28 juin 1914 au 29 août 1914. Attentat à Sarajevo : 1° guerre mondiale. Les gardiennes. 13350
Publié par (l.peltier) le 20 septembre 2008 En savoir plus

28 06 1914                  L’archiduc François Ferdinand, héritier de l’empire austro hongrois, [depuis la mort du prince Rodolphe, fils de François Joseph, – voir au 30 01 1889 -] et son épouse morganatique, Sophie Chotek, duchesse de Hohenberg, passent en voiture dans une rue de Sarajevo : ils sont là pour assister à des manœuvres de l’armée de Bosnie. Morganatique, car déconsidérée par la monarchie autrichienne : elle n’était que comtesse de Bohème : Sophie Chotek von Chotkova und Wognin. Bref… une simple bohémienne pour le grand Chambellan de l’Empire, en charge du mortifère Protocole, le prince de Montenuovo – lui-même petit-fils de Marie-Louise d’Autriche, d’un mariage morganatique, postérieur à sa séparation avec Napoléon !

Personnalité impopulaire, redoutée des Serbes, l’archiduc n’a pas voulu tenir compte des discrets avertissements du gouvernement. Ce que craignent les Serbes, son assassin le dira très bien : en tant que futur souverain [François Joseph a 83 ans], il aurait empêché notre union en mettant en œuvre certaines réformes.

C’est le jour de la Saint Vitus, quand, en 1389, les Ottomans ont battu les Serbes au champ des Corbeaux – Kosovo -. Et c’est donc la première fois que l’on fête la Saint Vitus depuis la fin de la seconde guerre des Balkans, qui a vu la libération du Kosovo. La flamme sacrée du Kosovo, qui a inspiré des générations de Serbes, est devenu un feu ardent. Le Kosovo est libre ! Le Kosovo a été vengé ! titre Pijemont, le journal de La Main Noire

La Main Noire, pour être sure de réussir son coup, a eu la main lourde : pas moins de sept terroristes répartis le long du quai Appel, chacun porteur d’une bombe, accrochée à la ceinture, munie d’un détonateur chimique activé en le décapsulant, ce qui provoque une détonation assez puissante, il reste alors douze secondes pour la lancer. De plus chacun a aussi en poche un pistolet chargé, et un sachet de cyanure pour se suicider. Le premier à voir le cortège à l’approche du pont Cumurija, Muhamed Mehmedbašić, originaire de Sarajevo, est paralysé par la peur et donc ne fait rien. Le second, Nedeljko Čabrinović, de nationalité autrichienne, lance sa bombe contre la voiture, mais le chauffeur l’a vue, et accélère : la bombe rebondit sur l’arrière de la voiture, et explose sous la suivante, blessant plusieurs officiers et quelques passants. Čabrinović prend son cyanure, mais il est éventé, tout juste bon à provoquer de bonnes brûlures d’estomac ; il se jette du quai dans la rivière, mais arrive huit mètres plus bas sur un banc de sable où viennent le cueillir les policiers. L’archiduc décide de poursuivre le programme jusqu’à la mairie et de revenir par l’hôpital voir les blessés.

Les quatre terroristes suivants sont paniqués et donc rendus inopérants. Gravilo Princip a vu Čabrinović encadré par deux policiers et comprend que l’attentat a échoué. L’itinéraire de retour a été modifié mais on a omis d’en informer les chauffeurs : donc le chauffeur de la voiture de François Ferdinand s’engage à un croisement dans une mauvaise direction, s’arrête dès qu’on le lui dit ; mais en 1914, cette voiture – un coupé Graef und Stift – ne dispose pas de marche arrière et c’est donc poussé par des hommes que la voiture recule pour reprendre le bon chemin : tout cela signifie un grand ralentissement. Gravilo Princip est en embuscade et se dit : c’est le moment ou jamais. Il ne prend même pas le temps de désamorcer sa bombe,  et fonce sur le couple pistolet au poing : deux balles à bout portant, une, à travers la portière dans l’artère gastrique de Sophie Chotek, l’autre dans la veine jugulaire de François Ferdinand : la voiture fonce, Sophie s’affaisse sur le côté, la tête sur les genoux de son mari, qui faiblement, l’adjure : Sophie, Sophie, ne meurs pas, reste en vie pour nos enfants. Puis, il perd connaissance et mourra peu de temps après. Gravilo Princip échappe de justesse au lynchage.

La Main Noire n’est pas exactement une société secrète [le secret n’existe pas en Serbie, disait un Autrichien : dès que cinq hommes se réunissent, il y a parmi eux un informateur]. C’est un groupe en marge de l’existence légale qui va gagner du poids au fil des ans, crée par des militaires en 1911 pour redonner à l’armée son pouvoir d’après 1903, et ainsi établir les conditions nécessaires à l’agrandissement de la Serbie, qui doit exister partout où il y a des Serbes. Le pouvoir civil connaissait très bien la Main Noire, et lui laissait accomplir dans l’illégalité ce qu’il ne pouvait faire dans la légalité. On n’est pas très loin de ce qu’a été le SAC pour les années gaullistes de la V° République.

Cet événement est couramment considéré comme la cause de la première guerre mondiale. Il n’est pas inutile de rappeler un peu la toile de fond sur laquelle il s’inscrit.

Globalement, on a deux ensembles d’alliances : l’Entente – Russie Angleterre France – et la Triple Alliance – Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie -. Les pays des Balkans penchaient plutôt vers l’Entente, mais en 1914, c’est en Allemagne que la Bulgarie trouvera l’argent dont elle avait besoin ; l’empire ottoman se tournera de plus en plus franchement vers l’Allemagne, mais quand l’Italie l’avait attaqué en Lybie dès 1911, la Triple Alliance en avait été ébranlée.

Le traité de Bucarest n’a mis fin ni à la rivalité de l’Autriche-Hongrie et de la Russie, ni à celle de l’Allemagne et de la Russie. La ligue balkanique est aidée en sous-main par la Russie, qui a pour allié et favori la Serbie : le traité de Bucarest lui permet de reconstituer une grande nation orthodoxe avec accès sur la mer. Les Autrichiens ne pouvaient l’entendre ainsi et firent ce qu’ils purent pour contrecarrer le projet serbe, d’une part en annexant la Bosnie, d’autre part en créant un état de toutes pièces sur la mer : l’Albanie ; ainsi la Serbie était enclavée.

De l’autre côté, l’Allemagne avait obtenu de la Sublime Porte, la réorganisation de l’armée ottomane, prenant ainsi de fait le contrôle des Dardanelles.

L’assassinat de François Ferdinand va mettre le feu aux poudres, mais les poudres étaient bien là, et n’attendaient qu’une étincelle.

Notre échelle de valeurs a changé. Le fait qu’une Yougoslavie dominée par les Serbes ait émergé comme l’un des États victorieux de la guerre a semblé implicitement cautionner l’acte de l’homme qui a appuyé sur la détente le 28 juin 1914. C’était certainement l’opinion des autorités yougoslaves, qui ont érigé un monument sur les lieux de l’attentat : des empreintes coulées dans le bronze ainsi qu’une plaque célébrant les premiers pas de l’assassin vers la liberté de la Yougoslavie. Dans une Europe où l’idée de nation, encore neuve, semblait pleine de promesses, le nationalisme slave éveillait une sympathie spontanée qui n’avait d’égale que le peu d’empathie ressentie pour l’empire des Habsbourg, cette pesante et lourde communauté multinationale. Les guerres qui ont déchiré la Yougoslavie dans les années 1990 sont venues nous rappeler la dangerosité du nationalisme balkanique. Depuis Srebrenica et le siège de Sarajevo, il est devenu plus difficile de considérer la Serbie comme un objet ou une victime des politiques des grandes puissances, et plus facile de concevoir le nationalisme serbe comme une force historique à part entière. Depuis qu’existe l’Union Européenne, nous sommes enclins à regarder avec davantage d’empathie qu’auparavant – sinon moins de mépris – cette mosaïque impériale que constituait l’Autriche-Hongrie des Habsbourg, à présent disparue.

[…]                 Les questions de culpabilité et de responsabilité dans le déclenchement de la guerre ont envahi cette histoire avant même que les combats ne commencent. Les sources regorgent d’accusations : c’était toujours à l’ennemi que l’on prêtait des intentions agressives et à soi-même des intentions défensives. De plus, le jugement formulé par l’article 231 du traité de Versailles a fait en sorte que la question de la responsabilité de la guerre ne cesse de prédominer. Mettre l’accent sur le comment suggère une approche différente : un parcours des événements qui ne soit pas dicté par la nécessité d’établir un procès-verbal contre tel État ou tels individus, mais dont le but serait d’identifier les décisions qui ont mené à la guerre et de comprendre les raisonnements et les émotions qui les ont sous-tendues. Ce qui ne signifie pas exclure entièrement du débat les questions de responsabilité. Il s’agit davantage de laisser les réponses à la question du pourquoi surgir en quelque sorte des réponses à la question du comment, plutôt que l’inverse.

[…]                 Il n’existait dans aucun pays d’Europe  de gouvernement muni d’une institution qui, en final, emporte la décision, comme les Etats-Unis pourront en avoir avec le National Security Council dans les années 1960 : Grey a-t-il le droit de s’engager vis-à-vis de la France comme il le fait, sans consulter ni le cabinet ni le Parlement ? Ces doutes n’ont jamais été levés, et ils étaient si grands qu’ils l’ont empêché de formuler de manière claire et univoque la nature de ses intentions. La situation est encore plus confuse en France, où l’on ne sait pas clairement de quel lieu –  ministère des Affaires étrangères, cabinet ou présidence du Conseil – émanent les initiatives. Son autorité naturelle et sa détermination n’ont pas évité à Poincaré de devoir repousser des tentatives de l’exclure du processus de décision au printemps 1914. En Autriche-Hongrie, et dans une moindre mesure en Russie, le pouvoir de décision en matière de politique étrangère circule au sein de l’appareil politique, se concentrant en différents points du système en fonction des personnalités qui parviennent à former autour d’eux les coalitions les plus efficaces et les plus déterminées. Dans ces deux empires, tout comme en Allemagne, la présence d’un souverain au sommet de la hiérarchie, loin de clarifier la situation, ne fait que rendre plus indéchiffrable les relations de pouvoir au sein du système.

Jules Cambon, ambassadeur de France à Berlin, écrivait de Guillaume II : C’est une chose singulière de voir combien cet homme, si imprévu, si primesautier et si impulsif en paroles, est plein de cautèle et de patience dans l’action. Eulenburg, conseiller influent du Kaiser, disait à peu près la même chose : Il semble que sa Majesté recommande de nouvelles actions, mais je ne prends pas les choses trop au sérieux. J’ai vu de si nombreux projets surgir puis disparaître.

[…]                 Où que nous jetions le regard dans cette Europe de l’avant-guerre, nous rencontrons une légèreté désinvolte. En ce sens, les protagonistes de 1914 étaient des somnambules qui regardaient sans voir, hantés par leurs songes mais aveugles à la réalité des horreurs qu’ils étaient sur le point de faire naître dans le monde.

Christopher Clark    Les Somnambules      Flammarion    2013

15 07 1914             Instauration de l’impôt sur le revenu : Joseph Caillaux bataillait depuis 7 ans pour cela, Clemenceau s’en était fait aussi l’ardent avocat : il a fallu l’urgence de la préparation de la guerre pour lever les obstructions du Sénat, mais l’application sera reportée à mars 1916. Mais les ressources nationales ne suffiront pas pour répondre aux besoins de la guerre et la France sollicitera vite un prêt auprès de la Banque américaine Morgan. Refusé dans un premier temps par le secrétaire d’État Bryan au nom de la neutralité, le changement se fera rapidement devant le risque d’arrêt des exportations américaines. Pour parer au mieux le trou causé dans la main d’œuvre par la mobilisation des hommes, le gouvernement fera venir des colonies 200 000 travailleurs coloniaux, dont 49 000 d’Indochine.
16 07 1914                  Sur proposition de Jaurès, le PS préconise la grève générale contre la guerre.

20 07 1914                  À bord du cuirassé La France, Raymond Poincaré, président de la République, André Viviani, président du Conseil, Pierre de Margerie, directeur politique du Quai d’Orsay, arrivent à Cronstadt où ils sont reçus par Nicolas II à bord de son yacht Alexandria, puis à Sarkoye-Selo, au sud de Saint Petersburg : trois jours pour fêter l’anniversaire de l’entente franco-russe ; le voyage ayant été prévu de longue date, il était difficile de le remettre au vu des récents événements et de toutes façons, selon Poincaré, il ne pouvait que renforcer l’entente franco-russe.

Le spectacle est grandiose. Dans une lumière vibrante et argentée, sur des flots de turquoise et d’émeraude, la France, laissant un long sillage derrière elle, avance avec lenteur, puis s’arrête majestueusement. Le formidable cuirassé, qui amène le chef de l’État français, justifie éloquemment son nom : c’est bien la France qui vient vers la Russie. Je sens battre mon cœur.

Maurice Paléologue, ambassadeur de France en Russie. Il avait un penchant marqué pour l’exaltation. Clemenceau les épinglait : Pour être ambassadeur, il ne suffit pas d’être con, il faut aussi être poli.

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21 juillet 1914. Poincaré. L’escadre de la France en rade de Cronstadt

23 07 1914                  Ultimatum de l’Autriche à la Serbie.

Les Autrichiens ont un peu retardé la remise du document de façon à être sur que Raymond Poincaré avait alors quitté Cronstadt à bord de La France. [ce sera fait le 23 au soir]

L’Autriche voulait savoir qui était derrière Gravilo Princip, l’assassin de François Ferdinand et de son épouse Sophie, et la Serbie, pour le moins que l’on puisse dire traînait les pieds. Bien des maladresses avaient été commises dès le lendemain de l’attentat : le gouvernement serbe n’avait rien fait pour limiter les manifestations de joie qui suivirent l’assassinat et puis, la tradition serbe est telle qu’on y aime bien, voire respecte les régicides ! Mais, en exigeant l’acceptation par la Serbie d’une collaboration pour purger le pays de ses éléments subversifs, l’Autriche empiétait sur la souveraineté du pays, ce que la Serbie ne pouvait accepter. Souscrire à cette exigence revenait à dire à l’Autriche qu’elle n’ignorait rien de l’existence, mais aussi des agissements de la Main Noire.

Les Anglais joueront très bien la vertu outragée : oh schocking !

Je n’ai jamais vu jusqu’ici un État adresser à un autre État un document d’un caractère aussi terrible !

Edward Grey, secrétaire d’État au Foreign Office

C’est le document le plus insolent de son espèce qui ait jamais été rédigé.

Winston Churchill à sa femme.

Je ne puis imaginer l’Autriche assez stupide pour se laisser entraîner dans une guerre, car un conflit isolé avec la Serbie étant impossible, la Russie serait obligée de prendre les armes pour défendre cette dernière. On ne pouvait en douter. Une guerre serbe signifiait une guerre européenne généralisée.

L’ambassadeur russe à Vienne à son collègue britannique.

Nos adversaires, eux aussi, étaient décidés à tenir le coup. Des deux cotés, on s’imaginait qu’il suffisait de bluffer pour remporter un succès, aucun des joueurs ne pensait qu’il faudrait aller jusqu’au bout. La tragique partie de poker était engagée.

Comte Louis de Robien, attaché d’ambassade à Saint Petersbourg, 26 ans

Quoi qu’il en soit, il est déjà clair que ni Paris ni Londres n’ont l’intention de remettre en question la version russe des événements : un despote impopulaire et belliciste a été éliminé par des citoyens de son propre pays, poussés au désespoir par des années d’humiliation et de mauvais traitements. Et maintenant, bien que sur le point de s’effondrer mais censément avide de conquête, le régime corrompu que ce personnage a incarné veut faire porter la responsabilité de sa mort à son voisin slave, innocent et pacifique ! Raconter l’attentat de Sarajevo de la sorte ne revient pas en soi à formuler la décision d’entrer en guerre. Mais ce récit prépare la voie à une intervention militaire russe en cas de conflit austro-serbe. Le scénario balkanique est devenu hautement probable.

[…]                 Le premier ministre serbe Pašić était convaincu depuis longtemps que l’unification de la Serbie ne se ferait pas en temps de paix, mais qu’elle ne pourrait être forgée que dans le creuset d’une grande guerre, avec l’aide d’une grande puissance. Cette conviction n’était pas un plan et ne l’avait jamais été – c’était un avenir souvent imaginé dont l’heure semblait désormais imminente. Deux semaines s’écouleront encore avant que les premiers combats sérieux ne s’engagent, mais la route qui mène à la guerre est en vue et la Serbie ne regardera plus en arrière

Christopher Clark               Les somnambules                   Flammarion 2013

En choisissant de se ranger aux cotés de ses cousins serbes, fussent -ils beaucoup plus des canards sauvages que des enfants du Bon Dieu, le premier ministre russe, Sazonov, abandonne délibérément toute honnêteté intellectuelle vis à vis de Szapáry, l’ambassadeur d’Autriche-Hongrie en Russie ; place est faite à la seule mauvaise foi :

Après que Fritz Szapáry, comme c’est la coutume en de telles situations, lui a lu le texte de la note à haute voix, Sazonov a rugi plusieurs fois :

Je sais ce qui se passe. Vous voulez faire la guerre à la Serbie ! Ce sont les journaux allemands qui vous poussent ! Vous êtes en train de mettre le feu à l’Europe. C’est une lourde responsabilité que vous prenez là et vous en verrez les conséquences à Londres, à Paris et peut-être ailleurs.

Szapáry lui propose donc de lui adresser un dossier de preuves pour justifier les exigences de Vienne, une offre que Sazonov balaie, disant que cela ne l’intéresse pas : Vous voulez la guerre et vous avez brûlé vos vaisseaux.

À Szapáry qui lui déclare alors que l’Autriche, la puissance la plus pacifique du monde, a le droit de défendre ses intérêts vitaux, Sazonov, sarcastique, réplique :

On voit combien vous êtes pacifique, vous qui mettez le feu à l’Europe.

Szapáry quitte la réunion dans un état de grande agitation pour se précipiter à l’ambassade d’Autriche, encoder et envoyer son rapport.

Christopher Clark               Les somnambules                   Flammarion 2013

En Allemagne, au moins dans la chaîne du pouvoir, mais pas à l’État-major, tout en reconnaissant le bien-fondé de l’ultimatum de l’Autriche à la Serbie, on espère bien rester hors du conflit. Les permissionnaires ne sont pas rappelés, Guillaume II continue à se détendre sur son yacht Hohenzollern, dans la Baltique. Ce n’est que confrontés à la mobilisation générale russe que les Allemands se résigneront à rejoindre le parti de la guerre.

24 07 1914                  Le conseil des ministres de la Russie, sous la présidence du tsar, en présence du chef d’état-major et du grand duc Nicolaï se conclue au bout de deux heures par une déclaration du Premier ministre Sazonov : il est du devoir du gouvernement impérial de se prononcer immédiatement en faveur de la Serbie.  Le Conseil adopte les cinq résolutions suivantes :

  • Demander à l’Autriche d’allonger le délai de l’ultimatum
  • Conseiller à la Serbie de ne pas livrer bataille sur sa frontière, mais de regrouper ses forces au centre du territoire
  • Demander au tsar d’approuver le principe d’une mobilisation des districts de Kiev, Odessa, Kazan et Moscou
  • Ordonner au ministre de la guerre d’accélérer la constitution de stocks d’équipement militaires
  • Retirer les fonds russes investis en Allemagne et en Autriche

25 07 1914                  .Le Conseil des ministres de la Russie autorise la mise en œuvre d’une série de réglementations complexes dites de la période préparatoire à la guerre, ce qui inclut les dispositions pour faciliter la mobilisation, non seulement dans les districts limitrophes de l’Autriche-Hongrie, mais dans l’ensemble de la Russie européenne.

27 07 1914                  Guillaume II a fini par écourter sa navigation plaisancière sur le Hohenzollern  dans la Baltique et rentre à Potsdam.

28 07 1914                  L’Autriche déclare la guerre à la Serbie.

À tous mes peuples ! C’était mon souhait le plus fervent que de consacrer les années que, par la grâce de Dieu, il me reste à vivre, aux œuvres de la paix et de protéger mes peuples des lourds sacrifices et du fardeau de la guerre. La Providence, dans sa sagesse, en a décrété autrement. Les machinations d’un adversaire malveillant me contraignent, pour la défense de l’honneur de ma monarchie, pour la protection de sa dignité et de son statut de puissance, pour la sécurité de ses possessions, à brandir à nouveau l’épée après de longues années de paix.

François-Joseph, empereur d’Autriche-Hongrie.

Pour la première fois depuis trente ans, je me sens autrichien et désire donner une seconde chance à cet empire dans lequel je ne plaçais que peu d’espoirs. Toute ma libido est offerte à l’Autriche-Hongrie.

Sigmund Freud, 58 ans.

La nouvelle trouve Guillaume II naviguant en mer du Nord sur son yacht Meteor et Poincaré aux courses à Longchamp. Mais en France, la Une des journaux est prise par le procès d’Henriette Caillaux, qui s’est ouvert huit jours plus tôt, et se termine ce jour par son acquittement ! Les Anglais ont une forte attirance pour le wait and see, mais, en cas d’engagement de la France, déclarent qu’ils la suivront.

Dans tous les pays, les adversaires de la guerre avaient perdu la partie : les Autrichiens avaient attaqué la Serbie alors qu’ils auraient encore pu s’en abstenir, les Russes avaient préféré la mobilisation à la négociation ; les Allemands avaient refusé de participer à une conférence internationale qui aurait pu régler la crise ; les Français s’étaient vu offrir une chance de rester neutres et ils l’avaient laissé passer ; et voilà que les Anglais allaient intervenir dans le conflit alors qu’ils auraient pu conserver un rôle d’observateurs. […] Tous les gouvernements souhaitaient pouvoir prétendre qu’ils n’avaient pas voulu la guerre, mais avaient été contraints de la faire.

Ken Follet      La chute des géants    Robert Laffont 2010

Pendant quatre ans, l’Europe ne va plus savoir que patauger dans son propre sang.

Le plongeon de la civilisation dans cet abîme de sang et de ténèbres va balayer d’un coup la longue période durant laquelle nous nous étions imaginé que le monde allait s’améliorer.

                                                                                   Henry James à un ami.

29 07 1914                  Jean Jaurès est l’invité du Conseil général du Parti ouvrier belge.

[…]     Au Cirque Royal de Bruxelles, au soir du 29 juillet 1914, Jean Jaurès improvise un discours à partir de quelques notes.

Ce discours n’a pas été sténographié, mais plusieurs comptes-rendus en ont été donnés, dont certains reproduisent de larges extraits. Réalisée par Jean Stengers, cette reconstitution du discours a été publiée dans les Actes du colloque Jaurès et la nation (Association des publications de la faculté des Lettres et sciences humaines de Toulouse, 1965). Dans cet ouvrage, ce document est précédé d’un article du même Jean Stengers intitulé Le dernier discours de Jaurès, où j’ai puisé les informations données dans cette introduction. Les sources de Jean Stengers sont les comptes-rendus publiés dans Le Peuple et L’Indépendance Belge le 30 juillet 1914, celui paru dans Le Soir le 31 juillet, ainsi que des passages isolés parus dans différents quotidiens les mêmes jours.

Olivier Favier www.dormirajamais.org

Jaurès est accueilli par de longues acclamations. On crie : Vive Jaurès!  Viva la France! Vive la République !

Citoyens, je dirai à mes compatriotes, à mes camarades du parti en France, avec quelle émotion j’ai entendu, moi qui suis dénoncé comme un sans-patrie, avec quelle émotion j’ai entendu acclamer ici, avec le nom de la France, le souvenir de la grande Révolution. (Applaudissements)

Nous ne sommes pas ici cependant pour nous abandonner à ces émotions mais pour mettre en commun, contre le monstrueux péril de la guerre, toutes nos forces de volonté et de raison.

On dirait que les diplomaties ont juré d’affoler les peuples. Hier, vers 4 heures, dans les couloirs de la Chambre, vint une rumeur disant que la guerre allait éclater. La rumeur était fausse, mais elle sortait du fond des inquiétudes unanimes ! Aujourd’hui, tandis que nous siégeons au B.S.I. – Bureau Socialiste International -, une autre dépêche plus rassurante est arrivée. On nous dit qu’on peut espérer qu’il n’y aurait pas de choc, que l’Autriche avait promis de ne pas annexer la Serbie (Rires), et que moyennant cette promesse, la Russie pourrait attendre.

On négocie; il paraît qu’on se contentera de prendre à la Serbie un peu de son sang, et non un peu de chair (Rires) ; nous avons donc un peu de répit pour assurer la paix. Mais à quelle épreuve soumet-on l’Europe ! À quelles épreuves les maîtres soumettent les nerfs, la conscience et la raison des hommes !

Quand vingt siècles de christianisme ont passé sur les peuples, quand depuis cent ans ont triomphé les principes des Droits de l’homme, est-il possible que des millions d’hommes puissent, sans savoir pourquoi, sans que les dirigeants le sachent, s’entre-déchirer sans se haïr ?

Il me semble, lorsque je vois passer dans nos cités des couples heureux, il me semble voir à côté de l’homme dont le cœur bat, à côté de la femme animée d’un grand amour maternel, la Mort marche, prête à devenir visible ! (Longs applaudissements).

Ce qui me navre le plus, c’est l’inintelligence de la diplomatie. (Applaudissements) Regardez les diplomates de l’Autriche-Hongrie, ils viennent d’accomplir un chef d’œuvre : ils ont obscurci toutes les responsabilités autres que la leur. Quelles qu’aient été les folies des autres dirigeants, au Maroc, en Tripolitaine, dans les Balkans, par la brutalité de sa note, avec son mélange de violence et de jésuitisme, la coterie militaire et cléricale de Vienne semble avoir voulu passer au premier plan. (Applaudissements)

Et l’Allemagne du Kaiser, comment pourra-t-elle justifier son attitude de ces derniers jours ? Si elle a connu la note austro-hongroise, elle est inexcusable d’avoir pardonné pareille démarche. Et si l’Allemagne officielle n’a pas connu la note autrichienne, que devient la prétendue sagesse gouvernementale (Rires) Quoi! vous avez un contrat qui vous lie et qui vous entraîne à la guerre, et vous ne savez pas ce qui va vous y entraîner ! Si c’est la politique des majestés, je me demande si l’anarchie des peuples peut aller plus loin. (Rires et applaudissements)

Si l’on pouvait lire dans le cœur des gouvernants, on ne pourrait y voir si vraiment ils sont contents de ce qu’ils ont fait. Ils voudraient être grands; ils mènent les peuples au bord de l’abîme ; mais, au dernier moment, ils hésitent. Ah! le cheval d’Attila qui galopait jadis la tête haute et frappait le sol d’un pied résolu, ah ! il est farouche encore, mais il trébuche (Acclamations). Cette hésitation des dirigeants, il faut que nous la mettions à profit pour organiser la paix.

Nous, socialistes  français, notre devoir est simple. Nous n’avons pas à imposer à notre gouvernement une politique de paix. Il la pratique. Moi qui n’ai jamais hésité à assumer sur ma tête la haine de nos chauvins, par ma volonté obstinée, et qui ne faillira jamais, de rapprochement franco-allemand (Acclamations), moi qui ai conquis le droit, en dénonçant ses fautes, de porter témoignage à mon pays, j’ai le droit de dire devant le monde que le gouvernement français veut la paix et travaille au maintien de la paix. (Ovation. Cris: Vive la France! )

Le gouvernement français est le meilleur allié de la paix de cet admirable gouvernement anglais qui a pris l’initiative de la médiation. Et il donne à la Russie des conseils de prudence et de patience. Quant à nous, c’est à notre devoir d’insister pour qu’il parle avec force à la Russie de façon qu’elle s’abstienne. Mais si, par malheur, la Russie n’en tenait pas compte, notre devoir est de dire: Nous ne connaissons qu’un traité: celui qui nous lie à la race humaine! Nous ne connaissons pas les traités secrets ! (Ovation)

Voilà notre devoir et, en l’exprimant, nous nous sommes trouvés d’accord avec les camarades d’Allemagne qui demandent à leur gouvernement de faire que l’Autriche modère ses actes. Et il se peut que la dépêche dont je vous parlais tantôt provienne en partie de cette volonté des prolétaires allemands. Fût-on le maître aveugle, on ne peut aller contre la volonté de quatre millions de consciences éclairées. (Acclamations)

Voilà ce qui nous permet de dire qu’il y a déjà une diplomatie socialiste, qui s’avère au grand jour et qui s’exerce non pour brouiller les hommes mais pour les grouper en vue des œuvres de paix et de justice. (Applaudissements)

Aussi, citoyens, tout à l’heure, dans la séance du Bureau Socialiste International, nous avons eu la grande joie de recevoir le récit détaillé des manifestations socialistes par lesquelles 100 000 travailleurs berlinois, malgré les bourgeois chauvins, malgré les étudiants aux balafres prophétiques, malgré la police, ont affirmé leur volonté pacifique.

Là-bas, malgré le poids qui pèse sur eux et qui donne plus de mérite à leurs efforts, ils ont fait preuve de courage en accumulant sur leur tête, chaque année, des mois et des années de prison, et vous me permettrez de leur rendre hommage, et de rendre hommage surtout à la femme vaillante, Rosa Luxemburg (Bravos), qui fait passer dans le cœur du prolétariat allemand la flamme de sa pensée. Mais jamais les socialistes allemands n’auront rendu à la cause de l’humanité un service semblable à celui qu’ils lui ont rendu hier. Et quel service ils nous ont rendu à nous, socialistes français!

Nous avons entendu nos chauvins dire maintes fois: Ah! comme nous serions tranquilles si nous pouvions avoir en France des socialistes à la mode allemande, modérés et calmes, et envoyer à l’Allemagne les socialistes à la mode française ! Eh bien ! hier, les socialistes à la mode française furent à Berlin (Rires) et au nombre de cent mille manifestèrent. Nous enverrons des socialistes français en Allemagne, où on les réclame, et les Allemands nous enverront les leurs, puisque les chauvins français les réclament. (Applaudissements)

Voulez-vous que je vous dise la différence entre la classe ouvrière et la classe bourgeoise ? C’est que la classe ouvrière hait la guerre collectivement, mais ne la craint pas individuellement, tandis que les capitalistes, collectivement, célèbrent la guerre, mais la craignent individuellement. (Acclamations) C’est pourquoi, quand les bourgeois chauvins ont rendu l’orage menaçant, ils prennent peur et demandent si les socialistes ne vont pas agir pour l’empêcher. (Rires et applaudissements)

Mais pour les maîtres absolus, le terrain est miné. Si dans l’entraînement mécanique et dans l’ivresse des premiers combats, ils réussissent à entraîner les masses, à mesure que les horreurs de la guerre se développeraient, à mesure que le typhus achèverait l’œuvre des obus, à mesure que la mort et la misère frapperaient, les hommes dégrisés se tourneraient vers les dirigeants allemands, français, russes, italiens, et leur demanderaient: quelle raison nous donnez-vous de tous ces cadavres ? Et alors, la Révolution déchaînée leur dirait: Va-t-en, et demande pardon à Dieu et aux hommes ! (Acclamations)

Mais si la crise se dissipe, si l’orage ne crève pas sur nous, alors j’espère que les peuples n’oublieront pas et qu’ils diront : il faut empêcher que le spectre ne sorte de son tombeau tous les six mois pour nous épouvanter. (Acclamations prolongées)

Hommes humains de tous les pays, voilà l’œuvre de paix et de justice que nous devons accomplir !

Le prolétariat prend conscience de sa sublime mission. Et le 9 août, des millions et des millions de prolétaires, par l’organe de leurs délégués, viendront affirmer à Paris l’universelle volonté de paix de tous les peuples.

Longues ovations. Toute la salle, debout, acclame Jaurès.

30 07 1914                  Mobilisation générale en Russie et en Autriche-Hongrie.

31 07 1914                  Assassinat de Jean Jaurès au café du Croissant, rue Montmartre. Sept mois plus tôt, il écrivait :
C’est une invincible espérance qui vit en nous ; et notre allégresse se rit de la mort ; car la route est bordée de tombeaux, mais elle mène à la justice.
Son assassin, Raoul Villain, 29 ans, a agi en solitaire. Son père est greffier au tribunal civil de Reims, sa mère dans un asile d’aliénés. Selon les sources, il fréquentait soit Les Jeunes amis de l’Alsace Lorraine, sympathisants de l’Action Française, soit le Sillon ; mais les sources sont toutes d’accord pour dire qu’il était surtout fada.

Dans son exil suisse, Lénine élabore son travail de faussaire :

Le troisième mensonge détournant la pensée de Marx voit alors le jour : après Engels et Kautsky, voici Lénine, qui, récupérant le travail des Allemands, se met à son tour à truquer cet héritage. Après l’invention du parti guide dans Que faire ? il écrit, dans son exil suisse de juillet à novembre 1914 pour le Dictionnaire encyclopédique de la Société des frères Granat quarante pages sur Karl Marx ou plutôt sur le marxisme. Tout, dans ce texte, est falsification ou à tout le moins caricature tirant l’auteur du Capital, dans le sens de la révolution qu’il prépare. Il s’agit, pour Lénine de démontrer que la révolution en Russie, associant paysans et ouvriers sous la direction du parti ouvrier, constituera la clef de la révolution mondiale.

Jacque Attali Karl Marx, ou l’esprit du monde Fayard 2005

Succession en chaîne de déclarations de guerre :

1 08 1914             Allemagne/Russie. En France, mobilisation générale.

Raymond Poincaré, pyromane, joue les pompiers : La mobilisation n’est pas la guerre.

D’autres, plus franchement irresponsables, feignent l’indifférence : Ce matin : la guerre est déclarée. Après-midi : baignade.

Franz Kafka, tchèque, de langue allemande, 1883-1924          Journal au 2 08 1914

le 2 08                                 L’Allemagne adresse un ultimatum à la Belgique : Nous n’avons aucun grief contre vous, nous voulons seulement passer chez vous pour faire la guerre en France. Nous vous dédommagerons des torts que cela pourra vous causer.

Albert I°, roi des Belges, pose la question devant la Chambre des Députés : Êtes-vous déterminés à défendre l’héritage sacré de nos ancêtres, quoi qu’il en coûte ? Une interminable ovation lui avait répondu. Albert I° rappelle à l’Angleterre ses engagements de soutien selon le traité de 1831 qui garantit la sécurité de la Belgique, traité signé de la Prusse.

le 3 08                               Allemagne/France, Belgique,

Jamais une déclaration de guerre n’a été accueillie avec une telle satisfaction.

Raymond Poincaré, président de la République. Notes journalières.

Mais ils sont fous ! Une guerre entre Européens, c’est une guerre civile… C’est la plus énorme ânerie que le monde ait jamais faite.

Maréchal Lyautey, résident général au Maroc

La volonté des Français d’être une nation ne s’est vraiment réalisée qu’au bout de vingt siècles, le 2 août 1914.

Julien Benda

Trotski est à Vienne : on a beau être opposant au tsar, on n’en est pas moins russe, et donc de moins en moins bien vu à Vienne. Il parvient à rencontrer le chef de la police politique :

–       Alors, vous me conseillez de quitter le pays ?
–       Absolument, et le plus tôt sera le mieux.
–       Très bien, dès demain, je me rendrai en Suisse avec ma famille.
–       Je préférerais que ce soit aujourd’hui même.

Ce qui sera fait.

le 4, Angleterre/Allemagne. L’Angleterre honore le traité de 1831 que l’Allemagne traite de chiffon de papier. En France, c’est le début de l’Union Sacrée.

le 5, Allemagne, Autriche-Hongrie/Russie,

le 6, Allemagne/Serbie,
le 11, France/Autriche,
le 13, Angleterre/Autriche. Le Japon, allié de l’Angleterre, part aussi en guerre contre l’Allemagne.

L’Allemagne mobilise 14,5 % de ses hommes, l’Angleterre, 12,5 %, la France près de 17 %. Enver Pacha, ministre de la guerre de l’empire turc, signe un traité défensif secret avec l’Allemagne, dirigé contre l’ennemi de toujours : la Russie.

Le sentiment de Raymond Poincaré ne reflète que la réalité qui va dans son sens : les manifestations de satisfaction existaient évidemment, mais de là à dire qu’elle reflétaient  le sentiment de l’ensemble du pays, non , non et non ! Poincaré pratique l’enfumage, point !

Au petit matin du 2 août, le boulevard du Palais au centre de Paris s’emplit de la même rumeur : d’interminables colonnes d’hommes se dirigent vers la gare de l’Est et la gare du Nord. On n’entend ni musique, ni chants, ni acclamations. Seuls s’élèvent le raclement des bottes sur les pavés, le cliquetis de centaines de sabots, le grondement des moteurs des camions, et le grincement des roues ferrées des canons tirés sous les fenêtres obscures des immeubles, empêchant leurs occupants de dormir ou les attirant à leurs fenêtres, encore tout ensommeillés, pour contempler ce sombre spectacle.

Les réactions de la population à la nouvelle que la guerre a éclaté démentent l’affirmation, si souvent répétée par les hommes d’État, que l’opinion publique a forcé la main des décideurs. Certes, il n’y a aucune résistance à l’appel aux armes. Presque partout, les hommes rallient avec plus ou moins de bonne volonté leur point de rassemblement. Cette volonté de servir n’est pas une manifestation d’enthousiasme pour la guerre, mais une forme de patriotisme défensif, car l’étiologie du conflit a été si complexe et si étrange qu’elle permet aux soldats et aux citoyens de chaque pays de se convaincre qu’ils combattent dans une guerre défensive, que leur pays a été attaqué ou provoqué par un ennemi déterminé, et que leur gouvernement a tout tenté pour préserver la paix. Alors que les grands blocs se préparent à entrer en conflit, l’enchaînement complexe des événements qui a mis le feu aux poudres est vite perdu de vue. Comme le note un diplomate américain en poste à Bruxelles dans son journal le 2 août, personne ne semble plus se souvenir qu’il y a quelques jours encore, la Serbie jouait un rôle majeur dans cette affaire. Elle semble avoir disparu de la scène.

Il y a bien quelques expressions d’enthousiasme chauvin pour le combat à venir mais elles restent exceptionnelles. Que partout en Europe les hommes se soient saisis de l’occasion d’aller vaincre un ennemi détesté, c’est un mythe qui a été entièrement détruit. Quasiment partout, pour la quasi-totalité de la population, la nouvelle de la mobilisation est un choc profond, un coup de tonnerre dans un ciel sans nuage. Et plus on s’éloigne des centres urbains, moins la mobilisation semble avoir de sens pour ceux qui vont se battre, mourir ou être mutilés, et pour ceux qui vont perdre leurs proches. Dans les villages de la campagne russe règne un silence abasourdi, brisé seulement par les pleurs des hommes, des femmes et des enfants. À Vatilieu, petite commune de l’Isère, le tocsin fait se rassembler artisans et paysans sur la place du village. Certains, qui étaient dans leur champ, accourent la fourche à la main.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Que va-t-il nous arriver ? se demandaient les villageoises. Femmes, enfants, maris, tous étaient submergés par l’émotion. Les femmes s’accrochaient au bras de leur mari. Les enfants, voyant leur mère pleurer, fondaient en larmes à leur tour. Tout autour de nous, ce n’était qu’angoisse et consternation. Quel spectacle désolant !

Un voyageur anglais raconte une scène dont il a été témoin dans un campement cosaque de l’Altaï (Semipalatinsk), lorsque le drapeau bleu brandi par un cavalier et le son du clairon sonnant l’alerte ont annoncé la mobilisation. Le tsar avait parlé et, en guerriers fidèles à leurs traditions, les cosaques brûlaient de passer à l’attaque. Mais qui était l’ennemi ? Personne ne le savait. Le télégramme de mobilisation ne donnait aucun détail. Les rumeurs se multiplièrent. On commença par croire qu’il devait s’agir des Chinois : La Russie a pénétré trop profondément en Mongolie et la Chine a déclaré la guerre. Puis une autre rumeur fit le tour du campement : L’Angleterre ! C’est contre l’Angleterre ! Cette fausse nouvelle sembla s’imposer pendant quelque temps.

Ce n’est qu’au bout de quatre jours que la vérité finit par nous parvenir et là, personne ne voulut y croire.

Christopher Clark                Les somnambules                   Flammarion 2013

Naissance du premier parc naturel européen : c’est en Suisse, dans l’est du pays sur 172 km² des montagnes d’Engadine, de 1 400 m à 3 200 m. d’altitude. Réserve de biosphère de l’Unesco depuis 1979.

2 08 1914                    Le caporal Jules André Peugeot, du 44° RI, instituteur de 21 ans, est tué à Jonchery, abattu par un officier allemand en reconnaissance.

Braque et Derain, mobilisés, prennent le train en gare d’Avignon où les a accompagnés Picasso, qui n’a pas la nationalité française. Braque sera blessé l’avant-veille de ses 33 ans, le 11 mai 1915 et trépané. Il ne peindra plus pendant un an. Ils ne se reverront plus : la guerre aura construit entre eux un no man’s land que ni les uns ni les autres ne sauront franchir. Picasso, dont l’élégance n’était pas la qualité première, et dont le machisme restera toujours bien en vue, lâchera à Roland Penrose : Braque est la femme qui m’a le plus aimé.

*****

C’est peut-être ce qui permet d’approcher l’idée de cette horreur impossible à raconter, qui les saisissait à la gorge à chacun des instants passés dans ces batailles, une horreur au-delà des limites du supportable, qui finissait peut-être par leur faire considérer la mort individuelle, la mort au détail, et donc la leur, comme un incident somme toute secondaire, une conséquence naturelle, presque, pour eux qui étaient dans la mort depuis si longtemps, qui la respiraient depuis une éternité, contaminés par elle bien avant d’en être frappés, comme finit par le penser Ultimo en comprenant que si la mort ailleurs était un événement, sur le front elle était une maladie dont il était impensable de guérir. Nous sortirons d’ici vivants, mais nous serons déjà morts et ce sera pour toujours, disait-il.

[…]          Dans sa poche, il avait une lettre, comme beaucoup. C’était la dernière lettre, celle qu’ils n’envoyaient pas, mais qu’ils portaient constamment sur eux. Après leur mort, elle serait ouverte par des mains tremblantes d’une mère ou d’une jeune fille, dans la pénombre d’une salle à manger, ou dans la rue sous un soleil absurde. C’était la voix qu’ils imaginaient laisser après eux. La sienne, avec ordre et méthode, disait ceci : Père, je vous remercie. Merci de m’avoir accompagné au train, pour mon premier jour de guerre. Merci du rasoir que vous m’avez offert. Merci pour les journées à la chasse, toutes. Merci parce qu’il faisait chaud chez nous, et les assiètes n’étaient pas ébrèchées. Merci pour ce dimanche sous le hêtre de Vergezzi. Merci de n’avoir jamais élevé la voix. Merci de m’avoir écrit chaque dimanche depuis que je suis ici. Merci de m’avoir laissé toujours la porte ouverte quand j’allais me coucher. Merci de m’avoir appris à aimer les chiffres. Merci de n’avoir jamais pleuré. Merci pour l’argent glissé dans les pages de mon manuel. Merci pour cette soirée au théâtre, vous et moi, comme des princes. Merci pour l’odeur des châtaignes, quand je rentrais du collège. Merci pour les messes au fond de l’église, toujours debout, jamais à genoux. Merci d’avoir porté, pendant des années, un costume blanc le premier jour de l’été. Merci pour la fierté et la mélancolie. Merci pour ce nom que je porte. Merci pour cette vie que je serre de toutes mes forces. Merci pour ces yeux qui voient, ces mains qui touchent, ce cerveau qui comprend. Merci pour les jours et les années. Merci pour ce que nous étions. Mille fois merci. Pour toujours.

Alessandro Baricco.        Cette Histoire-là. Gallimard 2007. [ces lignes sont relatives à la bataille de Caporetto, en 1917].
3 08 1914                       L’Endurance, un thonier norvégien, 3 mâts, 350 tonnes, un moteur auxiliaire, quitte l’Angleterre. Il emmène 27 hommes. C’est le navire qu’a choisi Sir Ernest Shackleton pour l’emmener sur la côte de l’Antarctique dans le fond de la mer de Weddel. Son ambition est de traverser l’Antarctique en passant par le pôle depuis la mer de Weddel, jusqu’à la mer de Ross, où un autre navire, l’Aurora, aura déposé 6 hommes accompagnés de 100 chiens pour laisser des vivres sur l’itinéraire emprunté par Scott. 1800 miles à parcourir ! L’amirauté, en la personne de Winston Churchill a estimé que l’importance d’une telle expédition justifiait son maintien malgré la guerre. Il fera escale à Grytviken, en Géorgie du Sud – 36°O, 53°S – d’où il appareillera pour la mer de Weddel le 5 décembre.

Herbert Hoover, 40 ans, ingénieur mais plus self made man que diplômé du MIT, séjourne à Londres.  Walter Hines Page, ambassadeur des États-Unis au Royaume Uni, l’appelle pour lui demander de l’aider à rapatrier ses 120 000 concitoyens surpris à Londres par la déclaration de la guerre. En moins de vingt-quatre heures, cinq cents volontaires se rassemblent dans la salle de bal de l’hôtel Savoy transformée en centre de distribution de nourriture, de vêtements, de billets de bateau et d’argent. Ils prêtent 1 500 000 $ à des voyageurs désespérés. À 400 $ près, la somme sera intégralement : le Quaker qu’il était avait dans ce cas raison de faire confiance à ses compatriotes.

Coincée entre l’armée allemande et affaiblie par le blocus britannique, la Belgique, en 1914, se retrouve au seuil de la famine. Hoover va être sollicité pour venir au secours du petit royaume qui sur le plan alimentaire, importe 80% de sa consommation. Il n’est pas inutile de rappeler qu’à ce moment-là, les États-Unis sont encore bien loin d’être entrés en guerre : les motivations de Hoover sont donc personnelles et non politiques. Il ne veut pas de salaire, mais carte blanche pour organiser et gérer ce qui allait devenir la Commission d’aide à la Belgique, dotée d’une stupéfiante autonomie : drapeau, flotte, usines, ateliers et même réseau ferré. Le budget mensuel de 12 000 000 $ provient de donations et de subventions gouvernementales. Plus d’une fois Hoover s’engage personnellement sur des montants dépassant ses capacités de remboursement. Il est le premier à faire une navette diplomatique en traversant la mer du Nord 40 fois pour persuader les belligérants, à Londres comme à Berlin, de laisser les vivres atteindre les victimes de la guerre. Il apprend aussi aux Belges, pour qui le maïs servait à nourrir le bétail, à se nourrir avec du pain fait de farine de maïs. Au total, la commission sauve 10 000 000 personnes de la famine. Un poste aussi exposé ne peut que susciter soupçons, dénonciations, menaces : le sénateur Henry Cabot Lodge veut le faire mettre en examen : Théodore Roosevelt s’emploiera à le calmer. Hoover continue à se démener : il achète du riz en Birmanie, du maïs en Argentine, des haricots en Chine et du blé, de la viande et du lard aux États-Unis. Bien avant l’Armistice de 1918, il est un héros, un petit homme simple, modeste et énergique qui a débuté sa carrière en Californie et la terminera au paradis, dixit l’ambassadeur Walter Hines Page.

Après l’entrée en guerre des États-Unis, Woodrow Wilson le nommera à la tête du ministère de l’agriculture. Il réussit à faire baisser la consommation des vivres nécessaires à l’Europe tout en évitant le rationnement dans son pays. Il assure ainsi l’approvisionnement des Alliés et prend la tête des services de secours à la Belgique.

Après l’armistice, membre du Conseil économique suprême et directeur de l’Administration de l’aide américaine, Hoover organisera l’acheminement des vivres à destination des millions d’affamés d’Europe centrale. Il étendra cette aide à la Russie bolchevique frappée par la famine en 1921. Quand un critique lui demande si cela n’aide pas le bolchévisme, Hoover réplique Vingt millions de personnes meurent de faim, quelle que soit leur appartenance politique, elles seront nourries !

Il sera président des Etats-Unis de 1929 à 1933, illustrant trop bien le principe de Peter qui veut que chacun cesse de progresser lorsqu’il a atteint son niveau d’incompétence.

5 08 1914                         Vers minuit le convoi s’arrêta un long moment en gare de Limoges où régnait un vacarme pire qu’à Brive…
À un moment, la gare tout entière se galvanisa, un frisson courut dans la troupe… D’un wagon ouvert, sur le premier quai, sortit un chant grave et lent qui monta en gerbe et fit chavirer tous les autres. Le vieil air ancestral des contrées occitanes saisit tous ces hommes jeunes, les pénétra jusqu’à la moelle, les contraignit au silence :
Dejos ma fenestra
Y ò un òzello,
Tota la nuech canta,
Canta pas per yo…
Alors, d’un seul élan, tous les autres piou-pious gonflèrent leur poitrine – trois mille , cinq mille voix peut-être -, reprirent ensemble le cantique solennel du Sud, la vieille plainte médiévale de l’amant prisonnier. Le chant montait tout à coup des siècles anciens et s’élevait des quais vers le toit de la gare. Le refrain emplit tout l’espace de cette nuit d’août, vibrant comme en une cathédrale :
Se canta, que canta,
Canta pas per ièo,
Canta per ma mia
Qu’es tan long de yo…
Lorsque l’air s’arrêta, il y eut un long silence surpris, l’impression d’un recueillement de messe pendant plusieurs secondes. Des larmes coulaient ça et là sur les pommettes rougies, roulaient au bord des moustaches brunes, puisées dans ce chant qu’ils éprouvaient comme un adieu, avec le regret de la mia lointaine déjà ; leur Jeannette, ils l’avaient laissé le matin sur les terres chaudes, et beaucoup, beaucoup, ne la reverraient plus jamais.
Claude Duneton. Le Monument Balland 2003
La Belgique encaissa les premiers assauts, et l’armée belge résista avec acharnement sous les forts de Liège, du 5 au 16 août, ce qui soulagea d’autant l’armée française. La France, faute de pouvoir soutenir physiquement les Belges leur octroya des lots de consolation, ce qui ne coûte pas bien cher et ressemble fort à des enfantillages : La Légion d’honneur pour Liège, la station de métro de Berlin devient la station de métro de Liège et surtout, le café viennois devient café liégeois ; mais les Liégeois, coupé du monde pour des années, n’avaient pas été mis au courant et continuèrent à déguster des cafés viennois, ce qui signifie que l’approvisionnement fonctionnait mieux que la circulation de l’information !
Instruits de la guerre de 1870, les conservateurs de musée déménagent vers le sud tout ce qui peut voyager : sculptures, peintures, vitraux et tapisseries.
Si, comme beaucoup d’historiens l’assurent, le XIX° siècle s’acheva le 2 août 1914, jour de la mobilisation générale, je pense que, de son côté, la paysannerie française entra en agonie en septembre 1914, quelque part entre Verdun et Dammartin-en-Goële, et rendit l’âme, au son du clairon, le 11 novembre 1918, à 11 heures.

Sans vouloir, en aucune façon, laisser entendre que sa disparition était inéluctable e  t que la guerre ne fut qu’une sorte de révélateur – ou la vague de fond qui emporta une digue fragile -, il faut savoir que l’état de notre agriculture, et surtout son retard par rapport à celle de nos voisins, était préoccupant à la veille de la guerre. Mais il n’était pas pour autant irrémédiable et nul ne peut savoir comment la paysannerie aurait évolué si les hommes avaient eu l’intelligence de faire l’économie d’une mémorable boucherie.

Tout ce que l’on sait est que notre agriculture n’était pas en très bonne santé quand s’annoncèrent les hostilités. Le comble de l’histoire est que la mesure naguère prise pour lui venir en aide, le protectionnisme appliqué par Méline, lui fut sans doute beaucoup plus préjudiciable que bénéfique. Passé les coups de fouet donnés par les lois limitant ou pénalisant les importations, la crise demeura, malgré une hausse généralisée des cours. Car déjà, et c’était sans doute la préfiguration de ce qui affaiblit toujours nos agriculteurs de notre fin de siècle, le choix et l’application vers 1890 d’une agriculture beaucoup plus moderne et productive ne purent se faire qu’en augmentant sérieusement les coûts de production. Et ce n’était qu’un début !

Un autre phénomène qui participa sûrement à l’affaiblissement de la paysannerie, et elle le paya très cher après l’hécatombe de 14-18, fut une forte généralisation de la dénatalité. Or, nul ne l’ignore, que cela plaise ou non aux disciples de Malthus, seule une population jeune et dynamique est vraiment apte à faire évoluer une société. Malheureusement, non seulement la population rurale prit de l’âge, mais l’exode, toujours actif, toucha surtout les plus jeunes paysans, les poussa vers les villes et les éloigna définitivement de la terre.

Aussi les problèmes de la population paysanne de ce début du XX° siècle semblent bien avoir été autant son vieillissement que son assoupissement sur des lauriers bien entretenus par un protectionnisme anesthésiant. D’où le dangereux retard pris par rapport aux agriculteurs allemands, belges et anglais qui, au niveau des rendements, nous étaient très supérieurs.

Pour tenter d’expliquer cet engourdissement, on peut aussi mettre en cause la structure même de notre paysage rural. À savoir une écrasante majorité de toutes petites, voire de minuscules exploitations : unités de production si exiguës qu’elles suffisaient à peine à nourrir ceux qui les travaillaient. Car une des particularités de cette époque est que le rêve secret de beaucoup de journaliers ou d’ouvriers agricoles était de se hisser au rang envié de propriétaire; promotion dans laquelle ils voyaient vraisemblablement une avance vers la liberté, celle que possède tout homme maître de sa terre, fût-elle d’un demi-hectare…

Mais ce désir, bien que légitime, n’en contribua pas moins à freiner l’évolution de l’agriculture et à la rendre de moins en moins capable d’exporter ses productions.

Pourtant, la naissance des syndicats agricoles, d’achat ou de défense, et même la création, dès la fin du XIX° siècle, des caisses locales de Crédit agricole qui proposaient des prêts à des taux moins assassins que ceux des banques classiques, prouvent que tout aurait pu progresser mieux que cela ne se fit. Et qu’au lieu de se complaire dans un immobilisme rassurant, les cultivateurs avaient en main la possibilité de mieux faire.

[…] Mais il est vrai que, à la veille de la Grande Guerre, la population rurale qui, un siècle plus tôt formait près de soixante-quinze pour cent de la population, n’en représentait plus que trente-huit pour cent…

Claude Michelet Histoires des paysans de France. Robert Laffont 1996

Et pourtant, on voyait déjà de bien puissantes machines :

Tracteur Lefebvre 35 / 40 chevaux pour labour de défoncement. 1919

Wallut est l’importateur de l’américain Deering. Tracteur de 20 chevaux produit à 80 000 exemplaires de 1916 à 1922. On en comptera encore 6 000 en service de 1943.

Labourage électrique pendant l’hiver 1914 dans le Soissonnais. Dans les années 1930, le moteur diesel le fera disparaître.

Labourage dans l’Aisne en 1910, selon le système Fowler mis au point dès 1867 : deux locomotives agricoles, de 20 tonnes chacune, se renvoient par câble la traction d’une puissante charrue à 6 socs. Derrière, les 4 bœufs tirent la herse.

Tracteur Benedetti de 1913 de 28 / 30 chevaux, à quatre roues motrices, de 1.6 mètre de diamètre. La câblerie complexe permet de faire un va et vient dans le champ sans avoir à faire demi-tour. Il est cher – 24 000 francs – mais permet de labourer 6 ha par jour.

Tracteur-Treuil automobile : un câble de 240 mètres tire la charrue : le tracteur est alors immobilisé par ancrage. Avril 1919 V. Doisy, ingénieur mécanicien à Vanves.

Tracteur Renault PE 1926. 1840 exemplaires de 1926 à 1939 : le mieux adapté aux petites et moyennes exploitations.

6 08 1914                    Ces belles machines existaient certes, mais n’étaient encore qu’en petit nombre, et la main d’oeuvre restant à la ferme, c’était surtout les femmes, un peu les enfants, un peu les vieillards et parfois quelques animaux de trait, quand ils n’avaient pas été réquisitionnés – ne parlons pas des chevaux : ils avaient tous été réquisitionnés ! Il faut aussi avoir en tête la carte des surfaces des exploitations agricoles en France et la différence entre le nord et le sud était criante : les grandes fermes du nord avaient souvent plus de 100 ha, quand celles du midi se situaient plutôt dans les dizaines d’ha. Au moment des moissons, à l’approche des vendanges, il fallait encore mobiliser :

Aux Femmes françaises,
La guerre a été déchaînée par l’Allemagne, malgré les efforts de la France, de la Russie, de l’Angleterre pour maintenir la paix. A l’appel de la Patrie, vos pères, vos fils, vos maris se sont levés et demain ils auront relevé le défi.
Le départ pour l’armée de tous ceux qui peuvent porter les armes, laisse les travaux des champs interrompus : la moisson est inachevée le temps des vendanges est proche. Au nom du gouvernement de la République, au nom de la nation tout entière groupée derrière lui, je fais appel à votre vaillance, à celle des enfants que leur âge seul, et non leur courage, dérobe au combat. Je vous demande de maintenir l’activité des campagnes, de terminer les récoltes de l’année, de préparer celles de l’année prochaine. Vous ne pouvez pas rendre à la patrie un plus grand service.
Ce n’est pas pour vous, c’est pour elle que je m’adresse à votre cœur.
Il faut sauvegarder votre subsistance, l’approvisionnement des populations urbaines et surtout l’approvisionnement de ceux qui défendent la frontière, avec l’indépendance du pays, la civilisation et le droit.
Debout, donc, femmes françaises, jeunes enfants, filles et fils de la patrie! Remplacez sur le champ du travail ceux qui sont sur le champ de bataille. Préparez-vous à leur montrer, demain, la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés !
Il n’y a pas, dans ces heures graves, de labeur infime. Tout est grand qui sert le pays. Debout ! à l’action ! à l’œuvre ! Il y aura demain de la gloire pour tout le monde.
Vive la République Vive la France.

René Viviani, président du Conseil

Les enfants comme leur mère étaient trop fatigués pour avoir l’envie de fuguer. Depuis août ils avaient travaillé dur pour rentrer les récoltes et les labours et semer de nouveau, tout faire sans les hommes, lors même qu’il n’y avait plus d’engrais, plus de bœufs, plus de force. L’école avait repris, mais après les cours, les enfants ne retournaient pas chez eux faire leurs devoirs, aussi longtemps que le soleil durait, ils aidaient aux champs. Après les pommes de terre, il y avait eu les noix, puis il y aurait les châtaignes, les champignons, tout ce qui supposait se baisser, ce que les vieux ne pouvaient plus. Tant que l’automne avancerait, il y aurait encore mille choses à assurer, et vu que les chevaux étaient partis secourir la patrie, pour les dix fermes, il ne restait que trois bœufs, trois bêtes usées et boiteuses que la commission n’avait pas voulues. Au fil des taches on se les prêtait, seulement les femmes n’avaient encore jamais conduit ces bestiaux-là, c’était pire qu’un épreuve, les bœufs quand on ne sait pas y faire, c’est impossible à manœuvrer. Là aussi les mômes aidaient leur mères, parce que soulever le joug, le sangler aux cornes de ces mastodontes, c’était déjà éprouvant. Les femmes y passaient des heures, à les harnacher, s’épuisant rien qu’à ça. C’est un pur travail de dompteur que de maîtriser des vieux bœufs de huit cents kilos, une fois qu’on les avait attelés, c’était près d’une tonne qu’il fallait contenir, une tonne de muscles qui vous rabrouait quand elle ne vous mettait pas carrément à terre. D’autant qu’il fallait les conduite au plus serré, et même au centimètre près quand il s’agit de labourer entre les arbres et de tourner au bout du sillon, il fallait sans cesse donner du muscle et de la voix. Après des journées si intenses, les femmes dormaient aussi profondément que les gosses, et cette fatigue était une aubaine, parce qu’elle empêchait de trop penser, elle asséchait le suc même de l’angoisse.

Serge Joncour       Chien-Loup       Flammarion 2018

Mère et fille dans la vie, Nathalie Baye et Laura Smet le resteront à l’écran pour y être Les Gardiennes, avec encore Iris Dry, de Xavier Beauvois, qui sortira en décembre 2017, inspiré du roman éponyme d’Ernest Perochon, 1924 et de La Maison des Bois, une série télévisée de Maurice Pialat, sur un scénario de René Wheeler, 1971. Le film de Xavier Beauvois est un chef d’œuvre.

15 08 1914                 Inauguration du canal de Panama, par le SS-Ancon, premier client qui effectue la traversée en neuf heures et demie. En fait,  c’est l’Alexandre-La-Valley qui a effectué la première traversée, à titre d’essai, dès le 7 janvier. Il fait 68 km de long, 81 km avec les voies d’approche. Quinze ans plus tard, il verra passer 30 millions de tonnes.

Les colonies ne traînent pas pour s’engager dans la guerre : un bateau à vapeur allemand, venant de la rive est du lac Tanganika, ouvre le feu sur le village de Mokulubu, sur la rive ouest, donc le Congo belge : une dizaine de pirogues et un café-bar sont détruits. Des soldats allemands débarquent pour sectionner le câble téléphonique en 14 endroits.

C’est dans les premiers jours de guerre qu’Ernst Lissauer, allemand, juif, poète, publie son Chant de haine à LAngleterre qui va faire un tabac outre-Rhin : son texte sera placé dans tous les programmes scolaires, on le déclamera dans les bataillons, sur le front, on le mettra en musique et tous les journaux, de toutes obédiences, le publieront à plusieurs reprises… Guillaume II ira jusqu’à le décorer de l’ordre de l’Aigle rouge de 4e classe, distinction octroyée de façon tout à fait exceptionnelle à un civil allemand d’origine juive. Il sera abandonné de tous à la défaite et à l’arrivée d’Hitler en 1933, il sera expulsé et ira vivre à Vienne.

Que nous importent le Russe et le Français! Coup pour coup et botte, pour botte!
Nous ne les aimons pas, nous ne les haïssons pas: nous protégeons la Vistule et les passages des Vosges.
Nous n’avons qu’une seule haine. Nous aimons en commun, nous haïssons en commun, nous n’avons qu’un seul ennemi.
Vous le connaissez tous,
Vous, le connaissez tous.
Il est blotti derrière la mer grise, plein de jalousie, de courroux, de malice et de ruse, séparé de nous par des eaux plus épaisses que le sang.
Nous n’avons tous qu’une haine
Nous n’avons tous qu’un ennemi : l’Angleterre.
Au carré des officiers, dans la salle des fêtes du bord, ils étaient assis à l’heure du repas. Prompt comme un coup de sabre, l’un d’eux empoigna la coupe en saluant. Et dans un claquement sec comme un coup d’aviron, il prononça trois mots : Au jour J.
A qui ce toast ?
Ils n’avaient tous qu’une haine. A qui pensaient-ils ?
Ils n’avaient tous qu’un ennemi : l’Angleterre.
Prends à ta solde les peuples de toute la terre.
Construis des remparts avec des lingots d’or.
Couvre de nefs et de nefs la surface des mers.
Tu calcules bien mais pas encore assez.
Que nous importent les Russes et les Français ?
Coup pour coup et botte pour botte, nous conclurons la paix un jour ou l’autre.
Toi nous te haïrons d’une longue haine.
Et nous ne renoncerons pas à notre haine.
Haine sur les eaux, haine sur la terre.
Haine du cerveau,
Haine de nos mains
Haine des marteaux et haine des couronnes,
Haine meurtrière de soixante-dix millions d’hommes.
Ils aiment en commun, ils haïssent en commun,
Tous n’ont qu’un ennemi : l’Angleterre.

Ernst Lissauer

Les suites en furent désastreuses. A l’époque, comme la propagande ne s’était pas encore usée dès le temps de paix, les peuples, malgré les déceptions par milliers qu’ils avaient connues, tenaient encore pour vrai tout ce qui était imprimé. Et c’est ainsi que le pur, le bel enthousiasme prêt à tous les sacrifices des premiers jours se transforma peu à peu en une orgie des sentiments les plus détestables et les plus stupides. On combattait la France et l’Angleterre à Vienne et à Berlin, sur le Ring et sur la Friedrichstrasse, ce qui était singulièrement plus aisé. Les inscriptions en fiançais ou en anglais aux devantures des magasins devaient disparaître, même un couvent Zu den Englischen FraMein dut changer de nom, parce que le peuple s’irritait, ne soupçonnant pas qu’Engtische désignait les anges et non pas les Anglais. D’honnêtes commerçants estampillaient leurs enveloppes de la devise : Gott strafe England, – Que Dieu punisse l’Angleterre – des femmes de la bonne société juraient (et écrivaient dans des lettres aux journaux) qu’elles ne parleraient plus jamais un mot de français. Shakespeare était banni des scènes allemandes, Mozart et Wagner des salles de concert de France et d’Angleterre, les professeurs allemands expliquaient que Dante était un Germain, les français que Beethoven était un Belge, on réquisitionnait sans scrupules les trésors culturels des pays étrangers, comme le blé ou les minerais. Ce n’était pas assez que chaque jour des milliers de paisibles citoyens de ces pays s’entretuassent sur le front, on insultait et on conspuait à l’arrière, dans les deux camps, les grands défunts ennemis qui depuis des siècles reposaient muets dans leurs tombeau. La confusion des esprits devenait de plus en plus absurde. La cuisinière à son fourneau, qui n’avait jamais franchi l’enceinte de sa ville et n’avait pas ouvert un atlas depuis ses années d’école, était persuadée que l’Autriche ne pouvait pas vivre sans le Sandjak (un petit district frontalier quelque part en Bosnie). Les cochers se disputaient dans la rue sur le montant des indemnités de guerre qu’il faudrait imposer à la France, cinquante ou cent milliards, sans savoir ce que représentait un milliard. Point de ville, point de groupe qui ne succombât à cette épouvantable hystérie de la haine, Les prêtres prêchaient devant leurs autels, les sociaux-démocrates qui, un mois auparavant, stigmatisaient le militarisme comme le plus grand des crimes, faisaient encore plus de bruit que les autres, s’il était possible, afin de ne point passer, selon le mot de Guillaume H, pour des sans-patrie. C’était la guerre d’une génération sans soupçon, et cette foi intacte des peuples en la justice unilatérale de leur cause devint justement le plus grand des dangers.

Peu à peu, au cours de ces premières années de la guerre de 1914, il devint impossible d’échanger avec quiconque une parole raisonnable. Les plus pacifiques, les plus débonnaires, étaient enivrés par les vapeurs de sang. Des amis que j’avais toujours connus comme des individualistes déterminés, voire comme des anarchistes intellectuels, s’étaient transformés du jour au lendemain en patriotes fanatiques, et de patriotes en annexionnistes insatiables. Toutes les conversations se terminaient par des phrases aussi sottes que celle-ci : Qui ne sait haïr ne sait pas non plus aimer vraiment, ou encore par de grossières accusations. Des camarades avec qui je n’avais jamais eu de querelle depuis des années m’accusaient avec la dernière rudesse de n’être plus un Autrichien ; je n’avais qu’à aller là-bas, en France ou en Belgique. Ils insinuaient même prudemment que l’on devrait en fait dénoncer aux autorités des opinions comme celle que cette guerre était un crime, car les défaitistes – ce beau mot venait d’être inventé en France – étaient les pires criminels envers la patrie.

Il ne restait dès lors qu’une chose à faire : se replier sur soi-même et se taire aussi longtemps que durerait la fièvre et le délire des autres.

Stefan Zweig             Le Monde d’hier. 1944. Pour la traduction française, 1982, chez Belfond

19 08 1914                  L’usage des cartes postales se généralise avec leur utilisation pour le courrier privé des soldats : cela évitait à la censure d’avoir à ouvrir des lettres. Censure ou pas, il est des femmes qui n’accepteront pas de se contenter du courrier : Colette, encore très amoureuse de son second mari Henry de Jouvenel, sous-lieutenant au 23° Régiment d’Infanterie territoriale, s’approchera par quatre fois de Verdun pour le voir lors d’une permission : l’affaire n’était pas du goût de l’Etat-major  et avait donc un parfum prononcé de scandale.
20 08 1914                   Ma bien-aimée, Je t’aime. Je suis à toi pour éternellement, ton Henri.
Mon amour, j’ai pris pour la première fois la capote ce soir. Je suis furieux. J’ai l’air d’un collégien à qui on ne permet pas de porter les cheveux longs. Il y a une vieille qui me poursuivait ce soir pour me dire : Vous avez beau être jeune, vous savez bien les commander. Car je commande toujours, tu sais, avec ma voix et ma figure dures que tu n’aimes pas, mon amour, mon ange, mon petit, ma femme, ma Pauline, ma beauté chérie, mon adoration…
Je te supplie, je te supplie de faire faire ton portrait, si cela est possible, par n’importe qui, par un marchand de cartes à cinq sous s’il en reste encore. Mais je te supplie de me donner ce bonheur. Pense qu’il y a eu des portraits de toi dans des centaines de revues et que je n’ai même pas sur un de ces bouts de pages coupé avec des ciseaux cette figure d’ange auprès de laquelle il n’y a pas de beauté, cette figure que j’ai embrassée, baisée, serrée dans mes mains, battue, secouée, caressée, adorée, possédée.
Je suis fatigué. Je suis à la caserne et non pas à la guerre. Je ne vois plus rien qui ait le goût de la guerre. J’ai un capitaine vachard, baderne et ennuyeux à pleurer. Il me semble auprès de lui que j’ai quinze ans de service et que je suis fatigué du métier…
Chérie, ma fille, ma beauté, ma fiancée, mon amour, quand je n’en puis plus de regret, de peine de ne plus t’avoir, je relis tes lettres. Je retrouve dans ces pages bleues toute la confiance, toute l’ardeur qu’il faut. J’ai peur que ce que tu as vu à Auch (les discours ratés, la présentation au drapeau mal organisée, les hommes qui rigolent, cette atmosphère de caserne) ne t’ait enlevé cette flamme, cet esprit de sacrifice, ce désir sacré de la victoire. Amour, il faut que tu ne cesses pas de croire ardemment à ce que nous faisons. Songe que nous marchons dès avant l’aube, que nous marchons des jours entiers sans savoir où nous allons, que nous attendons dans des cours de ferme des heures et des heures sans savoir pourquoi, songe à toute la patience, à toute la religion qu’il nous faut pour résister à ce chagrin d’avoir perdu ce que l’on aime. Songe que nous serons peut-être bientôt couchés dans des tranchées dans l’eau et le froid et la boue, sous le feu. Il ne faut rien nous dire, il ne faut rien penser qui nous enlève un peu de foi et nous coupe les jambes. C’est de toi que j’attends toute ma force, toute ma vertu, toute mon audace, tout mon mépris de la mort.
Ton enfant, Henri (nom premier d’Alain Fournier)
Alain Fournier à Pauline Le Bargy.

20 08 1914                 Foch est à la tête du 20° corps d’armée, fer de lance de l’armée française. Le général de Castelnau, son supérieur, lui interdit toute offensive, mais les ordres ne parviennent pas à temps et Foch s’enfonce à travers les lignes allemandes, se heurtant à de violents feux d’artillerie lourde, puis à une contre-attaque allemande. Il doit battre en retraite. Le général de Castelnau ordonne le retrait général et ne pardonnera jamais à Foch qui, selon lui, a désobéi. Le revers subi par les Français entre le 19 et le 20 août 1914 coûta la vie à 5 000 hommes.

22 08 1914            Le carnage commence de suite : 27 000 morts pour ce seul jour ! L’écrivain catholique Ernest Psichari est du nombre. Les renseignements fournis par l’aviation, la cavalerie de reconnaissance, les prisonniers et l’espionnage permettent au général Joffre d’établir qu’une armée allemande se dirige vers l’Entre-Sambre-et-Meuse et une autre vers la Lorraine. Il en déduit que le point faible du front allemand se trouve entre les deux. Il décide d’attaquer au centre, à travers les Ardennes belges. Les Français sont convaincus de n’avoir qu’un faible rideau de troupes devant eux. C’est là un avantage tactique fondamental que viennent d’acquérir leurs adversaires. Ils le conserveront toute la journée. Comme sous l’Ancien Régime, comme sous l’Empire, les soldats français, montent à l’assaut en se tenant droit, bien repérables dans leur pantalon rouge garance. On a recensé quinze batailles perdues par les Français dans ce secteur, le 22 août. Les principales : Charleroi, Rossignol, Morhange.

Les attaques répétées des soldats français contre des positions protégées par des tranchées, même improvisées, rencontrent un échec total : les assaillants sont tous fauchés les uns après les autres.

  Jean-Michel Steg

Si vous voulez comprendre le cœur de l’affaire, me dit le docteur A., chirurgien de la compagnie, pensez à ce que la mémoire collective a conservé, dans un geste synthétique et génial, comme l’icône sacrée de cette guerre : la tranchée. Ce fut l’idée qui redessina l’ensemble. Une idée, – il tenait à le souligner, -élémentaire et instinctive. Les soldats allemands commencèrent par se cacher dans les trous creusés par les obus français, trouvant ainsi une variante salutaire au caractère inexorable du champ de bataille ouvert. Quand ils essayèrent de relier deux trous voisins, en creusant des parcours dans la terre, ils devinèrent sans doute la naissance d’un système : certains virent dans l’acuité de ce mouvement improvisé les germes d’une logique accomplie. Et les hommes descendirent alors sous terre, comme des insectes aux tanières kilométriques raffinées. En quelques mois, faisait remarquer avec finesse le docteur A., chirurgien de la compagnie – les deux fondements de la géographie guerrière, la forteresse et le champ de bataille ouvert, furent balayés par cette troisième option inédite, qui les reprenait, en un certain sens, sans être aucun des deux. Un réseau sans fin de blessures entailla la surface terrestre, installant un piège que les troupes d’assaut ne savaient pas interpréter. C’était comme un système sanguin – et je commençais à comprendre – qui portait le poison de la guerre dans la chair même du monde, un courant invisible sous la peau de la terre, sur des milliers de kilomètres. Au-dessus, contre la ligne d’horizon, plus de constructions en pierre qui s’élèvent vers le ciel, plus d’armée déployées pour recevoir l’attaque, dans cet ordre géométrique qui rappelait les champs mûrs prêts à être fauchés. Dans un paysage vidé, les fantassins s’élançaient à l’assaut sans rien avoir devant les yeux, privés d’un ennemi qui avait disparu dans les ulcères putrides du terrain. Ils recevaient une mort sans provenance, comme s’ils la transportaient déjà avec eux et qu’elle décidait, tout à coup, au hasard, de leur exploser à l’intérieur, et de les emporter. La clarté de l’affrontement avait été perdue, et avec elle l’éclat qui avait auréolé pendant des millénaires l’héroïsme et le sacrifice. La prétendue noblesse du geste guerrier était quotidiennement niée par cette reptation sordide des hommes, revenus habiter les entrailles de la terre.

Alessandro Baricco. Cette Histoire-là. Gallimard 2007

En Alsace, du 7 au 10 août l’armée française a progressé jusqu’à prendre Mulhouse, qu’une contre offensive allemande a forcé à évacuer deux jours après y être entré. Le sud de l’Alsace est perdu. Le front va alors se stabiliser à 20 kilomètres à l’Est de Belfort, ceci jusqu’en 1918. À Belfort, sur décision du Conseil de Guerre, madame West est fusillée : son mari, garde forestier dans la forêt de la Hardt, sur la commune de Schlierbach, à l’est de Mulhouse est condamné à 20 ans de travaux forcés. Qu’ont-ils fait ? Une patrouille de 4 soldats allemands est entrée dans la maison, et les West l’ont nié devant une patrouille de soldats français. Ces derniers sont entrés dans la maison : échange de coup de feu : un soldat français est blessé et deux autres tués, un Français et un Allemand. On a un peu de mal à comprendre la nature du raisonnement qui a conduit le Conseil de Guerre à cette extrémité, et on est tenté d’y voir un degré certain de confusion. Il y avait tout de même un peu plus de quarante ans que ces deux-là étaient allemands ! On savait que le fait d’être ballotté depuis des siècles, au hasard des batailles, d’un pays à l’autre pouvait faire perdre son latin à plus d’un ; mais là, c’est la vie que cette femme a perdu !
25 08 1914                        Les Allemands occupent Louvain depuis 5 jours. Une fusillade inexpliquée déclenche une crise de folie : ils mettent le feu aux hôtels qu’ils occupaient près de la gare, fusillent 29 soit disant francs-tireurs, puis mettent le feu à différents endroits de la ville, interdisant aux habitants d’intervenir : plus de 1 000 maisons vont être détruites, l’Église Saint Pierre, le théâtre et la bibliothèque universitaire, la Table Ronde…
26-29 08 1914              Le maréchal Hindenburg, là même où les Chevaliers Teutoniques avaient été défaits 500 ans plus tôt – Tannenberg -, triomphe des armées russes de Rennenkampf et Samsonov, lequel ne pourra supporter la défaite et se suicidera.
28 08 1914                            La situation de la Somme aux Vosges est restée ce qu’elle était hier.
C’est par ce communiqué laconique que le général Joffre informe les Français que les Allemands sont quasiment aux portes de Paris. Il faudra le coup d’œil de Gallieni, qui a repéré que les Allemands, sûrs de leur succès, en se séparant de deux divisions pour les envoyer sur le front de l’est, se fragilisaient : il convainc Joffre de lancer la contre offensive de la Marne.
29 08 1914                         Des voix discordantes se font entendre :
Je ne suis pas, Gerhart Hauptmann, de ces Français, qui traitent l’Allemagne de barbare. Je connais la grandeur intellectuelle et morale de votre puissante race. Je sais tout ce que je dois aux penseurs de la vieille Allemagne ; et encore à l’heure présente, je me souviens de l’exemple et des paroles de notre Goethe – il est à l’humanité entière – répudiant toute haine nationale et maintenant son âme calme, à ces hauteurs où l’on ressent le bonheur ou le malheur des autres peuples comme le sien propre. J’ai travaillé toute ma vie, à rapprocher les esprits des deux nations.
Romain Rolland. Lettre ouverte à Gerhart Hauptmann, dramaturge allemand.

Ce train-hôpital par lequel je rentrais arriva au petit jour à Budapest. Je me fis aussitôt conduire dans un hôtel, afin d’abord de dormir un peu ; la seule place assise dans ce train-là avait été ma cantine ; fatig comme je l’étais, je dormis jusqu’à onze heures après quoi, je me hâtai de m’habiller pour prendre mon petit déjeuner. Mais je n’avais pas plus tôt fait quelques pas dans la rue que je dus me frotter les yeux pour m’assurer que je ne rêvais pas. C’était une de ces journées radieuses qui, le matin, sont encore le printemps, à midi sont déjà l’été, et Budapest était plus beau et plus insouciant que jamais. Les femmes vêtues de blanc se promenaient bras dessus bras dessous avec des officiers, qui m’apparurent soudain comme des officiers d’une tout autre armée que celle que j’avais vue encore la veille, l’avant-veille. Les vêtements, la bouche, le nez encore imprégnés de l’odeur d’iodoforme du train sanitaire, je les voyais acheter des bouquets de violettes qu’ils offraient aux dames, je voyais rouler dans les rues des autos impeccables, transportant des messieurs impeccablement rasés et vêtus. Et tout cela à huit ou neuf heures d’express du front ! Mais avait-on le droit d’accuser ces gens ? N’était-il pas tout naturel de vivre et d’essayer de jouir de la vie ? Et, peut-être en raison justement du sentiment que tout était menacé, de ramasser à la hâte tout ce qui pouvait encore être ramassé, les quelques beaux vêtements, les dernières belles heures ? Quand on venait de constater à quel point l’homme est un être fragile et facile à anéantir, à qui un petit morceau de plomb peut en un millième de seconde arracher la vie avec tous ses souvenirs, toutes ses connaissances, toutes ses extases, on comprenait qu’en un tel matin de corso des milliers de personnes affluassent sur les rives du fleuve pour voir le soleil, se sentir elles-mêmes, sentir leur propre sang, leur propre vie avec peut-être une force accrue. J’étais déjà presque réconcilié avec ce qui m’avait d’abord effrayé. Mais alors, fort malencontreusement, l’obligeant garçon de café m’apporta un journal viennois. J’essayai de le lire ; c’est alors seulement que le dégoût s’empara de moi sous la forme d’une véritable colère. Je trouvais là toutes les grandes phrases sur la volonté inflexible de vaincre, sur les pertes minimes de nos propres troupes, et les pertes énormes de l’adversaire ; alors bondit sur moi, nu, gigantesque et éhonté, le mensonge de la guerre ! Non, les coupables, ce n’étaient pas les promeneurs, les incidents, les insouciants, mais uniquement ceux qui, par parole, excitaient à la guerre. Et nous étions coupables, nous aussi, si nous ne leur opposions pas notre propre parole.

Ainsi me fut donnée, et alors seulement, l’impulsion décisive : il fallait lutter contre cette guerre ! La matière était prête en moi, il ne m’avait manqué pour commencer que cette ultime confirmation concrète de mon instinct. J’avais reconnu l’adversaire que j’avais à combattre, le faux héroïsme qui préfère envoyer les autres à la souffrance et à la mort, l’optimisme facile des prophètes sans conscience, politiques aussi bien que militaires, qui, promettant sans scrupules la victoire, prolongent la boucherie ; et derrière eux, le chœur stipendié de tous ces phraseurs de la guerre que Werfel a mis au pilori dans son beau poème. Quiconque exprimait un doute les gênait dans leur commerce patriotique ; quiconque prodiguait ses mises en garde, ils le traitaient de pessimiste et se moquaient de lui ; quiconque combattait la guerre, dont eux-mêmes n’avaient pas à souffrir, ils le stigmatisaient comme un traître. C’était toujours la même clique, éternelle à travers les âges, de ceux qui appellent lâches les prudents et faibles les plus humains, pour demeurer eux-mêmes désemparés au moment de la catastrophe qu’ils ont provoquée par leur légèreté. C’était toujours, la même bande, la bande de ceux qui bafouaient Cassandre à Troie, Jérémie à Jérusalem, et jamais je n’avais compris le tragique et la grandeur de ces figures comme en ces heures trop pareilles à celles qu’elles avaient vécues. Dès le début, je ne croyais pas en la victoire, et je n’étais certain que de ceci : même si elle pouvait être acquise au prix de sacrifices inouïs, elle ne justifiait pas ces sacrifices. Mais parmi tous mes amis je restais encore le seul à lancer un tel avertissement, et les cris de victoire avant le premier coup de fusil, le partage du butin avant la première bataille me faisaient souvent douter si je n’étais pas fou moi-même parmi tous ces sages, ou plutôt si je n’étais pas seul terriblement éveillé et lucide au milieu de leur ivresse.

Stefan Zweig       Le Monde d’hier 1944 Pour la traduction française 1982, Belfond

Le Suisse Blaise Cendrars lance un appel dans la presse française à tous les jeunes étrangers se trouvant en France à s’engager dans le combat ; s’y trouvent alors d’assez nombreux et surtout riches américains venus chez nous pour s’amuser de leurs jeux de riches, qui des régates de yachts, qui des raids en avion. Certains d’entre eux se refusent à fermer les yeux sur ce qui les entoure, vont voir leur ambassadeur qui leur donne le seul conseil possible : les États-Unis n’ont pas déclaré la guerre à l’Empire Allemand ; si vous voulez vous battre aux cotés de la France, vous ne pouvez que vous engager dans la Légion Étrangère ou dans les services non-combattants d’ambulanciers. Après quelques mois sur le front, ces jeunes américains parvinrent à intégrer des unités d’aviation, sous commandement français. Ils étaient beaux, jeunes, riches : ils auraient pu rentrer chez eux continuer à s’amuser : ils ont préféré poursuivre des jeux formellement semblables, sinon que dès lors leurs vies étaient dans la balance. Certains d’entre eux l’y ont laissée. Ils ne manquaient pas d’élégance.

 


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