juillet 1925 à 1929. Lindbergh. Bolero. Jeudi, puis mardi noirs. Tintin. 31280
Publié par (l.peltier) le 14 septembre 2008 En savoir plus

10 au 21 07 1925        Procès du singe à Dayton, une petite ville du Tennessee, le sud des États-Unis. Cet état s’était muni d’une loi – Butler Act – interdisant tout enseignement de l’évolution qui viendrait à contredire le récit de la création dans la Bible. La lecture à la lettre de ce récit par les Créationnistes faisait remonter à 6 000 ans l’histoire de l’Univers, 20 000 pour les plus audacieux. Or, John Thomas Scopes, enseignant à l’école publique de Dayton avait enfreint cette loi en enseignant la théorie de l’évolution, exprimée voilà un demi-siècle par Charles Darwin. Scopes fut condamné, mais presque symboliquement, et son procès perdu eut un retentissement tel que l’affaire tourna finalement en faveur des partisans de l’évolution.

26 07 1925                 Création de la Chambre des Métiers.

07 1925                      Nous admettons le droit, et même le devoir, des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture, et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie.

Léon Blum, à la Chambre des Députés.

Abd el-Krim s’est emparé de plusieurs postes français au Maroc et menace Fez et Taza. Lyautey, résident général au Maroc, demande des renforts à la France, qui envoie pour aider les Espagnols, 160 000 hommes sous les ordres du général Pétain. Lyautey n’apprécie pas de voir accordé à un homme qu’il n’aime pas les renforts qui lui avaient auparavant été refusés. Il demande à être relevé de ses fonctions. Abd el Krim sera acculé à la reddition à Targuist le 27 mai 1926. Ho Chi Min dira de lui : il a été notre précurseur.

Lyautey est probablement le plus talentueux colonial français, respectant avant tout ses interlocuteurs : il consacre des journées entières à s’entretenir avec les chefs des communautés religieuses, les commerçants, les notables, qu’il séduit par la franchise de son accueil et par l’attention bienveillante avec laquelle il les écoute. L’usage de la force militaire n’est qu’un ultime recours. Grand bâtisseur, il s’entoura d’un grand architecte, Henri Prost qui  prit en charge l’urbanisme des principales villes du Maroc (et restaurera la place Taxim à Istanbul à la demande de Mustafa Kemal). Sa page Wikipedia est à elle seule une biographie bien complète.

Alors que nous nous sommes trouvés en Algérie en face d’une véritable poussière, d’un état de choses inorganique, où le seul pouvoir était celui du Dey turc effondré dès notre venue, au Maroc, au contraire, nous nous sommes trouvés en face d’un empire historique et indépendant, jaloux à l’extrême de son indépendance, rebelle à toute servitude, qui, jusqu’à ces dernières années, faisait encore figure d’État constitué, avec sa hiérarchie de fonctionnaires, sa représentation à l’étranger, ses organismes sociaux

Hubert Lyautey              à la Chambre de commerce de Lyon en février 1916

Ce pays-ci ne doit pas se traiter par la force seule… Je me garderais bien d’aller m’attaquer à des régions qui sont en sommeil, qui se mettraient en feu si j’y pénétrais en me coûtant beaucoup de monde et de peine… Si l’opinion impatiente préfère les coups d’éclat prématurés à cette méthode plus lente mais si sûre, on n’avait qu’à ne pas m’envoyer ici

[…]                 Au fond, si j’ai réussi au Maroc, dans la tâche que le gouvernement de la République m’avait confié là-bas, c’est pour les raisons même qui me rendaient inutilisable en France. J’ai réussi au Maroc, parce que je suis monarchiste et que je m’y suis trouvé en pays monarchique. Il y avait le Sultan, dont je n’ai jamais cessé de respecter et de soutenir l’autorité. J’étais religieux et le Maroc est un pays religieux […].  Je crois à la bienfaisance, à la nécessité d’une vie sociale hiérarchisée. Je suis pour l’aristocratie, pour le gouvernement des meilleurs. J’ai vu qu’il y avait au Maroc des écoles où allaient les enfants de telles classes, d’autres écoles où allaient des enfants d’autres milieux et qui ne se mélangeaient pas. […]   J’ai respecté tout cela, à la fois parce que cette soumission au fait fortifiait ma propre politique et parce que mes propres convictions m’en montraient la légitimité et la noblesse […]   tout cela m’eut été impossible en France et c’est pour cela que je n’aurais peut-être pas réussi à Strasbourg.

Hubert Lyautey

7 10 1925                     La revue nègre révèle Joséphine Baker.

17 10 1925                  Au Liban, les Druzes se sont révoltés contre la France, demandant l’indépendance. Le général Sarrail, haut-commissaire depuis janvier  avait refusé de recevoir une de leur délégation, et c’est le déclenchement de la révolte en juillet. Le général Sarrail ordonne le bombardement à l’artillerie lourde du centre de Damas. Un nouveau haut-commissaire sera nommé : Henri de Jouvenel qui devra mener des opérations de pacification jusqu’en 1927. On comptera 2500 morts côté français et 10 000 côté libanais, sans qu’aucune revendication des nationalistes n’ait été prise en compte.

31 10 1925          Gabriel Leuvielle tue Ninette, sa jeune femme de 19 ans, puis se suicide. Il laisse une petite fille de 16 mois, Maud. Gabriel Leuvielle, fils de vigneron bordelais, c’est Max Linder, un acteur au sommet de sa gloire, mondialement connu, créateur d’un personnage de séducteur élégant mais maladroit, auquel Charlie Chaplin, son cadet, reconnaîtra devoir beaucoup. À 43 ans, il est à la tête d’une fortune considérable. Il a déjà 200 films (courts métrages) à son actif. Ses trois plus grands films : Sept ans de malheur, Soyez ma femme, L’Etroit Mousquetaire. Son geste n’est pas un coup de folie : il a mis ses affaires en ordre, averti des proches. Il est simplement pathologiquement jaloux de sa femme : je la supprime pour qu’elle n’appartienne jamais à un autre, et surtout hanté par le syndrome des vedettes du cinéma muet balayées par l’ouragan du parlant, et par l’irrésistible succès de son grand rival : Charlie Chaplin. Maud fera connaissance avec son père en 1944 en voyant Sept ans de malheur dans une salle de cinéma de Versailles.

10 1925              La conférence de Locarno réunit la France, la Grande Bretagne, l’Allemagne, l’Italie et la Belgique et débouche sur la reconnaissance par l’Allemagne, de son plein gré, de ses frontières occidentales. Mais il n’est pas question de la reconnaissance de ses frontières à l’est.

12 11 1925             Première séance du Cuirassé Potemkine d’Eisenstein : le film rencontre un immense succès. Le pouvoir n’exercera sa censure que sur des citations de Trotski.

12 12 1925                Riza, ancien ânier miséreux et illettré, haut de près de 2 m, massif, la moustache agressive, capitaine de gendarmerie iranienne, est parvenu à mettre à la porte de son pays Russes et Anglais. Promu rapidement maréchal, il devient constitutionnellement dictateur, tente d’établir une république, mais se voit contraint par le clergé de devenir roi : Riza Khan, qui va prendre le nom de Riza Pehlevi [1]. On lui prête des procédés expéditifs pour nettoyer Téhéran, non seulement des troupes étrangères, mais aussi des mendiants : sa police les raflait, les embarquait dans des avions et les larguait au-dessus d’un lac salé au sud de Téhéran. Mais il modernise aussi son pays à marche forcée, le dotant d’infrastructures modernes, d’un cortex de lois qui met résolument le pays dans le camp occidental, y compris l’égalité des sexes : on accepte ou on passe dans l’opposition et c’est le cas du puissant clergé qui se partage dès lors entre constitutionnalistes et intégristes : ces derniers vont faire profil bas pendant des décennies mais leur travail de fond dans les écoles coraniques finira par se révéler payant quand ils parviendront, plus de 50 ans plus tard, à renverser son fils en offrant à l’ayatollah Khomeiny  la fonction de guide suprême en 1979.

31 12 1925                 Au Capitole de Rome, Mussolini s’adresse aux architectes qui vont mettre en œuvre les transformations qu’il veut apporter à la ville éternelle :

Je dirais que les problèmes de la capitale se divisent en deux grands groupes : les problèmes de la nécessité et ceux de la grandeur… Mes idées sont claires, mes ordres sont précis, et je suis sût qu’ils deviendront une réalité concrète. Dans cinq ans, Rome devra sembler merveilleuse à tous les gens de la terre… Vous continuerez à dégager le tronc du grand chêne de tout ce qui l’encombre. Vous ferez place nette autour de l’Augusteo, du théâtre de Marcellus, du Capitole, du Panthéon ; tout ce qui a poussé tout autour pendant les siècles de la décadence devra disparaître. D’ici à cinq ans, une grande percée doit rendre la coupole du Panthéon visible depuis la Piazza Colonna. Vous libérerez également des constructions parasitaires et profanes les temples  majestueux de la Rome chrétienne. Les monuments millénaires de notre histoire doivent se dresser comme des géants dans une nécessaire solitude.[…]

Ce seront deux percées : Via dei Fori imperiali  pour relier le Colisée  au monument de Victor-Emmanuel, le Vittoriano, surnommé la machine à écrire, ou encore le dentier, de Giuseppe Sacconi, et Via Conciliazione pour relier la place St Pierre au Château Saint Ange, où se trouve le Mausolée d’Hadrien… de grandes artères pour relier la Rome impériale à l’ère fasciste. Il est possible que Bernin se soit retourné dans sa tome en découvrant que la belle place qu’il voulait voir découverte au dernier moment se verrait désormais de loin grâce à cette percée, mais le respect de la volonté de Bernin était le dernier souci de Mussolini. Et encore une déblaiment des abords du Capitole jusqu’à dégagement de la Roche Tarpéienne, d’où l’on précipitait les traîtres.

Et, loin du centre de Rome, sur la route d’Ostie, il fera construite tout un quartier nouveau destiné à une exposition universelle prévue pour 1942, soit le XX° anniversaire de la naissance de l’Italie fasciste : EUR, qui n’est rien de plus que l’acronyme d’ Exposition Universelle de Rome. On y verra un palais des Offices, un palais des Congrès, un Palais de la Civilisation du travail, eu un autre, de la civilisation italienne, appelé communément le Colisée Carré, avec ses 216 arches, tout cela en marbre de Carrare, du plus beau blanc, d’une architecture où la création est réduite à la portion congrue et l’imitation de l’ancien à son sommet. Pour aller à Ostie, 27 km de la plus grande des lignes droites de l’époque : Via Cristoforo Colombo.

Bien évidemment, la guerre mettra un arrêt au chantier et il faudra bien oublier l’Exposition Universelle pour 1942. Mais le marbre a cet avantage sur tous les matériaux composites qu’il se moque des injures du temps ; donc après la guerre on reprendra les travaux, en les adaptant aux besoins des Jeux Olympiques de Rome en 1960, et ce sera un nouveau palais des Sports, un nouveau Palais des Congrès, un vélodrome, une piscine olympique, et même une basilique perchée sur une colline artificielle.

Il n’y a point de Rome sans empire et il lui faudra encore laisser sa marque jusqu’aux fins fonds de l’Éthiopie, en  faisant sculpter sa tête sur un flanc de montagne aux environs d’Adwa.

1925                             Jean Moulin, directeur de cabinet du Préfet de Savoie depuis 1922, est nommé sous-préfet d’Albertville : il a 26 ans. Le capitaine de Gaulle est appelé au cabinet du maréchal Pétain : il devra écrire une histoire du soldat français. Plus, Pétain impose à l’École de Guerre d’organiser trois conférences de Charles de Gaulle sur l’art de la guerre ; le désaccord va naître là, qui ira s’amplifiant, sur la paternité des textes produits.

Nguyên Ai Quôc – le futur Hô Chi Minh -, fonde à Canton le Than Niên : Association de la Jeunesse révolutionnaire : c’est le noyau du futur Parti Communiste Indochinois. Auparavant, il a déjà milité à Paris et Moscou.

Depuis sa chaire de géologie de l’Institut catholique de Paris, Pierre Teilhard de Chardin transgresse fréquemment la pensée officielle de l’Église, et il y a déjà un bon moment que l’on fronce les sourcils à Rome.

Mgr Baudrillart, recteur de l’Institut Catholique assiste à une conférence de Teilhard  dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne ; l’abbé Gaudefroy, ami de Teilhard  est son voisin : à la sortie il l’interpelle :

–                  Votre ami Teilhard va nous quitter : il est devenu suspect. D’ailleurs, le supérieur des Jésuites a reçu un avertissement du cardinal Merry del Val.

–                  Les Jésuites sont bien capables de résister à un cardinal, répond Gaudefroy.

–                  Vous ne le connaissez pas, celui-là : il ferait plutôt supprimer la Compagnie !

Et de fait, Teilhard va être dans les semaines qui suivent exilé en Chine où il ira participer à la mission internationale qui travaille sur le sinanthrope, à Tcheou-k’eou-tien, à une cinquantaine de kilomètres à l’ouest de Pékin : Parlez du sinanthrope tant que vous voulez, mais pas de Dieu.

La mode n’était pas encore au le monde est beau, tout le monde il est gentil et Teilhard savait appeler un chat un chat, ce que l’on tient en horreur aujourd’hui :

Plonger dans la masse chinoise, masse énorme, inerte, terre à terre, instinctivement hostile aux étrangers qui viennent lui proposer des changements dont elle n’a pas besoin […] Océan d’êtres primitifs, bons et affectueux sans doute, mais curieux, collants, indiscrets comme des sauvages […] Pauvres êtres pas méchants et sans défense, dont le vie est dure […] Entre les Chinois et les Européens, c’est toujours le conventionnel et l’à peu-près qui dominent.

Teilhard de Chardin                        Lettres de voyage       Paris Grasset

Cer aristocrate auvergnat amoureux de la terre traversa la vie à longues enjambées, d’un continent à l’autre, d’un millénaire à l’autre, du désert de Gobi aux forêtes birmanes et au Harrar avec Monfreid, un béret sur le crâne, ou un casque colonial, ou un turban, une cape sur les épaules, en short ou en blouson, botté ou chaussé d’espadrilles – un peu Marco Polo, un peu Ricci, un peu Claudel, un peu Rimbaud, hardi, rieur, courtois, une pioche ou un marteau à la main, une parabole à la bouche, vingt histoires en tête, humain trop humain à la fois rivé à sa chaîne consentie et toujours en rupture de ban, prophète foudroyé et sans cesse renaissant.

Jean Lacouture                    Jésuites           Les Conquérants        Seuil 1991

Je fus frappé, plus que jamais, d’une sorte de désinvolture, d’indifférence. Je voyais en lui, non pas un maître, mais un pionnier. Les pionniers se déchirent les mains aux épines, ils tâtonnent : il faut leur laisser la liberté d’errer. Les pionniers précèdent les maîtres qui fabriqueront des routes pour les carrosses qui mettront, comme le disait Péguy, des poteaux indicateurs.

Jean Guitton, après sa dernière visite à Teilhard

Création du tournoi de Roland Garros, dont l’enceinte servira de camp pour les étrangers pendant la deuxième guerre mondiale : Arthur Koestler y séjourna. Le Corse Emmanuel Casabianca invente le Casanis, puis s’en va à Marseille pour le fabriquer : c’est actuellement le seul pastis de Marseille issu de la lente distillation de l’anis vert et de l’anis étoilé et de l’infusion de la réglisse. Un pastis contient 45 % d’alcool, 54.8 % d’eau et 0,2 % d’huile d’anis – anéthol -. Paul Ricard inventera le Ricard en 1932, mais il n’est le produit que d’une macération, non d’une distillation.

Libéria : le président King fait refouler les noirs américains.

Naissance du disque 78 tours à procédé électromécanique. Le procédé électronique sera mis au point en 1929 par l’américain Vladimir Zworykin. Les fonctionnaires obtiennent le droit de se syndiquer. On compte 25 000 taxis à Paris : 80 ans plus tard, ils ne seront plus que 15 000, malgré bien sur une considérable augmentation de la population : comprenne qui pourra ! la cherté étant fille de la rareté, ceci explique cela : en 2008, un pas de portière se négocie entre 150 000 et 200 000 € !

Les conventions de Genève établissent des règles cherchant à encadrer l’exercice de la guerre : la guerre chimique – essentiellement les gaz – est proscrite. Les respecteront qui voudront.

John D. Rockefeller donne 11 millions $ pour sauver d’une ruine imminente le château de Versailles, le palais de Fontainebleau et la cathédrale de Reims ; il recommencera en 1927 avec 23 millions $ ; ses enfants poursuivront dans la même voie après la seconde guerre mondiale, pour sauver le Petit Trianon.

Le gouvernement mitonne un plan d’aménagement de Paris : le plan Voisin, dans le cadre duquel Le Corbusier se propose de raser la plus grande partie de la rive droite pour y construire des tours de 200 mètres de haut : elles ne virent pas le jour et les Parisiens l’auront échappé belle ! Certains restes eurent la vie longue : ainsi de cette autoroute sur le canal Saint Martin, qui sera encore en projet sous la présidence de Georges Pompidou, et que fera passer aux oubliettes son successeur Valérie Giscard d’Estaing.

Le Corbusier sera l’un des principaux initiateurs et animateurs des Congrès Internationaux d’Architecture Moderne – CIAM – qui se tiendront à 11 reprises de 1928 à 1959. Celui de 1933 accouchera de la Charte d’Athènes, – le congrès se déroulait sur un paquebot, entre Marseille à Athènes – laquelle visait à construire de l’habitat collectif, en créant des zones indépendantes pour les quatre fonctions : la vie, le travail, les loisirs et les infrastructures de transport. Hausmann avait fait régner l’angle droit en grande partie pour faciliter le travail de l’armée en cas d’émeutes. Avec cette Charte d’Athènes, les concierges auront plus facilement l’œil sur tout, et, si le concierge est communiste, il aura tous les jours son lot de ragots à rapporter à sa cellule.

William Christophe Handy assure le lancement du Blues, issu des chants d’esclaves noirs du Sud : il a tout simplement recopié une musique entendue sur un quai de gare dans la vallée du Mississippi. Les premiers interprètes seront Count Basie, et Bill Bill Bronzy. D’autres sources citent Antonio Maggio comme étant le premier à avoir employé le mot blues dans le titre d’un morceau dont le titre était I got the blues, en 1908 : il avait rencontré un vieux Noir qui jouait sur le port de la Nouvelle Orléans, et lui ayant demandé ce qu’il jouait, celui-ci lui avait répondu : I got the blues.

8 01 1926                   Ibn Saoud, prince du Nedj, rive sud du golfe persique, chef incontesté des Wahhabites, est proclamé roi du Hedjaz, du Nedj et dépendances, c’est à dire roi de ce qui va s’appeler l’Arabie saoudite : il est bien fini le temps où, fidèle vassal de l’Angleterre appointé à raison de 60 000 livres par an, Winston Churchill pouvait ironiser sur son sort à la Chambre des Communes : si l’on rémunère ainsi ce monsieur, ce n’est pas pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il ne fait pas.

Dans ces années-là Rashid Rida est l’acteur principal du groupement Salafiya, défenseurs de la tradition islamique en prenant une autre voie que le wahhabisme. La revue El-Manar (Le Phare) qu’il fonda, parrainât Hassan al-Banna, créateur en Égypte en 1928 de l’Association des Frères Musulmans, qui se réfugiera très vite dans la clandestinité. Tarik Ramadan, 53 ans en 2016, auteur de 30 livres, islamologue bien connu,  suisse vivant à Londres, est le petit-fils de Hassan al-Banna. Son frère aîné Hani Ramadan est lui aussi un prédicateur très médiatique.

L’islam est une organisation complète qui englobe tous les aspects de la vie. C’est à la fois un état et une nation, ou encore un gouvernement et une communauté. C’est également une morale et une force, ou encore le pardon et la justice. C’est également une culture et une juridiction, ou encore une science et une magistrature. C’est également une matière et une ressource, ou encore un gain et une richesse. C’est également une lutte dans la voie de Dieu et un appel, ou encore un armée et une pensée. C’est enfin une croyance sincère et une saine adoration. L’islam c’est tout cela de la même façon.

Hassan Al Banna      Les 20 principes pour comprendre l’Islam

Un fait est certain, et il importe d’en mesurer les conséquences : chaque musulman, quelle que soit sa position nationale, se sent solidaire de toute la communauté islamique du monde vis à vis des puissances non musulmanes. Il est peut-être un Égyptien en face d’un Syrien, mais il est avant tout un musulman en face d’un Anglais ou d’un Français. Pendant la guerre du Rif menée par Abd el Krim, jusqu’en Perse on applaudit à la ténacité de ses montagnards contre les troupes européennes.

Gaston Wiet Histoire Universelle      La Pléiade 1986

En 1928, dans une Egypte encore soumise aux Anglais, Hassan el-Banna (1906-1949), un instituteur écœuré de voir la façon dont les Européens traitaient ses compatriotes, est le premier à donner une forme politique à cette intuition en fondant l’association des Frères musulmans. Le principe de la confrérie, très simple, est résumé dans son plus célèbre slogan : L’islam est la solution. Sa stratégie tient sur deux fronts. Le premier concerne la base : ouverture de dispensaires et d’écoles, distribution de nourriture, qui répondent au message en faveur des pauvres du Coran, mais permettent aussi de gagner en popularité. Le second vise la tête. Tandis que les frères d’en bas soignent le peuple, les dirigeants, dont personne ne connaît les noms, travaillent secrètement à préparer la prise du pouvoir. Ils n’y arriveront pas de sitôt. Associée à la révolution de 1952, la confrérie se brouille avec Nasser, qui la réprime bientôt avec violence. Après 1954, des dizaines de milliers de militants sont arrêtés et envoyés dans des camps de concentration. Mais l’idée qui a été mise en valeur est appelée à un grand avenir. Elle pose que le meilleur gouvernement des hommes ne peut prendre sa source que dans le respect de Dieu et de la loi religieuse : on l’appelle l’islamisme. La confrérie d’Hassan el-Banna n’en forme qu’une des facettes. Deux grands pays, l’Arabie Saoudite et l’Iran d’après 1979, en représentent deux autres.

François Reynaert    La Grande Histoire du Monde           Fayard 2016

27 01 1926                 L’Écossais John Logie Baird transmet l’image d’une figure humaine d’une pièce à l’autre de la Royale Institution : c’est la naissance de la télévision. Deux ans plus tard, il présentera des images télévisées en couleur ; il ouvrira un studio à Londres en 1929, qui assurera les premières transmissions d’images à longue distance.

12 05 1926                 Amundsen est au pôle nord, à bord du dirigeable italien Norge, en compagnie de Umberto Nobile ; trois jours plus tôt, Richard Byrd, de la Marine américaine et Floyd Bennett, l’auraient survolé [2] à bord d’un Fokker monoplan à 3 moteurs de 200 chevaux, ne dépassant pas le 200 km/h, s’exclamant au décollage : C’est Jules Verne qui m’y emmène.

28 05 1926                  Au Portugal, le général Gomes da Costa met fin à la toute jeune République portugaise – elle avait 16 ans ! – balisant les pas d’Antonio de Oliveira Salazar, qui sera ministre des finances deux ans plus tard, puis chef du gouvernement en 1933, fondateur de l’Estado novo, avec ses quatre axes de référence : nationalisme, catholicisme, corporatisme et anticommunisme.

9 07 1926                     Tremblement de terre sur l’île de Santorin : 2 000 maisons détruites en 52 secondes !

6 08 1926                   Le capitaine de corvette Yves le Prieur présente à la piscine des Tourelles à Paris le premier scaphandre autonome pratique, qui libère l’homme de tout lien avec la surface. Il inventera le détendeur automatique en 1935. Et c’est notre grand metteur en scène, captain planet, Jacques Yves Cousteau qui s’autoproclamera l’inventeur de tout cela, daignant tout de même associer le nom de Le Prieur à son invention.

3 09 1926                   Le gouvernement dégraisse : suppression de 228 tribunaux, 218 prisons, 106 sous-préfectures, 2 préfectures maritimes, 177 casernes, et des arsenaux de Lorient et de Rochefort ; 3 sous-préfectures sont déplacées ; le nombre d’arrondissements passe de 386 à 280.  Le tollé sera tel qu’en 1930, le gouvernement Poincaré recréera quelques sous-préfectures et rouvrira les tribunaux.

10 09 1926                 L’Allemagne fait son entrée à la SDN.  Aristide Briand est au sommet de son art :

Messieurs, la paix, pour l’Allemagne et pour la France, cela veut dire : c’en est fini de la série des rencontres douloureuses et sanglantes dont toutes les pages de l’Histoire sont tachées ; c’en est fini des longs voiles de deuil sur des souffrances qui ne s’apaiseront jamais ; plus de guerres, plus de solutions brutales et sanglantes à nos différends ! Certes, ils n’ont pas disparu, mais désormais c’est le juge qui dira le droit. Comme les individus, qui s’en vont régler leurs difficultés devant le magistrat, nous aussi nous réglerons les nôtres par des procédures pacifiques.

Arrière les fusils, les mitrailleuses, les canons ! Place à la conciliation, à l’arbitrage, à la paix !

27 09 1926         Jean Moulin épouse Marguerite Cerruti. Il n’est pas inutile de dire un peu par le détail la naissance de l’échec du couple, car il explique comment les dernières femmes qui comptèrent dans la vie de Jean Moulin furent ses maîtresses, puisqu’il ne se remariera pas.

Malgré ces relations et quelques séances mondaines, il passait la plupart de ses soirées seul, dans cette grande demeure. La lecture, le dessin les meublaient, mais il éprouvait le besoin d’une affection, d’une compagne à côté de lui. Il songea sérieusement à se créer un foyer. Il lui semblait aussi qu’à la tête d’une sous-préfecture, la présence auprès de lui d’une jeune femme lui permettrait de mieux accueillir et traiter ses hôtes, amis ou officiels.

Vers le début de l’été suivant, il jeta son dévolu sur une jeune fille dont il avait fait la connaissance à Chambéry. C’était une très jolie blonde aux yeux bleus, au teint clair et aux traits fins. Elle aurait été vraiment belle si ses formes avaient été moins opulentes. Elle était très jeune, à peine dix-neuf ans.

Son père, mort depuis plusieurs années, avait été trésorier-payeur général. Sa mère était de bonne souche savoyarde.

Je ne sais comment mon frère, artiste et amateur de belles lignes, avait pu s’éprendre d’une jeune fille douée d’un tel embonpoint. Le fait est que son gentil minois le séduisit. Il crut avoir trouvé en elle l’épouse gracieuse et aimante et la bonne compagne qui pouvait le rendre heureux. N’eut-il pas, malgré tout, quelques doutes en son for intérieur ? Soupçonna-t-il quelque chose en elle, et surtout chez sa mère, qui pourrait déplaire à sa famille ? Est-ce la raison pour laquelle il tarda jusqu’à l’extrême limite à nous apprendre ce grand événement ? Je ne sais.

Les lettres qu’il nous écrivait au début de juin 1926 n’en soufflent mot, pas plus celle du 3 juin, où il nous envoyait le discours qu’il avait prononcé à la fête des mères (le dimanche 30 mai), que celle du 10 juin, où il parlait, entre autres, d’un projet d’affiche qu’il avait envoyé à Béziers pour un concours portant sur la vigne et le vin. Et voici qu’il nous annonce brusquement, quelques jours plus tard, son projet de mariage avec Mlle Marguerite Cerruti qu’il épouserait dans le courant de l’été.

Je dois dire que nos parents furent choqués de ce procédé. Eux qui avaient toujours chéri et épaulé ce fils, il les mettait, avec beaucoup de désinvolture, devant le fait accompli, sans leur avoir demandé ni consentement ni même conseil. Mais ils aimaient trop leur fils pour lui tenir rigueur longtemps de ce manque d’égards. Après quelques jours de réflexion, ils acceptèrent d’aller à Albertville sans attendre mes vacances qui ne commençaient alors qu’à la fin de juillet. Ils allèrent donc faire la connaissance de leur future belle-fille qui leur fit bonne impression. Elle n’était pas snob comme ils le craignaient et fut aimable envers eux. Voyant combien Jean lui était attaché, ils ne tardèrent pas à faire la demande officielle à Mmc Cerruti et à s’entendre avec elle et les fiancés pour la date et le lieu du mariage, les personnes à inviter, la bague, etc.

Quoique Mme Cerruti n’ait guère plu à nos parents, tout se présentait assez bien lorsque j’allai les rejoindre le 1er août. Par suite d’une saute d’humeur de la future belle-mère, qui partit pour Paris, laissant sa fille à la garde d’une amie, dans la station d’altitude de Valloire, et qui ne répondait pas aux appels des jeunes gens, le mariage fut remis de semaine en semaine. Le temps passait ; Jean et ses parents s’impatientaient. Un jour, son père lui dit : Mon fils, tu ne nous a pas demandé conseil pour ton mariage. Voici bientôt deux mois que nous sommes ici et rien n’est encore décidé. Ta sœur doit reprendre son service le 1er octobre. Si tu ne te maries pas avant la fin de septembre, tu te marieras sans nous.

Jean et Marguerite livrèrent un dernier assaut à Mmc Cerruti et le mariage fut fixé au 27 septembre. Plusieurs personnes, qui auraient pu venir en août, n’étaient plus libres à cette date, dont M. Mounier, récemment nommé préfet de Nîmes. Le mariage eut lieu, en toute simplicité, dans le joli village de Betton-Bettonet, dans la maison de famille de Mmc Cerruti. Mon frère, par égard pour sa fiancée, avait accepté de contracter un mariage religieux.

Rendu nerveux par tous les atermoiements de sa future belle-mère, Jean, qui se sentait en faute envers ses parents et qui, de surcroît, s’était dépensé pour mettre en état le jardin et décorer la grange où devrait avoir lieu le repas en cas de mauvais temps, fondit en larmes lorsqu’il se leva au dessert pour répondre au toast que lui avait porté son nouveau préfet, M. Mouchet. J’ai rarement vu pleurer mon frère, autant dire jamais, depuis sa petite enfance. Cela jeta un froid parmi nous et fit mal augurer de cette union.

Il semblait pourtant que ces jeunes époux, qui s’étaient librement choisis et paraissaient éprouver un amour mutuel, dussent être parfaitement heureux. Sans doute eurent-ils quelques mois de bon­heur, mais peu à peu la mésentente se glissa dans le ménage. Ces deux êtres n’avaient guère en commun que leur jeunesse. Je ne veux pas ici incriminer ma belle-sœur. Je dirai simplement qu’elle était trop jeune d’âge et d’esprit pour bien comprendre la riche personnalité de son mari et ses devoirs d’épouse et de maîtresse de maison.

Ayant vécu à Paris, elle s’ennuyait dans cette petite ville où tous ses gestes étaient remarqués et où le moindre flirt eût donné à jaser. Elle abandonnait son mari, des mois durant, pour aller faire du chant dans la capitale. Douée d’un organe puissant, elle désirait se présenter au concours du Conservatoire, à quoi sa mère s’était toujours opposée. Ces absences attristaient Jean et lui montraient, en se renouvelant et se prolongeant, le peu d’attachement que sa femme avait pour lui. Il en fut si malheureux au début que sa santé en souffrit. Il s’évanouit deux ou trois fois au cours d’un traitement chez le dentiste. Cependant, il gardait toute sa peine pour lui, ne voulant pas attrister ses parents.

A plusieurs reprises, il alla chercher Marguerite. Puis, se lassant de cette indifférence et s’étant finalement détaché d’elle, il lui enjoignit par lettre d’avoir à regagner le domicile conjugal. Elle fit la sourde oreille. Au début, de mai 1928 il demanda le divorce. Il l’obtint dans les plus brefs délais, exactement le 19 juin 1928, aux torts et griefs de la femme, qui, d’ailleurs, avait fait défaut.

Pas plus que Jean ne nous avait consultés pour son mariage, il ne nous avait tenus au courant de ses déceptions conjugales. Ce ne fut qu’à la veille de sa demande en divorce qu’il nous en informa. Bien qu’il ne se fût jamais plaint à nous de sa femme, nous savions par notre cousine Marcelle, qui avait fait un séjour à Albertville en juin 1927, qu’il n’était pas heureux. Et je pus le constater moi-même en passant quelques jours à la sous-préfecture, après le départ de nos parents, en août de la même année. Devant eux, Jean et Marguerite se retenaient davantage. Cet été-là ils avaient eu un accident d’automobile sans gravité, mais Marguerite, blessée aux jambes, avait dû rester alitée une vingtaine de jours. [Un autre accident, une chute de cheval fit perdre à Marguerite l’enfant qu’elle portait.ndlr] C’est à cette occasion, pour la soigner et tenir la maison, que Jean avait fait appel à ses parents. Sans cette circonstance, ils seraient restés à Saint-Andiol pour laisser le jeune ménage plus libre.

On me pria de prolonger mon séjour, ce que je fis. C’est alors que j’assistai à plusieurs scènes très vives. Quelque opinion que j’aie pu avoir à ce moment sur ma jeune belle-sœur, je me gardais d’envenimer les choses et essayais de raisonner l’un et l’autre. Pas plus que moi nos parents ne furent pour rien dans les dissentiments entre les époux et dans la décision que mon frère devait prendre plus tard de se séparer de sa femme.

Laure Moulin         Jean Moulin Presses de la Cité 1982

Au vu de ce que nous apprendra le futur sur la grande et très riche personnalité de l’homme, on partage plus que largement l’inquiétude à peine dissimulée de sa sœur quant à l’avenir de ce couple, crée semble-t-il surtout par conformisme, pour qu’il y ait en sous-préfecture un sous-préfet et son épouse. Dès lors que celle-ci se mit à passer l’essentiel de son temps à Paris pour devenir une Castafiore, elle ne pouvait remplir le rôle que Jean Moulin aurait lui voir tenir à Albertville

En juin 1928 donc, Jean Moulin se retrouva libre de ses fréquentations, de ses loisirs – du ski à Megève assez souvent -. Elles s’appelleront Gilberte Riedlinger, née allemande à Mulhouse en 1897, qui rompra avec Jean Moulin en février 1943, Antoinette Sachs, peintre amie de Fernand Léger et Colette Pons, dont on ne saura jamais si leur amitié se cantonna à des relations professionnelles, ou plus si affinités.

18 10 1926                  Louis Lumière présente le premier film parlant, produit par Warner Bros : Le chanteur de Jazz d’Alan Crosland. C’est ce qu’a retenu l’histoire. Si cela marche, le monde entier parlera anglais. En fait le premier film sonore doté du procédé Vitaphone fut Don Juan (1926), suivi d’Old San Francisco (1927), tous deux du même Alan Crosland.

10 11 1926         Avec la déclaration Balfour, le Canada devient indépendant, tout en restant Dominion du Commonwealth.

11 1926                     Naissance de Match, tout d’abord hebdomadaire sportif, complément illustré de L’intransigeant. C’est Jean Prouvost, qui, plus tard, en fera un magazine d’actualité générale.

10 12 1926                 Aristide Briand partage le prix Nobel de la Paix avec Austen Chamberlain et Gustav Stresemann. Il avait été longtemps l’amant de la belle Otero qui lui disait : heureusement que tu es laid, sans cela, je me serais attaché à toi. La dite belle était un personnage, au firmament des demi-mondaines avec Liane de Pougy, Emilienne d’Alençon.  Une demi-mondaine est une femme qui se donne à un homme sur deux, disait Sacha Guitry. La belle Otero assurait qu’on pouvait faire fortune en dormant, mais pas seule, et de préférence pas avec le même homme que la veille. Elle eut pour amie Colette, pour amants des têtes couronnées, des industriels, des aristocrates qui parfois se suicidaient, et plus souvent se ruinaient, et c’est ainsi qu’elle parvint à amasser une véritable fortune : on parle de 25 millions de $ ! Quand tu couches avec un bourgeois, tu es une putain, quand tu couches avec un prince, tu es une favorite. Elle se retira à Nice, flamba au jeu toute sa fortune et mourut dans la misère…. L’archétype de la danseuse de haut-vol.

File:La Bella Otero.JPG

La belle Otero. Par Reutlinger Paris

Cléo de Merode par Felix Nadar. Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose disait Voltaire. Cléo de Mérode fut bien payée pour le savoir, à laquelle la presse colla l’étiquette de demi-mondaine, c’est à dire courtisane. Très belle, – la plus belle femme du monde, disait-on, la danseuse de l’Opéra attira le scandale en étant modèle du sculpteur Alexandre Falguière pour un nu. Léopold II, le roi des Belges (elle même était belge) fut subjugué : il n’en fallut pas plus à la presse pour en faire sa maîtresse, ce qui était faux. Elle fit un procès à Simone de Beauvoir, quand c’est toute la presse qu’il aurait fallu mener devant les tribunaux !

Liane de Pougy

Emilienne d’Alençon

Mais Aristide Briand gardait du temps pour penser politique : il se confiait ainsi à son traducteur Oswald Hesnard : L’Allemagne est un pays qui n’est pas drôle. Elle impose à ses voisins des efforts incessants de diplomatie, d’adaptation économique, de progrès industriel et commercial et, avec le temps, elle va déterminer l’orientation de l’Occident.

20 12 1926                 Pie XI met en demeure les catholiques français de prendre leurs distances avec l’Action Française. Quatre jours plus tard, Charles Maurras, par un retentissant Non possumus [3] – Nous ne le pouvons – en première page, refuse de se soumettre.

29 12 1926                 Pie XI condamne l’Action Française. Le décret était prêt, établi depuis le 29 janvier 1914 par Pie X, mais était resté non signé.

1926                            Jean Borotra remporte pour la seconde fois le tournoi de Wimbledon, et Jeannine Lanvin crée la première maison de haute couture pour hommes. À la suite de la révolte des Druzes, la France crée une République libanaise à majorité maronite et la dote d’une constitution.

A Metz, le congrès de la Ligue des Droits de l’Homme tient des propos qu’aujourd’hui l’on relit plutôt deux fois qu’une avant d’y croire :

Que soit interdite la formation sur le territoire […] de groupements étrangers autonomes constitués en noyaux ethniques organisés et systématiquement réfractaires à toute assimilation nationale.

Au Mexique, les catholiques ne peuvent accepter les mesures anticléricales issues de la Constitution proclamée en 1917 : c’est la guerre des Cristeros qui va les opposer pendant trois ans à l’armée fédérale. Il n’est pas inutile de citer la déclaration de guerre anticléricale que l’on avait pu entendre de la bouche d’un député six ans plus tôt :

Il faut pénétrer dans les familles, briser les statues et les images des saints, pulvériser les rosaires, décrocher les crucifix, confisquer les neuvaines et autres machins, barricader les portes contre le curé, supprimer la liberté d’association pour que personne n’aille dans les églises approcher les curés, supprimer la liberté de la presse pour empêcher la publicité cléricale, détruire la liberté religieuse et enfin, dans cette orgie d’intolérance satisfaite, proclamer un article unique : dans la République, il n’y aura de garantie que pour ceux qui pensent comme nous.

Donc, les suites de ces déclarations incendiaires n’auront pas pu être une surprise pour les pyromanes.

L’industrie automobile américaine est en pleine expansion : la Compagnie Firestone se fait concéder près d’un demi-million d’hectares au Libéria pour y planter des hévéas, concession obtenue pour 99 ans en échange d’un prêt de 5 millions $, qui vient assainir les finances du pays. Elle fera la pluie et le beau temps dans le pays au point de le faire échapper 4 ans plus tard à une tutelle de la SDN à la suite d’un scandale sur des ventes de main d’œuvre à Fernando Po.

A Auburn, dans les Massachusetts, première fusée à combustion liquide, de l’américain Robert Goddard.

Maurice Edmond Sailland, alias Curnonsky, fameux gastronome français, a gardé un souvenir ému d’un repas au Terminus de la Motte Beuvron, en Sologne, clos sur une magnifique tarte Tatin : il en parle dans La France Gastronomique, où il lui a pris une envie de sortir des sentiers battus et de raconter un gentil bobard sur l’origine de cette tarte : ainsi, Stéphanie Tatin, en l’an 1898, par un soir de grande presse aurait laissé tomber une tarte et l’aurait remis rapidement dans son plat, comme cela venait, c’est à dire, d’abord les pommes, puis la pâte ; re-cinq minutes de four, et l’aurait servi telle quelle aux clients puisque la presse ne diminuait pas : ils en auraient redemandé, et pour longtemps… Se non e vero, e ben trovato. Et la réputation des Sœurs Tatin, décédées depuis un certain temps, mais aussi du Terminus, toujours vivant, de régionale, devint nationale. En fait, la recette consiste à cuire une tarte normalement, très abondamment beurrée et sucrée ; avant la fin de la cuisson, on sort pour mettre une autre pâte sur le dessus ; on enfourne à nouveau cinq minutes et on sert en renversant le tout sur un plat.

Megève continue à susciter l’enthousiasme :

Quelle magnifique vision que ce bassin de Megève hivernal ! Une nef immense, pure de proportions, toute feutrée de blanc, élève ses parois en courbes régulières jusqu’à des crêtes flexueuses. Dans le fond, l’Arly naissant, incertain, qui se décide paresseusement à couler vers l’Isère. On ne le devine d’ailleurs que par un sillon à peine moins blanc sur le plateau uniforme. Les maisons du village sont toutes tassées. À peine si, de loin, on distingue leurs pignons encapuchonnés. Seul, ressort le clocher métallique. La neige trompeuse semble vouloir égaliser tout le terrain. Mais, à regarder mieux, on distingue des vallons, des mamelons, des contreforts. C’est le Mont d’Arbois, les belles arêtes du Joly, les pentes du col de Sion. Dans une échancrure, on aperçoit le Mont Blanc et le Dôme de Miage.

Sur la place, un grand mouvement d’autos, de chenilles, de skieurs. Il est agréable de monter, à pied, par le sentier du calvaire, l’œuvre énorme du curé Ambroise Martin, si expressive dans sa facture naïve et gauche ; puis c’est l’émoi de la pleine neige, une infinie variété de courses pour toutes les forces. J’eus le plaisir d’être conduit par M. Gagnebin, qui fit l’aménagement avec tant de science sportive.

Voyez, me disait-il, nous avons ici une seconde Engadine. Oui, j’entends : moins vaste que celle des Grisons. Mais c’est la même disposition de pentes, sans ruptures et sans à-pics ; la même variété de pistes et de courses ; la même ampleur, le même charme de paysages. Ici, comme là-bas, nous avons un terrain absolument rêvé pour le ski. Je connais toutes les stations françaises, et puis vous dire que l’endroit est absolument unique.

Paul Guiton           Au cœur de la Savoie. Editions J. Rey B. Arthaud, Editeur. Grenoble. 1926.

8 03 1927                   Pie XI refuse aux membres de l’Action Française l’accès aux sacrements : le mouvement va s’en trouver considérablement diminué. Georges Bernanos sera du nombre des partants, qui finira par écrire :

La France maurassienne est aussi creuse, aussi vide que son catholicisme sans Christ, son Ordre catholique sans grâce.

Georges Bernanos        Scandale de la Vérité.

Marcel Bleustein crée l’agence de publicité Publicis, remplaçant la réclame par la publicité. Blanchet ne complétera son nom qu’en 1940, lors de son entrée dans la Résistance. Du Pain, du vin, du Boursin ;  Dubo, Dubon, Dubonnet ; c’est Shell que j’aime ; Brunswick, le fourreur qui fait fureur ; André, le chausseur sachant chausser ; Y’a bon Banania. Difficile de parler de génie, mais c’est plus facile à retenir que les verbes irréguliers de la grammaire française… comme c’est le but, il n’y a rien à dire. Sa fille Élisabeth épousera Robert Badinter.

20 03 1927                  En Inde, à Mahad (Maharastra) Ambedkar lance un mouvement pour que les Intouchables puisssent avoir accès à l’eau d’un puit, pour inaugurer une ère d’égalité dans ce pays. L’abolition de l’intouchabilité et les repas inter-castes ne suffiront pas à mettre un terme au tort qui nous est fait. Tous les secteurs, les tribunaux, l’armée, la police, le commerce doivent nous être ouverts […] La société hindoue doit être réorganisée à partir de deux principes fondamentaux – l’égalité et l’abolition du catéisme.

Ce faisant, il s’oppose frontalement à Gandhi, qui, en ce qui concerne la place des Intouchables n’était jamais allé au-delà d’une demande d’égalité sur le plan religieux – accès aux lieux de culte – mais qui d’autre part s’était toujours montré favorable au maintien du système des castes, facteur d’harmonie sociale, selon lui. Les Intouchables ne se rendent pas compte qu’un électorat séparé (accordé par les Anglais en 1932 avec le Communal Award) créera des divisions parmi les hindous de telle sorte que cela conduira au bain de sang. Des voyous intouchables feront cause commune avec des voyous musulmans et tueront des hindous de caste. Les Britanniques n’ont-ils pas songé à tout cela ? Je pense que si. [propos tenus à Patel].

7 04 1927                      Abel Gance projette Napoléon sur triple écran à l’opéra.

12 04 1927                 Les nationalistes du Kouo-min, aidés par les sociétés mafieuses chinoises et par les Occidentaux, se livrent à un massacre sur les communistes à Shangaï.

04 1927               Le chanoine belge Georges Lemaître, professeur de physique et astronome à l’Université catholique de Louvain formule l’hypothèse du Big Bang à l’origine de l’univers, dans les Annales de la Société scientifique de Bruxelles. En fait, il nomme son idée : hypothèse de l’atome originel. Pourquoi dès lors un Big Bang, trouvaille a priori plutôt surprenante de la part d’un chanoine ? En fait, ce nom attendra 1950 pour apparaître, né de Fred Hoyle, chroniqueur scientifique à la BBC, qui voulait ainsi railler dans son émission  The nature of things la théorie de Lemaître en l’affublant de ce qualificatif qu’il voulait désobligeant, sans penser un instant que c’est précisément ce qualificatif qu’allait retenir la postérité en lieu et place de l’atome originel.

10 05 1927                 Nungesser et Coli ont décollé la veille de France à bord de leur hydravion L’Oiseau Blanc, pour traverser l’Atlantique. Le 10 au matin le quotidien La Presse leur consacre sa première page :

Les heures d’or de l’aviation française :
Nungesser et Coli ont réussi.
Les émouvantes étapes du grand raid.
A 5 heures, arrivée à New-York
etc… etc…

Malheureusement, tout est faux : Nungesser et Coli ont disparu dans l’Atlantique Nord. Le respect de la preuve avait cédé aux dérapages encouragés par les plus grands journalistes, tel ce conseil de William Randholf Hearst, magnat américain de la presse, qui répétait à ses journalistes : Surtout ne sacrifiez jamais une belle histoire à la vérité ; et c’est encore ce que dit un proverbe hindou : Dites-nous des choses qui nous plaisent et nous vous croirons. Quand on veut à tout prix griller les confrères… La Presse ne s’en relèvera pas. En 2010, Bernard Decraene reprendra l’affaire, au vu du livre de bord d’un garde côte américain qui, dans les eaux de Saint Pierre et Miquelon,  aurait signalé l’avion, qui se serait donc abîmé entre St Pierre et Miquelon et la côte américaine de la Nouvelle Écosse.

21 05 1927                 Charles Augustus Lindbergh – il a 25 ans -, traverse l’Atlantique, de New York au Bourget, à bord du Spirit of St Louis : 33h 32′ de vol pour couvrir 5 800 km, ce qui fait 173 km/h. Il est le premier à le faire en solitaire, et ceci lui permettra d’empocher les 25 000 dollars du prix Raymond Orteig, fondé bien des années plus tôt. Il survole l’Irlande et le triomphe est assuré à Paris, qu’il parvient à repérer de nuit grâce à la publicité qu’André Citroën s’est offert sur les flancs de la Tour Eiffel ; il se pose au Bourget – ce n’est qu’un champ -, à la lumière du seul phare existant. Le garçon a de l’expérience : assurant l’acheminement aérien du courrier aux États-Unis, il a déjà eu à s’extirper par deux fois de son avion pour sauter en parachute. Il a fait confectionner son avion sur mesure, ayant été le premier à envisager un tel vol en solitaire. Il dispose du tableau de bord le plus perfectionné de l’époque ; mais malgré tout, les conditions de vol sont à proprement parler ahurissantes par rapport aux normes que l’on voit en vigueur aujourd’hui. Pas de parachute : ce sera autant de poids en moins, il a même refusé d’emporter du courrier ; pas de radio bien sur, pas de visibilité directe : il avait devant lui un réservoir, donc il avait fait monter l’équivalent d’un périscope. Pour estimer la direction du vent, il descendait au raz des vagues pour voir la direction des embruns. Mais comme cela a failli lui faire toucher un cargo, il remonte, trouvant alors le froid et l’humidité : la combinaison des deux donne du givre et le givre, c’est du poids sur les ailes et la carlingue ; le givre, c’est peut-être ce qui a coûté la vie à Nungesser et Coli dix jours plus tôt. Tout cela est trop dangereux, et il fait demi-tour. Et puis après tout, le givre ne s’épaissit pas tant que cela et ne doit pas représenter un vrai danger : il suffira de contourner systématiquement tous les nuages, ainsi, pas de givre du tout… et de nouveau demi-tour pour repartir vers l’est. De temps en temps, il s’offrait quelques minutes de sommeil, et l’avion traçait sa route alors sans pilote.

Il faut préciser tout de même qu’il s’agit de la première traversée en solitaire, car deux équipages l’avaient déjà réalisé, beaucoup plus tôt : du 8 au 31 mai 1919, un équipage de la marine américaine sur un hydravion NC4 Navy Curtiss, avaient effectué la traversée par étapes, dont la plus longue était Labrador-Açores. Les 14 et 15 juin 1919, un équipage anglais, John Alcock et Arthur Brown sur un bombardier Vickers Vimy avaient relié Terre Neuve à l’Irlande en 16h12’ sur 3 630 km.

Ensuite, Lindbergh perdra un peu les manettes [les pilotes de voiture perdent les pédales et les pilotes d’avion perdent les manettes] ; membre très actif du mouvement America First, qui prônait l’isolationnisme, il sera ébranlé par l’assassinat de son fils premier né de 20 mois, d’abord enlevé et tué malgré le versement d’une rançon ; il ira s’installer en Europe, où il visitera la Luftwaffe, au nom du gouvernement américain, et là, il ne saura pas refuser la décoration de l’Aigle Allemand, que lui remettra Hermann  Goering le 28 juillet 1936, et quand Roosevelt lui demandera de la rendre, il refusera.

25 05 1927              Clärenore Stiness, allemande [4] de 26 ans a déjà derrière elle un beau palmarès de compétitions automobiles. Lui est venue l’idée de faire un tour du monde en voiture : fille d’industriel, ce ne sont pas les questions financières qui lui posent des difficultés, et quand l’argent ne vient pas directement, un bon carnet d’adresses suffit à obtenir les contrats publicitaires pour compléter. Le Ministère des Affaires étrangères et les missions allemandes à l’étranger l’appuieront aussi.

Elle arrête son choix sur une Adler Standard 6, une des voitures les plus vendues de l’époque : 50 cv, boite à 3 vitesses ; l’assistance est composée d’un camion qui les accompagne jusqu’en Russie, conduit par deux mécaniciens. Elle-même est accompagnée du photographe suédois Carl-Axel Söderström, rencontré peu avant le départ : le voyage de fiançailles dura deux ans et demi et ensuite ils se marièrent et eurent même de nombreux enfants, dont pas mal adoptés. Le coup de foudre, cela crée des situations d’urgence : pour divorcer d’avec sa première femme Carl-Axel Söderström attendra la fin du voyage. En lieu et place de balade en gondole à Venise et des lacs italiens, ce seront réparations de crevaisons, changement d’arbre de villebrequin, de segments, des chaleurs comme des froids extrêmes, la faim parfois, la soif souvent… Après pareilles fiançailles, avec des épreuves qui n’ont rien à envier à celles de la Croisière  Jaune [4 avril 1931 au 12 février 1932], la vie quotidienne ne peut plus être qu’un long fleuve tranquille. Mais pour qu’il en soit ainsi, à quatre mois du grand krach boursier qui allait faire le lit du nazisme, mieux valait ne pas s’attarder en Allemagne, ce qu’elle fit, en s’installant en Suède tout en fermant les yeux sur sa pseudo neutralité.

Frankfort, Berlin, Prague, Vienne, Istanbul, Bagdad, Téhéran, Tiflis, Moscou, Surah Kazan, Sverdlovsk, Omsk, Novossibirsk, Irkoutsk, Oulan Bator, Pékin, Tien Tsin, Kobe, Tokyo, Hawaï, San Francisco, Panama, Lima, Camana, Arequipa, Puno, La Paz, Buenos Aires, Mendoza, Santiago de Chile, Valparaiso, Panama, Los Angeles, Vancouver Los Angeles, El Paso, Chicago, Detroit, Washington, New-York Le Havre Paris, Frankfort le 24 juin 1929 : 46 758 km en deux ans et demi.

Trajets effectués par bateau :  Tien Tsin [le port le plus proche de Pékin, Chine], à Kobe [Japon], Kobe à Hawaï [Etats-Unis], Hawaï à San Francisco [Etats-Unis], Los Angeles [Etats-Unis] Panama, Panama Lima [Pérou], Valparaiso [Chili] Panama, Panama Los Angeles, New York Le Havre

10 06 1927                 On trouve déjà des hommes pour parler de décolonisation :

Nous n’admettons pas qu’il existe un droit de conquête, un droit du premier occupant au profit des nations européennes sur les peuples qui n’ont pas la chance d’être de race blanche ou de religion chrétienne. Nous n’admettons pas la colonisation par la force (…). Nous aurons accompli ce que vous appelez notre mission civilisatrice le jour où nous aurons pu rendre les peuples dont nous occupons les territoires à la liberté et à la souveraineté.

Léon Blum       Discours à la Chambre des députés.

25 06 1927                  Léon Daudet, incarcéré à la Santé pour ses propos lors de l’enquête sur la mort de son fils, s’évade : il a suffi pour cela que ses amis de l’Action Française téléphonent en se faisant passer pour des fonctionnaires du ministère de la Justice, demandant sa levée d’écrou, ainsi que celle de Pierre Semard, cela dans une volonté d’apaisement, et ils sortent par la porte. Il ira s’installer avec sa femme à Bruxelles. Pierre Semard, secrétaire général du Parti Communiste avait été emprisonné pour ses appels à la grève contre la politique de la France au Maroc. Il retourna bien vite derrière les barreaux, non qu’il fût fâché avec la liberté, mais la devoir aux Camelots du Roi, ah ça jamais !

10 08 1927                       La guerre a mis à mal la démographie française ; pour y remédier dans la mesure du possible, une loi de naturalisation est promulguée qui sur les 13 ans à venir, permettra à près d’un million de personnes d’acquérir la nationalité française, par naturalisation ou accession automatique. Pour l’essentiel, les délais pour l’obtenir avaient été considérablement raccourcis, passant de 10 à 3 ans.

22 08 1927                 Aux États-Unis, les anarchistes Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti meurent sur la chaise électrique : ils viennent de passer 7 ans en prison pour un meurtre qu’ils ne cessèrent de nier : à la suite de la mort suspecte de leur compagnon Andrea Salsado au printemps 1920, ils avaient décidé de porter une arme et s’étaient fait arrêter dans un tramway de Brockton, dans le Massachusetts. On leur mettra sur le dos l’assassinat de deux convoyeurs de fond. L’indignation fera le tour du monde. En France les verriers d’Albi laissent s’éteindre les fours, des échauffourées à Paris donnent lieu à des coups de feu, une bataille rangée se livre sur les grands boulevards.

Fils, au lieu de pleurer, sois fort pour être capable de consoler ta mère. Emmène la faire une grande promenade dans la campagne pour ramasser des fleurs sauvages. (…) Mais, souviens-toi toujours, Dante, dans le jeu du bonheur, il ne faut pas garder tout pour soi. (…) Aide les persécutés et les victimes parce que ce sont tes meilleurs amis. (…) Dans cette lutte qu’est la vie, plus tu aimeras, plus tu seras aimé.

Nicola Sacco à son fils Dante

Adio o mio compagna
O miel figli, o miel amici
Addio mamma
Viva l’Anarchia
Grazie a voi per tutto
Nicola Sacco

Desidéro repitere a voi che io sono innocente
Gamai mi macchiai di alcun delitto
Quello che avete fatt per me
Perdono a quelgli uomini
Per cio’ che in questo
Momento mi si fa
Bartolomeo Vanzetti

25 08 1927                       Le conducteur de la locomotive du Montenvers de Chamonix se trompe de manette pour freiner, actionnant celle de la marche avant : le train déraille et tombe dans un ravin, faisant plus de 20 victimes. Chaque voiture ayant son autonomie de freinage, cela permit à la dernière de s’arrêter avant la chute. Néanmoins les procédures de sécurité furent revues.

8 09 1927                    Politburo à Moscou : Trotski fait le constat des différentes tendances : Staline est la figure dominante de l’équipe dirigeante, mais ce sont les idées de Boukharine qui constituent la menace la plus dangereuse pour les bolcheviks et leur révolution. Si Staline était  centriste, Boukharine occupait le leadership de l’aile droite bolchevique. Trotski insista : le danger fondamental venait de ce coté-là. C’est le moment que choisit le centriste Staline pour se livrer à une attaque frontale contre lui : Tu es un individu pitoyable, totalement dépourvu du sens de la vérité le plus élémentaire. Un lâche sans aucune  moralité, un vaurien, un scélérat qui se complait à dire des choses qui ne correspondent absolument pas à la réalité. Voilà ma réponse.

14 09 1927                  À 50 ans, Isadora Duncan, star américaine de la danse, se tue au démarrage de l’Amilcar GS 1924 que lui faisait essayer à Nice un jeune fan : l’écharpe qu’elle portait autour du cou s’était prise dans une roue, et, la tirant toujours, son corps bascula et finit par tomber sur la chaussée de la promenade des Anglais. On la releva abîmée, couverte de poussière et de sang

Petit Parisien 15 septembre 1927

15 10 1927                 Un grondement ébranle le désert près de Kirkouk, dans le nord de l’Irak : c’est le pétrole qui jaillit du puits n°1 Baba Gurgur, si abondant qu’il faut recruter à la hâte 700 hommes pour endiguer le flot, et éviter ainsi qu’il gagne Kirkouk.

André Gide publie dans La Revue de Paris  La détresse de notre Afrique Équatoriale.

Lorsque je me décidai à partir pour le Congo, le nouveau Gouverneur Général eut soin de m’avertir : – Que n’allez-vous plutôt à la Côte d’Ivoire, me dit-il. Là tout va bien. Les résultats obtenus par nous sont admirables. Au Congo, presque tout reste à faire. L’Afrique Équatoriale Française a toujours été considérée comme la cendrillon de nos colonies. Le mot n’est pas de moi ; il exprime parfaitement la situation d’une colonie susceptible sans doute de devenir une des plus riches et des plus prospères, mais qui jusqu’à présent est restée l’une des plus misérables et des plus dédaignées ; elle mérite de cesser de l’être. En France on commence à s’occuper d’elle. Il est temps. Au Gabon, par suite de négligences successives, la partie semble à peu près perdue [La question de main-d’œuvre… se présente au Gabon avec un caractère d’extrême gravité. Ce n’est plus le développement plus ou moins rapide de nos exportations qui est en cause, mais notre renom de nation colonisatrice. La crise est arrivée à un tel degré qu’elle compromet la vie sociale indigène et l’existence même des populations…

Les mesures que nous proposons sont absolument nécessaires si l’on veut éviter de voir disparaître ce qui reste de la population de la colonie, En en poursuivant l’application, les autorités administratives devront avoir l’énergie nécessaire pour résister à certains intérêts particuliers qui se croiront lésés, mais dont la considération ne saurait cependant compromettre l’œuvre coloniale que nous poursuivons en Afrique et dont la base est le respect de l’indigène et l’amélioration de ses conditions de vie. [Rapport de février 1927] ]

Au Congo elle ne l’est pas encore si l’on apporte un prompt remède à certains défauts d’organisation, à certaines méthodes reconnues préjudiciables, supportables tout au plus provisoirement. Autant pour le peuple opprimé qui l’habite, que pour la France même, je voudrais pouvoir y aider. Les intérêts moraux et matériels des deux peuples, des deux pays, j’entends le pays colonisateur et le pays colonisé, s’ils ne sont liés, la colonisation est mauvaise.

Je sais qu’il est des maux inévitables ; ceux dus par exemple au climat ; des difficultés très lentement et coûteusement surmontables, dues à la situation géographique et à la configuration du pays [et celles du Congo sont particulièrement défavorables, expliquant, excusant dans une certaine mesure les lenteurs de sa mise en valeur] ; il est enfin certains sacrifices cruels, j’entends ceux qui se chiffrent par vies d’hommes, certaines misères douloureusement consenties en vue d’un plus grand bien-être futur – et je songe ici tout particulièrement à celle qu’entraîne l’établissement des grandes routes et surtout de la voie ferrée.

Aucun progrès, dans certains domaines, ne saurait être réalisé sans sacrifice de vies humaines. Sacrifice imposé ou généreusement consenti. Du moins s’il profite à la communauté, si, en fin de compte, il y a progrès, peut-on dire que ce sacrifice était utile. Le mal dont je m’occupe ici empêche le progrès d’un peuple et d’un pays ; il ruine une contrée pour le profit de quelques-uns. Je me hâte de dire qu’il est particulier à notre Afrique Équatoriale ; et plus spécialement encore au Moyen-Congo et au Gabon : il a disparu de l’Oubangui-Chari depuis que les Compagnies concessionnaires de cette colonie ont d’elles-mêmes renoncé à leurs privilèges.

Par quelle lamentable faiblesse, malgré l’opposition des compétences les plus avisées, le régime des Grandes Concessions fut-il consenti, en 1899, ce n’est point tant là ce qui nous étonne. Car, après tout, ce régime put, en ce temps, paraître utile. Pour mettre en valeur un pays neuf, allait-on repousser les capitaux et les énergies, les bonnes volontés qui s’offraient ? Non ; l’étonnant, c’est qu’après avoir été reconnu néfaste, c’est qu’après avoir été dénoncé tant de fois par les Gouverneurs de la colonie, après qu’on se fut rendu compte qu’il ne s’agissait point d’une mise en valeur, mais bien d’un écrémage systématique du pays, d’une exploitation éhontée, l’affreux régime subsiste encore. [Qu’ont fait les colons en A.E.F. ? Assez peu de choses. Et ce n’est pas à eux qu’il faut s’en prendre, mais au régime détestable qui a été imposé à l’Afrique Équatoriale : le régime des Grandes Concessions… Dans peu de temps les Grandes Concessions auront définitivement quitté l’Afrique… L’Afrique sera un peu moins riche qu’avant leur venue, disait un des anciens Gouverneurs Généraux de l’A.E.F., M. Augagneur. Dans peu de temps… Espérons-le. Mais il est aujourd’hui sérieusement question de renouveler leurs privilèges. C’est bien pourquoi j’écris ces lignes.]

Mais lorsqu’on vient à reconnaître l’occulte puissance et l’entregent de ces sociétés, l’on cesse de s’étonner. C’est à Paris d’abord qu’est le mal. Et je veux bien croire que le cœur manquerait à certains responsables s’ils se représentaient nettement l’effet de leur coupable complaisance. Mais le Congo est loin. Et pourquoi chercher à connaître ce qu’il est si reposant d’ignorer ? Voudrait-on se renseigner, combien n’est-il pas difficile de découvrir ce que tant de gens ont si grand intérêt à cacher. Allez donc y voir ! Et quand on est là-bas, encore que de camouflages. On peut circuler durant des mois dans ce pays sans rien comprendre de ce qui se passe, sans rien en voir que du décor. Ainsi fis-je d’abord. J’ai raconté dans ma relation de voyage par quel hasardeux concours de circonstances mes yeux se sont ouverts. J’y reviendrai.

On ne voyage pas au Congo pour son plaisir. Ceux qui s’y risquent partent avec un but précis. Il n’y a là-bas que des commerçants, qui ne racontent que ce qu’ils veulent ; des administrateurs qui disent ce qu’ils peuvent et n’ont droit de parler qu’à leurs chefs ; des chefs tenus par des considérations multiples ; des missionnaires dont le maintien dans le pays dépend souvent de leur silence. Parfois enfin quelques personnages de marque, en un glorieux raid, traversent la contrée entre deux haies de Vive la France ! et n’ont le temps de rien voir que ce que l’on veut bien leur montrer. Quand, par extraordinaire, un voyageur libre se hasarde là-bas, comme j’ai fait moi-même, sans autre souci que celui de connaître, la relation qu’il rapporte de son voyage ne diffère pas sensiblement de la mienne, où l’on s’étonne de retrouver la peinture des mêmes misères qu’un Auguste Chevalier par exemple dénonçait il y a déjà vingt ans. Rien n’a changé. Sa voix n’a pas été écoutée. L’on n’a pas écouté Brazza lui-même, et ceux qui l’ont approché savent avec quelle tristesse, dans les derniers temps de sa vie, il constatait les constants efforts pour discréditer son témoignage, pour étouffer sa voix. [Les rapports rapportés par la Mission Brazza n’ont pas été publiés, et les atrocités commises n’ont été soulignées que par quelques orateurs, et par quelques articles de revues ou de journaux. » (Extrait d’une lettre particulière de Mme de Brazza, février 1928]. Je n’ai pas grand espoir que la mienne ait plus de chance de se faire entendre. Je tiens de source certaine, m’écrivait X., fort bien placé pour le savoir, que l’on s’apprête à torpiller votre livre. Et c’est ce qui ne manqua pas d’arriver. Dès que l’on vit que mon témoignage courait risque d’être écouté, l’on s’ingénia à mettre en doute sa valeur ; je me vis traité d’esprit léger, d’imagination chimérique, de chercheur de tares… Ces accusations tendancieuses me laisseraient indifférent s’il ne s’agissait ici que de moi ; mais il y va du sort d’un peuple et de l’avenir d’un pays. Le reproche de partialité, que l’on me faisait également, je me défends de l’encourir. Tous les renseignements que je donnerai dans ces pages sont officiels. Même le commentaire que j’y ajoute n’est le plus souvent qu’un centon impersonnel formé de phrases extraites de rapports administratifs. Car, tout au contraire de ce que certains ont pu dire, ce n’est nullement contre l’administration que je m’élève ; je ne déplore que son impuissance en face de ces maux que je signale ; et cet article n’a d’autre but que de tâcher de lui prêter main-forte.

Que la haute administration, que le haut commerce prennent garde de vouloir mettre trop vite en coupe réglée une possession qu’à vrai dire nous connaissons insuffisamment et dont les indigènes ne sont pas encore initiés à ce que nous attendons d’eux, écrivait Savorgnan de Brazza en 1886. Notre action, jusqu’à nouvel ordre, doit tendre surtout à préparer la transformation des indigènes en agents de travail, de production, de consommation. Ce qu’il faut redouter par dessus tout, c’est de renverser en un jour l’œuvre de dix années, car l’intervention de la force, dans une œuvre préparée par la patience et la douceur, peut tout perdre d’un seul coup.

Ces sages conseils ne furent pas suivis. Dès 1887, une compagnie fut créée au Gabon : la S.H.O., dans des conditions si scandaleuses que le Parlement la fit dissoudre. En dédommagement de quoi, les directeurs de la S.H.O. réclamèrent et obtinrent le droit de choisir un terrain de 3 à 400 000 hectares, donné en toute propriété. Deux ans plus tard, le Parlement approuva la formation de quarante compagnies, à qui 650 000 kilomètres carrés furent concédés. (Je rappelle que la superficie totale de la France est de 551 000 km2.) Ces sociétés n’ont, du reste, pour la plupart, pas longtemps vécu. Certaines se sont transformées ; d’autres ont fusionné. Nous ne nous trouvons plus aujourd’hui en face que de quelques sociétés, et n’avons plus à nous occuper que de celles-ci.

Mais, avant de commencer à parler d’elles, je voudrais mettre mon lecteur en garde de confondre ces Concessions congolaises avec les concessions ordinaires telles que peuvent les obtenir les colons ou de grandes sociétés financières, pour la mise en culture d’un terrain ou l’exploitation de richesses minières. Celles-ci concourent, en même temps qu’à l’enrichissement du colon ou de la société, à l’enrichissement du pays et du peuple qui l’habite. Qu’un parti politique anticapitaliste les désapprouve, peu m’importe ici ; je prétends n’avoir pas à me solidariser avec ce parti pour m’élever contre les abus particuliers à l’A.E.F.

Le concessionnaire congolais obtint donc la propriété exclusive de tous les produits naturels [Caoutchouc, noix de palmes, ivoire, peaux d’animaux] d’immenses régions à peu près inexplorées, aussi peu connues du gouvernement qui les accordait que du concessionnaire lui-même. Jusqu’à ce moment les produits de chasse et de cueillette avaient appartenu aux indigènes ; mais l’on peut à peine dire que ceux-ci furent expropriés, car, en fait, ils furent concédés eux-mêmes avec les terrains. Le concessionnaire put alors les contraindre au travail moyennant tels salaires qu’il se réservait toute liberté de fixer. Quant aux produits, il estimait que, dans ce cas, il n’avait plus à les payer.

Les concessionnaires s’engageaient par contre à verser au gouvernement de la colonie 15 p. 100 de leurs bénéfices, et à respecter les clauses d’un cahier des charges. Certaines de ces clauses prétendaient, il est vrai, protéger les droits d’usage que nos principes reconnaissent aux indigènes de toutes nos colonies. Ces clauses donnèrent satisfaction à l’esprit de justice de l’opinion publique et l’endormirent. En pratique elles ne furent jamais appliquées, et les populations habitant les immenses terrains concédés furent, en fait, réduites à un état qui ne diffère de l’esclavage, je voudrais que l’on me dise en quoi ?

Les Grands Concessionnaires du Congo parlent volontiers des importants services qu’ils rendent à la colonie et de leur rôle civilisateur. Qu’ils nous permettent d’examiner ces deux côtés de la question.

Prenons par exemple la Compagnie française du Haut-Congo, la plus importante des survivantes, dont les privilèges arrivent à expiration en 1929, mais, qui, si invraisemblable et alarmant que cela puisse paraître, semble en passe d’en obtenir le renouvellement.

La C.F.H.C. couvre une superficie de 2 600 000 hectares. De plus, la C.F.H.C. contrôle les territoires de l’ex-concession Alimaienne et de l’ex-concession N’Gogo-Sangha, de sinistre mémoire. Elle possède donc un monopole commercial absolu sur 5 600 000 hectares peuplés de 120 000 habitants (jedonne les chiffres officiels).

Cette Compagnie, et les Grandes Compagnies en général, font grand état de l’aide indirecte qu’elles apportent au budget de la colonie par les redevances qu’elles lui versent (à savoir, en plus de quelques légères redevances fixes, le pourcentage de 15 p. 100 dont je parlais, sur les bénéfices effectués). Mais il est aisé, d’après le tableau des ventes, de calculer ce que la colonie eût regagné d’autre part en droits de douane et autres si la Grande Compagnie eût fait place au commerce libre. La haute autorité que je cite estime que, pour 10 millions de produits négociés dans une zone de commerce libre, la colonie peut percevoir 3 600 000 francs d’impôts directs ou indirects (laissant d’autre part 6 400 800 francs à l’indigène) ; tandis que les mêmes produits, vendus dans une région concédée, ne rapportent à la colonie que 900 000 francs, et ne laissent à l’indigène que 1 600 000 francs ; tant est grande la différence entre les prix payés par le commerce libre et ceux consentis par la Grande Compagnie. [Parallèlement, l’indigène restant pauvre, force nous est de proportionner son impôt personnel à ses ressources. La colonie perd encore, de ce fait, un million au moins chaque année, pour la seule concession C.F.H.C. dit un rapport administratif.]

Ajoutons que les Grandes Compagnies ne se montrent guère empressées de s’acquitter envers la colonie. N’a-t-il pas fallu toute l’énergie du Gouverneur Général actuel pour faire rentrer dans la caisse un million de redevances arriérées, dont certaines remontaient à dix ans ? Ce chiffre en dit long sur la faiblesse dont faisait preuve l’administration locale devant les Grands Concessionnaires.

Si d’une part le bas prix que le concessionnaire paye les produits naturels pousse l’indigène à refuser ou à limiter son concours, d’autre part les prix exagérément élevés des marchandises d’importation, que seul le concessionnaire a le droit de vendre, limitent, empêchent les achats. Encore les Compagnies Concessionnaires négligent-elles le plus souvent de fournir leurs factoreries des objets les plus nécessaires ou les plus appréciés par les indigènes. Devant cette carence des Sociétés Concessionnaires et devant les nombreuses difficultés pour se procurer les articles d’importation européenne qu’il désire, l’indigène s’est vite découragé et n’a pas cherché par son travail à augmenter sa production, lisons-nous dans un rapport ; et dans un autre : On imagine sans peine l’état d’esprit des indigènes, aujourd’hui parfaitement renseignés, qui savent de combien on les frustre dans chaque transaction, et qui attendent avec angoisse, mais sans beaucoup d’espoir, la fin de ce régime.

Enfin, malgré ses bénéfices considérables, la C.F.H.C. n’a jamais rien fait pour améliorer le sort des indigènes qu’elle exploite : ni route, ni école, ni hôpital ; pas la moindre organisation sanitaire. Elle laissera en s’en allant, si tant est qu’elle s’en aille enfin, un pays saigné à blanc et des indigènes plus misérables qu’avant l’arrivée des blancs.

La Compagnie Forestière de Sangha-Oubangui a ceci de particulier qu’elle ne fait pas de bonnes affaires. C’est ce que nous apprend son directeur, et qu’elle a déjà perdu 45 p. 100 de son capital. En seize exercices, nous dit-il, les actionnaires n’ont touché que six fois un dividende variant de 5 à 20 francs. La C.F.S.O. travaille présentement à se renflouer et procède à l’émission d’actions nouvelles pour appeler à la rescousse de nouveaux capitaux, qui vont lui permettre de continuer à fatiguer la colonie.

Mais laissons de côté la question financière. J’ai traversé à pied les régions où opère la C.F.S.O. et puis parlé en connaissance de cause de ses rapports avec l’administration et avec les indigènes, ainsi que de son rôle civilisateur. J’ai pu constater, comme eût pu le faire n’importe quel voyageur averti, que les plantations dont parle le directeur de la C.F.S.O. (qui n’a jamais été au Congo et doit se reposer sur les rapports de ses agents) sont dérisoires ; que ce qu’il a dit au sujet des mesures d’hygiène, de prophylaxie, des campements de récolteurs, en un mot de toutes les mesures humanitaires prises en faveur des indigènes et que prescrit le cahier des charges, n’existe, le plus souvent, que sur le papier.

Je n’ai pas à m’étendre ici sur le dur travail auquel est astreinte toute la population mâle indigène, dans les territoires concédés à la C.F.S.O. (car il ne s’agit point seulement, comme on le verra, des seuls engagés volontaires et travailleurs recrutés spécialement par la Compagnie). L’on comprend de reste et sans qu’il soit utile d’insister, le funeste effet de ce régime, qui maintient les hommes constamment à de grandes distances de leur village, sur la vie de famille, sur la natalité, sur les cultures, et, partant, sur la prospérité générale du pays. Dans les territoires non concédés, le caoutchouc de céaras, cultivé à l’entour des villages, grâce à l’initiative du Gouverneur Lamblin, tend à remplacer le caoutchouc dit de cueillette, produit naturel, auquel seule a droit la Société Concessionnaire ; l’autre, elle est obligée de l’acheter, ce qui fait qu’elle n’encourage pas beaucoup les cultures. L’on n’a, pour plus de détails, qu’à se reporter à ma relation de voyage.

Certains se sont émus de quelques atrocités, dont je dus me faire le dénonciateur, et que je relate au cours de ce récit [Il s’agit, en l’espèce, de représailles et sanctions exécutées avec férocité par quelques miliciens indigènes, qui furent, par la suite, condamnés.] L’avouerais-je ? Pour révoltants que fussent ces crimes, ils me paraissent beaucoup moins importants que quelques méfaits, d’apparence plus bénigne, que je dénonce sitôt après. Les premiers, abominables mais exceptionnels, n’étaient dus qu’au défaut de surveillance d’un administrateur insuffisant, qui, par la suite, obtint acquittement sur ce point. Les seconds, que je vais dire, dont la responsabilité incombe au même administrateur, présentent un caractère non accidentel ; leur constance même est alarmante. Comment ne pas y voir la conséquence naturelle, fatale, inéluctable, du régime appliqué à cette partie de la colonie ? Voici les faits – sans grande importance peut-être, je le répète – mais particulièrement révélateurs, et, si j’ose dire : exemplaires.

Sous les yeux de l’administrateur et du représentant de la C.F.S.O., des indigènes, fournisseurs de caoutchouc au marché mensuel de Bambio, avaient été brimés dans la cour même de la factorerie de la Compagnie, jusqu’à ce que mort de l’un d’eux s’ensuivît. Par ordre de l’administrateur, ces gens étaient punis pour n’avoir pas apporté une quantité de caoutchouc suffisante. Je ne puis entrer dans les détails et exposer comme quoi ces gens n’avaient nullement cherché à se soustraire au travail, mais que, vu la très grande distance où les forçait d’aller la dévastation progressive de la forêt (souvent à plus de huit jours de marche pour trouver encore du caoutchouc de liane), ils étaient demeurés un mois sans revenir, pour s’épargner le double trajet, rapportant le mois suivant double charge. Je signalais ces faits alarmants dans une lettre au Gouverneur ; une enquête administrative, déclenchée par ma lettre, vint à l’appui de mon récit et entraîna la mise en accusation de l’administrateur. Mais il ne me paraît pas qu’on ait cru devoir, dans cette affaire, s’appesantir sur le rôle de la C.F.S.O., dont la complicité ressort pourtant nettement de ces phrases du rapport du Procureur Général, chef du service judiciaire de l’A.E.F. :

Celui-ci (M. P., l’administrateur en question), parce qu’il avait reçu l’ordre, dit-il, de forcer la production du caoutchouc, mit au service des intérêts privés de la Compagnie Forestière tout l’arsenal de ses pouvoirs disciplinaires dans le but d’activer l’apport de ce produit, qui était payé au prix modéré de 2 francs le kilo [Payé de 10 à 15 francs, par le commerce libre, dans la contrée voisine.] et ces sanctions, il les appliqua, il faut le constater, à des indigènes qui n’étaient liés à cette compagnie par aucun contrat de travail collectif ou individuel.

Contre ceux qui lui parurent insuffisamment actifs dans leurs travaux de récoltes, il prononça des peines d’amende absorbant la totalité de leurs gains et le maximum des peines d’emprisonnement. En outre il infligea à ceux qui furent particulièrement signalés pour leur faible rendement, un châtiment corporel : chargés de lourdes poutres, ils furent astreints à tourner sans arrêt dans la cour de la factorerie. Cette épreuve, commencée à huit heures du matin, ne fut arrêtée qu’à midi, à la suite de la chute d’un homme, Malingué, qui mourut la nuit suivante.

Nous ne pouvons citer tout au long le reste de l’enquête ayant trait à l’état de la prison de Boda (lieu de résidence de l’administrateur) où les indigènes insuffisamment actifs dans leurs travaux de récoltes purgeaient leur peine, et où de sérieuses présomptions, dit le rapport, permettent d’attribuer le nombre effarant des décès au travail trop pénible, aux mauvais traitements, à l’alimentation insuffisante… Quant au nombre des décès, M. P. l’administrateur n’a même pas accompli cette élémentaire obligation de sa charge d’en tenir le compte. (Et pour cause…)

Nous n’avons pas à défendre la Compagnie Forestière, puisque aussi bien elle est sous le contrôle de notre administration, écrivait récemment à ce propos le collaborateur d’un grand journal parisien, laissant apparaître par ces mots son ignorance de la question. Dans toute la région de la forêt où la question du caoutchouc est étroitement mêlée à tous les problèmes qui peuvent surgir dans une circonscription, le rôle de l’administrateur est particulièrement difficile. Il est de force à tenir tête aux commerçants libres, qui ont besoin de lui, et qui le craignent. Les Grandes Sociétés ont montré maintes fois qu’elles ne craignaient nullement les administrateurs subalternes, ni même les supérieurs. Combien de fois les Gouverneurs Généraux qui se sont succédé au Congo, et le Gouverneur Général actuel, qui m’autorise à le dire, ont-ils dû céder aux pressions et accepter de placer, dans les territoires concédés, des administrateurs protégés par les Compagnies, des créatures de celles-ci ! Le Gouverneur Général lui-même ne s’est-il pas vu menacé dès qu’il eut fait connaître son intention formelle de s’opposer au renouvellement des privilèges d’une de ces Compagnies toutes-puissantes ? Et, de toute manière, que peut un administrateur, chef de subdivision, de circonscription même, insuffisamment rétribué, à la tête de territoires trop vastes, débordé de toutes parts par des fonctions et des attributions trop multiples – que peut-il, dis-je, en face d’un représentant de ces Compagnies, d’un agent plein d’attentions d’abord, très aimable, trop aimable, mais qui peut devenir menaçant, car il dispose par-devers lui de puissances et de protections dont dépend le plus souvent la carrière de l’administrateur.

Une sélection fatale s’opère : les mieux cotés, n’étant pas toujours, hélas ! les meilleurs, restent. Je n’entends nullement par ces mots jeter le discrédit sur aucun des administrateurs des régions concédées, ni même sur les agents des grandes compagnies ; mais je dis que, résultant de ce déplorable régime, les invitations aux abus de pouvoir, d’une part, aux complaisances, sinon même aux complicités, de l’autre, sont si fortes, qu’il faudrait, pour y résister, en l’absence de toute approbation, de tout encouragement, de tout appui, plus que de la simple honnêteté ; une valeur intellectuelle, une sorte d’héroïsme moral, auxquels le milieu n’invite guère, et que, même en France, on ne serait que bien rarement en droit d’espérer.

Deux articles récents, soucieux de discréditer mon témoignage, m’accusent de décourager toute initiative coloniale. Si le renouvellement des Grandes Concessions vient à être discuté par le Parlement, il faut s’attendre à voir les amis des Compagnies Concessionnaires chercher à tirer parti d’une confusion si favorable à leur cause. C’est pourquoi l’on ne saurait trop redire que l’effort colonisateur et l’existence d’un commerce actif dans nos colonies ne sont aucunement liés à un régime abusif qui tout au contraire les compromet. Je ne voudrais pas d’autre part que l’on se méprît et que cette question très particulière d’un abus localisé l’on cherchât à la noyer dans une discussion spéculative de principes et de théories. Cette question des Grandes Compagnies Concessionnaires, sous la forme que j’incrimine, n’existe, encore une fois, qu’au Congo (lorsqu’on tenta de soumettre au même régime notre colonie du Dahomey, le Gouverneur de celle-ci eut la fermeté de s’y opposer énergiquement [En 1900, M. Pascal, le Gouverneur du Dahomey, reçut une dépêche du Département disant en substance que, le Congo étant partagé, on allait commencer le partage de l’A.O.F., et on l’invitait à préparer un projet de distribution du Dahomey en Grandes Concessions. Le gouverneur Pascal protesta au nom des droits des indigènes et du principe de la liberté commerciale avec une véhémence telle que sa voix fut entendue. (Extrait d’un rapport officiel.)]

Cette question échappe à la politique et mérite de rallier les consciences droites de tous les partis. Il est grand temps de se ressaisir, de mettre fin à un régime qui n’est pas seulement stupide et déplorablement onéreux, mais inhumain et déshonorant pour la France.

André Gide        La Revue de Paris

14 11 1927            Trotski, son beau-frère Kamenev, et Zinoviev sont exclus du Parti communiste.

11 1927                Ralph Peer est un new-yorkais chasseur de talents et éditeur de chansons. Il sillonnait le sud du pays et s’était arrêté à Bristol, sur la route US 58, où il avait convoqué vingt groupes. Parmi eux, la Carter Family : A.P. Carter, sa femme Sarah, Maybelle, sa cousine, qui étaient descendus de leur hameau Maces Spring. Sarah est à l’autoharpe et Maybelle à la guitare.  Et maintenant Ralph Peer passe six de leurs chansons enregistrées en prise unique à la radio : le triomphe ! Leur musique leur vient de leurs ancêtres écossais, arrivés là quand les créneaux principaux étaient déjà pris par d’autres immigrants. Et puis les Écossais sont gens à aimer les climats rudes, à aimer aussi travailler le bois, et ils prendront racine dans ces Appalaches, entre Kentucky et Caroline du Nord : dans ces coins un peu reculés on peut encore distiller son whisky dans son coin… La Country était née, qui dit la vie comme elle va et parfois comme elle va mal. Le succès ne se démentira jamais. Parfois, le destin donnera un coup de Pouce : June, la fille de Maybelle épousera la star Johnny Cash [voir 1883] qui financera en partie la construction d’un amphithéâtre en bois : le Carter Family Fold.

Mon grand père, c’était Monsieur Tout le Monde. Un type modeste dont une main tremblait parce qu’il avait été frappé par la foudre étant enfant. Mais c’était aussi un passionné de musique, qui pouvait marcher 20 km à travers les bois pour apprendre une chanson traditionnelle auprès d’un ancien sur son lit de mort. Les gens admirent ce côté type simple, mais qui s’est bâti un destin, ça parle à tout le monde.

Rita Forrester, sa petite fille.

10 12 1927            Henri Bergson reçoit le prix Nobel de littérature.

1927                     Première victoire française en Coupe Davis : Borotra, Brugnon, Cochet et Lacoste, fondateur de la chemise au crocodile.  La France ne jure que par Félix Potin :

Entre les deux guerres, les consommateurs reviennent au commerce de proximité. Félix Potin s’adapte et développe un réseau de boutiques qui rivalisent avec les tout nouveaux magasins à prix unique. La fidélité à l’entreprise est récompensée. Aux commis qui épousent des caissières, on confie des concessions dans chaque département : Potin invente la franchise. La vente par correspondance bat son plein. Potin est un art de vivre. On s’arrache les catalogues pour les fêtes de fin d’année [foie gras, chocolat, vins fins, champagnes]. Pour les reste, on y trouve de tout. Des brosses à habit, à dents, à chapeaux, à tête, à ongles, des balais à semelle montés à la ficelle, en chiendent, en coco, en pissava, en fibre d’Espagne… En 1923, le groupe compte 70 succursales… On paie des allocations familiales prénatales, viagères pour les personnels de plus de trente ans d’ancienneté, on donne aussi une prime au mariage.

Jean-Michel Dumay                 Le Monde Magazine 7 août 2010

Pierre Descombey et Gaston Ramon créent le vaccin contre le tétanos.

Les adeptes d‘A Muvra se regroupent dans le Partitu Corsu autonomistu.

L’architecte Robert Mallet Stevens réagit contre le modern style, en mettant en avant la fonctionnalité. Kenneth John Conant est professeur d’Histoire ancienne dans une université américaine : il a le coup de foudre pour les ruines de Cluny et va leur consacrer le reste de sa vie : 50 ans . Ses travaux, même s’ils peuvent prêter à critique pour quelques détails, seront pour le principal d’un inestimable et immense intérêt : il est parvenu à reconstituer le plan d’ensemble de Cluny III.

Le gouvernement de Washington passe commande à Gutzon Borglum pour sculpter dans un site naturel les têtes des présidents Georges Washington, Thomas Jefferson, Abraham Lincoln et Théodore Roosevelt. Le site choisi est une montagne de granit, le Mont Rushmore, dans les Black Hills du Dakota du sud. L’ouvrage sera terminé en 1941, avec l’aide de Borglum fils ; chaque tête mesure à peu près 18 mètres de haut. Un des hauts lieux du tourisme / pèlerinage américain. L’Uruguay accorde le droit de vote aux femmes.

Les États-Unis en général et Henry Ford en particulier ne veulent plus être soumis aux importations de caoutchouc en provenance des plantations anglaises et hollandaises d’hévéa en Asie du sud-est : Firestone vient de s’offrir le Libéria en en faisant une grande  plantation d’hévéa, Henry Ford en fait de même en Amazonie, cherchant à répéter ce qu’on fait les Anglais et les Hollandais : il obtient une vaste concession sur le Tapajos, affluent rive droite de l’Amazone, proche de son embouchure : il y crée un port en eau profonde, un réseau routier et ferroviaire et une jolie ville : Fordlandia [nom qui ne fait pas preuve d’une originalité débordante] : 200 maisons et un millier de cases, plusieurs églises, un hôpital, 3 écoles, tennis, golf, piscine et piste de danse, le tout agrémenté de palmiers et d’eucalyptus… excusez du peu. En 1934, on compte 1.5 millions d’hévéa. Mais c’était sans compter sur Microcyclus ulei, un champignon ascomycète qui ne s’était jamais aussi bien senti quelque part, car une telle étendue d’hévéa en monoculture, pour lui, c’était tout beau tout nouveau, et cette découverte, c’était le paradis : en un an tout était ravagé. Aujourd’hui Fordlandia ne figure même plus sur les cartes. Au siège social, on fit le nécessaire pour que ces hévéas ravagés ne fassent pas un tabac.

Les écluses d’Ijmuiden permettent aux navires de gros tonnage d’entrer à Amsterdam.

Pratiquement cent ans après Michelet, Paul Valery reprend une définition de la France, et il ne s’éloigne que très peu du premier :

La France est peut-être le seul pays où des considérations de pure forme, un souci de la forme en soi, aient persisté et dominé dans l’ère moderne. Le sentiment et le culte de la forme me semblent être des passions de l’esprit qui se rencontrent le plus souvent en liaison avec l’esprit critique et la tournure sceptique des esprits (…). Le chef d’œuvre littéraire de la France est peut-être sa prose abstraite, dont la pareille ne se trouve nulle part.

Bien loin de la légèreté française face aux bruits de botte, un juriste américain dit sa sagesse… Ce Tâchez d’être heureux est à peu près aux Si de Kipling ce qu’Athènes était à Sparte. Il est très probable que Max Ehrmann a lu Kipling : à 17 ans d’écart, les veines des deux textes sont très proches… Ehrmann s’est peut-être dit : décidément, ces British ont la nuque bien raide, et la morale victorienne y est un peu trop présente ; mettons y un peu de la première des charités, celle qui consiste à s’aimer soi-même, et cela devrait mieux convenir au peuple américain.

Ce texte est repris sur bien des sites internet, – Desiderata – souvent avec l’erreur due à un banal quiproquo, le disant trouvé dans la cathédrale Saint Paul de Baltimore en 1692. Auteur anonyme.

Les nécrosés du cœur, les pisse-vinaigre se gobergeront en parlant de littérature de cuisine, affichée sur les frigidaires, à coté des post-it de courses ou des penses à donner à manger au chat, toujours est-il que cela donne quelques bonnes raisons de se tenir debout, serein.

Faites attention, tâchez d’être heureux.
Allez paisiblement votre chemin à travers le bruit et la hâte
Et souvenez-vous que le silence est paix.
Autant que faire se peut et sans courber la tête, soyez amis avec vos semblables ;
Exprimez votre vérité calmement et clairement ; écoutez les autres,
Même les plus ennuyeux ou les plus ignorants.
Eux aussi ont quelque chose à dire.
Fuyez l’homme à la voix forte et autoritaire ; il pèche contre l’esprit.
Ne vous comparez pas aux autres par crainte de devenir vain ou amer
Car toujours vous trouverez meilleur ou pire que vous.
Jouissez de vos succès mais aussi de vos projets.
Aimez votre travail aussi humble soit-il car c’est un bien réel dans un monde incertain.
Soyez prudent dans vos affaires, car le monde est plein de fourberies.
Mais n’ignorez pas que la vertu existe
Que beaucoup d’hommes poursuivent un idéal et que l’héroïsme n’est pas chose si rare.
Soyez vous-même et surtout ne feignez pas l’amitié :
N‘abordez pas non plus l’amour avec cynisme
Car malgré les vicissitudes et les désenchantements
Il est aussi vivace que l’herbe que vous foulez.
Prenez avec bonté le conseil des années, en renonçant avec grâce à votre jeunesse.
Sachez que pour être fort vous devez vous préparer
Mais ne vous chagrinez pas avec vos chimères.
De nombreuses peurs naissent de la fatigue et de la solitude.
Au-delà d’une sage discipline, soyez doux avec vous-même.
Vous êtes un enfant de l’univers, pas moins que les arbres et les étoiles.
Vous avez le droit d’être ici.
Quelle que soit votre opinion, l’univers va sans doute comme c’était prévu.
Soyez donc en paix avec Dieu, quel qu’il puisse être pour vous ;
Et quelle que soit votre tâche et vos aspirations.
Dans le bruit et la confusion, gardez votre âme en paix.
Malgré les vilenies, les galères, les rêves déçus
Le monde est pourtant beau.
Faites attention.
Tâchez d’être heureux.

Max Ehrmann, juriste de Terre Haute, dans l’Indiana.

16 01 1928                  Trotsky est muté à Alma Ata, capitale du Khazakhstan : il y arrivera neuf jours plus tard.

28 02 1928                André Gide voyage en AEF – Afrique Équatoriale Française -, aux frais de la princesse, ce qui n’est pas rien : tout au long de son voyage du Chari au Tchad, c’est une expédition d’environ 70 porteurs qu’il s’agit ! de nombreuses et puissantes recommandations lui ouvrent bien des portes et lui facilitent bien des choses. Néanmoins l’inconfort reste la règle beaucoup plus que son contraire, et il s’y soumet plutôt facilement. Il arrive en pays Massa, sud du Tchad, nord du Cameroun.

Nous arrivons vers le soir à Gamsi devant les premières cases en obus. C’est un tout petit village de la tribu des Massa, après le confluent des deux bras du Logone. Le soleil est près de disparaître ; tout est rose et bleu, vaporeux, irréel. Devant le village, un banc de sable.

Au milieu du fleuve, un curieux îlot allongé, une étroite bande de buissons sur lesquels va bientôt percher une prodigieuse quantité d’échassiers, blancs, noirs et gris. D’instant en instant de nouveaux arrivants, qui d’abord hésitent : tout est complet. Bah ! en se tassant un peu on finira bien par trouver place.

Un peu en aval, une grande île s’achève en angle obtus, à l’extrémité de laquelle un peuple de canards, de sarcelles et de grues va gîter pour la nuit.

À l’horizon une rampe de flammes ; c’est la prairie incendiée dont l’embrasement rougit un côté de la nuit. Immense plaine, très rares arbrisseaux de loin en loin ; ce dénuement magnifie encore les trois grands arbres du village. Parmi nombre de cases rondes, les premières en forme d’obus paraissent plus belles encore que je ne pouvais supposer. D’une perfection de forme qui fait penser à quelque travail d’insectes, ou à un fruit : pomme de conifère ou ananas. Dans l’intérieur des cases rondes, bétail, volailles et gens couchent ; mais non point pêle-mêle ; chacun a sa place attitrée ; tout est en ordre et tout est propre. Le toit, parfois, est soutenu par trois ou quatre grands troncs ou branches d’arbres, obliquement posés, et comme emportés dans un vortex ; presque à leur pied, le foyer, qui donne à la fois chaleur et ce qu’il faut de lumière pour distinguer, contre le mur circulaire, le troupeau de vaches ou de chèvres, séparé du reste de la case par un petit mur très bas, qui semble une margelle ; de sorte que le fumier et le purin ne viennent pas souiller le sol très net et propre de la case. Dans un petit coin à part, les poules. Et tout cela si exact, si bien agencé, proportionné, si net, si cosy que ce qui domine, c’est peut-être l’impression de confort.

Je m’étonne que les quelques rares voyageurs qui ont déjà parlé de ce pays, de ces villages et de ces cases, n’aient cru devoir signaler que leur étrangeté. La case des Massa ne ressemble à aucune autre, il est vrai ; mais elle n’est pas seulement étrange ; elle est belle : et ce n’est pas tant son étrangeté que sa beauté, qui m’émeut. Une beauté si parfaite, si accomplie, qu’elle paraît toute naturelle. Nul ornement, nulle surcharge. Sa pure ligne courbe, qui ne s’interrompt point de la base au faîte, est comme mathématiquement ou fatalement obtenue ; on y suppute intuitivement la résistance exacte de la matière. Un peu plus au Nord, ou au Sud, l’argile, mêlée à trop de sable, ne permettra plus cet élan souple, qui s’achève sur une ouverture circulaire, par où seulement l’intérieur de la case prend jour, à la manière du panthéon d’Agrippa. À l’extérieur, quantité de cannelures régulières, où le pied puisse trouver appui, donnent accent et vie à ces formes géométriques ; elles permettent d’atteindre le sommet de la case ; souvent haut de sept à huit mètres ; elles ont permis de la construire sans l’aide d’échafaudages ; cette case est faite à la main, comme un vase ; c’est un travail non de maçon, mais de potier. Sa couleur est celle même de la terre, une argile gris-rose, semblable à celle des murs du vieux Biskra. Les fientes des oiseaux souvent blanchissent les sommets des cannelures et rehaussent inopinément leur relief.

À l’intérieur de la case règne une fraîcheur qui paraît délicieuse lorsqu’on vient du dehors embrasé. Au-dessus de la porte, semblable à quelque énorme trou de serrure, une sorte de columbarium-étagère, où sont disposés des vases et des objets de ménage. Les murs sont lisses, lustrés, vernissés. Face à l’entrée, une sorte de tambour haut, en terre, très joliment orné de motifs géométriques en relief et en creux, peints en blanc, en rouge et en noir : ce sont des coffres à riz. Leur couvercle de terre est luté avec de l’argile ; le dessus, complètement lisse, semble une peau de tambour. Des instruments de pêche, des cordes et des outils, pendent à des patères ; parfois un faisceau de sagaies, un bouclier en jonc tressé. Dans un demi-jour de tombe étrusque, la famille vit là, durant les plus chaudes heures du jour ; la nuit, le bétail vient la rejoindre : bœufs, chèvres et poules ; chaque bête a son coin réservé, et tout reste à sa place, tout est propre, exact, ordonné. Aucune communication avec le dehors, aussitôt que la porte est close. On est chez soi. Je suis réellement d’outre-tombe. Et pas de commissions.

En plus des humains et du bétail, ces cases abritent une faune particulière : des hirondelles à queue semi-blanche ont construit leur nid au sommet de la voûte ; des chauves-souris volettent autour du rayon unique qui fait transparaître leurs ailes ; de petits lézards courent le long des murs où les nids des mouches-maçonnes posent des sortes de verrues.

Qu’on imagine une vache pénétrant dans un de ces obus où elle couche. Elle a tout juste la place de passer en baissant la tête. La porte épouse exactement sa forme ; et ceci explique son élargissement à hauteur du ventre. Le cadre de la porte est en relief, souvent ornementé. En cet endroit seulement le mur est si épais que l’embrasure forme presque un couloir, on dirait l’ouverture d’une conque marine. Certainement depuis des siècles ces courbes, ces arêtes, ces ébrasements sont les mêmes. Oui, vraiment, cela est beau comme un produit naturel. Ah ! pourvu qu’un administrateur trop zélé ne vienne pas, au nom des principes de l’hygiène, percer ces murs, ouvrir des fenêtres, réduire à je ne sais quel commun diviseur, ces purs nombres premiers.

Ces obus, de taille inégale, sont réunis par petits groupes. Souvent ils se touchent à leur base, mais sans s’entre-pénétrer toutefois, car toujours leur élan part du sol et les cercles tangents que tracerait leur plan sont parfaits. Le dessus du couloir qui les relie alors à mi-flanc forme terrasse. Parfois une tour ronde complète l’ensemble et rompt l’uniformité de l’aspect. Un mur très bas va d’une case à l’autre et rattache dans un embrassement circulaire toutes les constructions d’une même communauté.

Devant certaines de ces cases s’étend une aire de terre battue et lisse où les Massa arrosent le mil qui doit germer et fermenter pour la préparation du pipi (sorte de bière). Et cette aire elle-même, comme tout ce qui appartient aux Massa, est nettement dessinée, de forme parfaite.

En plus des obus et des tours rondes qui servent de lieu d’habitation aux indigènes et à leurs troupeaux, l’on voit, dans l’enclos, d’autres obus, sensiblement plus petits, sans cannelures en relief, mais parfois ornés de vermiculures et de quadrillages. Ces obus mineurs ne reposent pas directement sur le sol, mais sur un treillis de branches. Ce sont des greniers à mil, qu’il importe de mettre à l’abri des rats, des insectes et de l’humidité. Une double ceinture d’herbes tressées permet d’atteindre leur goulot pour puiser dans la provision.

À noter encore, de-ci, de-là, près des demeures, Une sorte d’ampoule lisse, sur le sol, de soulèvement arrondi : c’est une tombe.

Le village, ce premier jour, est à peu près désert. Les gens travaillent aux champs. Nous décidons de gagner Pouss, où nous attendent les porteurs réquisitionnés pour nous accompagner bientôt à Maroua.

Le poste de Pouss, sur l’autre rive (camerounaise) du Logone, où nous arrivons à la tombée du jour, est très décevant ; dans un site assez morne, loin de toute case indigène. Assez sale, au surplus. Nous retournerons donc gîter à Mala.

[…] Mala, vu du fleuve, est très beau. Quelques arbres, dans le pays alentour, aux abords immédiats du village et dans le village même ; des arbres énormes. Celui qui ombrage notre lieu d’abordage en particulier est monstrueux. Ce doit être un ficus. Le tronc, on ne peut plus bizarre, et d’une complication comme intentionnelle, semble un faisceau de lianes emmêlées

[Un ficus, en effet ; j’ai pu le constater par la suite et apprendre que cet arbre ne pousse pas d’abord directement sur le sol. Un autre arbre, sur lequel une fiente d’oiseau contenant la graine l’a semé, sert d’abord de support au ficus, qui, de ce perchoir, laisse tomber en abondance de flottantes racines. Celles-ci, sitôt en contact avec le sol, s’y enfoncent et s’y affermissent. C’est bientôt un réseau compliqué qui s’anastomose et peu à peu enveloppe et étrangle l’arbre premier support, lequel finit par disparaître complètement. Et le plus étrange, s’il faut en croire quelques naturalistes, c’est que la coupe en largeur d’un tronc de ficus de quelques années, présente un aspect parfaitement homogène.]

La race des Massa est une des plus belles de l’Afrique centrale. On ne rencontre point parmi les indigènes de ce pays, de ces hideuses maladies de peau dont souffrent à peu près tous les indigènes dans les régions voisines du Congo. Non seulement les gens d’ici sont robustes, bien découplés et sveltes, mais propres, grâce à la proximité du fleuve, où ils se baignent plusieurs fois par jour. Les hommes portent le plus souvent une simple peau de cabri qu’ils laissent flotter par-derrière et qui, par-devant, les laisse complètement découverts. Parfois pourtant ils se vêtent d’étoffe qu’ils achètent à des nomades, car ils ne savent pas tisser, ou la matière textile leur manque. Les femmes vivent nues, quel que soit leur âge ; car je ne peux appeler vêtements les colliers de perles dont elles se parent. Il n’est pas une d’elles dont les lèvres ne soient affreusement distendues par des disques de métal. Les vieilles ont presque toutes une pipe à la bouche, là où le permettent les plateaux, c’est-à-dire à la commissure des lèvres. Ajoutons que le port des plateaux entraîne un continuel ruissellement de salive.

André Gide       Le retour du Tchad       Gallimard 1927 et 1928

Les craintes d’André Gide quant à la pérennité de cet habitat étaient fondées : quelques cinquante ans plus tard, le Suisse René Gardi en parlait, publiant des photos qui montrent que, dès 1952, la construction décrite par André Gide avait déjà été abandonnée, un toit classique de paille formant le haut de la case :

[…] En réalité, c’est une tromperie de ma part d’avoir décrit aujourd’hui la case mousgoum et sa construction, car je dois avouer à regret qu’elle n’existe presque plus. Mes photos datent de 1952 ! Vingt ans après, ayant voyagé depuis Yagoua en direction du nord jusqu’à Pouss et même un peu au-delà, je n’ai plus rencontré de case mousgoum habitée. Déjà, en 1952, de nombreux Mousgoum se contentaient de construire les murs de base selon l’ancienne technique, seulement jusqu’à hauteur d’homme, puis complétaient la maison par un toit de paille comme c’ »est l’usage chez leurs voisins.[…] Il se pourrait qu’il existe encore, cachée je ne sais où, une concession habitée de type ancien, mais les cases-obus que j’ai vues, au cours de mon dernier voyage, avaient été édifiées à Pouss et à Yagoua, par les autorités, à titre d’attraction touristique afin qu’on ne perde pas  le souvenir des anciennes traditions. Il en est de même de deux maisons servant de conciergerie à l’entrée de la Réserve de faune de Waza : elles ne sont pas authentiques mais sont devenues des suijets de photo très recherchées par les visiteurs. Il n’a malheureusement pas servi à grand’chose que, naguère, des administrateurs français voulant perpétuer les traditions anciennes, aient accordé des prix dans le but de protéger la patrimoine des Mousgoum.

René Gardi        Maisons Africaines     Elsevier 1974

31 03 1928                   L’Allemand Franz Romer appareille de Lisbonne, pour la première traversée de l’Atlantique à bord d’un kayak de mer. À 29 ans, ce vétéran de la Première Guerre mondiale va faire près de 4 000 miles et passera 58 jours en mer entre les îles Canaries et St. Thomas, dans les Îles Vierges, avant toucher terre à Puerto Rico. Franz Romer a chargé son Deutscher Sport, de 6.56 m, de nourriture et a dormi assis sous une jupe de conception personnelle qui le recouvrait en totalité, à l’exception d’un tuba. Il ne se servait de sa pagaie qu’en cas de nécessité, mais la plupart du temps naviguait sous voile, reliée à une ligne de guidage qui rendait son gouvernail automatique qu’il ait été éveillé, endormi. Ses instruments de navigation se limitaient à  une boussole, un chronomètre, un sextant, des jumelles et un baromètre. À la mi-septembre, après un repos de six semaines à Saint-Thomas, puis une brève étape vers San Juan Port à Porto Rico, Franz Romer reprendra à nouveau la mer pour New York. Il avait déjà subi un ouragan après Lisbonne, un autre après Las Palmas, le troisième, après Porto Rico l’engloutira. Perdu à jamais pour tous, corps et biens ;  il avait appareillé une heure avant que la météorologie locale ne l’annonce.

2 04 1928                   Création de Danton Police, qui deviendra Police Secours.

5 04 1928              Naissance des assurances sociales au profit des salariés dont le revenu est inférieur à un certain plafond : maternité, vieillesse, invalidité et maladie sont couvertes. Le congé maternité est payé à 100 %… mais seulement pour les fonctionnaires [il faudra attendre 1970 pour que cette disposition soit étendue à l’ensemble des salariés, avec 90 % du salaire]. L’évolution du régime social de cette époque tient pour une bonne part au fait que l’Alsace et la Lorraine étant redevenues françaises à la fin de la guerre, il était difficile, voir impossible de leur enlever les assurances sociales bismarckiennes dont elles avaient bénéficié entre 1870 et 1918 ; dès lors, c’est l’ensemble du pays qui devait bénéficier de ce régime.

16 04 1928                 Romain Rolland écrit à Gandhi

Villeneuve (Vaud) Villa Olga

Cher ami

Je ne suis pas, comme vous, un homme dont la force intérieure se réalise dans l’action – (bien que mon action soit toujours fidèle à ma pensée) – Mais l’essence de ma vie est dans une pensée. Penser vrai, penser libre, est mon besoin impérieux, ma nécessité vitale, et le rôle qui m’a été assigné. Je n’ai jamais cessé de m’y efforcer.

Ce besoin de connaître, de comprendre – (et on ne peut comprendre sans aimer) – cet effort perpétuel vers la vérité répond chez moi à un instinct religieux, très profond, longtemps obscur, puis clair-obscur, qui est devenu toujours plus lumineux. Plus je m’approche de ma fin individuelle, plus je me sens plein de Dieu. Et je le réalise tout particulièrement dans le beau et le vrai. Je sais qu’Il est bien au-delà. Mais là je le touche, je le goûte, je respire son souffle.

Ainsi, mon champ divin (si je puis dire ainsi) est, peut-être, différent du vôtre, quoiqu’ils soient contigus. Mais ils appartiennent au même Maître. Ils sont sa chair. Si grande que serait ma joie de vous voir et de vous parler, je persiste à croire que ce ne serait pas juste et bien que vous vinssiez en Europe pour cela.

Mais il serait juste et bien que vous vinssiez en Europe pour vous mettre en contact avec une jeunesse Européenne, qui a besoin de votre aide, de votre conseil et de votre lumière.

Et il est nécessaire – dans tous les cas (soit que vous veniez, soit que vous ne veniez point) – il est indispensable que vous fixiez d’une façon absolument nette, précise, et définitive, pour le monde qui vous écoute, votre doctrine, votre foi sur la question de la guerre et de la Non- Acceptation.

Nous sommes tous deux assez âgés, et notre santé est menacée ; nous pouvons disparaître, d’un jour à l’autre. Il importe que nous laissions à la jeunesse du monde, qui aura à porter le redoutable fardeau du demi-siècle qui vient, un testament précis, qui puisse lui servir de règle de conduite. Je vois s’amasser sur elle des épreuves terribles. Ce n’est plus pour moi un doute que ne se prépare une ère de destruction, une époque de guerres mondiales, auprès desquelles toutes celles du passé n’auront été que des jeux d’enfants – la guerre chimique, qui anéantira des populations. Quel bouclier moral offrirons-nous à ceux qui devront faire face au monstre, auquel nous aurons échappé ? Quelle réponse immédiate au Sphinx meurtrier, qui n’attend point ? Quel mot d’ordre ?

Veuillez croire à ma respectueuse affection.

18 05 1928                 La première locomotive électrique franchit le tunnel du Somport, pour venir inaugurer à Canfranc, sur le versant espagnol, une très belle et très grande gare internationale qui aurait dû gérer le trafic ferroviaire important que ne devrait pas manquer d’entraîner l’ouverture du tunnel du Somport. Elle fait environ 200 mètres de long, dans une belle architecture XIX°. Le trafic France Espagne ne sera jamais à la hauteur de ce très important investissement, – en 1970 un train dérailla, un viaduc s’écroula … et la SNCF ne jugea pas utile de reconstruire -. En conséquence de quoi le trafic cessa. Les erreurs de prévision pouvaient déjà coûter très cher. En 1999, les Espagnols maintiennent en service deux ou trois pièces, le reste, à l’abandon, va tout doucement à la ruine.

8 06 1928                   L’armée nationale de Chiang Kai-shek entre à Pékin, marquant en principe le rétablissement de l’unité rompue depuis douze ans. Mao Zedong a choisi de transférer le combat révolutionnaire des villes aux campagnes : il est alors installé dans le Jiangxi, – à mi-chemin entre Nankin et Canton – où il cherchera à distribuer aux paysans pauvres la terre des riches. Il a alors 35 ans et pour tout diplôme un brevet d’instituteur.

18 06 1928         Roald Amundsen (il a alors 56 ans) disparaît à bord d’un Latham Oz, ainsi que les quatre hommes de l’équipage : les lieutenants de vaisseau Guilbaud, de Cuverville, le chef mécanicien Brazy et le radio Valette. Cet hydravion français était équipé de deux moteurs Hispano Suiza refroidis à l’eau (ce qui n’était sans doute pas le meilleur choix, mais peut-être le seul possible), était parti à la recherche de Nobile [5], dont le dirigeable Italia, après avoir survolé le pôle le 23 mai, s’était abîmé sur la banquise le 28 : le choc rompit les attaches de la nacelle où se trouvait Nobile et neuf hommes et, allégé, le dirigeable se redressa et repartit vers le ciel, emportant les hommes de l’autre nacelle. Un émetteur radio rescapé permit d’envoyer des messages de détresse et, quand l’un d’eux fût capté, une véritable armada se mît à la recherche des rescapés, qui disposaient de 75 kg de vivres, et d’une tente de 4 places : 16 navires (dont le Pourquoi Pas ? de Charcot), 21 avions et 1 500 hommes. Six jours après la disparition d’Amundsen, le 24 juin, un petit avion, guidé par le repérage antérieur d’un autre, trop gros pour se poser, piloté par le suédois Einar Lundborg repéra la tente rouge de Nobile et réussit à se poser sur la banquise, pour ne repartir qu’avec lui.

A partir de là, les récits divergent nettement, selon les préférences politiques : Nobile avait des sympathies communistes marquées, et la chose ne pouvait pas être bien vue quand cela se passe sous un régime fasciste :

  • Pour les uns, il a été évacué le premier à sa demande, car il aurait été assuré sur la vie à la Lloyd pour une très forte somme.
  • Pour les autres, c’est contre son gré qu’il aurait été évacué par cet avion en priorité, et il aurait ensuite tout tenté pour organiser les secours à porter à ses compagnons. L’avion qui partit chercher les autres manqua son atterrissage et son pilote vint rejoindre les rescapés. Ce n’est que le 11 juillet que les survivants furent secourus : on comptait 7 morts : l’un des trois partis chercher du secours et les six repartis, malgré eux avec l’Italia allégé.

À Rome, ceux qui guettaient l’occasion d’abattre cet homme aux sympathies ennemies se déchaînèrent et lui firent un procès stalinien, l’accusant de toute la responsabilité du drame : Nobile fût mis aux arrêts, puis cassé : sa chaire d’université lui fût retirée et il s’exila en URSS jusqu’en 1936 ; il partira ensuite aux États-Unis et reviendra en Italie à la fin de la guerre où il sera élu député, sans le rester longtemps et retournant rapidement à ses études.

25 06 1928                 Poincaré, président du Conseil, fixe le franc à un cinquième de sa valeur de 1913. La convertibilité en or, rendue impossible par la guerre, est de retour : c’est le Franc Poincaré : 65.5 mg d’or à 90%. Il n’était alors pas simple de gérer les finances du pays, avec une Banque de France encore dans la sphère du privé, dont le conseil d’administration était aux mains des fameuses 200 familles les plus fortunées de France.

12 08 1928                       Boughéra El Ouafi – algérien et donc français –  gagne le marathon des 9° Jeux Olympiques d’Amsterdam. Il fait une course parfaite d’intelligence, restant au cœur du peloton pour les 15 premiers km. Puis il remonte doucement ses adversaires : à 21 km, il est 7°, au km 32, il est  3°. A 5 km de l’arrivée, il dépasse l’américain Joe Ray, puis le japonais Kanematsu Yamada, et, malgré la remontée spectaculaire du chilien Manuel Plazza, il gagne avec 26  » d’avance sur lui. C’est la première médaille d’or française de l’athlétisme.

Il sera victime de la tartufferie de la réglementation sur l’amateurisme, immuable depuis l’époque où le sport était de fait affaire de riches, et seulement de riches. Il gagnera un peu d’argent en se laissant entraîner par des américains organisateurs de meetings : pour cela, il sera exclu de l’athlétisme de compétition par ses instances dirigeantes. Il faut dire que ces dirigeants se souciaient alors peu, voire pas du tout, de l’opinion publique : étaient populaires la boxe et le vélo ; l’athlétisme, c’était tout à fait confidentiel. Bien sûr, si c’avait été un bon Français né en métropole qui avait été à la place de cet Algérien, les choses se seraient sans doute déroulées autrement. Il mourra le 18 octobre 1959, lors d’une fusillade dans un bar de Saint Denis, peut-être organisée par le FLN.

J’ai été ballot d’accepter de traverser l’Atlantique […] mais je ne sais pas si vous vous rendez compte de ce que ça représentait pour moi, un manœuvre des usines Renault, d’aller en Amérique ! J’ai accepté, tiens ! Tous mes frais étaient payés. C’est beau, vous savez, l’Amérique. […] Au Chilien qui a été derrière moi à Amsterdam, son président a donné une villa. Le mien m’a disqualifié ! J’ai mis les quelques sous que je possédais dans un fonds de commerce, un café. Mais je suis un balourd, mon associé m’a escroqué.

Virginie Hériot, 38 ans, est médaillée d’or dans l’une des épreuves de voile, à bord d’Aile VI. Héritière des Grands Magasins du Louvre, elle respectait de A à Z les règles de l’amateurisme ;  il ne lui manquait qu’une particule qu’elle gagnera en épousant le Vicomte François Marie Haincque de Saint Senoch. Tous deux sont amoureux de la mer. Elle le restera,  mais pas de son Vicomte dont elle divorcera onze ans plus tard. Régate après régate elle se constitue un brillant palmarès de skipper, soutient le Yacht Club de France, offre des monotypes aux élèves de l’École Navale, donne des conférences, publie. Georges Leygues, ministre de la marine parlera d’elle comme de l’ambassadrice de la marine française. Le titre était plus que largement mérité, car,  qu’il est doux, n’est-ce pas Monsieur le Ministre de la Marine d’être grassement sponsorisé par une grande fortune bien de chez nous ! le poète Rabindranâth Tagore la surnomme Madame de la Mer.

Fin août 1932, elle participe à des régates à Arcachon, sur son voilier Aile VI. Elle prend le départ en dépit d’un malaise proche et est victime d’une syncope, sitôt franchie la ligne d’arrivée. Elle mourra le 28 août à bord de sa goélette AILÉE II  [un 3 mâts de 57 mètres de long, 1 116 m² de toile ; la précédente, AILÉE faisait 45 m de long pour 400 tonneaux] : peut-on rêver plus belle mort ? Ses obsèques auront lieu le 2 septembre à Paris et ce n’est qu’en 1948 que son fils parviendra à faire respecter ses volontés en la faisant immerger au large de Brest, mais dans l’immédiat, les marins lui offriront une belle cérémonie d’adieux, comme savent en faire les gens de mer :

À l’issue de la cérémonie religieuse qui aura lieu demain mercredi à 10h45, à Notre Dame, le cercueil sera transporté à l’extrémité de la Jetée de la Chapelle et placé ensuite sur la vedette du contre torpilleur LYNX.

Un cortège naval se formera vers 12 h et conduira la dépouille de notre regrettée Sociétaire jusqu’à sa Goélette AILÉE mouillée aux abords de la bouée N° 9. Ordre du cortège :

  • Au centre, Vedette du LYNX portant le cercueil, Embarcation portant les couronnes de fleurs, Vedette de l’AILÉE, avec la famille  
  • File de droite précédée par la Vedette du président de la Société de voile d’Arcachon (canot AIGLON) 
  • File de gauche précédée par l’embarcation portant M. GOUDECHAUX, Vice-Président de la S.V.A.

Nous espérons que vous voudrez bien vous joindre à vos collègues pour rendre un dernier hommage à Celle  qui a toujours vécu et lutté pour la gloire de notre marine.

L’embarquement aura lieu par les escaliers intérieurs Est et Ouest de la Jetée de la Chapelle.

31 07 1928           Américains, Français – Compagnie Française des Pétroles, future Total -,  Anglais – Anglo-Persian, future BP, et  la Hollande – Shell -, prennent chacun 23.75% de l’Irak Petroleum Company qui a succédé à la TPC – Turkish Petroleum Company. Ils conviennent qu’ils ne se feront pas concurrence à l’intérieur des frontières de l’ancien empire turc. Les 5 % restant vont, comme auparavant, à Calouste Gulbenkian. L’accord tiendra jusqu’en 1943.

28 08 1928                       L’URSS fête le centenaire de la naissance de Léon Tolstoï. On tient à marquer le coup et on invite une belle brochette d’écrivains étrangers, dont Stefan Zweig, pour l’Autriche. L’accueil y est fort chaleureux, peut-être même un peu trop fort, les discussions à trois ou quatre, à plus forte raison à deux, quasiment impossibles. Mais le grand écrivain autrichien est prêt à succomber à l’enthousiasme général, quand sa réserve se voit confirmée :

Si je ne fus pas victime de cette ivresse magique, je ne le dois pas tant à ma propre force intérieure qu’à un inconnu dont j’ignore et ignorerai toujours le nom. C’était après une festivité chez des étudiants. Ils m’avaient entouré, embrassé, m’avaient serré les mains. Je me sentais encore le cœur tout chaud de leur enthousiasme, je voyais, plein de joie, leurs visages animés. Quatre ou cinq m’accompagnèrent à mon domicile, toute une troupe, et l’interprète qu’on m’avait donnée, étudiante elle aussi, me traduisait tout. Ce n’est que lorsque j’eus refermé derrière moi la porte de ma chambre d’hôtel que je me trouvai réellement seul, seul en somme pour la première fois depuis douze jours, car toujours on était accompagné, toujours on était protégé, porté par de chaudes vagues. Je me mis à me déshabiller et enlevai mon habit. Je perçus alors un froissement ; je plongeai la main dans ma poche. C’était une lettre. Une lettre en français, mais une lettre qui n’était pas venue par la poste, une lettre qu’on avait dû glisser adroitement dans ma poche tandis que tous ces étudiants se pressaient autour de moi et m’embrassaient.

C’était une lettre sans signature, une lettre très sage, humaine, non pas d’un Blanc, à la vérité, mais cependant pleine d’amertume contre la limitation toujours croissante de la liberté au cours des dernières années. Ne croyez pas tout ce qu’on vous dit, m’écrivait cet inconnu. N’oubliez pas, avec tout ce qu’on vous montre, qu’il y a bien des choses qu’on ne vous montre pas. Souvenez-vous que les personnes qui parlent avec vous ne vous disent pas, la plupart du temps, ce qu’elles veulent vous dire, mais seulement ce qu’il leur est permis de vous dire. Nous sommes tous surveillés et vous ne l’êtes pas moins. Votre interprète rapporte chacun de vos propos. On écoute vos conversations téléphoniques, chacun de vos pas est contrôlé. Il me citait toute une série d‘exemples et de particularités que je n’étais pas en mesure de vérifier. Mais je brûlai la lettre conformément à ses instructions ne vous bornez pas à la déchirer, car on en retirerait les morceaux de votre corbeille à papier, et on les assemblerait et je me mis pour la première fois à réfléchir à tout cela. N’était-ce pas un fait qu’au milieu de toute cette loyale cordialité, de cette merveilleuse camaraderie, je n’avais jamais eu une seule occasion de parler sans contrainte avec quiconque entre quatre yeux ? Mon ignorance de la langue m’avait empêché de prendre vraiment contact avec les gens du peuple. Et puis, quelle infime partie de cet immense empire j’avais pu voir durant ces quinze jours ? ….

Stefan Zweig                   Le vieux monde  . 1944 Pour la traduction française, Belfond, 1982

1 10 1928           Eugène Freyssinet et Jean-Claude Séailles inventent le béton précontraint, aux propriétés de résistance et d’élasticité beaucoup plus grande que le simple béton armé.

2 10 1928           José María Escrivá de Balaguer, jeune prêtre aragonais de 26 ans, fonde l’Opus Dei : 70 ans plus tard, l’organisation compte 86 000 membres. Il sera canonisé par Jean-Paul II en 2002.

1 11 1928     Joseph Kessel fonde l’hebdomadaire Détective. Il aura les plumes de Siménon, Mac Orlan, Fargue, Morand. Premier tirage retentissant : 340 000 exemplaires.

24 11 1928          Création du Boléro de Ravel. Un même thème d’une minute est répété dix huit fois.

Le temps presse, l’éditeur qui s’est engagé a besoin d’une partition pour le mois d’octobre. Bon, dit Ravel, après tout je vais me débrouiller seul. Autant composer quelque chose moi-même, j’aurai plus vite fait d’orchestrer  ma musique que celle des autres. De toute façons, ce n’est qu’un ballet, pas besoin de forme à proprement parler ni de développement, pratiquement pas besoin de moduler non plus, juste du rythme et de l’orchestre. La musique, cette fois-ci, n’a pas grande importance. Reste à s’y mettre.

De retour à Saint-Jean-de-Luz, tôt le matin, le voilà sur le point de partir à la plage en compagnie de Samazeuilh. Vêtu d’un peignoir jaune d’or sur un maillot de bain noir à bretelles et coiffé d’un bonnet de bain écarlate, il s’attarde un moment au piano, joue et rejoue d’un doigt une phrase sur le clavier. Vous ne trouvez pas que ce thème a quelque chose d’insistant ? demande-t-il à Samazeuilh. Et puis il va se baigner. Sorti de l’eau, assis sur le sable sous le soleil de juillet, il reparle de cette phrase de tout à l’heure. Ce serait bien d’en faire quelque chose. Il pourrait par exemple essayer de la répéter plusieurs fois mais sans la développer, juste en faisant monter l’orchestre et le graduer au mieux tant qu’il pourrait. Non ? Enfin bon, dit-il en se levant avant de retourner nager, des fois que ça marcherait comme La Madelon. Mais ça marchera beaucoup mieux, Maurice, ça va marcher cent mille fois mieux que La Madelon.

Les vacances sont finies. Il est assis à son piano, seul chez lui, une partition devant lui, cigarette aux lèvres et toujours impeccablement peigné. Sous sa robe de chambre à revers clairs et pochette assortie à ceux-ci, il porte une chemise à rayures grises et une cravate bronze. En position d’accord, sa main gauche est posée sur les touches du clavier cependant que la droite, armée d’un porte-mine en métal coincé entre l’index et le majeur, note sur la partition ce que la gauche vient de produire. Il est en retard sur son travail comme d’habitude et le téléphone vient de sonner, l’éditeur une fois de plus lui a rappelé que ça presse. Il doit donner le plus vite possible des dates pour les répétitions de cette œuvre à venir, qu’il a annoncée mais dont on ne sait rien. Il sourit mais ça ne se voit pas. Bon, ils veulent qu’on répète, ils tiennent vraiment à ce qu’on répète, eh bien d’accord, on répétera. Us en auront, de la répétition.

Puis, comme toujours quand il est seul, il prend son repas face au mur sur la table repliée. Comme il dévore sa viande, son dentier produit un bruit de castagnettes ou de fusil-mitrailleur qui se répercute dans la pièce étroite. Il mange en réfléchissant à ce qu’il fait. Il a toujours bien aimé les automates et les machines, visiter les usines, les paysages industriels, il se souvient de ceux de Belgique et de Rhénanie quand il passait par là sur un yacht de rivière il y a plus de vingt ans, les villes hérissées de cheminées, les dômes cracheurs de flammes et de fumées rousses et bleues, les châteaux de fonte, les cathédrales incandescentes, les symphonies de courroies, de sifflets et de coups de marteaux sous le ciel rouge.

Peut-être a-t-il de qui tenir quant à ce goût pour la mécanique, son père ayant sacrifié la trompette et la flûte à une carrière d’ingénieur qui lui a fait inventer entre autres choses un générateur à vapeur chauffé par des huiles minérales et appliqué à la locomotion, puis un moteur surcomprimé à deux temps, une mitrailleuse, une machine à fabriquer des sacs en papier et une voiture avec laquelle il a conçu un numéro d’acrobatie nommé Tourbillon de la Mort. Il y a en tout cas une fabrique qu’en ce moment Ravel aime bien regarder, sur le chemin du Vésinet, juste après le pont de Rueil, elle lui donne des idées. Voilà : il est en train de composer quelque chose qui relève du travail à la chaîne.

Chaîne et répétition, la composition s’achève en octobre après un mois de travail seulement troublé par un splendide rhume cueilli, pendant une tournée en Espagne, sous les cocotiers de Malaga. Il sait très bien ce qu’il a fait, il n’y a pas de forme à proprement parler, pas de développement ni de modulation, juste du rythme et de l’arrangement. Bref c’est une chose qui s’autodétruit, une partition sans musique, une fabrique orchestrale sans objet, un suicide dont l’arme est le seul élargissement du son. Phrase ressassée, chose sans espoir et dont on ne peut rien attendre, voilà au moins, dit-il, un morceau que les orchestres du dimanche n’auront pas le front d’inscrire à leur programme. Mais tout cela n’a pas d’importance, c’est seulement fait pour être dansé. Ce seront la chorégraphie, la lumière et le décor qui feront supporter les redites de cette phrase. Après qu’il a fini, un jour qu’il passe avec son frère près de la fabrique du Vésinet : Tu vois, lui dit Ravel, c’est là, l’usine du Boléro.

Or ça ne se passe pas du tout comme prévu. La première fois que c’est dansé, ça déconcerte un peu mais ça marche. Mais c’est ensuite au concert que ça marche terriblement. Ça marche extraordinairement. Cet objet sans espoir connaît un triomphe qui stupéfie tout le monde à commencer par son auteur. Il est vrai qu’à la fin d’une des premières exécutions, une vieille dame dans la salle crie au fou, mais Ravel hoche la tête : En voilà au moins une qui a compris, dit-il juste à son frère. De cette réussite, il finirait par s’inquiéter. Qu’un projet si pessimiste recueille un accueil populaire, bientôt universel et pour longtemps, au point de devenir un des refrains du monde, il y a de quoi se poser des questions, mais surtout de mettre les choses au point. À ceux qui s’aventurent à lui demander ce qu’il tient pour son chef-d’œuvre : C’est le Boléro, voyons, répond-il aussitôt, malheureusement il est vide de musique.

Mais, bien qu’il éprouve pour elle un peu de dédain, ce n’est pas pour autant que l’on doit prendre cette pièce à la légère. Il faut que le monde comprenne aussi qu’on ne plaisante pas avec son mouvement. Quand Toscanini va la diriger à sa manière, deux fois trop vite et accelerando, Ravel vient le voir froidement après le concert. Ce n’est pas mon mouvement, lui fait-il remarquer. Toscanini se penche vers lui, allongeant encore son long visage et plissant le fronton qui lui sert de front. Quand je joue ça dans votre mouvement, dit-il, ça ne fait aucun effet. Bon, réplique Ravel, alors ne le jouez pas. Mais vous ne connaissez rien à votre musique, frémissent les moustaches de Toscanini, c’était la seule façon de la faire passer. Rentré chez lui, sans en parler à personne, Ravel écrit à Toscanini. On ne sait pas ce qu’il lui dit dans cette lettre.

Voilà qu’il vient de finir ce petit truc en ut majeur dont il ignore qu’il fera sa gloire, quand on le fait venir à Oxford. Le voici donc qui sort du Sheldonian dans la cour de la Bodleian en redingote et pantalon rayé, ses chaussures vernies sans lesquelles il n’est rien, cravate et col cassé, vêtu d’une toge, coiffé d’une toque, rieur et se tenant le plus droit possible. Poings fermés, ses bras pendent le long de son corps bref, sur la photo il a l’air un petit peu idiot. Il y a huit ans, il a fait toute une histoire en refusant la Légion d’honneur mais reçu docteur honoris causa de l’université d’Oxford avec éloge en latin à la clef, ça ne se refuse pas, puis ça vaut le coup de repartir faire un petit tour en Espagne pour se remettre.

Jean Echenoz           Ravel         Les Éditions de Minuit 2006

Mon premier Boléro à moi était vert, fougueux, plein de jeunesse. C’était une première couche. Je l’ai donné à l’Opéra de Paris. J’étais paniquée. Et très triste, car je n’avais été distribuée qu’une seule fois. Je ne me doutais pas que je le danserais 200 fois, dont 150 représentations avec le Tokyo Ballet. La chorégraphie demande de la force, de la stamina. Deux mêmes mesures sont répétées 169 fois jusqu’au crescendo final. Musique lancinante, hypnotique qui, bien qu’elle ne dure que dix-sept minutes, fait perdre la mémoire et le fil. Perché sur la table, en pleine lumière, avec le noir tout autour, le soliste se sent tel l’animal pris dans des phares.

Et un jour, il y a un passage. Quelque chose d’intime se faufile entre vous, le rôle et les garçons qui font cercle. On commence à comprendre qu’il faut ramasser, collecter la force de ces hommes pour atteindre une sorte de nirvana qui est induit par la répétition de la musique et du mouvement, agissant comme un mantra. On se sent semblable à une déesse de l’énergie qui redistribue la puissance et sème la fertilité.

Sylvie Guillem        Le Monde 2     28 juin 2008

Je sais ce que signifiait pour sa génération cette phrase répétée, serinée, imposée par le rythme et le crescendo. Le Boléro n’est pas une pièce musicale comme les autres. Il est une prophétie. Il raconte l’histoire d’une colère, d’une faim.

[…] Le silence qui suit la violence des dernières mesures est terrible pour les survivants étourdis.

Jean-Marie Le Clezio          Ritournelle de la faim    Gallimard 2008.

Aux États-Unis, le succès de la radio la fait participer à la folie boursière :

Vers la fin des années 1920, les Américains voient l’avenir en rose. L’économie tourne à plein régime depuis la fin de la guerre et rien ne semble pouvoir s’opposer à la poursuite du miracle. Voulant profiter de l’aubaine, des millions d’épargnants ont investi toutes leurs économies dans les valeurs boursières, dont les cours n’ont cessé de grimper depuis 1923.

Au début de 1928, c’est carrément l’euphorie. Pendant dix-huit mois, la Bourse de New-York va connaître une folle activité… mais c’est une activité nouvelle, la radio, qui attire le plus massivement les spéculateurs en raison des formidables perspectives commerciales qu’elle semble ouvrir. La preuve : l’action Radio Corporation of America (RCA) est le titre le plus échangé à Wall Street pendant l’année 1929.

… diffusées en novembre 1920 à partir de l’usine Westinghouse de Pittsburgh, les premières émissions commerciales étaient essentiellement consacrées à des programmes musicaux. Les responsables de cette station pionnière, baptisée KDKA, avaient ensuite introduit de nouveaux éléments dans leurs soirées en incluant la retransmission de pièces de théâtre, de concerts, de reportages sportifs, de commentaires boursiers ou encore de discours présidentiels … le tout entrecoupé de messages vantant les qualités des appareils vendus sous la marque Westinghouse… Les statistiques font apparaître à cette date une poussée des ventes tout à fait spectaculaire avec 100 000 récepteurs écoulés en 1922, 250 000 en 1923, 1,5 million en 1924 et 2 millions en 1924, le chiffre d’affaires passant en quatre ans de 60 à 430 millions de dollars. … résultat de cet engouement : les cours boursiers s’envolent jusqu’à des niveaux records. À 114 dollars, l’action RCA représente 73 fois le dividende distribué.

Bernard Kapp          Quand Wall Street spéculait sur la radio. Le Monde 14 mars 2000

4 12 1928                   À 11 mois d’une crise sans précédent, la Maison Blanche n’est pas vraiment habitée par la lucidité :

Jamais le Congrès des États-Unis réuni pour dresser l’État de l’Union n’a été conforté à des perspectives plus souriantes qu’aujourd’hui… Les immenses richesses créées par nos entreprises et notre industrie, mais aussi épargnées par notre économie, ont été réparties de la manière la plus large au sein de la population et ont été canalisées en un flux régulier au service de la charité et des affaires du monde. Les conditions de vie ont franchi le cap de la nécessité pour entrer dans la région du luxe. La production toujours plus grande est absorbée par une demande intérieure croissante et un commerce extérieur en expansion. Le pays peut considérer le présent avec satisfaction et envisager l’avenir avec optimisme.

Calvin Coolidge, président des États-Unis.    Message au Congrès

10 12 1928                 Le Nobel de médecine va à Charles Nicolle, directeur de l’Institut Pasteur de Tunis, pour ses travaux sur le typhus.

12 1928                Marthe Hanau, fille de petits commerçants juifs alsaciens, avait crée la Gazette du Franc dans laquelle elle prodiguait ses conseils financiers ; puis elle avait crée une agence de nouvelles financières dénommée Agence Interpresse. Elle émettait des titres à 8 % de taux d’intérêts, les acquittant non sur le bénéfice d’opérations réelles, mais sur le produit de nouvelles souscriptions (schéma dit de Ponzi). Les sociétés concernées n’avaient souvent qu’une activité fictive, ce que finit par réaliser l’Agence Havas, son premier concurrent, qui la dénonça. La funambuliste financière avait ruiné des milliers de petits épargnants. Procès, prison, évasion, à nouveau prison, libération sous caution, et, pour finir, une condamnation à 3 ans ferme en 1934, dont elle ne fera qu’un an puisqu’elle se suicidera en juillet 1935. À l’écran, Romy Schneider sera Marthe Hanau dans La Banquière de Francis Girod en 1980.

1928               Alexander Fleming, après de longues vacances, retrouve son laboratoire londonien de Saint Mary’s Hospital, où il découvre que les boites de Petri, où il faisait pousser des cultures de staphylocoques pour étudier l’effet antibactérien du lysozyme, une enzyme se trouvant dans les larmes et la salive, laissées  négligemment à l’air libre, près d’une fenêtre ouverte, ont été contaminées par un champignon. Mais, autour de la moisissure, aucun micro organisme ne s’est développé : et c’est donc le champignon qui en est responsable : il le nomme Penicillium notatum :  la pénicilline, premier antibiotique, qui ne pourra bénéficier aux malades que beaucoup plus tard, lorsque l’Australien Howard Florey pourra en obtenir un concentré, en 1941.

Mais en 1999, un anglais très fair-play assurera avoir les preuves que cette paternité revient à Ernest Duchesne, jeune médecin français qui, à 23 ans, en 1897, soutint une thèse intitulée Contribution à l’étude de la concurrence vitale chez les micro organismes, thèse qui ne sortit de l’oubli qu’en 1949 !

Mais comment arrivent donc ces choses ? Commençons par quelques extraits de sa thèse :

Toutes ces expériences aboutissent aux mêmes résultats: la présence de bactéries dans un milieu où l’on cultive des moisissures est pour ces dernières une cause de destruction rapide, quand bien même ces moisissures auraient eu le temps de s’accoutumer au milieu nutritif avant l’apport des microbes. (…). En résumé, la lutte pour la vie entre les moisissures et les bactéries semble tourner au profit de ces dernières. (…). Dans toutes les expériences qui précèdent, ce que nous constatons, c’est le résultat brutal de la lutte; les moisissures disparaissent; mais rien ne dit qu’avant de périr elles n’aient porté une atteinte quelconque à la virulence des microbes et peut-être à leurs propriétés pathogènes. Dans le but de voir si en effet il en résultait une diminution dans la virulence des microbes, nous avons inoculé à des cobayes des cultures de microbes pathogènes, simultanément avec des cultures de moisissures. (…) D’où peut venir cette concurrence vitale entre les champignons et les bactéries? Est-ce que les produits toxiques fabriqués par les microbes sont un poison pour les moisissures ou bien les conditions d’existence pour ces deux espèces végétales, si semblables sur bien des points, diffèrent-elles en d’autres points que, selon les cas, telle ou telle espèce l’emportera? (…) L’antagonisme existe d’une façon très nette entre les moisissures et les microbes; la victoire appartient le plus souvent aux bactéries, non parce que ces dernières sont favorisées par leurs toxines, mais parce qu’elles ont une activité vitale, végétative et reproductrice, beaucoup plus grande que les moisissures et qu’elles s’approprient très rapidement les substances nutritives au détriment des moisissures. (…) Enfin, de même que dans ces derniers temps on a publié des faits très intéressants d’association microbienne, il y aurait peut-être lieu de rechercher s’il n’existe pas de pareilles associations entre les moisissures et de celles-ci avec les bactéries pouvant intéresser soit le médecin, soit l’hygiéniste. (…) Il semble, d’autre part, résulter de quelques-unes de nos expériences, malheureusement trop peu nombreuses et qu’il importera de répéter à nouveau et de contrôler, que certaines moisissures (Penicillium glaucum), inoculées à un animal en même temps que des cultures très virulentes de quelques microbes pathogènes (B.coli et B.thyphosus d’Eberth), sont capables d’atténuer dans de très notables proportions la virulence de ces cultures bactériennes (…) On peut donc espérer qu’en poursuivant l’étude des faits de concurrence biologique entre moisissures et microbes, étude seulement ébauchée par nous et à laquelle nous n’avons d’autre prétention que d’avoir apporté ici une très modeste contribution, on arrivera, peut-être, à la découverte d’autres faits directement utiles et applicables à l’hygiène prophylactique et à la thérapeutique.

*****

Les derniers mots de la phrase ci-dessus prouvent sans ambiguïté que Duchesne est pleinement conscient de sa découverte. On peut se demander pourquoi cette thèse remarquable et remarquée par un jury compétent, sombre dans l’indifférence totale.

  • Motifs personnels : Ernest Duchesne est un homme très réservé, il annonce que ses expériences ne constituent qu’une ébauche de travaux futurs à poursuivre. Il semble aussi avoir décroché, quelque chose s’est passé ; la fin de son stage d’application à l’hôpital du Val de Grâceest sanctionnée par un classement décevant de 48°, sur la promotion de 62 stagiaires. Sa santé défaillante ainsi que celle de son épouse et le chagrin qui le mine lors de son décès, y sont peut-être pour quelque chose.
  • Attitude de son directeur de thèse : après le départ de Duchesne de son laboratoire, Roux n’a jamais poursuivi les travaux de son étudiant, il ne les a jamais mentionnés dans ses écrits et il ne les a pas intégrés dans la liste des thèses importantes qu’il a dirigées dans son curriculum vitæ pour présenter sa candidature à la chaire de parasitologie et microbiologie.
    Pourquoi ? Une des raisons se trouve évidemment dans la personnalité du patron, le professeur Roux. L’homme est un pédagogue hors pair. Esprit universel, curieux de tout, animé d’un don d’observation en toutes circonstances, chercheur largement ouvert aux nouveautés, Gabriel Roux a pourtant eu une carrière décevante
    Ce touche-à-tout est un homme dispersé (on lui doit plus de 160 publications), maladivement effacé, dont l’ambition a pris les dimensions de son laboratoire. À Lyon, il est responsable de la qualité de l’eau et cela lui suffit amplement. Il semble avoir accédé au maximum de ses compétences au moment où il accueille le jeune Duchesne ; il accueille volontiers des étudiants, mais ne profite pas en retour de leur apport. Nulles traces de travaux, aucun détail sur les expériences effectuées, comme si le temps avait tout effacé. Le professeur Roux a fait le minimum comme directeur de thèse, il l’a enregistrée en 1905, il l’a classée, puis il l’a oubliée. Roux, préoccupé par ses propres publications, n’a pas perçu l’aspect novateur des recherches de Duchesne. Néanmoins, la thèse de Duchesne reste la seule publication qu’il fit ou dirigea sur l’antagonisme microbien.
  • Les autres médecins, hygiénistes, enseignants qui ont eu vent de la thèse ou ont assisté à sa soutenance, n’ont rien décelé. Duchesne viendra travailler dans ce milieu pendant plus d’un an sans que son passage ait, semble-t-il, été remarqué.

Pratiquement au même moment, en Italie, un médecin de la marine italienne effectuait des recherches similaires. Vincenzo Tiberio était arrivé à peu près aux mêmes résultats que Duchesne. Il les publia en 1895 sous le titre Sugli estratti di alcune muffe – Sur les extraits de quelques moisissures -.

Wikipedia

Première maison en verre et acier, de P. Chareau, dans la rue St Guillaume. Premier porte-avion français : le Béarn, un ancien cuirassé transformé au chantier naval de la Seyne.

Création d’une école de ski qui formera les éclaireurs skieurs du 27° BCA ( Bataillon de Chasseurs Alpins) d’Annecy.

Le troisième système d’immatriculation des véhicules à moteur, prévoit, toujours sur plaques noires, des chiffres de série suivis d’une immatriculation départementale avec codes départementaux par lettres, qui pouvaient être suivies d’un autre chiffre de série. L’Hérault était immatriculé GP, le Gard FN, l’Aude BT, la Lozère JZ, les P-O NT

Le maréchal Lyautey reviendrait bien volontiers à une France sans pays d’Oc :

Au moment où la guerre tournait mal, en 1917, je me disais : s’il faut refaire une grande Lotharingie allant de la Suisse à la mer du Nord et englobant la Franche Comté et la Lorraine, ne m’y trouverais-je pas très bien ? Je n’aime pas le drapeau tricolore, je n’aime que le drapeau lorrain ! Je me sens chez moi dans toute la vallée du Rhin, à Mayence, à Cologne, parce que je suis Franc. Je ne me sens pas bien à Béziers…

Maréchal Lyautey, à Jean de Pange

L’URSS décide d’attribuer aux Juifs le district de Biro-Bidjansky, à la frontière de la Chine du nord-est. Il en vint tout de même quelques milliers des États-Unis et d’Amérique du sud. L’affaire sera même officialisée en 1934, avec la création de la Région Autonome juive du Birobidjan, avec pour langue officielle le yiddish. Mais cela ne suffira pas à faire prendre la mayonnaise : en 1939, le Birobidjian ne comptera que 18 000 Juifs sur 109 000 habitants : un climat très dur et une énorme gabegie auront raison du projet.

10 01 1929                 Hergé (RG, pour Rémi Georges) crée le personnage de Tintin, dans Tintin au pays des soviets, qui sera édité à 500 000 exemplaires. La série complète des aventures  de Tintin totalisera 220 millions d’exemplaires. De Gaulle lui rendra hommage : Il est mon seul rival international, mais il le fera aussi pour Vercingétorix, le premier résistant de notre race. La ville d’Angoulême et son festival de la BD lui rendront hommage en installant son buste au centre d’une belle place piétonne.

11 02 1929                 Le pape Pie XI et le gouvernement italien de Mussolini normalisent leurs relations par les accords de Latran, qui abrogent la loi des Garanties de 1871 et reconnaissent la souveraineté papale sur l’Etat du Vatican ; ils sont assorties d’une convention financière et d’un concordat religieux. Dans le plus vieux pays catholique du monde, il aurait été étonnant que la laïcité parvienne à se faire une place au soleil, et comme dans l’Italie mussolinienne, le catholicisme est religion d’État, le gouvernement italien s’est engagé à interdire à Rome toute manifestation contraire à l’enseignement de l’Église. L’enseignement religieux est garanti dans les écoles publiques, avec des enseignants rémunérés par l’État. Le mariage religieux vaut mariage civil, c’est-à-dire qu’il est obligatoire.

Financièrement en 1871, la perte des États Pontificaux représentait une diminution considérable de revenus : la Loi des Garanties avait alors proposé la somme de 2 milliards de lires à titre de compensation pour la perte des États et des biens ecclésiastiques, somme que tous les papes avaient refusé jusqu’à ces accords de Latran : Mussolini propose alors cette même somme augmentée de ses intérêts, portant le montant total à 4 milliards de lires. Cette somme n’est pas versée directement au Vatican. Le Saint-Siège reçoit en fait 750 millions de lires en argent comptant et des titres à 5 % d’une valeur nominale d’un milliard de lires, confiés par Pie XI à l’Administration spéciale des biens du Saint-Siège : c’est l’origine de l’IOR – Institut pour les Œuvres de Religion -, créé par Pie XII en 1942, et de la future Banque Ambrosiano, gérée un temps  par un Mgr Marcinkus, crapule de haute volée.

Peu de temps après la victoire définitive du fascisme, le Duce put se prévaloir d’un succès qui lui valut un ralliement massif du mondé catholique : la normalisation des rapports avec le Saint-Siège. Mussolini avait manifesté dans sa jeunesse un anticléricalisme militant – héritage de la gauche romagnole et des idées professées par Alessandro, son père – et un athéisme tout aussi ostentatoire. Parvenu au pouvoir, il ne pouvait que prendre conscience de la puissance du catholicisme en Italie. Aussi, soucieux de recueillir les fruits de la politique de rapprochement avec la papauté pratiquée par ses prédécesseurs -Bonomi n’avait-il pas fait prendre le deuil aux membres de son gouvernement après la mort de Benoît XV ? -, s’empressa-t-il de multiplier les gestes de bonne volonté envers l’Église : rétablissement de l’aumônerie des forces armées, du crucifix dans les écoles et les tribunaux, instruction religieuse obligatoire dans les écoles, etc. Son projet consistait à conclure un accord avec le Saint-Siège, donnant à l’Église toutes facilités pour développer sa mission spirituelle, en échange de quoi elle renoncerait à concurrencer le fascisme sut le terrain du contrôle des esprits et de la formation de la jeunesse.

De son côté, le nouveau pape Pie XI considérait avec sympathie le nouveau régime. Hostile à la fois au communisme et au libéralisme, il voyait dans le fascisme une troisième voie avec laquelle – une fois pardonnées les erreurs excusables commises par les squadristes au détriment de militants catholiques antifascistes – il était possible de négocier un accord. Des pourparlers discrets s’engagèrent donc dès 1926 et aboutirent, en février 1929, à la signature des accords de Latran. (ceux-ci comportaient d’abord un traité diplomatique. L’Italie reconnaissait au Saint-Siège la pleine propriété et la puissance souveraine sur la Cité du Vatican, en échange de quoi le pape renonçait au pouvoir temporel et reconnaissait le royaume d’Italie avec Rome pour capitale. La convention financière annexée au traité avait pour objet de dédommager le Saint-Siège des pertes subies du fait de l’annexion de ses États. La papauté recevait de l’État italien une indemnité de 750 millions de lires et des titres de rente représentant un capital de 1 milliard portant 5 % d’intérêt.

En contrepartie de ce qui constituait un succès indéniable pour le royaume d’Italie, un concordat conférait à l’Église d’importants avantages. L’État reconnaissait son indépendance (s’agissant notamment des règles de nomination des évêques) et lui assurait sa protection. Le mariage religieux se voyait attribuer une valeur égale à celle du mariage civil. Dans le domaine scolaire, l’enseignement de la doctrine catholique était considéré comme le couronnement des études, ce qui supposait l’introduction dans les écoles moyennes de professeurs et de livres approuvés par l’Église. Tournant le dos à soixante ans de tradition libérale et de laïcité de l’État, Mussolini donnait ainsi son aval à une véritable confessionnalisation de l’Italie qui faisait de l’Église catholique une entité privilégiée et des non-catholiques déclarés des citoyens de seconde zone. Mais le bénéfice politique retiré de l’opération était immense. La population italienne accueillit très majoritairement l’accord avec la plus grande satisfaction et ce fut l’occasion, pour un certain nombre de dirigeants catholiques, de se rallier publiquement au régime. Ils y furent d’ailleurs invités par le pape lui-même qui, deux jours après la signature du pacte du Latran, déclara devant un parterre de professeurs et d’étudiants de l’Université du Sacré-Cœur : Nous avons été noblement aidés par l’autre partie. Peut-être fallait-il un homme comme celui que la Providence nous a fait rencontrer, un homme auquel fussent étrangères les préoccupations de l’école de pensée libérale.

La paix avec l’Église ne constitue toutefois qu’un élément constitutif de l’adhésion des masses italiennes au régime fasciste. On sait que la question du consensus a donné lieu à de vives polémiques. En 1974, lorsque Renzo De Felice a publié le quatrième tome de sa monumentale biographie de Mussolini, intitulée Gli anni del consenso, il a soulevé une tempête politique et médiatique qui lui valut d’être accusé de révisionnisme et d’avoir voulu ériger un monument au Duce. Il a fallu que l’un des chefs historiques de l’antifascisme, le communiste Giorgio Amendola, pèse de tout son poids dans le débat, en reconnaissant que le fascisme et son chef avaient bel et bien bénéficié pendant quelques années d’un large soutien populaire, pour que le débat perde de son agressivité. Aujourd’hui, si l’on discute encore de la nature ou de la profondeur du consensus, rares sont ceux qui en nient l’existence.

Il ne s’agit évidemment pas de minimiser le poids de la propagande et de l’appareil policier dans le faisceau de raisons qui expliquent la faiblesse des oppositions au régime. La suppression des partis d’opposition, le monopole exercé par les syndicats fascistes, la mise au pas de la presse, la mainmise sur l’enseignement et la culture, l’étroit encadrement de la population assurent au fascisme une hégémonie dans la conduite de l’opinion dont il peut user à son gré. Mais cela ne suffit pas à expliquer comment un homme qui avait eu recours à la terreur pour conquérir le pouvoir est parvenu quelques années plus tard à réunir autour de lui un large consensus populaire. Parmi les raisons qui expliquent ce ralliement de la majorité du corps social à sa personne et à sa politique, il y a en premier lieu le fait qu’après une longue période de turbulences Mussolini a apporté la paix civile aux Italiens. Certes, tous n’ont pas bénéficié de la même manière de ce retour au calme. Toutefois, si la bourgeoisie n’a eu qu’à se féliciter des choix économiques du régime et de la mise au pas du mouvement ouvrier, le Duce et son gouvernement se sont appliqués à fournir des compensations aux autres catégories de la société : pour les représentants des classes moyennes des possibilités d’ascension sociale via les organisations du parti ; pour les couches populaires une législation sociale avancée et l’organisation du temps libre ; l’exaltation des valeurs rurales pour le monde paysan, et pour tous des satisfactions de prestige liées au rayonnement du régime à l’extérieur et aux succès de la politique intérieure.

A ces mérites attribués au régime et quelque peu amplifiés et exaltés par un appareil de propagande habile à exploiter toutes les techniques du conditionnement des foules, s’ajoutent le culte de la personnalité du Duce et la mise en place d’une véritable religion civile. Dès le début de son règne, mais avec une certaine mesure, Mussolini a laissé se développer autour de lui une publicité qui tend à le présenter comme un homme d’exception, voire comme un surhomme. Il est celui qui fait arriver les trains à l’heure, le bourreau de travail qui consacre toutes ses heures à l’Italie, l’homme qui ne dort jamais (la lumière reste allumée la nuit dans son bureau). Dès le début des années trente, dans le droit-fil du discours pontifical sur l’homme de la Providence, on assiste à une héroïsation et bientôt à une sanctification croissante du personnage. Ce n’est plus seulement l’homme à tout faire de la révolution fasciste, à la fois penseur, homme d’État, législateur, écrivain, artiste, bâtisseur d’Empire, et aussi travailleur de la terre, artisan habile à manier le fer et le feu, athlète excellant dans toutes les disciplines du corps, etc., bref le génie universel réunissant en sa personne les vertus et le charisme des plus grands héros du passé. C’est aussi et surtout le prophète, l‘apôtre, le rédempteur, le représentant infaillible de Dieu sur la terre et, pourquoi pas ?, Dieu lui-même. N’est-ce pas Asvero Gravelli, l’un des premiers dirigeants des avant-gardes étudiantes fascistes, qui écrit : Dieu et l’Histoire s’appellent aujourd’hui Mussolini ?

Qui dit religion et culte dit aussi théologie et vulgate enseignées au bon peuple, et pour commencer aux générations déjeunes croyants. Le Duce a toujours raison proclame, dans l’article 8 du catéchisme fasciste, le credo du futur militant. Éducation des masses et culte du chef se trouvent ainsi étroitement mêlés. Emilio Gentile a montré qu’au-delà de ses aspects les plus grotesques, ce culte avait pour fonction de faire participer chacun à la réalisation du projet collectif fasciste, lequel visait à inventer une nouvelle civilisation, à façonner un homme nouveau sur le modèle du mythe vivant que constituait le chef fondateur.

[…]                  En arrivant au pouvoir, Mussolini n’avait pas d’idées très précises concernant la politique à mener dans le domaine de l’économie et des finances. Le premier fascisme avait réclamé la nationalisation des entreprises monopolistiques, des mesures radicales contre la spéculation financière, le recensement et la taxation de la richesse privée, la participation des travailleurs aux bénéfices et aux décisions de l’entreprise, etc. Or, au moment de la prise du pouvoir, les dirigeants fascistes sont loin de ces revendications initiales. Le programme adopté par le PNF en 1921 reconnaissait en effet, outre la fonction sociale de la propriété privée, la nécessité d’un désengagement de l’État, réduit à ses fonctions essentielles d’ordre politique et juridique, ce qui impliquait le rejet du dirigisme et des nationalisations. C’est que, dans l’intervalle, Mussolini avait reçu le soutien des grands intérêts privés, ce qui l’inclinait à modérer, sinon à renier complètement le caractère gauchisant du premier programme des fasci. De là les paroles rassurantes prononcées par le dirigeant fasciste quelques semaines avant la marche sur Rome : Nous voulons dépouiller l’État de tous ses attributs économiques : assez de l’État cheminot, de l’État postier, de l’État assureur.

L’homme que Mussolini désigna comme ministre des Finances, puis du Trésor, dans son premier gouvernement ne pouvait que plaire au monde des affaires. Professeur d’économie à Naples, Alberto De Stefani voyait dans le retour à la tradition libérale la solution qui permettrait à l’Italie de sortir de la crise. Pour rassurer les intérêts, il mit au point une réforme fiscale qui, si elle simplifiait le système et en augmentait le rendement, profitait surtout aux riches et faisait supporter par les budgets modestes les charges les plus lourdes. En même temps, après avoir procédé au démantèlement de l’appareil dirigiste du temps de guerre, De Stefani s’appliqua à stimuler les investissements. Pour cela, il mit fin à la nominativité des titres, exempta d’impôt sur le revenu les capitaux étrangers investis à long terme, renonça pour vingt-cinq ans à la taxe sur les immeubles bâtis, etc. Mesures accompagnées d’un strict équilibre budgétaire, grâce à la réduction des charges militaires, administratives et sociales.

Les résultats de cette politique furent dans l’ensemble satisfaisants. Le revenu par tête doubla de 1921 à 1925. Les salaires augmentèrent de 10% et le nombre des chômeurs tomba de 541 000 à 122 000. Seules ombres au tableau : le déficit chronique de la balance des paiements et l’inflation consécutive à la fièvre de consommation intérieure, avec pour conséquence une forte dépréciation de la lire.

Pour tenter de freiner la dégringolade de la lire, Mussolini remplaça De Stefani par Giuseppe Volpi, un homme d’affaires de haut vol qui tenta de juguler l’inflation dans un cadre strictement libéral, en jouant sur la réduction de la dette flottante, ramenée de vingt-huit milliards de lires en mai 1926 à 6 milliards en juin de l’année suivante. Le phénomène de surchauffe n’en demeurait pas moins préoccupant, le maintien d’une forte demande intérieure stimulant les importations et creusant toujours un peu plus le déficit de la balance des paiements. Volpi pensait qu’on pouvait s’en tirer en acceptant pendant quelques années une inflation modérée, solution qui avait l’agrément du monde des affaires, toujours inquiet d’une intervention paralysante de l’État, alors que depuis 1924 la conjoncture mondiale était devenue favorable.

Tel n’était point l’avis de Mussolini. Pour des raisons de prestige, celui-ci estimait que l’Italie se devait de posséder une monnaie forte. Il fit donc adopter malgré les réserves de Volpi et les avertissements des milieux financiers des mesures nettement déflationnistes : réglementation du taux de l’escompte, restrictions de crédit, limitation des importations, usage impératif des minerais nationaux pour la fabrication de l’acier, etc. Mesures qui permirent en 1927 de stabiliser la lire au taux de 19 lires pour un dollar, ce qui la plaçait à la parité du franc, ce à la grande satisfaction du Duce.

Les conséquences économiques étaient moins heureuses. La lire se trouvant surévaluée, les clients de l’Italie eurent tendance à réduire leurs achats au moment où les mesures visant à freiner la consommation intérieure commençaient à produire leurs effets. Il en résulta une diminution sensible de la production, un affaissement rapide des prix agricoles et une augmentation du nombre des chômeurs. On avait donc délibérément sacrifié l’expansion économique à une politique stérile de prestige monétaire. Mussolini n’était d’ailleurs pas seul en Europe à s’être engagé dans cette voie, puisque les conservateurs britanniques menaient au même moment une politique identique. En Italie, elle s’accompagna cependant de transformations durables.

La nécessité de restreindre les importations impliquait des choix autarciques. Il fallait développer des secteurs jusqu’alors incapables de satisfaire les besoins du marché intérieur en produits de première nécessité. Tel fut l’objectif assigné aux grandes batailles livrées par le régime à partir de 1925. La première et la plus importante fut celle du blé. Elle donna lieu à un immense effort de propagande et mobilisa, à côté des moyens modernes d’information, les syndicats et toutes les organisations du parti, voire le Duce en personne, que des photographies largement diffusées représentaient en train de moissonner ou de battre le blé. Les résultats furent spectaculaires : les rendements augmentèrent de 50 % et la production passa en huit ans de 50 à 80 millions de quintaux, assurant à l’Italie son autosuffisance. Un effort semblable fut accompli pour les autres cultures vivrières (seigle, maïs, betterave à sucre) et pour la viande.

L’aspect peut-être le plus positif de l’action gouvernementale concerne la mise en culture de terres nouvelles. Une politique dite de bonification intégrale permit non seulement d’assainir et de mettre en culture plusieurs millions d’hectares dans la basse vallée du Pô, le long de la côte tyrrhénienne et surtout dans sud du Latium (marais Pontins), mais également d’y installer des colons et de créer toute une infrastructure de routes et de villes nouvelles.

En juillet 1928, Antonio Mosconi remplaça Volpi à la direction de l’économie. Il lança aussitôt un programme de grands travaux destinés à résorber le chômage, mais qui obéissaient en même temps à des préoccupations stratégiques ou à des soucis de prestige : électrification d’une partie du réseau ferroviaire, travaux d’urbanisme et de mise en valeur de la romanité (on dégage à Rome le Colisée et le forum de Trajan), mise en place du premier réseau autoroutier européen, etc.

Tout cela dans un cadre qui demeurait apparemment celui de l’économie libérale. Pourtant, c’était déjà l’État qui fixait les priorités, favorisant par ses commandes tel ou tel secteur, freinant ou stimulant l’activité au gré des impératifs de sa politique monétaire. En 1930 fut créé le Conseil national des corporations. Avec lui, l’État fasciste disposait désormais d’une courroie de transmission lui permettant de donner à l’économie italienne les orientations qu’il jugeait souhaitables. Or les choix opérés par Mussolini avaient un caractère clairement politique. Tout devait être subordonné à la construction d’une Italie forte, peuplée, capable de se suffire à elle-même en attendant d’obéir à son destin impérial.

En stabilisant la lire à un niveau trop élevé, le gouvernement fasciste avait créé une forte disparité entre les prix italiens et ceux du marché mondial, qui ne pouvait que s’accentuer gravement à partir de 1929 avec l’effondrement des cours mondiaux. Il en résulta aussitôt une chute des exportations, une diminution de la production, génératrice de chômage (plus d’un million de chômeurs en 1932), de baisse des salaires et de faillites. Mises en difficulté, nombre de grandes entreprises et de banques qui avaient investi massivement dans l’industrie (Banco di Roma, Banca commerciale, etc.) se tournèrent vers l’État pour assurer leur sauvetage, et ce au moment où le budget de l’État se trouvait de nouveau en déficit. Il fallut recourir à l’emprunt pour financer l’aide aux grandes sociétés, avec pour conséquence l’augmentation des impôts et celle de la dette publique.

Pour enrayer la crise financière, le gouvernement n’avait le choix qu’entre deux solutions classiques : déflation ou dévaluation. En 1936, Mussolini devra finalement se résoudre à adopter la seconde voie, en dévaluant la lire de 41 %, trop tard pour que cette mesure puisse à elle seule relancer la machine économique. En attendant, on renforça les mesures déflationnistes qui avaient les faveurs des milieux d’affaires mais dont les conséquences sur les possibilités d’absorption du marché intérieur se révélèrent désastreuses.

Les mesures d’orthodoxie financière ne suffisant pas à redresser le courant et Mussolini voulant à tout prix maintenir la lire au niveau fixé en 1927, on assista au renforcement des tendances autarciques esquissées au cours des années précédentes. On considère souvent l’autarcie comme le produit d’un choix politique destiné à préparer un pays à la guerre, dès lors que l’on juge celle-ci inévitable. En réalité l’autarcie n’a pas visé, au début du moins en Italie, à la mobilisation économique préventive du pays. Elle a été dictée aux dirigeants par les circonstances et notamment par l’entêtement du principal décideur à vouloir poursuivre à n’importe quel prix une politique de prestige monétaire. C’est après que la logique du système a nourri une politique extérieure expansionniste et agressive.

L’Italie a commencé par se fermer au monde extérieur, en instituant des droits de douane prohibitifs sur les produits non vitaux, ainsi qu’un rigoureux contrôle des changes assorti d’accords de clearing avec des pays comme la Roumanie, la Bulgarie et l’Allemagne. Le pays se trouvant ainsi isolé du marché mondial, le gouvernement put, dans un second temps, renforcer son emprise sur l’économie. Il ne s’agissait en aucune façon de socialisation. Ce fut sous la pression des milieux d’affaires que le gouvernement décida de créer des instituts financés par l’État et destinés soit à se substituer aux banques pour la distribution du crédit (Istituto mobiliare italiano), soit à leur fournir les liquidités nécessaires à la reprise de leurs activités (Istituto per la ricostruzione industriale ou IRI). Peu à peu cependant l’IRI allait, pour sauver les entreprises en difficulté, faire passer celles-ci sous son contrôle en rachetant leurs actions. Il lui fallut ensuite, pour gérer cet énorme portefeuille, créer toute une série de holdings d’État : Finsider pour l’acier, Finmare pour les sociétés de navigation, Fincantieri pour les chantiers navals, etc. L’État poussa en même temps à la concentration des entreprises, en soutenant de façon systématique les groupes les plus puissants et en favorisant les fusions. L’alliance du fascisme et des grands intérêts économiques n’a donc pas été démentie par le renforcement des tendances autarciques et interventionnistes, bien au contraire.

Après le déclenchement de la guerre d’Ethiopie et la mise en quarantaine de l’Italie par le régime des sanctions, la politique d’autarcie change de signification. Le discours du 23 mars 1936 dans lequel le Duce juge la guerre inéluctable pour l’Italie ouvre l’ère de la mobilisation économique. Sous l’impulsion de la Commission suprême pour l’économie, un effort immense est entrepris pour permettre à l’Italie de satisfaire par elle-même ses besoins en carburant (recherche du pétrole et du gaz dans la vallée du Pô), en lignite, en minerais. On développe l’industrie de la cellulose et des textiles artificiels. Cela à n’importe quel prix et dans un but clairement affiché de préparation à la guerre.

Si la politique économique du fascisme se traduit, en fin de compte, par un renforcement du capitalisme – qui ne sera pas sans conséquences positives sur l’évolution ultérieure de l’économie italienne -, comment le régime a-t-il fait pour atténuer ou pour masquer les effets de l’abandon des objectifs populistes qui avaient été ceux du premier fascisme ? D’une part en donnant à l’ensemble de la société italienne l’apparence de la cohésion et de l’uniformité. D’autre part en veillant à ce que chaque catégorie sociale tire du système un minimum d’avantages.

Mussolini considérait que le dynamisme démographique était le signe premier de la vitalité d’une nation. Seuls les peuples jeunes et prolifiques pouvaient aspirer à jouer un rôle moteur dans l’Histoire et prétendre occuper une place au soleil dans le monde. L’émigration était une perte de substance vive et le fléchissement de la natalité (tombée en cinquante ans de 38 à 27 %o), un signe de décadence.

Pour que l’Italie puisse accomplir sa vocation impériale et conquérante, il lui fallait, estimait-il, 60 millions d’habitants avant le milieu du siècle.

C’est dans cette perspective que furent adoptées des mesures destinées à freiner l’émigration. Elles aboutirent à une diminution sensible du nombre des départs qui passèrent de 250 000 par an pour la période 1921-1930 à moins de 70 000 par an pour la décennie suivante. Mais, surtout, l’État fasciste adopta une attitude rigoureusement nataliste. Un immense effort de propagande fut entrepris, auquel s’associa l’Église catholique. Il se trouva bientôt relayé par des mesures économiques sélectives. Un impôt sur le célibat fut institué en 1927. Des exemptions fiscales furent accordées aux familles nombreuses. Des conditions de faveur pour la promotion et l’avancement dans l’administration et dans le secteur privé furent adoptées au profit des pères de famille, etc. Une loi de décembre 1928 donna aux préfets le droit d’édicter des ordonnances destinées à freiner l’exode rural. Résultat : la population passa de 38 à 43 millions d’habitants en quinze ans, et cela bien que la natalité eût été freinée plus que stimulée (elle n’est plus que de 23 %o à la veille de la guerre). À long terme, cette politique ne pouvait qu’aggraver le surpeuplement de certaines régions, mais le gouvernement fasciste a assumé ce risque en toute connaissance de cause, dès lors qu’il comptait tirer parti de la tension démographique pour justifier sa politique expansionniste.

À défaut de vouloir instaurer une société égalitaire, le fascisme s’est efforcé de résoudre la question sociale en pratiquant une politique de collaboration des classes. Dès 1926, la loi Rocco accordait le monopole des rapports entre salariés et employeurs aux syndicats fascistes, seuls habilités à discuter, dans chaque secteur de l’activité économique, des conventions collectives fixant les conditions de travail et de salaire, la grève étant en même temps déclarée illégale. La Charte du travail, adoptée l’année suivante, instituait l’État corporatif, organisateur de la vie économique et sociale. Il appartenait désormais aux pouvoirs publics de faire respecter les clauses des contrats collectifs et de veiller à ce que les initiatives privées demeurent subordonnées à l’intérêt national. Troisième étape enfin : l’intégration en 1934 des syndicats fascistes dans un système comprenant vingt-deux corporations. Chacune d’entre elles était dirigée par un conseil et déléguait ses représentants au Conseil national des corporations, où siégeaient également des représentants de l’État et des membres du parti. Au sein d’une même corporation coexistaient les délégués des syndicats et ceux des organisations patronales, mais ce sont ces dernières qui, au nom des impératifs de production, pouvaient le mieux faire pencher en leur faveur l’arbitrage de l’État.

On peut se demander si, avec le temps, de telles pratiques, de même que celles qui relevaient de la révolution culturelle du fascisme dont il sera question plus loin, auraient pu transformer en profondeur la société italienne. Elles n’ont pas duré assez longtemps pour que l’on puisse trancher dans un sens ou dans l’autre. Ce qui est certain en revanche, c’est que la structure même de cette société s‘est trouvée relativement peu affectée par le fascisme.

L’ancienne classe dirigeante a perdu beaucoup de ses prérogatives politiques. L’état-major et les hauts cadres de l’armée se trouvent étroitement soumis au régime. Les hauts fonctionnaires, les cadres diplomatiques, les notables locaux, membres de l’aristocratie ou de la haute bourgeoisie, ont dû souvent céder la place aux hommes nouveaux, aux anciens dirigeants squadristes, jugés plus sûrs et plus conformes à l’idéal du régime. Mais le fascisme les a en même temps comblés d’honneurs et confortés dans leur assise économique. Pour prix de leur docilité, les hommes d’affaires et les industriels ont bénéficié de l’appui de l’État et de l’apaisement du climat social.

Les classes moyennes ont plus inégalement profité du régime. En favorisant la concentration du capital et la constitution de puissants groupes industriels et financiers, le gouvernement fasciste a laissé se développer la tendance générale à l’expropriation partielle de la petite bourgeoisie et à la contraction de son pouvoir d’achat. De là la nécessité pour lui de fournir à des catégories qui avaient constitué le principal soutien du premier fascisme des compensations diverses. La politique de grandeur et de prestige menée par le régime ne pouvait qu’incliner en ce sens. Mais, surtout, le fascisme a offert aux représentants des catégories intermédiaires des possibilités de promotion sociale à l’intérieur du parti et des organismes directement liés à celui-ci : la Milice par exemple, ou les institutions paraétatiques qui se sont développées à la faveur de la crise. En accédant à des fonctions d’encadrement au sein du PNF, nombre de représentants de la petite bourgeoisie ont ainsi pris rang parmi les notables et ont profité de leur situation tantôt pour tirer profit de leur influence locale ou nationale, tantôt pour obtenir des postes importants dans la fonction publique.

Ce sont incontestablement les ouvriers de l’industrie qui ont été traités avec le plus de ménagement par le fascisme : à la fois parce qu’ils incarnaient aux yeux du Duce la nation prolétaire, et parce qu’ils évoluaient dans un secteur jugé vital pour la modernisation du pays et pour son accession au rang de puissance mondiale. Le soin apporté par le régime à l’organisation des loisirs ouvriers, dans le cadre du Dopolavoro, s’inscrit dans cette perspective, de même que la législation sociale adoptée à partir de 1928. D’autre part, si le corporatisme a surtout permis à la grande industrie et aux groupes financiers d’utiliser à leur profit l’arbitrage de l’État, il n’y a pas eu, comme on aurait pu s’y attendre, de compression autoritaire des salaires. Ceux-ci se sont en gros maintenus au même niveau jusqu’au milieu des années trente, avant de chuter brusquement à la veille de la guerre.

La paysannerie, notamment l’armée famélique des braccianti, a été la grande vaincue du régime fasciste. Reprenant une politique qui avait été, depuis l’Unité, celle de l’État libéral, le fascisme a fait supporter par les campagnes le poids de l’industrialisation, écrasant les petites exploitations sous le fardeau d’une fiscalité excessive et favorisant de manière systématique les agrariens. Quelques mesures partielles ont néanmoins été adoptées, telle la loi Serpieri qui, en 1934, a permis le morcellement de certains latifundia. L’assainissement de l’agro romano a été suivi de la distribution de 60 000 hectares à 3 000 fermiers, appartenant d’ailleurs pour la plupart à la paysannerie moyenne.

Pierre Milza                           Histoire de l’Italie                   Arthème Fayard                      2005

Pour les paysans, l’État est plus loin que le ciel, plus redoutable, car il n’est jamais de leur côté. Peu importe quelles sont ses formules politiques, sa structure, son programme. Les paysans ne les comprennent pas, c’est un autre langage que le leur, il n’y a aucune raison qui les pousse à vouloir les comprendre. La seule défense possible contre l’État, contre la propagande, c’est la résignation, la même résignation sombre, sans espoir de paradis, qui leur fait courber le dos sous les fléaux de la nature. C’est pourquoi, et c’est bien naturel, ils ne se rendent nullement compte de ce que c’est que la lutte politique : elle se ramène pour eux à une question personnelle entre ceux de Rome. Peu leur importe de savoir quelles sont les opinions des internés et pourquoi on les a envoyés ici ; mais ils les regardent avec bienveillance et les considèrent comme leurs propres frères, car ils sont, pour des raisons mystérieuses, victimes de la même destinée. Lorsque, les premiers jours, il m’arrivait de rencontrer sur le sentier, en dehors du village, quelque vieux paysan qui ne me connaissait pas encore, il arrêtait son âne pour me saluer et me disait : Qui es-tu ? Où vas-tu ? – Je me promène, répondais-je. Je suis un interné. – Un exilé ? (Les paysans d’ici ne disent pas internés mais exilés.) Un exilé ? Dommage ! Quelqu’un à Rome qui te voulait du mal. Et il n’ajoutait rien d’autre, mais il repartait sur son âne, me regardant avec un sourire de compassion fraternelle.

Cette fraternité passive, cette souffrance en commun, cette patience résignée, solidaire et séculaire est le sentiment profond qui unit les paysans, lien non pas religieux mais naturel. Ils n’ont pas et ils ne peuvent pas avoir ce qu’on appelle une conscience politique, parce qu’ils sont, dans toute l’acception du terme, païens et non pas citoyens ; les dieux de l’État et de la ville ne peuvent avoir leur culte dans ces argiles où règnent le loup et l’antique et noir sanglier, où aucun mur ne sépare le monde des hommes de celui des bêtes et des esprits, ni les frondaisons visibles des arbres des sombres racines souterraines. Il ne peut y avoir non plus de véritable conscience individuelle là où tout est lié à tout par des influences réciproques et insensibles, là où n’existent pas de limites que ne puisse briser une influence magique. Ils vivent immergés dans un monde sans déterminations, où l’homme ne se distingue pas de son soleil, de sa bête, de sa malaria ; là ne peuvent exister ni le bonheur, tel que le rêvent quelques hommes de lettres paganisants, ni l’espérance, qui sont toujours des sentiments individuels ; seule y règne la sombre passivité d’une nature douloureuse. Mais ce qui est vivant en eux, c’est le sentiment humain d’une destinée commune, et une commune acceptation. C’est un sentiment et non un acte de conscience ; il ne s’exprime pas par des discours ou par des mots, mais on le porte avec soi, constamment, dans tous les gestes de la vie, dans toutes les journées égales qui s’étendent sur ces déserts.

Carlo Levi                  Le Christ s’est arrêté à Eboli        Gallimard 1948

Eboli est à l’est de Sartène.

14 02 1929         Étant parvenu à acheter juges et policiers de Chicago, Al Capone s’est rendu quasiment maître de la ville. Ses affaires sont florissantes grâce au contournement de la loi sur la Prohibition. La proximité de Chicago avec le Canada permet un approvisionnement facile en alcool.  Il lui reste encore à se débarrasser de la bande d’Irlandais rivaux, emmenés par Bugs Moran, ce qu’il fait en abattant ses lieutenants : c’est le massacre de la Saint Valentin. Tout cela n’empêche nullement le bonhomme de jouir d’une grande popularité, c’en est même la cause, à telle enseigne que les producteurs d’Hollywood lui demanderont de jouer son propre rôle à l’écran ! Il faudra toute l’obstination d’Eliot Ness pour l’envoyer derrière les barreaux en 1931 : en dépit d’un train de vie fastueux, le bonhomme n’avait jamais payé d’impôts !

Mais policier est un métier ingrat : Eliot Ness, muté par après à Cleveland, fera choux blanc dans une affaire de tueur en série qu’il ne parviendra jamais à coincer… et lorsqu’il se présentera à la mairie de Cleveland, les électeurs lui en voudront de cet échec : il ne sera pas élu. Devenu dépressif, il sombrera dans l’alcoolisme, lui le héros de la Prohibition ! Vivotant de petits boulots, il mourra à 54 ans, en 1957.

22 02 1929          Estimé par Staline encore trop dangereux à Alma-Ata, Trotski est expulsé en Turquie après que l’Allemagne ait refusé de l’accueillir : il va vivre sur l’île de Büyükada, proche d’Istanbul, en mer de Marmara, jusqu’à l’incendie de sa maison le 1° mars 1931, après quoi il se repliera sur un quartier sud d’Istanbul, en bordure de mer. Sa fille Zina, – fille d’Alexandra – devenue schizophrène, se suicidera à Berlin le 5 janvier 1933.

02 1929                       L’Orient Express reste bloqué par la neige pendant 5 jours à 160 km d’Istanbul, près de Cerkezköy. Agatha Christie reprendra l’incident dans Le crime de l’Orient Express.

2 06 1929               René Lacoste gagne le tournoi de Roland Garros, Cochet et Borotra celui de Wimbledon un mois plus tard, et la France la Coupe Davis, fin juillet, pour la troisième fois !

27 06 1929                 Réforme pénale en URSS : les détenus condamnés à une peine égale ou supérieure à trois ans seront transférés dans des camps de travail : le nombre de détenus soumis au travail forcé explose : 180 000 en 1930, 520 000 en 1933, 1 800 000 en 1938, 2 400 000 en 1941 ! La criminalisation des petits délits est ahurissante : quelques épis de blé pris dans un champ collectif : dix ans de camp !

26 07 1929                  Alain Gerbault, 36 ans, ingénieur des Ponts et Chaussées, sur son Firecrest, boucle un tour du monde à la voile en solitaire en arrivant au Havre. Il avait appareillé de Cannes le 29 avril 1923. C’est le premier tour du monde en solitaire d’un Français.

 

 

7 09 1929                   Discours d’Aristide Briand à la SDN, où l’on parle déjà de l’Europe. Ce sont les tout derniers grands accents de paix sincères et il faudra attendre l’après-guerre pour entendre à nouveau parler d’Europe, car dans l’immédiat  le ciel va très vite noircir : la mort de Stresemann, et la crise économique venue des États-Unis vont ouvrir grandes les portes à Hitler en Allemagne : le nazisme pousser sur un terrain de misère. Quand il apprendra la mort de Stresemann, on lui prêtera ces mots : Tout est fichu. On peut préparer deux cercueils.

Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,

Premier délégué de la France, Je viens cette année, comme les précédentes, apporter à cette tribune un acte de foi, sincère et ardent, dans la société des nations. Elle s’est constituée, elle a marché, elle a travaillé, elle a rendu des services, elle a donné confiance. Et aujourd’hui malgré tout, elle a poussé, dans la conscience des peuples, des racines trop profondes pour que quelques coups de vents sur le haut de ses frondaisons puissent l’ébranler. Il n’est pas douteux que les hommes qui se trouvaient à travailler pour le rapprochement, se trouvaient placés entre les coups et ils étaient destinés à en recevoir, j’en ai reçu quelques-uns. Par le mauvais temps, je les ressens de temps en temps. Et bien, messieurs, si les nations réunies pouvaient réduire les armements et pratiquer l’article 8 du Pacte, si à ce moment là, elles ont la possibilité de cette parole et de ce geste, et si elles le produisent devant le peuple écartant d’une main vigoureuse toute possibilité de crime, de guerre, dans l’avenir c’est le point d’interrogation qui gène notre constitution. C’est comme une tache dans notre pacte. S’il disparaît sous une telle influence, alors, mesdames et messieurs, ce jour-là, les peuples pourront s’illuminer, les peuples pourront se réjouir, les peuples pourront envisager la possibilité d’une large réduction des armements car la situation sera nette. Elle sera éclaircie, elle ne sera plus hypothéquée par l’effroyable risque de guerre qui pèse sur les nations et qui est encore, dans la situation actuelle, une des causes profondes de sa réalité.

20 09 1929                Aux États-Unis, l’empire de Clarence Charles Hatry s’effondre avec la faillite de son plus beau fleuron : Photomaton.

3 10 1929                   Constitué dès 1918, le royaume des Serbes, Croates et Slovènes prend le nom de Yougoslavie – en russe, Yougo, c’est le sud -.  Alexandre I° en est le roi depuis 1921 et le restera jusqu’à son assassinat à Marseille en 1934 par un oustachi croate.

18 10 1929                    Le commandant Charles de Gaulle est nommé au Liban : – vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples [Mémoires de Guerre – L’orient] ; il loge à la Résidence des Pins de Beyrouth, où il va s’ennuyer ferme pendant 3 ans, ne goûtant pas les joies des courses de chevaux qui se tiennent à l’hippodrome voisin : c’était bien la peine d’être dans la cavalerie !

L’Orient compliqué… il ne pouvait dire mieux… où trouver autant de confessions sur un aussi petit territoire ? catholiques latins, Grecs catholiques orthodoxes, Grecs orthodoxes, maronites, Arméniens, orthodoxes, melchites, Syriaques, Chaldéeens, protestants, ismaélites, musulmans, Alaouites, Tcherkesses, chiites, druzes… une chatte n’y retrouverait pas ses petits.

24 10 1929                       Jeudi noir à Wall Street : 13 millions de titres sont vendus quand la moyenne quotidienne de vente des titres tourne autour de 4 millions.

26 10 1929                 Hitler organise un meeting de protestation contre le plan Young.

Le plan Young aura un enfant l’année suivante : la BRI – Banque des règlements internationaux – dont la fonction sera de régler les modalités des réparations de guerre imposées à l’Allemagne par le traité de Versailles ; elle servira aussi à distribuer les financements de la reconstruction européenne. Sa fonction initiale étant devenue obsolète, elle deviendra le lieu de dialogue des grandes banques centrales. Elle a un statut de société anonyme dont les actionnaires sont les banques centrales de chaque adhérent. Logée dans un bel immeuble de Bâle, personne ne voudra réaliser l’anachronisme qu’il y avait à faire perdurer cela durant la deuxième guerre mondiale ; les razzias d’or tous azimuts des nazis provoqueront bien quelques malaises, mais sans plus… à Bâle chacun devait bien savoir que la Suisse lavait alors plus blanc ! mais entre gens de bonne compagnie, n’est ce pas, on glisse élégamment sur ce genre d’obstacle !

26 10 1929           Hitler organise un meeting de protestation contre le plan Young.

29 10 1929          Mardi noir à Wall Street : les gains à la hausse d’une année sont perdus. 16 millions de titres sont bradés : l’indice des cours, le Dow Jones, passe de 469 à 200 en 3 semaines.

Les causes principales sont à rechercher dans la surproduction liée à l’achèvement de la reconstruction et à l’émergence de nouvelles capacités de production ; la demande ne pouvait suivre les capacités de production : la spéculation suivit la surproduction. La crise s’étendra au monde entier en huit mois. Même s’il n’y a qu’un million d’Américains sur 123 directement concerné par cet effondrement des cours de la Bourse, la vitesse de propagation de l’incendie va rapidement entraîner celle des 122 autres millions qui n’avaient même pas de quoi jouer à ces jeux-là.

La production industrielle américaine baissera d’un tiers de 1929 à 1933… il en fût de même pour l’Allemagne, très liée à l’économie américaine par l’importance des prêts que lui avaient consenti les États-Unis. La crise toucha aussi la production primaire, tant de denrées alimentaires que de matières premières. Au Brésil, pour s’efforcer d’empêcher l’effondrement des cours, les producteurs brûlaient le café dans les locomotives en place du charbon.

Pour tous ceux qui, par définition, n’avaient ni accès ni contrôle sur les moyens de production (à moins de pouvoir réintégrer une famille de paysans dans quelque village), c’est à dire les hommes et les femmes salariés, le marasme eut pour première conséquence un chômage d’une ampleur inimaginable, sans précédent et plus durable qu’on ne l’avait jamais prévu. Dans la pire période (1932-1933), entre 22 et 23 % de la main d’œuvre britannique et belge, 24 % des Suédois, 27 % des Américains, 29 % des Autrichiens, 31 % des Norvégiens, 32 % des Danois et pas moins de 44 % des travailleurs allemands se retrouvèrent sans emploi. Et, fait non moins important, même la reprise d’après 1933 ne devait pas faire tomber le taux de chômage moyen des années 1930 au-dessous des 16-17 % en Grande Bretagne et en Suède ou à moins de 20 % dans le reste de la Scandinavie, en Autriche[6  et aux Etats Unis. Le seul État occidental qui ait réussi à éliminer le chômage fut l’Allemagne nazie, entre 1933 et 1938. Aussi loin qu’ils puissent remonter dans leurs souvenirs, jamais les travailleurs n’avaient connu pareille catastrophe économique.

[…] La Grande Crise a détruit le libéralisme économique pour un demi-siècle. En 1931-1932, la Grande-Bretagne, le Canada, toute la Scandinavie et les États-Unis abandonnèrent l’étalon or[7], toujours considéré comme le fondement d’échanges internationaux stables ; en 1936, ils furent rejoints par des adeptes encore plus fervents du lingot d’or : les Belges et les Hollandais et, pour finir, même par les Français.

[…] Les années 1929-1933 furent un véritable canyon : tout retour à 1913 était désormais non seulement impossible, mais impensable

Eric J. Hobsbawm L’Age des extrêmes. 1994

Le président Herbert Hoover lança alors un grand programme keynésien, sans avoir jamais lu Keynes, fait de grands travaux publics et d’une très consistante ligne de  crédits pour relancer l’économie. Quelques années plus tard, avec le New Deal, Roosevelt ne fera en quelque sorte que marcher dans ses pas.

7 11 1929             Staline proclame le Grand Tournant qui n’est rien d’autre qu’un renforcement du totalitarisme, lequel va s’exercer principalement sur les paysans : le retour partiel à une économie de marché et à la propriété privée crée par la NEP en 1921 leur avait permis de connaître presque dix ans de vie relativement confortable ; Staline lance une grande opération de collectivisation forcée qui va les regrouper, de gré ou de force, dans des exploitations collectives fortement mécanisées, kolkhozes, – fermes à statut coopératif -, et sovkhozes, – fermes d’Etat – ;  ce bouleversement secoua le pays profond beaucoup plus que ne l’avaient fait les dix jours d’octobre 1917 : en quelques semaines, brutalement arraché à ses modes de vie et de travail séculaires, le paysan russe bascula dans l’absurde, la confusion et le chaos. La collectivisation détruisit la civilisation paysanne traditionnelle, engendrant un spécimen jusque là inconnu, désabusé, apathique et clochardisé : le kolkhozien. En trois ans, les récoltes de céréales vont diminuer de 15 % à 20 %.

18 11 1929               Vladimir Zvorykine, physicien russe naturalisé américain en 1924, employé par Westinghouse, présente le premier téléviseur, le kinéscope. En 1931, il va perfectionner et permettre la production industrielle du tube analyseur des caméras vidéos. Philo Farnsworth avait mis au point le tube de prise de vue, mais n’avait pu poursuivre faute de moyens financiers. En 1933, Zvorykine mettra au point l’iconoscope, tube de prise de vue qui permettra les grands progrès de la télévision cathodique.

12 12 1929                 Louis-Victor de Broglie obtient le prix Nobel de physique.

1929                           Les tramways sont remplacés par les autobus qui, à cette époque, roulent deux fois plus vite (aujourd’hui, c’est le contraire).

L’américain E.P. Hubble constate l’éloignement des galaxies les unes des autres, confirmant ainsi la théorie de l’expansion de l’univers, déjà exposée par le chanoine belge G. Lemaître en 1927. Toujours aux E-U, Clarence Birdseye  dépose le brevet du quick freezing – congélation rapide –. Frigéco sort le premier réfrigérateur français. Première caravane, tirée par une voiture. À Grenoble, création de l’École des Ingénieurs Hydrauliciens. Seul un immeuble sur 25 dispose à la fois de l’eau, gaz, électricité, tout à l’égout, chauffage central. Mise au point du verre Securit par Saint Gobain. Le pharmacien Marcel Berger donne son nom à une lampe qui assainit les atmosphères intérieurs.

Premières chaînes de magasin à petits prix : Les Nouvelles Galeries créent Uniprix, Le Printemps Prisunic en 1931, et les Galeries Lafayette, Monoprix en 1932. Jean Prouvost, patron de La Lainière de Roubaix, crée le statut de la franchise. Marc Sangnier fonde les Auberges de Jeunesse.

Alexandre I° de Yougoslavie, en renforçant les slaves du Sud, développe le nationalisme croate.

Erich Maria Remarque (anagramme de Kramer) écrit À l’Ouest, rien de nouveau : 500 000 exemplaires en Allemagne. Il s’installera en Suisse et sera déchu de la nationalité allemande lors de l’Anschluss, en 1938.

Gala – Elena Ivanovna Diakonova – a épousé Eugène Grindel – alias Paul Eluard, qu’elle a connu avant la guerre dans un sanatorium de Clavadel, en Suisse. Ils sont tous deux invités à Port Ligat, en Catalone espagnole, chez le jeune Salvador Dali. Et c’est le coup de foudre : Paul Eluard rentrera seul à Paris. Gala sera la muse de Dali pour le restant de ses jours.

Citroën produit 100 000 voitures par an, deux fois plus que Renault.

Plan Young : la dette de l’Allemagne est ramenée à 116 milliards de marks or, avec un paiement échelonné sur 59 ans. Tsunami au large de Terre Neuve : les cables sous-marins reliant l’Europe à l’Amérique les plus proches de l’épicentre sont rompus ; ceux situés plus profondément et donc plus éloignés de l’épicentre -120 km -, sont brisés une heure après le séisme : ce n’était donc pas les ondes sismiques qui l’avaient brisé, mais un courant boueux déclenché par le séisme, charriant des millions de tonnes de sédiments à une vitesse de 40 à 50 km/h.

Les troupes françaises vont évacuer la rive gauche du Rhin, avec 5 ans d’avance sur la date fixée par le traité de Versailles.

Renforcée par l’adhésion allemande, la SDN connaît alors son âge d’or. Elle obtient quelques succès en réglant des conflits localisés entre petites puissances. Cet esprit de Genève souffre toutefois de l’absence des États-Unis et de l’URSS. En 1927, Aristide Briand par son appel à la Nation américaine trouve un écho favorable auprès des très puissantes associations pacifistes américaines. En août 1928, le pacte Briand-Kellog, qui met la guerre hors la loi, est signé par 60 pays dont l’Allemagne, l’URSS et le Japon. Pour les États-Unis  il ne s’agit que d’un geste symbolique. Aussi Briand, dans un discours à la SDN du 5 septembre 1929, lance la proposition d’une fédération européenne.

On a souvent tendance à oublier cette période de sécurité collective, alors que le souvenir de la période suivante, celle des années 1930, plus ou moins bien interprété, demeure extrêmement vif. On en garde souvent l’image d’un idéalisme impénitent, représenté Aristide Briand, qui aurait préparé le terrain de la débâcle future en s’engageant dans la voie de renoncement. Cette vision est totalement fausse, en raison d’une erreur de perspective qui tend à imputer à la politique menée alors la responsabilité de crises qui lui sont postérieures. Tout au contraire, il faut défendre la thèse du succès de cette politique de sécurité collective, qui était parfaitement réaliste, malgré les apparences de l’idéalisme, parce qu’elle  reposait sur l’idée que maintenir l’Allemagne isolée ne serait pas viable bien longtemps. Sur une certaine période, la politique de réconciliation franco-allemande a permis d’assurer la  paix en Europe.

Elle ne sera ruinée que par l’émergence de deux facteurs qui lui sont tout à fait exogènes : la crise économique et la montée du nazisme en Allemagne. De ce fait, l’édifice de la sécurité collective, qui repose sur l’optimisme des peuples, se retrouve aussi fragile que la prospérité sur lequel il se fonde.

Yves Carsalade         Les grandes étapes de l’histoire économique.   Les éditions de l’École polytechnique. 2009

La Chine maintient la très vieille tradition du sergent recruteur :

Changzheng :             En 1929, j’avais treize ans, l’Armée rouge est venue au village, le chef de l’unité de propagande de l’Armée rouge, originaire du Henan, nous a rendu visite à la maison et a tenté de me recruter. Mais je ne savais rien de l’Armée rouge. Je savais que les soldats du Guomindang insultaient et frappaient les gens, mais comme j’ignorais comment étaient ceux de l’Armée rouge, je n’arrivais pas à me décider. Il est venu trois fois et la troisième fois, il m’a menée avec lui jusqu’à la ville voisine pour que je puisse me faire une idée. L’Armée rouge avait une compagnie de mitrailleurs : ils m’ont montré les mitraillettes, puis ils m’ont donné un bol de riz, et même de la viande avec ! Il faut savoir que dans le nord du Sichouan, on ne mangeait de la viande qu’au Nouvel An ! Je suis rentré chez moi et j’ai dit à ma mère : C’est pas mal, l’Armée rouge, j’ai vu leurs mitraillettes, ils mangent du riz et même de la viande… J’aimerais bien m’enrôler. Ma mère ne m’en a pas empêché, je me suis retrouvé dans l’Armée rouge à treize ans et je suis parti avec elle.

[…] Quand j’ai commencé à me battre, au tout début, je n’étais pas armé, je n’avais pas de fusil, rien… Alors nous sommes fabriqués des lances avec des bâtons au bout desquels on attachait de grands couteaux. Quand nous sommes partis au combat ce jour-là, nous étions deux compagnies de l’Armée rouge contre un bataillon du Guomintang. Nous nous sommes lancés dans la bataille et nous avons tué sans relâche et tué encore, jusqu’à exterminer le bataillon tout entier. Voilà mon premier combat !

Xinran        Mémoire de Chine     Éditions Philippe Picquier    2009

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[1] Pehlvi est le nom de la langue iranienne issue des influences de l’araméen sur la langue parlée en Iran sous l’empire parthe, au début de notre ère.

[2] Il est préférable d’utiliser le conditionnel car il n’est pas sur que Byrd soit vraiment passé au-dessus du pôle.

[3] Ainsi parlaient les premiers martyrs chrétiens, sous la Rome d’avant Constantin.

[4] La difficulté qu’il y a à trouver de la documentation en français sur cette femme illustre bien ce que devaient être les rapports de l’époque entre la France et l’Allemagne, non seulement sur le plan politique mais aussi sur le contenu de la presse : il n’y a aujourd’hui quasiment rien sur Google en français, ce qui signifie très probablement qu’aucun journal français n’a rendu compte de cet exploit, tant au départ qu’à l’arrivée… et pourtant, le nazisme n’était pas encore là.

[5] Amundsen surmontait ainsi ses frictions avec Nobile, chacun ayant cherché à tirer la couverture à lui après le succès de l’expédition du Norge.

[6] Et, parmi les chômeurs, d’un pays à l’autre, les situations sont peuvent être aux antipodes l’une de l’autre. Dans Le Monde d’hier, l’Autrichien Stefan Zweig dit sa stupeur : Si incroyable que paraisse le fait, je puis le certifier, parce que j’en ai été le témoin : le célèbre et luxueux Hôtel de l’Europe de Salzbourg fut loué pendant assez longtemps à des chômeurs anglais qui, grâce aux généreuses allocations que l’Angleterre accordait à ses sans-travail, y vivaient à meilleur compte que chez eux dans leurs taudis.

[7] Sous sa forme classique, l’étalon-or, donne à une unité monétaire, par exemple à un billet d’un dollar, une valeur correspondant à un poids précis en or contre lequel, sur demande, la banque l’échangera.


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