11 novembre 1918 à octobre 1919. La paix. 34796
Publié par (l.peltier) le 17 septembre 2008 En savoir plus

11 11 1918                    Irène Aïtoff a 14 ans : elle reçoit le premier prix d’harmonie du Conservatoire. Elle va devenir l’un des meilleurs chefs de chant du monde, travaillera avec les plus grands chefs d’orchestre et chanteurs, n’hésitera pas à s’affronter à eux quand elle le jugera nécessaire ; elle est à même de déchiffrer n’importe quelle partition d’orchestre moderne ou classique en la réduisant au piano. Surnommée gentiment La Veuve Mozart. Elle tirera sa révérence en 2005, à 101 ans.

Joseph Kessel, sous-lieutenant de 21 ans dans l’aviation, s’est porté volontaire au sein d’une escadrille qui doit rejoindre Vladivostok pour une mission de soutien à la légion tchèque sous les ordres théoriques du général Janin : il embarque à Brest sur le Président Grant pour New York. Avant de lever l’ancre, le bateau est allé mouiller en rade : il est donc exclu de retourner à terre, quoi qu’il arrive :

Et tout à coup, de la cité que l’éloignement fait silencieuse, tout à coup jaillit le tintement d’une cloche. Une autre lui répond et une autre – une autre encore et encore. Plus fort. Plus fort. À toute volée, en rafle, un ouragan.

Sans bien comprendre pourquoi, je me sens pâlir. Je regarde Bob. L’étincelle des yeux s’est figée. Personne ne fait un mouvement. Personne ne prononce une parole. Enfin , au bout d’un temps qui ne peut se mesurer, on entend une voix étranglée, incrédule. Elle dit :

L’armistice.

Et soudain, le mot passe, éclate, de bouche en bouche, de pont en pont, devient cri, délire. Et les volées des cloches l’accompagnent. Et dans les accalmies, malgré la distance, là-bas, dans Brest, un grondement humain. La foule. Et j’entends un camarade, près de moi, dire pour lui-même :

À travers la France entière…chaque ville, chaque village…

Et je sens chez lui, chez Bob, chez moi, chez tous, le désir déchirant d’être à terre, dans la cité devenue folle, déversée à travers places et rues, avec les hommes et les femmes qui chantent, hurlent, rient et pleurent d’une joie telle qu’ils n’en connaîtront plus jamais.

Le Président Grant ne transportait pas de troupes américaines, les 300 aviateurs français étaient les seuls passagers ; et c’est bien à eux que New York réservera un accueil comme seuls les Américains savent le faire : confettis, klaxon, discours et toasts à n’en plus finir.

Depuis  le 10  juillet 1918, le capitaine Harry Truman commande  la batterie D – 194 hommes – , l’une des six du 129° régiment d’artillerie du corps expéditionnaire américain en France. Extraits de courriers à sa fiancée Bess Wallace :

10  novembre : Il a fait, ce dimanche, un temps magnifique. Le Hun [l’Allemand] réclame la paix comme un cochon qu’on égorge et j’espère que grand-père Foch va le faire gueuler encore plus fort ou lui en remettre une louche. Quand on voit un peu ce que ces oiseaux ont fait et qu’on les entend prôner la négociation, ça laisse froid. Tout ce qu’ils méritent est une bonne correction, ils sont en train de la recevoir, et c’est justice. […]  Aujourd’hui, j’ai tiré moi-même près de cinq cents salves d’obus hautement explosifs sur quelques-unes de leurs batteries à 7 kilomètres de distance. Je ne sais pas si je les ai touchées, mais j’ai bon espoir car j’avais réglé mes canons très soigneusement. 

11  novembre au matin, enfin, depuis Grimaucourt, dans la Meuse :  Nous nous demandons tous ce que le Hun va faire des propositions du maréchal Foch. Mais au fond, on s’en fiche. Quoi qu’il fasse, il est écrasé. C’est une honte que nous ne puissions passer la frontière, dévaster l’Allemagne et couper les mains ou les pieds de quelques enfants, ou scalper quelques-uns de leurs vieillards. Mais sans doute est-il préférable de les faire travailler pour la France ou la Belgique pendant cinquante ans. […] Je savaisque l’Allemagne ne pourrait pas tenir. La France a trinqué pendant quatre ans et n’a jamais baissé les bras. Une bonne déculottée a suffi à l’Allemagne. 

Les commandants ont été prévenus que les hostilités doivent cesser à 11  heures. Alors, chacun se défoule. Derrière la position de la batterie D, des canons de 155 continuent à arroser les lignes allemandes pendant les deux dernières heures, comme pour se débarrasser de munitions bientôt inutiles. Captain Harry lui-même lâche plus de 160 salves d’obus jusqu’à 10 h 45 et fait les comptes avec satisfaction : depuis le début de l’offensive, ses canons ont tiré plus de 10 000 salves sur le Hun. Faussement modeste, il ajoute :  Je suis sûr qu’elles ont eu un petit impact. 

Mais si les armes se taisent à l’est de Verdun, elles vont continuer à pilonner les Allemands sur le front Stenay-Beaumont jusque vers 17  heures. Depuis le 7  novembre, une course de vitesse est engagée entre Français et Américains pour libérer Sedan. Trop impatient, l’état-major américain a même annoncé être entré dans la ville. En réalité, il n’en est rien. Pershing prétextera des transmissions défectueuses du fait de l’avance de ses troupes ; les Français soupçonneront plutôt les Américains d’avoir voulu inscrire une ultime victoire à leur actif. Toujours est-il que, tout l’après-midi du 11, les Middle West de la 89° division et les marines de la 2° division tentent une dernière percée et continuent à se battre comme des enragés. A 15 h 15, l’état-major allemand de Spa adresse un radiogramme au grand quartier général de Foch à Senlis : Sur le front Stenay-Beaumont, malgré la conclusion de l’armistice, les Américains continuent à attaquer. Prière de donner l’ordre de faire cesser les hostilités. Senlis accuse immédiatement réception et assure faire le nécessaire. Mais rien n’y fait. Nouveau radiogramme de Spa : Le feu continue. Senlis finit par employer les grands moyens et prévient que, s’ils n’arrêtent pas immédiatement, les récalcitrants seront pris sous le feu de l’artillerie française. Quelques minutes plus tard, les bombardements cessent définitivement. Merci, répond Spa sobrement.

15 novembre        Tu sais que c’est un sacré boulot d’être absolument honnête et juste avec 194 hommes quand tu en as des bons et des mauvais (très peu de mauvais), des malins et des bornés. Mais je les aime tous et je crois qu’avec mon équipe je suis meilleur que n’importe quelle autre batterie du corps expéditionnaire.  J’ai réussi à atteindre ce qui était ma plus grande ambition au début de cette guerre : commander une batterie et ne pas perdre un homme. Nous avons tiré dix à douze mille salves sur Heinie – l’Allemand – et nous avons été constamment bombardés, mais jamais le Hun n’a réussi à me toucher. 

Vingt sept ans plus tard, devenu président des Etats-Unis de par la mort de Roosevelt, sa détermination lui fera surmonter l’horreur de la bombe atomique : il donnera l’ordre de bombarder Hiroshima, puis Nagasaki.

L’armistice de Rethondes, près de Compiègne, a été signé vers cinq heures du matin, mettant ainsi fin à la guerre. Le wagon qui a fait office de salle des conférences est  le 2419 D de la Compagnie Internationale des wagons-lits, réquisitionné depuis deux mois par le Maréchal Foch à l’usage de bureau-salon pour son Etat-Major. Le choix d’un wagon s’est imposé à l’Etat-major de Foch quand les autres possibilités – Château de Versailles ou même son QG de Senlis -, se révélaient porteuses de beaucoup plus d’inconvénients que d’avantages. Et puis, en bon militaire, Foch n’appréciait pas vraiment la presse, pourtant garante de démocratie : Si les journaliste viennent à trop tourner autour, on peut toujours déplacer un wagon et reprendre les discussion plus loin, à l’abri des regards indiscrets, dira  Jean-Yves Bonnard , dans Le jour où l’Histoire s’est arrêtée. Le trotteur ailé. Et pourquoi cette forêt de Rethondes ? Parce que s’y trouvait un tronçon cul de sac, construit en 1916 pour y acheminer des canons à longue portée, qui n’était donc sur aucune ligne de circulation de trains..

Les délégations sont les suivantes. Côté Alliés :

  • Maréchal Ferdinand Foch, commandant suprême des forces alliées.
  • Amiral Rosslyn Wemyss, représentant britannique
  • Contre-amiral George Hope, adjoint au First Sea Lord
  • Général Maxime Weyganr, chef d’état-major de Foch
  • Colonel Jacques Eugène Pagezy, état-major du maréchal Foch
  • Henri Deledicq, secrétariat du Maréchal Foch
  • Émile Grandchamp, secrétariat du Maréchal Foch

Côté allemand : le représentant plénipotentiaire est un civil, assisté de conseillers militaires

  • Matthias Erzberger, représentant du Gouvernement allemand
  • Comte Alfred von Oberndorff, représentant le ministère des Affaires Etrangères allemand.
  • Général Detlof von Winterfeld, armée impériale allemande.
  • Général von Gruennel, armée allemande.
  • Capitaine de vaisseau Ernst Vanselow, marine allemande.

Les Russes déclarent nul et non avenu le traité de Brest-Litovsk, et les Allemands évacuent les pays baltes, la Biélorussie, la Pologne et la Transcaucasie.

Lundi 11 novembre 1918, au cœur de la nuit. La pluie a cessé depuis la veille. En forêt de Compiègne, dans l’Oise, à trois kilomètres de Rethondes, deux trains stationnent à l’abri des regards sur deux voies parallèles. Cent mètres les séparent, un caillebotis les relie, posé sur le sol bourbeux du sous-bois. Une vingtaine de gendarmes montent la garde alentour. La lumière filtre à travers les rideaux tirés sur les fenêtres. Dans la clairière silencieuse, l’armistice est signé à 5 h 20, après une ultime séance de négociations. Il met un terme à l’immense affrontement qui oppose, depuis août 1914, l’Allemagne aux Français et à leurs alliés – Anglais et Belges d’abord, puis Italiens, Américains, Australiens, Canadiens, Serbes, Portugais, Tchèques, Néo-Zélandais… Sur le front occidental, la première guerre mondiale, la Grande Guerre, touche à sa fin.

Le premier train est constitué de trois fourgons, deux voitures équipées de couchettes, deux wagons-lits à cabines individuelles, un wagon-restaurant, le wagon 2443 comprenant chambre et salon, enfin le wagon-restaurant 2419-D, réaménagé pour l’occasion en une grande salle de réunion et une petite pour les dactylographes. Un groupe électrogène installé à bord assure l’éclairage et le fonctionnement d’un central téléphonique et d’appareils de télégraphie.

En gare de Senlis, le 7 novembre en fin d’après-midi, ce convoi a embarqué ses passagers en toute discrétion. Montent, en effet, le maréchal Ferdinand Foch, généralissime des armées alliées à qui est réservée la voiture 2443, son fidèle second, le général Maxime Weygand, le premier Lord de la marine britannique, l’amiral Rosslyn Wemyss, assisté du contre-amiral George Hope. Ils sont accompagnés de quatre officiers de l’état-major français, de deux officiers anglais et de quelques soldats chargés de l’intendance. Dans la soirée, ils dînent puis, selon les bonnes habitudes de Foch, vont se coucher tôt.

Leurs invités ne vont arriver qu’à 5 h 30 du matin, le 8 novembre, par le second train. Partis l’avant-veille de Berlin, ils sont passés par le quartier général allemand à Spa, en Belgique, où le maréchal von Hindenburg, grand chef de l’armée impériale, les a gratifiés de quelques mots fatalistes : Allez avec Dieu et essayez d’obtenir le plus que vous pourrez … Le 7 au soir, dans un épais brouillard et sur des routes défoncées, munis de drapeaux blancs confectionnés à la hâte, ils ont franchi en voiture la ligne de front à Buironfosse (Aisne), sur la route de La Capelle ; le secteur avait été prévenu et neutralisé. Après une pause à Homblières, près de Saint-Quentin, le temps d’un dîner rapide, ils ont été convoyés jusqu’à la gare de Tergnier d’où ils ont enfin rejoint la forêt de Compiègne. Ce sont les plénipotentiaires allemands, chargés de prendre connaissance et, espèrent-ils, de négocier les conditions de l’armistice préparé par le commandement allié.

En tête, Matthias Erzberger, ministre sans portefeuille du gouvernement berlinois, col cassé, chapeau melon et manteau fripé par le voyage. A Spa, l’état-major, décidé à ne pas porter la responsabilité directe de cet humiliant épilogue, lui a subrepticement confié la présidence de la délégation, en lieu et place du général von Gündell initialement désigné pour ce rôle. Il est accompagné par son ami, le comte von Oberndorff, diplomate impassible dans sa pelisse à col de loutre, par le général von Winterfeldt, attaché militaire à Paris avant-guerre, parlant un français aussi impeccable que ses jambières de cuir jaunes, et par le capitaine Vanselow, sanglé dans son uniforme noir de la marine. Ils ont emmené avec eux le capitaine von Helldorf, pour servir d’interprète, le capitaine d’état-major Geyer et un sténographe. Ils s’installent dans leur train, jumeau du premier, à cette différence près – les Français ont la mémoire longue – que l’un des wagons est l’ancienne voiture-salon de Napoléon III, capitonnée de satin vert frappé de N impériaux tissés d’or.

Ils vont y passer trois jours. Les soldats français mis à leur disposition sont aux petits soins, les repas fort convenables, les tartines beurrées des petits-déjeuners délicieuses, les vins de Bordeaux et le cognac de bonne facture. Ce huis clos n’en restera pas moins le souvenir le plus douloureux et le plus amer de ma vie politique. Un véritable calvaire, écrira Erzberger dans ses Mémoires (Souvenirs de guerre, Payot, 1921).

Le calvaire commence le vendredi 8 novembre à 10 heures. Foch a convié, plus exactement convoqué, les Allemands dans son train. Dans le wagon central, autour de la grande table de travail rectangulaire, les huit hommes s’installent. D’un côté les deux Français et les deux Anglais. Face à eux, les quatre envoyés de Berlin. Cette première entrevue est glaciale. Qu’est-ce qui amène ces messieurs ? Que désirez-vous de moi ?, attaque Foch sans préambule ni poignées de main protocolaires.

Erzberger raconte : Je répondis que j’attendais les propositions relatives à la conclusion d’un armistice sur mer, sur terre, dans les airs et sur tous les fronts. Réplique de Foch, catégorique : Je n’ai pas de propositions à faire ! Je fis remarquer que nous étions venus conformément à la dernière note de Woodrow Wilson – le président des Etats-Unis  qui, le 5 novembre, a invité le gouvernement allemand à envoyer des représentants accrédités au maréchal Foch. Ce dernier insiste : Demandez-vous l’armistice ? Nous le demandons, acquiescent Erzberger et Oberndorff. Foch ordonna alors à son chef d’état-major de lire, en français, les conditions de l’armistice. « 

Le plénipotentiaire allemand scrute ses interlocuteurs : Pendant la lecture, l’amiral anglais Sir Wemyss, affectait une grande indifférence. Il jouait avec son monocle, mais il n’arrivait pas à dissimuler son émotion intérieure. Le maréchal Foch était assis dans un calme de statue ; parfois, il tirait sur sa moustache d’un geste énergique. Face à lui, le général Weygand n’est pas moins attentif : Les têtes sont droites, les visages impassibles, celui du général allemand- von Winterfeldt – très pâle et empreint d’une douloureuse expression. A la lecture de l’article prescrivant l’occupation des pays rhénans, des larmes coulent des yeux du jeune capitaine – Vanselow – .

Fruit d’un mois d’âpres négociations entre Alliés, sous la houlette du président américain et de son conseiller spécial, le colonel House, le document de treize pages comporte trente-quatre articles. Cessation des hostilités sur le front occidental, évacuation dans les quinze jours des pays envahis et de l’Alsace-Lorraine, occupation par les Alliés de la rive gauche du Rhin et installation de trois têtes de pont sur la rive droite, rapatriement immédiat et sans réciprocité de tous les prisonniers des puissances alliées, clauses financières annonçant la réparation des dommages de guerre, livraisons massives de matériels militaires et civils, désarmement de la marine allemande, évacuation de l’Afrique orientale, durée de l’armistice fixée à trente jours : c’est une capitulation qui ne dit pas son nom.

D’autant que c’est à prendre ou à laisser : les Allemands ont soixante-douze heures pour signer, l’ultimatum est fixé au 11 novembre, à 11 heures. Erzberger tente bien d’obtenir une prolongation du délai. C’est refusé. Il demande également la suspension des hostilités pendant ces trois jours. Nouveau refus. Foch me déclara nettement qu’il ne serait aucunement permis de négocier au sujet de ces conditions. L’Allemagne avait à accepter ou refuser, il n’y avait pas de milieu. Négocier, c’est pourtant ce que le chef de la délégation allemande sait faire de mieux.

A 43 ans, l’homme est rompu aux missions délicates. Originaire du Wurtemberg, au sud du pays et aux antipodes de la raideur prussienne, modeste professeur très tôt passionné de politique, il est élu député au Reichstag en 1903 pour le Zentrum, le parti catholique, où il se montre aussi habile qu’entreprenant. Dès le début de la guerre, il est chargé de développer la propagande allemande à l’étranger, multiplie à ce titre les ambassades dans toute l’Europe centrale et jusqu’en Suède et en Turquie, sans oublier le Vatican. Ces contacts tous azimuts le rendent lucide : avant bien d’autres, il comprend que la guerre est une impasse. En juillet 1917, il est au cœur de l’initiative sans lendemain du Reichstag appelant à une paix d’entente et de réconciliation durable des peuples. Le 4 octobre 1918, il entre dans le gouvernement formé par le prince Max de Bade dont l’objectif prioritaire est de mettre fin à la guerre – comme le lui ont demandé, au bord de la panique, les deux grands chefs militaires, le maréchal von Hindenburg et le général Ludendorff, à la fin du mois de septembre.

Car la guerre a changé d’âme. En juillet, l’ultime grande offensive allemande a, comme en septembre 1914, été bloquée sur la Marne. Depuis, sur l’immense front déployé des Flandres aux Vosges, cette armée qui se croyait invincible a reflué sous les coups de boutoir répétés des Anglais et des Belges dans le Nord, des Français en Picardie et en Champagne, des Américains dans les Ardennes. Elle a connu des jours terribles, frôlé la débâcle, perdu en quatre mois près de 800 000 hommes, tués ou faits prisonniers, a vu ses alliés bulgares, puis ottomans, enfin autrichiens rendre les armes en catastrophe sur le front du sud-est. Epuisés par cette guerre désormais sans espoir, affaiblis par le blocus qui affame le Reich, ses soldats, pour la plupart, ne rêvent que de rentrer au pays, quand ils ne désertent pas.

Erzberger n’a donc pas le choix : l’armistice est impératif pour éviter l’effondrement final de l’armée et l’invasion de l’Allemagne. Le capitaine de Gaulle fera de lui un portrait pénétrant lorsqu’il analysera, en 1924, La Discorde chez l’ennemi (Berger-Levrault, 1924) : Intelligent et actif, Erzberger était un ambitieux, mais non de bas étage. Il va donc se battre pied à pied pour tenter d’adoucir les conditions de l’armistice. Foch a exclu des négociations ? Erzberger obtient au moins de pouvoir faire connaître ses observations au général Weygand. Et il se met au travail immédiatement avec les autres membres de la délégation.

Ses marges de manœuvre sont infimes. Mais quand il se présente à la porte du train de Foch pour leur seconde rencontre, dans la nuit du 10 au 11 novembre, elles se sont encore dramatiquement réduites. Entre-temps, l’Histoire a basculé. L’empire des Hohenzollern s’est effondré. Le capitaine de Gaulle, déjà lapidaire : Toute l’Allemagne se brisait d’un seul coup, comme un ressort trop tendu.

Dix jours plus tôt, dans le port de Kiel, les marins de la flotte impériale se sont mutinés, refusant de participer à un baroud d’honneur suicidaire contre les Anglais. Le 4 novembre, la révolte devient révolution, le drapeau rouge est hissé sur les navires, les soldats fraternisent avec les insurgés. A Berlin, ce jour-là, Erzberger voit juste : la conclusion de l’armistice est vitale, sinon le peuple nous brisera, tranche-t-il lors de la réunion du cabinet de guerre. De fait, la grève générale gagne les ports de la Baltique puis les grandes villes de l’intérieur où sont constitués des conseils d’ouvriers et de soldats, sur le modèle des soviets russes. Le 8, au moment où les plénipotentiaires allemands arrivent à Rethondes, un mouvement insurrectionnel éclate à Munich, proclame la république de Bavière et chasse le roi.

Le 9 novembre, tout se précipite. A l’initiative des révolutionnaires spartakistes emmenés par Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, l’émeute éclate à Berlin. Les usines sont bloquées, le drapeau rouge flotte sur les bâtiments publics, les manifestants submergent la capitale et prennent d’assaut le château impérial. A Spa, où il s’est replié depuis quinze jours, l’empereur Guillaume II continue pourtant à refuser l’inéluctable, perdu dans le souvenir de sa puissance passée.

L’état-major d’un côté, le chancelier de l’autre vont lui porter le coup de grâce. Dans la matinée, ses principaux généraux lui font savoir qu’ils ne sont plus prêts à le suivre pour rétablir l’ordre dans le pays. Rompant leur serment de fidélité, ils le lâchent. Max de Bade fait de même à Berlin : il annonce carrément que l’empereur a décidé d’abdiquer, que lui-même démissionne et passe la main au socialiste Friedrich Ebert. Dépassé par les événements, le Kaiser finit par renoncer en début d’après-midi. Le 10 au matin, il se résigne à l’exil et gagne dans son train la frontière néerlandaise pour demander l’asile.

A Rethondes, les nouvelles arrivent par bribes. Dans la soirée du 9, les Français informent Erzberger des événements de Berlin et veulent s’assurer que la délégation conserve ses pleins pouvoirs. Il faudra, dans la soirée du 10 novembre, deux télégrammes pour les rassurer. Le premier, signé du maréchal von Hindenburg, demande des aménagements sur plusieurs dispositions, mais ajoute : Si l’on ne parvenait pas à des conditions moins rigoureuses, il faudrait tout de même conclure.  Confirmant ce feu vert, le second est signé d’un laconique et anonyme Le chancelier du Reich en réalité, il provient également de l’état-major, qui préfère court-circuiter un pouvoir berlinois en pleine ébullition.

A 2 h 15, le 11 novembre, la dernière scène peut donc commencer dans la voiture 2419-D. Elle va se terminer à 5 h 30. Trois heures durant, stoïque et acharné, Erzberger va discuter, protester, marchander, plaider ligne à ligne la cause de son pays. A propos de presque chaque article de l’armistice, j’essayais d’obtenir de nouvelles atténuations. Même si c’est à la marge, sa ténacité est payante. Les Allemands devront livrer 25 000 mitrailleuses au lieu de 30 000 ; 1 700 avions au lieu de 2 000, 5 000 camions au lieu de 10 000 ; en revanche, les Alliés restent inflexibles sur le nombre de locomotives et de wagons. La zone neutre sur la rive droite du Rhin est ramenée de 30 à 10 kilomètres. Le délai d’évacuation de la rive gauche est porté de vingt-cinq à trente et un jours et la durée de l’armistice de trente à trente-six jours, sa prolongation relevant d’une commission internationale présidée par Foch.

Le négociateur allemand ne lâche rien. Il obtient qu’aucune poursuite judiciaire ne soit engagée contre les Allemands qui ont participé à des mesures de guerre (bel euphémisme pour évoquer destructions massives, vols ou prises de civils en otage…) dans les territoires occupés. Ce fut l’article 26, sur la continuation du blocus, qui provoqua les plus vifs débats. La lutte dura plus d’une heure. J’expliquai comment cet article équivalait à continuer à affamer l’Allemagne. Je montrai que c’étaient des femmes et des enfants qui avaient le plus à souffrir de ce blocus. Je déclarai, avec le comte Oberndorff, que le procédé n’était point “fair”. L’amiral anglais s’emporta et répliqua : “Pas fair ! Souvenez-vous que vous avez coulé nos bateaux sans faire aucune distinction ! Mais Erzberger finit par arracher l’engagement de principe que les Alliés ravitailleront l’Allemagne pendant la durée de l’armistice.

A 5 h 12, l’on a épuisé l’examen des trente-quatre articles. Par souci de simplicité, Foch décide de noter 5 heures, pour que l’arrêt des combats intervienne à 11 heures du matin (heure française). Et pour ne pas perdre une minute, il propose que ne soit dactylographié dans l’immédiat que le dernier feuillet du document. Erzberger opine. La signature commença à 5 h 20. Deux exemplaires furent établis. Le maréchal Foch et l’amiral Wemyss signèrent les premiers, puis les plénipotentiaires allemands. Nos deux braves officiers, le général von Winterfeldt et le capitaine Vanselow avaient les larmes aux yeux en prenant la plume.

Le moment est venu de conclure. Imperturbable, le chef de la délégation allemande se lève et commence à lire un texte dont il demande l’annexion à la convention : Le gouvernement allemand s’efforcera naturellement de veiller de toutes ses forces à l’exécution des conditions imposées. Mais les plénipotentiaires allemands ne peuvent laisser subsister aucun doute sur le fait que la brièveté des délais d’évacuation ainsi que la livraison des moyens de transport indispensables menacent de provoquer une situation qui peut les mettre dans l’impossibilité de poursuivre l’exécution des conditions. Dans un silence de plomb, il poursuit : Les plénipotentiaires considèrent comme leur devoir d’insister vivement sur ce point que l’exécution de cette convention peut précipiter le peuple allemand dans l’anarchie et la famine. Il termine, solennel : Un peuple de 70 millions d’hommes souffre mais il ne meurt pas. – Très bienrépond Foch, pressé d’en finir. Et comme Erzberger s’apprête à lui serrer la main, le maréchal lui oppose un simple signe de tête. Après cinquante et un mois de lutte sans merci, l’Allemand, pour l’heure, reste l’ennemi.

Le retour est cruel. Après avoir récupéré la version complète, dactylographiée, de la convention, la délégation allemande quitte Rethondes à 11 heures, au moment même où l’armistice prend effet. Son train met cinq heures à regagner la gare de Tergnier, rideaux tirés sur les fenêtres. Erzberger se souvient : Toutes les gares étaient pleines de monde, parce qu’on avait su que nous retournions en Allemagne. L’animation et la joie régnaient partout. Quelques menaces furent prononcées.

A Spa, le lendemain, il a la satisfaction de recevoir les félicitations de l’état-major : Nos négociations dépassaient tout ce qu’il avait pu espérer. Le maréchal von Hindenburg adresse alors à ses armées ce dernier et stupéfiant message : Notre gouvernement a dû accepter les dures conditions d’un armistice. Nous sortons de cette guerre droits et fiers, après quatre ans de lutte contre un monde d’ennemis. Déjà, il esquisse à mi-mots la thèse du coup de poignard qui aurait été planté dans le dos de l’armée allemande par des civils défaitistes.

Bientôt, le nazisme naissant, puis triomphant, n’aura de cesse de dénoncer les criminels de novembre. Au premier rang desquels Matthias Erzberger, forcément coupable : signataire de l’armistice, négociateur avec Foch de ses trois prolongations au début de 1919 puis étroitement associé à la préparation de la Conférence de la paix et qui, enfin, le 23 juin 1919, lors d’une réunion dramatique, pesa de tout son poids pour que le gouvernement allemand ne rejette pas le traité de Versailles, signé le 28 juin. Le 26 août 1921, il est assassiné de six coups de pistolet par deux anciens officiers de marine, membres de l’organisation pangermaniste Consul.

Quant au wagon 2419-D, Hitler l’emportera jusqu’à Berlin à l’été 1940 : trophée éclatant de sa victoire sur la France, revanche accomplie sur l’humiliation de Rethondes.

Gérard Courtois         Le Monde du 17 juillet 2018

Augustin Trébuchon, berger de Lozère, originaire de Malzieu, en Margeride, servant dans le 3° bataillon de 415° régiment d’infanterie, meurt d’une balle en plein front à 10 h 40, à Vrigne-Meuse, au combat de la Meuse, dans les Ardennes : consigne avait été donnée de franchir la Meuse, coûte que coûte, pour forcer la main à l’ennemi. Il est le dernier soldat français mort au front. L’armistice entre en vigueur à 11 heures [heure de Paris]. Ils sont 18 à être morts ainsi, à quelques heures, quelques minutes pour lui, de l’armistice. Estimant que l’affaire ne serait pas à leur avantage, l’état-major fera antidater le jour de leur mort : ce sera le 10 et non le 11 novembre, ce que l’on peut lire sur leur tombe au carré militaire du cimetière de Vrigne-Meuse… Pire… Huit mois plus tard, pour le premier 14 juillet 1919 de la Paix, lors du très fameux défilé de la Victoire, le 415° Régiment d’Infanterie sera interdit de défilé : vous comprenez, n’est ce pas, certains auraient pu en profiter pour rétablir les faits et dire que ces généraux de l’état-major s’étaient comportés en faussaires, en trafiquants … vous comprenez, n’est ce pas ? 

Pétain a fait la grimace dès qu’il a entendu parler d’armistice car il avait préparé une offensive pour le 14 novembre dont il espérait qu’elle l’aurait mené jusqu’à Berlin : Ni Pershing ni moi ne voulions l’armistice ; toute l’aile gauche de l’armée allemande était en déroute et nous pouvions aller à Berlin. Mais les Anglais nous trahissaient depuis août 1918 pour que nous n’eussions pas la rive gauche du Rhin. Il est aisé de prouver au peuple allemand qu’il n’a pas été battu. Pourvu que cela ne nous amène pas une seconde guerre mondiale qui serait encore plus terrible que la première ! Le soir de l’armistice, j’ai pleuré ! 

La journée du Père de la Victoire commençe tôt, vers 6 heures : elle va être longue, éreintante, éprouvante et glorieuse : une catharsis que peu d’hommes d’État ont connu.

Au ministère de la guerre, rue Saint-Dominique, à Paris, Henri Mordacq veille. Le conseiller militaire de Georges Clemenceau a été prévenu : les dernières discussions entre les plénipotentiaires allemands et le maréchal Foch ont commencé au milieu de la nuit, à Rethondes. D’un moment à l’autre, l’armistice peut être conclu, les combats cesser, la victoire de la France, si longtemps hors d’atteinte, enfin s’imposer. Impossible de dormir. A 5 h 45, le général Desticker l’appelle du grand quartier général de Senlis : C’est signé !

Aussitôt, Mordacq coiffe son képi et fonce en voiture chez Clemenceau, rue Franklin, dans le 16e arrondissement : J’y arrivai vers 6  heures. Je trouvai le président dans sa chambre, éveillé et levé. Il n’avait pas dû dormir beaucoup car lui aussi se demandait si, décidément, cette fois, c’était bien la fin du long cauchemar. Dès que je lui eus annoncé la bonne nouvelle, il me prit dans ses bras et m’y serra longuement.

Submergé par l’émotion, le vieux républicain, qui a connu la guerre de 1870, la honte de la défaite, la perte de l’Alsace-Lorraine et la Commune de Paris, le premier flic de France de 1907, le bourreau des travailleurs fustigé par Jaurès, ce vieillard de 77 ans qui, depuis un an, galvanise le pays, redonne courage aux poilus et a juré de faire la guerre, encore la guerre, toujours la guerre, jusqu’au dernier quart d’heure !, le Tigre, si prompt à déchirer ses adversaires d’un coup de patte, le Tigre pleure en silence. Nous restâmes ainsi plusieurs minutes sans pouvoir parler.

Mordacq est le premier à se reprendre : Monsieur le Président, la grande œuvre est enfin accomplie. Elle fut surhumaine et la France, je l’espère, saura reconnaître tout ce qu’elle vous doit. – Oui, à moi et à d’autres, répond Clemenceau. A commencer par son conseiller militaire. Dans son bureau, rue Saint-Dominique, le président du Conseil a très vite fait décrocher la grande carte du front, actualisée en permanence : Ma carte, c’est Mordacq !, a-t-il tranché. Entre les deux hommes, entre le Tigre et l’Ours, les épreuves ont forgé une confiance absolue.

Dès son retour à la tête du gouvernement et du ministère de la guerre en novembre  1917, Clemenceau a fait appel à ce saint-cyrien de 50 ans. Il connaît son caractère trempé : zouave en Algérie puis légionnaire au Tonkin, chef d’état-major du ministre de la guerre, le général Picquart, dans le premier cabinet Clemenceau en  1906, solide républicain féru de stratégie, il a brillamment conquis ses galons de colonel puis ses trois étoiles de général en première ligne, à la tête de l’infanterie à Arras, à Ypres, à Verdun, au Chemin des Dames… aux antipodes de ces officiers paradant à l’état-major, véritables embusqués dont la grande préoccupation est de fuir la troupe, car ils ont vu que, là, on trinquait ferme – comme l’avait écrit sans détour Mordacq, le 22  mai 1915, à celui qui était alors président de la commission de l’armée du Sénat.

Depuis un an, ils ne se sont pas quittés. Sans cesse, ils ont visité ensemble les tranchées au mépris du danger, Clemenceau, bacchantes en bataille et chapeau cabossé sur le crâne, pataugeant dans la boue pour mieux réconforter les soldats. Ensemble, ils ont évalué les choix militaires, réorganisé vigoureusement les commandements, développé l’aviation, accéléré la production de ces chars Renault qui ont si souvent fait la différence dans les derniers mois…

Depuis un an, le conseiller a assuré la liaison permanente avec les états-majors de Foch, de Pétain, des généraux anglais et américain, Haig et Pershing. Il y a quelques jours encore, ils se demandaient si les Allemands accepteraient cet armistice draconien ; Clemenceau en était convaincu, Mordacq plus dubitatif. En cas de refus du Reich, ils bouclaient les derniers préparatifs d’une offensive de grande envergure en Lorraine, programmée pour le 14  novembre.

A l’aube du 11  novembre, passé leur émotion, ils organisent rapidement cette journée sans pareille. Mordacq remonte en voiture, direction l’Elysée. Rentré tard, la veille, de Bruges libérée où il a accompagné le roi et la reine de Belgique, le président de la République est à peine levé et le reçoit dans sa chambre. Poincaré, l’homme froid par excellence, mais avant tout l’homme de la frontière, le patriote lorrain, le représentant des pays envahis, me serra longuement les mains avec des larmes plein les yeux. Il me regarda longtemps sans parler, comme un homme qui sort d’un long cauchemar.

La tournée de Mordacq continue. Avec le ministre des affaires étrangères, Stephen Pichon, il prend toutes les mesures pour informer immédiatement les Alliés. Enfin, il se présente rue de l’Université, au domicile du colonel House, le représentant personnel du président américain, présent à Paris depuis la fin octobre. Bien dans le ton de Woodrow Wilson, ce dernier se réjouit qu’une fois de plus, dans l’histoire de l’humanité, la civilisation triomphe de la barbarie. Et il ajoute : Nos morts du Lusitania sont enfin vengés – le torpillage de ce paquebot britannique par un sous-marin allemand en mai  1915 avait provoqué la mort de 1 200 passagers dont 128 Américains et fait prendre conscience à leurs compatriotes qu’ils n’étaient plus à l’abri de cette guerre européenne.

De retour au ministère, il y retrouve Clemenceau, dont le bureau bruisse de façon inhabituelle. Sa famille l’entoure, frères, sœurs, neveux, petits-enfants. Puis sa fille, dont le mari vient de mourir à Verdun. Le Tigre l’embrasse : Ma pauvre enfant… – Oh, il faut être content, aujourd’hui !, répond-elle, stoïque. Vers 9 h 30, c’est le maréchal Foch qui se présente. Il a quitté Rethondes deux heures plus tôt, est passé chez lui, avenue de Saxe, embrasser les siens et recevoir des forains du marché voisin qui l’ont reconnu les premières acclamations de la journée. Le président du Conseil vient à sa rencontre. C’est là-dedans !, lui indique Foch en tapotant la serviette de cuir qu’il tient sous le bras, avant de lui remettre les treize feuillets qui scellent leur victoire commune.

Tandis que Clemenceau rédige à la chaîne les télégrammes adressés aux chefs des gouvernements alliés, et que commence, au ministère, le défilé des ministres, parlementaires, diplomates venus le congratuler, Foch repart vers l’Elysée. Paris bruisse d’une fièvre encore contenue. Dans les rues, on se sourit, on se questionne, on se presse à l’entrée des grands quotidiens : c’est pour aujourd’hui… L’ultimatum est à 11  heures… Vont-ils signer ? Ont-ils signé ?… Vers 10  heures, Le Gaulois placarde l’annonce de l’armistice puis, à la demande de la Préfecture, retire son affiche, prématurée. De tous côtés, quelques mots courent de bouche en bouche : Ça y est ! C’est fait !

Dans le bureau présidentiel, Foch et Poincaré prolongent le débat qui n’a cessé depuis des semaines. L’armistice n’était-il pas trop précipité ? N’aurait-il pas été préférable de pousser l’avantage des Alliés, envahir l’Allemagne et l’acculer à la capitulation à Berlin ? Poincaré penchait pour cette stratégie. Foch me dit que les Allemands ont accepté les conditions qu’il leur a indiquées, mais ils ne se sont pas déclarés vaincus et le pis est qu’ils croient ne point l’être. Foch est du reste convaincu que si l’armistice n’avait pas été signé, l’armée allemande aurait été, avant peu, contrainte à une capitulation générale  écrira le Lorrain dans ses Mémoires, quinze ans plus tard. C’est exact, mais c’est un peu forcer la pensée du maréchal, qui avait été catégorique, lors d’une réunion décisive, le 31  octobre, au domicile du colonel House : Je ne fais pas la guerre pour faire la guerre, mais pour des résultats. Si les Allemands signent un armistice qui garantit ces résultats, je suis satisfait. Nul n’a le droit de prolonger plus longtemps l’effusion de sang. A l’unisson, Clemenceau aura dans ses Mémoires cette formule d’une causticité bien dans sa manière : S’entre-tuer ne peut être la principale occupation de la vie.

Comme pour tromper l’attente, le président et le maréchal devisent ainsi. Les minutes s’égrènent. Le temps est calme, frais, légèrement brumeux. Et soudain, à 11  heures pile, Paris chavire, lorsque tonne le premier des 1 200 coups de canon que Clemenceau a ordonné de tirer pour saluer la victoire. Le gros bourdon de Notre-Dame se met en branle. Les cloches de toutes les églises sonnent à la volée. Les sirènes des pompiers et des usines se joignent à l’immense clameur qui submerge la capitale.

En un instant, tout Paris se pavoise de drapeaux français, anglais, américains. En quelques minutes, boutiques, ateliers, bureaux, usines, écoles se vident, sans attendre qu’on leur ait donné congé. Bientôt, tout Paris est dans la rue, toute la banlieue est dans Paris. Ouvriers, bourgeois, vendeuses, employés, étudiants et lycéens, grisettes et midinettes, la cocarde tricolore au chapeau, envahissent places et boulevards, hurlent des Marseillaise  vibrantes, forment cortèges, farandoles et monômes, rient, pleurent, dansent et s’embrassent dans un extraordinaire déferlement d’enthousiasme.

La sarabande patriotique va durer toute la journée, toute la soirée, à peine tempérée par la silhouette des veuves en noir, ces millions d’épouses, de mères, de sœurs qui, à Paris comme dans toute la France, pleurent leurs morts, leurs blessés, leurs gueules cassées. C’est un véritable délire, note Mordacq. Dominant le tumulte d’une foule comme Paris n’en avait jamais vu, d’une foule d’où jaillissent les cris de triomphe de toutes les nations alliées, sortant des cortèges d’hommes et de femmes qui circulent drapeaux en tête, reprise aux fenêtres des maisons, roulant dans la rue pour s’élever de nouveau, La Marseillaise a plané sur Paris infatigable, raconte Le Figaro. Le Temps souligne que l’heure même du déjeuner n’a pas cette vertu de faire le désert sur les boulevards. La foule croît et croîtra sans cesse. Et l’hebdomadaire L’Illustration notera, quelques jours plus tard, avec finesse : La foule savait qu’elle ne verrait rien que sa propre joie. On se laissait aller au hasard des remous populaires. Chacun avait besoin de dépenser son allégresse.

Et l’allégresse, les embrassades et les vivats sont partout. Place de la Concorde, où déferle sans cesse cette mer humaine, la statue de Lille (libérée par les Anglais le 17  octobre) et celle de Strasbourg (où les troupes françaises entreront le 22  novembre) sont dévoilées de leur crêpe noir et couronnées de fleurs et de drapeaux. Avec les canons pris à l’ennemi et exposés là en guise de trophées, l’on improvise une sorte de triomphe exubérant. Sur les Grands Boulevards, place de la République, sur les Champs-Elysées, au Quartier latin, partout des clairons, des tambours, des mirlitons entonnent des fanfares pétaradantes. Partout, poilus français, tommies britanniques ou sammies américains, les militaires sont les héros de la fête, entourés, embrassés, acclamés, portés en triomphe.

A 15 h 30, la foule apprend que Clemenceau doit intervenir devant les députés, elle se précipite rue de l’Université, envahit la cour du Palais-Bourbon, veut saluer le Père la Victoire. En réalité, le président du Conseil est encore à l’Elysée pour un conseil des ministres solennel. Oubliant les orages des derniers mois et leur inimitié tenace, Poincaré l’embrasse à son arrivée et le couvre d’éloges : Vous avez ranimé la flamme sacrée dans le cœur de tous les soldats, dans le cœur de tous les Français. A l’accolade du président, le Tigre réplique, l’œil coquin : Depuis ce matin, j’ai été embrassé par plus de cinq cents jeunes filles. Quant aux louanges, il préfère les partager, plutôt que de les renvoyer nommément à Poincaré : Cette victoire est l’œuvre de tous. Chacun, aux postes les plus élevés comme aux plus humbles, a fait son devoir.

A 16 heures, l’hémicycle du Palais-Bourbon est comble, les tribunes pleines à craquer. Quand Clemenceau fait son entrée, en jaquette noire à basques carrées, il est accueilli par une formidable ovation. Chacun veut le fêter, le saluer, l’étreindre. Comme tous les députés, Mordacq est en proie, à ce moment, à une émotion que l’on ne peut qualifier autrement que de sainte ou de sacrée. Tous les yeux, se souvient-il, se remplirent de larmes à la vue de ce vieillard qui, au cours de cette lutte épique, avait si bien personnifié la France, cette vieille nation, que ses ennemis avaient tant accusée de veulerie, d’impuissance, de vétusté et qui, dans un sursaut magnifique, venait de démontrer qu’elle n’avait rien perdu de sa vigueur et de ses qualités guerrières. Ce fut vraiment un spectacle inoubliable.

Le président Paul Deschanel est au perchoir. Clemenceau enlève les éternels gants gris qui protègent ses mains eczémateuses, monte lentement à la tribune au milieu des acclamations. Le silence se fait. Messieurs, il n’y a qu’une seule manière de reconnaître de tels hommages venant des Assemblées du peuple, si exagérés qu’ils puissent être, c’est de nous faire tous, les uns aux autres, à cette heure, la promesse de toujours travailler de toutes les forces de notre cœur au bien public. Puis, chaussant son lorgnon, il ouvre un dossier à couverture verte. D’une voix ferme et métallique, il commence à lire les 34 articles de l’armistice. A chaque clause ou presque, les députés se lèvent et applaudissent, tandis que le canon des Invalides scande la séance. Il referme son dossier vert : Le feu a cessé ce matin à 11  heures sur tout le front. « 

Immobile sous l’ovation, le Tigre repose son lorgnon et laisse enfin parler son émotion, porté par les salves d’applaudissements : Pour moi, cette lecture faite, je me reprocherais d’ajouter une parole car, dans cette grande heure, solennelle et terrible, mon devoir est accompli. Un mot seulement, ajoute-t-il. Au nom du peuple français, au nom du gouvernement de la République française, le salut de la France une et indivisible à l’Alsace et à la Lorraine retrouvées. Avec un grand geste du bras, il poursuit : Et puis… honneur à nos grands morts qui nous ont fait cette victoire. Le canon des Invalides, à cet instant, sonne le glas des morts pour la France. Nous pouvons dire que la France a été libérée par la puissance de ses armes et quand nos vivants, de retour sur nos boulevards, passeront en marche devant nous vers l’Arc de triomphe, nous les acclamerons. Qu’ils soient salués d’avance pour la grande œuvre de reconstruction sociale. Les deux bras levés, œcuménique, le vieux combattant laïque conclut, sous les acclamations : Grâce à eux, la France, hier soldat de Dieu, aujourd’hui soldat de l’humanité, sera toujours le soldat de l’idéal.

M. Clemenceau à la tribune de la Chambre le 11 novembre 1918, L'Illustration, 16-23 novembre 1918

L’Illustration 16-23 novembre 1918. Dessin de J. Simont

Il est 16 h 30. Clemenceau doit se rendre au Sénat. Il se lève de son banc. Les vivats fusent, Vive la République !, Vive Clemenceau !, quand, soudain, entonné par l’un et repris par tous, éclate l’hymne national. Oh, la minute unique !, s’écrie Mordacq, rien ne saurait décrire l’enthousiasme et les frissons sacrés qui ont saisi toute l’assemblée, hémicycle et tribune, quand les députés ont scandé La Marseillaise. C’était d’une puissance, d’un élan magnifique.

Il faut une demi-heure à la voiture du président du Conseil pour se frayer un chemin, sous les hourras et les bouquets de fleurs, jusqu’au Palais du Luxembourg. Le ministre des affaires étrangères a déjà lu le texte de l’armistice. L’émotion, là encore, est au rendez-vous lorsque le sénateur Henry Chéron entreprend de lire des passages de la protestation des députés contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine, le 17  février  1871. Parmi les signataires, à côté de Gambetta, le jeune Clemenceau, qui aura donc attendu quarante-sept ans pour effacer cette humiliation.

Le jour de gloire de Clemenceau, fidèlement escorté par Mordacq, n’est pas fini. De retour au ministère, la foule toujours le veut, le réclame et l’acclame, qu’il salue une nouvelle fois depuis le balcon de son bureau. Deux heures durant, ministres, parlementaires, diplomates, journalistes viennent le congratuler avant qu’il ne puisse regagner son domicile. Son conseiller évoque l’avenir et la tâche qu’il reste à accomplir. Réponse du Tigre : Oui, nous avons gagné la guerre et non sans peine. Maintenant, il va falloir gagner la paix. Ce sera peut-être encore plus difficile… surtout avec nos Alliés. Juste prémonition.

Ses proches le sortent de cette méditation. Aujourd’hui, au moins, l’heure est à la fête, qui continue à battre son plein dans Paris. L’exultation de la journée n’est pas retombée, au contraire. Loin de se disperser, les cortèges incessants se gonflent de nouveaux venus. Libérée de la menace de raids de l’aviation allemande, la ville peut de nouveau briller de toutes ses lumières, rehaussées par les feux d’artifice. Cafés et restaurants sont autorisés à rester ouverts jusqu’à 23  heures. Ils débordent, comme les théâtres et les music-halls, où Mistinguett, Maurice Chevalier ou Saint-Granier triomphent.

Place de l’Opéra, une foule compacte attend l’arrivée de la célèbre soprano Marthe Chenal, annoncée pour venir chanter La Marseillaise sur les marches. Les proches de Clemenceau veulent y aller, le pressent de les accompagner. Lui renâcle, après cette journée éreintante. Mais déjà, l’on appelle le Grand Hôtel pour réserver une suite avec balcon, d’où il pourra voir sans être vu. Il finit par céder.

Mordacq raconte la scène. Dissimulé derrière un rideau, il regarda à perte de vue cette foule serrée, pressée, hurlant, chantant, criant. Un projecteur, lancé de L’Echo de Paris, éclairait l’Opéra, d’où allait paraître Marthe Chenal. Drapée dans nos trois couleurs nationales, elle s’avança et de cette voix vibrante, inoubliable, chanta et déclama La Marseillaise que toute la foule reprenait en chœur. Pris par le spectacle, Clemenceau s’avance sur le balcon. Soudain, le projecteur fouillant de tous côtés le fit jaillir en pleine lumière. La manifestation prit, à ce moment, un caractère fantastique. La foule scandait : “Cle-men-ceau ! Cle-men-ceau ! Le Grand Hôtel manque d’être pris d’assaut et quand, après une longue attente, le président du Conseil se résout à sortir, la foule le happe, les femmes lui demandent d’embrasser leurs enfants – pour qu’ils se souviennent de vous –, on le porte en triomphe jusqu’à sa Rolls-Royce. Apothéose finale pour le vieux Tigre.

En  1920, le général Mordacq sera nommé commandant du 30e corps d’armée qui occupe la Rhénanie autour de Wiesbaden. En  1925, en désaccord avec la politique d’abandon de la France, il quitte son commandement, puis l’armée. Le 12  avril 1943, son corps est retrouvé dans la Seine, sous le pont des Arts. Le rapport de police et le rapport d’autopsie sont censurés. Le lendemain, la radio allemande et des journaux collaborationnistes annoncent son suicide.

Gérard Courtois         Le Monde du 19 07 2018

Le bilan humain et matériel est terrifiant, de part et d’autre ; pour la France, bilan humain : 1,38 million de morts, soit 10,5 % de la population active, et 34 ‰ de la population totale (30 ‰ en Allemagne), 300 000 mutilés, 1 million d’invalides à plus de 10 %, 600 000 veuves, 700 000 orphelins, 450 000 prisonniers. Le déficit des naissances est de 1,7 million.Au total, sur dix hommes ayant de 20 à 45 ans en 1914, deux étaient morts en 1918, quatre étaient infirmes ou assistés, et les survivants seront définitivement marqués par le traumatisme des combats.

Bilan matériel : 10 départements sont ravagés, les combats et les bombardements ont détruit ou endommagé 20 000 bâtiments publics et usines, 550 000 maisons, 3 millions d’hectares de terres agricoles, 100 000 ha de forêts, 53 000 km de routes, 5 000 km de voies ferrées, 2 000 km de canaux ; 2.5 millions d’animaux ont été tués ou enlevés par l’ennemi. Toutes les productions se sont effondrées : 88 M. qx de céréales de moins en 1918 qu’en 1914. L’indice des prix de gros est de 600 % celui de 1914. La France a perdu la moitié de ses investissements dans le monde. Production industrielle et agricole devront attendre 1924 avant de dépasser les montants de 1914. Le coût de la reconstruction est évalué à 35 milliards de francs-or, soit 137 milliards de francs de 1920.

Les équilibres du budget de l’Etat sont bouleversés : en 1930, la dette publique liée au financement du conflit et à la reconstruction s’élèvera à 23,2 milliards de francs (moins de 1 milliard en 1913), la dette vis à vis des particuliers à 150 milliards , au lieu de 33 en 1914, et le montant des pensions de guerre à 5,1 milliards, ces charges du passé additionnées représenteront alors 52,4 % des dépenses publiques.

Tous belligérants confondus, et populations civiles incluses, ce conflit aura causé la mort d’environ 8,7 M. de personnes : 2 millions Allemands, 1.8 million Russes, 1.1 million Austro-Hongrois, 900 000 soldats de l’empire britannique, 800 000 Turcs, 600 000 Italiens, 120 000 Américains, 43 000 Belges, et plus de 20 millions de blessés.

On sait qu’en 1939, 20 ans après la fin de cette guerre, il y avait encore dans les asiles de fous en Angleterre 200 000 blessés, isolés dans leur folie née de leur proximité avec la mort. En France les asiles d’aliénés se peuplèrent en 1914 de centaines de milliers d’hommes frappés de confusion mentale, de marasme mélancolique ou de stupeur commotionnelle. On parle de 4 000 aliénés encore dans les asiles français en 1937, mais probablement ces chiffres ne peuvent-ils être comparés aux 200 000 Anglais, car issus de méthodes de comptage par trop différentes. Peut-être aussi qu’en France, restée très agricole beaucoup plus longtemps que l’Angleterre, nombreux étaient ces soldats que leur famille gardait chez eux…

25 ans plus tard, la 2° guerre mondiale fera mourir 40 M. de personnes, dont la moitié pour la seule URSS.

Mais La Grande Faucheuse a encore pour quelques années de meilleures alliées que la folie des hommes : ce sont les grandes pandémies : sur l’ensemble du monde, en 1918 et 1919, la grippe espagnole [ainsi nommée car l’Espagne n’étant pas en guerre, Madrid fût une des rares capitales à évoquer publiquement la pandémie] aura tué plus de 30 millions de personnes, dont 400 000 Français, en majorité des jeunes adultes bien portants, dont de nombreux soldats. De type H1N1, elle était en fait d’origine chinoise, dans la région de Canton où elle apparût en février 1918, et de là, aux Etats-Unis, via les fortes émigrations : elle gagna les camps militaires et débarqua en France à Brest avec les soldats américains, puis gagna l’Espagne, l’Italie… et toute l’Europe. Les victimes mouraient étouffées par les fluides qu’avait libérés l’infection. Les pays éloignés de la zone des combats ne savaient pas à quoi ils avaient affaire, les autorités étaient totalement prises au dépourvu : la mortalité fût de 4 % en Europe, mais grimpa jusqu’à 22 % aux Samoa occidentales.

L’identification du virus sera une traque longue et difficile : pour trouver le virus, dont on savait  qu’il passe à travers des filtre de céramique poreuse, il faudrait trouver des tissus humains de populations infectées : où ? Dans des cimetières, fosses communes qui subissent la loi du froid, c’est-à-dire des sols gelés, le permafrost. Cela mène en 1951 Johan Hultin, un suédois qui étudie à l’université de l’Iowa, à Brevid Mission, un village inuit dont 85 % des adultes sont morts en novembre 1918 : les corps de 72 d’entre eux sont dans la fosse commune : les prélèvements sont faits qui selon les résultats du laboratoire ne contienne aucune souche vivante : raté !

En 1995, Jeffery Taubenberger et Ann Reid se mettront à travailler sur des biopsies de soldats américains morts de la grippe espagnole, conservées dans le formol et la paraffine par l’Institut de pathologie de l’armée américaine. Après un an de travail, ils identifieront 2 échantillons abritant le pathogène. En 1997, Johan Hultin,  73 ans, apprendra la nouvelle, contactera Taubenberger pour collaborer et reprendra l’avion pour Brevid Mission, où il découvrira cette fois le corps parfaitement préservé d’une femme obèse dont la graisse a protégé les poumons. Des biopsies sont envoyées à Taubenberger : plein succès : l’ARN du virus permet la reconstitution de la séquence génétique complète : 10 000 pièces à assembler, huit ans de travail, pour qu’enfin en 2005, la séquence entière des huit gènes du virus soit enfin disponible. C’est un virus de type H1N1. Taunenberger conclura que le virus de 1918 est d’une certaine manière, mère de toutes les grippes.

Si, humainement, tout ces horreurs nous glacent, en regardant l’histoire de France dans son long terme, ces saignées démographiques sont peu de choses en regard du long siècle de 1350 à 1450, qui vit la population diminuer d’à peu près la moitié : en 1911, la France compte 39,6 millions d’habitants ; en 1921, 39,2 (dont il est vrai 1,71 d’Alsaciens Lorrains, non comptabilisés dans le chiffre de 1911) ; en 1926, 40.7, en 1931, 41.8, en 1936, 41,9 millions ; en 1946, 40,5 ; en 1983, 54,6 et en 2000, 61,2. Pour combler tous ces déficits, le pays ouvrit ses frontières à l’immigration, le nombre d’immigrés, composés principalement d’Italiens, d’Espagnols, de réfugiés russes… passant d’1,2 million en 1911 à 2,7 millions en 1931, soit plus de 7 % de la population totale.

Et encore, pour essayer de raison garder et ne pas donner à l’émotionnel plus de place qu’il ne doit en prendre, il faut bien rappeler que c’est la maladie qui est de très loin la première cause de mortalité, cette grippe espagnole le montrant au premier chef : un Courrier International de fin 2012, reprend, les causes de mortalité sur tout le XX° siècle [unité retenue : millions de morts] Maladies non infectieuses : 1970 ; maladies infectieuses : 1680 ; cancer : 530 ; accidents : 298 ; grossesse, accouchements : 219 ; meurtres : 177 ; idéologie : 142 ; guerre : 130 ; pollution atmosphérique : 115 ; drogues : 115 ; famine : 100 ; animaux : 7 (essentiellement serpents)

http://greatwar.nl/

http://www.defense.gouv.fr/1918-2008/

http://www.jmo.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/

Pitié pour nos soldats qui sont morts ! Pitié pour nous vivants qui étions auprès d’eux, pour nous qui nous battrons demain, nous qui mourrons, nous qui souffrirons dans nos chairs mutilées ! Pitié pour nous, forçats de la guerre qui n’avions pas voulu cela, pour nous tous qui étions des hommes, et qui désespérons de jamais le redevenir.

Maurice Genevoix. La Boue.[1]

Pour personne, la terre n’a autant d’importance que pour le soldat. Lorsqu’il se presse longuement contre elle, avec violence, lorsqu’il enfonce profondément en elle son visage et ses membres, dans les affres mortelles du feu, elle est alors son unique amie, son frère, sa mère. Sa peur et ses cris gémissent dans son silence et dans son asile : elle les accueille et de nouveau elle le laisse partir pour dix autres secondes de course et de vie, puis elle se ressaisit, – et parfois pour toujours – .

Terre ! Terre ! Terre !

Terre, avec tes plis de terrain, tes trous et tes profondeurs où l’on peut s’aplatir et s’accroupir, ô terre dans les convulsions de l’horreur, le déferlement de la destruction et les hurlements de mort des explosions, c’est toi qui nous a donné le puissant contre-courant de la vie sauvée. L’ébranlement éperdu de notre existence en lambeaux a trouvé un reflux vital qui est passé de toi dans nos mains, de sorte que, ayant échappé à la mort, nous avons fouillé tes entrailles et, dans le bonheur muet et angoissé d’avoir survécu à cette minute, nous t’avons mordu à pleines lèvres.

[…] Je retrouve ma chambre où j’ai vécu avant de devenir soldat… Je suis agité ; mais je ne voudrais pas l’être, car il ne le faut pas. Je voudrais comme autrefois lorsque je me mettais devant mes livres, éprouver encore cette attraction silencieuse, ce sentiment d’attachement puissant et inexprimable. Je voudrais que le vent des désirs qui montait jadis des dos multicolores de ces livres m’enveloppât de nouveau, je voudrais qu’il fît fondre le pesant bloc de plomb inerte qu’il y a en moi quelque part pour réveiller en mon être cette impatience de l’avenir, cette joie ailée que me donnait le monde des pensées. Je voudrais qu’il me rapportât le zèle perdu de ma jeunesse.

[…] Ce que je désire, c’est que la chambre me parle, m’enveloppe et me prenne. Je veux sentir mon intimité avec ce lieu, je veux écouter sa voix, afin que, quand je retournerai au front, je sache ceci : la guerre s’efface et disparaît lorsque arrive le moment du retour ; elle est finie, elle ne nous ronge plus, elle n’a sur nous d’autre puissance que celle du dehors.

Les dos des livres sont placés l’un à coté de l’autre, je les connais encore et je me rappelle la façon dont je les ai rangés. Je les implore de mes yeux : Parlez-moi, accueillez-moi, reprends-moi, ô vie d’autrefois, toi insouciante et belle ; reprends-moi…

J’attends, j’attends.

Des images passent devant moi ; elles n’ont pas de profondeur, ce ne sont que des ombres et des souvenirs.

Rien. Rien.

Mon inquiétude augmente.

Soudain, un terrible sentiment d’être ici étranger surgit en moi. Je ne puis pas retrouver ici ma place familière. C’est comme si l’on me repoussait. J’ai beau prier et m’efforcer, rien ne vibre ; je suis assis là, indifférent et triste comme un condamné, et le passé se détourne de moi. En même temps, j’ai peur d’évoquer trop vivement ce passé, parce que je ne sais pas ce qui pourrait arriver. Je suis un soldat, il ne faut pas que je sorte de ce rôle.

Je me lève avec lassitude et je regarde par la fenêtre. Puis je prends un des livres et je le feuillette, pour tâcher d’y lire quelque chose ; mais je le laisse et j’en prends un autre. Il y a des passages soulignés ; je cherche, je feuillette, je prends de nouveaux livres. Il y en a déjà tout un tas à coté de moi. D’autres viennent s’y ajouter avec encore plus de hâte… et aussi des feuilles de papier, des cahiers, des lettres.

Je suis là muet devant tout cela, comme devant un tribunal.

Sans courage.

Des mots, des mots, des mots… ils ne m’atteignent pas.

Je remets lentement les livres à leur place.

C’est fini. Je sors sans bruit de la chambre.

[…] La vie ici, à la frontière de la mort, a une ligne d’une simplicité extraordinaire ; elle se limite au strict nécessaire, tout le reste est enveloppé d’un sommeil profond ; c’est là à la fois notre primitivité et notre salut ; si nous étions plus différenciés, il y a longtemps que nous serions devenus fous, que nous aurions déserté ou que nous serions morts. C’est comme s’il s’agissait d’une expédition aux régions polaires. Toute manifestation de la vie ne doit servir qu’à maintenir l’existence et doit forcément s’orienter dans ce sens. Tout le reste est banni, parce que cela consumerait inutilement de l’énergie. C’est le seul moyen de nous sauver. Parfois je me vois en face de moi-même comme devant un étranger quand, dans des heures tranquilles, le miroir terni où je retrouve le reflet énigmatique du passé me révèle les contours de mon existence actuelle ; je m’étonne alors de voir comment cette activité indicible, qu’on appelle la vie, s’est adaptée à cette forme. Toutes autres manifestations sont enveloppées dans le sommeil de l’hiver ; la vie est uniquement occupée à faire le guet continuellement, pour se garder des menaces de la mort ; elle a fait de nous des animaux pour nous donner cette arme qu’est l’instinct ; elle a émoussé notre sensibilité, pour que nous ne défaillions pas devant les horreurs qui nous assailliraient si nous avions la conscience claire et nette. Elle a éveillé en nous le sens de la camaraderie, afin que nous échappions aux abîmes de l’isolement ; elle nous a donné l’indifférence des sauvages, afin que, en dépit de tout, nous puissions repérer toute valeur positive et la mettre en réserve contre l’assaut du néant. Ainsi nous vivons une existence fermée et dure, tout en surface, et il est rare qu’un événement fasse jaillir du fond quelques étincelles, mais alors la flamme d’une aspiration lourde et terrible se fait jour en nous tout à coup.

Ce sont les moments dangereux ; ils nous montrent que l’adaptation n’est, après tout, qu’artificielle, que cela n’est pas du véritable calme, mais une tension extrême vers le calme.

[…] Et avec effroi, la nuit, lorsque nous nous éveillons au milieu d’un rêve, dominés par l’enchantement de visions qui affluent autour de nous et abandonnés à elles, nous nous rendons compte combien minces sont l’appui et la frontière qui nous séparent des ténèbres. Nous sommes de petites flammes protégées tant bien que mal par de faibles parois contre la tempête de l’anéantissement et de la folie ; nous vacillons et, parfois, nous sombrons presque. Alors la rumeur assourdie de la bataille devient un anneau qui nous enserre ; nous nous recroquevillons en nous-mêmes et nous regardons dans la nuit avec de grands yeux hagards. Nous ne sentons de réconfort que dans le souffle des camarades endormis et c’est ainsi que nous attendons le matin.

Erich Maria Remarque. A l’ouest, rien de nouveau. 1928.

Un abîme, un gouffre plutôt, s’étend entre le soldat de 14 et nous : c’est ce qu’il a enduré. Nous en serions incapables. Physiquement. Il suffit de se planter au bord de ce chemin des Dames, par un après midi de janvier sec et lumineux, couvert d’un équipement douillet, acheté naguère au Canada pour un voyage à la baie d’Hudson, et, en une demi heure, l’évidence vous en saisit : nous mourrions d’épuisement s’il nous fallait supporter non pendant des jours, mais pendant des mois les conditions de vie qu’ont connu ces hommes.

Les nôtres, celles que nous devons aux progrès fulgurants du confort et de l’hygiène, et à l’enrichissement de nos trente glorieuses, les nôtres sont aussi incompatibles avec les leurs que si l’on nous envoyait sur Mars. Et si une inévitable nécessité nous obligeait à replonger dans ce monde où le froid empêchait que l’on lave le linge, car il gelait tout de suite, où l’on se frictionnait à l’essence pour éliminer le gros des poux, où l’on marchait les pieds à vif, chacun ne formant plus qu’une seule engelure, et le sac sur le dos, où l’on dormait dans les tranchées noyées, où l’on mangeait froid, mal et pas toujours, où l’on s’allongeait pour un peu de repos aux cotés de cadavres de plusieurs jours… si nous devions, hommes de cette fin de siècle, être tout à coup immergés dans un tel univers, nous ne trouverions pas en nous assez d’endurance pour lui résister. Ce que l’on appelait dans l’ancien temps la peine, ce à quoi il convenait d’être dur, cela s’est infiniment éloigné de nous, et nous avons même du mal à imaginer de quoi il s’agissait. Les mineurs russes, les Roumains, les Albanais qui courent en vain après un salaire mensuel de 12 dollars, ceux-là comptent parmi ceux qui nous donnent une idée de ce que fut la peine, mais, grâce à Dieu, nous n’en avons pas l’expérience et nous ne nous y sommes pas endurcis comme s’y était endurci ce peuple de paysans et d’ouvriers du début du siècle. Nous sommes un autre homme.

Philippe Meyer. Dans mon pays lui-même. Flammarion 1993.

Et c’est fini…

Voici la feuille blanche sur la table, et la lampe tranquille, et les livres… Aurait-on jamais cru les revoir, lorsqu’on était là-bas, si loin de sa maison perdue ?

On parlait de sa vie comme d’une chose morte, la certitude de ne plus revenir nous en séparait comme une mer sans limites, et l’espoir même semblait se rapetisser, bornant tout son désir à vivre jusqu’à la relève. Il y avait trop d’obus, trop de morts, trop de croix ; tôt ou tard, notre tour devait venir.

Et pourtant, c’est fini…

La vie va reprendre son cours heureux. Les souvenirs atroces qui nous tourmentent encore s’apaiseront, on oubliera, et le temps viendra peut-être où, confondant la guerre et notre jeunesse passée, nous aurons un soupir de regret en pensant à ces années-là.

Je me souviens de nos années bruyantes, dans le moulin sans ailes. Je leur disais : Un jour viendra où nous nous retrouverons, où nous parlerons de nos copains, des tranchées, de nos misères et de nos rigolades… Et nous dirons avec un sourire :

C’était le bon temps !

Avez-vous crié, ce soir-là, mes camarades ! J’espérais bien mentir, en vous parlant ainsi. Et cependant…

C’est vrai, on oubliera. Oh ! je sais bien, c’est odieux, c’est cruel, mais pourquoi s’indigner : c’est humain… Oui, il y aura du bonheur, il y aura de la joie sans vous car, tout pareil aux étangs transparents dont l’eau limpide dort sur un lit de bourbe, le cœur de l’homme filtre les souvenirs et ne garde que ceux des beaux jours. La douleur, les haines, les regrets éternels, tout cela est trop lourd, tout cela tombe au fond…

On oubliera. Les voiles de deuil, comme des feuilles mortes, tomberont. L’image du soldat disparu s’effacera lentement dans le cœur consolé de ceux qu’ils aimaient tant. Et tous les morts mourront pour la deuxième fois.

Non, votre martyre n’est pas fini, mes camarades, et le fer vous blessera encore, quand la bêche du paysan fouillera votre tombe.

Les maisons renaîtront sous leurs toits rouges, les ruines redeviendront des villes et les tranchées des champs, les soldats victorieux et las rentreront chez eux. Mais vous ne rentrerez jamais.

C’était le bon temps.

Je songe à vos milliers de croix de bois, alignées tout le long des grandes routes poudreuses, où elles semblent guetter la relève des vivants, qui ne viendra jamais faire lever les morts. Croix de 1914, ornées de drapeaux d’enfants qui ressembliez à des escadres en fête, croix coiffées de képis, croix casquées, croix des forêts d’Argonne qu’on couronnait de feuilles vertes, croix d’Artois, dont la rigide armée suivait la nôtre, progressant avec nous de tranchée en tranchée, croix que l’Aisne grossie entraînait loin du canon, et vous, croix fraternelles de l’arrière, qui vous donniez, cachées dans le taillis, des airs verdoyants de charmille, pour rassurer ceux qui partaient. Combien sont encore debout, des croix que j’ai plantées ?

Mes morts, mes pauvres morts, c’est maintenant que vous allez souffrir, sans croix pour vous garder, sans cœur où vous blottir. Je crois vous voir rôder, avec des gestes qui tâtonnent, et chercher dans la nuit éternelle tous ces vivants ingrats qui déjà vous oublient.

Certains soirs comme celui-ci, quand, las d’avoir écrit, je laisse tomber ma tête dans mes deux mains, je vous sens tous présents, mes camarades. Vous vous êtes tous levés de vos tombes précaires, vous m’entourez, et, dans une étrange confusion, je ne distingue plus ceux que j’ai connus là-bas de ceux que j’ai créés pour en faire les humbles héros d’un livre. Ceux-ci ont pris les souffrances des autres, comme pour les soulager, ils ont pris leur visage, leurs voix, et ils se ressemblent si bien, avec leurs douleurs mêlées, que mes souvenirs s’égarent et que parfois, je cherche dans mon cœur désolé, à reconnaître un camarade disparu, qu’une ombre toute semblable m’a caché.

Vous étiez si jeunes, si confiants, si forts, mes camarades : oh ! non, vous n’auriez pas dû mourir… Une telle joie était en vous qu’elle dominait les pires épreuves. Dans la boue des relèves, sous l’écrasant labeur des corvées, devant la mort même, je vous ai entendu rire, jamais pleurer. Était-ce votre âme, mes pauvres gars, que cette blague divine qui vous faisait plus forts ?

Pour raconter votre longue misère, j’ai voulu rire aussi, rire de votre rire. Tout seul, dans un rêve taciturne, j’ai remis sac au dos, et, sans compagnon de route, j’ai suivi en songe votre régiment de fantômes. Reconnaîtrez-vous nos villages, nos tranchées, les boyaux que nous avons creusés, les croix que nous avons plantées ? Reconnaîtrez-vous votre joie, mes camarades ?

C’était le bon temps… Oui, malgré tout, c’était le bon temps puisqu’il nous voyait vivants… On a bien ri, au repos, entre deux marches accablantes, on a bien ri pour un peu de paille trouvée, une soupe chaude, on a bien ri pour un gourbi solide, on a bien ri pour une nuit de répit, une blague lancée, un brin de chanson…Un copain de moins, c’était vite oublié, et l’on riait quand même ; mais leur souvenir, avec le temps, s’est creusé plus profond, comme un acide qui mord…

Et maintenant, arrivé à la dernière étape, il me vient un remords d’avoir osé rire de vos peines, comme si j’avais taillé un pipeau dans le bois de vos croix.

Roland Dorgeles, dernières lignes des Croix de Bois, Albin Michel 1919.

La guerre est un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas.

[…] Nous avons vu, de nos yeux vu, le travail consciencieux, l’instruction la plus solide, la discipline et l’application les plus sérieuses, adaptés à d’épouvantables desseins.

[…] II y a l’illusion perdue d’une culture européenne et la démonstration de l’impuissance de la connaissance à sauver quoi que ce soit ; il y a la science, atteinte mortellement dans ses ambitions morales, et comme déshonorée par la cruauté de ses applications.

Paul Valéry. Variété I.

C’était seulement maintenant que, la fumée de la poudre se dissipant sur le pays, les destructions que la guerre avait provoquées apparaissaient dans toute leur horreur. Comment une doctrine morale qui avait autorisé pendant quatre ans le meurtre et le vol à main armée sous les noms d’héroïsme et de réquisition pouvait-elle encore passer pour sacrée ? Comment un peuple pouvait-il croire aux promesses de l’Etat, qui avait annulé toutes les obligations qui lui étaient incommodes à l’égard du citoyen ? Et maintenant, ces mêmes hommes, cette même clique de vieux, de ceux qu’on disait expérimentés, avaient encore surpassé la folie de la guerre par le gâchis de leur paix. Chacun sait aujourd’hui – et nous étions un petit nombre à le savoir à l’époque déjà – que cette paix avait été l’une des plus grandes, sinon la plus grande possibilité morale de l’histoire. Wilson l’avait reconnu. Dans une vaste vision, il avait tracé le plan d’une entente véritable et durable. Mais les vieux généraux, les vieux hommes d’Etat, les vieux intérêts avaient déchiré et mis en pièces, réduit à des chiffons de papier sans valeur cette grande conception. La promesse sacrée, faite à des millions d’hommes, que cette guerre serait la dernière, cette promesse qui, seule, avait pu engager à mobiliser leurs dernières forces des soldats déjà à demi déçus, à demi épuisés et désespérés, fut cyniquement sacrifiée aux intérêts des fabricants de munitions et à la fureur des politiques qui surent sauver triomphalement, contre l’exigence sage et humaine de Wilson, leur fatale tactique des conventions et des délibérations derrière des portes closes. Pour autant qu’il avait les yeux ouverts, le monde s’apercevait qu’on l’avait trompé. Trompées les mères qui avaient sacrifié leurs enfants, trompés les soldats qui rentraient en mendiants, trompés tous ceux qui, par patriotisme, avaient souscrit à l’emprunt de guerre, trompés tous ceux qui avaient accordé leur confiance à une promesse de l’Etat, trompés nous tous qui avions rêvé d’un monde nouveau et mieux réglé, et qui constations que les mêmes ou de nouveaux hasardeurs reprenaient maintenant le vieux jeu où notre existence, notre bonheur, notre temps avaient servi de mise. Quoi d’étonnant que toute une jeune génération ne considérât qu’avec amertume et mépris ses pères, qui s’étaient d’abord laissé enlever la victoire, puis la paix ? Qui avaient mal fait toutes choses, qui n’avaient rien prévu et en tout s’étaient trompés dans leurs calculs ? N’était-il pas compréhensible que toute forme de respect disparût dans la nouvelle génération ? Toute une jeunesse nouvelle ne croyait plus aux parents, aux politiques, aux maîtres ; chaque proclamation de l’Etat était lue d’un œil méfiant. D’un coup, la génération d’après-guerre s’émancipait brutalement de toutes les valeurs précédemment établies et tournait le dos à toute tradition, résolue à prendre elle-même en main sa destinée, s’éloignant de tout le passé et se jetant d’un grand élan vers l’avenir. Avec elle devait commencer un monde absolument nouveau, un tout autre ordre, dans tous les domaines de la vie ; et, bien entendu, cela débuta par de violentes exagérations. Tous ceux ou tout ce qui n’était pas du même âge qu’elle passait pour périmé. Au lieu de voyager comme autrefois avec leurs parents, des enfants de onze et douze ans s’en allaient jusqu’en Italie ou à la mer du Nord, en bande organisées de WandervOgel [Littéralement : Oiseaux migrateurs, ou oiseaux vo Première forme organisée du mouvement de la jeunesse pays de langue allemande, qui se développe à partir de Prusse, s’étend à tout le Bach, et à l’Autriche après 1911] parfaitement instruit en matière de sexualité. Dans les écoles, on constituait, sur le modèle russe, des conseils d’élèves qui surveillaient les professeurs, le plan d’études était aboli, car les enfants ne devaient et ne voulaient apprendre que ce qui leur plaisait. On se révoltait par seul goût de la révolte contre toutes les formes établies, même contre la volonté de la nature, contre l’éternelle polarité des sexes. Les filles se faisaient couper les cheveux, et si court qu’avec leur coiffure à la garçonne on ne pouvait les distinguer des vrais garçons ; les jeunes hommes, de leur côté; rasaient la barbe, pour paraître plus féminins, l’homosexualité et les mœurs lesbiennes firent fureur non pas par un penchant intérieur, mais par esprit de protestation contre les formes traditionnelles, légales, normales de l’amour. Chaque mode d’expression de l’existence s’efforçait de s’affirmer d’une manière provocante, radicale et révolutionnaire ; l’art comme les autres, naturellement. La nouvelle peinture déclarait périmé tout ce qu’avaient fait Rembrandt, Holbein et Vélasquez, et entreprenait les plus folles expériences cubistes et surréalistes. Partout on proscrivait l’élément intelligible, la mélodie en musique, la ressemblance dans un portrait, la clarté dans la langue. Les articles le, la, les furent supprimés, la construction de la phrase mise cul par-dessus tête, on écrivait escarpé et abrupt, en style télégraphique, avec de fougueuses interjections. Au demeurant toute littérature qui n’était pas activiste, c’est-à-dire qui ne consistait pas en théories politiques, était vouée à la poubelle. La musique cherchait obstinément une tonalité nouvelle et subdivisait les mesures. L’architecture tournait vers l’extérieur l’intérieur des maisons. Dans les salles de danse, la valse disparaissait devant des figures cubaines et négroïdes. La mode, soulignant fortement la nudité, inventait sans cesse de nouvelles absurdités ; au théâtre, on jouait Hamtet en frac et l’on se livrait à des essais de dramaturgie explosive. Dans tous les domaines s’ouvrait une époque vouée à l’expérimentation la plus téméraire qui prétendait, d’un seul bond fougueux, dépasser tout ce qui avait été fait et accompli ; plus un homme était jeune, moins il avait appris, plus il était bienvenu par le seul fait qu’il ne se rattachait à aucune tradition – enfin la grande vengeance de la jeunesse se déchaînait triomphalement contre le monde de nos parents. Mais au milieu de ce carnaval sauvage, rien ne m’offrit un spectacle plus tragi-comique que de voir combien d’intellectuels de l’ancienne génération, dans leur crainte panique d’être dépassés et considérés comme inactuels, se barbouillaient d’une sauvagerie factice avec la hâte du désespoir et cherchaient à suivre le mouvement d’un pas lourd et claudicant jusque dans les chemins le plus manifestement aberrants. De braves barbons d’académie compassés recouvraient leurs anciennes natures mortes, devenues invendables, d’hexaèdres et de cubes symboliques, parce que les jeunes conservateurs des musées (partout on cherchait maintenant des jeunes ou, mieux encore, les plus jeunes) éliminaient des salles tous les autres tableaux, trop classiques, et les mettaient au dépôt. Des écrivains qui, pendant des dizaines d’années, avaient écrit un allemand clair et lisse hachaient docilement leurs phrases et renchérissaient sur l’activisme ; de confortables conseillers privés prussiens donnaient des cours sur Karl Marx, de vieilles ballerines de l’Opéra de la cour dansaient aux trois quarts nues, avec d’abruptes dislocations, l’Appassionata, de Beethoven, ou La Nuit transfigurée, de Schœnberg. Partout les anciens, désemparés, couraient après la dernière mode ; on n’avait soudain plus qu’une seule ambition, celle d’être jeune et d’inventer promptement, après celle qui, hier encore, était actuelle, une tendance encore plus actuelle, plus radicale, et qui n’eût jamais existé auparavant.

Quelle époque sauvage, anarchique, invraisemblable que ces années où, en Autriche et en Allemagne, tandis que fondait la valeur de la monnaie, toutes les autres valeurs, se mettaient à glisser ! Une époque d’extase enthousiaste et de fumisterie confuse, mélange unique d’impatience et de fanatisme. Tout ce qui était extravagant et incontrôlable connaissait un âge d’or : la théosophie, l’occultisme, le spiritisme, le somnambulisme, l’anthroposophie, la chiromancie, la graphologie, le yoga hindou et le mysticisme paracelsien. On s’arrachait tout ce qui promettait des états d’une intensité dépassant ce qu’on avait connu jusque-là, toute espèce de stupéfiants, la morphine, la cocaïne et l’héroïne ; au théâtre, l’inceste et le parricide, dans la politique, le communisme et le fascisme; étaient les seuls thèmes, extrêmes, qu’on accueillit favorablement ; en revanche, on proscrivait sans appel toute forme de normalité et de mesure. Mais je ne voudrais pas que ce temps chaotique eût manqué à ma propre existence ni au développement de l’art.

Poussant orgiastiquement de l’avant dans son premier élan, comme toute révolution spirituelle, il a purifié l’air en en balayant tous les miasmes traditionnels, il a servi de décharge aux tensions de nombreuses années, et il est resté malgré tout des impulsions fécondes de ses expériences audacieuses. Si déconcertés que nous fussions par tant d’excès, nous ne nous sentions pas le droit de les condamner et de les repousser dédaigneusement, car cette nouvelle jeunesse, au fond, cherchait à réparer – encore qu’avec trop d’impétuosité, trop d’impatience – ce que notre génération avait manqué par trop de prudence et d’isolement. Tout au fond, son instinct était juste, qui lui enseignait que le temps de l’après-guerre devait être autre que celui de l’avant-guerre ; et un temps nouveau, un monde meilleur, nous, les aînés, ne l’avions-nous pas souhaité .tout comme ces jeunes avant la guerre et pendant la guerre ? Il est vrai qu’après la guerre aussi nous, les aînés, nous avions prouvé une fois de plus notre incapacité d’opposer à temps une organisation supranationale à la dangereuse restauration de la politique dans le monde. Déjà, pendant les pourparlers de paix, Henri Barbusse, à qui son roman, Le Feu, avait assuré une situation mondiale, avait pourtant essayé d’amener tous les intellectuels européens à s’unir dans un esprit de réconciliation. Ce groupe –r celui des hommes à l’esprit clair – devait s’appeler Clarté et rassembler les écrivains et les artistes de toutes les nations, qui prendraient l’engagement solennel de s’opposer à l’avenir à toute tentative d’exciter les peuples les uns contre les autres. Barbusse nous avait confié en commun, à moi et à René Schickelé, la direction du groupe allemand, et, par là même, la partie la plus difficile de la tâche, car en Allemagne l’amertume suscitée par le traité de Versailles restait vive. Il y avait peu d’apparences que l’on pût gagner des Allemands d’un rang élevé à un internationalisme spirituel, tant que la Rhénanie, la Sarre et la tête de pont de Mayence étaient encore occupées par des troupes étrangères. Cependant on aurait réussi à créer une organisation telle que plus tard Galsworthy la réalisa avec le PEN-Club, si Barbusse ne nous avait pas fait faux-bond. Très malencontreusement, un voyage en Russie, du fait de l’enthousiasme des grandes masses qui s’était déchaîné autour de sa présence, l’avait amené à la conviction que des Etats bourgeois et des démocraties étaient incapables de faire naître une véritable fraternité des peuples et qu’une fraternité universelle n’était concevable que dans le communisme. Insensiblement il chercha à faire de Clarté un instrument de la lutte des classes, mais nous nous refusâmes à un glissement vers l’extrême gauche, qui aurait nécessairement affaibli nos rangs. C’est ainsi que ce projet, considérable en lui-même, s’écroula prématurément, lui aussi. Une fois de plus, nous avions échoué dans notre lutte pour la liberté de l’esprit par un trop grand amour de notre propre liberté et de notre propre indépendance.

Stefan Zweig      Le Monde d’hier            1944. Pour la traduction française, chez Belfond, 1982

La Savoie comptera 20 243 morts et autant de grands blessés dont près de la moitié décéderont dans les 10 années suivantes. Ils furent en première ligne plus souvent qu’à leur tour : on dira d’eux, lors du défilé de la Victoire : Chaque chasseur alpin était encadré par deux morts qui marchaient.

Les partisans français de la suppression de la zone l’étaient tout d’abord au nom de l’égalité… mais sur le front de la grande guerre… ce sont les Savoyards qui furent plus égaux que d’autres.

La Corse ne fût pas en reste : le gouvernement y osa ce qu’il n’avait osé nulle part ailleurs : mobiliser des pères de six enfants. Une aussi large classe d’âge morte au front, cela laisse des enfants à qui les métiers ne seront pas transmis : ils deviendront postiers et douaniers, inaugurant pour la Corse les débuts d’une économie assistée,… et des blagues corses.

L’horreur avait été si grande que les gouvernants de l’époque décidèrent de n’en pas parler. Chaque famille souffrait d’un deuil ou d’un infirme à domicile… et il fallait se taire ! C’est le rapport Louis Marin, député de Nancy en 1921, qui empêcha le négationnisme, et ce sont les associations d’anciens combattants qui édifièrent les monuments aux morts. On en comptera 36 000, autant que de communes, avec leurs formules qui prennent soin de ne pas faire le jeu des pacifistes, vite assimilés aux socialistes : seuls quelques maires passeront outre pour graver quelques Guerre à la guerre, Paix entre tous les peuples. Celui de Ponchel, dans le Pas-de-Calais tiendra à ce que la formulation traduise un minimum d’humanité : A ceux qui, dans le chaos et la tourmente des champs de bataille, n’ont pu retrouver les restes précieux de leur mari bien-aimé ou de leur enfant chéri, ce monument sera une tombe qui leur rappellera les absents et adoucira leurs larmes.

Six femmes,  pas plus, figurent sur trois monuments aux morts : à Equeurdreville-Hainneville, dans la Manche où une veuve et ses deux enfants crient Que maudite soit la guerre, à La Forêt du Temple, dans la Creuse : Emma Bujardet, morte de chagrin. Encore son mari, industriel parisien natif du village, était-il le principal donateur pour l’édification du monument, ce qui avait facilité l’acceptation de sa demande : sa femme avait perdu trois fils à la guerre, et à Lodève, dans l’Hérault où Pierre Dardé sculptera quatre veuves et deux enfants recueillies devant un soldat mort, à terre.

Etape 28 – Prieuré Saint-Michel-de-Grandmont - Lodève : 16 ...

Monument aux morts de Lodève de Paul Dardé. Réalisé de 1920 à 1930, en pierre de Lens [140 m.a.], dans le Gard.

Ce fut après l’enterrement de Pierre Rouchon que le télégraphe apporta la nouvelle, quelques heures plus tard, chez Laguillaumie, de la mort d’Auguste. Le maire devait se rendre dans la famille pour délivrer le pénible message officiel. Cette charge funèbre terrorisait Laurent Claval ; les mères crucifiées se tordaient en hurlant, se roulaient par terre comme la dernière fois au Poujol… Alors devoir se rendre à Antignac, annoncer à Léontine Chassaing la mort de son fils unique, et unique espoir – il en était physiquement malade d’avance -. Femme pour femme, il avait décidé d’envoyer la sienne en messagère. Elles se débrouillaient mieux entre elles…

Chargée bien malgré elle de cette mission, Henriette Claval ne voulait pas aller seule chez les gens. Elle se faisait accompagner par une autre femme, et si possible par une parente de la famille à visiter, une épaule consolatrice pour la pauvre mère affligée…. En la circonstance, Henriette alla trouver Marie Arfeuil. La mère d’Auguste était la propre nièce du forgeron, et Marie, par conséquent sa tante. De plus, avec son malheur à elle, Antoine, l’année dernière, Marie saurait trouver les mots apaisants ; elle prêcherait d’exemple. La femme du maire comptait sur cette fraternité lugubre des mères des victimes…

Les deux femmes se mirent en chemin dans la neige, et ce trajet du dernier jour de mars resta toujours dans le souvenir de la famille Arfeuil pour signaler combien l’hiver peut-être tardif, et que le mauvais temps n’est pas forcément chassé par les premiers beaux jours…

La Léontine Chassaing donnait aux poules devant son perron en criant : « Tsi, tsi, tsi ! …Tiètou-tsi ! » pour attirer la volaille. Elle entendit d’abord le bruit des sabots qu’elle ne reconnaissait pas à l’oreille comme des sabots du village, et se demanda qui marchait ? … « Tietou ! … »

À leur manière d’avancer d’un pas pressé, sans parler entre elles, Léontine eut le sentiment que des personnes insolites approchaient derrière la maison de Julia… Puis elle vit les deux femmes du bourg déboucher sur la place, devant notre petit étang gelé ; en reconnaissant la femme du maire, avec sa tante Marie, son cœur se serra…Elle secoua les dernières graines de son tablier avec un pressentiment mauvais ; et quand elles furent tout près, qu’elle vit leur tête, les visages rougis par l’effort et les traits tirés par les larmes, la terre s’ouvrit sous ses pieds…

Que y ò ? lança Léontine dans un cri terrorisé.

Les poules caquetèrent à ses pieds en s’ébouriffant les plumes pour bondir sur le grain répandu. La Marie Arfeuil répondit lugubrement :

Paura drònla…Pèoddes be t’emagenar…(Ma pauvre fille, imagine un peu.)

Auguste ?…Elle voulait parler d’Auguste, n’est-ce pas ?

Oh la ièu ! fit Léontine (pauvre de moi).

Coma l’Antoine, pardie ! (comme Antoine), dit Marie Arfeuil, et elle éclata en pleurs.

Léontine fit un pas, porta les mains à sa gorge, et s’écroula au milieu des poules qui crièrent de peur en se sauvant… Henriette et Marie la soulevèrent vite, chacune sous un bras. Puis Léontine poussa des cris effrayants pendant que les deux autres la portaient presque… Alors toutes les femmes sortirent des maisons, et comprenant au premier coup d’œil la situation, elles se lamentèrent, aussi fort qu’elles le pouvaient, en chorus, pendant qu’elles s’approchaient autour de l’étang pour entendre le grand malheur qui haussait la voix.

Claude Duneton. Le Monument Balland 2003

À la morgue de campagne de Châlons sur Marne, dans les relents de chlorure de chaux et de mort, ils choisirent la boîte en pin contenant tout ce qui restait de […] John Doe.[2]Des fragments de viscère et de peau desséchées collés au tissu kaki. […] Ils l’emportèrent à Chalons sur Marne et le déposèrent proprement dans un cercueil en pin et le ramenèrent sur un navire de guerre au Pays bien-aimé de Dieu et il fut enterré dans un sarcophage au Memorial Amphitheatre du cimetière national d’Arlington et la bannière étoilée le recouvrait et le clairon y alla de sa petite musique et monsieur Harding pria Dieu ; et les diplomates, les généraux, les amiraux, les gros bonnets, les politiciens et les belles dames tout droit sorties des rubriques mondaines du Washington Post se dressèrent solennellement et pensèrent combien il était beau et triste de regarder la bannière étoilée du pays de Dieu pendant que le clairon sonnait et qu’éclataient à leurs oreilles les trois salves.

Là où aurait dû se trouver sa poitrine ils épinglèrent la Médaille du congrès.

John Dos Passos L’an premier du siècle

On aura beaucoup écrit sur cette Europe qui aura pataugé pendant quatre ans dans son propre sang, on aura aussi beaucoup construit de monuments aux morts, fait d’innombrables discours. On aura moins chanté les soldats eux-mêmes[3] …. A l’approche du centenaire, Florent Pagny s’y essaiera, en ne pouvant éviter que l’on perçoive le fossé de sensibilité qu’il y a entre les chansons – sur un thème à peu près identique – de Barbara, d’Anne Sylvestre et la sienne dont la musique pourrait être tout à fait celle d’un ronde pour enfants, ou d’une chanson scoute au coin du feu, pleine d’allant et de bonheur de vivre, sans accent aucun qui dise le drame, la souffrance   :

Le soldat            2013     Florent Pagny    Texte de Marie Bastide. Musique De Calogero

A l’heure où la nuit passe au milieu des tranchées,
Ma très chère Augustine, je t’écris sans tarder,
Le froid pique et me glace et j’ai peur de tomber.
Je ne pense qu’à toi,
Mais je suis un soldat.
Mais surtout ne t’en fais pas,
Je serai bientôt là.
Et tu seras fière de moi.

A l’heure où la guerre chasse des garçons par milliers,
Si loin de la maison et la fleur au canon.
Ces autres que l’on tue sont les mêmes que moi.
Mais je ne pleure pas,
Car je suis un soldat
Mais surtout ne t’en fais pas,
Je serai bientôt là
Et tu seras fière de moi.

A l’heure où la mort passe dans le fleuve à mes pieds,
De la boue qui s’en va des godasses et des rats.

Je revois tes yeux clairs, j’essaie d’imaginer
L’hiver auprès de toi,
Mais je suis un soldat,
Je ne sens plus mes bras,
Tout tourne autour de moi,
Mon Dieu sors moi de là.

Ma très chère Augustine, j’aimerai te confier
Nos plus beaux souvenirs et nos enfants rêvés.
Je crois pouvoir le dire nous nous sommes aimés.
Je t’aime une dernière fois.
Je ne suis qu’un soldat.
Non je ne reviendrai pas.
Je n’étais qu’un soldat.
Prends soin de toi. 

Barbara célébrera aussi les morts, tous les morts, sans référence spécifique à un au-delà religieux

Quand ceux qui vont…

Quand ceux qui vont, s’en vont aller,
Quand le dernier jour s’est levé
Dans la lumière blonde,
Quand ceux qui vont, s’en vont aller,
Pour toujours et à tout jamais
Sous la terre profonde,
Quand la lumière s’est voilée,
Quand ceux que nous avons aimés
Vont fermer leur paupières,
Si rien ne leur est épargné,
Oh, que du moins soit exaucée
Leur dernière prière :
Qu’ils dorment, s’endorment
Tranquilles, tranquilles.

Qu’ils ne meurent pas au fusil,
En expirant déjà la vie
Qu’à peine, ils allaient vivre,
Qu’ils ne gémissent pas leurs cris,
Seuls, rejetés ou incompris,
Eloignés de leurs frères,
Qu’ils ne meurent pas en troupeau
Ou bien poignardés dans le dos
Ou qu’ils ne s’acheminent
En un long troupeau de la mort,
Sans ciel, sans arbre et sans décor,
Le feu à la poitrine.

Eux qui n’avaient rien demandé
Mais qui savaient s’émerveiller
D’être venus sur terre,
Qu’on leur laisse choisir, au moins,
Le pays, fut-il lointain,
De leur heure dernière.
Qu’ils aillent donc coucher leurs corps
Dessous les ciels pourpres et or
Au-delà des frontières
Ou qu’ils s’endorment, enlacés,
Comme d’éternels fiancés
Dans la blonde lumière.
Qu’ils dorment, s’endorment
Tranquilles, tranquilles.

Quand ceux qui vont s’en vont aller
Pour toujours et à tout jamais
Au jardin du silence
Sous leur froide maison de marbre
Dans les grandes allées sans arbre,
Je pense à vous, ma mère.
Qu’ils aient, pour dernier souvenir,
La chaleur de notre sourire
Comme étreinte dernière.
Peut-être qu’ils dormiront mieux
Si nous pouvons fermer leurs yeux,
À l’heure dernière
Je pense à vous, ma mère.
Qu’ils dorment, s’endorment
Tranquilles, tranquilles…

Barbara

Et lorsque la réalité devient trop pesante, trop douloureuse pour être supportée, reste, si l’on ne veut pas mourir, la sortie du réel… la perte de raison… la folie. Elles furent sans nul doute nombreuses, celles qui se mirent à chanter :

Mon mari est parti

Mon mari est parti un beau matin d’automne
Parti je ne sais où
Je me rappelle bien, la vendange était bonne
Et le vin était doux
 
La veille nous avions ramassé des girolles
Au bois de Viremont
Les enfants venaient juste d’entrer à l’école
Et le temps était bon
 
Mon mari est parti un beau matin d’automne
Le printemps est ici
Mais que voulez-vous bien que le printemps me donne
Je suis seule au logis
 
Mon mari est parti avec lui tous les autres
Maris des environs
Le tien Éléonore et vous Marie le vôtre
Et le tien Marion.
 
Je ne sais pas pourquoi et vous non plus sans doute
Tout ce que nous savons,
C’est qu’un matin d’octobre ils ont suivi la route
Et qu’il faisait très bon
  
Des tambours sont venus nous jouer une aubade
J’aime bien les tambours
Il m’a dit je m’en vais faire une promenade
Moi, je compte les jours.
 
Mon mari est parti je n’ai de ses nouvelles
Que par le vent du soir
Je ne comprends pas bien toutes ces péronnelles
Qui me parlent d’espoir.
  
Un monsieur est venu m’apporter son costume.
Il n’était pas râpé
Sans doute qu’en chemin il aura fait fortune
Et se sera nippé.
  
Les fleurs dans son jardin recommencent à poindre
J’y ai mis des iris
Il le désherbera en venant me rejoindre
Lorsque naîtra son fils.
  
Mon mari est parti quand déjà la nature
Était toute roussie
Et plus je m’en défends, et plus le temps me dure
Et plus je l’aime aussi
 
Marion, m’a-t-on dit, vient de se trouver veuve,
Elle pleure beaucoup
Éléonore s’est fait une robe neuve
Noire et jusqu’au cou
  
Pour moi en attendant que mon amour revienne,
Je vais près de l’étang
Je reste près du bord je joue et me promène,
Je parle à mon enfant
  
Mon mari est parti un beau matin d’automne
Parti je ne sais quand
Si le bord de l’étang me semble monotone
J’irai jouer dedans.

Anne Sylvestre 1961

Raphael, (aka Raffaello Sanzio) (1483-1520) Portrait of a Woman (La Muta) 1507

La Muta Rafael 1507 Urbino

On verra Les Gardiennes sur le grand écran en décembre 2017, de Xavier Beauvois, avec Nathalie Baye, Laura Smet, Iris Dry, inspiré du roman éponyme d’Ernest Perochon, 1924 et de La Maison des Bois, une série télévisée de Maurice Pialat, sur un scénario de René Wheeler, 1971. Le film de Xavier Beauvois est un chef d’œuvre.

Paul Thuard a été démobilisé. Le service du courrier de l’armée a fait son travail en prévenant sa fiancée de son imminent retour, à une date précise, l’intéressé ignorant lui-même cette démarche. L’appartement est au rez de chaussée, la salle à manger donne sur la rue : avant même d’entrer, il regarde par la fenêtre et voit la table parée pour un repas de fête à deux. Il n’y a personne : sa fiancée s’est absentée le temps d’une dernière course… les années de souffrance l’empêchent de comprendre cette situation toute simple : si le couvert est mis pour deux, le deuxième, ce n’est pas moi… se dit-il ; il fait demi-tour… on ne le reverra jamais.

12 11 1918                  Fin des hostilités ne signifie pas toujours démobilisation : Louis Maufrais a fait toute la guerre comme médecin et ne sera démobilisé qu’en juillet 1918. Donc il continue à réparer, à soigner :

Malgré le cessez-le-feu, les blessés continuaient à arriver, non qu’on leur ait tiré dessus, mais les Allemands avaient piégé quantité d’objets, des caisses en particulier, qui sautaient lorsqu’on les touchait. Enfin, au bout de quatre jours, l’ordre arriva d’évacuer tous les blessés transportables. Alors il n’en resta que quelques uns, dont un que je n’oublierai jamais. C’était un officier allemand, grand, racé, intelligent. Il parlait français sans aucun accent. J’aimais bavarder avec lui, pendant que nous faisions son pansement.

–       Messieurs, nous demanda-t-il le 12 novembre, vous devez connaître les clauses de l’armistice, vous serait-il possible de m’en indiquer les principales ?

Ce qui fut fait

–       Eh bien, commença-t-il, j’ai le regret de vous dire que nous avons gagné la guerre. Non pour le présent, bien sûr, mais pour las années qui vont venir. En effet vous avez presque supprimé l’Autriche en lui enlevant quasiment toutes ses provinces et en les distribuant à des pays secondaires à peine viables et déjà menacés. L’Autriche n’aura pas d’autres ressources que de s’allier à nous. C’est ce que nous appelons l’Anschluss.

J’en fus soufflé. Se pouvait-il qu’il eût raison ? On verrait bien la suite…
La suite, ce fut Hitler !
 
Le second blessé était complètement différent. C’était un garçon des toutes jeunes classes, qui n’avait pas plus de vingt et un ans II avait une blessure terrible à la tête. Malgré le casque, il avait eu une perte de substance du crâne de cinq centimètres au moins, qui donnait accès à une autre plaie en dessous, cérébrale et profonde comme un œuf de poule. Cette plaie était ancienne d’un mois et demi. On avait cru, comme nos prédécesseurs, qu’il allait mourir. Mais il tenait le coup. Avec de grosses séquelles cérébrales, évidemment. Une hémiplégie et une incapacité à parler, tout juste bredouillait-il de façon plus ou moins intelligible. Cependant, on voyait dans ses yeux qu’il avait gardé son intelligence. Quand on lui dit que la guerre était finie, et que nous allions bientôt l’envoyer se faire soigner à l’intérieur, on vit des larmes couler sur ses joues. De sa main valide, il attrapa les nôtres, et les serra tant qu’il put. C’était poignant. Nous avions la larme à l’œil, nous aussi.
Nous lui faisions son pansement tous les deux jours. Chaque fois, nous trouvions la plaie comme remplie de riz ou de semoule. C’étaient des asticots et des œufs d’asticots. On commençait par vider tout cela avec une cuillère puis avec une spatule pour compléter le nettoyage. Enfin, on lavait et on rembourrait le pansement de compresses stériles. Deux jours plus tard, tout était à refaire. Eh bien, il arriva quelque chose d’incroyable : la plaie devint absolument propre, et des bourgeons de cicatrisation poussèrent sans aucune espèce de pus ni d’infection ! J’avais déjà remarqué bien des fois que les plaies souillées d’asticots évoluaient admirablement. Ces observations furent faites par quantité de médecins du front. Elles servirent, après la guerre, à la mise au point d’un procédé de cicatrisation par broyage d’asticots.

Louis Maufrais          J’étais médecin dans les tranchées   Robert Laffont            2008

Cette utilisation des asticots mangeurs de tissus infectés, parfois même nécrosés, est vieille comme le monde, déjà pratiquée par les Mayas, les australopithèques, puis, à nos époques, par Ambroise Paré au siège de Saint Quentin en 1557. À lire Louis Maufrais, c’est pour lui une découverte, ou du moins en a-t-il eu connaissance par des informations recoupant les siennes, en temps de guerre ; mais cela n’a pas fait partie de l’enseignement qu’il a reçu.

Quelle est donc l’histoire de ce genre de recette ? Les mandarins en charge de l’enseignement médical se chargeraient-ils de les jeter dans la grande fosse de l’oubli en se disant : Bah ! il y aura toujours bien assez de charlatans pour mettre en œuvre ces trucs de vieille sorcière !

Il en est allé de même pour le scorbut. James Cook, dont les expéditions sont antérieures à celle de Lapérouse, n’a pas connu le scorbut, pour avoir emporté quantité d’agrumes quand Lapérouse lui-même en est mort. Il ne pouvait pourtant pas ignorer que Cook s’était muni d’agrumes !

Des années folles qui suivirent – 1918 1939c’est bien parce que c’est mal, c’est mal parce que c’est bien –, les échos afficheront une grande convergence :

Il y eut quelque chose d’effréné, une fièvre de dépense, de jouissance et d’entreprise, une intolérance de toute règle, un besoin de nouveauté allant jusqu’à l’aberration, un besoin de liberté allant jusqu’à la dépravation.

Léon Blum À l’échelle humaine. 1945

14 juillet 1919. Il fallut dix ans pour que s’écoulât ce flot d’êtres humains, de bonheur et d’optimisme. Pendant dix ans, les bars, les salons, les magasins, les théâtres, les rues, les fenêtres furent pleins partout : on défila dix ans. En 1929, tout le monde ayant regagné son domicile, on leva le rideau sur un nouveau spectacle : la crise, pièce dramatique.

Maurice Sachs Au temps du bœuf sur le toit.

Pour pertinent qu’il soit, ce jugement ne vise que la part la plus aisée de la population et les pauvres ne sont pas atteints par ces soubresauts : leur vie ne change que très peu et, plus que les modes artistiques ou intellectuelles, ce sont des nouveautés comme l’eau courante à domicile et, bien plus tard, après la 2° guerre mondiale, la machine à laver, qui changeront vraiment leur vie. Il n’est pas de machine qui ait mieux mérité le joli jeu de mots : Une évolution est une révolution sans en avoir l’r. Un des meilleurs ouvrages sur cette époque : Toinou, d’Antoine Sylvère, (Collection Terre humaine chez Plon), et, aussi chez Terre Humaine, Le Grand Métier, de Jean Recher, qui en dit long sur ce qu’était la vie d’un moussaillon sur les Terre Neuvas (pêche à la morue).

Saignée à blanc par la guerre, la paysannerie – entendons bien celle qui, à l’époque, recouvrait et animait l’ensemble du territoire, et faisait vivre tous les villages de France – ne retrouva jamais la place qu’elle occupait avant le conflit.

Mais comment aurait-elle pu se remettre d’un massacre qui, selon les différentes estimations, fit, uniquement dans ses rangs, entre cinq cent mille et sept cent mille morts et, au minimum, cinq cent mille blessés graves dont beaucoup restèrent définitivement invalides ! Chiffres énormes qui représentent plus de vingt pour cent de la population agricole masculine active, recensée en 1913… D’ailleurs, pourquoi parler chiffres puisqu’il suffit, pour mesurer l’étendue de l’hécatombe, de se recueillir devant les monuments aux morts de tous ces villages où fut puisée la majorité de ceux qu’on expédiait en première ligne, les fantassins.

Brisée, la paysannerie le fut aussi à cause de la paralysie qu’entraîna, pendant près de cinq ans (la guerre finie, l’occupation de l’Allemagne continua), l’absence de ces millions de jeunes hommes, agriculteurs mais aussi artisans indispensables, mobilisés dès août 1914 et pour toute la durée de la guerre. Car même si ceux qui restèrent, enfants, femmes et vieillards, firent le maximum pour garder les fermes en état, la friche s’installa et ne fut plus jamais repoussée. Ce qui eut pour résultat, entre 1921 et 1938, que les forêts gagnèrent quatre cent mille hectares et les labours se réduisirent de deux millions d’hectares.

Touchée au cœur par la guerre, la paysannerie eut alors tendance à se refermer sur elle-même et sur toutes ces petites exploitations familiales qui formaient la plus grande part de notre agriculture; petites fermes à petits rendements, à petites ambitions, mais qui permettaient néanmoins de vivre dans une autarcie somme toute rassurante, voire prospère, suivant les régions.

Ce qui n’empêcha nullement l’exode rural de se poursuivre puisque un demi-million d’agriculteurs quitta la terre entre 1921 et 1931. Mais, au sujet de ces migrants, il faut bien savoir que leur départ était quasi irrémédiable (voire bénéfique pour ceux qui récupérèrent les terres libres), car beaucoup de ceux qui choisirent d’aller en ville ne pouvaient décemment plus vivre de la terre. Soit, pour les propriétaires, les métayers et les fermiers parce que les exploitations étaient trop petites et pauvres, soit, pour les ouvriers agricoles, parce que la mécanisation, toujours en accroissement (il y avait 19 147 faucheuses en 1882 et 1 388 695 en 1929 !), les privait de leur gagne-pain. De plus, il ne faut surtout pas oublier que beaucoup de jeunes hommes, après quatre ans d’une guerre qui leur avait permis de comparer leur mode de vie avec celui des citadins et de brasser leurs idées avec eux, avaient beaucoup évolué. Aussi étaient-ils sortis des tranchées avec un état d’esprit qui ne leur permettait plus du tout, et c’est bien normal, de vivre sous la coupe très souvent autocratique d’un chef de famille âgé mais peu enclin à passer la main.

Beaucoup choisirent donc d’aller travailler en ville ; et ce fut là que les frappa de plein fouet la crise des années 30. Elle n’épargna personne, même si elle fut un peu plus lente à atteindre l’agriculture, mais lorsqu’elle s’installa, ses effets furent durables.

Déjà, depuis 1926, une mévente touchait, à l’échelon mondial, la quasi-totalité des produits agricoles. Mais pour ce qui concernait l’agriculture française, le mal était encore à peu près jugulé grâce à quelques mesures taxant les importations. Cela ne pouvait durer car, soucieux d’abaisser le coût de la vie – comme tout allait mal en ville, il était tentant de jouer la corde de la démagogie avec les citadins majoritaires -, les parlementaires optèrent pour une importation massive des produits agricoles. Le résultat fut immédiat, et, s’il ne jugula nullement l’inflation, il cassa les prix agricoles et désorganisa tous les marchés.

Ainsi, le prix de vente du blé chuta dans des proportions catastrophiques puisqu’il diminua de cinquante pour cent entre 1931 et 1935. Ce qui eut pour effet d’inciter les agriculteurs à produire davantage pour compenser leurs pertes. Mais, on l’a vu, les coûts de production pesaient déjà lourdement sur la comptabilité des fermes ; et les prix de vente baissaient toujours. À tel point que, selon les économistes, le revenu agricole diminua de vingt-cinq pour cent entre 1931 et 1935. Chiffres qui expliquent sans doute pourquoi les agriculteurs ne furent pas les derniers à favoriser la mise en place du Front populaire. Ils y gagnèrent, entre autres, dès août 1936, la création de l’Office du blé, organisme chargé de contrôler tout autant les prix que la quantité de céréales mise sur le marché, et la surveillance de toutes les professions ayant un rapport avec les céréales (importateurs-exportateurs, meuniers, boulangers, fabricants de pâtes industrielles).

Autant dire tout de suite que pas plus cela que l’augmentation de quelques prix ne parvint à sortir l’agriculture de la paralysie où l’avait plongée la crise mondiale. De même, et Dieu sait pourtant si c’était un immense progrès, l’arrivée généralisée de l’électricité (il n’y avait plus en 1938 que cinq pour cent des communes de France non électrifiées) ne fut pas suffisante pour résoudre les problèmes. Aussi, même si l’exode rural diminua un peu le chômage en ville n’incitait pas au départ -, il toucha néanmoins trois cent mille personnes entre 1931 et 1939.

Dans le même temps, la mécanisation et l’emploi des engrais se ralentirent, et toutes les productions stagnèrent. Pourtant, certains agriculteurs (syndicalistes ou militants de la Jeunesse agricole chrétienne) tentaient de sortir leur profession de l’ornière. Peut-être y seraient-ils arrivés, car beaucoup de leurs idées et de leurs actions, une fois dépoussiérées de l’esprit corporatiste alors en vogue, étaient positives, modernes, ouvertes sur l’avenir, si la guerre, une fois de plus, n’était venue tout mettre à bas.

Elle éclata et vint très vite rappeler à une majorité de Français, celle des villes, que la faim existait toujours…

Claude Michelet Histoires des paysans de France Robert Laffont 1996

La Grande guerre eut quatre conséquences. En premier lieu, l’expérience politique d’une collaboration entre l’industrie, les travailleurs et le gouvernement inspira grandement l’idée d’Etat corporatif défendue par les fascistes, les communistes et certains politiciens démocrates. En second lieu, l’amertume et la propagande suscitèrent des haines risquant fort, à court terme, d’entrainer une nouvelle guerre. En troisième lieu, les effets combinés de la guerre et du rétablissement de la paix ruinèrent le système de crédit sur lequel s’était édifiée la sérénité d’avant-guerre. La monnaie allemande s’effondra. Nul n’ignore les histoires de billets transportés par brouettes, de sandwichs coûtant 14 000 marks un jour, et 24 000 le lendemain, ou de déments déclarant sur des formulaires être âgés de 150 millions d’années. Ce qui est moins évident est que la guerre ouvrit une ère de fluctuation et de dépréciation des cours monétaires qui n’a jamais pris fin. La quatrième conséquence fut le déplacement du pouvoir vers les Etats-Unis dans le monde démocratique. En 1914, les Etats-Unis devaient 6 000 millions $ à l’Europe. En 1918, cette dernière leur devait 16 000 millions $.

Hugh Thomas                 Histoire inachevée du monde   Robert Laffont  1986

La terre, la mer… les deux grandes nourricières de l’homme depuis le nuit des temps. Le Grand métier de Jean Recher date de 1977. Il concerne l’immédiat après-guerre, à partir des années 1950. Mais l’essentiel de la vie dont il parle n’a guère changé depuis la naissance de ce grand métier au tout début du XVI° siècle. Le Grand métier vient de la grande pêche qui, parce qu’effectuée en des mers lointaines, signifiait une absence de plusieurs mois de la maison familiale quand la petite pêche était côtière et permettait de rentrer tous les jours à la maison.

En annexe au Grand métier, Paul Adam, chef de la division des Pêcheries à l’OCDE dans les années 1970,  a écrit une histoire de la pêche à la morue qui retrace l’essentiel de l’évolution de ce métier, du début du XVI° siècle à nos jours :

En décrivant son expérience du grand métier, Recher a donné nombre d’explications techniques simples et claires. Il a de plus ajouté un glossaire reprenant beaucoup de termes spécialisés, familiers ou patoisants, utilisés par les pêcheurs morutiers. Il n’est donc pas question de compléter une œuvre remarquable qui fera date.

Mais le monde des morutiers, leurs techniques, leurs traditions sont si profondément ancrés dans certains lieux du littoral français et si étrangers aux terriens qu’il n’est peut-être pas inutile d’en préciser certains aspects, en donnant aussi le point de vue de quelqu’un dont la profession a exigé qu’il reste en contact permanent avec les morutiers et réfléchisse à leurs problèmes. Voici bientôt trente ans qu’à des titres divers, sur le plan de la France ou d’une organisation internationale, j’ai eu à défendre les intérêts de la pêche et j’ai pu mesurer la distance qui sépare les uns des autres.

Si à Yport on parle du grand métier, dans les milieux spécialisés on parle de la grande pêche. Ce même adjectif employé par les professionnels et les administratifs exprime bien une même appréciation des mêmes faits malgré le fossé qui sépare la connaissance concrète de la connaissance abstraite.

Il y a longtemps déjà que Pierre Loti puis la pêche française à la morue d’Islande sont morts. Aujourd’hui sonne le glas de la pêche française à la morue de Terre-Neuve. Une quinzaine de bateaux sont encore partis pour la première campagne du début de 1977 ; aux alentours de Pâques, ils seront rentrés et il n’y aura pas de seconde campagne. Pourront-ils repartir en 1978 et combien seront-ils?

Le premier débarquement de morue salée venant de l’autre côté de l’Atlantique et dont les archives aient conservé la trace a eu lieu à Dahouet (petit port de Bretagne nord, à 25 km à l’est de Saint-Brieuc) vers 1509… moins de vingt ans après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. Depuis, à part les interruptions dues aux guerres et seulement durant certaines d’entre elles la grande pêche française n’a jamais cessé son activité, activité qui fut considérable dans la nation tout au long des siècles.

Avant 1789, on pouvait dénombrer plus de 300 navires et plus de 10 000 marins pêcheurs. Avec la vapeur, le diesel et le chalut, le nombre des navires et des équipages s’est sérieusement réduit. Mais c’est seulement durant la dernière décennie que l’accélération du processus s’est affirmée. 1972 : 1 500 marins seulement. Aujourd’hui et demain ? On tend vers zéro.

Des origines à la fin du XVIII°, durant trois siècles, les morutiers français ont pratiqué deux sortes de pêche. La plus importante débarquait hommes et matériel sur la côte de Terre-Neuve ou du Labrador, le bateau ne servant que de moyen de transport pour l’aller et le retour. La pêche se pratiquait à partir de chaloupes sortant seulement pendant la journée ; c’est à terre qu’on salait-séchait la morue. L’autre pêche, pratiquée par des bateaux moins nombreux et moins gros, était appelée pêche errante ; le bateau se laissant dériver en pleine mer, les hommes se servaient de lignes à main du bord même du bateau où la morue était ensuite travaillée. Durant ces longs siècles, la royauté, très soucieuse d’avoir à sa disposition des équipages rompus à des navigations difficiles, exprima sa sollicitude à l’égard de la grande pêche en instituant un système d’aide sociale financée grâce aux cotisations des armateurs et des marins ; la contrepartie : un service militaire obligatoire à l’époque il ne l’était pas sur les navires du roi. Il y avait aussi des privilèges commerciaux, des droits réduits sur le sel (la gabelle)… et en conséquence des contestations sans fin.

Peu avant 1789, commence une pêche nouvelle, en pleine mer ; le bateau étant à l’ancre, les chaloupes qu’il transportait partaient du bord dans toutes les directions, chacune ayant son secteur de la rose des vents, pour pêcher puis revenaient au bateau pour livrer le poisson et le travailler. C’est cette pêche qui s’est pratiquée toute la première moitié du XIX° siècle et qui a continué durant la seconde moitié, les lourdes et dangereuses chaloupes étant alors remplacées par des doris, barques à fond plat, que l’on disait d’inspiration indienne et mises au point par les marins américains : non seulement elles étaient plus légères, mais elles présentaient aussi l’insigne avantage, sur ces goélettes où la place était rare, de pouvoir s’encastrer les unes dans les autres. Il en fut ainsi jusqu’en 1939. Toutefois, dès avant le début du XX° siècle, on avait inauguré le chalutage avec vapeur et chauffe au charbon d’abord, puis le Diesel. Le chalutage par le côté décrit par Recher au début de son livre.

À partir de 1950 et surtout de 1960, nouvelle révolution technique : addition d’engins électroniques variés, chalutage par l’arrière avec véritables usines installées à bord. Le progrès accompli durant les quinze à vingt dernières années, extrêmement efficace mais incontrôlé, réduisit peu à peu les ressources disponibles de morue, portant gravement préjudice aux pêches françaises en premier lieu. En effet, la France et c’est un trait singulier sur lequel il y aurait beaucoup à dire ayant un solide marché pour la morue salée ne devait se mettre que très progressivement à la congélation : résistance des mentalités des producteurs ou des consommateurs, l’un suivant l’autre comme le berger, dit-on, suit les moutons. J’ai vécu cette évolution : les modernistes voulant tout surgeler, les traditionalistes disant qu’ils n’avaient pas les moyens financiers… Pour une fois, ce n’est pas coutume en économie, le juste milieu a gagné, ou du moins a subsisté mieux que les autres c’est-à-dire ceux qui ont continué à faire du salé tout en commençant à congeler selon le dosage inconnu qu’il fallait deviner.

En tout cas notre pays qui, avant 1939, détenait la première place après le Canada sur les bancs de l’Ouest Atlantique, commença à se faire distancer dès après 1945 : d’abord par les Espagnols et les Portugais, consommateurs traditionnels de morue salée qui, sans doute à cause d’une main-d’œuvre meilleur marché, ont pu maintenir en activité des techniques anciennes plus ou moins modernisées : dorissiers à moteur parfois utilisés avec des filets maillants (longs filets droits soutenus par des bouées et dans les mailles desquels les poissons se prennent par les ouïes), chalutiers-bœufs (parejas en espagnol, pair trawling en anglais) qui travaillent par paires, chacun tirant une des funes, l’ouverture du chalut étant commandée par l’écartement des deux bateaux. Notons en passant que les chalutiers de fond, comme ceux de Recher, évitent dans la mesure du possible ces bateaux dont les engins de pêche se tiennent au-dessus du fond ou l’effleurent seulement, ce qui leur permet de fréquenter des parages rocheux où les lourds chaluts à panneaux risqueraient de crocher. Mais Espagnols et Portugais qui cherchaient le même produit que les Français et qui se modernisaient plus lentement encore ont été eux aussi dépassés par les flottes des pays de l’Est européen et d’Allemagne fédérale. Ces derniers avaient des navires équipés des techniques les plus modernes ; et en même temps que la morue, qu’ils ne salaient pas, ils cherchaient tous les poissons qui avaient un marché. Renversement des choses qui allait aboutir entre autres à la fin de la grande pêche française.

Si nous voulons mieux comprendre les problèmes économiques actuels, reportons-nous d’abord aux origines de la grande pêche.

Pendant plus de 450 ans, la grande pêche a, chaque année, fourni des dizaines de milliers de tonnes de morue salée, ce qui correspond au triple en poids vif puisque la morue, après avoir été éviscérée, étêtée, désarêtée et entassée avec du sel, perd une partie de son eau. À l’arrivée en France, un kilo de morue verte (c’est l’expression technique consacrée) correspond à trois kilos péchés. Et quand on sèche encore davantage la morue, comme c’était le cas autrefois dans les sécheries provisoires sur le littoral de Terre-Neuve, ou encore pour l’expédier dans certains pays tropicaux, le rapport peut être de 1 à 5. Il faut donc être très prudent quand on manipule les statistiques.

Pendant plus de 450 ans, la grande pêche a donc fourni de grandes quantités de morue salée, protéine du pauvre, pêchée par des pauvres. Pour qu’il y eût industrie dans l’économie de l’Ancien Régime, c’est-à-dire production de masse, il fallait que les prix fussent très bas et ils continuèrent de l’être longtemps après la révolution industrielle.

À la veille de la guerre de 1939, quand Recher a commencé à naviguer, le prix moyen de la morue salée ramenée au poids vif était encore cinq fois plus faible que le prix moyen de la morue fraîche (cabillaud) pêchée en mer du Nord. Il fallait donc que les Terre-Neuvas prennent, tranchent, éviscèrent, salent… au moins cinq fois plus de morue que les Boulonnais.

Après 1945, la situation devait changer peu à peu, d’abord à cause du développement de la congélation, ensuite à cause de la raréfaction du poisson, tant et si bien que ce rapport de 1 à 5 passa de 1 à 2,5 ou 2 au début des années 60, puis de 1 à 1,8 ou 1,6 durant les années 71 à 73 ; enfin, de 1 à 1,3 en 1975. Certes, il s’agit là de chiffres moyens qui ne tiennent pas compte des variations de prix selon la taille des poissons (on sale les gros et on congèle les petits), mais la tendance est très nette et ce ne sont pas des corrections de décimales qui changeraient le fait que les dernières années ont été exceptionnelles dans la longue histoire de la pêche à la morue.

Ainsi, jusqu’en 1939 la morue fut une nourriture de pauvre, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit devenue une nourriture de riche lorsque, salée ou séchée, son prix a rejoint celui du bifteck : il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un produit déshydraté (c’est-à-dire représentant deux ou trois fois plus de protéines au kilo) et qui ne donne pas de déchets. Parallèlement, jusqu’en 1939, la morue a été produite par des pauvres ; si, depuis cette date, le grand métier a été mieux rémunéré, il n’en reste pas moins que pêcher la morue n’est pas encore le meilleur moyen de faire fortune.

Le schéma de recrutement du marin morutier ne varie pas. Ce dernier ne vient pas du port d’armement mais d’un village voisin. Paysan sans terre, condamné à être ouvrier agricole sur un terroir où il y en a déjà trop, il préfère embarquer. Si tout va bien, il gagne à peu près autant qu’un bon ouvrier de la ville (à Paris, en 1789, une livre tournoi, soit un franc-or par jour). Mais assurément, la pêche n’est pas toujours abondante… Il arrive que, déduction faite des avances perçues au départ, le marin rentre à la maison avec rien ou quasi-rien ; il y a des mauvaises années et des malchanceux… moins à plaindre que ceux qui ne reviennent pas, car les risques de ne pas revenir, dans ce dangereux métier, sont exceptionnellement élevés : naufrages, hommes enlevés par une lame, doris perdus en mer…

Il semble bien qu’après 1850 (une analyse détaillée des chiffres donnés par Henri du Rin sur la pêche morutière dunkerquoise apporte à ce sujet plus que des présomptions), le salaire du morutier soit tombé au-dessous de celui de l’ouvrier des villes, à moins que ce ne soit ce dernier qui ait alors été relevé. C’est que, pour pêcher la morue, on en était toujours à naviguer à la voile tandis que dans tous les autres métiers on s’industrialisait. L’armement à la grande pêche abandonna donc des ports devenant florissants comme Dunkerque pour se rapprocher des lieux où l’on pouvait trouver de la main-d’œuvre à bon marché. Ce fut la raison pour laquelle Fécamp, par exemple, passa de petit à grand port morutier. Le pays de Caux, aux structures féodales, fournit son contingent annuel d’hommes sans terre, durs à la tâche, solides, encadrés par ces marins nés que sont les Yportais, les Fécampois et les Havrais.

On aimerait pouvoir mieux chiffrer ces salaires ou gains et les comparer avec ceux d’autres catégories. Mais si des structures socio-économiques permettant la grande pêche ont persisté, ce fut dans la mesure où subsistaient des espèces d’enclaves trop populeuses pour les ressources disponibles, enclaves qui n’étaient pas encore vraiment ouvertes au monde économique moderne et où n’était plus suffisante cette vie ancienne faite pour une part importante d’auto-suffisance et de relations personnelles.

À cette époque, comme le dit la chanson, pour devenir capitaine de pêche, il fallait commencer par être mousse et passer par tous les grades. Le patron devait connaître chacun des aspects du métier, y compris les pires. Toutefois, c’est jeune qu’on devenait capitaine, car après 25-30 ans et une bonne dizaine de campagnes sur les bancs, il devenait hors de question de trouver encore le courage de s’asseoir à l’école pour obtenir les diplômes exigés.

Au temps de la voile, les capitaines gagnaient évidemment plus que les dorissiers mais pas tellement plus. On comptait les morues et chacun était payé à la part. Il n’y avait alors ni contrat collectif ni salaire minimum garanti. Les premières actions syndicales sérieuses datent seulement d’après 1914 et leurs résultats furent progressifs, très lents.

Il fallut attendre 1945 pour qu’un contrat d’engagement fût négocié pour toute la profession. On avait alors définitivement abandonné la voile, ce qui avait pris du temps car elle n’exigeait que des investissements faibles et permettait de mieux tirer sur les coûts. Les premiers chalutiers à vapeur, à piston et au charbon ne donnaient d’ailleurs qu’une autonomie assez réduite pour les grandes distances à parcourir. Puis ce fut le Diesel ou la turbine avec leurs auxiliaires, enfin le Diesel électrique (un gros moteur Diesel fournit du courant qui alimente à la fois la propulsion, et les auxiliaires servant à virer le chalut et faire fonctionner les frigos, etc.). Comme ces améliorations coûtaient de plus en plus cher, elles ne furent pas toujours adoptées à temps… et puis un bateau doit durer une bonne vingtaine d’années : c’est ce qui explique que, parfois, les chalutiers français ont eu des moteurs trop faibles pour chaluter assez profond ou des coques trop minces pour jouer les brise-glace.

La période de 1950 à 1975 fut une sorte de jeu, subtil ou féroce, où la grande pêche a dû s’adapter à un développement général de type suicidaire. Les prises de morue des côtes canadiennes et groenlandaises, dans l’Atlantique nord ou est, tous pêcheurs réunis, ont jusqu’à 1960 frôlé le million de tonnes pour atteindre 1.100.000 tonnes en 1960, 1.300.000en 1961, 1.600.000 en 1967, 1.800.000 en 1968… Après quoi, on est redescendu nettement au-dessous du million de tonnes. En somme, on est passé de prises excessives, coûtant de plus en plus cher et provoquant de périodiques chutes de prix, à des prises faibles insuffisamment compensées par des prix en hausse. Après la période euphorique de 1945 /47 où il y avait tout à la fois abondance de poissons et de consommateurs et où seuls les bateaux manquaient, des difficultés surgirent. Recher, qui a vécu cette grande mutation, raconte que, pour répondre aux exigences de la vente, son navire fut choisi pour des essais de congélation. À la même époque, j’assistais, en tant, que représentant du Secrétariat à la Marine marchande, à d’interminables réunions où l’on tentait de canaliser des opérations d’export-import dans lesquelles les bénéfices sur des machines comptables ou autres objets importés devaient compenser les pertes sur les exportations de produits variés, dont la morue. Les pays sous-développés, principaux acheteurs de morue salée, en auraient acheté bien davantage, mais ils n’avaient pas de devises et les vendeurs se tournaient tous vers Porto-Rico qui payait en dollars.

Pour les morutiers eux-mêmes, la grande affaire fut le passage au chalutage arrière. Assurément, un chalutier par le côté, comme un chalutier par l’arrière, tire le chalut sur son arrière. La différence est que le premier le relève et le met à l’eau par le côté, alors que le second le relève et le met à l’eau par l’arrière. Les manœuvres ont toutefois des implications qui dépassent cette différence de base.

Quand le chalut est relevé par le côté, il faut procéder en hissant autant de palanquées qu’il y a de fois 2 à 3 tonnes dans le fond du chalut (on dit le cul du chalut). En effet, dans l’eau, le poisson ne pèse rien et il oppose seulement la résistance due au frottement des filets d’eau. Par contre, si le cul du chalut était hissé hors de l’eau avec 5 ou 10 ou encore 20 tonnes, les mailles du filet ne sauraient résister à un tel poids et casseraient. Dans les navires modernes où le chalut est relevé par l’arrière, il y a des détails variables et complexes. L’essentiel est que, le cul du chalut laissant reposer une grande partie de son contenu sur la rampe arrière du navire, la manœuvre de relevage peut être faite d’un seul coup et plus rapidement sans que la solidité des mailles du filet soit mise en danger.

Le relevage du chalut par le côté impose que le pont, dans sa plus grande partie, soit dégagé et qu’il soit maintenu relativement bas au-dessus de l’eau. D’où la silhouette typique des chalutiers par le côté qui, à la suite de l’expérience de plusieurs générations, étaient arrivés à une disposition quasi normalisée avec le pont dégagé et le château sur l’arrière, ce qui, par mauvais temps, permettait une excellente tenue à la cape, machine arrêtée ; les morutiers disaient à la cholle. En effet, offrant davantage de prise au vent sur l’arrière, le navire tendait à pivoter sur son centre de dérive pour tourner son avant vers la direction du vent et des vagues.

Le relevage du chalut par l’arrière conduit au contraire à dégager l’arrière et à repousser le château vers l’avant. De plus, il devient inutile d’avoir un pont proche de l’eau. D’où un pont couvert supplémentaire qui permet à l’équipage d’être à l’abri pour le travail du poisson. Net progrès dans les conditions de travail, mais aussi possibilité de continuer à travailler par des temps plus mauvais, de monter plus au nord, dans les glaces, avec des navires renforcés, etc. Le travail reste toujours dur, physiquement très pénible et le relevage du chalut par l’arrière, s’il est plus rapide, est parfois aussi délicat et plus dangereux. Quand une fune (nom donné aux filins qui servent à tirer le chalut) balaie le pont ou qu’une vague s’engouffre par la rampe arrière, les risques pour l’homme sont considérables.

Mais c’est par ses conséquences économiques que le chalutage par l’arrière a rapidement bouleversé la pêche sur les bancs du plateau continental canadien et groenlandais.

La distance entre ces bancs et les côtes européennes rendait très aléatoires des voyages pour le poisson frais sur glace : ou il restait trop peu de temps pour la pêche proprement dite, ou on risquait de ramener du poisson en décomposition. Il fallait donc saler le poisson à bord ou s’abstenir si l’on n’avait pas de marché pour la morue salée. Mais le chalutage par l’arrière, avec un pont supplémentaire permettant l’installation d’une véritable usine à bord, coïncida avec le développement de la surgélation. Il devenait ainsi possible de fournir un marché potentiel beaucoup plus vaste et de ne plus se concentrer sur la seule morue. Le résultat fut un accroissement spectaculaire du nombre des navires et des quantités de poisson péché. Tant et si bien que les stocks de poissons, et notamment la morue toujours la plus recherchée, furent exploités au-delà du maximum renouvelable, la quantité de poissons disponibles devenant de moins en moins grande alors que les bateaux devenaient de plus en plus nombreux. Il est évident que les taux de prises par navire diminuèrent. C’est pourquoi on ne construisit plus de saleurs purs : on aurait été sûr d’y perdre de l’argent car les saleurs ne pouvaient conserver à bord que de la morue ; or, pour rentabiliser les voyages, il fallait pêcher tout ce qu’on trouvait, jusqu’à l’encornet que l’on surgèle et dont les Japonais sont friands. Peine perdue. Même les gros chalutiers congélateurs voient depuis quelques années leur rentabilité fortement compromise. Devant la menace de la surexploitation des fonds de pêche, les organismes internationaux réglementaires ont enfin institué des contingents de prises, en nette réduction par rapport aux prises antérieures. De plus, les Etats côtiers, forts de l’évolution en cours du droit de la mer, ont étendu leurs eaux réservées (on dit zone économique exclusive) et considèrent comme leur propriété les poissons qui peuvent être péchés jusqu’à 200 milles au large…

Cette évolution, qui conduit à la disparition du grand métier, apporte aussi l’explication d’une différence d’appellation. En effet, on entend souvent déclarer en France : Le cabillaud, j’aime bien ; mais pas la morue. Il s’agit pourtant du même poisson. Seulement, quand commença à s’étendre, à l’intérieur du pays, la consommation de poisson de mer frais (en grande partie avec le développement du chemin de fer), les pêcheurs de morue fraîche en mer du Nord (à partir de Boulogne-sur-Mer) voulurent, pour ne pas manquer la clientèle riche, distinguer leur poisson de la morue salée des morutiers terre-neuvas ou islandais, qui se vendait nettement moins cher et gardait sa réputation de poisson des pauvres ou de jours d’abstinence. D’où, pour la morue fraîche, l’appellation de cabillaud (terme de même origine que Kabeljau en allemand). La France est le seul pays où existe une telle distinction, mais c’est aussi le seul pays à avoir eu deux pêches importantes distinctes, l’une pour la morue fraîche, l’autre pour la morue salée à bord. Cette distinction, qui se maintient sur les marchés, est devenue absurde du fait que sur les mêmes bateaux de grande pêche, on congèle et on sale le même poisson vendu salé sous le nom de morue et congelé sous le nom de cabillaud !

On a aussi essayé de congeler la rascasse du nord, nom séduisant donné à un poisson rose et laid qu’on prend quelquefois avec la morue et que les saleurs rejetaient à la mer alors même qu’il y avait une clientèle en Allemagne. Mais le nom n’a pas apporté le succès commercial escompté auprès des consommateurs français. Recher l’a rebaptisé fausse rascasse car les Fécampois qui savent manger connaissent et apprécient la vraie, irremplaçable dans une bouillabaisse digne de ce nom.

Ces distinctions entre les poissons conduisent à parler de la rémunération des pêcheurs qui se comptait, à bord, non pas en francs mais en morues. Le poisson autre que la morue, c’est-à-dire qu’on ne pouvait pas saler, était du faux poisson, comme à terre on dit de la fausse monnaie.

Les morutiers sont toujours payés, selon le prix de la morue, à la part de pêche, avec un minimum garanti correspondant aux salaires de base des marins du commerce. Mais si, les prises étant insuffisantes, ce minimum doit jouer, le grand métier est trop dur pour une telle rémunération.

Le pêcheur ressemble au paysan qui, on le sait, se trouve rarement satisfait sur tous les plans, mais de plus les terrains de pêche qu’il fréquente et qu’il connaît, comme le paysan ses champs, ne lui appartiennent pas. Cependant, l’un dans l’autre et à condition de ne pas faire le compte de ses heures de travail, mais quoi faire d’autre à bord le morutier qui a fait le métier sur de bons bateaux depuis 1945 peut considérer qu’il a bien gagné sa vie ; mieux qu’à terre. Il est évidemment difficile de donner des chiffres, car ils varient selon les années et les individus de façon notable. Disons qu’un bon capitaine de pêche pouvait gagner plus qu’un haut fonctionnaire de l’administration de la Marine marchande. Toutefois, il est impossible de comparer sérieusement les métiers ou les retraites qui sont (en tenant compte de revalorisations récentes) au maximum de 5 000 F par mois pour un capitaine de pêche ayant 37 ans % de service et de 2 150 F pour un matelot.

Aujourd’hui, un chalutier moderne est une usine périmée en moins de dix ans et valant plus de 30 millions de francs (3 milliards de centimes) qui, pour faire ses frais, doit rapporter au moins le tiers par an… Aussi est-il impossible, dans la conjoncture actuelle, de penser construire de tels bateaux.

Peut-être est-ce le temps de réfléchir à nouveau mais c’est le dernier rendez-vous sur des politiques, des progrès techniques et des structures économiques qui ont fait un grand métier que les autorités françaises ont soutenu et aidé pendant près d’un demi-millénaire, un métier qui aujourd’hui disparaît, mettant au chômage des spécialistes qui avaient pourtant su rester dans la tradition tout en s adaptant aux perfectionnements les plus modernes.

À Recher mousse, matelot léger, capitaine écrivain aussi par l’effet de je ne sais quelle grâce – à Recher, sac à terre… il reste d avoir été un témoin privilégié exceptionnel. Par père et frères interposes, il a vécu dans la légendaire Fécamp, la vieille tradition de la grande pèche à la voile la plus dure qu’il y ait jamais eu. Et il a aussi connu les développements les plus avancés dans une exponentielle de croissance qui a fini par le mettre au chômage…

Une vie qui en moins de quarante ans, l’a fait passer de l’âge de Jacques Cartier à celui de l’Électronique !…

Paul Adam, chef de la division des pêcheries à l’OCDE   Mars 1977

Le récit qui suit est extrait d’Avec les bagnards de la mer du Père Yvon. S’il ne représente pas une situation générale, mais bien exceptionnelle, il n’est cependant aucunement une fiction, et dit combien ces hommes pouvaient se faire à l’inacceptable, quand ils avaient la possibilité de faire ce à quoi que leurs aïeux s’étaient parfois résolu : jeter le commandant à la mer.

Le Père Yvon, 1888-1955, fût, entre autres apostolats,  aumônier des Terre NeuvasYvon le Typhon pour son biographe Alain Guellaf.

Aussi fort en gueule que l’abbé Pierre…

Tous ceux qui s’intéressent à la vie des marins-pêcheurs ont entendu parler du Père Yvon, l’aumônier des terre-neuvas.

Un tempérament de feu, une liberté d’esprit, une énergie indomptable, un génie de la communication au service d’un engagement militant en faveur des forçats de la mer, en font une figure mythique.

Un homme d’Église, un moine capucin aussi surprenant, aussi iconoclaste, aussi important pour l’amélioration du sort des marins-pêcheurs que l’abbé Pierre le fut pour les mal-logés.

Ses films – il utilise le cinéma dès les années 20 – ses livres, notamment Avec les Bagnards de la Mer, ont réussi à faire comprendre, à émouvoir sur le sort inhumain des hommes et parfois des enfants engagés dans la Grande Pêche.

L’épopée de sa goélette-hôpital, le Saint- Yves, apportant courrier, secours et réconfort sur les Bancs de Terre Neuve reste dans la mémoire de tous les gens de mer.

Mais les Bancs de Terre Neuve ne sont qu’une part limitée de l’existence extraordinaire d’un homme qui a vécu mille vies, des tranchées de la Grande Guerre aux contrées les plus reculées de l’Inde.

Franck Martin, Éditions de l’Ancre marine

Une tête au raz des épaules : une figure bouffie où se projetait l’étrave d’un nez obtus ; des yeux injectés de sang, exorbités comme des yeux de hanneton ; un front proéminent strié de rides moulées par son caractère hargneux ; un corps bien cordé, tissé de muscles puissants mais noyés dans la graisse d’une corpulence carrée ; des lèvres gourmandes ; une gueule de bouledogue à voix de canon ; des bras longs projetant des mains violentes, terribles, à gros doigts plats : voilà le capitaine Jean Le Roux !

Un capitaine, conscient de ses responsabilités et soucieux d’épargner la vie de ses hommes, consulte le baromètre et inspecte l’horizon avant de commander la sortie des doris. Jean Le Roux, le cerveau intoxiqué d’alcool, le corps lourdement collé à sa couchette, tous les matins, sans aucun souci de la prévision du temps, hurlait d’une voix rauque et sauvage : Croche !

Le marin a une âme de discipline, mais l’abus brutal de l’autorité le révolte.

Un matin, devant le baromètre tourmenté de crises d’épilepsie depuis plusieurs heures, le second fit remarquer au capitaine combien il était imprudent de faire mettre les doris à la mer.

Croche ! hurla la brute, c’est ainsi qu’on gagne son bifteck, bande de feignants !

Sur les conseils du second, les hommes crachèrent dans les doris et les projetèrent à la mer ; mais le second leur recommanda d’avoir l’œil sur le bateau et de rallier dès qu’ils verraient le pavillon en berne.

Les hommes obtempérèrent à ses conseils.

La brise soufflait et verdissait de plus en plus. Le V aigu, enregistré par le baromètre, est le signe avertisseur infaillible de l’approche d’une perturbation atmosphérique cyclonique. Devant cette menace écrite d’un coup de chien, le capitaine et les hommes du bord furent pris de frissons.

Effrayé par la terrible perspective des conséquences dramatiques de son inconscience, le capitaine perdit de sa pression alcoolique, et fit mettre immédiatement le pavillon en berne.

Les lames, encore petites, couraient les unes après les autres. Leur nervosité dénotait que la mer, dont elles sont l’épiderme, se trouvait dans un état de fièvre et de surexcitation extraordinaire.

Soudain, on eût dit que toute cette masse liquide eût pris feu ; il en sortait des fumées avec un grésillement sinistre comme d’une matière qui cuit et qui brûle !

La goélette, tenue en laisse par son énorme câble de mouillage, était comme prise de stupeur ; elle cherchait à se dégager par des bonds et des efforts violents pour fuir le temps. Elle ressemblait à ces chevaux fougueux qui, pris d’épouvante, se cabrent et s’agitent pour casser brutalement les attaches qui les retiennent captifs.

Les doris, pauvres feuilles de bois au milieu des éléments déchaînés, se débattaient dans la tourmente. Halés par des muscles d’une puissance titanesque multipliée encore par la rage et la brutalité de l’instinct de conservation, ils montaient sur les crêtes des vagues et s’engouffraient dans leurs creux. Les embruns se dressaient en volutes et, chassés par le vent, cinglaient violemment les nageurs et remplissaient les doris. De temps en temps, on voyait un homme soulager les embarcations à l’aide d’une écope, tandis que l’autre redoublait d’efforts pour maintenir son doris bout à la lame. Ceux qui se trouvaient dans le vent au bateau ralliaient sans trop de peine, mais ceux qui étaient sous le vent au bateau gagnaient difficilement.

Jean Le Roux, flagellé par les douches glaciales de paquets de mer qui déferlaient sur le pont, perdait toujours de sa pression alcoolique et retrouvait progressivement sa lucidité d’esprit ; il commençait à réaliser puissamment l’horreur du drame dont il avait la responsabilité coupable. Debout sur le gaillard-arrière, agrippé au roof de la cuisine, il regardait au large avec des yeux de hanneton. Quand il voyait les doris plonger dans les creux béants, il éructait d’une voix rauque, rageusement, horriblement, un cri de désespoir :

Malheur ! Ils sont foutus !

Dans cette mer devenue sauvagement folle furieuse, la goélette qu’ils voulaient regagner, la goélette qui voulait les sauver, était devenue pour les doris le danger le plus menaçant, le pire ennemi. S’ils parvenaient à l’accoster, ils avaient les plus grandes chances de venir se fracasser contre sa coque, d’être écrasés par un coup de hanche au roulis ou d’être soulevés par un paquet de mer qui les écraserait sur le pont ou sur le bord de la lisse. Il fallait, coûte que coûte, déborder les doris.

Tous les hommes du bord s’étaient munis de bouées, de gaffes, de filins. Le second avait empoigné un rouleau de cordages dont il avait fait un énorme lasso. Penchés sur la lisse, le cou allongé, les yeux exorbités braqués sur les doris qui approchaient, anxieux, haletants, conscients de la gravité de la minute, de la seconde où la vie de leurs camarades allait dépendre de l’adresse et de la rapidité de leur intervention, tous attendaient.

Tout à coup, on voit monter à l’horizon une horde de nuages, telle une armée tumultueuse, se bousculant à l’assaut des pauvres doris. Le vent les mène comme un troupeau, les cingle, les mord, les bouscule, leur arrache des flocons de laine noire pour les déployer en rideaux superposés, d’un noir qui obscurcit tout. Le noir du ciel qui se reflète dans l’eau l’a transformée en encre de Chine.

L’eau tourmentée donne l’impression d’un incendie d’océan, tantôt elle grésille comme sur de la braise, tantôt ses lames explosent et se tordent comme des flammes blanches dans un ronflement de fournaise.

Le vent souffle avec une violence qui cingle et cuit la peau des joues ; il coupe la respiration ; il crie et gémit dans les haubans, les cordages et les antennes, avec des cris et des gémissements d’enfants pris de peur soudaine et de souffrance affolante.

Un doris approche ! À chaque traction sur les avirons, les hommes poussent des hans formidables de bûcheron ; ils ont l’écume aux commissures labiales et un air hagard de malheureux qui, depuis une heure, luttent avec un acharnement farouche contre la mort et qui se demandent si, après tant d’efforts, ils ne vont pas sombrer à l’entrée du port !

Le second, avec une force de catapulte, lance son lasso. Bien envoyé ! Il a pris son homme à plein tronc. Le marin dépose ses avirons, saisit le câble à pleines mains et, en charriant son doris, se laisse amener le long du bord. De la goélette, les hommes, à l’aide de leurs gaffes, débordent le doris pour l’empêcher de se briser contre la coque, tandis que l’autre marin passe les crocs aux extrémités du doris pour l’embarquement. Puis les ordres tombent en cascade :

Paré à virer ? Virez ! Mais vire donc ! Décolle ! Mais décolle donc. Les salauds ! ils vont tout casser. Tiens bon! Tiens bon ! Amène ! Amène doucement ! Attention ! Larguez tout ! … Et d’un ! La manœuvre se renouvelle 5 fois, 10 fois, 12 fois ! À cinq reprises, les hommes sont tombés à la mer !

Il fallut alors se livrer à un jeu effrayant. Du bord, les sauveteurs, à coups de gaffes, pèchent dans la baille avec une brutalité de chirurgien. Les crocs mordaient dans les vêtements et les chairs. La charité a parfois des nécessités cruelles pour le salut de la vie !

À deux reprises, la mer, au moment de l’ascension des doris, piocha deux hommes, les happa et les entraîna. Ils faisaient surface mais ils perdaient. Le mousse, perché dans les haubans, aperçut leur détresse, il appela Turc, le superbe terre-neuve du bord, son meilleur ami, et, lui montrant les hommes en perdition, il l’incita à se jeter à l’eau :

Tiens ! Tiens ! Turc !… Vas-y ! Vas-y ! Turc !… Amène ! Amène ! Turc !

Turc sauva les deux hommes !

Trois doris manquaient !… Tout l’équipage, anxieux, inspectait la mer d’un regard scrutateur !

Second ! s’écria un homme, là-bas, à deux cents mètres, un canard boiteux !

Deux hommes halaient sur les avirons avec rage et frénésie. Ils étalaient, mais ils ne charriaient plus…

Le second fit filer un doris à l’aide d’un filin. Les deux doris se rencontrèrent. Les deux hommes s’agrippèrent au doris sauveteur. Du bord, les hommes halèrent le convoi. Malheur !… Le filin cassa à 15 mètres de la goélette ! Les deux hommes reprirent leurs avirons et halèrent dessus avec la rage du désespoir… Ils gagnèrent le bord, mais, au moment où l’équipage s’apprêtait à les embarquer, une montagne énorme fonça sur la goélette : Sauve qui peut ! hurla le second. Les hommes s’agrippèrent où ils purent. Le doris fut soulevé violemment au-dessus de la goélette et, à la chute, se cassa en deux sur la lisse !… Les deux hommes disparurent…

Au bout d’une minute, le patron reparut à la surface. Une plaie béante au front, il saignait affreusement ; mais il nageait par la force de l’instinct de conservation. Commotionné, assommé, abruti, il prenait la direction opposée du bateau… D’un coup de gaffe, le second le hala vers lui ; deux hommes l’empoignèrent au collet et le jetèrent par-dessus bord.

Le matelot avait disparu… Tous le croyaient perdu ! Mais non… Il était resté accroché par ses cirés au tangon de bâbord ! Quand le roulis inclinait le navire à tribord, le malheureux émergeait et criait : au secours ! Quand le roulis inclinait le navire à bâbord, le malheureux plongeait et buvait à la tasse ! Il fut bientôt aperçu et halé à bord.

Deux doris manquaient…

Dans sa furie, l’équipage voulut se précipiter sur le capitaine ! Arrêté par l’autorité et le prestige du second, il hurla, pendant quelques minutes, son indignation au chef responsable du malheur :

C’est toi qui les a lavés ! Bandit ! Crapule ! Assassin ! Vampire ! Requin ! Tu as sur la conscience quatre noyés, trois veuves et huit orphelins !

Soudain, on vit accourir le mousse, les yeux hagards, déments. Il déclara au second qu’il venait de couper, d’un coup de hache, le câble de mouillage de la goélette, et qu’il lui accordait, à lui et à tout son équipage, quinze jours de permission pour aller à Saint-Pierre-et-Miquelon chercher un autre câble…

C’était la première campagne du petit mousse ! Le choc des horreurs dont il venait d’être témoin avait été trop violent… Il était devenu fou…

4 péris en mer, 3 veuves, 8 orphelins et… un fou ! ! ! Joli bilan de commandement pour Jean Le Roux !

Père Yvon Avec les bagnards de la mer. Éditions de Paris.

13 11 1918                     Création aux Bouffes Parisiens de l’opérette Phi Phi, sur une musique d’Henri Christiné, un livret d’Albert Willemetz et Fabien Sollar. De la légèreté, et encore de la légèreté : on en redemandera sans interruption jusqu’en novembre 1921, avec de nombreuses représentations en province.

19 11 1918                     Le général Hirschauer, Lorrain de Saint Avold est entré à Mulhouse deux jours plus tôt, le général Messimy à Colmar la veille ; et c’est au tour de Pétain d’entrer à Metz. Tu peux m’enterrer maintenant, écrit Maurice Barrès à son fils. Le lendemain, c’est Gouraud qui entre à Strasbourg ; le maréchal Foch y sera six jours plus tard pour un défilé solennel.

11 1918                       L’amiral Koltchak russe farouchement opposé aux Bolcheviques fonde à Omsk, bien à l’est de l’Oural, un gouvernement, se proclamant chef suprême de toute la Russie. Il marche vers l’Oural.

1 12 1918                      Proclamation du royaume SHS, – Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes – qui regroupe douze millions et demi de ces peuples. Alexandre, de la dynastie serbe des Karageorgevitch, en deviendra le roi en 1921.

5 12 1918                      Le Nationalrat d’Alsace-Lorraine proclame le rattachement du Reichsland à la France. Mais une décision politique votée par des députés est loin de pouvoir aplanir toutes les difficultés qui surgissent ; c’est Jules Jeanneney, ancien sous secrétaire d’État à la Guerre de Georges Clemenceau, qui centralisera l’action des commissaires de la République désignés à Strasbourg – Bas Rhin -, Colmar – Haut Rhin -, et Metz – Moselle -.

Une fois les premiers moments d’euphorie passés, l’installation de l’administration française n’ira pas cependant sans quelques heurts et beaucoup d’incompréhension de part et d’autre. Il ne suffit pas de quelques décrets pour effacer quarante huit ans d’occupation allemande. Les Français croyaient retrouver l’Alsace Lorraine de Hansi ou du Tour de la France par deux enfants. Exaltés par les Oberlé de René Bazin ou par le roman de Barrès Au service de l’Allemagne, ils s’attendent à accueillir une province martyre, figée dans le souvenir. Mais l’Alsace, plus encore que la Lorraine annexée, a évolué. Certes, elle conservait toujours à la veille de la guerre de fortes attaches sentimentales avec l’outre-Vosges (où d’ailleurs un grand nombre de ses enfants étaient établis), mais elle en avait aussi trouvé sa place dans le Reich. En 1911, le début d’autonomie qui lui avait été accordé avait satisfait beaucoup de monde.

La germanisation est bien réelle dans les provinces : l’école, l’université, l’administration et l’armée ont conjugué leurs efforts pour y parvenir. La langue française n’est plus parlée que chez les élites et les habitants des quelques zones rurales francophones, […] ainsi que par un dernier carré de militants à Metz. Depuis 1870, l’exil volontaire a privé la région des plus ardents fidèles de la France. Ajoutons à cela le traumatisme causé à des provinces en majorité catholiques, et très pratiquantes, par la rigueur de la république anticléricale. Pendant ce temps, l’Allemagne de Bismarck puis de Guillaume II dotait le Reichsland d’une législation du travail moderne, de retraites, d’assurances sociales et d’institutions décentralisées ; et la région goûtait à la prospérité économique.

[…] Ce qui rend difficile la réintégration pure et simple, c’est d’abord la question religieuse. L’Alsace et la Moselle [nouveau nom du département qu’était la Lorraine annexée], qui n’étaient plus françaises au moment du vote de la loi de séparation des Églises et de l’État en 1905, sont en effet encore soumises au Concordat de 1801, maintenu par l’Allemagne après 1871. L’Église catholique […] occupe une place très importante dans la vie sociale et politique. Or elle a joué un rôle de premier plan en faveur de l’idée française pendant les années d’annexion allemande. La partie est serrée, d’autant que protestants, Juifs, et même certains libéraux laïques se joignent aux cléricaux pour demander le maintien du statu quo.

La République est donc placée face à un dilemme : l’affrontement satisferait les radicaux et les socialistes, qui entendent appliquer l’intégralité des lois françaises aux territoires libérés ; mais composer avec la réalité du terrain permettrait de faire l’économie des scènes pénibles vécues en France en 1901-1906, et, au prix d’une entorse à la loi, de réintroduire plus sûrement la culture française. Par la loi d’octobre 1919 le gouvernement choisit la seconde solution et décide la mise en place d’un régime particulier qu’il veut croire transitoire[4].

Une autre question épineuse est celle de la langue : comment imposer, par exemple, à un instituteur alsacien de donner du jour au lendemain toutes ses leçons en français, langue qu’en général il maîtrise mal, au risque de le faire passer pour plus bête que certains de ses élèves ? La République prudente tolère donc dans un premier temps des enseignements en allemand.

[…] Reste qu’au-delà des discours l’accumulation des maladresses par certains fonctionnaires venus de la France de l’intérieur ou par des revenants (les descendants des Alsaciens Lorrains partis en France après 1871) est à l’origine du malaise alsacien, qui ne tarde pas à se faire jour. Les anecdotes fourmillent sur la morgue de fonctionnaires s’offusquant de l’ignorance de la langue française de leurs administrés, des noms de famille à consonance germanique ou de l’accent de la population, ou encore sur l’anticléricalisme militant de certains instituteurs.

Jean-Noël Grandhomme Mensuel L’Histoire. Novembre 2008

8 12 1918                    Les élections pour l’Assemblée nationale des 16 et 30 novembre ont amené une écrasante majorité favorable au gouvernement : c’est la Chambre bleu horizon. Les larmes de Clemenceau s’adressent aux 24 députés alsaciens et lorrains.

10 12 1918                       Fritz Haber reçoit le prix Nobel de chimie pour ses travaux sur la synthèse de l’ammoniac. Dès 1908, il avait découvert comment remplacer le salpêtre, indispensable à la fabrication de la poudre à canon, mais dépendant d’importations du Chili ou d’Inde car il n’y avait pas de gisement en Allemagne, par l’azote prélevé dans l’atmosphère. En 1915, il avait prouvé l’efficacité de ses connaissances avec le gaz de chlore qui avait tué cinq mille soldats alliés le 22 avril 1915 à Ypres : ces messieurs de l’Académie royale de Suède ne lui en ont pas voulu pour autant : après tout Nobel est bien l’inventeur de la dynamite !

14 12 1918                    Les Parisiens réservent un accueil triomphal au président des États-Unis, Woodrow Wilson.

16 12 1918                   Le général Janin et les forces de la Mission Française arrivent à Omsk, 800 km. à l’est de l’Oural. Mais son titre de commandant en chef des forces alliées en Russie restera lettre morte : il va vite se heurter à l’opposition du général anglais nommé à la tête de la Mission britannique et à l’amiral Koltchak, à la tête des Russes Blancs. Les Tchèques, qu’il est censé embarquer pour l’Europe tiennent le transsibérien, les gares et commencent à être infiltrés par les Bolcheviks.

27 12 1918                   On se bat aussi à l’ouest de la Russie : les Makhnovistes attaquent l’arsenal d’Ekaterinoslav. Ils finiront par voir leurs anciens alliés bolcheviques se retourner contre eux et les défaire en 1920. Blessé à plusieurs reprises, Nestor Makhno s’exilera et terminera sa vie à Paris, ouvrier chez Renault à Boulogne Billancourt.

Makhno était un véritable anarchiste, il galopait sur des chevaux qui tiraient de petits attelages, les tachanki, tout en brandissant un drapeau noir. Son idéologie était bien claire mais ses hommes, eux, pillaient, violaient, assassinaient en traversant les petits bourgs de paysans juifs.

Jacobo Glantz

1918                             Émotion à la Principauté de Monaco, mais aussi au Quai d’Orsay : le prince Louis, né en 1870, fils d’Albert, le grand océanographe, n’a pas d’héritier, et dans ce cas, le trône passera au plus proche parent, le prince d’Urach, un Allemand : impensable pour la France ! Louis vivait dans un château du nord de la France, d’où il gérera à partir de son avènement en 1922, les affaires de son État de moins de deux km² et de vingt quatre mille habitants. Mais auparavant il avait fait son service militaire dans l’armée française en Algérie où, de son union avec Marie Juliette Louvet, née à Pierreval, en Seine Maritime, il avait eu une enfant naturelle, Charlotte, née le 30 septembre 1898 à Constantine, qui sera infirmière pendant la guerre ; pressé par le Quai d’Orsay, il va la reconnaître en 1919 ; elle va devenir princesse en épousant en 1920 un prince de Polignac, à qui l’on dira : désormais, tu ne t’appelleras plus Polignac, mais Grimaldi ; ils auront deux enfants, Antoinette et Rainier, en 1923. Louis se mariera sur le tard, trois ans avant sa mort avec une femme de trente ans sa cadette, Ghislaine Dommanget. Ouf, à grand renforts de trucages en tous genres, la continuité dynastique est assurée !

Les premiers réfrigérateurs se nomment Kelvinator et Frigidaire.

3 01 1919                         Chaïm Weizmann, un des leaders du mouvement sioniste et Fayçal, le prince hachémite d’Arabie dont Lawrence d’Arabie avait été le conseiller, sont arrivés à Paris pour la conférence de Versailles avec un peu d’avance ; ils se voient et signent un document vantant les liens du sang et les rapports historiques entre leurs deux peuples, stipulant que, si le grand royaume indépendant souhaité par les Arabes venait à se créer, il encouragerait l’établissement des Juifs en Palestine.

6 au 13 01 1919         La répression qu’ont subi les marins de Kiel donne du poids à la Ligue spartakiste qui appelle les ouvriers de Berlin à la grève, ils sont 500 000 à cesser le travail pendant une semaine. Ils vont être brutalement réprimés ; 32 communistes dont leurs meneurs  Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg seront capturés par les Freikorps et assassinés le 15 janvier. Rosa sera inhumée dans un cercueil … vide le 25 janvier. Son corps sera repêché le 31 mai et elle sera à nouveau inhumée le 13 juin, suivie d’une foule considérable. Née Rozalia Luksemburg au sein d’une famille juive, elle avait été plâtrée pour conjurer une tuberculose osseuse, épreuve qui l’avait fait boiter, ce qu’elle était parvenue à dissimuler.

18 01 1919                  Ouverture de la Conférence de la paix, à Versailles, dite encore Conférence de Paris. Elle se terminera fin août 1920, coiffant les traités de Versailles, le 28 juin 1919, Saint Germain en Laye [Autriche] le 10 septembre 1919, Neuilly [Bulgarie] le 27 novembre 1919, Trianon [Hongrie] le 4 juin 1920, Sèvres [Turquie] le 10 août 1920, qui sera remplacé par le Traité de Lausanne du 24 juillet 1923, Rapallo [Allemagne URSS] le 16 avril 1922.

Lors de cette conférence de la paix, les vingt-sept pays ont accepté de déléguer leurs pouvoirs à un Conseil des dix, qui ne sert pas à  grand-chose. Dans les faits, toutes les décisions importantes sont prises par les quatre grands, les chefs des puissances victorieuses. Le Français Clémenceau, le Britannique Lloyd George, l’Américain Wilson et l’Italien Orlando. Leurs désaccords sautent vite aux yeux.

L’Italie a accepté d’entrer dans le conflit en échange de promesses de territoires dans les Alpes, de l’Istrie, de la côte dalmate ou encore des terres qu’elle appelle irrédentes, comme la ville de Fiume. Mais Wilson refuse la majorité de ces demandes au nom du principe des nationalités : la plupart de ces territoires sont peuplés de Slaves, qui doivent donc être rattachés à la fédération des Serbes, des Croates et des Slovènes. Avant même la fin de la conférence, Orlando, furieux, claque la porte, et les nationalistes italiens exploitent le thème de la victoire mutilée de leur pays.

Pour l’essentiel, il incombe à trois hommes de remettre le monde d’aplomb et de garantir la paix. Celui qu’ils conçoivent est boiteux à la naissance.

François Reynaert          La Grande Histoire du Monde   Fayard 2016

8 02 1919                   Ouverture de la première ligne aérienne commerciale française : Lucien Bossoutrot, sur un Farman-Goliath, transporte onze passagers entre Toussus-le-Noble et Croydon, en Angleterre, trois jours après le premier vol commercial réalisé en Allemagne.

2 03 1919                    Dans l’ancien palais de justice du Kremlin, ouverture du congrès qui aboutit à la Troisième Internationale : pour la différencier de la deuxième, Lénine et Trotski décident de la nommer Internationale communiste, alias Komintern. C’est un triomphe pour les deux dirigeants.

Trotsky avait fière allure avec son pardessus en cuir, ses guêtres, sa culotte de cheval et son chapeau en fourrure portant l’insigne de l’Armée rouge ; mais pour ceux qui l’avaient connu comme l’un des plus grands antimilitaristes d’Europe, le spectacle était bien étrange.

[…] La conférence du Kremlin se termina par les chants et la photo habituelle. S’apercevant que Trotski venait de quitter la tribune après son allocution, le photographe, qui avait tout juste installé son appareil, protesta énergiquement. Quelqu’un cria à la dictature du photographe et ce fut au milieu d’un éclat de rire général que Trotski retourna à la tribune pour s’y tenir debout en silence, pendant que le photographe, nullement décontenancé, prenait deux photos.

Arthur Ransome, journaliste britannique.

A la conférence qui prépare cette III° Internationale, en  1919, ne viennent que 35  organisations représentant essentiellement Russes, Lettons ou Ukrainiens. Elu président, Zinoviev y voit pourtant le signe avant-coureur de la République soviétique internationale. Il devrait déchanter

La deuxième réunion de cette IIIe Internationale (Komintern), en juillet 1920, se réunit, elle, dans une atmosphère d’apothéose, à un moment où l’Armée rouge de Trotski menace jusqu’à Varsovie. Les images cinématographiques montrent les visages rayonnants des délégués du monde -occidental : les Français Marcel Cachin et Louis-Oscar Frossard, l’Allemand Paul Levi, l’Italien -Giacinto Serrati, etc. A la tribune, Lénine et Zinoviev indiquent les 21 conditions qu’ils mettent à l’adhésion au Komintern : elles entraîneront une scission des partis socialistes en France, en Italie ou en Allemagne.

Ainsi, au moment où l’on croit la révolution imminente ailleurs qu’en Russie, l’Internationale communiste devient un appareil dépendant des dirigeants soviétiques. Si on suit la doctrine de Lénine, résumée dans L’Etat et la Révolution (1917), le socialisme doit instaurer le contrôle ouvrier de la production et l’autogestion, supprimer police, armée et Etat. Magnifique programme qui a enflammé les révolutionnaires du monde entier.

Dans la pratique, cela s’est traduit par la création de la Tcheka (décembre  1917), de l’Armée rouge (mars  1918), la nationalisation des entreprises (1918), par le retour nécessaire de l’obéissance à une volonté unique dans l’Etat, celle du parti (décret de 1919).

Mais le pays a faim, a froid, en a assez du travail forcé, de la terreur ; la Russie est devenue un cimetière, dans les campagnes surtout, où les révoltes sont incessantes. Dans les villes, les malheureux se pressent pour demander du pain et des médicaments, car le typhus a frappé. A Petrograd, 64  % des usines ont dû fermer faute de combustible.

Double réalité d’un pays qui souffre, tout en rejetant l’idée de restaurer le passé, mais qui, à l’extérieur, prend les traits d’une société qui annonce au genre humain un avenir nouveau.

Résumé de Marc Ferro                           Le Monde Juillet 2017

21 03 1919                       À l’initiative de Benito Mussolini, quelques dizaines de personnes se réunissent à Milan pour créer une organisation qui perpétuera l’inspiration révolutionnaire et patriotique de l’interventionnisme de gauche : le Fascio milanese di combattimento – Faisceau milanais de combat, plus brièvement parti fasciste, qui ne va connaître qu’une bien modeste audience pendant plus d’un an.

Le terme fascio est à lui seul tout un programme. Il évoque à la fois l’unité de la Nation, l’autorité nécessaire à son épanouissement (le faisceau des licteurs dans la Rome antique), la solidarité des membres du corps social, ainsi qu’une tradition révolutionnaire et spontanéiste qui va des faisceaux de travailleurs siciliens de 1893-1894 aux faisceaux d’action révolutionnaires des interventionnistes de gauche.

Pierre Milza       Histoire de l’Italie                         Arthème Fayard 2005

28 03 1919                  À la conférence de la paix, Wilson – 63 ans – et Clemenceau – 78 ans – s’affrontent. Wilson a exigé une version en anglais du traité : pour la première fois, le français cesse d’être la langue de la diplomatie. Sitôt arrivé, Clemenceau  maugréait : Quatorze points ? alors que Dieu lui-même s’est contenté de dix points. Cet homme serait-il au-dessus de Dieu ?

Wilson J’ai une si haute idée de l’esprit de la nation française que je crois qu’elle acceptera toujours un principe fondé sur la justice et appliqué avec égalité. L’annexion à la France de ces régions [la Sarre et Landau] n’a pas de base historique suffisante. Une partie des ces territoires n’a été française que pendant vingt-deux ans ; le reste a été séparé de la France pendant plus de cent ans.

La carte de l’Europe est couverte, je sais, d’injustices anciennes que l’on ne peut pas toutes réparer.

Ce qui est juste, c’est d’assurer à la France la compensation qui lui est due pour la perte de ses mines de houille, et de donner à l’ensemble de la région de la Sarre les garanties dont elle a besoin pour l’usage de son propre charbon. Si nous faisons cela, nous ferons tout ce que l’on peut nous demander raisonnablement

Clemenceau Je prends acte des paroles et des excellentes intentions du président Wilson. Il élimine le sentiment et le souvenir : c’est là que j’ai une réserve à faire sur ce qui vient d’être dit. Le président des États-Unis méconnaît le fond de la nature humaine. Le fait de la guerre ne peut être oublié. L’Amérique n’a pas vu cette guerre de près pendant les trois premières années ; nous, pendant ce temps, nous avons perdu un million et demi d’hommes. Nous n’avons plus de main d’œuvre. […] nos épreuves ont crée dans ce pays un sentiment profond des réparations qui nous sont dues ; il ne s’agit pas seulement de réparations matérielles : le besoin de réparations morales n’est pas moins grand. […]

Vous cherchez à faire justice aux Allemands. Ne croyez pas qu’ils nous pardonneront jamais ; ils ne chercheront que l’occasion d’une revanche ; rien ne détruira la rage de ceux qui ont voulu établir sur le monde leur domination et qui se sont crus si près de réussir.

29 03 1919                  Raoul Villain, l’assassin de Jaurès est gracié. Il va se cacher à Ibiza, jusqu’à ce que les républicains espagnols le trouvent en 1937, et lui tranchent la gorge.

Fin mars 1919             Joseph Kessel arrive à Vladivostok. La traversée des États-Unis a parfois frisé l’hystérie : dans les petites villes où ne sont pas prévus des arrêts, les gens se couchaient en travers des rails pour arrêter le train et fêter les soldats.

Dès l’arrivée [à San Francisco] à la descente du train, une foule en liesse nous a assiégés. Journalistes, photographes, opérateurs de cinéma étaient au premier rang. Puis des femmes, des femmes. En blouse de la Croix Rouge, en tailleur, en manteau, vieilles, jeunes, vendeuses, serveuses, millionnaires, toutes criant riant, riant, tendant vers nous des fleurs, des billets de rendez-vous, des cigarettes, des lèvres. À ne pas croire… En toute conscience, je n’exagère pas.

Nous étions logés dans le même hôtel, le plus luxueux de la ville : le San Francis. Quand on commandait un verre au bar, le barman refusait l’argent. Pour les chambres, elles étaient offertes par la direction. Et même dans la rue, quand on prenait un taxi, c’était pareil, impossible de payer. Tout nous était donné. Nous allions de réception en réception, de gala en gala, et de boîte en boîte et, partout où nous entrions, tout le monde se levait, hommes et femmes. Et l’orchestre entamait La Marseillaise puis La Madelon.

L’arrivée à Vladivostok, c’est autre chose :

Après le fourmillement, le tumulte, les édifices grandioses du port de New York, la baie sublime de San Francisco, sa Golden Bay, après les plages d’Honolulu et la magie de la Mer Intérieure, après tant de soleil, de vie intense et de beauté, qu’avions-nous sous les yeux ? Une lumière lugubre ; un port gelé ; des bateaux pris dans la glace ; sur les quais, des coolies chinois en guenilles semblaient des larves humaines. Tout – le ciel, la glace, les maisons, les gens -, tout était gris, triste, sale.

Enfin, déployés en grand arc de cercle, fantômes d’acier noir dans la brume, leurs tourelles braquées sur la ville, des cuirassés japonais. Oui, japonais. Dans cette guerre-là, ils étaient nos alliés. Pourquoi ? Contre qui ? J’avoue que je ne m’en souviens pas, si je l’ai jamais su. En tout cas, leurs bâtiments de guerre étaient là, monstres noirs assis dans la glace, gardiens d’un continent livide

[…] Ainsi, aux Japonais le port indispensable, unique, sur une mer accessible toute l’année par brise-glace. Aux Tchèques, le rail, l’artère nourricière, vitale. Japonais et Tchèques, deux forces supérieurement organisées, sûres, efficaces.

Mais pour le reste : désordre, incohérence, pagaille, bordel. C’étaient les propres termes des officiers qui nous renseignaient. Ils étaient écœurés. Cette expédition contre nature, rameutée des quatre coins du monde, pour affronter un ennemi fantôme et qui maintenant avait mis bas les armes, était un incroyable magma. On aurait pu croire à certains traits qu’elle était l’œuvre d’un fou.

Le corps de troupes anglais comptait un bataillon venu des Indes et celui des Français des éléments du Tonkin. En Sibérie, en plein hiver ! Parce que c’était plus près, sans doute.

Et puis il y avait tous les déserteurs et prisonniers de guerre des armées austro-hongroises constitués en détachements indépendants, nationalité par nationalité, et qui relevaient d’un état-major spécial – c’est-à-dire de personne.

– Vous avez vu en venant ici les patrouilles ? disaient nos informateurs. Elles ont bonne mine, non ? Eh bien, elles représentent douze pays différents – un soldat par pays. Oui, douze. Comptez avec nous : États-Unis, France, Angleterre, Canada, Nouvelle-Zélande, Australie, Tchécoslovaquie, Hongrie, Roumanie, Serbie, Japon. Et, enfin, Russie.

– Mais quelle Russie ? avons-nous demandé.

Là, c’était véritablement un cauchemar.

Au sommet de la hiérarchie, dans Omsk, la grande ville sibérienne, siégeait l’amiral Koltchak. Il était entouré de tous les attributs extérieurs du pouvoir : il avait un Premier ministre, un gouvernement, un grand état-major, un arroi démesuré de hauts généraux, de hauts dignitaires, de hauts patriarches de la vieille et sainte Russie. Proclamé régent de l’Empire, Koltchak avait fait serment d’anéantir les Rouges et de rétablir sur le trône l’héritier des tsars.

Mais, dans l’Empire, la Russie d’Europe, celle qui possédait les vraies ressources, en population, en industrie, en hommes d’élite, les Soviets en étaient les maîtres. Et à travers la Sibérie, immense à coup sûr, mais terriblement sous-peuplée et à demi sauvage, Koltchak pouvait seulement compter sur quelques régiments démoralisés de l’armée régulière et quelques bataillons d’officiers blancs qui servaient comme simples soldats.

[…] Et tout le monde, pour le ravitaillement, dépendait du Transsibérien – c’est-à-dire des Tchèques-, et du port de Vladivostok – c’est-à-dire des Japonais -.

Et les partisans rouges menaient une guérilla incessante, acharnée.

Et Semenov, l’ataman, le maître de Tchita… Semenov, simple sous-officier aux cosaques de l’Amour. Parti, il n’y avait pas deux ans, avec sept hommes, pas un de plus, disait-on, faire la chasse aux partisans rouges. Pris toutes les armes qu’il trouvait en route. Rameuté les étudiants en rupture d’université, les forçats en rupture de bagne, les soldats déserteurs, les chercheurs d’or dégoûtés de leurs mines, les trappeurs fatigués de leurs pièges, les vagabonds sans feu ni lieu, ni loi, qui rodaient à travers les taïgas et les toundras infinies. Formé pour le pillage, l’alcool, les filles et le sang, d’abord une sotnia, puis une bande, enfin une armée. Proclamé ataman. Installé à Tchita. Seigneur de la guerre civile.

[…] Oleg, son sbire à Vladivostok, invite Kessel chez lui, en l’occurrence, un train :

Car ce n’était qu’un train. Blindé sans doute. Mais rien qu’un train. Et malgré moi, j’ai pensé à l’autre, celui des tieplouchki [les morts du typhus, regroupés dans un autre train]. Tous mes muscles se sont crispés quand j’ai gravi derrière mon guide les marches qui menaient à l’un des wagons.

Alors, alors, la tête, véritablement, m’a tourné. Un vertige. Un vrai vertige. J’ai du fermer les jeux pour retrouver un semblant d’équilibre, de raison. Car le contraste entre ce que j’avais vu quelques heures plus tôt et ce qui se passait ici, avait de quoi rendre fou.

Déjà, en eux-mêmes, les trains du Transsibérien étaient d’une espèce particulière. L’écart entre les rails qui dépassait de beaucoup celui des autres pays faisait les compartiments plus spacieux qu’ailleurs et, pour répondre aux exigences des voyages faits dans un climat terrible, sur une distance et d’une durée sans pareilles, on les avait équipées avec un soin, un confort, comme l’on en trouvait nulle part. Mais cela n’était rien.

Je sortais du froid de la nuit, du labyrinthe gelé des rails sur la terre des hommes perdus et je me trouvais d’un seul coup à bord d’une vaisseau pirate chargé de ses trésors. Je n’invente point. C’était comme ça.

Wagons-salons, wagons pour les repas privés, wagons munis de lits comme des cabines de luxe et qui servaient autrefois aux princes, aux barines, au hauts dignitaires de la Sainte Russie, les hors la loi de Semenov en avaient fait leur gîte, leur antre. Et de quel faste dément ne les avaient-ils pas habillés ?

Tapis de Perse, brocarts de Chine, soieries de Boukhara et de Samarkand, dépouille des ours et des tigres de la taïga, icônes superbes, armes précieuses, tous ça, accroché, jeté pêle-mêle, en vrac, au hasard. Prises de guerre, rapines, pillages de grandes villes florissantes, sac des demeures opulentes, des entrepôts de marchands millionnaires, des trains surpris en gare ou saisis en route.

Et au milieu des trophées somptueux, les officiers cosaques avec leurs trognes, gueules, mufles sauvages, leurs énormes bonnets de martre, castor, vison ou zibeline, leurs longues et noires tuniques serrées à la taille, bardées sur la poitrine de cartouchières étincelantes et portant à la ceinture des poignard damasquinés.

Joseph Kessel

Muni d’un bon matelas d’argent liquide, il doit négocier avec les États-Majors officiels, mais aussi avec les seigneurs de guerre la constitution de trains de ravitaillement pour les troupes françaises du général Janin stationné à Omsk, le tout se déroulant dans l’unique lieu fréquentable, la boite de nuit l’Aquarium. Le général Janin a écrit Ma mission en Sibérie 1918-1920, Payot, Paris, 1933, où il doit sans doute dire quel fut le résultat de ces négociations arrosées. Pour Kessel, ce sera Nuits de Sibérie, 1928, Les Temps sauvages,1978, Le train du bout du monde nouvelle publiée dans Tous n’étaient pas des anges, 1963.

[…]            Il y a ici, en Sibérie, huit cent mille prisonniers de guerre autrichiens et allemands qui ont été libérés depuis la signature du traité de paix. Nous devons les empêcher de regagner les champs de bataille européens. Enfin, nous soupçonnons les Allemands de convoiter les champs pétroliers de Bakou, dans le sud de la Russie. Nous devons les empêcher de s’en emparer.

Vladivostok grouillait de réfugiés qui avaient fui le bolchevisme. La plupart avaient emporté beaucoup d’argent. Ils le dépensaient comme s’il ne devait plus y avoir de lendemain, ce qui était dans doute le cas pour beaucoup d’entre eux. Du coup les magasins étaient bondés et les rues envahies de charrettes bourrées de marchandises. En raison de la pénurie qui régnait en Russie, la plupart des produits à vendre avaient été importés illégalement de Chine ou volées à l’armée.

[…]            En venant du port, près des voies de garage du chemin de fer, il y a un important dépôt qui, sur cinq hectares, contient 600 000 tonnes de munitions et de matériel militaire livrés ici par la Grande Bretagne et les États-Unis quand les Russes étaient nos alliés. Maintenant que les Bolcheviks ont conclu la paix avec l’Allemagne, nous ne voulons pas que les armes que nos concitoyens ont payées tombent en leurs mains.

Ken Follett La chute des géants. Octobre 1918   Robert Laffont 2010

13 04 1919                       En Inde, les lois Rowlatt ont aggravé l’arbitraire judiciaire et de nombreux Indiens se sont mobilisés, particulièrement au Penjab. À Amritsar, la capitale des Sikhs, quelques milliers de personnes se sont rassemblées dans le jardin clos Jallianwala Bagh pour la fête religieuse de Baisakhi. Le brigadier général anglais Reginald Dyer perd son sang-froid face à une manifestation d’Indiens : il ordonne le tir sans sommations à ses gurkas – soldats originaires de l’actuel Népal – : elle fait 379 morts, 1137 blessés. La tuerie suscitera évidemment un grand émoi en Inde et dans les diasporas du sous-continent et des divisions dans les plus hautes instances de l’empire. Rudyard Kipling [né à Bombay où il passa ses six premières années] parlera de Reginald Dyer comme du sauveur de l’Inde !

16 04 1919                  Mutinerie d’une partie de la Flotte française de la Mer Noire, mouillée à Odessa depuis décembre 1918. Le meneur, André Marty, deviendra député, membre influent du Parti communiste.

23 04 1919                   Clemenceau ramène la durée quotidienne du travail à 8 heures, soit 48 heures hebdomadaires : les grèves des couturières parisiennes en mai et septembre 1917, n’y sont pas étrangères. Les maladies professionnelles – saturnisme, du au plomb, hydrargisme, du au mercure -, sont reconnues, prises en charge par les seuls employeurs. Mais la plus mortelle, la silicose, due au charbon, n’en fera pas partie.

28 04 1919                   Les statuts de la SDN, Société des Nations, ancêtre de l’ONU, sont fixés : les états fondateurs sont au nombre de trente deux.

Pour ses promoteurs, et tout particulièrement Wilson, la Société des Nations représente une avancée significative vers la sécurité collective, le désarmement, la coopération internationale, le règlement des conflits par l’arbitrage.

Elle comporte trois organes : une Assemblée générale qui se réunit annuellement à Genève, où est fixé son siège, un Conseil de neuf membres chargé entre deux Assemblées de régler les problèmes, avec cinq membres permanents, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon, États-Unis remplacés par la Chine, un Secrétariat général qui instruit les dossiers et organise l’exécution des décisions. Les vaincus s’en trouvent momentanément exclus, l’As­semblée générale étant compétente pour accepter de nouveaux membres ou au contraire procéder à des exclusions. Les traités lui confient par ailleurs le suivi des villes libres, des plébiscites envisagés, la répartition des mandats sur les anciennes possessions allemandes et turques.

Si sa création suscite de grands espoirs, elle sera en permanence handicapée par l’absence des Grands (URSS jusqu’en 1934, et surtout États-Unis). Si l’adhésion de l’Allemagne, en 1926, constitue un point fort, le retrait du Japon (voir Le Lotus Bleu de Hergé. La délégation japonaise avait proposé un amendement sur l’égalité raciale, qui avait été rejeté. Pour les Japonais, c’était moins une pétition de principe universel qu’une autorisation d’émigrer, et de coloniser à égalité. Ce refus va être perçu comme une insulte raciste et fera basculer beaucoup de Japonais du coté de l’expansionnisme japonais anti occidental.) lui cause un tort considérable, renforçant les doutes des diplomates sur sa réelle capacité à arbitrer des conflits graves : sanctions purement morales ou actions plus musclées.

Yves Carsalade Les grandes étapes de l’histoire économique. Les éditions de l’Ecole polytechnique. 2009

Les sarcasmes de la plupart des grandes puissances pourront faire croire que l’entreprise avait été vouée à l’échec dès sa naissance ; pour justifiés qu’ils aient été, il faut néanmoins rendre justice à la SDN de ses interventions bénéfiques dans cet entre-deux guerres :

La Société des nations n’a pas été aussi inefficace qu’on veut bien le dire. Dans les années 1920, elle a réglé un conflit entre la Finlande et la Suède, un autre entre la Turquie et l’Irak. Elle a empêché la Grèce et la Yougoslavie d’envahir l’Albanie et convaincu les Grecs de se retirer de la Bulgarie. Elle a également envoyé un contingent pour maintenir la paix entre la Colombie et le Pérou.

Ken Follett L’Hiver du Monde     Robert Laffont 2012

En Turquie, début des procès des dirigeants du CUP et des responsables régionaux du génocide arménien : sur les 24 dirigeants du CUP, 12 seront transférés à la demande des Anglais sous l’autorité d’un tribunal international, projet qui n’aboutira pas. Quatre seront condamnés à mort par contumace, les autres seront soit acquittés soit condamnés à des peines de prison. Sur les 36 accusés responsables régionaux, 11 seront physiquement présents dans le prétoire, un seul sera condamné à 10 ans d’emprisonnement. Plusieurs procès se tiendront aussi dans les régions qui aboutiront à quelques condamnations à mort par contumace et quelques autres, effectives, pour des seconds couteaux. Ces procès prendront fin le 8 janvier 1920.

04 1919                       Pierre Benoit publie à 33 ans L’Atlantide. Succès phénoménal très vite couronné par le grand prix du roman de l’Académie Française. Pour le prix modique d’un livre, les Français pouvaient oublier pendant quelques heures le cauchemar de la guerre et vivre dans le fantastique au cœur du Sahara.

4 05 1919                         À Pékin, plus de 3 000 étudiants font germer les graines de la révolution, aux cris de  :

  • Luttons pour notre souveraineté à l’étranger, débarrassons-nous des traîtres qui sont chez nous.
  • À bas les 21 demandes. Ces 21 demandes sont celles que le Japon avait présenté à la Chine le 21 janvier 1915 : la Chine serait alors devenue ni plus ni moins qu’un protectorat japonais. Le conseil chinois les avait considérablement réduites, si bien qu’elles avaient été finalement acceptées par la Chine de Yuan Shikaï le 25 mai 1915
  • Refusons de signer le traité de paix.

Chen Duxiu, qui va fonder un an plus tard le parti communiste chinois, est au cœur de l’affaire. C’est une dénonciation du sort fait à la Chine au profit du Japon dans le traité de Versailles – essentiellement le maintien des droits du Japon sur le Shandong [droits de l’Allemagne qui les cède au Japon] en Mandchourie du sud  – .

7 05 1919                    L’armée polonaise entre à Kiev, capitale de l’Ukraine :

La paix de Brest-Litovsk avait conduit à la formation de plusieurs États dans les territoires de l’ancien empire russe. Après la retraite de l’armée allemande sur le front est, la Pologne, la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie, progressivement stabilisées, formèrent des États indépendants. Vers la fin de l’année 1918, la Russie, l’Ukraine et la Biélorussie constituèrent des républiques soviétiques. Officiellement, il s’agissait d’États souverains, mais en réalité Moscou exerçait un contrôle suprême. Partout, les revendications territoriales s’accompagnaient d’explosions de violences. La question principale concernait la définition de la frontière occidentale de la Sovdépie, ainsi que les étrangers nommaient les pays sous contrôle communiste. Varsovie vivait dans la peur constante de ce que feraient la Russie une fois l’Armée rouge libérée de la guerre civile.

Les autorités polonaises elles-mêmes regardaient au-delà des territoires qu’elles contrôlaient : en avril 1919, leur armée chassa les Rouges de Vilnius, capitale de la République soviétique lituano-bielorusse ; Josef Pilsudski,  commandant en chef de l’armée polonaise, organisa une campagne militaire pour renverser le gouvernement soviétique de Kiev et établir une union fédérale de la Pologne et de l’Ukraine. Dans un lointain passé, les Polonais avaient contrôlé les provinces de l’Ukraine, et une minorité ukrainienne importante occupait encore le sud-est de l’État polonais d’alors. Pilsudski avait calculé que l’acquisition de l’Ukraine, région agricole et industrielle prospère avant 1914, constituerait un avant-poste défensif qui protégerait Varsovie d’une éventuelle invasion soviétique. En outre, la Russie se trouverait de nouveau amputée d’un territoire, d’une population et de ressources économiques à l’ouest, comme le stipulaient les termes du traité de Brest-Litovsk. Ni l’opinion populaire ukrainienne ni le cabinet polonais ne furent consultés. Pilsudski comptait les mettre devant le fait accompli. En quelques jours, il avait atteint le centre de l’Ukraine. Le 7 mai, ses troupes entrèrent dans Kiev. Leur progression fut si rapide qu’ils capturèrent même des soldats soviétiques aux arrêts de bus.

Robert Service          Trotski            Perrin 2009

15 05 1919                   Les Grecs occupent Smyrne – l’actuel Izmir, en Turquie -. Le même jour, Moustafa Kemal un vétéran de la guerre de Tripolitaine et de la lutte de 14-18, est nommé inspecteur d’armée.

20 05 1919                  Par 344 voix contre 97, les députés se prononcent en faveur du droit de vote pour les femmes : mais les sénateurs ne suivent pas.

1 06 1919                    À Valence pour fêter Jeanne d’Arc, on fait entrer à peu près 4 000 personnes dans une salle de spectacle acquise par l’évêché pour y passer des courts métrages sur l’héroïne nationale : quelques bandes de film brûlent dans la cabine du projectionniste et c’est la panique : on comptera 131cent trente et un morts, dont la moitié d’enfants.

14 06 1919                    Les anglais John Willam Alcock et Arthur Whitton Brown effectuent avec un bombardier Vickers Vimy V/150 la première traversée de l’Atlantique nord d’ouest : Saint John’s à Terre Neuve, en est : Clifden en Irlande, en 16h12’.

21 06 1919                   La flotte allemande commandée par l’amiral von Reuter est consignée depuis l’armistice à Scapa Flow, vaste rade dans les Orcades, au nord de l’Écosse dont l’Angleterre a fait sa principale base navale. L’amiral met à profit une sortie de l’escadre anglaise pour saborder la sienne.

28 06 1919                 Traité de Versailles : outre les clauses de l’armistice qui sont confirmées, l’armée française occupe la Rhénanie pendant quinze ans. La Sarre passe pendant 15 ans sous l’administration de la SDN, les houillères étant sous contrôle de la France ; l’Alsace et la Lorraine reviennent à la France, sans plébiscite [le gouvernement français craint que la population ne préfère rester allemande]. Le tracé des frontières du nouvel État polonais exproprie trois millions d’Allemands et son territoire comprend désormais les gisements houillers de Silésie. L’Allemagne perd toutes ses colonies. Les réparations sont fixées à 20 milliards de marks or, soit 165 milliards de francs dont 52 % (85,8 milliards) doivent aller à la France.

L’article 231 impute à l’Allemagne la responsabilité pleine et entière de la guerre :

Les gouvernements alliés et associés déclarent, et l’Allemagne reconnaît, que l’Allemagne et ses alliés sont responsables, pour les avoir causés, de toutes les pertes et de tous les dommages subis par les gouvernements alliés et associés et leurs nationaux en conséquence de la guerre, qui leur a été imposée par l’agression de l’Allemagne et de ses alliés.

Pour faire bref, on est en droit de dire que l’esprit de vengeance l’emportait, et de beaucoup, sur l’esprit de paix.

Par l’article 435, il sonne aussi le glas de la zone neutre et de la zone franche en Savoie :

Les Hautes-Parties contractantes, tout en reconnaissant les garanties stipulées en faveur de la Suisse pour les traités de 1815 (…) constatent cependant que les stipulations de ces traités (…) relatifs à la zone neutralisée de la Savoie (…) ne correspondent plus aux circonstances actuelles. En conséquence, les Hautes-Parties contractantes prennent acte de l’accord intervenu entre le gouvernement français et le gouvernement suisse pour l’abrogation des stipulations relatives à cette zone qui sont et demeurent abrogées. Les Hautes Parties contractantes reconnaissent de même que les stipulations des traités de 1815 et des autres actes complémentaires relatifs aux zones franches de la Haute Savoie et du Pays de Gex ne correspondent plus aux circonstances actuelles et qu’il appartient à la France et à la Suisse de régler entre elles d’un commun accord, le régime de ces territoires, dans les conditions jugées opportunes par les 2 pays.

Si la neutralité de la Suisse était la première des demandes fédérales, la suppression des zones neutres et franches, de toutes les zones, était la première des demandes françaises (…) maintien et garantie de la neutralité suisse contre neutralisation et franchises douanières ; donnant, donnant.

Victor Bérard. Genève et les Traités. Paris 1930.

Selon Lloyd George, il n’y avait rien à reprocher à cette paix parce qu’elle était bonne au point de vue de la justice, et, par conséquent, aussi raisonnable que juste. D’autres traités avaient été des traités politiques. Celui-là était un traité moral.

[…] Une paix trop douce pour ce qu’elle a de dur… le traité enlève tout à l’Allemagne, sauf le principal, sauf la puissance politique, génératrice de toutes les autres… Il croit supprimer les moyens de nuire que l’Allemagne possédait en 1914. Il lui accorde le premier de ces moyens, celui qui doit lui permettre de reconstituer les autres, l’État, un État central, qui dispose des ressources et des forces de 60 millions d’êtres humains et qui sera au service de leurs passions….

[…] Il n’est pas douteux que, dès la première heure, M. Lloyd George et M. Wilson avaient été en garde. Ils ne voulaient pas d’une dissociation de l’Allemagne. Ils n’en voulaient pas pour des raisons philosophiques et politiques. À ces raisons, les négociateurs français n’en opposaient pas parce qu’ils n’en avaient pas. Ils n’en avaient pas parce que leur philosophie était, au fond, la même que celle de leurs interlocuteurs anglo-saxons : le droit des nationalités d’abord, et la nationalité allemande devait avoir les mêmes droits qu’une autre ; l’évolution, et comme l’évolution interdit que l’on revienne en arrière, cinquante ans devaient avoir rendu l’unité allemande indestructible. En partant de là, on fit ce qu’on devait faire : on lui donna la consécration du droit public qui lui manquait, on aida les centralisateurs prussiens à compléter l’œuvre de Bismarck. On nous avait dit qu’une politique réaliste et pratique le voulait aussi, qu’une grande Allemagne aux rouages simplifiés, formant un tout économique, serait, pour nos réparations, un débiteur plus sûr qu’une Allemagne composée de petits États médiocrement prospères. Ce raisonnement commence à apparaître comme une des folies les plus remarquables de l’histoire moderne. Nous y avons gagné que 40 millions de Français sont créanciers d’une masse de 60 millions d’Allemands, et pour une créance recouvrable en trente ou quarante années.

[…] Ainsi, les Alliés ont reculé devant les dernières conséquences de leurs principes. Ils ont démembré l’Allemagne tout en l’unifiant. Par là leur œuvre est illogique et incohérente. Elle est fragile aussi.

[…] De même que la Pologne affranchie, de même qu’un État tchécoslovaque bourré d’Allemands, l’Autriche indépendante, pour durer sans péril, supposait en Allemagne des États allemands indépendants.

[…] Pour garder le Brenner et Trieste contre l’éternelle descente des Germains, l’Italie songera à la méthode par laquelle elle gardait autrefois la Vénétie. Pour ne pas avoir la guerre avec l’Autriche, elle était alliée de l’Autriche. Une situation semblable et seulement plus complexe lui suggère déjà l’idée d’entretenir de bons rapports avec le peuple allemand devenu son quasi voisin.

[…] Quant à une agression indirecte, celle dont serait victime un pays ami et solidaire du nôtre (pensons toujours à la Pologne, si découverte, si exposée), quant à une annexion, même sans violence (comme celle de l’Autriche), qui accroîtrait dangereusement le territoire et les forces de l’Allemagne : tous ces cas-là, dont nous aurions pourtant à supporter les répercussions si nous demeurions inertes, rentreraient dans la catégorie de ceux où, par notre intervention, nous serions considérés comme les provocateurs. Il ne nous resterait hardiment qu’à en prendre notre parti en expliquant au monde que, pour lui épargner un 1914, il ne faut pas répéter la faute de 1866 (la France n’avait alors rien fait pour secourir l’Autriche qui s’était fait étriller par les Prussiens à Sadowa).

Les futures difficultés, telles qu’elles se dessinent déjà, auront un double caractère. D’abord, elles seront d’une gravité croissante. Le danger, à l’origine, n’apparaîtra qu’à des yeux très exercés et à des hommes très perspicaces. Les foules y resteront insensibles et les gouvernements seront tentés de les nier. En second lieu, ces difficultés seront surtout terrestres et continentales.

[…] Mais, au milieu de ces orages européens, l’Allemagne elle-même n’échapperait sans doute pas à des secousses et à des crises. C’est là que la politique française devra pouvoir, sans entraves, aider à diriger les événements. Sa doctrine (et sans une doctrine on n’a pas de politique), sa doctrine fondée sur l’expérience est qu’il n’y a pas de repos ni de sécurité en Europe si l’Allemagne reste forte, et rien n’empêchera qu’elle redevienne forte tant qu’elle sera unie et centralisée. C’est ce dont convient le plus grand journal des financiers, des libéraux et des unitaires allemands, la Gazette de Francfort, lorsqu’elle dit des projets fédéralistes du docteur Heim, le chef du parti populaire bavarois : Une Allemagne fédérale selon la recette Heim aurait certainement du succès en France parce que ce serait une Allemagne impuissante. C’est admirablement dit. Il n’y a qu’à ne pas nous écarter de là. Et nous avons ce qu’il faut, moyens et idées, pour ramener alliés et ennemis à ce point de vue essentiel, à travers les prochains événements.

Jacques Bainville. 1920. Les Conséquences politiques de la paix.

Il n’aurait pas été correct de taire les propos de ce pilier de l’Action Française qu’a été Jacques Bainville, étonnants de lucidité. Toutefois, nul n’étant prophète en son pays, on se contentera de s’amuser de ces quelques lignes sur les Français, dans ce même ouvrage : Le Français n’est pas vindicatif. Il est éminemment sociable. C’est même un des traits de son caractère d’aimer à être aimé et d’être douloureusement surpris quand il s’aperçoit qu’il ne l’est pas.

Coté français, un des principaux auteurs de la nouvelle carte de l’Europe, bras droit de Clemenceau, est Emmanuel de Martonne qui va devenir la grande référence de la géographie en France. Il insiste pour que les frontières tiennent compte non seulement des regroupements ethniques, selon le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais également, d’un point de vue plus matériel, des infrastructures du territoire : c’est ce qu’il nomme le principe de viabilité. C’est ainsi qu’à l’encontre des délégués américains et italiens, Martonne obtient que la frontière Roumanie- Hongrie longe et englobe côté roumain une ligne de chemin de fer reliant les villes de Timisoara, Arad, Oradea et Satu Marc, et aussi la Yougoslavie à la Tchécoslovaquie, malgré la présence de nombreuses poches à majorité hongroise sur le tracé. Ce choix est dicté par la stratégie française de l’époque : renforcer la Petite Entente alliée à la France. Emmanuel de Martonne contribue ainsi de manière décisive au dessin des frontières de l’entre-deux guerres, dont la plupart sont toujours en place.

Deux questions étaient en jeu. Il y avait d’abord le problème mis en évidence par le jeune John Maynard Keynes, auteur d’une cinglante critique de la conférence de Versailles à laquelle il participa en qualité de membre de la délégation britannique : Les conséquences économiques de la paix (1920). Sans remise en état de l’économie allemande, plaidait-il, il était impossible de restaurer en Europe une civilisation et une économie libérale stables. Maintenir l’Allemagne dans un état de faiblesse au nom de la sécurité de la France, comme le voulait Paris, était une politique contre productive. En réalité, les Français étaient trop faibles pour imposer leur politique, alors même qu’ils occupèrent brièvement le cœur industriel de l’Allemagne occidentale en 1923 sous prétexte que les Allemands refusaient de payer. Finalement force leur fût de tolérer après 1924, une politique conciliante destinée à renforcer l’économie de l’Allemagne.

Mais se posait aussi la question de la forme que devaient prendre les réparations. Ceux qui souhaitaient une Allemagne faible préféraient des espèces plutôt que, comme le voulait la raison, des biens prélevés sur la production courante, ou tout au moins une partie des recettes d’exportation, puisque cela eût renforcé l’économie allemande contre ses concurrents. En fait, ils obligèrent l’Allemagne à emprunter lourdement, si bien que les réparations furent finalement financées par les prêts (américains) massifs du milieu des années 1920. Pour les rivaux de l’Allemagne, cela présentait l’avantage supplémentaire de l’obliger à s’endetter plutôt que d’exporter pour atteindre un équilibre extérieur. En fait, les importations allemandes augmentèrent en flèche. Mais ce dispositif eut pour résultat de rendre à la fois l’Allemagne et l’Europe éminemment sensibles au déclin des crédits américains, amorcé dès avant la crise et la fermeture du robinet à crédit, qui suivirent la crise de Wall Street en 1929. Tout ce château de cartes de réparations s’effondra au cours de la Crise.

La chute des trois empires multinationaux d’Autriche-Hongrie, de Russie et de Turquie eut pour effet de remplacer trois Etats supranationaux, dont les gouvernements étaient neutres vis-à-vis des nombreuses nationalités qu’ils avaient sous leur coupe, par un nombre beaucoup plus important d’États multinationaux, s’identifiant chacun à une, ou tout au plus à deux ou trois des communautés ethniques vivant à l’intérieur de ses frontières.

Eric J. Hobsbawm L’Age des Extrêmes 1994

Le radicalisme national préfère à un paradis avec les Habsbourg n’importe quel régime, même le plus tyrannique, pourvu qu’il soit exercé par un des siens

Tschuppik, historien allemand

La création de la Yougoslavie exigeait de franchir la ligne de faille de l’histoire européenne qui séparait les Empires romains d’Occident et d’Orient, les religions 5catholique et orthodoxe, les écritures latine et cyrillique, ligne de faille qui filait en gros entre la Croatie et la Serbie[5], deux pays n’ayant jamais appartenu à la même unité politique au cours de leur histoire complexe.

[…] Dans l’ensemble, presque autant d’individus vivaient sous un régime étranger qu’à l’époque de l’Empire austro-hongrois à ceci près qu’ils se répartissaient à présent dans des États-nations plus nombreux.

Henry Kissinger

Le bilan des traités est en demi-teinte avec des aspects positifs et des aspects négatifs. À l’actif, on peut citer les progrès de la démocratie, comme la libération et la reconnaissance étatique des nationalités pour les Polonais, les Tchèques, les Slovaques, les Yougoslaves, les Baltes, les Finlandais.

Mais au passif, de nouveaux problèmes apparaissent avec les revendications territoriales de l’Allemagne, de la Russie, de la Hongrie, ainsi qu’avec les minorités. Si celles-ci représentent 60 millions de personnes en Europe en 1914, soit 20 % de la population, ce chiffre est encore de 30 millions en 1920. Il n’est pas un pays d’Europe centrale et orientale qui ne s’estime lésé par les règlements territoriaux ou ne comporte sur son sol des minorités. On peut citer le cas paradoxal des Allemands des Sudètes en Tchécoslovaquie qui sont passés du statut de groupe dominant à celui de minorité.

Enfin il ne faut pas oublier la grave humiliation ressentie par l’Allemagne face au diktat : amputée, occupée partiellement, rendue responsable et contrainte à des réparations, elle est en fait dans une situation de puissance économique pratiquement intacte.

Yves Carsalade Les grandes étapes de l’histoire économique. Les éditions de l’Ecole polytechnique. 2009

L’article 22 de la charte de la Société des Nations interdit aux puissances victorieuses de fonder de nouvelles colonies : elles ne pourront se voir confiés que des mandats, qui ne seront rien d’autre qu’un temps d’accompagnement sur le chemin de l’indépendance.

La Chine, présente à Versailles, n’a pu obtenir des Grandes Puissances que le Japon – qui sort considérablement renforcé de la guerre – abandonne ses droits au Shandong, – le sud de la Mandchourie, aujourd’hui frontalier de la Corée du Nord – qui lui venaient de l’Allemagne : elle refuse de signer la paix…dès le 4 mai 1919, des manifestations d’étudiants à Pékin vont faire germer les graines de la révolution. Chen Duxiu, qui va fonder un an plus tard le parti communiste chinois, est au cœur de l’affaire.

En juin, un jeune aide-cuisinier du Ritz envoie une pétition aux chefs d’État assemblés à Paris, pour réclamer l’indépendance de l’Indochine française. Les revendications du peuple d’Annam sont adressées au président Wilson, qui ne donne pas suite. Un an plus tard, le jeune homme se laissera séduire par le bolchevisme : il n’est autre que Ho Chi Minh.

La première cause de la révolution communiste, c’est donc tout simplement l’échec de la révolution précédente, qui a remplacé l’empire par un régime encore plus démuni face aux menées impérialistes.

Lucien Bianco L’Histoire Juillet Août 2005

En matière militaire, l’Allemagne se voit interdire toute aviation et toute force blindée. Le traité de Rapallo viendra autoriser l’état-major allemand à s’exercer en Russie, et cela se fera de 1923 à 1933 : cela crée des liens.

Aux États-Unis, la Constitution ne simplifie pas les affaires :

Aux termes de la Constitution des États-Unis, les traités doivent être ratifiés par le Sénat. Les élections de novembre 1918 y ont amené une majorité républicaine aux tendances iso­lationnistes. Plusieurs éléments jouent contre le traité : le fait que le président n’ait invité qu’une seule personnalité républicaine à participer à la Conférence de Paris ; les concessions qu’il a dû faire pour obtenir certaines signatures, tout particulièrement celle du Japon ; le risque que le pacte de la SDN puisse conduire les États-Unis à intervenir dans un conflit où leurs intérêts ne sont pas directement en jeu ; la question des dettes de guerre. La majorité sénatoriale républicaine, poussée par Henry Cabot-Lodge, adversaire acharné de Wilson, refuse de ratifier un traité qui ne serait pas l’objet de modifications substantielles. Or le président préfère un rejet à des amendements pensant que les élections présidentielles de novembre 1920 seront un référendum en faveur du traité. En fait, le candidat qu’il soutient est battu par le républicain Warren Harding.

L’abandon par les États-Unis du système mondial qu’ils avaient inspiré, et qui de ce fait se retrouve déséquilibré, modifie de fond en comble les conditions de l’équilibre européen. La France avait renoncé à plusieurs revendications, sur la Rhénanie notamment, en échange du traité de garantie qui disparaît de lui-même et que la Grande-Bretagne s’empresse de dénoncer. Elle est donc conduite à trouver des bases nouvelles pour sa sécurité. Première puissance militaire, elle n’a pas les moyens démographiques, économiques et financiers de cette ambition. Fidèle au principe de la tenaille, elle se rapproche des nouveaux États satisfaits des règlements territoriaux, qui se placent logiquement sous sa protection. Elle va signer des accords avec la Pologne et les trois pays de la Petite Entente : Tchécoslovaquie, Roumanie et Yougoslavie. Mais la Grande-Bretagne va voir dans cette politique une menace d’hégémonie française sur le continent qui risque de compromettre l’équilibre européen.

Yves Carsalade Les grandes étapes de l’histoire économique. Les éditions de l’Ecole polytechnique. 2009

Il se glisse toujours des bizarreries dans ces grandes affaires, dont on ne sait comment elles ont pu arriver sur le tapis : ainsi de cette autorisation pour les missions protestantes américaines d’exercer leur prosélytisme en Afrique Occidentale Française.

3 07 1919                  Après avoir lancé un appel condamnant le gouvernement turque, Moustafa Kemal préside un congrès à Erzeroum et y fait voter une motion réclamant l’indépendance et l’unité de la Turquie dans ses frontières nationales, ce qui coupe l’herbe sous les pieds de revendications indépendantistes des minorités grecques et arméniennes.

14 07 1919                  La veille, le Lorrain Raymond Poincaré, a remis à Joffre, Foch et Pétain leur épée de maréchal. Et c’est environ deux millions de personnes qui assistent au défilé : en tête, mille mutilés, suivis des corps de troupes alliés, le tout entouré d’urnes embrasés, des canons  pris à l’ennemi, de coqs gaulois,  de mats avec écussons et drapeaux, de guirlandes. L’armée française ferme la marche avec à sa tête le maréchal Pétain sur son blanc destrier. Socialiste et catholiques restent en retrait.

Le maréchal Foch

 

Chars Renault FT 17

[…] La foule attend.
Car ils vont bientôt passer, les illustres et les anonymes, héros ceints de lauriers et héros obscurs, tous aussi splendides, tous aussi chéris : ceux qui, de 1914 à 1918, ont fait trembler le monde d’espérance douloureuse et sacrée.
L’Arc de triomphe semble attendre aussi.
Sur la place immense, vide et claire, débarrassé de ses chaînes tristes de vaincu, entouré de canons prisonniers, sous le ciel empli de soleil, il se dresse, majestueux et serein, ouvrant son porche de gloire.
Près de lui, on est tout isolé de la foule que contient la triple rangée de cavaliers porteurs de fanions frissonnants qui gardent la place. 

Et dans cette enceinte déserte, dans cette oasis de silence, la rumeur qui vient de s’élever là-bas, la rumeur immense, violente et profonde comme une force de la nature, la rumeur qui croît, s’approche, balaye tous les sons, tous les sentiments, la rumeur qui monte du pavé, tombe des branches, des fenêtres, des toits – la rumeur d’une foule, d’un peuple qui crie sa joie délirante et verse des larmes de bonheur – prend un caractère plus auguste et plus poignant.
Tout à l’heure, quand les mutilés sont passés, il y a eu une contrainte, une pudeur dans les acclamations. Devant des martyrs, les cris n’osaient s’élever trop joyeux.
Mis à présent, la clameur est là, autour de nous, sur nous, avec nous.
Un peu de poussière…
De l‘avenue de la Grande Armée – avant-garde de toute la gloire qui vient – débouche, sabre au clair, un peloton de gardes républicains.
Le pas puissant et rythmé de leurs chevaux ébranle les dalles. Ils passent.
Et puis, deux képis brodés de chêne d’or, deux hommes qui chevauchent botte à botte, l’un en uniforme noir et rouge, l’autre en tenue grise. L’un est Joffre, l’autre est Foch. Chacun d’eux a son histoire, sa légende, son auréole ; chacun d’eux a son immortalité. Ils viennent lents, calmes, les yeux fixés droit et haut. Ils saluent de leur bâton étoilé. Ils entrent sous la voûte. La minute s’éternise.
Un vol d’oiseaux, à ce moment, s’élance de l’Arc de Triomphe.
Le canon gronde, la foule clame, les guerriers de toutes les nations défilent.
Américains, aux baïonnettes qui n’en font qu’une, coiffés de casques plats, matelots au petit chapeau blanc, aux cous athlétiques et nets, précédés d’un tambour-major colosse ; Belges dont les clairons de cuivre bruni sonnent comme ils ont sonné à Liège, à Ypres, à Passchendaele ; Britanniques dont les musiciens ont des peaux de léopard sur la poitrine, et parmi lesquels les hindous au profil brun et mystérieux voisinent avec les géants aux kilts écossais ; Italiens en uniforme gris-vert, sur lesquels les cravates rouges des Garibaldiens mettent des tâches de sang ; Japonais au teint d’ambre chaud et aux moustaches de jais, montés sur des chevaux nerveux ; evzones grecs aux longs bonnets et aux flûtes longues ; Polonais en bleu horizon, en chapskas carrés, ayant tous sur l’épaule l’aigle blanc ; Portugais vêtus de bleu ; Roumains en tenue de campagne, aux faces de médaille ; Serbes superbes, profils busqués et démarche souple ; Tchéco-Slovaques coiffés du béret hardi – toutes les nations et toutes les races, de la plaine et de la montagne, des continents et des îles, celles qui ont une histoire très vieille et celles qui la commencent, toutes celles qui ont lutté dans la mesure de leurs forces contre l’asservissement, toutes ont été acclamées, fêtées, toutes ont reçu leur part éclatante dans le triomphe, et les grands chefs qui précédaient leurs troupes, et l’armée sublime des étendards.
Mais voici que la clameur se fait délirante, que l’enthousiasme se gonfle d’émotion, de tendresse et d’amour. C’est que là-bas, avenue de la Grande Armée, derrière la musique qui sonne Sambre et Meuse, fier, simple et grand comme un triomphateur romain, le maréchal Pétain arrive à la tête de ses poilus.
Un frisson qui, de vague en vague, va se propager jusqu’au bout du parcours ébranle la foule. Les fleurs volent plus serrées, le rythme des cris se fait plus rapide ; la vibration des drapeaux plus ailée.
Et le peuple de France salue les généraux dont les noms rappellent les victoires : Castelnau, Debeney, Humbert, Nudant, Maistre, Degoutte, Fayolle et Gouraud, le mutilé superbe qui, il y a juste un an, arrêtait la dernière des ruées allemandes, et Mangin au sourire froid qui, le premier, porta le coup de boutoir à la grande offensive.
Et le peuple de France salue les étendards immortels, guenilles d’or et de pourpre, troués par les éclats d’obus, dentelés par les balles, portés à l’honneur par ceux qui les portèrent à la mort.

Et le peuple de France en extase crie son amour, sa reconnaissance infinie à ses soldats qui viennent, passent sous l’Arc de triomphe, s’engagent dans l’avenue triomphale ; à tous, aux fantassins à fourragère rouge, jaune ou verte, aux artilleurs, aux cavaliers, aux hommes des tanks comme à ceux des avions, dont Fonck porte le drapeau, aux fusiliers marins comme aux légionnaires, comme aux zouaves bronzés, comme aux Sénégalais d’ébène.
L’enthousiasme populaire enfle à chaque nouvelle troupe qui passe. Mais, admirable de calme et de compréhension, la foule immense, qui emporterait, si elle le voulait, les barrages comme un fétu, se plie à la consigne. D’ailleurs, elle a devant elle ceux-là mêmes pour qui monte sa clameur, les soldats qui portent tous fourragères et décorations. Ils assurent l’ordre d’une façon si aimable, si fraternelle. Et parfois, un cavalier, gentiment, hisse sur son cheval une jeune femme fatiguée et rieuse.
Les fleurs pleuvent, l’allégresse sacrée monte des cœurs et des bouches, la lumière dorée emplit l’air.
L’avenue des Champs Élysées, bordée de mâts où les drapeaux flottent comme des ailes, serrée dans l’armature vivante de la foule, rutilante de couleurs, éclatante de bruit, monte vers l’Arc de triomphe.
Et de là-haut, comme d’une source inépuisable, coule le fleuve glorieux. Au son des musiques claires, tandis que palpitent les étendards troués et chéris, dans un ondoiement grandiose de baïonnettes et de sabres, à travers la poussière ténue, marchent les légions du monde à qui Paris fait une apothéose.

Joseph Kessel

Déridant son front redoutable, voici Foch à l’œil sibyllin. Pourquoi n’est-il pas connétable notre moderne Du Guesclin ? Près de lui, Joffre, en qui s’incarne le miracle du premier jour, alors qu’il fixa sur la Marne son légendaire demi-tour ! Voici l’ex-généralissime, le vainqueur de Verdun, Pétain, complétant le trio sublime qui fixa, France, ton destin. […] Mais derrière eux brillent des armes : ce sont les poilus, taisons-nous… Et l’on sent que la foule, en larmes, est prête à tomber à genoux.

[…]     Ceux de Champagne et du Mort-Homme, ceux de la Meuse et de l’Artois, des Dardanelles, de la Somme, des Effarges et du Vauquois, ceux du Vartard, ceux du Dickmud… vont passer sous le bras levé de la Marseillaise de Rude… Leur jour de gloire est arrivé !

Theodore Botrel

Seule, 
Mon mari et mon frère sont morts là-bas, glorieusement.
Je les pleure et ma douleur est immense.
Un jour pourtant les autres viendront et ce jour est proche.
Ce jour-là, je veux être au premier rang pour acclamer les revenants sublimes.
Ce jour-là, mon voile de deuil ne recouvrira pas mon visage, afin que mon ombre noire n’attriste pas ceux qui passeront.
Ce jour-là, j’aurai pour eux des baisers et des fleurs.
C’est ainsi que je fêterai mes morts, car ils sont morts pour que ceux-là reviennent ainsi.
Ils passeront, beaux, immenses, au milieu des vivats et des clameurs. 
Ils passeront.
Quand le dernier sera passé, je reviendrai dans ma maison vide, je remettrai mon voile et je pleurerai.

Anonyme.   En première page du Figaro du 14 07 1919

Sur les Champs Elysés, un mutilé de guerre vend des insignes.

Jean Galtier-Boissière. Défilé des mutilés

Avant les soldats vaillants marchaient le soldats brisés. Voilà ce qu’on avait fait aux hommes quand ils n’étaient pas morts. Les milliers d’âmes de la foule se serrèrent dès l’ébranlement du défilé. Mille mutilés partaient en tête, les gueules cassées, les unijambistes, les manchots, dans le frémissement du silence qu’ils semaient comme un nuage. Ceux qui avaient perdu un œil, une bouche, le nez, ceux qui avaient eu l’oreille ou la face arrachée, qui avaient passé des mois et des mois dans des bandages, loin du monde, ils étaient là, offerts à tous les regards. La victoire n’avait pas beau visage. L’enfer passé, et l’enfer à venir, à la lumière du jour, montraient leur figure détruite. C’était le prix épinglé sur la marchandise. Des femmes pleuraient et des enfants dans leur jupe se cachaient les yeux. Désolation irrémédiable devant l’oeuvre humaine. Et l’on tenait pourtant au secret ceux qui avaient perdu l’esprit, ceux qu’on avait soumis à l’électricité et soupçonnés de lâcheté, parce que quoi ! croire que la guerre rend fou n’était pas patriotique. On les avait renvoyé dans la boue, sans respect. Et ceux qui étaient revenus vivants et encore plus fous, ces blessés sans blessure, de grands murs les gardaient. Qui aurait pu prévoir, avant d’entrer vraiment dans la guerre, tout ce que contenait la sale âme héroïque et fainéante des hommes ? allait écrire dans dix ans l’un de ces combattants que la guerre avait horrifiés. Il ne défilait pas, mais l’âme héroïque et épouvantée battait le pavé de Paris. Cela dura longtemps comme une image persistante. Les jeunes Alsaciennes en tenue traditionnelle avaient beau passer sous l’Arc de Triomphe, l’horreur des hommes fracassés étourdissait encore ceux qui les avaient regardés.

Alice Ferney      Les Bourgeois     Actes sud 2017

25 07 1919                 Instauration d’une taxe d’apprentissage pour financer les cours professionnels gratuits et obligatoires destinés aux apprentis.

31 07 1919                   Fondation de la Confédération générale de la production française, qui compte 21 groupements professionnels, ancêtre du CNPF : Confédération Nationale du Patronat Français.

07 1919                        La Russie renonce à ses droits sur la Chine, se désolidarisant ainsi des décisions du Traité de Versailles. Elle aura ainsi plus de crédibilité pour  peser, fortifier, orienter le parti communiste chinois qui ne va pas tarder à voir le jour.

2 08 1919                     Instauration de la censure cinématographique, exercée par une commission de trente membres. La censure de la presse écrite sera supprimée, elle, le 12 octobre suivant.

1 09 1919                     Didier Daurat emporte le premier courrier de l’Aéropostale, sur la ligne Toulouse Casablanca : 36 heures en été, 60 heures en hiver. Son fondateur, Pierre Latécoère, avait une usine de wagons, reconvertie pendant la guerre en usine d’avions : la paix venue, il vit là une source de développement importante. Les Anglais disent :

Il y avait un naïf qui ne savait pas que la chose était impossible… alors, il l’a faite.

Pierre Latécoère tint plus un discours d’ingénieur :

J’ai fait tous les calculs. Ils confirment l’opinion des spécialistes : notre idée est irréalisable. Il ne reste plus qu’une chose à faire : la réaliser.

7 09 1919                        Mise en place des sanatoriums pour soigner les tuberculeux.

12 09 1919                     L’Italie n’a pas témoigné beaucoup de considération pour ses anciens combattants… qui vont grossir les rangs de tous les mécontents, dont ceux de Gabriele d’Annunzio qui prend de force la ville de Fiume – aujourd’hui Rijeka en Croatie, à l’est de la presqu’île d’Istra. – avec 2 600 légionnaires, sans attendre que les autorités internationales aient statué sur son sort. Il la tiendra jusqu’en janvier 1921.

Puisses-tu voir un jour la mer lointaine se couvrir de carnage dans ta guerre et plier sous tes couronnes tes lauriers et tes myrtes, ô toujours renaissante, ô fleur de toutes les races, arôme de toute la terre, Italie, Italie…

*****

Nous n’entendrons plus aujourd’hui l’écho de la vive effervescence qui accueillit en 1921 le jugement de Salomon faisant deux part de Rieka : Fiume à l’Italie, Sushak à la Yougoslavie. Nous seuls peut-être, qui grimpons la côte de Trsat en épongeant nos fronts, parlons encore du poète-condotierre D’Annunzio. Ses avions ont survolé ce paysage. Il a planté sur ces monuments le tricolore italien. Il a régenté cette population et inventé pour elle la constitution de la Régence du Quarnaro. Dans la mairie que voilà , il a fait des mariages, comme partout, et aussi des divorces, comme nulle part ailleurs en Italie.

– Il y a encore parmi nous, en Italie, raconte l’Ulysside, des divorcés de Fiume, au temps de l’administration annunzienne.

– Pas nombreux, sans doute, étant donné le petit nombre de Fiumains.

– Plus nombreux que vous ne pensez. De toutes les régions de l’Italie, des couples venaient à Fiume profiter du divorce possible, et d’ailleurs facile et sans frais. La chose faite, monsieur prenait le bateau et madame, le train. D’Annunzio avait deux amis de plus. Mais, comme tout va très vite à notre époque, ces beaux jours sont finis.

Marie Louise Bercher Dalmatie, invitation au voyage

09 1919                            Les services secrets allemands recrutent le caporal Adolf Hitler pour surveiller un groupuscule extrémiste, le DAP  – Deutsche Arbeiter Partei. Mais, presque dans le même temps, ce dernier adhère au NSDAP Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, le parti nazi, successeur du premier et y fait sa première intervention publique le 19 septembre, son premier discours le 16 octobre.

16 10 1919                  Un général que personne n’attendait est venu conforter le camp des Russes Blancs : Nikolaï Ioudenitch qui a constitué son armée en Estonie en recrutant ses troupes dans les camps de prisonniers allemands et en étant abondamment approvisionné en armes par les Alliés. Zinoviev est à Pétrograd et envoie rapports sur rapports à Lénine, tous plus alarmants les uns que les autres. Ioudenitch arrive à Tsarskoïe Selo, à 8 km de Petrograd. Lénine prend peur et se résout à l’abandonner. Trotski, occupé sur le front sud, l’apprend, vient vite à Pétrograd, et s’affronte violemment avec Lénine : Abandonner Petrograd ! Jamais ! Lénine cède.

Il se retrouve avec Staline pour monter un plan de défense de la ville, où la terreur prendra autant de place que la galvanisation des troupes par les chants de Demian Bendy : ils feront des boucliers humains avec des civils en les disposant en tête des troupes pour que Ioudenitch n’ose pas tirer. Ils exécuteront nombre de soit-disant coupables. Et le patriotisme arraché par la terreur fonctionnera si bien que Ioudenitch sera finalement mis en déroute. Trotski n’avait pas hésité à prendre la tête d’un régiment éparpillé en enfourchant le premier cheval venu. L’homme vouait une grande admiration à la Révolution Française, qu’il connaissait très bien, en particulier à Robespierre et à toute la période de la Terreur.

Automne 1919             Les Russes blancs sont au maximum de leur avance : Kharkov, Kiev Koursk, Orel sont en leur mains ; Moscou est menacé. Mais l’avantage que leur donne la compétence stratégique et technique est battu en brèche par leur divisions qui les rend incapables de fédérer toutes les oppositions et les paysans. Ils ne parviennent pas à combler le vide institutionnel laissé par le massacre de la famille impériale. Les Rouges vont contre attaquer, reprendre en décembre Kharkov et Kiev. Parmi les officiers, Toukhatchevski : un an plus tôt, à l’âge de 25 ans, il prenait le commandement de la I° armée, la première grande unité opérationnelle de l’armée rouge. Les Cosaques, qui s’étaient mis aux cotés des Russes Blancs, vont partager avec eux la répression des Bolcheviques.

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[1] Et n’allons pas croire que Maurice Genevoix était un pacifiste ; c’est un lieutenant qui parle, un lieutenant qui un jour, n’hésita pas, – c’est lui qui le raconte – , à tirer un coup de revolver en l’air au moment de donner un assaut en menaçant de la prochaine balle un de ses hommes qui refusait d’y aller…

[2] Le soldat inconnu américain

[3] Les chansons de soldats n’étaient destinées qu’à stimuler leur ardeur au combat, élément affectif qui jetait un voile pudique sur la consommation sans compter de la gnole

[4] lequel transitoire là viendra en rejoindre bien d’autres dans le grand ensemble du provisoire qui dure : en 2009, ce régime particulier conservait encore toute sa particularité et personne ne parlait d’y mettre fin.

[5] La Croatie et la Slovénie sont catholiques et leur alphabet est latin ; ils sont plus riches que la Serbie  orthodoxe et dont l’alphabet est cyrillique.


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