1908 à 1911. Cook, Peary au pôle nord ? Amundsen au pôle sud. Macchu Picchu. 28769
Publié par (l.peltier) le 23 septembre 2008 En savoir plus

02 1908                      Le Club Alpin Français accepte la proposition de Paul Payot d’organiser à Chamonix un deuxième concours international : ce sera le grand meeting de Chamonix.

21 03 1908                 Création par Charles Maurras de la Revue de l’Action Française. Son QG est alors un café pour amateurs de belote pépère : Au signe de Flore ; Flore, parce que cette déesse des Jardins avait alors sa statue tout près du bistrot, 172, Bd Saint Germain. Le grand maître de l’invective xénophobe était alors loin de se douter que son troquet favori deviendrait, avec son alter ego, Les Deux Magots, le haut lieu du narcissisme intellectuel parisien, volontairement cloîtré dans une liturgie compassée où s’élabore le prêt à penser éphémère.

18 03 1908                La commission de réforme du langage juridique a planché pendant 6 ans pour parvenir à une simplification dudit langage, dont la dernière mouture remontait à 1673.

03 1908                      Le capitaine Scott et le commandant Charcot essaient au col du Lautaret un traîneau mécanisé de Dion Bouton.

Raymond Rallier du Baty est sur l’île de la Désolation, dans l’archipel des Kerguelen : il vient de découvrir les restes d’une cabane  datant d’une expédition scientifique allemande – observations astronomiques et autres – sous la direction du Dr Drygalski de 1902. La cabane a été abandonnée subitement et il restait de quoi bien et longtemps manger, ce dont s’étaient vite aperçu d’innombrables souris. Ayant du temps disponible, il avait décidé d’entreprendre la réparation de cette cabane : si ça ne servait pas à sa propre expédition, cela pourrait servir à d’autres ; en ce lieu, il ne s’attendait pas à faire connaissance avec d’autres animaux :

Le moment est maintenant venu de vous raconter comment j’eus un soir la plus grande peur de ma vie. J’ai déjà dit que je n’étais pas d’une nature peureuse, mais je dois avouer qu’à cette occasion, mes nerfs furent soumis à rude épreuve et que j’en eus la gorge serrée.

J’étais en train de me préparer à dîner et manipulais mes ustensiles. Le crépuscule était descendu sur la cabane, et dehors régnait ce silence pesant qui précède la nuit, quand les oiseaux de jour se posent pour la nuit et que les oiseaux de nuit ne sont pas réveillés. Je me fredonnais une petite chanson lorsque je crus entendre un léger bruit, comme si quelqu’un se déplaçait là, dehors. Je pense que lorsqu’on vit seul, les sens sont plus aiguisés, un peu comme ceux d’un animal sauvage. Je me tins donc coi, tenant en l’air dans ma main immobile une assiette ou quelque chose de ce genre, et j’écoutai attentivement, comme un animal surpris dans sa tanière. Mais rien ne bougeait, et je savais bien d’ailleurs que j’étais aussi parfaitement seul qu’un homme pouvait l’être. Je repris mon travail et de nouveau me figeai et un sentiment de peur – la peur de l’inconnu – me submergea malgré moi. Il y avait assurément quelque chose qui bougeait, très furtivement, devant ma porte.

De nouveau, je chassai l’idée, tentant de reprendre le contrôle de mon imagination folle. Alors, pour une raison ou une autre, mon regard fut attiré vers la fenêtre et ses vitres brisées, et j’eus une sensation horrible. Il y avait là quelqu’un qui me regardait !

Au milieu d’un visage blafard, des yeux ébahis me fixaient. Cette figure pâle, effrayante m’observait avec curiosité. Puis elle disparut et j’entendis de nouveau le bruit furtif qui avait attiré mon attention. Je pouvais à peine respirer, j’étouffais, j’étais comme pétrifié. Et de nouveau, je dus lutter contre moi-même.

C’était impossible ! J’avais dû être trompé par quelque jeu de lumière ou peut-être mes sens me jouaient-ils des tours ? Peut-être devenais-je fou ? Peut-être que ces longues journées de solitude avaient été trop pour moi. Je restai immobile, m’efforçant de rire pour dissiper cette frayeur stupide. Et alors – encore une fois -, la face blanche apparut à la fenêtre, cette tête fantomatique avec ses yeux fixes où dansait une lueur jaune.

J’empoignai quelque chose – je ne sais pas quoi -, et avec un cri étouffé me précipitai vers la porte. Je devais au moins voir la chose clairement avant de devenir complètement fou. Et comme je passais la porte d’un bond, mon arme levée, je vis une forme blanche s’évanouir dans l’obscurité. C’était une forme de bête, bien que je n’eusse jamais entendu parler d’autre présence animale sur l’île de la Désolation que celle bien sûr des éléphants de mer et des baleines. Comme je me précipitais à ses trousses, la forme blanche s’éloigna d’un bond et se trouva à découvert. Alors je pus la voir distinctement. C’était un chien ! Un chien eskimau à fourrure blanche, gras et visiblement bien nourri. J’étais aussi saisi que si cela avait été un authentique fantôme, car c’était pour le moins surprenant de trouver un chien sur l’île de la Désolation. Au cours des deux ou trois jours qui suivirent, il se tint à portée de voix de la cabane des Allemands, observant de loin mes faits et gestes d’un air très intéressé.

Plus de cent fois, j’essayai de gagner son amitié. Je marchais lentement vers lui en lui parlant affectueusement. Mon bon chien ! Brave chien ! Viens, mon bon chien ! Mais quand j’arrivais à environ vingt pas de lui, il se sauvait en bondissant, et rien de ce que je pouvais faire ne put jamais l’inciter à faire camarade. Pendant toute la durée de notre séjour dans cette partie de l’île, le chien eskimau nous suivit partout, mais toujours à distance, et nous le vîmes à des kilomètres de la maison des Allemands. Il vivait dans la baie Elizabeth, chassant les lapins qui étaient nombreux à Kerguelen, et semblait être le dernier survivant de son clan. Nous trouvâmes les os d’autres chiens, ce qui prouvait qu’il avait eu autrefois des compagnons. Pauvre chien solitaire! Nous avions pitié de lui et l’aurions volontiers adopté pour remplacer Patrick, perdu en mer. Mais il était retourné à l’état sauvage, l’état de ses ancêtres. Il avait peur de l’homme, bien qu’il fût poussé par des souvenirs ressurgissant du fond de sa mémoire à s’approcher pour observer ces êtres étranges qui étaient venus rompre son isolement.

Quelques semaines plus tard, c’est aux éléphants de mer qu’il s’intéresse :

Nous passâmes deux jours à observer les phoques [ainsi nommés communément à cette époque ; l’appellation d’éléphant de mer, alors rare, est devenue aujourd’hui la seule.ndlr], faute d’une meilleure occupation, ce qui fut pour Agnès et moi-même l’occasion d’apprendre beaucoup sur ces créatures. Comme beaucoup de mes lecteurs ne sont pas allés aussi loin que Kerguelen ou autres lieux fréquentés par les phoques, il est peut-être intéressant que je décrive leurs mœurs plus en détail que je ne l’ai fait jusqu’à présent.

Après les mois d’hiver, les mâles adultes sont les premiers à arriver, dans les derniers jours d’août. Ils sont très gros et mesurent plus de six mètres de long. Lorsqu’ils sont dans l’eau, leur museau n’est pas visible, mais lorsqu’ils en sortent, rampant sur les rochers, et en particulier lorsqu’ils sont en colère, ils déplient leur museau en une courte trompe, ce qui leur vaut le nom d’éléphants de mer, et poussent de sourds rugissements. Vers le 15 septembre, les femelles suivent leurs seigneurs et maîtres. Elles mettent bas peu de temps après leur arrivée à terre. Nous fûmes témoins de la naissance de quelques petits phoques. Les mères semblaient souffrir beaucoup. Elles pleurent et gémissent d’une manière étrangement humaine, cherchant apparemment à retourner à l’eau. Les vieux mâles qui les surveillent de près les repoussent pour les éloigner du plateau rocheux et les ramener à la plage. Les femelles ne mesurent qu’un tiers de la longueur des mâles, et chacun des mâles a environ douze femmes, ce qui ne va pas sans disputes et contestations. Un jour, par la mer arriva un groupe de mâles décidés à se battre pour la possession des femelles. Dès qu’ils virent l’ennemi approcher, les vieux mâles se précipitèrent au bord de l’eau aussi vite qu’ils le pouvaient pour y livrer immédiatement bataille. Il s’ensuivit un affrontement féroce et sanglant, auquel aucun être humain n’aurait pu assister sans frayeur ni émotion. Si l’un des nouveaux venus jetait son dévolu sur une superbe femelle couchée sur le rivage et tentait de s’en approcher, il ne pouvait le faire qu’en passant sur le corps blessé et sanglant d’un de ces vieux sultans qui ont derrière eux plus de cent victoires au combat. J’ai été le témoin d’une de ces joutes dont le souvenir est encore vivace dans ma mémoire. L’éléphant de mer dont l’autorité était contestée, tout le corps en appui sur les pattes de devant, les pattes arrière décollées du sol, la gueule grande ouverte, soufflait de véritables sonneries de trompette, prêt à recevoir l’assaut de l’ennemi. Il en trouva un à sa mesure, un mâle aussi grand que lui, aussi féroce que lui, aussi fort que lui. Ils combattirent pendant vingt minutes, face contre face, mâchoire contre mâchoire, chargeant comme des béliers, se poussant et se heurtant avec une force monstrueuse, se mordant avec une férocité effroyable. Ils cherchaient le cou pour y planter leurs mâchoires et s’y accrocher jusqu’à ce que l’autre bête arrive à se dégager et à repousser l’ennemi. Le cou des deux éléphants de mer portait de longues et profondes coupures. Le sang coulait, formant des flaques rougeâtres parmi les rochers sur lesquels ils roulaient et luttaient, continuant à se mordre férocement en projetant leur cou en avant avec ce geste brusque, rapide et puissant dont j’avais appris à me méfier au cours de mes propres combats avec eux. Il y avait quelque chose de grotesque, de terrible et d’effrayant à la fois dans la joute de ces deux titanesques guerriers. Pourtant, j’étais si fasciné que je ne pouvais en détacher mon regard. Enfin, le premier maître des lieux commença à donner des signes de faiblesse. Son gros corps haletait et ahanait. Le sang coulait d’une vingtaine de blessures, un de ses yeux pendait en dehors de son orbite et il était visiblement à bout de forces. Soudain, il rompit le combat et avec un rugissement de désespoir, il traversa le plateau rocheux et plongea dans la mer. Le vainqueur pénétra tranquillement dans le camp du vaincu, et indifférent à ses propres blessures qui faisaient de lui une masse ensanglantée, indifférent également aux femelles qui, dorénavant, étaient à lui de plein droit, il se coucha au milieu d’elles et s’endormit.

Ces braves ne portent pas la moindre attention à leurs blessures, qui cicatrisent si vite qu’en deux ou trois jours ils sont guéris. Mais jusqu’à la fin de leur longue vie, ils portent les traces de ces épiques combats, et j’ai vu de vieux mâles sortir de l’eau, la peau déchirée, un œil en moins, une nageoire arrachée ou à moitié mangée, témoignages des combats de titans qu’ils avaient livrés contre leurs rivaux et leurs ennemis. Et chaque fois que je les voyais ainsi me revenait à la mémoire l’histoire du Phoque blanc de Rudyard Kipling, avec sa description de ces énormes bêtes se battant sur les brisants, sur le sable et sur les rochers de basalte poli des nurseries. Plus de cent fois, je crus voir Sea Catch – un énorme phoque à la crinière grise et aux crocs de chien. Lorsqu’il se soulevait sur ses nageoires de devant, son corps était à plus d’un mètre vingt du sol et son poids, à supposer que quiconque fût assez intrépide pour le peser, devait approcher les sept cents livres. Il portait sur tout le corps les traces de nombreux et sauvages combats et semblait pourtant toujours prêt à en livrer un de plus. Il tournait la tête de côté comme s’il avait peur de regarder son ennemi en face, puis soudain, rapide comme l’éclair, il la projetait en avant et, lorsque ses crocs étaient solidement plantés dans le cou de l’autre phoque, celui-ci pouvait toujours essayer de se dégager s’il le pouvait, Sea Catch ne faisait rien pour l’y aider.

C’est vrai que Sea Catch était un phoque à fourrure et non un éléphant de mer comme ceux des Kerguelen, pourtant l’animal décrit par Kipling ressemble à s’y méprendre au plus furieux des monstres qui s’affrontaient sur les rochers de Port Élisabeth. Ces gros animaux n’ont pas peur de s’attaquer à l’homme, et j’ai déjà décrit une des grandes batailles que nous livrâmes contre eux. Nous en connûmes d’autres au cours de notre séjour et je rends hommage au courage sans limites de ces combattants. Car ils n’étaient en vérité pas de force contre nous. Notre agilité l’emportait sur leur puissance, et le fin canon d’un fusil était plus porteur de mort que toute leur monstrueuse violence. Le vrai danger était d’être encerclé par la tribu. Les phoques avançaient droit sur nous et, tandis que nous nous occupions d’un grand gaillard rugissant, les autres s’approchaient par-derrière discrètement mais sûrement, se mouvant silencieusement sur les rochers lisses, et tentaient de nous attraper d’un mouvement rapide de la tête. Nous devions tailler la route comme disent les marins, mais jamais les mâles n’auraient fait demi-tour tant que les femelles étaient avec eux. Faire face à l’ennemi dans la victoire ou dans la défaite semble être la devise du phoque combattant. Blessés, ils n’étaient que plus furieux, mais pas moins vaillants et encore moins prêts à se rendre. Seule la mort avait raison d’eux, et ils mouraient en luttant et en rugissant. Mais l’homme est malin. Les nains apprirent à tuer les géants. Nous apprîmes même à les effrayer – chose qui nous avait paru impossible lorsque nous nous étions attaqués à eux pour la première fois, armés de nos massues plombées, ce qui ne les avait pas le moins du monde effrayés, mais les avait rendus furieux. Curieusement, c’est en leur lançant de petits galets que nous parvenions à les faire fuir, et c’est ainsi que nous les maintenions à distance lorsque nous ne souhaitions pas leur compagnie. Les yeux des femelles jetaient des éclairs lorsque nous jouions à ce petit jeu avec elles, et je n’aimais pas ce regard-là.

Lorsqu’ils ne sont pas dérangés, les phoques restent en famille, couchés sur les rochers, chaque mâle entouré de sa douzaine de femmes, comme un vieux Turc, posant un regard jaloux et vigilant sur les autres mâles. Ils restent vautrés paresseusement pendant des heures, dormant ou somnolant, s’abandonnant à une mollesse heureuse. Ils ont une manière très comique de se gratter avec leurs nageoires ou leur queue en roulant sur eux-mêmes pour atteindre un point particulièrement sensible. Autant ils sont gauches à terre, autant ils sont magnifiques de force et de grâce dans l’eau, nageant avec la puissance et la vitesse d’une torpille, sans se soucier des brisants capables de réduire un bateau en pièces. Quel spectacle superbe que de regarder un de ces énormes rouleaux déferler et de voir les phoques impassibles y faire face avec force et courage, et recevoir sans bouger la vague de plein fouet !

Les petits étaient le spectacle le plus heureux qui soit, espiègles, amusants et pleins de joie de vivre. À la naissance – chaque femelle n’a en général qu’un petit -, ils mesurent moins d’un mètre de long et sont couverts de longs poils noirs et soyeux. Ces poils tombent après trois semaines et il ne reste sur leur corps rebondi qu’un très ras pelage grisâtre ou jaune. Dès qu’ils sont sevrés, les jeunes quittent leurs parents et partent tous ensemble. Ils s’amusent beaucoup, apprenant à nager dans les eaux peu profondes, s’ébattant et aboyant comme de jeunes chiens, si bien que le bruit d’une nurserie de phoques s’entend à des kilomètres. Ils se font bouler les uns les autres et font toutes sortes de facéties dans l’eau et sur la plage, se bousculant, rampant, sautant et jaillissant tous ensemble jusqu’à ce que, fatigués de jouer, ils aillent se coucher et dormir sur le sable noir en contrebas des rochers basaltiques, pour se réveiller un peu plus tard et recommencer à jouer. Les phoques adultes ne prêtent aucune attention à ces jeunes tapageurs qui, très tôt, apprennent à se battre comme de vieux guerriers, à attraper du poisson tout en glissant sous l’eau à toute vitesse, à échapper aux orques et à conquérir leurs fiancées au prix de combats à mort sur les rochers. Agnès et moi, près de notre tente à Port Élisabeth, regardions les mères avec leurs petits, trop jeunes pour se joindre aux jeux, et la berceuse de Kipling résonnait à mes oreilles.

Raymond Rallier du Baty Aventures aux Kerguelen      Le livre de poche 2012

21 04 1908              Presque un an après les faits, le 15 avril 1909, neuf jours après que Peary prétende y être arrivé, Frédérick Cook, médecin américain, dira avoir atteint le pôle nord ce jour-là. Il serait parti d’Anoritok, la pointe ouest du Groenland le 19 février 1908, en traversant l’île Ellesmere vers l’ouest puis le nord, et vers le pôle le 18 mars, accompagné de deux Esquimaux de vingt ans, Etukishook et Pualuna, et de 26 six chiens tirant deux traîneaux. Le 21 mars, il aurait effectué un important dépôt de viande au cap Stallworthy, – anciennement cap Svartevoeg -, au nord de l’île d’Axel Heiberg, selon Pualuna, frère d’Uutaaq, le favori de Peary. Une fois atteint le pôle, à l’allure moyenne de 15 km par jour, le 21 avril 1908, il aurait été obligé d’hiverner à partir de septembre dans une caverne au cap Sparbo, sur la côte sud de l’île Devon, au sud de l’île Ellesmere pour attendre que les glaces se reforment, en compagnie des deux Esquimaux, et un seul traîneau rafistolé, tous les chiens étant morts. Il n’aurait pu repartir qu’en février 1909, vers l’est trouver un navire qui l’emmène à Anoritok, le village du départ. Il trouvera à Upernivik toujours sur la côte ouest du Groenland, plus au sud, le Roosevelt de Peary en attente de son retour du pôle, confiera ses notes et instruments au commandant Whitney. Mais Peary refusera le service et laissera les affaires de Cook sur place, dans une cache… tellement bien cachée qu’on ne la retrouvera jamais. Pour avoir été médecin à bord du Kite, 17 ans plus tôt, déjà lors d’une expédition vers le nord, il connaissait bien son grand rival, le commodore Peary… qui en était le commandant. L’antagonisme entre les deux hommes sera devenu tel que Peary avait interdit à ses Esquimaux de travailler ou de suivre Cook.

Frederik Cook 1865 -1940

Robert Peary 1856-1920

Seul, affirmait Peary, avec son serviteur noir Matt Henson et quatre Esquimaux, il avait conquis le pôle le 6 avril 1909. À vrai dire, il n’apportait pas beaucoup plus de preuves que son ancien compagnon. Ses affirmations laissaient même songeur. Cook répétait calmement avoir atteint le pôle mais qu’il ne doutait pas, pour autant, que Peary y soit parvenu aussi . Il y a place pour deux, disait-il en substance.

L’attitude de Peary n’étonna pas : on savait son autoritarisme et son goût de l’exclusivité. Aussi beaucoup des plus grands explorateurs – Amundsen, Greely, Sverdrup, Schley – ont-ils soutenu Cook, dont les qualités d’endurance et d’adaptation étaient, de l’avis général, prodigieuses. Ce fut en 1909 – 1910, un des grands scandales du jour. La discussion peut-être infinie car, les glaces étant dérivantes, aucune preuve matérielle n’est, bien sûr, demeurée sur place.

Jean Malaurie Les derniers rois de Thulé        Plon  5° édition 1989

Étonnant personnage que ce Jean Malaurie : à 93 ans, en 2015, il publiera Lettre à un Inuit de 2022. Dans le même temps, il recevra du gouverneur de la région de Saint Petersbourg, Georgui Poltavchenko, la mise à disposition gracieuse de quelques milliers de m² d’un palais sur les bords de la Fontanka pour en faire un Institut Arctique Jean Malaurie. L’homme se fait le défenseur de tous ces peuples oubliés (ou presque) dont il affirme qu’ils sont les seuls à détenir encore une cosmogonie qui leur permet d’entendre les pulsations de la terre. Et les Russes seraient les seuls à avoir pris conscience de cette réalité. Et notre homme de faire sa valise pour, à 93 ans, prendre pension à Saint Petersbourg !

15 06 1908                  La mode du dinosaure est née en Angleterre. Elle a traversé l’Atlantique, et nous revient – cette fois-ci, il s’agit d’un diplodocus de 25 m. de long -, remonté au Jardin des Plantes. En hommage à son père adoptif Andrew Carnegie, magnat des chemins de fer, on l’a nommé Diplodocus Carnegieri. On attend le président de la République Armand Fallières, pour l’incontournable discours, mais, plus habitué à inaugurer les chrysanthèmes que les géants de la préhistoire, il se révèle quasiment paralysé face à la bête, et ne peut que s’exclamer : Quelle queue, quelle queue ! Les chansonniers de la Lune Rousse s’en donneront à cœur joie.

10 08 1908                Edouard Benedictus dépose le brevet du verre feuilleté, dont on fera les vitres et pare-brise de voitures à partir de 1920 sous la marque Triplex.

21 06 1908                  250 000 femmes que l’on surnommera suffragettes, emmenées par Emmeline Pankhurst – fondatrice en 1903 de l’Union politique et sociale des femmes de Grande Bretagne -, se rassemblent à Hyde Park, pour la défense de leurs droits, dont le droit de vote, qui sera accordé partiellement en 1918, sous certaines conditions – être âgé de plus de 30 ans entre autres – et totalement en 1928. Parmi elles, une Française, Madeleine Pelletier, anthropologue, médecin psychiatre, habillée en homme – Si je m’habille comme je le fais, c’est parce que c’est commode, mais c’est surtout parce que je suis féministe ; mon costume dit à l’homme : je suis ton égale -. Elle représente l’association La solidarité des femmes, dont elle est secrétaire. Un père cocher de fiacre, une mère marchande de fruits et légumes près des Halles, il en fallut du caractère pour préparer seule son baccalauréat, le réussir avec mention très bien, se voir fermé l’internat de psychiatrie parce qu’une femme n’a pas de droits civils et politiques, puis parvenir tout de même à forcer la porte pour être la toute première femme interne en psychiatrie, aux asiles de la Seine. Socialiste, franc-maçonne, elle participera à la mise en place de la Section Française de l’Internationale ouvrière, puis deviendra anarchiste. Elle soignera les blessés pendant la guerre au sein de la Croix Rouge, et sera arrêtée en 1939 pour avoir pratiqué des avortements. Perdant raison, elle mourra à 65 ans à l’asile de Perray Vaucluse le 29 décembre 1939.

30 06 1908                 Par 60 ° 53’7 N et 101° 53’5 E, sur le site de Vanavara,  à près de 900 km au dessus de la Toungouska, au nord d’Irkoutsk, en Sibérie, à 7h17’, une explosion se produit en plein ciel à 5 000 mètres d’altitude, d’une puissance équivalant à 15 mégatonnes de TNT, soit environ mille fois la bombe d’Hiroshima, mais on ne sait pas de quelle matière il s’agit. La vitesse de cette masse était de 30 km/sec : 20 000 ha de végétation furent réduits en cendres, 80 millions d’arbres furent abattus sur 2 150 km². La déflagration qui causa un séisme d’une amplitude de 4,7 à 5 sur l’échelle de Richter, se fit entendre à 1 500 kilomètres ; il n’y aurait eu qu’un seul mort : un chasseur écrasé par un arbre. Pendant deux jours une fine poussière  diffuseuse de lumière fut présente en Russie, jusqu’en Europe de l’Ouest même : le Times de Londres rapportait qu’on pouvait lire le journal à minuit sans allumer la lumière. Les Russes attendront 13 ans avant de réaliser qu’il s’était alors passé quelque chose d’extraordinaire chez eux dans la Toungouska. Des phénomènes sismiques se sont produits et l’ionosphère a connu des perturbations magnétiques pendant 3h 30’. Des anomalies optiques – nuées argentées – ont également été observées dans l’atmosphère. Il y a eu aussi une augmentation de la radioactivité, une croissance accélérée des arbres, des mutations chez les insectes, des traces chimiques dans les glaces de l’Antarctique et du Groenland.

La presse n’oubliera pas, faute d’avoir eu des informations sur le moment :

Cette météorite est tombée le 30 juin 1908 dans le département d’Ienisseï, en Sibérie. Les éclairs et le tonnerre provoqués par sa chute ont été vus et entendus par des dizaines de milliers de personnes, même dans cette région peu peuplée, et les sismographes d’Irkoutsk ont enregistré les ondes causées par l’impact. (…] Le 5 septembre 1921, une expédition a quitté Leningrad, sous la direction du Pr Koulik, pour se rendre à Kansk, en Sibérie. L’immense capacité de destruction de la météorite a été confirmée, mais l’endroit de la chute, le cratère, se trouvait apparemment très loin des premières traces de destruction. […] L’immense souffle de gaz brûlant déclenché par la chaleur de l’impact de la météorite sur terre a balayé et abattu la forêt, calcinant les branches et les feuilles. […] De terribles bourrasques se sont fait sentir à des kilomètres de distance.

The Guardian du 21 octobre 1930

À l’époque de la chute, en 1908, une vapeur lumineuse et argentée s’était formée, atteignant une altitude de 90 km et éclairant une grande partie de la Russie. Cette lueur était visible de presque partout en Sibérie, et fut même aperçue depuis le Caucase. Beaucoup de Russes, y voyant un signe que la fin du monde était proche, ont abandonné leurs foyers et leurs biens et se sont dirigés vers les sanctuaires et les monastères. Beaucoup se sont mis à prier et à jeûner pour se préparer au jugement dernier.

The Observer, du 18 septembre 1938

Cela fait maintenant plus de 80 ans que l’on cherche à savoir de quoi il pouvait bien s’agir … et on n’a toujours pas de certitude scientifique. Probablement une météorite – mais on n’en trouve aucune trace – ou peut-être une comète : on a découvert dans la tourbe de la Toungouska une substance proche de la glace dont se composent les comètes. Dans les années 1950 et 1960, on retrouvera des sphères de silicate et de magnétite dans le sol et dans les troncs d’arbres abattus. Vitali Romeïko, chercheur indépendant a découvert dans le Calendrier  astronomique russe de 1910, que cet objet, – qui pour lui est une comète – avait été photographié 180 jours avant de heurter la Terre. Elle avait été identifiée par Max Wolf, directeur de l’observatoire allemand de Heidelberg.

3 07 1908                     Maurice Barrès plaide à la Chambre des Députés en faveur du maintien de la peine de mort :

Je suis partisan du maintien de la peine de mort. […] Quand nous sommes en présence du membre déjà pourri, […] c’est l’intérêt social qui doit nous inspirer et non un attendrissement sur l’être antisocial. Messieurs, j’ai autant d’horreur que vous pour le sang versé. Un jour il m’a été donné d’assister à une exécution, je ne peux pas dire de la voir – car en effet c’est un spectacle intolérable. Je m’y trouvais non loin de M. le président du Conseil. Le lendemain, M. Clemenceau a écrit un bel article où il exprimait tout le dégoût qu’il avait éprouvé […]. Mais qu’est-ce que cela prouve ?  Cela prouve d’abord que M. le président du Conseil a bien fait d’abandonner sa carrière médicale, qui aurait pu l’amener à des opérations chirurgicales. Pour ma part, cette même émotion pénible, ne l’éprouverais-je pas si je devais assister à ces terribles opérations qui pourtant sont le salut, une ressource de guérison ? […] C’est par amour de la santé sociale que je vote le maintien et l’application de la peine de mort.

24 07 1908                 L’Italien Dorando Pietri est à moins de 400 m de l’arrivée du marathon des Jeux Olympiques de Londres ; il s’est lancé trop tôt dans un sprint final, s’épuise, tombe… et repart, sonné, … dans  la mauvaise direction. On le remet dans le droit chemin, il rechute, zigzague vers l’arrivée quand surgit Johnny Hayes, un Américain d’origine irlandaise. Un juge en chapeau de paille ne peut supporter la situation et tend une main secourable à Dorando pour l’aider à terminer sa course et gagner. Il franchira bien la ligne en vainqueur, mais sera disqualifié, et tombera dans le coma, d’où il sortira vivant. Les Américains diront qu’il puait la strychnine ; et son médecin ne démentira pas vraiment. La Reine lui offrira une coupe bourrée de livres sterling. Et l’avenir lui permettra de montrer qu’il pouvait battre son vainqueur de Londres.

Dans l’empire ottoman, le sultan Abdülhamid II restaure la constitution de 1876 et annonce la tenue d’élections en décembre, que le CUP – Comité Union et progrès – soit le mouvement Jeunes Turcs, remporte de manière écrasante. Le CUP se donne alors des institutions calquées sur celles des États occidentaux. Mais l’existence de fortes minorités – Grecs, Arméniens, Kurdes, Arabes – s’y oppose.

Chacun de ces hommes appartenait à un monde physique et spirituel différent de celui de ses voisins et n’avait, avec ses collègues, aucune idée commune sur la forme et la mission de l’État à créer.

Norbert Von Bischoff

De plus, ces Jeunes-Turcs doivent gérer le retour de nombreux vieux politiciens, exilés par Abdülhamid II ; parmi eux des grands vizirs, des princes, des ministres, de hauts fonctionnaires… qui profitent des élections pour les évincer et prendre le contrôle du parti. Les artisans de la révolution quittent alors l’Anatolie, Niazi vers l’Albanie où il se fait assassiner, et Enver à Berlin où il a été nommé attaché militaire.

26 07 1908                Charles Jérôme Bonaparte, ministre de la Justice des États-Unis d’Amérique, fonde le FBI : Federal Board of Investigation. Il s’agit à ce moment là de se doter d’une équipe d’enquêteurs à même de démanteler les cartels qui se forment dans les secteurs clefs du monde économique. En 1911, la loi anti-trust contraindra John David Rockefeller à démanteler la Standard Oil of New Jersey.  Le grand-père paternel de ce Jérôme Bonaparte n’était autre que Jérôme Bonaparte, frère de Napoléon. Jeune officier de marine, en poste à Baltimore dès 1803, il s’éprit d’Elisabeth Patterson, qu’il épousa le 23 décembre 1803, mariage très vite désapprouvé par Napoléon, qui l’obligea à divorcer. Mais les deux amoureux avaient eu le temps de concevoir un petit Jérôme qui naîtra le 7 juillet 1805, lequel épousera plus tard la milliardaire Susan May Williams, qui aura deux enfants dont le dernier, Jérôme [encore], futur ministre de la Justice de Theodore Roosevelt, naîtra le 9 juin 1851. On ne sait pas si ce Bonaparte se sentait vraiment fier de son ascendance, avec une aïeule plaquée par son mari sitôt le premier enfant né, sur ordre d’un empereur qui exerçait sa tyrannie jusqu’au sein de la famille !

1 08 1908                    Clemenceau fait arrêter les dirigeants de la CGT

10 08 1908                  Interdiction de la grève dans la fonction publique. Édouard Benedictus dépose le brevet du verre feuilleté, dont on fera les vitres et pare-brise de voitures à partir de 1920 sous la marque Triplex.

12 08 1908                  Première voiture construite en grande série – 15 millions d’exemplaires sur les 19 ans que durèrent sa fabrication -, la Ford T coûte 850 $ au départ… 250 $ en 1927. Il y eût une chaîne d’assemblage à Bordeaux, et aussi une fabrication des boites de vitesses. Surnommée l’araignée ou encore la bonne à tout faire. Henry Ford disait à son sujet : vous pouvez choisir une voiture de la couleur que vous voulez… pourvu qu’elle soit noire. Mais il était aussi capable de dire des choses moins drôles et incommensurablement plus bêtes, telles : l’histoire, c’est de la foutaise.

1 09 1908                    Le sultan turc Abd el-Mamid  II a senti le danger du développement du panislamisme, et, pour le maîtriser, l’encourage : il a ainsi lancé en 1900 la construction d’un chemin de fer reliant Damas à Médine, dans le Hedjaz, dont le principal intérêt est de faciliter le pèlerinage de la Mecque. Il est enfin inauguré, une fois arrivé à Médine, 1 300 km au sud de Damas ; le projet initial, qui ne sera pas réalisé, prévoyait d’aller jusqu’à la Mecque. C’est sans doute la seule voie ferrée au monde qui ne fit pas appel à des emprunts chez les capitalistes, mais fût financée par des taxes spéciales et des souscriptions volontaires, donc sans actionnaires ni obligataires, et même sans indemnités d’expropriation. La construction en fut supervisée sur le plan technique par l’Allemagne : c’était une voie étroite, de 1,05 m. Pour que les traverses ne soient pas régulièrement pillées par les nomades pour alimenter les feux de leurs campements, elles avaient été réalisées en fer sur certains tronçons. Une partie de la voie se trouvait au -dessous du niveau de la mer. Les Turcs ne parvinrent jamais à assurer la sécurité complète de la ligne et les attaques, surtout pendant la 1° guerre mondiale, furent nombreuses, Lawrence d’Arabie étant le premier à les mener. Le tronçon au sud de la frontière jordanienne ne fut jamais remis en service, mais la partie nord l’est encore.

12 09 1908                 Winston Churchill épouse Clementine Hozier. Il n’y a pas de lézard : avant même d’avoir dit oui, elle sait que la politique, sa grande rivale, est déjà là : Churchill fait attendre tout le monde car il discute politique avec Lloyd George dans la sacristie !

Vingt ans plus tard, il écrira : En septembre 1908, je me mariai, et depuis lors j’ai connu le bonheur.

Cinquante ans plus tard, il lui écrira : Votre amour pour moi est la plus grande gloire qui ait jamais pu m’arriver.

Il faut aller sur le chemin où toutes les soifs s’en vont
Alors la femme tire le rêve de l’homme dans la matière
Et l’homme tire la force de la femme dans la lumière
S’il ne crée pas, il la perd,
Si elle ne monte pas, elle le détruit.

Bernard Erginger, alias Satprem 1923-2007

5 10 1908                    La Bulgarie proclame son indépendance et, de ce fait, refuse de continuer à payer tribut aux Turcs.

Dans les Balkans, le baron d’Ærenthal, chef de la diplomatie austro-hongroise, voulant mettre fin à la pression serbe sur la Bosnie et l’Herzégovine, soutenue par les Russes, annexe ces deux provinces jusqu’alors sous domination ottomane : on est à deux doigts de la guerre, mais l’Autriche Hongrie maintient son avantage.  Annexe est mis en italique car en fait le traité de Berlin de 1878 lui en donnait le droit, resté jusqu’alors inappliqué.

La révolution des Jeunes-Turcs qui éclate en Macédoine ottomane à l’été 1908 constitue l’événement déclencheur de l’annexion. À Constantinople, les Jeunes-Turcs forcent le sultan à proclamer une constitution et établir un parlement. Ils projettent de soumettre le système impérial ottoman à une réforme radicale. Des rumeurs circulent : le nouveau pouvoir turc aurait l’intention d’organiser rapidement des élections dans tout l’Empire ottoman, y compris dans les zones occupées par l’Autriche-Hongrie, qui ne possèdent à l’époque aucun organe représentatif. Que se passerait-il si le nouveau gouvernement turc, sa légitimité et sa confiance restaurées par la révolution, demandait la restitution de ses provinces les plus occidentales, ou promettait une réforme constitutionnelle à leurs habitants pour se les rallier ? Apparaît alors en Bosnie une coalition serbo-musulmane de circonstance qui espère tirer parti de cette situation incertaine pour obtenir l’autonomie de la région sous suzeraineté turque. Le danger qu’une alliance entre les différentes ethnies de la province ne se liguent avec les Turcs pour expulser les Autrichiens ne fait que croître.

Réagissant avec rapidité afin de prévenir toute complication, Aehrenthal prépare le terrain pour l’annexion. Les Ottomans reçoivent une indemnité substantielle en échange de la souveraineté symbolique qu’ils ont conservée sur le territoire. Mais de façon plus cruciale encore, le projet dépend de l’accord des Russes. Aehrenthal est convaincu de la nécessité d’entretenir de bonnes relations avec la Russie : il a été ambassadeur à Saint-Pétersbourg entre 1899 et 1906 et a contribué au rapprochement austro-russe. Obtenir l’accord de leur ministre des Affaires étrangères, Alexandre Izvolski, est chose facile. Les Russes n’ont aucune objection à ce que l’Autriche formalise son statut en Bosnie-Herzégovine, à condition que Saint-Pétersbourg reçoive une contrepartie. De fait, c’est Izvolski lui-même, soutenu par le tsar Nicolas II, qui propose que l’annexion de la Bosnie-Herzégovine se fasse en échange du soutien de l’Autriche à la demande russe d’obtenir un accès plus facile aux détroits du Bosphore. Le 16 septembre 1908, Izvolski et Aehrenthal mettent au clair les termes de leur accord à Schloss Buchlau, en Moravie, dans le domaine que possède Leopold von Berchtold, ambassadeur autrichien à Saint-Pétersbourg. En un sens, l’annexion de 1908 est le fruit de la détente austro-russe dans les Balkans. Les négociations se déroulent de façon parfaitement symétrique puisque Izvolski et Aehrenthal ont tous deux le même but : obtenir des avantages par des négociations secrètes, aux dépens de l’Empire ottoman, et en contrevenant au traité de Berlin.

Malgré tous ces préparatifs, l’annonce par l’Autriche de l’annexion le 5 octobre 1908 déclenche une crise majeure en Europe. Izvolski nie avoir conclu le moindre accord avec Aehrenthal ; il nie même par la suite avoir été prévenu de ses intentions et exige la réunion d’une conférence internationale pour clarifier le statut de la Bosnie-Herzégovine. La crise traîne pendant des mois : la Serbie, la Russie et l’Autriche mobilisent tour à tour leurs troupes, et Aehrenthal continue d’éluder la demande russe d’une conférence que l’accord signé à Buchlau n’a pas prévue. Le problème n’est résolu qu’en mars 1909 par la note de Saint-Pétersbourg dans laquelle les Allemands exigent que les Russes reconnaissent enfin l’annexion et exhortent vivement les Serbes à faire de même. Dans le cas contraire, menace le chancelier Biilow, les événements suivraient leur cours ! Cette formulation suggérait non seulement la possibilité que l’Autriche déclare la guerre à la Serbie mais, de manière plus inquiétante encore, que les Allemands rendent publics les documents prouvant la complicité d’Izvolski dans l’accord initial. Celui-ci cède sur-le-champ.

C’est Aehrenthal qui a traditionnellement été considéré comme le principal responsable de la crise de l’annexion. Mais est-ce juste ? Assurément, ses manœuvres diplomatiques manquent de transparence : il a privilégié rencontres confidentielles, échanges de promesses et accords secrets plutôt que de tenter de résoudre le problème en organisant une conférence internationale entre tous les signataires du traité de Berlin. Cette prédilection pour les arrangements secrets facilite la tâche d’Izvolski qui prétend avoir été berné – et avec lui toute la Russie – par cet Autrichien retors. Cependant, les documents suggèrent que la tournure prise par les événements résulte des mensonges éhontés d’Izvolski, tentant de sauver son poste et sa réputation. Le ministre russe commet deux erreurs de jugement majeures : tout d’abord, il présume que Londres soutiendra sa demande d’ouverture des Détroits aux navires de guerre russes ; il sous-estime également très largement l’impact de l’annexion sur une opinion publique russe très nationaliste. D’après un témoin, quand la nouvelle de l’annexion lui parvient à Paris le 8 octobre 1908, il demeure parfaitement serein. Ce n’est que pendant son séjour à Londres, quelques jours plus tard, alors que les Britanniques se montrent peu coopératifs et qu’il a vent de la réaction des journaux russes, qu’il se rend compte de son erreur et, pris de panique, veut faire croire qu’Aehrenthal l’a dupé.

[…]                 Comme ces deux anciennes provinces ottomanes avaient été occupées par l’Autriche pendant trente ans, et qu’il n’avait jamais été question de faire évoluer le statu quo, on aurait pu penser que cette modification symbolique – passer d’une occupation à une véritable annexion –  se serait faite dans l’indifférence générale. Mais la population serbe est d’une tout autre opinion : l’annonce de l’annexion suscite une vague de ressentiment et d’émotion populaire sans précédent, à Belgrade comme en province. Lors de nombreuses réunions publiques, les orateurs réclament de partir en guerre contre l’Autriche. Plus de 20 000 personnes assistent à un rassemblement anti-autrichien au Théâtre National de Belgrade où Ljuba Davidović, chef des radicaux indépendants déclare que les Serbes doivent lutter jusqu’à la mort contre l’annexion : Nous nous battrons jusqu’à la victoire, mais si nous sommes battus, nous tomberons avec la certitude d’avoir donné toutes nos forces et d’avoir gagné non seulement le respect de tous les Serbes, mais de toute la race slave.

Christopher Clark               Les somnambules                   Flammarion 2013

Le pouvoir dans l’empire d’Autriche Hongrie était certes aux mains de l’empereur et de ses ministres, mais il y avait tout de même deux parlements, un pour la grande Autriche – la Cisleithanie -, et un autre pour la Hongrie. Et l’image que ceux-ci donnaient d’eux-mêmes était pour le moins déplorable, même si sans grande conséquence. Il n’existait pas de règlement précis pour venir mettre un peu de cohérence dans les interventions des minorités : elles pouvaient s’exprimer dans leur langue sans que leur soit faite obligation de présenter dans le même temps une traduction.  Ainsi les Tchèques s’étaient fait une spécialité de l’obstruction, sans que l’on puisse même savoir s’ils formulaient une véritable opposition ou s’ils se contentaient d’annoner des versets de la Bible ! Parmi les spectateurs de ces bouffonneries, un certain Adolf Hitler – il a alors 20 ans – qui trouvera là matière à rejeter vigoureusement l’attachement qu’il avait pu éprouver pour les régimes parlementaires.

6 10 1908                   La Crète se rattache à la Grèce. L’empire ottoman commence à se déliter.

30 10 1908             Henri Farman, 35 ans, sur un biplan fabriqué par Gabriel Voisin, vole de Bouy à Reims : 27 km : 21 minutes de vol, soit une vitesse de 77 km/h. C’est un record de vitesse. Pour en arriver là, que d’échecs, que d’entêtement pour ne pas jeter l’éponge : dès le 20 août 1907, il avait effectué pendant 45 jours pas moins de 257 tentatives, toutes vouées à l’échec. Avec son frère Maurice, ils vont se mettre à construire eux-mêmes leurs avions, engrangeant victoire sur  victoire aux meetings aériens. Cette réussite va lui attirer les regards de l’armée, et, en 1912, ils décrochent un marché pour la moitié des 135 avions commandés. Durant la guerre, ils produiront plusieurs milliers d’avions. Après l’armistice, ils convertiront Goliath, leur dernier bombardier, en avion de transport. Le 11 février 1919, les frères Farman inaugurent la ligne Paris-Bruxelles avec 17 passagers. Bientôt leur Société générale de transport aérien (SGTA) desservira l’Angleterre, la Hollande, le Danemark, la Suède, l’Allemagne, puis la Belgique et la Russie. En 1933, elle fusionnera avec quatre autres compagnies françaises pour former… Air France.

14 11 1908                   Gravement malade, la vieille [73 ans]  impératrice chinoise Cixi avait confié quelques jours plus tôt à son complice, l’eunuque Li Lyangying : Je ne mourrai pas avant lui. Lui, c’est l’empereur Guangxu, son neveu, qui meurt empoisonné à l’arsenic, et le commanditaire est, avec l’intime conviction de tous les historiens, Cixi elle-même.

15 11 1908                    N’ayant plus de but dans la vie, l’impératrice Cixi meurt, 22 heures après son neveu l’empereur : elle a tenu sa promesse, et si cela n’a tenu qu’à un fil, il n’en reste pas moins que ce n’était pas du tout un hasard.

De Ts’eu-hi, (écrit aujourd’hui Cixi) Claudel [1] a vu les funérailles magnifiques et dépenaillées. Les archers, les chameaux avec une dépouille de zibeline suspendue au bridon, la monnaie de papier, d’or et d’argent, qu’on éparpillait aux quatre vents pour satisfaire la cupidité des mânes, mettaient un terme à la grandeur des Ts’ing. Déjà la Révolution était en marche, avec ses causes traditionnelles : fonctionnaires prévaricateurs, misère, désordres. Certaines mesures impopulaires – l’atteinte portée à l’autonomie provinciale par l’institution d’un contrôle central des chemins de fer – faisaient le jeu de ceux qui aspiraient à renverser la dynastie.

Roger Levy Histoire Universelle      La Pléiade 1986

De même qu’à la veille de la Révolution française, un des grands sujets de mécontentement était la multiplication anarchique des poids et mesures … de même retrouvait-on cette situation dans la Chine du début du XX° siècle :

Pour la circulation des valeurs, le Chinois utilisait des véhicules différents et qui n’avaient entre eux que des rapports changeants et arbitraires. Comme on se servait tour à tour du cheval, de la brouette, du sampan et du portefaix, il y avait une monnaie de gros et une monnaie de détail ; une monnaie de vente et une monnaie d’achat ; une monnaie pour la ville, pour l’extérieur et pour l’étranger ; une monnaie au comptant et une monnaie à terme ; entre toutes une échelle de changes toujours variable et qui permettait l’écorniflage.

La monnaie de base était celle de cuivre, la sapèque ; l’unité de mesure, pour les sapèques, enfilées par guirlandes de dix, la ligature ou tiao.

L’argent n’était pas une monnaie, mais une denrée. L’unité d’après laquelle on la débitait était une unité de poids, le taël (du malais tabel) ou once, que les Chinois appelaient leang. Cet argent brut se trouvait chez tous les banquiers en lingots qui affectaient la forme d’un soulier (shoe).

Cependant, par la pratique courante, les Chinois n’avaient pas été sans s’apercevoir de l’avantage que présentaient les pièces étrangères. Dès la fin du XVIII° siècle, ils avaient retenu les pièces espagnoles, dites carolus, puis les pièces mexicaines, mex, longtemps très répandues. Mais toujours méfiants, ils n’acceptaient pas de donner au petit disque d’argent sa valeur purement financière. C’était un jeton qui n’acquérait sa valeur définitive que par l’endos d’une banque (des sonneurs de monnaie, d’un rapide tintement, éprouvaient la valeur des pièces). Cet endos donné, soit par un lambeau de papier, soit par une marque à l’encre de Chine, soit, comme dans les ports du Sud, par un poinçon, la pièce prenait le nom de chop dollar. Les poinçons finissaient par tellement se multiplier qu’à force d’être garantie la valeur de l’écu était endommagée. La pièce creusée et comme grignotée par mille dents acérées était alors envoyée à la fonte.

S’il est impossible de préciser quelle était la monnaie, que dire des obstacles rencontrés dans d’autres secteurs de l’économie ? Les unités variaient à chaque pas : unités de poids, piculs, unités de surface, tan, sans parler des ordres de grandeur, comptés par groupes de dix mille, puis de cent millions. Qu’importe un zéro de plus ou de moins dans la transcription ? Il est vite mis à la droite du nombre.

Roger Levy   Histoire Universelle  La Pléiade 1986

À peu près à la même époque, Élie Faure termine un chapitre de son Histoire de l’Art consacré à la Chine. Ce n’est pas le grand avertissement que lancera Alain Peyrefitte avec Quand la Chine s’éveillera dans les années 1960, mais il y a quand même un bonne dose de prescience :

Étrange peuple positif, sans idéal et qui pourtant, tout au fond de son âme obscure, entend cette claire musique. Forme cylindrique, forme ovoïde, forme sphérique, rythme circulaire de la Chine !  La Chine tournera-t-elle donc toujours en cercle, du même effort patient, infatigable, lent, qui lui permet de maintenir le mouvement sauveur et de vivre sans avancer, ou brisera-t-elle ce cercle pour chercher l’idéal toujours renouvelé au sommet même du flot montant des choses et pour tenter de conquérir, dans cette poursuite incessante, l’illusion de sa liberté ?  C’est probable. Elle s’agite. Ses cinq cents millions d’hommes vont être entraînés dans le mouvement occidental, rompre notre pénible équilibre séculaire, bouleverser le rythme économique de la planète, peut-être nous imposer à leur tour une immobilité qu’ils mettront mille ou deux mille ans à reconquérir. Nous ne savons rien. La complexité du monde actuel et futur nous déborde. La vie gronde, la vie monte. Elle livrera ses formes à ceux qui vont naître pour les consoler d’être nés.

Élie Faure                  Histoire de l’art         Denoël 1985. Première édition 1909

À Boma – sur le littoral -, capitale du Congo, on hisse pour la première fois le drapeau tricolore de la Belgique en lieu et place de celui du Congo, état indépendant, définitivement replié : Léopold II, endetté jusqu’au cou, surtout par la création de la  Force publique, l’armée locale congolaise, refilait la patate chaude à la Belgique.

18 11 1908                    Jean Jaurès, philosophe de formation, plaide à la Chambre des députés contre la peine de mort :

Ce qui m’apparaît surtout, c’est que les partisans de la peine de mort veulent faire peser sur nous, sur notre esprit, sur le mouvement même de la société humaine, un dogme de fatalité. Il y a des individus, nous dit-on, qui sont à ce point tarés, abjects, irrémédiablement perdus, […] qu’il n’y a plus qu’à les retrancher brutalement de la société des vivants, et il y a au fond des sociétés humaines […] un tel vice irréductible de barbarie, de passions si perverses, si brutales, si réfractaires à […] toute répression vigoureuse mais humaine, qu’il n’y a plus d’autre ressource, qu’il n’y a plus d’autre espoir d’en empêcher l’explosion, que de créer en permanence l’épouvante de la mort et de maintenir la guillotine. Voilà ce que j’appelle la doctrine de fatalité qu’on nous oppose. Je crois pouvoir dire qu’elle est contraire à ce que l’humanité, depuis deux mille ans, a pensé de plus haut et a rêvé de plus noble. Elle est contraire à la fois à l’esprit du christianisme et à l’esprit de la Révolution.

Contraire à l’esprit de la Révolution… c’est à voir Monsieur Jaurès, car il faut tout de même bien noter que le champ d’application de cette demande d’abolition de la peine de mort reste bien circonscrit aux conditions précises d’une condamnation en temps de paix par un tribunal dans le cadre d’une condamnation concernant un délit de droit commun. Car, dans le cas où un contexte révolutionnaire demande des changements de priorité, la dite peine de mort est justifiée, Mais écoutons-le plutôt, c’est dans son Histoire socialiste de la Révolution française :

Quand un grand pays révolutionnaire lutte à la fois contre les factions intérieures armées, contre le monde, quand la moindre hésitation ou la moindre faute peuvent compromettre pour des siècles peut-être le destin de l’ordre nouveau, ceux qui dirigent cette entreprise immense n’ont pas le temps de rallier les dissidents, de convaincre leurs adversaires. […] Il faut qu’ils combattent, il faut qu’ils agissent, et pour garder intacte toute leur force d’action, pour ne pas la disperser, ils demandent à la mort de faire autour d’eux l’unanimité dont ils ont besoin. […] la mort rétablit l’ordre et permet de continuer la manœuvre.

Il y a chez les dirigeants se réclamant du marxisme une quasi idolâtrie pour la méthode jacobine de Robespierre : c’est Trotski qui surnomme Lénine : Maximilien Lénine, c’est Castro qui proclame en 1954 : Ce sont les Robespierre qu’il faut à Cuba, beaucoup de Robespierre, c’est Pol Pot qui affirme que le livre qui l’a le plus marqué est La Grande révolution française de Kropotkine, c’est encore Eluard et Aragon qui chantent le Guépéou nécessaire de la France, jusqu’à l’incontournable Sartre pour lequel tout anticommuniste est un chien, et je ne sors pas de là.

8 12 1908                   Par 330 voix contre 201, les députés rejettent la demande d’abolition de la peine de mort.

10 12 1908                  Gabriel Lippmann reçoit le prix Nobel de physique pour son procédé de photographie en couleurs.

25 12 1908               Pour lui souhaiter un joyeux Noël, un garçon de café, membre de l’Action Française, tire la barbe du président de la République, Armand Fallières.

27 et 28 12 1908       Messine et Reggio de Calabre sont détruites par un tremblement de terre : on comptera 100 000 morts.

1908                            Premier Salon aéronautique. Sur un brevet du français Spiess de 1873, Von Zeppelin construit le premier dirigeable à carcasse rigide.  Grand mécène de toutes les entreprises visant au progrès des moyens de locomotion – automobiles, ballons libres, dirigeables, avions -, Ernest Archdéacon s’est associé avec Léon Deutsch pour créer le prix Deutsch-Archdeacon d’un montant de 100 000 F. – 15 000 € -, et c’est le mécanicien Henri Farman qui l’emporte cette année là, marquant ainsi le début de l’aviation pratique. Premières découvertes de pétrole au Moyen-Orient : c’est en Iran.

Au Japon, Mikimoto Kokichi, tombé en arrêt devant le prix des perles naturelles de la province de Shima, obtient le brevet de fabrication de perles sphériques par le procédé Mise/Nishikawa : il lui en aura fallu de la patience, il en aura connu des échecs dus aux invasions d’algues rouges tueuses d’huitres ; sa femme mourra quand il obtiendra sa première perle. En 1932 il prendra la décision d’en détruire 850 000, qui présentaient un défaut, car seule compte la qualité. Dès lors c’en sera fini de cette ressource pour tous les chercheurs de perles naturelles de par le monde marin.

Émile Cohl adapte au cinéma les pantomimes lumineuses, qui deviennent ainsi les dessins animés. Lors d’une exposition de Braque, Matisse invente le mot cubisme, validé plus tard par Apollinaire.

Lénine séjourne à Paris jusqu’en 1912. Marian Melenevski a créé son journal la Pravda. Maxime Gorki va faire partie des donateurs, et il s’en fera un  plaisir. Trotski en est le rédacteur en chef ; il a commencé par s’installer à Vienne.

Mencheviks, bolcheviks ? Personnellement je me sens aussi proche des uns que des autres. Je travaille en liaison étroite avec les uns comme avec les autres, et je suis également fier de toute action révolutionnaire du Parti, quelle que soit la faction en ayant assumé le rôle principal.

En fait les Mencheviks le haïssent presqu’autant que les Bolcheviks. Mais c’est l’unité du Parti qui est sa préoccupation majeure, et il était chef du parti ouvrier social-démocrate de Russie.

Serge Diaghilev, impresario et homme du monde, y présente Boris Godounov, de Moussorgski, chanté par Chaliapine. Sun Yat Sen, chinois de Canton de 42 ans, a mené jusqu’alors une vie de révolutionnaire exilé : les missions américaines ont été actives au sein de sa famille, il a fait des études à Hawaï, Hong Kong, Philippines, Japon, Amérique, où il fait sienne la formule de Lincoln : Le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Il fonde la Ligue de l’Union des révolutionnaires.

À l’occasion du 25° anniversaire de la mort de Karl Marx, Rosa Luxembourg publie dans la revue Le Socialisme des lignes prophétiques :

Ce n’est généralement qu’après leur mort que la valeur scientifique de la plupart des grands savants est pleinement reconnue. Le temps lui donne toute sa portée. Aujourd’hui, un quart de siècle après la mort de Marx, le tonnerre de la Révolution russe, annonce qu’un nouveau vaste territoire vient d’être, grâce au capitalisme, annexé à la pensée marxiste.

Le train relie Chamonix à Martigny par Le Châtelard. Quelques mois plus tôt, tout près de cette nouvelle ligne, les familles avaient enterré les morts d’une avalanche qui avait balayé le hameau du Tour. Inauguration du Montenvers, train à crémaillère de Chamonix à la Mer de Glace. Les protestations locales furent si fortes – véritable attentat au pittoresque de la course la plus ancienne – Stephen d’Arve – inutilité publique… il causera la ruine et la misère complète, que le Conseil Municipal de Chamonix s’opposa au projet. Et le Conseil Général dût recourir à la déclaration d’utilité publique. En 1909 les recettes atteignaient 299 000 F pour 125 000 F de dépenses. La Reine Mère d’Italie y vint au mois d’août, offrant un banquet aux 200 ouvriers italiens qui travaillaient sur le dernier tronçon ; et c’est le président Fallières qui y vint en 1910 fêter le cinquantenaire du rattachement de la Savoie à la France.

Au Pérou, l’américain Henry Meiggs inaugure le train le plus haut du monde. Les travaux ont commencé 38 ans plus tôt ; l’avancement a été de 9 km par an, pour franchir 59 ponts, traverser 66 tunnels, et serpenter beaucoup pour franchir falaises et fortes pentes ; 2 000 ouvriers y sont morts ; les travaux faillirent engloutir les finances du pays, mais ce dernier pût ainsi exploiter les ressources minérales et agricoles des Andes. De Lima, sur la côte Pacifique, il va jusqu’à Huancayo, à 335 km à l’est, et, pour ce faire, passe à Ticlio à 4 818 m d’altitude. Mais globalement, le train a mauvaise presse :

En 1908, le poète impressionniste allemand Detlev von Liliencron écrivit : Der Blitzzug, histoire d’un train qui fonce à travers l’Europe et termine sa course dans une catastrophe. Aura-t-il du retard en arrivant en gare de Saint Pierre ? demande von Liliencron qui, tel Pilate, s’abstient de répondre. En 1914, les trains fournirent aux nations belligérantes un soutien logistique essentiel. Comme l’a fait remarquer A.J.P. Taylor, pour l’Allemagne tout dépendait de sa capacité à utiliser son réseau ferroviaire pour mener ses troupes à la victoire en trois semaines, car les généraux et ministres allemands étaient liés par des horaires précis qu’ils avaient établis les années précédentes. En Russie, l’industrie ne peut approvisionner le front selon ses besoins parce que la principale ligne transsibérienne ne pouvait prendre que 280 wagons, dont 100 étaient réservés au matériel ferroviaire et 140 quarante aux magasins du gouvernement. L’historien du front russe ajoute : ce n’était pas les trains mais les horaires qui posaient des problèmes. Les convois essayaient de rattraper les récoltes de grain, et non l’inverse… Le gouvernement assistait à la course entre le grain, le train et le combustible, et au chaos qui s’ensuivait.  Le problème venait de ce que les chevaux employés sur le front (indispensables pour résoudre la question des communications locales) réclamaient leur ration de fourrage quotidien. Pour son offensive en Bessarabie, le général Ivanov eut besoin de 667 wagons pour les hommes et de 1 385 wagons pour les chevaux (la moitié des récoltes de grain russes fut envoyée sur le front pour nourrir les chevaux).

Hugh Thomas                       Histoire inachevée du monde                        Robert Laffont 1986

La zone franche de la Savoie du Nord se porte plutôt bien, même très bien… en se tournant beaucoup plus vers Genève que vers Annecy :

Un intense trafic reliait Rives, le port de Thonon, au port franc de Genève. Au début du siècle, de Genève arrivaient chaux, tuiles, parquets, faïences, sucre, café, etc. par le service quotidien du bateau appelé La Mouche ». De Rives partaient, chaque jour, les barques noires aux voiles latines chargées de pierres et pavés d’Allinges, des plâtres d’Armoy, des moules de bois de chauffage, des fromages d’Abondance, etc… chaque jeudi, le chemisier, le tailleur genevois venaient à domicile, prendre les mesures de leurs clients thononais, essayer ou livrer le produit de leur travail. Les médecins spécialistes de Genève visitaient chaque semaine leur clientèle thononaise pour vingt sous. La vie de loisir n’échappait pas à cette attraction : le dimanche, les jeunes thononais gagnaient la grande cité voisine.

Jacques Dumolard Thonon se penche sur son passé. 1956.

Les flux inverses existaient aussi, les mercredis et samedis, jour de marché à Genève, où certains commerces doublaient leur chiffre, assurant des livraisons en Savoie du Nord sans aucun ennui.

En présence d’une telle compénétration d’intérêts, il est difficile d’apprécier avec exactitude la valeur, au reste mouvante, de ces échanges. On l’évaluait, au total, à cinquante millions de francs suisses par an, à balance égale, dans les années les plus bénéfiques d’avant la première guerre mondiale.

Victor Bérard. Genève et les traités                 Paris. 1930.

L’industrie est plus florissante en zone que ne le prétendent les suppressionistes. Faut-il rappeler que vingt communes du Faucigny travaillent de l’horlogerie ? Faut- il citer l’exploitation des eaux minérales dont un seul établissement, celui d’Évian, envoie chaque année plusieurs millions de bouteilles dans l’univers ? Faut-il énumérer les fabriques de drap, de pâtes alimentaires, de chocolat, de biscuits, de poteries, de clous, de batellerie, de bonneterie ; les nombreuses tanneries, les minoteries, les distilleries, les teintureries, les tuileries, les briqueteries ; les carrières d’ardoise, de plâtre, de marbre, de pierre à bâtir ; les pêcheries, l’hôtellerie, les 290 fruitières, ainsi que les grandes usines électrochimiques de Chedde et de Marignier ?

Georges Dejean. La Zone Genève 1919.

9 01 1909                    Sir Ernest Shackleton arrive à 88°23’S et 162°E : c’est à 175 km du pôle sud, mais ce serait folie de continuer : il plante l’Union Jack et les 4 hommes font demi-tour, à la limite de la survie : ils arrivèrent à Hut Point le 28 février 1910. Il avait calculé que la distance qui sépare le cap Royds du pôle – 1 300 km – devait être couverte en 91 jours aller-retour, à la moyenne quotidienne de 30 kilomètres par jour. Mais les imprévus portèrent l’absence à 117 jours.

Il avait emporté sur son phoquier Nimrod, une maison démontable de 9,90 x 5,70 x 3,60, isolée à l’aide de liège et de feutre, 15 poneys de Mandchourie, 9 chiens sibériens, mais surtout, ce qu’il pensait être son arme secrète, une automobile Arrol Johnston, 15cv, 4 cylindres à refroidissement à air : elle eût tout de même le temps de rendre quelques appréciables services avant de se coucher définitivement sur le flanc sans pouvoir être redressée. Il établit son mouillage au cap Royds, par 77°35’S, sur l’île Ross, dans le détroit Mac Murdo.

Ils gravissent le Mont Erebus, 4 069 m, et partent le 28 octobre 1908 avec 4 traîneaux tirés par les 4 poneys restant en vie. Puis ils réalisent qu’il leur faut franchir une chaîne de montagnes, et, le dernier poney étant mort dans une crevasse, c’est par leur propres moyens qu’ils hissent à 2 850 mètres les 450 kg de charge restant, par 85°55’S, atteint le jour de Noël.

20 02 1909                 Le Figaro publie le Manifeste du futurisme de Filippo Tommaso Marinetti, écrivain qui en est l’initiateur en Italie. Dans le même temps il est aussi publié en Roumanie, en Pologne et par une multitude de journaux italiens… La publication elle-même est précédée de placards publicitaires en Italie. Marinetti y proclame l’avènement d’une nouvelle esthétique de la vitesse et de la modernité industrielle : La splendeur du monde s’est enrichie d’une beauté nouvelle : la beauté de la vitesse. Une automobile de course avec son coffre orné de gros tuyaux tels des serpents à l’haleine explosive… Une automobile rugissante, qui a l’air de courir sur de la mitraille, est plus belle que la Victoire de Samothrace. La culture italienne assimilait ainsi les manifestations les plus évidentes du progrès ; le chic italien était chanté par un grand écrivain : un siècle plus tard, cet heureux baptême confortait toujours l’insolente santé des Luxottica, Prada, Ferragamo, Gucci, Ferrari, Murano… Rien de très étonnant dans ce pays où l’on a envie d’entrer dans les commerces les plus simples, épiceries, boulangeries, charcuteries pour le seul plaisir des yeux tant ce peuple a l’élégance naturelle, l’art du bouquet même quand, en place des fleurs, il n’y a que grains de café, pois chiches ou lentilles…

02 1909                        Premier numéro de la NRF : la Nouvelle Revue Française : La revue a la prétention de lutter contre le journalisme, l’américanisme, le mercantilisme et la complaisance de l’époque envers elle-même. […] Aucune œuvre d’art n’a de signification universelle qui n’a d’abord une signification nationale

L’équipe de la NRF s’est formée autour d’André Gide, 40 ans, puis de Henri Ghéon, 34 ans, Jacques Copeau, 30 ans, Marcel Drouin, 38 ans, sous le pseudonyme de Michel Arnault, beau-frère de Gide, André Ruyters, belge de 33 ans et Jean Schlumberger, protestant de 32 ans, qui en a dessiné le monogramme.

6 04 1909                    À Adana, un jeune Arménien, s’estimant en état de légitime défense, tue deux turcs. Les Arméniens sont depuis des mois énervés par des agitateurs, et les turcs fanatisés par des islamistes : la répression turque va être sans mesure avec l’accident et fera en 3 semaines à peu près 20 000 morts, dont 19 000 Arméniens.Le gouverneur sera destitué, quelques Turcs exécutés mais des Arméniens aussi.

Robert Peary, 54 ans, commodore de l’US Navy, dit avoir atteint le pôle nord [2] : Le Pôle enfin !!! Le trophée convoité depuis trois siècles, mon rêve et mon ambition depuis vingt trois ans . Enfin mien. J’ai peine à y croire. Tout cela semble si simple

Il est accompagné de quatre Eskimos et de son domestique noir : les quatre Eskimos : Hutati, 34 ans, Eginguah, 26 ans, Seeglof, 20 ans, et Ouqueah, 24 ans : ce dernier, c’est pour obtenir la main d’une jeune beauté de Whale Sound qu’il s’est engagé. Le domestique noir, Matthew Henson, fils d’un ancien esclave de la famille Peary, affranchi depuis la guerre de Sécession, s’était révélé être d’une habileté stupéfiante dans toutes les techniques polaires. Parti du cap Sheridan, au nord-est de l’île Ellesmere, – 750 km du pôle – il serait revenu par une voie légèrement plus ouest, au cap Columbia, pointe nord de la même île Ellesmere.

L’homme aura consacré pratiquement sa vie entière à cet objectif, passant d’une expédition à l’autre en perfectionnant chaque fois sa stratégie, prenant le temps de vivre chez les eskimos, sans aller toutefois jusqu’à parler correctement leur langue. Il conquit le pôle avec une logistique qui sera celle de la plupart des expéditions futures, que ce soit aux pôles ou sur les sommets himalayens : camps de base sur un navire, en l’occurrence son brise-glace Roosevelt, (cent hommes d’équipage et une prime de 5 000 $ du New York Times, remboursable en cas d’échec) dépôt de vivres sur le trajet, (on n’a pas à se soucier de leur conservation, la nature faisant le nécessaire) de façon à alléger le poids transporté pour la dernière expédition ; avancées le plus loin possible des compagnons pour construire igloos, etc ; ainsi l’assaut final peut-il être donné dans les meilleures conditions de fraîcheur (au propre comme au figuré) possible. Au départ, 24 personnes et 133 chiens. Pour l’assaut final, à 220 km du pôle, 6 hommes et 40 chiens.

Le 27 mars, nous rencontrâmes une neige épaisse et profonde – une couche étouffante qui recouvrait les éboulis de glace dans les dépressions. Je tombai sur Bartlett et son équipe, éreintés et momentanément découragés par le travail épuisant qui consistait à tracer la piste… Je leur remontai un peu le moral, allégeai leurs traîneaux et les remis en route.
Au cours de l’étape suivante, nous eûmes à lutter contre un vent cinglant du nord-est et tombâmes de nouveau sur Bartlett, qui campait à côté d’un chenal d’eau libre ouvert dans trois directions autour de lui. Nous construisîmes nos igloos 100 mètres plus loin pour ne pas le réveiller.
Je m’endormais sur ma couchette de peaux de rennes lorsqu’un mouvement de la glace et un cri me firent bondir sur mes pieds. Par le regard de l’igloo, je vis une bande d’eau noire qui s’élargissait entre le nôtre et celui de Bartlett. Une de mes équipes de chiens avait échappé de peu à la noyade ; une autre avait évité de justesse d’être écrasée par les blocs de glace s’abattant sur eux. L’igloo de Bartlett dérivait vers l’est sur une plaque de glace. Défonçant l’entrée, je criai au capitaine de s’apprêter à sauter en vitesse.
Enfin, leur plaque de glace vint heurter la nôtre à grand fracas et nous pûmes hisser leur équipe sur notre banquise. Toute la nuit et une partie du lendemain, la glace subit tous les tourments de l’enfer, les bancs se heurtant, se séparant, grinçant et se broyant, pendant que les eaux libres répandaient une brume noirâtre comme un feu de prairie. Puis le mouvement cessa, les eaux libres se refermèrent, l’atmosphère se dégagea au nord, et nous nous hâtâmes de repartir avant que le chenal ne s’ouvrît de nouveau.
Ce n’était pas le moment de rêver. Je m’attelai au problème pour lequel j’avais réservé mon énergie tout au long du parcours, pour lequel je m’étais entraîné comme en vue d’une course, pour lequel j’avais mené une vie frugale – pour lequel j’avais travaillé 23 des 52 années de ma vie. Malgré mon âge, je me sentais en pleine forme pour affronter les jours à venir… Les cinq hommes qui me restaient m’obéissaient comme les doigts de la main.
Avec ses années d’expérience, Henson était pratiquement aussi habile à manier les chiens et les traîneaux que les Esquimaux eux-mêmes. Trois ans plus tôt, Hutati et lui étaient avec moi à mon point le plus au nord. Les deux autres Esquimaux, Eginguah et Seeglof, avaient également fait partie de cette expédition et étaient prêts à m’accompagner n’importe où…
Les 40 chiens qui me restaient étaient les meilleurs des 133 qui avaient quitté le cap Columbia. Tous, ou à peu près, étaient des mâles puissants, résistants comme l’acier, pleins de mordant. Mes cinq derniers traîneaux, entièrement réparés, n’attendaient que le départ. J’avais des vivres pour 40 jours. En allant jusqu’à manger les chiens, nous tiendrions bien 50…
J’étais décidé à bander chaque nerf, chaque tendon, pour cinq étapes de 40 kilomètres chacune, les enchaînant de façon à ce que la cinquième fût terminée suffisamment tôt avant midi pour pouvoir prendre la latitude… Tous ces calculs n’empêchaient pas la pensée sous-jacente qu’une tempête de 24 heures ouvrirait des chenaux, réduirait à néant mes projets et nous mettrait tous en danger.
Je me mis en route le 2 avril peu après minuit, laissant les autres lever le camp et me suivre. Tout en gravissant la dorsale de pression derrière nos igloos, je serrai encore ma ceinture d’un cran, le troisième depuis le départ. Nous étions maigres au point qu’il n’était pas un d’entre nous qui n’eut le ventre aussi plat et ne fut aussi dur qu’une planche à pain.
La matinée s’annonçait belle. Le vent était retombé et le chemin le meilleur de ceux que j’avais encore rencontrés – de larges banquises bien nettes, cernées d’étonnantes dorsales de pression, toutes faciles à franchir…
Les années semblaient se faire plus légères et je ressentis la même impression qu’en menant mon équipe à travers l’inlandsis du Groenland, lorsque je laissais jour après jour derrière mes raquettes 35, 40 kilomètres, quelquefois jusqu’à 50, voire 65.
Un court sommeil et nous repartîmes. Le chemin était pratiquement horizontal. Le temps était au beau fixe. Au bout de dix heures, nous étions à mi-chemin du 89° parallèle.
Encore quelques heures de sommeil. Nous nous remîmes en route avant minuit. Le temps et le terrain étaient encore meilleurs. Nous marchâmes un peu plus de dix heures, les chiens purent souvent trotter. À un moment donné, nous nous précipitâmes pour franchir un chenal glacé de 100 mètres de large, qui se déforma et se rompit au moment où le dernier traîneau le quittait. Nous fîmes halte près du 89° parallèle, par une température de moins 40°C.
Un maigre sommeil, et en route une fois encore. Nous avancions sur une glace lisse et récente, et les chiens se mettaient de temps en temps à galoper. L’air vif, coupant comme de l’acier glacé, nous brûlait le visage à le faire craquer. Même les Esquimaux se plaignaient. Cette fois-ci, il nous fallait dormir davantage et nous nous accordâmes un repos supplémentaire. Puis de nouveau le départ. Jusque-là, notre peur d’un chenal impossible à franchir avait été grandissant: à chaque montée, je me précipitais en avant, haletant, craignant qu’elle ne marquât un chenal. Au sommet, je retenais mon souffle, soulagé, pour repartir aussitôt. Mais désormais cette peur me quitta.
Après cette dernière marche, je relevai notre position avant de me coucher. Nous étions par 89° 25′ [58 kilomètres du Pôle]. Un voile dense, sans vie, recouvrait le ciel. L’horizon était noir, la glace en dessous d’un blanc blafard de coquillage. Je me fatiguai les yeux à la sonder, essayant de m’imaginer déjà au Pôle.
Lors de la cinquième étape, une remontée de la température à moins 15°C réduisit la friction sous nos traîneaux. Les chiens semblaient gagnés par notre état d’esprit. Ils couraient en secouant la tête et en glapissant, la queue en trompette.
J’avais désormais accompli mes cinq étapes et le 6 avril, j’eus le temps de faire une observation hâtive: 89° 57′ ! À trois milles nautiques de ce point magique : 90° . Et alors que j’étais pratiquement en vue du Pôle, je me sentis soudain trop las pour faire les derniers pas. Je me reposai brièvement, avant de repartir avec deux Esquimaux et un traîneau léger, pour avancer encore de 15 kilomètres et faire un autre relevé.
J’étais au-delà du Pôle.

Arrivant sur la glace vive au Pôle, il mettait ainsi un point final à la très ancienne légende d’un espace d’eau libre au pôle même, légende sans doute en partie responsable de l’obstination des hommes à trouver ce passage du nord-ouest.

La dispute avec Frédérick Cook, – J’y étais le premier – Non, c’est moi – prendra rapidement de l’ampleur : le Herald Tribune et l’Explorer’s Club soutiendront Cook, le New York Times, le Peary Arctic club et la puissante National Geographic Society, Peary. L’affaire sera finalement tranchée… par la Société Royale de Géographie de Copenhague qui, appelée à examiner les données fournies par Cook, tranchera en faveur de Peary : Not proved : – Frédérick Cook n’a pas fourni de preuves -.

Il faut pourtant reconnaître que dans cette controverse, deux points sont indiscutables et indiscutés :
1.          Peary a certainement atteint le pôle Nord le 6 avril 1909 (malgré l’avis de certains détracteurs) ;
2.          Il n’est pas prouvé que Cook ne l’ait pas atteint (aussi) avant lui, le 21 avril 1908

Paul Emile Victor. L’homme à la conquête des pôles. Plon 1962.

C’était l’opinion des Esquimaux que Cook a bien été au pôle. Je suis informé par des membres dignes de foi de la même tribu que leur voyage sur la banquise loin de la terre a été si long que le soleil apparût, atteignit un haut point dans le ciel et enfin ne bougea plus, et c’était presque l’été quand ils retournèrent à la terre… Ainsi, il est assuré que les voyageurs n’ont pas été contraints de retourner par les difficultés opposées par la banquise, mais seulement parce qu’ils crurent que le but avait été atteint.

Knud Rasmussen Revue Politiken, le 20 octobre 1909, article du 25 septembre 1909

Jean Malaurie n’aime pas le personnage, c’est évident ; pas plus son incapacité à maîtriser la langue des Esquimaux, que sa médiocrité scientifique, ou encore son coté grand prédateur sans scrupules qui se garde le monopole du commerce fort lucratif des ivoires et des renards des territoires traversés, sans parler des nombreux enfants nés des amours locales [3],  puis laissés sans aide ni soutien. Mais, plus précisément, il met en question les distances moyennes parcourues selon le récit de Peary lui-même sur les huit dernières étapes :

À lire le rapport général et particulièrement celui des huit dernières étapes, sans témoins compétents à partir du 87°47’N au pôle et retour, il ne paraît pas du tout établi que Peary ait atteint réellement le pôle. Le temps de ces huit étapes est trop court. Si nos devons croire son récit, la moyenne quotidienne des huit derniers jours aurait été, détours non inclus, de 70.8 kilomètres, ce qui est considérable, voire impossible, compte tenu des dérives contraires et des déviations inéluctables eu égard au terrain, même sans grande difficulté. Herbert, en seize mois sur la glace, en 1968-1969, atteindra une seule fois la performance de 42.6 kilomètres et encore ! cette performance est-elle le résultat de quinze heures de marche soutenue sur d’excellentes surfaces de pack avec des chiens robustes et des charges légères. Le meilleur parcours de Nansen a été en quatre cent cinquante jours de 46.3 kilomètres, sa moyenne étant de 37 kilomètres. Le Dr Cook n’a couvert que deux fois, selon son récit, plus de 48.2 kilomètres sur la banquise polaires, détour inclus [4]. L’on sait également de nos jours qu’en raison des brouillards fréquents, de la dérive constante et contraire des glaces, le repérage exact par avion est nécessaire et doit même être fréquemment opéré aux abords du pôle. Herbert ( British Transarctic expedition 1968-1969), Monzino (expédition italienne au pôle, 1971), lors de leur exploration en traîneau au pôle, auront le plus grand mal à se repérer sans le secours de l’avion ou de la radio ; dans les deux cas, leur premier point sera une grossière erreur de 11 kilomètres pour l’un, une dizaine de kilomètres pour l’autre. Le point à l’estime, avec interpolation, est trompeur : la glace dérive en sens contraire, le soleil est rare. Si, dans le seconde moitié du XX° siècle, des navigateurs se trompent, malgré tous les moyens de radio à leur disposition, qu’en fut-il donc, en 1908 ou 1909, pour Peary ou Cook ! Le repérage par longitude de Peary était, au reste, particulièrement imprécis et ses relevés fort rares. Peary ne nous administre certainement pas la preuve absolue, scientifique, de sa présence au pôle même.

Jean Malaurie. Les derniers rois de Thulé        Plon 5° édition 1989

Et la querelle n’en finit pas :  en décembre 1983, CBS donna une émission qui prenait le contre-pied de la version officielle : elle faisait donc de Cook le premier homme arrivé au pôle. Et aussitôt le National Geographic de ressortir son artillerie lourde : Cook s’est approprié une œuvre dont il n’était en rien l’auteur, il a prétendu avoir fait le Mc Kinley, mais c’était faux et pour cela il a été exclu de l’Explorer’s club ; il a fait de la prison pour escroquerie sur des actions pétrolières. Cook était un gentleman et un menteur ; Peary n’était ni l’un ni l’autre.

04 1909                       Les Anglais réorganisent leurs  services secrets : le contre espionnage, pour l’intérieur, prend pour nom M.O.5, qui deviendra le M.I.5. Pour l’étranger, le service prend le nom de M.I.6.

11 06 1909                   Un violent séisme, – magnitude 6.2 selon la future échelle de Richter – dans les environs de Lambesc, proche de Salon de Provence, fait 46 morts, 250 blessés ; l’épicentre se trouve entre les failles de Rognes et de la Trévaresse ; les communes voisines de Rognes, Saint Cannat sont meurtries ; Vernègues le Vieux ne sera jamais reconstruit. 2 000 maisons, 3 églises, sont ravagées, des centaines d’autres endommagées. Paris ne sera pas rapide pour envoyer des secours, lesquels seront surtout locaux, via la Croix Rouge et la presse, qui lancera plusieurs souscriptions : 197 0000 F reçus par le Petit Marseillais dès les premiers jours.

13 07 1909                  Louis Blériot réussit un vol de 41 km en 44 minutes entre Étampes et Chevilly sur le Blériot XI, à la carlingue entièrement entoilée, ailes surbaissées, hélice tractive entraînée par un moteur Anzani de 18 cv.

18 07 1909                  Le prince des solitudes, Louis Amédée de Savoie, duc des Abruzzes, tente l’ascension du K2, 8 611 m. Son expédition était forte d’une cohorte de scientifiques et guides valdôtains, et de 360 porteurs, qui eurent beaucoup de mal à s’acclimater à l’altitude et il fallut vite renoncer. Mais il tenta alors un autre sommet voisin, le Chogolisa, 7 654 m, sur les pentes duquel il atteignit 7 498 mètres. Il est donc le premier homme à être monté plus haut que la plus haute des plantes, le Lecanora polytropa, un lichen (symbiose d’une algue et d’un champignon) que l’on a observé jusqu’à 7 400 m dans l’Himalaya.

21 07 1909                 Les cheminots obtiennent un régime de pensions de retraite particulièrement favorable.

25 07 1909                 Parti de Sangatte, Louis Blériot traverse la Manche en avion, en 37 minutes pour atterrir 38 km plus loin sur les falaises de Douvres ; cela fait du 60 km/h. Il gagne ainsi les 1 000 livres sterling promis par le Daily Mail. Hubert Latham avait essayé dix jours plus tôt mais avait dû renoncer. C’est Louis Breguet qui lui a construit son avion, un monoplan à hélice tractive, équipé d’un moteur Anzani de 25 CV.

Louis Blériot and plane with sightseers July 1909. Dover Library

Bleriot's flight across the Channel. Insert with wife Alice at Northfall Meadow 25 July 1909. Daily Graphic 26.07.1909. Dover Library

07 1909                      Thomas Edward Lawrence, 21 ans – qui va devenir Lawrence d’Arabie – visite à pied ou avec les moyens du bord les châteaux forts des Croisés, en Palestine : La Palestine était à l’époque romaine un pays plaisant, et elle pourrait si facilement le redevenir. Plus tôt les juifs l’exploiteront, mieux ce sera : leurs colonies sont des oasis dans un désert. 

1 08 1909                  Au Maroc, des Rifains avaient anéanti une colonne de soldats espagnols venus sécuriser des concessions minières achetées par le comte de Romanones, conseiller d’Alphonse XIII. Les réservistes avaient été mobilisés, et partaient  ceux qui ne pouvaient pas payer leur maintien dans le civil : les pauvres. Le désastre cubain avait développé un puissant esprit antimilitariste : les événements du Maroc mirent le feu aux poudres : ce fut un déchaînement de violences contre les biens d’église, profanation, etc : on vit un ouvrier danser avec le cadavre d’une religieuse exhumée. L’intervention de l’armée pour rétablir l’ordre tourna au massacre : la Semána trágica ; l’anarchiste et fondateur de l’École moderne libertaire Francesco Ferrer Guàrdia sera exécuté le 13 octobre, soulevant une vague de protestations à l’étranger comme en Espagne – mais pas de l’Église qui tenait alors la très grande majorité des écoles – .

15 08 1909                Un Touareg remet au capitaine Nieger, en poste à Illizi-Fort Polignac, dans le Tassili-n-Ajjer, la dépouille d’un crocodile qu’il vient de tuer : en plein cœur du Sahara, le fait est pour le moins insolite ; les spécialistes avaient déjà entendu parler de ces grosses flaques d’eau qui avaient permis à certains animaux de traverser les siècles quand leurs congénères avaient depuis longtemps disparu. Mais le capitaine Nieger eut l’imprudence d’envoyer un télégramme au gouverneur général de l’Algérie, lequel n’attendit guère pour répondre au Territoire des Oasis : Si capitaine Nieger fatigué, prière lui accorder permission de longue détente.

30 09 1909           Charles de Gaulle est admis à Saint Cyr. Les élèves officiers commençaient alors par être homme de troupe, puis prenaient du grade, plutôt rapidement. Son capitaine se soumettra de mauvaise grâce à le nommer sergent : Pourquoi voulez-vous que je nomme sergent un garçon qui ne se sentira à l’aise que grand connétable ?

18 10 1909                  Les frères Wright volent autour de la Tour Eiffel.

19 11 1909                  Le trois-mâts barque français La Rochejaquelein a mis 7 semaines pour doubler le Cap Horn, de l’Atlantique vers le Pacifique. Mais le record revient au quatre-mâts barque américain Edward Sewall qui y passa 3 mois : les vents omniprésents, les fameux quarantièmes rugissants, au minimum de force 7 [5], y soufflent d’un secteur allant du nord-ouest au sud-ouest. On a vu plusieurs capitaines qui, à force de se faire rejeter vers l’est, renonçaient à passer et faisaient demi-tour, effectuant ainsi le tour du monde par le Cap de Bonne Espérance pour rejoindre le Pacifique. Cela avait été l’une des raisons de la fatigue des marins du Bounty et donc de leur mutinerie, 120 ans plus tôt : Bligh, leur capitaine, devait gagner Tahiti depuis l’Angleterre, et après 30 jours de tentatives pour passer le Horn, toutes vouées à l’échec, s’était résigné à passer par l’océan indien.

28 11 1909                 L’emploi des femmes enceintes est garanti : elles ont droit à 8 semaines consécutives de congés payés.

10 12 1909                Paul Balluat d’Estournelles de Constant, membre d’arbitrage de la Cour internationale de la Haye, obtient le prix Nobel de la Paix.

1909                            Suède : grève générale de 300 000 ouvriers… pour un pays de 4 millions d’habitants. Longtemps avant la création de l’État d’Israël, le premier kibboutz se met en place en Palestine à Degania. Pas bien loin de là, Le Caire s’offre la première université de type occidental de la partie nord de l’Afrique : au début des années 1950, la proportion des étudiants en Egypte sera deux fois plus élevée que celle de la Grande Bretagne.

Le belge Leo H. Baekeland invente la bakélite.

Pour isoler les câbles électriques au début du XX° siècle, on utilise une résine produite par le Kerria lacca, un insecte d’Asie. Mais la quantité de gomme disponible n’est pas suffisante. Le chimiste belge Léo Baekeland tente de mettre au point un matériau à la fois résistant à la chaleur et non conducteur. Dans sa quête, il s’intéresse à une résine insoluble, impossible à nettoyer et qui encrasse les verreries des chimistes quand ils mélangent un phénol (produit à partir de goudron) et un aldéhyde (du formol). Intrigué par ce résidu issu d’une réaction de polymérisation entre les deux composés, Baekeland chauffe au hasard différents mélanges de phénols et d’aldéhydes. La résine est tantôt trop dure, tantôt trop molle. Il multiplie les essais et, un jour, enfin, il obtient une résine transparente, résistante à la chaleur et que l’on peut mouler en différentes formes solides. Léo Baekeland vient d’inventer la Bakélite, le premier plastique de synthèse. Coloré en noir, il sert à fabriquer des téléphones. Il est ensuite décliné dans toutes les couleurs pour produire de nombreux objets d’usage courant. D’autres plastiques comme le polyéthylène ou le polystyrène expansé seront, eux aussi, découverts lors de mélanges réalisés au petit bonheur la chance.

Ça m’intéresse     Hors Série Octobre-Novembre 2017

Huilerie Lesieur à Dunkerque. Eugène Schueller [père de Liliane Bettencourt] crée la Société des teintures inoffensives pour les cheveux :  un an plus tard, elle va devenir l’Auréale – nom d’une coiffure en vogue à l’époque -, puis l’Oréal. Héléna Rubinstein ouvre son premier salon de beauté à Paris. Tout en s’enrichissant chacun de leur coté, les deux se livreront une guerre incessante : c’est l’Oréal qui gagnera en rachetant Héléna Rubinstein en 1988, elle-même ayant quitté définitivement la scène en 1965.

750 hectares de la Camargue sont consacrés à la culture du riz.

Le TMB – Tramway du Mont Blanc – va de St Gervais au Col de Voza. Il atteindra le Nid d’Aigle en 1913. Le projet initial prévoyait d’atteindre le sommet du Mont Blanc. Il fût étudié sérieusement jusqu’à l’Aiguille du Goûter ; en 1914, le piquetage atteignait Tête Rousse. Les travaux furent arrêtés par la guerre, et après la guerre, on songeait plutôt à reconstruire qu’à construire. La réalisation de ce projet de Duportal mettait fin à celui de Saturnin Fabre et Joseph Vallot, qui voulaient aussi arriver au sommet du Mont Blanc, mais en partant de Chamonix par un chemin de fer à crémaillère en grande partie souterrain. Jules Verne, quand tu nous tiens !

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nommée Mademoiselle d’Angeville, en l’honneur de la seconde femme étant arrivée au sommet du Mont Blanc le 4 septembre 1838 [la première étant Marie Paradis, une servante d’hôtel de Chamonix le 14 juillet 1809]

On compte 50 000 automobiles en France, 89 000 en Grande Bretagne.

28 01 1910                  Paris est sous les eaux.

Me voici non pas à Venise comme disent les journaux, mais dans une petite ville de la Hollande. Il m’en souvient : à Dordrech des maisons basses se miraient ainsi dans un canal où les rayons d’un pâle soleil mettaient parfois d’éblouissants reflets. Lorsqu’il écrit ces lignes, le 25 janvier 1910, Guillaume Apollinaire n’achève pas un périple à l’étranger. À deux pas de son domicile parisien, rue Félicien-David (Paris-16°), il témoigne du spectacle charmant et imprévu qui s’offre à lui : le débordement de la Seine. Une crue centennale – qui a une chance sur cent de se produire chaque année, disent les experts – inonde 473 hectares dans la capitale. Douze arrondissements parisiens ont les pieds dans l’eau.

En une semaine, du 20 au 28 janvier 1910, la Ville Lumière (re)plonge dans l’obscurité. Et ses habitants, fascinés par le spectacle initial, finissent accablés. Paris est frappé dans sa modernité même. Ses réseaux de transport, ses moyens de communication et de ravitaillement, son éclairage public… Tout ce qui fait sa fierté est désorganisé. L’eau se propage en surface, débordant sur les quais avant de gagner les rues. Elle circule également en sous-sol, empruntant les galeries souterraines, les tunnels du métro en construction les nouvelles voies de chemin de fer. La ville est tout à la fois atteinte dans sa modernité… et victime de sa modernité.

Si l’ampleur de l’inondation est inédite, l’événement en lui-même ne l’est pas. Paris a connu, depuis le VI° siècle, plus de soixante crues majeures. Au fil des siècles, chroniqueurs et historiens se sont fait l’écho de ce mal endémique : dès 583, Grégoire de Tours l’évoque dans son Historiafrancorum, Orderic Vital revient sur l’inondation de 1119, Enguerrand de Monstrelet décrit le grand hiver de l’année 1407. Plus on avance, plus il semble que les inondations se rendent remarquables, non pas qu’elles le soient plus que les autres, mais parce que les historiens, étant plus modernes, sont plus grands parleurs, note avec esprit Henri Sauval (1623-1676).

Certaines inondations sont plus remarquables que d’autres. Le record est atteint en 1658 : le 27 février, la Seine dépasse 8,96 mètres au niveau de l’actuel pont d’Austerlitz. Aucune des inondations suivantes (1740, 1784, 1801, 1807, 1836…) ne l’égalera. Pas même celle de 1876 (6,69 mètres), qui fait pourtant référence : ses cotes ont servi à fixer la hauteur des quais et des parapets censés protéger Paris.

À la veille de la crue centennale, les 2,8 millions d’habitants de la capitale sont sereins. Ils considèrent que tout qu’il avait été possible de faire pour prémunir d’une inondation majeure – curetage du lit de la Seine, rehaussement des quais, multiplication des postes d’observation – a été fait. Les travaux de protection se sont intensifiés sous le Second Empire, à l’initiative d’Eugène Belgrand (1810-1878), ingénieur polytechnicien. Il dirige durant douze ans le Service hydrométrique du bassin la Seine, un réseau de surveillance et d’annonce des crues assez efficace. À l’image des Parisiens, Eugène Belgrand semble relativement confiant. Dans son livre La Seine (1869), il considère comme improbable le retour de ces inondations terribles dont l’histoire a gardé le souvenir. C’est l’époque où Paris prend officiellement pour devise Fluctuat nec mergitur – Battu par les flots, il ne sombre pas.

Le 8 janvier 1910, on inaugure, entre la place Saint-Michel, la Cité et le Châtelet, le premier passage du métropolitain sous la Seine. La prouesse technique entretient l’insouciance générale. Pourtant, la catastrophe se prépare déjà. Après un été 1909 pluvieux, les terres sont gorgées d’eau. Le Service hydrométrique s’en inquiète dès l’automne, humide lui aussi. Juste avant Noël, la Seine gonfle à deux reprises. Le calme revient durant la première semaine de janvier 1910, relativement sèche. La situation se détériore, dans toute l’Europe, à partir de la deuxième semaine de janvier. Plusieurs épisodes de pluie à intervalles rapprochés, du 10 au 12 janvier, du 18 au 21 janvier et du 23 au 25 janvier, vont pousser la Seine hors de son lit.

L’enchaînement des événements accroît l’effet de surprise. Le 20 janvier, la navigation est interdite sur la Seine. 250 péniches sont piégées en plein Paris. Les dizaines de milliers de voyageurs qui utilisaient la Compagnie des bateaux-mouches sont immobilisés. Ils ne pourront bientôt plus compter sur les autres modes de transport : les tramways, les lignes de métro et les gares parisiennes sont bloquées. Le moteur à crottin est de retour : les omnibus hippomobiles reprennent du service grâce aux 75 000 chevaux encore présents à Paris. La gare de Lyon se transforme en gigantesque écurie.

Le 21 janvier, à 22 h 53, les 5 800 horloges publiques de la capitale s’arrêtent faute d’air comprimé. Le gaz et l’électricité sont coupés : la plupart des usines qui fournissent la capitale en énergie, installées en bord de Seine, sont désormais inondées. Les lampadaires publics s’éteignent. Les ascenseurs se bloquent. Les lignes téléphoniques sont interrompues.  Soixante-dix mille abonnés privilégiés qui bénéficient de la fée électricité reviennent à la bougie ou à la lampe à pétrole. Les malades de l’hôpital Boucicaut voient l’eau passer sous leur lit. La banlieue, justement, est aussi touchée par les inondations.

Le 22 janvier 1910, la presse fait état du premier drame – le seul parmi les civils – lié à la crue, qui endeuille la région parisienne : sept personnes sont tuées dans l’effondrement d’ une carrière à Château- Landon. Le 24 janvier, la situation est catastrophique à Maisons-Alfort, Corbeille, Ivry, Choisy-Ie- Roi, Asnières, Gennevilliers… Le Petit Parisien évoque bientôt une banlieue submergée : de mémoire d’homme, on n’avait vu un pareil désastre. Les usines chôment. La misère va venir s’ajouter à la crainte perpétuelle de l’engloutissement.

Dès le 25 janvier, le préfet de Paris, Louis Lépine, se rend auprès des sinistrés de la petite couronne, accompagné du président de la République, Armand Fallières, du chef du gouvernement, Aristide Briand, et du ministre des travaux publics, Alexandre Millerrand. Ils y jouent – avec brio – leur popularité, confirmée lors des élections législatives de mai 1910. L’armée est appelée en renfort : 500 pontonniers, sapeurs, zouaves et artilleurs sont mobilisés à partir du 25 janvier. Sans oublier les matelots de la Royale, équipés des canots Berthon, qui transportent les députés lorsque la place du Palais Bourbon se transforme en lac.

Le plan de sauvetage est efficace, de même que les appels à la solidarité nationale : grâce à la générosité de ses lecteurs, la presse rassemble quatre millions de francs, deux fois plus que les crédits débloqués par le gouvernement. Les journaux parlent de crue du dévouement. Le fleuve ne se calme pas pour autant. Dans la nuit du 26 au 27 janvier, les entrepôts de Bercy gèlent. Le 12° arrondissement, un des premiers à se retrouver sous l’eau, ressemble désormais à Venise. Plus à l’est, le spectacle est moins pittoresque : l’exode des habitants d’Ivry, de Joinville et de Maisons-Alfort s’accélère. Le 28 janvier, la crue atteint son apogée : 8,62 mètres au pont d’Austerlitz, 8,50 mètres au pont de la Tournelle. Au pont de l’Alma, l’eau lèche les épaules du zouave. Sur la plus grande partie de la rive gauche avoisinant la Seine, on ne circule plus qu’en barque.

Encore vingt -quatre heures d’angoisse – et une messe de pénitence célébrée par Mgr Amette, archevêque de Paris -, et la décrue s’amorce. Le 29 janvier, le niveau de la Seine descend à 8,55 mètres. L’heure est aux mesures d’assainissement. Le bilan est terrible: 20 000 immeubles inondés, soit le quart des habitations que compte alors la capitale, 200 000 Parisiens sinistrés, et autant d’habitants de la banlieue réfugiés à Paris. Les dégâts seront estimés à 400 millions de francs or, environ 1 milliard d’euros.

L’alerte est officiellement levée le 12 mars. A cette date, une commission des inondations présidée par Alfred Picard, polytechnicien, ancien commissaire de l’Exposition universelle de 1900, a déjà commencé à siéger pour prévenir le retour de pareils fléaux. La Grande Guerre va interrompre la réflexion engagée.

Paris est-il prêt, aujourd’hui, à affronter une crue centennale ? La question s’est reposée à chaque nouveau débordement de la Seine: 1924, 1955, 1970, 1982, 1988, 1999, 2001… Le retour d’une grande crue est une certitude, dont seule la date est inconnue, écrit Pascal Popelin, président des Grands lacs de Seine. Les grands lacs de Seine, ce sont quatre bassins-réservoirs bâtis en amont de Paris, sur l’Yonne (en 1950) la Seine (1966), la Marne (1974),  l’Aube (1991). Leur capacité, estimée à 830 millions de mètres cubes, reste en deçà des 3 à 4 milliards de mètres cubes écoulés en 1910. Ces ouvrages pourraient abaisser de  70 centimètres la ligne d’eau à Paris si le scénario de 1910 répétait.

D’autres mesures ont été prises, dont les plans de prévention du risque inondation (PPRI) lancés après le désastre de Vaison-la-Romaine, en 1992, ou plan de secours spécialisé inondations (PSSI) pour la zone de défense de Paris. Est-ce suffisant ? L’urbanisation a progressé dans les zones inondable Elle a aussi eu pour effet d’imperméabiliser les terrains. La BNF, l’hôpital Georges Pompidou, le Musée du quai Branly : tous ces bâtiments se dressent en bord de Seine. Malgré les ouvrages de protection, les dégâts résultant d’une crue d’une ampleur comparable à celle de 1910 sont estimés à 17 milliards d’euros, selon la Direction régionale de l’environnement Ile-de-France (Diren). Dans le bassin de la Seine, au moins 850 000 personnes sont directement exposées au risque d’inondation 270 000 rien qu’à Paris.

Mattea Battaglia Le Monde Magazine 9 janvier 2010

La crue centennale en chiffres : 200 000 Parisiens sont sinistrés. C’est aussi le nombre d’habitants de la banlieue qui trouvent refuge à Paris. 20 000 immeubles parisiens prennent l’eau, 30 000 en banlieue. 75 000 chevaux reprennent du service lorsque les transports modernes (métro, tram, chemins de fer) sont interrompus. La plupart mourront d’épuisement. 1 300 tonnes de déchets doivent être évacuées quotidiennement. Les usines d’incinération ne fonctionnant plus, les ordures sont jetées dans la Seine depuis le pont de Tolbiac et le viaduc d’Auteuil – au grand dam des communes en aval. 6 000 becs de gaz environ rendent l’âme, 5 800 horloges publiques s’arrêtent.

www.seineenpartage.fr/francais/la-crue-de-1910

10 02 1910                  Le Général Chanzy, paquebot français qui fait la ligne Marseille-Alger, coule au large des Baléares : 155 morts.

02 1910                       L’armée chinoise occupe Lhassa, cherchant à s’emparer du Dalaï Lama qui vient de rentrer de 5 ans d’exil à Oulan Bator. Mais le Dieu vivant est déjà parti, à nouveau sur les routes de l’exil qui vont le mener à Kalimplong, petite ville indienne de l’Himalaya. L’Angleterre détache auprès de lui Charles Bell, officier des affaires tibétaines, parlant le tibétain, et une amitié fructueuse va naître entre les deux hommes. Trois ans plus tard, la vacance de tout pouvoir central en Chine l’affaiblira au point que les Tibétains pourront se permettre de les mettre dehors ! les Chinois ne l’oublieront pas.

8 03 1910                               Roland Dorgelès, de son vrai nom Roland Lecavelé, a 24 ans, persiste et signe dans sa dénonciation de l’imposture en art : deux ans plus tôt, il s’était amusé à placer lui-même au Louvre une tête de femme, œuvre d’un ami, qu’il avait baptisé : N° 402 – tête de divinité – fouille de Delos. Un mois plus tard, personne n’ayant rien vu d’anormal, il avait dénoncé la supercherie, ce que les responsables du Louvre s’étaient entêtés à nier, certifiant qu’il s’agissait d’une pièce authentique ! Et maintenant, le voilà qui s’en prend à la peinture abstraite et au snobisme qui gravite autour de tout ça, à la grande dégoulinade de superlatifs verbeux qu’engendre tout ce machin : aidé de quelques copains, et de quelques bonnes bouteilles, il emprunte l’âne de Frédéric Gérard, le patron du Lapin agile [6], lui attache un pinceau à la queue et lui fait peindre un tableau qu’il va nommer Et le soleil se coucha sur l’Adriatique. Et il présente le chef d’œuvre au Salon des Indépendants, avec pour nom du peintre l’anagramme d’Aliboron, le nom de l’âne : Joachim Raphael Boronali. Et quand un acheteur en propose 400 francs, il dévoile le pot aux roses, avec constat d’huissier et éclats de rire garantis.

J’ai voulu montrer aux niais, aux incapables et aux vaniteux qui encombrent une trop grande partie de ce Salon des Indépendants, que l’œuvre d’un âne, brossée à grands coups de queue, n’est pas déplacée parmi leurs œuvres.

C’est la démarche d’un artiste qui veut prouver par un canular que la bêtise mariée au snobisme fait partie intégrante du jugement en matière d’art ; mais en dévoilant le canular, il montre qu’il n’en attend rien d’autre et l’affaire s’arrête là : on s’est bien marré… un point et c’est tout.

Il en ira tout autrement de Marcel Duchamp, 7 ans plus tard avec sa pissotière qu’il aurait voulu voir exposée à un salon de New-York mais qui sera refusée ; quelques copies finiront tout de même par le rendre célébrissime, à l’avant-garde d’une révolution artistique qui voudrait que la beauté cède la place au sens, quand en fait sa pissotière en tant qu’œuvre d’art, est précisément un non-sens. Pour devenir célèbre, Roland Dorgelès n’a eu besoin que de son talent d’écrivain tandis que Marcel Duchamp aura eu besoin de sa pissotière qu’il sera parvenu à force d’entêtement à faire passer pour une œuvre d’art majeure. La bêtise, l’imposture n’étaient plus stigmatisées… bien au contraire elles auront triomphé.

28 03 1910                  Henri Fabre décolle de l’étang de Berre avec le premier hydravion au monde. C’est un appareil français.

5 04 1910                      Instauration des retraites pour les salariés du commerce, de l’industrie et de l’agriculture à 65 ans, destinées aux plus modestes – 3 000 francs annuels de l’époque, soit 11 000 € de 2010 – : cela concerne 3.5 millions de personnes ; avec une espérance moyenne de vie de 50 ans, la santé financière de ces Caisses sera excellente pendant de nombreuses années.

Auparavant, le retraites des salariés du privé étaient assurés par la solidarité familiale, par les sociétés de secours mutuel développées par l’Eglise depuis le Moyen-Âge et, jusqu’à la Révolution qui les fit interdire, par les corporations. Les fonctionnaires avaient obtenu une retraite modeste depuis 1853. Les marins disposaient d’une aide depuis le règne de Louis XIV. Quant aux mineurs, ils avaient obtenu un système de retraite et d’assurance maladie en 1894.

Midi Libre 28 décembre 2009

On inaugure la ligne de chemin de fer transandin, Buenos Aires – Valparaiso. Les reconnaissances topographiques avaient commencé en 1872, les travaux en 1896. En Argentine, le train emprunte la vallée de la Mendoza, passe à 3 177 mètres près du sommet de l’Aconcagua (7 035) puis redescend à Valparaiso par la vallée de l’Aconcagua.

21 05 1910                  Hyacinthe Vincent, professeur à l’hôpital du Val de Grâce, met au point le vaccin contre la typhoïde.

31 05 1910                 Les États du Cap, du Natal, d’Orange et du Transvaal, c’est-à-dire les colonies britanniques et les ex-États Boers s’unissent pour former l’Union sud-africaine, dominion de l’empire britannique avec un statut d’autonomie. En septembre, les élections seront remportées par les partis afrikaners, avec à leur tête Louis Botha. L’année suivante la coalition afrikaner fusionna en un seul mouvement – le Parti sud-africain – dirigé par les deux anciens généraux boers, Botha et Smuts, qui se prononcera pour la réconciliation des deux communautés blanches. Et en 1912 sera fondé le premier parti Noir avec le South African Native National Congress appelé à devenir l’ANC – African National Congress -.

La même année, le Bouthan, 38 400 km², 738 000 habitants en 2012, un sommet à 7 554 m, séparé de l’est du Népal par le Sikkim, bénéficie aussi d’un statut identique.

29 08 1910                 Le Sillon de Marc Sangnier, qui se veut catholique, républicain et démocrate, est condamné par le pape Pie X. Marc Sangnier se soumet.

23 09 1910                  Jorge Chávez, né à Paris 23 ans plus tôt, fils d’un banquier péruvien exilé, gagne le concours aérien international de Milan en survolant les Alpes à bord d’un Blériot XI, de 412 kg, légèrement modifié : le départ est donné de Brigue en Suisse, pour une arrivée à Milan, avec escale pour le plein à Domodossola, proche du lac Majeur en Italie, sur le versant sud du col du Simplon. À cette époque, le record d’altitude est de 1 290 m. et il s’agit de passer à plus de 2 090 m, l’altitude du col du Simplon, avec un avion ne dépassant pas les 90 km/h. Quinze jours plus tôt, en testant l’avion dans le ciel parisien, il a battu le record d’altitude : 2 652 m ! Une première tentative le 19 septembre a failli mal tourner, tant l’avion s’est fait secouer par le vent : il a pu faire demi-tour à temps. La deuxième tentative est la bonne, mais il ne va pas profiter longtemps de sa victoire : terriblement secouées en altitude, les ailes s’arrachent à quelques mètres au-dessus du terrain de Domodossola : l’avion tombe au sol. On croit le jeune pilote atteint seulement de multiples fractures, mais les dommages sont plus graves, car il meurt quatre jours plus tard.

5 10 1910                     Au Portugal, deux ans après l’assassinat du roi Charles I° et de son fils, le roi Manuel II est chassé ; la République est programmée. Les débuts vont être pour le moins laborieux : de 1910 à 1926, le pays connaîtra 45 gouvernements, 8 présidents, 7 législatures, 5 dissolutions de Parlement !

8 11 1910                    Cyclisme, alpinisme [première femme sur la Dent du Géant, en haut de la Mer de Glace en 1903], avion, hydravion, aérostat, ballon, équitation, gymnastique, athlétisme, escrime, tir, tennis, golf, polo : cette femme-là, touche à tout de génie, figure souvent parmi les meilleures : elle se nomme Marie Marvingt, elle a 35 ans et ce jour-là elle passe son brevet de pilote sur un monoplan pas commode, l’Antoinette. Elle effectuera 900 vols sans jamais casser de bois. Deux ans plus tôt, elle avait voulu participer au Tour de France cycliste, et face au refus des organisateurs, l’avait effectué en candidat libre en partant après les coureurs. Pour participer à la première guerre mondiale, elle se déguise en homme. Démasquée, elle ne doit qu’au maréchal Foch de pouvoir la poursuivre, dans les Dolomites, sur le front italien. En 1960, elle aura 85 ans et pilotera le seul hélicoptère à réaction qui ait jamais existé le Djinn. Femme la plus médaillée de France, à faire pâlir d’envie un maréchal soviétique. Quelle gnaque !

Marie Marvingt, femme la plus extraordinaire du 20ème ...

festival du film de Montagne et d’Exploration « NancyBuzz

20 11 1910                  Au Mexique, Emiliano Zapata leader métis des Indiens du sud se met aux cotés de Francisco Madero à la tête d’un soulèvement des laissés pour compte qui au cri de Terre, Liberté chassent Porfiro Diaz, au pouvoir depuis 1876. Madero sera élu en novembre 1911, assassiné en 1913. Porfiro Diaz, général libéral qui avait causé bien des soucis aux troupes de Napoléon III, avait eu le temps de mettre le pays sur la voie d’un indéniable progrès économique : croissance soutenue de 12 % par an stimulée par les exportations minières – cuivre – et agricoles – café, sisal -, développement important du réseau ferré, qui était passé de 800 km à 24 000 km. Mais les classes moyennes traditionnelles et les petits paysans n’avaient pas  bénéficié de cet essor.

Juan, petit esclave de sept ans, avait vu, de ses yeux vu, son propre frère aîné battu à mort, son second frère vendu quarante-cinq pesos et mourant de faim sept mois plus tard car il revenait moins cher au propriétaire de faire mourir son esclave à la tâche et de le remplacer par un autre esclave que de le nourrir décemment. Cette réalité avait un nom : Porfiro Diaz.

Malcolm Lowry        Au-dessus du volcan  1947

Zapata n’aura jamais eu d’autre ambition que la restitution de leurs terres aux villageois de son Etat natal, le Morelos, spoliés par les réformes de Porfiro Diaz, et la dotation de terres collectives aux paysans qui en étaient dépourvus. Des milliers de Mexicains émigrent aux Etats-Unis.

7 12 1910                    Louis Gaumont présente à l’Académie des Sciences son chronophone, synchronisant le son et l’image au cinéma.

1910                             Création du Tournoi des Cinq Nations. Les cigarettes Hongroises, en vente depuis 1880, deviennent Gauloises : les Gitanes se trouvaient déjà dans les bureaux de tabac de puis 1902 : on a dû estimer que le seuil de tolérance était dépassé et qu’il était temps de revenir aux sources. Michelin commence à publier les premières cartes de France au 1/200 000° : la 47 ° et dernière sortira en 1913.

Le Suisse Paul Girod, qui a fondé les Aciéries d’Ugine demande à Maurice Braillard, architecte genevois de construire un phalanstère – contraction de phalange et de monastère – coopérative rurale de production, l’édifice étant partagé entre logements et services communs, sur l’idée de Charles Fourier, philosophe économiste, reprise et remaniée par les patrons sociaux chrétiens de l’époque. À Ugine, le bâtiment de quatre étages comprendra une soixantaine de logements, avec chauffage central et eau courante – ce n’était pas fréquent à l’époque, – services médicaux gratuits, épicerie coopérative, local de distribution de lait, restaurant, salle des fêtes. Y résider était perçu comme un privilège pour les Savoyards devenus ouvriers, comme pour les nombreux immigrés italiens, russes ou polonais. En 1922, les aciéries emploieront 2 400 personnes, regroupant 22 nationalités.

Le préfet Lépine instaure la priorité à droite. Il ne se contenta pas que de cela… munissant les policiers de la circulation d’un bâton blanc et… de la moustache… quasiment obligatoire. Il fournit aussi des vélos – les fameuses Hirondelles – (c’était le nom de la marque). Manifestant peu de goût pour les bêtisiers du style : L’homme est venu se jeter sur le Lion de Belfort, lequel était en complet état d’ivresse, il envoya tout son monde à l’école des gardiens de la paix, laquelle était sise au deuxième étage de la préfecture : dictée 3 heures tous les 3 jours, en dehors des heures de service ! – il envoya les plus dégourdis à l’Ecole Berlitz pour être à même de renseigner les étrangers -. Et quand on a ainsi des idées à revendre, il est bien humain de créer une institution pour honorer le phénomène : ce sera le fameux concours éponyme.

L’hiver de cette année 1910 fut l’un des plus terribles de toute l’histoire du Nord [du Nord du Canada, l’ouest de la Baie d’Hudson]. La totalité de la faune sauvage et les humains eux-mêmes, faillirent disparaître ; en quelques semaines, le froid, la famine et l’épidémie [de variole] écrivirent un nouveau chapitre de l’existence des habitants de la forêt que les générations à venir de devaient jamais oublier.

James Oliver Curwood Kazan.   Traduction de Bernard Blanc. 1° Edition : 1914

Knud Rasmussen, de père danois et de mère Esquimau, en fondant la base de Thulé, dans la baie de North-Star, sur la côte ouest du Groenland, assure la souveraineté danoise sur la région et met ainsi fin à l’exploitation des Esquimaux par les baleiniers, devenus leurs fournisseurs d’armes. Il effectuera de nombreuses explorations dans le grand nord : en 1924, il reliera le Groenland au détroit de Béring : pas moins de 3 000 km, en traîneaux à chiens, bien sur. Un des meilleurs connaisseurs des Eskimos, qui le nommeront Kunupaluk.

Je bénis de tout mon cœur le destin qui me fit venir au monde à une époque où le traîneau à chiens n’appartient pas encore au passé.

*****

Certaines gens se figurent qu’il faut du soleil pour être souriant, heureux, et que les habitants des mers du Sud doivent être les plus gais du monde, les plus nonchalants. Aucune notion n’est plus fausse, ni plus romantique ; car le bonheur n’a rien à voir avec le climat et la température. Les Eskimos m’ont donné la preuve abondante que le bonheur est une disposition de l’esprit. Voici un peuple vivant sous le climat le plus rigoureux qui soit, dans le cadre le plus déprimant qui se puisse imaginer, hanté par la famine dans un paysage morne, sombre et lugubre, d’où la vie est absente ; grelottant sous la tente d’automne, luttant l’hiver contre un blizzard qui revient sans cesse à la charge, trimant quinze heures par jour uniquement pour subsister. Immobiles, blottis dans leurs iglous dans cette nuit interminable, ils devraient être des créatures mélancoliques, découragées et enclines au suicide. Au lieu de cela, ils sont gais, ils rient. Ils rient tout le temps, ils ne cessent de rire.

Un homme est heureux, somme toute, quand il mène la vie qui lui plaît ; la chaleur ni le confort n’ont rien à y voir. Regardez ces Eskimos dans le poste [tenu par un Occidental, employé d’une compagnie]. Cette maison devrait être pour eux le summum du bien-être, de la détente : ils ont chaud, ils ont des biscuits, du thé, et personne ne leur demande en échange, ni monnaie, ni travail. Eh bien, ils sont ternes, maussades, misérables. Physiquement, on dirait qu’ils s’y racornissent ; leur personnalité s’y diminue et s’y éteint. Au lieu de rire, ils ruminent. Vous les voyez venir s’asseoir sur le banc et rester là comme des somnambules, sans expression, sans âme, se réveillant juste à votre passage, pour sourire par politesse, puis retombant dans l’inertie. Mais ouvrez la porte, lancez les dans le blizzard et ils reviennent à eux. Ils sifflent ; leurs femmes courent, les petits claquent un fouet triomphal, leurs chiens aboient comme des furieux. La joie, la vie emplissent les alentours du poste. En un instant, ils ont disparu. La tempête – leur chère tempête de l’Arctique – les a emportés par-dessus la colline comme autant de feuilles.

Gontran de Poncins Kablouna         Stock 1947

En Scandinavie on se réjouit du réchauffement climatique :

Par suite de l’augmentation de l’acide carbonique dans l’air, il nous est permis d’espérer des périodes qui offriront au genre humain des températures plus égales et des conditions climatiques plus douces. Cela se réalisera sans doute dans les régions les plus froides de notre Terre. Ces périodes permettront au sol de produire des récoltes considérablement plus fortes qu’aujourd’hui, pour le bien d’une population qui semble en voie d’accroissement plus rapidement que jamais

Svante Arrhenius, savant suédois.     L’Evolution des mondes. 1910

La Corée, sous protectorat japonais depuis la guerre entre la Russie et le Japon en 1905, est purement et simplement annexée par le Japon… et cela va durer jusqu’en 1945 : Je vous fouetterai avec des scorpions, assénera le gouverneur militaire Terauchi à ses administrés en 1916 quand ceux-ci tenteront d’attirer l’attention des Alliés sur leur pays.

Rudyard Kipling a 45 ans ; il dédie ce poème à son fils John, 12 ans, qui mourra à la première guerre mondiale.

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;
Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;
Si tu peux supporter d’entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d’entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d’un mot ;
Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frères,
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;
Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n’être que penseur ;
Si tu sais être dur, sans jamais être en rage,
Si tu sais être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral et pédant ;
Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,
Alors les Rois les Dieux la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un homme mon fils !

Rudyard Kipling Traduction d’André Maurois

vers 1910                    En 1903, Enrico Corradini a fondé à Florence la revue Il regno, qui fait la place belle à la lutte pour la vie empruntée au darwinisme et à la sélection naturelle pour irriguer le nationalisme. La petite bande devient maintenant l’Association nationaliste italienne qui sort chaque semaine, puis chaque jour l’Idea Nazionale : Supprimez la lutte, et vous supprimez la vie. L’homme se tient debout pour lutter, ou gît à l’état de cadavre et se remplit de vers. […]     L’inviolabilité de la vie humaine et le pacifisme sont à reléguer parmi les vieilles idoles, dans le patrimoine idéaliste et sentimental des hommes du passé. Le fascisme de Mussolini aura donc bien des racines.

Pieter Cramer, botaniste hollandais en poste en Indonésie donne le coup de grâce à la production de caoutchouc de l’Amazonie : il a observé l’exceptionnelle variabilité de l’hévéa brasiliensis pour ce qui est de la production de latex, allant de 1 à 3. Donc, il fait cloner les arbres reconnus comme les meilleurs producteurs et leurs graines seront réservées uniquement à faire des porte-greffe [union d’un bourgeon et d’une plante nommée porte-greffe]. On arrive dès lors à des rendements  – jusqu’à 3.5 tonnes de caoutchouc/ ha -, sans rapport aucun avec celui des plantations classiques. Devant de pareils progrès , le Brésil ne pouvait plus lutter : en 1910, il produisait encore la moitié de la consommation mondiale, en 1914, il en produira à peine un tiers.

Le trois-mâts barque Suzanne, jaugeant 2 691 tonnes, 2 270 net, 86 m. de long, pour une surface de voile de 2 631 m², avec un équipage de 24 hommes, se fait secouer au large de la Nouvelle Zélande : les dégâts sont tels que n’importe quel commandant d’aujourd’hui aurait relâché dans le premier port à même de le réparer :

Mais dans quel océan les grands voiliers qui, à longueur de campagne, se heurtent aux terrifiantes épreuves de la mer, n’ont-ils donc pas, chaque jour que Dieu fait et loin de tout témoin, le courage pour routine?

Telle devait bien être la pensée de ce capitaine cap-hornier qui ramena en France La Suzanne comme nous le rapporte Jean Feuga : parti de Nouvelle-Calédonie, avec un chargement de nickel, écrit-il, le trois-mâts ramasse, au large de la Nouvelle-Zélande, quelques coups de temps. Seize membrures cassées, huit de chaque bord, sur l’arrière. La coque déliée se met à jouer de l’accordéon, cisaille les rivets. L’eau rentre. Le navire peut se rompre en deux tronçons d’une minute à l’autre. Le capitaine devrait faire relâche pour réparer ses avaries majeures. Il fait sa route et, par les moyens du bord, effectue les plus étonnants travaux, façonnant dans des madriers bruts d’élégantes membrures, des barreaux de pont, bouchant avec des chevilles en bois les trous des rivets cisaillés, épontillant le tout, cimentant les plaies. Et La Suzanne, de plus en plus lourde, fait de l’Est, dans les grains noirs, avec toute la toile que peut porter sa mâture dont l’effort ébranle la coque. On traverse le Pacifique, on double le Horn. L’équipage ensauvagé de fatigue et d’orgueil ne garde aucune illusion. Le matelot le plus abrupt sait que le navire peut se rompre en deux tronçons. Et, cependant, à la latitude de Montevideo, escale possible – escale de détresse – personne ne tourne les yeux vers la terre et cependant les vents qui devraient servir refusent. Mais le défi est jeté. Il faut étaler. La cale arrière bourdonne du chant de cent fontaines. Dès que saute un rivet, l’eau gicle avec puissance. Le charpentier taille ses chevilles comme un instituteur taille ses crayons. Il les enfonce au marteau dans chaque trou. Il est enfoui dans les ténèbres pourries. Il ne sait plus si le soleil colore les huniers, si la nuit efface les formes. Il plante des chevilles et la vie n’est rythmée que par le battement des pompes, inlassablement manœuvrées. La Suzanne, pesante comme une madone, entre dans l’Atlantique Nord où les vents espérés ne sont pas au rendez-vous. Sur cette mer farouche, le navire n’est qu’un corbillard chargé de trop de peine. Vitesse quatre nœuds. Et pompe, garçon… Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le chargement de minerai se gorge d’eau, devient boue. Les crépines de la pompe sont colmatées. On les dégage en y laissant ses ongles. Il y a bien une pompe à vapeur, mais le charbon est rare. On ne l’utilisera qu’en cas de perdition. Et pour le capitaine, la perdition commence quand on a les dents du bas qui saignent. C’est au Havre de Grâce que vint soudain atterrir La Suzanne miraculée. Elle comptait 97 jours de mer. Le capitaine serra la main de ses matelots, débarqua, déposa un rapport de mer qui ne remplissait pas deux pages. Une traversée normale, puisqu’il n’y avait pas d’avis de décès.

Yves Le Scal Au temps des Grands Voiliers           Trésors de la Photographie 1977

Courage ? Héroïsme ? De nos jours on serait tenté de parler d’insupportable mépris des hommes, de comportement dicté par un esprit obtus… Mais l’équipage n’a pas jeté son commandant à la mer [cela arrivait], et qui ne dit mot consent. La dureté d’alors nous est aujourd’hui motif de révolte ; à l’époque, elle était acceptée, c’était la vie.

18 01 1911                  Eugène Ely, un jeune américain de 24 ans, aux commandes d’un biplan Curtiss réussit un appontage sur le croiseur cuirassé USS Pennsylvania ancré dans la baie de San Francisco. Pour stopper le biplan, dépourvu de frein, un de ses amis installe des cordes en travers de la plate-forme d’atterrissage et dote le biplan d’un crochet.

14 02 1911                  Un mécanicien de la SNCF brûle trois signaux d’arrêt : l’express Paris Rennes entre en collision avec un train de marchandises à Courville, près de Chartres : 13 morts, 16 blessés : c’est le 30° accident de train en 75 jours sur le réseau d’Etat !

3 03 1911                    À Belgrade, cinq officiers régicides et deux civils fondent Ujedinjenje ili smrt – L’Union ou la mort – plus connue sous le nom de La Main Noire.

Le but de la nouvelle organisation est l’unification de la nation serbe. Les articles subséquents déclarent que ses membres doivent amener le gouvernement à adopter l’idée que la Serbie est le Piémont des Serbes et de tous les Slaves du sud. […]           Ce nouveau mouvement adopte une conception hégémonique et conquérante de la nation serbe : la propagande la La Main Noire ne reconnaît pas d’identité distincte aux musulmans bosniaques et nie catégoriquement l’existence des Croates. Afin de préparer la nation serbe à une lutte pour l’unité qui s’annonce violente, l’organisation prévoit de se livrer à des activités révolutionnaires dans tous les territoires habités par des Serbes. Hors des frontières de l’État serbe, l’organisation combattra les ennemis de la cause serbe par tous les moyens disponibles.

[…]                 La Main Noire cultive le secret. Les membres sont initiés au cours d’une cérémonie orchestrée par Jovanović-Čupa, membre fondateur et franc-maçon. Les nouvelles recrues prêtent serment devant un homme masqué, dans une pièce sombre, et jurent obéissance absolue à l’organisation sous peine de mort.

Moi [nom de la recrue], en rejoignant l’organisation L’union ou la mort, jure par le soleil qui me réchauffe, par la terre qui me nourrit, devant Dieu, par le sang de mes ancêtres, sur mon honneur et sur ma vie, de rester dès maintenant et jusqu’à ma mort, fidèle aux lois de l’organisation, et toujours prêt à tout sacrifier pour elle.

Je jure, devant Dieu, sur mon honneur et sur ma vie, d’exécuter toute mission et tout ordre sans aucune question.

Je jure, devant Dieu, sur mon honneur et sur ma vie, d’emporter dans la tombe avec moi tous les secrets de l’organisation.

Que Dieu et mes camarades de l’organisation soient mes juges si, volontairement ou involontairement, je viole ce serment.

 Christopher Clark               Les somnambules                   Flammarion 2013

10 03 1911                    La France se met à l’heure GMT : Greenwich Means Times.

04 1911                       Deux mois plus tôt, le décret de délimitation de l’appellation Champagne du 4 janvier 1909 a été précisé : les communes du département de l’Aube en sont exclues : les vignerons ne sont pas contents, en particulier à Bar sur Aube :

Pauvre République Française, ta devise F… le camp

1 05 1911                  L’Allemagne octroie à l’Alsace Lorraine une nouvelle constitution qui lui donne plus d’indépendance, mais le centre catholique, pro-français, remporte les élections au Landstag.

16 06 1911                  A Armonk, dans l’Etat de New-York, naissance d’IBM – International Business Machines – fusion de Computing Scale Company et de la Tabulating Machine Company sous le nom de Computing Tabulating Recording Company (CTR), qui deviendra IBMC – International Business Machines Corporation – le 14 février 1924, sous la présidence de Thomas Watson. IBM se développera dans les années 1930, grâce aux brevets de mécanographie sur la carte perforée Hollerith. En 1937, le gouvernement américain déploiera l’équipement de tabulation IBM pour suivre les enregistrements de 26 millions de personnes bénéficiaires du Social Security Act. En 1944, Big Blue mettra sur le marché Harvard Mark I, calculateur ne stockant pas d’instructions en mémoire, mais pouvant grâce à des câblages similaires à ceux des tabulatrices effectuer des séquences de calculs complexes. En 1954, lancement du modèle 650, premier calculateur produit en grande série, muni d’une mémoire à tambour et orienté vers le calcul scientifique ; il coûte un demi-million de dollars, occupe plusieurs mètres cubes et il est doté d’une mémoire vive de 2 000 caractères (2 kilooctets).

1 07 1911                   L’Allemagne fait une démonstration de force en rade d’Agadir au Maroc en y mettant à l’ancre le SMS Panther, une canonnière qui se  relaiera jusqu’à fin novembre avec le croiseur SMS Berlin en alternance avec la canonnière SMS Eber. En 1905, le discours de Tanger, avait provoqué des tensions entre les puissances européennes, une conférence internationale s’était tenue en 1906 à Algésiras à l’issue de laquelle l’Allemagne s’était vue reconnaître un droit de regard sur les affaires marocaines, quand la France et l’Espagne obtenaient des droits particuliers sur le Maroc en matière de police et de banque.

Le royaume chérifien était alors l’un des derniers pays non colonisés d’Afrique, ce qui suscitait la convoitise de plusieurs puissances européennes, dont la France, déjà présente à l’est, en Algérie. En 1904, la France et la Grande Bretagne avaient conclue contre l’Allemagne, un accord d’Entente cordiale : la France laissait les mains libres à la Grande-Bretagne en Égypte, et en contrepartie, pourrait instaurer un protectorat au Maroc.

En mars 1911, le sultan Moulay Abd al Aziz, menacé par une révolte, avait demandé à la France de lui prêter main forte. En mai, les troupes françaises avaient occupé Rabat, Fès et Meknès. L’Allemagne, inquiète pour ses prétentions sur le Maroc, avait considéré cette occupation comme une violation des accords d’Algésiras et avait décidé de réagir.

Prétextant répondre à un appel à l’aide d’entreprises allemandes de la vallée du Souss – il n’y avait alors que quatre ressortissants Allemands dans cette région – l’Allemagne avait alors décidé, pour protéger ses intérêts, d’envoyer cette canonnière dans la baie d’Agadir, dont la rade avait été, jusqu’en 1881, fermée au commerce étranger.

Le ton monte très vite entre l’Angleterre aux cotés de la France et l’Allemagne. Le gouvernement Caillaux préfère négocier. Finalement, l’Allemagne renonce à être présente au Maroc en échange de l’abandon par Paris de 272 000 km2 de territoires d’Afrique équatoriale, au Gabon, au Moyen Congo et en Oubangui Chari, au profit du Kamerun allemand. Un traité officiel franco-allemand sera signé le 4 novembre à Berlin, laissant les mains libres à la France au Maroc. C’est alors seulement que les bâtiments allemands quitteront définitivement la baie d’Agadir, le 28 novembre.

10 07 1911                 À l’occasion du premier passage du Tour de France au Galibier, Henri Desgranges, directeur de l’Auto signe un papier où il ne mégote pas sur l’exaltation ; mais il faut croire que c’était dans l’air car on y trouve beaucoup de parenté avec la prose de Mathilde Meije Lefournier, – même si cette dernière ne se cache pas d’un élitisme prononcé quand l’autre se veut journaliste grand public – lorsqu’elle chante sa découverte de Megève, à la même période.

Grenoble, 10 juillet 1911.

Aujourd’hui, mes frères, nous nous réunirons, si vous le voulez bien, dans une commune et pieuse pensée à l’adresse de la divine bicyclette. Nous lui dirons toute notre piété et toute notre reconnaissance, pour les ineffables et précieuses joies qu’elle veut bien nous dispenser ; pour les souvenirs dont elle a peuplé déjà nos mémoires sportives, et pour ce qu’elle a rendu possible aujourd’hui.

Pour moi, je l’aime de m’avoir fait l’âme capable de la comprendre ; je 1′ aime de m’avoir pris le cœur avec ses rayons, d’avoir encerclé une partie de ma vie dans son cadre harmonieux, et de m’illuminer encore, sans cesse, de l’éclat victorieux de ses nickels.

Ne constitue-t-elle pas, dans l’histoire de l’humanité, le premier effort réussi de l’être intelligent, en vue de s’affranchir des lois de la pesanteur ?

Voilà des ailes, nous disait, il y a plus de quinze ans, Maurice Leblanc ; et n’ont-ils pas, en effet, des ailes, nos hommes qui ont pu s’élever aujourd’hui à des hauteurs où ne vont point les aigles ; qui ont pu franchir les plus hauts sommets d’Europe ?

Voici, que du geste vainqueur de leurs muscles légers, ils se sont élevés si haut qu’ils semblaient, de là-haut, dominer le monde ! Apôtre des religions nouvelles et des belles santés aussi, la montagne les a acclamés de l’adorable chanson de ses sources nacrées, du fracas de ses cascades irisées, du tonnerre de ses avalanches et de la stupeur figée de ses neiges éternelles !

Je ne puis me décider encore à commencer le récit technique de cette épopée, sans précédent dans les annales de notre sport cycliste, car je ne puis détacher ma pensée du panorama qui s’est déroulé sous nos yeux, quatorze heures durant, pour notre joie et pour notre fierté.

Pendant plusieurs heures, le Mont-Blanc, derrière nous, nous a barré l’horizon, et, lorsque après avoir franchi les cols de Megève et des Aravis, nous nous sommes imaginé que les monts de granit, coiffés de leurs neiges éternelles, allaient cesser de nous menacer d’écrasement au creux des vallées, lorsque nous avons pensé que nous entrions dans le paradis en longeant les bords du lac d’Annecy, l’enfer, tout à coup, s’est dressé devant nous ; nous y sommes entrés par une porte basse, par une ruelle étroite, à la sortie du contrôle de Saint-Michel-de-Maurienne, et, au-dessus de nos têtes, presque à pic, le fort du Télégraphe, à 1 500 mètres, nous a défiés.

D’abord, et lentement, du heurt puissant de leurs cuisses, nos hommes se sont élevés, et les vallées retentissaient des han ! formidables qu’ils poussaient.

Et, dans le bas, Saint-Michel-de-Maurienne qui diminuait à vue d’œil, se demandait si quelque avalanche n’allait pas lui rejeter tous ces mécréants qui violaient la montagne.

Et ils arrivèrent tous à 1 500 mètres, au col du Télégraphe, et comme ils soufflèrent un peu à la descente, ils reprirent des forces pour emporter d’assaut le Galibier.

Ô Sappey ! Ô Laffrey ! Ô col Bayard ! Ô Tourmalet ! Je ne faillirai pas à mon devoir en proclamant, qu’à côté du Galibier, vous êtes de la pâle et vulgaire bibine ; devant ce géant il n’y a plus qu’à tirer son bonnet et à saluer bien bas !

Comme il nous semblait que nous escaladions ce géant depuis des heures, nous avons demandé à des paysans, au seuil de leurs chaumines enfouies au creux des rocs : Le sommet est-il loin ? – Plus que 12 kilomètres, nous ont-ils répondu ! Et dans les virages innombrables de la route, nous apercevions au-dessous de nous, très bas, au-dessus de nous, très haut, des fourmis qui avançaient : c’étaient nos hommes occupés à grignoter le monstre des dents de leurs pédales.

Enfin, le sommet fut en vue, au moment où les neiges commençaient à nous entourer de toutes parts. Une dernière résistance de la nature ; quelques edelweiss ; quelques héliotropes que nous tendent d’adorables petits sauvages Savoyards ; puis, des éboulis ; le chaos des pierres chues des sommets ; puis la neige figeant tout de son linceul silencieux. Notre route s’ouvre à peine entre deux murailles de neige, route écorchée, cahoteuse, depuis le bas. Il fait, là-haut, un froid de canard, et, lorsque Georget passe, après avoir mis son pied vainqueur sur la tête du monstre, lorsqu’il passe près de nous, sale, la moustache pleine de morve et des nourritures du dernier contrôle, et le maillot sali des pourritures du dernier ruisseau, où, en nage, il s’est vautré, il nous jette, affreux, mais auguste : Ça vous en bouche un coin !

Une descente en lacets terribles ; une chute à l’abîme sans parapet ; les fesses qui se serrent, les miennes du moins ; une nouvelle montée de deux kilomètres vers le Lautaret, et c’est, enfin, la descente de 60 kilomètres, vers Grenoble enthousiaste et les bras ouverts.

Henri Desgranges L’Auto et La Vie sportive. Librairie de l’Auto, 1911

24 07 1911                   L’architecte américain Hiram Bingham découvre le Machu Picchu – vieille montagne en quechoua –

Nous nous frayions un chemin à travers la forêt vierge […] Quand soudain, je me suis retrouvé face aux murs de maisons en ruine construites grâce à un travail de pierres très minutieux qu’avaient fait les Incas. […] Alors que j’examinais les grands blocs de la ligne inférieure et calculais qu’ils devaient peser entre 10 et 15 tonnes chacun, je ne pouvais pas en croire mes yeux. Quelqu’un allait-il croire ce que je venais de découvrir ? Heureusement […], j’avais un bon appareil photo et le soleil brillait

Hiram Bingham La Fabuleuse découverte de la cité perdue des Incas. 1948

Découvert ? Pas vraiment : il reconnaît lui-même avoir du effacer des murs à 23 endroits la signature de visiteurs péruviens. Entre le XVI° et le XIX° siècle, ces noms apparaissent clairement dans les registres notariaux. Au XIX° siècle, plusieurs voyageurs mentionnent le Macchu Picchu, dont le français Charles Wiener. Dans les années 1870, August Berns, un forestier allemand avait un chantier de coupe à proximité.

Joyau de l’art architectural inca, perché à 2 450 m dans la cordillère des Andes, sur un éperon arasé par les Incas, posé au pied du mont Huayna Picchu, dominant l’Urubamba, colonie agricole et relais de commerce sur le chemin de la forêt amazonienne, à 120 km de Cuzco, au sud-est du Pérou, c’était le grand tombeau de l’inca Pachacutec, qui régna de 1438 à 1471, figure la plus mémorable du Tahuantinsuyo, l’empire inca. Le dernier roi inca rebelle, Tupac Amaru I s’enfuit avec ses trésors pour échapper à l’armée du vice-roi espagnol Toledo : il fût rattrapé et exécuté, mais les trésors ne furent jamais retrouvés : ainsi naquit une des légendes de l’El Dorado, qui enflamma l’imagination des scientifiques et l’avidité des chasseurs d’or au fil des siècles. À l’origine du mythe, une réalité : un cacique de la tribu des Chibcha, près de l’actuel Bogota, en Colombie, lors de son intronisation, était enduit d’une substance résineuse saupoudrée d’or et emmené jusqu’au lac sacré de Guatavita – un lac de cratère – où il se prêtait alors à un rite d’immersion au cours duquel des objets en or étaient jetés dans le lac.

Macchu Picchu était un site de repos pour l’empereur, sa panaka [famille] et ses invités, afin d’échapper aux pressions politiques de Cuzco

Richard Burger

Comme tout archéologue qui se respecte à cette époque, Bingham quittera le pays les valises bourrées de métaux précieux et poteries, aujourd’hui exposées au musée de l’université de Yale, dans le Connecticut.

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22 08 1911                  En représailles des trésors d’art volés par Napoléon, Vincenzo Perugia, italien et vernisseur de son métier, vole la Joconde [7] au Louvre (elle avait été très normalement payée par François I° à Léonard de Vinci) : son métier l’a amené à travailler sur le tableau un an auparavant : il savait donc mieux que quiconque comment la mettre hors cadre ; il a un petit souci à la sortie : la porte donnant sur la cour du Sphinx, qu’il croyait ouverte, est en fait verrouillée… mais le bonhomme a la baraka : un plombier de passage lui ouvre la porte avec l’une de ses clefs. Le scandale est énorme et les têtes tombent, et pas seulement celles des lampistes : le directeur général des Musées Nationaux en personne. Apollinaire, qui s’est fait remarquer quelques années plus tôt en volant, pour épater le bourgeois une statuette phénicienne, est incarcéré 5 jours à la Santé : scandale dans le scandale. Picasso sera interrogé. Pendant ce temps-là, la Joconde dort, plutôt bien, sous un lit, dans une chambrette au 5 Rue de l’Hôpital St Louis, près de la gare du Nord. Elle y séjournera des mois. Vincenzo Perugia cherche à la vendre  500 000 francs or en Italie, mais se fera arrêter  le 10 décembre 1913, la personne contactée ayant alerté la police sitôt la toile authentifiée. La justice italienne, indulgente, le mettra à l’ombre pendant un an, et l’Italie, pas mesquine et même élégante, ne se montra pas procédurière quand elle l’aurait pu puisqu’ en fait de meuble, possession vaut titre et remit la belle avec mille gracieusetés à l’ambassadeur de France à Rome.

29 08 1911                  Ishi – c’est le nom générique de l’homme, dans sa langue, puisque lui-même ne donnera jamais son nom – est un Indien du peuple Yahi ; cela fait plus de 3 ans qu’il vit seul. Sa vieille mère, sa sœur et son oncle, seuls rescapés en 1908 des raids des colons, propriétaires de ranchs et chercheurs d’or, étaient morts rapidement. Ishi, – il a alors un peu plus de 50 ans -,  a brûlé ses cheveux en signe de deuil et vient s’allonger, pour y mourir,  le long d’une barrière à bestiaux d’un ranch, proche des contreforts du Mont Lassen, qui culmine à plus de 3 000 mètres, au nord, nord-est de San Francisco. Alertés par leurs chiens, des Blancs le découvrent : en 1911, un Indien ne peut plus représenter aucun danger : ils le conduisent chez le shériff d’Oroville, la ville la plus proche, lequel contacte les autorités des Affaires Indiennes, lesquelles le font prendre en charge par Kroeber et Waterman, anthropologues au musée de San Francisco. L’intelligence des deux hommes va faire fondre la méfiance d’Ishi, qui va les emmener pendant les 5 ans qu’il lui reste à vivre, sur les lieux de ses années de survie, caché des Blancs, dans des abris sous roches proche d’un torrent auquel ils accédaient par une corde pour s’y laver et pêcher. Le peuple Yahi est l’un des seuls au monde à avoir deux langues, une par sexe. La tuberculose l’emportera le 25 mars 1916. Il sera incinéré, selon la coutume de son peuple. Le docteur Hope écrira son épitaphe :

Stoïque et sans peur, le dernier Indien sauvage d’Amérique nous a quittés, en écrivant le mot FIN sous un chapitre de l’Histoire. Pour lui, nous étions des enfants compliqués, intelligents, mais dépourvus de sagesse, connaissant beaucoup  de choses, dont beaucoup de fausses. Lui connaissait la nature, qui ne ment jamais […] La vie l’avait frustré, mais il n’abritait pas d’amertume dans son cœur. Son âme était celle d’un enfant, son esprit celui d’un philosophe.

18 09 1911                  Piotr Stolypine, premier ministre russe, meurt des suites de l’attentat dont il a été victime quatre jours plus tôt. [par souci de cohérence, la date est celle du calendrier Grégorien, c’est-à-dire celui de toute le reste du monde, mais qui n’entrera en fait en vigueur en Russie que le lendemain du 31 01 1918, qui sera donc le 14 février 1918. Toujours par souci de cohérence, de lisibilité, nombreux sont les auteurs à utiliser ce calendrier grégorien pour la Russie, avant même sa date d’effet, le 31 01 1918]. Avec sa disparition, c’est toute la diplomatie russe qui part à vau-lau, dans le plus grand désordre, chacun menant sa barque à son gré, ambassadeur, ministre des Affaires étrangères, premier ministre.

24 09 1911                     La CGT et la Fédération socialiste de la Seine organisent un rassemblement en faveur de la paix à l’Aéro-park, près des Buttes-Chaumont, à Paris : malgré un sale temps, ils sont tout de même 60 000 à faire le déplacement.

25 09 1911                  Le cuirassé Liberté, commandé par le frère de Jean Jaurès, explose en rade de Toulon : plus de 200 morts. C’est encore le mauvais état des poudres B qui est responsable de l’explosion.

29 09 1911                  Avec le soutien, parfois réticent, des puissances occidentales, l’Italie débarque en Lybie, ouvrant ainsi la voie aux guerres balkaniques de 1912 et 1913 : la Lybie était alors sous domination ottomane.

Les événements qui ont suivi n’ont été que la suite logique de cette première agression.

Miroslav Spalajković, en 1924, ancien chef de cabinet au ministère des Affaires étrangères serbe.

Repliés dans l’arrière-pays, les Turcs reçoivent le soutien inespéré des tribus arabes : pendant un an, les Italiens devront affronter une impitoyable guérilla, mettant à mal leurs relations tant avec l’Allemagne qu’avec la France, de par la fuite en avant que provoqua ce conflit, étendu à Beyrouth, aux îles du Dodécanèse, à Rhodes, aux Dardanelles.

10 10 1911                    Les Chinois ont entrepris de construire un chemin de fer de Pékin à Canton. La section qui devait être construite au Sseu-tch’ouan a été financée par un emprunt auquel ont souscrit les habitants de la région. Et, à la fin de la construction, le gouvernement vend les droits d’exploitation à un consortium international : les populations s’estiment dépossédées, le mécontentement grandit : on tire sur la maison du gouverneur de la province… la répression est féroce : la ville de Han-k’eou est brûlée. Mais la révolution va rapidement gagner les autres provinces qui proclament les unes après les autres leur indépendance vis à vis de Pékin.

23 10 1911                   À proximité de Tripoli, à El Hani, les Italiens essuient une sévère défaite : Derna tient, défendue par des officiers dont on n’a pas fini d’entendre parler : Enver Pacha, Mustafa Kemal.

26 10 1911                 L’armée italienne se livre à une répression féroce en Lybie : plusieurs milliers d’hommes sont fusillés… la marine en déportera autant.

30 10 au 3 11 1911     Ils ne se nomment pas encore ainsi, mais ce sont bien les premiers États généraux de la science qui se tiennent à Bruxelles : ils se nomment eux-mêmes plus simplement Premier Conseil Solvay. Une stupéfiante brochette de prix Nobel, déjà reçus ou à venir !

Voici, c’est ici. Patrick Wielemans pousse la porte du salon Einstein. Au premier étage du Métropole, à droite de l’escalier monumental qui traverse l’imposant bâtiment de la place de Brouckère, dans le centre historique de Bruxelles, la salle de réunion ne paie pas de mine, une quarantaine de mètres carrés, un peu de marbre au mur, une longue table au milieu. Comparé à la splendeur du grand hôtel, rien de très spectaculaire. Le lieu fait pourtant la fierté de l’établissement et de son patron.

C’est dans cette salle, rappelle Patrick Wielemans, que fut écrite l’une des plus fameuses pages de l’histoire des sciences.

Pendant quatre jours, entre le 30 octobre et le 3 novembre 1911, à l’invitation d’un industriel et philanthrope belge, Ernest Solvay, une vingtaine des esprits les plus brillants du XX° siècle, ont empli ces murs d’ésotériques réflexions sur la nature profonde de la matière et de l’énergie, ouvrant la voie à la physique moderne – celle qui a donné l’électronique, l’informatique, l’Internet, la fission de l’atome et tant d’autres choses qui, pour le meilleur et le pire, ont façonné notre époque et façonneront les suivantes. Cette réunion mythique, le premier conseil Solvay, n’a pas seulement mis sur la rampe de lancement une nouvelle physique. Il a changé profondément la manière de faire de la science dit le physicien et philosophe Etienne Klein (CEA)

Est-ce vraiment dans cette pièce que tout s’est joué ? À vrai dire, Patrick Wielemans n’en est pas vraiment certain. Il tient l’information de son père qui la tenait lui-même de ses aïeux, les fondateurs du Métropole, qui furent aussi les hôtes du fameux congrès. Disons qu’on peut en être sur à 90% lance-t-il. En face, dans le même couloir, le salon Langevin est aussi un candidat possible.

L’unique image de ce premier conseil Solvay, est une photo de groupe. Elle ne permet pas de trancher avec certitude entre les deux salons : ce n’est pas le lieu qu’elle veut immortaliser, mais le casting phénoménal de l’évènement. Vingt-quatre savants, dont les noms fondent, un siècle plus tard, une bonne part des manuels de science. Albert Einstein, Marie Curie, Paul Langevin, Henri Poincaré, Max Planck, Hendrick Lorentz, Arnold Sommerfeld, Marcel Brilouin, Ernest Rutherford, Jean Perrin James Jeans, Maurice de Broglie, Walther Nernst… Près de la moitié des participants ont, ou auront un prix Nobel. Marie Curie en aura deux.

Que font les plus grands savants de leur temps dans un palace bruxellois ? Qui les a réunis et pour quoi ?

L’histoire commence en réalité onze ans plus tôt. En 1900, Max Planck élabore une théorie fondée sur une idée révolutionnaire : le rayonnement et la matière n’échangent d’énergie que sous forme de petits paquets indivisibles. L’idée des quanta d’énergie est née. Le physicien allemand n’a pas trouvé d’autre alternative pour décrire certaines expériences. Mais sa théorie, en totale rupture avec l’approche classique, lui semble si incongrue qu’il la décrira lui-même comme un acte de désespoir.

Elle passe d’abord relativement inaperçue. Mais cinq ans plus tard, un jeune ingénieur du bureau des Brevets de Berne, un certain Albert Einstein, reprend et radicalise encore l’idée de Planck : ce ne sont pas seulement les échanges d’énergie qui sont granulaires, mais la nature même du rayonnement. La lumière elle-même serait formée de petits grains d’énergie, les fameux quantas qu’on ne commencera à appeler photons que bien plus tard.

Un troisième personnage, bien moins célèbre qu’Einstein et Planck, joue ensuite un rôle clé, dans la genèse du premier conseil Solvay. En 1906, un physicien et chimiste allemand, Walther Nernst, établit de son côté un théorème de la chaleur, qu’il tente de valider par une série d’expériences ambitieuses. Très vite, Nernst réalise que son travail ne prend toute son importance que dans la théorie des quanta.

Walther Nernst a une grande ambition raconte Franklin Lambert (Vrije Universiteit Brussel, Institut des sciences, physicien, historien et exégète passionné de ce moment clé de la physique. Il veut le prix Nobel. Mais il sait que, pour cela, la théorie des quanta, très controversée, doit être validée au plus haut niveau. Pour que son propre génie soit reconnu, il faut d’abord que les idées de Planck et d’Einstein le soient préalablement.

Organiser chez lui, dans son Institut de Berlin, une conférence, pour faire accepter la théorie d’une autre allemand et conforter ainsi ses propres travaux ? Nernst comprend bien que ce serait cousu de fil blanc, dit Franklin Lambert, il sait qu’il lui faut une autre solution. Il cherche donc une personnalité neutre comme initiateur et organisateur du congrès.

La solution de Nernst s’appelle Ernest Solvay. Ce riche industriel de la chimie, patron social et humaniste, passionné de sciences, est l’un des grands mécènes de son temps. Autodidacte génial, il a découvert un procédé de synthèse de la soude et a fondé en 1863 la société qui porte son nom. Elle est toujours, un siècle et demi plus tard, un des plus beaux fleurons de la chimie européenne.

Solvay est surtout un savant dans l’âme, lui-même auteur de remarquables intuitions, comme l’idée de l’équivalence entre la matière et l’énergie, qu’il formulera en 1887, dix-sept ans avant qu’un certain Albert Einstein ne l’établisse, l’incarnant dans l’équation la plus célèbre de la physique – E=Mc² -. Épris de connaissance, profondément désireux de faire avancer le savoir, il fonde un Institut de physiologie à l’Université libre de Bruxelles en 1894, puis une école de commerce, un institut de sociologie…

Walther Nernst va voir Ernest Solvay et lui propose d’aider à résoudre la crise que vit la physique. La crise est réelle : la théorie classique ne permet plus d’expliquer certains phénomènes et la théorie des quanta n’emporte pas le consensus. Ernest Solvay ressent lui-même la réalité de cette crise et veut participer à sa solution, explique Jean-Marie Solvay, son arrière-arrière petit-fils et président des instituts Solvay qui continuent d’organiser, jusqu’à aujourd’hui, ces réunions au sommet de la physique et de la chimie.

Solvay reprend donc avec enthousiasme l’idée de Nernst : réunir les plus grands savants, confronter leurs idées et se mettre d’accord sur la réalité des fameux quantas. Mais il amende la liste des invités préparée par Nernst et il ajoute plusieurs Français qui n’étaient pas prévus au programme, sur l’insistance du mécène : Marie Curie, Marcel Brillouin et surtout, Henri Poincaré seront de la partie. Ce choix sera déterminant.

Quant au lieu, il s’impose de lui-même. Solvay est belge, la réunion se tiendra en Belgique, terrain neutre, carrefour de l’Europe, frontière entre les cultures germanique et latine. Bruxelles, capitale de l’internationalisme naissant, sera la ville de la rencontre. Et si Bruxelles est la ville de la rencontre, alors le Métropole est une évidence.

À l’époque, il n’y a tout simplement pas d’autre palace à Bruxelles, glisse Patrick Wielemans. En 1901, l’établissement est déjà une institution. Fondé en 1894 par les Wielemans, une grande famille de brasseurs qui investit au début du siècle dans la restauration et l’hôtellerie, l’établissement est un joyau de l’Art nouveau. En 1891, les frères Wielemans avaient racheté le bâtiment à l’imposante façade haussmannienne blanche du 31 place de Brouckère qui hébergeait alors les bureaux de la Caisse générale d’épargne et de retraites. Ils avaient confié à l’architecte Gédéon Bordiaux sa transformation en hôtel de luxe et à l’ornemaniste Alain Chambon la décoration et l’aménagement intérieurs. Ils leurs avaient laissé toute liberté.

Le résultat avait été une cathédrale, mais une cathédrale éclairée à l’électricité et chauffée à la vapeur. Colonnes, arcades, miroirs, vitraux et dorures partout, plafonds à caissons, lustres gigantesques ; bronze, stuc, bois précieux, fer forgé, brèche de Numidie. Chambon s’était inspiré de la Renaissance française pour le vestibule, de l’italienne pour la grande salle des fêtes, de l’art hindou pour le salon de réception, du style anglais pour le bureau et son interminable comptoir de teck derrière lequel scintillent, aujourd’hui encore, des rangées de ces lourdes et belles clefs argentées que la direction de l’hôtel a décidé de conserver en dépit de la triste mode des cartes magnétiques…

Chaque mètre carré de mur, de plafond, chaque chapiteau de colonne témoignent du talent et des heures de travail de centaines d’artisans. Lorsqu’on voit la minutie des ornements, le soin apporté au plus petit élément de décoration, on sait que nous n’irons plus jamais aussi loin dans le souci du détail. C’est quelque chose que nous avons perdu, estime l’architecte et designer Hervé Langlais, directeur artistique de la galerie Negropontes. Les coûts que cela engendre sont devenus presque impossibles à assumer. Ce syncrétisme, ce foisonnement pourraient être écrasant. Il n’en est rien, Jusqu’à entrer dans l’ascenseur – fabriqué par l’entreprise française Edoux, qui fit aussi ceux de la tour Eiffel, – le visiteur a toujours au-dessus de lui cinq, six, parfois sept mètres de plafond.

Lorsque vous rêvez, que vous imaginez de nouvelles théories de la physique, c’est peut-être quelque chose qui peut aider, suggère Patrick Wielemans. Il ne croit pas si bien dire. Au départ, les savants devaient loger à l’hôtel et tenir leurs conférences dans l’amphithéâtre de l’institut de Physiologie du parc Léopold, mais ils ont préféré rester sur place, raconte Franklin Lambert. Ce ne sont pas de purs esprits. Au deuxième jours de congrès, Arnold Sommerfeld écrit à sa femme que le lieu où il est logé est prodigieusement chic […] chacun de nous a une baignoire privée et des toilettes dans sa chambre, précise-t-il. Je prends un bain tous les matins. Nous sommes les invités de M. Solvay, y compris aux repas. Pas moins de cinq plats à chaque déjeuner ! C’est fou !

Une autre réflexion du physicien allemand à son épouse en dit long sur la nouveauté du congrès : Hier soir, j’avais un Français à ma droite, un Anglais à ma gauche et le leur parlais tour à tour ! L’étonnement de Sommerfeld devant ce qui est aujourd’hui une banalité montre que Solvay invente là une nouvelle manière de faire de la science : internationale, conviviale et dégagée des considérations politiques. Car réunir autour d’une même table, en 1911, des savants allemands, français, et britanniques n’est pas anodin. [Il faut tout de même se souvenir qu’à défaut de rencontres, les échanges scientifiques ont existé avant l’hôtel Métropole : au milieu du XVII° siècle, le Père Marin Mersenne, de son couvent des Minimes, place Royale, entretenait une correspondance régulière avec Descartes, Huygens, Torricelli et d’autres, les informant de la parution des derniers ouvrages scientifiques, des recherches en cours etc…ndlr]

Il y a d’autres problèmes : à l’époque, nulle langue, comme l’anglais aujourd’hui, ne fait office de lingua franca scientifique. Mais par chance, Hendrik Lorentz, qui préside le conseil, n’est pas seulement un immense physicien. Il est aussi un polyglotte talentueux. Il traduit à la volée et facilite les échanges, passant de l’allemand au français, de l’anglais au néerlandais…

La convivialité du premier conseil Solvay a certainement joué un rôle important dans son succès. Einstein n’a que trente-deux ans, et ce congrès sera pour lui une façon de faire son entrée officielle dans la communauté scientifique, raconte Franklin Lambert. Il nouera des liens d’amitié, avec Marie Curie, par exemple, et recevra des lettres de recommandation de plusieurs participants pour obtenir le poste qu’il convoite à Zürich.

Ces lettres montrent d’ailleurs, précise l’historien des sciences que le jeune et fougueux Einstein a fasciné les autres membres du congrès par l’étendue de ses connaissances et la profondeur de son analyse des problèmesEn réalité, on peut dire que sa carrière est lancée par le premier conseil Solvay, ajoute Franklin Lambert. Einstein sort pourtant déçu du congrès, qu’il présentait dans une lettre à son ami et confident Michele Besso comme un sabbat de sorcières. À l’issue de la réunion, il écrit à Besso : Lorentz a présidé avec un tact incomparable, une incroyable virtuosité… Poincaré s’est montré dans l’ensemble simplement hostile (à la théorie de la relativité !) Planck est bloqué par quelques préjugés indubitablement erronés. Mais personne n’y voit clair. Il y aurait dans toute cette affaire de quoi ravir une compagnie de jésuites démoniaques.

Le jeune physicien suisse déplore le fait que Planck persiste à rejeter l’idée des quantas de lumière au prétexte qu’elle conduirait à réformer la théorie de l’électromagnétisme de Maxwell et Lorentz. Il est aussi déçu du scepticisme d’Henri Poincaré. Mais Einstein se trompait : être un grand physicien  n’interdit pas d’être un médiocre psychologue.

De retour à Paris, ce qu’il a entendu au Métropole continue de tarauder le grand chercheur français. Et, en 1912, Poincaré publie un article appuyant la théorie de Planck. Or son prestige est tel que sa conversion jouera un rôle majeur dans l’acceptation de la théorie des quanta par la majorité des savants.

Le congrès laisse ouvertes de nombreuses questions mais il permet le basculement vers une nouvelle physique. Tous les historiens de la physique moderne soulignent l’importance décisive du premier conseil Solvay pour la prise de conscience collective de la théorie des quanta et pour le progrès de la théorie écrivent Pierre Marage et Grégoire Wallenborn dans la Naissance de la physique moderne racontée au fil des conseils Solvay (Ed.de l’Université libre de Bruxelles, 2009). Les quanta seront l’élément central d’une nouvelle théorie – bizarre et contre-intuitive – la mécanique quantique, qui devra attendre encore une vingtaine d’années pour voir pleinement le jour.

À l’issue du premier conseil Solvay, un compte-rendu formel de plus de 400 pages, sera publié, en français, et n’est toujours pas traduit intégralement en anglais… Mais il ne dit rien de la manière dont les débats se sont déroulés. Quelles questions ont été posées ? Par qui ? À quel moment ? Les réponses n’ont pas encore été vraiment apportées par les historiens des sciences. Elles existent pourtant.

Pendant les conférences, le physicien français Maurice de Broglie, qui fait office de secrétaire, récupère toutes les petites notes prises sur le vif par les savants pendant leurs débats, les rassemble et les colle dans un cahier avec ses propres commentaires… un témoignage unique de ce qui s’est dit au Métropole ces jours-là…. Ce registre est aujourd’hui conservé à l’Institut de France. Il n’a pas livré tous ses secrets et les Instituts Solvay ne font pas mystère de leur désir d’en obtenir copie pour leurs archives.

Quant à celles du Métropole, elles ont disparu, sans doute détruites pendant la deuxième guerre mondiale. […]

Le 4 novembre, Marie Curie, de retour du Conseil Solvay de Bruxelles, trouve un attroupement devant sa maison de Sceaux. Une foule hostile lui crie des insultes : Dehors l’étrangère… Voleuse de mari. La maison est caillassée, le rez-de-chaussée saccagé. Elle va aller se réfugier en Angleterre. Le quotidien nationaliste Le journal, un des plus gros tirages de l’époque, vient de révéler en une sa liaison avec Paul Langevin. Elle est veuve depuis cinq ans, et Paul Langevin est séparé de son épouse, mais Fernand Hauser, l’auteur de l’article, n’en a cure. Il met tout à l’encan. Il aurait bien fait réagir les deux scientifiques mais, écrit-il… Mme Curie est introuvable et nul ne sait où se trouve M. Langevin. Alors qu’il peaufine son brûlot, les deux savants sont à Bruxelles, avec leur pairs, à discuter des quanta.

Fernand Hauser finira, publiquement, par faire de sincères excuses à Marie Curie, pour avoir allumé l’incendie Trop tard L’Œuvre et L’Action Française alimentent le scandale et fustigent l’étrangère, la Polonaise (elle est née en Pologne), la veuve adultère, et vont, flattant l’antisémitisme de leurs lecteurs, jusqu’à lui inventer des origines juives. [L’affaire Dreyfus, commencée en 1894, n’a pris fin qu’en 1906. Et la droite française est bien alors à son sommet de droite la plus bête du monde. ndlr].

L’affaire n’est pas précisément à la gloire de la profession. Aucun journal n’a parlé à l’époque du premier conseil Solvay pour ce qu’il signifiait réellement pour l’avenir de la physique, rappelle Marina Solvay, arrière-arrière petite fille d’Ernest, et qui met la dernière main à un livre sur le sujet. Tout ce qu’on y a vu, c’est une femme entourée d’hommes.

Le 23 novembre, depuis Prague, Albert Einstein fait une belle lettre à la savante française, qui montre que le premier conseil Solvay, fut aussi le creuset de solides amitiés. Il se dit furieux du tort qui lui est fait. Je me sens le besoin de vous dire combien j’ai appris à admirer votre intelligence, votre énergie et votre intégrité, et que je me considère chanceux d’avoir pu vous rencontrer personnellement à Bruxelles. […] Si cette racaille s’occupe encore de vous, cessez simplement de lire ces sottises. Laissez-les aux vipères pour qui elles ont été fabriquées.

Marie saura lui renvoyer l’ascenseur : J’ai beaucoup admiré les travaux qui ont été publiés par M. Einstein sur les questions qui touchent à la physique théorique moderne […]. Ses travaux sont tout à fait de premier ordre […]. Si l’on considère que M. Einstein est encore très jeune [32 ans en 1911], on est en droit de fonder sur lui les plus grandes espérances et de voir en lui un des premiers théoriciens de l’avenir.

Des amitiés savantes qui enjambent le Rhin, une nouvelle physique : le conseil Solvay a tenu ses promesses. Quant à Wather Nernst, il aura en 1920 le Nobel de chimie qu’il convoitait. Deux ans après que le grand Planck eut reçu celui de physique pour la paternité des quanta.

Stéphane Foucart     Le Monde du 31 juillet 2015

4 11 1911                    Lancement à Copenhague du Selandia, un cargo de 113 m. de long, filant 12 nœuds. C’est le premier navire à moteur diesel. C’en est fini des immenses soutes à charbon, beaucoup plus volumineuses que les réservoirs de gazoil, et qui prenaient si facilement feu. C’est une révolution dans le monde des transports maritimes.

8 11 1911                   Richard Schirrmann, un instituteur allemand, crée la première auberge de jeunesse.

16 11 1911                   Visite officielle du roi Petar de Serbie – Pierre I° de Serbie – à Paris.

En mars 1909, la Serbie s’engage officiellement à cesser toute opération clandestine dans les territoires autrichiens et à maintenir des relations de bon voisinage avec l’Empire. En 1910, après de multiples tractations, Vienne et Belgrade concluent même un traité commercial pour mettre fin à leur conflit douanier. Signe d’une amélioration de la situation économique, les importations serbes augmentent de 24 % l’année suivante, les produits austro-hongrois réapparaissent sur les étals à Belgrade et, en 1912, la Double Monarchie redevient le principal partenaire commercial de la Serbie. À chacune de leurs rencontres Pašič et l’ambassadeur autrichien s’assurent mutuellement de leur bonne volonté. Mais un malaise profond, apparemment impossible à dissiper, s’est installé entre les deux États. L’éventualité d’un voyage officiel du roi Petar à Vienne est évoquée, mais il ne sera jamais organisé. Invoquant la mauvaise santé du roi – ce qui est exact -, le gouvernement serbe déplace le voyage de Vienne à Budapest, puis le reporte pour finalement, en avril 1911, le remettre à une date indéterminée. Cependant, au grand dam des Autrichiens, le roi se rend quand même en voyage officiel à Paris pendant l’hiver 1911. Cette visite mémorable revêt une si grande importance que l’ambassadeur serbe à Paris revient à Belgrade pour aider à la préparer. Petar, qui arrive à Paris le 16 novembre, est logé au Quai d’Orsay, où il est accueilli par le président de la République. Ce dernier lui offre une médaille en or, gravée tout exprès pour l’occasion, en commémoration des services rendus pendant la guerre de 1870 par le roi, alors jeune exilé serbe engagé dans l’armée française. Le soir même, au cours du dîner, le président Fallières entame son discours en saluant le roi de tous les Serbes – incluant implicitement tous les Serbes de l’Empire austro-hongrois – et – l’homme qui va mener son pays et son peuple, à la liberté. Les Autrichiens en seront vivement contrariés. Visiblement exalté Petar répond que lui-même et ses compatriotes compteront sur l’aide de la France dans ce combat pour la liberté.

Christopher Clark                Les somnambules                   Flammarion 2013

26 11 1911                    Paul Lafargue, 69 ans, et sa femme Laura, la plus jeune des filles de Karl Marx se suicident. Paul Lafargue est médecin, fondateur du parti ouvrier français. Après la Commune, il était parti en Espagne poser les bases du socialisme marxiste espagnol. Il laisse une lettre :

Sain de corps et d’esprit, je me tue avant que l’impitoyable vieillesse qui m’enlève un à un les plaisirs et les joies de l’existence et qui me dépouille de mes forces physiques et intellectuelles ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne fasse de moi une charge à moi et aux autres.

Dans son livre Le Droit à la paresse, 1880, il écrivait :

Depuis des années, je me suis promis de ne pas dépasser les soixante dix années, j’ai fixé l’époque de l’année pour mon départ de la vie et j’ai préparé le mode d’exécution pour ma résolution, une injection hypodermique d’acide cyanhydrique.

[…]     Sous l’Ancien Régime, les lois de l’Église garantissaient au travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés) pendant lesquels il était strictement défendu de travailler. C’était le grand crime du catholicisme, la cause principale de l’irreligion de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution, dès qu’elle fut maîtresse, elle abolit les jours fériés et remplaça la semaine de sept jours par celle de dix. Elle affranchit les ouvriers du joug de l’Église pour mieux les soumettre au joug du travail. La haine contre les jours fériés n’apparaît que lorsque la moderne bourgeoisie industrielle et commerçante prend corps entre les XV° et XVI° siècles. Henri IV demanda leur réduction au pape : il refusa parce que l’une des hérésies qui courent le jourd’hui est touchant les fêtes [lettre du cardinal d’Ossat]. Mais en 1666, Pèrefixe, archevêque de Paris, en supprima 17 dans son diocèse. Le protestantisme, qui était la religion chrétienne accommodée aux nouveaux besoins industriels et commerciaux de la bourgeoisie, fut moins soucieux du repos populaire : il détrôna au ciel les saints pour abolir sur terre leurs fêtes.

14 12 1911                 Le norvégien Roald Amundsen et quatre autres compagnons – Helmer Hansen, Oscar Wisting, Sverre Hassel, Olaf Bjaaland – atteignent le pôle sud, équipés de traîneaux à chiens.

Amundsen avait commencé à se préparer en fait pour atteindre le pôle nord en répétant l’expédition de Nansen, qui avait accepté de lui prêter son glorieux Fram ; il comptait utiliser la même technique que son aîné et ami : se laisser dériver par la banquise ; il avait donc l’intention de rejoindre le détroit de Béring via le cap Horn, et de là dériver vers le Groenland, d’où il serait parti à pied pour le pôle nord. La nouvelle de la victoire de Peary vint changer ses plans, et il se décida alors à conquérir le pôle sud, mais en gardant le secret sur ce changement le plus longtemps possible, – seul Nilsen, le commandant du Fram était au courant – ce que permettait son but initial qui le faisait de toute façon descendre à l’extrême sud de l’Atlantique. Quelques petites difficultés apparurent en effectuant le chargement : comment expliquer l’embarquement d’une maison démontable ? Pour la construire sur quelle terre ? mais il s’en arrangea, et ce n’est que le 9 septembre 1910, alors qu’il était déjà à Madère qu’il informa son équipage – et Robert Scott, parti depuis 2 mois et alors à Melbourne – de la destination réelle de l’expédition.

Il avait pris 118 chiens du Groenland, et n’était pas parti sans biscuits non plus : maison de 7,8 m x 3,4 m pour 3,6 m de haut, munie d’anneaux extérieurs pour résister aux tempêtes, 15 tentes de 16 hommes, 6 tentes de 3 hommes, 10 traîneaux etc… Il installa son camp de base à Framheim, dans la Baie des Baleines où il arriva le 14 janvier 1911. Le 4 février, le Terra nova, le navire de Scott mouillait au même endroit et les commandants respectifs confirmaient les intentions partagées de conquête du pôle. Le 14 février, une équipe chargée d’établir des dépôts atteignit 80°S, à 150 km de la base, en 4 jours aller-retour, soit 80 km/jour : une des meilleures performances de tous les temps en traîneau à chiens. Pendant ce temps-là, les hommes restés à Framheim chassent le phoque dont ils obtiennent 30 tonnes de viande. Le 4 mars, le deuxième dépôt est construit par 81°S, le 8 mars, le troisième, par 82°S. Début avril, 1 200 kg de viande avaient été transportés au premier dépôt, à 80°S.

Le 8 septembre, huit hommes prirent le premier grand départ ; un froid effroyable – des – 55° – le transforma en faux départ. Parmi eux Hjalmar Johansen, qui avait été recommandé à Amundsen par Nansen, dont il avait été le compagnon dans cette tentative à deux pour le pôle nord 17 ans plus tôt, en avril 1895, aventure à l’issue de laquelle Johansen n’était pas parvenu à se réintégrer dans la société et s’était mis à boire sérieusement. Un autre membre de cette première tentative, Kristian Prestrud eut les pieds atteints par le gel, et c’est Hjalmar Johansen qui lui sauva la vie en le portant jusqu’à Framheim, contrant en cela les ordres d’Amundsen : il y arriva six heures après les autres. Cette première tentative avait duré huit jours, mais elle laissera des traces car Johansen reprocha ses choix à Amundsen, lequel le raya de la liste des participants à la tentative suivante, qui sera pour le 19 octobre, avec 5 hommes, 52 chiens et 4 traîneaux. Chaque traîneau pesait 400 kg.

Le 81°S est franchi le 28 octobre. Les chiens inutiles commencent à être tués. Le 83°S est atteint le 8 novembre. Le 20 novembre, le camp est dressé à 3 180 mètres d’altitude, par 85°26’S. Suit le franchissement difficile d’un glacier très crevassé, où les skis se révèlent les meilleurs outils pour franchir les ponts de neige. Le 6 décembre, le camp était dressé par 88°25’S : record de Shackleton battu.

Arrivée au pôle sud le 14 décembre, à 2 805 m d’altitude [8] -, il y restera 3 jours pour faire des observations.

Nous avançons dans l’ordre habituel. Un éclaireur, puis Hanssen, Wisting, Bjaaland et un homme à l’arrière garde. Vers 10 heures du matin, se lève une légère brume de sud-est, et le ciel se couvre. Par suite, impossible d’observer à midi. La latitude estimée est à ce moment de 89°53′. A 3 heures, la colonne s’arrête. Les compteurs [9] indiquent que depuis la halte de midi nous avons parcouru exactement 7 milles (12 950 mètres). Nous avons donc touché le but.

Après avoir fait halte, nous nous adressons de mutuelles félicitations, puis nous procédons à une cérémonie émouvante. Le pavillon national est déployé ; devant l’emblème de la patrie, un sentiment de fierté nous saisit ; en même temps, nos pensées s’envolent vers le pays aimé, vers la rude terre de Norvège que nous chérissons. Le pavillon sera planté non point par un seul, mais par notre petite troupe tout entière (…). Saisissant tous les cinq la hampe, nous élevons le pavillon et d’un seul coup l’enfonçons dans la glace.

Drapeau chéri, emblème de la patrie vénérée, m’écriais-je, nous te plantons au pôle Sud de la Terre , et cette plaine qui nous entoure, nous la nommons plateau du Roi-Haakon VII en l’honneur de notre respecté souverain.

1911                              Création du rallye de Monte Carlo : l’idée est d’attirer les riches d’Europe vers Monaco, en prenant comme épreuve phare de la course le voyage des pilotes de leur pays d’origine jusqu’à Monaco, nommé parcours de concentration en respectant une moyenne de 10 km/h : cela laisse le temps à tous ces gentlemen drivers de se faire envier et admirer. En 1911, on part qui de Paris, qui de Boulogne s/mer,  qui  de Madrid, qui de  Berlin, qui de Bruxelles ou Genève. Les années suivantes on verra des concurrents venir d’Athènes, Glasgow, Lisbonne, Oslo, Varsovie et même Saint Petersbourg

Locomotives électriques. Georges Carpentier est champion d’Europe de boxe. Début de tensions entre la France et l’Allemagne. George V, tout nouvellement roi d’Angleterre, se rend à Delhi en compagnie de la reine Mary, pour lui rendre son statut de capitale des Indes, en créant une ville nouvelle, au sud de la vieille capitale moghole : ce sera New Delhi, qui mettra à peu près 20 ans à sortir de terre. Tout cela donne lieu à réceptions et grandes festivités, au cours desquelles Karimuddin, un Indien inventif sut faire fructifier ses talents de cuisinier : un des ses aïeux, saoudien d’origine, avait été cuisinier de Baber, le fondateur de la dynastie moghol, au XVI° siècle ; son père, Mohamed Aziz avait été cuisinier à Fort Rouge, le palais royal de Delhi jusqu’en 1857, quand les Anglais exilèrent le dernier roi moghol. Pour ces cérémonies, Karimuddin eut donc l’idée de dresser un stand de restauration pour les invités, avec deux plats moghols : aloo-gosht [ragoût de mouton aux pommes de terre] et dal [plat à base de lentilles]. Manger à l’extérieur, assis parfois, debout souvent, cela n’avait jamais, oh grand jamais été fait : la formule rencontra un succès tel que Karimuddin continua à vendre ses plats bien après la fin des festivités, pendant plusieurs mois pour finir par créer un restaurant l’année suivante : et ce sera le premier restaurant Karim, où l’on mange moghol, qui deviendra une institution de New Delhi, encore fringante en 2012.

Daniel Peter, suisse d’origine alsacienne, a racheté avec son frère à Mme Moreillon, son ancienne patronne, une épicerie spécialisée dans le chocolat et la fabrication de chandelles à Vevey en Suisse. Il a épousé Fanny Cailler, et la chandelle se mettant à péricliter face à l’essor du pétrole, la société Peter-Cailler § Cie se concentre sur le chocolat en commençant par fabriquer du chocolat au lait soluble dès 1875. Les affaires sont florissantes, il déménage à Orbe et invente le chocolat au lait solide – la tablette de chocolat -, rachète en 1904 l’entreprise Amédée Kohler, et collabore, puis fusionne avec Nestlé en 1929.

Sorti de Saint Cyr avec le numéro 13, le sous-lieutenant de Gaulle est affecté au 33° Régiment d’Infanterie d’Arras, où il a pour chef le colonel Philippe Pétain.

Le baron Pierre de Coubertin prend le mouvement scout en main, inculquant à ses éclaireurs sens des responsabilités, de l’autorité et de la hiérarchie : les Éclaireurs Unionistes sont d’inspiration protestante, les Éclaireurs de France sont non confessionnels. En 1920 seront crées les Scouts de France d’inspiration catholique. Les Scouts israélites apparaîtront en 1923, et les Scouts musulmans en 1990.

Abel Rossignol gagne le concours de ski du Touring Club de France. Léon Gaumont achète l’ancien hippodrome de Montmartre, 1, Rue Gaulaincourt, donnant sur la place Clichy et le fait transformer par Auguste Bahrmann : ce sera le plus grand cinéma du monde : près de 6 000 places dont 3 500 fauteuils, 21 loges, une galerie, des promenoirs, une fosse pour 60 musiciens. Une loge, c’est 5 francs, le promenoir, 1 franc et la galerie est encore moins chère. Outre les fameuses actualités Gaumont, on y voit des films qui peuvent durer jusqu’à 12 minutes ! Mais le spectacle peut durer 3 heures, détaillées sur un programme de 2 pages. Le tout sera rénové sous la houlette d’Henri Belloc en 1930.

A Manchester, Rutherford découvre le noyau atomique.

Aux États-Unis, Frederick W Taylor, ingénieur dans une entreprise sidérurgique, publie les conclusions de ses études sur la division du travail, qui vont marquer profondément le monde de l’entreprise.

Fils d’une famille aisée, appartenant à la secte des quakers qui pratique des traditions stric­tes de travail, de discipline et d’économie, entré comme simple ouvrier à la Midvale Steel il gravit en quelques mois les échelons hiérarchiques : chef d’équipe, contremaître, chef d’ate­lier. Devenu ingénieur grâce aux cours du soir, il est promu ingénieur principal de l’usine au bout de six ans, à moins de trente ans. Après avoir conçu des tours à coupe rapide, qui font faire un bond en avant aux industries mécaniques, il se spécialise en 1893 dans le scientific management (direction scientifique du travail). Utilisant une méthode expérimentale sur la base de milliers d’observations systématiques, il développe ses conclusions dans un livre publié en 1911, Principe de la direction scientifique en entreprise. Il met en évidence quatre impé­ratifs : adapter l’outil à la tâche et à l’effort du travailleur ; chronométrer chaque opération décomposée en temps élémentaires ; rationaliser les gestes et les mouvements, et corriger les erreurs d’attitude pour diminuer la fatigue ; déterminer les salaires en proportion des rendements. Dans ce contexte, les dépenses d’outils et d’équipements adaptés et les frais de réorganisation des équipes sont rapidement amortis par l’augmentation de la productivité. L’objectif de Taylor est la disparition des désordres de la civilisation industrielle : désordres dans les usines où équipements inadaptés et déplacements inutiles induisent des gaspillages ; désordres d’une société où patrons et ouvriers se croient antagonistes.

Selon Taylor, ses méthodes sont de nature à satisfaire à la fois les patrons par l’augmen­tation des rendements, et les ouvriers, par l’augmentation des rémunérations, et à faire disparaître les vieux antagonismes industriels. Proposant ainsi une nouvelle idéologie, il écrit en 1914 : mon principal but, durant ma vie entière, a été le bien-être des ouvriers. Il est persuadé d’être un bienfaiteur de l’humanité à laquelle il ouvre des perspectives illimitées de progrès et de prospérité.

Taylor ne comprendra jamais l’hostilité des ouvriers qu’il réduit à n’être que des automa­tes crétinisés car le système ne laisse aucune place à leur collaboration et à leur réflexion. On ne vous demande pas de penser, dit-il, il y a d’autres gens qui sont payés pour cela. Son système n’est que partiellement scientifique en ne prenant en considération que l’effort physique et en oubliant que la tension nerveuse, la lassitude mentale et le sentiment de n’être que l’appendice d’une puissante organisation collective constituent autant d’obstacles à l’élé­vation de la productivité. Il encourage les ambitions individuelles de gain en décourageant la solidarité. Il isole l’ouvrier devant sa machine en tendant à empêcher tout mouvement collectif. En définitive, aux yeux des militants ouvriers, de la Fédération de la métallurgie et de l’American Fédération of Labor (AFL) il vise à assurer la domination du capital par l’avilissement consenti des travailleurs.

Yves Carsalade Les grandes étapes de l’histoire économique.   Les éditions de l’École polytechnique. 2009

La découverte du gène permet à une équipe de biologistes américains d’établir la synthèse des théories de Mendel et de la théorie chromosomique.

L’article oublié à Brno de Mendel avait été redécouvert en 1900 par De Vries et, indépendamment, par deux autres biologistes qui s’intéressaient à l’hybridation des végétaux, mais sans rencontrer un succès immédiat. Ce fut seulement dans les années 1910-1915 que ce travail fut pleinement reconnu, avec l’établissement de la théorie des chromosomes. Dès 1902, cependant, Walter Sutton, un jeune chercheur américain, avait décelé une similitude entre la théorie de Mendel et la séparation des chromosomes pendant la division du noyau des cellules et, l’année suivante, des études minutieuses avaient montré que les facteurs de Mendel pourraient bien être des chromosomes. Puis, en 1906, un partisan déterminé de Mendel, William Bateson, de l’université de Cambridge, apporta des preuves qui semblaient soutenir l’hypothèse chromosomique. Mais les travaux les plus importants pour l’affermissement de cette théorie furent accomplis aux États-Unis, après 1910 ; le chef de file en fut Thomas Hunt Morgan, qui avait commencé par critiquer le mendélisme.

[…]    De la critique à la défense du mendélisme, le changement d’attitude de Morgan fut le résultat de ses travaux à l’université de Columbia. En 1908, il avait commencé à élever la mouche à vinaigre (Drosophila melanogaster) dans l’espoir de découvrir si le type de mutations observées dans les végétaux par De Vries se produisait également chez les animaux. Il avait choisi la mouche à vinaigre parce qu’elle se reproduit en l’espace de 10 à 14 jours, ce qui rendait l’étude des changements génétiques possible en une période relativement courte. Morgan n’obtint pas avec Drosophila de mutations surprenantes au niveau de l’espèce, mais un résultat étonnant survint en 1910 : dans un des bocaux de l’élevage, on trouva une mouche mâle pourvue d’yeux blancs. Morgan qualifia ce phénomène de mutation, bien que cette mouche ne constituât pas une espèce nouvelle, puisqu’elle donnait des rejetons normaux (aux yeux rouges). Toutefois, lorsqu’il croisait entre eux certains spécimens de cette nouvelle génération, le caractère yeux blancs reparaissait à nouveau, presque exclusivement chez les mâles. Mais quand un de ces mâles fut accouplé avec des femelles de la première génération, la moitié des mâles et la moitié des femelles s’avérèrent avoir des yeux blancs. Le mendélisme était en mesure d’expliquer ce résultat, et Morgan l’adopta en postulant que le facteur relatif aux yeux était lié à celui qui déterminait le sexe. Cette notion de l’hérédité liée au sexe prépara la voie à la synthèse du mendélisme et de la théorie chromosomique pour expliquer toute l’hérédité. En 1911, en effet, Morgan avança pour la première fois l’idée que les facteurs mendéliens étaient disposés en ligne, le long des chromosomes en forme de filament observés par Waldeyer-Hartz.

Morgan était entouré d’une bonne équipe de chercheurs : Alfred Sturtevant s’était spécialisé dans l’analyse mathématique des résultats de l’élevage et la cartographie des facteurs génétiques sur les chromosomes ; Hermann Muller, théoricien plein d’imagination, avait également le don d’inventer des expériences ingénieuses; quant à Calvin Bridges, son fort était l’étude des cellules. L’équipe fonctionnait à l’unisson; chacun procédait à ses propres expériences, mais tous étaient au courant des travaux des autres, et ils échangeaient librement leurs résultats et leurs idées. Tous accomplirent leurs découvertes personnelles, mais ils développèrent ensemble l’idée que les facteurs de Mendel étaient des unités physiques réelles, situées à des positions définies le long d’un chromosome ; ils adoptèrent le mot gène pour désigner ces facteurs. A l’origine, en 1909, ce mot avait été forgé par le biologiste danois, Wilhelm Johannsen (dans un contexte légèrement différent) à partir du mot pangène qu’utilisait De Vries. Des recherches postérieures et plus poussées, qui culminèrent dans les années 1960 avec l’isolement d’un gène, prouvèrent la perspicacité de l’équipe de Columbia, en même temps que la réalité physique du gène lui-même.

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences         Seuil   1988

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[1] il est consul de France à Fou-Tcheou depuis 1898.

[2]     L’explorateur britannique Walli Herbert qui a atteint le pôle en 1969 en traîneau à chiens, s’est vue confier par le National Geographic Magazine mission de lire ses carnets 10 x 18 qui n’avaient pas été consultés depuis 50 ans : il en sortira un livre : The Noose of Laurels – Le nœud coulant de la gloire – (Anchor Books, 1989, non traduit), d’où il ressort qu’à la vue du blanc énorme qui s’y trouve au 6 avril 1909 – sur les trente heures que Peary devait avoir passées au pôle, il n’y avait rien -. Peary n’a jamais atteint le pôle et n’a fait que se perdre dans l’illusion tragique que la gloire est la preuve de la vraie grandeur . Reste un mystère : pourquoi aura-t-il fallu attendre plus de cents ans pour que soient examinés sérieusement ses carnets ? Une supercherie de plus à l’intérieur de cette supercherie ?

[3]  Amours locales, pratiquées encore par Rasmussen, Paul-Emile Victor, et très hypocritement baptisées ethnologie amoureuse par Marcel Mauss – 1872-1950 -, le père de l’anthropologie française. Quand des soldats français mettent une fille de Centre Afrique dans leur lit, on appelle cela viol… selon que vous serez puissant ou misérable…

[4] Il faut tout de même prendre en compte ce qui semble être la meilleure performance de tous les temps en traîneau à chiens, réalisée par une équipe d’Amundsen, le 14 février 1911,  lors de sa conquête du pôle sud, pour approvisionner le premier dépôt de vivres : elle atteignit 80°S, à 150 km de la base, en 4 jours aller-retour, soit 80 km/jour.

[5] Dans l’échelle de Beaufort, force 8 correspond à un vent de 40 nœuds, c’est à dire, 72 km/h.

[6]   haut lieu montmartrois des artistes en vogue, qui avait pris ce nom depuis qu’il avait été redécoré en 1879 par André Gosset de Guines – alias André Gill – : Le Lapin à Gill était vite devenu Le Lapin agile : Andrée Gill avait participé à la Commune mais était parvenu à échapper à la répression.

Fort comme un grand coq droit perché
Sur ses larges ergots de pierre,
Moustache noire en croc, paupière
Où l’œil ne s’est jamais caché
Front que l’on voudrait empanaché
De quelques feutres à plume fière
Crayon d’or comme une rapière
Au point rudement accroché.

Jules Jouy

[7] notons que Mona Lisa est l’anagramme des deux divinités égyptiennes de la fertilité, masculine : AMON et féminine : ISIS – dont l’ancien pictogramme est : L’ISA.

[8] 90 % de la glace du monde se trouve au pôle sud. Le sous-sol rocheux y est à 2 530 m sous la glace. L’altitude du pôle étant de 2 805 m, (on trouve d’autres chiffres à 2 835 m) le sol du pôle sud est à 275 m au-dessus du niveau des mers.

[9] Une roue de bicyclette fixée à l’arrière d’un des traîneaux.


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