatre barillets disposaient de quarante tirs. Mais ces derniers étaient difficiles à changer et, une fois vides, ne pouvaient être rechargés en plein combat. Le cylindre rotatif n’en demeurait pas moins essentiel et stupéfiant. Hays et ses Rangers, notamment Ben McCulloch et Samuel Walker, étaient convaincus de son potentiel. Au printemps 1844, ils étaient prêts à tester sur le terrain l’invention étrange et impopulaire de Colt.

La bataille de Walker’s Creek, un engagement mineur mais décisif pour l’histoire du Texas et de l’Ouest américain, leur fournit cette occasion. En effet, on pourrait dire qu’avant l’arrivée de Jack Hays à San Antonio, la plupart des Américains de l’Ouest se déplaçaient à pied et possédaient des fusils Kentucky. Lorsqu’il s’en alla en 1849, ils étaient à cheval et portaient des six-coups dans un étui. Walker’s Creek marqua le début de ce changement.

Au début du mois de juin 1844, Hays et quinze Rangers partirent en reconnaissance en amont du Pedernales et du Llano. Ils étaient dans la région des collines, à l’ouest d’Austin et de San Antonio, au cœur du territoire penateka. N’ayant trouvé aucun Indien, ils prirent le chemin du retour. Le 8 juin, ils s’arrêtèrent pour récupérer du miel au bord de Walker’s Creek, un affluent du Guadalupe, à quatre-vingts kilomètres environ de San Antonio. Hays avait demandé à deux de ses hommes de s’attarder à l’arrière du groupe pour s’assurer qu’ils n’étaient pas suivis. C’était une vieille habitude indienne. (Hays avait pris beaucoup de vieilles habitudes indiennes.) Les deux Rangers regagnèrent le camp à toute allure et l’informèrent qu’ils avaient repéré les traces de dix mustangs derrière eux. La compagnie se remit rapidement en selle et repartit en direction des Indiens. Tandis qu’ils s’approchaient, ils tombèrent sur trois ou quatre guerriers qui affichèrent une peur excessive et détalèrent dans un désordre encore plus excessif. Une autre astuce indienne. Hays ne tomba pas dans le piège : il renonça à les poursuivre.

Très vite, les autres Penatekas se montrèrent – soixante-dix au total. Les Texans avancèrent lentement tandis que les Indiens gagnaient le sommet d’une colline abrupte, une superbe redoute naturelle dans cette région rocheuse et accidentée peuplée de chênes verts. De là, ils provoquèrent les Rangers, hurlant Chargez ! Chargez ! en espagnol et en anglais.

Hays s’exécuta volontiers, mais pas exactement comme ils l’imaginaient. Ses quatorze hommes et lui-même étant momentanément dissimulés à la base de la colline, ils firent demi-tour et parcoururent deux à trois cents mètres au galop, contournèrent la colline, ressortirent derrière les Indiens et les attaquèrent par le flanc.

Surpris, les Comanches parvinrent néanmoins à se ressaisir. Ils scindèrent leurs forces et se ruèrent sur les Texans en poussant des hurlements terribles. En temps normal, ils auraient brisé la ligne de Rangers et les auraient mis en déroute. Mais ces derniers, affichant un courage impressionnant et une maîtrise remarquable de leurs montures, formèrent un cercle et affrontèrent la charge.

La suite – soixante-quinze Comanches Penatekas contre quinze Rangers, des lances et des flèches contre des pistolets à répétition – tourna au chaos sanglant. Plusieurs Rangers furent gravement blessés. Mais leurs revolvers abattirent les Indiens à un rythme alarmant. Cette étape du combat dura quinze minutes. Puis les Comanches rompirent les rangs et s’enfuirent. Les Rangers les poursuivirent pendant plus d’une heure sur trois kilomètres de terrain accidenté. Poussés par leur chef, les Indiens n’eurent de cesse de se rallier, de se regrouper et d’attaquer, mais furent chaque fois surpassés par les revolvers Colt cracheurs de feu. Ils comptaient quarante morts ou blessés, contre un mort et quatre blessés chez les Rangers. Mais ils firent face, le chef indien rassemblant encore et encore ses hommes.

Puis, comme pour souligner la principale faiblesse du revolver à cinq coups, les hommes de Hays furent à court de munitions. Pour être plus précis, ils furent à court de barillets préchargés et personne n’avait d’autres pistolets. Ils se retrouvèrent donc à la merci des trente-cinq Indiens restants. Ou, du moins, ils le seraient quand ces derniers se rendraient compte que leurs adversaires n’avaient plus de munitions. Hays demanda alors calmement à ses hommes s’il leur restait des balles. L’un d’eux, Robert Gillespie, s’avança et répondit par l’affirmative. Descends de cheval et abats le chef, lui ordonna Hays. Gillespie s’exécuta : éloigné de trente pas, il fit tomber le chef de sa selle. Les guerriers, complètement affolés par la perte de leur meneur (…), s’éparpillèrent dans les broussailles.

Une fois la fumée dissipée, les Comanches dénombrèrent vingt morts et trente blessés et les Rangers un mort et trois blessés graves. L’un des principaux lieutenants de Hays, Samuel Walker, était cloué au sol par une lance. Les Texans établirent leur camp sur place pour s’occuper de leurs victimes. Trois jours plus tard, quatre Comanches réapparurent, peut-être pour récupérer leurs morts. Hays attaqua une nouvelle fois et tua trois d’entre eux.

Bien qu’il fallût un certain temps pour que les colons de la Frontière comprennent ce qui s’était passé à Walker’s Creek, et la guerre contre le Mexique pour que le gouvernement des États-Unis ouvre également les yeux, un changement fondamental s’était produit. Les Indiens risquaient désormais d’être anéantis par des cavaliers munis de revolvers qui ne se vidaient jamais : les Blancs pouvaient combattre leurs ennemis entièrement à cheval, avec des armes dont la cadence de tir était presque égale à celle des Comanches. Les forces s’équilibraient. Ou même s’inversaient. Jusqu’à cette époque, écrivit Samuel Walker dans une lettre adressée à Samuel Colt en 1846, ces Indiens audacieux s’étaient toujours crus supérieurs à nous, au corps-à-corps, à cheval… Le résultat de cet affrontement fut tel qu’il nous permit de les intimider et de traiter avec eux.

Pourtant, à l’extérieur de la République du Texas, personne ne comprit ce que Sam Colt avait accompli. En 1844, six ans après la mise en production de ses pistolets à répétition, son invention était un échec. L’usine Paterson du New Jersey avait fait faillite en 1842. Colt parvint à conserver ses brevets, mais guère plus. Les prototypes et les plans de ses six-coups étaient tous perdus ou détruits. Il passa cinq années dans la pauvreté.

Mais il savait que tout espoir n’était pas perdu. L’écho des prouesses des Rangers texans lui parvint jusque dans l’Est. Il en fut tellement excité qu’à l’automne 1846 il écrivit à Samuel Walker :

[J’aimerais] quelques informations sur votre usage de mon arme à répétition & votre avis quant à son adoption par les forces armées dans la guerre contre le Mexique – J’ai tellement entendu parler du colonel Hayse [sic] et de vos exploits avec mes armes que je souhaite depuis longtemps faire votre connaissance & obtenir de vous un récit authentique des diverses occasions où mes inventions se sont avérées bien plus qu’utiles.

Walker répondit aussitôt en décrivant l’efficacité des revolvers à la bataille de Walker’s Creek. Avec des améliorations, conclut-il, je pense qu’ils peuvent devenir l’arme la plus parfaite du monde pour les troupes montées. Les perspectives de Sam Colt s’éclaircirent très rapidement.

La guerre au Mexique avait débuté et les Texas Rangers, qui avaient proposé leur participation, reçurent l’aval du général Zachary Taylor. Ils furent rapidement engagés dans des combats au sud de la frontière. Ils impressionnèrent terriblement l’armée des États-Unis. Personne n’avait jamais rien vu de tel. Ils ne portaient pas d’uniforme, se procuraient leurs propres armes et équipements et se déplaçaient toujours à cheval. Contrairement à la quasi-totalité des soldats, ils préféraient combattre en selle. Ils firent surtout office d’éclaireurs – transposant efficacement le mode de combat des Comanches aux terres situées au sud de la frontière – et les récits de leur bravoure, de leur résistance et de leur débrouillardise se répandirent au reste du monde. La charge extraordinaire de Samuel Walker à la tête de soixante-dix Rangers dans une zone tenue par mille cinq cents cavaliers mexicains et la féroce efficacité avec laquelle le colonel Jack Hays débarrassa les routes des guérilleros mexicains furent évoquées encore et encore dans les salons, de Chicago à New York. Le général Taylor leur reprocha leur anarchie mais ne put nier qu’ils terrifiaient l’ennemi. Tout le monde les craignait.

Le plus étonnant restait néanmoins leurs armes. Leurs Colt à cinq coups et la redoutable précision avec laquelle ils les maniaient à cheval émerveillèrent les soldats. Au point que l’armée en voulut davantage. Un millier pour être exact, de quoi équiper tous les Rangers et d’autres Texans au Mexique. Il y avait un seul problème. Cela faisait cinq ans que Colt n’avait pas fabriqué de revolver. Il n’avait ni argent ni usine pour les produire. Il ne possédait même plus un modèle en état de marche, si bien qu’il dut passer – en vain – une annonce dans les journaux de New York pour tenter d’en trouver. Il proposa malgré tout aux militaires de leur en vendre un millier à 25 dollars pièce. En janvier 1847, le contrat signé, il convainquit son ami Eli Whitney de fabriquer les pistolets. Il ne lui restait plus qu’à revoir complètement son arme.

Un fait remarquable se produisit alors : Colt demanda à Samuel Walker, posté temporairement à Washington, de l’aider à concevoir ce nouveau revolver. Colt écrivit :

J’ai suggéré qu’il serait bon que vous veniez me voir avant que je n’entame la fabrication de ces armes… Obtenez du Département l’ordre de venir à New York & d’orienter la conception de ces armes par les améliorations que vous suggérerez.

C’est ainsi que débuta la collaboration entre les deux hommes – le Ranger endurci de la frontière texane et le jeune Yankee ambitieux du Connecticut. Walker débordait d’idées. Il expliqua à Colt qu’il lui fallait un calibre plus gros et que le pistolet devait être plus lourd, plus solide, avec un canon plus long et une crosse également plus longue et plus pleine. Ses suggestions furent parfois très précises : dans une lettre du 19 février 1847, il recommanda « d’affiner l’arrière du canon et de fabriquer l’avant en argent allemand et d’une forme complètement différente. C’est Colt qui eut l’idée d’utiliser un barillet à six chambres au lieu de cinq.

Le résultat, le Colt Walker, fut l’une des innovations technologiques les plus efficaces et meurtrières. Il tuerait rapidement plus d’hommes au combat que toute autre arme de poing depuis le glaive romain. Il avait un énorme canon de vingt-trois centimètres et pesait plus de deux kilos. Les chambres rotatives pouvaient contenir des balles de calibre 44 de près 15 g chacune. La dose de poudre – 3,25 g de poudre noire – le rendait aussi mortel qu’un fusil jusqu’à cent mètres. Sur son barillet était gravée une scène de la bataille de Walker’s Creek telle qu’elle avait été décrite par Samuel Walker – le cadeau de Sam Colt aux Rangers. L’image du Ranger à cheval dégainant un Colt Walker est l’une des plus marquantes de la guerre contre le Mexique. Bien entendu, le revolver sauva Samuel Colt. Bien qu’il perdît quelques milliers de dollars sur ce contrat, il devint par la suite l’un des hommes les plus riches du pays. Samuel Walker, touché par un tireur embusqué, mourut en héros le 9 octobre 1847 à Huamantla (Mexique).

S.W. Gwynne L’empire de la lune d’été.    Terre Indienne Albin Michel               2012

11 02 1848                   À Palerme et à Naples, une émeute contraint Ferdinand II [1] à accorder une constitution, inspirée de la Charte française révisée en 1830.

22 02 1848                  Un grand banquet [savoureux moyen d’avoir du monde quand les réunions politiques sont interdites] initialement programmé le 19 janvier mais interdit, avait été finalement reporté au 22 avril au Champ de Mars, venant clore la campagne pour la réforme électorale qui demandait un élargissement du droit de vote. Le gouvernement l’a encore interdit la veille, mais des manifestants passent outre, et dans la soirée apparaissent les premières barricades, démantelées par la troupe.

23 02 1848                 Les émeutes gagnent du terrain ; la Garde nationale, c’est-à-dire les citoyens bourgeois à même de payer l’uniforme et l’équipement, fraternise avec les émeutiers, mais le soir, la troupe tire sur les émeutiers boulevard des Capucines. Louis Philippe nomme le général Bugeaud commandant de la troupe qui doit rétablir l’ordre : erreur ! c’est déjà lui qui a massacré les insurgés de la rue Transnonain en 1834 et les faubourgs s’en souviennent. Louis- Philippe refuse le scénario radical proposé par Thiers.

24 02 1848                 Louis Philippe abdique ; les républicains forment un gouvernement. Le mouvement de panique financière que créèrent ces journées eut pour conséquence l’institution de la parité officielle du franc avec l’or, qui ne disparaîtra qu’en 1975.

Je viens d’assister à la dévastation des Tuileries, car on ne peut pas dire la prise : le peuple y est entré sans coup férir… La République n’est accueillie qu’avec un très médiocre enthousiasme et il est peu probable qu’elle dure.

Sur le tard – il mourra en 1865 – Proudhon s’accommodera de la propriété privée :

Le peuple veut, quoi qu’il dise, être propriétaire ; et si l’on me permet de citer ici mon propre témoignage, je dirais qu’après dix ans d’une critique inflexible, j’ai trouvé sur ce point l’opinion des masses plus dure, plus résistante que sur toute autre question […] Plus ce principe démocratique a gagné du terrain, plus j’ai vu les classes ouvrières des villes et des campagnes, interpréter ce principe dans le sens le plus favorable à la propriété.

Proudhon

Le vieux René Chateaubriand – il mourra 5 mois plus tard – lâchera un C’est bien fait très laconique. Prévoyant, il avait déjà pris soin de sa tombe la choisissant avec vue sur le grand large, sur l’îlot du Grand Bé, accessible à marée basse depuis St Malo.

En face des remparts, à cent pas de la ville, l’îlot du Grand-Bey se lève au milieu des flots. Là se trouve la tombe de Chateaubriand ; ce point blanc taillé dans le rocher est la place qu’il a destinée à son cadavre.
Nous y allâmes un soir, à marée basse. Le soleil se couchait. L’eau coulait encore sur le sable. Au pied de l’île, les varechs dégouttelants s’épandaient comme des chevelures de femmes antiques le long d’un grand tombeau.
L’île est déserte ; une herbe rare y pousse où se mêlent de petites touffes de fleurs violettes et de grandes orties. Il y a sur le sommet une casemate délabrée avec une cour dont les vieux murs s’écroulent. En dessous de ce débris, à mi-côte, on a coupé à même la pente un espace de quelque dix pieds carrés au milieu duquel s’élève une dalle de granit surmontée d’une croix latine. Le tombeau est fait de trois morceaux, un pour le socle, un pour la dalle, un pour la croix.
Il dormira là-dessous, la tête tournée vers la mer ; dans ce sépulcre bâti sur un écueil, son immortalité sera comme fut sa vie, déserte des autres et tout entourée d’orages. Les vagues avec les siècles murmureront longtemps autour de ce grand souvenir ; dans les tempêtes elles bondiront jusqu’à ses pieds, ou les matins d’été, quand les voiles blanches se déploient et que l’hirondelle arrive d’au-delà des mers, longues et douces, elles lui apporteront la volupté mélancolique des horizons et la caresse des larges brises. Et les jours ainsi s’écoulant, pendant que les flots de la grève natale iront se balançant toujours entre son berceau et son tombeau, le cœur de René devenu froid, lentement, s’éparpillera dans le néant, au rythme sans fin de cette musique éternelle.
Nous avons tourné autour du tombeau, nous l’avons touché de nos mains, nous l’avons regardé comme s’il eût contenu son hôte, nous nous sommes assis par terre à ses côtés
Le ciel était rose, la mer tranquille et la brise endormie. Pas une ride ne plissait la surface immobile de l’Océan sur lequel le soleil a son coucher versait sa couleur d’or. Bleuâtre vers les côtes seulement, et comme s’y évaporant dans la brume, partout ailleurs la mer était rouge et plus enflammée encore au fond de l’horizon, où s’étendait dans toute la longueur de la vue une grande ligne de pourpre. Le soleil n’avait plus ses rayons ; ils étaient tombés de sa face et noyant leur lumière dans l’eau semblaient flotter sur elle. Il descendait en tirant à lui du ciel la teinte rose qu’il y avait mise, et à mesure qu’ils dégradaient ensemble, le bleu pâle de l’ombre s’avançait et se répan­dait sur toute la voûte. Bientôt il toucha les flots, rogna dessus son disque rond, s’y enfonça jusqu’au milieu. On le vit un instant coupé en deux moitiés par la ligne de l’horizon, l’une dessus, sans bouger, l’autre en dessous qui tremblotait et s’allongeait, puis il disparut complètement ; et quand, à la place où il avait sombré, son reflet n’ondula plus, il sembla qu’une tristesse tout à coup était survenue sur la mer. ­
La grève parut noire. Un carreau d’une des maisons de la ville, qui tout à l’heure brillait comme du feu, s’éteignit. Le silence redoubla ; on entendait des bruits pourtant : la lame heurtait les rochers et retombait avec lourdeur ; des moucherons à longues pattes bourdonnaient à nos oreilles, disparaissant dans le tourbillonnement de leur vol diaphane, et la voix confuse des enfants qui se baignaient au pied des remparts arrivait jusqu’à nous avec des rires et des éclats.
Nous les voyions de loin qui s’essayaient à nager, entraient dans les flots, couraient sur le rivage.
Nous descendîmes l’îlot, traversâmes la grève à pied. La marée venait et montait vite ; les rigoles se remplissaient ; dans le creux des rochers la mousse frémissait, ou, soulevée du bord des lames, elle s’envolait par flocons et sautillait en s’enfuyant.

Gustave Flaubert    Par les champs et par les grèves     1847 Arlea 2007

Un bon siècle plus tard, Jean-Paul Sartre, à l’affût d’un geste fondateur d’une humanité nouvelle, s’y attarda juste le temps d’une pissarade. Quelle classe ! Enfin un Manneken Pis adulte, vivant et gaulois !

Le tombeau de Chateaubriand nous sembla si ridiculement pompeux dans sa fausse simplicité que, pour marquer son mépris, Sartre pissa dessus.

Simone de Beauvoir La Force de l’âge, p.114.

Cette miction sartrienne est aussi importante pour moi, dans l’histoire littéraire, que pour Goethe le canon de Valmy : c’est une ère nouvelle qui commence, celle du crachat ou du pipi sur les tombes illustres. Et nous, nous bercions dans leurs tombeaux ces morts bien-aimés…

François Mauriac Bloc ­notes III, 1961-1964.

25 02 1848                  Instauration du droit au travail. On ne le retrouvera pas dans la Constitution de la II° République, mais il sera repris dans le préambule de celle de la IV° République, puis de la V°. Toutes les révolutions ont une face noire : ici, elle est de Lamartine. Victor Hugo voit la face blanche : à l’évidence, ils n’ont pas vu la même réalité.

On ne sait par quel ordre, à l’Hôtel de Ville, des bandes d’hommes insensés et d’enfants féroces allaient chercher ça et là des cadavres de chevaux noyés dans les marres de sang [morts la veille lors des combats]. Ils leurs passaient des cordes autour du poitrail et les traînaient avec des rires et des hurlements sur la place de Grève puis sous la voûte, au pied de l’escalier du palais. Spectacle hideux qui ensanglantait les pensées autant que les pieds de la multitude.

Lamartine, nommé Ministre des Affaires Etrangères du gouvernement provisoire.

Les rues étaient toutes frémissantes d’une foule en rumeur et en joie. On continuait avec une incroyable ardeur à fortifier les barricades déjà faites et à en construire de nouvelles. Des bandes, avec drapeaux et tambours, circulaient, criant : Vive la Répubique ! ou chantant la Marseillaise ou Mourir pour la patrie ! Les cafés regorgeaient, mais nombre de magasins étaient fermés, comme les jours de fête ; et tout avait l’aspect d’une fête, en effet.

Victor Hugo

26 02 1848                 Abolition de la peine de mort en matière politique.

En six semaines, naissance de 171 journaux à Paris. Suppression du contrôle pour l’accès des peintres au Salon. Les trois fondamentaux de la France à partir de 1871 – Liberté, Égalité, Fraternité – , bien sculpté sur le fronton de nos mairies, s’offrent un galop d’essai. La Révolution de 1848 est bien l’enfant du mariage entre la Révolution et les premiers Chrétiens sociaux. Il ne pouvait être question pour Napoléon III de supporter la fraternité ; donc elle attendra son départ pour revenir.

En général, en France, on abandonne trop volontiers la liberté, qui est la réalité, pour courir après l’égalité, qui est la chimère. C’est assez la manie française de lâcher le corps pour l’ombre.

Victor Hugo Lettre à Adèle                 Sainte Mère l’Église, 5 juillet 1836

2 03 1848                    Giuseppe Mazzini, le penseur de l’unité italienne arrive de Londres pour s’installer à Paris. Il va fonder avec Pietro Giannone et Filippo Canuti l’Associazione nazionale italiana, avec pour but d’armer les réfugiés italiens établis en France, et, ça va marcher : la Légion italienne  quittera le 8 avril Paris pour Marseille, d’où elle embarquera fin avril pour Gênes.

3 03 1848                    Les dirigeants de la Ligue communiste ont décidé de transférer leur siège de Londres à Bruxelles, et Karl Marx en devient donc le premier dirigeant. La Prusse voit d’un mauvais œil ce rapprochement et fait pression sur le roi des Belges pour qu’il expulse  ces agitateurs ; le roi des Belges s’exécute : Marx et Engels doivent partir à nouveau. Marx va séjourner pratiquement clandestinement plus d’un an en Prusse.

Le Waratha, un trois-mâts anglais, en route pour Sydney, vient d’essuyer une tempête au cours de laquelle il a déjà perdu 13 marins ; il se couche au milieu des récifs entre Molène et Baladec, deux îles entre la pointe Saint Matthieu et Ouessant. Les Molénais se groupent autour de leur recteur pour dire la prière des agonisants. Mais c’était sans compter avec Zacharie Dubosq, 51 ans, pêcheur puis cannonnier garde-côtes et enfin commandant d’une péniche de l’Inscription maritime, qui se dit : avant de prier pour les agonisants, il y a peut-être quelque chose à faire pour leur éviter la mort… et le bonhomme de prendre sa barque et de se lancer au milieu des récifs, et utilisant les courants qu’il connaît comme tout îlien. Eh my best enemies – le bonhomme avait été corsaire -, come in, three by three ; et ainsi three by three, en faisant trois voyages, Zacharie Dubosq sauva les neuf rescapés du Waratha.

Le sauvetage en mer était né, et il en sauvera des vies !

Ceci dit, il y a bien longtemps que les naufrages faisaient partie de la vie sociale des Molènais pour lesquels les p’tis boulots qu’étaient l’activité de pilleurs d’épave étaient un plus qui venait mettre un peu de beurre dans les épinards, surtout que ces derniers étaient souvent rares et qu’on avait souvent faim. Ce couplet d’un cantique breton en dit long : Madame Marie de Molène / À mon île envoyez naufrage / Et vous Monsieur Saint Renan / N’en envoyez pas un seulement / Envoyez-en deux, trois plutôt…

Les Molènais étaient tellement bien placés pour voir des naufrages à 360° autour d’eux qu’il ne leur était pas du tout nécessaire de jouer les naufrageurs en cherchant à attirer les bateaux avec des leurres de phare. Les bateaux venaient se fracasser tout seuls sur les récifs. Il n’y avait plus qu’à attendre une mer calme.

4 03 1848                  Michelet rapportera en 1870 ses souvenirs de la fête devant la Madeleine, parmi les drapeaux qu’apportaient les députations d’exilés des pays opprimés, quand il vit le grand drapeau de l’Allemagne, si noble (noir, rouge et or) le saint drapeau de Luther, Kant et Fichte, Schiller, Beethoven, et à coté le charmant tricolore vert de l’Italie. Quelle émotion ! Que de vœux pour l’unité de ces peuples ! Dieu nous donne, disions-nous, de voir une grande et puissante Allemagne, une grande et puissante Italie. Le concile européen reste incomplet, inharmonique, sujet aux fantaisies cruelles, aux guerres impies des rois, tant que ces hauts génies de peuples n’y siègent pas dans leur majesté, n’ajoutent pas un nouvel élément de sagesse et de paix au fraternel équilibre du monde.

5 03 1848                    Instauration du suffrage universel pour les hommes.

6 03 1848                  Delphine Couturier, épouse du docteur Delamare, s’empoisonne – d’abord au figuré puis au propre – à Ry, Seine Maritime, abandonnée de ses amants, ne supportant plus la médiocrité de la vie de province : Flaubert va en faire le scénario de Madame Bovary, roman qui lui vaudra de passer au tribunal pour outrage aux bonnes mœurs : il sera acquitté le 7 février 1857.

L’agitation française attire à Paris le gotha du socialisme : Bakounine, Friedrich Engels, Karl Marx ; ce dernier y rencontre Charles Dan, correspondant du New York Tribune, un journal américain avec lequel il passera contrat pour l’envoi régulier d’articles : ce sera bien le seul revenu régulier de Karl Marx qu’il ne devra qu’à son travail.

Lamennais propose la création de mutuelles : Pour que le travail futur devienne un gage réel, il faut donc qu’il devienne certain, et il le devient par l’association.

Prouhon prône l’ouverture d’une Banque du peuple, sans capital et sans bénéfice, faisant circuler des bons d’échange gagés sur le produit du travail de chaque membre, par laquelle l’argent serait prêté sans intérêt aux petits propriétaires et aux ouvriers. Et encore la création d’une Banque Foncière,  instrument de révolution à l’égard des dettes et des usures pour permettre au paysan de se libérer de l’exploitation.

Cabet propose que les moyens de production et les matières premières soient centralisées, que les professions soient attribuées par concours, et les salaires selon les besoins.

Laponneraye, Lahutière, Pillot, Dézamy, héritiers de Babeuf, prônent la communauté des propriétés, du travail et de l’éducation.

Louis Blanc suggère de détruire le monstre hideux de la concurrence et de généraliser les  ateliers spéciaux dont les profits serviront à l’entretien des vieillards, des malades, des infirmes, et à l’allègement des crises. Ils permettront de donner du travail aux 115 000 chômeurs de Paris.

Mieux payés par l’Etat que par leurs patrons, les ouvriers affluent : 28 500 fin mars, 99 000 fin avril, 117 000 le 15 juin, alors que le gouvernement a décidé depuis un mois d’arrêter les embauches. Les travaux concernent l’amélioration de la navigation sur l’Oise, la préparation de la voie ferrée Paris Clamart, le prolongement de la ligne de chemin de fer de Sceaux à Orsay. À mesure qu’enflent les effectifs, l’inoccupation gagne et les ateliers se transforment en un vaste système d’assistance coûteux et improductif : on décide de payer ceux qui travaillent à la somme convenue – 2 F par jour – et la moitié aux chômeurs ; à tour de rôle, ceux qui n’ont pas été embauchés un matin, le sont le lendemain, un jour sur deux, parfois sur trois. Élu lyonnais, l’ouvrier Joseph Benoît reconnaît lui-même que l’affaire ne pouvait pas tenir, dans ses Confessions d’un prolétaire : Les Ateliers nationaux étaient une école de paresse et de démoralisation.

*****

Aujourd’hui, le peuple est amer, mécontent, injuste, défiant, presque haineux. En quatre mois de fainéantise, on a fait du brave ouvrier un flâneur hostile auquel la civilisation est suspecte. L’oisiveté, nourrie de mauvaises lectures, voilà tout le secret du changement.

Victor Hugo              Choses vues

Les caisses de l’État se vident. Ils seront supprimés le 21 juin, provoquant l’insurrection des ouvriers, du 23 au 26 juin ; l’est de Paris se couvre de barricades. Il faut 4 jours aux troupes du général Cavaignac pour triompher des insurgés.

La République a de la chance : elle peut tirer sur le peuple.

Louis-Philippe, depuis son exil à Londres.

La révolution de 1848 n’implique que Paris et les grandes villes. Juin 1848 est à l’origine de l’anti-étatisme des ouvriers français et surtout les détache de la République, facilitant ainsi la restauration de l’Empire.

Yves Carsalade Les grandes étapes de l’histoire économique.              Les éditions de l’École polytechnique. 2009

En fait, les républicains n’avaient rien inventé : le premier, dit alors Atelier de charité aurait été fondé à Reims en 1454, Louis XIV et Louis XVI en créèrent aussi, et la révolution en 1789, puis encore Napoléon, Louis XVIII et Louis Philippe…

Les très libéraux Lamartine et Ledru Rollin dénoncent la concurrence des travailleurs étrangers et prennent un décret d’expulsion contre les chômeurs à effet immédiat : les Savoisiens sont parmi les premiers visés par cette mesure. Mais, en 1860, ils seront encore tout de même 80 000 à Paris.

Le retour se passe sans problème pour ceux qui viennent de Paris, mais pour ceux qui viennent de Lyon, cela prend l’aspect d’une invasion révolutionnaire contre Chambéry. La presse, déchaînée contre les travailleurs étrangers, va utiliser avec les politiques ce mouvement pour en même temps faire de ces hommes des conquérants de la Savoie en profitant de la déclaration de guerre entre le royaume de Sardaigne et l’Autriche : ils glissent au sein des troupes de Savoyards deux compagnies de Voraces – c’était le nom donné à ces chômeurs – qui ont mission de proclamer la République à Chambéry. Le 30 mars, la frontière est franchie sans problème, les édiles de la ville les accueillent à condition qu’ils se tiennent tranquilles mais, dès le lendemain, ces Voraces s’emparent des bâtiments principaux et proclament la République : les Sardes réalisent qu’ils ont été joués : le retour de bâton est sévère : parmi les Voraces, 32 tués, 67 blessés, 70 disparus, 900 prisonniers, que les lyonnais auront du mal à récupérer.

La Savoie deviendra française 12 ans plus tard, à peine plus démocratiquement, mais l’anecdote signifie bien que les yeux français lorgnaient dans cette direction depuis quelques temps.

13 03 1848                   Des émeutes ont éclaté à Vienne qui amènent l’empereur Ferdinand I° à se réfugier en Bohème, ce qui n’est pas du goût de Metternich qui rend son tablier pour s’enfuir en Angleterre, caché au départ dans une corbeille de linge [du beau linge, bien sûr] ! C’est le signal qu’attendaient les Italiens pour se soulever… jusqu’à la guerre.

C’est tout l’an 1848 qui va se mettre en ébullition : la France, riche et redevenue prestigieuse, est regardée de toute l’Europe… regardée et copiée. Seuls seront épargnés la Russie et l’Espagne : c’est le printemps des peuples  parfois rougi de leur sang : ainsi on comptera 254 morts à Berlin le 18 mars 1848. Tous ces soulèvements étaient, pour la plupart la générale de leur indépendance qui ne surviendra souvent que plusieurs d’années plus tard. Libéralisme comme nationalisme souhaitent la fin de l’ordre hérité du traité de Vienne et ont pour première revendication l’unité de leur pays.

17 03 1848                   Les Autrichiens ont 14 000 hommes à Milan avec à leur tête un vieux général de 82 ans : Radetsky. Milan se couvre de barricades : cinq jours de combat vont faire plusieurs centaines de morts : les Cinque giornate à la fin desquels Radetsky se repliera dans le quadrilatère : Vérone, Peschiera, Legnano, Mantoue. De partout, le roi du Piémont Charles Albert est pressé de déclarer la guerre à l’Autriche :

L’heure a sonné pour la couronne sarde. […] Devant les événements de Lombardie, l’hésitation et le doute ne sont plus possibles […] Une seul  voie est ouverte à la nation, au gouvernement, au roi : la guerre !

Comte Cavour           Risorgimento

18 03 1848                  Le poète allemand Georg Herwegh, installé à Paris où il avait accueilli Karl et Jenny Marx à leur arrivée, a réuni une Légion démocratique, sorte de brigade internationale avant l’heure, forte de 15 000 exilés, entreprend de marcher sur l’Allemagne pour y propager la révolution. Tout ce petit monde va être arrêté et massacré sitôt franchie la frontière du grand duché de Bade. Et pourtant les mises en garde de Marx n’avaient pas manqué, à l’occasion d’un meeting d’exilés : Cette équipée permettra aux armées prussiennes d’écraser la révolution et aux bourgeois libéraux français de se débarrasser à peu de frais d’une grande partie des révolutionnaires authentiques. C’est donc une  ineptie.

23 03 1848                   Le roi Charles Albert lance : Italia fara da se. Victor Hugo se fait le chantre de l’arbre de la liberté, planté un peu partout en France, tradition directement issue de la Révolution de 1789 : C’est avec joie que je viens saluer au milieu de mes concitoyens les espérances d’émancipation, d’ordre et de paix qui vont germer, mêlés aux racines de cet arbre de la liberté. C’est un vrai et beau symbole pour la liberté qu’un arbre ! La liberté a ses racines dans le cœur du peuple, comme l’arbre dans le cœur de la terre ; comme l’arbre, elle élève et déploie ses rameaux dans le ciel !  

24 03 1848                   Le Conseil des ministres du royaume du Piémont déclare la guerre à l’Autriche.

En quoi consiste la devise Liberté, Égalité, Fraternité ? Dans l’union de ces trois mots. Oubliez-en un, les autres n’ont plus de signification. Dites la liberté seulement, et vous arrivez à ceci : les hommes ne s’aiment pas ; chacun pour soi ; la lutte s’engage ; les uns triomphent, les autres sont vaincus : plus de liberté. Pour qu’elle existe, il faut la mettre dans l’égalité ; et pour que l’égalité elle-même se maintienne, il faut la sanctionner par le sentiment de la fraternité. 

Louis Blanc

Le Préambule de la Constitution du 4 novembre 1848 dira que La République française a pour principe la Liberté, l’Egalité et la Fraternité .

29 03 1848                   Jan Philip Roothaan, supérieur général des Jésuites, s’enfuit de Rome sous un déguisement, le pape lui ayant assuré qu’il n’était plus en mesure de garantir sa sécurité. Reconnu à Livourne, il échappe de peu au lynchage. Mais une fois à Marseille, le déguisement fit son office et lui permettra de voyager à travers toute l’Europe pendant des années.

8 04 1848                     Des renforts sont arrivés des provinces d’Italie pour l’armée du Piémont : 6 000 volontaires de Toscane, étudiants pour la plupart ; de Naples, 16 000 soldats sous les ordres du général Pepe et même un contingent pontifical sous les ordres du général Durando. Premier succès à Goito, suivi d’un autre à Pastrengo le 30 qui favorisent la formation de l’unité italienne.

23 04 1848                  Une assemblée constituante est élue, dont on peut constater sans peine qu’elle n’est pas du tout représentative des rouges : sur 900 sièges, les monarchistes en emportent 250, les Républicains modérés 500 et les Socialistes 150. Soixante-dix ans plus tard, le 19 janvier 1918, Lénine s’en souviendra : si les élections donnent à l’assemblée une couleur qui ne te revient pas, tu vires l’assemblée !  

27 04 1848                Victor Schœlcher, dans le civil musicologue averti, rentier et franc-maçon à Paris, puis secrétaire d’État aux Colonies et à la Marine, ayant pour ministre François Arago, obtient l’abolition de l’esclavage, aboli une première fois par la Convention en 1794, puis remis à l’honneur par Bonaparte en 1802.

N’hésitons pas à reporter la responsabilité des horreurs commises dans ces affreuses journées, comme dans toutes celles qui suivirent, sur les colons qui, en ravalant les nègres au niveau de la brute, leur avaient fait perdre les sentiments humains. Cette torche avec laquelle les esclaves incendièrent la plaine, c’est la cruauté du régime servile qui l’avait allumée. C’est la barbarie du maître qu’il faut accuser de la barbarie de l’esclave. Les Blancs qui ont massacré et noyé les nègres par centaines à la fois, qui les ont fait dévorer par des chiens, qui ont déchiré à coups de fouet des femmes enceintes, se sont retiré tout droit de condamner les actes de férocité que la soif de la vengeance fit commettre aux esclaves déchaînés.

À travers les colères furieuses causées par les souffrances d’un esclavage si cruel que les récits en font frémir, la pitié ne perdit pas partout ses droits ! On s’arrête, ému, à contempler le nègre Bartolo qui d’abord cache son maître puis, au risque de passer pour traître, le conduit sous un déguisement aux portes du Cap, et, cela fait, retourne avec les siens. Hélas ! dès que l’ordre est rétabli, Bartolo, dénoncé comme ayant pris part au soulèvement, est condamné à mort. Et qui le dénonce ? Qui ? Celui qu’il avait sauvé ! Ce monstre s’appelait Mangin. De pareils exemples montrent-ils assez à quel point l’esclavage déprave le maître ?

La France comptait alors 250 000 esclaves, 90 000 à la Guadeloupe, 75 000 en Martinique, 60 000 à la Réunion, 12 000 en Guyane et un peu moins au Sénégal. Mais dans ces mêmes colonies, c’était tout de même une personne de couleur sur trois qui était libre. Dans son ensemble, la traite française, au XVIII° siècle, représente un peu plus d’un million d’esclaves, en provenance de l’Afrique de l’Ouest et du Centre, dont plus de 775 000 arrivèrent à Saint Domingue. La traite anglaise, de 1655 à 1807, est estimée à 3,9 millions. Les évaluations globales de cet esclavage transatlantique tournent autour de 11 millions.

Grâce à Victor Schœlcher qui nous a donné la liberté de l’esclavage
Grâce à Victor Schœlcher qui nous a donné la liberté qu’est si chère à nous
Ô Victor Schœlcher jamais nos cœurs n’ont point changé
Schœlcher a brillé comme une étoile à l’orient

Chanson de la Martinique, chanté entre autres par Jeanne Cavigny

29 04 1848                          À Rome, la contradiction née de la coexistence entre des États pontificaux, partie de l’Italie et une autorité spirituelle s’exerçant à l’ensemble des croyants devient insupportable, dès lors que se met en place une volonté ferme d’unité du pays ; si l’Italie devient une unité politique indépendante, il va bien falloir que s’en aillent tous ceux qui font obstacle à cette indépendance, au premier rang desquels les Autrichiens. Mais les catholiques autrichiens sont nombreux : comment le pape pourrait-il déclarer : je fais vous faire la guerre pour que vous quittiez l’Italie ? L’affaire n’est pas simple :

Massimo d’Azeglio, l’un des ministres importants du gouvernement Cavour, aux alentours des années 1850, récapitule ce concert de louanges en trois lignes : Voilà Pie IX le promoteur de tout le mouvement libéral, et la papauté à la tête du siècle. Qui l’eût dit, il y a dix-huit mois […] ?

Ce moment d’illusion collective allait s’achever brusquement en 1848. On découvre alors que, si le pape sait très précisément ce qu’il désire dans le domaine religieux, ses convictions politiques sont vagues, flottantes. Progressivement, la vérité apparaît : Pie IX veut garder le soutien des libéraux, mais il ne souhaite pas leur donner raison.

En fait, il considère comme chimérique l’idée d’une République unitaire italienne ; c’est d’ailleurs aussi, curieusement, la thèse de Mazzini, socialiste révolutionnaire, mais hostile à l’idée de l’unité italienne. Pie IX accepte, à la rigueur, le programme des modérés, c’est-à-dire le rapprochement entre tous les États italiens ; mais ce qu’il en attend, c’est le relâchement des liens avec l’Autriche. Une politique habile et nuancée, mais qui ne peut que décevoir ses amis et ses adversaires.

La suite des événements prouve que la politique de Pie IX est effectivement dépassée. Au sud, les Siciliens se révoltent contre les Bourbons ; au nord, il est clair qu’une insurrection antiautrichienne est imminente. Espérant calmer les esprits -qui s’agitent à Rome même -, le pape prononce, le 10 février 1848, un discours qu’il veut apaisant. Mais il mesure mal le poids exact de ses paroles. Lorsqu’il demande à Dieu de bénir l’Italie et de lui conserver la foi, il provoque un impressionnant malentendu.

Les Italiens lisent le message à l’envers. L’exemple de Farini, un patriote écouté, est révélateur. Il écrit : Cette bénédiction donnée à l’Italie équivaut à une malédiction pour l’Autriche, à un début de croisade. Fin mars, l’explosion devient effective ; les archevêques de Florence et de Milan autorisent les séminaristes à s’engager dans les bataillons de volontaires étudiants ; pour le plus grand nombre, l’Église s’engage dans la grande aventure de la libération de l’Italie. On se bat partout en criant : Vive Pie IX !

C’est, pour le pape, une situation dramatique. On veut qu’il s’engage publiquement en faveur de l’unité italienne et qu’il déclare la guerre à l’Autriche. C’est évidemment impossible : une telle décision provoquerait un véritable traumatisme parmi les catholiques allemands, anglais, polonais. Le 29 avril 1848, le pape précise que, pasteur suprême, il ne peut déclarer la guerre à une nation dont les ressortissants sont ses fils spirituels. Il ajoute : Fidèle aux obligations de Notre suprême apostolat, nous embrassons tous les pays, tous les peuples, toutes les nations dans un égal sentiment de paternel amour.

C’est, sur le fond, incontestable. Mais cette prise de position interrompt deux ans d’illusions politico-diplomatiques. Tout de suite, on parle à Rome de la trahison de Pie IX. Le Quirinal est pratiquement encerclé par les éléments les plus radicaux. Pour tenter de desserrer l’étau et de relancer le jeu, Pie IX demande à Pellegrino Rossi, libéral modéré, hostile à la politique révolutionnaire du Piémont, de reprendre des contacts avec les uns et les autres. Mais, le 15 novembre, Rossi est assassiné à la porte du parlement où il s’apprêtait à venir exposer son plan de réforme.

Le pape, cette fois, se sent perdu. Son entourage lui conseille de fuir. Après quatre jours d’hésitation, Pie IX prend sa décision : vêtu comme un simple ecclésiastique, une paire de lunettes noires sur le nez, il sort de Rome à la barbe des insurgés. Il se fait conduire à Gaète. Là, les débats reprennent. Pie IX commence par accepter la proposition française : un bateau doit le conduire dans le sud de la France. Le cardinal Antonelli, tête de file des réactionnaires, s’y oppose : pour lui, la France sent le soufre. Que vont dire les cours allemandes ? Le cardinal Rosmini, au contraire, appuie le projet français : pour lui, le pape ne doit pas demeurer à Gaète, qui appartient au roi de Naples, c’est-à-dire un homme détesté par les patriotes. Voilà une fois de plus le pape indécis. Finalement, il se laisse convaincre par Antonelli. Pie IX finit (presque) toujours par céder aux arguments de son aile droite. Rosmini comprend très vite qu’il lui faut quitter Gaète, et même le royaume de Naples ; sans doute craint-il pour sa vie.

Cette fois, les jeux sont faits. Une Constituante fugitive, installée à Rome, décrète que le pape est déchu ; c’est un coup d’épée dans l’eau parce que l’Europe n’accepte pas ce coup de force. Les Autrichiens obtiennent une nouvelle fois le droit d’intervenir. Seuls les Français font la moue, et expédient Ferdinand de Lesseps,, alors jeune diplomate, pour tenter de négocier un compromis avec les Autrichiens. Sans grand succès. Les troupes françaises sont chargées de rétablir le pape dans sa ville, les Autrichiens demeurant cantonnés au nord. Ce qui est fait. Mais Paris est floué : les Autrichiens et les réactionnaires de la curie imposent leurs vues à Pie IX. […] L’Église, désormais a choisi son camp.

Georges Suffert Tu es Pierre                          Éditions de Fallois 2000

Et, à l’instar du pape, le grand duc de Toscane et le roi des Deux-Siciles décidèrent à leur tour de se retirer du jeu. Ferdinand II ira jusqu’à faire bombarder Messine en septembre 1848. Le 30 mai, les Piémontais avaient remporté encore une victoire à Peschiera, mais ce sera la dernière.

15 05 1848      Environ 50 000 personnes envahissent la salle des séances de l’Assemblée Constituante, qui veulent déposer une pétition en faveur de la Pologne réprimée par les Russes et les Autrichiens. La pagaille dure un bon moment jusqu’à ce que la Garde nationale vienne disperser les manifestants : Barbès et Blanqui sont arrêtés, et l’Assemblée adopte une politique de répression.

Le suffrage universel n’avait pas la vertu magique que lui avaient prêté les Républicains de vieille souche. Ceux qui voyaient dans l’ensemble de la France, du moins dans la majorité des Français, des citoyens ayant les mêmes intérêts, le même discernement etc…Tel était leur culte du peuple. Mais, au lieu de leur peuple imaginaire, les élection révélèrent le peuple réel, c’est-à-dire les représentants des différentes classes dont il se compose.

Karl Marx                 Les luttes de classe en France. Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte

18 au 31 05 1848        Une assemblée nationale de Francfort – Nationalversammlungsiège dans l’église Saint Paul de Franfort. Il s’agit de la première assemblée élue en Allemagne, créée à la suite des révolutions de mars dans les Etats de la confédération germanique en 1848. Le parlement était constitué principalement de membres des mouvements libéraux et nationalistes et ceux de la période dite de la Vormärz, ceux-ci s’opposaient aux orientations que Metternich avait donné au Congrès de Vienne. Rapidement, l’assemblée s’organise en groupes parlementaires. Ils sont plus ou moins conservateurs, libéraux ou démocrates. Conservateurs et démocrates s’y opposaient sur l’importance de la nation, de la question sociale, de l’ouverture économique, des droits civiques, mais aussi de la révolution même. Ils votent en décembre 1848 un catalogue de droits fondamentaux et en mars 1849 la constitution.

Celle-ci, dite Constitution de Francfort ou constitution de l’église Saint-Paul –Paulskirchenverfassung –, était très empreinte de parlementarisme. Elle prévoyait entre autres la garantie des droits et une monarchie constitutionnelle avec un empereur – Kaiser – à sa tête. Le titre devant être héréditaire. Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV refusa la couronne impériale qui lui était proposée. Le travail de l’assemblée servit cependant de modèle pour la constitution de la République de Weimar en 1919 et pour celle de la RFA en 1949.

22 au 26 06 1848                   Les Ateliers Nationaux viennent d’être supprimés : c’est l’insurrection ouvrière. Le Palais Royal et le château de Neuilly sont pillés de fond en comble, 400 barricades s’élèvent dans l’Est parisien : l’histoire voudra retenir surtout celles du faubourg St Antoine et du faubourg du Temple ; sur 120 000 ouvriers licenciés, 20 000 sont descendus dans la rue le 23 juin. La répression est terrible : 3 000 ouvriers meurent sur les barricades, 1 500 sont fusillés sans jugement, 11 000 arrestations, 4 000 bannissements en Algérie. Le 24 juin, le général et député Cavaignac est investi de pouvoirs dictatoriaux. Louis Blanc et Albert s’exilent en Angleterre.

Toute l’Europe, à l’exception de l’Angleterre plus avancée, sera ébranlée par ces mouvements, et même si le retour à l’ordre est général, les équilibres politiques se modifieront. Les soulèvements se sont multipliés dans la péninsule italienne et on verra même une éphémère république romaine dans les Etats Pontificaux. Ferdinand de Habsbourg doit concéder une Constitution libérale en Autriche Hongrie.

Je ne crois plus à une République qui commence par égorger ses prolétaires.

George Sand

On s’est battu pendant quatre jours sans merci, sans pitié comme de véritables bêtes sauvages. Ce sont des invasions de barbares venant du dedans

Viollet-le-Duc Lettre à son père du 30 juin 1848

Infâme racaille humaine, plus stupide et plus féroce cent fois, dans ses soubresauts et ses grimaces révolutionnaires, que les babouins et les orangs-outangs de Bornéo.

Berlioz, en juillet 1848

Ils étaient là, 900 hommes, entassés dans l’ordure, pèle-mêle, noirs de poudre et de sang caillé, grelottant la fièvre, criant de rage ; et on ne retirait pas ceux qui venaient à mourir parmi les autres. Quelquefois, au bruit soudain d’une détonation, ils croyaient qu’on allait tous les fusiller […] Quand les prisonniers s’approchaient d’un soupirail, les gardes nationaux qui étaient de faction pour les empêcher d’ébranler les grilles fourraient des coups de baïonnette au hasard, dans le tas. Ils furent généralement impitoyables. Ceux qui ne s’étaient pas battus voulaient se signaler. C’était un débordement de peur. On se vengeait à la fois des journaux, des clubs, des attroupements, des doctrines, de tout ce qui exaspérait depuis trois mois ; et, en dépit de la victoire […], le fanatisme des intérêts équilibra les délires du besoin, l’aristocratie eut les fureurs de la crapule, et le bonnet de coton ne se montra pas moins hideux que le bonnet rouge.

Gustave Flaubert        L’Éducation sentimentale, 1869

En mai-juin 1848, la légalité massacre la légitimité.

Jean-Paul Sartre

Les peintres s’enfuirent à Barbizon, où ils feront école.

Après l’échec de la révolution de 1848, en divers pays et notamment dans les principautés, Paris s’emplit de réfugiés politiques accourus, comme aujourd’hui, de tous les coins du monde. Les révolutionnaires transforment nos cafés et nos salons en foyers d’agitation qui nous causeront, d’ailleurs, les plus graves ennuis avec la Russie et avec l’Autriche et contribueront à nous aliéner leurs sympathies en 1870. Dans ces cénacles se recrutent les plus farouches ennemis de l’empire et le trop hospitalier Napoléon III en sera la première victime. Autour de Bakounine et de Mickiewicz, cet éternel proscrit, ce philologue mélancolique, les frères Bratiano et Rosetti, amenés par Armand Levy, prennent le thé dans des verres, à la russe ; assis sur des caisses parmi les philarètes et les philomathes, ils flattent les manies anarchisantes de nos intellectuels, profitent de leur internationalisme pour faire du nationalisme, leur révèlent l’existence d’un peuple latin sur le Danube et les initient au miracle d’une France danubienne, aussi étonnant que celui de la France canadienne perdue au milieu d’opresseurs étrangers.

Paul Morand Bucarest 1935

23 06 1848               Garibaldi a quitté Montevideo pour rentrer au pays où les tentatives de soulèvements se succèdent : il arrive à Nice à bord du Speranza, précédé par la popularité que lui ont valu ses exploits sud-américains. Pour le roi de Piémont Sardaigne, Charles Albert, il crée une situation délicate à gérer : condamné à mort en juin 1834, sa popularité l’obligeait maintenant à oublier cette condamnation et à ménager pour le moins l’ex bandit, plus que jamais à même de lever des troupes toutes dévouées à sa personne. Mais le condottiere a mis lui aussi de l’eau dans son vin : si son attachement à la religion s’émousse considérablement – il n’est sans doute pas devenu athée, mais profondément anticlérical -, il ne cherche plus la chute de la monarchie du royaume de Sardaigne, car il admet que ce n’est qu’en passant par elle que pourra se faire l’unité italienne. Charles Albert ne lui accorde pas de commandement, mais il en trouve auprès du gouvernement provisoire qui vient de se mettre en place à Milan, en place des Habsbourg. Puis il ira combattre en Sicile contre les Bourbons, et encore au service de la République romaine qui s’est mise en place après la fuite de Pie IX à Gaète.

3 08 1848                     Défaite militaire de Charles Albert devant Milan. Le 9, le général Salsco signe en son nom un armistice qui abandonne le royaume lombard-vénitien aux Autrichiens : les Milanais sont furieux de voir revenir les Tedeschi. La princesse Christine de Belgioioso, couverte d’un chapeau à plumes sur son blanc destrier, repart vers l’exil, à la tête des 160 volontaires qu’elle avait levé dans la région de Naples. C’est le nom simplifié que lui avaient donné les Français, mais en réalité il était long comme un jour sans pain : Maria Cristina Beatrice Teresa Barbara Leopolda Clotilde Melchiora Camilla Giulia Margherita Laura Trivulzio ; on ne peut pas dire que sa vie ait été haute en couleurs car elle tenait à garder le teint blafard, mais elle en passa l’essentiel en exil, n’hésitant pas à vendre de la broderie faite de ses blanches mains quand les Autrichiens l’empêchaient de disposer de son immense fortune. Dans les jours fastes, elle tenait salon à Paris, lieu de rassemblement des opposants italiens.

11 08 1848                  Après la défaite sarde Daniele Manin devient dictateur de la république de Venise. Il avait proclamé la République le 22 mars.

9 09 1848                   La durée du travail passe à 12 h / j au maximum.

13 09 1848                  Phineas Gage, 25 ans, est contremaître sur un chantier de chemin de fer dans le Vermont, aux Etats-Unis. Il est dynamique, astucieux et fiable. Suvient un accident dû à un tir de mines mal contrôlé : une barre à mine de 32 mm de Ø, lui tranperce la joue gauche et la partie antérieure de son cerveau. Il survit à cet accident  avec peu de séquelles physiques, si ce n’est une cécité de l’œil gauche. Mais il devint fabulateur, grossier et imprévisible : Un enfant dans ses capacités intellectuelles et ses manifestations, il a les passions animales d’un homme fort, dira en 1868 John Harlow, son médecin. Il mourra de convulsions 13 ans après l’accident,  en 1861.

15 9 1848                    Notre poète national plaide pour l’abolition de la peine de mort :

Je suis monté à la tribune pour vous dire un seul mot, un mot décisif, selon moi, ce mot le voici. Après février le peuple eut une grande pensée : le lendemain du jour où il avait brûlé le trône, il voulut brûler l’échafaud. On l’empêcha d’exécuter cette idée sublime. Eh bien, dans le premier article de la Constitution que vous votez, vous venez de consacrer la première pensée du peuple, vous avez renversé le trône. Maintenant, consacrez l’autre, renversez l’échafaud.
Je vote l’abolition pure, simple et définitive de la peine de mort.

Victor Hugo à l’Assemblée Constituante.

24 11 1848                 Le président du Conseil des Etats Pontificaux, Pellegrino Rossi a été assassiné à Rome le 15 novembre. Pie IX abandonne Rome pour se réfugier à Gaète, dans le royaume de Naples.

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[1] En devenant roi des Deux Siciles, le souverain napolitain avait pris le nom de Ferdinand I°.


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