24 novembre à fin 1900. Tout change, sauf le cap Horn. 13273
Publié par (l.peltier) le 27 septembre 2008 En savoir plus

24 11 1900                 Paul Kruger, président de la République du Transvaal, arrive en France pour huit jours : de Marseille à Paris, l’accueil est enthousiaste, et nos chansonniers s’activent :

Tu viens, Kruger, éveiller dans notre âme des sentiments qui n’y existent plus
[…] Ici, vois-tu, l’homme est devenu lâche
Il veut jouir et se laisse égorger

19 12 1900                 Jeanne Chauvin, seule femme docteur en droit, est la première avocate.

1900                     Achèvement des Grand et Petit Palais, du pont Alexandre III, et de la Gare d’Orsay qui dessert Orléans et le Sud Ouest.

Architecture de la toiture du Grand Palais

Le Grand Palais s’avérera être, au fil des ans, un gouffre financier ; il fallait aller vite pour que tout soit prêt pour l’exposition ; et cela sera au détriment de la longévité : la proximité de la Seine entraînera un abaissement de la nappe phréatique et les poteaux des fondations seront soumis à un délavage et à un pourrissement de leurs têtes ; on accueillera aussi beaucoup de représentations hippiques sans réaliser que l’urine des chevaux allait acidifier les sols et endommager encore les piliers, on emploiera pour toute la partie métallique de l’acier au lieu du fer [la Tour Eiffel est en fer, beaucoup plus apte à supporter les effets de la dilatation que l’acier] etc … etc …. Pour que tout ce toit de verre ne se retrouve à terre, il faudra donc refaire les fondations. Et pour que l’Etat ne risque pas de dire un jour ça suffit, je ne paie plus, on gèlera le tout en le classant monument historique en 2000. En février 2018, Françoise Nyssen, ministre de la Culture, annoncera le coût du dernier plan de rénovation : 466 millions d’€… de la folie, même si cela inclut en partie du mécénat de Chanel, mais n’est ce pas there’s no alternative puisque des épreuves olympiques y sont prévues pour 2024…

Première édition des guides Michelin, avec son increvable bonhomme Michelin, dit Bibendum. Il sera blanc dès le départ, car les pneus étaient alors composés de caoutchouc naturel, de coton et de soufre, ce qui donnait une couleur presque blanche ; avec l’arrivée du caoutchouc synthétique, les pneus noirciront mais Bibendum, lui, restera blanc.  Kodak lance le Brownie, un petit appareil de photo, qui sera le plus vendu dans le monde au XX° siècle, muni du slogan : you press the button, we do the rest. Mais les cadres de Kodak étaient des chimistes et la culture maison était donc chimique, et c’est un des aspects qui lui feront manquer le virage informatique : en 1975 Steve Sasson, ingénieur chez Kodak, proposera un prototype d’appareil numérique : refusé ; encore trente ans de plus et les appareils numériques dépasseront en nombre les appareils traditionnels ; en 2010 l’entreprise n’aura plus que 18 800 salariés, contre 78 400 en 2000 !

Dwight Davis, un américain de 21 ans crée l’International Lawn Tennis Challenge qui deviendra, en son honneur la Coupe Davis. Une fois remisées les raquettes il fera dans la politique, jusqu’à devenir secrétaire d’Etat à la Guerre sous la présidence Coolidge.

On dénombre trois cent fumeries d’opium à Toulon. Loi sur la restriction des droits de bouilleurs de cru. Les cours du vin s’effondrent du fait d’une surproduction ; de 30 millions d’hectolitres lors de la crise, la production est passée à 44 millions, voire 60 millions. L’hectolitre ne vaut plus que 19 francs en 1899 et 11 en 1900.

En Allemagne, Max Planck expose les fondements de la théorie des quantas.

Freud [1] écrit L’interprétation des rêves, sans beaucoup hésiter à arranger la réalité pour qu’elle se conforme à ses théories ; il se dit responsable d’une des trois blessures narcissiques de l’humanité avec sa théorie de l’inconscient pour laquelle l’homme n’est même pas maître en sa propre maison. Les deux autres blessures étaient antérieures, celle infligée par Darwin pour qui l’homme n’était plus qu’un être vivant parmi les autres, et donc ne pouvait avoir été crée par Dieu à son image, et encore plus loin, celle infligée par Copernic pour qui l’homme n’était plus au centre de l’univers. Il était plus précis en matière d’éducation, comme en témoigne Aldo Naouri :

His Majesty the Baby : c’est l’expression dont use Freud pour aborder cet âge dont il montrera combien ce qui se passe dans sa traversée est déterminant pour la vie entière. His Majesty the Baby : l’expression n’est pas anodine. Elle semble destinée à stigmatiser l’investissement par trop considérable dont le bébé était déjà l’objet à cette époque – mais comme toujours d’ailleurs ! […]        Quelle est donc la raison qui a poussé Freud à la forme de dérision que recèle l’expression dont il use. La réponse tient dans la manière dont il démontre que ce bébé, soumis à la violence de ses pulsions et mu par son seul rapport au plaisir, est de fait un pervers polymorphe. Et qu’il risque de le rester à jamais s’il ne rencontre que sympathie face à ses exigences. Ce qui obérera immanquablement son inscription de futur adulte dans la société qui va l’accueillir. Car, à l’inverse du névrosé qui seul est capable de tisser du lien social avec l’autre dont il prend en considération l’existence, le pervers n’est soucieux que de son plaisir, faisant de l’autre un moyen de parvenir à ses fins. Sans insister sur les vertus d’une éducation qui était inscrite depuis déjà longtemps du côté des règles religieuses et de la discipline, Freud s’est employé à montrer combien et comment l’inconscient enregistre l’intégralité des forces opposées qui s’exercent sur l’humain en développement et qui vont parfois jusqu’à susciter des situations conflictuelles génératrices de symptômes. Regrettant la place trop importante conférée au bébé, il avertissait en quelque sorte que la sollicitude dont ce dernier était l’objet, lui rendrait assurément difficile le deuil de la position privilégiée qui aura été la sienne. Mais comment pouvait-il dissuader nos arrière-grands-mères de sombrer dans une sollicitude sans borne, quand rien ne pouvait les assurer que leur nouveau-né avait quelque chance de passer l’année ? Les mères d’aujourd’hui savent en revanche, elles, qu’elles mettent au monde un être si solide qu’on parvient à le faire survivre, et à lui assurer un développement normal, même s’il naît longtemps avant terme. Seraient-elles, du coup, plus sensibles à l’avertissement freudien ? On le voudrait, mais ce n’est pas le cas. Car notre postmodernité, engluée dans les paramètres d’une idéologie inscrite dans l’hédonisme du temps, a flatté leur narcissisme et leurs propensions naturelles en prétendant restituer au tout petit la dignité qui lui aurait, selon elle, fait défaut. Elle a mis l’accent sur cette dimension avec un excès tel qu’il a enclenché les dérives de l’éducation auxquelles nous avons assisté ces dernières décennies.

On pourrait dire somme toute en quelques mots, que l’évolution des soins et de l’attention prodigués à l’enfant, au cours de la période qui va du milieu du XIX° siècle à nos jours, a permis au bébé de trouver les meilleures conditions de préservation de sa santé. Il n’est cependant pas certain qu’elle lui ait permis de trouver – voire de réussir à garder la place qui doit être la sienne et dont dépend sa capacité à s’inscrire dans la société.

Pour prendre la mesure de ces progrès, il suffit de rappeler que les bons principes d’hygiène, les meilleures données de la nutrition, l’invention des vaccins, celle des vitamines et des antibiotiques sont parvenus à terrasser la mortinatalité, c’est-à-dire la mortalité survenant dans la première année de vie : elle touche aujourd’hui, toutes causes confondues, cinq enfants sur mille quand elle en emportait encore quatre cents en 1890.

C’est bien sûr le résultat d’un long travail. Car, jusqu’à la fin du XIX° siècle, persuadés que tout était uniquement une affaire de proportion, les médecins adaptaient au poids de l’enfant les traitements administrés à l’adulte. Cette erreur a été corrigée au fur et à mesure qu’on a découvert la manière singulière dont l’enfant développe ses maladies et réagit aux traitements qui lui sont administrés. Sa physiologie a été du coup reconsidérée de fond en comble, se révélant singulière et nuancée en fonction des phases du développement. Un fait était désormais acquis : le corps de l’enfant ne gère pas les agressions comme le fait celui de ses aînés ; son énergie considérable le situe du côté de la richesse et du dispendieux, au point que là où un adulte fabrique chichement pour se défendre un 38 °C de fièvre, lui, jettera toutes ses forces dans la bataille, flirtant allègrement avec le 41 °C sans que cela ne l’incommode.

Il sera d’ailleurs reconnu, autour des années 1870, comme sujet médical à part entière par certains patrons hospitaliers, qui décident de consacrer leur vie à son étude. Mais, outre que leurs travaux restent tributaires des approximations de la médecine en général – les étiquettes de hérédo-syphilis et de dégénérescence, recouvraient tout ce qu’on ne comprenait pas, et on ne comprenait pas alors grand-chose ! – ils ne proposent aucune formation spécifique. Les pédiatres ne sont longtemps que des médecins qui se déclarent comme tels parce qu’ils ont décidé de s’occuper seulement d’enfants. La spécialité à part entière n’apparaît qu’en 1947, en même temps d’ailleurs que toutes les autres spécialités. C’est que deux guerres successives viennent de décimer le pays et la France a besoin d’être repeuplée. On se fixera comme objectif l’éradication des principaux fléaux, par un double travail de traitement et de prévention fondé sur les avancées de la recherche fondamentale. On verra alors se multiplier les dispensaires de protection maternelle et infantile comme les sanatoriums, et fleurir, dans les grands hôpitaux, des pavillons de coquelucheux et des services pourvus de poumons d’acier dévolus au traitement des formes pulmonaires de la poliomyélite. Les uns et les autres, tout comme ceux qui étaient réservés à la tuberculose, disparaîtront en deux à trois décennies grâce à la vaccination généralisée et à une meilleure connaissance des maladies générant de la toux.

A la fin des années 1950, la demande des parents restait insistante et empreinte d’une inquiétude justifiée, se résumant sur le mode : Faites en sorte que notre enfant ne meure pas et qu’il soit en meilleure santé possible. Je l’ai moi-même reçue comme telle au début de ma carrière et je me félicitais de ce que ma solide formation hospitalière me permettait de prendre correctement en charge les tragédies que je rencontrais tous les jours. Mais j’ai eu la chance de voir les choses évoluer d’une façon inespérée. C’est un livre tout entier qu’il me faudrait écrire pour recenser la quantité incroyable de progrès qui ont été accomplis en quelques décennies. Si bien qu’à la fin de ma carrière, il m’arrivait de me réjouir d’avoir à traiter un eczéma, une banale rhinopharyngite ou une non moins banale diarrhée ! J’avais enfin l’occasion de faire un peu usage du savoir que j’avais accumulé. Le volume de ma clientèle avait-il baisse pour autant ? Non. D’abord parce que c’était le suivi régulier des nourrissons et des enfants qui permettait d’appliquer et d’ajuster les mesures de prévention. Et ensuite parce que je m’étais donné les moyens, pour y répondre, d’entendre la demande implicite nouvelle des parents qui disaient par leurs attitudes, leurs remarques ou leurs propos : Aidez-nous à faire de notre enfant un adulte de qualité. En un demi-siècle, l’attente des parents a ainsi radicalement changé. Mais comme, hélas, la formation des pédiatres n’a pas évolué, on a assisté à l’éclosion de tout un pan de pathologie nouvelle, qui ne concerne plus la santé physique des enfants mais qui touche leur comportement, comme leurs processus de maturation et d’apprentissage. Si bien que nombre d’entre eux sont passés, et continuent de passer, des circuits pédiatriques aux circuits des rééducateurs, quand ce n’est pas à ceux des psys de toutes tendances – ces derniers occupant aujourd’hui la place de réfèrent pour les parents.

Là encore, le mérite du travail de René-Jean Bouyer réside dans le fait qu’il nous fait vivre, images et témoignages à l’ap­pui, cette évolution, sans prendre le moindre parti, mais en suscitant une question : pourquoi faut-il, qu’à quelque époque que ce soit, l’enfant ait à pâtir ? Aussi curieux que cela puisse paraître, le déroulé de son montage apporte la réponse à sa question : l’enfant pâtit des conditions que lui fait la société dans laquelle il grandit. Quand cette société avait par exemple une hygiène déplorable, nous dirait-il, il développait des maladies souvent mortelles. Mais quand cette société bouleverse de fond en comble les repères qu’elle a mis des milliers d’années à construire à tâtons, chacun en souffre et l’enfant plus que tous. Il se comporterait à cet égard comme ces lapins que les premiers sous-mariniers embarquaient à leur bord quand ils n’avaient pas d’appareil destiné à mesurer la teneur de l’oxygène de l’air. Tout comme ces animaux qui mouraient dès que l’oxygène venait à baisser, il réagit vite et fort aux erreurs des conditions qui sont faites à l’humain.

Que s’est-il passé pour qu’il en soit ainsi ? On est passé de la norme disciplinaire, que l’humanité avait trouvée à tâtons et qui prévalait jusqu’au milieu du XX° siècle, à l’éducation permissive des années 1970, laquelle, tout auréolée qu’elle ait été d’être inscrite dans la postmodernité, ne cesse pas de provoquer des dégâts. L’erreur ayant consisté à croire que les progrès technologiques devaient inspirer et propulser les progrès éducatifs. Et on a cru pouvoir se fonder sur ce qu’ont enseigné les carences affectives de l’hospitalisme pour conseiller aux parents de satisfaire les exigences de leurs enfants et de les combler de toutes sortes de manière dès leur plus petit âge. Les trentenaires de la génération actuelle, élevés par la génération de 1968, n’ont pas de mots assez durs pour leurs parents qui les ont gâtés au nom du principe peace and love.

Ils disent avoir souffert et continuer de souffrir de n’avoir jamais occupé leur place d’enfant marquée par de solides limites. Cela les incline-t-il pour autant à être des parents plus fermes que les leurs ? Ce n’est pas certain. Car, déplorant de n’avoir pas reçu un amour de qualité, ils craignent de n’être pas aimés plus tard de leurs enfants. Bourrés de générosité, ils se montrent sensibles au brouhaha de la surinformation de nos sociétés, surtout quand ce dernier condamne toutes les formes de violence. Du coup, brider un enfant ou le frustrer leur apparaît lourd de conséquence. Si bien qu’ils tombent à leur tour dans les travers qu’ils ont pourtant dénoncés. Autrefois, tout menacés qu’ils étaient dans leur santé et devenant de ce fait l’objet d’une sollicitude excessive, les enfants étaient tout de même bien éduqués, dans la mesure où ils étaient à leur place avec, au-dessus d’eux, des parents qui assumaient leur responsabilité. Ainsi le père et la mère présentaient-ils le monde à leur enfant en lui indiquant la manière dont il devra s’y tenir. La relation se situait dans une verticalité rassurante et conforme au sens ascensionnel qu’implique depuis toujours le terme d’élever un enfant. Pour insuffisante qu’elle ait pu paraître à Freud, cette manière de faire avait pour résultat d’aider un tant soit peu l’enfant, qui ne dispose d’aucune ressource propre pour maîtriser les pulsions qui l’agissent, à sortir de son statut naturel de pervers polymorphe. L’enjeu des prérogatives parentales se situe là : en posant des limites fermes, aider l’enfant à résister à ses pulsions, à les réprimer puis à les refouler au nom même de l’amour qu’il espère ainsi recueillir, s’ouvrant du même coup les voies de la sublimation. Sous l’effet de différents paramètres, cette réalité a été occultée depuis environ quatre décennies, alors même que la science – et en particulier la biologie – permet d’en vérifier la pertinence.

La discipline, malgré les résultats probants qu’elle a produits, n’a pas été plaisante. Mais le recours à une illusoire liberté ne l’a pas été non plus. On sait ce qu’il en a coûté à l’image même de la famille. Chacun cherche du coup les bons tuyaux pour conduire du mieux possible, quand il s’en préoccupe, la sienne propre. Les nouveaux schémas à la mode se communiquent de bouche à oreille quand ils ne sont pas promus par tel ou tel autre gourou. On oublie dans ces piaffements qu’au-delà des livres et des conseils de spécialistes, les adultes-parents sont tout à fait aptes à juger les situations par eux-mêmes sans craindre à chaque instant de commettre une erreur : il leur suffit de savoir pour cela que le parent parfait n’existe heureusement pas plus que l’enfant parfait.

Ce que nous dit à l’oreille ce bébé dont René-Jean Bouyer a recueilli les Mémoires, c’est qu’en un siècle, la gestion médicale de l’enfant a atteint tous les sommets, tous les succès. En cent ans, les cadres de l’éducation ont suivi un mouvement contraire : ils ont perdu leurs bonnes bases et ont tout oublié. Parce qu’il est irréductible, le bébé ne cesse pas de le hurler en fabriquant obstinément des symptômes et en réclamant sans relâche l’harmonie et l’équilibre qu’il juge indispensable à l’humanité. Il ne cesse pas de tempêter qu’il est inscrit dans un temps qui ne se résume pas à l’instant, fût-il, cet instant, celui pourvoyeur de plaisir des bras de maman. Or, qui peut mieux l’entendre, et faire entendre son message, que le pédiatre ? Ce pédiatre dont le psychanalyste anglais Donald W. Winnicott – lui-même pédiatre au début de sa carrière – disait qu’il occupe une place cruciale. Ce pourrait être sa mission nouvelle. Une mission d’importance dont l’enjeu ne se résume pas à la seule santé physique et psychique de l’enfant, mais englobe le devenir de nos sociétés. Il n’aurait probablement aucune difficulté à la remplir tant il est investi par les mères inutilement inquiètes. Mais il faudrait pour cela que sa formation soit revue. Ce qui n’est hélas pas prêt de l’être.

Aldo Naouri   Préface Les mémoires d’un bébé de René-Jean Bouer. Jean-Claude Gawsewitch, éditeur 2010

Lénine, une fois libéré des trois ans d’exil en Sibérie, s’est installé en Suisse où il fonde avec Martov et Plekhanov le journal Iskra – l’Étincelle -.

Les Philippines ont proclamé leur indépendance en 1898, mais les Américains, qui ont besoin d’écouler leur surproduction en Chine, maintenant qu’est achevée leur chemin de fer transcontinental, ne l’entendent pas ainsi et, deux ans plus tard, les Philippins déposeront les armes :

Les Philippines sont nôtres pour toujours… Et juste au-delà des Philippines sont les marchés illimités de la Chine. Nous ne nous retirerons ni des unes ni des autres. Notre plus grand commerce doit être avec l’Asie. Le Pacifique est notre océan. La Chine est notre client naturel… Les Philippines nous donnent une base au seuil de tout l’Extrême-Orient.

Beveridge, sénateur. Déclaration du parti impérialiste.

Tout change… sauf le cap Horn, toujours aussi dantesque :

Sitôt doublée l’île des États, l’ouragan d’ouest s’abattit sur eux, en coups de masse. Le furieux torrent d’air qui, depuis des millénaires, se rue du Pacifique à l’Atlantique, et qui semble même avoir tordu ce bout de l’Amérique, l’avoir effiloché en îles, coucha le navire sur bâbord et la mer galopa sur les lisses.

Roger Vercel Ceux de la Galatée, in La fosse aux vents

Ces vents qui soufflent continuellement sur des étendues de mer immenses lèvent une mer très creuse ; la permanence des vents de secteur ouest provoque des courants de surface incessants qui ajoutent encore à la difficulté de franchir le Horn d’est en ouest. Pour les grands voiliers, le problème se posait donc dans les termes suivants. D’abord, sauf coup de chance rarissime, du fait de l’omniprésence des vents de secteur ouest (en fait, ils variaient entre le nord-ouest et le sud-ouest), un capitaine ne pouvait espérer franchir le Cap Horn en faisant route directe. Il lui fallait louvoyer, c’est-à-dire tracer une route en zigzag de part et d’autre de la direction du vent. Dans le vent furieux, les voiles menaçaient constamment d’exploser littéralement, de partir en lambeaux. Mais il n’était pas vraiment possible non plus de les serrer : à trop diminuer la surface de voilure, le bateau manquait de puissance et n’arrivait plus à faire face aux vagues et au courant. Il repartait en arrière ! Les capitaines devaient donc maintenir leur navire à l’extrême limite de la casse, voire du chavirage. Le navire et les éléments se livraient ainsi à une partie de bras de fer qui pouvait durer des semaines. Pour le capitaine, pas question de faiblir, car arriverait bien évidemment le moment où le vent, en faiblissant pendant quelques heures ou en tournant légèrement, autoriserait enfin le passage. Il ne s’agissait pas de manquer ce fugitif moment propice. On sait que le trois-mâts français La Rochejaquelein, à l’automne 1909, tira des bords pendant presque deux mois avant de passer le Cap. Le quatre-mâts américain Edward Sewall y passa quant à lui trois mois ! Et on vit même plusieurs capitaines, à force de se faire rejeter dans l’est, décider de faire le tour du monde pour rejoindre le Pacifique ! Cela dit, en prolongeant leur route vers le sud, les capitaines pouvaient espérer trouver des vents moins forts. Mais ils couraient alors le risque d’entrer en collision avec un iceberg, tandis que le gréement entier se transformait en bloc de glace. La menace existait alors de casser la mâture sous l’effort ainsi imposé, ou de chavirer sous le poids des tonnes de glace si haut placées.

La responsabilité des commandants de grands voiliers était donc écrasante. C’est pourquoi Bordes – qui fut le plus important armateur de grands voiliers au monde – avait mis au point des instructions très précises à l’usage de ses commandants. Elles sont nées comme les atlas de cartes de l’Américain Maury : une analyse scrupuleuse des journaux de bord et des cartes de tous les capitaines de la compagnie. Dans Les Derniers Cap-horniers français, le commandant Louis Lacroix cite les instructions particulières pour le franchissement du Cap Horn :

On doit chercher à passer à 60 milles du cap des Vierges, de façon à atterrir en longitude sur le détroit de Le Maire, dont l’entrée est aisée à reconnaître. Elle s’ouvre entre les pics déchiquetés de l’île des États et les montagnes mamelonnées la Cloche et les Trois-Frères de la Terre de Feu, au sud de laquelle est le Cap Horn. Là, trois solutions s’offrent. Chacune ne doit être adoptée qu’après mûre réflexion et après avoir pesé les avantages qu’elle offre sur les autres. Il y a lieu de se décider en effet et suivant le vent régnant, s’il y a avantage à passer par le détroit de Le Maire, à faire le tour des États ou à s’abriter sous le vent de l’île, en attendant une occasion favorable pour doubler la terrible pointe.

Dans le cas où il faudrait louvoyer pour atteindre le méridien du cap, il ne faut pas prolonger la bordée tribord amures trop au Sud, mais profiter de toutes les occasions pour remonter au Nord, car il n’y a pas de danger dans la baie formée par le Cap Horn et la pointe S.-E. des États. La mer y est moins grosse qu’au Sud et les vents toujours plus Nord.

Le méridien du cap atteint ou doublé, il faut au contraire se défier de la côte ouest de la Terre de Feu et gagner dans l’Ouest coûte que coûte, pouce par pouce s’il le faut. Cette terre courant S.-E. N.-O., les vents dominants et la grosse mer portent en côte et le courant du cap porte de 15 à 25 milles par jour dans l’Est. Il serait donc dangereux de s’y laisser affaler avec des vents d’Ouest. Il est au contraire nécessaire de se maintenir au large en bonne position pour prendre les bordées les plus avantageuses, sans être gêné par le voisinage de la terre.

En conséquence, à moins de très beau temps, il ne faut pas se tenir dans le Nord de Diego-Ramirez avant d’être à l’Ouest du méridien de 75° Ouest, sans cesser de faire de l’Ouest à toute occasion. On ne doit en principe faire de Nord qu’après avoir dépassé le méridien de 82° Ouest et jamais quand il faudrait faire un peu d’Est avec. On est assez élevé dans l’Ouest quand on peut prolonger une bordée bâbord amures avec des vents de N.-O. Quand on a atteint le méridien de 85° Ouest, on est en bonne position pour atteindre Valparaiso et tous les ports de la côte du Chili.

Tel était donc le but du commandant d’un cap-hornier. Pour se tenir sur le bon bord, il lui fallait suivre, voire anticiper, l’évolution du vent, en exécutant la manœuvre du virement de bord. Pour porter la toile du temps, il fallait réduire ou augmenter le nombre de voiles exposées au vent. Le virement de bord consiste donc à faire évoluer le bateau d’un côté à l’autre de la direction du vent. Pour ce faire, on peut virer vent devant ou en passant par le vent arrière, ce qu’on appelle lof pour lof. La première manœuvre est la plus adaptée à un navire au louvoyage.

Le virement de bord vent devant est délicat car, pendant la période de temps où le voilier se trouve dans l’axe du vent, il n’est plus propulsé. S’il ne dispose pas d’assez d’erre (c’est-à-dire d’élan), il s’arrête et part à reculons (les marins disent qu’il cule). Afin d’avoir toutes ses chances d’être bien menée,une synchronisation parfaite de la manœuvre de chacun des phares (ensemble des voiles se trouvant sur un mât donné) s’imposait, avec une sanction terrible en cas d’échec. Le navire qui manquait à virer se mettait à dériver et perdait très vite le gain de route qu’il avait mis des heures et des heures à accumuler. Avec de plus le risque d’endommager le gouvernail quand le navire culait, ou de tomber en travers à la mer… Dans Grands voiliers français, Jean Randier – qui connaît bien la question pour avoir été le premier commandant du trois-mâts barque français Belem – explique que Dans les meilleures conditions, il faut de 20 à 30 minutes pour virer de bord depuis le moment où l’on porte bon plein (afin de prendre de l’élan, n.d.l.a.) jusqu’au dernier réglage des écoutes. Et il précise l’évolution du voilier ne durant elle-même que quelque 6 à 8 minutes.

Quant au virement de bord lof pour lof, pour un navire au louvoyage, il présente deux inconvénients. Le premier, sérieux, est de perdre de la route puisqu’il oblige à faire demi-tour jusqu’à franchir l’axe du vent arrière. Le second est grave par mer forte : virer lof pour lof fait passer deux fois par une position en travers des vagues, où le navire se trouve particulièrement vulnérable.

Jean Randier remarque à son propos : Mais c’est souvent le seul moyen de virer de bord, lorsque le virement de bord vent devant n’a pu réussir.

Pour le commandant forçant le passage du Horn, porter la toile du temps consistait à savoir jusqu’où ne pas aller trop loin. En théorie, le problème se pose dans les termes suivants : plus un bateau porte de voiles, plus il dispose de puissance propulsive jusqu’au moment où l’énergie reçue l’amène à gîter (se coucher sur l’eau) de telle sorte qu’il n’obéit plus à la barre, risque le chavirage à moins qu’un élément du gréement ne cède avant. Or, par mer creuse, il arrive souvent qu’il faille au navire un surcroît de puissance pour attaquer la pente des vagues, le surplus de voilure nécessaire à ce moment précis s’avérant dangereux quand le navire se trouve en haut de la vague. Il arrive aussi que, par une variation infime de la force du vent, ce qui était juste devienne brutalement trop.

Pour adapter la voilure au temps, les voiles carrées et la brigantine étaient repliées contre les espars, et les focs tout simplement amenés. Les voiles carrées étaient soit entièrement escamotées, soit partiellement, en y prenant un ris (en pratique, cela ne concernait que les volants et les basses voiles). Le principe de la manœuvre : la voile était ramenée en festons contre la vergue au moyen de cordages qui l’étranglaient (les cargues). Ces cargues étaient souquées depuis le pont ; ensuite seulement on montait dans la mâture pour serrer les festons de la voile contre les vergues, au moyen de cordages appelés rabans. Au fur et à mesure que le vent forcissait, on amenait les voiles dans un ordre précis qui n’était pas le même selon l’allure suivie par le navire.

Dominique Le Brun       Les Grands voiliers du Cap Horn     Omnibus 2003

La somptueuse glacière du continent antarctique ne gèle pas que les vents qui, à longueur d’année, passent et repassent sur sa formidable calotte glaciaire. Elle refroidit également les eaux qui l’entourent par tous les icebergs qui, détachés sans cesse de ses falaises de glace, remontent parfois fort loin de leur point d’origine avant de fondre dans les eaux du Sud. Parfois, dans les mauvaises années, on venait à peine de parer la toile pour les grosses brises qu’il fallait déjà à bord des bâtiments veiller les glaces flottantes que vents et courants allaient promener jusqu’à l’embouchure du Rio de la Plata, sur le parallèle 35, Tanger dans notre hémisphère. Car dans le Sud il faut bien compter sur un décalage de la situation climatique correspondant à une douzaine de degrés par rapport à l’hémisphère Nord tant la ronde des eaux froides, que poussent indéfiniment les vents glacés à travers le désert antarctique, abaisse la température là où, sur sa route, ne se rencontre aucune terre en dehors de la Patagonie à laquelle la rage de l’Océan austral a fini par arracher la petite île de Horn dont le sinistre Cap est le point le plus Sud. Un cap embrumé, lugubre, balayé de bourrasques irrésistibles et qui de surplus n’offre aux navires courant vers les hautes latitudes pour le franchir qu’une espèce de détroit resserré par la banquise d’en face et où les eaux, chassées tout autour du globe par la violence des tornades sans fin, viennent finalement s’engouffrer dans son étroit goulet et s’y bousculer férocement. Pour ceux qui voulaient tourner le continent américain par le Sud, le combat commençait de bonne heure. Un beau matin, à la hauteur des Malouines, l’Antarctique leur soufflait au visage son haleine glacée et les coups de mer balayaient les ponts. Au cap Horn les bourrasques jouent, cinq jours sur sept, du Nord-Ouest au Sud-Ouest et pour forcer la porte il faut lutter nuit et jour, s’insinuer entre deux rafales, lancer les gabiers sur les vergues pour étouffer la toile, la déferler, l’étouffer à nouveau et faire sa longitude, pouce par pouce, au prix de terribles souffrances des hommes et du matériel. Parfois pendant des semaines au milieu des grains chargés de neige et de grêle, sans cesser de louvoyer pour s’élever tant soit peu dans le vent en parant chaque lame, parfois même, quand la mauvaise chance se mettait en travers, stoppé net par la mer monstrueuse qui mangeait le navire ou la toile défoncée qui partait en lambeaux. Ce qui pouvait aussi décider les bâtiments qui avaient trop souffert, après des jours et des jours perdus à battre inutilement le vent, à prendre l’intarissable tempête d’Ouest par l’arrière et faire, par Bonne-Espérance et la Tasmanie, le tour de la terre pour aborder le Chili.

Les grands voiliers de la fin du siècle dernier ne s’enlevaient pas à la mer aussi facilement que les petits navires en bois qui les avaient précédés et que leurs équipages, beaucoup plus nombreux, avaient aussi les moyens de manier avec infiniment plus de rapidité. Les cap-horniers, lourdement chargés, attaquaient les mers australes avec peut-être un mètre cinquante de franc bord au-dessus de l’eau et les grands coups de vent creusaient la mer jusqu’à soulever des lames de quinze mètres. Les houles qui venaient à briser à bord ébranlaient les mâtures géantes et, sous leur force écrasante, ravageaient les ponts. Or, le temps était devenu cher et les capitaines contraints de faire des traversées rapides tenaient la toile dessus tant que rien ne venait à manquer. Mais alors quand il fallait tout de même carguer et serrer là-haut, c’était, pour les équipages réduits de ces grands navires, des épreuves inhumaines qui n’avaient jamais de fin. Les glaces et les contrebordiers ajoutaient encore leurs sinistres dangers à ceux déjà redoutables de la mer et du vent. Chaque année, au cours du printemps austral, la grande banquise commence à se désagréger. Des masses énormes de plusieurs centaines de mètres de hauteur et souvent plus de dix kilomètres de long partent alors en dérive au gré des vents. Et sous l’effet des lames elles arrivent à se concasser en blocs de moindre importance qui forment des champs de glace pouvant atteindre plus de cent kilomètres de long et dont les dangers ne sont pas moins à craindre que ceux des immenses icebergs isolés. Par temps clair ceux-ci s’aperçoivent en effet de loin car ils font, sur l’horizon, une tache d’un blanc éblouissant. Les lentes oscillations que la houle peut imprimer aux glaçons de moindre dimension permettaient aussi de les déceler à une assez bonne distance. Par contre, la nuit, il n’y avait que le bruit des lames brisant sur leurs murailles, qui pouvait aider à les détecter.

Les bâtiments qui avaient préféré descendre dans le Sud pour franchir le seuil du Pacifique y avaient souvent l’avantage d’une mer moins montagneuse parce que déjà alourdie de cristaux. En revanche, le gel saisissait la toile, la raidissait comme métal, gainait de glace les cordages qui refusaient de courir dans les poulies, vitrifiait les ponts. Et l’on risquait aussi de se faire enfermer par des icebergs en dérive. Un certain nombre de journaux de bord relatent la rencontre de vieux icebergs ciselés comme des cathédrales en ruine et dressant, face au ciel, un cadavre étincelant de voilier le gréement constellé de pendeloques de glaçons.

Le passage, en l’année 1900, du trois-mâts barque Bretagne représente assez bien ce que pouvait être une tentative malheureuse par le Sud. Le navire venait d’atteindre le méridien du Horn, au début de juillet.

Depuis quarante-cinq jours les tornades se succédaient de l’Ouest sans interruption et le trois-mâts, réduit de toile au maximum, s’acharnait à suivre les sautes de vent continuelles pour gagner si peu que ce fut dans la bonne direction. Mais la mer énorme fatiguait le navire dans toutes ses parties et le capitaine, pour éviter que son bateau ne s’en aille morceau par morceau, s’était enfin décidé à faire du Sud.

Sur le parallèle 60, où il était finalement obligé de se tenir, la nuit durait dix-huit heures sur vingt-quatre et le froid, – moins dix-sept – paralysait les hommes. Depuis plus d’un mois personne n’avait pu dormir plus de trois heures d’affilée ni jamais enlever ses bottes. La visibilité à peu près nulle dans les grains ne permettait pas, au cours des rares éclaircies, de guetter utilement les glaces dérivantes et plusieurs d’entre elles avaient été évitées de justesse. Le 2 août, alors qu’il s’était endormi sous une chape de brume, le navire se réveilla au milieu des glaces. La brise avait molli et on essaya un passage entre deux icebergs. Mais le bâtiment rencontrant devant lui de nouvelles dérives resta bloqué entre deux murailles qui lui faisaient craquer les os. Le gouvernail engagé dans des glaçons à demi immergés donnait, à chaque montée de la houle, des secousses qui ébranlaient tout le bâtiment. A force de s’y acharner l’équipage réussit cependant à dégager de son étau l’appareil à gouverner et le trois-mâts, après une dizaine de jours dans une mer fortement hachée, parvenait enfin à reconquérir le terrain perdu, puis à doubler tout de même le sinistre cap assez loin dans l’Ouest.

Mais là, au cours d’un virement de bord, à la suite d’un violent coup d’acculage provoqué par la mer qui était assez grosse, la mèche du gouvernail cassa. Aussitôt le capitaine fit prendre la cape après avoir réduit la toile. Et on envoya tout l’équipage saisir les débris du gouvernail. La mer déjà énorme devenait de plus en plus furieuse. Le trois-mâts tomba en travers et sa mâture, à chaque coup de roulis, menaçait de partir par-dessus bord. Pendant treize jours, les hommes accrochés comme des crabes au pont noyé luttèrent pour sauver leur vie. Continuellement rafalé dans l’Est par les vents forcés, le trois-mâts aux abois se retrouva sous le cap Horn au bout du treizième jour. Le Maxwell qui s’en revenait du Chili aperçut le confrère en détresse. C’était aussi un trois-mâts, anglais celui-là, et il eut la chance de manœuvrer avec assez d’habileté pour recueillir tout l’équipage du Nantais malchanceux.

Yves Le Scal      Au temps des grands voiliers 1850-1920

Il suffit parfois d’une cargaison mal arrimée pour frôler la catastrophe, étant entendu que tous ceux pour lesquels la catastrophe est arrivée n’ont pas pu en parler :

En entrant dans les parages du Horn, devant la sombre apparence du temps, nous avions commencé à réduire la voilure. L’ouragan se déchaîna alors que le quatre-mâts ne portait plus que cinq voiles : sa misaine, ses trois huniers fixes et son petit foc. Vent sous vergues, il faisait 16 nœuds depuis plusieurs heures avec quatre hommes à la barre lorsqu’une lame gigantesque le prend par la hanche. Le navire est soulevé, son arrière hors de l’eau jusqu’à la quille ; il vient dans le vent malgré la barre dont l’action est quasi nulle et le voici en travers au vent et à la mer.

Alors on entend comme le bruit d’une intense canonnade. Ce sont les voiles majeures qui battent à coups redoublés et dont la toile extra-forte donne des coups de fouet comparables à des explosions. Ajoutez à cela le tintamarre des chaînes d’écoute et des ralingues contre l’acier des vergues et des mâts, celui des poulies qui voltigent, des fils d’acier qui se rompent et plus encore, le cri, le sifflement suraigu du vent, mêlé à celui du martèlement des lames que le navire en folie est venu heurter de toute sa vitesse.

En quelques minutes, le bateau est dépouillé de ses voiles qui se défoncent dans un tonnerre assourdissant et, sous les coups de bélier des lames, il commence à engager. Pour essayer de le sortir de là, on brasse les deux phares de l’avant tout en hissant un foc dont la moitié supérieure part immédiatement en lambeaux. Une toile est plaquée dans les haubans d’artimon pour tenter, faute de pouvoir fuir, de tenir une cape moins dangereuse. L’ouragan s’acharne et, chaque heure, couche un peu plus le quatre-mâts sur le flanc.

Enfin arrive une accalmie et on ouvre vite un panneau pour se rendre compte de l’état du chargement. Les bardis avaient cédé et les sacs de blé dont se composait la cargaison avaient glissé en abord. Tout le monde fut envoyé dans les cales. Le travail dura trois jours et trois nuits, sans repos, au milieu d’un effroyable chaos de chaînes, de fils d’acier, de lambeaux de voiles et de paquets de mer.

Dans la pagaille générale, le charpentier fut enlevé à vingt mètres du bord et personne n’eut le temps de lui lancer une bouée qu’un remous le ramena sur le pont.

Quand un beau temps relatif succéda à la tourmente, L’Europe était à moitié redressé. Sept matelots avaient perdu tous leurs ongles et il fallut encore changer les voiles pour faire route. Il ne fut pas possible d’améliorer davantage l’assiette du bâtiment qui atteignit son port de destination trois mois plus tard avec une gîte impressionnante.

Le commandant de L’Europe 1900

On peut essuyer aussi un rude temps au large du cap de Bonne espérance :

Raymond Rallier du Baty a 27 ans. Il a déjà participé à une expédition du commandant Charcot à bord du Pourquoi pas ? Attiré par les Terres australes, il a acheté presqu’intégralement sur ses économies un vieux ketch de 20 mètres [2 mâts dont l’artimon, à l’arrière, se trouve en avant de la mèche de safran – barre de gouvernail -], recruté cinq hommes dont son frère, pour une aventure sur l’archipel des Kerguelen, où il sait pouvoir faire le plein d’huile d’éléphant de mer, qui se vend très bien et lui permettra de rentrer dans ses frais. Il a appareillé de Calais le 22 septembre 1907, fait escale à Rio, puis aux îles Tristan da Cunha, à mi-chemin entre la Terre de Feu et le cap de Bonne Espérance, au large duquel, le 15 février 1908, il essuie un rude coup de chien ; puis revient un calme qui ne trompe que ceux qui n’ont pas l’expérience de la mer. De retour en France, son aventure n’éveillera qu’un intérêt marginal, mais en Angleterre, des journalistes l’inviteront à en faire le récit : c’est ainsi que sera publié en 1912 aux Editions Nelson 15 000 miles in a Ketch… qui attendra 80 ans pour être traduit en français ! Juste quelqu’un de bien.

Après environ vingt heures, le vent était tombé et avait tourné de quelques quarts. Comme tous les marins le savent, c’est l’heure du danger. C’est ce que nous appelons une fausse mer car le vent, ayant tourné, lève une houle qui arrive d’une autre direction, alors que l’ancienne continue sur sa lancée, et rencontrant cette force nouvelle, la défie, la provoque, brasse une mer énorme, levant des masses d’eau déchiquetées et des murailles cascadantes. Longtemps après que le coup de vent a perdu de sa force, les vagues qu’il a levées continuent de livrer leur féroce bataille, et les courants de se disputer la maîtrise des mers. L’officier de quart garde l’œil et compte toutes les trois lames qui se brisent sous son étrave, et aussi toutes les neuf, car la neuvième est la pire de toutes, attendant le coup qui peut faire chanceler et défaillir son bateau, comme étourdi par la douleur, ou peut-être embarquer une lame dont la masse formidable peut lui faire perdre l’équilibre et le placer brutalement travers à la lame, au risque d’être englouti.

C’est ce qui nous arriva. J’étais en bas quand le coup nous atteignit, si violemment que je crus le bateau ébranlé à mort. Des objets volèrent dans tous les sens autour de moi. Notre cabine était un désastre. Il y eut un fracas terrible, comme si toutes les membrures se brisaient, et avant que je pusse reprendre mes esprits, une forme fugitive dégringola les marches de la descente.

C’était Jean Bontemps, le bosco, qui un instant plus tôt s’était trouvé à la barre et gisait maintenant à quatre pattes sur le plancher de la cabine. Je me précipitai sur lui, bégayant de colère, croyant alors qu’il venait de se rendre coupable de ce qui pour un marin est la pire des trahisons.

Vous avez abandonné la barre ! lui criai-je.

Mais alors, je vis qu’il saignait du visage et qu’il était dans un état pitoyable. J’appris plus tard que lorsque le J.B. Charcot avait embarqué une forte lame, il avait été balayé du poste de barre par la violence du choc, et après s’être agrippé à un mât, alors que le bateau gîtait et titubait d’un côté et de l’autre comme un animal ivre, il avait été projeté directement au bas des marches de la descente.

Mais sur le moment, je n’attendis aucune explication. Comprenant en un éclair ce qui s’était passé, je m’élançai sur le pont et me précipitai à la barre pour redresser notre pauvre bateau tremblant et l’arracher à son inconfortable position.

Grâce à Dieu, il avait échappé à une deuxième lame. Si, après que les premières tonnes d’eau avaient dévalé sur lui, l’envoyant rouler, une autre lame l’avait frappé avec la même violence, c’eût été la fin du J.B. Charcot et je n’aurais jamais raconté nos aventures à Kerguelen. Nous avions néanmoins subi des dégâts considérables et le malheur nous privait d’un membre de l’équipage qui avait été le préféré de tous.

La mer ne prit pas de vie humaine ce jour-là, mais le pauvre Patrick fut emporté par-dessus bord. Je le vis nager et se débattre dans les eaux bouillonnantes. J’étais bouleversé mais nous ne pouvions rien faire pour le sauver. Tenter de mettre un canot à la mer eût été aller à une mort certaine. La perte de Patrick fut une tragédie qui jeta la tristesse parmi nous. Il avait été un brave et joyeux compagnon.

Il se passa du temps avant que nous pussions faire le bilan de ces quelques instants de destruction. Seules les vies de quelques animaux avaient été sacrifiées à la colère de la Nature, et bien que nous n’eussions pas de regret d’ordre sentimental pour eux, car les pauvres bêtes étaient destinées à être mangées de toute façon, nous étions atterrés par la perte des cinq moutons et des trois cochons que nous avions été si heureux de pouvoir embarquer à Tristan. Eux aussi avaient été balayés par-dessus bord. Un de nos sextants était cassé et, plus grave, notre compas avait été arraché. Les derniers plats, les dernières assiettes restant à Esnault avaient été réduits en poussière. Même notre dîner était passé à la mer, car nous nous préparions à passer à table lorsque l’eau avait envahi le pont et s’était engouffrée à travers la cuisine comme dans un bief de moulin.

Larose, qui restait d’habitude impassible dans l’adversité, était pour une fois ému par la tragédie qui avait frappé notre cuisine. Il vint me voir, très abattu, et me dit : Capitaine, qu’allons-nous faire pour le repas ? C’est terrible, Capitaine, tout notre dîner gâché comme ça! Je ne suis pas sûr de lui avoir répondu très poliment.

En bas, nous étions inondés, et il nous fallut des heures de travail acharné pour tout remettre en ordre. Je fixai un petit compas près de la barre et rangeai la cabine avec l’aide d’Henri. Heureusement la tempête s’était calmée, et bien que ce fût loin d’être du beau temps et que la mer fût très hachée après ce coup de tabac, nous faisions de la route et gardions le cap.

Raymond Rallier du Baty Aventures aux Kerguelen. Livre de Poche 2012

vers 1900                   Joseph Opinel (1872-1960) crée un petit atelier de fabrications de couteaux près de St Jean de Maurienne. Ses armes : la main couronnée : la couronne est celle de Savoie, la main est celle de St Jean Baptiste, ramenée d’Égypte et conservée à la cathédrale de St Jean de Maurienne. L’administration de l’époque ignorait donc la mesquinerie, pour que personne ne lui ait demandé de retirer cette couronne… qui n’avait plus sa place en Savoie depuis 40 ans.

La Corse est un département français, certes… mais jusqu’à ce début du XX° siècle, les produits en provenance de l’île de Beauté auront été taxés en arrivant en métropole comme s’ils étaient venus de l’étranger.

A Nantes, création des Chantiers de l’Atlantique.

En Égypte, on entend des accents qui ne sont pas sans rappeler ceux d’Amménémès, ou d’Akhenaton, quatre mille ans plus tôt :

La civilisation égyptienne ne pourra durer que si elle est fondée par le peuple lui-même ; si le fellah, le commerçant, l’instituteur, l’élève, bref, chaque égyptien, sait que l’homme a des droits sacrés et intangibles, qu’il n’a pas été crée pour être un outil, mais pour mener une vie digne et intelligente, que l’amour du pays est le plus beau sentiment qui puisse ennoblir une âme et qu’une nation sans indépendance est une nation sans existence. C’est le patriotisme qui constitue le sang qui coule dans les veines des nations viriles, et c’est le patriotisme qui donne la vie à toute créature vivante.

[…] Les Égyptiens pour l’Égypte, l’Égypte pour les Égyptiens. Nous sommes des spoliés et les Anglais des spoliateurs. Nous voulons notre pays libre sous la domination spirituelle du Commandeur des Croyants.

Moustafa Kamel Pacha, leader du parti nationaliste égyptien.

Il s’était installé en France à partir de 1895 auprès de Juliette Lambert Adam et avait collaboré au Figaro, dans lequel il avait publié son célèbre article La nation britannique et le monde civilisé. Ami de Pierre Loti. Mort prématurément en 1908 à 34 ans.

Un chant monotone sur trois notes, qui doit dater des premiers pharaons de nos jours se chante encore aux rives du Nil, depuis le Delta jusqu’à la Nubie; des hommes demi-nus, au torse de bronze, en commençant leur éternel travail, l’entonnent dès le matin, de proche en proche, avec des voix pareilles, et le continuent jusqu’au repos du soir.

Tous ceux qui ont vécu en dahabieh [barque de transport de voyageurs] sur l’antique fleuve le connaissent bien, ce chant de l’arrosage, que toujours les mêmes grincements de bois mouillé accompagnent en cadence lente.

C’est la mélopée du châdouf. Et le châdouf est un primitif agrès, resté immuable depuis des temps qui ne se comptent plus ; il se compose d’une longue antenne, comme une vergue de tartane, qui s’appuie en bascule sur une traverse et porte à sa pointe un seau en bois ; un homme, avec de beaux gestes, fait jouer cela en chantant, abaisse l’antenne, puise l’eau dans le fleuve et remonte le seau rempli, qu’un autre homme attrape au vol pour le déverser plus haut, dans un bassin creusé à même la terre des berges. Quand le fleuve est bas, il y a trois bassins superposés, comme seraient trois étapes pour la montée de l’eau précieuse jusqu’aux champs de blé ou de luzerne, et alors trois châdoufs les uns au-dessus des autres grincent ensemble, inclinant et relevant au rythme de la même chanson leurs grandes cornes de scarabée.

Tout le long, tout le long du Nil, se propage ce mouvement des antennes du châdouf, qui a commencé dans les plus vieux âges et qui est l’une des manifestations essentielles de la vie humaine sur ces bords; il ne fait trêve que l’été, quand le fleuve, grossi par les pluies de l’Afrique équatoriale, vient inonder cette terre d’Égypte qu’il a créée lui-même au milieu des sables sahariens. Mais il bat son plein pendant nos mois d’hiver, qui sont là-bas une période de lumineuse sécheresse, sous un ciel inaltérablement bleu ; en cette saison-là, tous les jours, depuis l’aube jusqu’à la prière du soir, les hommes sont à l’arrosage, transformés en machines inlassables, dont les muscles jouent comme des lames de métal le geste ne change jamais, non plus que la chanson, et sans doute l’esprit doit s’abstraire de l’automatique travail, pour se perdre en quelque rêve, voisin de celui que faisaient les ancêtres, attelés aux mêmes agrès il y a quatre ou cinq mille ans. Les torses, inondés à chaque montée du seau qui déborde, ruissellent constamment d’eau froide ; quelquefois le vent est glacé en même temps que le soleil brûle ; mais, puisqu’ils sont en bronze, ces perpétuels travailleurs de plein air, rien n’a prise sur leur corps endurci.

Ces hommes sont les fellahs, les paysans de la vallée du Nil, les purs Égyptiens dont le type n’a pas changé au cours des siècles : dans les plus antiques bas-reliefs de Thèbes ou de Memphis, on les retrouve tels, avec leur profil noble aux lèvres un peu épaisses, leurs yeux allongés aux paupières lourdes, leur taille mince et leurs épaules larges.

Leurs femmes, qui de temps à autre descendent au fleuve, près d’eux, pour puiser aussi, mais dans des vases d’argile qu’elles emportent (toujours le puisage, le charroi de l’eau nourricière : occupation primordiale, dans cette Égypte sans pluie ni source vive, qui n’existe que par son fleuve), leurs femmes, les fellahines, marchent ou se posent avec une grâce inimitable, drapées de voiles noirs, que même les plus pauvres laissent traîner sur la poussière ou le sable, à la façon des robes de cour. En ce pays de la clarté et des lointains roses, elles sont étranges, toutes si sombrement vêtues, taches de deuil parmi les champs ou le désert illuminés en fête; très machinales créatures, à qui l’on n’a d’ailleurs jamais rien appris, elles possèdent par instinct, comme sans doute jadis les filles de I’Hellade, le sens de la noblesse dans l’attitude ; aucune de nos femmes ne saurait, avec une si majestueuse harmonie, s’habiller de grossières étoffes noires, ni surtout lever des bras nus pour poser sur la tête la lourde jarre remplie d’eau du Nil, et s’en aller ensuite, fière et cambrée, ondulant malgré la charge. Les tuniques de mousseline dont elles sont vêtues restent invariablement noires comme les voiles, à peine rehaussées de quelques lisérés rouges ou de quelques paillettes d’argent ; rien ne les ferme sur la poitrine et, par une étroite fente qui descend jusqu’à la ceinture, elles laissent voir la chair ambrée, la naissance médiane des seins couleur de bronze pâle, qui sont, au moins pendant l’éphémère jeunesse, d’un contour impeccable. Les visages, il est vrai – lorsqu’on n’a pas eu le temps de vous les cacher en ramenant un pli du voile -, le plus souvent vous désenchantent, parce que des travaux rudes, des maternités hâtives, des allaitements les ont déjà flétris ; mais si l’on a la chance d’apercevoir une jeune femme, c’est en général une apparition de beauté, à la fois vigoureuse et fine.

Quant aux bébés fellahs, toujours nombreux et qui suivent demi-nus les mamans ou les grandes sœurs, ils auraient pour la plupart d’adorables figures, avec leurs yeux naïfs de cabri, sans la malpropreté qui est, en ce pays, une chose presque voulue par la tradition ancestrale; au bord de leurs paupières, de leurs lèvres humides, restent collées en grappes ces mouches d’Égypte, que l’on considère ici comme bienfaisantes aux enfants, et qu’ils n’ont même plus l’idée de chasser, tant ils sont héréditairement résignés à les subir avec la même passivité du reste que montrent leurs pères vis-à-vis des étrangers envahisseurs.

La passivité, la douce endurance semblent les caractéristiques de cette race inoffensive, élégante d’allure sous ses haillons, mystérieuse dans son immobilité millénaire, et capable d’accepter avec la même indifférence tous les jougs qui passent. Pauvre belle race aux muscles infatigables,les hommes, qui remuèrent jadis les grandes pierres des temples, ne connaissaient point de fardeaux trop lourds ; où les femmes, avec leurs bras graciles, pâlement basanés, avec leurs mains toutes petites, dépassent de beaucoup en force nos plus massives paysannes. Pauvre belle race de bronze ! Sans doute elle fut trop précoce ci donna trop jeune son étonnante fleur, en des temps où, sur la terre, les autres humanités végétaient obscurément encore ; sans doute sa résignation présente lui est venue comme une lassitude, après tant de siècles d‘effort et d’expansive puissance. Elle détenait jadis la lumière du monde, et la voici tombée depuis plus de deux mille ans à cette sorte de sommeil fatigué, qui a rendu la tâche facile aux conquérants d’autrefois comme aux exploiteurs d’aujourd’hui…

Un autre trait qui, à côté de la patience, domine chez ces purs Égyptiens de la campagne, est leur attachement à la terre, à la terre qui nourrit et dans laquelle plus tard on va dormir. Posséder de la terre, en accaparer à tout prix les moindres morceaux, en conquérir des bribes sur le désert mouvant, tel est le seul but, ou à peu près, que les fellahs poursuivent en ce monde ; posséder un champ, si petit soit-il, un champ qu’on laboure du reste avec la charrue la plus anciennement inventée par l’homme, celle dont le dessin exact se retrouve inscrit aux murs des tombeaux de Memphis.

Et ce même peuple, qui fut le premier de tous à concevoir la magnificence, qui eut jadis des dieux et des rois entourés d’une écrasante splendeur, peut vivre aujourd’hui pêle-mêle avec ses moutons, ses chèvres, dans d’humbles et basses cabanes faites de boue durcie au soleil ! Au milieu de ces villages d’Égypte, qui ont tous la couleur neutre du sol, c’est à peine si un peu de chaux blanche vient égayer le minaret ou la coupole de la mosquée ; en dehors de ce petit refuge où l’on prie gravement chaque soir – car nul ici ne s’endormirait sans s’être prosterné devant la majesté d’Allah -, tout est en mornes grisailles ; les gens aussi ont des costumes de couleur terne, d’apparence presque miséreuse. Et c’est comme de l’orient qui se serait appauvrit éteint, sous un ciel pourtant resté merveilleux.

Mais tant de grandeur passée laisse encore aux fellahs son empreinte : un affinement d’aspect et de manières bien inconnu chez la plupart des bonnes gens de nos villages. Et ceux d’entre eux qui par hasard arrivent à la fortune ont tout de suite la distinction savent de naissance pratiquer l’hospitalité comme des seigneurs.

Même l’hospitalité des plus humbles garde en ce pays quelque chose de courtois et d’aisé qui sent la race. Je me souviens de ces limpides soirs où j’arrêtais ma dahabieh contre la berge du fleuve, après la navigation paisible du jour. (Je parle de ces recoins perdus, non gangrenés encore par le tourisme, que je choisissais d’habitude.) Au crépuscule, à l’heure où des étoiles s’allumaient dans le ciel d’or vert, dès que j’avais mis le pied sur la rive, signalé par les aboiements des chiens de garde, toujours le chef du plus prochain hameau venait à ma rencontre ; digne, dans sa longue robe de soie rayée ou de modeste coton bleu, il m’abordait avec des formules de bienvenue tout à fat grand siècle. Force m’était de le suivre jusque dans sa maison de terre séchée, où d’autres compliments s’échangeaient encore et d’accepter la traditionnelle tasse de café arabe, après m’être assis à la place d’honneur sur le divan pauvre du logis.

Réveiller les fellahs de leur étrange sommeil, rouvrir enfin leurs yeux, les transformer par l’éducation moderne, est la tâche que veut entreprendre de nos jours une élite de patriotes égyptiens. Naguère, cela m’eût semblé un crime, car ces paysans obstinés vivaient dans des conditions de moindre souffrance, ayant beaucoup de foi et peu de désirs. Mais aujourd’hui ils subissent une invasion plus dissolvante que celles de tant de conquérants qui tuaient par les armes et par le feu : les Occidentaux sont là, partout, chez eux, profitant de leur passivité douce pour en faire des valets à l’usage de leurs trafics ou de leurs plaisirs. L’œuvre de dégradation est si facile sur ces simples sans défense, à qui l’on apporte les convoitises, les besoins nouveaux, les apéritifs, et à qui on enlève la prière !…

Alors, oui, il serait peut-être temps de les réveiller, ces dormeurs depuis plus de vingt siècles, de leur crier gare, et de voir ce qu’ils pourraient donner encore, quelles surprises ils nous réserveraient après cette longue léthargie, sans doute réparatrice. En tout cas, l’espèce humaine, en voie de décliner par surmenage, trouverait, chez ces chanteurs du châdouf et ces laboureurs avec la si vieille charrue, des cerveaux à peine touchés par l’alcool, et toute une réserve de beauté tranquille, de bon équilibre physique, de vigueur sans bestialité.

Pierre Loti.     La mort de Philæ. 1909 Voyages 1872-1943 Bouquins Robert Laffont 1991

1900 à 1920               Juan Gris, Picasso, Utrillo, Van Dongen sont au Bateau Lavoir à Montparnasse. En 1906, le marchand d’art Ambroise Vollard s’y rend et achète tous ses tableaux à Picasso pour 2 000 francs-or, à peu près le salaire moyen annuel d’un ouvrier. Il renouvellera l’opération l’année suivante pour 2 500 francs-or. Picasso ne manquera désormais plus jamais d’argent. Ambroise Vollard aura été le premier marchand d’art de Picasso, mais il travaillera aussi avec Jean Guillaume, Paul Rosenberg et Daniel-Henry Kahnweiler dont il dira : Que serions-nous devenus si Kahnweiler n’avait pas eu le sens des affaires ? De 1918 à 1939, Paul Rosenberg [le grand père d’Anne Sinclair] signera avec lui un contrat d’exclusivité. Il avait été l’un des premiers à soutenir et à exposer aussi Braque, Léger, Matisse. En matière de peinture, les découvreurs de talents peuvent se retrouver rapidement à la tête de fortunes plus que rondelettes, et c’est ce qui arriva à Paul Rosenberg. En 1940, les Allemands lui confisqueront près de 200 toiles, dont il retrouvera bon nombre à la Libération.

Entre les deux guerres, Picasso dîne avec des amis à la Coupole ; ayant demandé l’addition, il voit le patron se pencher vers lui :
Non, je vous en prie ! Mais en échange, si vous voulez bien nous faire un dessin sur la nappe…
Et Picasso de s’exécuter.
Magnifique ! Euh, vous avez oublié de signer …
– J’ai dit que je payais l’addition, je n’ai pas dit que j’achetais le restaurant !

Se non e vero, e ben trovato

C’est le début des studios de cinéma de Hollywood : la Chambre de commerce de Los Angeles en vantant ses 350 jours de soleil par an, a fait venir les producteurs de la côte Est. Cela commence par de simples campements, où la campagne dominait : Jesse Lasky se souvient d’un écriteau à l’arrière du tramway : ne tirez pas sur les lapins depuis la plate forme arrière. Je pense qu’ils craignaient qu’on touche le policier. Hollywood avait un seul policier et il se tenait au croisement Hollywood Bd et Vine. Les premiers films n’étaient que des courts métrages, au budget réduit, vendus au mètre. Le premier grand film d’Hollywood sortira en 1915 : Naissance d’une nation, de David W Griffith : les 100 000 $ investis (60 fois le coût moyen d’une film de l’époque) rapporteront près de 10 millions $.

L’Amérique est entrée dans l’histoire et dans nos cœurs par l’image ; elle a la fibre optique. L’Europe dans l’histoire et nos cerveaux par des écrits ; elle a la fibre logique. Les héros du Nouveau Monde ne sentent ni l’encre ni la térébenthine. Ils sont sur pellicule. Buffalo Bill ne s’est pas distingué par son autobiographie, mais par ses exhibitions. On ne connaît pas d’essais politiques signés Franklin Roosevelt. Le président Kennedy n’a pas laissé de Journal ni de correspondance ; et ne parlons pas de ses successeurs. Enlevez à de Gaulle ses Mémoires de guerre et à Napoléon le Mémorial de Sainte-Hélène, le mythe sera incomplet, et la transfiguration boiteuse. Enlevez Jean Gabin et Michèle Morgan à la France du Front popu, vous lui coupez un doigt. Enlevez John Wayne et Marilyn à l’Amérique de la Nouvelle Frontière, vous lui coupez les jambes. Un album, à tout prendre, pourrait résumer le siècle américain en cent photos (dont un bon tiers de stars) ; une anthologie, l’Europe du XX° siècle en cent textes (dont un bon tiers de poèmes, manifestes ou nouvelles). On trouvera dans le premier des photos légendées, et dans la seconde des textes illustrés. L’auteur de l’album aura visionné en vidéothèque, l’auteur de l’anthologie compulsé en bibliothèque. On durcit le trait, pour sûr, mais la mise à l’écart de l’Europe aurait été impossible sans celle de la culture écrite par la culture visuelle. Le cinéma a créé les États-Unis, pour lesquels c’est beaucoup plus qu’un moyen d’influence. C’est l’origine de leur puissance. Trump, comme naguère Reagan, est le shérif du film. John Wayne aux manettes.

Le primat de la trace sur le symbole, de l’empreinte sur l’idée, a d’abord été une conquête technique. L’émergence de la graphosphère, avec l’imprimerie, a coïncidé avec la formation des États-nations européens ; celle de la vidéosphère, suivant les caméras, avec l’essor de l’imperium américain. Ce dernier a le souci et le génie de l’image, dont il a capté et perfectionné l’ingénierie, dès que l’image n’a plus été faite de main d’homme. Niepce est français, les frères Lumière aussi, mais, c’est bien connu, le Français peut inventer, mais ne fait pas industrie. C’est dans les usines et les labos d’Amérique qu’ont été conçus et fabriqués en série le Kinétoscope, le Nickelodeon, le Folding Pocket Kodak, la pellicule argentique, le Vitaphone, la couleur, le Cinema-Scope, le Steadicam… Il est juste qu’ils recueillent les bénéfices de ce qu’ils ont su reproduire et produire, avant tout le monde, de leurs propres mains. Pour sûr, le vu, au départ, se nourrit du lu et les films de Walt Disney ont recyclé les contes de Perrault et de Grimm. Mais le comic strip et l’animated cartoon ont gagné les cœurs, et l’on doit rendre les honneurs à la plus grande productrice d’images du monde, en quantité et en qualité. Le cinéma américain, ce pléonasme, disait Serge Daney. Comment aimer Hollywood sans aimer l’Amérique ? Staline, paraît-il, y réussissait, accro qu’il était au western. Kim Jong-il aussi. Mais qui aime Staline et Kim Jong-il ?

Dieu n’est peut-être pas américain, mais il n’est pas non plus antiaméricain, à en juger par une providentielle histoire des appareils de captation visuelle qui a fait rayonner dans le monde entier, via des médias multiplicateurs, l’épopée de l’espace, terrestre, maritime, aérienne, spatiale. Elle a transformé en icône le héros de chaque épisode : la photo a popularisé Lincoln, le cinéma, Lindbergh, la télévision, Neil Armstrong. L’Europe vante à bon droit les Lumières, rayonnement typographique de portée limitée, à des lecteurs. Les États-Unis ont choisi de prendre la lumière pour la renvoyer aux quatre coins du monde. La guerre de Sécession fut le premier conflit photographique (bien plus que la guerre de Crimée). Heureuse terre d’immigration, Terre promise dont les sublimes paysages à la grandeur biblique ont pu tomber sous les yeux des affamés et pourchassés d’un Vieux Monde étriqué. Heureuse chan­son de geste, dont le préambule est un monument du cinéma muet, Naissance d’une nation (Griffith, 1915), et l’épilogue, un chef-d’œuvre lyrique, La Porte du paradis (Cimino, 1980). D’autres pays ont eu besoin, pour se grandir et croire en leur destin, de s’épingler au revers une doctrine ou un système ou une théologie – Luther ou Rousseau, Auguste Comte, Marx ou Nietzsche… La république américaine a fait choix, dans ce domaine, de l’économie. Idéologie minimale. Plutôt qu’au papier, elle a confié son merveilleux a des supports photosensibles, qui ont le don d’imprimer dans toutes les rétines, y compris celles des illettrés. L’acteur de cinéma présente un avantage sur l’auteur de livres : il revit physiquement, intuitivement, à chaque projection, en sorte qu’il peut être célébré in absentia tout en restant présent à l’écran, bien après sa mort. Un avantage qui échappe au comédien de théâtre, comme au plasticien et au musicien. Le surdoué du visuel – d’autant plus inventif et agile que dépourvu de tradition picturale et académique – a donc joui de deux privilèges en exclusivité : d’abord, raconter des histoires au monde entier, sans besoin de traducteurs {Les Misérables en ont besoin, mais non Charlie Chaplin), et donc émouvoir, faire bander, rire ou pleurer la terre entière. Ces histoires pouvant être celles de ses adversaires, Sitting Bull, Che Guevara ou Malcolm X – récupérés et aseptisés via de grandes et belles productions, sans compter le poster, le pins et le tee-shirt. Ce ne sont pas les mêmes opérateurs à l’œuvre, mais assassiner son ennemi et en faire une idole peu après n’est pas donné à tout le monde. Ensuite, réécrire sa propre histoire en rejouant sur écran le match perdu sur le terrain. Toutes les nations ont leur part d’inavouable – hérétiques brûlés vifs, pogroms et ratonades, viols et lynchages, camps de concentration, rafles, guerres coloniales. La nation américaine, elle, a la capacité, John Ford et John Wayne aidant, de faire du génocide amérindien une exaltante aventure, du Vietnam, Rambo et Sylvester Stallone aidant, un festival d’héroïsme et de l’Irak, avec American Sniper et Clint Eastwood, un super concours de tirs au but. Bien pauvres, en comparaison, les pouvoirs du papier. Milliers de lecteurs, millions de spectateurs. Art d’élite, art de masse. La morne plaine de Victor Hugo n’a pas fait de Waterloo une victoire à nos yeux, ni son Donne-lui tout de même à boire, dit mon père du Dos de Mayo un geste humanitaire. Le gouvernement des perceptions, sur la moitié de la planète, est un bonus décisif.

Selon un sondage IFOP, dans la France de 1945, à la question Quelle est, selon vous, la nation qui a le plus contribué à la défaite de l’Allemagne?, les Français interrogés répondaient l’URSS, pour 55 %, et les États-Unis, pour 15 %. Le même sondage, en 2004, donne un résultat exactement inverse. C’est la grâce efficace du soldat Ryan : substituer au réel la perception du réel. Les statistiques des pertes militaires connues dans la Seconde Guerre mondiale en Europe indiquent 53% pour l’Armée rouge, 1,4% pour l’armée américaine. Quatre cent cinq mille tués américains, presque tous militaires, vingt-sept millions de morts soviétiques, moitié civils, moitié militaires. Aussi personne, de ce côté-ci du monde, ne s’est-il étonné de voir M. Poutine assister en Normandie aux cérémonies du soixante-dixième anniversaire du Débarquement et de ne pas voir M. Hollande à Moscou assister au défilé du soixante-dixième anniversaire de la victoire sur le nazisme, à côté des représentants de l’autre moitié de la population mondiale (Chine, Inde, Brésil, etc.). Le commerce suit les films. Oui, l’amnésie aussi.

Tâchons d’y échapper, en progressant vers le passé. C’est par l’usage obligé de l’écriture que l’Amérique préhispanique est passée du stade de terre conquise, au XVI° siècle, à celui de terre annexée, aux siècles suivants. Le passage de la pictographie à l’écriture alphabétique et du plan à la page, chez des peuples sans alphabet qui jusqu’alors fonctionnaient à l’image, a parachevé et sanctionné l’annexion des Amériques par l’empire espagnol. La colonisation de l’imaginaire se fait aujourd’hui en sens inverse et à front renversé. Elle nous fait aller de la page au plan. Et le passage au numérique verrouille ce processus. Lequel ne doit rien à la Maison-Blanche ni au Pentagone, mais plutôt au MIT (Massachusetts Institute of Technology) qui n’a que de bonnes intentions. C’est une affaire technologique, c’en était une aussi hier. Montaigne, devant tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l’épée, parla fort justement de mecha-niques victoires. La conquête de l’Amérique, suite à la découverte de Christophe Colomb en 1492, représente le plus exemplaire et le plus connu des chocs de civilisations (pudiquement rebaptisé, lors des célébrations du cinq centième anniversaire à Séville en 1992, rencontre des deux mondes). Le Mexique préhispanique abritait des civilisations très évoluées – Olmèques du golfe, Mayas du Yucatan, Toltèques du plateau central -, dont les Aztèques étaient des héritiers. Leur formidable empire fut décapité en quelques mois par Cortès, douze cents soldats espagnols, des auxiliaires locaux, des canassons et quelques bouches à feu. La ruée vers l’or des premiers conquistadors se transmua, avec le temps (un siècle à peu près), en un transfert de civilisation, l’Europe s’annexant alors le Nouveau Monde. Cette réussite ne fut pas due qu’à des actes d’extrême brutalité. Les Espagnols emportèrent la décision civilisationnelle en raison d’une écrasante avance médiologique. Les Précolombiens ignoraient la roue, les animaux de trait et la métallurgie. La vue d’un cheval et la détonation d’une arquebuse les laissaient pétrifiés. Mais surtout, ils ignoraient l’écriture alphabétique et n’avaient à leur disposition, pour penser, communiquer et se représenter le cours des choses, que des pictogrammes. En imposant progressivement aux Amérindiens vaincus les lignes de l’alphabet, les Européens ont modifié leur conception du temps, qui, de cyclique, est devenu linéaire. L’évangélisation dès lors devenait possible. Il y aurait désormais pour les Indiens un avant et un après, un début et une fin du monde. Le récit chrétien devenait compréhensible. Passage d’une civilisation à une autre – cette dernière conservant, par force, des reliquats de l’ancienne. Le smartphone qui met le cliché à la portée de tout un chacun, et son transport, d’un bout du monde à l’autre, via les réseaux sociaux, à la portée d’un clic, entament un transfert en sens inverse de l’hémisphère gauche à l’hémisphère droit du cerveau.

Les lettrés n’aiment pas le mechanique, encore moins l’électronique et la robotique. Trop habitués aux mots en isme, les mots en ique leur sont antipathiques (et la médiologie aussi, qui étudie l’effet des iques sur les ismes). D’où des erreurs d’attribution, frisant parfois la naïveté. On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne, écrivait Bernanos de retour en France après la guerre, si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration contre toute espèce de vie intérieure. Le constat est exact, et même prophétique. Mais à ce chrétien désolé qui ne reconnaissait plus les siens dans son pays, on a tout de même envie de répondre : Non, cher désespéré, ce n’est pas un complot, mais l’effet mécanique d’un support photosensible qui fut en capacité de réinventer les âmes. L’homme creux est un cadeau de la photographie, qui se moque de ce qu’il y a ou non à l’intérieur. Ce qu’elle met en valeur, c’est l’extérieur, le physique, le look. La vie intérieure, cela ne rapporte rien parce que cela ne se montre pas. Aussi n’est-il pas étonnant que, la vidéosphère une fois installée, la plus photogénique des nations, la plus puissamment cinématographique (mais non la plus cinéphile) ait amené la plus littéraire des nations à se mettre à son heure et à son école. Rien d’étonnant non plus si nos politiques de dernière génération sont les enfants de Captain America, c’est-à-dire de la télé et de la Toile, sans quoi, d’ailleurs, ils ne seraient ni vus ni entendus. Ce ne seraient donc pas des élus ; mais des savants, des poètes ou des moines.

Le nombre s’attendrit par l’image, sans quoi les eaux glacées du calcul égoïste feraient fuir tout le monde. L’émotion visuelle, chaque minute distribuée, nous empêche de mourir de froid. C’est le supplément de chair dont l’abstraction numérique a le plus grand besoin. La calculette sans la caméra, le taux d’escompte sans la star, un bébé éthiopien ou syrien dans les bras, ce serait Monaco sans love story, une salle de marché sans le marché des rêves, lequel fait partie des droits de l’homme, avec celui de s’en aller. Le chef d’État VRP en visite officielle dans un pays étranger doit rendre impérativement visite avec sa femme au jardin d’enfants ou au camp de réfugiés, pour le journal télévisé du soir. Insupportable serait la logique de l’intérêt sans notre lot quotidien de noblesses touchantes et désintéressées. Il faudra revenir un jour sur le rôle capital de la photographie dans l’agir public, où nul ne peut se faire aimer sans se faire voir, seul ou à deux dans un selfie. L’image et la morale, dans l’esprit public, s’alimentent l’une l’autre. Qu’aurait été l’humanitaire sans le petit écran ? Et la marque Apple sans l’image de Steve Jobs, un bâtisseur de civilisation, qui donnera demain son nom à une rue de Paris ? C’est la punition de l’État providence de ne pouvoir se profiler sur un écran. Le philanthrope émeut, en bien, l’inspecteur des impôts, en mal. Qui a de ses yeux vu entrer un matin dans un studio de radio Bill Gates, l’homme le plus riche du monde, le bienfaiteur de l’humanité souffrante, a vu ce qu’a vu Hegel regardant Napoléon passer sous sa fenêtre à Iéna : l’âme du monde non pas à cheval, mais en blouson. Le monstre froid de Nietzsche, l’État, s’est réchauffé en s’incarnant. C’est le privé qui sponsorise, et non plus la loi qui finance. Une aubaine, vu l’appauvrissement des pouvoirs publics, pour les fontaines, abbayes, églises et palais délabrés de nos vieilles cités restaurés par les empereurs du sac à main et de la cimenterie. N’est-elle pas là, la dream team de l’époque, dans le duo économie/morale en un seul être exemplaire rassemblé ? Inspecteur des finances, oui, mais avant, boy-scout en culotte courte ; manager inflexible, mais après, conscience écolo; banque Rothschild, mais pendant, fonds d’investissement éthique. Médiamétrie + moraline. Business plan + Mère Teresa. Ce chaud-froid mène aux plus hautes fonctions.

 […]                 La domination du lu par le vu n’a pas seulement transformé nos conférences en soirées diapos, PowerPoint oblige. Beaucoup de professions nouvellement apparues n’ont eu qu’à se féliciter de ce changement de portage : chirurgien plastique au premier chef, mais aussi designer, graphiste, décorateur, titreur, maquettiste, éclairagiste, styliste, étalagiste, retoucheur, coiffeur, packager… et ce qu’ont perdu, en surface et en importance, les scribes, typos, protes, relieurs et libraires donne de l’emploi à d’autres. Au reste, la culture livresque a fait jusqu’à hier des ravages – pensons au tragi-comique Petit Livre rouge -, et les grands liseurs, aux derniers siècles, ont fait tomber beaucoup de têtes. Un bon garçon comme Julien Sorel n’aurait pas perdu la sienne sur la guillotine si le Mémorial de Sainte-Hélène n’était tombé entre ses mains et Mme Bovary n’aurait pas pris de larsenic si les romans-feuilletons ne l’avaient pas tourneboulée. La culture visuelle nous vaut de charmants minois – nombre de jeunes Iraniennes se faisaient naguère refaire le nez pour avoir celui de Vivien Leigh dans Autant en emporte le vent -, mais aussi des morts et des tortionnaires : les décapités d’Irak et de Syrie le sont par de jeunes intoxiqués des films trash hollywoodiens. Chaque support de prédilection a sa traîne de victimes. Revenons au centre. Si les nouvelles facilités d’échange ont ouvert les jeux d’image à tous les humains en état de tapoter sur un clavier, et plus on est de fous plus on rit et on pleure, on remarquera, sans avoir l’esprit chagrin, que les bonheurs du tout-visuel ont pour contrepartie une réalité non pas augmentée, mais diminuée. Il suffit de faire le compte de tout ce qui ne passe pas à l’image (enregistrée) pour repérer quelles zones de la personnalité peuvent s’atrophier du fait d’un nerf optique hypertrophié.

Une image est positive : l’absence, le projet, le possible, le programme, tout ce qui dépasse, anticipe ou interroge le donné effectif, ne sont pas photographiables et encore moins photogéniques. Wysiwyg: What you see is what you get. Il nous faudra donc positiver, en oubliant l’ancien travail du négatif. Adieu la dialectique et la contradiction, bonjour la soumission à ce qui est et le respect du fait accompli.

Il n’y a pas d’image de l’universel, ni de l’impersonnel, ni de l’idéal ou de l’abstrait. Encore moins en gros plan. On ne photographie pas la France, le capital, la justice ou la bourgeoisie. Ne sera vraiment réel que l’individu, le particulier. Adieu le commun et le collectif. Adieu la volonté générale. Bonjour, le tout-à-l’ego et la couverture à soi.

On ne photographie pas un rapport de subordination ou de consécution, une hypothèse ou une inférence, une preuve ou une induction. Adieu le souci de cohérence et la rigueur logique, la vérité objective compte moins que l’authenticité de l’expression, bonjour l’esbroufe et le bluff. Vidéo choc et fake news sont synonymes.

On ne photographie pas Longtemps je me suis couché de bonne heure, ni Levez-vous vite, orages désirés, ni Il m’arrivait souvent de… Au panier le duratif, l’optatif et le fréquentatif. Bye bye le sens de la durée et le goût des perspectives. Bonjour le nez sur l’immédiat, maintenant tout est maintenant.

Notre champ visuel s’est agrandi, notre champ symbolique a rétréci. Il y a plusieurs espèces d’intelligence, pour sûr. Mais celle qu’avait jadis définie André Malraux, fort européenne d’allure – L’intelligence, c’est la destruction de la comédie, plus le jugement et l’esprit hypothétique -, doit être dite caduque. En inversant les termes, on obtiendrait une définition opératoire de l’intelligence aujourd’hui aux commandes : la construction de l’imposture, plus l’absence de recul et l’impossibilité de l’hypothèse.

Sic transit l’Esprit objectif.

 Régis Debray Civilisation                 Gallimard 2017

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[1] on lui prête cette remarque de grand bon sens quant à l’éducation des enfants :  faites le mieux possible… de toutes façons, ce sera mal…Gérard Depardieu abondera dans son sens : J’ai rarement besoin d’en savoir trop. Parce que je n’ai jamais étudié. J’ai quitté l’école à 13 ans. J’en ai été complexé jusqu’à 55. Et soudain, j’ai été heureux de n’être jamais allé au lycée, de ne pas y avoir été formaté. J’ai eu le sentiment d’avoir vécu, moi, ce que les autres avaient appris. D’avoir respiré le Moyen-Âge avec Martin Guerre, le XVII° siècle avec Cyrano, la Révolution avec Danton, le XIX° siècle avec Balzac ou Rodin et l’Occupation avec Le Dernier Métro…. Tout ce que je sais me vient des autres. De les avoir écoutés. En sachant me taire pour me faire accepter, en souriant et en acquiesçant même si je ne comprenais rien. [Télérama 3356 du 7 05 2014]

Propos sur lesquels renchérira  Fanny Ardant : Je connais bien Gérard Depardieu, mais une fois de plus, il m’avait ébloui… Un jour, il a dit : Je suis une herbe. Et c’est vrai, le moindre souffle le balaie, le plie, le renverse. C’est le plus grand acteur du monde : il instaure, à chaque instant, une petite musique contradictoire. Comme les cieux qui changent avec le vent, les nuages ou le soleil. Il n’est pas dans la performance, mais dans la nuance. Il vous donne, à la seconde, tout ce qu’il sent dont vous avez besoin : la mélancolie, les abîmes, l’au-delà…. Pour Staline, il me fallait son regard. Lucide. Perçant. Lorsque le tyran rencontre le jeune peintre, interprété par Paul Hamy, en trois secondes, il le voit comme un homme vulnérable, vénal. À circonvenir donc…. Staline était un monstre, mais il était intelligent, cultivé. Quand le grand poète Mandelstam écrit contre lui un sonnet superbe, [voir à automne 1933] au lieu de l’assassiner, ce qui aurait été facile, il note dans ses carnets : À surveiller, ne pas éliminer… Seul Gérard pouvait laisser sourdre cette ambiguïté, rendre l’inconscient de Staline aussi passionnant que celui de Macbeth ou celui de Richard III… [Télérama 3524 du 26 07 2017]

 


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