11 01 1943 au 21 mai 1944. La Résistance. V1. La guerre mondiale. 35237
Publié par (l.peltier) le 5 septembre 2008 En savoir plus

11  01 1943                Le colonel Rémy – Gilbert Renault dans le civil, formation juridique, des essais au cinéma sans succès – arrive à Falmouth, avec une azalée pour Mme de Gaulle ; il est accompagné de Fernand Grenier, membre du comité central du PCF clandestin : ce dernier offrait au général le soutien des camarades français incités par le Komintern à trouver un compromis avec la bourgeoisie patriote. De Gaulle, impressionné par la bataille menée à Stalingrad, constatait : La France combattante peut compter sur le Parti communiste français.

14 01 1943                 À l’hôtel d’Anfa, sur la colline éponyme de Casablanca au Maroc, Roosevelt, Churchill, de Gaulle et Giraud se réunissent pendant 10 jours pour s’accorder sur la stratégie à venir. Staline a décliné l’invitation et de Gaulle est venu avec le poignard de Churchill dans le dos : si vous ne venez pas, je vous coupe les vivres. L’ambition pour ce qui concerne la France était de laisser le commandement de la Résistance conjointement à de Gaulle et Giraud, alors à la tête de l’armée française de Vichy en Afrique du Nord et en Afrique occidentale française. Pour la presse, Roosevelt obtint qu’ils se serrent la main : les photographes durent s’y reprendre à 4 fois tant la poignée de main était rapide !  Cet accord ne tiendra pas un an.

23 01 1943                  Le général Montgomery prend Tripoli. Il va être rejoint deux jours plus tard par la colonne Leclerc qui arrive du Fezzan.

24 01 1943                 230 femmes françaises, nommé convoi des 31 000 (la série de leur numéro matricule), parquées au fort de Romainville sont déportées à Auschwitz : 49 survivront. Elles ne sont pas juives, mais pour la plupart communistes ou, simplement sympathisantes. Parmi elles, Danielle Casanova, Charlotte Delbo, Marie-Claude Vaillant-Couturier. Françoise Delbo, 29 ans en reviendra en mai 1945, 27 mois plus tard :

Auschwitz, ce point sur la carte
Cette tache noire au centre de l’Europe,
Cette tache rouge
Cette tache de feu, cette tache de suie,
Cette tache de sang.
Cette tache de cendres
Pour des millions
Un lieu sans nom.

*****

Je pense à celles qui m’ont presque portée à leur bras pendant les semaines où je ne pouvais pas marcher, à celles qui m’ont donné leur tisane quand je suffoquais de soif, à celles qui m’ont touché la main en réussissant à former un sourire sur leurs lèvres gercées quand j’étais désespérée, à celles qui m’ont relevé quand je tombais dans la boue, alors qu’elles étaient déjà si faibles elles-mêmes […] Et je suis là. Toutes mortes pour moi.

Aucun de nous ne reviendra.1965

*****

Je reviens d’un autre monde
Dans ce monde
Que je n’avais pas quitté
Et je ne sais
Lequel est vrai
Dites-moi, suis-je revenu
De l’autre monde ?
Pour moi
Je suis encore là-bas
Et je meurs
Là-bas
Chaque jour un peu plus
Je remeurs
La mort de tous ceux qui sont morts
Et je ne sais plus quel est vrai
Du monde-là
De l’autre monde là-bas
Maintenant
Je ne sais plus
Quand je rêve
Et quand
Je ne rêve pas.

Auschwitz et après

*****

Transformer en littérature la montée de la bourgeoisie au XIX° siècle, et voilà Balzac. Transformer en littérature la vanité et la médisance des gens du monde, et voilà Proust. Transformer en littérature Auschwitz, et voilà pour moi. La littérature n’est pas l’avatar, la métamorphose ultime d’un événement ou d’un réel. Elle est infiniment plus que cela. Elle est réel et transcendance du réel. Elle est art, c’est-à-dire création : elle est sens et porteur de sens.

[…]              Auschwitz est là, inaltérable, précis, mais enveloppé dans la peau de la mémoire, peau étanche qui l’isole de mon moi actuel […] Elle éclate pourtant quelquefois, et restitue tout son contenu […] Et la souffrance est si insupportable, si exactement la souffrance endurée là-bas, que je la ressens physiquement, je la ressens dans tout mon corps qui devient un bloc de souffrance, et je sens la mort s’agripper à moi, je me sens mourir […] Il faut des jours pour que tout rentre dans l’ordre, que tout se refourre dans la mémoire et que la peau de la mémoire se ressoude.

28 01 1943                  En Allemagne, mobilisation de tous les hommes de 16 à 65 ans, et des femmes de 14 à 45.

29 01 1943                  Heinrich Böll, 26 ans, après des examens médicaux à Amiens, vient de rejoindre sa compagnie dans la Somme. Il écrit à sa femme :

Dieu fasse que cette guerre se termine et que l’Allemagne en sorte gagnante ; les Français ont imaginé une nouvelle vacherie qui, lorsque je l’ai vue pour la première fois, m’a frappé comme un coup de massue ! Vraiment, l’effet en est fou ! Ils inscrivent tout simplement la date de 1918 au mur, sans aucun commentaire, un nombre déprimant…

Oh ! je ne pense pas qu’il y aura un autre 1918, surement pas. Si cela tourne mal pour nous, ce sera sous une autre forme. Non, l’Allemagne ne mourra jamais, même si nous perdons la guerre, nous pouvons en être sûrs.   Je n’ai pas changé…. Je déteste le dressage indigne des Prussiens plus que toute autre chose, mais je voudrais que l’Allemagne gagne… Ce n’est peut-être pas logique, mais la haine et l’amour sont toujours illogiques, et c’est une bonne chose.

02 02 1943                 Capitulation allemande à Stalingrad :

Tout laissait présager qu’il s’agirait d’une journée à part. Aux cadrans de nos montres les aiguilles approchaient du chiffre 12. Les servants des pièces d’artillerie avaient déployé leurs canons de façon à pouvoir déboucher à zéro sur le faubourg nord des Barricades. Pour l’occasion, c’est le général qui avait pris la place du pointeur. Après avoir vérifié les indications sur les instruments, il a lancé son ordre : Sus à l’ennemi ! Feu ! et il a ouvert le feu lui-même, aussitôt imité par tous les canons et mortiers. Mais les fantassins n’ont pas eu à monter à l’assaut, parce que des drapeaux blancs sont apparus en divers endroits du faubourg, attachés aux baïonnettes et aux armes automatiques. Les hitlériens se rendaient en masse. Les canons se sont tus. Des fusées de toutes les couleurs ont jailli, et, couvrant le vacarme des armes automatiques et fusils qui tiraient en l’air, nos hourras ont retenti.

Ivan Lioudnikov

Bien loin du front, cette défaite allemande va faire basculer les alliances de fait qui se cachaient derrière une neutralité de façade : et nombreux vont être les partenaires commerciaux de l’Allemagne à commencer à faire preuve d’une grande prudence dans leurs transactions commerciales, se disant : si un jour, cela devait se traduire par une défaite de l’Allemagne, nous allons passer un vilain quart d’heure quand  les vainqueurs nous mettront sous le nez les preuves de notre commerce avec l’Allemagne. Et c’est ainsi que la Suisse devint la plaque tournante de la quasi-totalité des fournisseurs de l’Allemagne, blanchissant l’or avec lequel l’Allemagne payait ses fournitures, lequel or avait évidemment été volé aux vaincus, voire prélevé sur les juifs gazés à Auschwitz :

Le pillage massif et systématique de l’or dans les pays occupés et des victimes du nazisme n’était pas une opération laissée au hasard: elle était essentielle au financement de la machine de guerre allemande. Parmi les pays neutres, la Suisse fut le principal banquier et intermédiaire financier des nazis, commente le rapport Eizenstat. La Suisse a-t-elle été le receleur de Hitler et de sa politique de pillage systématique ? Et si tel est le cas, la politique de collaboration économique de la Suisse a-t-elle prolongé la guerre et occasionné des victimes supplémentaires ? C’est, résumé à grands traits, la perspective américaine dès 1944, qu’a repris le rapport Eizenstat. Le gouvernement suisse rejette toujours ces accusations qu’il estime infondées. Si les interprétations divergent, les faits, eux, ne sont pas contestables. Depuis mai 1940 et la défaite de la France, la Suisse, encerclée par les forces de l’Axe, est dans une position difficile. Elle craint d’être à son tour avalée par la Wehrmacht. Elle mobilise ses soldats, mais son plus grand atout dissuasif, tient à son rôle de plaque tournante et à l’importance du franc suisse demeuré la seule devise convertible durant toute la guerre. Ce point est capital. La machine de guerre allemande a désespérément besoin des pays neutres : la Suède lui fournit le fer et les roulements à bille. Le Portugal livre plusieurs ressources minérales indispensables, dont le tungstène, un additif utilisé dans la production d’acier et nécessaire à la construction d’armes de qualité. [La Chine, productrice de tungstène – wolfram – pour l’aéronautique, en guerre contre le Japon se trouve de facto dans le camp des alliés. L’Espagne maintient un commerce actif de biens des matières premières [dont le manganèse, nécessaire à la fabrication des tubes de canon et des fusils. La Turquie fournit le chrome [nécessaire aux roulements à bille. Les diamants sont achetés en Amérique du sud, le pétrole en Roumanie, l’aluminium en Afrique et en Asie]. L’Espagne maintient un commerce actif de biens de matières premières. La Turquie fournit le chrome. Ces pays n’acceptent pas le reichsmark en paiement. Les nazis doivent régler en or ou en devises négociables sur le marché, au mieux en francs suisses. Mais après la défaite allemande de Stalingrad, plusieurs pays neutres s’interrogent s’il est encore souhaitable d’accepter de l’or allemand douteux. N’est-il pas plus sage de refuser cet or, pour s’épargner des difficultés politiques dans l’après-guerre ? Bientôt, l’Espagne et le Portugal ne veulent plus d’or allemand. Le rôle de la Suisse devient alors capital. Walther Funk, président de la Reichsbank constate: La Suisse est le seul pays où d’importantes quantités d’or peuvent encore être changées en devises. En juin 1943, il écrit même que l’Allemagne ne peut se passer de l’aide suisse pour l’échange de l’or, ne fût-ce que deux mois. Dans un rapport confidentiel de trois pages daté d’octobre 1942, Paul Rossy, vice-président de la BNS (Banque nationale suisse), tire les conclusions: Le Portugal n’accepte plus l’or de la Reichsbank en paiement, en partie pour des raisons politiques, sans doute aussi, pour des raisons juridiques. Il ajoute: De telles objections tombent si l’or passe entre nos mains. Nous devrions y réfléchir. Comme le dit Werner Rings Rossy a une idée de prestidigitateur : transformer de l’or allemand en or suisse. Une parfaite opération de blanchiment qui se concrétise par des opérations triangulaires : Hitler livre contre des francs suisses de l’or volé, puis paie avec ces devises les matières premières stratégiques en provenance de Turquie, du Portugal, d’Espagne. Ces pays vendent ensuite leurs francs suisses contre de l’or porteur d’un certificat d’origine suisse. Ils se voient ainsi délivrés de toute critique alliée : ils peuvent prétendre n’avoir fait qu’acheter de l’or à la Suisse. Ils sont blanchis : le tour de passe-passe a réussi. Lorsque, en 1943, les Alliés mettent en garde les neutres contre le fait d’accepter l’or du Reich, il est trop tard : 756 millions de francs suisses d’or allemand (dont 411 millions d’or belge) ont déjà pris le chemin de Berne. Pour toute la durée de la guerre, 1,7 milliard de francs suisses passent par la Suisse. Les deux tiers de l’or vendu ont été illégalement acquis, pillés essentiellement à la Belgique et aux Pays-Bas. De facto, sans bruit, en pleine guerre, la Suisse détient le monopole du marché de l’or. Les chambres fortes de la BNS en sont l’épicentre. Le génie du marché triangulaire imaginé par Paul Rossy fait que des opérations de vente de produits stratégiques ne se concrétisent financièrement que par des déplacements de quelques mètres dans les caves de la BNS.

Ce marché est indétectable en surface. Il suffit aux employés de la BNS de transvaser de l’or d’un dépôt à un autre, sans même changer de salle. Tout l’or est en effet entreposé dans une pièce de 120 mètres carrés, 39 000 lingots de 12,5 kilos sont soigneusement disposés sur des étagères, 48 tonnes en tout. Le gouvernement suisse a donné sa bénédiction. Une note confidentielle des Affaires étrangères de mai 1944 constate avec une franchise surprenante : Les paiements allemands à la Suède s’effectuent généralement par de l’or à Berne où les lingots sont poinçonnés à son chiffre. Évidemment, le public n’en sait rien et la Suède n’est pas mentionnée dans les articles de presse comme un acheteur de l’or volé ou pillé. La Suisse lui sert, en somme, de paravent et de sauvegarde.

Hazan Pierre, Armengaud Jean-Hébert, Jozsef Eric Kovacs, ClaudeMary, Claude Millot, Lorraine Rousselot, FabriceSabatier, Patrick Sergent, François Zoltowska, Maja Libération 2 décembre 1997

10 02 1943                 Gandhi poursuit sa lutte contre les Anglais par une grève de la faim. Ferhat Abbas, fils de caïd algérien, pharmacien à Sétif, militant de longue date pour une émancipation des indigènes, publie le Manifeste du peuple algérien :  Le peuple algérien exige :

  • La condamnation et l’abolition de la colonisation.
  • L’application par tous les pays, petits et grands, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
  • La dotation à l’Algérie d’une Constitution propre garantissant la liberté absolue de tous.
  • La participation immédiate et effective des musulmans algériens au gouvernement de leur pays.
  • La libération de tous les condamnés et internés politiques.

Le 26 mai, Ferhat Abbas publiera un additif à ce texte. Une grève des élus va être organisée, pour appuyer ces thèses, qui lui vaudra une mise en résidence forcée dans le sud-algérien.

12 02 1943                  De Saint Valéry sur Somme, Heinrich Böll écrit à sa femme :

Un jour, une femme d’un certain âge et sympathique à la Kommandantur de Valery, à qui j’avais raconté au cours de la discussion que je t’écrivais, à toi ma femme, tous les jours au moins une lettre, était très étonnée et me dit : Mais pourtant les Allemands ne sont pas capables d’aimer ! Cela contient peut-être une certaine vérité ; j’ai souvent été frappé par l’intensité réjouissante des couples d’amoureux français : une intensité naturelle qui se manifeste quand ils sont en public ; mais peut-être juge-t-on trop vite. Nous autres, Allemands, sommes incroyablement timides et certains peuvent paraître rudes alors qu’ils aiment leur femme profondément.

16 02 1943                 Sur ordre du Gauleiter Fritz Sauckel, représenté en France par le colonel SS Julius Ritter, création du STO : Service du Travail Obligatoire, qui concerne pour 2 ans les hommes nés en 1920/21/22. La ligne de démarcation est supprimée ; ce sont 5 M. de Français qui auront travaillé pour le Reich, dont 875 000 dans le cadre du STO en Allemagne.

Ce sont les réfractaires au STO qui formèrent le plus gros des effectifs des premiers maquis, qui apparurent surtout en montagne, où les caches et la clandestinité sont plus faciles qu’en plaine. Les motifs qui poussent un homme à prendre le maquis pour échapper à cette contrainte ne sont pas les mêmes que ceux qui le poussent à résister à un occupant : les mouvements de la Résistance auraient connu beaucoup moins de tensions internes si les effectifs n’avaient pas été gonflés par ces ouvriers de la dernière heure.

La Résistance grandit, les réfractaires du Service Obligatoire vont bientôt emplir les maquis ; la Gestapo grandit aussi, la milice est partout. C’est le temps où, dans la campagne, nous interrogeons les aboiements de chiens au fond de la nuit ; le temps où les parachutes multicolores, chargés d’armes et de cigarettes, tombent du ciel dans la lueur des feux des clairières ou des causses ; le temps des caves, et de ces cris désespérés que poussent les torturés avec des voix d’enfants… La grande lutte des ténèbres a commencé.

André Malraux, lors du transfert au Panthéon des cendres de Jean Moulin, le 19 12 1964

Le STO n’était pas la première tentative des Allemands pour faire tourner leurs usines, dont les ouvriers étaient au front : cela avait commencé avec la relève : échange de prisonniers de guerre que les Allemands libèrent contre l’envoi en Allemagne de volontaires rémunérés : le chiffre était à peu près de 200 000 hommes.

20 02 1943                             Dionisio Pulido, et sa femme, Paula Rangel ont fini de travailler leur champ de maïs au lieu-dit Cuitzyutziro – on est au Mexique, dans l’État de Michoacán, proche de la côte pacifique – ; il est cinq de l’après-midi et ils s’apprêtent à rentrer chez eux, au village San Juan Parangaricutiro, quand soudain … un tremblement de terre, un grondement sourd … auxquels ils ne prêtent pas particulièrement attention car tout cela est courant depuis plus de huit jours. Mais, après un court instant, ils voient,  pas bien loin à l’ouest, de grandes flammes et une épaisse fumée sortant de terre, dans un grondement puissant  et une odeur de soufre : la fissure a déjà la largeur d’une main, est longue de plus de cinquante mètres et les matériaux éjectés s’accumulent déjà. Ils regagnent le village en courant et racontent ; le gouverneur du Michoacán et le président de la République vont être informés.

Quatre jours après, le cône mesure 60 mètres de haut, projette des téphras à 500 mètres de haut et émet sa première coulée de lave. Les séismes augmentent en nombre et en magnitude. Les 733 habitants du village de Paricutín, le premier à être détruit, et les 1 895 de celui de San Juan Parangaricutiro sont contraints à l’exode sur de nouvelles terres : Nuevo San Juan Parangaricutiro. Une semaine après, le volcan atteindra 130 mètres de haut, 293 en juillet, 393 en décembre et finalement 424 en mars 1952 juste à la fin de son éruption. Cette activité se poursuivra jusqu’en 1948. On ne déplorera que trois morts dus aux éclairs des panaches. Du village de Paricutin, on ne voit plus que le haut de l’église et son clocher. Les vulcanologues sont contents : ils auront pu assister à toutes les phases de la naissance, puis développement d’un volcan de type strombolien.

27 02 1943                 Neuf parachutistes norvégiens formés en Écosse parviennent à faire sauter l’usine Norsk Hydro de fabrication d’eau lourde – oxyde de deuterium 2 H2O – de Vemork, en terrain montagneux, près de Télémark en Norvège. On n’en était pas au premier essai, mais à la première réussite.

Peu avant la guerre, Frédéric Joliot Curie était parvenu à faire en sorte que la Norvège cède son stock d’eau lourde à la France : celui-ci avait été mis à l’abri en Angleterre  juste avant la guerre. Mais l’usine continuait à produire et dans la Norvège occupée par les Allemands, cette eau lourde était entre leurs mains ; ils comptaient s’en servir pour avancer dans leurs travaux sur la bombe atomique. [Ce n’est qu’après la guerre qu’il sera prouvé que l’eau lourde produite en Norvège n’aurait pas permis la fabrication d’uranium enrichi en quantités suffisantes pour la fabrication d’une arme nucléaire]. Le sabotage du commando norvégien n’était pas irrémédiable et l’usine redevint opérationnelle à partir de novembre 1943, les Allemands projetant d’évacuer en Allemagne l’eau lourde disponible par bateau. Les Alliés tentèrent un bombardement, presque sans effet en raison de la difficulté à approcher un bâtiment situé en haut d’une falaise, mais deux membres du commando norvégien étaient restés cachés dans les parages et quand ils apprirent le projet allemand, ils parvinrent à placer des explosifs dans le bateau assurant le transport et firent exploser le tout sur le lac Tinnsjå en février 1944.

Des allemandes épouses de Juifs constatant que leur époux avait disparu se rendent sur la Rosenstrasse à Berlin : elles seront jusqu’à 200 ce premier soir, certaines allant jusqu’à passer la nuit sur place ; les jours suivants verront croître leur nombre et leurs protestations. Les SS présents hésitent à réagir. Quid de ces juifs ? Les lois de Nuremberg contenaient quelques exceptions, les plus nombreuses étant celle des Juifs travaillant dans des  usines indispensable à la logistique militaire, mais aussi les Juifs ayant épousé des Allemandes aryennes : on les nommait Mischehen [couple mixte]. À la fin de la journée, 7 000 juifs avaient été arrêtés, dont 1 700 ayant épousé des allemandes. Pourquoi cette annulation des exceptions ? On ne le saura pas vraiment : erreur administrative, défaite de Stalingrad qui entraîne une guerre totale en même temps qu’un début d’affaiblissement politique du régime ? Toujours est-il que le 6 mars, les Juifs mariés à des Allemandes seront libérés : le régime nazi aura reculé.

8 03 1943                  Le préfet Angeli déclare la fermeture de la station de Megève, station de luxe scandaleux. Ce qui ne l’empêchera pas de déclarer 3 mois plus tard : la population manifeste sa satisfaction face aux mesures prises par les autorités italiennes pour les juifs en résidence à Megève.

10 03 1943                  Avec sa Force L  – 2 500 hommes – Leclerc tient en échec l’armée de Rommel, en son absence – il est malade -, à Ksar Rhilane, dans le sud-tunisien, à l’ouest de Tataouine. Ces hommes n’étaient déjà plus les clochards épiques chantés par Malraux, Montgomery les avait équipés en véhicules, canons anti-chars, et en uniformes.

03 1943                       À la demande anglaise, 2000 soldats de la Force publique congolaise ont rejoint Lagos en bateau pour rejoindre Le Caire et renforcer les armées anglaises contre l’Africa Korps de Rommel. Ils vont se lancer dans la traversée du désert sud-ouest – nord-est, avec un demi-litre d’eau par jour et par personne pendant trois mois ! La soif, la malnutrition, l’absence d’hygiène tueront deux cents d’entre eux. Plus tard, à la fin de la guerre, une unité de santé – hôpital de guerre – se retrouvera en Birmanie !

6 04 1943                   L’éditeur New-yorkais Reynal § Hitchkock sort Le Petit Prince d’Antoine de Saint Exupery, en anglais et en français. En France Gallimard le sortira en novembre 1945. En 2014, on recensera des éditions en 24 langues. 185 millions d’exemplaires auront été vendus, dont 12 en français par Gallimard..

13 04 1943               Près de Katyn, en Russie, les Allemands découvrent un charnier contenant les corps de 4 410 officiers polonais, tués d’une balle dans la nuque par la police politique russe en 1939. Ce massacre sert la propagande allemande ; ils font donc venir des journalistes et une équipe de la Croix Rouge polonaise… qui va rapidement faire un rapport clandestin, dont les Anglais prendront aussitôt connaissance. Churchill enverra le rapport à Roosevelt en annotant : une histoire cruelle, bien écrite, mais sans aucune importance pratique. Ce qui avait une importance pratique, c’était l’alliance avec Staline. Il en sera de même avec Roosevelt : quand un ex-ambassadeur américain, ami personnel de Roosevelt, lui confirmera le 22 mars 1945, la responsabilité soviétique dans ce massacre, il sera expédié en mission dans les îles Samoa.

vers le 15 avril  1943             Jean Moulin est sur les Champs-Élysée en compagnie de Colette Pons : ils croisent une amie de Colette aux bras de son amant allemand et qui plus est gestapiste notoire. Jean Moulin demande à Colette de voir son amie pour lui demander de faire libérer Henri Manhès, son représentant en zone nord arrêté le 3 mars par la Gestapo : il est encore à Compiègne Royallieu ; la démarche n’aboutira pas et Manhès sera déporté à Buchenwald en janvier 1944, d’où il sortira vivant.

18 04 1943                  La chasse américaine abat l’avion de l’amiral Yamamoto Isoroku, le grand stratège japonais. Il avait été le promoteur de la construction de porte-avions, aux dépens des énormes et coûteux cuirassés, et cette option avait valu aux Japon les victoires des débuts de la guerre. Sa disparition portera un coup très dur aux armées japonaises.

19 04 1943                   Révolte du ghetto de Varsovie : en un mois il y aura 56 000 morts.

04 1943                Jean Gabin a 40 ans ; il s’engage dans la Forces navales Françaises Libres : il est d’abord canonnier chef de pièce sur le pétrolier militaire Elorn, attaqué par les sous-marins et l’aviation allemande en faisant route pour Casablanca. Puis il passera chef du char Souffleur II du 2° escadron du régiment blindé de fusiliers marins, intégré à la 2° DB de Leclerc. Au printemps 1945, il participera à la libération de la poche de Royan puis à la campagne d’Allemagne, jusqu’au Kehlsteinhaus[1]  – le nid d’Aigle – d’Hitler à Berchtesgaden.

7 05 1943                    La 1° armée britannique entre dans Tunis et les Américains libèrent Bizerte.

13 05 1943                  L’Afrika Korps de Rommel capitule au cap Bon, à l’est de Tunis : 250 000 hommes sont faits prisonniers. L’Afrique du Nord est sous contrôle allié.

17 05 1943                  L’Angleterre et les Etats Unis signent l’accord Brusa : les cryptanalystes anglais, avec, à leur tête, Alan Turing avaient obtenu de spectaculaires succès pour casser le chiffre de la machine allemande Enigma. Enigma ne pèse que douze kilos, ressemble à une machine à écrire dans un coffret en bois. L’ensemble est muni de 26 lampes (une par lettre de l’alphabet) protégées d’un couvercle au-dessus desquelles fonctionnent trois rotors, chacun équipé d’un anneau déplaçable dans six positions différentes. Enigma a été conçu à près de 20 000 exemplaires, qui équipent les états-majors et de nombreuses unités combattantes, notamment maritimes.

Dès lors que le code de l’ennemi est cassé, que fait-on ? Il est indispensable de se poser la question car si l’on suit sa pente naturelle, on va crier Eurêka, on va monter sur la plus haute marche du podium y écouter God save the Queen etc… et dans ce cas, l’ennemi sait que son code a été cassé et il en change. Donc entre l’exploitation intégrale de ce succès et la mise complète sous le boisseau, les Anglais s’en tiendront à une voie médiane : sauver le maximum de cibles choisies par les Allemands, en s’arrêtant avant qu’ils ne puissent constater que leur code a été cassé ; c’est-à-dire, choisir, à froid, ceux que l’on va laisser se faire bombarder, couler et ceux à qui l’on va éviter la mort… De quoi en empêcher plus d’un de dormir pour le restant de ses jours ! Winston Churchill acceptera finalement de partager ces découvertes avec les cousins américains… L’affaire aura des suites, prendra de l’ampleur, et deviendra à partir des années 60 ce qui se nommera un jour le réseau d’écoutes Echelon : un réseau de surveillance des informations sensibles du monde entier, dont la découverte par les occidentaux non anglo saxons, au début de l’an 2000, fera un beau tapage. L’Américain Morten Tyldum portera la vie d’Alan Turing à l’écran en 2015 : The Imitation Game. 

De septembre à décembre 1939, plus de 810 000 tonnes de marchandises alliées sont coulées par les armées allemandes. Pendant l’année 1940, près d’un convoi allié sur cinq ne parvient pas à destination : plusieurs milliers de marins y laissent la vie et ce sont quatre millions de tonnes de marchandises qui partent par le fond. Pendant le seul mois d’avril 1941, l’Allemagne envoie par le fond 688 000 tonnes de matériels maritimes alliés. Dans la seconde moitié de l’année 1941, le tonnage de navires britanniques coulés par les Allemands diminue considérablement

[…]     Le principe du cryptage est simple : l’opération consiste en une permutation des lettres de l’alphabet par l’émetteur du message, que son récepteur saura inverser grâce à sa connaissance d’un code secret modifié quotidiennement.

Chaque jour en effet, les Allemands modifient l’ordre des rotors, celui des anneaux et des lettres clés. Lorsqu’ils rentrent une lettre de l’alphabet dans Enigma, le courant circule depuis le clavier jusqu’au premier rotor qui, changeant de position, modifie l’identité de la lettre. Le courant traverse ensuite le deuxième rotor, qui entraîne une nouvelle modification et ainsi de suite. La multitude des combinaisons auxquelles Enigma soumet n’importe quel texte rend ce dernier indéchiffrable. Le nombre de clés possibles est de plusieurs dizaines de millions de milliards et une seule lettre peut avoir 17 576 parcours différents.

[…]     La mission confiée à Turing et son équipe à comprendre la logique d’Enigma et celle de ses utilisateurs, à déterminer le rythme des changements que les Allemands opèrent quotidiennement pour brouiller leurs messages et à rendre compréhensibles des textes indéchiffrables en l’état.

[…]    Il nomme Colossus l’appareil de deux mètres de haut et quatre de large, pesant plus d’une tonne, qu’il va concevoir pièce par pièce au sein de Bletchley Park, un centre de recherches de l’armée. Le succès ne sera pas immédiat et total : aux débuts, la lenteur de la machine pour lire Enigma sera telle que les résultats tomberont alors que les actions décrites étaient déjà terminées ; mais les améliorations seront à chaque fois apportées jusqu’à une traduction quasi simultanée. Les premiers bénéfices seront donc la connaissance de la position des sous-marins allemands qui permettra de modifier la route des convois en conséquence.

Philippe Langenieux-Villard          La pomme d’Alan Turing. Editions Eloïse d’Ormesson  2013

Homosexuel, Alan Turing avait eu le coup de foudre pour un garçon qui avait été rapidement emporté par la tuberculose. Les partenaires à venir tiendront plus de l’aventure d’une nuit que d’une liaison durable et il en changera souvent ; le dernier en date s’avérera être un petit voleur qui commencera par lui faire les poches avant que de passer au cambriolage. Et là, Alan Turing commettra l’erreur de sa vie en portant plainte. Il est à proprement parler ahurissant qu’il ait été doté d’une candeur telle qu’il n’ait pas réalisé qu’il prenait ainsi un bâton pour se faire battre [il avait été véritablement fasciné par Blanche Neige de Walt Disney qu’il avait vue plusieurs fois…]. Il savait que la loi anglaise de 1885 était  d’une impardonnable dureté, il ne pouvait ignorer qu’un demi-siècle plus tôt, Oscar Wilde avait écopé de deux ans de prison pour le même motif. Il porte plainte donc, et dès lors doit tout déballer de sa vie privée ; le serment qu’il a prêté à l’armée de tenir à jamais secret ses travaux couronnés de succès pour casser Enigma, l’empêche de faire état des services rendus à son pays…. Et l’armée le laisse serrer le nœud de la corde qui le tuera. On lui laisse un choix : soit vous allez en prison, soit vous prenez un traitement qui casse votre libido – il choisira la 2° solution et se suicidera le 8 juin 1954. On le considère comme le père de l’informatique.

20 05 1943               À 77 ans, en raison de ses origines juives, Tristan Bernard est interné à Drancy : les interventions de Sacha Guitry et d’Arletty l’en feront sortir trois semaines plus tard. L’un de ses petit fils mourra à Mauthausen. Il écrit à sa femme :  Ne pleure pas. Nous avons vécu dans l’inquiétude. Nous allons vivre dans l’espérance

27 05 1943                À Paris, rue du Four, première réunion du CNR : Conseil National de la Résistance, présidé par Jean Moulin, puis par Georges Bidault. Henry Frenay, de Combat, exaspéré de ne pas recevoir de Londres via Jean Moulin plus de fonds pour s’armer, éditer des journaux etc… délègue Guillain de Bénouville auprès des services secrets de l’ambassade américaine en Suisse pour obtenir des fonds, où les promesses sont mirobolantes… à condition que les mouvements ainsi financés s’alignent derrière le général Giraud et non derrière le général de Gaulle. La patte de Roosevelt, qui ne pouvait supporter de Gaulle était derrière tout cela. La menace d’éclatement de la Résistance était sérieuse, mais elle fût conjurée.

Depuis son voyage à Londres et la nomination du général Delestraint, j’ai l’impression confuse que Rex [nom de code de Jean Moulin] joue sa mission dans ses rencontres avec Frenay et les mouvements de zone sud. La Résistance, qui a pris conscience de son importance politique depuis le refus des Américains de recevoir de Gaulle en Afrique du Nord, existe maintenant avec plénitude. Elle s’est développée depuis plus de deux ans sans de Gaulle. Elle occupe toute la France, tandis qu’il est en exil. Et je sais depuis longtemps que les chefs [Frenay, D’Astier, Lévy] ne le considèrent que comme leur représentant vis-à-vis de l’étranger.

L’absence de Rex durant plus d’un mois et la fusion des trois mouvements en un seul ont dressé Frenay et d’Astier de la Vigerie contre lui. Ils exigent désormais d’avoir accès directement à de Gaulle, dont ils s’estiment, d’une certaine manière, les égaux.

Pendant que Rex, à Londres, voyait son pouvoir renforcé (représentant du Général pour toute la France, président du Conseil de la Résistance et ministre du CNF), les résistants de zone sud, eux, découvraient leur force et refusaient toute soumission à un simple représentant de Londres. Depuis le débarquement en Afrique du Nord, ils ont parfaitement compris l’obligation dans laquelle se trouve le général d’apparaître auprès des Alliés comme le chef de toutes les résistances en France. Du coup, ils réclament le dessaisissement  de Rex de sa fonction de président du Comité directeur et l’établissement de leur représentation à Londres afin de négocier à égalité avec de Gaulle les besoins, l’organisation et le commandement de la Résistance en France.

Dès son retour, Rex a pris conscience de ce changement, dont, paradoxalement, il est responsable puisqu’il a réussi en quelques mois à transformer les mouvements de zone sud en une force unique. Depuis lors, toutes les discussions qu’il a avec les chefs de cette zone entraînés par Frenay tournent autour du même sujet : Qui est le véritable chef de la Résistance ?

Si je n’avais pas encore saisi tous les détails de cette affaire complexe, ce dîner me révèle la rupture totale que vit Rex. En l’écoutant, je discerne qu’il a compris que Frenay et lui ne peuvent plus continuer à diriger la Résistance : le compte rendu qu’il a fait à Bidault révèle l’ampleur du divorce.

Daniel Cordier            Alias Caracalla. Gallimard 2009

Daniel Cordier utilise le plus souvent le pseudonyme de Rex, cherchant à restituer au mieux la part d’inconnu qui restait dans leurs relations : ce n’est en effet qu’en octobre 1944 qu’il découvrira l’identité de Rex : Jean Moulin.

Au sein des services secrets américains existait le Psychological Warfare Branch – organisme de guerre psychologique -, qui avait été bien sollicité pour la préparation du débarquement en Afrique du Nord, six mois plus tôt : émission de propagande, journaux, tracts, faux documents et films de propagande… et même diffusion de littérature favorable à l’indépendance de l’Algérie et du Maroc ! Pour ce faire, l’expérience des professionnels du cinéma était indispensable, et on trouvait au sein de ce service Harry Saltzman, producteur de cinéma, qui va être envoyé à Londres où il va rencontrer Ian Fleming, romancier britannique à succès, présentement membre très actif et apprécié des Services secrets britanniques. La guerre finie, ces deux-là ne s’oublieront pas : Harry Salzmann obtiendra en 1961 l’accord de Ian Fleming pour adapter à l’écran les aventures de l’agent 007, et ce sera le début de la saga des James Bond.

1 06 1943                Interdit de présence à Alger depuis 7 mois par les Alliés – essentiellement Roosevelt -, de Gaulle finit par y arriver avec le feu vert d’Eisenhower.

3 06 1943             Fondation du CFLN : Comité Français de Libération Nationale, coprésidé par Giraud et de Gaulle ; mais ce dernier se souviendra toujours de la préférence des pieds-noirs pour Giraud et Darlan… un jour, il leur fera payer cela au prix fort.

10 06 1943               Arrestation du général Delestraint au métro Muette, avec Joseph Gastaldo, officier d’état-major et Jean-Louis Théobald, radio. Il avait rendez-vous avec René Hardy. Déporté au Struthof, il sera abattu le 19 avril 1945.

21 06 1943                 À Caluire, chez le Dr Dugoujon, Klaus Barbie et la Gestapo arrêtent Jean Moulin, et les autres participants à cette rencontre, en principe ultra-secrète, destinée à trouver un successeur au général Delestraint à la tête de l’Armée Secrète : Raymond Aubrac, Henry Aubry, André Lassagne, Bruno Larat, le colonel Schwartzfeld, le colonel Lacaze, René Hardy. Ce dernier n’avait pas été convoqué et c’est très probablement lui qui donna l’information à la Gestapo. Il parvint à échapper à l’arrestation, puis à s’évader d’une nouvelle arrestation. Jean Moulin mourra des suites de ses tortures, dans un train qui l’emmenait à l’hôpital de la police de Berlin, aux environs de Metz le 8 juillet ; sa dépouille sera descendue du train à Francfort et incinérée ; les Allemands enverront les cendres qui iront au Père Lachaise ; la difficulté qu’il y eût à élucider cette affaire révélera les rivalités entre réseaux de résistance et donnera lieu à quantité de livres.

Après la mort de Jean Moulin, Antoinette Sachs se démènera beaucoup pour éclaircir le mystère de Caluire : qui a donné Jean Moulin ?

Je n’ai pas peur de le dire. Il s’agit d’un vaste complot, du plus grand complot politique de l’histoire de la Résistance. À Londres, on avait commencé à prendre ombrage de la popularité et de l’influence croissante de Moulin.

Antoinette Sachs, dans le journal La Suisse, le 24 juin 1976

Très lourde, l’accusation est malheureusement sans preuves : elle vise très directement le BCRA et son chef le colonel Passy, ami de Pierre de Bénouville, cagoulard bien introduit à Vichy, soutien indéfectible de Pierre Brossolette, rival de Jean Moulin,

Dans leur livre Jean Moulin, l’ultime mystère, qui paraîtra en 2016 chez Albin Michel, Pierre Péan et Laurent Ducastel enfoncent le clou :

Il faut bien remarquer qu’à Londres, alors que l’envoyé de de Gaulle vient de tomber dans les serres de la Gestapo, aucune opération de sauvetage ne fut vraiment envisagée. Désarroi ? Cynisme d’État ? Manque de Moyens ?

On dira encore que René Hardy n’a pas eu à trahir Jean Moulin puisque la Gestapo le suivait depuis trois jours, grâce au décryptage d’un message radio de la Résistance qui annonçait la réunion, on dira que Barbie avait beaucoup d’erreurs à se faire pardonner auprès des Allemands, dont les évasions de René Hardy, on dira que Lucie Aubrac avait intérêt à charger René Hardy pour éviter à son mari de l’être. Comment peut-on espérer tirer un jour cela au clair, sauf à tomber sur des archives devenues accessibles ?

Lorsque le 1° janvier 1942, Jean Moulin fût parachuté en France, la Résistance n’était encore qu’un désordre de courage […] Certes les résistants étaient les combattants fidèles aux Alliés. Mais ils voulaient cesser d’être des Français résistants et devenir la Résistance française.

C’est pourquoi Jean Moulin est allé à Londres. Pas seulement parce que s’y trouvaient des combattants français […]. S’il venait demander au général de Gaulle de l’argent et des armes, il venait aussi lui demander une approbation morale, des liaisons fréquentes, rapides et sûres avec lui. Le général assumait alors le Non du premier jour […]. Le général de Gaulle seul pouvait appeler les mouvements de Résistance à l’union entre eux et avec tous les autres combats car c’était à travers lui seul que la France livrait un seul combat. […]

[L’unification de la Résistance,] c’est à quoi s’emploie Jean Moulin jour après jour, peine après peine, un mouvement de Résistance après l’autre : Et maintenant, essayons de calmer les colères d’en face.. […]

Qui donc sait encore ce qu’il fallut d’acharnement pour parler le même langage à des instituteurs radicaux ou réactionnaires, des officiers réactionnaires ou libéraux, des trotskistes ou communistes retour de Moscou, tous promis à la même délivrance ou à la même prison ; ce qu’il fallut de rigueur à un ami de la République espagnole, à un ancien préfet de gauche, chassé par Vichy, pour exiger d’accueillir dans le combat commun les rescapés de la Cagoule ! [dont un des fondateurs était Eugène Schueller, père de Liliane Bettencourt, inventeur des shampoings colorants, à l’origine de la première fortune de France]…

Attribuer peu d’importance aux opinions dites politiques lorsque la nation est en péril de mort, – la nation, non pas un nationalisme alors écrasé sous les chars hitlériens, mais la donnée invincible et mystérieuse qui allait emplir le siècle ; penser qu’elle dominerait bientôt les doctrines totalitaires dont retentissait l’Europe – ; voir dans l’unité de la Résistance le moyen capital du combat pour l’unité de la Nation, c’était peut-être affirmer ce que l’on a appelé la gaullisme. C’était certainement proclamer la survie de la France. […]

Le 27 mai 1943, a lieu à Paris, rue du Four, la première réunion du Conseil National de la Résistance. Jean Moulin rappelle les buts de la France Libre: Faire la guerre ; rendre la parole au peuple français ; rétablir les libertés républicaines dans un État d’où la justice sociale ne sera pas exclue et qui aura le sens de la grandeur ; travailler avec les Alliés à l’établissement d’une collaboration internationale réelle sur le plan économique et social, dans un monde où la France aura regagné son prestige.

Puis, il donne lecture d’un message du général de Gaulle, qui fixe pour premier but au premier Conseil de la Résistance, le maintien de l’unité de cette Résistance qu’il représente. Au péril quotidien de la vie de chacun de ses membres.

Le 9 juin, le général Delestraint, chef de l’Armée secrète enfin unifiée, est pris à Paris. Aucun successeur ne s’impose. Ce qui est fréquent dans la clandestinité : Jean Moulin aura dit maintes fois avant l’arrivée de Serreules : Si j’étais pris, je n’aurais pas même eu le temps de mettre un adjoint au courant... Il veut donc désigner ce successeur avec l’accord des mouvements, notamment de ceux de la zone Sud. Il rencontra leurs délégués le 21, à Caluire.

Ils l’y attendent, en effet. La Gestapo aussi.

La trahison joue son rôle – et le destin, qui veut qu’aux trois quarts d’heure de retard de Jean Moulin, presque toujours ponctuel, corresponde un long retard de la police allemande. Assez vite, celle-ci apprend qu’elle tient le chef de la Résistance.

En vain. Le jour où, au Fort Montluc à Lyon, après l’avoir fait torturer, l’agent de la Gestapo lui tend de quoi écrire puisqu’il ne peut plus parler, Jean Moulin dessine la caricature de son bourreau. Pour la terrible suite, écoutons seulement les mots si simples de sa sœur : Son rôle est joué, et son calvaire commence. Bafoué, sauvagement frappé, la tête en sang, les organes éclatés, il atteint les limites de la souffrance humaine sans jamais trahir un seul secret, lui qui les savait tous.

Comprenons bien que pendant les quelques jours où il pourrait encore parler ou écrire, le destin de la Résistance est suspendu au courage de cet homme. Comme le dit Mlle Moulin, il savait tout.

Georges Bidault prendra sa succession. Mais voici la victoire de ce silence atrocement payé : le destin bascule. Chef de la Résistance martyrisé dans des caves hideuses, regarde de tes yeux disparus toutes ces femmes noires qui veillent nos compagnons : elles portent le portent le deuil de la France, et le tien. Regarde glisser sous les chênes nains du Quercy, avec un drapeau fait de mousselines nouées, les maquis que la Gestapo ne trouvera jamais parce qu’elle ne croit qu’aux grands arbres. Regarde le prisonnier qui entre dans une villa luxueuse et se demande pourquoi on lui donne une salle de bains – il n’a pas encore entendu parler de la baignoire. Pauvre roi supplicié des ombres, regarde ton peuple d’ombres se lever dans la nuit de juin constellée de tortures. Voici le fracas des chars allemands qui remontent vers la Normandie à travers les longues plaintes des bestiaux réveillés : grâce à toi, les chars n’arriveront pas à temps. Et quand la trouée des Alliés commence, regarde, préfet, surgir dans toutes les villes de France les commissaires de la République – sauf lorsqu’on les a tués. Tu as envié, comme nous, les clochards épiques de Leclerc : regarde, combattant, tes clochards sortir à quatre pattes de leurs maquis de chênes, et arrêter avec leurs mains paysannes formées aux bazookas, l’une des premières divisions cuirassées de l’empire hitlérien, la division Das Reich.

Comme Leclerc entra aux Invalides, avec son cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique et les combats d’Alsace, entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé ; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses ; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres. Entre avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle – nos frères dans l’ordre de la Nuit…

Commémorant l’anniversaire de la Libération de Paris, je disais: Écoute ce soir, jeunesse de mon pays, les cloches d’anniversaire qui sonneront comme celles d’il y a quatorze ans. Puisses-tu, cette fois, les entendre : elles vont sonner pour toi.

L’hommage d’aujourd’hui n’appelle que le chant qui va s’élever maintenant, ce Chant des Partisans que j’ai entendu murmurer comme un chant de complicité puis psalmodier dans le brouillard des Vosges et les bois d’Alsace, mêlé au cri perdu des moutons, des tabors, quand les bazookas de Corrèze avançaient, à la rencontre des chars de Rundstedt lancés de nouveau contre Strasbourg. Écoute aujourd’hui, jeunesse de France, ce qui fut pour nous le Chant du Malheur. C’est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l’an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu’elles reposent avec leur long cortège d’ombres défigurées. Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France.

André Malraux, lors du transfert au Panthéon des cendres de Jean Moulin, le 19 12 1964

Anna Betoulinsky, réfugiée russe dans les années 1920 à Menton était chanteuse sous le nom d’Anna Marly. À Londres depuis juin 1940, elle avait commencée par se porter volontaire à la cantine des FFL – Forces Françaises Libres – ; elle chantait aussi à la BBC dans l’émission Les Français parlent aux Français. Un jour, fin 1942, ayant lu dans les journaux britanniques le récit de la bataille de Smolensk, son âme russe se réveilla. Un mot lui revint à l’esprit, ce mot de partisans et les vers qui l’accompagnent, nés avec la révolution de 1917 :

Nous irons là-bas où le corbeau ne vole pas
Et la bête ne peut se frayer un passage.
Aucune force ni personne
Ne nous fera reculer.

Appelée initialement La Marche des partisans, cette chanson sera interprétée en russe par son auteur jusqu’à ce que Joseph Kessel s’exclame en l’entendant pour la première fois Voilà ce qu’il faut pour la France ! et qu’il en écrive la version française avec son neveu Maurice Druon, en un après-midi, assistés de la chanteuse Germaine Sablon, qui sera la première à en chanter la version française. Sifflé comme indicatif de l’émission de la BBC Honneur et Patrie puis comme signe de reconnaissance dans les maquis, Le Chant des partisans (intitulé Guérilla song dans sa version anglaise) s’imposa rapidement comme l’hymne de la Résistance. Elle paraîtra dans la revue littéraire les  cahiers de la Libération, imprimée par l’imprimerie moderne – et clandestine –  à Auch le 25 septembre 1943, à 30 000 exemplaires. Cette imprimerie sera investie par la police de Vichy en décembre 1943, tous ses membres déportés, les uns à Flossenburg, les autres à Buchenwald. Deux y mourront.

Ami, entends-tu
Le vol noir des corbeaux
Sur nos plaines ?
Ami, entends-tu
Les cris sourds du pays
Qu’on enchaîne?
Ohé! partisans,
Ouvriers et paysans,
C’est l’alarme!
Ce soir l’ennemi
Connaîtra le prix du sang
Et des larmes!

Montez de la mine,
Descendez des collines,
Camarades!
Sortez de la paille
Les fusils, la mitraille,
Les grenades…
Ohé! les tueurs,
A la balle et au couteau,
Tuez vite!
Ohé! saboteur,
Attention à ton fardeau:
Dynamite!

C’est nous qui brisons
Les barreaux des prisons
Pour nos frères,
La haine à nos trousses
Et la faim qui nous pousse,
La misère…
Il y a des pays
Ou les gens au creux de lits
Font des rêves;
Ici, nous, vois-tu,
Nous on marche et nous on tue,
Nous on crève.

Ici chacun sait
Ce qu’il veut, ce qu’il fait
Quand il passe…
Ami, si tu tombes
Un ami sort de l’ombre
A ta place.
Demain du sang noir
Sèchera au grand soleil
Sur les routes.
Sifflez, compagnons,
Dans la nuit la Liberté
Nous écoute…

*****

Moulin était un homme de gauche qui est devenu un gaulliste – de guerre – intégral. Pour la France, Moulin est le grand héros de la deuxième guerre mondiale et, disons le mot, le dernier héros de l’histoire proprement française. Après lui, c’est l’Europe qui commence. La Résistance, ça ne concerne pas les Français. Pour les Français, la Résistance n’est pas un idéal. Ils ont compris à la Libération qu’il fallait s’engouffrer là-dedans parce que c’était un passeport pour vivre tranquilles, et puis pour laver la honte, les remords. Il faut bien en revenir là : la France n’a pas été résistante et la Résistance n’est pas un acte national. Et, par conséquent, bien que de Gaulle ait imposé Moulin au Panthéon pour en faire un héros national, Moulin n’en est pas un. C’est le symbole des martyrs et du martyre de la Résistance. C’est très limité, très étroit. Comme une secte qui se reconnaît pleinement en lui, et qui l’honore. Les Français n’ont aucune raison de se reconnaître en lui puisqu’ils n’ont pas adhéré à cette cause.

Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin. Le Monde 24 Avril 1999.

Les rapports des Français avec la Résistance ont évolué. D’abord, on a encensé, pieusement. La légende, c’était commode pour oublier l’Occupation moche. Ensuite, vers 1970, on a débiné, aveuglément. À bas les héros, tous collabos. Aujourd’hui, on récupère. Ce qui ne manque pas de comique. Les décorés s’apprêtent à célébrer de Gaulle, et il n’y en avait aucun à ses cotés à Londres en 1940. Tous les notables et les notoires ont alors fichu le camp, et rallié Pétain. L’appel du 18 juin, ceux qui y ont répondu ne l’ont pas entendu, et ceux qui l’ont entendu n’y ont pas répondu. Il faut sortir de Gaulle du musée et du mythe. Pour redonner à cette histoire, qui n’est devenue une épopée qu’après coup, sa charge subversive, aléatoire, improbable, en totale rupture avec la bonne société française. Il fallait avoir du caractère pour dire non, mais il fallait du génie pour transformer une Résistance en victoire quand on n’a avec soi, au départ, que 500 blancs-becs. Il y a quelque chose de surréaliste dans l’aventure gaullienne. Puissent les jeunes oublier les flonflons et les faux-culs pour retrouver le frisson.

Régis Debray Journal du Dimanche 4 04 2010

27 06 1943                        La France que les Français sont en train de refaire d’avance au fond de leurs âmes blessées ne sera plus celle de naguère.

De Gaulle à Tunis

Les réformes répondaient, il est vrai, à un triple traumatisme. La crise des années 1930, tout d’abord, avait plongé le pays dans le marasme et attisé le désir de justice sociale, deux enjeux auxquels, estimaient les Français, le capitalisme libéral ne pouvait plus répondre. L’épouvantable défaite de 1940, par ailleurs, avait démontré la faillite des élites dirigeantes qui n’avait su ni gagner la guerre ni la préparer – en termes économiques notamment. La guerre et son cortège de souffrances, enfin, poussaient à définir de nouveaux horizons – une rupture par rapport à la première guerre mondiale dont les vétérans ne rêvaient que d’un retour à l’ordre idéalisé de la Belle Epoque. Alors que l’omnipotence de l’Etat nazi poussait les Allemands à adopter des solutions libérales – l’ordo-libéralisme plaidait pour une intervention aussi limitée que possible de la puissance publique –, les Français, au vu de leur passé, prônèrent des solutions radicalement inverses jugeant, non sans raison, que c’était la faiblesse de leur Etat qui avait conduit au désastre.

Olivier Wieviorka                  Le Monde du 11 août 2016

Fin juin 1943            Émile Gagnan a inventé un détendeur pour l’admission des gaz dans les moteurs qui utilisaient cet ersatz : les gazogènes. Jacques Yves Cousteau a repris l’idée pour l’adapter à la plongée sous-marine et la première plongée de longue durée se passe bien. Si  les gazogènes seront assez vite rangés au rayon des souvenirs, la plongée sous-marine, elle, connaîtra un avenir radieux, sans être la seule à faire usage du détendeur : on verra l’appareil sur toutes les bouteilles de gaz domestique, et encore sur les voitures quand le GPL reprendra du service.

Jean Paulhan a persuadé Gaston Gallimard de publier L’Être et le Néant de Jean Paul Sartre, pour le fond, pour le prestige. [Et ma foi, tant pis si ce n’est pas un succès commercial ! ]

De fait, la première semaine, il ne s’en vendit que trois exemplaires, puis cinq, puis deux, quand soudain les ventes décolèrent : 600 en un seul jour, puis 700, 1 000, 2 000 exemplaires. Certes, sous l’Occupation, les Parisiens avaient le temps de lire, mais de là à devenir existentialistes… La maison Gallimard fît une enquête. Les femmes achetaient plus volontiers ce titre que les hommes. Qui plus est, elles l’achetaient souvent en double. Les femmes ? Pas exactement, plutôt les ménagères qui s’en servaient pour équilibrer leur balance, car L’Être et le Néant pesait tout juste un kilo. Un volume remplaçait utilement les poids en cuivre, qui avaient été fondus.

Alain Beuve-Méry Le Monde des Livres 1 octobre 2010

1 07 1943                    Les camps de Belzec, Sobibor, et Treblinka ont été désaffectés au cours du premier semestre 1943 : l’extermination des Juifs de Pologne est alors quasiment accomplie.

Aux dernières heures de l’occupation du Rocher par les Italiens – les nazis vont prendre la relève -, naissance de Radio Monte Carlo, au son de l’hymne monégasque et de la voix de Maurice Chevalier.

5 07 1943                    Débâcle allemande de Koursk, entre Orel et Kharkov : deux millions d’hommes, 3 600 chars soviétiques, 2 700 chars allemands, sur un front de plus de 2 000 km la bataille durera jusqu’au 23 août.

10 07 1943                            Débarquement allié à Syracuse, en Sicile : 80 000 hommes, 7 000 véhicules, 300 chars sont à terre en deux jours. À la guerre comme  à la guerre, les Américains, scotchés au mot d’ordre impératif  – tout sauf le communisme – se sont adjoint les services du mafieux Lucky Luciano, en prison depuis dix ans, pour préparer au mieux l’affaire. De là date la renaissance de la Mafia, qui va déloger les maires fascistes pour placer ses hommes, piller allégrement les entrepots d’armes et de munitions, contrôler la prostitution et le trafic des produits américains, essentiellement les cigarettes. 70 ans plus tard, le communisme sera devenu juste un souvenir, mais la mafia sera toujours opérationnelle.

Le MI6 était aussi de la partie pour détourner les forces allemandes de la Sicile en faisant croire par un leurre – un noyé porteur de fausses informations qui avaient tout l’air du vrai, échoué sur la plage de Huelva où les Alliés savaient qu’il y avait un agent de l’Abwehr – qu’un débarquement allait avoir lieu en Sardaigne et en Grèce : c’était l’opération Mincemeat – Viande Hachée – : ainsi Hitler va renforcer ses défenses côtières en Sardaigne et en Grèce, ordonner à Rommel de s’installer à Athènes, et déplacer 2 divisions de Panzer du front de l’Est, qui vont lui manquer lors de la bataille de Koursk.

11 07 1943                   Le général Leclerc rencontre le général du Vigier, qui commande à Mascara, au sud d’Oran en Algérie la 1° division blindée en cours d’équipement américain. Leclerc le connaît depuis Saumur en 1934, où du Vigier était instructeur du cours de cavalerie. Initiateur de la mécanisation de la cavalerie, il a combattu en juin 1940 à la tête du 2°cuirassiers, un régiment de chars, et, plus récemment, en Tunisie, comme chef de la brigade légère mécanique. En matière de blindés, il est autant praticien que théoricien. Depuis mai 1940, il a suivi une voie totalement différente de celle de Leclerc : l’état-major de l’armée à Vichy où, dès juin 1940, il a commencé à camoufler du matériel aux investigations allemandes, puis il a été nommé en Afrique du Nord. S’encadrant dans la porte devant Leclerc raide, au garde à vous, le général du Vigier dit textuellement :

Avant de vous serrer la main, mon cher Hauteclocque, je veux vous dire trois choses :

1. Je considère qu’actuellement, vous êtes le seul à pouvoir faire l’union de l’armée française, qui est une nécessité impérieuse, et j’ajouterai qu’au cas où vous accepteriez cette mission, je suis tout disposé à me ranger sous vos ordres et à vous aider dans toute la mesure de mes moyens.

2. En effet, je pense que vous êtes le seul à pouvoir le faire car vous n’avez pas de sang français sur les mains.

3. Si vous voulez prendre le commandement d’une des nouvelles divisions blindées, il vous faudra accepter de prendre avec vous une très forte proportion des ceux que vous appelez des vychistes, des pétainistes, voire des traîtres. Vos réactions brutales [aux paroles antérieures de du Vigier] me montrent que la dureté de votre caractère et votre intransigeance ne sont pas émoussées. Si je peux résumer votre position actuelle, vous coupez toute l’armée en deux factions définitivement séparées, si ce n’est hostiles, en tout cas opposées de façon irrémédiable :

– D’une part ceux qui ont répondu à l’appel du 18 juin […] pour vous les purs, les seuls patriotes, les seuls qui ont fait ce qu’il fallait pour continuer la lutte.

– D’autre part, tous les autres, les vaincus, les opportunistes, les vichyssois, les pétainistes et maintenant les giraudistes, etc… qui sont tous des lâches, des pleutres si ce n’est des traîtres.

En ce qui me concerne, personnellement, je vous pose la simple question suivante : Mon cher Hauteclocque, je vous connais assez pour ne pas douter que si le 18 juin 1940 vous aviez été à ma place, c’est-à-dire à la tête de deux régiments revenus de Dunkerque et qui s’accrochaient à la Loire de Tours à Saumur, vous n’auriez pas abandonné vos hommes en train de se battre héroïquement pour répondre à l’appel de Londres. Comme il n’était pas possible de les y conduire tous, en troupe, vous auriez fait comme moi et vous seriez restés avec ceux dont vous aviez la charge. Qu’aurais-je fait, à votre place si, dégagé totalement des responsabilités vis-à-vis de mes subordonnés, j’avais été totalement libre ? peut-être aurais-je fait comme vous ? De plus j’ai eu une action d’une efficacité presque inespérée pour contribuer à la renaissance de la cavalerie blindée française et recréer ce merveilleux outil que vous saurez utiliser. Alors, qui mérite qu’on lui jette l’anathème ? Un lourd et long silence s’ensuivit. Le prenant pour tacite approbation, du Vigier poursuivit : J’ai en effet été contacté par les plus hauts échelons de la hiérarchie du moment pour travailler à la reconstruction de la cavalerie blindée. Compte tenu de mon expérience, j’ai estimé de mon devoir d’œuvrer dans ce sens, et aujourd’hui, je suis absolument certain d’avoir plus fait pour la mise sur pied d’une armée blindée moderne capable de nous donner la Victoire qu’en prenant je ne sais quel poste à Londres.

Le général Leclerc lui répond : Oui, mon général, votre devoir et l’intérêt supérieur de la cavalerie blindée était que vous agissiez comme vous l’avez fait. Et si j’ai tenu à venir vous saluer, sans que personene ne le sache, c’était pour vous manifester toute l’estime que je vous porte sans le moindre doute, vous présenter mes respects, écouter vos conseils et vous confirmer que mon plus grand désir est de servir sous vos ordres, ou pour le moins travailler en intime liaison avec vous . Nous avons encore une question très importante à voir, poursuit le général du Vigier. Bien que la bravoure, le dévouement, le patriotisme, la valeur de vos compagnons au cours de votre magnifique épopée soient dignes du plus grand éloge, vous ne pouvez pas, avec eux seuls, constituer une division blindée qui vous permette de tenir votre serment de Koufra. Il vous faut deux régiments de chars, trois groupes d’artillerie, du génie, des transmissions. Il n’y a que nous qui puissions vous fournir ces éléments de valeur qui vous sont indispensables, alors au lieu de faire des campagnes d’appel à la désertion, […] travaillez en confiance avec nous, vous ne serez pas déçu et vous ne le regretterez pas. Mais je vous annonce la couleur, vous aurez les plus grandes difficultés à créer une grande unité homogène car le mépris et la méfiance pour ne pas dire la haine qu’ont vos FFI vis-à-vis des autres, sachez que ces derniers les leur rendent bien !

Se mettant alors au garde à vous, le général Leclerc dit simplement, sans autre commentaire : Faites-moi confiance, mon général.

Oui, Leclerc [c’est la première fois qu’il ne l’appelait pas Hauteclocque], je sais que je peux vous faire confiance.

Et ils se serrèrent la main. Lorsque j‘ai pris congé pour laisser les généraux dîner avec Madame du Vigier, le général Leclerc m’a retenu la main, en la serrant très fort et en me regardant droit dans les yeux. Je vous demande, Berthet, de ne jamais faire état de mes premières réactions. J’ai promis, et j’ai tenu parole.

Général Berthet, qui assistait à l’entretien ; il était alors capitaine, attaché à l’état-major du général du Vigier.

14 07 1943                         Ce cœur qui haïssait la guerre.

Ce cœur qui haïssait la guerre voilà qu’il bat pour le combat et la bataille !
Ce cœur qui ne battait qu’au rythme des marées,
à celui des saisons, à celui des heures du jour et de la nuit,
Voilà qu’il se gonfle et qu’il envoie dans les veines
un sang brûlant de salpêtre et de haine
Et qu’il mène un tel bruit dans la cervelle que les oreilles en sifflent
Et qu’il n’est pas possible que ce bruit ne se répande pas
dans la ville et la campagne
Comme le son d’une cloche appelant à l’émeute et au combat
Écoutez, je l’entends qui me revient renvoyé par les échos.
Mais non, c’est le bruit d’autres cœurs, de millions d’autres cœurs battant
comme le mien à travers la France.
Ils battent au même rythme pour la même besogne tous ces cœurs,
Leur bruit est celui de la mer à l’assaut des falaises
Et tout ce sang porte dans des millions de cervelles un même mot d’ordre :
Révolte contre Hitler et mort à ses partisans !
Pourtant ce cœur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons,
Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères
Et des millions de Français se préparent dans l’ombre
à la besogne que l’aube proche leur imposera.
Car ces cœurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté au rythme
même des saisons et des marées, du jour et de la nuit.

Pierre Andier, pseudonyme de Robert Desnos, paru le 14 juillet 43 dans L’honneur des Poètes aux Editions de Minuit clandestines [1].

Robert Desnos sera arrêté le 22 février 1944.

La France risque de tomber en esclavage. Aussi importe-t-il plus que jamais de reconnaître ce qu’est la Liberté, de célébrer la fête du 14 Juillet. Chaque jour, notre indépendance est humiliée par l’ennemi ; chaque jour, devant sa propagande de mensonges, notre bon sens proteste, mais notre bonne foi, désireuse de preuves qu’elle n’a pas toujours, hésite et se trouble. L’ennemi veut diminuer notre conscience morale ; il veut nous faire oublier notre devoir de révolte […]

Ceux des prisons qui attendent, en otages, pendant des mois entiers que la victoire ou la mort les délivre, connaissent le prix de la liberté. Ceux qui, sous les tortures, taisent les noms et les secrets des leurs, ont perdu pour eux-mêmes la liberté, ils veulent la conserver aux autres. Tous ces héros font de leur volonté d’être libres une révolte de la conscience du pays. Ils parlent pour tous ceux qui se taisent. Ils mènent un combat aux moyens obscurs, mais à la fin glorieuse, car leurs efforts, dont ils courent seuls les risques, sont la défense de tous. Ils ont choisi leur combat : ils sont des volontaires.

Ils savent, eux, qu’être libre, c’est se fixer un but, au regard de sa conscience, et le poursuivre malgré tous les empêchements. Ils veulent encore s’attacher à de grandes causes, et montrent à tous que la seule liberté qu’il soit possible aujourd’hui de mettre en actes, c’est la libération du pays !

Certains, dans leur indifférence ou leur éloignement de la lutte, ne voient auprès d’eux aucun martyr. Nous voulons que leurs yeux s’ouvrent enfin. C’est pour apprendre aux faibles à reconnaître le combat des forts que le 14 Juillet mérite d’être célébré.

Il faut qu’en ce jour tous les Français, entraînés par les hommes libres que le pays possède encore, décident de se rallier à la défense de la liberté. Alors, la France sera fidèle à elle-même. Nous voulons que la défense de notre nation soit celle de toutes les nations. En défendant la France, nous défendons aussi la personne humaine et sa liberté de choisir et d’oser. Il faut, plus que jamais, qu’il soit encore possible aujourd’hui de dire, comme le disait en 1790, sur le pont de Kehl, un écriteau désignant la France : Ici commence le pays de la liberté.

Vindex                        Éditorial de Défense de la France

Vindex, c’est le nom dans la Résistance de Jacques Lusseyran. Il a dix-neuf ans. Un accident scolaire l’a rendu aveugle à l’âge de huit ans. Inscrit au concours d’entrée à Normale Sup, il vient d’en être éjecté par l’application d’une récente loi de Vichy qui ferme les portes de l’École à tous les handicapés. Admis au comité directeur de Défense de la France crée le 14 juillet 1941 par Philippe Vianney et Robert Salmon (où siège, entre autres, Geneviève de Gaulle), il a été désigné pour cet éditorial du numéro 36, qui tirera à 250 000 exemplaires. Celui du 15 janvier 1944, à 450 000 ! Aucun autre journal de la Résistance n’arrive à des tirages de cet ordre. Il sera arrêté six jours plus tard… Rue Lauriston, Fresne Buchenwald…

La cécité a changé mon regard, elle ne l’a pas éteint.

Jérôme Garcin lui consacrera un livre : Le Voyant Gallimard 2014

Le général Giraud lance ses flèches contre de Gaulle, sans savoir que ce sont probablement les dernières, car il va être bientôt mis sur la touche : S’il existe encore des Bastille, je crois qu’elles feraient bien d’ouvrir de bon gré leurs portes. Car, quand la lutte s’engage entre le peuple et la Bastille, c’est toujours la Bastille qui finit par avoir tort.[…] Mais les Français veulent que ce soit dans l’ordre qu’ils arrangent leurs affaires.

22 07 1943          Un décret paru au Journal Officiel permet aux Français de contracter directement un engagement dans la Waffen-SS. Cela va aboutir à la 33°Waffen-Grenadier-Division der SS Charlemagne – plus simplement Division Charlemagne  – dont les effectifs vont provenir de :

  • 1 500 rescapés de la LVF  – Légion des Volontaires Français –
  • un millier de rescapés de la Französische SS-Freiwilligen-Sturmbrigade
  • et un autre millier encore formés à Sennheim
  • 1 800 franc-gardes de la Milice
  • 1 000 volontaires français de la Kriegsmarine
  • quelques centaines de volontaires des Schutzkommandos 
  • quelques anciens du Nationalsozialistische Kraftfahkorps (NSKK).

Ils mourront presque tous sur le front russe. Quelques centaines d’entre eux feront partie des derniers défenseurs de Berlin, même après le suicide d’Hitler. Fin avril, douze hommes se rendront aux Américains qui les remettront à Leclerc… qui les fera fusiller, après les avoir interrogés, mais sans jugement, et sans avoir informé le GPRF.

25 07 1943                 Le Grand Conseil Fasciste désavoue Mussolini : le roi met à profit cette position pour le faire arrêter, et interner dans un premier temps sur l’île de la Maddalena, puis dans la station de ski de Campo Imperatore, dans le massif du Gran Sasso, à plus de 2000 mètres d’altitude, au nord-est de Rome, et au nord de l’Aquila, dans les Abruzzes. Le maréchal Pietro Badoglio gouverne sans les fascistes.

28 07 1943                 Jan Karski, Polonais de la résistance, qui est parvenu à entrer clandestinement dans le ghetto de Varsovie ainsi que dans le camp d’extermination de Belzec, rencontre Roosevelt, après avoir vu Anthony Eden, ministre des Affaires Étrangères de l’Angleterre. Ni l’un ni l’autre ne le croient. Son rapport, envoyé par le général Sikorski, chef du gouvernement en exil de Pologne aux évêques, à la presse, aux artistes, ne rencontre lui aussi qu’incrédulité voir indifférence.

30 07 1943                Le régime de Vichy fait exécuter à la prison de la Roquette, pour l’exemple, après jugement, Marie-Louise Giraud, née Lampierre, blanchisseuse à Cherbourg, faiseuse d’ange une fois lavé le linge – nom alors donné aux femmes qui arrondissaient les fins de mois en pratiquant les avortements clandestins -. Claude Chabrol mettra l’histoire à l’écran.

07 1943                      Geneviève de Gaulle, résistante dans le réseau du musée de l’Homme, est arrêtée. Emprisonnée à Fresnes, elle passera ensuite par Compiègne avant d’être déportée à Ravensbrück. Elle y passera les 3 derniers mois, en 1945, dans une cellule, au secret : Himmler avait caressé jusqu’au bout l’espoir de négocier avec de Gaulle : elle aurait alors servi de monnaie d’échange.

1 08 1943                    Les Parisiens ont beaucoup de mal à se ravitailler, et l’octroi n’arrange rien : Laval le supprime. Il restera en vigueur dans quelques territoires d’outre-mer.

2 08 1943                 John Fitzgerald Kennedy a 26 ans : il est lieutenant et commande le PT 109, un patrouilleur lance-torpilles, alors en mission dans le Pacifique sud, au nord-est de l’Australie, pour intercepter un convoi japonais qui se dirige vers l’île de Kolombangara, dans les îles Salomon : leur contrôle était vital au Japon pour isoler l’Australie et la Nouvelle-Zélande des États-Unis. A 2h30 du matin, le PT 109 est percuté par le destroyer japonais Amagiri. La partie tribord arrière coule immédiatement. Deux des treize membres d’équipage sont tués. Les autres abandonnent le reste du navire et nagent pendant 4 heures jusqu’à l’île de Plum Pudding. Kennedy a nagé en tirant McMahon, un membre de l’équipage blessé, la sangle de son gilet de sauvetage entre les dents. Le 4 août, à cours de vivres et d’eau, les rescapés gagnent l’île Olasana, où le soir même, des natifs des îles Salomon accostent et en repartent avec un message gravé sur une noix de coco, qui parviendra au port de Rendova, d’où était parti le PT 109. Les survivants seront récupérés le 8 août. L’histoire prendra place dans les grandes heures de la vie des États-Unis, en 1960 lorsque le même Kennedy briguera puis entrera à la Maison Blanche, car, dira Tom Brokaw, il appartenait à la plus grande génération qui, dans les années 1940, libéra le monde. Il avait vécu l’épreuve fondamentale, celle qui sépare les hommes des petits garçons.

4 08 1943                    400 bombardiers B17 de la NASAF – l’US Air Force d’Afrique du Nord – bombardent Naples : l’église Santa Chiara [3] et l’hôpital Santa Maria di Loreto sont détruits. La faim et la misère, – enfants vendus, les garçons pour devenir voleurs, les filles pour devenir prostituées – terreau idéal pour la Mafia, vont s’emparer de Naples pour de trop longues années. À ce jour, elle ne s’en est pas encore remise.

Monastère de Santa Chiara
Tout là-haut dans la lumière
C’est l’image familière
De ta blanche croix de pierre
Qui souvent me tend les bras
  
Monastère de Santa Chiara
Toi qui fais tant de prières
Toi qui sais que la Madone
Sur la terre nous pardonne
Ma peine est grande
Fait qu’elle entende
Ce soir celle que j’aime
Est partie pour toujours
 
Je t’en supplie fais que revienne mon amour
Ses lèvres m’avaient dites tant de phrases
Ses bras au Paradis m’ont emmené
Et pour avoir pris son cœur en échange
Dans ses yeux d’ange, je me suis donné
 
Monastère de Santa Chiara
Tout là-haut dans la lumière
C’est l’image familière
De ta blanche croix de pierre
Qui souvent me tend les bras
 
Monastère de Santa Chiara
Toi qui fais tant de prières
Toi qui sais que la Madone
Sur la terre nous pardonne
Je t’implore prie pour moi
Ma peine est grande
Fais qu’elle entende
Ce soir celle que j’aime est partie pour toujours
Je t’en supplie fais que revienne mon amour
 
Monastère de Santa Chiara
Si jamais un autre emporte
Le bonheur qu’elle m’apporte
Que je rentre dans ta porte
Qui pour toujours se fermera

Chanson de Pierre Malar Texte et Musique de J. Larue– A. Barberis – 1951 –

Les Allemands et les fascistes étaient de plus en plus mauvais parce que la guerre tournait mal. Le débarquement de Salerne avait réussi. Ils faisaient sauter les usines, ils saccageaient les enprepôts pour laisser le vide. Les derniers jours de septembre, la ville faisait peur, on lisait la faim et le sommeil sur le visage des gens. Ceux qui avaient gardé quelque chose le mangeaient en cachette. Les Allemands montèrent un vrai mélodrame : ils forcèrent un magasin et invitèrent ensuite les gens à le piller. Ils tirèrent en l’air sur la foule qui s’était précipitée pour prendre la marchandise et ils filmèrent la scène. Elle leur servait de propagande : le soldat allemand intervient pour empêcher le pillage. Ce sont des faits, mon garçon, qui ont eu lieu pendant un de ces belles journées de septembre.

[…]            Quand ils deviennent un peuple, les gens sont impressionnants. Ainsi, un beau matin, un dimanche de la fin septembre, il se met enfin à pleuvoir et j’entends les mêmes mots dans toutes les bouches, crachés par la même pensée : mo’basta, maintenant ça suffit. C’était un vent, il ne venait pas de la mer, mais de  l’intérieur de la ville : mo’basta, mo’basta. Si je me bouchais les oreilles, j’entendais encore plus fort. La ville sortait la tête du sac. Mo’basta, mo’ basta, un tambour appelait et les jeunes arrivaient avec des armes. Le centre de la révolte s’était installé dans le lycée Sannazaro, les étudiants avaient été les premiers. Puis les hommes sortaient de leurs cachettes souterraines. Ils montaient de dessous terre comme une résurrection. Dalle ‘ncuollo, tous sur eux, les rues étaient bloquées par les barricades. Au Vomero, on sciait les platanes pour couper la route aux tanks. Nous avons fait une barricade via Foria en emboîtant une trentaine de trams. La ville se déclenchait comme un piège. Quatre jours et trois nuits, c’était comme aujourd’hui, la fin de septembre.

Les chars allemands parvinrent à franchir le barrage de la via Foria, descendirent piazza Dante et se dirigèrent vers la via Roma. Là, ils ont été arrêtés. Giuseppe Capano, âgé de quinze ans, s’est glissé sous les chenilles d’un char, a dégoupillé une grenade et a réussi à s’enfuir par-derrière avant l’explosion. Assunta Amitrano, quarante-sept ans, a lancé du quatrième étage la plaque de marbre d’une commode et a démoli la mitrailleuse du char. Luigi Mottola, cinquante et un ans, égoutier, a fait sauter une bombonne de gaz sous le ventre d’un char d’assaut, en passant par une plaque d’égout. Un étudiant du conservatoire, Ruggero Semeraro, dix-sept ans, a ouvert la fenêtre de son balcon et a joué au piano La Marseillaise, cet air qui donne encore plus de courage. Le curé Antonio La Spina, soixante-sept ans, sur la barricade devant la banque de Naples, criait le psaume 94, celui des vengeances. Le coiffeur Santo Scapece, trente-sept ans, a lancé une bassine de mousse de savon sur la fente de vision d’un tank qui est allé s’écraser contre le rideau de fer d’un fleuriste. En l’espace de trois jours, le tir des habitants était devenu infaillible. Les cocktails Molotov mettaient les chars en panne, les aveuglaient de flammes. J’étais devenu très doué pour les confectionner, je mettais des copeaux de savon à l’intérieur pour que le feu prenne mieux. Les pêcheurs de Mergellina, qui ne pouvaient aller en mer à cause du blocus du golfe et des mines, nous avaient donné du gasoil.

Six personnes au milieu d’une foule prête savaient trouver le bon geste pour mettre en difficulté un détachement cuirassé de la plus puissante armée qui avait conquis toute seule la moitié de l’Europe. Ce n’était pas la première fois que six personnes venaient à bout d’une telle entreprise. En 1799 déjà, les armées françaises, les plus fortes de l’époque, avaient été arrêtées à l’entrée de la ville par une insurrection du peuple, après la dissolution de l’armée bourbonienne. Six personnes dotées de nom, prénom, âge, métier, stoppaient la reconquête allemande de la ville. Six personnes tirées au sort par la nécessité savent résoudre la situation alors que tout autour les autres se démènent avec générosité mais imprécision. Quand six personnes surgissent, toutes à la fois, alors on gagne.

–           Et où est-il ce peuple maintenant, don Gaetano ?

–           À sa place, il n’a pas bougé et n’a pas oublié. Le peuple fait ce qu’il a à faire, puis il se disperse et redevient une foule de gens. Ils retournent vite à leurs affaires, mais plus légers, car les révoltes sont salutaires pour l’humeur de qui les fait.

Erri de Luca                               Le jour avant le bonheur.               Gallimard  2009

7 08 1943       597 bombardiers Lancaster et Halifax de la RAF bombardent Peenemünde, la base allemande de fabrication des V2. Le bombardement sera cher payé : 735 morts ; 40 avions ne reviendront pas, abattus par la DCA allemande. La base ne sera pas détruite, mais les Allemands disperseront leurs usines de fabrication : l’assemblage se fera dans les immenses galeries d’une ancienne mine de gypse, Mittelwerke, dans le Harz, où ils feront d’abord travailler les prisonniers du camp de concentration de Buchenwald avant de créer à l’entrée même de l’usine le camp de Dora : on estime entre 10 000 et 30 000 le nombre de détenus ayant succombé sous cette montagne. Mais les déportés s’ingénieront à faire en sorte que les V2 aient une fiabilité des plus faibles.

19 08 1943                  Par le Quebec Agreement, Roosevelt et Churchill écartent la France de la recherche nucléaire.

23 08 1943            Pressentant que son avenir en Italie va être difficile, le comte Galeazzo Ciano, gendre de Mussolini, aurait aimé gagner l’Espagne. Mais on lui a refusé son visa et c’est vers l’Allemagne qu’il s’envole bien naïvement, par le biais de complicités : il s’y fait vite arrêter et est assigné à résidence, puis une fois le beau-père remis en selle, il est renvoyé à Vérone dans la République fantoche de Saló où l’attend un procès des membres du Grand Conseil fasciste qui a destitué Mussolini. Condamné à mort, il sera fusillé le 11 janvier 1944. Sa femme Edda [fille de Mussolini et de Rachele Guidi] parviendra à gagner la Suisse avec le journal qu’il a tenu du 1° janvier 1939 au 8 février 1943, qui sera publié chez H Gibson : Ciano diaries 1939-1943.

24 08 1943                  À Anfa, au Maroc, la Force L de Leclerc devient  la 2° Division Blindée ;  elle s’est étoffée de bon nombre de soldats impatients d’en découdre, et qui se morfondaient dans les forces de Giraud, aux ordres de Vichy.  Les Américains avaient promis de l’équiper moyennant une concession de taille : se séparer de ses soldats noirs, interdits par l’état major américain sur les blindés : ils étaient un peu moins de 2 000 sur les 6 000 hommes qui avaient quitté Sabratha pour l’Algérie et le Maroc, pour la plupart du 3° RAC, Régiment d’Artillerie de Campagne, constitué des batteries venues d’AEF. Dans une note confidentielle, Walter Bedell, major général, chef d’état-major de Eisenhower, écrivait : Il est plus que souhaitable que la division soit composée de personnel blanc.

Ce n’était pas là le caprice d’un homme : c’était la suite de la ségrégation qui continuait à peser lourd dans l’état-major américain. En 1917, 367 000 Noirs avaient été mobilisés, dont 100 000 avaient débarqué en France, affectés pour la plupart à des tâches de soutien ; en 1940 le Selective Act avait en principe interdit la ségrégation dans l’armée. 1 700 Noirs débarqueront sur les plages de Normandie le 6 juin 1944. Mais le one drop rule de 1924 était toujours en vigueur : c’était une application de la ségrégation qui voulait qu’une seule goutte de sang noir dans les veines suffise à faire de vous un negro. Ce principe fut appliqué pour les nombreuses collectes de sang effectuées aux États-Unis, nécessaires à soigner les blessés sur les nombreux fronts.

Par ailleurs, on ne peut pas faire attention à tout, et quelques maladresses marketing firent le succès du Cognac dans la communauté afro-américaine aux Etats-Unis, au détriment du whisky : Si, en  1930, le cognac est dégusté en long drink avec du Perrier dans les dîners huppés de Washington, son destin commercial bascule après la seconde guerre mondiale. Les GI stationnés en France y popularisent le whisky. Mais l’alcool fabriqué dans le sud des Etats-Unis n’est guère apprécié des soldats noirs, certains labels comme Rebel Yell – le cri des rebelles, rebelles dans le sens des anciens Etats confédérés – n’hésitant pas à afficher leur nostalgie du temps passé. A Paris, tandis que les officiers trinquent au whisky, les militaires afro-américains découvrent le cognac à la table des Frenchies. L’eau-de-vie va devenir le témoin de l’ascension sociale des Noirs face au bourbon des WASP (White Anglo-Saxon Protestant), les Blancs.

Marie Béatrice Baudet        Le Monde du 9 août 2018

28 08 1943                 Paul Morand est nommé ministre de France en Roumanie [sa femme est roumaine].

08 1943                       André Labarthe, ami de Jean Moulin, a créé à Londres avec des financements britanniques la revue la France libre, qui, contrairement à ce que son nom indique, n’est en rien liée à La France Libre du général de Gaulle. Il y a attiré quelques belles plumes : Georges Bernanos, Albert Cohen, Ève Curie, Henri Focillon, Camille Huysmans, Jacques Maritain, Robert Marjolin, Jules Roy, Thomas Mann, John Dos Passos, ou Herbert George Wells, Raymond Aron, à qui déplaisent l’approbation inconditionnelle à de Gaulle et le culte de la personnalité. Il le fait savoir dans un article intitulé L’ombre des Bonaparte, où il réfléchit au renouveau politique qui suivra la libération de la France. Le philosophe compare la genèse des carrières, de Napoléon III et du général Boulanger, définit en cinq points la situation favorable au césarisme populaire. Il pense que la même cristallisation sentimentale et politique peut se produire autour d’un chef sans ascendance glorieuse, nul besoin d’être neveu[4] de Napoléon 1°. Le mythe du héros national naît sur le patriotisme blessé. L’article ne cite jamais le nom du général de Gaulle mais le lecteur ne peut que faire le parallèle insinué par l’auteur. Aron poursuit son analyse historique jusqu’au XXe siècle, jusqu’aux années vingt en Allemagne, aux années trente en Italie : Le bonapartisme est donc tout à la fois l’anticipation et la version française du fascisme. Le bonapartisme escamote la souveraineté du peuple dont il prétend émaner. La dernière phrase est pour Napoléon III : Comme tant de fois dans l’Histoire, l’aventure d’un homme s’acheva en tragédie d’une nation.

L’affaire va faire grand bruit dans le landernau gaulliste.

8 09 1943                  Le royaume d’Italie signe le cessez le feu avec les Alliés.  [le 8 septembre est la date où il a été rendu public, car en fait il a été signé le 3 à Cassibile, un village de Sicile]. La Gestapo, l’armée allemande, les SS se retirent, ces derniers en s’arrêtant à la Banque Nationale d’Italie d’où ils ressortent avec les réserves d’or italiennes et albanaises, soit 117 tonnes de lingots et de monnaies en or. D’abord caché à Milan, cet or le sera fin novembre à La Fortezza une citadelle du Tyrol du sud, près de Bolzano.

Les Allemands prennent la place des Italiens dans l’occupation du sud-est de la France. Cela va changer bien des choses dans le quotidien… la guerre avec l’Italie n’avait finalement jamais été qu’une guerre entre cousins… il arrivait certes qu’il y ait des morts, mais c’était plutôt à mettre au compte des accidents. Ainsi, dans la haute vallée de l’Ubaye, les gens avaient beaucoup de mal à se fournir en chaussures ; de l’autre coté du col de Larche, les Italiens manquaient dramatiquement de sel : le trafic de part et d’autre de la frontière allait bon train sitôt la nuit tombée, les Français apportant aux Italiens le sel et revenant chez eux chargés de chaussures. L’arrivée des Allemands mit bien sûr un terme à ces petits trafics qui améliorent la pénurie du quotidien.

12 09 1943                  Mussolini s’évade du Gran Sasso par les soins du capitaine Otto Skorzeny à la tête d’un commando allemand SS. Le commando a été parachuté, et un Storch [5] a atterri sur un terrain en pente qui est en fait une piste de ski, devant l’hôtel Campo Imperatore : il est très court, pierreux (une corvée de soldats allemands et italiens l’a sommairement déblayé) et se termine sur un escarpement. L’avion, retenu au point fixe par une escouade de soldats, s’élance et plonge dans le vide, après avoir arraché une roue du train sur un rocher. La chute fut longue, Mussolini malade ; le lieutenant Gerlach parvint à rétablir l’avion peu avant le sol, puis à atterrir sur une patte à Avezzano, au sud.

Il va immédiatement rencontrer Hitler à son quartier général de Rastenburg où ce dernier le somme de reprendre la tête d’un nouveau gouvernement sous peine de voir anéanties Milan, Gênes, Turin. Il va diriger un gouvernement tout à la solde des Allemands à Saló, sur les rives du lac de Garde. Il fait fusiller son gendre, le comte Ciano et plusieurs dignitaires fascistes qui avaient voté contre lui au Grand Conseil. Il prend 33 tonnes d’or à La Fortezza pour en envoyer 23 à Bâle à la Banque des Règlements Internationaux et 10 à la Banque nationale Suisse. Une partie de l’or volé sera retrouvé en Thuringe à la fin de la guerre ; les Alliés en rendront 23 tonnes à l’Italie, mais au bout du compte, ce sont tout de même 50 tonnes qui auront disparu. Il se dit que nombre de grosses fortunes du Tessin sont ainsi nées…

13 09 1943             François Beaudoin est arrêté à Tours par les Allemands, sur dénonciation [6].

Il était entré dans la Résistance au sein du réseau Cohors, crée par Jean Cavaillès ; philosophe, normalien, professeur suppléant à la Sorbonne, ce dernier sera arrêté le 28 août 1943 et fusillé le 17 février 1944 : son réseau avait été infiltré par Bernard Filoche, alias Michel, que l’Abwehr tenait et avait retourné pour une compromission dans un trafic de marché noir. (ce dernier écopera de 20 ans de travaux forcés après guerre). Titulaire d’une bourse Rockefeller, Jean Cavaillès avait passé quelques temps en Allemagne avant la guerre. Le réseau prit le nom d’Asturies à la fin de 1943.

Jean Cavaillès était professeur à l’université de Strasbourg à la veille de la guerre ; après l’armistice, celle-ci fut repliée sur Clermont-Ferrand. C’est là qu’il rencontra Lucie et Raymond Samuel, alias Aubrac, qui le mirent en contact avec Emmanuel d’Astier de la Vigerie, fondateur du mouvement qui prendra le nom de Libération. C’est encore à Clermont qu’il rencontra Christian Pineau, collaborant au journal du même nom (54 numéros, le premier en juillet 1941), mais qui n’était pas l’émanation du mouvement de d’Astier – et organisant des groupes d’action directe. De retour de Londres au début 43, il se consacre au réseau Cohors, qui avait été crée en avril 1942 par Christian Pineau sous la dépendance exclusive du BCRA de la France Libre. Cohors s’occupait de la zone occupée.

Ce professeur de logique possédait la véritable fantaisie qui est l’indépendance. Remonté à Paris, il devait tomber sur une bande de braves gens résistants mais pieds plats et madrés comme des notaires, voués à toutes attentes et à tous les doutes. Plutôt que de s’incruster dans cette compagnie, il s’en alla avec quelques copains faire sauter des trains, des usines et des transformateurs.

Emmanuel d’Astier de la Vigerie Avant que le rideau ne tombe 1945.

Cohors Asturies eut 992 agents régulièrement inscrits à la France Combattante entre 1942 et la Libération ; 331 agents, en grand nombre victimes de la délation, furent arrêtés, un tiers de l’effectif officiel. 16 furent fusillés, 15 moururent sous la torture, 268 furent déportés, dont 99 morts dans les camps nazis, parmi lesquels 16 femmes.

François Beaudoin, d’abord incarcéré à la prison de Tours, sera transféré à Compiègne, puis déporté à Auschwitz, Buchenwald, Flossenburg et l’un de ses Kommandos : Flöha. Les kommandos étaient des camps rattachés à un camp principal, et le plus souvent affectés à un type précis de fabrication : à Flöha, une ancienne usine de textile avait été affectée à la fabrication de carlingues d’avion. Flöha est une banlieue de Chemnitz, – rebaptisée du temps de la RDA Karl Marx Stadt -, sur une ligne Leipzig – Prague.

16 09 1943                  Nantes est bombardée par les alliés : 1 215 morts, et la cathédrale est touchée.

28 09 1943                   Devant son domicile – 18, Rue Pétrarque, dans le XVI° arrondissement -, Julius Ritter, colonel SS responsable du STO pour la France, est exécuté par un commando FTP-MOI – Francs-Tireurs et Partisans, Main d’œuvre immigrée -, d’obédience communiste. L’occupant lui fera des obsèques officielles en l’église de la Madeleine. Les fusillades d’otages, qui avaient cessé depuis l’automne 1942, reprendront. Pour cet attentat, 50 otages du camp de prisonniers du fort de Romainville seront exécutés le 2 octobre 1943 au Mont Valérien, parmi lesquels quatorze membres du réseau Alliance.

09 1943                       En 1941, le lieutenant colonel Michel Hollard a monté son réseau de résistance AGIR en free lance : il transmet ses renseignements directement au Secret Intelligence Service à Lausanne. Un des ses agents lui signale une série de grands travaux allemands en Seine Maritime : il s’y rend, parvient à entrer dans l’une des bases et communique aux Anglais ce qu’il a vu ; ordre lui est alors donné de concentrer toutes les recherches sur ces objectifs : un mois plus tard, ce seront plus de 100 sites de lancement de V1 qui auront été localisés, du Cotentin au Pas de Calais. Les Allemands avaient aussi installé une usine de montage du V1 dans une ancienne carrière de calcaire du bassin parisien, à Saint Leu d’Esserent, dans l’Oise, proche de Saint Maximin. Le bombardement systématique de ces sites va retarder de 6 mois le lancement des premiers V1. Parmi les bombardiers utilisés, certains étaient des drones – PB4Y-1 et B-17 – . Pour les Anglais, il deviendra l’homme qui sauva Londres.

V1

V 1 sur une rampe de lancement reconstruite au Val Ygot près d’Ardouval, en Seine-Maritime.

13 10 1943                  L’Italie déclare la guerre à l’Allemagne.

16 10 1943                   Rafle de juifs à Rome : ils sont 4 000 à  se réfugier au Vatican et dans les couvents romains.

Gino Bartali, le grand coureur cycliste, très fervent catholique, accepte la proposition du cardinal Elia Dalla Costa, qui avait béni son mariage trois ans plus tôt, de mettre ses talents au service d’un réseau de résistance. C’est ainsi qu’il va acheminer de son nouveau domicile dans les Apennins jusqu’au couvent des franciscains d’Assise, soit plus de 130 km des photos, cartes d’identité, dissimulées sous la selle et dans le cadre, le guidon. Dans le même temps, il mettra l’un de ses appartements à la disposition d’une famille juive. Sa popularité est telle qu’elle le met quasiment à l’abri d’une arrestation. Arrêter Bartali, c’est quasiment provoquer une émeute. Israël lui en sera reconnaissant, le faisant Juste parmi les Justes en 2018 et lui accordant la nationalité israélienne à titre posthume.

21 10 1943           Aidée de Serge Ravanel,  enceinte de six mois, Lucie Aubrac libère des griffes de la Gestapo 13 résistants, dont son mari Raymond, lors de leur transfert de l’École de Santé à la prison de Montluc. Ils vivront traqués, de refuge en refuge pendant trois mois jusqu’à ce qu’un avion les emmène à Londres le 8 février 1944.

10 1943                 Les Danois protestent auprès des autorités allemandes contre le transfert dans le ghetto citadelle de Theresienstadt de 450 juifs et exigent une visite avec le CICR. Contre toute attente, Adolf Eichmann donne son feu vert, mais demande un délai de 6 mois, délai qu’il va mettre à profit pour déguiser le camp en ville coquette, avec banque, centre culturel, bibliothèque etc…, et, pour immortaliser le subterfuge, Karl Rahm, directeur du camp invite Hans Günther, directeur du bureau central de la question juive pour le protectorat de Bohême-Moravie, à tourner un film. Il sera bien aidé par un juif allemand, fraichement arrivé au camp, Kurt Gerron, figure de la scène berlinoise, qui va réaliser l’ensemble du film… qu’il ne pourra pas voir, puisque déporté à Auschwitz le 18 octobre 1944, quand le film ne sera terminé qu’en avril 1945 : il sera alors projeté à des membres du CICR et au Suisse Benoît Musy.

2 11 1943                   En Chine, les Japonais prennent la ville de Changde. Les Chinois commandés par Xue Yue et Sun Lien Chung parvinrent à la leur reprendre au cours de presque deux mois de bataille. Les Japonais se replieront le 20 décembre.

7 11 1943                    L’Argentin Vito Dumas boucle à Buenos Aires le premier tour du monde en solitaire à la voile sur un ketch Marconi de 9.5 mètres de long : Lehg II – Lucha, Entereza, Hombría, Grandeza, soit en français : lutte, fermeté, honnêteté, grandeur. Il était parti le 27 juin 1942. En quatre grandes étapes, complétées par trois petites de un et deux jours, il a doublé les trois grands caps : Bonne Espérance, Horn, Leeuwin.

  • Montevideo – Le Cap en doublant le cap de Bonne Espérance : 4 200 nautiques (7 800 km) en 55 jours.
  • Le Cap – Wellington en contournant l’Australie et la Tasmanie par le sud : 7 400 nautiques (13 700 km) en 104 jours.
  • Wellington – Valparaiso : 5 200 nautiques (9 600 km) en 72 jours.
  • Valparaíso – Mar del Plata en doublant du premier coup le cap Horn : 3 200 nautiques (5 900 km) en 37 jours.

Soit au total 20 420 milles nautiques (37 800 km) parcourus en 272 jours.La distance parcourue est inférieure à la circonférence de la Terre qui est d’environ 40 000 km : en raison de la nature sphérique de la terre, le 40e parallèle qu’a suivi le Lehg 2 mesure environ 31 000 km et le considérable détour inévitable par le cap Horn complète la distance.

Vito Dumas y los Cuarenta Bramadores | Avelok, The Yacht ...

9 11 1943                     Giraud quitte la coprésidence du CFNL.

11 11 1943                     À Grenoble, 450 manifestants sont arrêtés et déportés en Allemagne.

27 11 1943                  Michael Trotobas, alias capitaine Michel, représentant du SOE – Special Operation Executive- une branche des services secrets anglais, trahi par son adjoint, est tué par les Allemands à son domicile à Lille. Il était à la tête d’un réseau de 1 200 hommes, ayant pris une très grande part aux actions de résistance en France, surtout en sabotage des lignes ferroviaires et des gares. Le soin que de Gaulle mettra à construire le mythe de la Résistance française, autour d’action certes bien réelles mais aussi limitées, fera que la participation anglaise sera quasiment passée sous silence.

28 11 1943                   Au sommet de Téhéran, Staline, Roosevelt et Churchill décident de l’ouverture sans délai – pas plus de six mois – d’un second front sur l’ouest de l’Europe, et ce par un débarquement sur les côtes françaises.

Sous le pseudonyme de Jean Mahan, Albert Cohen, romancier exilé à Londres, publie dix neuf chants en l’honneur de Churchill :

Je le regarde en ses soixante huit années. Je le regarde. Vieux comme un prophète, jeune comme un génie et grave comme un enfant. […] Je le regarde. Grand, gros, solide, voûté, menaçant et bonasse, il fonce, lourd de pouvoir et de devoir, en étrange chapeau de notaire élégant, un cigare passe-temps à la bouche entêtée. […] Majestueux, sérieux, rieur, l’œil vif et inventif et frais et malicieux et loyal, […] patriarcal et alerte, soudain presque rigolo, soudain bougon et décidé, aristo, familier, méprisant, tout vital, quasiment furieux puis affable et nonchalant. […]

Tout homme naît et se forme pour une grande heure de sa vie. C’est la plus belle heure de Churchill que je dirai. Et sa plus belle heure a été la plus belle heure d’Angleterre. Ce sera sa gloire. Dans le granit des âges et l’amour des générations, il apparaîtra prophète d’Angleterre, prophète de la plus belle heure d’Angleterre, Churchill d’Angleterre.

11 1943                       Robert Crozier, pilote américain de 23 ans est aux commandes d’un B 24 quadrimoteur, avec un équipage de quatre autres jeunes – tous dans la vingtaine -. Ils amènent de l’Inde à la Chine des armes pour Tchang Kaï Chek. Ce voyage est un retour à vide vers l’Inde ; ils n’en sont pas à leur premier vol et ont déjà maintes fois survolé l’Himalaya. Mais cette fois-ci, ils essuient un typhon dont la vitesse les fait dévier de leur plan de vol. Les instruments de bord deviennent inopérants, la radio ne marche plus, et tout à coup, dans une trouée de nuages, ils voient devant, et plus haut qu’eux, un sommet tout blanc. Ils l’évitent de justesse, et comprenant qu’ils sont perdus en plein Himalaya, Robert Crozier décide de descendre à vue jusqu’à trouver des reliefs moins escarpés, de sauter en parachute, et d’abandonner l’avion à son sort. La chance leur sourit : ils voient les lumières d’une ville, cherchent le terrain d’aviation qu’ils ne trouvent pas puisqu’il n’y en a pas – c’est Lhassa –  et mettent leur plan à exécution : ils sautent et l’avion va s’écraser contre une montagne. Au sol, ils mettent un moment avant de tous se retrouver, mais ils sont très chaleureusement recueillis par des villageois qui ont entendu le crash de l’avion. Emmenés à Lhassa quelques jours plus tard – ils en étaient tout de même à trois jours de marche -, ils furent très bien reçus par les autorités chinoises, alors alliées des anglais et des américains, et s’apprêtaient à gueletonner aux frais de la princesse quand ils s’aperçurent qu’au dehors une foule de Tibétains les conspuaient : ils reçurent quelques cailloux et durent s’enfuir jusqu’à la mission britannique à l’intérieur de laquelle on leur expliqua de quoi il retournait : le Dalaï lama  est un dieu vivant, au-dessus de tout le monde dans son Potala, et en survolant Lhassa vous avez vu le Dalaï lama de haut, vous avez été au-dessus de lui, et ça, c’est un sacrilège ! Ils quitteront Lhassa à cheval le 19 décembre.

Décembre 1943 Nous avons tous en tête la photo de Marylin Monroe, rabattant prestement le bas de sa robe qu’un vent sournois gonflait en parachute, pour mettre à l’abri des regards sa petite culotte, pour autant qu’elle en ait porté une ce jour-là. Contre un vent sournois, on peut donc se défendre, mais contre une tempête, il n’y a rien à faire : et c’est ainsi que fut mise à nu l’intimité de la Suisse devant Jean Ziegler, alors enfant. L’intimité de la Suisse, ce qu’il fallait à tout prix cacher sous des bâches, c’était les canons pour Hitler. Le récit de Jean Ziegler est savoureux. Quant à parler du secret des secrets, le secret bancaire, il est évident qu’une bonne tempête n’y suffirait pas, il faudrait au moins un tremblement de terre de magnitude 7 ou 8 sur l’échelle de Richter, et ça, c’est une autre histoire : il faudra attendre 70 ans pour entrevoir quelque ouverture.

Ma ville d’origine, Thun, se trouve à la lisière septentrionale des Alpes bernoises, sur une importante voie ferroviaire reliant Bâle à Domodossola par les tunnels du Lôtschberg et du Simplon, et possède une grande gare de triage. Durant les années 1941-1944, un bruit sourd en montait presque sans arrêt, toutes les nuits, jusqu’à notre maison. C’était celui des interminables trains de marchandises allemands roulant vers le sud, vers l’Italie, et des trains allemands et italiens qui allaient au nord, en Rhénanie.

Un grand mur du hall de la gare était orné de toutes sortes d’affiches officielles. L’une d’elles montrait un soldat suisse de profil, casqué et le fusil sur l’épaule, qui portait l’index à ses lèvres ; on lisait en dessous : Qui parle nuit à la patrie. Une autre affiche était un avis de recherche de la police concernant des, saboteurs allemands qui avaient pénétré en Suisse et tenté, à Dubendorf, de faire sauter des avions militaires. D’autres affiches, signées du commandant de la défense anti-aérienne, rappelaient l’obligation d’occulter portes et fenêtres à la tombée de la nuit.

L’un de ces placards m’est resté particulièrement en mémoire. Il expliquait à la population le contenu de la convention conclue entre la Suisse et le Reich sur le trafic civil de marchandises par les tunnels des Alpes. Le ton en était solennel et le texte était signé par le président de la Confédération. Conformément à sa politique de stricte neutralité, le gouvernement avait autorisé les trains de toutes les puissances belligérantes à traverser le territoire national, à condition qu’ils transportent exclusivement des marchandises civiles (vêtements, denrées alimentaires, médicaments, etc.).

Par une fin d’après-midi de décembre 1943, une tempête de neige d’une violence exceptionnelle s’abattit sur Thun. Soufflant du nord par la vallée de l’Aar, la tempête se déchaîna surtout sur la vieille ville, arrachant les tuiles et hurlant affreusement. Le vent était tellement fort qu’il déracina les platanes du quai et brisa la tige qui portait depuis des siècles le coq rouillé de l’église. Le ciel était noir comme de l’encre et l’air chargé des odeurs de plusieurs incendies. Des cygnes morts et des canards paralysés de peur étaient rejetés sur la berge du lac.

À la gare, pendant ce temps, c’était la catastrophe. Des douzaines de wagons frappés du sigle DRB (Deutsche Reichsbahn) et de l’aigle noir se couchaient sur le flanc. Des lambeaux de bâches vertes tourbillonnaient, un vantail du portail d’entrée était arraché de ses gonds, des locomotives sorties des rails. Alertés par le bruit, mon camarade Hans Berner et moi courûmes jusqu’à la gare en dépit de l’interdiction de ma mère. Le bruit ne nous avait pas trom­pés : tels des cadavres sur un champ de bataille, des canons antiaériens, des tourelles de char, des camions aux vitres brisées et des mitrailleuses lourdes gisaient en désordre sur les voies. Un char renversé dont le canon s’était tordu semblait un éléphant à l’agonie. Partout, des caisses métalliques éventrées. Des obus avaient roulé d’un wagon qui avait endommagé les rails en se renversant. La gare avait l’air d’un champ de bataille.

Vers le soir, des camions militaires vinrent se ranger devant la gare, escortés de limousines sombres portant des plaques diplomatiques, d’où descendirent des hommes en manteau de cuir et chapeau de feutre.

Un gendarme déclara que c’étaient des employés de la légation du Reich à Berne. Ces hommes en manteau de cuir aboyèrent des ordres aux soldats suisses et aux gendarmes de Thun, qui les exécutèrent aussitôt, pleins de respect pour ces étrangers. Plusieurs milliers de badauds s’étaient rassemblés tout près des voies. Sur l’ordre des Allemands, ils furent refoulés sans ménagements par les soldats suisses.

La tempête de neige se fit plus violente. J’étais debout dans la foule, muet, à côté de mon père. Il était président du tribunal de Thun et colonel dans l’armée suisse; c’était un homme cultivé, intelligent et foncièrement honnête. Quand je lui demandai d’où pouvaient bien venir ces armes et à qui elles étaient destinées, il me répondit à voix basse, en hésitant : Lis l’affiche du gouvernement, dans le hall de la gare. Elle explique tout.

C’était la première fois que mon père ne me disait pas la vérité, et ce fut sans doute la seule. Ce fut ma première rencontre avec la mensongère neutralité helvétique, et c’est un traumatisme dont j’ai mis des années à me remettre.

Jean Ziegler La Suisse, l’or et les morts.   Le Seuil 1997

2 12 1943                     Bombardement allemand sur Bar Harbor, dans le port de Bari où mouillent des navires américains : 15 d’entre eux sont coulés, parmi lesquels le John E. Harvey,  qui transportait 100 tonnes de phosgène – chlorure de carbonyle – à destination de l’Extrême Orient : il s’agit d’un dérivé du gaz moutarde, le fameux Ypérite de la première guerre mondiale. On sait que les Japonais firent grand usage des armes chimiques pendant cette guerre et que les Américains avaient donc au moins l’intention d’en faire autant : cela avait pour code Downfall. On sait depuis longtemps qu’il n’est jamais bon qu’il y ait de l’eau dans le gaz et les soldats qui y furent exposés présentèrent d’importants signes de toxicité sanguine, se traduisant principalement par un taux de leucocytes inférieur à la normale. Cet accident lança des recherches longtemps protégées par le secret défense aux États-Unis, qui aboutirent aux premiers essais de la moutarde à l’azote au cours de la maladie d’Hodgkin : c’était la naissance de la chimiothérapie, dont les détracteurs disent qu’elle revient à l’attitude de quelqu’un qui voudrait crever un ballon avec lequel jouent deux équipes de football au centre d’un stade rempli de spectateurs et qui, pour ce faire, utiliserait une bombe atomique.

19 12 1943                 La Suisse, contrainte et forcée, signe un accord avec les Alliés par lequel elle accepte une très importante réduction de ses exportations d’armes, d’instruments d’optique, matériel de précision, matériel de fusées, vers l’Allemagne : cela n’a pas été sans mal :

Les initiateurs de cette guerre commerciale planétaire étaient la Grande-Bretagne et les États-Unis. Au premier chef, il s’agissait d’établir contre Hitler un blocus économique le plus hermétique possible et à l’échelle du globe. Hitler devait être coupé des marchés où il s’approvisionnait en matières premières. Ses industries d’armement devaient recevoir le minimum de matières stratégiques. Pour ses étuis d’obus, la Wehrmacht avait besoin de manganèse ; pour ses canons, de minerai de fer ; pour les appareils de visée optique de ses blindés, de tungstène ; pour les plaques de blindage et les canons de fusil, d’alliage au chrome. Tous ces métaux stratégiques, Hitler devait chaque mois en acheter en quantités massives, qu’il collectait au Portugal, en Turquie, en Suède et dans d’autres États qui n’étaient pas à sa portée immédiate.

Les ingénieux dirigeants de l’économie nazie avaient fondé quantité de sociétés prête-noms en Amérique latine, en Suisse, en Espagne, au Portugal et dans d’autres pays du globe. Ils avaient aussi, à l’étranger, repris légalement des entreprises établies de longue date et leur avaient donné de nouvelles activités. Dès les années vingt, de nombreuses entreprises allemandes, pour des raisons le plus souvent fiscales, avaient ouvert des filiales en Suisse. Beaucoup d’entre elles, à l’époque nazie, furent utilisées comme prête-noms.

Les Alliés dressèrent une liste noire de toutes ces firmes. Les entreprises travaillant avec les nazis ou pour eux dans des pays tiers – qu’il s’agît de banques, de compagnies d’assurances, d’entreprises industrielles ou commerciales – firent l’objet d’un boycott aussi rigoureux que possible. Seules furent mises sur cette liste noire les firmes dont le volume d’affaires avait augmenté pendant les années de guerre.

Lorsque j’évoque cette liste noire, j’entends celle du Trésor américain, qui était constamment tenue à jour. Pour les entreprises suisses, elle ne fut supprimée que le 30 juin 1946. Mais les Alliés tenaient encore d’autres listes. Le Ministry of Economie Warfare, à Londres, avait ainsi une Black List, une Suspect List et une Statutory List. Rien que sur cette dernière figurèrent par moments plus de 1 600 noms de personnes ou firmes suisses.

[…]  Comment les Alliés purent-ils mesurer les variations du volume d’affaires de centaines de firmes, en particulier suisses ? Grâce à l’efficacité de l’espionnage économique organisé par le ministre des Finances américain Henry Morgenthau et ses agents.

En avril 1943, Washington exigea que la Suisse réduise les crédits qu’elle accordait au Reich, et brandit pour cela une arme de poids : si la Confédération n’obéissait pas, les Alliés dénonceraient tous les contrats concernant les livraisons de produits alimentaires. Arrêtez votre commerce avec les nazis ou vous mourrez de faim ! L’arme alliée était le navicert, le certificat de navigation. Le droit (concédé par Mussolini ou Pétain) de débarquer à Gênes et à Sète ne servait à rien si, en haute mer, le connaissement de la cargaison (par exemple, des céréales d’Argentine) n’était pas assorti de ce certificat, qui seul mettait à l’abri de la prise de guerre.

En 1943, les flottes anglaise et américaine contrôlent toutes les mers du globe, et la Suisse ne peut survivre sans ses importations de produits alimentaires d’outre-mer. Néanmoins, le gouvernement, et en particulier le ministre Walther Stampfli, résiste pied à pied. Il négocie, joue sur le temps et remporte une demi-victoire.

[…] Pour son alimentation, la Suisse dépendait et dépend aux deux tiers de l’étranger. Stampfli réussit à maintenir ouvertes les voies commerciales qui permirent à la Suisse de s’approvisionner pendant toute la durée du conflit. Mais Stampfli était aussi un aubergiste suisse ; il ne semblait pas comprendre que, dans cette guerre, c’était la civilisation qui affrontait la barbarie. En public, il disait avec colère : Vous vous rendez compte ! Les Alliés exigent que nous participions à la guerre contre l’Allemagne ! Jamais l’Allemagne n’a traité la Suisse aussi mal que le font aujourd’hui les Alliés.

Le 19 décembre 1943, la Suisse signe. Elle s’engage à réduire de 45 % (par rapport à 1942) ses livraisons d’armes et de munitions à Hitler, et de 60 % ses exportations d’instruments d’optique, d’éléments de fusées et de matériel de précision. Les crédits seront également réduits.

Jean Ziegler        La Suisse, l’or et les morts    Le Seuil 1997

22 12 1943                 La Gestapo assassine René Gosse, doyen de la faculté des sciences de Grenoble, et son fils, tous deux membres du MUR : Mouvement Unifié de la Résistance.

Fort Barraux, à coté de Pontcharra, après avoir eu pendant des décennies une activité très réduite (quelques prisonniers célèbres : Barnave sous la révolution, le prince de Polignac sous l’empire, des officiers allemands pendant la première guerre mondiale), recevra tout au long de la guerre d’abord des réfugiés espagnols en 38/39, puis des prisonniers français de droit commun, et des résistants. À la fin de la guerre, ce seront des prisonniers allemands jusqu’en 1946.

1943                            Le Manhattan Project est lancé. Sous la direction du général Leslie Groves, le physicien Jacob R. Oppenheimer est chargé de superviser la construction puis le fonctionnement du laboratoire de Los Alamos, dans les montagnes du Sangre de Cristo, à plus de 2000 mètres d’altitude, dans le désert du Nouveau Mexique, où doivent se poursuivre les recherches en vue de la  fabrication de la bombe A [6]. C’est Oppenheimer a choisi cet endroit dont il gardait un bon souvenir pour l’avoir découvert en y campant quand il était jeune. Il va finaliser les recherches d’Otto Hahn – Nobel de chimie en 1944 –  et de Lise Meitner, qui avaient théorisé la fission nucléaire. Lise Meitner était une juive autrichienne qui avait fui l’Allemagne en 1938, après l’Anschluss pour la Suède. Le machisme ambiant l’empêchera d’avoir le Nobel de physique. Sur sa tombe, son neveu Otto Frisch fera graver : Lise Meitner : a physicist who never lost her humanity – Lise Meitner, une physicienne qui n’a jamais perdu son humanité – [elle vivra en Angleterre de 1960 à sa mort en 1968], ce qui était une façon à peine déguisée de dire que nombreux étaient alors les physiciens à avoir perdu leur humanité. Contactée pour participer au projet Manhattan / Los Alamos, plutôt que d’accepter en répandant un peu partout ses états d’âme, elle avait tout simplement refusé : je ne veux rien avoir à faire avec une bombe.

Seated (left to right): Erwin Schrödinger, Irène Joliot-Curie, Niels Henrik David Bohr, Abram Ioffe, Marie Curie, Paul Langevin, Owen Willans Richardson, Lord Ernest Rutherford (* 30. August 1871 in Spring Grove bei Nelson; † 19. Oktober 1937 in Cambridge, Vereinigtes Königreich), Théophile de Donder, Maurice de Broglie, Louis de Broglie, Lise Meitner, James Chadwick. Standing (left to right) : Émile Henriot, Francis Perrin, Frédéric Joliot-Curie, Werner Heisenberg, Hendrik Anthony Kramers, Ernst Stahel, Enrico Fermi, Ernest Walton, Paul Dirac, Peter Debye, Nevill Francis Mott, Blas Cabrera y Felipe, George Gamow, Walther Bothe, Patrick Blackett, M.S. Rosenblum, Jacques Errera, Ed. Bauer, Wolfgang Pauli, Jules-Émile Verschaffelt, Max Cosyns, E. Herzen, John Douglas Cockcroft, Charles Drummond Ellis, Rudolf Peierls, Auguste Piccard, Ernest O. Lawrence, Léon Rosenfeld. Absents: Albert Einstein (émigré aux  USA) and Charles Eugène Guye

Everette Lee DeGolyer, géologue américain de grand talent revient d’une mission au Moyen Orient, plein d’enthousiasme quant aux perspectives pétrolières de la région. Le gouvernement américain par la voix de Harold Ickes, secrétaire d’État, annonce le changement dans sa politique énergétique, en publiant un article : Nous manquons de pétrole. Les États-Unis assurent encore les deux tiers de la production mondiale, l’ensemble du Moyen Orient seulement 5 %. Soucieux de ne pas voir tarir leur propre production, ils vont ainsi mettre en œuvre ce que l’on nommera la théorie de la conservation, qui va les amener à dénoncer l’accord avec les autres compagnies datant de 1928 pour faire cavalier seul en Iran puis Arabie saoudite.

Louis Leprince Ringuet construit le laboratoire des Cosmiques à 3 613 m. près du col du Midi, à coté de l’Aiguille du Midi, dans le Massif du Mont Blanc.

téléphérique de service entre le laboratoire des Cosmiques et le col du Midi

La Civilian Corporation Corps, la Work Projects Administration  et d’autres agences du New Deal sont supprimées. Dans le même temps, les dépenses budgétaires sont passées de 8 % en 1938 à 40 % en 1943, et il fallut attendre 1943 pour que le chômage tombe sous son niveau de 1929, à un moment où le New Deal n’était plus la priorité.

En Suède, Ingvar Kamprad, 17 ans, fonde Ikea. 70 ans plus tard, en 2012, Ikea fera un bénéfice de 3.2 milliards d’€. Contrairement aux autres grands distributeurs pour lesquels l’adaptation à la culture locale est prioritaire, Ikea se comportera en colonisateur, imposant des procédures suédoises, demandant quasiment à ses clients de penser suédois, avec l’arrogance discrète de celui qui ne peut se défaire de son complexe de supériorité. Dans le Midi, on dit : ils s’en croient. C’est probablement la même arrogance qui leur avait fait stériliser près de 30 000 femmes de 1934 à 1976 qu’ils estimaient indignes d’élever un enfant. Et c’est encore la même arrogance qui leur a fait surveiller la vie privée de leur personnel dans les magasins de France au point de se retrouver devant les tribunaux en 2013. Mais peut-être vont-ils demander le statut d’extraterritorialité comme ils l’ont fait pour la Villa San Michele d’Axel Munthe à Capri… ainsi ils pourront se livrer à toute leurs suédoiseries en toute impunité !

Reprise de la natalité.

L’interdiction des films américains stimulent le cinéma français : Premier de Cordée de Roger Frison Roche, Les Enfants du Paradis de Marcel Carné, le Corbeau de Clouzot. Ce dernier, produit par la Continental, qui est allemande, donnera lieu 4 ans plus tard à une belle empoignade mettant en balance l’indéniable qualité du film et l’inévitable compromission pour le réaliser. Dans l’immédiat, seuls les communistes, repris par L’Écran français, condamnent le film, qui va être interdit jusqu’en 1947.

La famine fait 1 500 000 morts en Russie.

Un amour parfaitement pur de la patrie a une affinité avec les sentiments qu’inspirent à un homme ses jeunes enfants, ses vieux parents, une femme aimée…Un tel amour peut avoir les yeux ouverts sur les injustices, les cruautés, les erreurs, les mensonges, les crimes, les hontes contenues dans le passé, le présent et les appétits du pays, sans dissimulation ni réticence, et sans être diminué, il est seulement rendu plus douloureux….

Comme il y a des milieux de cultures pour certains animaux microscopiques, des terrains indispensables pour certaines plantes, de même il y a une certaine partie de l’âme en chacun et certaines manières de penser et d’agir, circulant des uns aux autres, qui ne peuvent exister que dans le milieu national et disparaissent quand le pays est détruit.

Simone Weil. L’enracinement. Londres 1943.

Il y va du destin de l’espèce humaine. Car, de même que l’hitlérisation de l’Europe préparerait sans doute l’hitlérisation du globe terrestre, accomplie soit par les Allemands, soit par leurs imitateurs japonais – de même une américanisation de l’Europe, préparerait sans doute une américanisation du globe terrestre. Le second mal est moindre que le premier, mais il vient immédiatement après. Dans les deux cas, l’humanité entière perdrait son passé.

Simone Weil       Écrits historiques et politiques, 1943

Aux États-Unis, Ayn Rand, née Alisa Rosenbaum, juive d’origine russe dont les parents s’étaient vu confisquer par les soviets en 1917 appartement et pharmacie, publie Foutainhead – La Source vive – qui obtient un succès considérable particulièrement dans les milieux touchant à la création ; le livre va devenir la bible de bon nombre d’architectes – Ayn Rand était proche de Frank Lloyd Wright -. Elle publiera en 1957 Atlas Shrugged – La Grève -. Cumulés, ces deux romans tireront à 14 millions d’exemplaires. En 1949, King Vidor tournera Le Rebelle avec Gary Cooper, directement inspiré de Fountainhead : le film ne connaîtra pas le succès du roman. En 2014, Ivo Van Hove le mettra en scène en Avignon.

Howard Roark en est le personnage central : son intransigeance envers le respect dû à toute création l’a amené à des positions telles qu’il en vient à dynamiter un ensemble de logements sociaux construits sur ses plans mais avec de nombreuses entorses d’ordre décoratif aux plans d’origine. On lui fait bien sûr un procès, pour lequel il choisit d’assurer sa défense, dans une profession de foi qui ne manque pas de corps et de solidité, même si la nuance en est totalement absente : l’argument est brut de décoffrage, le béton est bien armé, le manichéisme y est sous-jacent et on flirte en permanence avec le mythe du surhomme. La charge est vigoureuse contre la charité mal ordonnée qui commence par les autres, même si Ayn Rand veut parer les contre attaques en nommant altruisme la charité et égotisme l’égoïsme.

Mais, par nos temps de confusion mentale mise en place par la toute puissance du marketing, il peut être salutaire de citer ceux qui, envers et contre tout, continuent à vouloir appeler un chat un chat, car ils placent au-dessus de tout ce qui donne un sens à la vie de l’homme :

Il y a des milliers d’années, un homme fit du feu pour la première fois. Il fût probablement brûlé vif sur le bûcher qu’il avait allumé de ses propres mains. Il fut considéré comme un malfaiteur qui avait dérobé à un démon un secret que l’humanité redoutait. Mais, grâce à lui, les hommes purent se chauffer, cuire leurs aliments, éclairer leurs cavernes. II leur laissa un don inestimable et chassa les ténèbres de la terre ; des siècles plus tard, un autre homme inventa la roue. Il fut probablement écartelé sur cette roue qu’il avait enseigné ses frères à construire. Il fut considéré comme un transgresseur qui s’aventurait dans un domaine interdit. Mais, grâce à lui les hommes purent voyager dans toutes les directions. Il leur laissait lui aussi, un don d’une valeur inestimable et avait ouvert pour eux les routes du monde.

Cet homme là, le pionnier, le précurseur, nous le retrouvons dans toutes les légendes que l’homme a imaginées pour expliquer le commencement de toutes choses. Prométhée fut enchaîné à un rocher et dépecé par des vautours parce qu’il avait dérobé le feu des dieux. Adam fut condamné à souffrir parce qu’il avait mangé du fruit de l’arbre de la connaissance. Quelle que soit la légende, l’humanité sait obscurément que c’est à ces héros obscurs qu’elle doit sa gloire et que chacun d’eux paya son courage de sa vie.

Et au cours des siècles il y eut ainsi des hommes qui s’élancèrent sur  des voies nouvelles, guidés uniquement par leur vision intérieure. Leurs buts différaient, mais tous avaient ceci en commun : ils s’élançaient les premiers sur une route nouvelle, leur vision était originale et ils ne recevaient en retour que de la haine. Les grands créateurs, les penseurs, les artistes, les savants, les inventeurs, se sont toujours dressés, solitaires, contre les hommes de leur temps. Chaque grande pensée nouvelle ne rencontra qu’opposition ; chaque grande invention qu’incrédulité. Le premier moteur fut considéré comme une absurdité, l’avion comme une impossibilité, le métier mécanique comme une invention répréhensible, l’anesthésie comme un péché, mais les hommes qui avaient inventé tout cela continuèrent d’aller de l’avant. Ils luttèrent, ils souffrirent, mais ils remportèrent la victoire.

Aucun de ces créateurs n’était inspiré par le désir de servir l’humanité, car les hommes refusaient ce qu’il leur apportait, ayant horreur de tout ce qui pouvait changer leur routine paresseuse. Sa conviction intérieure était son ultime motif. Une œuvre à accomplir, conçue par lui, exécutée par lui. Que ce fût une symphonie, un livre, un moteur, un système philosophique, un avion ou un building… là était son but et le sens de sa vie, et non pas ceux qui entendraient, liraient ou se serviraient de ce qu’il créait. La création en elle-même et non celui à laquelle elle était destinée. L’œuvre et non pas les bienfaits qu’en retireraient d’autres hommes. Cette œuvre qui donnerait forme à sa vérité intérieure, cette vérité qui comptait pour lui plus que tout.

Sa vision intérieure, sa force, son courage, il les puisait en lui-même, dans cette entité qu’est la conscience de l’homme, car penser, sentir, juger, sont des fonctions du moi.

C’est pourquoi les créateurs ne sont jamais dépourvus d’égoïsme. C’est en cela que réside le secret de leur puissance ; ils trouvent en eux-mêmes leurs raisons de créer, leur source d’énergie, leur principe moteur. Le créateur ne sert rien ni personne. Il vit pour lui-même.

Et c’est uniquement en vivant pour lui-même que l’homme  est capable de réaliser les œuvres qui sont l’honneur de l’humanité car telle est la loi même de la création.

L’homme ne peut se maintenir sur la terre que grâce à sa pensée. Il vient au monde désarmé. Son cerveau est sa seule arme. Les animaux se procurent leur nourriture par la force.  L’homme n’a ni griffes, ni crocs, ni cornes, ni même une très grande force musculaire. Il lui faut cultiver les aliments qu’il absorbe ou se livrer à la chasse, à la pêche. Pour cela, il lui faut des armes ; et ces armes sont encore une création de son esprit. Des plus humbles nécessités aux abstractions religieuses les plus hautes, de la roue au gratte-ciel, tout ce que nous sommes et tout ce que nous possédons nous vient d’une fonction que seul l’homme possède… sa faculté de raisonner.

Mais l’esprit est un attribut individuel. Il n’existe rien de pareil à un cerveau collectif. Une décision prise par un groupe d’hommes n’est jamais qu’un compromis ou une moyenne de la pensée de plusieurs. C’est une conséquence secondaire. Mais l’acte premier, le processus du raisonnement, doit être accompli par un individu isolé. Nous pouvons partager un repas entre plusieurs personnes, mais ce repas ne peut être digéré que par un estomac collectif, et aucun homme ne peut, à l’aide de ses poumons, respirer pour un autre. Toutes les fonctions de notre corps et de notre esprit nous sont personnelles. Nous ne pouvons ni les partager, ni les transférer.

Nous héritons du produit de la pensée des hommes qui nous ont précédés. De la roue, nous faisons une charrette, puis une auto. Cette auto se transforme en avion. Mais en réalité tout cela n’est rien d’autre que la résultante d’une pensée. Or la faculté créatrice ne peut être ni donnée, ni reprise, ni partagée, ni empruntée, elle appartient en propre à un individu. L’œuvre qu’il crée appartient au créateur. Certes les hommes apprennent beaucoup les uns par les autres, mais ce qu’un homme ne peut donner à un autre, c’est la capacité de penser par lui-même.

Rien n’est donné à l’homme sur la terre. Tout ce qui lui est nécessaire, il lui faut le produire. Et c’est là que l’homme se trouve en face de cette alternative : ou vivre du travail indépendant de son propre esprit, ou n’être qu’un parasite nourri par l’esprit des autres. Le créateur s’exprime, le parasite emprunte. Le créateur affronte la vie directement, le parasite à l’aide d’intermédiaires.

Le but du créateur est la conquête des éléments ; le but du parasite est la conquête des autres hommes.

Le créateur vit pour son œuvre. Il n’a pas besoin des autres. Son véritable but est en lui-même. Le parasite vit par dépendance. Il a besoin des autres. Les autres hommes sont pour lui le principe moteur.

Le besoin le plus profond du créateur est l’indépendance. L’esprit humain ne peut travailler sous la contrainte. Il ne peut être plié, sacrifié ou subordonné à des considérations quelles qu’elles soient. Et c’est pourquoi ses relations avec les autres hommes sont, pour le créateur, secondaires.

Le besoin profond du parasite est d’assurer ses biens avec les autres hommes. Il met au-dessus de tout les relations. Il déclare à qui veut l’entendre que l’homme est fait pour servir l’homme. Il prêche l’altruisme.

L’altruisme est cette doctrine qui demande que l’homme vive pour les autres et qu’il place les autres au-dessus de lui-même.

Or aucun homme ne peut vivre pour un autre. Il ne peut pas davantage démembrer son cerveau qu’il ne peut démembrer son corps. Mais le parasite s’est fait de l’altruisme une arme pour exploiter l’humanité et détruire les bases mêmes des principes moraux de l’humanité. Tout ce qu’on a enseigné à l’homme détruisait en lui le créateur, car on lui a fait croire que la dépendance est une vertu. L’homme qui s’efforce de vivre pour les autres est un homme dépendant. Il est lui-même un parasite et transforme ceux qu’il sert en parasites. Rien ne peut résulter de cet échange qu’une mutuelle corruption. L’homme qui, dans la réalité, s’approche le plus de cette conception est l’esclave. Si l’esclavage par force est déjà une chose répugnante, que dire de l’esclavage spirituel. II reste dans l’homme asservi un vestige d’honneur, le mérite d’avoir résisté et le fait de considérer sa situation comme mauvaise. Mais l’homme qui se transforme en esclave volontaire au nom de l’amour est la créature la plus basse qui existe. Elle porte atteinte à la dignité de l’homme et à la conception même de l’amour. Et telle est cependant l’essence même de l’altruisme.

On a enseigné à l’homme que la plus haute vertu n’était pas de créer, mais de donner. Mais comment peut-on donner une chose avant de la créer ? La création vient avant le don, sans cela, il n’y aurait rien à donner ; la nécessité intérieure du créateur avant les besoins des bénéficiaires éventuels. Et cependant on nous a appris à admirer l’être de second plan qui dispense des dons qu’il n’a pas créés, en passant par-dessus celui qui a rendu ce don possible. Nous appelons cela un acte de charité, et nous l’admirons davantage qu’un acte de création.

Les hommes ont appris également que leur premier souci devait être de soulager les misères des autres hommes. Or la souffrance est une maladie. Si un homme se trouve en contact avec cette maladie, il est naturel qu’il cherche à donner au malade l’aide dont celui-ci a besoin, mais faire de cet acte la plus grande marque de vertu est faire de la souffrance la chose la plus importante de la vie. L’homme en arrive alors à souhaiter les souffrances des autres, afin de pouvoir faire montre de vertu. Telle est la nature même de l’altruisme. Le créateur lui, n’a pas pour intérêt premier la souffrance, mais la vie. Mais en réalité l’œuvre des créateurs a plus fait pour supprimer sur la terre toutes les formes de souffrance, aussi bien morales que physiques, que l’altruiste ne peut l’imaginer.

On a également enseigné à l’homme que faire chorus avec les autres est une vertu. Or le créateur est par essence même un homme qui s’oppose aux autres hommes. On a fait croire à l’homme que nager dans le courant est une vertu. Or le créateur est un homme qui nage contre le courant. Les hommes croient également que vivre en foule est une vertu. Or le créateur est un homme qui vit seul.

On a enseigné à l’homme que le moi est synonyme de mal et que l’oubli de soi-même est la plus haute des vertus. Mais le créateur est un égotiste dans le sens du mot le plus absolu, car l’homme dépourvu d’égotisme est celui qui ne pense, ne sent, ne juge ni n’agit, par lui-même.

Et c’est ici que l’échelle des valeurs a été le plus dangereusement faussée ; que toute liberté a été enlevée à l’homme. C’était ou l’égotisme ou l’altruisme ; l’égotisme étant considéré comme le fait de sacrifier les autres à soi-même, l’altruisme le fait de se sacrifier soi-même aux autres. Ceci liait irrévocablement l’homme à l’homme, ne lui laissant le choix qu’entre deux partis également pénibles, ou souffrir par les autres ou faire souffrir les autres. Et lorsque enfin, on eut persuadé l’homme qu’il trouverait ses plus grandes joies dans le sacrifice de lui-même, la trappe se referma. L’homme se vit forcé d’accepter le masochisme comme son idéal, puisque le sadisme était l’unique parti qui s’offrait à lui. Et ce fut là la plus grande tromperie qu’on eut jamais infligée à l’humanité.

Ce fut ainsi qu’on fit de la faiblesse et de la souffrance les bases mêmes de la vie.

Or, en réalité, ce n’est pas entre le sacrifice de soi et la domination des autres qu’il s’agit de choisir, mais entre l’indépendance et la dépendance. Entre le code, du créateur et celui du parasite. Le code du créateur est bâti sur les besoins d’un esprit indépendant, celui du parasite sur les besoins d’un esprit dépendant. Or tout ce que produit un esprit indépendant est juste et, tout ce qui provient d’un esprit dépendant est faux.

L’égotiste dans le sens absolu du terme n’est pas l’homme qui sacrifie les autres. C’est celui qui a renoncé à se servir des hommes de quelque façon que ce soit, qui ne vit pas en fonction d’eux, qui ne fait pas des autres le moteur initial de ses actes, de ses pensées, de ses désirs, qui ne puise pas en eux la source de son énergie. Il n’existe pas en fonction d’un autre, pas plus qu’il ne demande à un autre d’exister en fonction de lui. C’est là la seule forme de fraternité, basée sur un respect mutuel possible entre les hommes.

L’homme peut être plus un moins doué, mais un principe essentiel demeure : le degré d’indépendance à laquelle il est arrivé, son initiative personnelle et l’amour qu’il porte à son travail. C’est cela qui détermine sa capacité en tant que travailleur et sa valeur en tant qu’homme. L’indépendance est la seule jauge avec laquelle on puisse mesurer l’homme. Ce qu’un homme fait de lui-même et par lui-même et non ce qu’il fait ou ne fait pas pour les autres. Rien ne peut remplacer la dignité personnelle. Et il n’y a pas de dignité personnelle sans indépendance.

Dans les rapports humains tels qu’ils doivent être, il n’existe pas de notion de sacrifice. Un architecte ne peut pas vivre sans clients, mais cela ne veut pas dire qu’il doive subordonner son travail à leurs désirs. Ils ont besoin de lui, mais ils ne le chargent pas de leur construire une demeure simplement pour lui fournir du travail. Deux hommes échangent leur travail par un libre consentement mutuel, parce qu’ils y trouvent l’un et l’autre leur intérêt et que tous deux désirent cet échange. Sinon, rien ne les y oblige. C’est là la seule forme possible de relations entre égaux. Toute autre conception est celle de l’ esclave au maître ou de la victime à son bourreau.

Aucune œuvre digne de ce nom ne peut être accomplie collectivement, par la décision d’une majorité. Chaque création doit être conçue par un esprit original. Un architecte a besoin d’un grand nombre de corps de métiers pour construire le building qu’il a conçu, mais il ne leur demande pas d’approuver ses plans. Ils travaillent ensemble par consentement mutuel, chacun remplissant la fonction qui lui est propre. Un architecte se sert de l’acier, du verre, du béton que d’autres que lui ont préparés. Mais ces matériaux ne sont que des matériaux tant qu’il ne les a pas transformés en leur donnant une forme qui lui est personnelle. Voilà la seule forme possible de coopération entre les hommes.

Le premier droit de l’homme, c’est le droit d’être lui-même. Et le premier devoir de l’homme est son devoir envers lui-même. Et le principe moral le plus sacré est de ne jamais transposer dans d’autres êtres le but même de sa vie. L’obligation morale la plus importante pour l’homme est d’accomplir ce qu’il désire faire, à condition que ce désir ne dépende pas, avant tout, des autres. C’est uniquement selon un tel code que peut vivre, penser, créer le créateur. Mais ce n’est pas là la sphère du gangster, de l’altruiste ou du dictateur.

L’homme pense et travaille seul. Mais il ne peut pas piller, exploiter ou dominer… seul. Le pillage, l’exploitation de l’homme par l’homme et la dictature présupposent des victimes, donc des êtres dépendants. C’est le domaine du parasite.

Les conducteurs d’hommes ne sont pas des égotistes. Ils ne créent rien.

Ils existent uniquement en fonction des autres. Leur but est d’asservir des êtres. Ils sont aussi dépendants que le mendiant, le travailleur social , ou le bandit. La forme de dépendance importe peu.

Mais on enseigna aux hommes à considérer ces parasites, les tyrans, les empereurs, les dictateurs, comme les symboles  même de l’égotisme. Et grâce à cette immense duperie, ceux-ci furent en mesure de détruire l’âme humaine, la leur aussi bien que celle des autres.

Depuis le début de l’ère historique, les deux antagonistes, le créateur et le parasite, s’affrontèrent. Et à la première invention du créateur, le parasite répondit en inventant l’a1truisme

Le créateur… honni,  persécuté, exploité, n’en allait pas moins de l’avant, emportant l’humanité dans le rythme de son énergie. Le parasite, lui, ne faisait rien d’autre que multiplier les obstacles. Cette lutte  portait d’ailleurs un autre nom : celle de l’individu contre la collectivité.

Le bien commun de la collectivité en tant que race, que classe ou qu’État fut le but avoué, et la justification de toutes les tyrannies qui furent imposées à l’homme. Les pires horreurs furent accomplies au nom de l’altruisme. Est-il possible que n’importe quel acte accompli par égoïsme ait jamais atteint aux carnages perpétrés au nom de l’altruisme ? La faute en est-elle à l’hypocrisie ou aux principes faux qu’on a inculqués aux hommes ? Les pires bouchers furent les hommes les plus sincères. Ils croyaient atteindre à la société parfaite grâce à la guillotine et au peloton d’exécution. Personne ne leur demanda raison de leurs meurtres, puisqu’ils les accomplissaient par altruisme. Les acteurs changent, mais la tragédie reste la même. Un être soi-disant humanitaire commence par des déclarations d’amour pour l’humanité et finit par faire verser des marres de sang. Cela continue et cela continuera tant que l’on fera croire à l’homme qu’une action est bonne à condition de ne pas avoir été dictée par l’égoïsme. Cela autorise l’altruiste à agir et oblige ses victimes à tout supporter. Les chefs des mouvements collectivistes ne demandent jamais rien pour eux-mêmes, mais observez les résultats.

Prenez maintenant une société édifiée sur le principe de l’individualisme, ce pays, le nôtre. Le pays le plus noble dans toute l’histoire du monde. Le pays des entreprises les plus grandioses, de la plus grande prospérité, de la plus grande liberté. La société n’y avait pas été basée sur la servitude, le sacrifice, le renoncement et autres principes d’altruisme, mais sur le droit de l’homme d’aspirer au bonheur. À son bonheur et non à celui de quelqu’un d’autre. Un but privé, personnel, égoïste. Regardez donc les résultats, et faites un examen de conscience.

C’est un conflit vieux comme le monde. Les hommes se sont parfois approchés de la vérité, mais chaque fois ils ont échoué près du but et les civilisations ont disparu les unes après les autres. La civilisation n’est rien d’autre que le développement de la vie privée. L’existence tout entière du sauvage se déroule en public, commandée par les lois de la tribu. La civilisation n’a d’autre but que de libérer l’homme de l’homme.

Or dans notre pays, en ce moment, le collectivisme, la loi des êtres de seconde zone et de second ordre, a brisé ses entraves et se déchaîne. Il a amené l’homme à un état d’abaissement intellectuel jamais atteint sur la terre, aboutissant à des horreurs sans précédent. Il a empoisonné la plupart des esprits, avalé la plus grande partie de l’Europe, commence à gagner notre patrie.

Je suis architecte. Je sais ce à quoi nous sommes en droit de nous attendre, étant donné les principes sur lesquels le collectivisme est construit. Nous approchons d’un temps où il ne me sera plus permis de vivre.

Vous savez maintenant pourquoi j’ai détruit Cortland. Je l’ai conçu, je vous l’ai donné, je l’ai détruit.

Je l’ai détruit, car il ne m’était pas possible de le laisser debout. C’était deux fois un monstre, par la forme et par l’intention. Il m’a fallu détruire l’un et l’autre. La forme fut mutilée par deux de ces parasites qui s’étaient octroyé le droit d’améliorer une œuvre dont ils n’étaient pas les auteurs et qu’ils n’avaient pu égaler. Et on les laissa faire sous le prétexte que le but altruiste du bâtiment surpassait toutes autres considérations. Que pouvais-je opposer à cela ?

J’avais accepté de faire le projet de Cortland pour la joie de le voir bâtir tel que je l’avais conçu et pour aucune autre raison. C’était là le prix que j’avais demandé pour mon travail.

II ne me fut pas payé.                                               ‘

Je ne jette pas le blâme sur Peter Keating. Il était sans défense. Il avait un contrat avec l’État, ce contrat fut ignoré.

II avait reçu la promesse que le building serait érigé selon les plans du projet, cette promesse fut brisée. L’amour d’un homme pour son travail et son droit à le protéger sont actuellement considérés comme des notions vagues et confuses, ainsi que vous l’a dit tout à l’heure Monsieur le Procureur. Et maintenant pour quelle raison le building dont je vous parle fut-il défiguré ?

Sans raison. De tels actes ne sont jamais motivés, excepté par la vanité de quelques parasites qui se sentent des droits sur la propriété des autres, qu’elle soit matérielle ou spirituelle. Et qui leur a permis d’agir ainsi ? Personne en particulier parmi les nombreuses autorités. Personne ne s’est donné la peine d’autoriser cela ou de l’empêcher. Personne n’est responsable.

Telle est la caractéristique de toute action de la collectivité.

Je n’ai pas reçu pour mon travail le paiement que j’avais demandé. Les propriétaires de Cortland, eux, avaient reçu de moi ce qu’ils demandaient. Ils voulaient un projet leur permettant de construire aussi bon marché que possible. Personne encore ne leur avait donné satisfaction. J’y parvins. Ils prirent ce que je leur donnais et ne voulurent rien me donner en retour.

Mais moi je ne suis pas un altruiste et je ne fais pas de dons de ce genre.

On a dit que j’avais détruit le futur home de déshérités, mais sans moi les déshérités n’auraient pas eu ce home-là. On a dit aussi que la pauvreté des futurs locataires leur donnait des droits sur mon travail. Que leurs besoins exigeaient de moi certaines concessions, qu’il était de mon devoir de contribuer à leur donner du bien-être. C’est là le credo des parasites qui actuellement régissent le monde.

Je tiens à déclarer que je ne reconnais à personne des droits sur une seule minute de ma vie, ni sur mon énergie, ni sur mes œuvres, quels que soient ceux qui se réclament de ce droit, si nombreux soient-ils, si grands soient leurs besoins.

Je tiens à déclarer ici que je ne suis pas un homme qui existe en fonction des autres.

C’est une chose qui devait être dite, car le monde périt d’une orgie de sacrifice de soi-même.

Je tiens à déclarer aussi que l’intégrité de l’œuvre d’un artiste est plus importante que son but charitable. Ceux d’entre vous qui ne comprennent pas cela font partie de cette humanité qui est en train de détruire le monde. Je suis heureux d’avoir pu déclarer ici mes principes. Je ne puis en accepter d’autres.

Je ne me reconnais envers les hommes aucune obligation autre que celle-ci : respecter leur indépendance comme j’exige qu’ils respectent la mienne, ne jouer aucun rôle dans une société d’esclaves. Et si je suis condamné, cela voudra dire que mon pays n’est plus ce qu’il était. Et c’est à lui que je dédierai les années que je passerai en prison. Je les lui offrirai en témoignage de gratitude et d’admiration pour ce qu’il a été. Et mon refus de vivre et de travailler dans le monde tel qu’il est sera de ma part un acte de loyalisme.

À l’issue de sa plaidoirie, Howard Roark sera tout de même déclaré non coupable par le jury.

La Source vive est un roman, certes, mais les arguments développés par Howard Roark n’ont rien d’irréel et de vaporeux : ils sont bien au cœur de la création artistique et de la propriété intellectuelle. En témoignent les démêlées de Jean Nouvel avec la Philarmonie de Paris en 2015 :

Bâtir, c’est s’inscrire dans un territoire et dans son histoire ; imaginez un bâtiment et mettez le ailleurs : si ça va, c’est qu’il n’a rien à faire là.

[…]     L’architecte devrait être celui qui fait le choix esthétique, humaniste, historique et poétique, mais aujourd’hui, il est exclu de ces choix à l’échelle de la métropole. Ce sont des données triviales qui dirigent et décident des projets : c’est le promoteur, dont l’objectif est de dégager un maximum de profits, qui a le pouvoir. En France, on pense que l’architecte est responsable de tout ; or, il n’a plus l’œil sur ce qu’il construit, il n’ a plus le pouvoir de choisir les entreprises qui vont réaliser les travaux, ni celui de les contrôler. Qui, alors, sera l’avocat des gens qui vont vivre et travailler dans ces lieux ?

[…]     J’ai été évincé du projet [de la Philarmonie] dans des conditions scandaleuses. On me dit capricieux : c’est hallucinant ! Qu’un architecte se batte pour que ses bâtiments se construisent correctement, ça me paraît normal !

Jean Nouvel, interview du Monde du 17 octobre 2015

Les deux films  – Le Rebelle de King Vidor, et La vie est belle de Frank Capra – ont un point commun : ils racontent des tentatives de transformation du réel à partir non pas de croyances mais de convictions fondées sur l’action. Cela rejoint l’idée romantique. Mais il y a un autre dénominateur commun, un bémol à ces deux célèbres divertissements, les personnages : Howard Roark, joué par Gary Cooper, et George Bailey, par James Stewart, ont vraiment l’air trop tartes pour incarner des héros romantiques crédibles. Ce n’est pas possible d’être aussi couillon dans la vie. L’angélisme, l’innocence du génie aux prises avec un monde cruel, moteur de ces deux comédies humanistes, frôlent la farce. Certes, on peut les regarder avec un plaisir régressif. À la rigueur, le rêve social de Bailey, un toit pour tous, en lutte contre le capital sans pitié, peut se comprendre, mais c’était en 1946. Depuis, la crise des subprimes a calmé les ardeurs. La pitié du capital est restée très relative et les moutons ont tout de même été tondus. Contre les usages des comédies américaines, l’histoire n’est pas venue, hélas, au secours des spectateurs. Les gentils n’ont pas gagné et les méchants ne l’ont pas eu dans l’os. Il y a mieux comme projet romantique, je trouve. La comédie humaniste est encore une fois une invention américaine pour tuer la larme à l’œil aux bobos des beaux quartiers. Moi j’ai envie de mettre le poing américain et de taper dans le mur pour éviter de devenir con.

Dans le film de King Vidor, l’architecte rebelle, apparenté par la légende à Frank Lloyd Wright malgré les démentis de l’auteur [Ayn Rand] du livre [Fountainhead – La Source vive] à l’origine du récit, campe une vision tout aussi utopique de la lutte. L’affrontement à mort entre une architecture d’abrutis, pasticheurs des trésors du passé, et une vision de l’auteur, forcément tourné vers un avenir forcément merveilleux, est un peu trop impérieux pour faire sens. Le héros représente une idée de la modernité que je combats, adepte de la rupture, de l’amnésie et de la table rase. Gary Cooper ne revendique ni perspective historique ni continuité. Il est seul contre tous. C’est bien fait pour sa gueule. Je ne m’estime pas seul. À Jean-Bouin, l’aide de Marc Malinowsky, brillant ingénieur des charpentes métalliques, fut décisive. Tout comme celle de Romain Ricciotti pour la géométrie de l’enveloppe ou encore de Sébastien Carminati, qui inventa les bielles vérins pour adapter les triangles isostatiques sur les charpentes toutes différentes pour des milliers de panneaux béton tous différents. Voilà, un combat, ça se prépare, et un commando, ça se coopte. Une poignée d’hommes suffit pour faire sauter le pont.

Un récit architectural ne se construit pas dans une tour d’ivoire. L’architecte a besoin de la connaissance de ceux qui l’entourent. Et le travail des autres me fascine. Je m’en imprègne. Il y a porosité. Ce n’est pas un monologue habité de quelques révélations divines. Il a raison et vous avez tort. Je ne commets pas l’erreur de penser que le sens commun a toujours tort, et que j’ai toujours raison. Dans le creuset, avant que les carottes ne soient cuites par les habitudes, il y a foule. Le sens fourmille de raisons. Il suffit d’écouter. Je suis prêt à changer d’avis, en commun, si l’on me démontre le bénéfice d’une nouvelle approche technique de la métaphore. Ainsi, des secrets m’ont été transmis par des chefs de chantier ou par des artisans d’exception comme Quenel, ferronnier du musée Cocteau, puissant inventeur surnommé Vulcain. Chaque corps de métier a les siens. La synthèse des savoirs ne s’invente pas, elle se désire. Les difficultés de mise en œuvre comptent dessus pour se résoudre. C’est une construction bâtie sur l’expérience, qui tire tous les protagonistes vers le haut. La culture de l’effort œuvre sur le fil d’une complexité sans cesse remise en cause. C’est une complexité utile. J’ai découvert des tas de choses essentielles au contact des artisans du bâtiment, des ingénieurs, de leurs travaux. Je répète souvent que je les aime. En fait, je leur dois tout, contrairement aux écoles où je me suis formé. Là-bas, rien dont je ne puisse me passer ne me fut transmis. La pédagogie actuellement appliquée ignore les velléités romantiques. Les élèves doivent se tenir en rang, tous dans la même ornière. Les professeurs snobent les étudiants. Les étudiants snobent leurs études. Les professeurs couchent avec les étudiantes et les élèves les plus courageux se tapent les femmes de leurs professeurs pour les initier aux fantasmes. Mon Dieu mais que fait la police ? Les écoles assoient leur autorité sur un exercice abusif du langage. La bonne parole y est distribuée comme l’on distribue des décorations ou des bons points. Les expressions dissonantes ont un zéro de conduite. Confisquée, la responsabilité d’entreprendre est confiée aux étudiants méritants, conformes aux murs du catéchisme. Quant aux rebelles, ils sont mis au piquet ou fusillés. Ou exilés. L’apprenti architecte, déconnecté de tout réseau de compagnonnage, reste seul contre tous. Dès les bancs des amphithéâtres, la ségrégation est à l’œuvre. La tragédie se joue à guichets fermés. La parole critique ne jure plus que par les injures faite aux professionnels. Le champ de parole parque les candidats à l’architecture dans des cages à lapins. Ils se font les dents sur la notion de perfection. Regarde peut-être Gary Cooper se débattre au milieu du vide ? Les survivants, croyez-moi, n’oublieront pas la leçon. Ils auront bien mérité d’être absolument romantiques. Il en faudra des symboles et des idées pour contrer la dictature des raisonnements, distinguer les voies d’une architecture qui vienne proposer ce que le public croyait impossible : de nouvelles histoires. Heureusement, la colonisation de l’architecture par la morale n’aura pas lieu tant qu’il y aura de l’appétit et du pastis. À la bonne vôtre ! Et du blanc de Cassis ! Les circonstances sont autant d’occasion d’interpeller la réalité, d’en extraire de nouveaux motifs. N’importe quel prétexte peut servir à ancrer un récit, à filer la métaphore, les ombres de la culture balnéaire du musée Cocteau par exemple. La difficulté d’être de l’architecture ne doit pas empêcher les jeunes architectes d’exister. Mais pour être valable, un jugement ne doit pas être conforme aux intérêts des juges. Seuls, une croyance, une expression, un projet, une technique, évoquent le détail du prospectus d’un voyage sous neuroleptiques. La vision terminale d’un espace traité comme un sanatorium. Suivez la flèche et prenez vos cachets. La chose jugée, l’architecture, doit rester libre de ses mouvements pour innover. Que les architectes montent aux barricades et refusent de payer la taxe puritaine de la modernité. Les savoir-faire sont prêts à expérimenter les idées. Ils se moquent de l’inspiration et n’attendent que le signal des aspirants à l’architecture pour liquider les dealers d’une convivialité minimale contre l’écriture, les identités, l’aventure. Le minimalisme confit dans la rétention est un fruit sans goût. Il faut gracieusement inviter les étudiants à se débarrasser définitivement de ce fruit lyophilisé.

Les travaux achevés, l’architecte passe de suite la main à son bâtiment, qui détient dans ses structures les secrets de l’action qui l’a engendré. La forme devient alors la mémoire vivante d’un élan, la tentative fragile de l’architecte de transformer une réalité, qu’il laisse à l’appréciation des habitants. Ainsi les accusations de mégalomanie ne tiennent pas. Que l’architecture soit la pétrification du politique, de l’économie ou de la culture, quoi de nouveau depuis qu’elle existe ? Ce sont toujours des prétextes pour casser de l’architecte, plus facile à casser que des murs de béton. Je ne marche pas dans la combine de réduire le pouvoir de l’architecte en convoquant un tribunal d’exception composé de mamans aérobic, d’enseignants cools-cycliste-végétariens-non-fumeurs, et de groupes identitaires classés par catégories socioculturelles. Cette posture est dramatique. L’idée pessimiste qui consiste à dire que le métier n’existe plus, qu’il est perdu, m’inquiète pour ce qu’elle cache. Même au bistrot, accoudé au comptoir. Au premier canon, tu déclares le métier part en couille, au douzième y a plus de métier, au trentième, les lèvres anesthésiées, tu es tellement bourré que tu demandes si le métier a existé un jour. Le métier doit être défendu. Pied à pied. Je m’autorise à lever le doigt pour ne pas laisser le silence s’installer auprès d’un public ignorant des enjeux de cette profession. La réserve, le détachement, affecter une distance coûte très cher à nos libertés, ne crée aucune distinction. En démocratie, la disparition de la parole publique est malsaine. L’architecture n’a rien à gagner à se taire, malgré ce que peuvent croire les néopenseurs sur l’humilité, volant thermique maximum de la grâce architecturale. Je crois que les architectes sont plus psychopathes que mégalomanes. Leur angoisse existentielle est de ne pas se sentir capables de passer à l’acte, là est leur authentique sensibilité. Le plus difficile, ce n’est pas de devenir architecte, c’est de le rester.

D’un autre côté, je fais confiance aux architectes. Ils ne lésinent pas sur les moyens de sélectionner le meilleur pour leurs projets. Ils peuvent se tromper sur l’idée du mieux, mais ils sont tous inspirés par la même volonté de le choisir. En France, les professionnels de l’architecture ont acquis un niveau d’excellence peu égalé dans le monde. Leur principale qualité est de savoir construire au moindre coût dans une jungle juridique diabolique. Les confrères étrangers confrontés à la réalité française se sont vautrés et l’ont bien senti, ou plutôt ce sont les maîtres d’ouvrage qui l’ont bien ressenti. Il n’y a pas de corruption intellectuelle, juste un esprit de compétition exacerbé par l’anxiété et le droit au travail. Le paradoxe de la situation ? Le pilonnage ininterrompu des critiques, toujours sur les mêmes cibles. Ce sont les plus visibles qui prennent les coups, souvent à la place du travail d’architectes à faible médiatisation et au tiroir-caisse plein. Parce qu’il y a des architectes inconnus du public dont on supporte les réalisations dans toutes les villes. Ils sont les Crésus de la profession en travaillant pour les banques, les compagnies d’assurances, les marchands de biens. Pourquoi pas, s’ils mettent leur intelligence à créer une architecture respectueuse de la perspective historique, du bien commun ? Mais on leur doit trop souvent la reproduction de façades cache-misère de bâtiments montés à la chaîne, pour plus de rentabilité sur les marchés. Ils installent des centres commerciaux au gré des opérations, des supermarchés et des sièges de sociétés. Ce sont les rois de l’optimisation du rapport surface utile / coût de construction. Ils se moquent de l’architecture, mais pas de leur carnet de commandes. On ne les connaît pas. Ce sont des gendres idéals, avec résidence secondaire en Sologne. Ils habitent Paris, Lyon, Lille, Marseille, Bordeaux dans un cadre cossu et discrètement contemporain, vivent tous avec un chien et conduisent un 4×4. À l’heure du vélo électrique roi, ils conduiront des voiturettes avec intérieur cuir. Ils sont vraiment le gendre idéal.

[…]      L’architecture est un vrai parcours du combattant. Près de 70 % des architectes inscrits à l’ordre ne réussissent pas à vivre de leur travail. 5 % des maisons individuelles sont signées par un architecte, les autres sont aux mains des opérateurs immobiliers. De même pour les rénovations des façades, a priori subalternes, en fait très importantes du point de vue du paysage urbain. Outre la maîtrise d’œuvre, il y a des pans entiers de la maîtrise d’ouvrage qui devraient être pris en main par les architectes. Une maîtrise très aléatoire dont l’absence d’expertise sur l’architecture, l’urbanisme, l’environnement, n’empêche pas de prendre des décisions sur ces sujets. Peut-on imaginer un programme d’aménagement de blocs opératoires mené par des commerçants hors de toutes compétences médicales ? Nombreux sont ceux qui aiment endosser l’habit d’architecte, en oubliant la plupart du temps le chapeau qui va avec. Bizarre, non ?

Portée par les systèmes de décisions, la médiocrité fait banquet. Dans le cadre de la maison individuelle, la loi autorise à se passer d’un architecte pour des constructions en dessous de 170 m2, laissant le champ libre aux promoteurs et autres vendeurs de maisons qui font là où ils peuvent faire, c’est-à-dire partout, pourvu que le client ait de quoi s’offrir la même cabane que son voisin de terrain. De jolis ensembles dans le style normand ou provençal, une dalle, des murs, un toit, financés par des crédits bancaires à cheval sur une vie. Une vie pour se payer un rêve, ce n’est pas grand-chose… Une paille qui fait flamber les économies des ménages. En effet, les banques savent être compréhensives et ratissent large pour défendre leurs intérêts. La loi des séries est un carnage sauvage. Et ne comptez pas sur le promoteur pour changer d’architecture, il y perdrait le sommeil et sa marge bénéficiaire. Le résultat: après la destruction des identités régionales, ne restent que des signes pauvres répétés à l’infini, de quoi donner la nausée au plus inflexible des propriétaires. Ce sont les mécanismes de la mondialisation appliqués au régionalisme. Le matraquage en parpaing assomme l’autochtone, pris entre l’injonction pavillonnaire et l’acquisition du dernier home cinéma 3D. Siphonnée, la substance passe aux pertes et profits du bilan des territoires. Le reliquat termine au musée du coin ou anime les kermesses des supermarchés qui s’habillent aux couleurs locales le temps d’une opération spéciale jambon d’Aoste. Ce massacre mériterait d’organiser une partie de pelleteuses, sponsorisée par Caterpillar, mais cela ne suffirait pas. Le régionalisme est une autre version de la globalisation. Le champ de bataille s’est déplacé. La simple critique n’a plus de prise. Elle a dévissé depuis longtemps. On la cherche encore au fond du ravin. Il y a bien de rares défenseurs des régions qui s’en préoccupent encore avec assez de colère pour accoucher de quelques lignes en bas de page des grands quotidiens, mais ils sont relégués à la rubrique des chiens écrasés, et ne réussissent plus à mobiliser au-delà de la brève. Ces irréductibles restent isolés les uns des autres, vaguement regroupés au sein d’associations exsangues. Les Corses résistent toujours, mais les dérives mafieuses ont galvaudé en partie leur lutte. Trop de plastique tue le messager, le message et le crédit accordé aux actes. Au début de ma carrière, sudiste convaincu, je frappais d’anathème le régionalisme immobilier. J’imaginais des opérations coups de poing contre la prolifération des tuiles typiques, devenue en Méditerranée une allégorie de la colonisation des esprits. Vous habitez en Provence, vous habiterez avec des tuiles provençales et en supporterez toute votre vie ! Je suis même passé à l‘acte, contre le permis de construire qu’un architecte des bâtiments de France (ABF) avait validé, pour la rénovation de la station-service de l’architecte Fernand Pouillon, à La Seyne-sur-Mer, le remplacement des voûtes en brique de la structure originale par des tuiles ! Encore et toujours cette même mer de tuiles, pâle métaphysique à la gloire de tous les renoncements. Ni plus ni moins une censure irréfléchie d’un morceau de l’histoire de l’architecture des Sablettes en bord de mer. De tuile en tuile, insidieusement, on façonne une banalité écrasante, un paysage de mauvais jeux de mots, de cabanes à frites surgelées à réchauffer au micro-ondes avant ingestion. Un oukase à l’image de ce que peut produire de pire l’administration française quand elle se mêle d’urbanisme pour niveler les différences. Avec l’aide d’un maçon, M. François Escoriza, j’ai conduit à titre gracieux la reconstitution des voûtes croisées en brique, à l’identique de l’édifice de Pouillon. Hold up à la station service ! C’était un acte de protection et de restitution contre la barbarie rénovatrice.

Et il y eut d’autres aventures, hélas plus malheureuses. Lorsque j’ai restauré une nef de l’église de Bandol, après décroûtage du crépi rustique- style pizzeria des années 1970, j’avais découvert une fresque datant du milieu du XVIII° siècle. J’avais missionné à mes frais un collaborateur, Pierre Abecassis pour prendre le rôle de restaurateur. Peu de temps après, à la demande du curé, la fresque historique était recouverte de peinture- synthétique couleur rose saumon. Amen !

[…]      Le temps me fera forcément lâcher prise un jour. Pour l’instant, il use les architectes avec le quotidien. Ils sont nombreux à abandonner devant l’adversité, comme Aurelio Galfetti, plutôt que d’y laisser leur peau. Comme Jacques Hondelatte au palais de justice de Bordeaux ou Claude Vasconi avec l’hôpital de Monaco qui, eux, y ont laissé leur peau. [On peut ajouter Johann Otto von Spreckelsen, architecte danois de la Grande Arche]. L’enfer n’est pas de lui tenir tête, plutôt de ne pas céder à la barbarie avant le terme. Sur ce point, je ne lâcherai jamais. L’effort est mon affaire. Mais revenons aux affaires.

La pornographie d’une réglementation omniprésente fait plus de dégâts que tous les enterrements réunis d’architectes en activité. L’ambition de l’architecture est de combler les déficits, de réanimer au bouche-à-bouche les usages, et de recoudre les territoires. La formalisation d’un récit tridimensionnel engage. La mémoire se réveille si l’on prend soin d’elle. Il ne s’agit pas d’une architecture en hommage au passé, bien que l’on puisse se demander un jour : Et pourquoi pas ? La continuité entre patrimoine et création est une clé de compréhension précieuse, l’histoire des gestes une perspective éclairante à l’image de l’architecture de terre en Afrique. L’intention est de pallier une absence, d’écrire à nouveau une histoire commune, contemporaine des contextes et des circonstances. La métaphore est à son service. Aucune emphase dans cette idée ? L’architecture révèle qui nous sommes. La beauté est incarnée par ce que l’on souhaite ne jamais voir détruit, et la laideur par ce qui est le fruit du marketing et de la com. Dans ce cadre, éprouver le besoin de violence esthétique pour contrer la voracité des règles de pensée fait sens. L’hédonisme doit être provocateur. Le beau et le laid ne sont pas finalités, ils activent des processus monopolisant les perceptions. Une erreur d’orientation vous condamne à l’enfer. Tant pis, il faut prendre le risque. Le rêve est de transformer le réel, de lui suggérer de nouvelles croyances, des histoires éloquentes.

Pour avancer, il faut ruser. Les requins rôdent. La réglementation élargit toujours au plus près des dernières tendances le champ de ses interventions. La manipulation politique s’empare de toutes les idéologies à disposition. Et le développement durable n’est pas la dernière. J’ai assisté à la naissance de la sensibilité environnementale et à sa capture définitive par les commissaires politiques d’une terreur verte, aveugles aux réels enjeux de l’écologie. À l’époque, il y a quelques années, j’avais exprimé des réserves dans mon pamphlet : HQE : les renards du temple, même si la prise de conscience citoyenne sur ces sujets me semblait prometteuse. Depuis, les Verts sont devenus des criminels de l’environnement. Leurs pratiques idéologiques justifient un consumérisme technologique aux coûts exorbitants en matière d’empreinte environnementale. En une génération, nous sommes passés de la fourrure verte à la terreur verte, une esthétique de la démagogie comparable aux effets d’une bombe à fragmentations. Tout le monde déguste ! C’est un vrai désastre. Elles ont du souci à se faire, les générations futures. Couplée au chaos provoqué par les prétentions urbanistiques, l’inexpertise des Verts constitués en lobby politique fait perdre aux architectes tout devoir critique. Sur la question de l’isolation thermique, la problématique est courte, ils ne se rendent pas compte de ce qu’ils sont en train de faire. Quel sujet désolant pour les confrères ayant peu de commandes. Un truc à se pendre dans la cuisine ! Au lieu de prôner une augmentation de l’isolation thermique, source de surchauffe, de surconsommation d’électricité pour ventiler, parce qu’il faut faire respirer les bâtiments, il serait plus utile d’attaquer la notion de température de confort en baissant les exigences, ce qui serait plus citoyen. Dans ce cas précis, les exigences de confort sont la clé de l’équation, pas celles des performances. Plus vous étoffez la réglementation en imposant dans les textes une isolation performante, plus vous stimulez une inflation des technologies, la mise en place de machines de plus en plus puissantes, de plus en plus sophistiquées, qui consomment à tout-va énergies et métaux rares pour se réguler. Plus, plus et encore plus. Ce sont les exigences de confort qu’il faut contester, la baisse des critères tous azimuts, pas l’isolation et son cortège de solutions dramatiques et amnésiques. Les règles en vigueur sont des sommations organisées autour d’une consommation des ressources accablante. Un dressage au développement durable comme l’on dresse les chiens à mordre, debout, couché ! Une fois encore l’arrogance occidentale se charge de donner la leçon au monde en bouffant l’empreinte environnementale d’un terrain de football pour faire un thermostat contre le mur relié à une pompe à chaleur de merde tout alu et inox. Pratiquer la désobéissance technologique est le dernier acte libertaire de l’architecte debout. Le politiquement correct et ses lettres de cachet atteignent ainsi l’acmé d’une dimension outrancière ne fabriquant aucun bénéfice économique ou social. Ce carnage s’ajoute aux importations des matériaux de la modernité, venus de lointains pays, surtout en voie de développement, pour ne pas salir nos chantiers des beaux quartiers. En revanche, nos déchets à l’autre bout de la planète ne dérangent personne. L’architecture de manufacture devient la couche-culotte d’une architecture du troisième âge, maniaque de la propreté. Avant la fermeture définitive de la raison, j’essaye de survivre et d’exercer mon métier. Je fais ce que je peux, pas ce que je veux. Contre cette réglementation assassine, je filoute, fais du slalom entre les bornes, pratiquant la résistance technologique pour ne pas dire politique ou idéologique. Sale ici et propre ailleurs est mieux que l’inverse. J’utilise le béton car il est une matière généreuse. Il me conforte dans l’idée d’une architecture gastronomique. Il génère une répartition territoriale des richesses, économise les ressources – l’énergie primaire, l’eau, les terres rares -, valorise les savoir-faire. Le béton défend une culture du travail territorialisé et résiste à la délocalisation des métiers. La résistance peut s’organiser en filtrant les choix des technologies au bénéfice de l’empreinte environnementale des matériaux les plus probants, en utilisant l’acier ou l’aluminium uniquement par défaut. Mais les sangsues de l’environnement ne chôment pas. Sous la dictée de l’hystérique gobeur consumériste, les écoquartiers poussent comme des orties. De préférence sur des territoires qui n’exploitent pas les infrastructures routières ou les réseaux installés. Les tartufes préfèrent partir de zéro, sans ingrédients pour cuisiner, et ne se risquer ni à la roquette sauvage ni même aux truffes, bien trop suspectes.

Érigés sur des friches industrielles rasées pour l’occasion, les écoquartiers sont les artefacts d’un projet instable, futures et immédiates friches à détruire tant la précarité des matériaux en est l’identité. Un peu de farine, un peu d’eau, beaucoup de sel, du sucre et du gras de palme pour faire passer le tout, c’est une très mauvaise pâte. Les valeurs du caractère réversible de ces constructions camouflent un déséquilibre lustré par une débauche d’énergie consumée, consommant une précarité durable, pour un résultat vraiment épatant ! Le troc d’un bénéfice de solidité contre une réversibilité douteuse amène à s’interroger très sérieusement sur la démarche. Les écoquartiers sont déjà les cités de demain. Construire un consumérisme ayant pour objet la précarité relève d’un cheminement maladif qui donne inévitablement envie de perfectionner le tir au canon pour tirer dans le tas. Décidément, cela devient une obsession. La maturité me rend nerveux et ultrasensible. J’ai pu apercevoir au ministère de la Ville la couverture d’un livre sur les écoquartiers : une ronde d’enfants sur la pelouse entourée de mamans aérobic aux sourires équivalents à celui de l’infirmière psychiatrique torturant Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou – peut-être celles du tribunal d’inspection des vertus de l’architecture, venues prêter main-forte à leurs collègues de l’environnement ? Demain peut-être une milice verte comme les Pasdaran qui en Iran contrôlent à domicile l’absence d’alcool ? Qui sait ? L’exhibition à l’excès du plaisir de vivre ensemble est une caricature d’une violence obscène. Zapping de l’année, seul, devant sa télé, un 31 décembre. L’horreur des écoquartiers renvoie au délitement d’un espace public emprisonnant les réalités de l’environnement dans des analyses absurdes de bonnes intentions manquées. Un silence coupable sur les réels enjeux de la situation. Un lieu de désunion. Les couples s’y feront tous cocus. Tous cocus ! Tous ensemble ! C’est le divorce assuré. Les retraités divorceront d’ailleurs en masse, des liens se créeront entre race bovine et race humaine et les dépressions seront en pandémie. De nouvelles maladies de peau seront transmises par les moutons à nos forces armées. Les suicides par pendaison suivront. Tu sens que c’est joué d’avance.

Rudy Ricciotti      L’architecture est un sport de combat         Textuel 2013

Il est difficile d’être un homme. Mais pas plus de le devenir en approfondissant sa communion qu’en cultivant sa différence, – et la première nourrit avec autant de force au moins que la seconde ce par quoi l’homme est homme, ce par quoi il se dépasse, crée, invente et se conçoit.

André Malraux       Préface.              Le temps du mépris   1935

1943 – 1944               Les tempêtes endommagent les câbles de haute tension qui passent au col du midi et alimentent le laboratoire des Cosmiques, au pied de l’Aiguille du Midi, dans le Massif du Mont Blanc.

27 01 1944                  L’armée rouge entre à Leningrad : deux ans de siège auront fait plus d’un million de morts ! dont 700 000 de septembre 1941 et juillet 1942, quinze fois la mortalité habituelle ! près d’un habitant sur trois est mort. La supériorité numérique des Russes devient écrasante : ils ont pas loin de 6 millions d’hommes sous les armes, contre 2.8 pour la Wehrmacht, 10 000 avions contre 2 000 pour la Luftwaffe.

28 01 1944                 Se battant au sein des troupes coloniales sous les ordres du général Juin, Alain Mimoun, algérien natif d’El-Telagh, est blessé à la jambe à la bataille de Monte Cassino ; il évite de justesse l’amputation.

La bataille fait rage depuis presque deux mois et elle n’est pas terminée. L’État-major américain a ses obligations de protocole, entre mondanités et prises de contact. Ainsi le général Cork est-il amené à organiser une soirée dans un château pour recevoir Mrs Flat, générale en chef des Wacs – Women Army Corps. Mais il y a longtemps que l’Italie du Sud n’est plus à même de fournir les denrées nécessaires, aussi faut-il faire avec les rations de campagne : et là, la barbarie se révèle être du coté des vainqueurs, la civilisation du coté des vaincus, même s’ils viennent de devenir alliés :

Ici, interrompant le rire des convives, la porte s’ouvrit, et sur le seuil apparurent quelques valets en livrée, soulevant à deux mains d’immenses plateaux d’argent massif.

Après les carottes à la crème, assaisonnées de vitamines D et désinfectées dans une solution à 2 % de chlore, l’horrible spam arrivait sur la table, le pâté de viande de porc, gloire de Chicago, disposé en tranches couleur pourpre sur une épaisse couche de maïs bouilli. Je reconnus que les valets étaient Napolitains, moins à leur livrée bleue, aux revers rouges de la maison du duc de Tolède, qu’au masque d’épouvante et de dégoût imprimé sur leur visage.

Je n’ai jamais vu de visages plus méprisants que ceux-là. C’était le profond, l’antique, l’obséquieux, le libre mépris de la valetaille napolitaine pour tout maître étranger et rustre. Les peuples qui ont une antique et noble tradition d’esclavage et de faim, ne respectent que les maîtres qui ont des goûts raffinés et des grandes manières. Il n’est rien de plus humiliant, pour un peuple réduit à l’esclavage, qu’un maître aux manières frustes, aux goûts grossiers. Parmi ses nombreux maîtres étrangers, le peuple napolitain n’a conservé un bon souvenir que de deux Français, Robert d’Anjou et Joachim Murât : le premier savait choisir un vin et apprécier une sauce, et le second non seulement savait ce qu’est une selle anglaise, mais savait aussi tomber de cheval avec une suprême élégance. À quoi bon traverser la mer, envahir un pays, gagner une guerre, couronner son front du laurier des vainqueurs, si l’on ne sait pas se tenir à table ? Qu’étaient donc ces héros américains qui mangeaient du maïs comme les poules ?

Spam frit et maïs bouilli ! Les valets portaient les plateaux à deux mains, en détournant leur visage comme s’ils apportaient sur la table la tête de Méduse. Le rouge violacé du spam, qui, une fois frit, prend des tons noirâtres, de viande pourrie au soleil, et le jaune du maïs, tout veiné de blanc, qui à la cuisson se défait, jusqu’à ressembler au maïs dont est parfois gonflé le gésier d’une poule noyée, se reflétaient faiblement dans les grands miroirs de Murano embués, qui sur les murs de la salle alternaient avec d’anciennes tapisseries de Sicile.

Les meubles, les cadres dorés, les portraits des Grands d’Espagne, le Triomphe de Vénus peint au plafond par Luca Giordano, toute l’immense salle du palais du duc de Tolède, où le général Cork offrait ce soir-là un dîner en l’honneur de Mrs. Flat, générale en chef des Wacs [Women Army Corps. Ndlr] de la Cinquième Armée américaine, se teignit peu à peu de la lueur violacée du spam et du pâle reflet lunaire du maïs. Les gloires des ducs de Tolède n’avaient jamais connu une aussi triste mortification. Cette salle qui avait accueilli les triomphes aragonais et angevins, les fêtes en l’honneur de Charles VIII de France et de Ferrant d’Aragon, les danses, les tournois d’amour de la brillante noblesse des Deux-Siciles, s’engloutit doucement dans une terne lumière d’aube mourante.

Les valets inclinèrent les plateaux devant les convives, et l’horrible repas commença. Je tenais mes yeux fixés sur les valets, absorbé par la contemplation de leur dégoût et de leur mépris. Ces valets portaient la livrée de la maison de Tolède, ils me reconnurent, me sourirent : j’étais le seul Italien qui participât à cet étrange banquet, j’étais le seul qui pût comprendre et partager leur humiliation. Spam frit et maïs bouilli ! En observant le dégoût qui raidissait leurs mains gantées de blanc, je découvris tout à coup, sur le bord de ces plateaux, une couronne : mais ce n’était pas la couronne des ducs de Tolède.

Je me demandais de quelle maison, et par quel mariage, par quel héritage, par quelle alliance, ces plats étaient venus jusqu’aux palais des ducs de Tolède, lorsque, baissant les yeux sur mon assiette, je crus la reconnaître. C’était une des assiettes du fameux service en porcelaine des princes de Gerace. Je pensai avec un sentiment de tristesse affectueuse à Jean Gerace, à son beau palais de Monte di Dio, éventré par les bombes, à ses trésors artistiques pillés et dispersés Dieu sait où. Je promenai mes yeux tout le long du bord de la table, et devant les convives je vis briller les célèbres porcelaines pompéiennes de Capodimonte, auxquelles sir William Hamilton, ambassadeur de Sa Majesté Britannique à la Cour de Naples, avait donné le nom d’Emma Hamilton : et c’est par le nom d’Emma, suprême et pathétique hommage à la malheureuse Muse d’Horace Nelson, qu’on désigne justement à Naples ce service de porcelaine que Capodimonte a reproduit d’après l’unique modèle retrouvé par sir William Hamilton dans les fouilles de Pompéi.

J’étais heureux et ému que ces porcelaines, de si ancienne et illustre origine, qui portaient un nom si cher, honorassent la table du brave général Cork. Et je souris de plaisir en pensant que Naples, vaincue, humiliée, détruite par les bombardements, meurtrie par l’angoisse et la faim, pût encore offrir à ses libérateurs un aussi aimable témoignage de sa gloire passée. Quelle ville courtoise, que Naples ! Quel noble pays, que l’Italie ! J’étais orgueilleux et ému de ce que les Grâces, les Muses, les Nymphes, les Vénus, les Amours, se poursuivant au bord de ces belles assiettes, confondissent le rose délicat de leurs chairs, le bleu subtil de leurs tuniques, l’or caressant de leurs cheveux, avec l’éclat vineux de l’affreux spam.

Ce spam venait d’Amérique, de Chicago. Qu’elle semblait loin de Naples, Chicago, pendant les années heureuses de la paix ! Et maintenant l’Amérique était là, dans cette salle, Chicago était là, dans ces porcelaines de Capodimonte consacrées au cher souvenir d’Emma Hamilton. Ah ! quel malheur d’être fait comme je suis fait ! Ce dîner dans cette salle, autour de cette table, devant ces assiettes, m’avait tout l’air d’un pique-nique sur une tombe.

J’étais sur le point de m’attendrir, quand j’entendis la voix du général Cork.

–                  Croyez-vous qu’il existe, en Italie, un vin plus exquis que ce délicieux vin de Capri ?

Ce soir-là, en l’honneur de Mrs. Flat, à côté de l’inévitable lait en boîte, de l’inévitable café, de l’inévitable thé et de l’inévitable jus d’ananas, le vin avait fait son apparition sur notre table. Le général Cork nourrissait pour Capri une tendresse presque amoureuse, au point d’appeler a delicious Capri wine ce petit vin blanc d’Ischia, qui tire son nom de l’Epomeo, le grand volcan éteint qui se dresse au cœur de l’île.

Chaque fois que la situation sur le front de Cassino consentait une trêve à ses préoccupations, le général Cork m’appelait dans son bureau, et après m’avoir dit qu’il était fatigué, qu’il ne se sentait pas bien, qu’il avait besoin de deux ou trois jours de repos, il me demandait en souriant si je ne pensais pas que l’air de Capri lui ferait du bien. Je répondais :

–                  Mais certainement! l’air de Capri est justement fait pour remettre d’aplomb les généraux américains !

Curzio Malaparte         La Peau           Denoël 1947

01 1944                        Boris Cyrulnik, alors âgé de 7 ans, est pris dans une rafle de juifs à Bordeaux : emmené à la grande synagogue, il va trouver le moyen de se cacher dans le double-plafond d’un WC où il patientera jusqu’à pouvoir s’échapper, une fois le calme revenu.

30 01 au 8 02 1944     Conférence à Brazzaville, au Congo, qui rassemble tous les cadres coloniaux de l’empire, à l’exception des cadres de l’Indochine, encore occupée par les Japonais, le tout sous la présidence du général de Gaulle, chef du GRPF – Gouvernement Provisoire de la République Française -. On en fit l’acte d’émancipation de l’Afrique Française, quand son préambule disait précisément le contraire :

[…]     Les fins de l’œuvre de civilisation accomplie par la France dans les colonies écartent toute idée d’autonomie, toute possibilité d’évolution hors du bloc français de l’Empire ; la constitution éventuelle, même lointaine de self-goverments dans les colonies est à écarter.

Mais de Gaulle, dans son discours d’ouverture dit précisément le contraire, se montrant adepte du grand écart, même, vu sa taille, du très grand écart :

[…]     N’y aurait-il aucun progrès, si les hommes sur leur terre natale n’en profitaient pas matériellement et moralement, s’ils ne pouvaient s’élever peu à peu jusqu’au niveau où ils seront capables de participer, chez eux, à la gestion de leurs propres affaires. Tel est le but vers lequel nous avons à vous diriger. Nous ne nous dissimulons pas la longueur des étapes.

6 02 1944                    Les nazis avaient crée de nombreuses maternités en Allemagne pour régénérer la race, les pères étant de beaux aryens, souvent SS ou  officiers de la Wehrmacht : leur choix se porte ce jour sur la petite ville de Lamorlaye, dans l’Oise, plein nord de Paris, équidistante de Paris et de Beauvais ; il faut croire que les Françaises, les Belges et les Hollandaises étaient suffisamment nombreuses à attendre un enfant d’un Allemand pour justifier ce choix : il y aurait eu 23 naissances. La durée de vie de l’établissement sera courte – 185  jours –  après quoi la maternité pliera bagages le 10 août 1944, emportant avec elle les enfants en Allemagne, évidemment nés de père et de mère inconnus.

8  02 1944                   Jeannette Guyot, 25 ans, est parachutée en Indre et Loire, près de Loches : c’est la mission Pathfinder, chargée de trouver des planques pour les membres du commando Sussex : en six mois elle va en trouver une centaine, jusqu’au cœur de Paris.

Elle avait commencé par rejoindre en Bourgogne, peu après la défaite le réseau clandestin Amarante, dirigé par Félix Svagrowsky au sein duquel elle avait la charge d’exfiltrer en zone libre des agents trop exposés en zone occupée. Puis elle avait intégré un réseau du colonel Rémy, du BCRA à Londres, pour mettre en place le réseau de la Confrérie Notre Dame. Arrêtée à Chalons sur Saône en février 1942, elle n’avait pas parlé malgré des interrogatoires musclés et avait été relâchée trois mois plus tard faute de preuves. Réfugiée à Lyon après la trahison de son réseau elle rencontre Jacques Robert du réseau Phratrie, suite de la mission Pathfinder, en charge entre autres de planquer les aviateurs anglais dont les avions ont été abattus. Mais l’étau de la Gestapo se resserre et elle s’envole pour l’Angleterre le 14 mai 1944 ; affectée à l’école de Praewood House, au nord de Londres, elle y est formée aux techniques du renseignement militaire par des instructeurs de l’Intelligence Service et de l’Office of Strategic Service avant d’intégrer le plan Sussex, en vue du débarquement allié de Normandie.

À la fin de la guerre, elle apprendra la mort de son père en déportation en Bavière et pourra accueillir sa mère, survivante de Ravensbrück. Chevalier de la Légion d’honneur, Croix de guerre avec palmes, décorée de la British George Medal et de l’American Distinguished Cross, accordée à 2 femmes seulement, l’autre étant Virgina Hall, une américaine opératrice de radio et chef de réseau qui, au sein du SOE, puis de l’OSS américain, aida considérablement la Résistance Française du Lyonnais et du Centre. Elle mourra à 97 ans,  en avril 2016, sortie d’un oubli qu’elle avait elle-même désiré par le Daily Telegraph, puis par Le Monde. Une bien grande dame.

14 02 1944                  Fritz et Anne Finaly, juifs réfugiés dans un village près de Grenoble, sont capturés par la Gestapo : ils sont déportés à Drancy puis à Auschwitz où ils seront gazés. Auparavant, ils avaient confié leurs enfants – Robert, né en avril 1941 et Gérald, en juillet 1942 – à la directrice d’un établissement catholique, Mlle Brun. L’affaire va faire alors grand bruit. À la fin de la guerre, une tante australienne écrit à Mlle Brun, pour qu’elle lui envoie les enfants : Mlle Brun reste muette et se fait attribuer la tutelle des enfants… qu’elle fait baptiser en 1948. Une autre tante, installée en Israël, essaie de nouveau, par voie de justice : le tribunal de Grenoble ordonne la restitution des enfants le 13 décembre 1950 ; l’appel confirme : Mlle Brun est emprisonnée ; mais les enfants ont disparu, cachés dans un couvent basque de l’Espagne franquiste, où ils sont retrouvés en juin 1953. La cour de cassation rejette le pourvoi de Mlle Brun… les enfants partiront en Israël.

21 02 1944              Procès de l’Affiche rouge : 22 membres de la MOI : Main d’Œuvre Immigrée, sont exécutés. Une femme, Olga Bancic, roumaine, sera décapitée le 10 mai à Stuttgart. Celestino Alfonso était espagnol, Joseph Boczov, Thomas Elek, Emeric Glasz étaient hongrois, Rino Della Negra, Spartaco Fontano, Cesare Luccarini, Antoine Salvadori Amedeo Usseglio étaient italiens, Maurice Fingercwajg, Marcel Rayman, Willy Szapiro, Stanislas Kubacki, Jonas Geduldig, Léon Goldberg, Szlama Grzywacz, Wolf Wajsbrot étaient polonais, Missak Manouchian, Armenak Arpen Manoukian étaient arméniens, Georges Cloarec, Roger Rouxel, Robert Witchitz étaient français.

Missak Manouchian écrit à sa femme :

Ma chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée,

Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, je n’y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais.

Que puis-je t’écrire ? Tout est confus en moi et bien et clair en même temps.

Je m’étais engagé dans l’Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu’il méritera comme châtiment et comme récompense. Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous… J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendue heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d’avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi, à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre, tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l’armée française de la libération.

Avec l’aide des amis qui voudront bien m’honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits… Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mour­rai avec mes 23 camarades tout à l’heure avec le courage et la sérénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille… Aujourd’hui, il y a du soleil. C’est en regardant le soleil et la belle nature que j’ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis… Je t’embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu. Ton ami, ton cama­rade, ton mari.

Manouchian Michel

En 2009, le romancier Didier Daeninckx écrira  Missak, roman dans lequel il remplit le vide signifié par les trois points de suspension qui séparent la conscience bien tranquille de aujourd’hui il y a du soleil par la phrase suivante : Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus. En clair cela signifie que Missak aurait été trotskyste, reconnu comme tel par les communistes et par eux dénoncé à la Gestapo. Hypothèse pour le moins vraisemblable. Louis Aragon s’inspirera de cette lettre pour le poème qu’il écrira à l’occasion de l’inauguration d’une rue Manouchian à Paris.

Vous n’aviez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants.
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses,
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui va demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le cœur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient La France en s’abattant

Louis Aragon,  1955

23 02 1944                 Staline jette dans des wagons à bestiaux des centaines de milliers de Tchétchènes et d’Ingouches et les déporte en Asie centrale, principalement au Kazakhstan. L’opération est menée par Lavrenti Beria. Les survivants n’en reviendront qu’en 1957.

Les serviteurs des grands pays militaires commettent toutes sortes d’infamies contre les petits peuples, tout en maintenant qu’il est impossible de les traiter autrement. Telle a été la situation dans le Caucase. Les commandants militaires russes, en quête d’honneurs pour eux-mêmes et afin de s’approprier les butins de la guerre, envahirent des terres paisibles, ravagèrent des villages, tuèrent des centaines de personnes, violèrent des femmes, s’emparèrent de milliers de têtes de bétail, et ensuite reprochèrent aux hommes de ces tribus de mener des attaques contre des biens russes.

                                                                                                          Léon Tolstoï. 1828 – 1910.

27 02 1944                 À Khaïbakh, au sud-ouest de la Tchétchénie, en montagne, la neige ne facilite pas les transports.  Les militaires rassemblent toute la population dans l’écurie du kolkhoze Lavrenti Beria, et y mettent le feu. Ils étaient 705, vieillards, – un de 110 ans -, femmes, enfants – un bébé né le jour-même -. Certains parvinrent à sortir : ils furent fusillés. Personne ne peut oublier pareilles atrocités. Un mois et demi plus tard naîtra dans le village voisin de Pervomaïskoé Djokahr Doudaev, qui allait être le premier président de Tchéchénie, quelque soixante ans plus tard.

3 03 1944                   L’Italie vit comme elle peut, avec ce qu’elle a ; les trains s’approvisionnent avec un charbon de mauvaise qualité. Un train de marchandises, sur lequel les passagers sont en principe interdits, en transporte en fait en grand nombre, formé surtout de trafiquants de cigarettes et autres bienfaits amenées dans les bagages des Américains. Il y a deux locomotives, car les pentes sont nombreuses. Dans le tunnel de Balvano, à l’ouest de Potenza, en Italie du sud, le train s’arrête : il n’a plus la force d’avancer : l’émanation de monoxyde de carbone va faire des ravages, tuant 517 personnes.

7 03 1944                  Le gouvernement provisoire de la France Libre accorde la citoyenneté française dans le respect du statut musulman à plusieurs dizaines de milliers d’Algériens : cela va dans le sens de l’intégration, non de l’émancipation.

11 03 1944                 Voilà plusieurs jours que des fumées malodorantes sortent d’une cheminée du 21, Rue Le Sueur, proche de l’Etoile à Paris, ce dont les voisins se plaignent à la police, qui vient, sonne et, puisque personne ne répond, entre de force. Le spectacle est à donner la nausée à plus d’un : une chaudière, une fosse, des morceaux de corps humains prêts à être brûlés.  L’immeuble appartient à Marcel Petiot, médecin à la cervelle bien dérangée depuis longtemps. Trois mois plus tôt, il sortait de la prison de Fresnes après y avoir passé 8 mois, sans avoir rien avoué à la Gestapo qui avait découvert son réseau de soi-disant voyage en Argentine pour les résistants qui voulaient s’éloigner des zones dangereuses : en fait il ne faisait que les dépouiller avant de les faire disparaître. Le commissaire Georges Massu et le Docteur Paul, médecin légiste vont identifier 27 corps. Ils finiront par retrouver l’auteur des crimes le 31 octobre 1944 : il avait pris les habits d’un officier FFI : il se défendra comme un beau diable, certifiant sa qualité de résistant qui n’avait fait que tuer des collaborateurs. La défense du grand avocat Floriot n’y fera rien : il sera exécuté le 25 mai 1946.

19 03 1944                  Maria Casarès rencontre Albert Camus chez Michel Leiris. Elle joue Martha dans Le Malentendu. Il devient pour elle père, frère, ami, amant, et fils parfois. La guerre et Francine Faure, pianiste, mathématicienne et compagne de Camus, les sépareront. Ils se retrouveront en 1948 et entretiendront une liaison qui ne prendra fin qu’avec la mort accidentelle de l’écrivain, en 1960.

22 03 1944                 Pierre Brossolette est torturé depuis 2 jours dans les locaux de la Gestapo, avenue Foch. Profitant d’un moment d’inattention de ses bourreaux, il se défenestre, tombe sur le balcon du 5° étage, se relève et saute encore et pour la dernière fois, dans le vide. Chroniqueur engagé dans la presse écrite et radiodiffusée – il nommait les résistants les Soutiers de la gloire –, il avait participé à l’élaboration du Conseil National de la Résistance et était devenu l’adjoint du colonel Passy. Pressenti pour succéder à Jean Moulin, de Gaulle s’y était opposé, le jugeant incontrôlable, à la suite d’un courrier dans lequel ce dernier lui suggérait de devenir un peu moins hautain, un peu plus humain.

23 03 1944                  En plein centre de Rome, via Rasella, un commando de la résistance italienne fait exploser une bombe au passage d’une colonne allemande de la SS, causant  la mort de 32 soldats. En représailles, les commandant Kappler organise le massacre de 335 otages, dont 77 Juifs, dans les Fosses ardéatines, des grottes dans la banlieue sud de Rome.

24 03 1944                 La Gestapo arrête 17 enfants juifs à Voiron. Déportés via Drancy à Auschwitz, puis à Gleiwitz, en Haute Silésie, un seul en sortira vivant.

26 03 1944                   Maquis des Glières, en Haute Savoie.

Le général Valette d’Osia, commandant le 27° Bataillon de Chasseurs Alpins à Annecy, est entré dans la clandestinité dès novembre 1942. Arrêté en novembre 1943, il s’évade pour se retrouver à Londres.

Romans Petit, publiciste et capitaine d’aviation de réserve, crée à Manigot en décembre 1943 une école de formation des cadres de l’Armée Secrète qui enseigne la guérilla. Il s’appuie sur Tom Morel, ex-instructeur à St Cyr, replié sur Aix depuis la défaite. Tom s’est déjà illustré sur les Alpes, en juin 1940, où il a capturé toute une compagnie italienne de Bersaglieri. Le général Valette d’Osia lui a aussi confié la charge du CDM – Camouflage du matériel – pour la région. Romans Petit doit partir dans l’Ain et c’est le commandant Humbert Clair qui le remplace. La situation du plateau des Glières, à 1 200 m. d’altitude et à proximité de lacs importants – Annecy, Léman -, qui facilitent le repérage par les avions, en font le lieu idéal pour les parachutages d’armes, dont la Résistance a un besoin urgent, en provenance de Londres. Le 31 janvier 1944, 120 maquisards y montent, commandés par Tom Morel, dépourvus d’armes. Au 10 février, on compte 465 hommes dont 56 républicains espagnols, 3 sections de Francs Tireurs Patriotes… Ils sont encadrés par 5 officiers. Deux parachutages seront effectués, les 14 février et 4 mars : armes automatiques, pistolets et fusils mitrailleurs, mais pas d’arme lourde : ces hommes qui vont être attaqués par l’armée allemande disposant de chasseurs bombardiers et d’artillerie, ne reçoivent que des armes de commando, et pas de moyens de transmission, pas de nourriture, pas de médicaments. Les accrochages avec la Milice et les Garde Mobile de Réserve commencent le 5 Février. Jean Rosenthal – alias Cantinier – rejoindra les hommes du Plateau des Glières en mars.

Le 10 mars 1944, Tom mène avec 100 hommes un raid de ravitaillement sur Entremont, prend l’hôtel de France où sont cantonnés les GMR, qu’il fait prisonniers ; leur chef, le commandant Lefevre, obtient de garder son arme… et s’en sert pour tuer Tom, dont les hommes se déchaînent, laissant sur le terrain 70 gardes morts ou blessés ; 47 prisonniers remonteront avec eux sur le plateau, tirant des traîneaux chargés des corps de Tom Morel et de Léo Descours, d’armes saisies et de ravitaillement. Le même soir a lieu le plus important parachutage d’armes : 31 quadrimoteurs Halifax larguent 90 tonnes de matériel. L’enterrement aura lieu le 13 mars sous les rafales de neige, sur le plateau ; dans la vallée les cloches sonnent le glas. Le 15 mars, le capitaine Anjot, adjoint du colonel Valette d’Osia, commandant le 27° BCA, prend le commandement, après un intérim du lieutenant Jourdan Joubert.

Les Allemands ont souhaité jusqu’à présent ne pas intervenir et laisser les forces de l’ordre françaises régler l’affaire. Mais devant l’ampleur prise par ce maquis et la relative complaisance des forces françaises dont certains chefs veulent éviter les combats fratricides, ils prennent l’affaire en main et les 12, 17 et 23 mars, envoient leur aviation bombarder les Glières ; le 26 mars, ce sont près de 20 000 hommes qui donnent l’assaut : ceux de la 157° division alpine de la Wehrmacht et la Milice.

Les maquisards résistent toute la journée. Le capitaine Anjot donne l’ordre de décrocher dans la nuit  ; parvenu dans la vallée, il sera dénoncé et tué. Le lieutenant Jourdan Joubert sera le seul officier à s’en sortir : il reviendra un mois plus tard sur le plateau et y effectuera des manœuvres. Le lieutenant Bastian, blessé par une pierre en voulant échapper par la falaise aux Allemands dans le défilé de Morette, sera arrêté le 28 mars, torturé un mois durant par la Milice puis la Gestapo, et finira par parler. Lalande, réfugié à Aix, reviendra à Annecy pour prendre des nouvelles et sera arrêté. Il mourra pendant son transport à Thônes avec Bastian qui sera exécuté, sur les lieux où il avait été blessé. Sur les 465 maquisards, 125 seront tués, 30 disparus, et on comptera 160 prisonniers pratiquement tous morts en déportation, dénoncés ou capturés sur la base des informations obtenues sous la torture… Les Allemands auront perdu 300 hommes et les forces de Vichy 150. Certains rescapés auront marché 35 heures d’affilée pour échapper aux Allemands et à la Milice. Le 4 mai, la cour martiale d’Annecy prononce 9 condamnations à mort, dont 5 seront aussitôt exécutés.

Le 1° Août 1944, 1 900 hommes (1 500 pour l’Armée secrète et 400 FTP) reçoivent sur le plateau des Glières le plus important parachutage d’armes.

Le 5 novembre 1944, de Gaulle parlera de témoignage splendide jeté à travers le monde. Mais la belle phrase n’empêchera pas les querelles, qui seront vives après la guerre pour déterminer l’intérêt que représentait ce maquis, dès lors que Londres ne pouvait lui parachuter les armes lourdes nécessaires. Le choix d’un regroupement des forces de la Résistance répondait en grande partie à la crainte de l’autre stratégie : la dispersion en petits groupes dans tout le département, stratégie beaucoup plus prisée des communistes ; et la France Libre à Londres craignait beaucoup une prise de pouvoir par les communistes à la faveur des inévitables troubles de la libération à venir.

Mais au nom de quoi pouvait-on justifier tant de pertes humaines ? Le choix stratégique du Plateau des Glières, décidé par une mission venue de Londres, menée par Cantinier, de son vrai nom Rosenthal, était très discutable dès lors que le BCRA – Bureau Central de Renseignements et d’Action de la France Libre – ne pouvait être certain d’obtenir des Anglais les armes lourdes indispensables pour tenir.

On comptera à la fin de la guerre 29 000 Français fusillés pendant l’Occupation.

En novembre 2011, Claude Barbier soutiendra en Sorbonne, devant un jury comptant nombre d’historiens reconnus une thèse minimisant l’importance de cette bataille des Glières du 26 mars 1944, la ramenant à un bref engagement qui a fait deux morts parmi les 500 à 600 maquisards – des jeunes qui avaient refusé le STO. Le repli s’est fait dans des conditions particulièrement épouvantables et a contraint les maquisards, affamés, à bout de forces et dont le courage est indiscutable, à se rendre aux Miliciens et aux Allemands. Une soixantaine ont été fusillés, ainsi que 8 civils ; 80 ont été emprisonnés, plusieurs autres envoyés au STO ou déportés. [ L’Histoire  n° 375 mai 2012]

29 03 1944                 Jacques de Prévaux, agent dans le réseau de résistance franco polonais F2, est arrêté par la Gestapo à Toulon : mis au secret et torturé à Montluc, il sera abattu peu avant la libération de Lyon. Brillant capitaine de vaisseau, il avait été révoqué de son dernier poste officiel : – président du tribunal maritime de Toulon -, en décembre 1941, pour sa trop grande bienveillance envers les dissidents.

1 04 1944                   Victor Andréiévitch Kravchenko est membre de la Commission d’achat de l’ambassade de Russie à Washington. Il a derrière lui un passé qui lui a permis de voir la réalité du quotidien des ouvriers des grands combinats russes, comme des koulaks insoumis, qui lui a permis d’être témoin des famines organisés par le régime en Ukraine, il sait l’existence du goulag. Nommé aux Etats-Unis, il décide de passer à l’ouest, demandant l’asile politique aux Etats-Unis. Il va rester caché pendant deux ans, utilisant ce temps pour témoigner de ce qu’il a vu : et cela donne en février 1946 un livre de 600 pages : I choose freedom.

2 04 1944                    Vers 2 heures du matin prend fin le massacre d’Ascq, une petite ville à mi-chemin de Lille et de la frontière belge : 86 personnes, de 15 à 74 ans,  auront été fusillées par des SS transportés dans un train qui a été victime quelques heures plus tôt d’un attentat qui n’a fait que des dégâts légers et aucune victime. Le convoi transportait environ 400 hommes de la 12° Panzerdivision SS Hitlerjugend. Karl Münter, qui avait participé au massacre, bénéficiera finalement d’un non-lieu de la justice allemande en 2018, à 95 ans.

vers le 10 avril 44       Simone Jacob, 16 ans [future Simone Veil] a été arrêtée avec sa mère, son frère Jean et sa sœur Madeleine le 30 mars à Nice. D’abord retenus à l’Hôtel Excelsior, ils ont été internés à Drancy le 7 avril et les trois femmes seront déportées sur Auschwitz le 13. Son père arrivera à Drancy après leur départ pour Auschwitz, y retrouvant Jean : tous deux seront déportés à Kaunas, en Lituanie ; personne ne saura jamais rien d’autre d’eux. Une autre sœur, Denise qui avait déjà rejoint la Résistance à Lyon fin 43, sera elle aussi arrêtée et déportée, puis libérée en avril 1945.

Jour après jour, nous attendions donc tous les quatre, Maman, ma sœur Milou, mon frère et moi, un départ pour l’Allemagne dont nous ignorions aussi bien la date que la destination, avec le seul espoir de ne pas être séparés. Personne n’avait entendu parler d’Auschwitz, dont le nom n’était jamais prononcé. Comment aurions-nous pu avoir une idée quelconque de l’avenir que les nazis nous réservaient ? Aujourd’hui, il est devenu difficile de réaliser à quel point l’information, sous l’Occupation, était rationnée et cloisonnée. Elle l’était du fait de la police et de la censure. On a peine à croire, à présent, que personne, hors les quartiers concernés, n’ait entendu parler de la grande rafle du Vel d’Hiv de juillet 1942, laquelle, depuis lors, a fait couler tant d’encre et nourri tant de polémiques.

Lorsque, bien plus tard, j’en ai eu moi-même connaissance, j’ai partagé la stupeur  collective face à révélation du comportement de la police parisienne. Sa complicité dans l’opération me semblait une tache indélébile sur l’honneur des fonctionnaires français. Aujourd’hui, même si nos concitoyens, dans leur immense majorité, partagent ce point de vue, mon jugement s’est précisé, et je pense qu’il convient de moduler l’opprobre. Jamais, jamais on ne pourra passer l’éponge sur la responsabilité des dirigeants de Vichy qui ont prêté main forte à la solution finale en apportant aux Allemands la collaboration de la police française et de la milice, notamment à Paris.

Cela n’atténue en rien le mérite de ceux de ces policiers qui, par exemple, ont prévenu et ainsi sauvé la moitié des vingt-cinq mille Juifs répertoriés à Paris avant la rafle du Vel d’Hiv en juillet 1942.

Plus généralement, si les trois quarts de la population juive vivant en France ont échappé à la déportation, c’est d’abord du fait de l’existence, jusqu’en novembre 1942, de la zone libre et jusqu’en septembre 1943, de l’occupation italienne.

Et puis, nombre de Français, n’en déplaise aux auteurs du Chagrin et la Pitié, ont eu un comportement exemplaire. Les enfants ont été, pour le plus grand nombre d’entre eux, sauvés grâce à toutes sortes de réseaux, comme la Cimade. Je pense en particulier aux protestants du Chambon-sur-Lignon et d’ailleurs, ou encore aux nombreux couvents qui ont recueilli des familles entières. En fin de compte, de tous les pays occupés par les nazis, la France est, et de loin, celui où les arrestations furent, en pourcentage, les moins nombreuses. Les Juifs néerlandais ont été éliminés à plus de quatre-vingts pour cent.

En Grèce, ce fut la même chose. L’an passé, en voyage à Athènes, j’ai pu constater qu’il ne reste rien de la communauté juive de Salonique. On m’a raconté que la fureur des nazis était telle que l’arrestation de deux personnes réfugiées sur une petite île grecque avait mobilisé toute une unité SS.

Aucun événement historique, aucun choix politique des gouvernants, surtout dans des périodes aussi troubles, n’entraîne des conséquences uniformément blanches ou noires. Nul ne peut nier que la collaboration, consacrée par les sept étoiles de Pétain, ait induit en erreur nombre de nos concitoyens. J’ai cependant été frappée de la réponse que m’a faite, bien des années plus tard, la reine Béatrix des Pays­ Bas, un jour où j’évoquais avec admiration le départ de la reine Wilhelmine et de son gouvernement pour Londres dès l’invasion de son pays, en 1940. Ne croyez pas que ce soit aussi simple, m’a confié la reine. On a beaucoup critiqué l’attitude de Wilhelmine, regrettant qu’elle ait « abandonné son peuple ». Et c’est ce qui se dit encore aujourd’hui dans notre pays. On ignore souvent en France que, compte tenu du vide politique qui régnait aux Pays-Bas, les Juifs y ont été très souvent dénoncés. Ce fut le cas d’Anne Frank.

Simone Veil     Une vie            Stock 2007

Certains Français se plaisent à flétrir le passé de notre pays. Je n’ai jamais été de ceux-là. J’ai toujours dit, et je le répète ce soir solennellement, qu’il y a eu la France de Vichy, responsable de la déportation de soixante seize mille Juifs, dont onze mille enfants, mais qu’il y a eu aussi tous les hommes, toutes les femmes, grâce auxquels les trois quart des Juifs de notre pays ont échappé à la traque. Ailleurs, aux Pays Bas, en Grèce, quatre vingt pour cent des Juifs ont été arrêtés et exterminés dans les camps. Dans aucun pays occupé par les nazis, à l’exception du Danemark, il n’y a eu un élan de solidarité comparable à ce qui s’est passé chez nous.

Simone Veil        le 18 janvier 2007 au Panthéon

On peut ajouter quelques précisions aux propos de Simone Veil, tenant à un contexte local précis : celui de la Corse, viscéralement solidaire de tout persécuté, juifs compris : et cela fût vrai pendant la guerre, y compris sous occupation italienne après suppression de la zone libre : la Corse, pouvoirs publics en tête, escamotera des statistiques avant les grandes rafles de l’été 1942. De Bastia, on cachera les Juifs à Asco, puis en haute Balagne. On ne les donnera pas.

6 04 1944                  Sur ordre de Klaus Barbie [8], 43 orphelins juifs d’Izieu, dans l’Ain, sont déportés à Drancy, puis Auschwitz. Certains d’entre eux venaient de Campestre, (aujourd’hui établissement scolaire de Lodève) où ils avaient été placés par l’Œuvre de Secours aux Enfants, institution juive internationale après avoir été retirés des camps d’internement de Rivesaltes, Gurs et Agde ; c’est une infirmière juive, Sabine Zlatin, licenciée de la Croix Rouge qui, après le déménagement en catastrophe de l’OSE, en février 43, prit en charge ces enfants abandonnés à Campestre en demandant au sous préfet de Belley, Pierre Marcel Wiltzer de les accueillir : il trouva la maison d’Izieu, leur obtint des cartes de ravitaillement et fit rouvrir l’école du village. Muté à Châtellerault en mars 44, il n’apprit le drame qu’à la fin de la guerre.

Il était parvenu à ne jamais prêter serment d’allégeance à Pétain.

7 04 1944                   Rudolf Vrba, né Walter Rosenberg, Slovaque de moins de 20 ans et Fred Wetzler, Polonais, tous deux secrétaires de chefs de blocks à Auschwitz, s’évadent : ils y étaient arrivés presque deux ans plus tôt en juin 1942. Leur fonction leur permettait de circuler facilement dans tout le camp et ils avaient habilement utilisé cette connaissance des lieux en se cachant pendant trois jours à l’intérieur d’une pile de planches aux abords du camp, suffisamment éloignée de la zone de surveillance constante pour que les patrouilles abandonnent les recherches en cas d’évasion au bout de trois jours.

Quinze jours plus tard, parvenus en Slovaquie, ils entrent en contact avec les responsables du conseil juif en Slovaquie et rédigent un rapport sur leurs deux ans passés à Auschwitz, rapport qui parviendra à Churchill, Roosevelt via Mgr Mario Martilotti, nonce apostolique de Slovaquie, et le Vatican ; sur leurs deux années passés dans le camp le rapport faisait état de 1 765 000 morts gazés. Ces chiffres ne pouvaient être exacts, – et comment auraient-ils pu l’être, dans les conditions où ils avaient été recueillis ?-. Pour les seuls Français, ils donnaient un chiffre de 150 000 morts quand Serge et Beate Klarsfeld parviennent à 76 000 pour la totalité des camps. Malgré ces erreurs ce rapport permit aux juifs hongrois de bénéficier d’une suspension des déportations et de ne pas être tous massacrés.

10 04 1944                  La 2° DB embarque à Casablanca pour Swansea, au pays de Galles où elle arrivera 12 jours plus tard : elle est désormais forte de 4 611 véhicules, tous perçus après le 1° octobre 1943, à l’exception de la caravane  de Leclerc.

13 04 1944                  Les États-Unis et l’Angleterre exigent de la Suède l’arrêt des livraisons de roulements à bille aux Allemands.

19 04 1944                 Rouen est bombardé : 2000 morts !

Image associée

La Tour Saint Romain de la cathédrale

20 04 1944                 Le chalutier norvégien Voorbod, faisant route d’Oslo vers le nord de la Norvège, fait escale à Bergen. À son bord, 120 tonnes d’explosifs, 50 caisses de mèches et 180 000 amorces. Le tout explose, faisant plus de 1 000 morts norvégiens. Les nombreux Allemands présents ne donneront pas le nombre des leurs.

La gare de triage de Paris-La-Chapelle est bombardée : on dénombrera 600 morts sur Montmartre, Saint-Ouen, Saint-Denis. Inquiet de la tournure des événements, Churchill demande à Eisenhower d’interrompre les bombardements. En vain.

Après le bombardement d’un train, Simone de Beauvoir écrit à Nelson Algren, son amant américain : Ça se passait tout à la fin de la guerre, quand vous essayiez de stopper les trains et d’anéantir les locomotives, comme vous deviez le faire, personne ne s’en indignait, on était seulement un peu effrayés.

On parle de 60 000 morts pour l’ensemble des victimes civiles des bombardements alliés.

21 04 1944                Une ordonnance du gouvernement français provisoire d’Alger donne le droit de vote aux femmes : disposition qui sera confirmée par une loi le 5 octobre.

26 04 1944                 Pétain est reçu triomphalement à Paris.

27 04 1944                   1700 prisonniers politiques partent du camp de Compiègne Royallieu pour Auschwitz, puis Buchenwald, puis essentiellement Flossenbürg. 45 d’entre eux mourront pendant le voyage de Compiègne à Auschwitz. 867 d’entre eux mourront en captivité, 833 rentreront à la fin de la guerre, mais 100 d’entre eux mourront dans l’année qui suivra leur retour. Une association verra le jour : Amicale des déportés tatoués du 27 avril 1944.

Sol de Compiègne ! 
Terre grasse et cependant stérile
 
Terre de silex et de craie
 
Dans ta chair
 
Nous marquons l’empreinte de nos semelles
 
Pour qu’un jour la pluie de printemps
 
S’y repose comme l’œil d’un oiseau
 
Et reflète le ciel, le ciel de Compiègne
 
Avec tes images et tes astres
 
Lourd de souvenirs et de rêves

(…)

Sol de Compiègne !
Un jour nous secouerons notre poussière
 
Sur ta poussière
 
Et nous partirons en chantant.

Nous partirons en chantant
En chantant vers nos amours 
La vie est brève et bref le temps.

Rien n’est plus beau que nos amours.

Nous laisserons notre poussière 
Dans la poussière de Compiègne
 
Et nous emporterons nos amours
 
Nos amours qu’il nous en souvienne
 
Qu’il nous en souvienne.

Robert Desnos. Il faisait partie du convoi, et mourra du typhus à Thésésienstadt le 8 juin 1945

27 et 28 04 1944          Sur les plages anglaises de Slapton Sands, dans le Devonshire, dont la configuration ressemble à celle d’Omaha et Utah Beach, deux des plages de Normandie choisies pour le débarquement, on répète le débarquement qui aura lieu cinq semaines plus tard… On répète, mais on ne joue pas à la guerre : on la fait avec des balles réelles, et comme on fait beaucoup d’erreurs, cela coûtera 946 vies : ça s’appelle l’opération Tigre, qui va durer 9 jours.

Le 21 avril 1944, 9 vedettes lance-torpilles allemandes avaient quitté Cherbourg, pour intercepter 2 convois signalés au large de la presqu’île de Portland. Le brouillard les en empêchèrent, mais elles tombèrent par hasard, dans la baie de Lyme, sur 8 gros LST américains en cours de répétition de débarquement dans le cadre de cette opération, escortés seulement par la corvette HMS Azalea, avec des radios non calées sur la même fréquence. Le convoi devait théoriquement être protégé également par le HMS Scimitar, un destroyer de la Première guerre mondiale,  mais, en cours de réparations, il était resté à Plymouth et son remplaçant n’était pas encore en place à l’arrivée des  S-Boote. Bien que l’alerte au S-Boote ait été donnée 2 heures plus tôt, l’incompréhensible lenteur du convoi de débarquement permit aux vedettes rapides de torpiller les LST 507 et 531 et d’endommager gravement le LST 289. Quoique repérées par les Britanniques, les vedettes ne furent pas signalées aux Américains. Par manque de coopération entre l’U.S.Army et l’U.S.Navy, nombreux furent les GI’s qui périrent noyés dans la Manche ou bloqués dans les LST coulés ou encore d’hypothermie. En un quart d’heure à peine, l’attaque causa la mort de 198 marins et 551 soldats, soit au total 749 et en blessa une centaine d’autres. Eisenhower ne donna l’ordre de récupérer les naufragés qu’à l’aube, ce qui laissa le temps à de nombreux marins de mourir noyés. Les soldats, non amarinés, paniquèrent et n’attachèrent pas correctement leur gilet de sauvetage. En sautant à l’eau, le poids de leur équipement de combat les faisait basculer en arrière, leur maintenant la tête sous l’eau et les noyant. Un certain nombre d’officiers noyés durant l’exercice Tiger étaient porteurs de plans partiels du débarquement de Normandie (opération Overlord), avec des instructions secrètes référencées sous le nom de code bigot.

L’ Etat-Major allié, qui s’était lancé dans un vaste plan de diversion et d’intoxication (opération Fortitude, prévoyant un débarquement aux environs de Calais) craignit que l’attaque des S-boote allemands n’ait pas été une simple coïncidence et que les plans du débarquement avec l’objectif réel dans le Cotentin ne soient tombés aux mains des Allemands. Il fallut lancer une vaste pêche aux cadavres dans la baie de Lyme et ce n’est que lorsque tous les plans manquants furent récupérés que le feu vert put être donné à la poursuite de l’opération Overlord. De toutes ces mortelles erreurs, – Baden Powell s’en serait mieux sorti – on tira tout de même quelques enseignements : une standardisation des fréquences radio américaines et britanniques, un meilleur entrainement à l’utilisation des gilets de sauvetage, une planification de récupération d’éventuels naufragés par l’utilisation de petites embarcations, et un renforcement de la collaboration entre les États-majors alliés, et entre la marine et l’armée de terre. Le plus strict secret militaire entourera longtemps cet événement ; mais aujourd’hui tout de même, on peut lire sur une plaque érigée sur la plage d’Utah Beach :

À la mémoire des 946 militaires américains qui ont été tués dans la nuit de 26 au 27 avril 1944 devant la côte de Slapton Sands (RU) pendant l’entrainement-exercice Tigre en vue du débarquement sur Utah Beach le jour J.

5 juin 2012, l’association Deep Respect

Deuxième semaine de mai 1944      George Lane, de son vrai nom Dyuri Lanyi, [ils avaient tous changé de nom] du commando des X Troops,  débarque de nuit sur les côtes françaises pour rapporter des photographies d’un nouveau type de mines installées sur les plages françaises. Par une nuit sans lune et sous une pluie battante, il embarque sur une vedette rapide avec trois autres camarades, puis rejoint en canot pneumatique noir la plage d’Ault, dans la Somme. Les ennuis vont commencer quand, au moment de prendre en photo la mine, son appareil infrarouge émet un flash. Immédiatement, des cris retentissent sur la plage, puis des tirs. Deux patrouilles allemandes, paniquées et sans visibilité aucune, se tirent dessus. George Lane et son camarade se plaquent dans l’eau de longues minutes avant de parvenir, sans se faire repérer, à rejoindre leur canot. Mais la vedette ne les a pas attendus : ils sont seuls, dérivant sur la Manche. Au petit matin, ils sont capturés, interrogés de longues heures par la Gestapo avant d’être présentés à Erwin Rommel, l’un des plus haut gradés du IIIe Reich, dans son quartier-général au château de La Roche-Guyon (Val-d’Oise). A aucun moment leur véritable identité ne sera découverte. Et par miracle, les deux hommes ne sont pas fusillés, contrairement à ce qu’Adolph Hitler avait ordonné en 1942 lors de la capture d’espions. Ils finiront la guerre dans un camp de prisonniers en Allemagne.

10 05 1944                  Depuis janvier 1944, Philippe Henriot est secrétaire d’État à l’Information et à la Propagande du gouvernement de Laval ; orateur redoutable, on l’entend souvent sur Radio Paris : ce jour-là, il attaque frontalement Pierre Dac, juif et principal animateur de la Radio de la France libre ; il répondra à Philippe Henriot le lendemain.

18 05 1944                 Trois mois après avoir massivement déporté les Tchétchènes et les Ingouches, Staline déporte vers l’Ouzbékistan les Tatars de Crimée, surtout des femmes, des enfants et des vieillards – la plupart des hommes étaient au front -. Les nombreux morts durant le voyage ne pourront être enterrés qu’au bout de plusieurs jours, à l’arrivée, chose inadmissible pour des musulmans.

20 05 1944                 Les Japonais subissent leur premiers revers depuis longtemps face aux Forces alliées du SEAC : South East Asia Command, en Assam, à Kohima, puis un mois plus tard à Imphal. La puanteur du champ de bataille, se souviendra Mountbatten à la tête du SEAC, était indescriptible. Les Chinois se mettaient de l’herbe dans les narines pour s’empêcher de vomir

Quelques mois plus tôt, il exhortait ainsi ses troupes :

J’entends dire que vous appelez ce secteur le front oublié, et que vous vous considérez comme l’armée oubliée… Eh bien, laissez-moi vous dire que ceci n’est pas le front oublié, et que vous n’êtes pas l’armée oubliée… Et ce pour la bonne raison que jamais personne n’a entendu parler de vous.

… Mais à partir de maintenant , on va entendre parler de vous, car voici ce que nous allons faire…

En Chine, à Changsha, au Hunan, qui a vu Mao Zedong étudier pendant sa jeunesse, où il a rencontré aussi sa première femme, la bataille est rude : les Japonais finiront par l’emporter au mois d’août au prix de milliers de vies. La bataille se déplacera à Hengyang où les armées nationalistes résisteront pendant 47 jours aux Japonais. Sans artillerie lourde ni aviation, ils sont défaits. Chang Kai-Chek avait choisi comme chef d’état major le général américain Stilwell, un ancien de Verdun, qui ne portait pas en haute estime la valeur du soldat chinois et avait préféré faire porter sur la Birmanie l’essentiel de ses efforts, laissant à eux-mêmes les soldats nationalistes à Hengyang.

21 05 1944            Le cardinal Suhard consacre Paris et son diocèse à la Vierge : Notre Dame de Paris, vous qui êtes à la fois reine de France et reine de la paix, daignez nous écouter.

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[1] Avec l’erreur fréquente de croire qu’il s’agit de la maison d’Hitler quand en fait, ce Kehlsteinhaus avait été construit pour être un centre de conférences pour le parti national-socialiste. La maison d’Hitler, le Berghof, était à quelques kilomètres de là, aujourd’hui entièrement détruite. Les unités militaires alliées seront plutôt nombreuses à se déclarer les premières à y être arrivées…

[2] Fondées en 1941 par Pierre de Lescure, et Jean Bruller, alors peintre et dessinateur, plus connu sous le pseudonyme de Vercors

[3] Sainte Claire, – Chiara Sciffi – fondatrice de l’ordre des Clarisses, de spiritualité franciscaine.

[4] Dans les années 2010, l’ADN révélateur des petits et grands secrets montrera que s’il était fils d’Hortense de Beauharnais, son père n’était pas le frère de Napoléon I° mais un berger basque ou un nobliau hollandais.

[5] Le Storch – Fi 156, Fi pour Fieseler, son constructeur – est un avion aux performances étonnantes : il peut atterrir sur moins de 25 m. décoller sur moins de 50 m. ; il a une vitesse de décrochage (en-deçà de laquelle il tombe) de 50 km/h.

[6] nul ne saura jamais combien les postiers résistants sauvèrent de vies en ouvrant discrètement des courriers de dénonciation et en les détruisant. La délation était omniprésente, quotidienne, certes… mais il faut tout de même savoir qu’elle avait des limites : Les récompenses pour la dénonciation de pilotes abattus et d’agents secrets avaient grimpé de quelques centaines de francs à un million : de quoi vivre confortablement le restant de ses jours. En dépit de ces offres alléchantes, des milliers de patriotes anonymes apportèrent leur concours au retour en Angleterre de 1975 aviateurs du Commonwealth et de 2962 membres d’équipage américains abattus au-dessus de l’Europe occidentale. Paul et Marcella Webster   Voyage sur la ligne de démarcation  Le cherche Midi 2004

[7] La bombe A est une bombe à fission, soit une rupture du noyau de l’atome : ce sont les armes nucléaires de première génération.

[8] Après la guerre, l’homme restera dans son domaine de compétences, informateur d’abord pour la CIA en Allemagne, puis, sous d’autres cieux, chef de la police nationale bolivienne  sous les dictatures du général Barrientos, puis celle du Général Bravo Candia. En 1980, son organisation secrète, les Fiancés de la mort préparera l’arrivée au pouvoir du général Arce Gomez. Démasqué par Beate Klarsfeld dès 1972, il sera livré à la France en 1983, condamné à perpétuité et mourra à Lyon en 1991.


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