février 1908 à 1911. Cook, Peary au pôle nord ? Amundsen au pôle sud. 14288
Publié par (l.peltier) le 23 septembre 2008 En savoir plus

02 1908                      Le Club Alpin Français accepte la proposition de Paul Payot d’organiser à Chamonix un deuxième concours international : ce sera le grand meeting de Chamonix.

21 03 1908                 Création par Charles Maurras de la Revue de l’Action Française. Son QG est alors un café pour amateurs de belote pépère : Au signe de Flore ; Flore, parce que cette déesse des Jardins avait alors sa statue tout près du bistrot, 172, Bd Saint Germain. Le grand maître de l’invective xénophobe était alors loin de se douter que son troquet favori deviendrait, avec son alter ego, Les Deux Magots, le haut lieu du narcissisme intellectuel parisien, volontairement cloîtré dans une liturgie compassée où s’élabore le prêt à penser éphémère.

18 03 1908                La commission de réforme du langage juridique a planché pendant 6 ans pour parvenir à une simplification dudit langage, dont la dernière mouture remontait à 1673.

03 1908                      Le capitaine Scott et le commandant Charcot essaient au col du Lautaret un traîneau mécanisé de Dion Bouton.

Raymond Rallier du Baty est sur l’île de la Désolation, dans l’archipel des Kerguelen : il vient de découvrir les restes d’une cabane  datant d’une expédition scientifique allemande – observations astronomiques et autres – sous la direction du Dr Drygalski de 1902. La cabane a été abandonnée subitement et il restait de quoi bien et longtemps manger, ce dont s’étaient vite aperçu d’innombrables souris. Ayant du temps disponible, il avait décidé d’entreprendre la réparation de cette cabane : si ça ne servait pas à sa propre expédition, cela pourrait servir à d’autres ; en ce lieu, il ne s’attendait pas à faire connaissance avec d’autres animaux :

Le moment est maintenant venu de vous raconter comment j’eus un soir la plus grande peur de ma vie. J’ai déjà dit que je n’étais pas d’une nature peureuse, mais je dois avouer qu’à cette occasion, mes nerfs furent soumis à rude épreuve et que j’en eus la gorge serrée.

J’étais en train de me préparer à dîner et manipulais mes ustensiles. Le crépuscule était descendu sur la cabane, et dehors régnait ce silence pesant qui précède la nuit, quand les oiseaux de jour se posent pour la nuit et que les oiseaux de nuit ne sont pas réveillés. Je me fredonnais une petite chanson lorsque je crus entendre un léger bruit, comme si quelqu’un se déplaçait là, dehors. Je pense que lorsqu’on vit seul, les sens sont plus aiguisés, un peu comme ceux d’un animal sauvage. Je me tins donc coi, tenant en l’air dans ma main immobile une assiette ou quelque chose de ce genre, et j’écoutai attentivement, comme un animal surpris dans sa tanière. Mais rien ne bougeait, et je savais bien d’ailleurs que j’étais aussi parfaitement seul qu’un homme pouvait l’être. Je repris mon travail et de nouveau me figeai et un sentiment de peur – la peur de l’inconnu – me submergea malgré moi. Il y avait assurément quelque chose qui bougeait, très furtivement, devant ma porte.

De nouveau, je chassai l’idée, tentant de reprendre le contrôle de mon imagination folle. Alors, pour une raison ou une autre, mon regard fut attiré vers la fenêtre et ses vitres brisées, et j’eus une sensation horrible. Il y avait là quelqu’un qui me regardait !

Au milieu d’un visage blafard, des yeux ébahis me fixaient. Cette figure pâle, effrayante m’observait avec curiosité. Puis elle disparut et j’entendis de nouveau le bruit furtif qui avait attiré mon attention. Je pouvais à peine respirer, j’étouffais, j’étais comme pétrifié. Et de nouveau, je dus lutter contre moi-même.

C’était impossible ! J’avais dû être trompé par quelque jeu de lumière ou peut-être mes sens me jouaient-ils des tours ? Peut-être devenais-je fou ? Peut-être que ces longues journées de solitude avaient été trop pour moi. Je restai immobile, m’efforçant de rire pour dissiper cette frayeur stupide. Et alors – encore une fois -, la face blanche apparut à la fenêtre, cette tête fantomatique avec ses yeux fixes où dansait une lueur jaune.

J’empoignai quelque chose – je ne sais pas quoi -, et avec un cri étouffé me précipitai vers la porte. Je devais au moins voir la chose clairement avant de devenir complètement fou. Et comme je passais la porte d’un bond, mon arme levée, je vis une forme blanche s’évanouir dans l’obscurité. C’était une forme de bête, bien que je n’eusse jamais entendu parler d’autre présence animale sur l’île de la Désolation que celle bien sûr des éléphants de mer et des baleines. Comme je me précipitais à ses trousses, la forme blanche s’éloigna d’un bond et se trouva à découvert. Alors je pus la voir distinctement. C’était un chien ! Un chien eskimau à fourrure blanche, gras et visiblement bien nourri. J’étais aussi saisi que si cela avait été un authentique fantôme, car c’était pour le moins surprenant de trouver un chien sur l’île de la Désolation. Au cours des deux ou trois jours qui suivirent, il se tint à portée de voix de la cabane des Allemands, observant de loin mes faits et gestes d’un air très intéressé.

Plus de cent fois, j’essayai de gagner son amitié. Je marchais lentement vers lui en lui parlant affectueusement. Mon bon chien ! Brave chien ! Viens, mon bon chien ! Mais quand j’arrivais à environ vingt pas de lui, il se sauvait en bondissant, et rien de ce que je pouvais faire ne put jamais l’inciter à faire camarade. Pendant toute la durée de notre séjour dans cette partie de l’île, le chien eskimau nous suivit partout, mais toujours à distance, et nous le vîmes à des kilomètres de la maison des Allemands. Il vivait dans la baie Elizabeth, chassant les lapins qui étaient nombreux à Kerguelen, et semblait être le dernier survivant de son clan. Nous trouvâmes les os d’autres chiens, ce qui prouvait qu’il avait eu autrefois des compagnons. Pauvre chien solitaire! Nous avions pitié de lui et l’aurions volontiers adopté pour remplacer Patrick, perdu en mer. Mais il était retourné à l’état sauvage, l’état de ses ancêtres. Il avait peur de l’homme, bien qu’il fût poussé par des souvenirs ressurgissant du fond de sa mémoire à s’approcher pour observer ces êtres étranges qui étaient venus rompre son isolement.

Quelques semaines plus tard, c’est aux éléphants de mer qu’il s’intéresse :

Nous passâmes deux jours à observer les phoques [ainsi nommés communément à cette époque ; l’appellation d’éléphant de mer, alors rare, est devenue aujourd’hui la seule.ndlr], faute d’une meilleure occupation, ce qui fut pour Agnès et moi-même l’occasion d’apprendre beaucoup sur ces créatures. Comme beaucoup de mes lecteurs ne sont pas allés aussi loin que Kerguelen ou autres lieux fréquentés par les phoques, il est peut-être intéressant que je décrive leurs mœurs plus en détail que je ne l’ai fait jusqu’à présent.

Après les mois d’hiver, les mâles adultes sont les premiers à arriver, dans les derniers jours d’août. Ils sont très gros et mesurent plus de six mètres de long. Lorsqu’ils sont dans l’eau, leur museau n’est pas visible, mais lorsqu’ils en sortent, rampant sur les rochers, et en particulier lorsqu’ils sont en colère, ils déplient leur museau en une courte trompe, ce qui leur vaut le nom d’éléphants de mer, et poussent de sourds rugissements. Vers le 15 septembre, les femelles suivent leurs seigneurs et maîtres. Elles mettent bas peu de temps après leur arrivée à terre. Nous fûmes témoins de la naissance de quelques petits phoques. Les mères semblaient souffrir beaucoup. Elles pleurent et gémissent d’une manière étrangement humaine, cherchant apparemment à retourner à l’eau. Les vieux mâles qui les surveillent de près les repoussent pour les éloigner du plateau rocheux et les ramener à la plage. Les femelles ne mesurent qu’un tiers de la longueur des mâles, et chacun des mâles a environ douze femmes, ce qui ne va pas sans disputes et contestations. Un jour, par la mer arriva un groupe de mâles décidés à se battre pour la possession des femelles. Dès qu’ils virent l’ennemi approcher, les vieux mâles se précipitèrent au bord de l’eau aussi vite qu’ils le pouvaient pour y livrer immédiatement bataille. Il s’ensuivit un affrontement féroce et sanglant, auquel aucun être humain n’aurait pu assister sans frayeur ni émotion. Si l’un des nouveaux venus jetait son dévolu sur une superbe femelle couchée sur le rivage et tentait de s’en approcher, il ne pouvait le faire qu’en passant sur le corps blessé et sanglant d’un de ces vieux sultans qui ont derrière eux plus de cent victoires au combat. J’ai été le témoin d’une de ces joutes dont le souvenir est encore vivace dans ma mémoire. L’éléphant de mer dont l’autorité était contestée, tout le corps en appui sur les pattes de devant, les pattes arrière décollées du sol, la gueule grande ouverte, soufflait de véritables sonneries de trompette, prêt à recevoir l’assaut de l’ennemi. Il en trouva un à sa mesure, un mâle aussi grand que lui, aussi féroce que lui, aussi fort que lui. Ils combattirent pendant vingt minutes, face contre face, mâchoire contre mâchoire, chargeant comme des béliers, se poussant et se heurtant avec une force monstrueuse, se mordant avec une férocité effroyable. Ils cherchaient le cou pour y planter leurs mâchoires et s’y accrocher jusqu’à ce que l’autre bête arrive à se dégager et à repousser l’ennemi. Le cou des deux éléphants de mer portait de longues et profondes coupures. Le sang coulait, formant des flaques rougeâtres parmi les rochers sur lesquels ils roulaient et luttaient, continuant à se mordre férocement en projetant leur cou en avant avec ce geste brusque, rapide et puissant dont j’avais appris à me méfier au cours de mes propres combats avec eux. Il y avait quelque chose de grotesque, de terrible et d’effrayant à la fois dans la joute de ces deux titanesques guerriers. Pourtant, j’étais si fasciné que je ne pouvais en détacher mon regard. Enfin, le premier maître des lieux commença à donner des signes de faiblesse. Son gros corps haletait et ahanait. Le sang coulait d’une vingtaine de blessures, un de ses yeux pendait en dehors de son orbite et il était visiblement à bout de forces. Soudain, il rompit le combat et avec un rugissement de désespoir, il traversa le plateau rocheux et plongea dans la mer. Le vainqueur pénétra tranquillement dans le camp du vaincu, et indifférent à ses propres blessures qui faisaient de lui une masse ensanglantée, indifférent également aux femelles qui, dorénavant, étaient à lui de plein droit, il se coucha au milieu d’elles et s’endormit.

Ces braves ne portent pas la moindre attention à leurs blessures, qui cicatrisent si vite qu’en deux ou trois jours ils sont guéris. Mais jusqu’à la fin de leur longue vie, ils portent les traces de ces épiques combats, et j’ai vu de vieux mâles sortir de l’eau, la peau déchirée, un œil en moins, une nageoire arrachée ou à moitié mangée, témoignages des combats de titans qu’ils avaient livrés contre leurs rivaux et leurs ennemis. Et chaque fois que je les voyais ainsi me revenait à la mémoire l’histoire du Phoque blanc de Rudyard Kipling, avec sa description de ces énormes bêtes se battant sur les brisants, sur le sable et sur les rochers de basalte poli des nurseries. Plus de cent fois, je crus voir Sea Catch – un énorme phoque à la crinière grise et aux crocs de chien. Lorsqu’il se soulevait sur ses nageoires de devant, son corps était à plus d’un mètre vingt du sol et son poids, à supposer que quiconque fût assez intrépide pour le peser, devait approcher les sept cents livres. Il portait sur tout le corps les traces de nombreux et sauvages combats et semblait pourtant toujours prêt à en livrer un de plus. Il tournait la tête de côté comme s’il avait peur de regarder son ennemi en face, puis soudain, rapide comme l’éclair, il la projetait en avant et, lorsque ses crocs étaient solidement plantés dans le cou de l’autre phoque, celui-ci pouvait toujours essayer de se dégager s’il le pouvait, Sea Catch ne faisait rien pour l’y aider.

C’est vrai que Sea Catch était un phoque à fourrure et non un éléphant de mer comme ceux des Kerguelen, pourtant l’animal décrit par Kipling ressemble à s’y méprendre au plus furieux des monstres qui s’affrontaient sur les rochers de Port Élisabeth. Ces gros animaux n’ont pas peur de s’attaquer à l’homme, et j’ai déjà décrit une des grandes batailles que nous livrâmes contre eux. Nous en connûmes d’autres au cours de notre séjour et je rends hommage au courage sans limites de ces combattants. Car ils n’étaient en vérité pas de force contre nous. Notre agilité l’emportait sur leur puissance, et le fin canon d’un fusil était plus porteur de mort que toute leur monstrueuse violence. Le vrai danger était d’être encerclé par la tribu. Les phoques avançaient droit sur nous et, tandis que nous nous occupions d’un grand gaillard rugissant, les autres s’approchaient par-derrière discrètement mais sûrement, se mouvant silencieusement sur les rochers lisses, et tentaient de nous attraper d’un mouvement rapide de la tête. Nous devions tailler la route comme disent les marins, mais jamais les mâles n’auraient fait demi-tour tant que les femelles étaient avec eux. Faire face à l’ennemi dans la victoire ou dans la défaite semble être la devise du phoque combattant. Blessés, ils n’étaient que plus furieux, mais pas moins vaillants et encore moins prêts à se rendre. Seule la mort avait raison d’eux, et ils mouraient en luttant et en rugissant. Mais l’homme est malin. Les nains apprirent à tuer les géants. Nous apprîmes même à les effrayer – chose qui nous avait paru impossible lorsque nous nous étions attaqués à eux pour la première fois, armés de nos massues plombées, ce qui ne les avait pas le moins du monde effrayés, mais les avait rendus furieux. Curieusement, c’est en leur lançant de petits galets que nous parvenions à les faire fuir, et c’est ainsi que nous les maintenions à distance lorsque nous ne souhaitions pas leur compagnie. Les yeux des femelles jetaient des éclairs lorsque nous jouions à ce petit jeu avec elles, et je n’aimais pas ce regard-là.

Lorsqu’ils ne sont pas dérangés, les phoques restent en famille, couchés sur les rochers, chaque mâle entouré de sa douzaine de femmes, comme un vieux Turc, posant un regard jaloux et vigilant sur les autres mâles. Ils restent vautrés paresseusement pendant des heures, dormant ou somnolant, s’abandonnant à une mollesse heureuse. Ils ont une manière très comique de se gratter avec leurs nageoires ou leur queue en roulant sur eux-mêmes pour atteindre un point particulièrement sensible. Autant ils sont gauches à terre, autant ils sont magnifiques de force et de grâce dans l’eau, nageant avec la puissance et la vitesse d’une torpille, sans se soucier des brisants capables de réduire un bateau en pièces. Quel spectacle superbe que de regarder un de ces énormes rouleaux déferler et de voir les phoques impassibles y faire face avec force et courage, et recevoir sans bouger la vague de plein fouet !

Les petits étaient le spectacle le plus heureux qui soit, espiègles, amusants et pleins de joie de vivre. À la naissance – chaque femelle n’a en général qu’un petit -, ils mesurent moins d’un mètre de long et sont couverts de longs poils noirs et soyeux. Ces poils tombent après trois semaines et il ne reste sur leur corps rebondi qu’un très ras pelage grisâtre ou jaune. Dès qu’ils sont sevrés, les jeunes quittent leurs parents et partent tous ensemble. Ils s’amusent beaucoup, apprenant à nager dans les eaux peu profondes, s’ébattant et aboyant comme de jeunes chiens, si bien que le bruit d’une nurserie de phoques s’entend à des kilomètres. Ils se font bouler les uns les autres et font toutes sortes de facéties dans l’eau et sur la plage, se bousculant, rampant, sautant et jaillissant tous ensemble jusqu’à ce que, fatigués de jouer, ils aillent se coucher et dormir sur le sable noir en contrebas des rochers basaltiques, pour se réveiller un peu plus tard et recommencer à jouer. Les phoques adultes ne prêtent aucune attention à ces jeunes tapageurs qui, très tôt, apprennent à se battre comme de vieux guerriers, à attraper du poisson tout en glissant sous l’eau à toute vitesse, à échapper aux orques et à conquérir leurs fiancées au prix de combats à mort sur les rochers. Agnès et moi, près de notre tente à Port Élisabeth, regardions les mères avec leurs petits, trop jeunes pour se joindre aux jeux, et la berceuse de Kipling résonnait à mes oreilles.

Raymond Rallier du Baty Aventures aux Kerguelen      Le livre de poche 2012

21 04 1908              Presque un an après les faits, le 15 avril 1909, neuf jours après que Peary prétende y être arrivé, Frédérick Cook, médecin américain, dira avoir atteint le pôle nord ce jour-là. Il serait parti d’Anoritok, la pointe ouest du Groenland le 19 février 1908, en traversant l’île Ellesmere vers l’ouest puis le nord, et vers le pôle le 18 mars, accompagné de deux Esquimaux de vingt ans, Etukishook et Pualuna, et de 26 six chiens tirant deux traîneaux. Le 21 mars, il aurait effectué un important dépôt de viande au cap Stallworthy, – anciennement cap Svartevoeg -, au nord de l’île d’Axel Heiberg, selon Pualuna, frère d’Uutaaq, le favori de Peary. Une fois atteint le pôle, à l’allure moyenne de 15 km par jour, le 21 avril 1908, il aurait été obligé d’hiverner à partir de septembre dans une caverne au cap Sparbo, sur la côte sud de l’île Devon, au sud de l’île Ellesmere pour attendre que les glaces se reforment, en compagnie des deux Esquimaux, et un seul traîneau rafistolé, tous les chiens étant morts. Il n’aurait pu repartir qu’en février 1909, vers l’est trouver un navire qui l’emmène à Anoritok, le village du départ. Il trouvera à Upernivik toujours sur la côte ouest du Groenland, plus au sud, le Roosevelt de Peary en attente de son retour du pôle, confiera ses notes et instruments au commandant Whitney. Mais Peary refusera le service et laissera les affaires de Cook sur place, dans une cache… tellement bien cachée qu’on ne la retrouvera jamais. Pour avoir été médecin à bord du Kite, 17 ans plus tôt, déjà lors d’une expédition vers le nord, il connaissait bien son grand rival, le commodore Peary… qui en était le commandant. L’antagonisme entre les deux hommes sera devenu tel que Peary avait interdit à ses Esquimaux de travailler ou de suivre Cook.

Frederik Cook 1865 -1940

Robert Peary 1856-1920

Seul, affirmait Peary, avec son serviteur noir Matt Henson et quatre Esquimaux, il avait conquis le pôle le 6 avril 1909. À vrai dire, il n’apportait pas beaucoup plus de preuves que son ancien compagnon. Ses affirmations laissaient même songeur. Cook répétait calmement avoir atteint le pôle mais qu’il ne doutait pas, pour autant, que Peary y soit parvenu aussi . Il y a place pour deux, disait-il en substance.

L’attitude de Peary n’étonna pas : on savait son autoritarisme et son goût de l’exclusivité. Aussi beaucoup des plus grands explorateurs – Amundsen, Greely, Sverdrup, Schley – ont-ils soutenu Cook, dont les qualités d’endurance et d’adaptation étaient, de l’avis général, prodigieuses. Ce fut en 1909 – 1910, un des grands scandales du jour. La discussion peut-être infinie car, les glaces étant dérivantes, aucune preuve matérielle n’est, bien sûr, demeurée sur place.

Jean Malaurie Les derniers rois de Thulé        Plon  5° édition 1989

Étonnant personnage que ce Jean Malaurie : à 93 ans, en 2015, il publiera Lettre à un Inuit de 2022. Dans le même temps, il recevra du gouverneur de la région de Saint Petersbourg, Georgui Poltavchenko, la mise à disposition gracieuse de quelques milliers de m² d’un palais sur les bords de la Fontanka pour en faire un Institut Arctique Jean Malaurie. L’homme se fait le défenseur de tous ces peuples oubliés (ou presque) dont il affirme qu’ils sont les seuls à détenir encore une cosmogonie qui leur permet d’entendre les pulsations de la terre. Et les Russes seraient les seuls à avoir pris conscience de cette réalité. Et notre homme de faire sa valise pour, à 93 ans, prendre pension à Saint Petersbourg !

25 05 1908                  Inauguration du second Teatro Colón à Buenos Aires, dû aux architectes italiens [ce bâtiment portait la poisse, et les architectes mouraient les uns après les autres] Francesco Tamburini, Vittorio Meano, Jules Dormal. Beaucoup de nouveautés techniques : bretelles et armatures en fer, venu d’Irlande, la salle principale – 32 m. de Ø, 75 mètres de profondeur, 28 mètres de haut est en plan incliné et en forme de fer à cheval, un éclairage au gaz, un lustre italien de 1.5 tonnes. 2487 places assises. L’une des meilleures acoustiques du monde. Régine Crespin y connaîtra le triomphe dans Carmen en 1976 : une heure d’applaudissements non-stop et le Telon, hommage rarissime : la chanteuse seule sur scène qui n’a plus pour décor que le tapis de fleurs qu’y déposent les aficionados.

Georges Clemenceau, alors simple sénateur sera en Argentine quand les anarchistes y feront exploser une bombe en 1910 : une bombe fut lancée par un inconnu au théâtre Colón et tomba au milieu de l’orchestre, où elle blessa plus ou moins grièvement un grand nombre de personnes. Le théâtre Colón, où l’on joue l’opéra, est le plus grand et probablement le plus beau théâtre du monde. Les loges ouvertes du rez-de-chaussée, ainsi que des deux premiers rangs, présentent, avec l’orchestre peuplé de jeunes femmes en toilette de soirée, le spectacle le plus brillant qu’il m’ait été donné de rencontrer dans une salle de théâtre. En un pareil lieu, on devine ce que put être la catastrophe d’une bombe. L’horreur n’en saurait être exagérée. Un haut fonctionnaire m’a dit qu’il n’avait jamais vu de telles flaques de sang. On emporta les blessés comme on put, la salle se vida parmi les cris de fureur, et, les dégâts matériels réparés dans la journée qui suivit, pas une femme de la société ne manqua à la représentation du lendemain. C’est un beau trait de caractère qui fait tout particulièrement honneur à l’élément féminin de la nation argentine. Je ne suis pas bien sûr qu’à Paris la salle eût été comble en pareil cas.

15 06 1908                  La mode du dinosaure est née en Angleterre. Elle a traversé l’Atlantique, et nous revient – cette fois-ci, il s’agit d’un diplodocus de 25 m. de long -, remonté au Jardin des Plantes. En hommage à son père adoptif Andrew Carnegie, magnat des chemins de fer, on l’a nommé Diplodocus Carnegieri. On attend le président de la République Armand Fallières, pour l’incontournable discours, mais, plus habitué à inaugurer les chrysanthèmes que les géants de la préhistoire, il se révèle quasiment paralysé face à la bête, et ne peut que s’exclamer : Quelle queue, quelle queue ! Les chansonniers de la Lune Rousse s’en donneront à cœur joie.

10 08 1908                Edouard Benedictus dépose le brevet du verre feuilleté, dont on fera les vitres et pare-brise de voitures à partir de 1920 sous la marque Triplex.

21 06 1908                  250 000 femmes que l’on surnommera suffragettes, emmenées par Emmeline Pankhurst – fondatrice en 1903 de l’Union politique et sociale des femmes de Grande Bretagne -, se rassemblent à Hyde Park, pour la défense de leurs droits, dont le droit de vote, qui sera accordé partiellement en 1918, sous certaines conditions – être âgé de plus de 30 ans entre autres – et totalement en 1928. Parmi elles, une Française, Madeleine Pelletier, anthropologue, médecin psychiatre, habillée en homme – Si je m’habille comme je le fais, c’est parce que c’est commode, mais c’est surtout parce que je suis féministe ; mon costume dit à l’homme : je suis ton égale -. Elle représente l’association La solidarité des femmes, dont elle est secrétaire. Un père cocher de fiacre, une mère marchande de fruits et légumes près des Halles, il en fallut du caractère pour préparer seule son baccalauréat, le réussir avec mention très bien, se voir fermé l’internat de psychiatrie parce qu’une femme n’a pas de droits civils et politiques, puis parvenir tout de même à forcer la porte pour être la toute première femme interne en psychiatrie, aux asiles de la Seine. Socialiste, franc-maçonne, elle participera à la mise en place de la Section Française de l’Internationale ouvrière, puis deviendra anarchiste. Elle soignera les blessés pendant la guerre au sein de la Croix Rouge, et sera arrêtée en 1939 pour avoir pratiqué des avortements. Perdant raison, elle mourra à 65 ans à l’asile de Perray Vaucluse le 29 décembre 1939.

30 06 1908                 Par 60 ° 53’7 N et 101° 53’5 E, sur le site de Vanavara,  à près de 900 km au dessus de la Toungouska, au nord d’Irkoutsk, en Sibérie, à 7 h 17’, une explosion se produit en plein ciel à 5 000 mètres d’altitude, d’une puissance équivalant à 15 mégatonnes de TNT, soit environ mille fois la bombe d’Hiroshima, mais on ne sait pas de quelle matière il s’agit. La vitesse de cette masse était de 30 km/sec : 20 000 ha de végétation furent réduits en cendres, 80 millions d’arbres furent abattus sur 2 150 km². La déflagration qui causa un séisme d’une amplitude de 4,7 à 5 sur l’échelle de Richter, se fit entendre à 1 500 kilomètres ; il n’y aurait eu qu’un seul mort : un chasseur écrasé par un arbre. Pendant deux jours une fine poussière  diffuseuse de lumière fut présente en Russie, jusqu’en Europe de l’Ouest même : le Times de Londres rapportait qu’on pouvait lire le journal à minuit sans allumer la lumière. Les Russes attendront 13 ans avant de réaliser qu’il s’était alors passé quelque chose d’extraordinaire chez eux dans la Toungouska. Des phénomènes sismiques se sont produits et l’ionosphère a connu des perturbations magnétiques pendant 3h 30’. Des anomalies optiques – nuées argentées – ont également été observées dans l’atmosphère. Il y a eu aussi une augmentation de la radioactivité, une croissance accélérée des arbres, des mutations chez les insectes, des traces chimiques dans les glaces de l’Antarctique et du Groenland.

La presse n’oubliera pas, faute d’avoir eu des informations sur le moment :

Cette météorite est tombée le 30 juin 1908 dans le département d’Ienisseï, en Sibérie. Les éclairs et le tonnerre provoqués par sa chute ont été vus et entendus par des dizaines de milliers de personnes, même dans cette région peu peuplée, et les sismographes d’Irkoutsk ont enregistré les ondes causées par l’impact. (…] Le 5 septembre 1921, une expédition a quitté Leningrad, sous la direction du Pr Koulik, pour se rendre à Kansk, en Sibérie. L’immense capacité de destruction de la météorite a été confirmée, mais l’endroit de la chute, le cratère, se trouvait apparemment très loin des premières traces de destruction. […] L’immense souffle de gaz brûlant déclenché par la chaleur de l’impact de la météorite sur terre a balayé et abattu la forêt, calcinant les branches et les feuilles. […] De terribles bourrasques se sont fait sentir à des kilomètres de distance.

The Guardian du 21 octobre 1930

À l’époque de la chute, en 1908, une vapeur lumineuse et argentée s’était formée, atteignant une altitude de 90 km et éclairant une grande partie de la Russie. Cette lueur était visible de presque partout en Sibérie, et fut même aperçue depuis le Caucase. Beaucoup de Russes, y voyant un signe que la fin du monde était proche, ont abandonné leurs foyers et leurs biens et se sont dirigés vers les sanctuaires et les monastères. Beaucoup se sont mis à prier et à jeûner pour se préparer au jugement dernier.

The Observer, du 18 septembre 1938

Cela fait maintenant plus de 80 ans que l’on cherche à savoir de quoi il pouvait bien s’agir … et on n’a toujours pas de certitude scientifique. Probablement une météorite – mais on n’en trouve aucune trace – ou peut-être une comète : on a découvert dans la tourbe de la Toungouska une substance proche de la glace dont se composent les comètes. Dans les années 1950 et 1960, on retrouvera des sphères de silicate et de magnétite dans le sol et dans les troncs d’arbres abattus. Vitali Romeïko, chercheur indépendant a découvert dans le Calendrier  astronomique russe de 1910, que cet objet, – qui pour lui est une comète – avait été photographié 180 jours avant de heurter la Terre. Elle avait été identifiée par Max Wolf, directeur de l’observatoire allemand de Heidelberg.

3 07 1908                     Maurice Barrès plaide à la Chambre des Députés en faveur du maintien de la peine de mort :

Je suis partisan du maintien de la peine de mort. […] Quand nous sommes en présence du membre déjà pourri, […] c’est l’intérêt social qui doit nous inspirer et non un attendrissement sur l’être antisocial. Messieurs, j’ai autant d’horreur que vous pour le sang versé. Un jour il m’a été donné d’assister à une exécution, je ne peux pas dire de la voir – car en effet c’est un spectacle intolérable. Je m’y trouvais non loin de M. le président du Conseil. Le lendemain, M. Clemenceau a écrit un bel article où il exprimait tout le dégoût qu’il avait éprouvé […]. Mais qu’est-ce que cela prouve ?  Cela prouve d’abord que M. le président du Conseil a bien fait d’abandonner sa carrière médicale, qui aurait pu l’amener à des opérations chirurgicales. Pour ma part, cette même émotion pénible, ne l’éprouverais-je pas si je devais assister à ces terribles opérations qui pourtant sont le salut, une ressource de guérison ? […] C’est par amour de la santé sociale que je vote le maintien et l’application de la peine de mort.

24 07 1908                 L’Italien Dorando Pietri est à moins de 400 m de l’arrivée du marathon des Jeux Olympiques de Londres ; il s’est lancé trop tôt dans un sprint final, s’épuise, tombe… et repart, sonné, … dans  la mauvaise direction. On le remet dans le droit chemin, il rechute, zigzague vers l’arrivée quand surgit Johnny Hayes, un Américain d’origine irlandaise. Un juge en chapeau de paille ne peut supporter la situation et tend une main secourable à Dorando pour l’aider à terminer sa course et gagner. Il franchira bien la ligne en vainqueur, mais sera disqualifié, et tombera dans le coma, d’où il sortira vivant. Les Américains diront qu’il puait la strychnine ; et son médecin ne démentira pas vraiment. La Reine lui offrira une coupe bourrée de livres sterling. Et l’avenir lui permettra de montrer qu’il pouvait battre son vainqueur de Londres.

Dans l’empire ottoman, le sultan Abdülhamid II restaure la constitution de 1876 et annonce la tenue d’élections en décembre, que le CUP – Comité Union et progrès – soit le mouvement Jeunes Turcs, remporte de manière écrasante. Le CUP se donne alors des institutions calquées sur celles des États occidentaux. Mais l’existence de fortes minorités – Grecs, Arméniens, Kurdes, Arabes – s’y oppose.

Chacun de ces hommes appartenait à un monde physique et spirituel différent de celui de ses voisins et n’avait, avec ses collègues, aucune idée commune sur la forme et la mission de l’État à créer.

Norbert Von Bischoff

De plus, ces Jeunes-Turcs doivent gérer le retour de nombreux vieux politiciens, exilés par Abdülhamid II ; parmi eux des grands vizirs, des princes, des ministres, de hauts fonctionnaires… qui profitent des élections pour les évincer et prendre le contrôle du parti. Les artisans de la révolution quittent alors l’Anatolie, Niazi vers l’Albanie où il se fait assassiner, et Enver à Berlin où il a été nommé attaché militaire.

26 07 1908                Charles Jérôme Bonaparte, ministre de la Justice des États-Unis d’Amérique, fonde le FBI : Federal Board of Investigation. Il s’agit à ce moment là de se doter d’une équipe d’enquêteurs à même de démanteler les cartels qui se forment dans les secteurs clefs du monde économique. En 1911, la loi anti-trust contraindra John David Rockefeller à démanteler la Standard Oil of New Jersey.  Le grand-père paternel de ce Jérôme Bonaparte n’était autre que Jérôme Bonaparte, frère de Napoléon. Jeune officier de marine, en poste à Baltimore dès 1803, il s’éprit d’Elisabeth Patterson, qu’il épousa le 23 décembre 1803, mariage très vite désapprouvé par Napoléon, qui l’obligea à divorcer. Mais les deux amoureux avaient eu le temps de concevoir un petit Jérôme qui naîtra le 7 juillet 1805, lequel épousera plus tard la milliardaire Susan May Williams, qui aura deux enfants dont le dernier, Jérôme [encore], futur ministre de la Justice de Theodore Roosevelt, naîtra le 9 juin 1851. On ne sait pas si ce Bonaparte se sentait vraiment fier de son ascendance, avec une aïeule plaquée par son mari sitôt le premier enfant né, sur ordre d’un empereur qui exerçait sa tyrannie jusqu’au sein de la famille !

1 08 1908                    Clemenceau fait arrêter les dirigeants de la CGT

10 08 1908                  Interdiction de la grève dans la fonction publique. Édouard Benedictus dépose le brevet du verre feuilleté, dont on fera les vitres et pare-brise de voitures à partir de 1920 sous la marque Triplex.

12 08 1908                  Première voiture construite en grande série – 15 millions d’exemplaires sur les 19 ans que durèrent sa fabrication -, la Ford T coûte 850 $ au départ… 250 $ en 1927. Il y eût une chaîne d’assemblage à Bordeaux, et aussi une fabrication des boites de vitesses. Surnommée l’araignée ou encore la bonne à tout faire. Henry Ford disait à son sujet : vous pouvez choisir une voiture de la couleur que vous voulez… pourvu qu’elle soit noire. Mais il était aussi capable de dire des choses moins drôles et incommensurablement plus bêtes, telles : l’histoire, c’est de la foutaise.

1 09 1908                    Le sultan turc Abd el-Mamid  II a senti le danger du développement du panislamisme, et, pour le maîtriser, l’encourage : il a ainsi lancé en 1900 la construction d’un chemin de fer reliant Damas à Médine, dans le Hedjaz, dont le principal intérêt est de faciliter le pèlerinage de la Mecque. Il est enfin inauguré, une fois arrivé à Médine, 1 300 km au sud de Damas ; le projet initial, qui ne sera pas réalisé, prévoyait d’aller jusqu’à la Mecque. C’est sans doute la seule voie ferrée au monde qui ne fit pas appel à des emprunts chez les capitalistes, mais fût financée par des taxes spéciales et des souscriptions volontaires, donc sans actionnaires ni obligataires, et même sans indemnités d’expropriation. La construction en fut supervisée sur le plan technique par l’Allemagne : c’était une voie étroite, de 1,05 m. Pour que les traverses ne soient pas régulièrement pillées par les nomades pour alimenter les feux de leurs campements, elles avaient été réalisées en fer sur certains tronçons. Une partie de la voie se trouvait au -dessous du niveau de la mer. Les Turcs ne parvinrent jamais à assurer la sécurité complète de la ligne et les attaques, surtout pendant la 1° guerre mondiale, furent nombreuses, Lawrence d’Arabie étant le premier à les mener. Le tronçon au sud de la frontière jordanienne ne fut jamais remis en service, mais la partie nord l’est encore.

2 09 1908                    Lors de l’ouverture du congrès annuel de la British Association for the Advancement of Science, Francis Darwin, 60 ans, troisième fils de Charles (qui eut 7 enfants) botaniste de renommée mondiale, déclare : Les plantes sont des êtres intelligents.La profession de foi va faire évidemment grand bruit dans le Landerneau botaniste mondial. Mais l’idée fera son chemin et sera reprise…. beaucoup plus tard.

12 09 1908                 Winston Churchill épouse Clementine Hozier. Il n’y a pas de lézard : avant même d’avoir dit oui, elle sait que la politique, sa grande rivale, est déjà là : Churchill fait attendre tout le monde car il discute politique avec Lloyd George dans la sacristie !

Vingt ans plus tard, il écrira : En septembre 1908, je me mariai, et depuis lors j’ai connu le bonheur.

Cinquante ans plus tard, il lui écrira : Votre amour pour moi est la plus grande gloire qui ait jamais pu m’arriver.

Il faut aller sur le chemin où toutes les soifs s’en vont
Alors la femme tire le rêve de l’homme dans la matière
Et l’homme tire la force de la femme dans la lumière
S’il ne crée pas, il la perd,
Si elle ne monte pas, elle le détruit.

Bernard Erginger, alias Satprem 1923-2007

5 10 1908                    La Bulgarie proclame son indépendance et, de ce fait, refuse de continuer à payer tribut aux Turcs.

Dans les Balkans, le baron d’Ærenthal, chef de la diplomatie austro-hongroise, voulant mettre fin à la pression serbe sur la Bosnie et l’Herzégovine, soutenue par les Russes, annexe ces deux provinces jusqu’alors sous domination ottomane : on est à deux doigts de la guerre, mais l’Autriche Hongrie maintient son avantage.  Annexe est mis en italique car en fait le traité de Berlin de 1878 lui en donnait le droit, resté jusqu’alors inappliqué.

La révolution des Jeunes-Turcs qui éclate en Macédoine ottomane à l’été 1908 constitue l’événement déclencheur de l’annexion. À Constantinople, les Jeunes-Turcs forcent le sultan à proclamer une constitution et établir un parlement. Ils projettent de soumettre le système impérial ottoman à une réforme radicale. Des rumeurs circulent : le nouveau pouvoir turc aurait l’intention d’organiser rapidement des élections dans tout l’Empire ottoman, y compris dans les zones occupées par l’Autriche-Hongrie, qui ne possèdent à l’époque aucun organe représentatif. Que se passerait-il si le nouveau gouvernement turc, sa légitimité et sa confiance restaurées par la révolution, demandait la restitution de ses provinces les plus occidentales, ou promettait une réforme constitutionnelle à leurs habitants pour se les rallier ? Apparaît alors en Bosnie une coalition serbo-musulmane de circonstance qui espère tirer parti de cette situation incertaine pour obtenir l’autonomie de la région sous suzeraineté turque. Le danger qu’une alliance entre les différentes ethnies de la province ne se liguent avec les Turcs pour expulser les Autrichiens ne fait que croître.

Réagissant avec rapidité afin de prévenir toute complication, Aehrenthal prépare le terrain pour l’annexion. Les Ottomans reçoivent une indemnité substantielle en échange de la souveraineté symbolique qu’ils ont conservée sur le territoire. Mais de façon plus cruciale encore, le projet dépend de l’accord des Russes. Aehrenthal est convaincu de la nécessité d’entretenir de bonnes relations avec la Russie : il a été ambassadeur à Saint-Pétersbourg entre 1899 et 1906 et a contribué au rapprochement austro-russe. Obtenir l’accord de leur ministre des Affaires étrangères, Alexandre Izvolski, est chose facile. Les Russes n’ont aucune objection à ce que l’Autriche formalise son statut en Bosnie-Herzégovine, à condition que Saint-Pétersbourg reçoive une contrepartie. De fait, c’est Izvolski lui-même, soutenu par le tsar Nicolas II, qui propose que l’annexion de la Bosnie-Herzégovine se fasse en échange du soutien de l’Autriche à la demande russe d’obtenir un accès plus facile aux détroits du Bosphore. Le 16 septembre 1908, Izvolski et Aehrenthal mettent au clair les termes de leur accord à Schloss Buchlau, en Moravie, dans le domaine que possède Leopold von Berchtold, ambassadeur autrichien à Saint-Pétersbourg. En un sens, l’annexion de 1908 est le fruit de la détente austro-russe dans les Balkans. Les négociations se déroulent de façon parfaitement symétrique puisque Izvolski et Aehrenthal ont tous deux le même but : obtenir des avantages par des négociations secrètes, aux dépens de l’Empire ottoman, et en contrevenant au traité de Berlin.

Malgré tous ces préparatifs, l’annonce par l’Autriche de l’annexion le 5 octobre 1908 déclenche une crise majeure en Europe. Izvolski nie avoir conclu le moindre accord avec Aehrenthal ; il nie même par la suite avoir été prévenu de ses intentions et exige la réunion d’une conférence internationale pour clarifier le statut de la Bosnie-Herzégovine. La crise traîne pendant des mois : la Serbie, la Russie et l’Autriche mobilisent tour à tour leurs troupes, et Aehrenthal continue d’éluder la demande russe d’une conférence que l’accord signé à Buchlau n’a pas prévue. Le problème n’est résolu qu’en mars 1909 par la note de Saint-Pétersbourg dans laquelle les Allemands exigent que les Russes reconnaissent enfin l’annexion et exhortent vivement les Serbes à faire de même. Dans le cas contraire, menace le chancelier Biilow, les événements suivraient leur cours ! Cette formulation suggérait non seulement la possibilité que l’Autriche déclare la guerre à la Serbie mais, de manière plus inquiétante encore, que les Allemands rendent publics les documents prouvant la complicité d’Izvolski dans l’accord initial. Celui-ci cède sur-le-champ.

C’est Aehrenthal qui a traditionnellement été considéré comme le principal responsable de la crise de l’annexion. Mais est-ce juste ? Assurément, ses manœuvres diplomatiques manquent de transparence : il a privilégié rencontres confidentielles, échanges de promesses et accords secrets plutôt que de tenter de résoudre le problème en organisant une conférence internationale entre tous les signataires du traité de Berlin. Cette prédilection pour les arrangements secrets facilite la tâche d’Izvolski qui prétend avoir été berné – et avec lui toute la Russie – par cet Autrichien retors. Cependant, les documents suggèrent que la tournure prise par les événements résulte des mensonges éhontés d’Izvolski, tentant de sauver son poste et sa réputation. Le ministre russe commet deux erreurs de jugement majeures : tout d’abord, il présume que Londres soutiendra sa demande d’ouverture des Détroits aux navires de guerre russes ; il sous-estime également très largement l’impact de l’annexion sur une opinion publique russe très nationaliste. D’après un témoin, quand la nouvelle de l’annexion lui parvient à Paris le 8 octobre 1908, il demeure parfaitement serein. Ce n’est que pendant son séjour à Londres, quelques jours plus tard, alors que les Britanniques se montrent peu coopératifs et qu’il a vent de la réaction des journaux russes, qu’il se rend compte de son erreur et, pris de panique, veut faire croire qu’Aehrenthal l’a dupé.

[…]                 Comme ces deux anciennes provinces ottomanes avaient été occupées par l’Autriche pendant trente ans, et qu’il n’avait jamais été question de faire évoluer le statu quo, on aurait pu penser que cette modification symbolique – passer d’une occupation à une véritable annexion –  se serait faite dans l’indifférence générale. Mais la population serbe est d’une tout autre opinion : l’annonce de l’annexion suscite une vague de ressentiment et d’émotion populaire sans précédent, à Belgrade comme en province. Lors de nombreuses réunions publiques, les orateurs réclament de partir en guerre contre l’Autriche. Plus de 20 000 personnes assistent à un rassemblement anti-autrichien au Théâtre National de Belgrade où Ljuba Davidović, chef des radicaux indépendants déclare que les Serbes doivent lutter jusqu’à la mort contre l’annexion : Nous nous battrons jusqu’à la victoire, mais si nous sommes battus, nous tomberons avec la certitude d’avoir donné toutes nos forces et d’avoir gagné non seulement le respect de tous les Serbes, mais de toute la race slave.

Christopher Clark               Les somnambules                   Flammarion 2013

Le pouvoir dans l’empire d’Autriche Hongrie était certes aux mains de l’empereur et de ses ministres, mais il y avait tout de même deux parlements, un pour la grande Autriche – la Cisleithanie -, et un autre pour la Hongrie. Et l’image que ceux-ci donnaient d’eux-mêmes était pour le moins déplorable, même si sans grande conséquence. Il n’existait pas de règlement précis pour venir mettre un peu de cohérence dans les interventions des minorités : elles pouvaient s’exprimer dans leur langue sans que leur soit faite obligation de présenter dans le même temps une traduction.  Ainsi les Tchèques s’étaient fait une spécialité de l’obstruction, sans que l’on puisse même savoir s’ils formulaient une véritable opposition ou s’ils se contentaient d’annoner des versets de la Bible ! Parmi les spectateurs de ces bouffonneries, un certain Adolf Hitler – il a alors 20 ans – qui trouvera là matière à rejeter vigoureusement l’attachement qu’il avait pu éprouver pour les régimes parlementaires.

6 10 1908                   La Crète se rattache à la Grèce. L’empire ottoman commence à se déliter.

30 10 1908             Henri Farman, 35 ans, sur un biplan fabriqué par Gabriel Voisin, vole de Bouy à Reims : 27 km : 21 minutes de vol, soit une vitesse de 77 km/h. C’est un record de vitesse. Pour en arriver là, que d’échecs, que d’entêtement pour ne pas jeter l’éponge : dès le 20 août 1907, il avait effectué pendant 45 jours pas moins de 257 tentatives, toutes vouées à l’échec. Avec son frère Maurice, ils vont se mettre à construire eux-mêmes leurs avions, engrangeant victoire sur  victoire aux meetings aériens. Cette réussite va lui attirer les regards de l’armée, et, en 1912, ils décrochent un marché pour la moitié des 135 avions commandés. Durant la guerre, ils produiront plusieurs milliers d’avions. Après l’armistice, ils convertiront Goliath, leur dernier bombardier, en avion de transport. Le 11 février 1919, les frères Farman inaugurent la ligne Paris-Bruxelles avec 17 passagers. Bientôt leur Société générale de transport aérien (SGTA) desservira l’Angleterre, la Hollande, le Danemark, la Suède, l’Allemagne, puis la Belgique et la Russie. En 1933, elle fusionnera avec quatre autres compagnies françaises pour former… Air France.

14 11 1908                   Gravement malade, la vieille [73 ans]  impératrice chinoise Cixi avait confié quelques jours plus tôt à son complice, l’eunuque Li Lyangying : Je ne mourrai pas avant lui. Lui, c’est l’empereur Guangxu, son neveu, qui meurt empoisonné à l’arsenic, et le commanditaire est, avec l’intime conviction de tous les historiens, Cixi elle-même.

15 11 1908                    N’ayant plus de but dans la vie, l’impératrice Cixi meurt, 22 heures après son neveu l’empereur : elle a tenu sa promesse, et si cela n’a tenu qu’à un fil, il n’en reste pas moins que ce n’était pas du tout un hasard.

De Ts’eu-hi, (écrit aujourd’hui Cixi) Claudel [1] a vu les funérailles magnifiques et dépenaillées. Les archers, les chameaux avec une dépouille de zibeline suspendue au bridon, la monnaie de papier, d’or et d’argent, qu’on éparpillait aux quatre vents pour satisfaire la cupidité des mânes, mettaient un terme à la grandeur des Ts’ing. Déjà la Révolution était en marche, avec ses causes traditionnelles : fonctionnaires prévaricateurs, misère, désordres. Certaines mesures impopulaires – l’atteinte portée à l’autonomie provinciale par l’institution d’un contrôle central des chemins de fer – faisaient le jeu de ceux qui aspiraient à renverser la dynastie.

Roger Levy Histoire Universelle      La Pléiade 1986

De même qu’à la veille de la Révolution française, un des grands sujets de mécontentement était la multiplication anarchique des poids et mesures … de même retrouvait-on cette situation dans la Chine du début du XX° siècle :

Pour la circulation des valeurs, le Chinois utilisait des véhicules différents et qui n’avaient entre eux que des rapports changeants et arbitraires. Comme on se servait tour à tour du cheval, de la brouette, du sampan et du portefaix, il y avait une monnaie de gros et une monnaie de détail ; une monnaie de vente et une monnaie d’achat ; une monnaie pour la ville, pour l’extérieur et pour l’étranger ; une monnaie au comptant et une monnaie à terme ; entre toutes une échelle de changes toujours variable et qui permettait l’écorniflage.

La monnaie de base était celle de cuivre, la sapèque ; l’unité de mesure, pour les sapèques, enfilées par guirlandes de dix, la ligature ou tiao.

L’argent n’était pas une monnaie, mais une denrée. L’unité d’après laquelle on la débitait était une unité de poids, le taël (du malais tabel) ou once, que les Chinois appelaient leang. Cet argent brut se trouvait chez tous les banquiers en lingots qui affectaient la forme d’un soulier (shoe).

Cependant, par la pratique courante, les Chinois n’avaient pas été sans s’apercevoir de l’avantage que présentaient les pièces étrangères. Dès la fin du XVIII° siècle, ils avaient retenu les pièces espagnoles, dites carolus, puis les pièces mexicaines, mex, longtemps très répandues. Mais toujours méfiants, ils n’acceptaient pas de donner au petit disque d’argent sa valeur purement financière. C’était un jeton qui n’acquérait sa valeur définitive que par l’endos d’une banque (des sonneurs de monnaie, d’un rapide tintement, éprouvaient la valeur des pièces). Cet endos donné, soit par un lambeau de papier, soit par une marque à l’encre de Chine, soit, comme dans les ports du Sud, par un poinçon, la pièce prenait le nom de chop dollar. Les poinçons finissaient par tellement se multiplier qu’à force d’être garantie la valeur de l’écu était endommagée. La pièce creusée et comme grignotée par mille dents acérées était alors envoyée à la fonte.

S’il est impossible de préciser quelle était la monnaie, que dire des obstacles rencontrés dans d’autres secteurs de l’économie ? Les unités variaient à chaque pas : unités de poids, piculs, unités de surface, tan, sans parler des ordres de grandeur, comptés par groupes de dix mille, puis de cent millions. Qu’importe un zéro de plus ou de moins dans la transcription ? Il est vite mis à la droite du nombre.

Roger Levy   Histoire Universelle  La Pléiade 1986

À peu près à la même époque, Élie Faure termine un chapitre de son Histoire de l’Art consacré à la Chine. Ce n’est pas le grand avertissement que lancera Alain Peyrefitte avec Quand la Chine s’éveillera dans les années 1960, mais il y a quand même un bonne dose de prescience :

Étrange peuple positif, sans idéal et qui pourtant, tout au fond de son âme obscure, entend cette claire musique. Forme cylindrique, forme ovoïde, forme sphérique, rythme circulaire de la Chine !  La Chine tournera-t-elle donc toujours en cercle, du même effort patient, infatigable, lent, qui lui permet de maintenir le mouvement sauveur et de vivre sans avancer, ou brisera-t-elle ce cercle pour chercher l’idéal toujours renouvelé au sommet même du flot montant des choses et pour tenter de conquérir, dans cette poursuite incessante, l’illusion de sa liberté ?  C’est probable. Elle s’agite. Ses cinq cents millions d’hommes vont être entraînés dans le mouvement occidental, rompre notre pénible équilibre séculaire, bouleverser le rythme économique de la planète, peut-être nous imposer à leur tour une immobilité qu’ils mettront mille ou deux mille ans à reconquérir. Nous ne savons rien. La complexité du monde actuel et futur nous déborde. La vie gronde, la vie monte. Elle livrera ses formes à ceux qui vont naître pour les consoler d’être nés.

Élie Faure                  Histoire de l’art         Denoël 1985. Première édition 1909

À Boma – sur le littoral -, capitale du Congo, on hisse pour la première fois le drapeau tricolore de la Belgique en lieu et place de celui du Congo, état indépendant, définitivement replié : Léopold II, endetté jusqu’au cou, surtout par la création de la  Force publique, l’armée locale congolaise, refilait la patate chaude à la Belgique.

18 11 1908                    Jean Jaurès, philosophe de formation, plaide à la Chambre des députés contre la peine de mort :

Ce qui m’apparaît surtout, c’est que les partisans de la peine de mort veulent faire peser sur nous, sur notre esprit, sur le mouvement même de la société humaine, un dogme de fatalité. Il y a des individus, nous dit-on, qui sont à ce point tarés, abjects, irrémédiablement perdus, […] qu’il n’y a plus qu’à les retrancher brutalement de la société des vivants, et il y a au fond des sociétés humaines […] un tel vice irréductible de barbarie, de passions si perverses, si brutales, si réfractaires à […] toute répression vigoureuse mais humaine, qu’il n’y a plus d’autre ressource, qu’il n’y a plus d’autre espoir d’en empêcher l’explosion, que de créer en permanence l’épouvante de la mort et de maintenir la guillotine. Voilà ce que j’appelle la doctrine de fatalité qu’on nous oppose. Je crois pouvoir dire qu’elle est contraire à ce que l’humanité, depuis deux mille ans, a pensé de plus haut et a rêvé de plus noble. Elle est contraire à la fois à l’esprit du christianisme et à l’esprit de la Révolution.

Contraire à l’esprit de la Révolution… c’est à voir Monsieur Jaurès, car il faut tout de même bien noter que le champ d’application de cette demande d’abolition de la peine de mort reste bien circonscrit aux conditions précises d’une condamnation en temps de paix par un tribunal dans le cadre d’une condamnation concernant un délit de droit commun. Car, dans le cas où un contexte révolutionnaire demande des changements de priorité, la dite peine de mort est justifiée, Mais écoutons-le plutôt, c’est dans son Histoire socialiste de la Révolution française :

Quand un grand pays révolutionnaire lutte à la fois contre les factions intérieures armées, contre le monde, quand la moindre hésitation ou la moindre faute peuvent compromettre pour des siècles peut-être le destin de l’ordre nouveau, ceux qui dirigent cette entreprise immense n’ont pas le temps de rallier les dissidents, de convaincre leurs adversaires. […] Il faut qu’ils combattent, il faut qu’ils agissent, et pour garder intacte toute leur force d’action, pour ne pas la disperser, ils demandent à la mort de faire autour d’eux l’unanimité dont ils ont besoin. […] la mort rétablit l’ordre et permet de continuer la manœuvre.

Il y a chez les dirigeants se réclamant du marxisme une quasi idolâtrie pour la méthode jacobine de Robespierre : c’est Trotski qui surnomme Lénine : Maximilien Lénine, c’est Castro qui proclame en 1954 : Ce sont les Robespierre qu’il faut à Cuba, beaucoup de Robespierre, c’est Pol Pot qui affirme que le livre qui l’a le plus marqué est La Grande révolution française de Kropotkine, c’est encore Eluard et Aragon qui chantent le Guépéou nécessaire de la France, jusqu’à l’incontournable Sartre pour lequel tout anticommuniste est un chien, et je ne sors pas de là.

8 12 1908                   Par 330 voix contre 201, les députés rejettent la demande d’abolition de la peine de mort.

10 12 1908                  Gabriel Lippmann reçoit le prix Nobel de physique pour son procédé de photographie en couleurs.

25 12 1908               Pour lui souhaiter un joyeux Noël, un garçon de café, membre de l’Action Française, tire la barbe du président de la République, Armand Fallières.

27 et 28 12 1908       Messine et Reggio de Calabre sont détruites par un tremblement de terre : on comptera 100 000 morts.

1908                            Premier Salon aéronautique. Sur un brevet du français Spiess de 1873, Von Zeppelin construit le premier dirigeable à carcasse rigide.  Grand mécène de toutes les entreprises visant au progrès des moyens de locomotion – automobiles, ballons libres, dirigeables, avions -, Ernest Archdéacon s’est associé avec Léon Deutsch pour créer le prix Deutsch-Archdeacon d’un montant de 100 000 F. – 15 000 € -, et c’est le mécanicien Henri Farman qui l’emporte cette année là, marquant ainsi le début de l’aviation pratique. Premières découvertes de pétrole au Moyen-Orient : c’est en Iran.

Au Japon, Mikimoto Kokichi, tombé en arrêt devant le prix des perles naturelles de la province de Shima, obtient le brevet de fabrication de perles sphériques par le procédé Mise/Nishikawa : il lui en aura fallu de la patience, il en aura connu des échecs dus aux invasions d’algues rouges tueuses d’huitres ; sa femme mourra quand il obtiendra sa première perle. En 1932 il prendra la décision d’en détruire 850 000, qui présentaient un défaut, car seule compte la qualité. Dès lors c’en sera fini de cette ressource pour tous les chercheurs de perles naturelles de par le monde marin.

Émile Cohl adapte au cinéma les pantomimes lumineuses, qui deviennent ainsi les dessins animés. Lors d’une exposition de Braque, Matisse invente le mot cubisme, validé plus tard par Apollinaire.

Lénine séjourne à Paris jusqu’en 1912. Marian Melenevski a créé son journal la Pravda. Maxime Gorki va faire partie des donateurs, et il s’en fera un  plaisir. Trotski en est le rédacteur en chef ; il a commencé par s’installer à Vienne.

Mencheviks, bolcheviks ? Personnellement je me sens aussi proche des uns que des autres. Je travaille en liaison étroite avec les uns comme avec les autres, et je suis également fier de toute action révolutionnaire du Parti, quelle que soit la faction en ayant assumé le rôle principal.

En fait les Mencheviks le haïssent presqu’autant que les Bolcheviks. Mais c’est l’unité du Parti qui est sa préoccupation majeure, et il était chef du parti ouvrier social-démocrate de Russie.

Serge Diaghilev, impresario et homme du monde, y présente Boris Godounov, de Moussorgski, chanté par Chaliapine. Sun Yat Sen, chinois de Canton de 42 ans, a mené jusqu’alors une vie de révolutionnaire exilé : les missions américaines ont été actives au sein de sa famille, il a fait des études à Hawaï, Hong Kong, Philippines, Japon, Amérique, où il fait sienne la formule de Lincoln : Le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Il fonde la Ligue de l’Union des révolutionnaires.

À l’occasion du 25° anniversaire de la mort de Karl Marx, Rosa Luxembourg publie dans la revue Le Socialisme des lignes prophétiques :

Ce n’est généralement qu’après leur mort que la valeur scientifique de la plupart des grands savants est pleinement reconnue. Le temps lui donne toute sa portée. Aujourd’hui, un quart de siècle après la mort de Marx, le tonnerre de la Révolution russe, annonce qu’un nouveau vaste territoire vient d’être, grâce au capitalisme, annexé à la pensée marxiste.

Le train relie Chamonix à Martigny par Le Châtelard. Quelques mois plus tôt, tout près de cette nouvelle ligne, les familles avaient enterré les morts d’une avalanche qui avait balayé le hameau du Tour. Inauguration du Montenvers, train à crémaillère de Chamonix à la Mer de Glace. Les protestations locales furent si fortes – véritable attentat au pittoresque de la course la plus ancienne – Stephen d’Arve – inutilité publique… il causera la ruine et la misère complète, que le Conseil Municipal de Chamonix s’opposa au projet. Et le Conseil Général dût recourir à la déclaration d’utilité publique. En 1909 les recettes atteignaient 299 000 F pour 125 000 F de dépenses. La Reine Mère d’Italie y vint au mois d’août, offrant un banquet aux 200 ouvriers italiens qui travaillaient sur le dernier tronçon ; et c’est le président Fallières qui y vint en 1910 fêter le cinquantenaire du rattachement de la Savoie à la France.

Au Pérou, l’américain Henry Meiggs inaugure le train le plus haut du monde. Les travaux ont commencé 38 ans plus tôt ; l’avancement a été de 9 km par an, pour franchir 59 ponts, traverser 66 tunnels, et serpenter beaucoup pour franchir falaises et fortes pentes ; 2 000 ouvriers y sont morts ; les travaux faillirent engloutir les finances du pays, mais ce dernier pût ainsi exploiter les ressources minérales et agricoles des Andes. De Lima, sur la côte Pacifique, il va jusqu’à Huancayo, à 335 km à l’est, et, pour ce faire, passe à Ticlio à 4 818 m d’altitude. Mais globalement, le train a mauvaise presse :

En 1908, le poète impressionniste allemand Detlev von Liliencron écrivit : Der Blitzzug, histoire d’un train qui fonce à travers l’Europe et termine sa course dans une catastrophe. Aura-t-il du retard en arrivant en gare de Saint Pierre ? demande von Liliencron qui, tel Pilate, s’abstient de répondre. En 1914, les trains fournirent aux nations belligérantes un soutien logistique essentiel. Comme l’a fait remarquer A.J.P. Taylor, pour l’Allemagne tout dépendait de sa capacité à utiliser son réseau ferroviaire pour mener ses troupes à la victoire en trois semaines, car les généraux et ministres allemands étaient liés par des horaires précis qu’ils avaient établis les années précédentes. En Russie, l’industrie ne peut approvisionner le front selon ses besoins parce que la principale ligne transsibérienne ne pouvait prendre que 280 wagons, dont 100 étaient réservés au matériel ferroviaire et 140 quarante aux magasins du gouvernement. L’historien du front russe ajoute : ce n’était pas les trains mais les horaires qui posaient des problèmes. Les convois essayaient de rattraper les récoltes de grain, et non l’inverse… Le gouvernement assistait à la course entre le grain, le train et le combustible, et au chaos qui s’ensuivait.  Le problème venait de ce que les chevaux employés sur le front (indispensables pour résoudre la question des communications locales) réclamaient leur ration de fourrage quotidien. Pour son offensive en Bessarabie, le général Ivanov eut besoin de 667 wagons pour les hommes et de 1 385 wagons pour les chevaux (la moitié des récoltes de grain russes fut envoyée sur le front pour nourrir les chevaux).

Hugh Thomas                       Histoire inachevée du monde                        Robert Laffont 1986

La zone franche de la Savoie du Nord se porte plutôt bien, même très bien… en se tournant beaucoup plus vers Genève que vers Annecy :

Un intense trafic reliait Rives, le port de Thonon, au port franc de Genève. Au début du siècle, de Genève arrivaient chaux, tuiles, parquets, faïences, sucre, café, etc. par le service quotidien du bateau appelé La Mouche ». De Rives partaient, chaque jour, les barques noires aux voiles latines chargées de pierres et pavés d’Allinges, des plâtres d’Armoy, des moules de bois de chauffage, des fromages d’Abondance, etc… chaque jeudi, le chemisier, le tailleur genevois venaient à domicile, prendre les mesures de leurs clients thononais, essayer ou livrer le produit de leur travail. Les médecins spécialistes de Genève visitaient chaque semaine leur clientèle thononaise pour vingt sous. La vie de loisir n’échappait pas à cette attraction : le dimanche, les jeunes thononais gagnaient la grande cité voisine.

Jacques Dumolard Thonon se penche sur son passé. 1956.

Les flux inverses existaient aussi, les mercredis et samedis, jour de marché à Genève, où certains commerces doublaient leur chiffre, assurant des livraisons en Savoie du Nord sans aucun ennui.

En présence d’une telle compénétration d’intérêts, il est difficile d’apprécier avec exactitude la valeur, au reste mouvante, de ces échanges. On l’évaluait, au total, à cinquante millions de francs suisses par an, à balance égale, dans les années les plus bénéfiques d’avant la première guerre mondiale.

Victor Bérard. Genève et les traités                 Paris. 1930.

L’industrie est plus florissante en zone que ne le prétendent les suppressionistes. Faut-il rappeler que vingt communes du Faucigny travaillent de l’horlogerie ? Faut- il citer l’exploitation des eaux minérales dont un seul établissement, celui d’Évian, envoie chaque année plusieurs millions de bouteilles dans l’univers ? Faut-il énumérer les fabriques de drap, de pâtes alimentaires, de chocolat, de biscuits, de poteries, de clous, de batellerie, de bonneterie ; les nombreuses tanneries, les minoteries, les distilleries, les teintureries, les tuileries, les briqueteries ; les carrières d’ardoise, de plâtre, de marbre, de pierre à bâtir ; les pêcheries, l’hôtellerie, les 290 fruitières, ainsi que les grandes usines électrochimiques de Chedde et de Marignier ?

Georges Dejean. La Zone Genève 1919.

9 01 1909                    Sir Ernest Shackleton arrive à 88°23’S et 162°E : c’est à 175 km du pôle sud, mais ce serait folie de continuer : il plante l’Union Jack et les 4 hommes font demi-tour, à la limite de la survie : ils arrivèrent à Hut Point le 28 février 1910. Il avait calculé que la distance qui sépare le cap Royds du pôle – 1 300 km – devait être couverte en 91 jours aller-retour, à la moyenne quotidienne de 30 kilomètres par jour. Mais les imprévus portèrent l’absence à 117 jours.

Il avait emporté sur son phoquier Nimrod, une maison démontable de 9,90 x 5,70 x 3,60, isolée à l’aide de liège et de feutre, 15 poneys de Mandchourie, 9 chiens sibériens, mais surtout, ce qu’il pensait être son arme secrète, une automobile Arrol Johnston, 15cv, 4 cylindres à refroidissement à air : elle eût tout de même le temps de rendre quelques appréciables services avant de se coucher définitivement sur le flanc sans pouvoir être redressée. Il établit son mouillage au cap Royds, par 77°35’S, sur l’île Ross, dans le détroit Mac Murdo.

Ils gravissent le Mont Erebus, 4 069 m, et partent le 28 octobre 1908 avec 4 traîneaux tirés par les 4 poneys restant en vie. Puis ils réalisent qu’il leur faut franchir une chaîne de montagnes, et, le dernier poney étant mort dans une crevasse, c’est par leur propres moyens qu’ils hissent à 2 850 mètres les 450 kg de charge restant, par 85°55’S, atteint le jour de Noël.

20 02 1909                 Le Figaro publie le Manifeste du futurisme de Filippo Tommaso Marinetti, écrivain qui en est l’initiateur en Italie. Dans le même temps il est aussi publié en Roumanie, en Pologne et par une multitude de journaux italiens… La publication elle-même est précédée de placards publicitaires en Italie. Marinetti y proclame l’avènement d’une nouvelle esthétique de la vitesse et de la modernité industrielle : La splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… Une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace. La culture italienne assimilait ainsi les manifestations les plus évidentes du progrès ; le chic italien était chanté par un grand écrivain : un siècle plus tard, cet heureux baptême confortait toujours l’insolente santé des Luxottica, Prada, Ferragamo, Gucci, Ferrari, Murano… Rien de très étonnant dans ce pays où l’on a envie d’entrer dans les commerces les plus simples, épiceries, boulangeries, charcuteries pour le seul plaisir des yeux tant ce peuple a l’élégance naturelle, l’art du bouquet même quand, en place des fleurs, il n’y a que grains de café, pois chiches ou lentilles…

02 1909                        Premier numéro de la NRF : la Nouvelle Revue Française : La revue a la prétention de lutter contre le journalisme, l’américanisme, le mercantilisme et la complaisance de l’époque envers elle-même. […] Aucune œuvre d’art n’a de signification universelle qui n’a d’abord une signification nationale

L’équipe de la NRF s’est formée autour d’André Gide, 40 ans, puis de Henri Ghéon, 34 ans, Jacques Copeau, 30 ans, Marcel Drouin, 38 ans, sous le pseudonyme de Michel Arnault, beau-frère de Gide, André Ruyters, belge de 33 ans et Jean Schlumberger, protestant de 32 ans, qui en a dessiné le monogramme.

6 04 1909                    À Adana, un jeune Arménien, s’estimant en état de légitime défense, tue deux turcs. Les Arméniens sont depuis des mois énervés par des agitateurs, et les turcs fanatisés par des islamistes : la répression turque va être sans mesure avec l’accident et fera en 3 semaines à peu près 20 000 morts, dont 19 000 Arméniens.Le gouverneur sera destitué, quelques Turcs exécutés mais des Arméniens aussi.

Robert Peary, 54 ans, commodore de l’US Navy, dit avoir atteint le pôle nord [2] : Le Pôle enfin !!! Le trophée convoité depuis trois siècles, mon rêve et mon ambition depuis vingt trois ans . Enfin mien. J’ai peine à y croire. Tout cela semble si simple

Il est accompagné de quatre Eskimos et de son domestique noir : les quatre Eskimos : Hutati, 34 ans, Eginguah, 26 ans, Seeglof, 20 ans, et Ouqueah, 24 ans : ce dernier, c’est pour obtenir la main d’une jeune beauté de Whale Sound qu’il s’est engagé. Le domestique noir, Matthew Henson, fils d’un ancien esclave de la famille Peary, affranchi depuis la guerre de Sécession, s’était révélé être d’une habileté stupéfiante dans toutes les techniques polaires. Parti du cap Sheridan, au nord-est de l’île Ellesmere, – 750 km du pôle – il serait revenu par une voie légèrement plus ouest, au cap Columbia, pointe nord de la même île Ellesmere.

L’homme aura consacré pratiquement sa vie entière à cet objectif, passant d’une expédition à l’autre en perfectionnant chaque fois sa stratégie, prenant le temps de vivre chez les eskimos, sans aller toutefois jusqu’à parler correctement leur langue. Il conquit le pôle avec une logistique qui sera celle de la plupart des expéditions futures, que ce soit aux pôles ou sur les sommets himalayens : camps de base sur un navire, en l’occurrence son brise-glace Roosevelt, (cent hommes d’équipage et une prime de 5 000 $ du New York Times, remboursable en cas d’échec) dépôt de vivres sur le trajet, (on n’a pas à se soucier de leur conservation, la nature faisant le nécessaire) de façon à alléger le poids transporté pour la dernière expédition ; avancées le plus loin possible des compagnons pour construire igloos, etc ; ainsi l’assaut final peut-il être donné dans les meilleures conditions de fraîcheur (au propre comme au figuré) possible. Au départ, 24 personnes et 133 chiens. Pour l’assaut final, à 220 km du pôle, 6 hommes et 40 chiens.

Le 27 mars, nous rencontrâmes une neige épaisse et profonde – une couche étouffante qui recouvrait les éboulis de glace dans les dépressions. Je tombai sur Bartlett et son équipe, éreintés et momentanément découragés par le travail épuisant qui consistait à tracer la piste… Je leur remontai un peu le moral, allégeai leurs traîneaux et les remis en route.
Au cours de l’étape suivante, nous eûmes à lutter contre un vent cinglant du nord-est et tombâmes de nouveau sur Bartlett, qui campait à côté d’un chenal d’eau libre ouvert dans trois directions autour de lui. Nous construisîmes nos igloos 100 mètres plus loin pour ne pas le réveiller.
Je m’endormais sur ma couchette de peaux de rennes lorsqu’un mouvement de la glace et un cri me firent bondir sur mes pieds. Par le regard de l’igloo, je vis une bande d’eau noire qui s’élargissait entre le nôtre et celui de Bartlett. Une de mes équipes de chiens avait échappé de peu à la noyade ; une autre avait évité de justesse d’être écrasée par les blocs de glace s’abattant sur eux. L’igloo de Bartlett dérivait vers l’est sur une plaque de glace. Défonçant l’entrée, je criai au capitaine de s’apprêter à sauter en vitesse.
Enfin, leur plaque de glace vint heurter la nôtre à grand fracas et nous pûmes hisser leur équipe sur notre banquise. Toute la nuit et une partie du lendemain, la glace subit tous les tourments de l’enfer, les bancs se heurtant, se séparant, grinçant et se broyant, pendant que les eaux libres répandaient une brume noirâtre comme un feu de prairie. Puis le mouvement cessa, les eaux libres se refermèrent, l’atmosphère se dégagea au nord, et nous nous hâtâmes de repartir avant que le chenal ne s’ouvrît de nouveau.
Ce n’était pas le moment de rêver. Je m’attelai au problème pour lequel j’avais réservé mon énergie tout au long du parcours, pour lequel je m’étais entraîné comme en vue d’une course, pour lequel j’avais mené une vie frugale – pour lequel j’avais travaillé 23 des 52 années de ma vie. Malgré mon âge, je me sentais en pleine forme pour affronter les jours à venir… Les cinq hommes qui me restaient m’obéissaient comme les doigts de la main.
Avec ses années d’expérience, Henson était pratiquement aussi habile à manier les chiens et les traîneaux que les Esquimaux eux-mêmes. Trois ans plus tôt, Hutati et lui étaient avec moi à mon point le plus au nord. Les deux autres Esquimaux, Eginguah et Seeglof, avaient également fait partie de cette expédition et étaient prêts à m’accompagner n’importe où…
Les 40 chiens qui me restaient étaient les meilleurs des 133 qui avaient quitté le cap Columbia. Tous, ou à peu près, étaient des mâles puissants, résistants comme l’acier, pleins de mordant. Mes cinq derniers traîneaux, entièrement réparés, n’attendaient que le départ. J’avais des vivres pour 40 jours. En allant jusqu’à manger les chiens, nous tiendrions bien 50…
J’étais décidé à bander chaque nerf, chaque tendon, pour cinq étapes de 40 kilomètres chacune, les enchaînant de façon à ce que la cinquième fût terminée suffisamment tôt avant midi pour pouvoir prendre la latitude… Tous ces calculs n’empêchaient pas la pensée sous-jacente qu’une tempête de 24 heures ouvrirait des chenaux, réduirait à néant mes projets et nous mettrait tous en danger.
Je me mis en route le 2 avril peu après minuit, laissant les autres lever le camp et me suivre. Tout en gravissant la dorsale de pression derrière nos igloos, je serrai encore ma ceinture d’un cran, le troisième depuis le départ. Nous étions maigres au point qu’il n’était pas un d’entre nous qui n’eut le ventre aussi plat et ne fut aussi dur qu’une planche à pain.
La matinée s’annonçait belle. Le vent était retombé et le chemin le meilleur de ceux que j’avais encore rencontrés – de larges banquises bien nettes, cernées d’étonnantes dorsales de pression, toutes faciles à franchir…
Les années semblaient se faire plus légères et je ressentis la même impression qu’en menant mon équipe à travers l’inlandsis du Groenland, lorsque je laissais jour après jour derrière mes raquettes 35, 40 kilomètres, quelquefois jusqu’à 50, voire 65.
Un court sommeil et nous repartîmes. Le chemin était pratiquement horizontal. Le temps était au beau fixe. Au bout de dix heures, nous étions à mi-chemin du 89° parallèle.
Encore quelques heures de sommeil. Nous nous remîmes en route avant minuit. Le temps et le terrain étaient encore meilleurs. Nous marchâmes un peu plus de dix heures, les chiens purent souvent trotter. À un moment donné, nous nous précipitâmes pour franchir un chenal glacé de 100 mètres de large, qui se déforma et se rompit au moment où le dernier traîneau le quittait. Nous fîmes halte près du 89° parallèle, par une température de moins 40°C.
Un maigre sommeil, et en route une fois encore. Nous avancions sur une glace lisse et récente, et les chiens se mettaient de temps en temps à galoper. L’air vif, coupant comme de l’acier glacé, nous brûlait le visage à le faire craquer. Même les Esquimaux se plaignaient. Cette fois-ci, il nous fallait dormir davantage et nous nous accordâmes un repos supplémentaire. Puis de nouveau le départ. Jusque-là, notre peur d’un chenal impossible à franchir avait été grandissant: à chaque montée, je me précipitais en avant, haletant, craignant qu’elle ne marquât un chenal. Au sommet, je retenais mon souffle, soulagé, pour repartir aussitôt. Mais désormais cette peur me quitta.
Après cette dernière marche, je relevai notre position avant de me coucher. Nous étions par 89° 25′ [58 kilomètres du Pôle]. Un voile dense, sans vie, recouvrait le ciel. L’horizon était noir, la glace en dessous d’un blanc blafard de coquillage. Je me fatiguai les yeux à la sonder, essayant de m’imaginer déjà au Pôle.
Lors de la cinquième étape, une remontée de la température à moins 15°C réduisit la friction sous nos traîneaux. Les chiens semblaient gagnés par notre état d’esprit. Ils couraient en secouant la tête et en glapissant, la queue en trompette.
J’avais désormais accompli mes cinq étapes et le 6 avril, j’eus le temps de faire une observation hâtive: 89° 57′ ! À trois milles nautiques de ce point magique : 90° . Et alors que j’étais pratiquement en vue du Pôle, je me sentis soudain trop las pour faire les derniers pas. Je me reposai brièvement, avant de repartir avec deux Esquimaux et un traîneau léger, pour avancer encore de 15 kilomètres et faire un autre relevé.
J’étais au-delà du Pôle.

Arrivant sur la glace vive au Pôle, il mettait ainsi un point final à la très ancienne légende d’un espace d’eau libre au pôle même, légende sans doute en partie responsable de l’obstination des hommes à trouver ce passage du nord-ouest.

La dispute avec Frédérick Cook, – J’y étais le premier – Non, c’est moi – prendra rapidement de l’ampleur : le Herald Tribune et l’Explorer’s Club soutiendront Cook, le New York Times, le Peary Arctic club et la puissante National Geographic Society, Peary. L’affaire sera finalement tranchée… par la Société Royale de Géographie de Copenhague qui, appelée à examiner les données fournies par Cook, tranchera en faveur de Peary : Not proved : – Frédérick Cook n’a pas fourni de preuves -.

Il faut pourtant reconnaître que dans cette controverse, deux points sont indiscutables et indiscutés :
1.          Peary a certainement atteint le pôle Nord le 6 avril 1909 (malgré l’avis de certains détracteurs) ;
2.          Il n’est pas prouvé que Cook ne l’ait pas atteint (aussi) avant lui, le 21 avril 1908

Paul Emile Victor. L’homme à la conquête des pôles. Plon 1962.

C’était l’opinion des Esquimaux que Cook a bien été au pôle. Je suis informé par des membres dignes de foi de la même tribu que leur voyage sur la banquise loin de la terre a été si long que le soleil apparût, atteignit un haut point dans le ciel et enfin ne bougea plus, et c’était presque l’été quand ils retournèrent à la terre… Ainsi, il est assuré que les voyageurs n’ont pas été contraints de retourner par les difficultés opposées par la banquise, mais seulement parce qu’ils crurent que le but avait été atteint.

Knud Rasmussen Revue Politiken, le 20 octobre 1909, article du 25 septembre 1909

Jean Malaurie n’aime pas le personnage, c’est évident ; pas plus son incapacité à maîtriser la langue des Esquimaux, que sa médiocrité scientifique, ou encore son coté grand prédateur sans scrupules qui se garde le monopole du commerce fort lucratif des ivoires et des renards des territoires traversés, sans parler des nombreux enfants nés des amours locales [3],  puis laissés sans aide ni soutien. Mais, plus précisément, il met en question les distances moyennes parcourues selon le récit de Peary lui-même sur les huit dernières étapes :

À lire le rapport général et particulièrement celui des huit dernières étapes, sans témoins compétents à partir du 87°47’N au pôle et retour, il ne paraît pas du tout établi que Peary ait atteint réellement le pôle. Le temps de ces huit étapes est trop court. Si nos devons croire son récit, la moyenne quotidienne des huit derniers jours aurait été, détours non inclus, de 70.8 kilomètres, ce qui est considérable, voire impossible, compte tenu des dérives contraires et des déviations inéluctables eu égard au terrain, même sans grande difficulté. Herbert, en seize mois sur la glace, en 1968-1969, atteindra une seule fois la performance de 42.6 kilomètres et encore ! cette performance est-elle le résultat de quinze heures de marche soutenue sur d’excellentes surfaces de pack avec des chiens robustes et des charges légères. Le meilleur parcours de Nansen a été en quatre cent cinquante jours de 46.3 kilomètres, sa moyenne étant de 37 kilomètres. Le Dr Cook n’a couvert que deux fois, selon son récit, plus de 48.2 kilomètres sur la banquise polaires, détour inclus [4]. L’on sait également de nos jours qu’en raison des brouillards fréquents, de la dérive constante et contraire des glaces, le repérage exact par avion est nécessaire et doit même être fréquemment opéré aux abords du pôle. Herbert ( British Transarctic expedition 1968-1969), Monzino (expédition italienne au pôle, 1971), lors de leur exploration en traîneau au pôle, auront le plus grand mal à se repérer sans le secours de l’avion ou de la radio ; dans les deux cas, leur premier point sera une grossière erreur de 11 kilomètres pour l’un, une dizaine de kilomètres pour l’autre. Le point à l’estime, avec interpolation, est trompeur : la glace dérive en sens contraire, le soleil est rare. Si, dans le seconde moitié du XX° siècle, des navigateurs se trompent, malgré tous les moyens de radio à leur disposition, qu’en fut-il donc, en 1908 ou 1909, pour Peary ou Cook ! Le repérage par longitude de Peary était, au reste, particulièrement imprécis et ses relevés fort rares. Peary ne nous administre certainement pas la preuve absolue, scientifique, de sa présence au pôle même.

Jean Malaurie. Les derniers rois de Thulé        Plon 5° édition 1989

Et la querelle n’en finit pas :  en décembre 1983, CBS donna une émission qui prenait le contre-pied de la version officielle : elle faisait donc de Cook le premier homme arrivé au pôle. Et aussitôt le National Geographic de ressortir son artillerie lourde : Cook s’est approprié une œuvre dont il n’était en rien l’auteur, il a prétendu avoir fait le Mc Kinley, mais c’était faux et pour cela il a été exclu de l’Explorer’s club ; il a fait de la prison pour escroquerie sur des actions pétrolières. Cook était un gentleman et un menteur ; Peary n’était ni l’un ni l’autre.

04 1909                       Les Anglais réorganisent leurs  services secrets : le contre espionnage, pour l’intérieur, prend pour nom M.O.5, qui deviendra le M.I.5. Pour l’étranger, le service prend le nom de M.I.6.

11 06 1909                   Un violent séisme, – magnitude 6.2 selon la future échelle de Richter – dans les environs de Lambesc, proche de Salon de Provence, fait 46 morts, 250 blessés ; l’épicentre se trouve entre les failles de Rognes et de la Trévaresse ; les communes voisines de Rognes, Saint Cannat sont meurtries ; Vernègues le Vieux ne sera jamais reconstruit. 2 000 maisons, 3 églises, sont ravagées, des centaines d’autres endommagées. Paris ne sera pas rapide pour envoyer des secours, lesquels seront surtout locaux, via la Croix Rouge et la presse, qui lancera plusieurs souscriptions : 197 0000 F reçus par le Petit Marseillais dès les premiers jours.

13 07 1909                  Louis Blériot réussit un vol de 41 km en 44 minutes entre Étampes et Chevilly sur le Blériot XI, à la carlingue entièrement entoilée, ailes surbaissées, hélice tractive entraînée par un moteur Anzani de 18 cv.

18 07 1909                  Le prince des solitudes, Louis Amédée de Savoie, duc des Abruzzes, tente l’ascension du K2, 8 611 m. Son expédition était forte d’une cohorte de scientifiques et guides valdôtains, et de 360 porteurs, qui eurent beaucoup de mal à s’acclimater à l’altitude et il fallut vite renoncer. Mais il tenta alors un autre sommet voisin, le Chogolisa, 7 654 m, sur les pentes duquel il atteignit 7 498 mètres. Il est donc le premier homme à être monté plus haut que la plus haute des plantes, le Lecanora polytropa, un lichen (symbiose d’une algue et d’un champignon) que l’on a observé jusqu’à 7 400 m dans l’Himalaya.

21 07 1909                 Les cheminots obtiennent un régime de pensions de retraite particulièrement favorable.

25 07 1909                 Parti de Sangatte, Louis Blériot traverse la Manche en avion, en 37 minutes pour atterrir 38 km plus loin sur les falaises de Douvres ; cela fait du 60 km/h. Il gagne ainsi les 1 000 livres sterling promis par le Daily Mail. Hubert Latham avait essayé dix jours plus tôt mais avait dû renoncer. C’est Louis Breguet qui lui a construit son avion, un monoplan à hélice tractive, équipé d’un moteur Anzani de 25 CV.

Louis Blériot and plane with sightseers July 1909. Dover Library

Bleriot's flight across the Channel. Insert with wife Alice at Northfall Meadow 25 July 1909. Daily Graphic 26.07.1909. Dover Library

07 1909                      Thomas Edward Lawrence, 21 ans – qui va devenir Lawrence d’Arabie – visite à pied ou avec les moyens du bord les châteaux forts des Croisés, en Palestine : La Palestine était à l’époque romaine un pays plaisant, et elle pourrait si facilement le redevenir. Plus tôt les juifs l’exploiteront, mieux ce sera : leurs colonies sont des oasis dans un désert. 

1 08 1909                  Au Maroc, des Rifains avaient anéanti une colonne de soldats espagnols venus sécuriser des concessions minières achetées par le comte de Romanones, conseiller d’Alphonse XIII. Les réservistes avaient été mobilisés, et partaient  ceux qui ne pouvaient pas payer leur maintien dans le civil : les pauvres. Le désastre cubain avait développé un puissant esprit antimilitariste : les événements du Maroc mirent le feu aux poudres : ce fut un déchaînement de violences contre les biens d’église, profanation, etc : on vit un ouvrier danser avec le cadavre d’une religieuse exhumée. L’intervention de l’armée pour rétablir l’ordre tourna au massacre : la Semána trágica ; l’anarchiste et fondateur de l’École moderne libertaire Francesco Ferrer Guàrdia sera exécuté le 13 octobre, soulevant une vague de protestations à l’étranger comme en Espagne – mais pas de l’Église qui tenait alors la très grande majorité des écoles – .

15 08 1909                Un Touareg remet au capitaine Nieger, en poste à Illizi-Fort Polignac, dans le Tassili-n-Ajjer, la dépouille d’un crocodile qu’il vient de tuer : en plein cœur du Sahara, le fait est pour le moins insolite ; les spécialistes avaient déjà entendu parler de ces grosses flaques d’eau qui avaient permis à certains animaux de traverser les siècles quand leurs congénères avaient depuis longtemps disparu. Mais le capitaine Nieger eut l’imprudence d’envoyer un télégramme au gouverneur général de l’Algérie, lequel n’attendit guère pour répondre au Territoire des Oasis : Si capitaine Nieger fatigué, prière lui accorder permission de longue détente.

30 09 1909           Charles de Gaulle est admis à Saint Cyr. Les élèves officiers commençaient alors par être homme de troupe, puis prenaient du grade, plutôt rapidement. Son capitaine se soumettra de mauvaise grâce à le nommer sergent : Pourquoi voulez-vous que je nomme sergent un garçon qui ne se sentira à l’aise que grand connétable ?

18 10 1909                  Les frères Wright volent autour de la Tour Eiffel.

19 11 1909                  Le trois-mâts barque français La Rochejaquelein a mis 7 semaines pour doubler le Cap Horn, de l’Atlantique vers le Pacifique. Mais le record revient au quatre-mâts barque américain Edward Sewall qui y passa 3 mois : les vents omniprésents, les fameux quarantièmes rugissants, au minimum de force 7 [5], y soufflent d’un secteur allant du nord-ouest au sud-ouest. On a vu plusieurs capitaines qui, à force de se faire rejeter vers l’est, renonçaient à passer et faisaient demi-tour, effectuant ainsi le tour du monde par le Cap de Bonne Espérance pour rejoindre le Pacifique. Cela avait été l’une des raisons de la fatigue des marins du Bounty et donc de leur mutinerie, 120 ans plus tôt : Bligh, leur capitaine, devait gagner Tahiti depuis l’Angleterre, et après 30 jours de tentatives pour passer le Horn, toutes vouées à l’échec, s’était résigné à passer par l’océan indien.

28 11 1909                 L’emploi des femmes enceintes est garanti : elles ont droit à 8 semaines consécutives de congés payés.

10 12 1909                Paul Balluat d’Estournelles de Constant, membre d’arbitrage de la Cour internationale de la Haye, obtient le prix Nobel de la Paix.

1909                            Suède : grève générale de 300 000 ouvriers… pour un pays de 4 millions d’habitants. Longtemps avant la création de l’État d’Israël, le premier kibboutz se met en place en Palestine à Degania. Pas bien loin de là, Le Caire s’offre la première université de type occidental de la partie nord de l’Afrique : au début des années 1950, la proportion des étudiants en Egypte sera deux fois plus élevée que celle de la Grande Bretagne.

Le belge Leo H. Baekeland invente la bakélite.

Pour isoler les câbles électriques au début du XX° siècle, on utilise une résine produite par le Kerria lacca, un insecte d’Asie. Mais la quantité de gomme disponible n’est pas suffisante. Le chimiste belge Léo Baekeland tente de mettre au point un matériau à la fois résistant à la chaleur et non conducteur. Dans sa quête, il s’intéresse à une résine insoluble, impossible à nettoyer et qui encrasse les verreries des chimistes quand ils mélangent un phénol (produit à partir de goudron) et un aldéhyde (du formol). Intrigué par ce résidu issu d’une réaction de polymérisation entre les deux composés, Baekeland chauffe au hasard différents mélanges de phénols et d’aldéhydes. La résine est tantôt trop dure, tantôt trop molle. Il multiplie les essais et, un jour, enfin, il obtient une résine transparente, résistante à la chaleur et que l’on peut mouler en différentes formes solides. Léo Baekeland vient d’inventer la Bakélite, le premier plastique de synthèse. Coloré en noir, il sert à fabriquer des téléphones. Il est ensuite décliné dans toutes les couleurs pour produire de nombreux objets d’usage courant. D’autres plastiques comme le polyéthylène ou le polystyrène expansé seront, eux aussi, découverts lors de mélanges réalisés au petit bonheur la chance.

Ça m’intéresse     Hors Série Octobre-Novembre 2017

Huilerie Lesieur à Dunkerque. Eugène Schueller [père de Liliane Bettencourt] crée la Société des teintures inoffensives pour les cheveux :  un an plus tard, elle va devenir l’Auréale – nom d’une coiffure en vogue à l’époque -, puis l’Oréal. Héléna Rubinstein ouvre son premier salon de beauté à Paris. Tout en s’enrichissant chacun de leur coté, les deux se livreront une guerre incessante : c’est l’Oréal qui gagnera en rachetant Héléna Rubinstein en 1988, elle-même ayant quitté définitivement la scène en 1965.

750 hectares de la Camargue sont consacrés à la culture du riz.

Le TMB – Tramway du Mont Blanc – va de St Gervais au Col de Voza. Il atteindra le Nid d’Aigle en 1913. Le projet initial prévoyait d’atteindre le sommet du Mont Blanc. Il fût étudié sérieusement jusqu’à l’Aiguille du Goûter ; en 1914, le piquetage atteignait Tête Rousse. Les travaux furent arrêtés par la guerre, et après la guerre, on songeait plutôt à reconstruire qu’à construire. La réalisation de ce projet de Duportal mettait fin à celui de Saturnin Fabre et Joseph Vallot, qui voulaient aussi arriver au sommet du Mont Blanc, mais en partant de Chamonix par un chemin de fer à crémaillère en grande partie souterrain. Jules Verne, quand tu nous tiens !

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nommée Mademoiselle d’Angeville, en l’honneur de la seconde femme étant arrivée au sommet du Mont Blanc le 4 septembre 1838 [la première étant Marie Paradis, une servante d’hôtel de Chamonix le 14 juillet 1809]

On compte 50 000 automobiles en France, 89 000 en Grande Bretagne.

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[1] il est consul de France à Fou-Tcheou depuis 1898.

[2]     L’explorateur britannique Walli Herbert qui a atteint le pôle en 1969 en traîneau à chiens, s’est vue confier par le National Geographic Magazine mission de lire ses carnets 10 x 18 qui n’avaient pas été consultés depuis 50 ans : il en sortira un livre : The Noose of Laurels – Le nœud coulant de la gloire – (Anchor Books, 1989, non traduit), d’où il ressort qu’à la vue du blanc énorme qui s’y trouve au 6 avril 1909 – sur les trente heures que Peary devait avoir passées au pôle, il n’y avait rien -. Peary n’a jamais atteint le pôle et n’a fait que se perdre dans l’illusion tragique que la gloire est la preuve de la vraie grandeur . Reste un mystère : pourquoi aura-t-il fallu attendre plus de cents ans pour que soient examinés sérieusement ses carnets ? Une supercherie de plus à l’intérieur de cette supercherie ?

[3]  Amours locales, pratiquées encore par Rasmussen, Paul-Emile Victor, et très hypocritement baptisées ethnologie amoureuse par Marcel Mauss – 1872-1950 -, le père de l’anthropologie française. Quand des soldats français mettent une fille de Centre Afrique dans leur lit, on appelle cela viol… selon que vous serez puissant ou misérable…

[4] Il faut tout de même prendre en compte ce qui semble être la meilleure performance de tous les temps en traîneau à chiens, réalisée par une équipe d’Amundsen, le 14 février 1911,  lors de sa conquête du pôle sud, pour approvisionner le premier dépôt de vivres : elle atteignit 80°S, à 150 km de la base, en 4 jours aller-retour, soit 80 km/jour.

[5] Dans l’échelle de Beaufort, force 8 correspond à un vent de 40 nœuds, c’est à dire, 72 km/h.


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