juin 1914 au 11 juillet 1915. Attentat à Sarajevo : 1° guerre mondiale. Le Lusitania. Génocide arménien. 26717
Publié par (l.peltier) le 20 septembre 2008 En savoir plus

28 06 1914                  Ce matin-là, l’archiduc François Ferdinand, héritier de l’empire austro hongrois, [depuis la mort du prince Rodolphe, fils de François Joseph, -voir au 30 01 1889-] et son épouse morganatique, Sophie Chotek, duchesse de Hohenberg, passent en voiture dans une rue de Sarajevo : ils sont là pour assister à des manœuvres de l’armée de Bosnie. Morganatique, car déconsidérée par la monarchie autrichienne : elle n’était que comtesse de Bohème : Sophie Chotek von Chotkova und Wognin. Bref… une simple bohémienne pour le grand Chambellan de l’Empire, en charge du mortifère Protocole, le prince de Montenuovo – lui-même petit-fils de Marie-Louise d’Autriche, d’un mariage morganatique, postérieur à sa séparation avec Napoléon !

Personnalité impopulaire, redoutée des Serbes, l’archiduc n’a pas voulu tenir compte des discrets avertissements du gouvernement. Ce que craignent les Serbes, son assassin le dira très bien : en tant que futur souverain [François Joseph a 83 ans], il aurait empêché notre union en mettant en œuvre certaines réformes.

C’est le jour de la Saint Vitus, quand, en 1389, les Ottomans ont battu les Serbes au champ des Corbeaux – Kosovo -. Et c’est donc la première fois que l’on fête la Saint Vitus depuis la fin de la seconde guerre des Balkans, qui a vu la libération du Kosovo. La flamme sacrée du Kosovo, qui a inspiré des générations de Serbes, est devenu un feu ardent. Le Kosovo est libre ! Le Kosovo a été vengé ! titre Pijemont, le journal de La Main Noire

La Main Noire, pour être sure de réussir son coup, a eu la main lourde : pas moins de sept terroristes répartis le long du quai Appel, chacun porteur d’une bombe, accrochée à la ceinture, munie d’un détonateur chimique activé en le décapsulant, ce qui provoque une détonation assez puissante, il reste alors douze secondes pour la lancer. De plus chacun a aussi en poche un pistolet chargé, et un sachet de cyanure pour se suicider. Le premier à voir le cortège à l’approche du pont Cumurija, Muhamed Mehmedbašić, originaire de Sarajevo, est paralysé par la peur et donc ne fait rien. Le second, Nedeljko Čabrinović, de nationalité autrichienne, lance sa bombe contre la voiture, mais le chauffeur l’a vue, et accélère : la bombe rebondit sur l’arrière de la voiture, et explose sous la suivante, blessant plusieurs officiers et quelques passants. Čabrinović prend son cyanure, mais il est éventé, tout juste bon à provoquer de bonnes brûlures d’estomac ; il se jette du quai dans la rivière, mais arrive huit mètres plus bas sur un banc de sable où viennent le cueillir les policiers. L’archiduc décide de poursuivre le programme jusqu’à la mairie et de revenir par l’hôpital voir les blessés.

Les quatre terroristes suivants sont paniqués et donc rendus inopérants. Gravilo Princip a vu Čabrinović encadré par deux policiers et comprend que l’attentat a échoué. L’itinéraire de retour a été modifié mais on a omis d’en informer les chauffeurs : donc le chauffeur de la voiture de François Ferdinand s’engage à un croisement dans une mauvaise direction, s’arrête dès qu’on le lui dit ; mais en 1914, cette voiture – un coupé Graef und Stift – ne dispose pas de marche arrière et c’est donc poussé par des hommes que la voiture recule pour reprendre le bon chemin : tout cela signifie un grand ralentissement. Gravilo Princip est en embuscade et se dit : c’est le moment ou jamais. Il ne prend même pas le temps de désamorcer sa bombe,  et fonce sur le couple pistolet au poing : deux balles à bout portant, une, à travers la portière dans l’artère gastrique de Sophie Chotek, l’autre dans la veine jugulaire de François Ferdinand : la voiture fonce, Sophie s’affaisse sur le côté, la tête sur les genoux de son mari, qui faiblement, l’adjure : Sophie, Sophie, ne meurs pas, reste en vie pour nos enfants. Puis, il perd connaissance et mourra peu de temps après. Gravilo Princip échappe de justesse au lynchage.

La Main Noire n’est pas exactement une société secrète [le secret n’existe pas en Serbie, disait un Autrichien : dès que cinq hommes se réunissent, il y a parmi eux un informateur]. C’est un groupe en marge de l’existence légale qui va gagner du poids au fil des ans, crée par des militaires en 1911 pour redonner à l’armée son pouvoir d’après 1903, et ainsi établir les conditions nécessaires à l’agrandissement de la Serbie, qui doit exister partout où il y a des Serbes. Le pouvoir civil connaissait très bien la Main Noire, et lui laissait accomplir dans l’illégalité ce qu’il ne pouvait faire dans la légalité. On n’est pas très loin de ce qu’a été le SAC pour les années gaullistes de la V° République.

Cet événement est couramment considéré comme la cause de la première guerre mondiale. Il n’est pas inutile de rappeler un peu la toile de fond sur laquelle il s’inscrit.

Globalement, on a deux ensembles d’alliances : l’Entente – Russie Angleterre France – et la Triple Alliance – Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie -. Les pays des Balkans penchaient plutôt vers l’Entente, mais en 1914, c’est en Allemagne que la Bulgarie trouvera l’argent dont elle avait besoin ; l’empire ottoman se tournera de plus en plus franchement vers l’Allemagne, mais quand l’Italie l’avait attaqué en Lybie dès 1911, la Triple Alliance en avait été ébranlée.

Le traité de Bucarest n’a mis fin ni à la rivalité de l’Autriche-Hongrie et de la Russie, ni à celle de l’Allemagne et de la Russie. La ligue balkanique est aidée en sous-main par la Russie, qui a pour allié et favori la Serbie : le traité de Bucarest lui permet de reconstituer une grande nation orthodoxe avec accès sur la mer. Les Autrichiens ne pouvaient l’entendre ainsi et firent ce qu’ils purent pour contrecarrer le projet serbe, d’une part en annexant la Bosnie, d’autre part en créant un état de toutes pièces sur la mer : l’Albanie ; ainsi la Serbie était enclavée.

De l’autre côté, l’Allemagne avait obtenu de la Sublime Porte, la réorganisation de l’armée ottomane, prenant ainsi de fait le contrôle des Dardanelles.

L’assassinat de François Ferdinand va mettre le feu aux poudres, mais les poudres étaient bien là, et n’attendaient qu’une étincelle.

Notre échelle de valeurs a changé. Le fait qu’une Yougoslavie dominée par les Serbes ait émergé comme l’un des États victorieux de la guerre a semblé implicitement cautionner l’acte de l’homme qui a appuyé sur la détente le 28 juin 1914. C’était certainement l’opinion des autorités yougoslaves, qui ont érigé un monument sur les lieux de l’attentat : des empreintes coulées dans le bronze ainsi qu’une plaque célébrant les premiers pas de l’assassin vers la liberté de la Yougoslavie. Dans une Europe où l’idée de nation, encore neuve, semblait pleine de promesses, le nationalisme slave éveillait une sympathie spontanée qui n’avait d’égale que le peu d’empathie ressentie pour l’empire des Habsbourg, cette pesante et lourde communauté multinationale. Les guerres qui ont déchiré la Yougoslavie dans les années 1990 sont venues nous rappeler la dangerosité du nationalisme balkanique. Depuis Srebrenica et le siège de Sarajevo, il est devenu plus difficile de considérer la Serbie comme un objet ou une victime des politiques des grandes puissances, et plus facile de concevoir le nationalisme serbe comme une force historique à part entière. Depuis qu’existe l’Union Européenne, nous sommes enclins à regarder avec davantage d’empathie qu’auparavant – sinon moins de mépris – cette mosaïque impériale que constituait l’Autriche-Hongrie des Habsbourg, à présent disparue.

[…]                 Les questions de culpabilité et de responsabilité dans le déclenchement de la guerre ont envahi cette histoire avant même que les combats ne commencent. Les sources regorgent d’accusations : c’était toujours à l’ennemi que l’on prêtait des intentions agressives et à soi-même des intentions défensives. De plus, le jugement formulé par l’article 231 du traité de Versailles a fait en sorte que la question de la responsabilité de la guerre ne cesse de prédominer. Mettre l’accent sur le comment suggère une approche différente : un parcours des événements qui ne soit pas dicté par la nécessité d’établir un procès-verbal contre tel État ou tels individus, mais dont le but serait d’identifier les décisions qui ont mené à la guerre et de comprendre les raisonnements et les émotions qui les ont sous-tendues. Ce qui ne signifie pas exclure entièrement du débat les questions de responsabilité. Il s’agit davantage de laisser les réponses à la question du pourquoi surgir en quelque sorte des réponses à la question du comment, plutôt que l’inverse.

[…]                 Il n’existait dans aucun pays d’Europe  de gouvernement muni d’une institution qui, en final, emporte la décision, comme les Etats-Unis pourront en avoir avec le National Security Council dans les années 1960 : Grey a-t-il le droit de s’engager vis-à-vis de la France comme il le fait, sans consulter ni le cabinet ni le Parlement ? Ces doutes n’ont jamais été levés, et ils étaient si grands qu’ils l’ont empêché de formuler de manière claire et univoque la nature de ses intentions. La situation est encore plus confuse en France, où l’on ne sait pas clairement de quel lieu –  ministère des Affaires étrangères, cabinet ou présidence du Conseil – émanent les initiatives. Son autorité naturelle et sa détermination n’ont pas évité à Poincaré de devoir repousser des tentatives de l’exclure du processus de décision au printemps 1914. En Autriche-Hongrie, et dans une moindre mesure en Russie, le pouvoir de décision en matière de politique étrangère circule au sein de l’appareil politique, se concentrant en différents points du système en fonction des personnalités qui parviennent à former autour d’eux les coalitions les plus efficaces et les plus déterminées. Dans ces deux empires, tout comme en Allemagne, la présence d’un souverain au sommet de la hiérarchie, loin de clarifier la situation, ne fait que rendre plus indéchiffrable les relations de pouvoir au sein du système.

Jules Cambon, ambassadeur de France à Berlin, écrivait de Guillaume II : C’est une chose singulière de voir combien cet homme, si imprévu, si primesautier et si impulsif en paroles, est plein de cautèle et de patience dans l’action. Eulenburg, conseiller influent du Kaiser, disait à peu près la même chose : Il semble que sa Majesté recommande de nouvelles actions, mais je ne prends pas les choses trop au sérieux. J’ai vu de si nombreux projets surgir puis disparaître.

[…]                 Où que nous jetions le regard dans cette Europe de l’avant-guerre, nous rencontrons une légèreté désinvolte. En ce sens, les protagonistes de 1914 étaient des somnambules qui regardaient sans voir, hantés par leurs songes mais aveugles à la réalité des horreurs qu’ils étaient sur le point de faire naître dans le monde.

Christopher Clark    Les Somnambules      Flammarion    2013

15 07 1914             Instauration de l’impôt sur le revenu : Joseph Caillaux bataillait depuis 7 ans pour cela, Clemenceau s’en était fait aussi l’ardent avocat : il a fallu l’urgence de la préparation de la guerre pour lever les obstructions du Sénat, mais l’application sera reportée à mars 1916. Mais les ressources nationales ne suffiront pas pour répondre aux besoins de la guerre et la France sollicitera vite un prêt auprès de la Banque américaine Morgan. Refusé dans un premier temps par le secrétaire d’État Bryan au nom de la neutralité, le changement se fera rapidement devant le risque d’arrêt des exportations américaines. Pour parer au mieux le trou causé dans la main d’œuvre par la mobilisation des hommes, le gouvernement fera venir des colonies 200 000 travailleurs coloniaux, dont 49 000 d’Indochine.
16 07 1914                  Sur proposition de Jaurès, le PS préconise la grève générale contre la guerre.

20 07 1914                  À bord du cuirassé La France, Raymond Poincaré, président de la République, André Viviani, président du Conseil, Pierre de Margerie, directeur politique du Quai d’Orsay, arrivent à Cronstadt où ils sont reçus par Nicolas II à bord de son yacht Alexandria, puis à Sarkoye-Selo, au sud de Saint Petersburg : trois jours pour fêter l’anniversaire de l’entente franco-russe ; le voyage ayant été prévu de longue date, il était difficile de le remettre au vu des récents événements et de toutes façons, selon Poincaré, il ne pouvait que renforcer l’entente franco-russe.

Le spectacle est grandiose. Dans une lumière vibrante et argentée, sur des flots de turquoise et d’émeraude, la France, laissant un long sillage derrière elle, avance avec lenteur, puis s’arrête majestueusement. Le formidable cuirassé, qui amène le chef de l’État français, justifie éloquemment son nom : c’est bien la France qui vient vers la Russie. Je sens battre mon cœur.

Maurice Paléologue, ambassadeur de France en Russie. Il avait un penchant marqué pour l’exaltation.

21_07_1914_ Poincaré la France en rade de Cronstadt

23 07 1914                  Ultimatum de l’Autriche à la Serbie.

Les Autrichiens ont un peu retardé la remise du document de façon à être sur que Raymond Poincaré avait alors quitté Cronstadt à bord de La France. [ce sera fait le 23 au soir]

L’Autriche voulait savoir qui était derrière Gravilo Princip, l’assassin de François Ferdinand et de son épouse Sophie, et la Serbie, pour le moins que l’on puisse dire trainait les pieds. Bien des maladresses avaient été commises dès le lendemain de l’attentat : le gouvernement serbe n’avait rien fait pour limiter les manifestations de joie qui suivirent l’assassinat et puis, la tradition serbe est telle qu’on y aime bien, voire respecte les régicides ! Mais, en exigeant l’acceptation par la Serbie d’une collaboration pour purger le pays de ses éléments subversifs, l’Autriche empiétait sur la souveraineté du pays, ce que la Serbie ne pouvait accepter. Souscrire à cette exigence revenait à dire à l’Autriche qu’elle n’ignorait rien de l’existence, mais aussi des agissements de la Main Noire.

Les Anglais joueront très bien la vertu outragée : oh schocking !

Je n’ai jamais vu jusqu’ici un État adresser à un autre État un document d’un caractère aussi terrible !

Edward Grey, secrétaire d’État au Foreign Office

C’est le document le plus insolent de son espèce qui ait jamais été rédigé.

Winston Churchill à sa femme.

Je ne puis imaginer l’Autriche assez stupide pour se laisser entraîner dans une guerre, car un conflit isolé avec la Serbie étant impossible, la Russie serait obligée de prendre les armes pour défendre cette dernière. On ne pouvait en douter. Une guerre serbe signifiait une guerre européenne généralisée.

L’ambassadeur russe à Vienne à son collègue britannique.

Nos adversaires, eux aussi, étaient décidés à tenir le coup. Des deux cotés, on s’imaginait qu’il suffisait de bluffer pour remporter un succès, aucun des joueurs ne pensait qu’il faudrait aller jusqu’au bout. La tragique partie de poker était engagée.

Comte Louis de Robien, attaché d’ambassade à Saint Petersbourg, 26 ans

Quoi qu’il en soit, il est déjà clair que ni Paris ni Londres n’ont l’intention de remettre en question la version russe des événements : un despote impopulaire et belliciste a été éliminé par des citoyens de son propre pays, poussés au désespoir par des années d’humiliation et de mauvais traitements. Et maintenant, bien que sur le point de s’effondrer mais censément avide de conquête, le régime corrompu que ce personnage a incarné veut faire porter la responsabilité de sa mort à son voisin slave, innocent et pacifique ! Raconter l’attentat de Sarajevo de la sorte ne revient pas en soi à formuler la décision d’entrer en guerre. Mais ce récit prépare la voie à une intervention militaire russe en cas de conflit austro-serbe. Le scénario balkanique est devenu hautement probable.

[…]                 Le premier ministre serbe Pašić était convaincu depuis longtemps que l’unification de la Serbie ne se ferait pas en temps de paix, mais qu’elle ne pourrait être forgée que dans le creuset d’une grande guerre, avec l’aide d’une grande puissance. Cette conviction n’était pas un plan et ne l’avait jamais été – c’était un avenir souvent imaginé dont l’heure semblait désormais imminente. Deux semaines s’écouleront encore avant que les premiers combats sérieux ne s’engagent, mais la route qui mène à la guerre est en vue et la Serbie ne regardera plus en arrière

Christopher Clark               Les somnambules                   Flammarion 2013

En choisissant de se ranger aux cotés de ses cousins serbes, fussent -ils beaucoup plus des canards sauvages que des enfants du Bon Dieu, le premier ministre russe, Sazonov, abandonne délibérément toute honnêteté intellectuelle vis à vis de Szapáry, l’ambassadeur d’Autriche-Hongrie en Russie ; place est faite à la seule mauvaise foi :

Après que Fritz Szapáry, comme c’est la coutume en de telles situations, lui a lu le texte de la note à haute voix, Sazonov a rugi plusieurs fois :

Je sais ce qui se passe. Vous voulez faire la guerre à la Serbie ! Ce sont les journaux allemands qui vous poussent ! Vous êtes en train de mettre le feu à l’Europe. C’est une lourde responsabilité que vous prenez là et vous en verrez les conséquences à Londres, à Paris et peut-être ailleurs.

Szapáry lui propose donc de lui adresser un dossier de preuves pour justifier les exigences de Vienne, une offre que Sazonov balaie, disant que cela ne l’intéresse pas : Vous voulez la guerre et vous avez brûlé vos vaisseaux.

À Szapáry qui lui déclare alors que l’Autriche, la puissance la plus pacifique du monde, a le droit de défendre ses intérêts vitaux, Sazonov, sarcastique, réplique :

On voit combien vous êtes pacifique, vous qui mettez le feu à l’Europe.

Szapáry quitte la réunion dans un état de grande agitation pour se précipiter à l’ambassade d’Autriche, encoder et envoyer son rapport.

Christopher Clark               Les somnambules                   Flammarion 2013

En Allemagne, au moins dans la chaîne du pouvoir, mais pas à l’État-major, tout en reconnaissant le bien-fondé de l’ultimatum de l’Autriche à la Serbie, on espère bien rester hors du conflit. Les permissionnaires ne sont pas rappelés, Guillaume II continue à se détendre sur son yacht Hohenzollern, dans la Baltique. Ce n’est que confrontés à la mobilisation générale russe que les Allemands se résigneront à rejoindre le parti de la guerre.

24 07 1914                  Le conseil des ministres de la Russie, sous la présidence du tsar, en présence du chef d’état-major et du grand duc Nicolaï se conclue au bout de deux heures par une déclaration du Premier ministre Sazonov : il est du devoir du gouvernement impérial de se prononcer immédiatement en faveur de la Serbie.  Le Conseil adopte les cinq résolutions suivantes :

  • Demander à l’Autriche d’allonger le délai de l’ultimatum
  • Conseiller à la Serbie de ne pas livrer bataille sur sa frontière, mais de regrouper ses forces au centre du territoire
  • Demander au tsar d’approuver le principe d’une mobilisation des districts de Kiev, Odessa, Kazan et Moscou
  • Ordonner au ministre de la guerre d’accélérer la constitution de stocks d’équipement militaires
  • Retirer les fonds russes investis en Allemagne et en Autriche

25 07 1914                  .Le Conseil des ministres de la Russie autorise la mise en œuvre d’une série de réglementations complexes dites de la période préparatoire à la guerre, ce qui inclut les dispositions pour faciliter la mobilisation, non seulement dans les districts limitrophes de l’Autriche-Hongrie, mais dans l’ensemble de la Russie européenne.

27 07 1914                  Guillaume II a fini par écourter sa navigation plaisancière sur le Hohenzollern  dans la Baltique et rentre à Potsdam.

28 07 1914                  L’Autriche déclare la guerre à la Serbie.

À tous mes peuples ! C’était mon souhait le plus fervent que de consacrer les années que, par la grâce de Dieu, il me reste à vivre, aux œuvres de la paix et de protéger mes peuples des lourds sacrifices et du fardeau de la guerre. La Providence, dans sa sagesse, en a décrété autrement. Les machinations d’un adversaire malveillant me contraignent, pour la défense de l’honneur de ma monarchie, pour la protection de sa dignité et de son statut de puissance, pour la sécurité de ses possessions, à brandir à nouveau l’épée après de longues années de paix.

François-Joseph, empereur d’Autriche-Hongrie.

Pour la première fois depuis trente ans, je me sens autrichien et désire donner une seconde chance à cet empire dans lequel je ne plaçais que peu d’espoirs. Toute ma libido est offerte à l’Autriche-Hongrie.

Sigmund Freud, 58 ans.

La nouvelle trouve Guillaume II naviguant en mer du Nord sur son yacht Meteor et Poincaré aux courses à Longchamp. Mais en France, la Une des journaux est prise par le procès d’Henriette Caillaux, qui s’est ouvert huit jours plus tôt, et se termine ce jour par son acquittement ! Les Anglais ont une forte attirance pour le wait and see, mais, en cas d’engagement de la France, déclarent qu’ils la suivront.

Dans tous les pays, les adversaires de la guerre avaient perdu la partie : les Autrichiens avaient attaqué la Serbie alors qu’ils auraient encore pu s’en abstenir, les Russes avaient préféré la mobilisation à la négociation ; les Allemands avaient refusé de participer à une conférence internationale qui aurait pu régler la crise ; les Français s’étaient vu offrir une chance de rester neutres et ils l’avaient laissé passer ; et voilà que les Anglais allaient intervenir dans le conflit alors qu’ils auraient pu conserver un rôle d’observateurs. […] Tous les gouvernements souhaitaient pouvoir prétendre qu’ils n’avaient pas voulu la guerre, mais avaient été contraints de la faire.

Ken Follet      La chute des géants    Robert Laffont 2010

Pendant quatre ans, l’Europe ne va plus savoir que patauger dans son propre sang.

Le plongeon de la civilisation dans cet abîme de sang et de ténèbres va balayer d’un coup la longue période durant laquelle nous nous étions imaginé que le monde allait s’améliorer.

                                                                                   Henry James à un ami.

29 07 1914                  Jean Jaurès est l’invité du Conseil général du Parti ouvrier belge.

[…]     Au Cirque Royal de Bruxelles, au soir du 29 juillet 1914, Jean Jaurès improvise un discours à partir de quelques notes.

Ce discours n’a pas été sténographié, mais plusieurs comptes-rendus en ont été donnés, dont certains reproduisent de larges extraits. Réalisée par Jean Stengers, cette reconstitution du discours a été publiée dans les Actes du colloque Jaurès et la nation (Association des publications de la faculté des Lettres et sciences humaines de Toulouse, 1965). Dans cet ouvrage, ce document est précédé d’un article du même Jean Stengers intitulé Le dernier discours de Jaurès, où j’ai puisé les informations données dans cette introduction. Les sources de Jean Stengers sont les comptes-rendus publiés dans Le Peuple et L’Indépendance Belge le 30 juillet 1914, celui paru dans Le Soir le 31 juillet, ainsi que des passages isolés parus dans différents quotidiens les mêmes jours.

Olivier Favier www.dormirajamais.org

Jaurès est accueilli par de longues acclamations. On crie : Vive Jaurès!  Viva la France! Vive la République !

Citoyens, je dirai à mes compatriotes, à mes camarades du parti en France, avec quelle émotion j’ai entendu, moi qui suis dénoncé comme un sans-patrie, avec quelle émotion j’ai entendu acclamer ici, avec le nom de la France, le souvenir de la grande Révolution. (Applaudissements)

Nous ne sommes pas ici cependant pour nous abandonner à ces émotions mais pour mettre en commun, contre le monstrueux péril de la guerre, toutes nos forces de volonté et de raison.

On dirait que les diplomaties ont juré d’affoler les peuples. Hier, vers 4 heures, dans les couloirs de la Chambre, vint une rumeur disant que la guerre allait éclater. La rumeur était fausse, mais elle sortait du fond des inquiétudes unanimes ! Aujourd’hui, tandis que nous siégeons au B.S.I. – Bureau Socialiste International -, une autre dépêche plus rassurante est arrivée. On nous dit qu’on peut espérer qu’il n’y aurait pas de choc, que l’Autriche avait promis de ne pas annexer la Serbie (Rires), et que moyennant cette promesse, la Russie pourrait attendre.

On négocie; il paraît qu’on se contentera de prendre à la Serbie un peu de son sang, et non un peu de chair (Rires) ; nous avons donc un peu de répit pour assurer la paix. Mais à quelle épreuve soumet-on l’Europe ! À quelles épreuves les maîtres soumettent les nerfs, la conscience et la raison des hommes !

Quand vingt siècles de christianisme ont passé sur les peuples, quand depuis cent ans ont triomphé les principes des Droits de l’homme, est-il possible que des millions d’hommes puissent, sans savoir pourquoi, sans que les dirigeants le sachent, s’entre-déchirer sans se haïr ?

Il me semble, lorsque je vois passer dans nos cités des couples heureux, il me semble voir à côté de l’homme dont le cœur bat, à côté de la femme animée d’un grand amour maternel, la Mort marche, prête à devenir visible ! (Longs applaudissements).

Ce qui me navre le plus, c’est l’inintelligence de la diplomatie. (Applaudissements) Regardez les diplomates de l’Autriche-Hongrie, ils viennent d’accomplir un chef d’œuvre : ils ont obscurci toutes les responsabilités autres que la leur. Quelles qu’aient été les folies des autres dirigeants, au Maroc, en Tripolitaine, dans les Balkans, par la brutalité de sa note, avec son mélange de violence et de jésuitisme, la coterie militaire et cléricale de Vienne semble avoir voulu passer au premier plan. (Applaudissements)

Et l’Allemagne du Kaiser, comment pourra-t-elle justifier son attitude de ces derniers jours ? Si elle a connu la note austro-hongroise, elle est inexcusable d’avoir pardonné pareille démarche. Et si l’Allemagne officielle n’a pas connu la note autrichienne, que devient la prétendue sagesse gouvernementale (Rires) Quoi! vous avez un contrat qui vous lie et qui vous entraîne à la guerre, et vous ne savez pas ce qui va vous y entraîner ! Si c’est la politique des majestés, je me demande si l’anarchie des peuples peut aller plus loin. (Rires et applaudissements)

Si l’on pouvait lire dans le cœur des gouvernants, on ne pourrait y voir si vraiment ils sont contents de ce qu’ils ont fait. Ils voudraient être grands; ils mènent les peuples au bord de l’abîme ; mais, au dernier moment, ils hésitent. Ah! le cheval d’Attila qui galopait jadis la tête haute et frappait le sol d’un pied résolu, ah ! il est farouche encore, mais il trébuche (Acclamations). Cette hésitation des dirigeants, il faut que nous la mettions à profit pour organiser la paix.

Nous, socialistes  français, notre devoir est simple. Nous n’avons pas à imposer à notre gouvernement une politique de paix. Il la pratique. Moi qui n’ai jamais hésité à assumer sur ma tête la haine de nos chauvins, par ma volonté obstinée, et qui ne faillira jamais, de rapprochement franco-allemand (Acclamations), moi qui ai conquis le droit, en dénonçant ses fautes, de porter témoignage à mon pays, j’ai le droit de dire devant le monde que le gouvernement français veut la paix et travaille au maintien de la paix. (Ovation. Cris: Vive la France! )

Le gouvernement français est le meilleur allié de la paix de cet admirable gouvernement anglais qui a pris l’initiative de la médiation. Et il donne à la Russie des conseils de prudence et de patience. Quant à nous, c’est à notre devoir d’insister pour qu’il parle avec force à la Russie de façon qu’elle s’abstienne. Mais si, par malheur, la Russie n’en tenait pas compte, notre devoir est de dire: Nous ne connaissons qu’un traité: celui qui nous lie à la race humaine! Nous ne connaissons pas les traités secrets ! (Ovation)

Voilà notre devoir et, en l’exprimant, nous nous sommes trouvés d’accord avec les camarades d’Allemagne qui demandent à leur gouvernement de faire que l’Autriche modère ses actes. Et il se peut que la dépêche dont je vous parlais tantôt provienne en partie de cette volonté des prolétaires allemands. Fût-on le maître aveugle, on ne peut aller contre la volonté de quatre millions de consciences éclairées. (Acclamations)

Voilà ce qui nous permet de dire qu’il y a déjà une diplomatie socialiste, qui s’avère au grand jour et qui s’exerce non pour brouiller les hommes mais pour les grouper en vue des œuvres de paix et de justice. (Applaudissements)

Aussi, citoyens, tout à l’heure, dans la séance du Bureau Socialiste International, nous avons eu la grande joie de recevoir le récit détaillé des manifestations socialistes par lesquelles 100 000 travailleurs berlinois, malgré les bourgeois chauvins, malgré les étudiants aux balafres prophétiques, malgré la police, ont affirmé leur volonté pacifique.

Là-bas, malgré le poids qui pèse sur eux et qui donne plus de mérite à leurs efforts, ils ont fait preuve de courage en accumulant sur leur tête, chaque année, des mois et des années de prison, et vous me permettrez de leur rendre hommage, et de rendre hommage surtout à la femme vaillante, Rosa Luxemburg (Bravos), qui fait passer dans le cœur du prolétariat allemand la flamme de sa pensée. Mais jamais les socialistes allemands n’auront rendu à la cause de l’humanité un service semblable à celui qu’ils lui ont rendu hier. Et quel service ils nous ont rendu à nous, socialistes français!

Nous avons entendu nos chauvins dire maintes fois: Ah! comme nous serions tranquilles si nous pouvions avoir en France des socialistes à la mode allemande, modérés et calmes, et envoyer à l’Allemagne les socialistes à la mode française ! Eh bien ! hier, les socialistes à la mode française furent à Berlin (Rires) et au nombre de cent mille manifestèrent. Nous enverrons des socialistes français en Allemagne, où on les réclame, et les Allemands nous enverront les leurs, puisque les chauvins français les réclament. (Applaudissements)

Voulez-vous que je vous dise la différence entre la classe ouvrière et la classe bourgeoise ? C’est que la classe ouvrière hait la guerre collectivement, mais ne la craint pas individuellement, tandis que les capitalistes, collectivement, célèbrent la guerre, mais la craignent individuellement. (Acclamations) C’est pourquoi, quand les bourgeois chauvins ont rendu l’orage menaçant, ils prennent peur et demandent si les socialistes ne vont pas agir pour l’empêcher. (Rires et applaudissements)

Mais pour les maîtres absolus, le terrain est miné. Si dans l’entraînement mécanique et dans l’ivresse des premiers combats, ils réussissent à entraîner les masses, à mesure que les horreurs de la guerre se développeraient, à mesure que le typhus achèverait l’œuvre des obus, à mesure que la mort et la misère frapperaient, les hommes dégrisés se tourneraient vers les dirigeants allemands, français, russes, italiens, et leur demanderaient: quelle raison nous donnez-vous de tous ces cadavres ? Et alors, la Révolution déchaînée leur dirait: Va-t-en, et demande pardon à Dieu et aux hommes ! (Acclamations)

Mais si la crise se dissipe, si l’orage ne crève pas sur nous, alors j’espère que les peuples n’oublieront pas et qu’ils diront : il faut empêcher que le spectre ne sorte de son tombeau tous les six mois pour nous épouvanter. (Acclamations prolongées)

Hommes humains de tous les pays, voilà l’œuvre de paix et de justice que nous devons accomplir !

Le prolétariat prend conscience de sa sublime mission. Et le 9 août, des millions et des millions de prolétaires, par l’organe de leurs délégués, viendront affirmer à Paris l’universelle volonté de paix de tous les peuples.

Longues ovations. Toute la salle, debout, acclame Jaurès.

30 07 1914                  Mobilisation générale en Russie et en Autriche-Hongrie.

31 07 1914                  Assassinat de Jean Jaurès au café du Croissant, rue Montmartre. Sept mois plus tôt, il écrivait :
C’est une invincible espérance qui vit en nous ; et notre allégresse se rit de la mort ; car la route est bordée de tombeaux, mais elle mène à la justice.
Son assassin, Raoul Villain, 29 ans, a agi en solitaire. Son père est greffier au tribunal civil de Reims, sa mère dans un asile d’aliénés. Selon les sources, il fréquentait soit Les Jeunes amis de l’Alsace Lorraine, sympathisants de l’Action Française, soit le Sillon ; mais les sources sont toutes d’accord pour dire qu’il était surtout fada.

Dans son exil suisse, Lénine élabore son travail de faussaire :

Le troisième mensonge détournant la pensée de Marx voit alors le jour : après Engels et Kautsky, voici Lénine, qui, récupérant le travail des Allemands, se met à son tour à truquer cet héritage. Après l’invention du parti guide dans Que faire ? il écrit, dans son exil suisse de juillet à novembre 1914 pour le Dictionnaire encyclopédique de la Société des frères Granat quarante pages sur Karl Marx ou plutôt sur le marxisme. Tout, dans ce texte, est falsification ou à tout le moins caricature tirant l’auteur du Capital, dans le sens de la révolution qu’il prépare. Il s’agit, pour Lénine de démontrer que la révolution en Russie, associant paysans et ouvriers sous la direction du parti ouvrier, constituera la clef de la révolution mondiale.

Jacque Attali Karl Marx, ou l’esprit du monde Fayard 2005

Succession en chaîne de déclarations de guerre :

1 08 1914             Allemagne/Russie. En France, mobilisation générale.

Raymond Poincaré, pyromane, joue les pompiers : La mobilisation n’est pas la guerre.

D’autres, plus franchement irresponsables, feignent l’indifférence : Ce matin : la guerre est déclarée. Après-midi : baignade.

Franz Kafka, tchèque, de langue allemande, 1883-1924          Journal au 2 08 1914

le 2 08                                 L’Allemagne adresse un ultimatum à la Belgique : Nous n’avons aucun grief contre vous, nous voulons seulement passer chez vous pour faire la guerre en France. Nous vous dédommagerons des torts que cela pourra vous causer.

Albert I°, roi des Belges, pose la question devant la Chambre des Députés : Êtes-vous déterminés à défendre l’héritage sacré de nos ancêtres, quoi qu’il en coûte ? Une interminable ovation lui avait répondu. Albert I° rappelle à l’Angleterre ses engagements de soutien selon le traité de 1831 qui garantit la sécurité de la Belgique, traité signé de la Prusse.

le 3 08                               Allemagne/France, Belgique,

Jamais une déclaration de guerre n’a été accueillie avec une telle satisfaction.

Raymond Poincaré, président de la République. Notes journalières.

Mais ils sont fous ! Une guerre entre Européens, c’est une guerre civile… C’est la plus énorme ânerie que le monde ait jamais faite.

Maréchal Lyautey, résident général au Maroc

La volonté des Français d’être une nation ne s’est vraiment réalisée qu’au bout de vingt siècles, le 2 août 1914.

Julien Benda

Trotski est à Vienne : on a beau être opposant au tsar, on n’en est pas moins russe, et donc de moins en moins bien vu à Vienne. Il parvient à rencontrer le chef de la police politique :

–       Alors, vous me conseillez de quitter le pays ?
–       Absolument, et le plus tôt sera le mieux.
–       Très bien, dès demain, je me rendrai en Suisse avec ma famille.
–       Je préfèrerais que ce soit aujourd’hui même.

Ce qui sera fait.

le 4, Angleterre/Allemagne. L’Angleterre honore le traité de 1831 que l’Allemagne traite de chiffon de papier. En France, c’est le début de l’Union Sacrée.

le 5, Allemagne, Autriche-Hongrie/Russie,

le 6, Allemagne/Serbie,
le 11, France/Autriche,
le 13, Angleterre/Autriche. Le Japon, allié de l’Angleterre, part aussi en guerre contre l’Allemagne.

L’Allemagne mobilise 14,5 % de ses hommes, l’Angleterre, 12,5 %, la France près de 17 %. Enver Pacha, ministre de la guerre de l’empire turc, signe un traité défensif secret avec l’Allemagne, dirigé contre l’ennemi de toujours : la Russie.

Le sentiment de Raymond Poincaré ne reflète que la réalité qui va dans son sens : les manifestations de satisfaction existaient évidemment, mais de là à dire qu’elle reflétaient  le sentiment de l’ensemble du pays, non , non et non ! Poincaré pratique l’enfumage, point !

Au petit matin du 2 août, le boulevard du Palais au centre de Paris s’emplit de la même rumeur : d’interminables colonnes d’hommes se dirigent vers la gare de l’Est et la gare du Nord. On n’entend ni musique, ni chants, ni acclamations. Seuls s’élèvent le raclement des bottes sur les pavés, le cliquetis de centaines de sabots, le grondement des moteurs des camions, et le grincement des roues ferrées des canons tirés sous les fenêtres obscures des immeubles, empêchant leurs occupants de dormir ou les attirant à leurs fenêtres, encore tout ensommeillés, pour contempler ce sombre spectacle.

Les réactions de la population à la nouvelle que la guerre a éclaté démentent l’affirmation, si souvent répétée par les hommes d’État, que l’opinion publique a forcé la main des décideurs. Certes, il n’y a aucune résistance à l’appel aux armes. Presque partout, les hommes rallient avec plus ou moins de bonne volonté leur point de rassemblement. Cette volonté de servir n’est pas une manifestation d’enthousiasme pour la guerre, mais une forme de patriotisme défensif, car l’étiologie du conflit a été si complexe et si étrange qu’elle permet aux soldats et aux citoyens de chaque pays de se convaincre qu’ils combattent dans une guerre défensive, que leur pays a été attaqué ou provoqué par un ennemi déterminé, et que leur gouvernement a tout tenté pour préserver la paix. Alors que les grands blocs se préparent à entrer en conflit, l’enchaînement complexe des événements qui a mis le feu aux poudres est vite perdu de vue. Comme le note un diplomate américain en poste à Bruxelles dans son journal le 2 août, personne ne semble plus se souvenir qu’il y a quelques jours encore, la Serbie jouait un rôle majeur dans cette affaire. Elle semble avoir disparu de la scène.

Il y a bien quelques expressions d’enthousiasme chauvin pour le combat à venir mais elles restent exceptionnelles. Que partout en Europe les hommes se soient saisis de l’occasion d’aller vaincre un ennemi détesté, c’est un mythe qui a été entièrement détruit. Quasiment partout, pour la quasi-totalité de la population, la nouvelle de la mobilisation est un choc profond, un coup de tonnerre dans un ciel sans nuage. Et plus on s’éloigne des centres urbains, moins la mobilisation semble avoir de sens pour ceux qui vont se battre, mourir ou être mutilés, et pour ceux qui vont perdre leurs proches. Dans les villages de la campagne russe règne un silence abasourdi, brisé seulement par les pleurs des hommes, des femmes et des enfants. À Vatilieu, petite commune de l’Isère, le tocsin fait se rassembler artisans et paysans sur la place du village. Certains, qui étaient dans leur champ, accourent la fourche à la main.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Que va-t-il nous arriver ? se demandaient les villageoises. Femmes, enfants, maris, tous étaient submergés par l’émotion. Les femmes s’accrochaient au bras de leur mari. Les enfants, voyant leur mère pleurer, fondaient en larmes à leur tour. Tout autour de nous, ce n’était qu’angoisse et consternation. Quel spectacle désolant !

Un voyageur anglais raconte une scène dont il a été témoin dans un campement cosaque de l’Altaï (Semipalatinsk), lorsque le drapeau bleu brandi par un cavalier et le son du clairon sonnant l’alerte ont annoncé la mobilisation. Le tsar avait parlé et, en guerriers fidèles à leurs traditions, les cosaques brûlaient de passer à l’attaque. Mais qui était l’ennemi ? Personne ne le savait. Le télégramme de mobilisation ne donnait aucun détail. Les rumeurs se multiplièrent. On commença par croire qu’il devait s’agir des Chinois : La Russie a pénétré trop profondément en Mongolie et la Chine a déclaré la guerre. Puis une autre rumeur fit le tour du campement : L’Angleterre ! C’est contre l’Angleterre ! Cette fausse nouvelle sembla s’imposer pendant quelque temps.

Ce n’est qu’au bout de quatre jours que la vérité finit par nous parvenir et là, personne ne voulut y croire.

Christopher Clark                Les somnambules                   Flammarion 2013

Naissance du premier parc naturel européen : c’est en Suisse, dans l’est du pays sur 172 km² des montagnes d’Engadine, de 1 400 m à 3 200 m. d’altitude. Réserve de biosphère de l’Unesco depuis 1979.

2 08 1914                    Le caporal Jules André Peugeot, du 44° RI, instituteur de 21 ans, est tué à Jonchery, abattu par un officier allemand en reconnaissance.

Braque et Derain, mobilisés, prennent le train en gare d’Avignon où les a accompagnés Picasso, qui n’a pas la nationalité française. Braque sera blessé l’avant-veille de ses 33 ans, le 11 mai 1915 et trépané. Il ne peindra plus pendant un an. Ils ne se reverront plus : la guerre aura construit entre eux un no man’s land que ni les uns ni les autres ne sauront franchir. Picasso, dont l’élégance n’était pas la qualité première, et dont le machisme restera toujours bien en vue, lâchera à Roland Penrose : Braque est la femme qui m’a le plus aimé.

*****

C’est peut-être ce qui permet d’approcher l’idée de cette horreur impossible à raconter, qui les saisissait à la gorge à chacun des instants passés dans ces batailles, une horreur au-delà des limites du supportable, qui finissait peut-être par leur faire considérer la mort individuelle, la mort au détail, et donc la leur, comme un incident somme toute secondaire, une conséquence naturelle, presque, pour eux qui étaient dans la mort depuis si longtemps, qui la respiraient depuis une éternité, contaminés par elle bien avant d’en être frappés, comme finit par le penser Ultimo en comprenant que si la mort ailleurs était un événement, sur le front elle était une maladie dont il était impensable de guérir. Nous sortirons d’ici vivants, mais nous serons déjà morts et ce sera pour toujours, disait-il.

[…]          Dans sa poche, il avait une lettre, comme beaucoup. C’était la dernière lettre, celle qu’ils n’envoyaient pas, mais qu’ils portaient constamment sur eux. Après leur mort, elle serait ouverte par des mains tremblantes d’une mère ou d’une jeune fille, dans la pénombre d’une salle à manger, ou dans la rue sous un soleil absurde. C’était la voix qu’ils imaginaient laisser après eux. La sienne, avec ordre et méthode, disait ceci : Père, je vous remercie. Merci de m’avoir accompagné au train, pour mon premier jour de guerre. Merci du rasoir que vous m’avez offert. Merci pour les journées à la chasse, toutes. Merci parce qu’il faisait chaud chez nous, et les assiètes n’étaient pas ébrèchées. Merci pour ce dimanche sous le hêtre de Vergezzi. Merci de n’avoir jamais élevé la voix. Merci de m’avoir écrit chaque dimanche depuis que je suis ici. Merci de m’avoir laissé toujours la porte ouverte quand j’allais me coucher. Merci de m’avoir appris à aimer les chiffres. Merci de n’avoir jamais pleuré. Merci pour l’argent glissé dans les pages de mon manuel. Merci pour cette soirée au théâtre, vous et moi, comme des princes. Merci pour l’odeur des châtaignes, quand je rentrais du collège. Merci pour les messes au fond de l’église, toujours debout, jamais à genoux. Merci d’avoir porté, pendant des années, un costume blanc le premier jour de l’été. Merci pour la fierté et la mélancolie. Merci pour ce nom que je porte. Merci pour cette vie que je serre de toutes mes forces. Merci pour ces yeux qui voient, ces mains qui touchent, ce cerveau qui comprend. Merci pour les jours et les années. Merci pour ce que nous étions. Mille fois merci. Pour toujours.

Alessandro Baricco. Cette Histoire-là. Gallimard 2007. [ces lignes sont relatives à la bataille de Caporetto, en 1917].
3 08 1914                       L’Endurance, un thonier norvégien, 3 mâts, 350 tonnes, un moteur auxiliaire, quitte l’Angleterre. Il emmène 27 hommes. C’est le navire qu’a choisi Sir Ernest Shackleton pour l’emmener sur la côte de l’Antarctique dans le fond de la mer de Weddel. Son ambition est de traverser l’Antarctique en passant par le pôle depuis la mer de Weddel, jusqu’à la mer de Ross, où un autre navire, l’Aurora, aura déposé 6 hommes accompagnés de 100 chiens pour laisser des vivres sur l’itinéraire emprunté par Scott. 1800 miles à parcourir ! L’amirauté, en la personne de Winston Churchill a estimé que l’importance d’une telle expédition justifiait son maintien malgré la guerre. Il fera escale à Grytviken, en Géorgie du Sud – 36°O, 53°S – d’où il appareillera pour la mer de Weddel le 5 décembre.

Herbert Hoover, 40 ans, ingénieur mais plus self made man que diplômé du MIT, séjourne à Londres.  Walter Hines Page, ambassadeur des États-Unis au Royaume Uni, l’appelle pour lui demander de l’aider à rapatrier ses 120 000 concitoyens surpris à Londres par la déclaration de la guerre. En moins de vingt-quatre heures, cinq cents volontaires se rassemblent dans la salle de bal de l’hôtel Savoy transformée en centre de distribution de nourriture, de vêtements, de billets de bateau et d’argent. Ils prêtent 1 500 000 $ à des voyageurs désespérés. À 400 $ près, la somme sera intégralement : le Quaker qu’il était avait dans ce cas raison de faire confiance à ses compatriotes.

Coincée entre l’armée allemande et affaiblie par le blocus britannique, la Belgique, en 1914, se retrouve au seuil de la famine. Hoover va être sollicité pour venir au secours du petit royaume qui sur le plan alimentaire, importe 80% de sa consommation. Il n’est pas inutile de rappeler qu’à ce moment-là, les États-Unis sont encore bien loin d’être entrés en guerre : les motivations de Hoover sont donc personnelles et non politiques. Il ne veut pas de salaire, mais carte blanche pour organiser et gérer ce qui allait devenir la Commission d’aide à la Belgique, dotée d’une stupéfiante autonomie : drapeau, flotte, usines, ateliers et même réseau ferré. Le budget mensuel de 12 000 000 $ provient de donations et de subventions gouvernementales. Plus d’une fois Hoover s’engage personnellement sur des montants dépassant ses capacités de remboursement. Il est le premier à faire une navette diplomatique en traversant la mer du Nord 40 fois pour persuader les belligérants, à Londres comme à Berlin, de laisser les vivres atteindre les victimes de la guerre. Il apprend aussi aux Belges, pour qui le maïs servait à nourrir le bétail, à se nourrir avec du pain fait de farine de maïs. Au total, la commission sauve 10 000 000 personnes de la famine. Un poste aussi exposé ne peut que susciter soupçons, dénonciations, menaces : le sénateur Henry Cabot Lodge veut le faire mettre en examen : Théodore Roosevelt s’emploiera à le calmer. Hoover continue à se démener : il achète du riz en Birmanie, du maïs en Argentine, des haricots en Chine et du blé, de la viande et du lard aux États-Unis. Bien avant l’Armistice de 1918, il est un héros, un petit homme simple, modeste et énergique qui a débuté sa carrière en Californie et la terminera au paradis, dixit l’ambassadeur Walter Hines Page.

Après l’entrée en guerre des États-Unis, Woodrow Wilson le nommera à la tête du ministère de l’agriculture. Il réussit à faire baisser la consommation des vivres nécessaires à l’Europe tout en évitant le rationnement dans son pays. Il assure ainsi l’approvisionnement des Alliés et prend la tête des services de secours à la Belgique.

Après l’armistice, membre du Conseil économique suprême et directeur de l’Administration de l’aide américaine, Hoover organisera l’acheminement des vivres à destination des millions d’affamés d’Europe centrale. Il étendra cette aide à la Russie bolchevique frappée par la famine en 1921. Quand un critique lui demande si cela n’aide pas le bolchévisme, Hoover réplique Vingt millions de personnes meurent de faim, quelle que soit leur appartenance politique, elles seront nourries !

Il sera président des Etats-Unis de 1929 à 1933, illustrant trop bien le principe de Peter qui veut que chacun cesse de progresser lorsqu’il a atteint son niveau d’incompétence.

5 08 1914                         Vers minuit le convoi s’arrêta un long moment en gare de Limoges où régnait un vacarme pire qu’à Brive…
À un moment, la gare tout entière se galvanisa, un frisson courut dans la troupe… D’un wagon ouvert, sur le premier quai, sortit un chant grave et lent qui monta en gerbe et fit chavirer tous les autres. Le vieil air ancestral des contrées occitanes saisit tous ces hommes jeunes, les pénétra jusqu’à la moelle, les contraignit au silence :
Dejos ma fenestra
Y ò un òzello,
Tota la nuech canta,
Canta pas per yo…
Alors, d’un seul élan, tous les autres piou-pious gonflèrent leur poitrine – trois mille , cinq mille voix peut-être -, reprirent ensemble le cantique solennel du Sud, la vieille plainte médiévale de l’amant prisonnier. Le chant montait tout à coup des siècles anciens et s’élevait des quais vers le toit de la gare. Le refrain emplit tout l’espace de cette nuit d’août, vibrant comme en une cathédrale :
Se canta, que canta,
Canta pas per ièo,
Canta per ma mia
Qu’es tan long de yo…
Lorsque l’air s’arrêta, il y eut un long silence surpris, l’impression d’un recueillement de messe pendant plusieurs secondes. Des larmes coulaient ça et là sur les pommettes rougies, roulaient au bord des moustaches brunes, puisées dans ce chant qu’ils éprouvaient comme un adieu, avec le regret de la mia lointaine déjà ; leur Jeannette, ils l’avaient laissé le matin sur les terres chaudes, et beaucoup, beaucoup, ne la reverraient plus jamais.
Claude Duneton. Le Monument Balland 2003
Instruits de la guerre de 1870, les conservateurs de musée déménagent vers le sud tout ce qui peut voyager : sculptures, peintures, vitraux et tapisseries.
Si, comme beaucoup d’historiens l’assurent, le XIX° siècle s’acheva le 2 août 1914, jour de la mobilisation générale, je pense que, de son côté, la paysannerie française entra en agonie en septembre 1914, quelque part entre Verdun et Dammartin-en-Goële, et rendit l’âme, au son du clairon, le 11 novembre 1918, à 11 heures.

Sans vouloir, en aucune façon, laisser entendre que sa disparition était inéluctable et que la guerre ne fut qu’une sorte de révélateur – ou la vague de fond qui emporta une digue fragile -, il faut savoir que l’état de notre agriculture, et surtout son retard par rapport à celle de nos voisins, était préoccupant à la veille de la guerre. Mais il n’était pas pour autant irrémédiable et nul ne peut savoir comment la paysannerie aurait évolué si les hommes avaient eu l’intelligence de faire l’économie d’une mémorable boucherie.

Tout ce que l’on sait est que notre agriculture n’était pas en très bonne santé quand s’annoncèrent les hostilités. Le comble de l’histoire est que la mesure naguère prise pour lui venir en aide, le protectionnisme appliqué par Méline, lui fut sans doute beaucoup plus préjudiciable que bénéfique. Passé les coups de fouet donnés par les lois limitant ou pénalisant les importations, la crise demeura, malgré une hausse généralisée des cours. Car déjà, et c’était sans doute la préfiguration de ce qui affaiblit toujours nos agriculteurs de notre fin de siècle, le choix et l’application vers 1890 d’une agriculture beaucoup plus moderne et productive ne purent se faire qu’en augmentant sérieusement les coûts de production. Et ce n’était qu’un début !

Un autre phénomène qui participa sûrement à l’affaiblissement de la paysannerie, et elle le paya très cher après l’hécatombe de 14-18, fut une forte généralisation de la dénatalité. Or, nul ne l’ignore, que cela plaise ou non aux disciples de Malthus, seule une population jeune et dynamique est vraiment apte à faire évoluer une société. Malheureusement, non seulement la population rurale prit de l’âge, mais l’exode, toujours actif, toucha surtout les plus jeunes paysans, les poussa vers les villes et les éloigna définitivement de la terre.

Aussi les problèmes de la population paysanne de ce début du XX° siècle semblent bien avoir été autant son vieillissement que son assoupissement sur des lauriers bien entretenus par un protectionnisme anesthésiant. D’où le dangereux retard pris par rapport aux agriculteurs allemands, belges et anglais qui, au niveau des rendements, nous étaient très supérieurs.

Pour tenter d’expliquer cet engourdissement, on peut aussi mettre en cause la structure même de notre paysage rural. À savoir une écrasante majorité de toutes petites, voire de minuscules exploitations : unités de production si exiguës qu’elles suffisaient à peine à nourrir ceux qui les travaillaient. Car une des particularités de cette époque est que le rêve secret de beaucoup de journaliers ou d’ouvriers agricoles était de se hisser au rang envié de propriétaire; promotion dans laquelle ils voyaient vraisemblablement une avance vers la liberté, celle que possède tout homme maître de sa terre, fût-elle d’un demi-hectare…

Mais ce désir, bien que légitime, n’en contribua pas moins à freiner l’évolution de l’agriculture et à la rendre de moins en moins capable d’exporter ses productions.

Pourtant, la naissance des syndicats agricoles, d’achat ou de défense, et même la création, dès la fin du XIX° siècle, des caisses locales de Crédit agricole qui proposaient des prêts à des taux moins assassins que ceux des banques classiques, prouvent que tout aurait pu progresser mieux que cela ne se fit. Et qu’au lieu de se complaire dans un immobilisme rassurant, les cultivateurs avaient en main la possibilité de mieux faire.

[…] Mais il est vrai que, à la veille de la Grande Guerre, la population rurale qui, un siècle plus tôt formait près de soixante-quinze pour cent de la population, n’en représentait plus que trente-huit pour cent…

Claude Michelet Histoires des paysans de France. Robert Laffont 1996

Et pourtant, on voyait déjà de bien puissantes machines :

Tracteur Lefebvre 35 / 40 chevaux pour labour de défoncement. 1919

Wallut est l’importateur de l’américain Deering. Tracteur de 20 chevaux produit à 80 000 exemplaires de 1916 à 1922. On en comptera encore 6 000 en service de 1943.

Labourage électrique pendant l’hiver 1914 dans le Soissonnais. Dans les années 1930, le moteur diesel le fera disparaître.

Labourage dans l’Aisne en 1910, selon le système Fowler mis au point dès 1867 : deux locomotives agricoles, de 20 tonnes chacune, se renvoient par câble la traction d’une puissante charrue à 6 socs. Derrière, les 4 bœufs tirent la herse.

Tracteur Benedetti de 1913 de 28 / 30 chevaux, à quatre roues motrices, de 1.6 mètre de diamètre. La câblerie complexe permet de faire un va et vient dans le champ sans avoir à faire demi-tour. Il est cher – 24 000 francs – mais permet de labourer 6 ha par jour.

Tracteur-Treuil automobile : un câble de 240 mètres tire la charrue : le tracteur est alors immobilisé par ancrage. Avril 1919 V. Doisy, ingénieur mécanicien à Vanves.

Tracteur Renault PE 1926. 1840 exemplaires de 1926 à 1939 : le mieux adapté aux petites et moyennes exploitations.

15 08 1914                 Inauguration du canal de Panama, par le SS-Ancon, premier client qui effectue la traversée en neuf heures et demie. En fait,  c’est l’Alexandre-La-Valley qui a effectué la première traversée, à titre d’essai, dès le 7 janvier. Il fait 68 km de long, 81 km avec les voies d’approche. Quinze ans plus tard, il verra passer 30 millions de tonnes.

 

Les colonies ne traînent pas pour s’engager dans la guerre : un bateau à vapeur allemand, venant de la rive est du lac Tanganika, ouvre le feu sur le village de Mokulubu, sur la rive ouest, donc le Congo belge : une dizaine de pirogues et un café-bar sont détruits. Des soldats allemands débarquent pour sectionner le cable téléphonique en 14 endroits.

C’est dans les premiers jours de guerre qu’Ernst Lissauer, allemand, juif, poète, publie son Chant de haine à LAngleterre qui va faire un tabac outre-Rhin : son texte sera placé dans tous les programmes scolaires, on le déclamera dans les bataillons, sur le front, on le mettra en musique et tous les journaux, de toutes obédiences, le publieront à plusieurs reprises… Guillaume II ira jusqu’à le décorer de l’ordre de l’Aigle rouge de 4e classe, distinction octroyée de façon tout à fait exceptionnelle à un civil allemand d’origine juive. Il sera abandonné de tous à la défaite et à l’arrivée d’Hitler en 1933, il sera expulsé et ira vivre à Vienne.

Que nous importent le Russe et le Français! Coup pour coup et botte, pour botte!
Nous ne les aimons pas, nous ne les haïssons pas: nous protégeons la Vistule et les passages des Vosges.
Nous n’avons qu’une seule haine. Nous aimons en commun, nous haïssons en commun, nous n’avons qu’un seul ennemi.
Vous le connaissez tous,
Vous, le connaissez tous.
Il est blotti derrière la mer grise, plein de jalousie, de courroux, de malice et de ruse, séparé de nous par des eaux plus épaisses que le sang.
Nous n’avons tous qu’une haine
Nous n’avons tous qu’un ennemi : l’Angleterre.
Au carré des officiers, dans la salle des fêtes du bord, ils étaient assis à l’heure du repas. Prompt comme un coup de sabre, l’un d’eux empoigna la coupe en saluant. Et dans un claquement sec comme un coup d’aviron, il prononça trois mots : Au jour J.
A qui ce toast ?
Ils n’avaient tous qu’une haine. A qui pensaient-ils ?
Ils n’avaient tous qu’un ennemi : l’Angleterre.
Prends à ta solde les peuples de toute la terre.
Construis des remparts avec des lingots d’or.
Couvre de nefs et de nefs la surface des mers.
Tu calcules bien mais pas encore assez.
Que nous importent les Russes et les Français ?
Coup pour coup et botte pour botte, nous conclurons la paix un jour ou l’autre.
Toi nous te haïrons d’une longue haine.
Et nous ne renoncerons pas à notre haine.
Haine sur les eaux, haine sur la terre.
Haine du cerveau,
Haine de nos mains
Haine des marteaux et haine des couronnes,
Haine meurtrière de soixante-dix millions d’hommes.
Ils aiment en commun, ils haïssent en commun,
Tous n’ont qu’un ennemi : l’Angleterre.

Ernst Lissauer

Les suites en furent désastreuses. A l’époque, comme la propagande ne s’était pas encore usée dès le temps de paix, les peuples, malgré les déceptions par milliers qu’ils avaient connues, tenaient encore pour vrai tout ce qui était imprimé. Et c’est ainsi que le pur, le bel enthousiasme prêt à tous les sacrifices des premiers jours se transforma peu à peu en une orgie des sentiments les plus détestables et les plus stupides. On combattait la France et l’Angleterre à Vienne et à Berlin, sur le Ring et sur la Friedrichstrasse, ce qui était singulièrement plus aisé. Les inscriptions en fiançais ou en anglais aux devantures des magasins devaient disparaître, même un couvent Zu den Englischen FraMein dut changer de nom, parce que le peuple s’irritait, ne soupçonnant pas qu’Engtische désignait les anges et non pas les Anglais. D’honnêtes commerçants estampillaient leurs enveloppes de la devise : Gott strafe England, – Que Dieu punisse l’Angleterre – des femmes de la bonne société juraient (et écrivaient dans des lettres aux journaux) qu’elles ne parleraient plus jamais un mot de français. Shakespeare était banni des scènes allemandes, Mozart et Wagner des salles de concert de France et d’Angleterre, les professeurs allemands expliquaient que Dante était un Germain, les français que Beethoven était un Belge, on réquisitionnait sans scrupules les trésors culturels des pays étrangers, comme le blé ou les minerais. Ce n’était pas assez que chaque jour des milliers de paisibles citoyens de ces pays s’entretuassent sur le front, on insultait et on conspuait à l’arrière, dans les deux camps, les grands défunts ennemis qui depuis des siècles reposaient muets dans leurs tombeau. La confusion des esprits devenait de plus en plus absurde. La cuisinière à son fourneau, qui n’avait jamais franchi l’enceinte de sa ville et n’avait pas ouvert un atlas depuis ses années d’école, était persuadée que l’Autriche ne pouvait pas vivre sans le Sandjak (un petit district frontalier quelque part en Bosnie). Les cochers se disputaient dans la rue sur le montant des indemnités de guerre qu’il faudrait imposer à la France, cinquante ou cent milliards, sans savoir ce que représentait un milliard. Point de ville, point de groupe qui ne succombât à cette épouvantable hystérie de la haine, Les prêtres prêchaient devant leurs autels, les sociaux-démocrates qui, un mois auparavant, stigmatisaient le militarisme comme le plus grand des crimes, faisaient encore plus de bruit que les autres, s’il était possible, afin de ne point passer, selon le mot de Guillaume H, pour des sans-patrie. C’était la guerre d’une génération sans soupçon, et cette foi intacte des peuples en la justice unilatérale de leur cause devint justement le plus grand des dangers.

Peu à peu, au cours de ces premières années de la guerre de 1914, il devint impossible d’échanger avec quiconque une parole raisonnable. Les plus pacifiques, les plus débonnaires, étaient enivrés par les vapeurs de sang. Des amis que j’avais toujours connus comme des individualistes déterminés, voire comme des anarchistes intellectuels, s’étaient transformés du jour au lendemain en patriotes fanatiques, et de patriotes en annexionnistes insatiables. Toutes les conversations se terminaient par des phrases aussi sottes que celle-ci : Qui ne sait haïr ne sait pas non plus aimer vraiment, ou encore par de grossières accusations. Des camarades avec qui je n’avais jamais eu de querelle depuis des années m’accusaient avec la dernière rudesse de n’être plus un Autrichien ; je n’avais qu’à aller là-bas, en France ou en Belgique. Ils insinuaient même prudemment que l’on devrait en fait dénoncer aux autorités des opinions comme celle que cette guerre était un crime, car les défaitistes – ce beau mot venait d’être inventé en France – étaient les pires criminels envers la patrie.

Il ne restait dès lors qu’une chose à faire : se replier sur soi-même et se taire aussi longtemps que durerait la fièvre et le délire des autres.

Stefan Zweig             Le Monde d’hier. 1944. Pour la traduction française, 1982, chez Belfond

19 08 1914                  L’usage des cartes postales se généralise avec leur utilisation pour le courrier privé des soldats : cela évitait à la censure d’avoir à ouvrir des lettres. Censure ou pas, il est des femmes qui n’accepteront pas de se contenter du courrier : Colette, encore très amoureuse de son second mari Henry de Jouvenel, sous-lieutenant au 23° Régiment d’Infanterie territoriale, s’approchera par quatre fois de Verdun pour le voir lors d’une permission : l’affaire n’était pas du goût de l’Etat-major  et avait donc un parfum prononcé de scandale.
20 08 1914                   Ma bien-aimée, Je t’aime. Je suis à toi pour éternellement, ton Henri.
Mon amour, j’ai pris pour la première fois la capote ce soir. Je suis furieux. J’ai l’air d’un collégien à qui on ne permet pas de porter les cheveux longs. Il y a une vieille qui me poursuivait ce soir pour me dire : Vous avez beau être jeune, vous savez bien les commander. Car je commande toujours, tu sais, avec ma voix et ma figure dures que tu n’aimes pas, mon amour, mon ange, mon petit, ma femme, ma Pauline, ma beauté chérie, mon adoration…
Je te supplie, je te supplie de faire faire ton portrait, si cela est possible, par n’importe qui, par un marchand de cartes à cinq sous s’il en reste encore. Mais je te supplie de me donner ce bonheur. Pense qu’il y a eu des portraits de toi dans des centaines de revues et que je n’ai même pas sur un de ces bouts de pages coupé avec des ciseaux cette figure d’ange auprès de laquelle il n’y a pas de beauté, cette figure que j’ai embrassée, baisée, serrée dans mes mains, battue, secouée, caressée, adorée, possédée.
Je suis fatigué. Je suis à la caserne et non pas à la guerre. Je ne vois plus rien qui ait le goût de la guerre. J’ai un capitaine vachard, baderne et ennuyeux à pleurer. Il me semble auprès de lui que j’ai quinze ans de service et que je suis fatigué du métier…
Chérie, ma fille, ma beauté, ma fiancée, mon amour, quand je n’en puis plus de regret, de peine de ne plus t’avoir, je relis tes lettres. Je retrouve dans ces pages bleues toute la confiance, toute l’ardeur qu’il faut. J’ai peur que ce que tu as vu à Auch (les discours ratés, la présentation au drapeau mal organisée, les hommes qui rigolent, cette atmosphère de caserne) ne t’ait enlevé cette flamme, cet esprit de sacrifice, ce désir sacré de la victoire. Amour, il faut que tu ne cesses pas de croire ardemment à ce que nous faisons. Songe que nous marchons dès avant l’aube, que nous marchons des jours entiers sans savoir où nous allons, que nous attendons dans des cours de ferme des heures et des heures sans savoir pourquoi, songe à toute la patience, à toute la religion qu’il nous faut pour résister à ce chagrin d’avoir perdu ce que l’on aime. Songe que nous serons peut-être bientôt couchés dans des tranchées dans l’eau et le froid et la boue, sous le feu. Il ne faut rien nous dire, il ne faut rien penser qui nous enlève un peu de foi et nous coupe les jambes. C’est de toi que j’attends toute ma force, toute ma vertu, toute mon audace, tout mon mépris de la mort.
Ton enfant, Henri (nom premier d’Alain Fournier)
Alain Fournier à Pauline Le Bargy.

20 08 1914                 Foch est à la tête du 20° corps d’armée, fer de lance de l’armée française. Le général de Castelnau, son supérieur, lui interdit toute offensive, mais les ordres ne parviennent pas à temps et Foch s’enfonce à travers les lignes allemandes, se heurtant à de violents feux d’artillerie lourde, puis à une contre-attaque allemande. Il doit battre en retraite. Le général de Castelnau ordonne le retrait général et ne pardonnera jamais à Foch qui, selon lui, a désobéi. Le revers subi par les Français entre le 19 et le 20 août 1914 coûta la vie à 5 000 hommes.

22 08 1914            Le carnage commence de suite : 27 000 morts pour ce seul jour ! L’écrivain catholique Ernest Psichari est du nombre. Les renseignements fournis par l’aviation, la cavalerie de reconnaissance, les prisonniers et l’espionnage permettent au général Joffre d’établir qu’une armée allemande se dirige vers l’Entre-Sambre-et-Meuse et une autre vers la Lorraine. Il en déduit que le point faible du front allemand se trouve entre les deux. Il décide d’attaquer au centre, à travers les Ardennes belges. Les Français sont convaincus de n’avoir qu’un faible rideau de troupes devant eux. C’est là un avantage tactique fondamental que viennent d’acquérir leurs adversaires. Ils le conserveront toute la journée. Comme sous l’Ancien Régime, comme sous l’Empire, les soldats français, montent à l’assaut en se tenant droit, bien repérables dans leur pantalon rouge garance. On a recensé quinze batailles perdues par les Français dans ce secteur, le 22 août. Les principales : Charleroi, Rossignol, Morhange.

Les attaques répétées des soldats français contre des positions protégées par des tranchées, même improvisées, rencontrent un échec total : les assaillants sont tous fauchés les uns après les autres.

  Jean-Michel Steg

Si vous voulez comprendre le cœur de l’affaire, me dit le docteur A., chirurgien de la compagnie, pensez à ce que la mémoire collective a conservé, dans un geste synthétique et génial, comme l’icône sacrée de cette guerre : la tranchée. Ce fut l’idée qui redessina l’ensemble. Une idée, – il tenait à le souligner, -élémentaire et instinctive. Les soldats allemands commencèrent par se cacher dans les trous creusés par les obus français, trouvant ainsi une variante salutaire au caractère inexorable du champ de bataille ouvert. Quand ils essayèrent de relier deux trous voisins, en creusant des parcours dans la terre, ils devinèrent sans doute la naissance d’un système : certains virent dans l’acuité de ce mouvement improvisé les germes d’une logique accomplie. Et les hommes descendirent alors sous terre, comme des insectes aux tanières kilométriques raffinées. En quelques mois, faisait remarquer avec finesse le docteur A., chirurgien de la compagnie – les deux fondements de la géographie guerrière, la forteresse et le champ de bataille ouvert, furent balayés par cette troisième option inédite, qui les reprenait, en un certain sens, sans être aucun des deux. Un réseau sans fin de blessures entailla la surface terrestre, installant un piège que les troupes d’assaut ne savaient pas interpréter. C’était comme un système sanguin – et je commençais à comprendre – qui portait le poison de la guerre dans la chair même du monde, un courant invisible sous la peau de la terre, sur des milliers de kilomètres. Au-dessus, contre la ligne d’horizon, plus de constructions en pierre qui s’élèvent vers le ciel, plus d’armée déployées pour recevoir l’attaque, dans cet ordre géométrique qui rappelait les champs mûrs prêts à être fauchés. Dans un paysage vidé, les fantassins s’élançaient à l’assaut sans rien avoir devant les yeux, privés d’un ennemi qui avait disparu dans les ulcères putrides du terrain. Ils recevaient une mort sans provenance, comme s’ils la transportaient déjà avec eux et qu’elle décidait, tout à coup, au hasard, de leur exploser à l’intérieur, et de les emporter. La clarté de l’affrontement avait été perdue, et avec elle l’éclat qui avait auréolé pendant des millénaires l’héroïsme et le sacrifice. La prétendue noblesse du geste guerrier était quotidiennement niée par cette reptation sordide des hommes, revenus habiter les entrailles de la terre.

Alessandro Baricco. Cette Histoire-là. Gallimard 2007

En Alsace, du 7 au 10 août l’armée française a progressé jusqu’à prendre Mulhouse, qu’une contre offensive allemande a forcé à évacuer deux jours après y être entré. Le sud de l’Alsace est perdu. Le front va alors se stabiliser à 20 kilomètres à l’Est de Belfort, ceci jusqu’en 1918. À Belfort, sur décision du Conseil de Guerre, madame West est fusillée : son mari, garde forestier dans la forêt de la Hardt, sur la commune de Schlierbach, à l’est de Mulhouse est condamné à 20 ans de travaux forcés. Qu’ont-ils fait ? Une patrouille de 4 soldats allemands est entrée dans la maison, et les West l’ont nié devant une patrouille de soldats français. Ces derniers sont entrés dans la maison : échange de coup de feu : un soldat français est blessé et deux autres tués, un Français et un Allemand. On a un peu de mal à comprendre la nature du raisonnement qui a conduit le Conseil de Guerre à cette extrémité, et on est tenté d’y voir un degré certain de confusion. Il y avait tout de même un peu plus de quarante ans que ces deux-là étaient allemands ! On savait que le fait d’être ballotté depuis des siècles, au hasard des batailles, d’un pays à l’autre pouvait faire perdre son latin à plus d’un ; mais là, c’est la vie que cette femme a perdu !
25 08 1914                        Les Allemands occupent Louvain depuis 5 jours. Une fusillade inexpliquée déclenche une crise de folie : ils mettent le feu aux hôtels qu’ils occupaient près de la gare, fusillent 29 soit disant francs-tireurs, puis mettent le feu à différents endroits de la ville, interdisant aux habitants d’intervenir : plus de 1 000 maisons vont être détruites, l’Église Saint Pierre, le théâtre et la bibliothèque universitaire, la Table Ronde…
26-29 08 1914              Le maréchal Hindenburg, là même où les Chevaliers Teutoniques avaient été défaits 500 ans plus tôt – Tannenberg -, triomphe des armées russes de Rennenkampf et Samsonov, lequel ne pourra supporter la défaite et se suicidera.
28 08 1914                            La situation de la Somme aux Vosges est restée ce qu’elle était hier.
C’est par ce communiqué laconique que le général Joffre informe les Français que les Allemands sont quasiment aux portes de Paris. Il faudra le coup d’œil de Gallieni, qui a repéré que les Allemands, sûrs de leur succès, en se séparant de deux divisions pour les envoyer sur le front de l’est, se fragilisaient : il convainc Joffre de lancer la contre offensive de la Marne.
29 08 1914                         Des voix discordantes se font entendre :
Je ne suis pas, Gerhart Hauptmann, de ces Français, qui traitent l’Allemagne de barbare. Je connais la grandeur intellectuelle et morale de votre puissante race. Je sais tout ce que je dois aux penseurs de la vieille Allemagne ; et encore à l’heure présente, je me souviens de l’exemple et des paroles de notre Goethe – il est à l’humanité entière – répudiant toute haine nationale et maintenant son âme calme, à ces hauteurs où l’on ressent le bonheur ou le malheur des autres peuples comme le sien propre. J’ai travaillé toute ma vie, à rapprocher les esprits des deux nations.
Romain Rolland. Lettre ouverte à Gerhart Hauptmann, dramaturge allemand.

Ce train-hôpital par lequel je rentrais arriva au petit jour à Budapest. Je me fis aussitôt conduire dans un hôtel, afin d’abord de dormir un peu ; la seule place assise dans ce train-là avait été ma cantine ; fatig comme je l’étais, je dormis jusqu’à onze heures après quoi, je me hâtai de m’habiller pour prendre mon petit déjeuner. Mais je n’avais pas plus tôt fait quelques pas dans la rue que je dus me frotter les yeux pour m’assurer que je ne rêvais pas. C’était une de ces journées radieuses qui, le matin, sont encore le printemps, à midi sont déjà l’été, et Budapest était plus beau et plus insouciant que jamais. Les femmes vêtues de blanc se promenaient bras dessus bras dessous avec des officiers, qui m’apparurent soudain comme des officiers d’une tout autre armée que celle que j’avais vue encore la veille, l’avant-veille. Les vêtements, la bouche, le nez encore imprégnés de l’odeur d’iodoforme du train sanitaire, je les voyais acheter des bouquets de violettes qu’ils offraient aux dames, je voyais rouler dans les rues des autos impeccables, transportant des messieurs impeccablement rasés et vêtus. Et tout cela à huit ou neuf heures d’express du front ! Mais avait-on le droit d’accuser ces gens ? N’était-il pas tout naturel de vivre et d’essayer de jouir de la vie ? Et, peut-être en raison justement du sentiment que tout était menacé, de ramasser à la hâte tout ce qui pouvait encore être ramassé, les quelques beaux vêtements, les dernières belles heures ? Quand on venait de constater à quel point l’homme est un être fragile et facile à anéantir, à qui un petit morceau de plomb peut en un millième de seconde arracher la vie avec tous ses souvenirs, toutes ses connaissances, toutes ses extases, on comprenait qu’en un tel matin de corso des milliers de personnes affluassent sur les rives du fleuve pour voir le soleil, se sentir elles-mêmes, sentir leur propre sang, leur propre vie avec peut-être une force accrue. J’étais déjà presque réconcilié avec ce qui m’avait d’abord effrayé. Mais alors, fort malencontreusement, l’obligeant garçon de café m’apporta un journal viennois. J’essayai de le lire ; c’est alors seulement que le dégoût s’empara de moi sous la forme d’une véritable colère. Je trouvais là toutes les grandes phrases sur la volonté inflexible de vaincre, sur les pertes minimes de nos propres troupes, et les pertes énormes de l’adversaire ; alors bondit sur moi, nu, gigantesque et éhonté, le mensonge de la guerre ! Non, les coupables, ce n’étaient pas les promeneurs, les incidents, les insouciants, mais uniquement ceux qui, par parole, excitaient à la guerre. Et nous étions coupables, nous aussi, si nous ne leur opposions pas notre propre parole.

Ainsi me fut donnée, et alors seulement, l’impulsion décisive : il fallait lutter contre cette guerre ! La matière était prête en moi, il ne m’avait manqué pour commencer que cette ultime confirmation concrète de mon instinct. J’avais reconnu l’adversaire que j’avais à combattre, le faux héroïsme qui préfère envoyer les autres à la souffrance et à la mort, l’optimisme facile des prophètes sans conscience, politiques aussi bien que militaires, qui, promettant sans scrupules la victoire, prolongent la boucherie ; et derrière eux, le chœur stipendié de tous ces phraseurs de la guerre que Werfel a mis au pilori dans son beau poème. Quiconque exprimait un doute les gênait dans leur commerce patriotique ; quiconque prodiguait ses mises en garde, ils le traitaient de pessimiste et se moquaient de lui ; quiconque combattait la guerre, dont eux-mêmes n’avaient pas à souffrir, ils le stigmatisaient comme un traître. C’était toujours la même clique, éternelle à travers les âges, de ceux qui appellent lâches les prudents et faibles les plus humains, pour demeurer eux-mêmes désemparés au moment de la catastrophe qu’ils ont provoquée par leur légèreté. C’était toujours, la même bande, la bande de ceux qui bafouaient Cassandre à Troie, Jérémie à Jérusalem, et jamais je n’avais compris le tragique et la grandeur de ces figures comme en ces heures trop pareilles à celles qu’elles avaient vécues. Dès le début, je ne croyais pas en la victoire, et je n’étais certain que de ceci : même si elle pouvait être acquise au prix de sacrifices inouïs, elle ne justifiait pas ces sacrifices. Mais parmi tous mes amis je restais encore le seul à lancer un tel avertissement, et les cris de victoire avant le premier coup de fusil, le partage du butin avant la première bataille me faisaient souvent douter si je n’étais pas fou moi-même parmi tous ces sages, ou plutôt si je n’étais pas seul terriblement éveillé et lucide au milieu de leur ivresse.

Stefan Zweig       Le Monde d’hier 1944 Pour la traduction française 1982, Belfond

Le Suisse Blaise Cendrars lance un appel dans la presse française à tous les jeunes étrangers se trouvant en France à s’engager dans le combat ; s’y trouvent alors d’assez nombreux et surtout riches américains venus chez nous pour s’amuser de leurs jeux de riches, qui des régates de yachts, qui des raids en avion. Certains d’entre eux se refusent à fermer les yeux sur ce qui les entoure, vont voir leur ambassadeur qui leur donne le seul conseil possible : les États-Unis n’ont pas déclaré la guerre à l’Empire Allemand ; si vous voulez vous battre aux cotés de la France, vous ne pouvez que vous engager dans la Légion Étrangère ou dans les services non-combattants d’ambulanciers. Après quelques mois sur le front, ces jeunes américains parvinrent à intégrer des unités d’aviation, sous commandement français. Ils étaient beaux, jeunes, riches : ils auraient pu rentrer chez eux continuer à s’amuser : ils ont préféré poursuivre des jeux formellement semblables, sinon que dès lors leurs vies étaient dans la balance. Certains d’entre eux l’y ont laissée. Ils ne manquaient pas d’élégance.
2 09 1914                   Le gouvernement français déménage à Bordeaux : les Parisiens l’apprendront le lendemain, par voie d’affiche, les informant en même temps que les Allemands étaient à 60 km des Champs Élysées : les taxis parisiens Renault G 7, moteur 2 cylindres – pour ce surnommé la 2 pattes – modèle AG, 8/9 cv, vitesse de croisière 40 à 50 km/h, réservoir de 35 litres, vont être réquisitionnés par le général Joseph Galliéni, gouverneur militaire de Paris, pour conduire les soldats au front, à raison de 5 par véhicule, dans la nuit du 7 au 8 septembre… (4 000 en fait, et pas vraiment en première ligne, le reste étant affaire de journalistes avides de gonfler certains faits)… sans problème de ravitaillement puisqu’ils peuvent faire le plein à chaque retour à Paris. Le prix de la course – 70 102 Fr – sera payé par le contribuable et plus tard remboursé par l’Allemagne au titre des dommages de guerre. Ce sera la bataille de la Marne qui fera reculer les Allemands.
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5 09 1914                     Mort de Charles Péguy, d’une balle au front, à Villeroy, dans la Brie, près de Meaux, à la tête de sa compagnie d’infanterie. Il laisse trois enfants ; un quatrième naîtra après sa mort. L’espace de cinq semaines, du 6 août au 13 septembre, l’hécatombe fera 300 000 morts !

Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle,
Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre.
Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre.
Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle…

Heureux ceux qui sont morts pour des cités charnelles.
Car elles sont le corps de la cité de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu,
Et les pauvres honneurs des maisons paternelles.

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,
Couchés dessus le sol à la face de Dieu.
Heureux ceux qui sont morts sur un dernier haut lieu,
Parmi tout l’appareil des grandes funérailles.

 Mère voici vos fils et leur immense armée.
Qu’ils ne soient pas jugés sur leur seule misère.
Que Dieu mette avec eux un peu de cette terre
Qui les a tant perdus et qu’ils ont tant aimée.

 Mère voici vos fils qui se sont tant perdus.
Qu’ils ne soient pas jugés sur une basse intrigue.
Qu’ils soient réintégrés comme l’enfant prodigue.
Qu’ils viennent s’écrouler entre deux bras tendus…

Eve.1913

Singulier peuple, toute eau leur est une source vive,
Toute eau qui tombe leur devient une eau courante,
Par le ministère de l’espérance.
Toute eau, toute eau mauvaise, leur devient une eau potable.
Les eaux mauvaises les rendent souvent malades.
Les eaux mauvaises ne les empoisonnent jamais,
Ils boivent impunément de tout,
Par les accointances qu’ils ont avec cette petite Espérance.

Le porche du mystère de la deuxième vertu

18 09 1914              Le roi d’Angleterre George V signe le Home Rule, ensemble de dispositions qui donnent à l’Irlande un certain degré d’autonomie interne. C’est une histoire plutôt ancienne qui avait débuté dès 1870, mais qui n’avait pu voir obtenir force de loi, car la Chambre des Lords l’avait constamment rejeté. Mais la mise en oeuvre est repoussée à la fin de la guerre. Dans le fond le projet ne conviendra à personne et sera à l’origine de la séparation à venir de l’Irlande du sud,- l’Eire – indépendante avec Dublin pour capitale et l’Irlande du Nord regroupant 6 comtés, l’Ulster, restant anglaise.

19 09 1914              Depuis le 3 septembre, Reims est soumise à un bombardement quasi continu ; il va durer jusqu’au 5 octobre : les calvaires de Notre Dame, la basilique du sacre des rois, et de l’abbatiale Saint Rémi, dédiée à l’évêque qui baptisa Clovis, contribueront puissamment à cristalliser la haine de l’Allemand : façade en feu, charpente du toit incendiée, voûtes de la nef crevée par les obus, statues mutilées… Notre Dame et Saint Rémi s’en relèveront, lentement mais sûrement, sous la direction d’Henri Deneux : la cathédrale sera à nouveau ouverte au culte le 18 octobre 1937 ; il aura abandonné la forêt – le nom de la charpente en bois – pour une charpente en béton.

Quand la France apprit que la cathédrale de Reims était en flammes, tous les cœurs se serrèrent. Ceux qui pleuraient un fils trouvèrent encore des larmes pour la sainte église.

Émile Mâle

C’était la moins abîmée de France. Rien que pour elle, on se serait fait catholique. Ses tours montaient si bien qu’elles ne s’arrêtaient pas où finissait la pierre. On les suivait au-delà d’elles-mêmes, jusqu’au moment où elles entraient dans le ciel […]. C’était la majesté religieuse descendue sur la terre. […]

Des sifflements qui ressemblaient tantôt à ceux d’un merle géant, tantôt à ceux d’une sirène, dont le son serait aiguisé, coupant et rapide, virevoltèrent au-dessus de nous.
– Sac au dos, dit le caporal, et baïonnette au canon, cette fois, ça y est.
L’obus venait de tomber sur le parvis.
Le caporal se souvint de nous.
– Tâchez de filer, bon Dieu ! cria-t-il.
Où filer ? Et à quoi cela pourrait-il servir ?
Un deuxième obus suivit à trente secondes. Il se logea à dix mètres du premier. Les mêmes sifflements nous tranchèrent le tympan.
Nous passâmes notre main sur notre visage qui nous semblait cruellement balafré.
C’était le début. Ils avaient rectifié.
Cette fois ils la tenaient.
Nous n’avons plus compté les coups. Ils tombaient sans relâche.
Nous avons quitté le porche et sommes allés dans la rue, en face, à cent mètres.
Nous regardions la cathédrale. Dix minutes après, nous vîmes tomber la première pierre. C’était le 19 septembre 1914, à sept heures vingt-cinq du matin.

Albert Londres Le Matin. 21 septembre 1914

Albert Londres, 30 ans, réformé pour raisons de santé, avait réussi à gagner Reims, alors tout près de la ligne de front, au mépris de toute autorisation de l’état-major.

Elle est debout, mais pantelante.
Nous suivons la même route que le jour où nous la vîmes entière. Nous comptions la distance, guettant le talus d’où elle se montre au voyageur, nous avancions, la tête tendue comme à la portière d’un wagon lorsqu’en marche on cherche à reconnaître un visage. Avait-elle conservé le sien ?
Nous touchons le talus. On ne la distingue pas. C’est pourtant là que nous étions l’autre fois. Rien. C’est que le temps moins clair ne permet pas au regard de porter aussi loin. Nous la cherchons en avançant.
La voilà derrière une voilette de brume. Serait-elle donc encore ?
Les premières maisons de Reims nous la cachent. Nous arrivons au parvis.
Ce n’est plus elle, ce n’est que son apparence.
C’est un soldat que l’on aurait jugé de loin sur sa silhouette toujours haute, mais qui, une fois approché, ouvrant sa capote, vous montrerait sa poitrine déchirée.
Les pierres se détachent d’elle. Une maladie la désagrège. Une horrible main l’a écorchée vive.
Les photographies ne vous diront pas son état. Les photographies ne donnent pas le teint du mort. Vous ne pourrez réellement pleurer que devant elle, quand vous y viendrez en pèlerinage.
Elle est ouverte. Il n’y a plus de portes. Nous sommes déjà au milieu de la grande nef quand nous nous apercevons avoir le chapeau sur la tête. L’instinct qui fait qu’on se découvre au seuil de toute église n’a pas parlé. Nous ne rentrions plus dans une église.
Il y a bien encore les voûtes, les piliers, la carcasse mais les voûtes n’ont plus de toiture et laissent passer le jour par de nombreux petits trous ; les piliers, à cause de la paille salie et brûlée dans laquelle ils finissent, semblent plutôt les poutres d’un relais ; la carcasse, où coula le réseau de plomb des vitraux n’est plus qu’une muraille souillée où l’on ne s’appuie pas.
Deux lustres de bronze se sont écrasés sur les dalles. Nous entendons encore le bruit qu’ils ont dû faire. Des manches d’uniformes allemands, des linges ayant étanché du sang, de gros souliers empâtés de boue, c’est tout le sol. Comment l’homme le plus catholique pourrait-il se croire dans un sanctuaire !…
Nous prenons l’escalier d’une tour. Les deux premières marches ont sauté. Tout en le montant, notre esprit revoit les blessures extérieures. Nous devons être au niveau de ce fronton où Jésus mourait avec un regard si magnanime. Le fronton se détache, maintenant, telle une pâte feuilletée, et Jésus n’a plus qu’une partie sur sa joue gauche. Plus haut est cette balustrade que, dans leur imagination, les artisans du moyen âge ont dû destiner aux anges les plus roses ; la balustrade s’en va par colonne, les anges n’oseront plus s’y accouder. Puis c’est chaque niche, que l’on n’a plus, maintenant qu’à poser horizontalement, à la façon d’un tombeau, puisque les saints qu’elles abritaient sont pour toujours défaits ; c’est chaque clocheton, dont les lignes arrachées se désespèrent de ne plus former un sommet ; c’est chaque motif qui a perdu son âme de sculpteur. Et nous montons sans pouvoir chasser de nous cette impression que nous tournons dans quelque chose qui se fond autour.
Nous arrivons à la lumière. Sommes-nous chez un plombier ?
Du plomb, du plomb en lingots biscornus. La toiture disparue laisse les voûtes à nu. La cathédrale est un corps ouvert par le chirurgien et dont on surprendrait les secrets.
Nous ne sommes plus sur un monument. Nous marchons dans une ville retournée par le volcan. Sénèque, à Pompéi, n’eut pas plus de difficultés à placer le pied. Les chimères, les arcs-boutants, les gargouilles, les colonnades, tout est l’un sur l’autre, mêlé, haché, désespérant.
Artistes défunts qui aviez infusé votre foi à ces pierres, vous voilà disparus.
Le canon, qui tonnait comme de coutume, ne nous émotionnait plus. L’édifice nous parlait plus fort. Le canon se taira. Son bruit, un jour ne sera même plus un écho dans l’oreille, tandis qu’au long des temps, en pleine paix et en pleine reconnaissance, la cathédrale criera toujours le crime du haut de ses tours décharnées.
Nous redescendons. Nous sommes près du chœur. De là, nous regardons la rosace – l’ancienne rosace. Il ne lui reste plus qu’un tiers de ses feux profonds et chauds. Elle créait dans la grande nef une atmosphère de prière et de contrition. Et le secret des verriers est perdu !
En regardant ainsi, nous vîmes tomber des gouttes d’eau de la voûte trouée. Il ne pleuvait pas. Nous nous frottons les yeux. Il tombait des gouttes d’eau. C’était probablement d’une pluie récente ; mais pour nous, ainsi que pour tous ceux qui se seraient trouvés à notre côté, ce n’était pas la pluie : c’était la cathédrale pleurant sur elle-même.
Il nous fallut bien sortir.
Les maisons qui l’entourent sont en ruines. Elles avaient profité de sa gloire. Elles n’ont pas voulu lui survivre. On dirait qu’elles ont demandé leur destruction pour mieux prouver qu’elles compatissent. En proches parents, elles portent le deuil.
Le canon continue de jeter sa foudre dans la ville. Les coups se déchirent plus violemment qu’au début. Que cela peut-il faire maintenant ? La cathédrale de Reims n’est plus qu’une plaie.

Albert Londres Le Matin 29 septembre 1914. L’agonie de la basilique

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20 09 1914                     Alexandre Millerand, ministre de la guerre, réunit à Bordeaux les industriels français : Les arsenaux de l’État ne produiront jamais assez d’armes pour vaincre l’Allemagne. Il faut, pour la première fois dans un conflit, faire appel au privé.

Ce sera une aubaine pour de nombreux industriels concernées de près ou de loin par la métallurgie, l’industrie automobile, voire le textile ; les fabriques de fusils de chasse stéphanoises, la Compagnie des forges et aciéries de la marine à Saint Chamond seront au premier rang des fournisseurs. Loin des frontières, riche de ses houillères, Saint Etienne est la citadelle armurière du pays.

On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels.

Anatole France

22 09 1914                       Disparition au combat d’Alain Fournier (de son nom, Henri-Alban Fournier) à l’orée du bois de St Rémy la Calonne, dit encore des Hauts de Meuse, proche des Éparges, à 40 km de Verdun. Grièvement blessé, le dernier à l’avoir vu serait un officier allemand auquel il aurait demandé que l’on prévienne Mlle Périer, qui avait été sa maîtresse, parente du président Casimir Périer. Pauline Le Bargy (plus connue sous le nom de Mme Simone) fût son dernier amour. Porté disparu jusqu’en 1991, son corps fût alors découvert parmi cinq autres, tous le crâne percé d’une balle – le coup de grâce aux blessés intransportables, – à l’exception du sien. Il allait avoir 28 ans. Ils furent plus de 22 à ne pas pouvoir être identifiés.

Les Anglais, à la fin de la guerre, ont construit à la sortie d’Ypres, en Belgique, sur la route qui mène à Menin, une porte qu’ils ont appelée Meningate : y sont gravés les noms des 54 896 soldats britanniques et du Commonwealth qui ont péri dans les parages et qui n’ont jamais eu de sépulture. Gravés en grandes lettres, en haut :

To whom the fortune of war denied the known and honored burial given to their comrades in death. Ad majorem dei gloriam.

A ceux pour qui les hasards de la guerre ont refusé une tombe connue et respectée comme celle de leur compagnons dans la mort. Ad majorem dei gloriam.

Pas bien loin de là, en France, au sud-ouest de Lens, nord-ouest d’Arras, l’architecte Louis-Marie Cordonnier construira à la fin de la guerre la plus grande nécropole nationale de militaires français : Notre Dame de Lorette, destinée à regrouper les corps de plus de quarante mille soldats français, morts pour la plupart d’entre eux entre septembre 1914 et juin 1915.

Pour les célébrations du centenaire de la fin de la guerre, la Région Nord Pas de Calais demandera à l’architecte Philippe Prost de construire à proximité un Mémorial international sur lequel seraient inscrits les noms de 579 606 morts, toutes nationalités confondues soit 40 :

  • 241 214 Anglais et ressortissants de l’empire britannique, inhumés dans quelque 800 cimetières militaires de la région
  • 173 876 Allemands
  • 106 012 Français et ressortissants de l’empire français, -Algériens, Sénégalais, Indochinois…- et ceux de la Légion étrangère, dont 59 Suisses, des Chiliens et des Argentins.
  • 2 326 Belges, 2 266 Portugais, 1 037 Russes, 6 Américains, etc…

L’ellipse a un périmètre de 328 mètres, pour un grand axe de 129 mètres, un petit axe de 75 mètres, l’ensemble représentant une surface de 1 155 m². 500 panneaux d’inscription, mesurant chacun 3 m de haut sur 0.9 m de large, porteur de  1 200 noms en moyenne, sur une surface totale d’inscription de 1 350 m².

[…]    Quand il a lancé ce projet, l’ambition politique du président de la Région Nord Pas de Calais, Daniel Percheron, était immense, puisqu’il s’agissait rien de moins que de réunir les noms des 600 000  combattants de toutes origines – alliés et ennemis d’hier – tombés sur les terres de la région pendant toute la durée de la Grande Guerre, et cela selon le strict ordre alphabétique sans distinction de nationalité, de grade ou de religion. Une première en soi que d’édifier pour célébrer le centenaire de 1914 un mémorial international et cela juste à côté de la nécropole nationale Notre Dame de Lorette, le plus grand cimetière français jamais aménagé. En un mot, un geste de fraternité pour rappeler l’importance de la paix en Europe dans un monde confronté aujourd’hui à toutes sortes de menaces et de nouvelles formes de guerre.

Entre septembre 1914 et juin 1915, la colline Notre-Dame-de-Lorette, séparant la plaine d’Artois du bassin minier, fut le théâtre de combats d’une extrême violence. L’occupation de cette colline permettait aux Allemands de bombarder Arras tout en contrôlant le bassin minier. Pouvoir exploiter les mines de charbon était évidemment un enjeu stratégique majeur en termes de production d’énergie en temps de guerre. En juin 1915, les Français parvinrent, au prix de pertes humaines considérables, à reprendre la position. C’est pourquoi à la fin de la guerre, la colline sanglante fut choisie pour y aménager une nécropole nationale, destinée à regrouper les corps de plus de quarante mille soldats français. L’architecte Louis-Marie Cordonnier y construisit dans un style romano-byzantin une basilique et une tour lanterne haute de 52 mètres, le tout en béton coulé par strates dans lesquelles des joints tirés au fer donnent l’illusion d’un appareillage de pierres de taille.

Pour répondre à la question posée par le programme du concours, j’ai d’abord voulu donner une forme à cette fraternité retrouvée, ensuite trouver une expression à la paix et au-delà allier la nature à l’art pour les mettre au service de la mémoire, de toutes les mémoires. Sur ce site auquel les bombardements avaient donné un aspect lunaire, fort heureusement la nature a aujourd’hui repris ses droits et effacé jusqu’au souvenir de cette désolation dont ne témoigne plus que les photographies d’époque. Une belle nature donc au milieu de laquelle il fallait créer un monument pour réunir ces 600.000 hommes venus des 5 continents : Britanniques, Allemands, Français, mais aussi Canadiens, Australiens, Indiens, Néo-Zélandais de l’empire britannique, Algériens, Tunisiens, Marocains, Maliens de l’empire français, Belges, Portugais, au total pas moins de 40 nationalités d’aujourd’hui.

Ma première intention fut de trouver le moyen de voir l’ensemble des noms depuis un point. L’idée de l’anneau m’est ainsi apparue, elle permettait de se placer au centre et de réunir par le regard ces milliers de noms. Anneau évoquant la ronde que forment ceux qui se tiennent par la main, créant ainsi symboliquement une chaîne entre tous ces hommes qui avaient perdu la vie en combattant, en se combattant pour les réunir dans une fraternité posthume. Anneau synonyme d’unité mais aussi d’éternité, les lettres s’enchaînant sans fin de A jusqu’à Z selon l’ordre alphabétique. Les 600.000 noms pour trouver leur place donnèrent finalement à l’anneau la forme d’une ellipse. Ensuite s’agissant de trouver une expression à la paix, l’horizontale m’apparut une évidence. A la verticalité cocardière de la tour lanterne allait ainsi répondre l’horizontalité pacifique de l’anneau. C’était aussi une réponse à la demande expresse de l’architecte des bâtiments de France, que le mémorial ne dépasse pas le sommet des croix alignées autour du parvis de la chapelle. C’était plus encore, à mes yeux, une manière de ne pas interrompre la ligne d’horizon de la plaine d’Artois perceptible depuis la nécropole. Et puis l’horizontale est aussi symbole d’équilibre et donc gage de pérennité. Restait à allier la nature à l’art pour la mettre au service de la mémoire ; ainsi la forte déclivité du terrain allait faire le reste. Ancré dans le sol sur les deux tiers de son périmètre, l’anneau, lorsque brusquement le terrain se dérobe sous lui, parait s’élancer à l’assaut de l’horizon, comme suspendu au-dessus du vide pour mieux nous rappeler que la paix demeure toujours fragile. Faisant par la même occasion de ce monument une figure ouverte à l’intérieur de laquelle on peut accéder depuis le parvis de la nécropole en descendant par une rampe pratiquée comme une saignée dans la terre devenant tunnel, avant de s’ouvrir telle une fenêtre sur l’intérieur de l’anneau et sortir en passant sous l’anneau pour rejoindre le sentier de randonnée. Sur site, l’ellipse s’ouvre d’un côté vers l’entrée de la nécropole, de l’autre vers la plaine d’Artois.

A la région et son équipe dirigée par l’historien Yves Le Maner revint l’incroyable mission de constituer la liste des noms des soldats français morts sur le sol du Nord-Pas-de-Calais pendant la Grande Guerre puis de la fusionner avec les listes émanant du Commonwealth et de la République Fédérale d’Allemagne selon l’ordre alphabétique mobilisant pour y parvenir toute une équipe pendant de longs mois, enfin de la vérifier afin qu’il n’y ait ni oubli ni doublon. A l’équipe de maîtrise d’œuvre revenait d’écrire les noms. Si les principes du projet étaient clairs et la taille des lettres imposée [12 mm], encore fallait-il évaluer – sans disposer au moment du concours de la liste complète – la surface à graver et choisir la police de caractères qui assurerait la parfaite lisibilité des noms. Le choix d’associer à notre équipe dès le concours un artiste-typographe, Pierre di Sciullo, s’avéra décisif pour être en mesure d’appréhender dans toute son ampleur -plus de 10 millions de caractères – et sa complexité pareil projet. La création d’une police de caractères, baptisée le Lorette s’avéra très vite indispensable pour être en mesure de lire facilement les noms sur des panneaux de 3 mètres de haut de jour comme de nuit. Au-delà et symboliquement, dessiner les lettres dédiées à cet unique projet était un acte de création pour célébrer la mémoire des disparus.

La Région nous a fourni au fur et à mesure par fragment la liste des noms depuis le A jusqu’au Z tout au long des études de projet […] – et à chaque étape la taille de l’anneau variait pour accueillir les 600.000 noms se dilatant, se rétractant tel un cœur qui bat. Pourquoi ? Parce que selon les origines des soldats, le nombre moyen de caractères n’est pas le même. Et selon que vous faites une extrapolation de la moyenne de caractères alors que vous êtes dans les C ou dans les M, vous ne trouvez pas la même surface à graver pour l’ensemble des noms. La liste des noms complète a permis d’arrêter et de stabiliser définitivement la surface à graver et la dimension de l’anneau avant le lancement de l’appel d’offres.

A l’extérieur, un anneau en béton, couleur de guerre, sans aucune inscription, à l’intérieur 500 feuilles d’un métal doré dépliées telles les pages ouvertes d’un livre sur lesquelles sont gravés très exactement 579 606 noms. Le visiteur entrant, se trouve entre ciel et terre avec sous les yeux ce blizzard de noms d’hommes disparus, comme le disait très joliment le journaliste anglais Rowan Moore, c’est-à-dire des noms à perte de vue sur 328 mètres de périmètre, une dimension monumentale inédite par l’échelle donnée à la mort de masse qui caractérise cette guerre industrielle qu’est la Première guerre mondiale. Il fallait concilier le monumental et l’intime. Pour cela les panneaux furent déployés comme autant de pages d’un livre. Lorsque le visiteur s’arrête pour chercher un nom dans l’intervalle de deux pages ouvertes, cela donne lieu à des moments saisissants où vous découvrez un rythme et une géométrie répétée comme autant de blocs. La raison en est le principe posé pour le Mémorial : un homme, un nom. Smith John gravé autant de fois que de John Smith sont morts sur les champs de bataille du Nord-Pas-de-Calais.

Pour avoir une première vision de l’échelle de l’ouvrage et de son insertion dans le site, nous avons fait planter des piquets, à la manière de Vauban quand il dessinait grandeur nature-avec piquets et cordeaux – ses étoiles bastionnées avant d’engager de gigantesques remuements de terre. Avant que le chantier ne démarre, cela permit de visualiser sur le terrain les rapports de l’ouvrage avec son environnement. Avec la dépollution pyrotechnique préalable indispensable au démarrage du chantier, ce sont 8 000 cibles métalliques logées dans le sol qui ont été repérées, diagnostiquées et extraites pour partie, tout cela bien que le site ait déjà été dépollué dans l’après-guerre avant d’aménager la nécropole. Les remuements amenèrent la découverte de 9 corps, français et allemands, autant de moments très émouvants, corps de soldats portés disparus, morts au combat. Avec la préoccupation, pour ceux identifiables par leur plaque militaire, de les rechercher sur la liste et de les retrouver dans un moment d’intense émotion.

Pour construire l’anneau en l’espace de 9 mois, il fallait le concevoir préfabriqué, et constitué de voussoirs tel un ouvrage d’art. Les ingénieurs Jean-Marc Weill et Raphaël Fabbri accompagnèrent le projet tout au long de sa gestation et de sa réalisation. Malgré l’évidence de sa forme elliptique, l’anneau dans sa partie courbe dissymétrique de près de 60 mètres lancée au-dessus du vide devait supporter des efforts de torsion considérables, les deux fenêtres ouvertes sur le paysage faisant de la prouesse technique un défi jamais relevé. Ni l’acier, ni le béton armé ne permettaient de réaliser l’ouvrage en raison de ces contraintes structurelles extrêmes, pas plus que de respecter la finesse et la précision de son dessin.

Seul un béton fibre à ultra hautes performances (BFUP, un produit Lafarge, déjà mis en œuvre pour une passerelle sur le site du Pont du Diable à la sortie des gorges de l’Hérault, et au MUCEM de Marseille, deux réalisations de Rudy Ricciotti) permettait de réaliser une telle prouesse technique, en le ceinturant de câbles afin de pré-contraindre par post-tension l’ouvrage. Le BFUP avait en outre l’avantage de par sa constitution et son extrême densité de donner à l’anneau toute la pérennité voulue pour un monument. Une fois ces choix faits, le niveau d’exécution en chantier devait être irréprochable. La précision de la pose réalisée à la grue, contrôlée par visée, devait être de l’ordre de plus ou moins 2 mm pour des voussoirs pesant selon les cas entre 9 et 14 tonnes. Si les écarts étaient plus importants, la transmission des efforts de torsion entre voussoirs pouvait engendrer des désordres mettant en péril la stabilité de l’anneau. Au bout du compte, de la conception aux essais de mise en service, le projet fut une aventure, avec ses moments de joie et ses moments d’inquiétude, de tension et de décision, et tout au long l’ambition et l’espoir qu’au terme du chantier, rien de ces efforts humains ou matériels ne transparaisse aux yeux du visiteur découvrant le monument. Parallèlement les panneaux étaient découpés, colorés et gravés selon un process industriel spécifique. Trempés dans un bain, les panneaux d’acier inoxydable prenaient la couleur bronze avant que les lettres des noms griffés par le laser ne fassent réapparaître la couleur de l’acier inoxydable au naturel. Une fois placés à l’intérieur de l’anneau sous le ciel de l’Artois, les panneaux métalliques mettent en lumière les noms des morts. La nuit, c’est l’œuvre-lumière de Yann Toma qui fait revivre ces noms. Comme placé hors du temps et du contexte, chaque visiteur par ses pas met en mouvement l’anneau et découvre à travers les deux fenêtres ouvertes d’abord la silhouette des terrils de charbon du bassin minier et le mémorial canadien de Vimy avant de découvrir ensuite en contrebas les ruines de l’église d’Ablain-Saint-Nazaire. […]

Philippe Prost                 Leçon inaugurale de l’école de Chaillot         3 février 2015

Quand l’art se soucie de se marier avec la nature, il peut procurer cette émotion très dense, qui n’est pas celle d’un cimetière : le collectif y dépasse les mémoires nationales : près de 600 000 noms qui vous enserrent dans leur bras de plus de 300 mètres de long pour vous dire : que la paix et la sérénité de ce lieu, aujourd’hui, guident vos vies.

un geste à la fois simple et fort qui conjugue le monumental à l’intime.

Philippe Prost, architecte

Pratiquement dans le même temps – le 15 décembre 2015 – sera inauguré à Neuville Saint Vaast un Monument des fraternisations, en hommage aux soldats qui avaient décrété une trêve pour célébrer Noël ensemble le 25 décembre 1914 et à nouveau en décembre 1915. Vingt deux ans avant ces manifestations, en novembre 1993, Marie Christine Blandin,  – les Verts – présidente de la région Nord Pas de Calais, s’était faite bousculer par la moitié de son conseil régional pour avoir osé fleurir le 11 novembre 1993 les tombes de soldats français, canadiens et allemands !  Il faut laisser le temps au temps.

http://www.cheminsdememoire.gouv.fr/fr/le-memorial-international-de-notre-dame-de-lorette

http://www.cheminsdememoire.gouv.fr/sites/default/files/editeur/nsmail-87.pdf

22-23 09 1914               Romain Rolland, dégagé des obligations militaires en raison de son âge – 48 ans – et de son état de santé, se trouve alors en Suisse. Il publie dans Le Journal de Genève une série d’articles regroupés sous le titre : Au-dessus de la mêlée

O jeunesse héroïque du monde, vous tous, jeunes hommes de toutes les nations, qu’un commun idéal met tragiquement aux prises, Slaves, Anglais, Belges, Allemands qui luttez pour défendre la pensée et la ville de Kant contre le torrent des cavaliers cosaques (…) comme vous m’êtes chers, vous qui allez mourir. Et vous, jeunes Français, quel que soit le destin, vous vous êtes haussé aux cimes de la vie, et vous y avez porté avec vous votre patrie, vous vaincrez, je le sais… prêtres, pasteurs, évêques, par milliers, vont dans la mêlée pratiquer, le fusil au poing, la parole divine Tu ne tueras point.

Un grand peuple assailli par la guerre n’a pas seulement ses frontières à défendre. Il a aussi sa raison… Le devoir est de construire, plus large et plus haute, dominant l’injustice et les haines des nations, l’enceinte de la ville où doivent s’assembler les âmes fraternelles et libres du monde entier…

Nous avons deux cités : notre patrie terrestre et l’autre, la Cité de Dieu. De l’une, nous sommes les hôtes ; de l’autre, les bâtisseurs. Donnons à la première nos corps et nos cœurs fidèles. Mais rien de ce que nous aimons, famille, amis, patrie, rien n’a de droit sur l’esprit.

L’esprit est la lumière. Le devoir est de l’élever au-dessus des tempêtes et d’écarter les nuages qui cherchent à l’obscurcir. Le devoir est de construire, plus large et plus haute, dominant l’injustice et les haines des nations, l’enceinte de la ville où doivent s’assembler les âmes fraternelles et libres du monde entier.

Romain Rolland Au-dessus de la Mêlée, Journal de Genève

[…, et ailleurs]         Une mêlée sacrilège qui offre le spectacle d’une Europe démente montant sur le bûcher et se déchirant de ses mains.

Le feu des critiques viendra de tous bords : seul l’Humanité le soutiendra timidement, en troisième page.

Pendant que nos armées disputent aux Barbares (…) le sol sacré de la Patrie, il y a un Français qui gémit plus spécialement sur les malheurs de ses amis allemands. C’est M R Rolland, romancier, musicologue et professeur en Sorbonne.

La Dépêche de Toulouse du 27 octobre 1914. (Jaurès y avait collaboré)

S’il avait eu le sens de la race, Romain Rolland ne se serait pas permis de penser contre la défense de son pays.

Action Française du 24 octobre 1914

16 10 1914                    Première transfusion sanguine à l’hôpital de Biarritz

21 10 1914                   Les bombardements allemands font du centre d’Arras un tas de ruines.

1 11 1914                      Usines du Rhône commercialise l’aspirine.

2 11 1914                 La marine turque, sous les ordres de l’amiral allemand Souchon, a bombardé Odessa et Sébastopol, ce qui provoque la guerre entre la Turquie et la Russie. La France, et l’Angleterre sont aux cotés des Russes. De leur coté, les Anglais vont débarquer à Bassora vingt jours plus tard. La Mésopotamie était défendue par une armée ottomane aux origines variées. Le front mésopotamien était un espace de rencontres ethniques très diversifiées, notamment entre les troupes indo-britanniques et les populations locales : Arabes, sunnites et chiites, mais aussi Kurdes, chrétiens, juifs et d’autres minorités dans le nord du pays, avec qui elles échangeaient marchandises et services. Cela faisait déjà 15 ans qu’ils exerçaient un quasi-protectorat sur le Koweït voisin. Ils avaient bien des raisons pour prendre pied dans la région ; elle était tout d’abord une étape pour la surveillance de la route des Indes ; de plus, ils rêvaient de faire de la Mésopotamie un zone de grande production agricole et leurs réussites en la matière tant dans la vallée du Nil qu’au Pendjab nourrissaient ces rêves ; mais surtout, il était très probable que ces régions soient riches en pétrole : on ne le savait pas encore, mais on en avait déjà trouvé dans la Perse voisine. Et lorsque l’on a une des trois premières marines du monde, tant marchande que de guerre, il est préférable de posséder du pétrole pour que ces navires puissent rester opérationnels.

2 au 5 11 1914             Les Anglais attaquent Tanga, un port du nord-est de la Tanzanie, frontalière avec le Kenya, quand, en principe Allemands et Anglais, conscients chacun de la faiblesse de leurs forces respectives, avaient conclu un pacte de non agression en Afrique anglaise et allemande : cette dernière, alors nommée Deutsch Ostafrica – Afrique orientale allemande -, regroupait les actuels Rwanda, Burundi et Tanzanie.

Mais ils tombent sur un os… qui se nomme Paul Lettow von Vorbeck, un commandant allemand de 44 ans, à la tête des forces armées de la Deutsch Ostafrica, [200 officiers et quelques compagnies d’Askaris, des mercenaires locaux], qui s’est préparé à ce que les Anglais ne tiennent pas leur parole. Von Vorbeck a l’esprit ouvert, il parle les langues locales, son charisme lui assure le complet dévouement de ses hommes, et il n’hésite pas à suivre d’autres chemins que ceux dictés par sa hiérarchie. Neveu par alliance du frère de Bismarck, il s’était lié d’amitié sur un  bateau avec Karen Blixen [Out of Africa]. Les Anglais sont à la tête de 8 000 réservistes indiens, von Vorbeck est parvenu à rassembler 1 100 hommes. Au bout de quatre jours de combats, les troupes de Vorbeck font plier les Anglais qui comptent 487 blessés et 360 tués au sein de la Brigade indienne, contre 81 blessés et 61 tués pour le camp allemand, qui s’approprie mitrailleuses, fusils et plus de 600 000 cartouches abandonnées sur le terrain. Vorbeck entreprendra alors de s’attaquer au réseau ferroviaire anglais en Afrique de l’est, puis au Congo belge où l’usage des premiers hydravions par ses adversaires aura raison de ses troupes.

5 11 1914                         Menotti et Ricciotti, les deux fils de Giuseppe Garibaldi, ont jusqu’alors tenu à entretenir la mémoire de leur illustre père, mort en 1882 sans se contenter de discours : ils ont ainsi organisé des expéditions de soutien en Grèce en 1897, dans les Balkans en 1911-1912 contre les Turcs, dans le Transvaal en Afrique du Sud aux côtés des Boers insurgés contre les Britanniques, et encore au Mexique contre le dictateur Porfirio Diaz, au Venezuela. Ils ont soutenu Francesco Crispi, ancien Chemise rouge devenu Président du Conseil de 1887 à 1891 et de 1893 à 1896. Ils viennent maintenant combattre aux côtés de la France, en ayant levé une légion de 2 000 soldats, sous le commandement de Peppino, l’un de leurs six enfants, dont deux mourront au combat, Bruno le 26 décembre 1914 et Constant le 5 janvier 1915, parmi les  590 morts de cette légion. Ils ne représentaient que les sympathisants de Garibaldi et non l’Italie qui n’entrera en guerre aux côtés des Alliés que le 23 mai 1915 contre l’Autriche Hongrie, puis le 28 août 1916 contre l’Allemagne.

18 11 1914                 Le rouge garance [1] de l’uniforme du soldat a vite été abandonné par l’état-major, qui a pris conscience de son poids dans les premières hécatombes – c’était la cible idéale – ; il est remplacé par le bleu… et les rouges de dire : tiens, voilà les bleus ! Le rouge garance, c’est donc pour le bas ; pour le haut, le soldat n’est pas mieux loti : en 1911, le  ministère de la Guerre avait demandé que le soldat soit muni d’un casque : cela avait été repoussé par la Chambre d’un cela ferait allemand ! Et si on donne au soldat de la saucisse, est-ce que cela ne fait pas trop allemand ? Un crâne troué d’une belle balle, par contre cela fait bien français, n’est-ce pas messieurs les députés ! Il faudra attendre juin 1915 pour que la décision soit prise d’en équiper les combattants. Combien de morts cette criminelle stupidité a-t-elle coûté ?

4 12 1914                   Les quatre frères Maserati (Alfieri, le leader de la fratrie, Bindo, Ettore et Ernesto) fondent à Bologne l’Officine Alfieri Maserati : un garage où l’on prépare des voitures de course sur la base de modèles Isotta-Fraschini pour les gentlemen drivers de l’époque. Douze années plus tard est produit le Tipo 26, premier bolide portant le fameux trident du Neptune de la fontaine de la piazza Maggiore, à Bologne. Il faudra bien des années pour que la marque atteigne la célébrité : ce sera fait avec un titre de champion du monde de F1 en  1957 grâce à Juan Manuel Fangio, l’année où sortira son modèle fétiche, le must, la GT 3500. Racheté en 1968 par Citroën, le mariage sera emporté par la tempête de la crise pétrolière. Achetée par Fiat en 1993, elle verra ses ventes exploser à partir de 2013, en parvenant finalement à occuper une niche où ses modèles  se révèlent plus complémentaires que concurrents de ceux de son grand rival Ferrari.

8 12 1914                  Le vice amiral Maximilian von Spee, né à Copenhague mais au service de l’Allemagne, était en poste en Chine, dans le port de Qingdao, concession allemande. Dès le début de la guerre, il a jugé que le voisinage des flottes japonaises et australienne représentait un trop grand danger et s’est décidé à traverser le Pacifique ; et comme il s’agit d’un long voyage, autant prévoir quelques activités rémunératrices : il se livre donc à la guerre de course, rançonnant tant et plus les navires marchands alliés. Il bombarde Tahiti au passage, va mouiller aux Marquises, récupère deux croiseurs à l’île de Pâques, et, en arrivant en vue des côtes chiliennes, à Coronel, coule le 1 novembre deux croiseurs anglais de l’amiral Cradock. Il reçoit l’ordre de Berlin de rentrer, mais traîne quelque peu les pieds, et, quand il s’y résout, tombe aux Malouines le 8 décembre sur des Anglais, qui avec huit navires, n’ont guère de mal à couler son navire amiral Scharnhorst : lui-même est tué, ainsi que ses deux fils et tout son équipage. Seul le croiseur Dresden parvient à s’échapper.

25 12 1914              Les Français et les Britanniques qui tiennent les tranchées autour de la ville belge d’Ypres entendent au petit matin Stille Nacht venant des positions ennemies, puis découvrent des arbres de Noël le long des tranchées allemandes. Lentement, des colonnes de soldats en sortent et avancent jusqu’au milieu du no man’s land, où ils appellent les Britanniques à venir les rejoindre. Les deux camps se rencontrent au milieu d’un paysage dévasté par les obus, échangent des cadeaux, discutent – pour ceux qui parlent la langue du camp adverse -, et joueront au football le lendemain. Walter Kirchhoff, chanteur d’opéra, alors officier d’ordonnance, chante si bien qu’il doit recommencer après les bis des soldats français. Court moment de paix au milieu de l’horreur. Ces trêves ne s’étendront pas aux secteurs mettant en présence les seuls Français-Belges et Allemands : les crimes commis par ces derniers ne laissaient pas de place aux fraternisations.

1914                            Du 2 août au 31 décembre 1914, Joffre aura limogé près de la moitié des généraux français : 180 sur 425, qui devaient leurs étoiles plus à la docilité politique qu’à leur compétence : c’était le résultat du système des fiches – le fichage politique des officiers mis en place par le général André, ministre de la Défense de 1900 à 1904 -. Il les limogeait en les envoyant en résidence à Limoges.

Nouvel emprunt russe lancé à Paris : au total, ce sont un 1.6 million de petits porteurs qui auront prêté 12 milliards de francs-or à la Russie. 108 000 automobiles en France. Quatre quotidiens tirent à plus d’un million d’exemplaires : Le Journal, Le Petit Parisien, Le Matin, Le Petit Journal. En 1939, Paris-Soir atteindra 1.7 million d’exemplaires. Le Matin régressera à 600 000 exemplaires en 1930, mais le seul reportage de Kessel Sur la piste des esclaves lui en fera regagner 150 000 ! Avant ces tirages par centaines de mille, on se passait les journaux :

Au XIX° siècle, quand cinq pour cent des gens pouvaient acheter des journaux, on se les faisait prêter par ceux qui fréquentaient le Café du Commerce, d’où l’expression de café du commerce pour qualifier un certain type de discussion et une certaine forme populaire d’opinion. Il est vrai qu’en de tels lieux on discutait, et qu’il se formait un consensus sur la réaction à tel événement, et que ce consensus avait quelque chose qu’on peut qualifier de délibéré, sans pour autant donner trop de poids ou de gravité aux mots.

Michel Rocard                  Si ça vous amuse                Flammarion 2010

Un avion russe peut emporter 500 kg de bombes. Les bombardements ont tellement peu de vertus que lorsque c’est le cas, on ne peut le passer sous silence : c’est grâce à l’un d’eux qu’un portail latéral de la cathédrale de Verdun se vit débarrassé de son remplissage par du plâtre, qui avait été effectué en 1755, à la demande de l’évêque, suite à un incendie.

Gowland Hopkins, biologiste anglais, nommé à Cambridge, découvre que certains éléments essentiels, appelés acides aminés, ne peuvent être fabriqués dans le corps, mais doivent lui être fournis de l’extérieur dans la nourriture. Ces substances accessoires vitales sont ce que nous appelons aujourd’hui les vitamines.

Les Américains mettent en place leurs premiers feux de signalisation à Cleveland.

18 01 1915                   Paul Lettow von Vorbeck, lieutenant-colonel allemand,  décide de reprendre aux Anglais la ville de Jassin, actuellement en Tanzanie. Il y parvient au prix de lourdes pertes, par rapport à l’importance des effectifs en jeu. Il se livrera pour les années suivantes à une guerre de guérilla contre les Anglais, pour les contraindre à maintenir en Afrique des effectifs à même de contrer ses raids : c’était autant de troupes ainsi distraites du front européen : en mars 1916, ce ne sont pas moins de 45 000 hommes que les Anglais lancèrent contre lui… en vain. L’homme finira par avoir pour adversaire non seulement les Anglais, mais encore les Belges, les Portugais et les Sud-Africains, continuant à remporter succès sur succès… jusqu’au 13 novembre 1918, le temps, que lui parvienne les nouvelle de l’armistice : il se rendra le 23 novembre 1918 à Abercorn, aujourd’hui en Zambie, alors dans le nord de la Rhodésie.

Rentré en Allemagne en janvier 1919, il y sera accueilli comme un héros, paradant avec ses troupes à la Porte de Brandeburg, distingué par le chancelier Ebert : Je vous salue, vous qu’aucun ennemi n’a vaincu sur les champs de bataille ! Impliqué dans la tentative de coup d’État de Kapp du 13 mars 1920, il sera incarcéré et mis à la retraite d’office : sans pension, il deviendra marchand de vin à Brême et même jardinier pour finir.

En fait, ce colonial dans une nation qui n’avait plus de colonies, qui s’était illustré en désobéissant aux ordres et en combattant avec des Africains, qui n’avait jamais été officier d’un régiment de la garde, qui n’avait jamais porté le pantalon à bande rouge du grand état-major, était probablement beaucoup trop indiscipliné pour avoir la confiance de Hans von Seeckt. D’une certaine façon, il restait le chef d’une bande de moins de 100 blancs et de plus de 12 000 noirs.

[…]      Après 1945, il se fixera à Hambourg sans recevoir de pension de retraite, aussi, pour survivre, il deviendra jardinier. En 1953, il effectua un voyage en Afrique et, à son retour, publiera deux livres : Kwa eri bwana ! Au revoir Monsieur ! (1954) et L’Afrique telle que je l’ai revue (1955). […] Le gouvernement fédéral de l’Allemagne de l’Ouest n’ayant pas prévu de pension pour lui, c’est son vieil adversaire et ami de 1914, le maréchal Jan Smuts [général boer, ministre de la Justice du Transvaal], qui réunira une souscription d’officiers britanniques et sud-africains pour lui en offrir une. En 1957, il publia Ma vie et deux ans plus tard, fera un voyage quasi officiel à la demande du gouvernement local dans sa seconde patrie le Tanganika, voyage au cours duquel il recevra un accueil enthousiaste de la part non seulement de ses anciens Askaris mais également de la population locale. Événement dont rendirent compte, étonnés, un certain nombre de journaux français.

Quelques Askaris, survivants de son ancienne troupe, viendront rendre un dernier hommage à leur général à ses obsèques, en 1964. Quand la pompe funèbre sera retombée, la république fédérale décidera de pensionner les survivants africains de l’épopée.

Wikipedia

Dommage que notre vocabulaire n’ait pas de mot juste pour nommer l’équivalent sur terre d’un corsaire sur mer, mais ce général qui ne faisait pas preuve d’un sens de l’obéissance très développé, avait belle allure. Le maréchal Leclerc sera de cette trempe, n’ignorant certainement pas les hauts faits de cet aîné.

19 01 1915                    L’Endurance, le navire de l’expédition Shackleton est bloqué par les glaces dans la mer de Weddel, à une trentaine de kilomètres de la côte… beaucoup trop loin pour envisager de débarquer quoi que ce soit. Il ne restait plus qu’à se laisser emporter avec les blocs dérivants, vers le nord, en regardant, impuissants, les forces gigantesques de la glace disloquer lentement le navire.

18 02 1915                  Première projection d’un film à la Maison Blanche : Naissance d’une nation de David Wark Griffith, monument du 7e art, et sommet de racisme. Gigantesque évocation de la guerre de Sécession et de la reconstruction du Sud.

C’est écrire l’Histoire avec la foudre, dira Woodrow Wilson.

En 1993, en France, Les Cahiers du cinéma l’incluront dans les 100 films qui devraient constituer la vidéothèque idéale. Le film est adapté de The Clansman, roman de Thomas Dixon, un écrivain sudiste, qui collabora au scénario et à la promotion du film. Deux points forts dans la première partie : la reconstitution de la bataille de Petersburg, en Virginie, puis celle de l’assassinat de Lincoln. Tous les rôles de Noirs et de métis, sont interprétés par des acteurs blancs au visage noirci.

Pour Griffith, la négritude est un état si inférieur que les Noirs eux-mêmes sont incapables d’interpréter et de communiquer son inévitable bassesse.

Andrew Sarris, critique américain

C’est une merveille de technique, mais ce mérite est oblitéré par les ravages que ce film a opérés sur notre culture. Un siècle après, nous n’avons toujours pas échappé à la démoralisation lancée par ce film. Les idées et les stéréotypes qui ont été engendrés sur la pellicule affectent la façon dont les Noirs se voient eux-mêmes et dont les autres les voient. Des décennies d’imagerie raciste et oppressive remontent à ce film.

L’influence de Naissance d’une nation sur le cours de l’Histoire ne peut être sous-estimée. On a évalué le nombre de spectateurs aux Etats-Unis à 50  millions, soit la moitié de la population de l’époque. A la sortie du film, le Ku Klux Klan avait disparu. Quelque temps après, au début des années 1930, il comptait trois millions de membres dans tous les Etats-Unis, et Griffith n’a jamais refusé que l’organisation utilise son œuvre comme outil de recrutement. Parallèlement, le combat pour l’interdiction du film permit à l’Association nationale pour la promotion des gens de couleur (NAACP) de s’imposer comme une organisation reconnue. Enfin, la violence de la controverse conduisit les producteurs hollywoodiens à interdire le racisme à l’écran, ce qui se traduisit par la quasi-disparition des personnages afro-américains, en dehors de quelques clichés. En  1939, Autant en emporte le vent, qui évoquait la même période, réussit à le faire sans parler d’esclavage.

Ava Du Vernay, réalisatrice noire reçue à la Maison Blanche le 16 janvier 2015 pour y présenter Selma, épisode de la défense des droits civiques par Martin Luther King.

02 1915                            Le commandant Djemel Pacha vient d’être défait par les Anglais à Suez. De retour à son Q.G. de Damas il décide de la déportation des Arméniens de Dörtyol et de Zeytoun, entre Adana et Alep, vers la province de Konya : elle se fera le mois suivant.

16 03 1915                        La consommation comme la fabrication d’absinthe sont interdites. [ loi sera abrogée le 17 décembre 2010]. Les fabricants de Pontarlier se reconvertiront dans les anisés sans sucre : le pastis n’est pas de Marseille !

18 03 1915                    Des femmes défilent à Berlin pour demander la paix.

Pour permettre aux Russes de passer librement le Bosphore, Français et Anglais ont lancé l’expédition des Dardanelles contre la Turquie. L’idée générale est de Winston Churchill, premier lord de l’Amirauté [notre ministre de la Marine]. Le contrôle des détroits aurait donné à l’allié russe le libre accès au bassin méditerranéen depuis ses ports de la mer Noire. L’Égypte, colonie britannique, et le canal de Suez auraient été protégés de toute menace ottomane : encerclées de toutes parts, les puissances centrales auraient été contraintes à la capitulation. Le plan ne manque pas de séduire, oui mais…, c’était faire bon marché de l’armée turque qui fit mieux que résister. Le général Gouraud est à la tête des deux divisions françaises.

Ils commencent par perdre la bataille sur mer : 3 cuirassés coulés, dont le Bouvet et le Maine, 4 bien abîmés, dont le Suffren et le Gaulois, tout cela pratiquement du seul fait d’un petit navire poseur de mines. La bataille va reprendre à terre, à partir du 28 avril, au sud de la presqu’île de Gallipoli, brillamment défendue par Mustafa Kemal. La cinquième armée turque est sous le commandement de Liman von Sanders, un général allemand qui supervisait déjà avant la guerre la formation des officiers turcs. Elle repoussera les quatre tentatives alliées, jusqu’au 12 août. Les conditions de vie dans les tranchées étaient infernales, rats et mouches pullulant avec la chaleur, quand ce n’est pas, en creusant des tranchées, la découverte de sépultures grecques mises à jour par les soldats anglais, de l’ancienne Éleonte, le port d’où s’était embarqué Alexandre ! Le 13 juin 1915, le médecin major Émile Luthreau alertera le Louvre qui sauvegardera le site par la suite. Il avait d’ailleurs été déjà reconnu en 1842 par Marie Gabriel Florent Auguste, comte de Choiseul-Gouffier, ambassadeur auprès de l’empire ottoman. La France finira par faire admettre aux Anglais que les Dardanelles ne représentent plus un intérêt stratégique : les alliés se retirent, laissant sur le terrain 46 000 morts et 86 000 blessés, surtout australiens et néo-zélandais. Mais les maladies, principalement typhoïde et dysenterie, tueront 258 000 soldats. 23 000 Français sont tués ou blessés. Les Australiens dateront de cette bataille la naissance de leur pays. Les Turcs laissent 50 000 morts.

18 04 1915                   Roland Garros est aux manettes d’un Morane Saulnier Type L, équipé d’un dispositif de tir de la mitrailleuse à travers le champ de l’hélice, qu’il a lui-même mis au point – il est diplomé d’HEC – . Touché par un tir de DCA, il est contraint à l’atterrissage en Belgique, près de Hulste, occupée par les Allemands qui le cueillent à la descente d’avion, sans lui laisser le temps d’y mettre le feu : ils tenteront de copier le dispositif de tir sans y parvenir, en inventeront un autre dont ils équiperont leurs Fokkers. Il lui faudra faire 3 ans de captivité avant de parvenir à s’évader de Magdebourg – pas loin de Berlin, au sud-ouest – le 15 février 1918 en compagnie d’Anselme Marchal, qui parle couramment allemand, déguisés en officiers allemands. Ce n’est pas vraiment près de la frontière et ils n’avaient pas trouvé d’avion… Sa légère myopie s’est aggravée durant ces trois ans et il sera obligé de se faire faire – en douce – des lunettes.

Le nom de Roland Garros sera associé au tennis, car Roland Garros avait adhéré au Stade Français en 1906 avec le parrainage de son condisciple et athlète d’HEC Emile Lesieur, et c’est ce dernier qui, en 1927, devenu président de l’association, exigera que l’on donne le nom de son ami au stade de tennis parisien qu’il fallait construire pour accueillir les épreuves de la coupe Davis ramenée en France par les Mousquetaires. Dixit le compte-rendu : je ne sortirai pas un sou de mes caisses si on ne donne pas à ce stade le nom de mon ami Garros. 

20 04 1915                  Les Arméniens de Van, en Anatolie, dressent des barricades : 1 500 hommes armés de 300 fusils parviendront à résister un mois jusqu’à l’arrivée des Russes le 16 mai.

21 04 1915                  Les autorités turques réagissent très vite à Adilcevaz, sur la rive nord du lac de Van :

À l’aube, je fus réveillé par le bruit des tirs et des salves. […] Imaginez ma stupéfaction lorsque je constatai que les agresseurs n’étaient pas les Arméniens, mais les autorités civiles elles-même ! Soutenues par les Kurdes et la populace des environs, elles attaquaient et mettaient à sac le quartier arménien. […] Cassant les portes et escaladant les murs, les assassins pénétraient dans les maisons, et, après avoir poignardé leurs victimes sans défense, obligeaient les femmes, les mères et les filles de ces pauvres créatures à traîner leurs blessés dans la rue par le pied ou les bras. […] Je réussis à approcher le belediye reis de la ville, qui dirigeait cette orgie ; là, je lui ordonnai d’arrêter le massacre. Il me stupéfia en me répondant qu’il ne faisait rien d’autre qu’accomplir un ordre sans équivoque du gouverneur général de la province… exterminer tous les hommes arméniens âgés de 12 ans et plus.

Rafael de Nogales, officier vénézuélien affecté à la III° armée.    Four years beneath the Crescent.1926

22 04 1915                    Premier emploi par les allemands de gaz (sous forme de cylindres de chlore pressurisés, une invention de Fritz Haber, dont la femme, opposée à ces recherches, se suicidera neuf jours plus tard) comme arme de guerre, sur les bords de l’Yser [2] : 15 000 soldats français sont mis hors de combat. Les Allemands avaient des masques à gaz… aux poilus français, on recommandait des pansements imprégnés d’urine ; on employa aussi des grillons qui, plus sensibles que l’homme au gaz, mouraient très vite, ce qui s’entendait, car évidemment ils s’arrêtaient alors de chanter, donnant ainsi le signal de la présence de gaz. Pour tuer les chevaux, on se mit à répandre le virus de la morve.

24 04 1915                  Une rafle de 250 intellectuels des milieux arméniens de Constantinople, décidée un mois plus tôt, marque le début du génocide arménien.  Khatchadour Maloumian, alias Agnouni, dirigeant politique arménien proche des autorités jeunes-turques, a dîné la veille avec Talaat Pacha, le ministre de l’intérieur  du parti au pouvoir depuis le putsch des Jeunes-Turcs, le 23  janvier 1913. Il croit à un malentendu.  Ce n’en n’est pas un : les 250 personnalités sont emmenées à Ankara et, dans le reste du pays, les hommes sont incorporés dans l’armée et le reste de la population – femmes, enfants et vieillards – de Van, Bitlis, Erzurum, est déporté vers le sud de Mossoul, (en Irak, alors ottomane) et la région d’Urfa ; celle des provinces d’Adana, de Marash et d’Alep (aussi ottomanes), vers l’est de la Syrie et la Cilicie : c’est environ un million de personnes, plus de la moitié de la population arménienne qui sera exterminée en un an, jusqu’en février 1916, la plupart par simple épuisement sur les chemins de l’exil.

C’est l’Organisation spéciale – OS – qui est chargée de la besogne. Créé en  1914, ce groupe paramilitaire, dirigé par le docteur Bahaeddine Chakir, représente une force de 12 000 hommes : ce sont des Kurdes, des émigrés musulmans des Balkans et du Caucase et des criminels amnistiés – assassins, violeurs, psychopathes – . Son quartier général se trouve au sein du siège du CUP dans la capitale et elle utilise 36 abattoirs répartis dans tout l’Empire. Outre ces escadrons de la mort, le gouvernement jeune-turc s’appuie sur la direction générale de l’installation des tribus et des migrants – DITM -, chargée, dans les provinces, de la planification des déportations.

Dans l’Est du pays, la région de Dersim, enclave montagneuse, drainée par le fleuve Munzur, est peuplée de Kurdes, de Kizilbas et d’Arméniens : les préfets turques vont se heurter aux chefs de tribus kurdes qui refuseront souvent de livrer les Arméniens : la région va en abriter au moins 15 000. Il n’empêche qu’on verra parfois des Kurdes aux côtés des Turcs pour se livrer à des violences sur les Arméniens : après tout, ils ne sont finalement que des chiens de chrétiens ! Dans le conflit mondial, les Arméniens avaient pris fait et cause pour les Russes, et donc, contre l’empire ottoman : quelques mois plus tôt, en janvier 1915 à Sarikamich, au nord-est d’Erzurum, la dixième armée turque avait été anéantie – 100 000 soldats turcs morts, pour la plupart de froid et de faim – par les Russes, aidés par les auxiliaires arméniens. La communauté arménienne était installée de part et d’autre de la frontière entre la Turquie et la Russie. Et donc, il était tout à fait normal de retrouver des Arméniens dans les rangs russes. Et allez donc demander aux Arméniens qui se trouvaient dans les rangs turcs de tuer leurs  frères ! Cette catastrophe ancra chez les Turcs l’idée qu’ils avaient été les victimes de la trahison des Arméniens. A la fin de la guerre, se trouvant dans le camp des vaincus, les principaux responsables turcs du génocide trouveront refuge en Allemagne. La Turquie se refusera – au moins jusqu’en 2011 – à reconnaître la réalité de ce génocide et à en assumer la responsabilité, mais, beaucoup plus gênant et troublant, il en est de même d’Israël, (bien sûr, pour ce qui est de la seule reconnaissance), en vigilance 24 h/24 pour faire valoir sa volonté hégémonique du génocide avec la Shoah.

Le négationnisme peut être efficace tant qu’il ne se heurte qu’à des oreillers mous ; mais si une volonté opiniâtre se met en travers de son chemin, avec pour elle, la force de la vérité, alors le négationnisme se trouve mis à mal et il se pourrait bien qu’avant 2020, les Turcs soient contraints à admettre la réalité de ce génocide.En l’occurrence, cette volonté se nomme Taner Akçam :

En 2018, Taner Akçam publiera Killing Orders. Talat Pasha’s Telegrams and the Armenian GenocideOrdres de tuer. Les télégrammes de Talat Pacha et le génocide des Arméniens, Palgrave Macmillan, en cours de traduction en français). Autrement dit : le commandement d’exterminer l’ensemble du peuple arménien. Une pièce manquante et cruciale dans l’étude de ce massacre, qui fit plus de 1,5 million de morts entre 1915 et 1918 et que les gouvernements turcs successifs ont constamment nié. La preuve irréfutable, selon lui, de l’intention, de la planification et de la mise en œuvre du génocide.

Enfin !, dit-il. Enfin la vérité ! Enfin un peu de baume sur les plaies des Arméniens, confrontés au génocide, puis à l’absence de la reconnaissance officielle de celui-ci par ceux qui l’ont perpétré et par leurs héritiers. Cependant, Taner Akçam, citoyen turc, ne se fait guère d’illusions sur la réaction de son pays. Le sujet est trop profondément lié à l’identité nationale. Admettre le génocide remettrait en question ce sur quoi s’est construite la République et annihilerait le récit national. Impossible ! Le déni, la destruction de preuves et la fabrication de fausses pièces pour ériger une fausse histoire furent inscrits dans la genèse et l’idée même du génocide. Alors… D’après lui, aucune réaction officielle n’est à attendre face à ses révélations, si ce n’est le déni, comme depuis la naissance de la République turque, en 1923. Mais, vous savez, ajoute-t-il, leur mauvaise foi est sans limite ! Après avoir tout fait pour détruire les preuves et traces du génocide, ils inventeront quelque chose pour discréditer mon travail. Qu’importe, assure-t-il. La vérité est en marche ! Et ce livre est un instrument dont dispose maintenant la communauté internationale pour pressurer le gouvernement turc. Aucun peuple ne peut avancer s’il n’affronte son passé.

Son compatriote Hamit Bozarslan, directeur d’études de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, à Paris, partage cet avis : Nous sommes désormais dans un pays dont le -régime détruit les facultés cognitives de la société et où le savoir historique ne compte plus. L’ouvrage de Taner Akçam, qui devrait porter le coup de grâce au négationnisme, ne suscite aucun débat en Turquie, n’exerce aucun effet transformateur dans l’opinion publique. 

[…]             Mais pourquoi lui, Taner Akçam, né en 1953, non loin d’Ardahan, une ville du nord-est de la Turquie (ancien territoire arménien), au sein d’une famille de professeurs, aucunement liée à l’Arménie ? Et pourquoi cette passion, devenue obsession, pour cette page d’histoire généralement dédaignée par les intellectuels turcs, qui, sans parler de tabou, s’accordèrent longtemps pour en faire un non-sujet ? Il fallut en fait bien des tours et des détours pour qu’il se saisisse de la question. Lui-même parle de simple coïncidence. On peine à le croire. Mais il est vrai que, dans sa prime jeunesse, lorsqu’il vénérait Marx, Lénine et Che Guevara, il avait d’autres préoccupations…

[…]             Arrêté pour diffusion de propagande communiste et kurde, soutenu par Amnesty International comme prisonnier de conscienceil est condamné, en 1977, à huit ans de prison, mais parvient à s’enfuir en creusant un tunnel. Traqué pendant des mois, comme ses compagnons, il erre à Ankara et finit par choisir l’exil en Allemagne. Commence alors pour lui une autre vie.

Pendant près de dix ans, il poursuit son engagement contre le pouvoir turc, parallèlement à l’action de ses amis restés au pays. En Allemagne, il regroupe dans un même mouvement étudiants et travailleurs exilés, organise une grève de la faim, afin de pousser les autorités régionales à enquêter sur la disparition d’opposants en Turquie, puis s’allie avec les Kurdes du PKK avant d’en découvrir les exactions et de faire lui-même l’objet de tentatives d’assassinat. Après celui de deux de ses meilleurs amis, en 1986 et 1987, il lui paraît urgent de changer d’orientation. Ce sera la recherche universitaire, comme il en avait rêvé avant son emprisonnement. Il se consacre d’abord à la torture dans l’Empire ottoman et en Turquie. Au fil de ses lectures, il prend connaissance de nombreux massacres, y compris celui commis en 1915 à l’encontre des Arméniens, mais ne s’y attarde pas, indifférent, comme tous les Turcs, à ce qui semble être un des multiples dommages de la Grande Guerre. C’est une de ses consœurs, une universitaire à moitié arménienne, qui jouera un rôle crucial. Saisis-toi de ce sujet, insiste-t-elle.Il est d’une importance capitale ! Et le fait que tu sois turc rendra tes recherches encore plus signifiantes !

Alors Taner Akçam se lance. Doucement, au début, en s’intéressant notamment aux procès pour crimes de guerre organisés dans la Turquie ottomane, entre 1919 et 1921. Et puis, à force de creuser, de lire, d’enquêter, il mesure l’étendue du sujet, et les blocages que celui-ci suscite. En Turquie, d’où il veut effectuer ses recherches, les portes se ferment, il est lâché par les intellectuels, dénoncé comme ennemi des Turcs, acheté par l’argent arménien, constamment menacé et finit par craindre pour sa vie.

En Allemagne, l’intérêt n’est alors que modéré. Les Allemands craignent qu’à trop évoquer le génocide des Arméniens, on leur reproche de vouloir minimiser la Shoah. Faut-il continuer dans de telles conditions ? Son père le soutient. La vérité !, il faut toujours se battre pour la vérité ! Il n’a d’autre choix que de partir pour les Etats-Unis, en  2002, où plusieurs universités sont prêtes à l’accueillir. Éprouvée par l’expérience du voyage en Turquie et des menaces de mort, son épouse préfère rester en Allemagne tout en lui confiant leur petite fille de 10  ans. Ce fut un moment de solitude extrême. Quel droit avais-je de briser mon foyer pour continuer à travailler sur ce sujet, obsédé par cette quête de la vérité ? J’espère simplement que ma femme et ma fille me pardonneront un jour.

Venons-en à l’incroyable histoire qui l’a conduit à écrire Killing Orders. Pour en prendre la mesure, il faut remonter le temps, à la rencontre de plusieurs personnages étonnants. Il y a d’abord Aram Andonian, un intellectuel arménien rescapé du génocide, décidé à se battre pour rassembler preuves et témoignages. En  1918, il rencontre un fonctionnaire de l’administration ottomane, Naïm Efendi, qui, au moment des massacres, travaillait au Bureau des déportations, situé à Alep (dans l’actuelle Syrie), et a donc vu passer une foule de documents officiels. Parmi ces documents figurent, d’après lui, des télégrammes du ministre de l’intérieur de l’époque, Talat Pacha, ordonnant d’exterminer sans exception tous les Arméniens, hommes, femmes et enfants.

Naïm Efendi a pris de nombreuses notes du temps où il travaillait au Bureau des déportations, des notes que l’on qualifiera bien plus tard de Mémoires. Il a également recopié à la main cinquante-deux documents officiels, et se dit prêt à les vendre à Andonian. Ce dernier est, bien sûr, demandeur. Leur entrevue a lieu à l’Hôtel Baron, à Alep. Naïm, un homme porté sur le jeu et l’alcool, fournit les copies promises. Mais, lorsqu’il propose à Andonian d’en apporter d’autres, celui-ci exige les originaux. Naïm, en manque d’argent, lui en procurera vingt-quatre.

Pour l’intellectuel arménien, c’est une matière à la fois extraordinaire et terrifiante. Citons, par exemple, ce message du 22  septembre 1915, dans lequel le ministre Talat -Pacha proclame que tous les droits des Arméniens sur le sol turc, tels les droits de vivre et de travailler, ont été supprimés, et aucun ne doit survivre – pas même l’enfant dans son berceau. Autre câble, adressé le 29  septembre 1915 au gouverneur général d’Alep : Il a déjà été annoncé que le gouvernement (…) a décidé d’annihiler tous les Arméniens vivant en Turquie. Ceux qui s’opposent à cet ordre et à cette décision ne peuvent rester au sein de la structure officielle de l’Etat. On doit mettre fin à leur existence, sans prêter une attention particulière à la femme et à l’enfant et à l’impotent, sans se préoccuper du tragique des méthodes d’élimination et sans écouter sa conscience

Fort de ce matériau, mais sans l’utiliser dans son intégralité, Andonian s’empresse d’en faire un livre, écrit en trois langues (arménien, français et anglais) en 1920-1921. Il faudra cependant attendre 1983 pour que la Société historique turque riposte à ces révélations, en publiant un ouvrage contestant le travail d’Andonian et l’authenticité des documents produits. Un torpillage en règle : le personnage de Naïm Efendi aurait été créé de toutes pièces, et les télégrammes attribués au ministre Talat Pacha seraient faux. De fait, depuis la sortie du livre d’Andonian, personne n’a été en mesure de prouver l’existence d’un employé de bureau du nom de Naïm Efendi, pas plus que de produire les documents originaux évoqués dans cet ouvrage. Pour les historiens turcs, il s’agit ni plus ni moins d’une fiction arménienneet le débat n’a donc pas lieu d’être. A ceux qui osent une contestation, les gouvernements successifs répondent : Montrez-nous les originaux ! Problème : ils ont disparu. Pour comprendre comment, il faut de nouveau remonter dans le temps, cette fois jusqu’en 1920.

Tandis que se prépare, à Londres, l’édition britannique du livre d’Andonian, un médecin arménien prie ce dernier, par l’intermédiaire du patriarche Zaven, de lui confier certains documents originaux susceptibles de mettre en cause le directeur du Bureau des déportations d’Alep, Abdülahad Nuri, dont le procès se tient alors devant la cour martiale d’Istanbul. A l’époque, la justice ottomane se penche en effet sur ces crimes de masse commis pendant la première guerre mondiale. Entre 1919 et 1920, plusieurs tribunaux militaires condamnent à mort par contumace les principaux responsables du régime des Jeunes-Turcs. D’Istanbul aux villes reculées de l’empire, les procès dits des unionistes sont interrompus par la montée en puissance des kémalistes et, surtout, par la signature du traité de Sèvres, le 10 août 1920, qui annonce le démantèlement de l’Empire ottoman.

Andonian sait le rôle joué dans les massacres par Abdülahad Nuri, alors supérieur hiérarchique de son informateur, Naïm Efendi. Il accepte donc de fournir à la justice quelques-unes des preuves écrites en sa possession. Celles-ci sont largement utilisées au cours du procès, jusqu’au jour où, à la faveur de l’arrivée au pouvoir d’un nouveau gouvernement, l’audience est interrompue, et l’accusé relaxé. Andonian ne pourra jamais récupérer cette partie de son trésor.

La même chose, ou presque, se produit à Berlin, en juin 1921. Cette fois, il s’agit pour lui de mettre à disposition de la justice allemande des documents originaux prouvant la responsabilité dans le génocide du ministre Talat Pacha – assassiné dans la ville allemande, le 15 mars 1921 -, à l’occasion du procès de son meurtrier, Soghomon Telhirian. Andonian effectue lui-même le voyage en Allemagne. Malheureusement, il devra repartir avant que les documents lui soient restitués. Ceux-là non plus, il ne pourra jamais les récupérer.

Malgré tout, il lui en reste quelques autres, qu’il dépose en lieu sûr, à la bibliothèque Nubar, à Paris. Située square Alboni, dans le paisible 16e arrondissement, cette bibliothèque, fondée par Boghos Nubar Pacha, est le centre de la mémoire arménienne en France et une véritable mine pour les chercheurs. Aram Andonian en assura lui-même la direction de 1928 jusqu’à sa mort, en 1952.

Taner Akçam ne trouve pas trace des documents en question à bibliothèque Nubar. Il y a bien longtemps – au moins depuis 1975, semble-t-il – qu’ils n’y sont plus. Perdus ? Volés ? Le Sherlock Holmes du génocide des Arméniens n’a pas de réponse, mais il ne baisse pas pour autant les bras. Le voici maintenant qui se penche sur le parcours d’un autre personnage du passé : Krikor Guerguerian, un moine catholique arménien au destin surprenant.

Né en 1911, Krikor est le plus jeune d’une famille arménienne de seize enfants. Dix d’entre eux sont morts durant le génocide, et il a lui-même assisté à l’assassinat de ses parents. Ayant pu rallier Beyrouth avec son frère aîné, il y passe sa jeunesse au sein d’un orphelinat, avant d’intégrer l’université, de poursuivre des études de théologie, de devenir moine et d’entreprendre un doctorat consacré au génocide. Il s’installe ensuite au Caire et y poursuit ses recherches. Il fait la connaissance d’un certain Nemrut Mustafa Pacha, ancien juge du premier tribunal militaire d’Istanbul, chargé, entre 1919 et 1920, des procès des génocidaires. Considéré comme un traître par les kémalistes, il a fui le pays pour sauver sa peau.

Tandis que le moine-chercheur consigne avec application le contenu de leurs discussions, l’ex-juge lui apprend un fait essentiel : la participation, aux différents procès, du Patriarcat arménien de Constantinople, qui, en sa qualité, a eu droit à une copie de tous les documents figurant dans chaque affaire. Autre précision déterminante : quand les forces kémalistes ont pris le pouvoir, en 1922-1923, le patriarche de Constantinople a décidé d’acheminer tous ces documents à Marseille, où résidait un prêtre arménien de sa connaissance, Grigoris Balakian. Ces archives ont ensuite connu un destin mouvementé : transférées dans un premier temps à Manchester (Royaume-Uni), elles ont été déposées plus tard au Patriarcat arménien de Jérusalem.

Krikor Guerguerian se précipite donc dans la Ville sainte et photographie tout ce qu’il trouve : télégrammes comportant les ordres d’extermination, déclarations des employés civils et militaires, témoignages écrits et oraux des témoins, parties civiles et accusés. Il se rend aussi à la bibliothèque Nubar, où, en 1950, il photographie le trésor – du moins ce qu’il en reste – de l’intellectuel Andonian, ce pionnier qu’il a sans doute été le dernier à voir.

Taner Akçam avance sur les traces de Krikor Guerguerian. Sa quête le mène à New York, où il parvient à retrouver le neveu de celui-ci, le docteur Edmond Guerguerian. Dès leurs premiers échanges, ce dernier lui apprend la mort du moine-chercheur, en mai 1988. Persévérant, l’historien tente de nouer une relation de confiance avec ce médecin plutôt méfiant et taiseux. Au fil des mois, il obtient l’accès aux archives privées du moine, stockées dans une cave d’un immeuble situé dans le Queens. Poussiéreuse, sombre et froide, la cave regorge de milliers de documents, plus ou moins classés. En ce mois d’avril 2015, soit cent ans après le génocide, la chance est avec Taner Akçam quand il prend un classeur au hasard, d’où tombe une feuille blanche pliée en deux : un côté est écrit en turc moderne, l’autre en anglais. Entre ses mains : un extrait des Mémoires de l’employé de bureau Naïm Efendi ! Oh mon Dieu !, me suis-je dit.

Reste à tout scanner, traduire, analyser, décortiquer, afin de répondre aux arguments des historiens turcs ayant invalidé, en 1983, le travail du pionnier Andonian. Sherlock Holmes va devoir déployer de nouveaux talents. Pour commencer, il lui faut démontrer l’existence du fameux Naïm Efendi. Car, pour les négationnistes turcs et étrangers, aucun fonctionnaire de l’Empire ottoman n’est enregistré sous ce nom. Et s’il n’a jamais existé, il ne peut pas y avoir de Mémoires, encore moins de télégrammes de planification du génocide. Or, en épluchant les archives de l’état-major militaire turc, Taner Akçam trouve non seulement mention d’un Naïm Efendi, rattaché au Bureau des déportations à Alep, mais la preuve que ce dernier a été appelé à témoigner, les 14 et 15 novembre 1916, dans le cadre d’une enquête sur la corruption et le laxisme de gendarmes lors de la déportation des Arméniens entre Alep et Deir ez-Zor (aujourd’hui en Syrie). Son nom ressort aussi dans divers autres documents, notamment dans la correspondance officielle du ministre Talat Pacha, les 17  novembre et 1° décembre 1915. Naïm Efendi n’est donc pas une fiction arménienne.

Ensuite, Taner Akçam doit prouver l’authenticité des documents mis au jour, et notamment leur juste décodage, car la plupart des ordres envoyés par câble étaient codés. Profitant de l’ouverture partielle d’archives turques, en 2002, puis de la déclassification, au début des années 2010, de documents officiels turcs sur la période de la première guerre mondiale, il stocke un maximum de sources qui lui seront d’une aide précieuse.

Comment s’y prend-il pour casser le codage ? En commençant par s’intéresser à un homme qui, à l’époque, en connaissait les secrets : le docteur Behaeddine Chakir, personnage clé du génocide des Arméniens, membre du Comité Union et Progrès (CUP), parti au pouvoir à Constantinople depuis la révolution des Jeunes-Turcs en 1908, et responsable de l’entrée en guerre de l’Empire ottoman au côté de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, en 1914. Taner Akçam va lui consacrer une partie de ses investigations.

Haut dignitaire du régime, Behaeddine Chakir est également le chef de l’Organisation spéciale (OS) du CUP, chargée de l’exécution des ordres de tuer. En août 1914, alors que la guerre vient d’éclater en Europe, Chakir sillonne les provinces reculées de l’Empire et supervise l’état de l’OS. Avant de partir, il se voit remettre l’une des clés de codage provenant du ministère de l’intérieur. Ses câbles doivent respecter un code à quatre chiffres arabes version orientale. Le docteur doit les signer sous le titre de chef de l’Organisation spéciale et correspondre avec le chef du gouvernement et le ministère de la guerre.

Au printemps 2015, Taner Akçam s’enferme chez lui avec l’ensemble de ces documents. En toute discrétion, il se concentre sur la comparaison des différents câbles, ceux de la correspondance officielle du gouvernement ottoman, dont une grande partie a été décodée et déclassifiée, avec ceux signés de la main de Behaeddine Chakir. Cette première tâche n’a pas été difficile, dit-il aujourd’hui. Elle lui a surtout permis de conclure que le chef de l’OS a bien eu recours à la clé de codage, puisque les mots et suffixes utilisés par les télégrammes officiels et ceux de ce cadre du régime sont identiques. Mais il reste à Taner Akçam à accomplir le plus difficile : prouver que le même codage a été utilisé pour les télégrammes du ministre Talat Pacha. Un travail de comparaison minutieux, fastidieux, chiffre après chiffre, mot après mot, qui a duré des mois, mais au terme duquel l’historien démontre la similitude parfaite entre les deux sources. Des mots, tels que déportation (4889), Arméniens (8519), sont lestés des mêmes suites de chiffres… Les télégrammes de la mort sont bien officiels. La démonstration est implacable.

Taner Akçam n’oubliera jamais ce jour d’août 2015, où il prend conscience que sa trouvaille va porter un coup fatal aux négationnistes. J’étais chez moi à Worcester, tout près de l’université Clark, et mon cœur explosait. J’ai bondi de mon bureau et me suis précipité dans le jardin. Il tombait une petite pluie fine et j’ai couru, les bras ouverts, le visage tourné vers le ciel. J’ai réussi ! J’ai réussi ! Il ne lui reste plus qu’à terminer son livre et à tout faire pour partager sa découverte avec le monde entier. Les ordres de tuer ne seront alors plus un secret.

Annick Cojean et Gaïdz Minassian Le Monde du 27 09 2018

En 1914, les Arméniens étaient près de 2 millions en Turquie, 70 000 en 1920.

A Palu, hommes et femmes furent séparés. Les femmes furent parquées dans la cour de l’église. Les hommes restèrent dehors. Après un certain temps, les femmes entendirent des cris d’horreur provenant de l’extérieur. Les murs de la cour étant très hauts, elles ne purent voir ce qui se passait. Mères, grands-mères et enfants se regardaient avec des yeux terrifiés et, tremblants, s’accrochaient les uns aux autres.

Héranus et ses frères s’agrippèrent à leur mère, terrifiés. Malgré cette horreur, Heranus ne pouvait pas dominer sa curiosité. Quand elle vit une petite fille montée sur les épaules d’une autre pour voir dehors, elle alla à coté d’elles. La fille qui avait regardé par-dessus le mur redescendit, mais il lui fallut beaucoup de temps pour pouvoir dire ce qu’elle avait vu. Heranus se souviendra des paroles de la petite fille toute sa vie : Ils coupent la gorge des hommes et les jettent dans la rivière.

Fethiye Çetin, avocate turque. Le Livre de ma grand-mère. Éditions de l’Aube 2006.

Une véritable marée humaine d’Arméniens se déverse dans Alep à partir des villes et villages environnants. […] Ils arrivent tous avec une lourde escorte armée, habituellement de 300 à 500 personnes à la fois, convois d’hommes âgés, de femmes et d’enfants ; tous les hommes jeunes ou dans la force de l’âge ont été enrôlés pour le service militaire. […] Quelques jours de repos […] ; puis, ils sont forcés de poursuivre leur voyage pour se rendre dans quelque endroit éloigné où ils ne trouveront ni refuge, ni nourriture, ni aucun moyen d’existence possible. Des voyageurs rapportent qu’ils ont rencontré des milliers d’Arméniens dans des villes comme Anah, sur le fleuve Euphrate, à cinq ou six jours de voyage de Bagdad, où ceux-ci ont été éparpillés dans le désert, voués à la famine ou à la mort par maladie dans cette chaleur accablante, alors qu’ils sont accoutumés à vivre en altitude.

Jesse B Jackson, consul américain à Alep. Rapport du 5 juin 1915

614 Arméniens (hommes, femmes, enfants) expulsés de Diyarbakir et acheminés sur Mossoul ont tous été abattus pendant le voyage en radeau [sur le Tigre]. Les kelek [radeaux] sont arrivés vides, hier. Depuis quelques jours, le fleuve charrie des cadavres et des membres humains.

Holstein, consul allemand à Mossoul. Rapport du 10 juin 1915 à son ambassadeur.

Pendant les massacres collectifs des provinces du Nord, des milliers d’Arméniens attachés les uns aux autres – le plus souvent par quatre ou par six – furent jetés dans l’Euphrate, pour certains déjà morts, pour d’autres encore vivants. […] En descendant vers les régions arabes, ces cadavres avaient donné naissance à toutes sortes de rumeurs. Généralement, les Arabes croyaient qu’il s’agissait des dépouilles de Turcs ou de Kurdes tués par les Russes. Mais les préfectures provinciales envoyèrent rapidement des télégrammes pour les rassurer. Ces télégrammes ne faisaient aucunement allusion aux Arméniens : ils disaient simplement qu’il s’agit de cadavres d’ennemis extérieurs.

Témoignage recueilli par Aram Andonina. L’extermination des déportés arméniens ottomans dans les camps de concentration de Syrie-Mésopotamie 1915-1916. Revue d’Histoire arménienne contemporaine Tome II 1998

26 04 1915                    L’Italie signe avec les Alliés le pacte de Londres qui lui donne la garantie de l’acquisition des terres irrédentes, le Trentin et Trieste, à l’exception de Fiume et de la Dalmatie. Elle va entrer en guerre un mois plus tard.

07 05 1915                   Le paquebot anglais Lusitania a quitté New-York une semaine plus tôt avec 702 membres d’équipage et 1257 passagers, dont 159 Américains. Lancé en 1906, il fait 240 mètres de long pour 44 060 tonnes. Ses quatre turbines et ses quatre hélices pouvaient l’emmener à 25 nœuds, mais par mesure d’économie, quatre des seize chaudières avaient été arrêtées et il naviguait à 18 nœuds. Il est au large du cap Old Head of Kinsale, sur la côte sud-ouest de l’Irlande, donc dans les eaux territoriales anglaises [l’Irlande est encore anglaise]. Le sous-marin U-20, du Kapitänleutnant Walther Schwieger est dans les parages ; il a passé le gros de la nuit en surface car il lui fallait recharger ses batteries après avoir envoyé par le fond la veille  deux navires de la Cunard : le cargo Candidate de 6 000 tonnes, puis le cargo Centurion de 5 500 tonnes. Des navires ennemis qu’il ne pouvait atteindre l’ont fait replonger ; il ne lui reste que trois torpilles. Peu après 11 heures, il refait surface et c’est pour apercevoir un grand vapeur. Il replonge en immersion périscopique : c’est le Lusitania, auquel il envoie une torpille à 15h 10, qui provoque deux explosions, la seconde étant probablement celle d’une chaudière, à moins que ce n’ait été un coup de grisou étant donné que les stocks de charbon étaient au plus bas, puisque l’arrivée était proche, … à moins encore que cette seconde explosion soit celle des munitions que transportait le Lusitania. Le navire coule par la proue en 18 minutes, emportant dans la mort  1 198 personnes, dont 128 Américains, et parmi ces derniers, le millionnaire Alfred G. Vanderbilt. Il y avait 22 canots : seuls 6 ont été mis à l’eau.

Une grande confusion règne à bord. On dégage les canots et on en met une partie à l’eau. Au cours de cette opération, les marins du bord ont dû perdre la tête. A plusieurs reprises, les palans n’étant pas filés également, les embarcations remplies de monde sont précipitées à la mer et coulent immédiatement.

Journal de bord de l’U2

Mais ce n’est que bien plus tard que l’équipage du sous-marin découvrira l’ampleur du drame, dans une presse anglaise qui décrit le commandant du sous-marin comme un tueur d’enfants ; et, jusqu’en Allemagne, l’affaire sera très mal perçue, car venant menacer la neutralité des États-Unis : le commandant sera sacrifié sur l’autel du mensonge d’État, en recevant du kaiser lui-même un blâme, seul moyen qu’il avait trouvé pour sauver la neutralité américaine. Contre l’avis de son amirauté, l’empereur va suspendre les attaques contre les paquebots neutres, jusqu’à se raviser sous la pression de cette amirauté en autorisant à nouveau la guerre sous-marine le 31 janvier 1917. Les Etats-Unis entreront en guerre le 6 avril.

L’usage militaire de navires commerciaux était une vieille affaire pensée au plus haut niveau puisque l’amirauté participait au financement même des navires, par des voies bien sûr sinueuses, à condition qu’en cas de guerre, celui-ci puisse être militarisé : ainsi la coque du Lusitania avait-elle été doublée et le paquebot était armé de 12 canons, ce qui le classait dans la catégorie des croiseurs auxiliaires armés.

Les espions allemands pullulaient à New-York, et on n’embarque pas des tonnes d’armes sur un navire en grand secret comme on pourrait le faire de quelques lingots d’or : donc les Allemands savaient ce que les Anglais se refusaient à reconnaître, à savoir que  le Lusitania transportait, outre les passagers, des armes pour les alliés. Pour la forme, Anglais et Américains protesteront… jusqu’en 1972, mais c’était bien vrai ; ils falsifièrent ultérieurement les connaissements. Outre les passagers, il transportait 5 248 caisses d’obus, 4 927 boites de 1 000 cartouches et 2 000 caisses de munitions pour des armes de poing. Les connaissements parlent d’un   lot de 323 balles de fourrures destinées à la société de Liverpool de B.F. Babcock et Co. Babcock, qui ne s’est jamais occupé de fourrure, mais avait déjà reçu auparavant plusieurs lots de coton-poudre, un puissant explosif à base de nitrate de cellulose. Parmi les marchandises embarquées, figuraient 3 863 boîtes de fromage de 40 livres chacune destinées à une boîte postale de Liverpool, qui s’est avérée être celle du superintendant du Naval Experimental Establishment de Shoeburyness, un organisme de la Royal Navy. On retrouvera son épave à 90 mètres de fond en 1939, par 51°25’N, 8°33’ O.

L’Angleterre et, dans une moindre mesure la France, vont dès lors mettre en place un blocus maritime empêchant les importations de matières premières en Allemagne : le caoutchouc figurera en bonne place, et ce sera efficace au point que, pendant quelques mois, les véhicules de l’armée devront se contenter de roues en métal, en bois, en corde…, jusqu’à ce que, dos au mur, les chimistes allemands de Bayer trouvent la parade en fabriquant du caoutchouc synthétique : le caoutchouc méthyle, dont ils parviendront à fabriquer 2 500 tonnes sur la durée de la guerre. Si ce n’est pas du caoutchouc, ça lui ressemble. Et ils feront avec.

05 1915                Canons et fusils restent silencieux au Mont Liban, encore sous la coupe ottomane. Mais la grande faucheuse commence tout de même à sévir, faisant à peu près 150 000 morts, de faim et de maladie – tuberculose, choléra, diphtérie -, principalement au nord-est de Beyrouth. De multiples raisons à ce drame : le Liban n’était plus autosuffisant sur le plan alimentaire depuis longtemps et le succès récent de la sériculture avait encore réduit l’espace agricole consacré aux cultures vivrières ; la guerre en Europe avait mis fin aux importations jusqu’alors pratiquées depuis les régions voisines, l’embargo exercé par le pouvoir turc, tout content de participer à la disparition de minorités qu’il estimait toujours dangereuses [Druzes, Maronites], n’avait fait qu’aggraver cette situation. Et, comme une catastrophe n’arrive jamais seule, cette année-là, les sauterelles viendront ravager les champs de blé. Le Mont Liban comptait 415 000 habitants en 1913 ; il n’en restait que 267 000 en 1921.

Il semble que le blocus du Liban [décidé par Djamel Pacha, commandant en chef de l’armée ottomane] ait commencé. On ne peut plus y tenir, on y meurt littéralement de faim. À Achkout, en deux mois, on a vu mourir de faim 97 habitants sur 450 qu’ils sont. Beaucoup d’autres villages ont perdu le quart, le tiers et même la moitié de leurs habitants. Les vivres n’entrent plus au Liban… défense absolue de ne rien introduire de Beyrouth ou de la Bekka bien que les céréales y abondent. Tous les chrétiens du Liban, notamment les maronites, y sont sous la terreur.

Père Ronzevalle, jésuite, mai 1915

Dans la maison des sœurs […], on fit deux rangées de lits pour les malades qui ont quelques espoirs de guérir. En bas, tous les petits prêts à mourir, les atteints de la typhoïde, les affamés enflés et tuméfiés. [Soixante-dix] en bas et autant en haut. Au parloir, on plaça un cercueil pouvant contenir deux enfants ; le premier mort y est déposé et couvert en attendant son compagnon qui ne tarde pas à venir ; alors le prêtre vient avec deux jeunes gens et on porte le cercueil dans notre jardin et les deux enfants sont jetés dans la même fosse. Cette opération de fait chaque jours, souvent deux ou trois fois. […] On veut nous faire périr doucement, sans bruit, ni sang, mais on veut avant notre exécution nous soutirer et sucer ce qui nous reste.

Père Angélil, jésuite, le 31 12 1916

17 06 1915               Chaque soldat reçoit un casque métallique. Les Allemands en avaient depuis le début de la guerre.

1 07 1915                  La Chambre accorde aux femmes l’exercice de la puissance parentale.

2 07 1915             La guerre coûte cher et le gouvernement invite les épargnants à venir vider leur bas de laine à la Banque de France : curés et instituteurs se feront les chantres de l’opération, qui marchera fort bien : au 15 septembre, 730 millions d’or auront été collectés.

10 07 1915                  Le génocide bat son plein en Turquie, en recherchant la discrétion.

Nous apprenons que dans certains villages, dont la population est envoyée vers l’intérieur, certains éléments de la population musulmane abritent chez eux des Arméniens. Cela étant contraire aux décisions du gouvernement, les chefs de famille qui gardent chez eux ou protègent des Arméniens doivent être mis à mort devant leurs domiciles et il  est indispensable que leurs maisons soient incendiée. (…] A transmettre secrètement, et ne le faire par écrit qu’exceptionnellement.

Télégramme-circulaire du commandant de la III° armée, Mahmud Kamil, depuis son QG de Tortum aux vali de Sivas, Trebizonde, Van, Mahmuret ul-Aziz, Diyarbakir et Bitlis.

11 07 1915                  S’il s’agissait seulement d’être obligé de partir pour aller ailleurs, ce ne serait pas si terrible, mais chacun sait qu’il s’agit d’aller à la mort. S’il subsistait quelque doute à ce sujet, ce doute a été dissipé par l’arrivée d’un grand nombre de convois réunissant plusieurs milliers de personnes venant d’Erzurum et d’Erzincan. […] J’ai visité leur campement à de nombreuses reprises et me suis entretenu avec certains d’entre eux. On peut difficilement imaginer spectacle plus cruel. Ils étaient presque tous en guenilles, sales, affamés et malades, ce qui n’est pas surprenant étant donné qu’ils étaient en route depuis près de deux mois sans rechange, sans pouvoir se laver, sans abri et sous alimentés.

[…]     Lorsqu’on parcourt le camp, les mères vous tendent leurs enfants et vous supplient de les prendre. En fait, les Turcs ont fait leur choix parmi ces enfants et ces jeunes filles pour en faire des esclaves ou pire. Ils ont même amené leurs médecins pour examiner les jeunes filles les plus intéressantes et s’approprier les plus jolies.

Leslie Davis, consul américain à Harpout, à son ambassadeur Henry Morgenthau, à Constantinople.

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[1] Dans Les enfants du Paradis, Jacques Prévert prête ces mots à Garance : « On m’appelle Garance, Garance c’est joli, C’est le nom d’une fleur, Une fleur rouge, comme vos lèvres ». En fait, la garance n’est pas rouge, mais verte ; c’est l’extrait de sa racine qui donne des colorants rouges, l’alizarine et la purpurine, oxydation de la première. Amusante histoire que celle de ce film de René Clément : Jeux interdits était au départ, un sketch de trente minutes ; le producteur a demandé à René Clément de rallonger, neuf mois plus tard, parce que les deux autres sketchs du film étaient nuls. La saison n’était pas la même, Brigitte Fossey et Georges Poujouly avaient grandi, et, à l’écran, on ne s’en rend absolument pas compte. C’est fluide, limpide, mobile. Pour arriver à cela, croyez-moi, il faut être un grand réalisateur.

Bertrand Tavernier Télérama 3483 du 15 au 21 octobre 2016

[2] Aux simples vapeurs de chlore avait succédé le chloroformiate de méthyle trichloré, puis l’oxychlorure de carbone, le bromure de benzyle, lacrymogène qui attaquait les yeux.

 


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