1° juin 1894 à 1897. Affaire Dreyfus. Jeux Olympiques à Athènes. Manaus. Premier film. 23154
Publié par (l.peltier) le 1 octobre 2008 En savoir plus

1 06 1894                   Une armée de rebelles, les Donghak se dirige vers Séoul, en Corée, alors vassale de la Chine. Signée 10 ans plus tôt par le Japon et la Chine, la convention de Tientsin stipulait que chaque pays signale à l’autre tout mouvement de troupes vers l’étranger. Cette révolte paysanne, motivée par la hausse des prix et des taxes qu’on attribuait à l’époque aux concessions faites aux étrangers, avait été récupérée par le parti Donghak (études orientales), mouvement politico-religieux nationaliste, prônant l’abolition du système des classes, dénonçant l’emprise du clan Min sur le pouvoir et réclamant l’expulsion des étrangers.

Le gouvernement coréen demande l’aide de son suzerain, la Chine pour mater la rébellion. Mais, sous prétexte de violation des accords de neutralité, le Japon, soucieux de reprendre pied sur la péninsule coréenne et de stopper l’avancée russe en Mandchourie, envoya lui aussi des troupes pour affronter les Chinois. Le 23 juillet, les Japonais entrent dans Séoul, contraignent le roi à rappeler son père le Daewongun, désormais leur allié et peut-être aussi l’inspirateur des révoltes paysannes ; ils établissent un nouveau gouvernement pro Japonais, qui annule tous les traités sino-coréens et accorde à l’armée japonaise le droit d’expulser les Chinois de Corée. Ils prendront Pyongyang le 16 septembre, infligeant nombre de défaites aux Chinois, tant terrestres que navales.

24 06 1894                 Assassinat du président de la République Sadi Carnot par l’anarchiste italien Sante Jeronimo Casério, à Lyon, lors de l’inauguration de l’Exposition Internationale.

06 1894                      Lettre du Révérend Père Maurice Marie TOUCHAUX à ses parents.

Né en 1875, il devient prêtre dans la congrégation des Rédemptoristes et embarque au Havre le 13 Mai 1894 à bord du Tropique, accompagné de son frère Joseph, 1877, lui aussi Rédemptoriste, envoyés en mission au Pérou et au Chili. Ils mourront tous deux dans ces pays, Joseph à Santiago du Chili le 11 01 1908, et Maurice à Lima le 26 05 1912.

A bord du Tropique. Océan Pacifique. Coronel.

Mes bien chers parents,

Soit bénie et remerciée l’infinie bonté de notre Dieu qui ne cessa de se témoigner à nous d’une manière de plus en plus remarquable ! Puissent ces lignes vous dire quelque chose de ces délicieux procédés de notre bon maître et vous répéter avec nous dans une commune reconnaissance : goûtez et voyez combien le Seigneur est doux !
Toute la nuit du 21 Juin nous avions donc manœuvré pour éviter d’aller nous mettre au sec. Les côtes avaient été signalées à 9h 1/2 du soir au moment où nous achevions le chant de l’Ave Maria Stella. Il était temps : quelques heures plus tard, nous subissions le sort de l’Antique, navire de la Compagnie qui se perdit sur ces côtes, il y a quatre ans, mais l’étoile de la mer éclairait notre marche.
Le lendemain à 7h du matin, le même littoral revenait devant nous, illuminé par le soleil levant, c’est la Patagonie argentine, avec ses sables arides, semés peut-être de quelques rares arbustes. Ça et là des falaises, des rochers fendus, et tout au bout de l’horizon, le cap des Vierges célèbre par les naufrages arrivés dans tout son rayon. La terrible avant garde à 3 milles en mer, la roche de Nassau, a fait sombrer nombre de voiliers et de vapeurs, depuis le Nassau, navire anglais qui lui donna son nom, jusqu’à la Cléopâtre, vaisseau allemand dont nous voyons plus loin la noire carcasse près de la pointe Dungeness. Mais nous que le ciel dirige rien de pareil ne nous menace. Nous allons à toute vitesse à travers les dangers semés par notre route. Un voilier que nous rencontrons n’a pas si belle contenance : le vent lui manque, il ne peut avancer. Par signaux, il nous prie de le signaler à Punta Arenas. On hisse le pavillon français pour lui répondre qu’il a été compris.
Dungeness est bientôt doublé. Voici déjà la pyramide blanche et rouge, limites des possessions de la République argentine et du Chili, nous sommes dans le détroit de Magellan. Des collines coupent de temps en temps la monotonie du littoral de Patagonie qui se déroule à notre droite. Le plus haut sommet, le mont Dinéro a 83 mètres.
Après avoir longtemps regardé en vain du coté de la Terre de Feu, nous voyons apparaître le cap Espiritu Santo élevé à 30 mètres au dessus du niveau de la mer. Salut à toi, pauvre terre des sauvages ! Puisse la lumière de l’Esprit Saint illuminer tes plages désolées et te rendre digne du nom que l’on t’a donné !
La Patagonie chilienne se découvre toujours avec une surprenante netteté, noirs rochers fendus, végétation inculte, rares maisonnettes rouges et blanches, premier indice d’habitants civilisés, le rivage que nous ne pourrions atteindre après 3/4 d’heure de marche à toute vitesse, on dirait que nous allons le toucher. Mais chose plus curieuse encore ! qu’est ce voilier que nous voyons là-bas, derrière nous si ressemblant à celui qui s’est fait signaler ce matin ? M. le Commandant l’observe et dit qu’il doit être à 3 milles en arrière sur la ligne que nous suivons. Mais c’est impossible puisqu’il n’y a pas de vent. C’est donc bien le même que celui qui a été aperçu ce matin : voilà ses mâts, ses voiles, ses ponts, et pourtant il est à 60 milles en mer. C’est un de ces merveilleux effets du mirage : jamais M. le Commandant n’en avait vu un si frappant qu’aujourd’hui.
Nous prenons donc note de tout ce qui se passe pour vous le transmettre, pendant que notre vaisseau dirigé sur la baie Possession nous emporte rapidement malgré le courant contraire à l’entrée du 1° goulet. Possession nous tente un instant mais il n’est encore que midi, c’est trop tôt pour mouiller. Le temps est beau et il importe d’avoir le courant favorable pour passer les goulets. En avant donc, car tout retard pourrait être décisif. La colline direction nord avec sa pyramide blanche de 68 mètres dirige notre course. Le détroit se resserre, voilà le banc Orange du coté de la Terre de Feu ; encore quelques instants et nous passons avec une vitesse de 15 milles à l’heure entre les pointes Delgada à droite et Andegada à gauche. C’est l’entrée du goulet, un des passages les plus critiques du détroit mais le courant est pour nous et le ciel nous favorise.
A droite, au détour d’un rocher, voici apparaître une ferme avec dépendances au milieu de prairies où paissent bœufs et moutons. Le pavillon chilien (formé de bandes horizontales blanches et rouges dont la blanche forme un carré bleu décoré d’une étoile blanche) monte le long d’un grand mât pour saluer le vaisseau qui passe. Nous répondons par un salut du drapeau français. Les habitants agitent leurs mouchoirs. Nous regardions encore que l’on sortait déjà de l’étroit chenal de 2 879 mètres.
A peine nous avons fait quelques milles au-delà que le courrier anglais arrivait à toute vitesse, à contre bord de nous. Déjà notre pavillon est prêt à faire le salut d’usage quand le voilà qui vire de bord et va mouiller un peu plus haut. Pourquoi cette singulière manœuvre ? C’est que nous sommes au jour le plus court de l’année dans ces parages ; le temps se couvre, le vent contraire se lève. Trois raisons plus que suffisantes.
A notre bord elles sont également appréciées et l’ordre de mouiller ne tarda pas à se faire entendre. Un officier arrive, la sonde à la main. L’on entend successivement 46, 47 mètres ! Soudain l’ordre « Stop » est transmis à la machine qui s’arrête aussitôt. Une ancre roule à la mer suivie de 9 maillons et 125 mètres de chaîne. Toute la nuit nous soutenons la tempête qui rugit avec fureur. Jamais M. le Commandant n’avait vu si gros temps [1] dans cette partie du détroit. Malheur aux pauvres vaisseaux en ce moment sur la grande mer ! Pour nous, protégés par les côtes et affermis sur nos ancres nous sentons à peine le choc des vents ameutés. Au point du jour notre vaisseau reprenait sa route.

On peut apprécier d’autres styles de littérature, plus authentiquement marine : Jean Marie Le Bihor, ancien gabier au long cours, dicte ainsi au fils d’un ami une lettre pour son ancien commandant, lui aussi à la retraite pour lui signifier son désaccord sur une vieille croyance des gens de mer relative au Diable en lest, autrement dit du malheur qu’il y a à emmener une ou plusieurs femmes à bord :

Cap’taine,

Le cap’taine Le Bihan, vous savez, qui commandait aux « Voiliers Nantais », qu’il a pris ses invalides comme moi à St Pierre-Quiberon, qu’il m’emmène pêcher dans son canot et qu’il m’offre souvent dans sa belle maison de fameux boujarons de tafia d’officier qu’il est dans un petit baril avec des cercles en cuivre astiqués à clair comme celui des seilles d’une dunette, il m’a fait lire votre rapport pour le « Diable en lest ».
Eh bien ! cap’taine, soit dit sans vous contredire, je navigue pas tout à fait de conserve avec vous sur ce cap-là, parce que voyez-vous, s’il y a plusieurs numéros de diable en lest comme il y a pour la toile, du cinq des cacatois au double zéro des huniers, tous les numéros du diable en lest, sans exception, il embrouille quelque chose à bord. C’est plus fort que lui.
Le cap’taine Le Bihan m’a dit que j’avais qu’à vous écrire mon histoire, que ça vous fâcherait pas.
Alors que je m’ai patiné voir Jean-Louis, le fils à Yves Penborn, mon ancien matelot qui a filé son câble par le bout du pauvre Jean-Bart (cap’taine Laroche) quand il a fait capsaille sous voile, vous vous rappelez, au large d’Ouessant ?
Jean-Louis a été fourrier à l’État et maintenant il est avec le syndic. S’il a jamais été foutu de tenir un épissoir par le bon bout, il faut reconnaître qu’il se manie mieux que moi avec un porte-plume. Alors, je lui dicte mes lettres, qu’on y comprend rien qu’il me dit.
Laisse courir que je lui réponds, et fais un tour mort et deux demi-clés sur la langue, failli bigorneau de fourrier que tu es ! C’est des marins, des vrais, qui lit ça et pas un sacré maudit buraliste de pharmacien comme toi. Et veille à ne pas faire le plus petit ajut, à ne pas changer le plus petit mot que je te dis.
Vous comprenez, cap’taine, je peux lui parler comme ça, en oncle de Hollande, parce qu’il n’a pas encore seulement quarante ans d’âge, que c’est comme un fils pour moi, et que de plus il n’a jamais tossé la mer sous le revolin d’une misaine [2].
Et maintenant, cap’taine, je vous largue ma réclamation, mais en douceur, par politesse.
Dame ! non, jamais la cap’taine à bord, ça peut-être tout à fait bon, même quand c’est du meilleur, du premier choix.
Et je peux vous en parler par pratique, que j’étais sur la France Chérie (cap’taine Hirigoyen) un grand Basque, qu’était sec comme nordé en coque et en paroles, et pas commode, mais que pourtant je me souviens qu’avec lui on a eu service du dimanche le jour du vendredi saint.
Eh bien ! il avait sa dame à bord, que c’était comme une jolie petite goélette, bien taillée, bien grée en tout et toujours bien pavoisée. Et avec ça pas fière du tout et aimable pour l’arrière et aussi pour nous de l’avant. Qu’un jour elle est venue dans le poste de bâbord avec le lieutenant pour voir le père Cornec qu’était gabier de beaupré, qu’il était vexé d’être malade dans sa cabane, pour lui donner un pot de confiture, du lait en boîte et des petits biscuits de terre. Qu’il aurait préféré, le vieux pirate, un bon quart de rack, mais qu’elle connaissait pas encore le vrai remède du matelot.
Donc, on reconnaissait tous qu’on était tombé sur la bonne broche et qu’on pouvait pas trouver mieux comme dame à bord.
Eh bien ! elle m’a pourtant causé des ennuis sérieux, sans le faire exprès, ça je dois le dire. Parce que, voyez-vous cap’taine, c’était quand même du « lest de diable », bien que ce soit comme qui dirait du « lest de tout petit diable ».
Pour de bref, comme on était beaucoup dans notre temps, vous le savez, je suis bien dessiné [3] et très varié, je peux m’en vanter, et pas seulement en bleu, mais aussi avec du rouge.
Alors que j’ai en plus beau, sur mon bras de bâbord depuis le poignet jusqu’à la charnière du coude, une belle poupée que c’est le portrait d’une des poulies coupées de la maison de danse de la Mercedes à Rio, que vous avez dû la connaître.
Comme de bien entendu, elle a rien dessus de bout en bout, comme elles dansaient toutes chez la Mercedes, qu’était avare pis qu’un cap’taine d’armement, qu’elle leur donnait que des petits souliers d’étoffe et des castagnettes pour s’habiller !
Sans faire de remous, je peux dire qu’elle est dessinée premier brin, qui lui manque rien de rien et qu’on pourrait lui compter les cheveux, comme il disait celui qui me l’a faite là-bas.
Elle s’appelait Consuelo, que ça veut dire qu’elle était pour consoler Jean Matelot de sa misère.
C’était comme de bien entendu une Espagnole. Mais j’ai francisé ma poupée, en lui faisant ajouter un petit pavillon tricolore sur le ventre.
Et qu’un jour, c’était dans un bouzin de Shangaï, qu’on était que quatre du Bougainville de Nantes (cap’taine Montbrun), qu’on s’abordait sans mollir je vous assure, qu’on avait pas voulu brasser à culée devant eux, avec six grands d’un yacht anglais qu’on avait tous, Goddam et Français, une sacrée biture d’amiral. Et tape dessus matelot ! Et tosse dedans garçons ! Et que j’avais décapelé mon tricot.
Tout d’un coup, « stop » qu’on entend ! C’était le propriétaire du yacht qui venait d’entrer avec son cap’taine et trois policemen, qu’ils faisaient rallier leurs hommes pour la partance.
Alors le propriétaire, il voit ma poupée :
Aoh ! boy ! qu’il dit, merveillous ! Je veux. Vendez-moi la peau avec la lady.
Mais dites-donc, monsieur le milord, que je lui réponds, votre compas s’affole pas ?
No ! j’affole pas, qu’il dit. Mon docteur à bord il découpera vous, very proprement sans souffrir.
Mais je veux pas, que je lui renvoie ! Je veux garder ma peau et ma poupée. Qu’elle navigue avec moi depuis dix ans et qu’elle est bien où elle est.
Aoh ! tranquille pour elle soyez. Elle sera encore bien plus dans mon cabine avec un cadre bautéfoul tout en or. Je la veux beaucoup, elle est trop belle et je donne 50 livres pour vous.
C’est qu’il plaisantait pas ! Mais cap’taine, j’ai pas consenti devant lui et pourtant, vous savez qu’à cette époque 50 livres, ça bordait un décompte de presque vingt-cinq mois de campagne !
Vous voyez que je mens pas quand je vous dis que ma poupée elle vaut cher, que c’est un vrai cher-d’œuvre, comme il m’a dit un jour devant témoins le cap’taine Kermor qui commandait La Danaé, qu’il s’y connaissait parce qu’il faisait lui aussi des tableaux avec des couleurs en pile et en vrac, qu’il m’a pris mon portrait et que chaque fois qu’il me copiait : attrape ! à genoper un apéritif Jean-Marie ! Du bitter que c’était, du bitter havarais avec du tafia dedans !
Mais j’ai assez drivé comme ça. Je reviens à mon cap.
Quand la cap’taine a embarqué sur la France-Chérie, au second voyage, que le grand-mât [4] venait juste de la marier, plus moyen de travailler sur le dunette ou d’aller à la barre avec mes manches retroussées, par rapport au costume de ma poupée, qu’elle était à sec de toile !
Et tous, ils me moquaient !
Et même le second (c’était monsieur Martin, un vrai Parisien de Paris et pourtant marin comme les cordes) un jour qu’on était plusieurs à passer au goudron les rides des haubans d’artimon, qu’il me dit pour se payer ma tête devant elle qui était sous le vent, dans son fauteuil avec un livre :
Eh bien ! Le Bihor, mon garçon, qu’est-ce qui te prend ? Tu ne retrousses plus tes manches pour goudronner ? Tu préfères salir ton tricot que tes bras ? Veux-tu aussi que je prête des gants, pour pas abîmer tes mains ?
Et tous ils riaient ! Bien sûr, j’ai pas répondu, mais j’ai failli avaler ma chique de colère !
Alors pour plus avoir l’air d’une Jeannette, le soir j’ai eu une idée et Le Tallec mon matelot, avec du colatar il m’a peint sur ma belle poupée un fichu pour lui cacher ses jolis petits bossoirs, et puis un petit jupon de la ceinture aux genoux.
Ah ! ma doué ! cap’taine ! Si vous aviez vu ça ! C’était triste à voir ! On aurait dit que ma poupée elle était en grand deuil et qu’elle était dans un enterrement de terre ! C’était un vrai massacre ! Foi de Jean-Marie ! J’étais pas content et ça m’a gâté tous mes jours de beau temps.
Tout ça pour pouvoir me mettre en tenue de travail devant la cap’taine !
Vous voyez bien cap’taine que j’ai raison, que même quand c’est qu’un « tout petit lest de tout petit diable », ça cause quand même des ennuis à Jean Matelot.
Vous pensez si à l’arrivée, je me suis paumoyé pour faire la grande propreté de ma poupée et la remettre en tenue !
Que si vous venez à Quiberon, vous pourrez lui passer l’inspection. Mais maintenant la pauvrette, elle fargue plus si bien la Nation, elle fait plus si bien la belle en rade, parce que mon bras depuis que je mange mes invalides, il est tombé tout maigre.
Et que sa peau, elle n’est plus tendue et dure comme misaine sous son ris, comme elle était au beau temps que je bourlinguais, que j’étais jeune et faraud et que je craignais rien ni personne, pas plus une piaule du Cap à décorner le diable que les dangers de terre : gabelous, brasse-carrés, commissaires de la marine et tous les autres de son plat !
Sauf comme de bien entendu, mes chefs – quand ils le méritaient – et puis aussi, un peu… le diable en lest. Même celui que vous dites qu’il n’est pas méchant.
Je vous envoie, cap’taine, mon salut de respect.

Jean-Marie Le Bihor 7312      Vannes. vers 1912

Mais toi l’hôtesse,
À la taverne de la tendresse
Quand je toucherai le port
Voudras-tu que je m’amarre encore
Le long du quai de ton corps ?

Cela, c’est ce que disent les hommes, mais si on interroge les femmes, les réponses peuvent surprendre :

  • Et ça n’est pas trop dur d’avoir votre homme seulement pour un mois, après tant d’absence ?
  • Mais non, voyons, un mois, c’est vite passé.

6 07 1894                   Les employés de la Pullmann Palace Car Company, en grève à Chicago depuis un mois, mettent le feu à des centaines de wagons ; le lendemain la milice de l’État intervient :

Dire que la foule est devenue enragée serait un euphémisme. (…) L’ordre de charger a été donné. (…) Dès lors, on n’utilisa plus que les baïonnettes. (…) Une dizaine d’hommes qui se trouvaient dans les premiers rangs reçurent des coups de baïonnette. (…) Armée de pavés, la foule déterminée chargea elle aussi. Le mot passa dans les rangs de la milice que les soldats devaient se défendre. Les uns après les autres, lorsque la situation l’exigeait, ils se mirent à tirer à l’aveuglette sur la foule. (…) La police vint ensuite avec ses matraques. Une clôture de barbelés avait été disposée tout autour des voies. Les émeutiers l’avaient oublié et quand ils ont voulu s’enfuir, ils se sont retrouvés pris au piège. (…) La police se montra peu encline à l’indulgence et la foule, acculée aux barbelés, fût impitoyablement matraquée.(…) Les gens situés à l’extérieur coururent au secours des émeutiers. (…) les jets de pierre continuèrent sans faiblir. (…) Le lieu du combat ressemblait à un champ de bataille. Les hommes tués par les soldats et la police étaient étendus sur le sol un peu partout.

Times de Chicago

On comptera 13 morts, 33 blessés graves et 700 manifestants arrêtés.

10 07 1894                 Le  tout à l’égout devient obligatoire.

22 07 1894             Le Petit Journal organise la première course automobile sur les 126 km qui séparent Rouen de Paris : la première des 21 voitures a roulé à 18 km/h.

30 07 1894          M. Jodot, un industriel parisien, rachète à la mort du baron Jean de la Rochefoucault, les forêts de Lapazeuil et des Bailleurs, sur la commune de Counozouls, 960 m d’altitude, dans les Pyrénées audoises, au nord-ouest de Prades, soit  2 700 hectares, en ayant bien l’intention de faire respecter la loi, c’est-à-dire, en l’occurrence, la liberté d’exploitation garantie par le code forestier de 1827. Mais c’était faire bon marché des coutumes ancestrales qui avaient eu cours jusqu’alors, code forestier de 1827 ou pas : bois de chauffage, bois de construction, pacage, droit de pêche et de chasse, cueillette, autant de droits sinon chèrement, du moins précieusement acquis, survivance à travers le temps du sens de la propriété paysanne à usage collectif, s’opposant à la propriété bourgeoise. Mis en demeure d’abandonner ces droits, les habitants du village se retranchent dans leurs maisons et la commune s’autoproclame République libre. Il y avait bien quelques fusils… mais, pour compléter, on en a acheté – des Lebed 70 – à la Manufacture de Saint Etienne. La maison de Jodot est incendiée, celle des gardes forestiers itou, le clocher de l’église transformé en tour de guet … ça sent la poudre sinon le canon.

Et puis, le 4 juin 1904, ce sera la décrue : Jodot abandonnera le recours judiciaire et cèdera ses forêts à une société au sein de laquelle les habitants du village, regroupés au sein d’un syndicat forestier se retrouveront partager la moitié des forêts avec le nouveau propriétaire. Les droits, issus de l’ancien régime auront fini par prévaloir sur le code forestier de 1827  et la propriété paysanne à usage collectif sur la propriété bourgeoise !

6 09 1894                    Le docteur Émile Roux met au point le sérum antidiphtérique.

27 09 1894                Le général Mercier, ministre de la guerre depuis le 3 décembre 1893, prend connaissance d’un bordereau, – en fait une lettre, déchirée en six morceaux – qui aurait été trouvé dans une corbeille à papier de l’ambassade d’Allemagne par une femme de ménage. Ce bordereau prouverait qu’un traître renseigne l’attaché militaire allemand à l’ambassade d’Allemagne à Paris, Max von Schwartzkoppen : il fournissait l’esquisse d’un frein hydraulique anti-recul du canon de 75.

13 10 1894                 Un officier d’ordonnance sonne au domicile du capitaine Albert Dreyfus pour lui remettre une convocation :

Le général de division, chef d’état-major de l’armée, passera l’inspection de MM. Les officiers stagiaires [à l’École de Guerre] dans la journée du lundi 15 octobre courant. M. le capitaine Dreyfus, actuellement au 39° régiment d’infanterie de Paris, est invité à se présenter à cette date et à 9 heures du matin au cabinet de M. le chef d’état-major général de l’armée, tenue bourgeoise.

14 10 1894               Une réunion présidée par le général Mercier fixe le déroulement de l’opération montée contre le capitaine Dreyfus : conduite par le commandant du Paty de Clam, chargé de l’Instruction, assisté par l’archiviste Gribelin et le chef de la Sureté Cochefort, la suggestion de ce dernier est retenue : faire écrire au suspect une lettre reprenant le contenu du « bordereau ». Au cours de la dictée, le coupable ne manquerait pas de se trahir. Et d’avouer. On offrirait à l’officier félon, s’il voulait mourir, de se faire justice avec un revolver laissé sur la table.

15 10 1894                 Le capitaine Alfred Dreyfus s’habille en civil. [contrairement à ce que représentera la couverture du Monde illustré du 18 mai 1899. ndlr]. Il quitte son appartement, longe la Seine d’un pas vif : l’air est froid, coupant. Arrivé rue Saint Dominique, la rue du ministère de la Guerre, il ralentit pour ne pas être trop en avance. Peu avant 9 heures, il franchit la porte du bâtiment. Pénétrer ici en costume cravate lui fait une curieuse impression mais il ne s’y arrête pas. Dans l’aile où se trouvent les bureaux de l’état-major de l’armée, le commandant Georges Picquart, qui fut l’un de ses instructeurs à l’École de guerre, le reçoit quelques minutes puis le conduit dans le bureau du général de Boisdeffre, chef d’état-major général adjoint, qui avait déjà noté Dreyfus : Esprit vif, saisissant rapidement les questions, zélé, travailleur, favorablement apprécié partout où il a passé. Fera un bon officier d’état-major.

La porte s’ouvre, il entre, fait quelques pas, entend le lourd battant se refermer derrière lui.

Ce n’est pas le général de Boisdeffre qui lui fait face mais un inconnu, le commandant Ferdinand du Paty de Clam, la main droite bandée de soie noire. Au fond du bureau, trois hommes en civil restent en retrait : le commandant indique au capitaine : Le général va venir.

La pièce est éclairée par un feu puissant dans la cheminée. Le commandant du Paty de Clam invite le capitaine à s’asseoir derrière une petite table, lui fait signer une fiche correspondant à son inscription d’officier stagiaire et lui demande de bien vouloir écrire sous sa dictée une lettre qu’il ne peut lui-même rédiger en raison d’une blessure. Le capitaine obéit. Du Paty de Clam commence à dicter :

Paris, le 15 octobre 1894,

Ayant le plus grave intérêt, Monsieur, à rentrer momentanément en possession des documents que je vous ai fait passer avant mon départ aux manœuvres, je vous prie de me les faire adresser d’urgence par le porteur de la présente qui est une personne sûre. Je vous rappelle qu’il s’agit de :

1°  Une note sur le frein hydraulique du canon de 120 et sur la manière dont …

À ce moment, du Paty de Clam s’arrête brusquement : Qu’avez-vous donc capitaine ? Vous tremblez !

J’ai froid aux doigts, répond Dreyfus en continuant d’écrire. Du Paty de Clam le reprend : Faites attention, c’est grave.

Grossier personnage, songe le capitaine qui continue d’écrire :

… il s’est comporté aux manœuvres ;

2°  Une note sur les troupes de couverture ;

3°  Une note sur Madagascar.

Impatient, du Paty de Clam dicte maintenant en marchant dans son dos. L’exercice terminé, il se place devant Dreyfus, lui saisit d’une main l’épaule et lance d’une vois solennelle : Au nom de la loi, je vous arrête. Vous êtes acuusé du crime de haute trahison.

Immédiatement, le commandant se saisit d’un code pénal et donne lecture de l’article 76 :

Quiconque aura pratiqué des machinations ou entretenu des intelligences avec les puissances étrangères ou leurs agents, pour les engager à commettre des hostilités ou entreprendre la guerre contre la France, ou pour leur en procurer les moyens, sera déporté en forteresse fortifiée [ah bon ! il existerait donc des forteresses non fortifiées !] et ses biens seront confisqués.

Cette disposition aura lieu dans le cas même où lesdites machinations ou intelligences n’auraient pas été suivies d’hostilités.

Abasourdi, le capitaine Dreyfus proteste, ne comprend rien à ce qu’on lui reproche. Je n’ai jamais eu de relations avec aucun agent de l’étranger… J’ai une femme et des enfants, trente mille livres de rente ! Pourquoi, comment irais-je trahir ? Répondez-moi ! Montrez-moi les preuves de cette infamie !

Il y a contre vous des preuves accablantes, rétorque du Paty de Clam.

Le commandant repousse de manière théâtrale un dossier qui recouvre un revolver d’ordonnance posé sur la table. Le capitaine secoue la tête , sidéré : Je suis innocent. Non…non…non. Je ne me brûlerai pas la cervelle ! Je préfère me défendre … Tuez-moi si vous voulez.  Le commandant réplique : Ce n’est pas à nous, c’est à vous de le faire.

Au même moment, les trois personnages en civil assis au fond du bureau font mouvement. Armand Cochefert, commissaire à la sûreté génrale, et son secrétaire, lui demandent de vider ses poches. Il jette un trousseau sur le bureau : Prenez mes clefs ! Ouvrez tout chez moi, vous ne trouverez rien, je suis innocent ; mais je vous en prie, usez de ménagement avec ma femme.

Le troisième homme, Félix Gribelin, archiviste au Service des statistiques du ministère, fait office de greffier.

Une fouille méthodique et humiliante commence.

Cela fait moins d’un quart d’heure qu’il a franchi le seuil du bureau du général de Boisdeffre. Il est écroué à la prison du Cherche Midi.

Un interminable cauchemar s’enclenche.

Laurent Greilsamer.           La vraie vie du Capitaine Dreyfus.   Tallandier 2014

11 1894                       L’agence Havas, créée en 1835, se dote des premiers téléscripteurs, qui transmettent à distance le message qu’on y imprime.

3 12 1894                   Robert Louis Stevenson meurt d’une hémorragie cérébrale : il a 44 ans. Connu des randonneurs surtout pour son Voyages avec un âne dans les Cévennes, douze jours avec Modestine dans ses 20 ans, il ne s’était pas limité à ces débuts prometteurs. Il s’était épris de Fanny Vandegrift Osbourne une Américaine mariée, de dix ans son aînée et mère de deux enfants. Tenace, il traverse, Atlantique, États-Unis pour la retrouver à San Francisco et finalement l’épouser en 1880. Elle sera encore son infirmière, sa muse et son agent littéraire. De retour en Écosse, il écrira L’île au trésor, dont le succès le mettra définitivement à l’abri du besoin. Il s’embarque avec femme et enfants pour la Polynésie et achète une propriété aux Samoa. Le médecin venu constater le décès demande, vu la chaleur et l’humidité, que la cérémonie des obsèques ait lieu le lendemain, avant quinze heures. Il avait rêvé d’être enterré au sommet du mont Vala, avec vue sur mer où que l’on se tourne ; mais aucune piste n’y mène. La défense active des Samoans lui avait attiré tellement de sympathies que 300 d’entre eux se mirent à l’ouvrage immédiatement : le lendemain, la piste était prête : Stevenson, même en se retournant dans son sommeil, pourra contempler la mer à tout jamais.

22 12 1894                  Alfred Dreyfus, seul juif de l’État Major de l’armée, est condamné à la déportation, pour l’affaire d’espionnage au profit de l’Allemagne qui a débuté 3 mois plus tôt. Le cercle des recherches avait été arbitrairement restreint à un suspect en poste ou un ancien collaborateur de l’État-major, nécessairement artilleur et officier stagiaire. L’enquête avait été sommaire et les preuves limitées à de soit disant similitudes d’écriture affirmées par des gens qui n’étaient pas graphologues. Dans un climat où l’antisémitisme était à son apogée, surtout au sein de l’armée, il n’en fallait pas plus pour faire d’Albert Dreyfus le coupable idéal. Les irrégularités ont été constamment présentes au cours de l’instruction : intervention du ministre de la Guerre en pleine instruction, absence de publicité des débats pendant le procès, communication d’un dossier secret aux juges, à l’insu de l’accusé et de son défenseur… Déporté sur l’île du Diable, remise en service comme bagne pour l’occasion, au large de Cayenne, en novembre 1896, il y sera interdit de parole, y compris avec ses gardiens, sera mis aux fers chaque nuit… Ce n’est que 3 ans plus tard que la ténacité de son frère Mathieu et de Bernard Lazare, lui-même juif, patron de la banque éponyme et auteur d’un livre : L’antisémitisme, parviendront à attirer l’attention de la presse et de la Justice.

Quant à moi, j’accuse le général Mercier, ancien ministre de la Guerre, d’avoir manqué à tous ses devoirs, je l’accuse d’avoir égaré l’opinion publique, je l’accuse d’avoir fait mener dans la presse une campagne de calomnies inexplicable contre le capitaine Dreyfus, je l’accuse d’avoir menti.

Bernard Lazare, en 1895.

Mais cette violente diatribe, rédigée à la demande de Mathieu Dreyfus, fût jugée par ce dernier contre productive et donc ne sera pas publiée. L’affaire Dreyfus va diviser très profondément la France, radicalisant la vie politique : le centre va disparaître, il faudra être de gauche ou de droite.

Tout le monde se battait dans ce temps-là. (Il n’y avait que les radicaux qui ne se battaient pas. Ils étaient pleins d’une étrange frousse politique redoublée d’une étrange frousse parlementaire et compliquée d’une étrange frousse électorale [5]).

Nous, tous les autres, nous nous battions comme des chiens !

Péguy

La Libre Parole détient, enfin, la preuve de la trahison des Juifs, en faveur de l’Allemagne, jusqu’aux échelons les plus élevées de l’armée, preuve, s’il en est, de l’urgente nécessité de les en exclure, de même que de l’ensemble de l’appareil d’État.

Edouard Drumont, fondateur de La Libre Parole.

Sur les débris de tant de croyances, une seule foi reste réelle et sincère : celle qui sauvegarde notre race, notre langue, le sang de notre sang et qui nous rend tous solidaires. Ces rangs serrés, ce sont les nôtres. Le misérable n’était pas Français. Nous l’avions tous compris par son acte, par son allure, par son visage.

Léon Daudet. Le Figaro, 6 janvier 1895

Les amis de Dreyfus, quelle présomption de sa culpabilité ! (…) Ils injurient tout ce qui nous est cher, notamment la patrie, l’armée. (…) Leur complot divise et désarme la France, et ils s’en réjouissent. Quand même leur client serait un innocent, ils demeureraient des criminels.

Maurice Barrès. Scènes et doctrines du nationalisme

Lui que des journalistes nommeront le littérateur du territoire, par-delà d’indéniables accents de ferveur, d’inquiétude et d’une certaine sorte de fièvre, était tout à fait à même de proférer des monstruosités : Que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance, voilà une condition première de la paix sociale.

*****

Ce qui est en jeu, c’est l’existence de l’armée ; c’est la liberté de conscience, c’est la propriété de chacun et de la fortune de tous ; c’est l’existence même de la France ! Si Dreyfus était acquitté, il ne resterait plus qu’à prendre le deuil de notre pays . Finis Galliae !

Augustin Cordier, professeur de philosophie, fondateur du Nouvelliste de Bordeaux, membre d’Action Française, grand père de Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin.

Georges Clemenceau écrira un article par jour, pendant toute l’affaire Dreyfus !

Il est de fait qu’au scandale innommable, le clergé a pris une part active. Le principal organe de presse catholique, La Croix  dirigé par le fameux abbé Bailly, et rédigé par une équipe de religieux assomptionnistes, multiplie les provocations et se vante d’être le journal le plus antijuif de France, celui qui porte le Christ, signe d’horreur aux Juifs [édition du 30 09 1890].

Est-il des lecteurs de La Croix, cet abbé Gros qui demande une descente de lit en peau de youpin pour la piétiner matin et soir ? Sont-ils ses abonnés, les 300 écclésiastiques qui cotisent pour le monument élevé à la mémoire du colonel Henry, cet officier qui s’est suicidé après avoir été convaincu d’être l’auteur du faux fabriqué pour obtenir la condamnation d’Albert Dreyfus ?

Exceptions ? Dans la sauvagerie et la cruauté, oui. Mais dans l’esprit ? Un grand prédicateur comme le père Didon, dominicain, en appelle à l’armée pour qu’elle déploie plus fermement son énergie bienfaisante et sainte. L’archevêque de Toulouse, Mgr Mathieu, tonne en chair contre les tentatives de réhabilitation d’un traître et les efforts pour charger un innocent (lequel innocent, Esterhazy, n’ose même plus, alors, plaider non coupable.)

Jean-Denis Bredin est alors fondé à écrire que la presse catholique (la bonne presse !) imprégnant une province pieuse et appauvrie, conservatrice et xénophobe, et relativement peu informée sur l’Affaire, fut en définitive plus importante, comme véhicule d’antisémitisme et de militarisme, que les brutales explosions de la presse intellectuelle parisienne.

Jean Lacouture        Jésuites     Les Conquérants        Seuil 1991

C’est la naissance d’une de nos plus éminentes spécificités : les Intellectuels, dont il est aujourd’hui devenu inutile de dire qu’ils sont de gauche, puisque cela ressemble fort à un pléonasme, ce qui n’était pas vrai à l’époque, car le camp des antidreyfusards aura aussi des têtes de file bien connues : Charles Maurras, bien sûr, mais encore Maurice Barrès, Jules Verne, José Maria de Heredia, Toulouse Lautrec, Cézanne, Gauguin, etc… À l’intérieur de chaque camp, la solidarité elle-même avait ses limites, on était bien loin de l’union sacrée et le plaisir d’une saillie bien grossière ne pouvait reculer devant cette solidarité. Le choix de soutenir Dreyfus réunissait donc dans le même camp Clémenceau et Lyautey. De la part de ce dernier, militaire de haut-rang, cela exigeait une bonne dose de courage voire d’audace. Lyautey était homosexuel, du genre plutôt discret, pas exhibitionniste pour deux sous mais Clemenceau ne put résister au plaisir de cracher son venin : Voilà un homme admirable, courageux, qui a toujours eu des couilles au cul, même quand ce n’était pas les siennes ! Quand on sait comment il a osé traiter sa femme, ce n’est en rien rabaisser le futur Père de la Victoire que de dire qu’il atteint là des sommets de muflerie et de goujaterie : ses appétits sexuels étaient à faire pâlir DSK : on lui prête pas moins de 800 maîtresses, et quand, pendant ce temps là Mary Plummer, sa femme ose se payer le précepteur de ses trois enfants, il fait constater l’adultère et l’envoie quinze jours à la prison Saint Lazare ; pendant l’incarcération il demande le divorce qu’il obtient en 1891 avant de la renvoyer aux États-Unis avec un billet de troisième classe en  obtenant qu’elle perde la garde des enfants et la nationalité française. Revenue vivre en France mais restée perturbée psychologiquement elle mourra seule le 13 septembre 1922 dans son appartement parisien du 208, rue de la Convention ; il l’annoncera ainsi à son frère Albert: Ton ex-belle-sœur a fini de souffrir. Aucun de ses enfants n’était là. Un rideau à tirer. [lettre du 27 septembre 1922 dans sa Correspondance 1858-1929, p.639].

Louis XIV, le Roi Soleil, craint de tous, qui avait mis à ses pieds tous ces nobles bouffis d’orgueil et d’arrogance, Louis XIV, roi de La Grande Nation, n’avait pas fait tout le pataquès du très républicain Clemenceau quand Marie-Thérèse avait donné naissance à un bébé bien noir. Il s’était contenté d’envoyer le bébé dans un discret couvent et d’un sourire qui disait sa largesse d’esprit.

noël 1894                     Le Théâtre de la Renaissance a programmé Gismonda, la nouvelle pièce de Sarah Bernhardt pour le 4 janvier. Il envoie la commande urgente d’une affiche aux Imprimeries Lemercier où Alfons Mucha, illustrateur de livres, né en Moravie 34 ans plus tôt, se trouve être seul. L’affiche qu’il réalise séduit Sarah Bernhardt au point qu’elle fait acheter 4 000 lithographies et passe un contrat avec l’artiste, qui prenait ainsi la tête de l’art nouveau : arabesques en tous genres, ornementations florales ou néo-gothiques… aujourd’hui on dirait qu’il est le premier designer

1894                           Gandhi, 25 ans,  est à Durban, en Afrique du sud depuis un an ; il y a travaillé dans un cabinet d’avocats indiens. Il s’apprête à rentrer en Inde quand de riches marchands indiens le recrutent pour organiser une campagne de protestation contre la nouvelle législation du Natal qui menace de les priver du droit de vote. C’est la marche qui le fera entrer en politique : il n’en partira plus.

10 % des ouvriers sont au chômage. Création de la Grande Loge de France. La loi Siegfried instaure les HBM : Habitations à Bon Marché. Edison commercialise son kinétoscope, appareil à lunette permettant le visionnage individuel d’un film. Il avait eu à ses cotés Nikola Tesla, serbe ou croate, ingénieur génial et fantasque qui avait commencé par travailler chez Edison Paris puis était venu à New-York. Et les deux hommes s’étaient opposés à peu près sur tout ; Tesla était parti pour fonder sa société puis était entré chez Westinghouse en 1885. Edison avait crée le réseau électrique de New-York en courant continu. Tesla, au sein de Westinghouse était partisan du courant alternatif. Au final c’est Westinghouse qui l’emportera. On doit encore à Tesla la radiotransmission, le moteur électrique asynchrone, la télécommande, le radar… Le génial inventeur a déposé pas moins de 700 brevets ! Dans les années 2000, Elon Musk, déjà patron de Paypall, commencera à fabriquer des voitures électriques de luxe auxquelles il donnera en hommage à cet ingénieur tombé dans l’oubli le nom de Tesla, avant de se lancer dans la conquête spatiale à la tête de Space X.

Les Arméniens de Sassoun, en territoire dominé par les Kurdes, à l’est du lac de Van, se révoltent : leur statut de dhimmi – exempté de service militaire – les soumet à un impôt particulier, et ils en paient un autre, sans base légale, aux dignitaires locaux. Ils se font massacrer et ces massacres vont s’étendre à toutes les régions armeno-kurdes et sur le littoral de la mer Noire pendant deux ans : le bilan est impossible à établir : entre 100 000 et 300 000 morts, les autres étant contraints à la conversion. Quand les villages ne sont pas rasés, ils sont occupés et les terres confisquées.

Georges Fabre voit aboutir son projet d’une station expérimentale de météorologie forestière sur l’Aigoual – 1567 m -. Par beau temps, [chose tout de même plutôt rare] on a vue du mont Ventoux au Mont-Blanc, du Canigou au pic du Midi, de la chaîne des Puys à la Méditerranée. Il fallut 7 ans, de 1887 à 1893, à raison de 70 jours de travail par an pour construire l’observatoire, véritable forteresse, aujourd’hui sous la direction de Météo-France. Les registres d’observation seront tenus dès la mise en service. L’observatoire passera sous la direction de la Météorologie Nationale en mai 1943. Il s’associera à l’infatigable Charles Flahautj’espère bien mourir au travail, moyennant quoi je demeure gai et alerte – pour mettre en place l’arboretum l’Hort de Dieu, un peu sous le sommet.

La draille et le torrent sont les deux cheminements qui plongent au cœur de ce monde clos, de ce labyrinthe de vallées et de hautes crêtes. Ils en organisent la structure, traits creusés dans le ciel ou dans la profondeur de la terre, route du conquérant, de l’homme brun, de l’homme blond, du grand troupeau, du colporteur et du forestier ; ou route de l’eau qui va du ciel à la mer.

André Chanson

En 1708, les Cévennes avaient vu geler le châtaignier, et donc disparaître le pain d’arbre, fait de farine de châtaigne ; c’était un des piliers du mode de vie des cévenols qui disparaissait. La châtaigne sera restée très longtemps la nourriture de base des causses et Cévennes en pays d’oc :

La récolte en grains a été si modique qu’il n’est pas possible de permettre l’exportation des châtaignes qui sont l’unique ressource des pauvres gens de la campagne.

Abbé Terreau 1772

Pendant six mois de l’année, métayers et journaliers ne vivaient que de châtaignes ; un châtaignier nourrissait journellement une famille de dix personnes.

[…] Le châtaignier sert de chauffage l’hiver, fournit le bois d’œuvre pour la construction des meubles et des charpentes des maisons. C’est enfin avec le bois de châtaignier qu’on confectionne le cercueil. Il existe ainsi toujours un châtaignier près de la maison, arbre vénérable sous lequel on va se reposer.

Anne Fortier Kriegel Les paysages de France PUF 1996

Le pain, même très noir, dur et grossier, était une nourriture précieuse pour ceux qui vivaient en bonne partie de châtaignes, de pommes de terre et de bouillie, de blé d’Espagne. Puis les gens se souvenaient des disettes fréquentes autrefois, et avaient ouï parler par leurs anciens de ces famines où les paysans mangeaient les herbes des chemins, comme des bêtes, et ils sentaient le bonheur de ne pas manquer de ce pain.

Eugène Le Roy Jacquou le croquant Gallimard 1990

Les Cévenols l’avaient remplacé par le mûrier pour nourrir les vers à soie et cela avait été leur période de gloire, au début du XIX° siècle. Puis, la soie artificielle était venu mettre fin à la culture du ver à soie et c’est ainsi que Georges Fabre, directeur du service de reboisement du Gard à Alès, avait trouvé les Cévennes dans les années 1875 dans un bien triste état, victimes de la voracité des chèvres devenues trop nombreuses pour un territoire plutôt fragile : les sols étaient à nu, une bonne part de la terre arable avait été emportée par les eaux. Il parvint à redonner aux forêts leur parure d’antan, mettant en œuvre un vaste plan de reboisement, – 68 millions d’arbres – fondé essentiellement sur le pin et le hêtre, redonnant ainsi à la forêt les 15 000 ha des Domaines : il y avait urgence : les sédiments charriés par le Tarn devenaient si importants qu’on leur attribuait l’envasement du Port de Bordeaux. Il était parvenu à faire mentir Chateaubriand : les forêts précèdent les hommes, les déserts les suivent, en faisant de son rêve une réalité. L’État, s’il avait versé les financements nécessaires, ne l’avait soutenu par ailleurs que du bout des lèvres et c’est bien la seule compétence, humanité et ténacité d’un homme qui vinrent à bout de ce remarquable programme. Pour avoir poussé plus loin que ne le demandait la doxa des Eaux et Forêts le souci de se garder le soutien des populations locales en évitant l’acquisition et le reboisement des terres agricoles, il sera mis en retraite par anticipation.

La nature, rigoureusement fidèle à ses lois […] ne ressème pas la forêt que notre main imprudente a coupée, lorsque la roche nue apparaît et que la terre a été entraînée par les eaux de fonte et des pluies, ne rétablit pas la prairie dont notre imprévoyance a contribué à faire disparaître l’humus. Ces lois, loin d’en comprendre la merveilleuse logique, vous en détruisez l’économie ou tout au moins vous en gênez le cours ; tant pis pour vous, humains ! Mais alors ne vous plaignez pas si vos plaines sont ravagées, si vos villes sont rasées, et n’imputez pas vraiment ces désastres à une vengeance ou à un avertissement de la Providence. Car ces désastres, c’est en grande partie votre ignorance, vos préjugés, votre égoïsme qui en sont la cause.

Viollet-le-Duc Le Massif du Mont Blanc      Ehhard/Baudry. 1876

L’ensemble du territoire français bénéficie d’un maillage de 35 000 km de routes nationales, le long desquels on compte 3 millions d’arbres, principalement des platanes qui sont venus remplacer les ormes.

5 01 1895                   La capitaine Dreyfus est publiquement dégradé dans la cour de l’Ecole militaire. Théodore Herzl assiste au spectacle, qui mettra de l’eau à son moulin.

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02 1895                      Madagascar a su tant bien que mal se garder des entreprises de colonisation, surtout de la part des deux principales puissances dans la région : l’Angleterre et la France. Un traité entre les deux nations a fini par entériner le protectorat français sur la grande île tandis que la France reconnaissait celui de l’Angleterre sur Zanzibar.

Des incidents amènent la France à exiger de la reine Ranavalona III le contrôle français de l’administration malgache : elle rejette l’ultimatum et l’intervention militaire de la division Duchesne, débarquée à Majunga perd 50 hommes au feu et doit en envoyer 6 000 à l’hôpital. Six mois plus tard, une autre colonne prend Tananarive sans coup férir. Arrêtée en 1897 par le gouverneur général Galliéni, la reine est déportée en Algérie, où elle mourra en 1917. Une autre lui succède qui signe le traité de protectorat préparé par Hanotaux.

03 1895                      Le ville de Kong, dans le nord-est de la Côte d’Ivoire, a pris parti pour les Français et elle est menacée par Samory. Aussi le colonel Marchand et le gouverneur Binger envoient le lieutenant Parfait Louis Monteil avec une colonne pour porter secours à Kong. Mais les forestiers Ivoiriens harcèlent la colonne, Monteil est grièvement blessé et doit faire demi-tour. Kong sera prise, et rasée par Samory. Cinq ans plus tôt, Monteil s’était pourtant taillé un beau succès en partant avec une colonne le 10 septembre 1890 de St Louis du Sénégal pour établir une ligne de démarcation entre zone d’influence française et zone d’influence anglaise, jusqu’à Tripoli, 7 800 km plus loin. Il en était revenu le 30 12 1892, mission couronnée de succès.

1 04 1895                  À Nantes, on inaugure la Cigale, probablement la plus belle brasserie du monde, dira beaucoup plus tard Jean-Louis Trintignant. On la doit à Émile Libaudière. Jacques Demy y tournera Lola, avec Anouk Aimée en 1961. Elle sera classée monument historique en 1964 et rénovée en 1982.


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Jean-Louis Trintignant, qui sur le tard aura la liberté de ton que seuls peuvent se donner les vieillards, dans une interview au Monde du 28 février 2017 – il aura alors 87 ans -. Il y parle du vin : près d’Uzès où il est installé, il a une vigne dont il confie le travail à des amis viticulteurs : Chez nous, on buvait du vin coupé à l’eau. Depuis, je n’ai pas rencontré beaucoup de gens qui buvaient du vin avec de l’eau. Mais, nous, on buvait du bon vin avec de l’eau. Si on n’en met pas trop, c’est pas mal !

Le faites-vous encore ?

Non. Ce n’est pas bien. J’aime trop le vin pour poursuivre cette pratique familiale. Parfois, si, par nostalgie, ça m’arrive. – Sourire. – Il faudrait autoriser les vignerons à le faire pour baisser les degrés d’alcool qui deviennent trop élevés. J’ai demandé à mon ami Bertrand Cortellini, qui élabore notre Rouge Garance, de ne plus faire des vins à 14 degrés mais à 12, en les coupant à l’eau. Il ne veut pas. Son intégrité est en jeu ! Pourtant, notre région est pile celle où on pourrait le faire.

La grande confrérie des religieux du vin s’arracheront les cheveux, crieront au scandale, à l’hérésie, voire même au blasphème. Il le sait, bien sûr… et s’en amuse.

17 04 1895                 Le traité de Shimonoseki met fin à la guerre entre le Japon et la Chine qui, vaincue, doit reconnaître l’indépendance du royaume de Joseon [dynastie des rois de Corée], mettant fin à son ancienne vassalité et laissant en pratique le champ libre à l’hégémonie nipponne. Elle doit céder au Japon Formose, [aujourd’hui Taïwan, jusqu’à ce que cette île devienne le sanctuaire des nationalistes chinois de Tchang Kaï shek, en 1949] et ses îles environnants, dont les îlots inhabités Senkaku (Diaoyu en chinois) en mer de Chine orientale, les Pescadores,  la presqu’île du Liaodong avec Port-Arthur, verser au Japon une indemnité de guerre de 740 millions, et ouvrir 7 ports aux commerçants japonais.

En fait, les conquêtes japonaises dépassaient la seule Corée : il y avait Formose, le sud de la Mandchourie et il menaçait même Pékin : c’est sous la pression conjuguée des diplomates russe, allemand et français qu’il renonce à ces dernières conquêtes, il en gardera une rancune tenace contre les trois puissances. L’Allemagne occupe le port chinois de Kingdao, à l’embouchure de la baie de Kiao-tcheou. Elle exige l’obtention d’une base navale ainsi que des droits sur l’exploitation du charbon et des facilités ferroviaires sur la péninsule voisine de Shandong. Le traité sera révisé par la triple intervention de la Russie, de l’Allemagne et de la France.

C’est la dernière fois dans l’histoire du monde que les États-Unis ne seront pas partie prenante du règlement d’une affaire internationale.

Dès la fin du XIXe siècle et le début du XXe, le Japon égale sur le plan économique les puissances occidentales […]. Son économie est en croissance, tout comme sa démographie. Il a réussi à sortir de tous les traités inégaux qui lui avaient été imposés pour les remplacer par d’autres qui lui sont bien plus favorables. Il parvient à égaler les nations qui se pensaient les plus civilisées du globe dans bien des domaines, y compris celui de la recherche scientifique. L’Europe regarde l’histoire à travers un prisme ethnocentré et ainsi sa mémoire a gardé peu de souvenirs des savants nippons de cette époque. Il y en eut de considérables. Citons le bactériolo­giste Kitasato Shibasaburo (1853-1931), qui fut élève de l’allemand Koch. Il est resté célèbre pour avoir découvert le bacille de la peste au même moment que le franco-suisse Alexandre Yersin : les deux étaient allés l’étudier sur les malades frappés par l’épidémie qui sévit à Hong Kong en 1894. Citons aussi Hideyo Noguchi (1876-1928), qui isola l’agent pathogène responsable de la syphilis (1911) et mourut à la tâche, frappé, au Ghana, par la fièvre jaune qu’il essayait de combattre. Son nom est peu connu en Occident. Tous les Japonais se souviennent au moins de son visage, qui illustrait, dans les années 2000, les billets de 1 000 yens.

Plusieurs facteurs expliquent le succès de cette saisissante mutation. Le Japon de l’époque Edo était un pays fermé, assez pauvre, mais il avait su développer ses mines et son artisanat était excellent. L’industrialisation peut se faire à pas rapides car elle s’installe dans le cadre d’une société qui était, de fait, pré-industrielle. Elle s’im­pose et se fortifie car elle dispose d’un atout de grand poids face à la concurrence internationale : une main-d’œuvre abondante et sous-payée. Le bas niveau des salaires est l’élément décisif qui permet à l’archipel d’inonder le marché mondial de produits à prix cassés. Cette politique a évidemment un coût. Le Japon occidentalisé fin de siècle des élégantes à ombrelles et des diplomates en redingote qu’on retrouve sur les photos jaunies de l’époque a une autre face, moins délicate : les taudis des grandes villes où sévit la tuberculose, les cadences infernales des usines et, en règle générale, la misère effroyable de populations acceptant de travailler dans des conditions que n’acceptaient plus les ouvriers européens.

Là encore, les structures préexistantes ont joué leur rôle. La tradition confucéenne, les siècles de féodalisme et de soumission aux seigneurs prédisposaient à la docilité sociale et au sens du sacrifice dont la population a eu besoin pour franchir cette marche. Les deux sont vigoureusement entretenus par un nationalisme que l’empereur réussit à cristalliser sur sa personne. En 1889, désireux de couronner la première étape de l’ère Meiji par un grand geste, le souverain instaure un régime de monarchie constitutionnelle. Pour la première fois de son histoire, le Japon dispose d’un parlement élu, avec partis politiques à l’occidentale et de grandes libertés publiques. Dans les faits, celles-ci, et tout particulièrement la liberté de la presse, sont soigneusement bornées. Il y a des lignes rouges à ne pas franchir, surtout celles qui tournent autour de la personne impériale, décrétée sacrée et inviolable.

Durant ces mêmes années, le shintoïsme, religion traditionnelle, est réformé de fond en comble pour servir de ciment social à cet ensemble. Cette religion traditionnelle, très antérieure au bouddhisme, était celle des dévotions populaires, de l’invocation aux esprits. Elle est transformée en véritable culte national dont, là encore, l’empereur est le chef suprême. Dès l’école, les enfants apprennent le respect qui lui est dû, l’orgueil d’être japonais et la défiance à l’égard des étrangers.

François Reynaert     La Grande Histoire du Monde            Fayard 2016

25 04 1895                 Rupture d’un barrage à Bouzey, dans les Vosges : 87 morts.

15 05 1895          Oscar Wilde, écrivain irlandais de 41 ans, est condamné à deux ans de hard labour pour homosexualité. Marié, deux enfants, il entretenait une liaison avec Alfred Douglas depuis 1891 ; le père de son amant l’avait frappé en public et Oscar Wilde avait porté l’affaire en justice. À sa sortie de prison, il s’exilera en France mais sa brillante carrière sera brisée et il mourra en 1900 dans le dénuement : ses amis, voire simples connaissances changeaient vite de trottoir quand ils l’apercevaient. Son épouse Constance devra quitter Londres et se verra obligée de changer son nom pour celui de Holland après qu’un hôtelier suisse lui eut montré la porte, à elle et à ses deux enfants, Cyril et Vyvyan.

5 06 1895                   Mary Kingsley, une anglaise qui ne sait peut-être pas ce qu’est l’amour – c’est elle qui le dit – mais qui n’a pas froid aux yeux et déborde de curiosité pour l’humanité, connaît déjà bien l’Afrique, des Canaries au bassin du Niger, de l’Angola à la Sierra Leone. Elle quitte maintenant Libreville pour remonter le fleuve Ogooué, via Lambaréné et Ndjolé. Elle passe sur le bassin de la Remboué où elle observe longuement les Fang. Botaniste, entomologiste, anthropologue, elle ne partage en rien le colonialisme. Elle publiera Travels in West Africa en 1897. En Mai 1900, elle repartira pour l’Afrique du Sud, y débarquant en pleine guerre des Boers, dont elle soigna les blessés à l’hôpital de Simonstown où elle attrapa une fièvre qui l’emporta le 3 juin 1900.

Le fait est que je ne suis pas plus humaine qu’une bourrasque de vent. Je n’ai jamais eu d’existence humaine propre.
 
[…] Il ne me vient jamais à l’esprit que j’ai droit à davantage que, de temps à autre, m’asseoir et me réchauffer au feu d’être humains réels.

10-12 06 1895          La course automobile Paris Bordeaux prouve la supériorité du moteur à pétrole sur le moteur à vapeur. Les voitures sont équipées de pneus gonflables Michelin. Premières lois sanctionnant les parents qui maltraitent leurs enfants.

28 09 1895                 À Limoges, création de la CGT : Confédération Générale du Travail.

Mort de Louis Pasteur : Il me semblerait que je commets un vol si je passais une journée sans travailler -. Il avait 73 ans ; il a droit à des funérailles nationales ; un immense hommage lui avait déjà été rendu, trois ans plus tôt, pour son jubilé.

La modestie de Pasteur, toute théorique, dissimule un orgueil immense. Pasteur a consacré des années à ériger sa propre statue. Avec ce goût immodéré des Français pour la pompe et les monuments, la gloire et les querelles politiques. Cet indémerdable mélange d’universalisme et d’amour sacré de la patrie qui faisait écrire au jeune étudiant Louis Pasteur, fils d’un grognard de Bonaparte, devenu ardent républicain : Comme ces mots magiques de liberté et de fraternité, comme ce renouveau de la République, éclos au soleil de notre vingtième année, nous remplit le cœur de sensations inconnues, et qui furent vraiment délicieuses.

Patrick Deville Peste et choléra          Seuil 2012

9 10 1895                 Min, reine de Corée, est assassinée par une petite troupe d’hommes de main japonais aux ordres de Miura Goro, le tout nouvel ambassadeur du Japon. Ils entrent dans le palais Gyeongbok au sein de l’escorte du Daewongun et attaquent le pavillon où se trouvait la famille royale. Molestant le roi et le prince héritier, ils assassinent le grand chambellan et les suivantes de la reine avant de la mettre elle-même à mort à coups de sabre, de transporter son corps sur une planche dans le parc voisin, de l’asperger d’essence et d’y mettre le feu.

Le traité de Shimonoseki avait laissé en pratique le champ libre à l’hégémonie nipponne : ainsi les membres du clan Min avaient été écartés du pouvoir être remplacées par des réformistes ; les réformes de Gabo, de 1894 à 1896 bouleversèrent l’organisation sociale traditionnelle en abolissant le système des classes, l’esclavage et les concours confucéens. Dans cette nouvelle donne géopolitique, la reine Min, qui manœuvrait avec la Russie pour réduire l’influence du Japon, devenait un obstacle qu’il fallait éliminer.

Face aux protestations internationales, le gouvernement japonais rappela Miura. Il fut traduit en justice, mais le procès d’Hiroshima – organisé seulement pour la forme – l’acquitta de toutes les charges et, après l’annexion de la Corée par le Japon en 1910, Miura entra même au conseil privé de l’empereur Meiji. Le roi Gojong alla se réfugier en 1896 dans la légation russe, puis prit en 1897 le titre d’empereur pour conférer à son pays – désormais rebaptisé Empire du grand Han – une égale dignité, toute symbolique, avec ses voisins.

À la défunte reine fut accordé le titre posthume d’impératrice Myeongseong.

22 10 1895                Une locomotive traverse les quais de la Gare Montparnasse et se retrouve sur la rue de Rennes : la photo, insolite, figurera toujours en bonne place chez les vendeurs de souvenirs pittoresques.

un peu plus tôt, c’était encore l’Express Grandville Paris

1 11 1895                   Max et Emil Skladanowsky organisent à Berlin une projection d’images animées en bioscope – système à double projecteur – dans un théâtre de variétés : acrobaties, jongleries, danse des voiles, lutte gréco-romaine, démonstration de boxe avec un … kangourou ! Souvent injuste, l’Histoire ne voudra retenir des débuts du cinéma que la projection des Frères Lumière, deux mois plus tard.

8 11 1895                    À Würzburg, en Allemagne, Wilhelm Röntgen, en étudiant le courant électrique dans un tube de Crookes – en quelque sorte l’ancêtre des tubes de téléviseurs – réalise qu’un élément inconnu rend luminescent un écran de platino-cyanure de baryum placé à un mètre de distance : il en déduit que son appareil émet des rayons invisibles et très pénétrants qu’il nomme rayons X, tant leur nature reste mystérieuse. Il réalise également que ces rayons impressionnent les plaques photographiques et que l’on peut ainsi visualiser les os à l’intérieur du corps. La main de Bertha – nom donné à la radiographie de la main de sa femme, fait le tour de l’Europe.

12 11 1895                 Création de l’Automobile Club de France. Men only.

28 12 1895                 Première projection publique et payante des premiers films des frères Lumière, au Salon Indien du Grand Café, 14 Bd des Capucines à Paris : La sortie des usines Lumière, Le Mur, L’arrivée d’un train, Bébé mangeant sa soupe, L’arroseur arrosé : trente huit spectateurs !

A ce spectacle, nous restâmes tous bouche bée, frappés de stupeur, surpris au-delà de toute expression. A la fin de la représentation, c’était du délire, chacun se demandait comment on avait pu obtenir pareil résultat. 

Georges Méliès

Non seulement inventeurs, Auguste et Louis Lumière seront aussi de remarquables industriels.

Avant qu’Antoine Lumière, qui possédait un studio photographique dans le centre-ville de Lyon, n’incite ses deux fils, Louis et Auguste, à inventer le procédé technique qui allait permettre l’éclosion du septième art, il y eut quelques tentatives significatives qui sont retracées au début de l’exposition  : la Lanterne magique, le Thaumatrope, le Phénakistiscope, le Zootrope, le Praxinoscope et, pour finir, la chronophotographie mise au point par Etienne-Jules Marey et Eadweard Muybridge – elle donnera plus tard naissance à la caméra. Tous ces procédés peuvent être aujourd’hui considérés comme les événements avant-coureurs de la découverte des frères Lumière. Sans oublier le Kinétoscope de Thomas Edison qui, le 14  avril 1894 à New York, permit pour la première fois à un spectateur unique de visionner un film.

Quant au Cinématographe, littéralement l’écriture du mouvement, il sera inventé officiellement le 13  février 1895 : Appareil servant à l’obtention et à la vision des épreuves chronographiques. En d’autres termes, à la prise de vue et à la projection. Fabriqué en série dès la fin décembre  1895 dans les usines de Monplaisir à Lyon, il n’allait pas tarder, selon l’expression de Bertrand Tavernier,  à offrir le monde au monde.

Franck Nouchi          Le Monde du 31 mars 2015

12 1895                       Gustave Trouvé produit la première lampe à acétylène.

Le La Grandière est une canonnière conçue pour la navigation fluviale, donc avec un faible tirant d’eau. Envoyé de France en pièces détachées, il est monté à Saïgon, puis remonte le Mékong, transbordé par chemin de fer en amont de Phnom-penh pour franchir les chutes de l’île de Khone, il sera à Vientiane fin 94, devant Luang Prabang en septembre et, plus au nord, à Tang Ho, dans la région de Muang Sing en décembre pour y défendre face aux Anglais les frontières du Laos. Les Anglais lèveront le camp en janvier, se repliant sur la Birmanie. Les frontières du Laos ne bougeront plus.

1895                           A Petersburg, Vladimir Ilitch Oulianov, alias Lénine – car vivant au bord de la Lena -, fonde avec Martov L’Union pour l’émancipation de la Classe ouvrière. Lénine restait hanté par le martyr d’Alexandre, son frère ainé, terroriste pendu huit ans plus tôt. Il va être arrêté la même année. Intellectuellement, l’homme qui l’aura le plus marqué était le romancier Nikolaï Tchernychevski, auteur d’un roman  Que faire ? à telle enseigne que Lénine lui piquera purement et simplement ce nom pour son programme, disant de lui qu’il avait le flair révolutionnaire absolu, propos que Staline reprendra à son adresse : Lénine était né pour la révolution. C’était un véritable génie des explosions et de la direction révolutionnaire. Jamais il ne se sentait plus à l’aise qu’aux époques de bouleversement. Littéralement, il s’épanouissait pendant les coups d’État. Il était doté d’une rare capacité de haine : haine du tsarisme, haine aussi des libéraux russes, haine des démocraties bourgeoises de l’Europe : maudite soit la liberté si elle est bourgeoise ! Mais l’homme avait aussi son jardin secret : Si je continue d’écouter l’Appassionata, je ne finirai jamais la Révolution.

Le physicien allemand Wilhelm Röntgen utilise un tube de Crooks, qui produit des décharges fluorescentes, lorsqu’on branche des électrodes à ses extrémités : gêné par la luminescence, il coiffe le tube d’un papier noir opaque et constate alors qu’un écran proche recouvert d’une matière fluorescente se met à scintiller : que se passe-t-il ? Les atomes d’une électrode, percutés par le faisceau d’électrons, emmagasinent de l’énergie et la relâchent sous forme de rayonnement : il place des objets métalliques entre le tube et une plaque photographique : leur silhouette apparaît sur le négatif. Refait la même chose avec la main de sa femme : ce sont alors ses os que l’on voit sur le négatif : il a découvert les rayons X.

Les Allemands achèvent le canal de Kiel qui assure le passage de la mer du Nord à la Baltique.

Industries et commerces, cinémas, poussent comme des champignons : Société chimique des usines du Rhône, qui deviendra Rhône Poulenc en 1928, Société des Établissements Gaumont, Théophile Bader crée les Galeries Lafayette.

Dans le Congo de Léopold II, des soldats belges reviennent d’une mission de maintien de l’ordre avec 1 357 mains coupées à présenter à leurs officiers.

Albert Morand construit le premier hôtel de Megève : le Panorama. Avant même de prendre un essor exceptionnel grâce au ski, une vocation touristique s’y précise, centrée sur la qualité de l’air, bénéfique aux personnes souffrant de problèmes respiratoires. La très forte implantation de maisons d’enfants après la guerre, viendra confirmer ces atouts, de même que les nombreux sanatoriums crées dans les environs (La Giettaz, Le Plateau d’Assy …)

Le diocèse de Savoie éprouve le besoin de faire un gros cadeau à l’Église de France : et c’est la plus grosse cloche de France, la Savoyarde, fondue aux Établissements Paccard d’Annecy, qui sera installée à St Sulpice à Paris : elle pèse 19 tonnes.

Georges Dufayel construit entre les rues de Clignancourt et le boulevard Barbès un gigantesque magasin à vocation populaire : il a 60 ans d’avance sur le premier Carrefour. Les grands magasins d’alors, – Samaritaine, Au Bon Marché, Grands magasins du Louvre, BHV, Galeries Lafayette, etc… vivant sur de faibles marges, ne pouvaient accorder de crédit et donc, ne s’adressaient qu’à des classes aisées. Outre les différents rayons consacrés à la bijouterie, à l’horlogerie, à l’ameublement, à la literie, aux textiles, à l’outillage de jardin, aux cycles, etc… on y trouvait toute une série d’espaces récréatifs généreusement ouverts à tous les visiteurs : une immense salle de spectacle de 3 800 places où se produisait régulièrement un orchestre de 125 musiciens, des halls d’exposition où l’on montrait des photographies en couleur et plusieurs salons de lecture aux bibliothèques bien garnies. Sans oublier une salle de cinéma où seront organisées plus de 7 000 séances gratuites entre 1897 et 1902.

L’achat à crédit était facilement consenti : le client allait alors chercher sa marchandise directement chez le fournisseur de Georges Dufayel … c’était autant de frais de gestion de stocks en moins. Le profit obtenu de cette formule lui permettait, entre autres, d’employer plus de 800 inspecteurs, sur Paris intra-muros, chargés de contrôler la bonne moralité de ces clients.

L’avantage avec les gens pauvres, c’est qu’ils sont beaucoup plus nombreux que les gens aisés. Et qu’ils ont toujours besoin de quelque chose. Or ça tombe bien : chez Dufayel, on trouve tout !

Résumé de Bernard Kapp. Chez Dufayel, on trouve tout ! Le Monde 28 09 1999

Marie Heurtin est née dix ans plus tôt à Vertou, en Basse Loire ; sourde et aveugle de naissance, ses parents se sont jusqu’alors refusés à l’abandonner à l’asile de fous de Nantes, la grande ville la plus proche. Mais dans le même temps ils n’ont pas su, pas pu entreprendre quelque travail que ce soit pour sortir leur fille de sa nuit, et ils ont d’ailleurs d’autres enfants dans le même cas. Le père se décide à emmener Marie chez les Filles de la Sagesse, des religieuses qui tiennent l’institution de Larnay, près de Poitiers où elles s’occupent de sourdes. Sœur Marguerite va prendre en charge Marie, avec une incroyable volonté et abnégation ; de quoi s’agissait-il ?

Le point de départ de la méthode consiste à donner à l’enfant, par des moyens ingénieux, la notion du signe, c’est-à-dire à lui faire saisir le rapport qui existe entre le signe et l’objet, à savoir entre l’objet palpé et le signe mimique qui le représente.

Abbé de l’Épée 1712 -1789, l’un des précurseurs de l’enseignement dispensé aux sourds

Marie n’avait apporté qu’un objet de chez elle, son doudou, (drôle d’objet pour un doudou) : un couteau. Pendant des mois Marguerite s’évertuera à lui faire faire le geste de déplacer un index perpendiculairement sur l’autre pour qu’il devienne le signe identifiant le couteau… de longs mois, en vain… à désespérer et puis, un jour, un rayon de lumière viendra éclairer la nuit et Marie répétera le geste. Elle avait compris ! l’essentiel avait été fait, il ne restera plus qu’à faire en sorte que la lumière ne quitte plus sa tête, que la soif d’apprendre vienne ouvrir les portes à l’enseignement de Marguerite : place avait été faite à l’apprentissage.

Louis Arnould, professeur à l’université de Poitiers publiera en 1900 Une âme en prison, maintes fois réédité et étendu aux cas de d’Anne-Marie Poyet en 1907 et Marthe Heurtin, sœur de Marie, en 1910, sous le titre Âmes en prison, l’École française des sourdes-muettes-aveugle. Le titre sera repris pour un film dans les années 1930. Larnay connaîtra une renommée internationale ; Marie Heurtin deviendra aussi célèbre que Laura Bridgman et Helen Keller aux États-Unis. En 2014, Jean-Pierre Améris réalisera Marie Heurtin avec Isabelle Carré et Ariana Rivoire.

7 02 1896                   Première radio aux rayons X sur le poignet d’un enfant touché par une balle : c’est le docteur américain Olivier Lodge, qui pratique.

24 02 1896                Henri Becquérel a déposé quelques jours plus tôt sur des plaques photographiques des sels d’uranium : mais le soleil ayant cédé sa place à la pluie, il a rangé ses plaques dans un tiroir et, en les ressortant, découvre qu’elles ont été impressionnées, et avec encore plus d’intensité que celles qu’il avait déjà exposées au soleil ! C’est donc que le minerai émet naturellement, sans cause extérieure, des rayons uraniques, nommée aujourd’hui radioactivité. D’où provient l’énergie nécessaire à leur émission ? Marie Curie en fera son sujet de thèse. Jusqu’alors, ce n’était qu’un minerai sans utilité : ainsi le formulait Le Nouveau Dictionnaire Universel de Paul Guérin.

1 03 1896                   Le général italien Baratieri a reçu l’ordre de marcher sur Addis Abeba : les 50 000 soldats éthiopiens de Menelik lui infligent une lourde défaite à Adoua, en Abyssinie : sur ses 17 500 hommes, 6 000 sont tués et 1 800 prisonniers. Le désastre eut un goût amer : Menelik avait financé l’équipement de son armée avec des crédits alloués par l’Italie !

L’Italie avait déjà tenté de conquérir en janvier 1887 l’Éthiopie pour agrandir la bande de terre aride qu’elle avait acquise le long de la Mer Rouge en 1869, transformée en colonie érythréenne en 1890 : les Italiens avaient alors été décimés dans la vallée de Dogali par les troupes du ras Alula. Ils revinrent à la charge par la voie diplomatique en 1889, en donnant à Ménélik un traité à ratifier dont les versions italienne et amharique diffèrent : dans le texte éthiopien, il est dit que Ménélik peut faire appel à l’Italie pour entretenir ses relations diplomatiques ; la version italienne rend, obligatoire cet intermédiaire. Ainsi, l’Éthiopie devenait protectorat italien. Quand Ménélik découvrit l’embrouille, il protesta, en vain. Ne restait dès lors plus que l’affrontement.

25 03 1896               La loi confère aux enfants naturels reconnus la qualité d’héritiers dans la succession de leur père et mère.

1 04 1896            Le Louvre se fait piéger – mais les poseurs du piège avaient déjà préparé leur défense : Monsieur le juge, voyons, c’était un 1° avril ! – en  achetant pour 200 000  francs-or la tiare de Saïtapharnès, un roi scythe dont la couronne avait prétendument été découverte en Crimée. L’acquisition fait grand bruit et l’historien d’art Salomon Reinach écrit, pour Le Figaro, une vie de Saïtapharnès. L’histoire fait le tour du monde et parvient jusqu’à Odessa, où vit Israël Rouchomovsky, orfèvre de son état. C’était lui, l’auteur de l’objet : il lui avait été commandé quelques années plus tôt par deux voyous qui l’avaient réglé rubis sur l’ongle : 7 000  francs. L’honnête artisan viendra à Paris revendiquer la paternité de la tiare, ce que les conservateurs du Louvre refuseront d’admettre … jusqu’à ce qu’il la refasse devant eux.

05 04 1896               A l’initiative de Pierre Frédy, baron de Coubertin, premier Jeux Olympiques à Athènes. Neuf sports au total, pour 43 épreuves, réservées aux seuls hommes. On compte 70 000 spectateurs.

On répète le passé, – sans craindre de l’enjoliver – : pour la création de la course du marathon, il fallait bien une belle histoire que l’on fit remonter à la fameuse bataille ; un grec, agriculteur et porteur d’eau à Amaroussi, Loïs Spiridon, gagna la course, en 2 h 58’50 ». C’est son ancien supérieur à l’armée qui vint le chercher ; lui-même, rencontrant des difficultés pour se faire accepter par ses futurs beaux-parents, trouva là l’occasion de se faire valoir, et, pour ce faire, n’hésita pas à recourir à ce qu’il faut bien appeler du dopage : un mélange d’alcool et d’hydromel… très efficace. Il fut fêté comme un héros antique et pût sans problème épouser sa belle. Le choix de la distance définitive sera, lui, tout britannique, en 1908, pour les JO de Londres : les 42.195 km sont la distance exacte qui sépare la terrasse est du château de Windsor de la loge royale du stade olympique de Shepherd’s Bush. L’Américain James Connoly prend l’or du triple saut, l’argent du saut en hauteur et le bronze du saut en longueur. Robert Garret, capitaine de l’équipe de Princeton, lanceur de poids, s’inscrit aussi pour le lancer de marteau auquel il s’est initié en arrivant à Athènes : il emporte l’or et fera de même pour le poids. Pour le 100 mètres, tous les coureurs sont debout sur la ligne, tous… sauf un, Thomas Burke, un américain qui met un genou et les deux mains à terre : c’est lui qui gagne, en 12″, l’état sablonneux de la piste ne permettant pas d’approcher le record du monde, alors de 10″8/10°. Le second arrive une seconde après lui. Il gagnera encore le 400 m. La France emporte cinq médailles d’or, quatre d’argent et deux de bronze, et arrive ainsi au quatrième rang des médaillés, derrière les Etats-Unis, la Grèce et l’Allemagne : l’or au 100 km vélo, une argent et une bronze pour Léon Flameng, vitesse individuelle vélo, contre-la-montre et 10 km pour Paul Masson, soit trois médailles d’or à lui seul,

En ces temps-là, on se souvenait encore du mens sana in corpore sano, culture et sport ne s’ignoraient pas ; l’helléniste Salomon Reinach avait eu l’idée d’organiser pour enrichir les JO , un voyage de découverte des principaux sites de la Grèce antique ; l’entreprise avait eu le soutien de la revue Le Tour du Monde et le concours des Messageries maritimes, qui, pour l’occasion, avaient refait une beauté au Sénégal et de nombreux athlètes français – Eugène-Henri Gravelotte, Henri Delaborde, Henri Calot [escrime], Léon Flameng et Paul Masson [cyclisme], Alphonse Grisel [athlétisme] s’étaient embarqués aux cotés des grands bourgeois médecins, avocats, enseignants, gros commerçants, dans une cohabitation heureuse.  Une fois commencés les Jeux, certains athlètes déserteront provisoirement les stades pour participer aux excursions culturelles. Un seul journaliste français avait fait le déplacement, Charles Maurras, pour dénoncer le cosmopolitisme de la manifestation, qu’il exècre. Il n’était pas à bord du Sénégal : Voyager en compagnie de Salomon Reinach, un juif, vous n’y pensez pas ? Sa passion nationaliste ne lui permettait pas de voir que ce n’était là que la fusée éclairante de la mondialisation à venir. Cosmopolitisme, si l’on veut, mais il est déjà un pays qui a refusé de faire le déplacement : la Turquie.

Image illustrative de l’article Alfréd Hajós

Le Hongrois Alfred Hajos, médaille d’or du 100 mètres nage libre, du 1 200 m nage libre, joueur de foot dans l’équipe nationale, champion de Hongrie en athlétisme : 100 mètres, 400 mètres, lancer du disque….

Les débuts des Jeux Olympiques - Série 1

Loïs Spiridon

 

Guglielmo Marconi, 22 ans, s’appuyant sur les travaux de Ducretet, Popov et Branly, brevette la TSF : Télégraphie Sans Fil, permettant de transmettre des messages en morse : les bateaux pouvaient enfin communiquer entre eux et avec la terre.

19 04 1896                 Création de ce qui va devenir une grande classique du vélo : la course Paris-Roubaix, l’enfer du nord, à l’initiative de deux patrons du textile, Théodore Vienne et Maurice Perez, soucieux de donner de la distraction aux milliers d’ouvriers et aussi d’acheter à bon compte la paix sociale.

6 06 1896                George Harbo et Frank Samuelsen, américains, fraîchement immigrés norvégiens, et donc fils de vikings, quittent New York à la rame, cap plein est : ils arriveront 55 jours plus tard aux îles Sorlingues (ou encore îles Scilly, anciennement Cassitérides car riches en minerai d’étain, à l’ouest de la Cornouaille anglaise). Poursuivant vers l’est il remonteront la Seine jusqu’à Paris. Pour le retour, ils pensaient prendre du bon temps en se reposant à bord du steamer sur lequel ils avaient chargé leur barque, quand, à l’approche du Cap Cod, au large de Boston, le charbon vint à manquer : ordre du commandant : tout ce qui est en bois passe à la chaudière ; les deux hommes ne purent s’y résigner : ils firent mettre à l’eau leur barque et terminèrent le voyage… à la rame.

16 06 1896                 A Lyon, consécration de la basilique Notre Dame de Fourvière.

À 23 heures, le paquebot anglais Drummond Castle s’échoue sur le récif des Pierres Vertes, au sud-est d’Ouessant, à l’ouest de Molène : la mer est pourtant calme, mais le brouillard à couper au couteau. Le commandant a très probablement sous estimé le très méchant courant de Promveur, et croit avoir déjà doublé Ouessant quand en fait il fait route sur Molène ; il fait seulement parer les canots de sauvetage sans les mettre à l’eau, sans savoir que la coque est très largement éventrée : quatre minutes après l’échouage, le navire coule à pic, entraînant la mort de 243 hommes et femmes : il n’y aura que trois survivants.

Ouessant est la bête noire des marins ; au début du XXI° siècle, 50 000 navires passent au large chaque année. La vitesse des courants y est très puissante, notamment celle  du Promveur, leurs rythmes sont décalés, la brume y est très fréquente.

Jusqu’à cet accident, deux phares y étaient en service : celui du Stiff, au nord-ouest, depuis 1700 construit sur ordre de Vauban, le plus ancien véritable phare après celui de Cordouan, et celui du Créac’h, de 45.2 m. de haut, dont les feux portent à 32 miles, en service en 1863.

Après cet accident, et aussi à cause de lui, trois autres phares seront construits : la Jument au sud, de 1904 à 1911, Kéréon au sud-est de 1906 à 1916 et Nividi à l’ouest, de 1912 à 1933. L’invention des ciments à prise rapide faciliteront les travaux, qui resteront malgré tout à hauts risques. On compte donc aujourd’hui cinq phares sur l’île d’Ouessant.

Tempête Ruzica au Phare de la Jument, Ouessant, Mer d ...

Tempête Ruzica du 8 février 2016 sur la Jument. Photo Matthieu Rivrin

8 8 1896                     L’Allemand Otto Lilienthal a déjà réalisé des centaines de vols sur ce que l’on nomme aujourd’hui une aile Delta : 7 mètres de long, une armature en osier et bambou revêtue de tissu léger et de cire, pour un poids d’une vingtaine de kilos. Il a lancé les bases du pilotage Ce jour-là, depuis Rhinover, une colline artificielle des environs de Berlin, il tombe de 17 mètres et se brise la colonne vertébrale : il mourra le lendemain. Juste avant de s’envoler, ses dernières paroles avaient été : Il est nécessaire qu’il y ait des victimes

16 08 1896                Jim Skookum, un indien Tagish du Klondike, en Alaska, prend de l’eau dans le Rabbit Creek, un bien joli ruisseau pour préparer l’orignal tué la veille, à partager avec ses trois compagnons blancs – deux hommes, une femme -, et ce sont des paillettes d’or qui scintillent dans l’eau limpide : de l’or, de l’or, de l’or ! C’est la seconde ruée vers l’or, après celle de Californie, quelques 50 ans plus tôt. C’est elle qui entrera dans l’histoire avce la littérature des Jack London, avec La ruée vers l’or, de Chaplin etc.. Ils vont jalonner quatre concessions, deux pour le découvreur et une pour chacun des deux autres hommes et vont les déclarer au poste de police à l’embouchure de la Fortymile River. Une semaine plus tard, la Rabbit Creek, rebaptisée la Bonanza (aubaine) Creek, est cernée de jalons. Les concessions vont se créer, se vendre, se revendre, entraînant la spéculation. Devenu riche, il profitera suffisamment de son argent pour se désocialiser, mais pas pour se déshumaniser et à sa mort, il léguera de belles sommes à sa sœur, à sa fille, à son neveu et, surtout, il créera le Skookum Jim Indian Fund, un fonds au bénéfice des Indiens du Yukon.

La plupart des prospecteurs débarquaient d’abord à Skagway, en Alaska, ou dans la ville voisine de Dyea, à l’embouchure du canal Lynn, au fond du golfe de Juneau. De là, seuls deux chemins menaient vers Dawson : le col Chilkoot – 2 225 m. – ou le col White – 888 m. -. Une carte géographique de l’époque commentait sobrement dans la manière western : Quel que soit le chemin que vous avez emprunté, vous regretterez de ne pas avoir choisi l’autre ! Les dernières pentes étaient trop escarpées pour qu’on puisse envisager leur passage par des animaux bâtés : donc chacun portait son barda, lequel devait permettre de pouvoir tenir un an ! – c’est la règle qu’avaient fixé les autorités pour éviter les famines de l’autre coté du col -. Le col White avait été surnommé Dead Horse Trail : plus de 3 000 chevaux y avaient succombé. Le 3 avril 1898, une série d’avalanches fera 69 mort sur les pentes du Chikoot Pass. De l’autre coté, on trouve les sources du Yukon, qu’il faut encore descendre sur 800 km pour arriver à Dawson City, proche des gisements d’or, sur le 64° parallèle, à l’est de la frontière entre le Canada et l’Alaska, c’est-à-dire en territoire canadien. Globalement, cette ruée vers l’or engagera beaucoup plus d’argent qu’elle n’en rapportera : très nombreux furent les prospecteurs qui ne trouvèrent rien du tout.

Focale des récits d’aventure, les écrivains s’en emparèrent, suivis rapidement des metteurs en scène ; au premier rang et des plus connus, Jack London, qui fut lui-même de la ruée, avec L’appel de la forêt, Croc Blanc, – tous deux repris au cinéma – la Face perdue, Radieuse aurore, en 1910, Belliou la fumée, 1904, et encore Klondike du Canadien Pierre Berton, et encore, publié un siècle après avoir été écrit – en 1989 ! – Le Volcan d’or de Jules Verne ; et, pour le cinéma, La ruée vers l’or de Chaplin, La Piste 98 de Mae West, Je suis un aventurier, d’Anthony Mann, en 1954…

26 08 1896                  Un comité arménien occupe la Banque Ottomane d’Istanbul pour attirer l’attention des puissances sur les massacres dans l’est du pays : les milices armées de bâtons en tuent 10 000.

6 10 1896                    A Brest, lancement du Gaulois, le premier cuirassé tout acier.

25 10 1896             Inauguration de la Verrerie d’Albi, première coopérative ouvrière dans l’industrie [6] : c’est l’aboutissement d’un très intense conflit social, vieux de quatre ans : le 4 août 1892 la Compagnie des mines de Carmaux avait licencié Calvignac, ouvrier socialiste élu quelques semaines auparavant maire de Carmaux… grèves, démission d’un député, – ce qui permit à Jean Jaurès d’être élu -, démission d’un gouvernement : les luttes ouvrières sont nées à Carmaux.

1896                       Un raz de marée au Japon fait 27 000 morts et chez nous la mer recouvre l’île de Sein. Première bande dessinée aux États-Unis.

La Riker Electric Vehicle Company of Brookyn, de New York, lance la Riker, première voiture électrique. Elle en produira à peu près 1 000 exemplaires, atteignant la vitesse de 65 km/h avec une autonomie de 80 km. Les performances obtenues avec le pétrole et son faible coût lui couperont les jambes.

Première carte précise du Mont Blanc, de Kurz et Infeld. Des fêtes somptueuses accueillent à Paris le tzar Nicolas II et la tzarine Alexandra. Cézanne peint le Lac d’Annecy : le Château de Duingt vu de Talloires. Le tableau est au musée Guggenheim de New York.

Duingt peint par Cézanne - Chaque homme dans sa nuit

Georges Méliès tourne ses premiers films. Le coureur cycliste gallois, Arthur Linton meurt 15 jours après sa participation à Bordeaux Paris, créée 6 ans plus tôt : c’est le premier décès dû au dopage : il s’agissait alors de morphine. Des inspectrices britanniques du travail font un rapport sur la dangerosité de l’amiante.

La Chine a perdu sa suzeraineté sur l’Annam au profit de la France en 1874. Par le traité sino-russe de 1896, la France s’est encore assuré des privilèges économiques – chemin de fer, mines, commerce -, sur les trois provinces méridionales de la Chine : le Yun-nan, les deux Kouang et le bail de Kouang-tcheou-wan. Paul Doumer, à la suite de Paul Bert, Constans, et Lanessan, devient gouverneur de l’Union Indochinoise : il va entreprendre nombre de grands travaux durant ses 5 ans de gouvernement : pont géant sur le Fleuve Rouge, construction des premiers chemins de fer : 850 km, de Haïphong, en Indochine française à Yunnanfu, capitale du Yunnan, en Chine : 385 km en colonie française, et 465 de Lao Cai, ville frontière à Yunnanfu. Il sera inauguré le 31 mars 1910, ayant tué au travail et par le paludisme 12 000 coolies sur les 60 000 engagés pour construire la voie qui enjambe 3 400 ouvrages d’art – pont, viaducs, aqueducs (pour l’alimentation en eau des locomotives), et tunnels, ceci pour la seule partie chinoise de l’ouvrage, sur laquelle l’écartement est de 1 mètre au lieu d’1.5 mètre : d’où son nom le petit train du Yunnan. Paul Beau succédera à Paul Doumer en 1902. Le but économique de cette réalisation était de permettre l’exportation du maïs que les paysans auraient dû commencer à cultiver pour remplacer le pavot ! La dose de candeur était vraiment trop forte et bien sûr, cela ne se passa pas ainsi. Par contre, c’était de la bonne ouvrage. Ironie de l’histoire : cinquante ans plus tard, les communistes utiliseront ce train pour approvisionner le Vietminh dans leur soulèvement contre la France, et tous les ouvrages résisteront tant aux bombardements français qu’aux actions des commandos.

Le colonialisme prenait sa vitesse de croisière, les colons prenaient femme, avec un paternalisme qui nous est devenu aujourd’hui difficilement supportable :

C’est moi qui suis sa petite
Son Annana, son Annana, son Annamite
Je suis vive, je suis charmante
Comme un p’tit z’oiseau qui chante.
Il m’appelle sa p’tite bourgeoise
Sa Tonkiki, sa Tonkiki, Sa Tonkinoise
D’autres lui font de doux yeux
Mais c’est moi qu’il aime le mieux.

Vincent Scotto. Les paroles seront réécrites par Georges Villard en 1906. Une nouvelle version sera chantée par Mistinguett puis par Joséphine Baker

On peut dire la même chose, mais en plus chic :

Celle que j’aime, à présent, est en Chine ;
Elle demeure avec ses vieux parents,
Dans une tour de porcelaine fine,
Au fleuve Jaune, où sont les cormorans. 

Elle a des yeux retroussés vers les tempes,
Un petit pied, à tenir dans la main,
Le teint plus clair que le cuivre des lampes,
Les ongles longs et rougis de carmin.

Théophile Gautier    Chinoiseries.

Le sultan turc Abd-ul-Hamid se livre au massacre de 300 000 Arméniens.

Un mouvement insurrectionnel contre la colonisation française se déclenche à Madagascar où le résident général Laroche est dépassé : Paris envoie le général Gallieni, qui a déjà fait ses classes au Soudan et au Tonkin : il fait fusiller les meneurs, réprime en tâchant de limiter les dégâts à la base : on parlera tout de même de 10 à 100 000 morts. Trois ans plus tard la pacification était achevée, à part une poche dans l’extrême sud.

6 01 1897                   Inauguration de l’Opéra de Manaus, au cœur de l’Amazonie, avec la Gioconda de Ponchielli interprétée par une troupe italienne de lyrique : 1 600 invités-spectateurs. L’animateur principal de ce délire mégalomaniaque : Edouardo Ribeiro, gouverneur de l’État d’Amazonie : il lui avait suffi d’instaurer une taxe de 20 % sur les exportations de caoutchouc pour financer tout ça. Les travaux ont duré 15 ans, car tout le matériel est venu d´Europe, l’architecte et les pierres du Portugal, les marbres de Carrare, les céramiques et les tuiles pour la coupole d´Alsace, les lustres du foyer de Murano, l’infrastructure métallique de Glasgow… même les fresques représentant des scènes de la forêt amazonienne venaient d’Europe. Le rideau de scène avait été peint à Paris par le brésilien Crispim do Amaral, représentant la rencontre du rio Negro et du rio Solimoes, en aval de Manaus, avec entre les deux, Yara, la déesse du fleuve. Le parquet de la salle de bal est une marqueterie de 12 000 pièces de bois précieux, le macacauba clair pour représenter les eaux jaunâtres du rio Solimoes et le jacaranda brun foncé pour les eaux chargés de sable noir volcanique du rio Négro.

Des goûts de nouveaux riches, qui ont donné ce style dit éclectiqueThérèse Aubreton.

Le téléphone et l´électricité étaient arrivés à Manaus avant Rio de Janeiro et Sao Paulo, les bordels pour les fauchés comme pour les riches, c’est moins sûr. L’architecture de fer fait-elle fureur à Londres comme à Paris ? on fait construire une kyrielle de kiosques métalliques sur le port. En 1850, Manaus comptait 5 000 habitants, en 1900, 70 000. La flambée du caoutchouc avait commencé vingt ans plus tôt : en 1878, sur les 800 000 habitants de la ville de Ceara, 120 000 étaient partis pour Manaus, mais seulement 60 000 y arrivèrent. Les seringueros avaient un statut plus proche de l’esclavage que du travailleur salarié. En 1890, le caoutchouc représentait 10 % des exportations du Brésil, en 1910, 40 %, presque autant que le café. Le territoire d’Acre, arraché par la force à la Bolivie, était le principal fournisseur. Le boom prit fin en 1913, quand les plantations de Ceylan et de Malaisie se mirent à tourner à plein régime.

6 02 1897                   Jean Lorrain, critique littéraire a éreinté le premier recueil de Marcel Proust Les plaisirs et les jours, dénonçant au passage sa liaison avec Lucien, fils d’Alphonse Daudet. Marcel Proust le provoque en duel au pistolet : chacun tire une balle au sol et on en est quitte pour l’honneur. Tout fout le camp !

17 04 1897                 Les Crétois se sont révoltés contre la tutelle ottomane. La Grèce envoie 1 500 hommes en Crète et une flottille empêche la flotte turque de quitter le Bosphore : l’empire ottoman déclare la guerre à la Grèce : un mois suffira à mettre les Grecs à genoux : ils perdront des territoires sur le nord et auront surtout une amende astronomique de 4 millions de £ turques à verser, quand ils n’ont pas le premier rond. Le diadoque – prince héritier – Constantin, alors à la tête de l’armée est tenu pour responsable et doit s’exiler avec son épouse, la Reine Sophie, sœur du Kronprinz qui a ouvertement pris le parti des Turcs. La France contribuera amplement au redressement de l’armée grecque.

4 05 1897                   Incendie du bazar de la Charité à Paris : 135 morts, principalement des femmes ; à l’origine, sans doute un échauffement de la pellicule d’un appareil de projection : Louis Lumière trouvera vite le procédé pour neutraliser cette chaleur. Parmi les victimes, la duchesse Anne d’Alençon, sœur de Sissi, – Elisabeth d’Autriche –. Fiancée à Louis II de Bavière avant que d’épouser le duc d’Alençon, petit fils de Louis-Philippe, elle avait passé plusieurs années dans une maison de santé qui pouvait cacher sa passion dévorante pour un médecin marié et père de famille. Sa conduite héroïque lors de cet incendie suscita l’amiration de tous. Lors de ses funérailles, sa nièce, elle aussi Elisabeth, rencontre Albert de Belgique, qui, peu après fera très pudiquement sa demande en mariage : Croyez vous que vous pourriez supporter l’air de la Belgique ? Elle deviendra la grande reine Elisabeth de Belgique.

Une telle affaire – 135 morts, pour la plupart de la bonne bourgeoisie quand ce n’est de l’aristocratie : le ressenti n’est pas le même que pour des mineurs asphyxiés par un coup de grisou – allait tenir l’affiche pendant des semaines, avec, comme un avant-goût entre l’affaire Dreyfus et le naufrage du Titanic ; qu’on en juge :

Le 4 mai 1897, vers 4 heures et demie de l’après-midi, le petit Paul Morand, accompagné de sa grand-mère qui était venue le prendre comme chaque jour à la sortie de l’école, regagne son domicile rue Marignan, près des Champs-Elysées. Passant par la rue Jean-Goujon, le futur écrivain est témoin d’un des faits catastrophique les plus célèbres du siècle : l’incendie du Bazar de la Charité, qui fit quelque 120 morts.

Cette institution avait été fondée en 1885 par des membres de la haute société catholique. Le président en était le baron de Mackau, le secrétaire le baron Robert Oppenheim et le comité d’organisation comptait pareillement des représentants authentiques de l’aristocratie. Chaque année, au printemps, le Bazar rassemblait un certain nombre d’œuvres de charité (Petites Sœurs de l’Assomption, écoles libres de la paroisse Saint-Louis-en-l’Isle, cercles catholiques d’ouvriers, œuvres des enfants et des jeunes filles aveugles de Saint-Paul, etc.), lesquelles disposaient chacune d’un comptoir où s’affairaient des dames patronnesses offrant à la générosité des visiteurs les objets variés que le comité avait réunis. Cette pieuse et charitable manifestation représentait aussi une des dates les plus importantes du calendrier mondain, un des lieux de rendez-vous les plus élégants et les plus aristocratiques, dixit L’Éclair. Sous le couvert de la charité, bien des choses étaient permises qu’en toute autre occasion prohibait le code mondain. Moyennant une poignée de louis, la jeune et jolie baronne de Z… laissait ses adorateurs déposer sur sa joue un baiser. C’est pour mes pauvres, disait-elle en rougissant de bonheur.

Cette année-là, le Bazar s’était installé sur un terrain vague de la rue Jean-Goujon, non loin du pont de l’Alma. Sur 80 mètres de long et 20 mètres de large, on avait reconstitué en bois une vieille rue de Paris, dans un décor moyenâgeux, chaque comptoir ayant son enseigne pittoresque, l’Écu d’argent, le Pélican blanc, le Lion d’or, etc. Dans un coin du bazar, une nouveauté dont on attendait un grand succès : un appareil de cinématographe. On accédait à la salle de projection par un tourniquet, moyennant une pièce de 50 centimes. Le tout était surmonté d’un vaste vélum, qui rendait en ces journées ensoleillées la chaleur étouffante.

On comprend que le lieu insolite et élégant, la concentration de tant de jolies femmes et finalement la catastrophe qui s’abat sur ce Moyen Âge de carton-pâte aient inspiré à Paul Morand une de ses nouvelles – Bazar de la Charité – où l’on peut lire la description la plus saisissante du sinistre, au milieu de l’intrigue imaginaire du conte : … Clovis se retourna et vit une flamme se dresser sur l’estrade. Elle s’enrubanna autour du cinématographe qui, dans un grésillement instantané, se mit à fondre avec toutes ses pellicules. Les gestes qu’on pouvait faire pour se protéger ou pour fuir arrivaient trop tard, car l’incendie avait déjà lancé son coup de gueule au ciel, ses griffes à travers la foule. Le vélum tendu au-dessus du Bazar se gonfla d’air chaud comme une montgolfière, fit craquer ses cordages, tendit une vaste bannière mouchetée de jaune, puis de roux, enfin de noir, qui se perfora, avant de se déchirer. Les têtes levées, aveuglées par le soleil, ne voyaient pas que le plafond de toile brûlait ; ce ne fut que lorsqu’il eut cédé au passage de l’appel d’air, qu’il fléchit sous son poids et se rabattit sur les assistants. Avant de comprendre qu’ils allaient être rôtis, avant de chercher une issue, ceux-ci reçurent l’averse de feu sur les épaules. Les ruches et les festonnés, la paille des grands chapeaux, la mousseline des robes, le taffetas des volants et la soie des ombrelles, les voilettes, les rubans et les plumes, l’organdi et la percale, tous les tissus légers comme des vapeurs qui habillaient les corps des femmes, heureuses de s’abandonner à un précoce été, s’allumèrent comme des feux de joie, flambèrent dans l’air tiède, imprégné de parfums exquis et de lotions ambrées.

Cet incendie mémorable ne vaut pas seulement pour son intérêt littéraire. Il s’offre à l’historien, ainsi que d’autres faits divers exemplaires, comme un catalyseur : la réaction qu’il provoque dans la société de l’époque révèle des réalités profondes brutalement mises à nu. Le journal – et spécialement le quotidien – qui est alors à son apogée, régnant sans partage sur les médias, amplifie la réaction jusqu’au moindre village. D’une rumeur les linotypes désormais font un vacarme ; le feu n’est plus circonscrit à un quartier de Paris, c’est tout le pays qui s’embrase. Le journal diffuse les horreurs du charnier, relatant jour après jour les détails les plus intimas et les plus épouvantables. L’effroi puis la commisération laissent bientôt place aux commentaires discordants ; l’union sacrée devant la mort s’abolit, le conflit des interprétations éclate au-dessus des tombes à peine refermées. L’événement devient une nourriture idéologique ; les sauveteurs ont tiré les baronnes du feu au profit des doctrinaires. L’incendie de la rue Jean-Goujon déclenche dans la presse une effervescence qui va durer tout au long du mois de mai, pendant que sur les lieux du sinistre, devenus lieux de pèlerinage, des camelots vendent des complaintes fraîchement imprimées aux badauds :

L’or affluait au milieu des sourires,
De jolis doigts le faisant ruisseler,
Quand tout à coup vibre un cri de délire :
Dans le bazar le feu vient d’éclater.

Comme disait L’Éclair, en matière de poésie, la hâte est mauvaise conseillère.

Si l’incendie du Bazar provoque un tel flux de commentaires plus ou moins rimes, c’est certainement en raison de son ampleur et de sa brutalité. Toutefois, comme on le fera remarquer, les autres grandes catastrophes – celles des mines par exemple – ne donnent pas lieu à tant d’émotion. C’est l’identité sociale des victimes, presque toutes issues de la noblesse ou de la haute bourgeoisie ; c’est aussi l’écrasante majorité de femmes parmi elles qui sont la cause du retentissement de ce fait divers : La Mort a, cette fois encore, écrivait Edouard Drumont, choisi les têtes les plus charmantes et les plus nobles. Rien n’y manque, pas même une archiduchesse, la sœur de l’impératrice d’Autriche… Le contraste violent entre les toilettes pimpantes, les visages rayonnants, les êtres contents de vivre et promis au bonheur, et l’effroyable catastrophe devient un cliché sous la plume de tous les journalistes, avant de devenir un thème de réflexion politique et métaphysique.

La rencontre imprévue de la Beauté (une assemblée de femmes du monde, élégantes) et de la Mort (soudaine, hasardeuse) fascine d’autant plus qu’elle est un des grands thèmes du romantisme, tel que tout le XIX° l’a illustré – mais un thème qui, dans les vingt dernières années de ce siècle, s’est paré de toutes les obsessions du décadentisme. La peinture de Gustave Moreau, qui reprend en chacune de ses œuvres le thème de la fatalité du Mal et de la Mort, incarnés dans la Beauté féminine, les eaux-fortes de Félicien Rops – pour qui le Mal est incarné dans la femme -, la littérature de Huysmans, de Barbey, de Villiers de l’Isle-Adam, celle de Jean Lorrain, de Marcel Schwob, du jeune Barrés mélangent à l’envi fleurs et supplices. Barrés écrivait dans ses Cahiers : Il y a dans ces imaginations de supplices je ne sais quelle sombre et étrange volupté que l’humanité savourera avec délice pendant des siècles.

Cette fin de siècle est en effet sadique. Sa littérature et son art se complaisent dans les spectacles d’horreur, les scènes frénétiques, la description des perversions rares, le goût du sacrilège : Le meurtre, le viol, le vol, le parricide / Passent dans mon esprit comme un farouche éclair, écrivait Maurice Rollinat, ce sous-Baudelaire, tandis que Renée Vivien osait : Je savoure le goût violent de la mort.

Or il est patent qu’entre les récits journalistiques sur l’incendie du Bazar et cette littérature décadente il existe des liens profonds. La complaisance avec laquelle les journaux de l’époque décrivent non seulement le drame mais surtout ses suites : le transfert des cadavres plus ou moins calcinés de la rue Jean-Goujon au palais de l’Industrie où ils sont exposés pour la reconnaissance par les familles, la description minutieuse des dépouilles, le tri des objets trouvés, les scènes de lamentation témoignent d’une évidente propension au sadisme. Ajoutons qu’en ce siècle où triomphe l’esprit objectif, scientifique, statistique, la curiosité malsaine du journaliste se masque d’une prétention à la froideur de la médecine légale – qui ne fait qu’accentuer l’horreur grand-guignolesque de ses articles.

[…]      Toute cette presse morbide, nécrophile, fétichiste, qui se réclame de la science et de l’amour du genre humain pour mieux savourer le carnage, favorise, sans le savoir, l’assimilation de la Femme et de l’Enfer – comme tout le romantisme noir contemporain. L’amour et la volupté, la douleur et l’amour s’appellent les unes les autres dans notre imagination, dit le Barrés de Du sang, de la volupté et de la mort.

L’attraction-répulsion du sexe opposé se traduit par l’ambivalence des attitudes en face des victimes. Après qu’on les a dénudées, fouaillé leurs entrailles et qu’on les a réduites à la plus funèbre des nomenclatures, voici qu’on se porte à leur secours. En quelques heures, la rumeur se propage que les hommes présents au moment de l’incendie, ne pensant qu’à leur propre fuite, ont tout mis en œuvre pour se tirer des flammes, n’hésitant pas à bousculer, à piétiner, à jouer de la canne et du poing pour se frayer le passage, au détriment des femmes livrées au feu.

Au 16 mai 1897, on fait les comptes. Quelque 121 personnes ont péri pendant ou des suites de l’incendie. Sur les 116 identifiées, 110 étaient de sexe féminin et 6 seulement de sexe masculin. Cette disproportion encourage la rumeur selon laquelle les hommes présents se sont conduits comme des brutes. C’est maintenant un fait malheureusement avéré, écrit La Libre Parole du 16 mai, que, dans la catastrophe du Bazar de la Charité, les hommes ont eu la plus déplorable attitude. Il n’est pas douteux que quelques-uns se sont, à coups de poing et à coups de canne, frayé un chemin à travers les groupes de femmes affolées. Les anecdotes, dès lors, vont bon train sur ce que L’Intransigeant appelle les actes de férocité commis au Bazar de la Charité, par les francs-fileurs du grand monde. L’Éclair trouve la formule : il s’agit d’un Azincourt féminin. On récolte les témoignages : Les femmes qui ont pu échapper aux flammes, revenues de leur stupeur, commencent à parler aujourd’hui ; elles attestent la lâcheté des hommes et leur brutalité. On s’avise que des chapeaux d’ecclésiastiques ont été retrouvés sur le lieu du sinistre, que leurs propriétaires n’ont eu garde de venir réclamer ; on narre qu’un jeune homme, qui avait conduit deux dames de ses amies au Bazar, s’est esquivé au bon moment, puis, rendu à son cercle tranquillement, a déclaré à voix haute : En ce moment, les petites femmes de Paris sont en train de griller. Les particules deviennent élémentaires. (Gil Blas) ; un valet de pied raconte qu’une amie de sa maîtresse a eu l’épaule démise par un coup de canne d’un monsieur, qu’un autre a mordu l’oreille d’une jeune fille, que des malheureuses soignées à l’hôpital ne cessent de répéter dans leur délire : Voici encore des hommes qui vont me piétiner…. Il n’est bientôt bruit que de la lâcheté des hommes présents, de leur cynisme et de leur férocité. Selon des rapports de police, inconnus des journaux, certains assurent que le duc d’Alençon [le beau-frère de Sissi] s’est servi de sa canne et même d’un stylet pour écarter ceux qui entravaient sa fuite. Cela se répète et on croit devoir en faire part sans autre affirmation.

La légende des Gardénias s’impose. Plusieurs journaux s’amusent et s’indignent de ces jeunes élégants, la fleur à la boutonnière, qui ont manqué à tous leurs devoirs. On distribue dans la rue des placards pour brocarder le royal fuyard, le Baron d’Escampette, l’art et la manière de se tirer des pieds sans se les faire griller, les chevaliers de la Frousse…

Cette attitude de lâcheté dénoncée, quelques commentateurs tentent d’en chercher la cause dans les transformations des mœurs. Furetières, dans Le Soleil, déplore ainsi que le culte de la femme s’affaiblisse – mais il en rend responsables les femmes elles-mêmes : Lors du premier congrès féminin, je m’élevai avec force contre les velléités révolutionnaires de quelques-unes des meneuses qui trouvaient insultante la politesse des hommes à l’égard des femmes. Il y a désormais, dit-il, trop de familiarité entre les jeunes gens et les jeunes filles : la promenade en commun, à cheval, à bicyclette, la promiscuité d’une existence de camaraderie laissent prévoir pour demain une concurrence sur le marché de l’emploi, alors qu’il convient d’épargner à la femme un travail contraire à sa nature ou qui peut contrarier sa mission providentielle : la maternité.

Dans Le Temps, néanmoins, on note que la guerre des sexes risque de s’étendre à toute la société. Voici qu’à l’École des beaux-arts, où tout récemment on avait admis les femmes à certains cours, un brutal charivari a été organisé contre le deuxième sexe, nécessitant l’intervention de la police. Une bonne partie de la presse défend les étudiants : une femme architecte, a-t-on idée !

Que la femme reste femme, et les hommes resteront chevaleresques – telle est la morale de la fable. Mais qu’est-ce que rester femme ? Probablement, ressembler à ce portrait que l’on doit à Hervé de Kerohant, rédacteur au Soleil : Oui, dans toutes les classes de la société, la femme sait être héroïque parce qu’elle a du cœur. La tête est souvent légère – tête de linotte – mais le cœur est bon ; et c’est le cœur qui inspire l’esprit de sacrifice, qui suggère les actes de dévouement et d’abnégation. Victor Hugo a écrit là-dessus un de ses plus beaux vers : Quand tout se fait petit, femmes, vous restez grandes.

Le débat sur la valeur des femmes et la couardise des hommes tourne court cependant. Car les hommes dont il s’agit ne sont pas n’importe qui, ce sont des hommes de la haute comme on dit. C’est pourquoi d’autres voix s’emploient bientôt à démolir la rumeur. Le Gaulois entreprend une grande enquête auprès des rescapés de l’incendie – hommes et femmes – et établit le caractère mensonger, en tout cas exagéré de la rumeur. Peut-être y a-t-il eu quelques mauvais gestes dus à la panique, ils ne furent qu’exceptionnels. La question devient alors sociale et politique, la guerre des sexes va laisser place à la lutte des classes : Eh bien ! écrit Le National, le sang de ces victimes crie et veut être vengé. Si les Parisiens tenaient entre leurs mains les distingués et sélects personnages qui n’ont pas seulement lâché les femmes à côté desquelles ils flirtaient une minute avant mais qui les ont abominablement sacrifiées pour s’échapper de la fournaise, si les Parisiens les tenaient, ils auraient vite fait de leur appliquer la loi de Lynch. L’article s’intitule Les Muscadins impunis.

Aux dames du Bazar survivantes qui reviennent sur leurs premières déclarations et affirment la parfaite dignité de la conduite des hommes présents, Henri Rochefort dans L’Intransigeant rétorque : Ces dames savent que les individus dont elles font leur société et qu’elles donnent quelquefois pour maris à leurs filles sont ce qu’on peut rêver de plus lâche, de plus abject et de plus méprisable ; mais elles continueront tout de même dans l’intérêt de la religion et de l’aristocratie, à feindre de croire à leur honorabilité.

La lâcheté des petits Messieurs, comme dit La Patrie, exprime moins les faiblesses du sexe masculin que le déclin, irréversible, des anciennes classes dirigeantes : à cette lâcheté, la presse républicaine, en effet, se plaît à opposer la bravoure et la témérité des enfants du peuple dans la personne des généreux sauveteurs, ces fugitifs de la une, vers qui les ferveurs populaires vont se porter quelques semaines durant.

Dans les jours qui suivirent le sinistre, la presse s’était déjà fait l’écho de quelques voix discordantes, contredisant cette belle unanimité dans la commisération dont les éditorialistes faisaient leur morceau de bravoure. Deuil de riches ! entend-on ici et là, devant les décombres calcinés. Dans un article retentissant, intitulé Esprit de classe, Georges Clemenceau dénonce, le 19 mai dans L’Aurore, la récupération que l’État et l’Église font de l’affreux sinistre dans l’intérêt de l’esprit de classe. Il déplore qu’on s’émeuve inégalement en face des victimes du coup de grisou et des victimes du Bazar, comme si pour celles-ci il y avait un criminel contre-sens de la destinée alors que pour celles-là, il n’y [a} rien d’extraordinaire qui suscite plus de deux jours de plaintes banales et d’aumônes bruyantes. Il termine par l’image antagonique des muscadins fuyards et des sauveteurs issus du peuple : Voyez ces jeunes gens du grand monde qui frappent à coups de canne, à coups de bottes les femmes affolées, pour s’esquiver lâchement du péril. Voyez ces domestiques sauveteurs. Voyez ces ouvriers, venus de hasard, qui exposent héroïquement leur vie, le plombier Piquet, qui sauve vingt créatures humaines et, tout brûlé, rentre à l’atelier sans rien dire. Méditez là-dessus, si vous pouvez, derniers représentants des castes dégénérées et gouvernants bourgeois de l’esprit de classe.

Pendant plusieurs jours, les quotidiens républicains donnent à profusion dans l’hagiographie populaire. On trace le portrait des sauveteurs : le plombier Piquet, reparti à son atelier après avoir arraché du feu vingt personnes, sans s’apercevoir qu’il avait le visage balafré d’horribles brûlures ; le cocher Eugène Georges, le héros qui, au moins dix fois, probablement plus, pénétra dans le brasier de la rue Jean-Goujon ; le cuisinier Gaumery de l’hôtel du Palais qui, après avoir descellé les barreaux d’une fenêtre donnant sur le terrain vague qui séparait l’hôtel des bâtiments du Bazar, fît passer des dizaines de femmes par cette issue inespérée ; le cocher Vast ; le palefrenier Trosch ; le vidangeur Dhuy, etc., c’est la généreuse vaillance des enfants du peuple, que Le Jour entend célébrer, en organisant en leur honneur un banquet des sauveteurs. Et c’était le peuple – le peuple anonyme qui dans la personne de ces vaillants de rencontre, révélait par l’héroïsme de quelques-uns des siens, passants obscurs, inconnus et ignorés, qu’il est le dépositaire du principe d’action et de vie.

Le 20 mai, le banquet des sauveteurs a donc lieu, dans la salle du Gymnase de la rue Huyghens. Il a été, commente le chroniqueur du Jour, des plus brillants. Musique, discours, toasts : le principe ne soulève aucune objection.Toutefois les interventions de quelques orateurs attirent les foudres de la presse de droite, qui s’en prend aux malotrus de la libre pensée, aux sales communards qui ont pris la parole et ont essayé d’insulter Dieu et les prêtres.

Le Soir, qui exprime l’avis des classes dirigeantes, fustige, le 22 mai, la campagne de presse qui, sous prétexte de glorifier les petits, couvre de boue ceux qui n’ont pas eu la chance de naître plombiers ; s’en prend aux polémiques vaines et inconsidérées, déchaînées au sujet d’une catastrophe qui ne comportait pas de déductions politiques et sociales. Qu’on en finisse ! Les uns et les autres – peuple, bourgeoisie et aristocratie – ont fait leur devoir : l’oligarchie du courage n’est pas plus tolérable que celle de la politique, et, pour augmenter la ration d’éloges qui revient aux vidangeurs, on n’a pas le droit de prendre sur celle des fils de croisés.

Le conflit de classes, toutefois, se donne encore libre cours lors d’une séance à la Chambre, à la fin de mai. L’intervention d’Albert de Mun, député et grand orateur catholique, provoque l’hostilité de l’extrême gauche, qui lui rappelle son passé de versaillais contre la Commune : Vous avez insulté nos cadavres, lui lance l’ancien communard Pascal Grousset. Le comte de Mun, ce pourvoyeur de mitrailleuses, oublie trop facilement, commente La Petite République, que ce sont les fils des communards qu’il a fait massacrer qui sont seuls capables aujourd’hui de sauver du danger les femmes et les filles de toute son aristocratique bande.

Dans le débat qui suit l’incendie, le conflit des classes, pourtant vif, cède néanmoins devant le conflit métaphysique. Ou plutôt, dans une large mesure, la lutte des classes s’exprime à travers la question religieuse. À la veille de l’affaire Dreyfus dont l’un des aboutissements sera la séparation des Églises et de l’État, la France est toujours profondément divisée entre catholiques, qui se réclament généralement des valeurs de l’Ancien Régime, et libres penseurs, qui offrent leur solide soutien au parti républicain. Depuis 1879, c’est-à-dire depuis que Mac-Mahon a quitté la présidence, la République, on le sait, a été laïcisée progressivement, au grand dam du parti clérical. C’est ce grand péché de la France, fille aînée de l’Église, qui se trouve cinglé par le R. P. Ollivier, dominicain, lors de la cérémonie commémorative de Notre-Dame, à laquelle assistent, le 8 mai, le président de la République, Félix Faure, et des membres du gouvernement Méline.

Le P. Ollivier saisit l’occasion – trop belle en vérité – pour réaffirmer la vocation catholique de la France. Si Dieu a permis cet épouvantable incendie, c’est qu’il a voulu avertir le peuple de ce pays. Il a voulu donner une leçon terrible à l’orgueil de ce siècle, où l’homme parle sans cesse de son triomphe contre Dieu. Le dominicain, faisant allusion à la cause immédiate du sinistre, dû, pense-t-on, à l’éclatement d’une lampe de cinématographe, ne craint pas d’ironiser sur les conquêtes de la science, si vaines quand elle n’est pas associée à la science de Dieu. Le siècle scientiste est puni : De la flamme qu’il prétend avoir arrachée de vos mains comme le Prométhée antique, vous avez fait l’instrument de vos représailles. En présence des représentants athées et francs-maçons de la III° Répu­blique, le dominicain impétueux dénonce la cause profonde de la catastrophe : La France a mérité ce châtiment par un nouvel abandon de ses traditions. Au lieu de marcher à la tête de la civilisation chrétienne, elle a consenti à suivre en servante ou en esclave des doctrines aussi étrangères à son génie qu’à son baptême. La France ayant pris le mauvais chemin de l’apostasie, l’ange exterminateur a passé.

Le sacrifice des innocents devait avoir un sens : régénérer la France pécheresse. Le thème va inspirer d’inépuisables gloses ainsi que des œuvres de patronage, s’efforçant de mettre en alexandrins le sermon du P. Ollivier. Citons, par exemple, L’Incendie du Bazar de la Charité, mystère en deux tableaux, du chanoine L. M. Dubois, publié par la Librairie salésienne, en 1899. Dans ce mystère mirlitonesque, destiné aux pensionnats à clientèle distinguée, le bon chanoine s’efforce de démontrer, à la lueur de l’incendie, que la France doit revenir, repentante, à la foi de ses pères. Après quelques dialogues évanescents, l’Ange de l’expiation donne la morale de l’histoire :

Ah maintenant de deuil que votre cœur s’emplisse ;
Recueillez tout le sang versé dans un calice.
Le Seigneur a fauché sa divine moisson,
Dans un monde incroyant, il a pris sa rançon.

C’est aussi ce qu’exprimait La Croix, au lendemain de la catastrophe – une catastrophe si soudaine, si extraordinaire, qu’on ne pouvait méconnaître un dessein providentiel. Faisant allusion au sacrifice de Jeanne d’Arc, que l’on fête en mai, La Croix écrivait, le 7 mai : Il n’y a pas de rémission sans effusion de sang, et si la fondation de l’Église a été scellée par le sang de trois millions de martyrs choisis venant faire cortège au Crucifié, pourquoi le rétablissement d’une vie plus chrétienne en notre France ne serait-il pas annoncé par ce bûcher, où les lys de la pureté ont été mêlés aux roses de la charité ?

Cette interprétation catholique par le châtiment divin et le sacri­fice nécessaire à la re-christianisation de la France, il va sans dire que la presse républicaine, radicale, socialiste, la rejette avec véhémence. Le sermon du P. Ollivier, prononcé en présence des autorités les plus hautes de l’État, soulève des répliques vengeresses. C’est en octosyllabes que, lors du banquet des Sauveteurs, un chansonnier exprime l’indignation laïque :  

De quel limon sont donc pétris
Les tonsurés au cœur de pierre
Qui verraient flamber tout Paris
Sans une larme à leur paupière ?
Tribuns d’Église, ivres de fiel
Et de rancune apostolique,
Qui prennent à témoin le ciel
Des crimes de la République ?

L’extrême gauche ne se contente pas d’attaquer dans la presse cet ignoble Père Ollivier (H. Rochefort), ce prêtre prêchant dans la chaire du vagabond de Judée (Clemenceau)… Là où la presse cléricale voit le signe d’une intervention divine, les républicains concluent à la preuve de l’inexistence de Dieu. La catastrophe ayant éclaté aussitôt après la bénédiction et le départ du nonce du pape dans un enclos catholique et voué à une œuvre de charité, les commentaires vont bon train sur la conduite illogique, inqualifiable de ce Dieu-là, conduite qui serait criminelle, si cet être mythique existait réellement. Le Radical conclut : Le jour où, à toutes nos préoccupations de fantaisie, d’imagination et de foi ridicule, se sera substitué, nettement, pratique­ment, l’esprit de science, de calcul, d’assurance et de prophylaxie, ce jour-là nous aurons dominé la nature et nous aurons rempli notre mission d’hommes. Quant au président de la Chambre, Henri Brisson, il récuse, lors de la séance du 18 mai, la conception d’un Dieu qui, non content d’avoir frappé notre pays il y a vingt-six ans, aurait encore pris une centaine de généreuses femmes en otage de nos crimes (applaudissements prolongés et répétés) et qui poursuivrait la France de sa colère jusqu’à ce qu’il l’ait forcée à rétablir chez elle l’unité d’obéissance (nouveaux et vifs applaudissements).

Le conflit devient proprement politique quand le président de la République, le franc-maçon Félix Faure, en hommage aux victimes, décide d’assister à la cérémonie de Notre-Dame. Et Clemenceau d’ironiser, impitoyable : Quel beau spectacle, celui de ces athées, de ces francs-maçons en tartufferie de prières pour de nobles dames qui ne prononçaient pas leur nom sans se signer. Ce spectacle n’est pas davantage au goût de l’extrême droite. L’Autorité, journal de Paul de Cassagnac, dénie l’entrée des églises à la République qui spolie les congrégations, […] chasse l’Église et Dieu des écoles et des hôpitaux. Mais c’est surtout l’extrême gauche qui s’indigne de l’eau bénite que Félix Faure a reçue sans broncher. C’est à la Chambre que le gouvernement Méline devra se justifier devant les champions de la Laïque, qui lui rappellent que le P. Ollivier, appartenant à l’ordre des dominicains congrégation dissoute avait déjà provoqué le scandale, au temps de Mac-Mahon, en déclarant du haut de la chaire de Notre-Dame-de-Lorette : Les républicains, c’est comme le fromage : plus il y en a, plus ça pue.

On doit noter cependant que, dans le camp catholique, quelques caractères indépendants affirment leur dissonance. Ainsi les allusions, dans la presse de province, au refus des classes dirigeantes catholiques de suivre loyalement les recommandations de Léon XIII en matière de politique sociale. Tout autre, mais plus tonitruante, est la réaction de Léon Bloy. Autoproclamé mendiant ingrat, visionnaire incantatoire, théologiquement intégriste, démolisseur de bourgeois, prophète fulminant, vitupérateur d’un catholicisme tombé dans une sinistre médiocrité, Léon Bloy, qui allait publier quelques jours plus tard La Femme pauvre, son second roman, ne pouvait  lire dans la catastrophe de la rue Jean-Goujon qu’une vérité inconnue de la hiérarchie catholique. C’était bien un châtiment mais celui dont Dieu punit la compromission scandaleuse de l’Église et de l’Argent : J’espère, mon cher André, ne pas vous scandaliser en vous disant qu’à la lecture des premières nouvelles de cet événement épouvantable, j’ai eu la sensation nette et délicieuse d’un poids immense dont on aurait délivré mon cœur. Le petit nombre des victimes, il est vrai, limitait ma joie. Enfin, me disais-je tout de même, enfin, enfin ! voilà donc un commencement de justice. Ce mot de Bazar accolé à celui de charité ! Le Nom terrible et brûlant de Dieu réduit à la condition de génitif de cet immonde vocable ! ! ! Dans ce bazar donc, des enseignes empruntées à des caboulots, à des bordels, À la truie qui file, par exemple ; des prêtres, des religieuses circulant dans ce pince-cul aristocratique et y traînant de pauvres êtres innocents ! Et le nonce du Pape venant bénir tout ça !

Deux pages suivent, fulgurantes, à la gloire du Saint-Esprit vengeur : « Tant que le Nonce du Pape n’avait pas donné sa bénédiction aux belles toilettes, les délicates et voluptueuses carcasses que couvraient ces belles toilettes ne pouvaient pas prendre la forme noire et horrible de leurs âmes. Jusqu’à ce moment, il n’y avait aucun danger. Mais la bénédiction, la Bénédiction, indiciblement sacrilège de celui qui représentait le vicaire de Jésus-Christ et par conséquent Jésus-Christ lui-même, a été où elle va toujours, c’est-à-dire au feu, qui est l’habitacle rugissant et vagabond de l’Esprit-Saint. Alors, immédiatement, le feu a été déchaîné, et tout est rentré dans l’ordre.

L’événement est révélateur. En attendant l’affaire Dreyfus, qui va éclater dans la sphère publique à l’automne suivant, l’incendie du Bazar de la Charité laisse libre cours aux manifestations les plus délirantes de la fin du siècle, l’occultisme et on ne l’attendait pas là l’antisémitisme.

Le surnaturel d’abord. Les journaux les plus sérieux répandent le bruit que l’incendie du Bazar de la Charité avait été prévu, notamment par Mlle Henriette Couëdon, la célèbre voyante de la rue Paradis, un an plus tôt, dans les salons de Mme de Maille. Devant un large auditoire, elle aurait déclaré, après avoir invoqué l’Ange Gabriel :

Près des Champs-Elysées,
Je vois un endroit pas élevé
Qui n’est pas pour la piété
Mais qui en est approché
Dans un but de charité
Qui n’est pas la vérité…
Je vois le feu s’élever
Et les gens hurler…
Des chairs grillées,
Des corps calcinés.
J’en vois comme par pelletées.

Les personnes qui l’écoutaient devraient être épargnées. De fait, rapporte Le Gaulois, le 5 mai, aucun des invités de cette soirée, tous plus ou moins assidus des ventes de charité, ne périt ou même ne fut blessé dans l’affreuse catastrophe du 4 mai dernier. Sur Mlle Couëdon, on peut être sceptique : Des gens, lit-on dans la Revue encyclopédique, vont écouter cette malade, qui a de nombreux similaires à la Salpêtrière, et qui n’a besoin que de douches. Pour Zola, cette jeune fille a entendu des voix comme un grand nombre d’hystériques. Mais, dans la même revue, Papus y va d’un autre commentaire : Il y a là quelque chose de réel qui soulève une fois de plus le problème du rapport entre le monde visible et le monde invisible. Les sarcasmes non plus que les injures n’empêcheront pas les faits réels d’être des faits.

Autre histoire de pressentiment. Toute la presse se fait l’écho d’un singulier phénomène. Le matin du désastre, la sœur Marie-Madeleine, de l’orphelinat des Jeunes Aveugles, avait affirmé à ses amies : Vous ne me reverrez plus ; on me rapportera brûlée vive. La religieuse devait effectivement mourir dans l’incendie l’après-midi.

Ensuite, l’antisémitisme. Il n’y avait aucune raison apparente de le rencontrer dans cet épisode. Même en cherchant bien, les responsabilités de l’incendie ne pouvaient d’aucune façon être imputées aux juifs. Du reste, l’hôtel Rothschild étant contigu au terrain du Bazar, ce fut dans les écuries du célèbre baron juif que maintes femmes purent être recueillies et sauvées. Pourtant, l’obsession antisémite de cette fin de siècle va trouver matière à donner de la voix. Pour compenser les pertes dues à l’incendie, Le Figaro avait pris l’initiative d’organiser une souscription, qui fut couronnée de succès dès le premier jour. Mais voici qu’un donateur anonyme adresse d’un coup près d’un million de francs, afin de porter au crédit du Bazar de la Charité le produit exact de la vente de l’année précédente. Après quelques jours d’incertitude, Le Figaro croit pouvoir révéler que le don exceptionnel proviendrait de la baronne Hirsch c’est-à-dire d’une juive. Celle-ci dément aussitôt. Tollé ! Le 19 mai, Paul de Cassagnac signe, dans L’Autorité, un article intitulé Trop, trop de juifs. Les juifs, dit-il, ne sont pas plus généreux que les chrétiens : ils sont tout simplement plus riches. Mais puisqu’on sait dorénavant que cet argent est d’origine chrétienne, l’attitude du Figaro, ajoute-t-il, est odieuse, d’avoir voulu exalter les juifs et ravaler le mérite des catholiques. La Libre Parole de Drumont ne pouvait, en bonne règle, manquer pareille aubaine. Lorsque est rendue publique la provenance du don fameux Mme Lebaudy, une catholique, La Libre Parole exalte la charité chrétienne, d’origine et d’allure si françaises, si digne de notre race – qui préfère l’anonymat – et conspue la charité ostentatoire de la haute juiverie, transformant en almanach du Golgotha les colonnes du Figaro et de déchirer à pleines dents cette cynique ploutocratie de l’or.

L’antisémitisme qui va, dans les mois qui vont suivre, déferler et trouver dans la condamnation du capitaine Dreyfus la preuve judiciaire de ses fantasmes, exprime à sa manière pathologique l’angoisse profonde d’une société qui tremble sur ses fondations. La doctrine de Drumont, soutenue par les ligues, une presse puissante et le dessus du panier souvent des classes dirigeantes permettent à la petite bourgeoisie française de se rassurer en face des transformations qui affectent la vieille civilisation rurale. L’antisémitisme se révèle une nouvelle fois comme une réaction aberrante à la peur éprouvée devant la modernité. L’industrialisation, l’urbanisation, et, allant de pair, la laïcisation de la société française, la vague d’anarchisme, les progrès du mouvement ouvrier, ont provoqué, en de nombreuses couches de la société, une inquiétude profonde et durable. De ce point de vue, l’œuvre de Drumont avec toutes ses hallucinations, ses obsessions, ses phobies est révélatrice, dans la mesure même où elle a eu une audience considérable.

Les flammes de la rue Jean-Goujon illustraient, confirmaient la sentence émise par Le Décadent en 1886 : La société se désagrège sous l’action corrosive d’une civilisation déliquescente. L’incendie du Bazar de la Charité a été interprété comme un signe annonciateur. De quoi ? Là-dessus les avis divergent. Contre une petite minorité d’esprits forts qui expliquent le sinistre par le hasard et le hasard par le calcul des probabilités, la plupart des contemporains refusent cependant les raisons des raisonneurs. Des lois secrètes régissent ce monde. Les catholiques rappellent leur credo, tout en interprétant diversement, on l’a vu, ce signe divin. Mais, catholiques ou non, les Français ont l’impression de vivre sous la menace du Destin. Léon Bloy clame alors : Attendez-vous…, préparez-vous à bien d’autres catastrophes auprès desquelles celle du Bazar infâme semblera bénigne. La fin du siècle est proche et je sais que le monde est menacé comme jamais il ne le fut. Un observateur moins prophétique, Henry Céard, lance un avertissement en ce même mois de mai 1897 : Dans un aveuglement d’autruche nous refusons de nous persuader que, à toutes les heures, la vie nous menace, et ce jour où j’écris est plein de périls et de crainte. Sous la menace de ce demain qui fait peur, chacun se rassure à sa manière, en alléguant la science, les pratiques occultes, la foi, ou les chimères diverses… N’aimons-nous donc à savourer, écrivait Barrés en cette année 1897, que de la poussière de cadavres, de la décomposition ? Moi, amoureux de l’histoire, de la mort, je sens combien cela est vrai.

Michel Winock    Décadence fin de siècle    Gallimard 2017

11 07 1897                 Salomon Auguste Andrée, suédois, s’envole de l’île des Danois, à l’ouest du Spitzberg, pour le pôle Nord en compagnie de deux compagnons à bord d’un ballon. L’affaire ne va durer que 65 heures : le ballon perd de l’altitude à chaque passage de zone froide, les guideropes qui permettent une certaine maîtrise de la direction sont très vite mis hors service… à chaque contact avec le sol, il faut larguer du lest. Ils décideront de mettre fin au voyage sur la banquise, à 300 km de la base la plus proche : ils n’y parviendront pas… le dernier message sera lu le 13 juillet par un navire suédois sur lequel s’était posé un oiseau porteur d’une dépêche : avons laissé le cap vers le nord pour nous diriger vers l’est. Du dernier point de contact avec la banquise, au nord-est du Spitzberg, ils partirent vers le sud et arrivèrent, très affaiblis le 5 octobre sur l’île Blanche… ils abandonnèrent alors toute relation écrite. C’est là que, 33 ans plus tard, le 5 août 1930, des pêcheurs de phoque retrouveront les restes de l’expédition et leurs corps.

21 07 1897                 Le colonel Humbert met au point un frein hydraulique anti-recul du canon de 75 : c’est une esquisse de ce dispositif, retrouvée dans une corbeille à papier de l’ambassade d’Allemagne en octobre 1894, qui avait déclenché l’affaire Dreyfus.

20 08 1897               A Calcutta, l’anglais Ronald Ross découvre le parasite de la malaria chez le moustique anophèle. Un autre anglais, Charles Algernon, équipe des bateaux de turbines.

29-31 08 1897           Premier congrès sioniste à Bâle. À Bâle, j’ai fondé l’État juif. Théodore Herzl. Il avait déjà les idées assez claires sur la question : on peut lire sur son Journal à la date du 12 juin 1895 :

Nous devrons exproprier en douceur la propriété privée sur les terres qui nous seront accordées. Nous essaierons d’envoyer discrètement la population pauvre dans les pays voisins en leur procurant du travail dans les pays de transit sans leur en accorder chez nous. Les propriétaires seront de notre coté.

Qu’en termes choisis ces choses là sont dites ! Étonnez-vous donc après cela que, 100 ans plus tard, ceux qui auront traduit ces paroles en actes reçoivent des pierres, puis des bombes sur la figure ! Qui sème le vent récolte la tempête.

5 09 1897                   Georges Méliès inaugure dans son théâtre Robert Houdin, boulevard des Italiens, la première salle de cinéma. Il avait fait ses premiers films – Une partie de cartes, Escamotage d’une dame au Théâtre Robert Houdin -, avec une caméra et un projecteur construits de ses mains. Viendront les années fastes en 1902 et 1903 avec ses chefs d’œuvre, Le voyage dans la lune, 1902, premier film de fiction avec trucages et Le Royaume des fées, 1903. Pour ce faire, il lui a fallu de l’argent, que lui a prêté Charles Pathé, dont le bras droit est Ferdinand Zecca, doté d’un grand talent de pilleur, copieur entre autres des films de Méliès et son plus farouche ennemi. Ainsi d’une Affaire Dreyfus en 1898 tourné par sa société, la Star Film, dont Zecca donnera une nouvelle version en 1908. Il réalisera plus de 500 films, dont le succès ira décroissant jusqu’à ce que Pathé, son créancier, fasse valoir ses droits et ce sera la faillite en 1913. Il transformera alors le plateau B de Montreuil en théâtre, où il montera des revues. Il reviendra au cinéma, mais le retour sera un échec ; pas plus Cendrillon ou la pantoufle merveilleuse, 1912, que Le voyage de la famille Bourrichon, son dernier film en 1913. Pour prolonger le boulevard Hausmann, on détruit le théâtre Robert Houdin, et Pathé saisit les bâtiments de Montreuil : de rage, de désespoir, il brûle alors près de 300 de ses films. Il nous en reste à peu près 200.

Le souvenir que j’avais gardé de ses premières productions me faisait espérer que le temps et l’observation lui auraient inspiré certains perfectionnements et que le public apprécierait le retour de M. Méliès à l’écran. Hélas, le résultat ne fut pas heureux. La formule qui avait pu plaire jadis était irrémédiablement périmée, du moins dans les mains de M. Méliès et avec ses conceptions.

Charles Pathé           1914

Avant d’être amis, Charles Pathé, brillant hommes d’affaires et Léon Gaumont, inventeur visionnaires, auront été rivaux dès 1895 et ainsi auront été les premiers acteurs du développement spectaculaire du cinéma. À Léon Gaumont, le phonoscène[7] de Gaumont, inventé en 1902, puis le Gaumontcolor en 1913 [une caméra munie de trois objectifs chacun avec un filtre de couleur différente : vert, rouge et bleu]. Charles Pathé, lui, fait peindre ses pellicules à la main.

30 09 1897                Thérèse Martin, carmélite à Lisieux, y décède à 24 ans. Béatifiée en 1923, elle sera canonisée en 1925. Le 19 octobre 1997, le pape Jean Paul II fera d’elle un docteur de l’Eglise : elle rejoindra ainsi ce club très fermé, limité jusqu’alors à deux femmes : Thérèse d’Avila et Catherine de Sienne. Cette petite bonne sœur, médiocre écrivain, était parvenue à impressionner les plus grands théologiens comme les plus grands écrivains catholiques du siècle. Aujourd’hui encore, les livres la concernant continuent à se renouveler et tenir l’affiche en librairie.

22 10 1897                Au camp militaire de Satory, Clément Ader sur Avion III, [contraction de Avis et Actio] ou encore Éole, tente de se faire adouber par l’armée, démarche incontournable pour être reconnu : il parvient à voler sur 300 mètres, mais pas sur le parcours demandé…et en plus, il casse un peu à l’atterrissage : recalé. L’avion avait 2 moteurs de 20 cv entraînant chacun une hélice, une envergure de 16 mètres pour un poids de près de 400 kg. Il ira rejoindre dans l’oubli nombre d’autres précurseurs ; les frères Wright lui prendront la gloire et pas mal d’idées.

27 12 1897                  Ce soir, au Théâtre de la Porte Saint Martin, c’est la première de Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. Le rôle est crée par Constant Coquelin. Quelques minutes avant le début, Rostand, 29 ans, craque – il n’a pas de pif –  et lui lance : Pardon ! Ah pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir entraîné dans cette désastreuse aventure. Deux heures plus tard, n’en croyant pas ses yeux, il assiste à son triomphe, lequel triomphe ne se démentira jamais : théâtre aux quatre coins du monde, cinéma. Edmond Rostand s’était inspiré du personnage de Hercule Savinien Cyrano, -1605-1655 -, dit Cyrano de Bergerac, écrivain au nez proéminent. Les gens de théâtre se sont habitués à dire : quand la France va mal, elle appelle Cyrano de Bergerac.

*****

Pointé en avant, comme un défi lancé à la mauvaise fortune et un appel à retrouver du panache, le pif de Cyrano sonnait l’air du rassemblement cocardier. Il en fut marqué pour longtemps et prit, dans la première partie du XX° siècle, une forme qui collait au symbole : long et grand, bien sûr, mais … en trompette !

Brigitte Salino Le Monde du samedi 6 avril 2013

De 1897 à 1914, un million d’Américains s’installent au Canada, et deux millions d’immigrés arrivent d’Europe, pour moitié d’Angleterre, et pour moitié d’Autriche Hongrie. De 1901 à 1911 la population du Canada passera de 5,4 M à 7,2 M.

1897                           En Savoie, la route franchit le col des Aravis, patrie du Reblochon. Le Touring Club de France publie le premier guide routier, comprenant une carte au 1/400 000 °. Bordeaux est à 8 h de train de Paris. Les bactériologistes allemands Löffler et Frosch démontrent l’existence du virus de la fièvre aphteuse. On avait déjà découvert les enzymes , qu’on avait alors nommé ferment [ le mot enzyme vient du grec zymosis : levain, crée en 1878]. Les enzymes agissent comme des catalyseurs : leur présence fait que certaines réactions chimiques se produisent avec plus de vigueur ou qu’elle en inhibe d’autres. Edouard Buchner, chimiste allemand découvre ce qu’il appelle une zymase dans des cellules de levure broyée et s’aperçoit qu’il s’agit d’une substance susceptible de provoquer la fermentation du sucre. Cette découverte libéra la biochimie de toute dépendance à l’égard de la physiologie et la fonda comme une discipline distincte, car il était évident désormais que les enzymes agissaient comme des catalyseurs et les fonctions de la cellule pouvaient être étudiées comme des processus chimiques, sans qu’il soit nécessaire de faire appel à une quelconque théorie physiologique sur la nature des cellules elles-mêmes.

Felix Faure, président de la République, est reçu à Saint Petersbourg. La même année, le quatre mâts éponyme : Président Félix Faure, de la maison Bordes, en faisant voile vers la Nouvelle Calédonie se fait prendre par l’arrière par une vague géante : aucun dommage pour le bateau, mais les 15 marins de la bordée passent à la mer… et évidemment, par un temps pareil, il est impossible de tenter quoi que ce soit pour chercher à les récupérer !

Martin Sénéquier ouvre une pâtisserie à Saint Tropez : elle deviendra, quelques décennies plus tard, institution, haut lieu du voir en étant vu. Le Mont Saint Michel s’offre une flèche sommitale et un archange tout doré.

Solomon Schechter, maître de conférences sur le Talmud à Cambridge, découvre dans la gueniza (pièce d’une synagogue où sont entreposés les documents destinés à être jetés) de la synagogue Ben Ezra à Fostat, dans le vieux Caire, l’Ecrit de Damas, ou Fragments sadocides : le document parle d’une étrange fraternité juive datant de l’époque du Second Temple, inconnue, fortement structurée, vouée à une ardente piété, pratiquant la communauté des biens et croyant en un Messie. Il faudra attendre 50 ans, c’est à dire la découverte des manuscrits de la Mer Morte, pour faire le rapprochement entre cette fraternité et la secte que l’on a cru longtemps être à l’origine des manuscrits de la Mer Morte : ils ne sont qu’une seule communauté : les Esséniens.

Aux États-Unis, on n’en est pas encore au Peace and love :

Entre nous (…) j’accueillerais avec plaisir n’importe quelle guerre tant il me semble que ce pays en a besoin […] Toutes les races dominantes se sont toujours affrontées aux autres races. […] Aucun triomphe obtenu par la paix n’est aussi glorieux qu’un triomphe obtenu par la guerre.

Théodore Roosevelt, gouverneur de New York.

Il sera vice-président en 1900, président l’année suivante, Mc Kinley étant mort en septembre 1901. Il sera réélu en 1904, et lors de la cérémonie d’investiture en janvier 1905, joignant le geste à la parole, fera défiler à Washington le vieil Apache Géronimo, tel César faisant défiler Vercingétorix à Rome. Georges Frèche, président de la région Languedoc-Roussillon, jugera bon de lui édifier en 2010 une statue en bonne place à Montpellier, probablement en raison de son avance en matière d’écologie politique.

Les Américains n’étaient pas disposés à se résigner passivement à la remise en question de leur principe fondamental : l’amélioration spontanée de la société par l’effort individuel. Pour eux, toutes les erreurs pouvaient être redressées, et l’action énergique était la solution de tous les problèmes. La revendication latente, mais manifestement dangereuse, des indigents et des déshérités faisait partie du problème. Elle exigeait une imagination active de la part des réformateurs. Les plus engagés de ceux-ci faisaient leurs nombre d’exigences formulées et justifiées, mais ils n’approuvaient pas les remèdes les plus violents et les plus radicaux qui leur étaient proposés. Ils pensaient possible une réforme qui respecterait la tradition américaine. Ces hommes s’unirent pour former ce qu’on appelle le Progressive movement. […] Le Mouvement progressiste devint plus tard seulement un parti politique, et comme tel il n’eut jamais de succès. Dans ses années les plus prospères, c’était un mouvement dans un sens très vague, au point que les historiens divergent fortement dans la définition de sa nature. Un homme était progressiste si d’autres progressistes le considéraient comme tel, et il serait difficile d’en dire plus. L’action et le programme du mouvement manquaient d’unité. Ce qui semblait important aux uns était secondaire pour les autres. Certains étaient bien plus radicaux que les autres, ou plus optimistes. On peut cependant convenir que les progressistes étaient à la fois des réformistes et des conservateurs; ils voulaient réformer afin de conserver. Ils estimaient que leur société n’était pas mauvaise, et en tout cas bien moins mauvaise que les autres. Ils supposaient que, lorsque les erreurs auraient été redressées, le résultat concret serait conforme à l’idéal américain. Comme tout groupe de réformateurs, ils ont souffert de l’érosion du temps. Ce pour quoi ils ont lutté paraît évident; et ce qu’ils ont oublié ou négligé l’est tout autant, si bien qu’ils semblent, vus d’aujourd’hui, avoir été plus conservateurs que réformateurs. Et pourtant ils étaient réformateurs.

Ils avaient deux armes principales. La première consistait à améliorer la législation, soit en l’étendant à des domaines qu’elle ne couvrait pas encore, soit en amendant certaines lois qui s’étaient révélées par trop faciles à tourner. Mais, en Amérique comme ailleurs, il est avéré que le mal résulte moins d’une législation médiocre que de son inobservation par une administration faible et corrompue. La seconde arme des progressistes était l’amélioration de la moralité publique. Plus de courage, d’énergie, d’esprit civique de la part des hommes honnêtes et intelligents, les guides naturels de la société, enlèveraient toute puissance aux méchants et aux corrompus qui, par leur bonne apparence, leur habileté, leur détermination, réussiraient sans cela à s’emparer du pouvoir et à s’enrichir aux dépens du public. Une tendance sélective marquée animait évidemment la pensée progressiste et se mêlait de façon typiquement américaine à un courant démocrate tout aussi fort. Le peuple était digne de confiance, mais il avait besoin d’être guidé. Mais, comme d’habitude chez les progressistes, les opinions divergeaient, les uns voulant donner la priorité à la réforme de la législation, et les autres à celle du gouvernement.

Cette tension était particulièrement violente chez Théodore Roosevelt. Peu d’historiens le rangent parmi les grands présidents des Etats-Unis; ils le rangent plutôt dans l’élite de la catégorie secondaire – au-dessous de Washington, de Lincoln ou de Franklin Roosevelt, ou même de Woodrow Wilson, son rival exécré. Mais, grand ou non, il avait le don de synthétiser en sa personne les sentiments, les idéaux, les ambitions, les espérances et, parfois, les craintes de ses compatriotes. Il est, pour les historiens, un témoin parfait du climat de son époque. Il échoua dans bien des domaines, en raison bien souvent de ses propres défaillances. Mais il sut prendre le cœur des Américains comme peu y réussirent avant ou après lui. Les gens l’admiraient et l’aimaient, tout en riant de lui, car il avait un côté un peu comique; mais le rire était indulgent, affectueux, inoffensif, car Théodore Roosevelt avait aussi les qualités préférées des Américains : il était sûr de lui, batailleur, carré, actif physiquement, courageux moralement, et d’une sensibilité sans doute, limitée. Il fut probablement le dernier président à avouer, et sûrement en toute sincérité, qu’il s’était plu à la Maison-Blanche. Il y avait passé, disait-il, des années formidables. Avec un homme de cette trempe au pouvoir, ou même dans la vie politique, rien de vraiment mauvais n’était à craindre. Il pouvait arriver quelque chose à tout moment, et il était probable que ce serait palpitant. Malgré ses défauts, la personnalité de Roosevelt contribua puissamment à faire des années qui précédèrent la première guerre mondiale cette époque que beaucoup appelèrent the good years, les bonnes années.

A.E. Campbell       Théodore Roosevelt          Les dossiers du XX° siècle 1971

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 [1] Il s’agit probablement de ce vent fou là-bas nommé williwoo

[2] Avoir navigué sous le revolin d’une misaine : avoir servi comme matelot, à la voile.

[3] dessiné : tatoué

[4] le grand-mât : surnom générique donné au capitaine.

[5] Mais en quoi pouvaient-ils donc bien être radicaux ?

[6] il en avait existé quelques unes au XVIII° siècle dans le domaine agricole : des coopératives fruitières en Franche Comté et dans le Jura.

[7]  Phonoscènes est l’appellation donnée par l’industriel Léon Gaumont à des films de cinéma synchronisés à des enregistrements phonographiques selon le procédé du Chronophone mis au point par Georges Demeny, un transfuge de la Station physiologique (laboratoire) d’Étienne-Jules Marey, qui furent enregistrés dès 1902 sous la direction d’Alice Guy, la première femme réalisatrice de cinéma. Ce sont parmi les premiers exemples de films musicaux, après ceux du Phono-Cinéma-Théâtre.

Le chronophone était basé sur une synchronisation approximative d’un phonographe avec une caméra de prise de vues, d’abord au format 58 mm Gaumont, puis au format standard international, le 35 mm de Thomas Edison. La synchronisation était rendue par le même dispositif lors de la projection. Le démarrage de chaque machine se faisait au même moment, mais il n’y avait aucun lien – mécanique ou électrique – entre les deux, pour assurer et maintenir un quelconque synchronisme du déroulement du film avec l’émission du son.

Wikipedia

Il faudra attendre 1927 pour que Warner produise le premier film parlant.


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