1912 à septembre 1913. Le facteur Cheval. Camille Claudel. Diaghilev. Joseph Conrad. Course aux armements. 19372
Publié par (l.peltier) le 22 septembre 2008 En savoir plus

1912                            Ferdinand Cheval, facteur de son état, termine son Palais Idéal, à Hauterives, Isère : commencé en 1879, il lui a fallu 10 000 journées pour le terminer. Il se reposera un peu puis s’attellera à un autre chantier, pendant huit ans : son tombeau.

C’était un jour du mois d’avril, en 1879, en faisant ma tournée de facteur rural, à un quart de lieue avant d’arriver à Tersanne. Je marchais très vite, lorsque mon pied accrocha quelque chose qui m’envoya rouler quelques mètres plus loin. Je voulus en connaître la chose. Je fus très surpris de voir que j’avais fait sortir de terre une espèce de pierre à la forme si bizarre, à la fois si pittoresque que je regardais autour de moi. Je vis qu’elle n’était pas seule. Je la pris et l’enveloppais dans mon mouchoir de poche et je l’apportais soigneusement avec moi, me promettant bien de profiter des moments que mon service me laisserait libre pour en faire une provision. À partir de ce moment là, je n’eus plus de repos matin et soir…

En 1921, 3 ans avant sa mort, – il a 83 ans -, il déclare :

Rien ne me fait plus plaisir de savoir que j’ai pu vivre jusqu’à l’achèvement de mon travail. Je n’ai jamais eu un jour de maladie grave de ma vie. Il est vrai que j’ai toujours été un travailleur acharné vivant très sobrement. J’ai consommé peu de viande, par plus de deux fois par semaine en moyenne, mais des quantités de pommes de terre, de haricots et de verdure. Pas un jour ne se passe sans que j’ajoute un oignon ou un peu d’ail à ma nourriture. Je mange beaucoup de pain. Quant à la boisson, un petit peu de vin rouge mélangé à un verre d’eau m’a toujours maintenu en bonne santé.

Quand un visiteur lui demande où il a pris l’idée de mettre des tiges de fer au cœur des fragiles et nombreuses tourelles pour les consolider, il répond simplement : j’ai réfléchi. Le palais du facteur Cheval sera classé Monument Historique[1]  par André Malraux en 1969, – surtout pour que puissent être débloqués les fonds qui permettront de le consolider -, comme étant le seul exemple en architecture de l’Art naïf, non sans quelques violentes oppositions au sein de la commission chargée d’instruire le dossier : Le tout est absolument hideux, affligeant ramassis d’insanités, qui se brouillaient dans une cervelle de rustre. Mieux vaut ne pas parler d’art. Mais c’est la réflexion d’un touriste américain qui emportera la décision : maintenant que nous avons vu le palais du facteur Cheval, allons voir Versailles !

À sa mort, on retrouvera une lettre post-mortem à Alice, sa fille chérie morte à 15 ans :

Alice, ma fille chérie,

Il faut encore que je passes quelques bons moments avec toi.

Tiens, aujourd’hui, je vais te parler de mes cailloux, car je sais bien qu’un jour ou l’autre, si tu étais restée plus longtemps avec nous, tu m’aurais posé la question : dis papa, pourquoi les cailloux que tu rapportes sont-ils presque tous lisses et d’une forme arrondie ?  Quelquefois seulement, on dirait des gâteaux avec des couches de différentes couleurs.

Quand j’ai commencé à ramasser ces cailloux, je ne savais rien de leur histoire. Et puis un jour, un monsieur de Grenoble est passé par là, voir le chantier de ton palais, et m’a dit qu’il était géologue ; j’ai arrêté le travail et lui ai demandé de me raconter cette histoire, sans trop entrer dans les détails.

Elle est très vieille, cette histoire, de plusieurs milliards d’années. Comme c’est difficile de s’imaginer des milliards d’années, on va prendre une image en disant qu’elle tient dans la durée d’une année. Le 1° janvier c’est la formation du système solaire, – le soleil et ses planètes : tu les as déjà vus ou bien je t’en ai déjà parlé. Les premières bactéries – les bactéries sont la première manifestation de la vie  – apparaissent le 23 mars. Les premiers êtres multicellulaires, c’est-à-dire regroupant plusieurs cellules, le 15 novembre. Et notre ancêtre, juste avant que l’on devienne des hommes, – elle s’appelle Lucy -, arrive seulement le 31 décembre, en début de soirée.  Et pour revenir à nos cailloux, ils commencent à avoir une histoire seulement vers le 20 novembre.

Tu sais lire car tu as appris que le rangement dans un certain ordre des lettres de l’alphabet donnait des mots, qui ont une signification et qui, eux-mêmes rangés dans un ordre dont les règles sont données par la grammaire, donnait des phrases – on appelle cela le langage – permettant d’exprimer une pensée. Eh bien, j’aimerais bien que tu apprennes à lire aussi un paysage, car là aussi, il y a une certain type de rangement qui permet d’expliquer pourquoi il est comme ça et pas autrement : c’est ce que l’on appelle la géomorphologie.

Tous les paysages sont le résultat de deux types de forces : les forces qui construisent et les forces qui détruisent. Les premières sont nommées orogénèse, quand la rencontre des plaques crée une surrection – élévation – ou une subduction – enfoncement – ; le volcanisme, les failles font aussi partie de l’orogénèse. Le deuxième type de forces, celle qui détruisent se nomme l’érosion, c’est-à-dire l’usure, qui a en gros, trois origines : le vent, l’eau des mers et des rivières, et les glaciers, qui sont de l’eau gelée qui avance aussi, quand il est sur une pente, mais à une vitesse beaucoup moins élevée que l’eau des fleuves et des rivières. Pendant les périodes de glaciation, ils recouvraient des surfaces incroyablement plus étendues qu’aujourd’hui.

Pour revenir à l’histoire des cailloux, il faut commencer par deux ou trois choses avant tout. La terre est une grosse boule, et plus tu vas vers l’intérieur plus il fait chaud, à tel point que même les cailloux n’y ont pas du tout l’aspect que tu leur connais car ils sont complètement fondus par des températures que tu ne peux pas imaginer : c’est le magma.

Donc, vers le 20 novembre, les continents n’avaient pas du tout la forme qu’ils ont aujourd’hui, c’était une seule masse et avec de l’eau tout autour. Mais de l’intérieur de la terre venaient des coups terribles qui ont fracturé ce continent en plusieurs morceaux, et cela a duré des millions d’années. Parfois même, quand la croûte de la surface était fragile, le magma perçait directement, et la lave sortait à l’air libre : on appelle cela les volcans : il y en a eu dès le début de l’histoire de la terre. Quand ces morceaux se rencontraient, ils se heurtaient de front et cela faisait surgir des montagnes. Les premières sont la chaîne hercynienne : il y en a quelques restes chez nous, en Bretagne, mais il y en a aussi en Amérique et en Sibérie… Beaucoup plus tard, vers le 10 décembre, sont sorties nos montagnes actuelles, l’Himalaya, au nord des Indes, les Alpes, les Pyrénées. D’autres fois, ces morceaux – c’est le mot plaque qui est le terme précis – se montaient les uns sur les autres, un dessus et l’autre dessous, et cela créait des failles, c’est-à-dire des ruptures dans la continuité, comme si tu coupais un gâteau et que tu mettais les tranches n’importe comment ; d’autre fois encore, cela entraînait un plissement de la partie supérieure de l’écorce terrestre et cela donne ces formes plissées que l’on appelle anticlinal et synclinal, comme un tapis dont on repousse les deux extrémités l’une vers l’autre.

Mais dans tout cela, ce qui occupait le plus de place, c’est l’eau, les océans dans lesquels vivaient des quantités fantastiques de mollusques (ammonites etc ) qui transportaient leur maison toujours avec eux ; ces maisons, c’était leur coquille  et quand ils mouraient, leur coquille restait sur le fond des océans, en formant un tapis de plus en plus épais, au fur et à mesure du temps qui passe. Ce tapis se détruisait en devenant un limon, et, quand la mer s’est retirée, ce limon est devenu une roche sédimentaire, le calcaire dont est faite la montagne que tu vois d’ici, au sud-est : le Vercors. C’est aujourd’hui une montagne, parce que les forces qui s’opposent entre les plaques l’ont fait surgir, mais auparavant c’a été le fond d’un océan. La formation de ce calcaire n’est évidemment pas rapide : en moyenne 2 millimètres par siècle !

Pour revenir à notre histoire, il faut parler aussi du climat dont les variations ont été très très grandes. Il y a eu des périodes où tout n’était que glace, des périodes où il faisait chaud presque partout.   Et puis, le plus grand continent des débuts, n’était pas du tout là où il est aujourd’hui : le sud de l’Algérie était au pôle sud : tu t’imagines !  Et après le surgissement des montagnes au bord desquelles on se trouve, c’était vers le 10 décembre, sont arrivées cinq périodes glaciaires qui ont vu alterner donc des périodes de grand froid avec des intercalaires de réchauffement. La commune où nous habitons a été entièrement recouverte de glace et cela s’est terminé le 31 décembre vers 21 heures. Tu vois que c’est tout près de notre présent.  Au nord du Vercors, il y a la ville de Grenoble, et encore au nord, c’est la vallée du Grésivaudan : en bas, la vallée de l’Isère, bien plate, et de chaque côté, deux énormes marches d’escalier : la plus haute marche a été creusée par le glacier le plus ancien, puis il y a eu un réchauffement, et la vallée s’est installée dans son lit, très large. Puis il y a eu une autre glaciation, avec un glacier moins important  qui a creusé une autre marche : et voilà le résultat !

Que se passait-il pendant ces périodes de réchauffement : les glaciers fondaient, les rivières étaient en crue et les deux transportaient beaucoup de cailloux, arrachés sur leurs rives. Ces cailloux étaient roulés les uns sur les autres et donc les arêtes vives disparaissaient pour prendre une forme arrondie ; on arrive à distinguer les galets transportés par des rivières de ceux transportés par les glaciers, car ces derniers ont des rayures dues aux frottements des cailloux les uns sur les autres ou sur le fond du glacier que l’on ne retrouve pas sur les galets de rivière. Quelquefois, je trouve aussi des cailloux calcaire, donc d’origine sédimentaire, mais c’est plus rare – c’est quand même en me cassant la figure sur un caillou calcaire que m’est venue l’idée de construire ton palais -. Le plus souvent ces cailloux sont en granit, venus de dessous l’écorce terrestre quand les Alpes centrales sont apparues. Ce granit, c’est la roche dont est constitué pour le plus gros le massif du Mont-Blanc, à plus de 200 km au nord-est.

Niki de Saint Phalle

Début 2019 sortira sur les écrans L’incroyable histoire du facteur cheval de Nils Tavernier, fils de Bertrand. Le facteur Cheval, c’est Jacques Gamblin, qui se livre là à un époustouflant numéro d’acteur : il s’est pénétré de la personnalité de ce personnage autiste, habité par une passion, en symbiose permanente avec l’univers : pas une seule fausse note. Jacques Gamblin a si bien compris le facteur Cheval qu’il a très bien restitué sa façon de marcher : il marche vite, très vite même, car il est pressé : sa tournée est longue – plus de 30 km  – et plus tôt c’en sera fini, plus tôt il sera chez lui. En même temps, sa marche n’a rien à voir avec celle des coureurs d’aujourd’hui qui, eux, ne s’arrêtent jamais, car le facteur Cheval, qui sent à tous les instants qu’il fait partie de l’univers, s’arrête de temps à autre pour jouir, se pénétrer de toute cette beauté. Marcheur mais aussi contemplatif, en communion naturelle avec la nature, les animaux, avec les hommes aussi, mais là, il ne sait pas leur dire.

Mme Jacquemart-André donne à l’Institut son palais musée du boulevard Haussmann et le domaine de Chalis, près d’Ermenonville :

Je lègue à l’Institut de France mon domaine de Chalis avec ses bois, ses eaux, ses ruines, son château et sa chapelle afin de préserver pour tous les Français un lieu de beauté. Je défends de vendre, sous quelque prétexte que ce soit, aucune parcelle du domaine. Qu’il reste à jamais un des plus admirables paysages de France, à l’abri de la spéculation et de la prétendue civilisation moderne, qui souille, déshonore, détruit tout.

Née Cornelia Jacquemart en 1841 – elle n’aimait pas son prénom, qu’elle simplifia en Nélie – elle fut longtemps peintre portraitiste ; c’est en lui faisant précisément le portrait qu’elle fit la connaissance de son futur mari, Édouard André, très riche banquier protestant, originaire de Nîmes. De 1868 à 1875, Édouard André se fit construire un palais-musée, dont il confia les travaux à l’architecte Henri Parent. Rival de Charles Garnier qui l’avait emporté pour la construction de l’opéra, il se trouva devant la situation rêvée pour tout architecte : de l’argent en veux-tu en voilà, une demande de magnificence et de grandiose. Et cela donne un palais splendide où le talent – un double escalier de toute beauté -, voisine partout avec l’ostentation, mélange plutôt rare chez les protestants, en principe plus portés sur l’austérité. On peut y voir de grandes pièces contiguës, dont les portes peuvent s’escamoter soit dans les cloisons qui les encadrent, soit dans le plafond, libérant ainsi un espace d’environ 1 000 m² pour les réceptions : on se rapproche de la machinerie d’un opéra. Un des plus manifestes déploiements de l’art du second empire. Le domaine de Chalis comme le palais du boulevard Hausmann sont aujourd’hui tous deux des musées André Jacquemart.

Aux Jeux olympiques de Stockholm, l’Américain Jim Thorpe, né dans une réserve d’Indiens Algonquins de l’Oklahoma, est salué par le roi de Suède comme le plus grand athlète du monde : il a remporté avec des performances stupéfiantes le décathlon et le triathlon ; c’est aussi un bien fameux footballeur. Accusé un peu plus tard de professionnalisme, il dût rendre ses médailles.

Calouste Gulbenkian, homme d’affaire arménien, a remis au sultan un rapport confirmant le potentiel pétrolier de la région : il parvient à associer l’Anglo-Persian Company, la Deutsche Bank et la Royal Dutch Shell dans la création de la TPC – Turkish Petroleum Company – qui se fait attribuer tous les droits pétroliers de part et d’autre de la voie ferrée Constantinople-Bagdad. Avec ses 5% des bénéfices, il bâtira une fortune qu’il utilisera pour partie à créer la belle fondation Gulbenkian à Lisbonne.

En Suisse, au-dessus de la station de Wengen, mise en service du [petit] train le plus haut d’Europe, le Jungfraubahn, qui atteint 3 454 m à la Jungfraujoch. C’est 1893 qu’Adolf Guyer-Zeller, industriel zurichois, en a eu l’idée : le train existait alors, mais s’arrêtait à Kleine Scheidegg, à 2 061m. Les travaux débuteront en 1896. Le principal du parcours se fait en tunnel, avec un arrêt à Eigerwand, 2 865 m, et un autre à Eismeer, 3 160 m.

Niels Bohr, jeune physicien danois installé à Manchester pose les premières assises de la théorie des atomes, qu’il finalisera l’année suivante.

Le modèle de Bohr, qui remplace celui de Rutherford, comprend un noyau pourvu d’une charge positive, entouré d’électrons tournant autour de lui. Les électrons en relation ne peuvent se déplacer que sur certaines orbites spécifiques, tout comme les planètes ne peuvent se mouvoir que sur des orbites précises autour du soleil. Lorsque l’atome reçoit de l’énergie, lorsqu’il est chauffé ou lorsqu’il reçoit des radiations électromagnétiques, l’énergie se concentre dans un de ses électrons ou se répartit entre plusieurs, provoquant leur saut immédiat sur d’autres orbites fixes plus éloignées du noyau. Après une infime fraction de seconde, ces électrons perturbés retombent sur leurs orbites d’origine ce qui provoque l’émission de radiations électromagnétiques. La longueur d’onde de cette énergie dépend de deux facteurs : le nombre d’orbites que sautent les électrons et la distance qui sépare ces orbites du noyau. Ainsi, la longueur d’onde peut se situer n’importe où à l’intérieur du spectre du rayonnement électromagnétique, entre les rayons Gamma et les rayons X, du coté des longueurs d’onde très courtes, jusqu’aux rayons infra rouges et aux ondes radio, du coté des très grandes longueurs d’onde en passant par le spectre de la lumière visible. Et comme les orbites occupent des positions bien définies, chaque atome possédera ses propres longueurs d’onde caractéristiques.

[…] La théorie de l’atome de Bohr permit également d’interpréter théoriquement la classification périodique des éléments chimiques, formulée pour la première fois par le chimiste russe Dimitri Mendeleïev. Cette classification présente les éléments chimiques disposés en fonction de leur poids atomique et range en colonnes verticales ceux dont les propriétés chimiques sont semblables. La modèle de l’atome de Bohr expliquait, pour la plupart d’entre eux, pourquoi ils devaient être disposés ainsi : les propriétés chimiques étaient dues au nombre d’électrons en orbite, lui-même lié à la charge électrique du noyau

Colin Ronan Histoire mondiale des sciences Seuil 1988

Aux États-Unis, le physicien d’origine autrichienne V. Hess mesure l’ionisation de l’air en altitude et met ainsi en évidence l’existence d’un rayonnement cosmique. Toujours aux E-U, E.V.  McCollum et T.B. Osborn et  découvrent la vitamine A. En France C. Fabry découvre l’existence dans la haute atmosphère d’une couche d’ozone protectrice des nuisances du rayonnement solaire.

Raymond Poincaré est président du Conseil, ce qui ne l’empêche pas de lancer son propre journal La Politique étrangère, pour éclairer les élites politiques françaises. De façon générale, et ce dans toute l’Europe, les rapports entre presse et politique sont tels que nombre de nos promiscuités malsaines, voire de nos scandales contemporains  semblent des histoires d’enfants de chœur par rapport aux habitudes alors en vigueur.

La plupart des hommes politiques font une analyse pertinente et nuancée du rôle de la presse. Ils ont compris que la presse est volatile, sujette à des turbulences de courte durée et à des accès de frénésie soudaine. Ils voient que l’opinion publique est mue par des impulsions contradictoires, que ce qu’elle exige du gouvernement est rarement réaliste, qu’elle est, pour paraphraser Théodore Roosevelt, toujours prête à s’exprimer sans être prête à agir. Frénétique, l’opinion publique cède facilement à la panique, mais elle est également extrêmement inconstante. Il n’y a qu’à voir la façon dont l’anglophobie profondément ancrée de la presse française a fondu comme neige au soleil pendant la visite d’Edouard VII à Paris en 1903. Après être arrivés à la gare de la porte Dauphine, le souverain et sa suite descendent les Champs-Elysées sous les hués des Parisiens criant Vive Fachoda ! Vivent les Boers ! Vive Jeanne d’Arc ! Les manchettes des journaux sont hostiles, les caricatures insultantes. Cependant, en l’espace de quelques jours, le roi va gagner la sympathie de ses hôtes par des discours engageants et des remarques charmantes, aussitôt repris par les principaux journaux. De même en Serbie en 1906, la vague de colère qui s’empare de la nation à la suite du veto opposé par l’Autriche-Hongrie à une union douanière avec la Bulgarie retombe bien vite, quand les Serbes prennent conscience que le traité commercial proposé par l’Autriche-Hongrie leur est bien plus favorable qu’une union douanière avec la Bulgarie. L’Allemagne connaît également de soudaines fluctuations du sentiment public pendant la crise d’Agadir de 1911. Début septembre, une manifestation pacifique rassemble cent mille personnes à Berlin. Cependant, à peine quelques semaines plus tard, l’atmosphère n’est plus à la conciliation : au congrès d’Iéna, le Parti social-démocrate rejette l’appel à la grève générale en cas de guerre. L’inconstance de l’opinion publique se manifeste encore au printemps et à l’été 1914 : l’ambassade de France à Berlin note de soudains revirements dans la façon dont la presse serbe couvre les relations avec l’Autriche-Hongrie. Alors qu’en mars et avril, il y a eu de vigoureuses campagnes de presse contre Vienne, la première semaine de juin semble marquée par une atmosphère de détente et de conciliation assez inattendue des deux côtés de la frontière.

[…]                 Il demeure très difficile d’établir le lien qui existe entre l’opinion publique, constituée des élites éduquées ayant directement accès à la presse, et l’attitude qui prévaut dans les masses plus populaires. Les psychoses de guerre et le chauvinisme fournissent certes de bons articles, mais touchent-ils vraiment toutes les couches de la société ? D’où la mise en garde du consul général d’Allemagne à Moscou en 1912 : présupposer que la germanophobie agressive du parti belliciste russe et de la presse slavophile reflète l’état d’esprit de l’ensemble de la population serait une grave erreur, car les milieux politiques et journalistiques n’ont que  des liens très ténus avec les réalités de la vie en Russie. Il ajoute que les articles traitant de ces questions dans les journaux allemands sont le plus souvent écrits par des journalistes qui ne connaissent guère la Russie et n’ont que fort peu de contacts en dehors d’une toute petite élite sociale. En mai 1913, le baron Guillaume, ambassadeur de Belgique à Paris, reconnaît qu’un certain chauvinisme fait florès en France : on l’observe non seulement dans les journaux nationalistes mais dans les théâtres et les cabarets qui proposent de nombreuses pièces de nature à surexciter les esprits. Mais, ajoute-t-il, le vrai peuple français n’approuve pas ces manifestations.

Tous les gouvernements, à l’exception de la Grande-Bretagne, ont des bureaux de presse dont la mission est de surveiller et d’influencer- là où cela est possible – la façon dont les journaux traitent des questions de sécurité nationale et de politique étrangère. En Grande-Bretagne, où le secrétaire d’État au Foreign Office ne semble pas éprouver le besoin de convaincre le public ni même de l’informer des mérites de ses décisions, il n’existe pas de tentatives officielles d’influencer la presse. De nombreux grands journaux y reçoivent certes de substantielles sommes d’argent, mais elles proviennent de personnalités privées ou de partis politiques plutôt que du gouvernement. Ce qui bien entendu n’empêche pas le développement d’un réseau très dense de relations informelles entre les ministères et les journalistes les plus influents. La situation est assez différente en Italie où Giovanni Giolitti, Premier ministre de 1911 à 1914, fait des versements réguliers à une trentaine de journalistes pour qu’ils soutiennent sa politique. En 1906, le ministère des Affaires étrangères russe se dote d’un office de presse et, à partir de 1910, Sazonov organise régulièrement des réunions à l’heure du thé où sont conviés les rédacteurs en chef les plus influents et les leaders de la Douma. Les relations entre les diplomates russes et certains journaux triés sur le volet sont si étroites qu’en 1911 un journaliste ira jusqu’à qualifier le ministère des Affaires étrangères de simple annexe du Novoïe Vremia. Jegorov, – rédacteur en chef, est souvent aperçu dans le bureau de presse du ministre et Nelidov, chef du bureau de presse et ancien journaliste, fréquente assidûment les bureaux du journal. En France, les relations entre diplomates et journalistes sont particulièrement intimes. La moitié ou presque des ministres des Affaires étrangères de la Troisième République étant d’anciens écrivains ou d’anciens journalistes, les lignes de communication entre ministres et journalistes sont pratiquement toujours ouvertes. En décembre 1912, alors qu’il est président du Conseil, Raymond Poincaré lance même son propre journal, La Politique étrangère, pour promouvoir ses idées auprès de l’élite politique française. Ce contexte général n’empêchait pas certains hommes de premier plan  – Jules Cambon en l’occurrencede prendre un peu de hauteur par refus d’être pris dans la mêlée des va-t’en guerre : Je voudrais bien que les Français dont la profession est de créer ou de représenter l’opinion voulussent bien observer la même discipline […] et qu’on ne s’amusât pas à jouer avec le feu en parlant de guerre inévitable. Il n’y a rien d’inévitable en ce monde.

Il existe d’autres instruments familiers de la diplomatie continentale tels les journaux semi-officiels, ou les articles inspirés insérés dans les journaux afin de tester les réactions de l’opinion publique. Les articles inspirés se présentent comme l’expression d’opinions indépendantes rédigées par des journalistes indépendants, mais leur efficacité dépend précisément de ce que les lecteurs soupçonnent qu’ils émanent du pouvoir. Par exemple, il est de notoriété publique qu’en Serbie, le journal Samouprava exprime les positions gouvernementales. En Allemagne, le Norddeutsche Allgemeine Zeitung est considéré comme l’organe officiel de la Wilhelmstrafie. En Russie, le gouvernement fait connaître son opinion par le biais de Rossia, journal semi-officiel, tout en lançant des campagnes de presse dans d’autres journaux plus populaires tels que Novoïe Vremia. Le Quai d’Orsay, comme son homologue allemand, rémunère des journalistes sur fonds secrets et cultive des liens étroits avec Le Temps et l’agence Havas, tout en utilisant Le Matin, journal réputé moins austère, pour lancer des ballons d’essai.

De telles interventions sont risquées et peuvent déraper. Une fois que l’opinion publique sait que tel journal publie régulièrement des articles inspirés, il peut arriver qu’un papier irréfléchi, tendancieux ou erroné soit pris pour le signal intentionnel d’un gouvernement. C’est ce qui arrive en février 1913 lorsque Le Temps publie un article basé sur des fuites non autorisées transmises par une source anonyme, révélant certains détails des délibérations du gouvernement sur le réarmement français -article qui suscite de furieux démentis officiels. En 1908, Izvolski, alors ministre des Affaires étrangères, a beau tenter de préparer l’opinion publique et la presse à la nouvelle que la Russie a approuvé l’annexion de la Bosnie par l’Autriche-Hongrie, ses efforts se révèlent totalement insuffisants pour contrer la violence de leur réaction. En Russie toujours, Novoïe Vremia se retournera contre Sazonov, en dépit des relations étroites que ce dernier a longtemps entretenues avec la rédaction, lorsque, tombant sous l’influence du ministre de la Guerre, le journal l’accuse de faire preuve de timidité excessive dans la défense des intérêts de la Russie. En Autriche, le scandale Friedjung éclate en 1909 lorsqu’on apprend que le ministre des Affaires étrangères Aehrenthal a pesé de tout son poids dans une campagne de presse menée contre des hommes politiques serbes et basée sur de fausses accusations de trahison. Le gouvernement est contraint de faire tomber la tête du chef du bureau de presse du ministère, avant de devoir à nouveau renvoyer son successeur à la suite du scandale Prochaska – à l’hiver 1912, des allégations de mauvais traitements infligés par des Serbes à un employé consulaire autrichien se révèlent également fausses.

Ce genre de manipulations officielles de la presse par les autorités politiques a également lieu d’un pays à l’autre. Début 1905, les Russes distribuent environ l’équivalent de huit mille livres sterling par mois à la presse parisienne dans l’espoir de stimuler le soutien de l’opinion publique en faveur d’un prêt financier important. Le gouvernement français subventionne des journaux en Italie (et en Espagne pendant la conférence d’Algésiras). Au cours de la guerre russo-japonaise et des guerres des Balkans, les autorités russes font parvenir des pots-de-vin très élevés à des journalistes français. Les Allemands disposent d’un modeste fonds pour soutenir des journalistes à Saint-Pétersbourg, et subventionnent régulièrement et grassement des rédacteurs en chef londoniens dans l’espoir, le plus souvent déçu, d’obtenir un traitement journalistique plus bienveillant.

Christopher Clark        Les somnambules            Flammarion 2013

Vers 1910, 1920 Hans Gerhard Creutzfeldt (1885-1964) et Alfons Jakob (1884-1931) établissent que les personnes atteintes de la maladie qu’ils ont étudié et à laquelle ils ont donné leur nom, sont en général des personnes âgées de plus de 60 ans, et appartiennent en général à des familles à risques, avec des antécédents médicaux du même type. La maladie est mortelle. Elle touche moins d’un homme sur un million.

Michelin offre des bornes de signalisation routière, et pour que cela soit cohérent, obtient la numérotation des routes départementales.

Dans l’Ulster, le nord-est de l’Irlande, les descendants des colons anglo-écossais du XVII° siècle se mobilisent contre le nouveau et timide projet de Home Rule inspiré par le Premier ministre libéral Asquith. Ils pétitionnent, lèvent une Ulster Volunteer Force de plusieurs milliers d’hommes, équipés en armes par l’Allemagne. Ils vont même jusqu’à désigner un gouvernement provisoire : c’est presqu’un coup d’état face auquel le gouvernement recule et leur accorde le droit de se soustraire au Home Rule : ce sont les premiers germes de la  partition de l’Irlande.

23 01 1913                 Les Jeunes Turcs s’emparent du pouvoir à Istanbul – Enver Pacha tue à bout portant le ministre de la guerre Nazim, et chasse les autres membres du cabinet – et dénoncent aussitôt l’armistice signé deux mois plus tôt avec la Serbie, la Bulgarie et le Monténegro. La guerre va donc reprendre, guerre de siège essentiellement, lors de laquelle les Bulgares ne seront pas avares d’exactions contre les populations musulmanes. Mais les Turcs avaient sous-estimé leurs ennemis et surestimé leurs propres forces. Au milieu des festivités du retour d’Andrinople à l’empire ottoman, le grand vizir Mahmoud Chevket se fit assassiner.

Le général allemand Liman von Sanders est nommé inspecteur général de l’armée ottomane, Goltz Pacha reçoit le commandement du corps d’armée de la Mer Noire. Le colonel Kress von Kressenstein devient chef d’état-major auprès de Djemal, et le général Kannengiesser s’occupe de la remise en état de l’artillerie et des forts : fin 1913, la mainmise allemande sur l’armée turque sera totale. Mais ce sont tout de même les Anglais qui continuent à avoir la main  sur la marine turque. Russes et Anglais virent là une menace de la part de l’Allemagne pour contrôler le Bosphore, où la liberté de circulation était indispensable au commerce anglais comme russe. Les Allemands firent semblant de reculer en se contentant de réaménager l’organigramme de cet état-major. Par cette alliance avec les Allemands, les Jeunes Turcs avaient l’espoir de reconquérir les provinces de l’Est (Kars, Ardahan et Batum), perdues au profit de l’Empire russe lors de la guerre de 1877-78.

Composés majoritairement de Turcs de Macédoine et des Balkans, c’est-à-dire de gens touchés personnellement par la perte des territoires balkaniques, ils étaient arrivés au pouvoir en 1908 et l’avaient perdu en été 1912. Ces gens là étaient imprégnés de la religion de la science ; ils s’étaient appropriés un social darwinisme qui leur enseignait que pour survivre, il faut être fort et surtout avoir une approche scientifique du réel. Pour ne pas perdre leur patrie, ils avaient déjà tenté de changer la composition ethnique de la Macédoine par des transferts de population. Échec. Ils vont tenter la même manœuvre en Anatolie pour y renforcer le caractère turque et musulman.

Né dans la capitale ottomane, le mouvement jeune turc est devenu assez rapidement une affaire essentiellement macédonienne, pour des raisons qui tiennent à la fois à la situation conflictuelle de cette province arrachée à la suzeraineté bulgare à la conférence de Berlin, mais surtout à la composition de la troisième armée, aux difficultés insurmontables des officiers, des soldats et des gendarmes. Devenue un terrain de lutte pour toutes les revendications nationalistes et ethniques, la Macédoine est aussi un laboratoire de la nouvelle identité ottomane et turque que les jeunes turcs veulent insuffler pour préserver un des derniers carrés du territoire ottoman. Contestée par tous, aussi bien les éléments musulmans (Albanais) que les Bulgares, les Grecs et les Serbes, la politique jeune turc est victime également des bonnes intentions, mais aussi de la méconnaissance des sentiments profonds des différentes nationalités, sans parler des grandes puissances sur lesquelles les jeunes turcs ont compté un temps.

Faruk Bilici Postface de Macédoine 1900 de Necati Cumali Actes Sud 2007

Le crime contre les Arméniens – appelé génocide rétrospectivement – doit être examiné dans le cadre de ce qui fut une guerre de dix ans, de 1911 à 1922. Comme l’Empire allemand, l’Empire ottoman se vivait en victime d’un encerclement par les grandes puissances ennemies, les Russes au nord, les Britanniques, et secondairement les Français, au sud et à l’est. Si les Ottomans ont perdu la guerre, les Turcs l’ont finalement gagnée. Et cette victoire a été payée par les minorités chrétiennes considérées comme les ennemis de l’intérieur : les Arméniens, sans doute 1.3 million de morts et, dans une moindre mesure, les Assyro-Chaldéens ou Syriaques qui, s’ils n’étaient pas au cœur du programme meurtrier, furent aussi massacrés quand l’occasion s’en présentait.

[…]     Si des massacres d’Arméniens s’étaient déjà produits dans les années 1894-1896 puis en 1909 (pogrom d’Adana), la guerre mondiale allait permettre d’innover. Elle a offert aux Jeunes Turcs pétris de darwinisme social et de racisme, également désireux d’exploiter en leur faveur le traumatisme national dû au désastre des guerres balkaniques (une partie des tueurs seront des réfugiés des Balkans), la possibilité de régler la question nationale tout en fixant des frontières susceptibles de contenir ce qui était vécu comme la menace russe. Or, l’opération d’encerclement des forces russes à Sarikamich, dans le Caucase, lancée en décembre 1914 pour reprendre les provinces ottomanes perdues en 1878, s’était conclue par une déroute totale en janvier 1915, bientôt suivi de celle de Dilman. On proclama alors le djihad contre l’Entente, et l’année 1915 allait être celle de toutes les violences.

Le débarquement allié des Détroits au printemps 1915 poussa ce sentiment à son paroxysme : les ennemis de l’extérieur, Britanniques et Français, alliés des Russes, n’allaient-ils pas faire cause commune avec l’ennemi de l’intérieur, la communauté arménienne ? La tentative de stratégie indirecte des Alliés – convaincus par Winston Churchill, Premier lord de l’Amirauté – afin de débloquer la situation sur le front occidental se transformait en désastre dans les Dardanelles, car les commandement allemand de Liman von Sanders – bien secondé au cap Helles par Mustafa Kemal qui y gagne ses galons de colonel – fut très efficace. L’opération militaire précipita aussi la catastrophe pour les Arméniens.

Annette Becker         L’Histoire n° 408 Février 2015.

01 1913                        Les journaux commencent à publier des bulletins d’enneigement.

18 02 1913                  Raymond Poincaré, jusqu’alors président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, est élu président de la République.

10 03 1913                  Le père de Camille Claudel est mort voilà huit jours. À la demande de sa famille – sa mère, qui ne supportait pas la sculpture, sa sœur et son frère Paul -, elle est internée à l’asile d’aliénés de la Ville-Évrard puis, à la déclaration de guerre, sera évacuée sur la maison de santé d’Enghien ; en septembre 1914, elle sera transférée à l’asile d’aliénés de Montdevergues, près de Montfavet dans le Vaucluse, où elle mourra trente ans plus tard, le 19 octobre 1943, probablement de faim ; elle avait alors 79 ans. Aucun membre de sa famille n’assistera à ses obsèques. À la Ville-Évrard, les médecins diagnostiquent une paranoïa caractérisée par un délire de persécution à base d’interprétations. Cette affection justifie le maintien de cette malade en asile.

*****

Or, dès 1909, Paul Serieux et Joseph Capgras, médecins des asiles d’aliénés de la Seine, qui font autorité, affirment dans leur ouvrage sur les Folies raisonnantes que les malades atteints de cette pathologie ne méritent pas l’épithète d’aliénés. Ils doutent même de la nécessité de les interner, car, en dépit de leur bizzareries, ils ont conscience de leur état et souffrent de la privation de liberté.

Jean-Louis Debré, Valérie Bochenek        Ces femmes qui ont réveillé la France         Fayard 2013

Née en 1864, 16 mois après la mort de Charles-Henri à 16 jours, elle ne sera pour sa mère que la remplaçante du garçon premier né, allant jusqu’à la nommer l’usurpatrice ! Camille fût d’abord une enfant maltraitée par une mère dont on ne sait si elle était seulement stupide et bornée ou monstrueusement méchante, haineuse. Plus tard, en découvrant qu’Auguste Rodin, son maître, son mentor, son amant vivait aussi avec une autre femme, Rose Beuvrey dont il avait déjà eu un enfant, la fragilité mentale venue de l’enfance prendra un tour pathologique : ce sera la descente aux enfers. Elle sera enceinte au moins deux fois et avortera chaque fois dont une en 1892, ce que mentionnera son frère Paul dans un courrier en 1939 : Sachez qu’une personne dont je suis très proche a commis le même crime que vous et qu’elle l’expie depuis 26 ans dans une maison de fous. Tuer un enfant, tuer une âme immortelle, c’est horrible !  [cité dans Anne Rivière, Camille Claudel, Bruno Gaudichon, Danielle Ghanassia, Camille Claudel, Adam Biro, p. 33]

Dès 1905 Paul écrivait : La pauvre fille est malade […] Avec tout son génie, la vie a été pleine pour elle de tant de déboires et de dégoûts que le prolongement n’en est pas à désirer. Le 5 septembre 1909, dans son journal : À Paris, Camille folle. Le 22 mars 1913, dans un courrier à André Gide : Quant à ma sœur Camille, je viens de la conduire dans une maison de santé.

Camille elle-même, est bien consciente de son état : dans un courrier de décembre 1912 à sa cousine Henriette : C’est comme ça que je fais quand il m’arrive quelque chose de désagréable : je prends mon marteau et j’écrabouille un bonhomme. […] Aussitôt que je sors, Rodin et sa bande entre [sic] chez moi pour me dévaliser. Tout le quai Bourbon en est infesté ! Aussi maintenant, ma maison est transformée en forteresse : des chaînes de sûreté, des mâchicoulis, des pièges à loup derrière toutes les portes, témoignent du peu de confiance que m’inspire l’humanité. Depuis que je vous ai vue, toutes les horreurs sont tombées sur moi : les maladies, le manque d’argent, les mauvais traitements de toute espèce.

En trente ans, sa sœur pas plus que sa mère ne viendront jamais la voir… lui témoignant une haine criminelle par des ordres répétés aux médecins pour que qui que ce soit ne puisse lui rendre visite. Elle aura passé trente ans, oui trente ans, à subir, tenter de se tenir éloignée de ces malheureux errant, hurlant dans leur nuit. Paul lui rendra visite 12 fois, porte-parole de l’Eglise d’alors : chacun porte sa croix… il faut accepter le destin de la Providence divine, et patati, et patata Quand le médecin chef de Montdevergues lui suggérera en 1915 de prendre en charge le retour de sa sœur sur Paris, il restera muet… Son ex-amant Auguste Rodin tentera sans grand succès de lui adoucir ses dernières années.

Isabelle Adjani, puis Juliette Binoche seront Camille Claudel à l’écran.

Camille Claudel vers 1885. Photo de César

La petite châtelaine

L’âge mur. 1899

3 04 1913                   Un Zeppelin IV allemand se pose à Lunéville : il y a treize hommes à bord, dont six militaires. La population locale va avoir beaucoup de mal à croire qu’il ne s’agissait que d’une erreur de navigation.

Maintenant que les Français ont pu photographier à loisir le Zeppelin dans tous ses détails, nos dirigeables de guerre sont autant de Samsons auxquels on aurait coupé la toison.

Un journal allemand, pangermaniste

10 et 11 04 1913           On se bat dans le désert : une compagnie commandée par le lieutenant Gardel se fait durement accrocher à Esseyen, au nord-est de Djanet par une harka de Touaregs des Ajjers : près de 80 méharistes et 50 hommes à pied. Dès le début du combat, la harka parvient à tuer tous les chameaux de la Compagnie Tidikelt. Le lieutenant Gardel envoie un message au capitaine Charlet, son supérieur à Djanet : c’est Korben ag Chemmet, Targui Ajjer qui le porte : 80 km en 20 heures ! Si ne nous secourez immédiatement, sommes foutus. Tous les chameaux sont morts. Boukhechba et Ali grièvement blessés. Islaman et Abidri tués. Nombreux blessés. Belle conduite des hommes. 150 fusils à tir rapide. Adieu.

La harka comptera 47 morts. Parmi les 48 hommes de la compagnie Tidikelt, 2 tués, 4 blessés légers, 6 blessés graves, dont un sera amputé d’une jambe sur place. Tous les chameaux ayant été tués, la troupe repart à pied ; le 14 avril, les hommes sont rejoints par les méharistes envoyés par le capitaine Charlet, qui sont d’abord passés par le lieu du combat.

Gouverneur Général-sous couvert Commandant Corps d’Armée, Alger.- no 116 t

  • Brillant succès 

Cie [compagnie] Tidikelt dix avril lieutenant Gardel commandant reconnaissance cinquante spahis [ethniquement des arabes Chaambas, qui représentent la plus grande partie des nomades arabes d’Algérie : ce sont eux qui formaient l’essentiel des supplétifs de l’armée française au Sahara] attaqués par harka trois cent cinquante cinq fusils. Combat engagé rapidement, acharné, a duré quatorze heures dont toute une nuit ennemis entourant positions spahis à trente mètres.

Moment critique.Vigoureuse charge à la baïonnette menée par lieutenant Gardel et maréchal des logis Bagneres a couché sur terrain vingt-trois ennemis et mis en fuite le reste.

Quarante trois ennemis tués. Cinquante cinq blessés. Trente deux fusils tir rapide et nombreuses munitions prises de notre coté. Deux tués sept blessés dont un grièvement. Trente-sept mehara tués. Petite troupe de héros forcée retraiter à pied pendant cent-vingt kilomètres emmenant blessés recueillis par détachement de renfort à cinquante kilomètres de Djanet.

Lieutenant Gardel secondé par maréchal des logis Bagneres et brigadier de Conclois a fait preuve courage et sang froid admirables. Très belle conduite des spahis.

Renseignements arrivent de Ghat : harka forte trois cent cinquante cinq hommes commandée par Sultan Ahmoud et Inguedazzem disloquée quatre jours après combat. Après avoir pillé commerçants tripolitains et caisses argent turc, Ghat évacué. Sécurité rétablie.

Quitterai Djanet dès que confirmation renseignements ci dessus

Rentrerai à In Salah après avoir disloqué goum Ouargla.Une partie rentrera directement Ouargla autre partie reconnaissance Titersin. Goum El Oued doit quitter région Adjer 1 mai après avoir exécuté reconnaissance Hassi Bourarehat-Ouan Sidi-In Azaoua.

Télégramme enregistré le 8 mai 1913 au Gouvernement Général sous le n°1512 par le Bureau des Affaires Indigènes Militaires qui apprit à Alger la victoire d’Esseyen

Louis Gardel, qui écrira Fort Saganne, [Seuil 1980] est le petit-fils du lieutenant Gardel. Le film éponyme sera réalisé par Alain Corneau, avec Sophie Marceau, en 1984.

17 04 1913                 Les Turcs sont contraints d’accepter un second armistice qui conduira aux préliminaires de paix à Londres le 30 mai.

3 05 1913                    Il ne fait pas bon avoir quelques dizaines d’années d’avance :

Ne pensez-vous pas que la France a intérêt à s’entendre avec les Annamites – aujourd’hui Vietnamiens – ? Le jour où le peuple d’Annam, instruit par la France, obtiendrait d’elle normalement son autonomie, la France qui nous aurait préparé à la liberté, qui nous l’aurait accordé, conserverait chez nous tous ses intérêts et nous demeurerions ses amis et ses alliés. Votre intérêt dicte votre devoir ; vous devez accorder au peuple d’Annam, qui en est digne, les réformes qu’il réclame.

Phan Cho Trinh, nationaliste vietnamien modéré, interview accordée à Fernand Hauser dans le Journal.

Phan Chau Trinh fût envoyé au bagne de Poulo Condor et à la Santé.

Il en va de même pour les peuples musulmans colonisés :

Le panislamisme est né à la suite de la pression de l’Europe : son acte de naissance est à chercher dans la brutale expansion coloniale du XIX° siècle, qui plaça sous la domination européenne des millions de musulmans, et aussi dans une littérature de polémique, laquelle, mal préparée à parler de l’islam, a accumulé des violences de langage et des bévues sensationnelles. Les publicistes se sont mêlés maladroitement de l’évolution de l’islam, avec des couplets trop faciles et d’une médiocre ironie sur la polygamie et sur le voile des femmes.

Désunis politiquement, soumis à des puissances européennes, les musulmans n’eurent d’autre ressource que d’exalter leur unité religieuse.

Gaston Wiet      Histoire Universelle La Pléiade 1986

7 05 1913                    Le jeune Franc Comtois Adolphe Kégresse, parti tenter l’aventure quelques années plus tôt en Russie, y dépose un brevet de traîneau automobile. Il a commencé par être embauché comme maître mécanicien aux chemins de fer de Saint Pétersbourg où il parvient à dégripper un aiguillage bloqué par le gel… Il se retrouve très vite ingénieur, puis directeur, à 26 ans, des garages impériaux : il invente une voiture équipée de skis à l’avant, et de chenilles souples à l’arrière : il va faire 60 km sur la Néva gelée avec son autochenille. Trois ans plus tard, son invention va équiper 300 automitrailleuses de l’armée russe. La guerre le ramènera en France où il concevra les autochenilles qui permettront à André Citroën la réalisation des premiers grands raids : la traversée du Sahara, puis la Croisière noire.

Les chantiers de la Gironde lancent pour l’armement Prentout le France II, le plus grand voilier français, cinq mâts-barque de 126 m. de long, [146 m. hors-tout] portant 6 350 m² de voilure ! Ne le dépassait en longueur que l’Allemand Preussen, avec 133,5 m, mais moins toilé, avec 5 600 m². Le France II possédait un système de lest par ballast, deux moteurs diesel pour les zones de calme plat, un éclairage électrique fourni par une chaudière, poste de radio, frigo et servo moteur de la barre. Sept grandes chambres, grand salon, salon de lecture bibliothèque, chambre noire pour la photographie… Il finira sa vie en s’échouant en 1922 au large de la Nouvelle Calédonie [il avait alors été dépouillé de ses moteurs].

La durée de vie de ces grands voiliers tient au fait qu’ils restèrent très longtemps beaucoup plus économiques que la vapeur :

Au début du XX° siècle, on admettait qu’une tonne vapeur valait en rendement trois tonnes voiles. Cela signifiait qu’un vapeur de même tonnage qu’un voilier et faisant le même parcours devait faire trois voyages contre un seul au voilier. En d’autres termes, il fallait que le rendement du vapeur soit le triple de celui du voilier pour contrebalancer les dépenses plus élevées du premier.

Louis Lacroix

De Marseille à Hong Kong, le transport d’une tonne coûtait 86 francs en 1890, 70 en 1906. Au début du XX° siècle, le coût du fret est le tiers de ce qu’il était à la veille de la Révolution française. Les vapeurs voyaient une partie du volume de leurs cales occupés par le charbon, et de plus, sur de longues distances, ils étaient obligés de faire escale pour refaire du charbon. D’autre part, le temps gagné pour les voiliers grâce à l’extraordinaire travail de Matthew Maury, prolongea longtemps leur activité, et ainsi, pendant plusieurs années s’établit une répartition des rôles plutôt équilibrée de chaque mode de transport, les navires à vapeur transportant les petits chargements de denrée coûteuse sur des distances courtes et moyennes, les voiliers prenant le fret pondéreux pour lequel la rapidité d’acheminement n’était pas la priorité, sur de longues distances.

C’est la première guerre mondiale qui mit fin aux cap-horniers : leurs grandes voiles en faisaient des proies faciles pour les sous-marins allemands, qui envoyèrent par le fond 431 voiliers et 280 navires à vapeur, pour ce qui est de la flotte française. L’ouverture du canal de Suez, puis de Panama, en 1914, raccourcit beaucoup les voies maritimes et le cap Horn retourna à sa solitude. La Maison Bordes vendit son dernier grand voilier en 1926, le dernier cap-hornier britannique fit naufrage en 1929. Seul un armateur Finlandais, Gustav Erikson, parvint à tirer son épingle du jeu avec une flotte de voiliers pendant tout l’entre-deux guerres, en important du blé d’Australie.

Et puis… et puis, il y a l’orgueil que les navires inspirent aux hommes, disait Joseph Conrad, cet attachement viscéral de tout ce monde de marins – du grand mât (le surnom du commandant) au moussaillon -, à leurs splendides bateaux, mariage si bien réussi entre l’esthétique et l’efficacité, qui fait que tous iront vers l’avenir qu’est malgré tout à cette époque la vapeur, à reculons, contraints et forcés, la larme à l’œil et la gorge nouée, avec un irrépressible sentiment de déchéance : du statut d’artisan à celui d’esclave… et tout ce vent qu’on laisse perdre, entendait-on sur les quais. C’est la fourniture permanente d’énergie qui changea du tout au tout la vie des marins : on se mit à travailler 24 h sur 24… le roulement des 3 huit donna à la vie du marin un goût d’usine que les horaires déterminés par le jour et la nuit avaient jusqu’alors évité…

Aux temps héroïques où le pain mangé sur les sept océans était durement gagné, l’épreuve de la mer pour les navires était aussi l’épreuve des hommes et les premiers avaient valu strictement ce que valaient les seconds. Les anciens marins de la voile faisaient partie d’une antique société aux vertus silencieuses. Et celles-ci venaient de mourir avec tout un monde. La vieille race maritime s’en était allée. Le cœur des grands voiliers avait cessé de battre.

Yves Le Scal Au temps des grands voiliers 1850- 1920

Encore un coup pour étarquer, Hardi, les gars commande le lieutenant et la voile bien raidie de hunier volant, sous un dernier effort du cabestan, se superpose fièrement à sa voisine inférieure, la voile de hunier fixe. Amarrez, crie l’officier. La drisse est tournée.

Larguez les perroquets. Et les hommes s’élancent à nouveau dans la mâture.

Pendant ce temps, l’équipe de misaine en a terminé avec la grand-voile de misaine qui se développe à son tour. Deux coups de cabestan : l’un pour raidir l’écoute et border la misaine, l’autre pour amurer. Et la misaine, trois fois plus grande que les huniers, étale à son tour son énorme surface de toile blanche, au-dessus du gaillard d’avant. Sous la poussée de ces voiles supplémentaires, le Cap Horn prend de la vitesse, tandis que le bruit vif et gai du clapotis se fait entendre tout le long de la coque. Les perroquets fixes sont largués et bordés à leur tour, les perroquets volants hissés à la main et étarqués, pendant que montent les focs au bruit cadencé et métallique de leurs bagues d’envergure glissant sur leurs étais.

Il ne reste plus qu’à larguer les deux grand-voiles, à hisser les trois cacatois et les voiles d’étai, enfin à établir la brigantine et les deux flèches du mât d’artimon.

Et, fendant les eaux dans la splendeur de ses quatre grands phares [2] tout blancs, les voiles gonflées par le vent, son unique moteur, notre grand voilier glisse majestueusement. Le magnifique spectacle que je m’étais si souvent imaginé est maintenant sous mes yeux : et je demeure émerveillé, perdu en contemplation devant la beauté, la grandeur inoubliable de ce merveilleux tableau !

Cela, c’est pour les jours de beau temps… Il en est d’autres :

La mer devenant de plus en plus mauvaise, je jugeai prudent d’attacher l’homme de barre avec les lanières de cuir disposées à cet effet.

Optimiste par tempérament et surtout solidement aguerri, j’hésitais néanmoins à regarder derrière, vers le sillage, tant était horrible et impressionnant le spectacle de ces vagues géantes, s’élevant bien au-dessus de nos têtes et menaçant à chaque fois de nous engloutir.

Enfin, il arriva ce que je redoutais ! Une lame plus haute, plus forte et plus terrible que les autres s’éleva d’une dizaine de mètres au-dessus de la rotonde. L’arrière du navire, en raison de la cassure de sa ligne, ne se souleva pas suffisamment ; et avec un bruit infernal un coup de mer gigantesque, surpassant en importance tout ce que l’on peut imaginer, s’abattit en cascade sur la dunette et sur le pont du pauvre trois-mâts, qui, surchargé, s’enfonça, disparut en partie, sembla s’affaisser et s’effondrer sous le coup. Les liens solides qui tenaient l’homme de barre se rompirent. Il fut projeté sur le pont. J’eus tout juste le temps de sauter dans les haubans d’artimon et de m’y cramponner, à la force des bras, pour laisser passer en dessous de moi les tonnes d’eau et échapper au danger.

Pendant quelques minutes, qui me parurent des heures, le pont du navire resta enfoncé sous le niveau de la mer ; la mâture seule émergeait et la coque donnait des secousses inaccoutumées ; je me demandais avec angoisse si elle aurait la force de réagir ; quand, grâce à Dieu ! lentement, par saccades, le navire remonta à la surface, puis se remit à gouverner. Je recommençai à respirer, nous étions sauvés !

Mais deux embarcations de sauvetage, amarrées à l’arrière à plusieurs mètres de hauteur sur leurs tins et leurs arcs-boutants, avaient été pulvérisées ; la chambre de veille était défoncée ; l’eau avait pénétré dans la cale. Un homme de l’équipage avait disparu, emporté dans le tourbillon.

Pour diminuer les risques d’autres coups de mer, il fallut encore réduire la voilure, afin d’harmoniser la vitesse du navire avec celle des lames. Quinze jours de travail ininterrompu furent nécessaires pour vider, à la pompe et à la main, l’eau qui avait pénétré dans les cales, les assécher, réparer les panneaux défoncés. D’autres dégâts, comme la perte de deux baleinières, étaient irréparables.

Et surtout, un marin manquait à l’appel ; une famille allait être en deuil…

Alfred Beaujeu Dans les Tempêtes du Cap Horn.[3]

L’incontestable domination sur les mers de l’Angleterre pendant tout le XIX° siècle aurait demandé une présence aussi en littérature : elle ne viendra qu’avec Joseph Conrad, né Jozef Teodor Konrad Korzeniowski en 1857, en Pologne, mort en 1924. Son père, Apollon, éminent traducteur de Hugo et de Vigny, avait pourvu son fils unique d’une gouvernante française, et c’est en français qu’il fit son apprentissage du métier de marin. Mais la suite de sa carrière se déroula sur des navires anglais. Sur la fin de sa vie, il s’expliquera de son écriture en anglais dès son premier roman :

Quoique j’eusse fort bien connu le français et que cette langue m’eut été familière depuis l’enfance, j’aurais eu peur d’essayer de m’exprimer dans une langue aussi parfaitement cristallisée. […] L’anglais ne fut jamais pour moi une question de choix ni une question d’adoption. L’idée d’un choix ne m’est jamais venue à l’esprit – et, s’il y a eu adoption, je puis dire que c’est moi qui fus adopté par le génie de la langue.

*****

… L’accueil (du « Miroir de la mer » 1906) des marins fut naturellement, dans un pays comme l’Angleterre, plus chaleureux encore. Assez singulièrement, il avait fallu qu’un jeune garçon, né dans un pays sans rivages, eût incompréhensiblement obéi, vers sa dix-septième année, à l’appel de la mer, pour que la littérature anglaise se vit dotée, trente années plus tard, d’un de ses plus beaux livres maritimes. C’est à un Polonais qu’était échu l’honneur de donner à une nation naturellement marine cette somme à la fois lyrique et précise de la grandeur et de la servitude des voiliers, au moment même où ceux-ci, vaincus par la vapeur, disparaissaient l’un après l’autre de la surface des eaux.

Georges Jean Aubry Introduction au Miroir de la Mer. 1944

Les navires veulent être flattés. Il faut les flatter pour la manœuvre : si l’on prétend les bien manœuvrer, il faut les avoir bien traités dans la distribution de la charge qu’on leur demande de transporter à travers les heureux ou les fâcheux hasards d’une traversée. Un navire est une tendre créature dont on doit prendre en considération le caractère, si l’on veut qu’il vous fasse honneur aussi bien qu’à lui-même, au cours des hauts et des bas de sa fortune.

[…] Oui, un navire demande à être traité en connaissance de cause ; il faut en user avec une considération compréhensive à l’endroit des mystères de sa nature féminine : alors il vous demeurera fidèle dans cet incessant combat contre des forces auxquelles il n’y a pas de honte à succomber. Ce sont de graves relations que celles d’un homme avec son navire. Le navire a ses droits, comme s’il pouvait respirer et parler : et, en vérité, il y a des navires auxquels, pour l’homme qui les comprend, il ne manque – comme on dit – que la parole.

[…] Un navire n’est pas un esclave. Rendez-le manœuvrant par grosse mer, n’oubliez jamais que vous lui devez la plus large part de votre pensée, de votre habileté, de votre amour-propre. Si vous vous rappelez cette obligation, naturellement et sans effort, comme si c’était là un sentiment instinctif de votre propre vie intérieure, vous le verrez tenir l’allure, donner dans le vent, faire route aussi longtemps qu’il le pourra, ou, comme un oiseau de mer qui va se reposer sur les vagues furieuses, vous le verrez, en cape, étaler le plus gros temps qui vous ait jamais fait douter de vivre jusqu’au prochain lever du jour.

[…] Le navire à voile, quand je le connus, à l’époque de sa perfection, était une créature intelligente. Quand je dis l’époque de sa perfection, j’entends perfection de construction, de gréement, de tenue à la mer, et de manœuvre, non pas perfection de vitesse. Le changement de matériau de construction a entraîné la disparition de cette qualité. Aucun récent voilier en fer n’a atteint les merveilles de vitesse que le sens marin d’hommes fameux en leur temps a su obtenir de leurs prédécesseurs, les navires en bois doublés en cuivre. On a tout fait pour perfectionner le voilier en fer, mais l’esprit humain n’a pas réussi à trouver un revêtement capable de conserver à sa carène la propreté absolue du doublage de cuivre. Au bout de quelques semaines à la mer, un navire en fer commence à se traîner, comme s’il s’était fatigué trop vite. Cela tient seulement à ce que sa carène est devenue sale. Il suffit de peu pour affecter la vitesse d’un navire en fer que ne pousse pas une implacable hélice. Il est souvent impossible de dire quelle cause infime et insoupçonnée en altère la marche. Un certain mystère règne autour des prodiges de vitesse dont firent preuve les anciens voiliers commandés par des marins compétents. En ce temps-là, la vitesse dépendait du marin : aussi, outre les lois, règles et règlements, qui président à la bonne conservation d’un chargement, veillait-il avec soin à sa mise à bord ou à ce qu’on appelle en termes techniques l’assiette de son navire. Il y a des navires bons marcheurs à égal tirant d’eau ; d’autres qu’il faut asseoir d’un bon pied sur l’arrière, et j’ai entendu parler d’un navire qui donnait sa meilleure vitesse vent arrière quand on le chargeait avec une flottaison de deux pouces sur le nez.

[…] À peine quelques jours encore – terriblement peu de jours pour des cœurs qui s’étaient bravement résolus à espérer contre tout espoir, trois semaines, un mois, peut-être, et le nom de navires placés sous le titre En retard apparaîtra de nouveau dans la colonne des Nouvelles maritimes  mais sous l’indication définitive: Disparu.

Le navire, ou le trois-mâts-barque, ou le brick tel et tel, parti de tel port, avec tel chargement, pour tel autre port, sorti à telle date, signalé pour la dernière fois à la mer tel jour, et dont on n’a plus entendu parler depuis, a été porté aujourd’hui comme disparu. Telle est, dans son éloquence strictement officielle, la forme des oraisons funèbres réservées aux navires qui, las peut-être d’une longue lutte, ou dans un de ces moments de mégarde que peuvent connaître les plus attentifs d’entre nous, se sont laissé accabler par un coup soudain de l’ennemi.

Qui peut le dire ? Les hommes qui le montaient ont peut-être trop exigé de lui, ont tendu au-delà de son point de rupture l’endurante fidélité qui semble forgée et martelée au cœur même de cet assemblage de membrures et de tôles, de bois, d’acier, de toile et de filins, qui entre dans la construction d’un navire – création complète, pourvue d’un caractère, d’une individualité, de qualités et de défauts par des hommes dont les mains l’ont lancée sur l’eau, et que d’autres hommes apprendront à connaître dans une intimité qui dépasse l’intimité d’homme à homme, et à aimer d’un amour presque aussi grand que celui d’un homme pour une femme et souvent aussi aveugle dans l’insouciance enivrée de ses défauts.

Certains navires s’acquièrent une mauvaise réputation, mais je n’en ai pas encore rencontré un seul dont l’équipage temporaire n’ait pas pris violemment parti contre toute critique. Un navire auquel je pense maintenant avait la réputation de tuer quelqu’un à chacun de ses voyages. Ce n’était pas là une simple calomnie, et pourtant je me rappelle bien que, vers 1880, l’équipage de ce navire se montrait, en somme, assez fier de cette mauvaise réputation, comme s’il se fût agi d’une bande absolument corrompue de désespérés se glorifiant de leur association avec une abominable créature. Nous autres, qui appartenions à d’autres navires, tous mouillés aux abords du Quai circulaire à Sydney, nous hochions la tête à sa vue avec un vif sentiment de l’impeccable vertu de nos chers navires.

Je ne prononcerai pas son nom. Il est maintenant disparu après une carrière sinistre, mais utile du point de vue de ses armateurs, carrière qui s’exerça durant de nombreuses années, et, dirais-je, à travers toutes les mers du globe. Après avoir tué un homme à chacun de ses voyages, et du fait peut-être d’une misanthropie accrue par les infirmités que les navires acquièrent avec l’âge, il avait pris le parti de tuer d’un coup tout son équipage avant d’abandonner la scène de ses exploits. Digne fin en somme, d’une existence d’utilité et de crime – dernière manifestation d’une passion mauvaise suprêmement satisfaite, peut-être, par quelque nuit furibonde, accompagnée de la clameur du vent et des vagues.

Comment s’y prit-il ? Ce mot disparu » contient d’affreuses profondeurs de doute et de supposition.

Sombra-t-il rapidement sous les pieds de son équipage ou bien résista-t-il jusqu’au bout, laissant la mer le mettre en pièces, séparer tous ses joints, tordre sa membrure, l’alourdir d’un poids croissant d’eau salée, et, démâté, désemparé, roulant lourdement, ses embarcations enlevées, son pont balayé, tua-t-il à demi son équipage à manœuvrer les pompes, sans relâche, avant de couler avec lui comme une pierre ?

Un tel cas doit toutefois être rare. J’imagine qu’on peut toujours fabriquer une sorte de radeau ; et si même il ne sauve personne, ce radeau peut flotter et, recueilli, fournir quelqu’indication du nom disparu. Ce navire ne serait pas, alors, à proprement parler, disparu. Il serait perdu corps et biens et cette distinction comporte une subtile différence – une horreur moindre et un moins épouvantable mystère.

Le détestable attrait de la terreur se mêle à la pensée des derniers moments d’un navire porté comme disparu dans les colonnes de la Gazette maritime. Rien ne subsiste plus de lui – caillebotis, bouée de sauvetage, morceaux d’embarcation ou d’aviron – pour indiquer la place et la date de sa fin soudaine. La Gazette maritime ne l’indique même pas comme perdu corps et biens. Il demeure simplement: disparu ; il s’est énigmatiquement dissipé dans un mystérieux destin aussi vaste que le monde où l’on peut donner libre cours à ce qu’on imagine d’un confrère, d’un camarade et d’un passionné de navires.

Et pourtant, on entrevoit parfois ce que peut bien être cette dernière scène dans la vie d’un navire et de son équipage, vie qui ressemble à un drame par cette lutte constante contre une grande force, résistante, informe, insaisissable, chaotique et mystérieuse, comme le destin.

C’était par un après-midi gris, dans l’accalmie d’une tempête de trois jours qui, de l’Océan Antarctique, était venue s’abattre lourdement sur notre navire, sous un ciel chargé de nuages en lambeaux que semblait avoir coupés et hachés le tranchant affilé d’un grain de suroît.

Notre bâtiment, un trois-mâts-barque de mille tonnes construit sur la Clyde, roulait si lourdement que quelque chose était parti dans la mâture. Quelle que fût la nature du dommage, il était assez sérieux pour me convaincre d’y monter moi-même avec deux hommes d’équipage et le charpentier afin de veiller à ce que les réparations temporaires fussent convenablement faites.

Il nous fallut, à certains moments, tout lâcher et, tout en retenant notre souffle dans l’effroi d’un roulis terriblement fort, nous cramponner des deux mains à la vergue qui se balançait. Tout en roulant comme s’il voulait chavirer avec nous, notre navire, son pont couvert d’eau, son gréement partant par morceaux, n’en marchait pas moins ses dix nœuds à l’heure. Nous avions dérivé assez loin au sud – beaucoup plus loin que nous n’en avions l’intention ; et soudain, là-haut dans les suspentes de la vergue de misaine, au milieu de notre travail, je me sentis l’épaule saisie avec une telle force par la puissante patte du charpentier que cette douleur inattendue me fit positivement hurler. L’homme me regardait de tout près et se mit à crier: Regardez, commandant, regardez! Qu’est-ce que c’est ? en montrant de l’autre main quelque chose vers l’avant.

Je ne vis d’abord rien. La mer présentait une étendue déserte de collines noires et blanches. Soudain, à demi-dissimulée, dans le bouillonnement des vagues écumantes, je distinguai une masse énorme, qui montait et descendait, dressée comme un morceau d’écume, mais d’une apparence plus bleuâtre et plus solide.

C’était un iceberg réduit à un fragment, mais encore assez gros pour couler un navire, et qui, moins élevé qu’un radeau, flottait en plein sur notre route, comme embusqué parmi les vagues avec une intention meurtrière. Nous n’avions pas le temps de descendre sur le pont. Je me mis à crier d’en haut à m’en faire éclater la tête. On m’entendit sur l’arrière, et nous fîmes en sorte d’éviter ce glaçon à demi submergé qui était venu de loin, de ce pic antarctique, pour s’attaquer à nos existences sans défiance. Une heure plus tard, et rien n’eût pu sauver le navire, car aucun œil n’eût pu distinguer dans la pénombre ce pâle morceau de glace balayé par les vagues aux crêtes blanches.

Et comme, debout près du couronnement, côte à côte, mon capitaine et moi, nous le regardions, déjà à peine visible, mais encore assez proche de notre hanche, mon capitaine remarqua d’un ton songeur :

Sans ce coup de barre juste à temps, il y aurait eu un navire disparu de plus. Personne ne revient jamais d’un navire disparu pour nous dire combien fut dure la mort du bâtiment, combien soudaine et accablante fut l’ultime angoisse de ses hommes. Personne ne peut dire avec quelles pensées, avec quels regrets, avec quels mots sur les lèvres ils sont morts. Mais il y a quelque chose de beau dans le soudain passage de ces cœurs de l’extrémité de la lutte et de la force, et de l’effrayant tumulte – de la rage immense et incessante de la surface à cette paix absolue des profondeurs qui sommeille immuablement depuis le commencement des âges.

[…] C’était ( le New South Dock de Londres ) un merveilleux coup d’œil. Le plus humble bâtiment qui flotte retient l’intérêt du marin par la loyauté de sa vie ; et c’était bien là qu’on pouvait contempler l’aristocratie des navires. C’était une noble assemblée des plus beaux et des plus rapides, chacun portant à l’étrave l’emblème sculpté de son nom, comme dans une galerie de moulages : figures de femmes à couronnes murales, de femmes aux robes flottantes, avec des filets dorés sur les cheveux, ou des écharpes autour des seins, et qui arrondissaient les bras comme pour montrer la route ; têtes d’hommes, nues ou casquées ; effigies de guerriers,- de rois, d’hommes d’État, de lords et de princesses, tout blancs de la tête aux pieds, avec çà et là, la sombre figure enturbannée, surchargée de couleurs, de quelque sultan ou de quelque héros oriental ; tous penchés en avant sous l’inclinaison de puissants beauprés, comme s’ils voulaient prendre leur élan pour une autre course de quatre mille lieues.

C’étaient les magnifiques figures de proue des plus beaux navires du monde. Mais à quoi bon – si ce n’est par amour pour l’existence que ces effigies, dans leur errante impassibilité, ont menée avec nous – tenter de reproduire avec des mots une impression dont la fidélité ne trouverait ni critique ni juge, puisqu’une semblable exposition de l’art de la construction navale et de la sculpture de proue, telle qu’on pouvait la voir d’un bout de l’année à l’autre dans cette galerie en plein air de New South Dock, aucun œil humain ne la reverra plus.

Toute cette patiente et pâle compagnie de reines et de princesses, de rois et de guerriers, de femmes allégoriques, d’héroïnes et d’hommes d’État, de dieux païens, couronnées, casqués ou nu-têtes, a cessé de courir les mers, après avoir étendu jusqu’au dernier moment, au-dessus de l’écume bouillonnante, ses beaux bras arrondis, brandi ses lances, ses épées, ses boucliers, ses tridents, infatigablement, dans l’élan de la même attitude. Et rien n’en subsiste plus, sinon, peut-être comme un écho dans la mémoire de quelques hommes, le son de leurs noms, depuis longtemps disparus de la première page des grands journaux de Londres, des imposantes affiches des gares et des portes des compagnies de navigation, de l’esprit des marins, des maîtres de port, des pilotes et des équipages des remorqueurs, des voix rudes qui hèlent en mer et des signaux échangés entre navires, qui se croisent et se séparent sur la libre immensité de l’océan.

[…] Malgré tout ce qu’on a dit de l’amour que certains – à terre – ont fait profession d’éprouver pour elle, malgré toutes les louanges dont elle a été l’objet en prose comme en vers, la mer n’a jamais été l’amie de l’homme. Tout au plus s’est-elle faite la complice de l’inquiétude humaine, a-t-elle joué le rôle d’un dangereux facteur de vastes ambitions. Incapable de fidélité, à la manière de la bonne terre, envers quelque race que ce soit, indifférente au courage, au labeur, à l’esprit de sacrifice, ne reconnaissant aucun dessein de domination, la mer n’a jamais embrassé la cause de ses maîtres comme ces terres où les nations victorieuses de l’humanité se sont implantées, y balançant leurs berceaux, y dressant leurs pierres tombales. Celui – homme ou peuple – qui, confiant dans l’amitié de la mer, néglige la force et l’adresse de sa main droite est un insensé.

Comme s’il passait, dans sa grandeur et sa puissance, les communes vertus, l’océan n’a ni compassion, ni foi, ni loi, ni mémoire. Son humeur changeante ne peut être maintenue fidèle aux desseins des hommes qu’au prix d’une indomptable résolution et d’une incessante vigilance, armée et jalouse, dans laquelle, peut-être, il est toujours entré plus de haine que d’amour. Odi et amo, telle est probablement la profession de foi de ceux qui, consciemment ou aveuglément, ont voué leur existence à la séduction de la mer. Toutes les tempétueuses passions des premiers jours de l’humanité, l’amour de la rapine et l’amour de la gloire, l’amour de l’aventure et l’amour du danger, et aussi le grand amour de l’inconnu et des vastes rêves de domination et de pouvoir ont passé, comme des images au reflet d’un miroir, sans laisser aucune trace sur la face mystérieuse de la mer. Impénétrable et cruelle, la mer n’a rien donné d’elle-même à ceux qui prétendaient à ses précaires faveurs. Au contraire de la terre, on ne peut la subjuguer à force de patience et de labeur. En dépit de toute sa séduction qui a conduit tant d’hommes à une mort violente, son immensité n’a jamais connu cet amour qu’on a voué aux montagnes, aux plaines et jusqu’aux déserts même. Je soupçonne en vérité, que, mis à part les protestations et les tributs des écrivains qui, si j’ose dire, ne se soucient guère au monde que du rythme de leurs vers ou de la cadence de leur phrase, l’amour de la mer, si volontiers professé par des hommes et des nations, est un sentiment complexe où l’orgueil entre pour beaucoup, la nécessité pour une bonne part, et l’amour des navires – ces infatigables serviteurs de nos espoirs et de notre propre estime – pour la part la meilleure et la plus sincère.

Joseph Conrad         Le Miroir de la mer 1906

La grande guerre qui arrive va donc accélérer cette triste bascule du monde de la mer qu’est l’irrémédiable déclin des grands voiliers… tout ce vent qu’on laisse perdre… Cette mutation a son pendant sur le plancher des vaches avec la disparition  du seul grand moyen de locomotion, la grande conquête de l’homme, qui remonte à l’antiquité : le cheval. C’est bien sûr d’abord la guerre qui va les tuer par centaines de milliers, mais aussi les mutations dans le monde du transport terrestre, avec le train, puis les voitures et les camions. Qu’on y songe : le Paris des années 1880 logeait 80 000 chevaux, 75 000 encore en 1910, qui assuraient la totalité des transports nécessaires : humains – les équipages, les omnibus hippomobiles -, nourriture, matériaux, évacuation des détritus etc… Il fallait aussi approvisionner la capitale en fourrage pour nourrir tout ce monde ! et le crottin – le meilleur engrais qui soit –  qui faisait le bonheur des jardiniers ; qu’est-ce qu’ils ont du être malheureux, quand, à la sortie de la guerre, il leur a fallu trouver un autre engrais ! les légumes ne pouvaient plus être aussi beaux, aussi charnus. Le NPK ne remplacera jamais un bon crottin ! En tablant sur l’hypothèse (basse) de 30 kg produits par jour par cheval, cela donne une production de 2 400 tonnes par jour ! de quoi nourrir grassement des hectares et des hectares de terre de potager !

Mais qui donc a travaillé sérieusement sur le sujet ? Imagine-t-on un diplôme de fin d’études : De l’influence de la disparition progressive à la fin du XIX° siècle, début XX° du crottin de cheval sur la qualité des fruits et légumes proposés sur les marchés parisiens. Certes, il y aurait eu du monde lors de la soutenance, mais encore aurait-il fallu que le sujet ait été accepté par un maître de thèse : Voyons, voyons, s’il vous plaît, mon garçon, [ou mademoiselle] un peu de sérieux, s’il vous plaît. Vous êtes à l’Université, que diable, et non au cirque ou au cabaret !

29 05 1913                 Serge Diaghilev donne au Théâtre des Champs Élysées le Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky, et c’est à nouveau le scandale… chahut épouvantable, brouhaha indigné du public, confusion des danseurs qui n’entendant plus l’orchestre, tâchent de suivre les indications que leur crie Nijinsky depuis les coulisses… excellent pour la renommée, tout ça... Il y a presque un siècle que Paris ne s’était offert une grande bataille littéraire, celle d’Hernani remonte à 1830, les nuages s’accumulent à l’horizon… c’est le moment ou jamais. L’œuvre ne restera pas dix jours à l’affiche, mais, en un soir, les traditions avaient volé en éclat. Bien sur, il y a les pour, il y a les contre, et tout cela met en émoi le tout cultureux pendant de nombreuses semaines, avec, toujours au cœur de la polémique, Nijinsky, le chorégraphe surdoué de la danse. On pourra lire dans la Presse Le Massacre du Printemps et autres délicates appréciations.

Ce fut comme si la salle avait été secouée par un tremblement de terre, elle semblait vaciller dans le tumulte.

Valentine Hugo

Le scandale de la composition de Stravinski marque un tournant historique, l’avènement d’une nouvelle ère musicale, balayant l’académisme et le ronron ambiants. Le mot mi-admiratif, mi-narquois de Debussy a fait fortune : De la musique de sauvage avec tout le confort moderne. Musique de sauvage comme, à la même époque Les demoiselles d’Avignon, de Picasso, La femme au chapeau, de Matisse, sont de la peinture de sauvage. Fatiguée des tourments égotistes du romantisme, lassé des alanguissements morbides du symbolisme, l’Europe semble vouloir se régénérer en puisant une force brute, une vigueur vierge dans l’art primitif. Recette aussi salutaire qu’efficace. Fleuron permanent des programmes symphoniques, le Sacre du Printemps témoigne d’une vitalité intacte…

Gilles Macassar Télérama 3307 1° au 7 juin 2013

J’ignore si Le Sacre du Printemps est un chef d’œuvre ; et le public l’ignore aussi. Mais enfin, c’est ce même public qui a raillé et sifflé Tannhaüser. Comment ce souvenir et quelques autres pareils ne lui imposent-ils pas un peu de retenue ?

Pierre Lalo Le Temps

Quelques mois plus tard, Vaslav Nijinski, va partir avec la troupe pour une tournée en Amérique du Sud, Diaghilev restant à Paris ; sur le paquebot, il rencontre une admiratrice, Romala de Pulsky, qu’il va épouser à Buenos Aires et faire engager dans la troupe ; colère noire de Diaghilev, qui chasse Nijinsky et sa belle des Ballets Russes ; Nijinsky ne s’en remettra pas, montera quelques spectacles à Londres et 6 ans plus tard, sombrera dans la folie, plus savamment, une schizophrénie catatonique aiguë.

Karel Van Wijnendaele, fondateur du journal sportif Sportwereld, organise le Premier Tour des Flandres : c’est du vélo et c’est le Belge Paul Deman qui l’emporte : En 1913, le Tour des Flandres était une petite course misérable, mais elle est devenue un titan.

Le premier Tour des Flandres faisait vraiment le Tour des Flandres, l’occidentale et l’orientale, 324 kilomètres de Gand à Gand via les villes principales de ces deux provinces du royaume, et un passage le long de la mer du Nord. A l’époque, on ne grimpait pas un seul mont. Aujourd’hui, après une longue ligne droite de Bruges à Courtrai, le peloton met le cap à l’est, vers les Ardennes flamandes, où la Belgique est tout sauf un plat pays.

Dans un losange de 60 km de large sur 40  km de haut, que les coureurs vont arpenter dans tous les sens, se nichent les véritables vedettes de l’épreuve : les monts des Flandres, collines culminant rarement au-dessus de 100 mètres, et pourtant si redoutables :

Elles demeurent couchées comme des chiens dormant tranquillement mais dont les dents séveillent dès quelles aperçoivent la chair d’un mollet.

Willie Verhegghe

En 1976, on intégrera dans la course le Koppenberg : des pentes à 22 % par endroits : ça va faire une bronca : cette année-là, seuls quatre coureurs étaient parvenus au sommet sur leur vélo. Le reste du peloton, y compris Eddy Merckx, avait dû mettre pied à terre.

Il suffit qu’un coureur patine ou déraille pour bloquer tout le peloton derrière lui. Quand on est à l’arrêt, c’est impossible de repartir sur de tels pourcentages. Il faut toujours être à l’avant de la course, parce que certains coureurs font exprès de tomber pour bloquer les autres et permettre à leur leader de prendre de l’avance.   Freddy Maertens. Yoann Offredo assure que cette technique nest plus vraiment utilisée aujourd’hui.

En 1987, alors qu’il est en tête, mais quasiment à l’arrêt dans la pente vertigineuse, le Danois Jesper Skibby perd l’équilibre et chute sur les pavés, juste devant la voiture du directeur de course. La route, trop étroite, ne permet pas de faire un écart : la voiture va tout droit, écrase le vélo de Skibby, et manque de faire de même avec ses pieds.

On est en droit de ne pas aimer : c’est le cas de Bernard Hinault, le Blaireau, déjà fâché avec Paris-Roubaix une belle cochonnerie, dit-il, alors pour ce qui est du Tour des Flandres, c’était une espèce de cirque, où il y avait un manque de sécurité. Quand la voiture de lorganisateur roule sur le vélo dun coureur qui est tombé, pardon, mais cest pas tout à fait logique.

Jugé trop dangereux, le Koppenberg fut d’abord rayé de la carte pendant vingt-cinq ans, puis, tel les mauvais et néanmoins brillants élèves, finira par être réintégré.

En 2013, les coureurs seront encouragés par quelque 800 000 spectateurs, et 2  millions devant leur télévision – dans un pays de 11 millions d’habitants.  Aujourd’hui, assure Marc Madiot, il y a plus d’engouement populaire et d’euphorie autour du Tour des Flandres que de Paris-Roubaix, faut être honnête. Le peuple des Flandres a su magnifier cet événement.

La spécificité du Tour des Flandres, c’est d’abord son parcours. Pendant des heures, le peloton arpente un dédale de routes étroites à côté desquelles celles du Tour de France ressemblent à des autoroutes. Surtout, il affronte des pavés qui feraient moins mal que ceux de Paris-Roubaix s’ils ne coiffaient pas des pentes à 20 % – pour rappel, l’enfer du Nord, lui, est plat de bout en bout.

Le parcours est complètement atypique, propice aux chutes, aux crevaisons, à tous les retournements de situation. […]       Cest une souffrance permanente, il y a sûrement un peu de sadomasochisme. Mais je préfère gagner un seul Tour des Flandres que dix étapes du Tour de France.

[…]                 Sur ces routes des Flandres, on dirait que le temps s’est arrêté dans les années 1970, les spectateurs sont les mêmes. Tas l’impression dêtre dans un épisode de Strip-tease, mais je dis pas du tout ça de manière péjorative, au contraire, je dis ça avec beaucoup damour et de respect pour le peuple belge et les gens du Nord, cest vraiment quelque chose de magique. Sur ces routes-là, tu vois dans les yeux des gens quils ont du respect pour les sportifs, cest particulier. Et tout devient beau. Les petites routes, les virages, la poussière.

Yoann Offredo

Le Tour des Flandres au printemps et le Tour de France en été ne s’offrent pas au même type de coureurs – en plus d’un siècle, seuls Louison Bobet et Eddy Merckx ont remporté les deux épreuves. Fabian Cancellara [alias Spartacus, déjà vainqueur en 2010 et 2013 et encore en 2014] ne gagnera jamais le Tour de France, et Chris Froome ne gagnera jamais le Tour des Flandres ou Paris-Roubaix, terrains de jeu réservés aux flahutes : un flahute estime que le Tour de France nest quune succession de longues promenades dentraînement. La pluie battante, le froid, des routes traîtresses, des récompenses équivalant à largent de poche dun enfant de 8 ans  : pour un flahute, une vraie course, cest ça.

Dernier Français à avoir triomphé dans les Flandres, en 1992, Jacky Durand avait été arrêté pour excès de vitesse, quelques années plus tard, par des policiers belges. Quand ils ont vu ma carte d’identité, ils ont dit : Ah, Jacky Durand, vous avez gagné le Tour des Flandres en nonante-deux. Et ils m’ont laissé passer.

Les prairies et les villages s’éveillent avec la saveur dun tableau de Brueghel.  Motos et bicyclettes slaloment à travers les arbres et les vaches ; les paysans, sous leurs casquettes, guettent la lueur que pose la sueur sur leurs chairs. Ici, penses-tu, le Christ n’est jamais passé, ici, le temps s’est arrêté avec les aiguilles dune horloge morte sur un clocher oublié de Dieu.

Willie Verhegghe                 Le Tour des Flandres 1996.

30 05 1913                 À Londres, signature des préliminaires de paix entre Serbie, Bulgarie, Monténégro, Grèce et d’autre part la Turquie, qui perd tous ses territoires d’Europe, sauf Constantinople et les rives du Bosphore, de la mer de Marmara et des Dardanelles : Salonique, l’Albanie, l’Épire, la Macédoine et presque toute la Thrace.

Très vite les alliés d’hier vont devenir ennemis, incapables de s’entendre sur le partage des dépouilles du vaincu : le 30 juin la Bulgarie attaquera ses anciens alliés ; à l’issue d’une bataille de huit jours – 1° au 8 juillet – sur les rives de la Brégalnitsa, Serbes et Grecs l’emportent sur la Bulgarie ; les combats ont été sanglants : 20 000 Serbes tués sur les 170 000 engagés, 30 000 Bulgares sur les 130 000. La Roumanie entre alors en guerre aux cotés des Serbes et des Grecs, et progresse vers Sofia sans rencontrer de résistance, tandis que les Turcs parviennent à reprendre Andrinople.

Je veux simplement dire en toute sincérité ce que j’ai vu, de mes yeux vu, dans le désert que les Bulgares ont fait de la Thrace. Oh ! combien cela dépasse en abomination tout ce que l’on m’avait conté, tout ce que j’imaginais ! Avec quelle rage ont-ils donc travaillé, les libérateurs chrétiens, pour accomplir en quelques mois une destruction pareille !

Un désert, disais-je, et le plus tragique des déserts, parce qu’on sait que, la veille encore, c’était une province heureuse et que la terre est toute pleine de paysans fraîchement tués. Plus rien. Dans l’automobile militaire, qui m’emporte à toute vitesse, j’ai pu faire des lieues sans apercevoir une créature humaine. Çà et là des carcasses de bêtes, des compagnies de corbeaux. De loin en loin des amas de pierres, des enchevêtrements de petits murs en ruine : c’est ce qui reste des villages. Si l’on s’approche parfois, une figure craintive, contractée de douleur, surgit des décombres – quelque rescapé des grands massacres qui s’abrite sous un toit de branches dans ce qui fut sa maison

De ces villages fantômes je détaillerai un quelconque : Haousa, par exemple, où je me suis arrêté une demi heure, mais il y en a des centaines et des milliers d’autres où l’horreur est pareille.

Donc Haousa, prenons celui-ci au hasard. Plus que des pans des murs, des ruines, des débris. Voici la mosquée : de loin, elle semblait moins détruite que tant d’autres, sans doute faute de temps pour la mieux saccager. En dedans quelques blessés, quelques malades aux figures terreuses gisent sur des loques. On a brisé à coups de masse les fines sculptures en marbre blanc des fenêtres et du mihrab, et ce sont les prisonniers, les blessés turcs, qui ont été condamnés à faire eux-mêmes la besogne sacrilège, tandis que les Bulgares les harcelaient à coups de baïonnette. Il faut monter au minaret pour voir le plus immonde : les Bulgares y venaient tous les jours pour faire de là-haut leurs ordures sur la coupole qui en est ignoblement souillée. Autour, c’est le cimetière ; on a brisé toutes les stèles, on a mis à découvert des morts et on s’est amusé à faire des ordures sur leurs ossements disloqués. Voici le puits du village ; il en sort une sinistre odeur ; on y a jeté les corps des femmes et des enfants violés par les soldats et, par dessus, pour les faire plonger, on a entassé les stèles arrachées aux tombes.

Sur un peu plus d’un millier d’habitants, il en reste une quarantaine échappés au massacre. Quelqu’un leur a dit mon nom, et ils accourent autour de moi, surgissant de derrière les ruines comme des spectres. Pauvres et braves gens ! Comment se peut-il que, même dans ce village perdu, ils sachent que j’ai essayé de crier la vérité à l’Europe dite Chrétienne ? Mais oui, ils savent tous et viennent me serrer la main. El puis ils me content leur martyre. L’un dit : Je n’ai plus ni femme, ni enfants, ni maison, ni troupeau. Pourquoi ne suis-je pas mort ? Un autre, un vieillard courbé, dit : Moi, j’avais une petite-fille de dix ans qui était ma joie. Quatre soldats bulgares sont entrés pour la violer ; ils m’ont aux trois quarts tué à coups de poing parce que je voulais la défendre. Quand j’ai repris connaissance, elle n’y était plus. Où est-elle, sa petite-fille? Dans le puits, sans doute, à pourrir avec les autres sous les marbres brisés.

Tout le long de la grande route qui traverse ces infinies solitudes désolées, il y a un continuel défilé de soldats, de fourgons d’artillerie, de canons sur des chariots, de cavaliers kurdes ou bédouins, de chameaux chargés de vivres. On arrive de toutes parts à marches forcées, même du fond de l’Asie, au secours d’Andrinople qui a échappé une première fois par miracle, mais où l’Europe s’obstine à vouloir, contre tout sentiment humain, ramener les grossiers massacreurs qui n’y laisseront pierre sur pierre et qui en feront un charnier.

Andrinople ! Le soir, après la longue promenade funèbre, elle réapparaît à l’horizon au-dessus d’une verte ceinture d’arbres. Couronnée de ses minarets et de ses dômes, elle est encore merveilleuse. Mais peut-être, hélas ! ses jours sont comptés. Dans ses rues pavoisées, c’est la joie, l’imprévoyante joie de s’éveiller enfin du plus horrible des cauchemars. On sait par quel miracle Andrinople fut sauvée. Les Bulgares, sentant revenir les Turcs, avaient tout préparé pour la tuerie finale. Eux devaient massacrer les musulmans, tandis que les Arméniens armés par leurs soins étaient sommés de massacrer les Grecs. La répartition du travail était faite. De plus, des canons avaient été braqués sur la belle mosquée souveraine, la mosquée de Sélim II, [chef d’œuvre du plus célèbre architecte ottoman, Sinan] pour l’anéantir. Et cette dernière nuit de l’occupation bulgare fut particulièrement terrible : c’est celle où l’on jeta dans la rivière des Grecs attachés quatre par quatre. Le seul rescapé de la noyade me l’a contée en détails à faire frémir […]

Cette dernière nuit donc, on tua, on pilla, on viola un peu partout. Exemple entre mille : dans une maison que je connais, où habitaient la veuve d’un officier turc et ses deux jeunes filles, une bande de soldats bulgares, entrés par effraction, restèrent jusqu’au matin, et les voisins entendirent toute la nuit les cris déchirants de ces trois femmes contre lesquelles les brutes s’acharnaient. On s’occupa aussi d’entasser le pillage dans des wagons qui devaient partir à l’aube. Et quel lamentable pillage, jusqu’aux meubles et aux matelas des plus pauvres gens, tout ce qui était tombé sous leurs mains forcenées !

Mais à l’aube, Dieu merci ! parurent ceux que l’on n’attendait pas encore. Une clameur de délivrance s’épandit dans toute la ville : Les Turcs, les Turcs arrivent ! On ne comptait sur eux que le lendemain matin. Et les Bulgares se croyaient si sûrs de la nuit suivante pour tout ensanglanter ! Par quel prodige ces trouble-fête avaient-ils pu parcourir quatre-vingts kilomètres en vingt-quatre heures ? Enfin ils étaient là. Andrinople se sentait sauvée, au moins pour un temps. Et musulmans, Grecs et juifs tremblaient de joie, pleuraient de joie. Avant de s’en aller, les Bulgares prirent le temps de jeter dans des puits quelques derniers prisonniers de guerre. Ensuite, fuyant en déroute, ils se retournèrent pour capturer un jeune officier turc, Rechid Bey, fils du grand Fuad, qui s’était lancé trop près de leurs talons. Ils lui arrachèrent les deux yeux des orbites, lui coupèrent les deux bras, et puis disparurent. Et ce fut leur dernier crime, au moins pour cette fois.

Pauvre Andrinople que j’ai vue en fête, toute pavoisée, toute illuminée le soir en l’honneur du Ramazan – peut-être de son dernier Ramazan ! Derrière cette joie du peuple dans les rues persistait le souvenir des atrocités de la veille. Dans les quartiers turcs, on m’a montré partout des mosquées démolies, des portes, des fenêtres défoncées par les pilleurs ou les satyres. On m’a fait visiter l’île d’angoisse, cette île du fleuve où quatre à cinq mille prisonniers de guerre turcs furent entassés pour y mourir de faim. Là j’ai vu les arbres jusqu’à hauteur d’homme dénudés et blancs ; dépouillés de leur écorce que les affamés dévoraient. On sait qu’au bout de quinze jours de cette torture les Bulgares vinrent égorger ceux qui s’obstinaient à vivre.

Si je n’avais recueilli que des témoignages turcs, je risquerais d’être taxé d’exagération .Mais les plus accablants, ce sont les Grecs et les Juifs qui me les ont fournis. Le métropolite grec, que je suis allé visiter dans son vieux palais épiscopal, m’a conté en m’autorisant à l’écrire comment lui parla le général bulgare qui l’avait mandé brutalement : Est-ce que vous aimez les Turcs, vous ? Oui, parce que durant quatre siècles ils nous ont permis de vivre heureux. C’est bon, je vais vous faire exécuter. – Alors tuez-moi tout de suite. – Non, un peu plus tard, quand ça me plaira. Sortez. Et, dans une salle voisine, les aides de camp parlaient de même à tous les notables grecs convoqués. Mais l’arrivée foudroyante des Turcs les sauva tous. C’est pendant un iftar, dîner de Ramazan, offert par le vali dans son palais dévasté, que j’ai pu juger surtout de l’entente fraternelle entre les musulmans et les autres communautés religieuses d’Andrinople. Parmi des généraux, des officiers de tout grade, le grand rabbin des juifs était attablé entre deux hodjas à turban ; ailleurs, le métropolite grec causait en souriant avec son voisin de gauche, le chef des derviches. Hélas ! sur cette joie de la délivrance qui les unissait tous, pesait l’angoisse des lendemains. L’Europe, l’Europe, que ferait-elle ? qu’exigerait-elle ? On avait confiance pourtant, confiance en les cœurs français, en les cœurs Anglais, et peut-être, malgré tout, en les cœurs russes. A la fin du repas, la belle voix d’un muezzin emplit le palais. Par les fenêtres ouvertes on voyait resplendir la pleine lune et monter dans le ciel les flèches aiguës des minarets illuminés en féerie pour le Ramazan.

C’était l’heure de la prière du soir, et je me rendis avec le vali et sa suite à la mosquée merveilleuse de Sélim, où déjà des milliers d’hommes se prosternaient. Et, ce soir-là, les hodjas chantèrent comme en délire. Leurs belles voix claires semblaient planer vers le haut de la coupole sonore, tandis que les innombrables voix assourdies et graves des fidèles agenouillés accompagnaient comme un grondement souterrain. Jamais dans aucune mosquée je n’avais entendu pareille exaltation de prière, prière d’actions de grâces en même temps que de supplication et de terreur. Hélas ! dans quelques jours, si l’Europe ramène ici les Bulgares, que seront devenus tous ces hommes qui implorent, que seront devenues ces belles mosquées que les croyants emplissent de leurs psalmodies ardentes ? Après ce que les barbares ont fait une première fois et n’ont pas eu le temps d’achever, on devine ce que sera leur retour, quand ils auront en plus la rage folle d’avoir été chassés.

L’heure est infiniment grave… Et cependant j’espère encore. L’inqualifiable crime de livrer ces beaux sanctuaires aux destructeurs sans merci, surtout de condamner cette population à la torture et à l’horrible mort, l’Europe avertie hésitera à le commettre, ne fût-ce que pour ne pas creuser entre le monde chrétien et le monde musulman un abîme de haine.

Je disais que les Turcs espéraient même en les cœurs russes. Eh bien, moi aussi. Je crois que les Russes s’égarent, qu’ils sont abusés, qu’ils ne savent pas. Quand ils sauront toute la monstrueuse vérité, ils comprendront que se solidariser avec ce petit peuple fourbe et féroce, opprobre de la grande famille slave, ce serait maculer leur histoire d’une indélébile souillure.

P. S.               – On reproche aux Turcs de s’avancer au-delà des limites qu’ils s’étaient fixées eux-mêmes. J’en ai parlé à leurs officiers qui m’ont dit : Mais nous ne voulons pas nous y établir. Seulement quand des femmes affolées, tant grecques que musulmanes, viennent nous crier : Tuez-nous ou délivrez-nous des Bulgares! comment ne pas venir à leur secours ? Sait-on en Europe qu’à Dédéagatch , une ville que la diplomatie concède à Ferdinand de Cobourg, les Turcs et les Grecs ont fait serment d’émigrer ensemble en Asie avant l’arrivée des Bulgares, et qu’ils préparent des radeaux pour leur fuite ? Et enfin je viens de recevoir d’une petite ville de Thrace une dépêche ainsi conçue : Vous supplions de faire tout au monde pour que nous ne tombions pas aux mains des monstres bulgares. Signé : Une centaine de Grecs.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Edirne

DERNIERS TÉMOIGNAGES

Dans ma belle maison d’un jour, qui fut celle du général bulgare et d’où récemment encore émanait tant de terreur, je reçois, comme si j’étais un justicier, d’accablants témoignages. Ceux des Turcs, on pourrait les croire exagérés. Je ne parlerai que de ceux des chrétiens et des juifs, et ne citerai en entier que celui-ci, parce qu’il n’a encore paru nulle part. Il est d’un Grec nommé Pandelli, le seul rescapé de la fameuse noyade dans la Maritza :

En rentrant le soir de mon travail, je vis mon quartier envahi par des soldats bulgares. Chez moi, un sergent venait de donner l’ordre à ma femme de lui livrer tout ce que nous possédions, et mes petits enfants (j’en ai cinq) pleuraient à chaudes larmes. Dans les maisons voisines, d’autres soldats opéraient de même et, peu à peu, notre linge, nos objets précieux, s’entassaient dans la rue, devant un officier qui faisait les cent pas. Quand, enfin, les pilleurs eurent constaté que nos logis étaient vides, ils nous emmenèrent, nous les hommes, à la gare, sous prétexte de nous faire interroger par un capitaine. Voici à peu près quel fut l’interrogatoire de chacun de nous : Tu es grec, toi ? Donc tu es voleur (sic). File ! Par-là-dessus, deux soufflets et on nous conduisait l’un après l’autre dans une cave obscure où, poussés brutalement, nous descendions la tête la première.

Là, nous restâmes enfermés jusqu’à une heure du matin. Alors parut un homme qui dit tout d’abord : Oh ! mais, c’est qu’il y en a beaucoup ! Il tenait une lanterne ; c’était un Arménien dAndrinople nommé Arapian, que nous connaissions tous, et notre surprise fut grande de le voir déguisé en soldat bulgare : On ne vous veut pas de mal, nous dit-il, mais seulement vous emmener ailleurs. Montez ! Au sortir de la cave, on nous mit en marche deux par deux, entre une double haie de soldats qui nous bourraient de coups de crosse. Pendant le trajet, qui fut long, Arapian s’approcha de ceux qu’il connaissait le mieux pour leur souffler à l’oreille : Si vous avez de l’argent en poche, confiez-le-moi, ce sera plus sûr. Mon voisin lui confia 15 livres (environ 300 francs). Je répondis, moi, que je n’avais que 4 ou 5 piastres (environ 1 franc). Ça ne fait rien, dit-il, inutile de laisser ça aux Bulgares ; donne-le-moi tout de même, puisque je te le rendrai demain matin. Cependant les coups de crosse pleuvaient plus fort sur nos têtes et nous n’avancions plus qu’avec des cris de douleur, à moitié assommés. À un tournant, d’autres Bulgares, endormis dans l’herbe, se réveillèrent pour demander à leurs camarades: Où menez-vous tout ça ?À l’eau !… On s’arrêta au bord de la rivière, en un point où la berge était à pic et l’eau profonde. On nous enleva nos ceintures pour s’en servir comme de cordes ; tous, les bras repliés et ligotés le long du corps, nous fûmes attachés quatre par quatre, et on commença de nous précipiter, en se ruant sur nous par derrière. Arapian était avec ceux qui nous poussaient pour nous noyer. Je faisais partie du dernier groupe de quatre. Dans ma chute, je brisai mes liens et je me mis à nager. Mais on me voyait, à cause de la lune, et les coups de feu partirent de différents côtés. Chaque fois, je plongeais de la tête sous l’eau. Cependant, j’allais mourir, quand je pris pied sur la vase, parmi des roseaux qui me cachaient. Dès que la fusillade eut cessé, je gagnai l’autre rive, où j’essayai de prendre ma course, mais je retombai comme évanoui. Au lever du jour, je pus me traîner jusqu’à la maison d’un jardinier grec que je connaissais ; par terreur des représailles bulgares, il me mit dehors. Toujours mouillé et transi de froid, j’allai donc me recacher dans les broussailles.

Mais bientôt des cris de joie se propagèrent de tous côtés : Les Turcs ! Les Turcs arrivent ! On ne les attendait pourtant que le lendemain… Et je vis de loin les Bulgares qui fuyaient dans la campagne. Sauvé enfin, je pris tranquillement une voiture pour rentrer chez moi.

Là, je fus assailli par les veuves, les enfants des quarante-quatre autres, les ligotés au fond de la rivière. On les a emmenés pour les interroger, répondis-je. Ne vous inquiétez pas, ils vont revenir. Le courage me manquait, et ce n’est que le soir que je me décidai à dire la vérité.

Vous savez comment ensuite on les repêcha, méconnaissables avec leurs figures toutes boursouflées par les coups de crosse.

Des Français viennent me conter les départs de ces détachements de prisonniers turcs, que les Bulgares emmenaient au loin, on ne sait vers quels calvaires. Parce qu’ils ne pouvaient plus se traîner, mourant de faim, on les bourrait de coups de crosse ; ceux qui tombaient tout à fait, on les lardait à la baïonnette et ils râlaient par terre dans la rue. Des médecins viennent me conter les martyres des jeunes filles grecques aux seins tranchés, qu’ils avaient aidées dans leurs agonies, ou bien la mort des toutes petites de huit à dix ans, violées à la file par toute une compagnie de soldats et puis tailladées à la hache. Ensuite m’arrive la lettre d’une grande dame roumaine, me disant que, dans les poches des prisonniers bulgares amenés à Bucarest, on trouvait parfois, en plus d’oreilles enfilées en chapelet, des mains coupées de petits enfants : Vous savez bien que c’est un porte-bonheur, disaient-ils pour s’excuser… Et, enfin, on m’apporte la photographie dûment authentiquée d’un soldat turc ; les Bulgares se sont amusés à lui décortiquer le crâne ; il a encore son nez, un œil et une joue ; partout ailleurs l’os est à nu et bien raclé…

Mais ces documents n’avaient de valeur qu’au début, quand j’étais seul à dénoncer tant de monstruosités ; aujourd’hui tout le monde a témoigné, et c’est même un Slave, un Russe, qui a donné les détails les plus terrifiants, après être d’abord parti tout feu tout flamme pour le camp bulgare. Donc, j’en ai assez entendu, j’en ai assez noté…

Pierre Loti. Suprêmes visions d’Orient. Voyages 1872-1943 Bouquins Robert Laffont 1991

30 05 1913                  À Londres, signature des préliminaires de paix entre Serbie, Bulgarie, Monténégro, Grèce et d’autre part la Turquie, qui perd tous ses territoires d’Europe, sauf Constantinople et les rives du Bosphore, de la mer de Marmara et des Dardanelles : Salonique, l’Albanie, l’Épire, la Macédoine et presque toute la Thrace. Très vite les alliés d’hier vont devenir ennemis, incapables de s’entendre sur le partage des dépouilles du vaincu : le 30 juin la Bulgarie attaquera ses anciens alliés et sera vaincue.

5 07 1913                    Le rallye scout organisé à l’initiative de Baden Powell à Birmingham, réunit Allemands, Austro-Hongrois, Espagnols, Américains, Français, Hollandais, Italiens, Suédois : belle affiche ma foi, pour une veille de guerre ! On a du y entendre des couplets à revendre sur la beauté de cette démonstration de paix entre les peuples.

14 07 1913                   Les familles nombreuses sans ressources recevront de 60 à 90 francs par enfant et par an.

7 08 1913                   La France compte 39 millions d’habitants, l’Allemagne 68. Le service militaire en France est porté à trois ans : c’était la grande affaire sur laquelle s’étaient affrontés les députés, Jaurès s’y opposant farouchement. L’Allemagne avait alors 800 000 soldats quand la France n’en disposait que de 500 000 : cette loi allait permettre de rendre cet écart insignifiant. On a du mal à imaginer aujourd’hui la violence des affrontements que suscita cette affaire : on verra un Charles Péguy écrire dans sa revue Les cahiers de la Quinzaine, avec en toile de fond, une vision toute mystique de la France : La France était, de toute antiquité, par droit de naissance, par droit divin, comme une reine des nations : ce qui en jette un peu plus que le simple titre de fille aînée de l’Eglise.

Je ne dis pas que l’on est forcé de croire que l’on aura la guerre, mais je dis que c’est une folie que de garantir qu’on ne l’aura pas. […] Je suis un bon républicain. Je suis un vieux révolutionnaire. En temps de guerre, il n’y a plus qu’une politique, et c’est la politique de la Convention nationale. Mais il ne faut pas se dissimuler que la politique de la Convention nationale, c’est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix.

Et Barrès, dans les cahiers : Jaurès veut la paix, et il se trouve que c’est la paix allemande, l’acceptation du pangermanisme, car les Allemands ne veulent pas seulement garder l’Alsace-Lorraine, ils veulent s’assurer la vie de leur immense population, ils veulent la domination du monde.

Malheureusement, cet esprit de conquête justifié par une soit disant nécessité d’espace vital existait bel et bien de l’autre coté du Rhin, où l’on ne songeait aussi qu’à augmenter les effectifs de l’armée. Bien sur ce pangermanisme – alldeutsch -, n’était pas partagé par tous les Allemands, mais il représentait bien un courant conséquent  :

Ainsi la lutte est une loi naturelle, et l’instinct de conservation qui nous mène à la bataille se justifie en tant que puissance naturelle. […] Des peuples sains, forts et dans la force de l’âge ne peuvent que se développer. Ils ont, par conséquent, besoin d’un agrandissement à proportion de leur territoire. […] mais comme la Terre est presque partout colonisée, une terre nouvelle ne peut être acquise qu’aux frais des propriétaires, c’est-à-dire par la conquête.

Général Friedrich von Bernhardi             L’Allemagne et la prochaine guerre  6° édition 1913

En cette même année encore, l’inauguration près de Leipzig d’un monument dit de la Bataille des Peuples attira pas moins de 600 000 personnes !

10 08 1913                 Les grandes puissances imposent aux Balkans la paix de Bucarest : la Serbie voit son territoire doublé… La Macédoine est partagée entre la Serbie et la Grèce qui, avec la Roumanie s’en sortent à peu près bien. Pour la Bulgarie, la maigreur des gains – juste la Thrace occidentale, avec un accès à la mer – fût perçue comme une catastrophe nationale. La Dobroudja -rive droite du Danube à son estuaire – est cédée à la Roumanie. Les Turcs ont repris Andrinople et chassent les Bulgares, majoritaires en Thrace.

Pour les pays d’Europe occidentale, cette nouvelle configuration rend nerveuses les chancelleries : la Serbie, slave, est l’alliée des Russes qui s’en sort renforcée, ce qui ne peut qu’agacer profondément les Autrichiens. Se trouvent face à face deux blocs d’alliance : la Triple Entente : France, Russie, Royaume Uni, et la Triple Alliance : Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie. Ce sera le schéma du début de la deuxième guerre mondiale, un an plus tard.

Au lendemain de la seconde guerre des Balkans, les États belligérants sont réduits à la condition de mendiants [qui] cherchent à emprunter de l’argent pour payer leurs dettes et reconstruire leurs forces armées et leurs économies, comme le note le rapport de la fondation Carnegie sur les causes et la conduite des guerres balkaniques. Le coût humain et économique de ce conflit a laissé la Bulgarie exsangue : il y a fait quatre-vingt-treize mille victimes, soit un chiffre plus élevé que l’ensemble des victimes des quatre autres pays coalisés contre elle. Le nouveau gouvernement du Premier ministre libéral Vasil Radoslavov, arrivé au pouvoir à la tête d’une coalition le 17 juillet 1913, fait des demandes de prêts massifs. Vienne est la première capitale à répondre par une modeste avance de trente millions de francs qui ne permet même pas au gouvernement bulgare d’assurer le service de la dette. Malgré l’assurance que Sofia concédera les Dardanelles à perpétuité à la sphère d’influence russe, Saint-Pétersbourg ne semble pas désireux de l’aider. Sazonov est d’avis qu’il ne faut pas accorder d’aide financière à Sofia tant que le gouvernement Radoslavov, qu’il considère hostile à la Russie, restera en place. De toute façon, même si elle le voulait, la Russie ne serait pas capable d’accorder à Sofia les crédits si importants dont elle a besoin. Il est donc crucial pour Saint Petersbourg de faire pression sur la France, qui a toujours accès à de substantielles réserves de capitaux, pour qu’elle s’aligne sur la position russe et n’accorde pas son soutien financier à Sofia.

Les Français ne sont d’ailleurs pas difficiles à convaincre : depuis la guerre des cochons (1906-1909) entre la Serbie et l’Autriche, ils accordent des prêts à Belgrade, non sans arrière-pensées politiques. Car les prêts internationaux sont un instrument traditionnel extrêmement efficace de l’action diplomatique française. André de Panafieu, ambassadeur à Sofia, résume ainsi les relations qui existent entre l’argent et la politique étrangère dans une dépêche du 5 janvier 1914 : Tant que Sofia restera en bons termes avec Vienne, il ne sera pas difficile de trouver des raisons de refuser de lui prêter de l’argent. Mais Sazonov voit clairement le danger qu’il y a à pousser trop loin cette politique. Lorsque le nouvel ambassadeur russe, Alexandre Savinsky, est envoyé à Sofia en janvier 1914, il a pour mission d’empêcher les Bulgares de se rapprocher des puissances germaniques. Le chargé d’affaires russes à Sofia a effectivement envoyé des messages d’alerte : bloquer tout prêt signifiera simplement que les Bulgares finiront par utiliser des fonds allemands pour acheter des armes aux Autrichiens. Sous la pression de ces arguments, relayés avec force par Izvolski, le Quai d’Orsay commence à envisager un prêt à la Bulgarie en février, mais assorti de conditions contraignantes, telles qu’employer ces sommes à acheter des armes et des munitions exclusivement aux industriels français.

Comme on pouvait s’y attendre, ce sont les Allemands qui viennent à la rescousse des Bulgares. Mi-mars, le gouvernement allemand accepte de leur consentir un prêt avec l’aide des banques allemandes. Cette décision ne fait pas partie d’un plan préparé de longue date pour attirer la Bulgarie dans les griffes de la Triple-Alliance. En effet, pendant l’été, les Allemands avaient également proposé des prêts généreux aux Serbes, mais ces derniers, ayant déjà accès à de substantielles lignes de crédit, n’avaient aucunement l’intention d’accepter une offre qui puisse faire douter de la force de leur engagement vis-à-vis de l’Entente. Les Bulgares, eux, sont aux abois. Apprenant que des négociations ont lieu entre Berlin et Sofia, les gouvernements français et russe tentent des efforts de dernière minute pour empêcher la réalisation du prêt. Savinsky fait paraître des articles inspirés dans les journaux bulgares prorusses et demande instamment à Sazonov de relâcher la pression sur Sofia. Au dernier moment, la banque française Périer & Cie, spécialiste des prêts à l’Amérique du Sud et à l’Asie, entre en scène avec une contre-proposition de cinq cents millions de francs à 5 %. L’offre de la banque Périer, certainement proposée à l’instigation des Russes par l’intermédiaire d’Izvolski à Paris, stipule que le prêt est garanti par une caution russe – en cas de défaut, la Russie s’engage à reprendre les obligations de la Bulgarie. Il s’agit de combiner l’octroi d’un crédit très important avec un élément de dépendance politique, afin de renforcer l’influence de l’Entente dans les Balkans. Le plan consiste à persuader les Bulgares d’accepter le prêt dans un premier temps, puis de les convaincre de changer de gouvernement. Mais l’offre de la banque Périer ne sera finalisée que le 16 juin 1914, trop tard pour renverser la situation. La proposition allemande s’impose, après des négociations tortueuses au cours desquelles les Bulgares cherchent à obtenir de meilleures conditions. Le 5 juillet 1914, le Parlement bulgare l’adopte lors d’une séance marquée par de multiples incidents. En fait, la loi n’a été ni examinée, ni discutée, ni même votée. À la fin de la séance, le gouvernement se contente d’annoncer qu’elle a été adoptée par la Chambre, provoquant la fureur des députés de l’opposition qui accusent le gouvernement de vendre le pays et lancent livres et encriers à la tête des ministres. Le Premier ministre Radoslavov sera obligé de brandir un revolver pour les rappeler à l’ordre. Les prêts sont donc devenus de dangereux outils aux mains des blocs d’alliance rivaux. Certes, se servir des crédits internationaux comme d’une arme n’a alors rien de nouveau, mais cet emploi à ce moment précis enferme la Bulgarie dans le camp de la Triple-Alliance, tout comme précédemment la Serbie avait été intégrée au système politique de l’Entente.

Ce qui se déroule dans les Balkans n’est rien moins que le renversement des anciens schémas d’allégeance. Dans le passé, la Russie soutenait Sofia tandis que l’Autriche-Hongrie lorgnait en direction de Belgrade et de Bucarest. En 1914, ce schéma a été inversé. La Roumanie, elle aussi, est entrée dans le processus. Dès le début de l’été 1913, Sazonov avait invité le gouvernement de Bucarest à s’emparer d’un morceau de la Bulgarie en cas de guerre serbo-bulgare. Le temps d’une telle ouverture était venu, car les Roumains critiquaient ce qu’ils considéraient comme un flirt de Vienne avec Sofia. Le roi Carol de Roumanie s’offusquait également de l’opposition de Vienne au traité de Bucarest, qu’il considérait comme un succès diplomatique personnel. Le rapprochement entre Saint-Pétersbourg et Bucarest est officialisé le 14 juin 1914, par la visite du tsar Nicolas II au roi Carol à Constanta sur la côte roumaine de la mer Noire. C’est une rencontre riche en symboles : le seul dignitaire étranger à recevoir une décoration de la main du tsar est l’ambassadeur français en Roumanie, Camille Blondel, qui a été récemment décoré par le roi Petar de Serbie. L’ambassadeur austro-hongrois Ottokar Czernin, également présent aux cérémonies, interprète cette journée comme la consommation publique du réalignement de la Roumanie sur la Triple-Entente.

L’influence politique de l’Autriche-Hongrie dans la péninsule balkanique en est à nouveau dramatiquement diminuée. L’irrédentisme roumain va désormais se reporter de la Bessarabie, où il entre en conflit avec les intérêts russes, à la Transylvanie, où il menace l’intégrité de la monarchie Habsbourg. Bien sûr, il y a des limites à la coopération que la Roumanie est prête à mettre en œuvre avec la Russie. Quand Sazonov demande au Premier ministre et ministre des Affaires étrangères roumain Ion Brâ-tianu quelle serait l’attitude de la Roumanie en cas de conflit armé entre la Russie et l’Autriche-Hongrie si la Russie se trouvait contrainte par les circonstances de déclencher les hostilités, l’homme d’État roumain, visiblement choqué par la question, ne fait qu’une réponse évasive. Poussé dans ses retranchements, il concède que la Roumanie et la Russie ont un intérêt commun à empêcher tout affaiblissement de la Serbie. Il n’en faut pas plus à Sazonov. Le rapprochement entre les deux pays constitue donc un nouveau moyen de pression de la Russie sur l’Autriche, selon un rapport diplomatique français. Mais la caractéristique la plus frappante de cette restructuration de la géopolitique balkanique, c’est sans nul doute la rapidité avec laquelle elle se déroule. Il ne s’agit pas d’un phénomène de longue durée, dont la déconstruction aurait demandé des années, mais plutôt d’un ajustement de court terme à des changements rapides dans l’environnement géopolitique. En novembre 1913, Sazonov dirait à l’ambassadeur belge à Saint-Pétersbourg que le rapprochement austro-bulgare serait sans doute de courte durée, étant l’œuvre d’une faction particulière du Parlement soutenue par le roi Ferdinand, souverain versatile pour qui nous n’avons pas un atome d’estime. Avec le temps, ce nouvel alignement dans les Balkans aurait aussi bien pu céder la place à d’autres ajustements et à de nouveaux systèmes. Ce qui importe ici, c’est que ce schéma particulier ait été en place à l’été 1914.

La Serbie est donc devenue le nouvel avant-poste de la Russie dans les Balkans. Cet état de fait n’est ni inéluctable ni naturel. En 1909, Aehrenthal avait vigoureusement protesté contre la prétention insensée de la Russie de s’ériger en protectrice de la Serbie, même dans des situations où ne se posait aucun problème touchant aux intérêts des grandes puissances. Il n’avait pas tort : la prétention de la Russie à agir en faveur de ses enfants orthodoxes des Balkans n’est rien d’autre que la justification populiste d’une politique destinée à affaiblir l’Autriche-Hongrie, à augmenter la popularité du gouvernement russe et à assurer son hégémonie sur l’arrière-pays balkanique et les détroits turcs. La doctrine du panslavisme est sans nul doute populaire auprès des journaux nationalistes russes, mais n’a pas plus de légitimité en tant que fondement programmatique de l’action politique que le concept hitlérien de Lebensraum. Il ne s’agit pas non plus d’un fondement cohérent, puisque les Bulgares, comme les Serbes, sont des Slaves orthodoxes, alors que les Roumains, quoiqu’orthodoxes, ne sont pas slaves. L’engagement des Russes envers la Serbie est dicté par la logique de l’affrontement entre puissances et non par les énergies diffuses du panslavisme. De plus, il crée une asymétrie dangereuse dans les relations entre les deux grandes puissances balkaniques, car l’Autriche ne possède pas d’avant-poste comparable à la périphérie de l’Empire russe.

Il est difficile de mesurer l’effet galvanisant que le soutien de la Russie a sur le royaume serbe, mais il est indéniable. En février 1914, Pašić revient d’une visite en Russie transporté d’enthousiasme et touché au plus profond de son âme par la faveur que lui a témoignée le tsar :

Dans chaque parole de votre tsar [déclare-t-il à Hartwig], j’ai ressenti la bienveillance particulière de Sa Majesté Impériale envers la Serbie. C’est la récompense précieuse de notre vénération immuable de la Russie, dont nous avons toujours suivi les conseils en matière de politique étrangère. La magnanimité du tsar est également la garantie d’un avenir brillant pour la Serbie qui, sans le soutien moral sans faille de la Russie, serait incapable de surmonter les difficultés que lui crée à chaque pas une monarchie voisine toujours hostile.

Christopher Clark               Les somnambules                   Flammarion 2013

12 08 1913                  Pierre Loti, officier de marine en retraite depuis début 1910, n’est plus astreint au devoir de réserve. Il a mis sa renommée au service de la Turquie et n’a pas mégoté sur les articles dans la presse dans lesquels il affiche son indéfectible soutien à ce pays qu’il connaît et qu’il aime profondément. Cet attachement est pour le moins pathologique : Loti n’aime pas le changement, il le dit on ne peut plus clairement, et donc, bien sur, il n’aime pas le progrès, et la Turquie est un pays qui, jusqu’alors a très peu changé, et il se sent bien dans cette répétitivité des jours, dans cet immobilisme, cette lenteur à laisser entrer le progrès, …à tel point qu’il ne voit rien venir des bouleversements en gestation, il ignore superbement le mouvement des Jeunes Turcs, il ne voit pas que le régime du sultan est à bout de souffle. Il s’offre un énième voyage à Istanbul, où il est reçu, tout comme à Andrinople six jours plus tard, quasiment à l’égal d’un chef d’État ami.

[…] A six heures, le paquebot s’amarre à son poste. Sur le quai, je vois des bannières, des foules, des caisses de plantes vertes et des tapis rangés comme pour faire honneur à un grand personnage, et toute la police est en armes. Pour qui tout ce déploiement ?
–                  Mais je crois que c’est pour vous, tout ça commandant, me dit Osman, mon serviteur fidèle qui m’accompagne en Turquie pour la cinquième fois.
Des délégations montent à bord, des généraux envoyés par le sultan et les princes, des représentants de toutes les corporations, des imams, des derviches, des prêtres d’Arabie. Et c’est bien moi que l’on cherche en effet pour me faire fête.
Des voitures de la cour, sont là, qui m’attendent. Mon Dieu, j’avais été bien loin de prévoir un pareil accueil. Dès que je mets pied à terre, la foule applaudit, les bannières s’agitent. Jusqu’au quai de Top-Hané, où m’attend une mouche du sultan, les soldats, en haie, font le salut militaire et la foule applaudit toujours. Il y a même la confédération des hammals, les braves portefaix de Constantinople ; ils sont tous venus, portant leurs grandes bannières vertes zébrées d’inscriptions blanches, et, avec leurs rudes mains, ils applaudissent  en tonnerre.
Donc, à ce même vieux quai inchangeable où, tant et tant de fois, je m’étais embarqué jadis, comme petit enseigne de vaisseau ignoré de tous, je m’embarque aujourd’hui en triomphe, dans la belle mouche impériale, au milieu des saluts militaires et des acclamations […].

23 09 1913                             Rolland-Garros relie Saint Raphaël à Bizerte aux commandes d’un Morane Saulnier équipé d’un moteur Gnome de 80  cv en 7h33’, 728 km : c’est la première traversée de la Méditerranée en avion. Deux ans plus tôt, il avait pris un record d’altitude avec 3 910 m, le 4 septembre 1911, en décollant de la plage de Cancale aux commandes d’un Blériot XI.

Le nom de Roland Garros est associé au tennis, car Roland Garros avait adhéré au Stade français en 1906, avec le parrainage de son condisciple et athlète d’HEC Émile Lesieur, et c’est ce dernier qui, en 1927, devenu président de la prestigieuse association, exigea fermement que l’on donnât le nom de son ami R. Garros au stade de tennis qu’il fallait construire pour accueillir les épreuves de la coupe Davis ramenée en France par les  Mousquetaires. Dixit le compte-rendu : je ne sortirai pas un sou de mes caisses si on ne donne pas à ce stade le nom de mon ami Garros. 

Wikipedia

______________________________

[1] C’est peut-être bien le seul monument historique de France où il soit interdit de ne pas toucher.

[2] …ensemble de la voilure d’un grand mât.

[3] Et si vous voulez vous retrouver un peu plus longtemps au cœur d’une tempête, lisez donc John Masefield, – 1878 -1967 -, poète anglais, qui a écrit deux récits romancés : La Course au thé et Par les moyens du bord – 1922 -, considérés aujourd’hui comme les meilleurs témoignages sur l’épopée des grands voiliers.


Poster un commentaire

Nom: 
Email: 
URL: 
Commentaires: