11 01 1943 à décembre 1943. Arrestation de Jean Moulin. V1. 2° D.B. de Leclerc. 17194
Publié par (l.peltier) le 5 septembre 2008 En savoir plus

11  01 1943                Le colonel Rémy – Gilbert Renault dans le civil, formation juridique, des essais au cinéma sans succès – arrive à Falmouth, avec une azalée pour Mme de Gaulle ; il est accompagné de Fernand Grenier, membre du comité central du PCF clandestin : ce dernier offrait au général le soutien des camarades français incités par le Komintern à trouver un compromis avec la bourgeoisie patriote. De Gaulle, impressionné par la bataille menée à Stalingrad, constatait : La France combattante peut compter sur le Parti communiste français.

14 01 1943                 À l’hôtel d’Anfa, sur la colline éponyme de Casablanca au Maroc, Roosevelt, Churchill, de Gaulle et Giraud se réunissent pendant 10 jours pour s’accorder sur la stratégie à venir. Staline a décliné l’invitation et de Gaulle est venu avec le poignard de Churchill dans le dos : si vous ne venez pas, je vous coupe les vivres. L’ambition pour ce qui concerne la France était de laisser le commandement de la Résistance conjointement à de Gaulle et Giraud, alors à la tête de l’armée française de Vichy en Afrique du Nord et en Afrique occidentale française. Pour la presse, Roosevelt obtint qu’ils se serrent la main : les photographes durent s’y reprendre à 4 fois tant la poignée de main était rapide !  Cet accord ne tiendra pas un an.

Conférence d’Anfa : Quand Churchill admirait la beauté du ...

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23 01 1943                  Le général Montgomery prend Tripoli. Il va être rejoint deux jours plus tard par la colonne Leclerc qui arrive du Fezzan.

24 01 1943                 230 femmes françaises, nommé convoi des 31 000 (la série de leur numéro matricule), parquées au fort de Romainville sont déportées à Auschwitz : 49 survivront. Elles ne sont pas juives, mais pour la plupart communistes ou, simplement sympathisantes. Parmi elles, Danielle Casanova, Charlotte Delbo, Marie-Claude Vaillant-Couturier. Françoise Delbo, 29 ans en reviendra en mai 1945, 27 mois plus tard :

Auschwitz, ce point sur la carte
Cette tache noire au centre de l’Europe,
Cette tache rouge
Cette tache de feu, cette tache de suie,
Cette tache de sang.
Cette tache de cendres
Pour des millions
Un lieu sans nom.

*****

Je pense à celles qui m’ont presque portée à leur bras pendant les semaines où je ne pouvais pas marcher, à celles qui m’ont donné leur tisane quand je suffoquais de soif, à celles qui m’ont touché la main en réussissant à former un sourire sur leurs lèvres gercées quand j’étais désespérée, à celles qui m’ont relevé quand je tombais dans la boue, alors qu’elles étaient déjà si faibles elles-mêmes […] Et je suis là. Toutes mortes pour moi.

Aucun de nous ne reviendra.1965

*****

Je reviens d’un autre monde
Dans ce monde
Que je n’avais pas quitté
Et je ne sais
Lequel est vrai
Dites-moi, suis-je revenu
De l’autre monde ?
Pour moi
Je suis encore là-bas
Et je meurs
Là-bas
Chaque jour un peu plus
Je remeurs
La mort de tous ceux qui sont morts
Et je ne sais plus quel est vrai
Du monde-là
De l’autre monde là-bas
Maintenant
Je ne sais plus
Quand je rêve
Et quand
Je ne rêve pas.

Auschwitz et après

*****

Transformer en littérature la montée de la bourgeoisie au XIX° siècle, et voilà Balzac. Transformer en littérature la vanité et la médisance des gens du monde, et voilà Proust. Transformer en littérature Auschwitz, et voilà pour moi. La littérature n’est pas l’avatar, la métamorphose ultime d’un événement ou d’un réel. Elle est infiniment plus que cela. Elle est réel et transcendance du réel. Elle est art, c’est-à-dire création : elle est sens et porteur de sens.

[…]              Auschwitz est là, inaltérable, précis, mais enveloppé dans la peau de la mémoire, peau étanche qui l’isole de mon moi actuel […] Elle éclate pourtant quelquefois, et restitue tout son contenu […] Et la souffrance est si insupportable, si exactement la souffrance endurée là-bas, que je la ressens physiquement, je la ressens dans tout mon corps qui devient un bloc de souffrance, et je sens la mort s’agripper à moi, je me sens mourir […] Il faut des jours pour que tout rentre dans l’ordre, que tout se refourre dans la mémoire et que la peau de la mémoire se ressoude.

28 01 1943                  En Allemagne, mobilisation de tous les hommes de 16 à 65 ans, et des femmes de 14 à 45.

29 01 1943                  Heinrich Böll, 26 ans, après des examens médicaux à Amiens, vient de rejoindre sa compagnie dans la Somme. Il écrit à sa femme :

Dieu fasse que cette guerre se termine et que l’Allemagne en sorte gagnante ; les Français ont imaginé une nouvelle vacherie qui, lorsque je l’ai vue pour la première fois, m’a frappé comme un coup de massue ! Vraiment, l’effet en est fou ! Ils inscrivent tout simplement la date de 1918 au mur, sans aucun commentaire, un nombre déprimant…

Oh ! je ne pense pas qu’il y aura un autre 1918, surement pas. Si cela tourne mal pour nous, ce sera sous une autre forme. Non, l’Allemagne ne mourra jamais, même si nous perdons la guerre, nous pouvons en être sûrs.   Je n’ai pas changé…. Je déteste le dressage indigne des Prussiens plus que toute autre chose, mais je voudrais que l’Allemagne gagne… Ce n’est peut-être pas logique, mais la haine et l’amour sont toujours illogiques, et c’est une bonne chose.

31 01 1943                   Parution au Journal Officiel de la loi n° 63 annonçant la création de la Milice, qui absorbe le SOL – Service d’Ordre Légionnaire existant depuis le 12 juillet 1942, partie de la LVF – Légion des Volontaires Français -.

Article 1° : La Milice française groupe des Français résolus à prendre une part active au redressement politique, social, économique, intellectuel et moral de la France.

La Milice a la mission, par une action de vigilance et de propagande, de participer à la vie publique et de l’animer politiquement.

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La Milice est un embryon de parti unique fasciste, instrument de la conquête du pouvoir par le noyau dur du maréchalisme collaborationniste et une police supplétive de la lutte contre les maquisards.

Pierre Milza

Pour faire simple, disons que la Milice est le bras droit français de la Gestapo allemande. Elle est dirigée par Joseph Darnand, grand soldat dont les faits d’armes en 14-18 et 1940 lui avaient valu honneurs et distinctions : le 14 juillet 1918, au Mont sans nom, en Champagne, à 21 ans, il s’était emparé d’un plan d’offensive allemand pour le lendemain : le général Pétain l’avait alors décoré de la médaille militaire, Raymond Poincaré, président de la République et Georges Clemenceau, président du Conseil, du titre d’Artisan de la victoire. Le 7 février 1940, promu lieutenant, il a effectué une mission sur Forbach, qui a donné lieu à une vive contre-attaque allemande qui laisse pour mort son capitaine Félix Agnély. Lui-même parvient à se replier avec sa section, mais le lendemain repartira sur Forbach pour ramener le corps d’Agnély : il est alors nommé premier soldat de France par le général Georges qui lui remet la Légion d’honneur ; Paris Match enchaînera en lui consacrant sa page de couverture le 21 mars ainsi légendée : Cet officier a ramené le corps de son camarade tué à côté de lui. Un temps, il hésitera dans le choix de son camp après la défaite et, pour finir, ses haines antisémite, anticommuniste, antimaçonnique et antidémocratique le pousseront inéluctablement dans le camp de la collaboration. Il sera fusillé le 10 octobre 1945.

02 02 1943                 Capitulation allemande à Stalingrad :

Tout laissait présager qu’il s’agirait d’une journée à part. Aux cadrans de nos montres les aiguilles approchaient du chiffre 12. Les servants des pièces d’artillerie avaient déployé leurs canons de façon à pouvoir déboucher à zéro sur le faubourg nord des Barricades. Pour l’occasion, c’est le général qui avait pris la place du pointeur. Après avoir vérifié les indications sur les instruments, il a lancé son ordre : Sus à l’ennemi ! Feu ! et il a ouvert le feu lui-même, aussitôt imité par tous les canons et mortiers. Mais les fantassins n’ont pas eu à monter à l’assaut, parce que des drapeaux blancs sont apparus en divers endroits du faubourg, attachés aux baïonnettes et aux armes automatiques. Les hitlériens se rendaient en masse. Les canons se sont tus. Des fusées de toutes les couleurs ont jailli, et, couvrant le vacarme des armes automatiques et fusils qui tiraient en l’air, nos hourras ont retenti.

Ivan Lioudnikov

Bien loin du front, cette défaite allemande va faire basculer les alliances de fait qui se cachaient derrière une neutralité de façade : et nombreux vont être les partenaires commerciaux de l’Allemagne à commencer à faire preuve d’une grande prudence dans leurs transactions commerciales, se disant : si un jour, cela devait se traduire par une défaite de l’Allemagne, nous allons passer un vilain quart d’heure quand  les vainqueurs nous mettront sous le nez les preuves de notre commerce avec l’Allemagne. Et c’est ainsi que la Suisse devint la plaque tournante de la quasi-totalité des fournisseurs de l’Allemagne, blanchissant l’or avec lequel l’Allemagne payait ses fournitures, lequel or avait évidemment été volé aux vaincus, voire prélevé sur les juifs gazés à Auschwitz :

Le pillage massif et systématique de l’or dans les pays occupés et des victimes du nazisme n’était pas une opération laissée au hasard: elle était essentielle au financement de la machine de guerre allemande. Parmi les pays neutres, la Suisse fut le principal banquier et intermédiaire financier des nazis, commente le rapport Eizenstat. La Suisse a-t-elle été le receleur de Hitler et de sa politique de pillage systématique ? Et si tel est le cas, la politique de collaboration économique de la Suisse a-t-elle prolongé la guerre et occasionné des victimes supplémentaires ? C’est, résumé à grands traits, la perspective américaine dès 1944, qu’a repris le rapport Eizenstat. Le gouvernement suisse rejette toujours ces accusations qu’il estime infondées. Si les interprétations divergent, les faits, eux, ne sont pas contestables. Depuis mai 1940 et la défaite de la France, la Suisse, encerclée par les forces de l’Axe, est dans une position difficile. Elle craint d’être à son tour avalée par la Wehrmacht. Elle mobilise ses soldats, mais son plus grand atout dissuasif, tient à son rôle de plaque tournante et à l’importance du franc suisse demeuré la seule devise convertible durant toute la guerre. Ce point est capital. La machine de guerre allemande a désespérément besoin des pays neutres : la Suède lui fournit le fer et les roulements à bille. Le Portugal livre plusieurs ressources minérales indispensables, dont le tungstène, un additif utilisé dans la production d’acier et nécessaire à la construction d’armes de qualité. [La Chine, productrice de tungstène – wolfram – pour l’aéronautique, en guerre contre le Japon se trouve de facto dans le camp des alliés. L’Espagne maintient un commerce actif de biens des matières premières [dont le manganèse, nécessaire à la fabrication des tubes de canon et des fusils. La Turquie fournit le chrome [nécessaire aux roulements à bille. Les diamants sont achetés en Amérique du sud, le pétrole en Roumanie, l’aluminium en Afrique et en Asie]. L’Espagne maintient un commerce actif de biens de matières premières. La Turquie fournit le chrome. Ces pays n’acceptent pas le reichsmark en paiement. Les nazis doivent régler en or ou en devises négociables sur le marché, au mieux en francs suisses. Mais après la défaite allemande de Stalingrad, plusieurs pays neutres s’interrogent s’il est encore souhaitable d’accepter de l’or allemand douteux. N’est-il pas plus sage de refuser cet or, pour s’épargner des difficultés politiques dans l’après-guerre ? Bientôt, l’Espagne et le Portugal ne veulent plus d’or allemand. Le rôle de la Suisse devient alors capital. Walther Funk, président de la Reichsbank constate: La Suisse est le seul pays où d’importantes quantités d’or peuvent encore être changées en devises. En juin 1943, il écrit même que l’Allemagne ne peut se passer de l’aide suisse pour l’échange de l’or, ne fût-ce que deux mois. Dans un rapport confidentiel de trois pages daté d’octobre 1942, Paul Rossy, vice-président de la BNS (Banque nationale suisse), tire les conclusions: Le Portugal n’accepte plus l’or de la Reichsbank en paiement, en partie pour des raisons politiques, sans doute aussi, pour des raisons juridiques. Il ajoute: De telles objections tombent si l’or passe entre nos mains. Nous devrions y réfléchir. Comme le dit Werner Rings Rossy a une idée de prestidigitateur : transformer de l’or allemand en or suisse. Une parfaite opération de blanchiment qui se concrétise par des opérations triangulaires : Hitler livre contre des francs suisses de l’or volé, puis paie avec ces devises les matières premières stratégiques en provenance de Turquie, du Portugal, d’Espagne. Ces pays vendent ensuite leurs francs suisses contre de l’or porteur d’un certificat d’origine suisse. Ils se voient ainsi délivrés de toute critique alliée : ils peuvent prétendre n’avoir fait qu’acheter de l’or à la Suisse. Ils sont blanchis : le tour de passe-passe a réussi. Lorsque, en 1943, les Alliés mettent en garde les neutres contre le fait d’accepter l’or du Reich, il est trop tard : 756 millions de francs suisses d’or allemand (dont 411 millions d’or belge) ont déjà pris le chemin de Berne. Pour toute la durée de la guerre, 1,7 milliard de francs suisses passent par la Suisse. Les deux tiers de l’or vendu ont été illégalement acquis, pillés essentiellement à la Belgique et aux Pays-Bas. De facto, sans bruit, en pleine guerre, la Suisse détient le monopole du marché de l’or. Les chambres fortes de la BNS en sont l’épicentre. Le génie du marché triangulaire imaginé par Paul Rossy fait que des opérations de vente de produits stratégiques ne se concrétisent financièrement que par des déplacements de quelques mètres dans les caves de la BNS.

Ce marché est indétectable en surface. Il suffit aux employés de la BNS de transvaser de l’or d’un dépôt à un autre, sans même changer de salle. Tout l’or est en effet entreposé dans une pièce de 120 mètres carrés, 39 000 lingots de 12,5 kilos sont soigneusement disposés sur des étagères, 48 tonnes en tout. Le gouvernement suisse a donné sa bénédiction. Une note confidentielle des Affaires étrangères de mai 1944 constate avec une franchise surprenante : Les paiements allemands à la Suède s’effectuent généralement par de l’or à Berne où les lingots sont poinçonnés à son chiffre. Évidemment, le public n’en sait rien et la Suède n’est pas mentionnée dans les articles de presse comme un acheteur de l’or volé ou pillé. La Suisse lui sert, en somme, de paravent et de sauvegarde.

Hazan Pierre, Armengaud Jean-Hébert, Jozsef Eric Kovacs, ClaudeMary, Claude Millot, Lorraine Rousselot, FabriceSabatier, Patrick Sergent, François Zoltowska, Maja Libération 2 décembre 1997

10 02 1943                 Gandhi poursuit sa lutte contre les Anglais par une grève de la faim. Ferhat Abbas, fils de caïd algérien, pharmacien à Sétif, militant de longue date pour une émancipation des indigènes, publie le Manifeste du peuple algérien :  Le peuple algérien exige :

  • La condamnation et l’abolition de la colonisation.
  • L’application par tous les pays, petits et grands, du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.
  • La dotation à l’Algérie d’une Constitution propre garantissant la liberté absolue de tous.
  • La participation immédiate et effective des musulmans algériens au gouvernement de leur pays.
  • La libération de tous les condamnés et internés politiques.

Le 26 mai, Ferhat Abbas publiera un additif à ce texte. Une grève des élus va être organisée, pour appuyer ces thèses, qui lui vaudra une mise en résidence forcée dans le sud-algérien.

12 02 1943                  De Saint Valéry sur Somme, Heinrich Böll écrit à sa femme :

Un jour, une femme d’un certain âge et sympathique à la Kommandantur de Valery, à qui j’avais raconté au cours de la discussion que je t’écrivais, à toi ma femme, tous les jours au moins une lettre, était très étonnée et me dit : Mais pourtant les Allemands ne sont pas capables d’aimer ! Cela contient peut-être une certaine vérité ; j’ai souvent été frappé par l’intensité réjouissante des couples d’amoureux français : une intensité naturelle qui se manifeste quand ils sont en public ; mais peut-être juge-t-on trop vite. Nous autres, Allemands, sommes incroyablement timides et certains peuvent paraître rudes alors qu’ils aiment leur femme profondément.

16 02 1943                 Sur ordre du Gauleiter Fritz Sauckel, représenté en France par le colonel SS Julius Ritter, création du STO : Service du Travail Obligatoire, qui concerne pour 2 ans les hommes nés en 1920/21/22. La ligne de démarcation est supprimée ; ce sont 5 M. de Français qui auront travaillé pour le Reich, dont 875 000 dans le cadre du STO en Allemagne.

Ce sont les réfractaires au STO qui formèrent le plus gros des effectifs des premiers maquis, qui apparurent surtout en montagne, où les caches et la clandestinité sont plus faciles qu’en plaine. Les motifs qui poussent un homme à prendre le maquis pour échapper à cette contrainte ne sont pas les mêmes que ceux qui le poussent à résister à un occupant : les mouvements de la Résistance auraient connu beaucoup moins de tensions internes si les effectifs n’avaient pas été gonflés par ces ouvriers de la dernière heure.

La Résistance grandit, les réfractaires du Service Obligatoire vont bientôt emplir les maquis ; la Gestapo grandit aussi, la milice est partout. C’est le temps où, dans la campagne, nous interrogeons les aboiements de chiens au fond de la nuit ; le temps où les parachutes multicolores, chargés d’armes et de cigarettes, tombent du ciel dans la lueur des feux des clairières ou des causses ; le temps des caves, et de ces cris désespérés que poussent les torturés avec des voix d’enfants… La grande lutte des ténèbres a commencé.

André Malraux, lors du transfert au Panthéon des cendres de Jean Moulin, le 19 12 1964

Le STO n’était pas la première tentative des Allemands pour faire tourner leurs usines, dont les ouvriers étaient au front : cela avait commencé avec la relève : échange de prisonniers de guerre que les Allemands libèrent contre l’envoi en Allemagne de volontaires rémunérés : le chiffre était à peu près de 200 000 hommes.

20 02 1943                             Dionisio Pulido, et sa femme, Paula Rangel ont fini de travailler leur champ de maïs au lieu-dit Cuitzyutziro – on est au Mexique, dans l’État de Michoacán, proche de la côte pacifique – ; il est cinq de l’après-midi et ils s’apprêtent à rentrer chez eux, au village San Juan Parangaricutiro, quand soudain … un tremblement de terre, un grondement sourd … auxquels ils ne prêtent pas particulièrement attention car tout cela est courant depuis plus de huit jours. Mais, après un court instant, ils voient,  pas bien loin à l’ouest, de grandes flammes et une épaisse fumée sortant de terre, dans un grondement puissant  et une odeur de soufre : la fissure a déjà la largeur d’une main, est longue de plus de cinquante mètres et les matériaux éjectés s’accumulent déjà. Ils regagnent le village en courant et racontent ; le gouverneur du Michoacán et le président de la République vont être informés.

Quatre jours après, le cône mesure 60 mètres de haut, projette des téphras à 500 mètres de haut et émet sa première coulée de lave. Les séismes augmentent en nombre et en magnitude. Les 733 habitants du village de Paricutín, le premier à être détruit, et les 1 895 de celui de San Juan Parangaricutiro sont contraints à l’exode sur de nouvelles terres : Nuevo San Juan Parangaricutiro. Une semaine après, le volcan atteindra 130 mètres de haut, 293 en juillet, 393 en décembre et finalement 424 en mars 1952 juste à la fin de son éruption. Cette activité se poursuivra jusqu’en 1948. On ne déplorera que trois morts dus aux éclairs des panaches. Du village de Paricutin, on ne voit plus que le haut de l’église et son clocher. Les vulcanologues sont contents : ils auront pu assister à toutes les phases de la naissance, puis développement d’un volcan de type strombolien.

27 02 1943                 Neuf parachutistes norvégiens formés en Écosse parviennent à faire sauter l’usine Norsk Hydro de fabrication d’eau lourde – oxyde de deuterium 2 H2O – de Vemork, en terrain montagneux, près de Télémark en Norvège. On n’en était pas au premier essai, mais à la première réussite.

Peu avant la guerre, Frédéric Joliot Curie était parvenu à faire en sorte que la Norvège cède son stock d’eau lourde à la France : celui-ci avait été mis à l’abri en Angleterre  juste avant la guerre. Mais l’usine continuait à produire et dans la Norvège occupée par les Allemands, cette eau lourde était entre leurs mains ; ils comptaient s’en servir pour avancer dans leurs travaux sur la bombe atomique. [Ce n’est qu’après la guerre qu’il sera prouvé que l’eau lourde produite en Norvège n’aurait pas permis la fabrication d’uranium enrichi en quantités suffisantes pour la fabrication d’une arme nucléaire]. Le sabotage du commando norvégien n’était pas irrémédiable et l’usine redevint opérationnelle à partir de novembre 1943, les Allemands projetant d’évacuer en Allemagne l’eau lourde disponible par bateau. Les Alliés tentèrent un bombardement, presque sans effet en raison de la difficulté à approcher un bâtiment situé en haut d’une falaise, mais deux membres du commando norvégien étaient restés cachés dans les parages et quand ils apprirent le projet allemand, ils parvinrent à placer des explosifs dans le bateau assurant le transport et firent exploser le tout sur le lac Tinnsjå en février 1944.

Des allemandes épouses de Juifs constatant que leur époux avait disparu se rendent sur la Rosenstrasse à Berlin : elles seront jusqu’à 200 ce premier soir, certaines allant jusqu’à passer la nuit sur place ; les jours suivants verront croître leur nombre et leurs protestations. Les SS présents hésitent à réagir. Quid de ces juifs ? Les lois de Nuremberg contenaient quelques exceptions, les plus nombreuses étant celle des Juifs travaillant dans des  usines indispensable à la logistique militaire, mais aussi les Juifs ayant épousé des Allemandes aryennes : on les nommait Mischehen [couple mixte]. À la fin de la journée, 7 000 juifs avaient été arrêtés, dont 1 700 ayant épousé des allemandes. Pourquoi cette annulation des exceptions ? On ne le saura pas vraiment : erreur administrative, défaite de Stalingrad qui entraîne une guerre totale en même temps qu’un début d’affaiblissement politique du régime ? Toujours est-il que le 6 mars, les Juifs mariés à des Allemandes seront libérés : le régime nazi aura reculé.

8 03 1943                  Le préfet Angeli déclare la fermeture de la station de Megève, station de luxe scandaleux. Ce qui ne l’empêchera pas de déclarer 3 mois plus tard : la population manifeste sa satisfaction face aux mesures prises par les autorités italiennes pour les juifs en résidence à Megève.

10 03 1943                  Avec sa Force L  – 2 500 hommes – Leclerc tient en échec l’armée de Rommel, en son absence – il est malade -, à Ksar Rhilane, dans le sud-tunisien, à l’ouest de Tataouine. Ces hommes n’étaient déjà plus les clochards épiques chantés par Malraux, Montgomery les avait équipés en véhicules, canons anti-chars, et en uniformes.

03 1943                       À la demande anglaise, 2000 soldats de la Force publique congolaise ont rejoint Lagos en bateau pour rejoindre Le Caire et renforcer les armées anglaises contre l’Africa Korps de Rommel. Ils vont se lancer dans la traversée du désert sud-ouest – nord-est, avec un demi-litre d’eau par jour et par personne pendant trois mois ! La soif, la malnutrition, l’absence d’hygiène tueront deux cents d’entre eux. Plus tard, à la fin de la guerre, une unité de santé – hôpital de guerre – se retrouvera en Birmanie !

6 04 1943                   L’éditeur New-yorkais Reynal § Hitchkock sort Le Petit Prince d’Antoine de Saint Exupery, en anglais et en français. En France Gallimard le sortira en novembre 1945. En 2014, on recensera des éditions en 24 langues. 185 millions d’exemplaires auront été vendus, dont 12 en français par Gallimard..

13 04 1943               Près de Katyn, en Russie, les Allemands découvrent un charnier contenant les corps de 4 410 officiers polonais, tués d’une balle dans la nuque par la police politique russe en 1939. Ce massacre sert la propagande allemande ; ils font donc venir des journalistes et une équipe de la Croix Rouge polonaise… qui va rapidement faire un rapport clandestin, dont les Anglais prendront aussitôt connaissance. Churchill enverra le rapport à Roosevelt en annotant : une histoire cruelle, bien écrite, mais sans aucune importance pratique. Ce qui avait une importance pratique, c’était l’alliance avec Staline. Il en sera de même avec Roosevelt : quand un ex-ambassadeur américain, ami personnel de Roosevelt, lui confirmera le 22 mars 1945, la responsabilité soviétique dans ce massacre, il sera expédié en mission dans les îles Samoa.

vers le 15 avril  1943             Jean Moulin est sur les Champs-Élysée en compagnie de Colette Pons : ils croisent une amie de Colette aux bras de son amant allemand et qui plus est gestapiste notoire. Jean Moulin demande à Colette de voir son amie pour lui demander de faire libérer Henri Manhès, son représentant en zone nord arrêté le 3 mars par la Gestapo : il est encore à Compiègne Royallieu ; la démarche n’aboutira pas et Manhès sera déporté à Buchenwald en janvier 1944, d’où il sortira vivant.

18 04 1943                  La chasse américaine abat l’avion de l’amiral Yamamoto Isoroku, le grand stratège japonais. Il avait été le promoteur de la construction de porte-avions, aux dépens des énormes et coûteux cuirassés, et cette option avait valu aux Japon les victoires des débuts de la guerre. Sa disparition portera un coup très dur aux armées japonaises.

19 04 1943                   Révolte du ghetto de Varsovie : en un mois il y aura 56 000 morts.

04 1943                Jean Gabin a 40 ans ; il s’engage dans la Forces navales Françaises Libres : il est d’abord canonnier chef de pièce sur le pétrolier militaire Elorn, attaqué par les sous-marins et l’aviation allemande en faisant route pour Casablanca. Puis il passera chef du char Souffleur II du 2° escadron du régiment blindé de fusiliers marins, intégré à la 2° DB de Leclerc. Au printemps 1945, il participera à la libération de la poche de Royan puis à la campagne d’Allemagne, jusqu’au Kehlsteinhaus[1]  – le nid d’Aigle – d’Hitler à Berchtesgaden.

7 05 1943                    La 1° armée britannique entre dans Tunis et les Américains libèrent Bizerte.

Le commandant Paul Paillole est à Londres où il rencontre le général Walter Bedell Smith et le colonel Menzies, de l’Intelligence Service qui l’informent de la date du débarquement allié en Normandie.

Mais qui est donc ce commandant Paillole à qui on accorde pareil privilège quand de Gaulle lui-même sera pratiquement mis devant le fait accompli ? C’est lui qui, six mois plus tôt avait assuré à la demande d’Henri Frenay le voyage d’Alger à Londres de François Mitterrand. A Alger, il était directeur du Service de Sécurité militaire, poste qui lui avait permis d’assurer la logistique de la Résistance sur la côte autour de Ramatuelle, bien qu’appartenant officiellement à l’armée de Vichy. A la veille de la guerre, il était au 5° bureau – contre-espionnage – de l’armée de terre, et en dépit des conditions de l’armistice, il y restera, un temps sous couvert d’une Entreprise des Travaux ruraux, basée à Marseille. En juin 1939, il était parvenu à obtenir l’expulsion du territoire français d’Otto Abetz… qui ne tardera pas à revenir un an plus tard. Il était aux premières loges pour s’obliger à des gestes approuvés par Vichy et d’autre part mener aussi des actions en faveur de la Résistance.

Son poste lui avait permis de constituer un fichier des membres actifs de la collaboration au régime de Vichy, lequel fichier va rester secret jusqu’au procès de Maurice Papon en 1998. Ce fichier, au départ certainement explosif, va, au fil des ans et des intérêts politiques être tripatouillé, des mains expertes effaçant des noms, en ajoutant d’autres, de telle sorte que les gens importants avec un vrai poids politique ou économique ou les deux n’y apparaissent plus : à la Libération, l’urgence sera au redressement national, œuvre qui ne se construit pas devant des tribunaux d’exception : il conviendra donc d’oublier les compromissions des personnalités les plus influentes, en dépit des règlements de compte d’une justice qui voulait se passer de tribunaux. Ceux-ci condamnèrent 97 000 personnes et le fichier donnait le chiffre de  96 492 noms, quasi identique donc, ce qui permettait de clore le débat. L’histoire de ce fichier est donc celle des options qui seront prises par de Gaulle en 1945, assumant les choix de René Pleven en faveur de mesures inflationnistes qui favorisent les riches plutôt que les options de Pierre Mendès France qui penchait pour des mesures qui sanctionnent les anciens collaborateurs ; de Gaulle penchera en faveur de Pléven et c’est Pierre Mendès France qui démissionnera en janvier 1945.

13 05 1943                  L’Afrika Korps de Rommel capitule au cap Bon, à l’est de Tunis : 250 000 hommes sont faits prisonniers. L’Afrique du Nord est sous contrôle allié.

17 05 1943                  L’Angleterre et les Etats Unis signent l’accord Brusa : les cryptanalystes anglais, avec, à leur tête, Alan Turing avaient obtenu de spectaculaires succès pour casser le chiffre de la machine allemande Enigma. Enigma ne pèse que douze kilos, ressemble à une machine à écrire dans un coffret en bois. L’ensemble est muni de 26 lampes (une par lettre de l’alphabet) protégées d’un couvercle au-dessus desquelles fonctionnent trois rotors, chacun équipé d’un anneau déplaçable dans six positions différentes. Enigma a été conçu à près de 20 000 exemplaires, qui équipent les états-majors et de nombreuses unités combattantes, notamment maritimes.

Dès lors que le code de l’ennemi est cassé, que fait-on ? Il est indispensable de se poser la question car si l’on suit sa pente naturelle, on va crier Eurêka, on va monter sur la plus haute marche du podium y écouter God save the Queen etc… et dans ce cas, l’ennemi sait que son code a été cassé et il en change. Donc entre l’exploitation intégrale de ce succès et la mise complète sous le boisseau, les Anglais s’en tiendront à une voie médiane : sauver le maximum de cibles choisies par les Allemands, en s’arrêtant avant qu’ils ne puissent constater que leur code a été cassé ; c’est-à-dire, choisir, à froid, ceux que l’on va laisser se faire bombarder, couler et ceux à qui l’on va éviter la mort… De quoi en empêcher plus d’un de dormir pour le restant de ses jours ! Winston Churchill acceptera finalement de partager ces découvertes avec les cousins américains… L’affaire aura des suites, prendra de l’ampleur, et deviendra à partir des années 60 ce qui se nommera un jour le réseau d’écoutes Echelon : un réseau de surveillance des informations sensibles du monde entier, dont la découverte par les occidentaux non anglo saxons, au début de l’an 2000, fera un beau tapage. L’Américain Morten Tyldum portera la vie d’Alan Turing à l’écran en 2015 : The Imitation Game. 

De septembre à décembre 1939, plus de 810 000 tonnes de marchandises alliées sont coulées par les armées allemandes. Pendant l’année 1940, près d’un convoi allié sur cinq ne parvient pas à destination : plusieurs milliers de marins y laissent la vie et ce sont quatre millions de tonnes de marchandises qui partent par le fond. Pendant le seul mois d’avril 1941, l’Allemagne envoie par le fond 688 000 tonnes de matériels maritimes alliés. Dans la seconde moitié de l’année 1941, le tonnage de navires britanniques coulés par les Allemands diminue considérablement

[…]     Le principe du cryptage est simple : l’opération consiste en une permutation des lettres de l’alphabet par l’émetteur du message, que son récepteur saura inverser grâce à sa connaissance d’un code secret modifié quotidiennement.

Chaque jour en effet, les Allemands modifient l’ordre des rotors, celui des anneaux et des lettres clés. Lorsqu’ils rentrent une lettre de l’alphabet dans Enigma, le courant circule depuis le clavier jusqu’au premier rotor qui, changeant de position, modifie l’identité de la lettre. Le courant traverse ensuite le deuxième rotor, qui entraîne une nouvelle modification et ainsi de suite. La multitude des combinaisons auxquelles Enigma soumet n’importe quel texte rend ce dernier indéchiffrable. Le nombre de clés possibles est de plusieurs dizaines de millions de milliards et une seule lettre peut avoir 17 576 parcours différents.

[…]     La mission confiée à Turing et son équipe à comprendre la logique d’Enigma et celle de ses utilisateurs, à déterminer le rythme des changements que les Allemands opèrent quotidiennement pour brouiller leurs messages et à rendre compréhensibles des textes indéchiffrables en l’état.

[…]    Il nomme Colossus l’appareil de deux mètres de haut et quatre de large, pesant plus d’une tonne, qu’il va concevoir pièce par pièce au sein de Bletchley Park, un centre de recherches de l’armée. Le succès ne sera pas immédiat et total : aux débuts, la lenteur de la machine pour lire Enigma sera telle que les résultats tomberont alors que les actions décrites étaient déjà terminées ; mais les améliorations seront à chaque fois apportées jusqu’à une traduction quasi simultanée. Les premiers bénéfices seront donc la connaissance de la position des sous-marins allemands qui permettra de modifier la route des convois en conséquence.

Philippe Langenieux-Villard          La pomme d’Alan Turing. Editions Eloïse d’Ormesson  2013

Homosexuel, Alan Turing avait eu le coup de foudre pour un garçon qui avait été rapidement emporté par la tuberculose. Les partenaires à venir tiendront plus de l’aventure d’une nuit que d’une liaison durable et il en changera souvent ; le dernier en date s’avérera être un petit voleur qui commencera par lui faire les poches avant que de passer au cambriolage. Et là, Alan Turing commettra l’erreur de sa vie en portant plainte. Il est à proprement parler ahurissant qu’il ait été doté d’une candeur telle qu’il n’ait pas réalisé qu’il prenait ainsi un bâton pour se faire battre [il avait été véritablement fasciné par Blanche Neige de Walt Disney qu’il avait vue plusieurs fois…]. Il savait que la loi anglaise de 1885 était  d’une impardonnable dureté, il ne pouvait ignorer qu’un demi-siècle plus tôt, Oscar Wilde avait écopé de deux ans de prison pour le même motif. Il porte plainte donc, et dès lors doit tout déballer de sa vie privée ; le serment qu’il a prêté à l’armée de tenir à jamais secret ses travaux couronnés de succès pour casser Enigma, l’empêche de faire état des services rendus à son pays…. Et l’armée le laisse serrer le nœud de la corde qui le tuera. On lui laisse un choix : soit vous allez en prison, soit vous prenez un traitement qui casse votre libido – il choisira la 2° solution et se suicidera le 8 juin 1954. On le considère comme le père de l’informatique.

20 05 1943               À 77 ans, en raison de ses origines juives, Tristan Bernard est interné à Drancy : les interventions de Sacha Guitry et d’Arletty l’en feront sortir trois semaines plus tard. L’un de ses petit fils mourra à Mauthausen. Il écrit à sa femme :  Ne pleure pas. Nous avons vécu dans l’inquiétude. Nous allons vivre dans l’espérance

27 05 1943                À Paris, rue du Four, première réunion du CNR : Conseil National de la Résistance, présidé par Jean Moulin, puis par Georges Bidault. Henry Frenay, de Combat, exaspéré de ne pas recevoir de Londres via Jean Moulin plus de fonds pour s’armer, éditer des journaux etc… délègue Guillain de Bénouville auprès des services secrets de l’ambassade américaine en Suisse pour obtenir des fonds, où les promesses sont mirobolantes… à condition que les mouvements ainsi financés s’alignent derrière le général Giraud et non derrière le général de Gaulle. La patte de Roosevelt, qui ne pouvait supporter de Gaulle était derrière tout cela. La menace d’éclatement de la Résistance était sérieuse, mais elle fût conjurée.

Depuis son voyage à Londres et la nomination du général Delestraint, j’ai l’impression confuse que Rex [nom de code de Jean Moulin] joue sa mission dans ses rencontres avec Frenay et les mouvements de zone sud. La Résistance, qui a pris conscience de son importance politique depuis le refus des Américains de recevoir de Gaulle en Afrique du Nord, existe maintenant avec plénitude. Elle s’est développée depuis plus de deux ans sans de Gaulle. Elle occupe toute la France, tandis qu’il est en exil. Et je sais depuis longtemps que les chefs [Frenay, D’Astier, Lévy] ne le considèrent que comme leur représentant vis-à-vis de l’étranger.

L’absence de Rex durant plus d’un mois et la fusion des trois mouvements en un seul ont dressé Frenay et d’Astier de la Vigerie contre lui. Ils exigent désormais d’avoir accès directement à de Gaulle, dont ils s’estiment, d’une certaine manière, les égaux.

Pendant que Rex, à Londres, voyait son pouvoir renforcé (représentant du Général pour toute la France, président du Conseil de la Résistance et ministre du CNF), les résistants de zone sud, eux, découvraient leur force et refusaient toute soumission à un simple représentant de Londres. Depuis le débarquement en Afrique du Nord, ils ont parfaitement compris l’obligation dans laquelle se trouve le général d’apparaître auprès des Alliés comme le chef de toutes les résistances en France. Du coup, ils réclament le dessaisissement  de Rex de sa fonction de président du Comité directeur et l’établissement de leur représentation à Londres afin de négocier à égalité avec de Gaulle les besoins, l’organisation et le commandement de la Résistance en France.

Dès son retour, Rex a pris conscience de ce changement, dont, paradoxalement, il est responsable puisqu’il a réussi en quelques mois à transformer les mouvements de zone sud en une force unique. Depuis lors, toutes les discussions qu’il a avec les chefs de cette zone entraînés par Frenay tournent autour du même sujet : Qui est le véritable chef de la Résistance ?

Si je n’avais pas encore saisi tous les détails de cette affaire complexe, ce dîner me révèle la rupture totale que vit Rex. En l’écoutant, je discerne qu’il a compris que Frenay et lui ne peuvent plus continuer à diriger la Résistance : le compte rendu qu’il a fait à Bidault révèle l’ampleur du divorce.

Daniel Cordier            Alias Caracalla. Gallimard 2009

Daniel Cordier utilise le plus souvent le pseudonyme de Rex, cherchant à restituer au mieux la part d’inconnu qui restait dans leurs relations : ce n’est en effet qu’en octobre 1944 qu’il découvrira l’identité de Rex : Jean Moulin.

Au sein des services secrets américains existait le Psychological Warfare Branch – organisme de guerre psychologique -, qui avait été bien sollicité pour la préparation du débarquement en Afrique du Nord, six mois plus tôt : émission de propagande, journaux, tracts, faux documents et films de propagande… et même diffusion de littérature favorable à l’indépendance de l’Algérie et du Maroc ! Pour ce faire, l’expérience des professionnels du cinéma était indispensable, et on trouvait au sein de ce service Harry Saltzman, producteur de cinéma, qui va être envoyé à Londres où il va rencontrer Ian Fleming, romancier britannique à succès, présentement membre très actif et apprécié des Services secrets britanniques. La guerre finie, ces deux-là ne s’oublieront pas : Harry Salzmann obtiendra en 1961 l’accord de Ian Fleming pour adapter à l’écran les aventures de l’agent 007, et ce sera le début de la saga des James Bond.

1 06 1943                Interdit de présence à Alger depuis 7 mois par les Alliés – essentiellement Roosevelt -, de Gaulle finit par y arriver avec le feu vert d’Eisenhower.

3 06 1943             Fondation du CFLN : Comité Français de Libération Nationale, coprésidé par Giraud et de Gaulle ; mais ce dernier se souviendra toujours de la préférence des pieds-noirs pour Giraud et Darlan… un jour, il leur fera payer cela au prix fort.

10 06 1943               Arrestation du général Delestraint au métro Muette, avec Joseph Gastaldo, officier d’état-major et Jean-Louis Théobald, radio. Il avait rendez-vous avec René Hardy. Déporté au Struthof, il sera abattu le 19 avril 1945.

21 06 1943                 À Caluire, chez le Dr Dugoujon, Klaus Barbie et la Gestapo arrêtent Jean Moulin, et les autres participants à cette rencontre, en principe ultra-secrète, destinée à trouver un successeur au général Delestraint à la tête de l’Armée Secrète : Raymond Aubrac, Henry Aubry, André Lassagne, Bruno Larat, le colonel Schwartzfeld, le colonel Lacaze, René Hardy. Ce dernier n’avait pas été convoqué et c’est très probablement lui qui donna l’information à la Gestapo. Il parvint à échapper à l’arrestation, puis à s’évader d’une nouvelle arrestation. Jean Moulin mourra des suites de ses tortures, dans un train qui l’emmenait à l’hôpital de la police de Berlin, aux environs de Metz le 8 juillet ; sa dépouille sera descendue du train à Francfort et incinérée ; les Allemands enverront les cendres qui iront au Père Lachaise ; la difficulté qu’il y eût à élucider cette affaire révélera les rivalités entre réseaux de résistance et donnera lieu à quantité de livres.

Après la mort de Jean Moulin, Antoinette Sachs se démènera beaucoup pour éclaircir le mystère de Caluire : qui a donné Jean Moulin ?

Je n’ai pas peur de le dire. Il s’agit d’un vaste complot, du plus grand complot politique de l’histoire de la Résistance. À Londres, on avait commencé à prendre ombrage de la popularité et de l’influence croissante de Moulin.

Antoinette Sachs, dans le journal La Suisse, le 24 juin 1976

Très lourde, l’accusation est malheureusement sans preuves : elle vise très directement le BCRA et son chef le colonel Passy, ami de Pierre de Bénouville, cagoulard bien introduit à Vichy, soutien indéfectible de Pierre Brossolette, rival de Jean Moulin,

Dans leur livre Jean Moulin, l’ultime mystère, qui paraîtra en 2016 chez Albin Michel, Pierre Péan et Laurent Ducastel enfoncent le clou :

Il faut bien remarquer qu’à Londres, alors que l’envoyé de de Gaulle vient de tomber dans les serres de la Gestapo, aucune opération de sauvetage ne fut vraiment envisagée. Désarroi ? Cynisme d’État ? Manque de Moyens ?

On dira encore que René Hardy n’a pas eu à trahir Jean Moulin puisque la Gestapo le suivait depuis trois jours, grâce au décryptage d’un message radio de la Résistance qui annonçait la réunion, on dira que Barbie avait beaucoup d’erreurs à se faire pardonner auprès des Allemands, dont les évasions de René Hardy, on dira que Lucie Aubrac avait intérêt à charger René Hardy pour éviter à son mari de l’être. Comment peut-on espérer tirer un jour cela au clair, sauf à tomber sur des archives devenues accessibles ?

Lorsque le 1° janvier 1942, Jean Moulin fût parachuté en France, la Résistance n’était encore qu’un désordre de courage […] Certes les résistants étaient les combattants fidèles aux Alliés. Mais ils voulaient cesser d’être des Français résistants et devenir la Résistance française.

C’est pourquoi Jean Moulin est allé à Londres. Pas seulement parce que s’y trouvaient des combattants français […]. S’il venait demander au général de Gaulle de l’argent et des armes, il venait aussi lui demander une approbation morale, des liaisons fréquentes, rapides et sûres avec lui. Le général assumait alors le Non du premier jour […]. Le général de Gaulle seul pouvait appeler les mouvements de Résistance à l’union entre eux et avec tous les autres combats car c’était à travers lui seul que la France livrait un seul combat. […]

[L’unification de la Résistance,] c’est à quoi s’emploie Jean Moulin jour après jour, peine après peine, un mouvement de Résistance après l’autre : Et maintenant, essayons de calmer les colères d’en face.. […]

Qui donc sait encore ce qu’il fallut d’acharnement pour parler le même langage à des instituteurs radicaux ou réactionnaires, des officiers réactionnaires ou libéraux, des trotskistes ou communistes retour de Moscou, tous promis à la même délivrance ou à la même prison ; ce qu’il fallut de rigueur à un ami de la République espagnole, à un ancien préfet de gauche, chassé par Vichy, pour exiger d’accueillir dans le combat commun les rescapés de la Cagoule ! [dont un des fondateurs était Eugène Schueller, père de Liliane Bettencourt, inventeur des shampoings colorants, à l’origine de la première fortune de France]…

Attribuer peu d’importance aux opinions dites politiques lorsque la nation est en péril de mort, – la nation, non pas un nationalisme alors écrasé sous les chars hitlériens, mais la donnée invincible et mystérieuse qui allait emplir le siècle ; penser qu’elle dominerait bientôt les doctrines totalitaires dont retentissait l’Europe – ; voir dans l’unité de la Résistance le moyen capital du combat pour l’unité de la Nation, c’était peut-être affirmer ce que l’on a appelé la gaullisme. C’était certainement proclamer la survie de la France. […]

Le 27 mai 1943, a lieu à Paris, rue du Four, la première réunion du Conseil National de la Résistance. Jean Moulin rappelle les buts de la France Libre: Faire la guerre ; rendre la parole au peuple français ; rétablir les libertés républicaines dans un État d’où la justice sociale ne sera pas exclue et qui aura le sens de la grandeur ; travailler avec les Alliés à l’établissement d’une collaboration internationale réelle sur le plan économique et social, dans un monde où la France aura regagné son prestige.

Puis, il donne lecture d’un message du général de Gaulle, qui fixe pour premier but au premier Conseil de la Résistance, le maintien de l’unité de cette Résistance qu’il représente. Au péril quotidien de la vie de chacun de ses membres.

Le 9 juin, le général Delestraint, chef de l’Armée secrète enfin unifiée, est pris à Paris. Aucun successeur ne s’impose. Ce qui est fréquent dans la clandestinité : Jean Moulin aura dit maintes fois avant l’arrivée de Serreules : Si j’étais pris, je n’aurais pas même eu le temps de mettre un adjoint au courant... Il veut donc désigner ce successeur avec l’accord des mouvements, notamment de ceux de la zone Sud. Il rencontra leurs délégués le 21, à Caluire.

Ils l’y attendent, en effet. La Gestapo aussi.

La trahison joue son rôle – et le destin, qui veut qu’aux trois quarts d’heure de retard de Jean Moulin, presque toujours ponctuel, corresponde un long retard de la police allemande. Assez vite, celle-ci apprend qu’elle tient le chef de la Résistance.

En vain. Le jour où, au Fort Montluc à Lyon, après l’avoir fait torturer, l’agent de la Gestapo lui tend de quoi écrire puisqu’il ne peut plus parler, Jean Moulin dessine la caricature de son bourreau. Pour la terrible suite, écoutons seulement les mots si simples de sa sœur : Son rôle est joué, et son calvaire commence. Bafoué, sauvagement frappé, la tête en sang, les organes éclatés, il atteint les limites de la souffrance humaine sans jamais trahir un seul secret, lui qui les savait tous.

Comprenons bien que pendant les quelques jours où il pourrait encore parler ou écrire, le destin de la Résistance est suspendu au courage de cet homme. Comme le dit Mlle Moulin, il savait tout.

Georges Bidault prendra sa succession. Mais voici la victoire de ce silence atrocement payé : le destin bascule. Chef de la Résistance martyrisé dans des caves hideuses, regarde de tes yeux disparus toutes ces femmes noires qui veillent nos compagnons : elles portent le portent le deuil de la France, et le tien. Regarde glisser sous les chênes nains du Quercy, avec un drapeau fait de mousselines nouées, les maquis que la Gestapo ne trouvera jamais parce qu’elle ne croit qu’aux grands arbres. Regarde le prisonnier qui entre dans une villa luxueuse et se demande pourquoi on lui donne une salle de bains – il n’a pas encore entendu parler de la baignoire. Pauvre roi supplicié des ombres, regarde ton peuple d’ombres se lever dans la nuit de juin constellée de tortures. Voici le fracas des chars allemands qui remontent vers la Normandie à travers les longues plaintes des bestiaux réveillés : grâce à toi, les chars n’arriveront pas à temps. Et quand la trouée des Alliés commence, regarde, préfet, surgir dans toutes les villes de France les commissaires de la République – sauf lorsqu’on les a tués. Tu as envié, comme nous, les clochards épiques de Leclerc : regarde, combattant, tes clochards sortir à quatre pattes de leurs maquis de chênes, et arrêter avec leurs mains paysannes formées aux bazookas, l’une des premières divisions cuirassées de l’empire hitlérien, la division Das Reich.

Comme Leclerc entra aux Invalides, avec son cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique et les combats d’Alsace, entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé ; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses ; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres. Entre avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle – nos frères dans l’ordre de la Nuit…

Commémorant l’anniversaire de la Libération de Paris, je disais: Écoute ce soir, jeunesse de mon pays, les cloches d’anniversaire qui sonneront comme celles d’il y a quatorze ans. Puisses-tu, cette fois, les entendre : elles vont sonner pour toi.

L’hommage d’aujourd’hui n’appelle que le chant qui va s’élever maintenant, ce Chant des Partisans que j’ai entendu murmurer comme un chant de complicité puis psalmodier dans le brouillard des Vosges et les bois d’Alsace, mêlé au cri perdu des moutons, des tabors, quand les bazookas de Corrèze avançaient, à la rencontre des chars de Rundstedt lancés de nouveau contre Strasbourg. Écoute aujourd’hui, jeunesse de France, ce qui fut pour nous le Chant du Malheur. C’est la marche funèbre des cendres que voici. À côté de celles de Carnot avec les soldats de l’an II, de celles de Victor Hugo avec les Misérables, de celles de Jaurès veillées par la Justice, qu’elles reposent avec leur long cortège d’ombres défigurées. Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé ; ce jour-là, elle était le visage de la France.

André Malraux, lors du transfert au Panthéon des cendres de Jean Moulin, le 19 12 1964

Anna Betoulinsky, réfugiée russe dans les années 1920 à Menton était chanteuse sous le nom d’Anna Marly. À Londres depuis juin 1940, elle avait commencée par se porter volontaire à la cantine des FFL – Forces Françaises Libres – ; elle chantait aussi à la BBC dans l’émission Les Français parlent aux Français. Un jour, fin 1942, ayant lu dans les journaux britanniques le récit de la bataille de Smolensk, son âme russe se réveilla. Un mot lui revint à l’esprit, ce mot de partisans et les vers qui l’accompagnent, nés avec la révolution de 1917 :

Nous irons là-bas où le corbeau ne vole pas
Et la bête ne peut se frayer un passage.
Aucune force ni personne
Ne nous fera reculer.

Appelée initialement La Marche des partisans, cette chanson sera interprétée en russe par son auteur jusqu’à ce que Joseph Kessel s’exclame en l’entendant pour la première fois Voilà ce qu’il faut pour la France ! et qu’il en écrive la version française avec son neveu Maurice Druon, en un après-midi, assistés de la chanteuse Germaine Sablon, qui sera la première à en chanter la version française. Sifflé comme indicatif de l’émission de la BBC Honneur et Patrie puis comme signe de reconnaissance dans les maquis, Le Chant des partisans (intitulé Guérilla song dans sa version anglaise) s’imposa rapidement comme l’hymne de la Résistance. Elle paraîtra dans la revue littéraire les  cahiers de la Libération, imprimée par l’imprimerie moderne – et clandestine –  à Auch le 25 septembre 1943, à 30 000 exemplaires. Cette imprimerie sera investie par la police de Vichy en décembre 1943, tous ses membres déportés, les uns à Flossenburg, les autres à Buchenwald. Deux y mourront.

Ami, entends-tu
Le vol noir des corbeaux
Sur nos plaines ?
Ami, entends-tu
Les cris sourds du pays
Qu’on enchaîne?
Ohé! partisans,
Ouvriers et paysans,
C’est l’alarme!
Ce soir l’ennemi
Connaîtra le prix du sang
Et des larmes!

Montez de la mine,
Descendez des collines,
Camarades!
Sortez de la paille
Les fusils, la mitraille,
Les grenades…
Ohé! les tueurs,
A la balle et au couteau,
Tuez vite!
Ohé! saboteur,
Attention à ton fardeau:
Dynamite!

C’est nous qui brisons
Les barreaux des prisons
Pour nos frères,
La haine à nos trousses
Et la faim qui nous pousse,
La misère…
Il y a des pays
Ou les gens au creux de lits
Font des rêves;
Ici, nous, vois-tu,
Nous on marche et nous on tue,
Nous on crève.

Ici chacun sait
Ce qu’il veut, ce qu’il fait
Quand il passe…
Ami, si tu tombes
Un ami sort de l’ombre
A ta place.
Demain du sang noir
Sèchera au grand soleil
Sur les routes.
Sifflez, compagnons,
Dans la nuit la Liberté
Nous écoute…

*****

Moulin était un homme de gauche qui est devenu un gaulliste – de guerre – intégral. Pour la France, Moulin est le grand héros de la deuxième guerre mondiale et, disons le mot, le dernier héros de l’histoire proprement française. Après lui, c’est l’Europe qui commence. La Résistance, ça ne concerne pas les Français. Pour les Français, la Résistance n’est pas un idéal. Ils ont compris à la Libération qu’il fallait s’engouffrer là-dedans parce que c’était un passeport pour vivre tranquilles, et puis pour laver la honte, les remords. Il faut bien en revenir là : la France n’a pas été résistante et la Résistance n’est pas un acte national. Et, par conséquent, bien que de Gaulle ait imposé Moulin au Panthéon pour en faire un héros national, Moulin n’en est pas un. C’est le symbole des martyrs et du martyre de la Résistance. C’est très limité, très étroit. Comme une secte qui se reconnaît pleinement en lui, et qui l’honore. Les Français n’ont aucune raison de se reconnaître en lui puisqu’ils n’ont pas adhéré à cette cause.

Daniel Cordier, secrétaire de Jean Moulin. Le Monde 24 Avril 1999.

Les rapports des Français avec la Résistance ont évolué. D’abord, on a encensé, pieusement. La légende, c’était commode pour oublier l’Occupation moche. Ensuite, vers 1970, on a débiné, aveuglément. À bas les héros, tous collabos. Aujourd’hui, on récupère. Ce qui ne manque pas de comique. Les décorés s’apprêtent à célébrer de Gaulle, et il n’y en avait aucun à ses cotés à Londres en 1940. Tous les notables et les notoires ont alors fichu le camp, et rallié Pétain. L’appel du 18 juin, ceux qui y ont répondu ne l’ont pas entendu, et ceux qui l’ont entendu n’y ont pas répondu. Il faut sortir de Gaulle du musée et du mythe. Pour redonner à cette histoire, qui n’est devenue une épopée qu’après coup, sa charge subversive, aléatoire, improbable, en totale rupture avec la bonne société française. Il fallait avoir du caractère pour dire non, mais il fallait du génie pour transformer une Résistance en victoire quand on n’a avec soi, au départ, que 500 blancs-becs. Il y a quelque chose de surréaliste dans l’aventure gaullienne. Puissent les jeunes oublier les flonflons et les faux-culs pour retrouver le frisson.

Régis Debray Journal du Dimanche 4 04 2010

27 06 1943                        La France que les Français sont en train de refaire d’avance au fond de leurs âmes blessées ne sera plus celle de naguère.

De Gaulle à Tunis

Les réformes répondaient, il est vrai, à un triple traumatisme. La crise des années 1930, tout d’abord, avait plongé le pays dans le marasme et attisé le désir de justice sociale, deux enjeux auxquels, estimaient les Français, le capitalisme libéral ne pouvait plus répondre. L’épouvantable défaite de 1940, par ailleurs, avait démontré la faillite des élites dirigeantes qui n’avait su ni gagner la guerre ni la préparer – en termes économiques notamment. La guerre et son cortège de souffrances, enfin, poussaient à définir de nouveaux horizons – une rupture par rapport à la première guerre mondiale dont les vétérans ne rêvaient que d’un retour à l’ordre idéalisé de la Belle Epoque. Alors que l’omnipotence de l’Etat nazi poussait les Allemands à adopter des solutions libérales – l’ordo-libéralisme plaidait pour une intervention aussi limitée que possible de la puissance publique –, les Français, au vu de leur passé, prônèrent des solutions radicalement inverses jugeant, non sans raison, que c’était la faiblesse de leur Etat qui avait conduit au désastre.

Olivier Wieviorka                  Le Monde du 11 août 2016

Fin juin 1943            Émile Gagnan a inventé un détendeur pour l’admission des gaz dans les moteurs qui utilisaient cet ersatz : les gazogènes. Jacques Yves Cousteau a repris l’idée pour l’adapter à la plongée sous-marine et la première plongée de longue durée se passe bien. Si  les gazogènes seront assez vite rangés au rayon des souvenirs, la plongée sous-marine, elle, connaîtra un avenir radieux, sans être la seule à faire usage du détendeur : on verra l’appareil sur toutes les bouteilles de gaz domestique, et encore sur les voitures quand le GPL reprendra du service.

Jean Paulhan a persuadé Gaston Gallimard de publier L’Être et le Néant de Jean Paul Sartre, pour le fond, pour le prestige. [Et ma foi, tant pis si ce n’est pas un succès commercial ! ]

De fait, la première semaine, il ne s’en vendit que trois exemplaires, puis cinq, puis deux, quand soudain les ventes décolèrent : 600 en un seul jour, puis 700, 1 000, 2 000 exemplaires. Certes, sous l’Occupation, les Parisiens avaient le temps de lire, mais de là à devenir existentialistes… La maison Gallimard fît une enquête. Les femmes achetaient plus volontiers ce titre que les hommes. Qui plus est, elles l’achetaient souvent en double. Les femmes ? Pas exactement, plutôt les ménagères qui s’en servaient pour équilibrer leur balance, car L’Être et le Néant pesait tout juste un kilo. Un volume remplaçait utilement les poids en cuivre, qui avaient été fondus.

Alain Beuve-Méry Le Monde des Livres 1 octobre 2010

1 07 1943                    Les camps de Belzec, Sobibor, et Treblinka ont été désaffectés au cours du premier semestre 1943 : l’extermination des Juifs de Pologne est alors quasiment accomplie.

Aux dernières heures de l’occupation du Rocher par les Italiens – les nazis vont prendre la relève -, naissance de Radio Monte Carlo, au son de l’hymne monégasque et de la voix de Maurice Chevalier.

5 07 1943                    Débâcle allemande de Koursk, entre Orel et Kharkov : deux millions d’hommes, 3 600 chars soviétiques, 2 700 chars allemands, sur un front de plus de 2 000 km la bataille durera jusqu’au 23 août.

10 07 1943                            Débarquement allié à Syracuse, en Sicile : 80 000 hommes, 7 000 véhicules, 300 chars sont à terre en deux jours. À la guerre comme  à la guerre, les Américains, scotchés au mot d’ordre impératif  – tout sauf le communisme – se sont adjoint les services du mafieux Lucky Luciano, en prison depuis dix ans, pour préparer au mieux l’affaire. De là date la renaissance de la Mafia, qui va déloger les maires fascistes pour placer ses hommes, piller allégrement les entrepots d’armes et de munitions, contrôler la prostitution et le trafic des produits américains, essentiellement les cigarettes. 70 ans plus tard, le communisme sera devenu juste un souvenir, mais la mafia sera toujours opérationnelle.

Le MI6 était aussi de la partie pour détourner les forces allemandes de la Sicile en faisant croire par un leurre – un noyé porteur de fausses informations qui avaient tout l’air du vrai, échoué sur la plage de Huelva où les Alliés savaient qu’il y avait un agent de l’Abwehr – qu’un débarquement allait avoir lieu en Sardaigne et en Grèce : c’était l’opération Mincemeat – Viande Hachée – : ainsi Hitler va renforcer ses défenses côtières en Sardaigne et en Grèce, ordonner à Rommel de s’installer à Athènes, et déplacer 2 divisions de Panzer du front de l’Est, qui vont lui manquer lors de la bataille de Koursk.

11 07 1943                   Le général Leclerc rencontre le général du Vigier, qui commande à Mascara, au sud d’Oran en Algérie la 1° division blindée en cours d’équipement américain. Leclerc le connaît depuis Saumur en 1934, où du Vigier était instructeur du cours de cavalerie. Initiateur de la mécanisation de la cavalerie, il a combattu en juin 1940 à la tête du 2°cuirassiers, un régiment de chars, et, plus récemment, en Tunisie, comme chef de la brigade légère mécanique. En matière de blindés, il est autant praticien que théoricien. Depuis mai 1940, il a suivi une voie totalement différente de celle de Leclerc : l’état-major de l’armée à Vichy où, dès juin 1940, il a commencé à camoufler du matériel aux investigations allemandes, puis il a été nommé en Afrique du Nord. S’encadrant dans la porte devant Leclerc raide, au garde à vous, le général du Vigier dit textuellement :

Avant de vous serrer la main, mon cher Hauteclocque, je veux vous dire trois choses :

1. Je considère qu’actuellement, vous êtes le seul à pouvoir faire l’union de l’armée française, qui est une nécessité impérieuse, et j’ajouterai qu’au cas où vous accepteriez cette mission, je suis tout disposé à me ranger sous vos ordres et à vous aider dans toute la mesure de mes moyens.

2. En effet, je pense que vous êtes le seul à pouvoir le faire car vous n’avez pas de sang français sur les mains.

3. Si vous voulez prendre le commandement d’une des nouvelles divisions blindées, il vous faudra accepter de prendre avec vous une très forte proportion des ceux que vous appelez des vychistes, des pétainistes, voire des traîtres. Vos réactions brutales [aux paroles antérieures de du Vigier] me montrent que la dureté de votre caractère et votre intransigeance ne sont pas émoussées. Si je peux résumer votre position actuelle, vous coupez toute l’armée en deux factions définitivement séparées, si ce n’est hostiles, en tout cas opposées de façon irrémédiable :

– D’une part ceux qui ont répondu à l’appel du 18 juin […] pour vous les purs, les seuls patriotes, les seuls qui ont fait ce qu’il fallait pour continuer la lutte.

– D’autre part, tous les autres, les vaincus, les opportunistes, les vichyssois, les pétainistes et maintenant les giraudistes, etc… qui sont tous des lâches, des pleutres si ce n’est des traîtres.

En ce qui me concerne, personnellement, je vous pose la simple question suivante : Mon cher Hauteclocque, je vous connais assez pour ne pas douter que si le 18 juin 1940 vous aviez été à ma place, c’est-à-dire à la tête de deux régiments revenus de Dunkerque et qui s’accrochaient à la Loire de Tours à Saumur, vous n’auriez pas abandonné vos hommes en train de se battre héroïquement pour répondre à l’appel de Londres. Comme il n’était pas possible de les y conduire tous, en troupe, vous auriez fait comme moi et vous seriez restés avec ceux dont vous aviez la charge. Qu’aurais-je fait, à votre place si, dégagé totalement des responsabilités vis-à-vis de mes subordonnés, j’avais été totalement libre ? peut-être aurais-je fait comme vous ? De plus j’ai eu une action d’une efficacité presque inespérée pour contribuer à la renaissance de la cavalerie blindée française et recréer ce merveilleux outil que vous saurez utiliser. Alors, qui mérite qu’on lui jette l’anathème ? Un lourd et long silence s’ensuivit. Le prenant pour tacite approbation, du Vigier poursuivit : J’ai en effet été contacté par les plus hauts échelons de la hiérarchie du moment pour travailler à la reconstruction de la cavalerie blindée. Compte tenu de mon expérience, j’ai estimé de mon devoir d’œuvrer dans ce sens, et aujourd’hui, je suis absolument certain d’avoir plus fait pour la mise sur pied d’une armée blindée moderne capable de nous donner la Victoire qu’en prenant je ne sais quel poste à Londres.

Le général Leclerc lui répond : Oui, mon général, votre devoir et l’intérêt supérieur de la cavalerie blindée était que vous agissiez comme vous l’avez fait. Et si j’ai tenu à venir vous saluer, sans que personene ne le sache, c’était pour vous manifester toute l’estime que je vous porte sans le moindre doute, vous présenter mes respects, écouter vos conseils et vous confirmer que mon plus grand désir est de servir sous vos ordres, ou pour le moins travailler en intime liaison avec vous . Nous avons encore une question très importante à voir, poursuit le général du Vigier. Bien que la bravoure, le dévouement, le patriotisme, la valeur de vos compagnons au cours de votre magnifique épopée soient dignes du plus grand éloge, vous ne pouvez pas, avec eux seuls, constituer une division blindée qui vous permette de tenir votre serment de Koufra. Il vous faut deux régiments de chars, trois groupes d’artillerie, du génie, des transmissions. Il n’y a que nous qui puissions vous fournir ces éléments de valeur qui vous sont indispensables, alors au lieu de faire des campagnes d’appel à la désertion, […] travaillez en confiance avec nous, vous ne serez pas déçu et vous ne le regretterez pas. Mais je vous annonce la couleur, vous aurez les plus grandes difficultés à créer une grande unité homogène car le mépris et la méfiance pour ne pas dire la haine qu’ont vos FFI vis-à-vis des autres, sachez que ces derniers les leur rendent bien !

Se mettant alors au garde à vous, le général Leclerc dit simplement, sans autre commentaire : Faites-moi confiance, mon général.

Oui, Leclerc [c’est la première fois qu’il ne l’appelait pas Hauteclocque], je sais que je peux vous faire confiance.

Et ils se serrèrent la main. Lorsque j‘ai pris congé pour laisser les généraux dîner avec Madame du Vigier, le général Leclerc m’a retenu la main, en la serrant très fort et en me regardant droit dans les yeux. Je vous demande, Berthet, de ne jamais faire état de mes premières réactions. J’ai promis, et j’ai tenu parole.

Général Berthet, qui assistait à l’entretien ; il était alors capitaine, attaché à l’état-major du général du Vigier.

14 07 1943                         Ce cœur qui haïssait la guerre.

Ce cœur qui haïssait la guerre voilà qu’il bat pour le combat et la bataille !
Ce cœur qui ne battait qu’au rythme des marées,
à celui des saisons, à celui des heures du jour et de la nuit,
Voilà qu’il se gonfle et qu’il envoie dans les veines
un sang brûlant de salpêtre et de haine
Et qu’il mène un tel bruit dans la cervelle que les oreilles en sifflent
Et qu’il n’est pas possible que ce bruit ne se répande pas
dans la ville et la campagne
Comme le son d’une cloche appelant à l’émeute et au combat
Écoutez, je l’entends qui me revient renvoyé par les échos.
Mais non, c’est le bruit d’autres cœurs, de millions d’autres cœurs battant
comme le mien à travers la France.
Ils battent au même rythme pour la même besogne tous ces cœurs,
Leur bruit est celui de la mer à l’assaut des falaises
Et tout ce sang porte dans des millions de cervelles un même mot d’ordre :
Révolte contre Hitler et mort à ses partisans !
Pourtant ce cœur haïssait la guerre et battait au rythme des saisons,
Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères
Et des millions de Français se préparent dans l’ombre
à la besogne que l’aube proche leur imposera.
Car ces cœurs qui haïssaient la guerre battaient pour la liberté au rythme
même des saisons et des marées, du jour et de la nuit.

Pierre Andier, pseudonyme de Robert Desnos, paru le 14 juillet 43 dans L’honneur des Poètes aux Editions de Minuit clandestines [1].

Robert Desnos sera arrêté le 22 février 1944.

La France risque de tomber en esclavage. Aussi importe-t-il plus que jamais de reconnaître ce qu’est la Liberté, de célébrer la fête du 14 Juillet. Chaque jour, notre indépendance est humiliée par l’ennemi ; chaque jour, devant sa propagande de mensonges, notre bon sens proteste, mais notre bonne foi, désireuse de preuves qu’elle n’a pas toujours, hésite et se trouble. L’ennemi veut diminuer notre conscience morale ; il veut nous faire oublier notre devoir de révolte […]

Ceux des prisons qui attendent, en otages, pendant des mois entiers que la victoire ou la mort les délivre, connaissent le prix de la liberté. Ceux qui, sous les tortures, taisent les noms et les secrets des leurs, ont perdu pour eux-mêmes la liberté, ils veulent la conserver aux autres. Tous ces héros font de leur volonté d’être libres une révolte de la conscience du pays. Ils parlent pour tous ceux qui se taisent. Ils mènent un combat aux moyens obscurs, mais à la fin glorieuse, car leurs efforts, dont ils courent seuls les risques, sont la défense de tous. Ils ont choisi leur combat : ils sont des volontaires.

Ils savent, eux, qu’être libre, c’est se fixer un but, au regard de sa conscience, et le poursuivre malgré tous les empêchements. Ils veulent encore s’attacher à de grandes causes, et montrent à tous que la seule liberté qu’il soit possible aujourd’hui de mettre en actes, c’est la libération du pays !

Certains, dans leur indifférence ou leur éloignement de la lutte, ne voient auprès d’eux aucun martyr. Nous voulons que leurs yeux s’ouvrent enfin. C’est pour apprendre aux faibles à reconnaître le combat des forts que le 14 Juillet mérite d’être célébré.

Il faut qu’en ce jour tous les Français, entraînés par les hommes libres que le pays possède encore, décident de se rallier à la défense de la liberté. Alors, la France sera fidèle à elle-même. Nous voulons que la défense de notre nation soit celle de toutes les nations. En défendant la France, nous défendons aussi la personne humaine et sa liberté de choisir et d’oser. Il faut, plus que jamais, qu’il soit encore possible aujourd’hui de dire, comme le disait en 1790, sur le pont de Kehl, un écriteau désignant la France : Ici commence le pays de la liberté.

Vindex                        Éditorial de Défense de la France

Vindex, c’est le nom dans la Résistance de Jacques Lusseyran. Il a dix-neuf ans. Un accident scolaire l’a rendu aveugle à l’âge de huit ans. Inscrit au concours d’entrée à Normale Sup, il vient d’en être éjecté par l’application d’une récente loi de Vichy qui ferme les portes de l’École à tous les handicapés. Admis au comité directeur de Défense de la France crée le 14 juillet 1941 par Philippe Vianney et Robert Salmon (où siège, entre autres, Geneviève de Gaulle), il a été désigné pour cet éditorial du numéro 36, qui tirera à 250 000 exemplaires. Celui du 15 janvier 1944, à 450 000 ! Aucun autre journal de la Résistance n’arrive à des tirages de cet ordre. Il sera arrêté six jours plus tard… Rue Lauriston, Fresne Buchenwald…

La cécité a changé mon regard, elle ne l’a pas éteint.

Jérôme Garcin lui consacrera un livre : Le Voyant Gallimard 2014

Le général Giraud lance ses flèches contre de Gaulle, sans savoir que ce sont probablement les dernières, car il va être bientôt mis sur la touche : S’il existe encore des Bastille, je crois qu’elles feraient bien d’ouvrir de bon gré leurs portes. Car, quand la lutte s’engage entre le peuple et la Bastille, c’est toujours la Bastille qui finit par avoir tort.[…] Mais les Français veulent que ce soit dans l’ordre qu’ils arrangent leurs affaires.

22 07 1943          Un décret paru au Journal Officiel permet aux Français de contracter directement un engagement dans la Waffen-SS. Cela va aboutir à la 33°Waffen-Grenadier-Division der SS Charlemagne – plus simplement Division Charlemagne  – dont les effectifs vont provenir de :

  • 1 500 rescapés de la LVF  – Légion des Volontaires Français –
  • un millier de rescapés de la Französische SS-Freiwilligen-Sturmbrigade
  • et un autre millier encore formés à Sennheim
  • 1 800 franc-gardes de la Milice
  • 1 000 volontaires français de la Kriegsmarine
  • quelques centaines de volontaires des Schutzkommandos 
  • quelques anciens du Nationalsozialistische Kraftfahkorps (NSKK).

Ils mourront presque tous sur le front russe. Quelques centaines d’entre eux feront partie des derniers défenseurs de Berlin, même après le suicide d’Hitler. Fin avril, douze hommes se rendront aux Américains qui les remettront à Leclerc… qui les fera fusiller, après les avoir interrogés, mais sans jugement, et sans avoir informé le GPRF.

25 07 1943                 Le Grand Conseil Fasciste désavoue Mussolini : le roi met à profit cette position pour le faire arrêter, et interner dans un premier temps sur l’île de la Maddalena, puis dans la station de ski de Campo Imperatore, dans le massif du Gran Sasso, à plus de 2000 mètres d’altitude, au nord-est de Rome, et au nord de l’Aquila, dans les Abruzzes. Le maréchal Pietro Badoglio gouverne sans les fascistes.

28 07 1943                 Jan Karski, Polonais de la résistance, qui est parvenu à entrer clandestinement dans le ghetto de Varsovie ainsi que dans le camp d’extermination de Belzec, rencontre Roosevelt, après avoir vu Anthony Eden, ministre des Affaires Étrangères de l’Angleterre. Ni l’un ni l’autre ne le croient. Son rapport, envoyé par le général Sikorski, chef du gouvernement en exil de Pologne aux évêques, à la presse, aux artistes, ne rencontre lui aussi qu’incrédulité voir indifférence.

30 07 1943                Le régime de Vichy fait exécuter à la prison de la Roquette, pour l’exemple, après jugement, Marie-Louise Giraud, née Lampierre, blanchisseuse à Cherbourg, faiseuse d’ange une fois lavé le linge – nom alors donné aux femmes qui arrondissaient les fins de mois en pratiquant les avortements clandestins -. Claude Chabrol mettra l’histoire à l’écran.

07 1943                      Geneviève de Gaulle, résistante dans le réseau du musée de l’Homme, est arrêtée. Emprisonnée à Fresnes, elle passera ensuite par Compiègne avant d’être déportée à Ravensbrück. Elle y passera les 3 derniers mois, en 1945, dans une cellule, au secret : Himmler avait caressé jusqu’au bout l’espoir de négocier avec de Gaulle : elle aurait alors servi de monnaie d’échange.

1 08 1943                    Les Parisiens ont beaucoup de mal à se ravitailler, et l’octroi n’arrange rien : Laval le supprime. Il restera en vigueur dans quelques territoires d’outre-mer.

2 08 1943                 John Fitzgerald Kennedy a 26 ans : il est lieutenant et commande le PT 109, un patrouilleur lance-torpilles, alors en mission dans le Pacifique sud, au nord-est de l’Australie, pour intercepter un convoi japonais qui se dirige vers l’île de Kolombangara, dans les îles Salomon : leur contrôle était vital au Japon pour isoler l’Australie et la Nouvelle-Zélande des États-Unis. A 2h30 du matin, le PT 109 est percuté par le destroyer japonais Amagiri. La partie tribord arrière coule immédiatement. Deux des treize membres d’équipage sont tués. Les autres abandonnent le reste du navire et nagent pendant 4 heures jusqu’à l’île de Plum Pudding. Kennedy a nagé en tirant McMahon, un membre de l’équipage blessé, la sangle de son gilet de sauvetage entre les dents. Le 4 août, à cours de vivres et d’eau, les rescapés gagnent l’île Olasana, où le soir même, des natifs des îles Salomon accostent et en repartent avec un message gravé sur une noix de coco, qui parviendra au port de Rendova, d’où était parti le PT 109. Les survivants seront récupérés le 8 août. L’histoire prendra place dans les grandes heures de la vie des États-Unis, en 1960 lorsque le même Kennedy briguera puis entrera à la Maison Blanche, car, dira Tom Brokaw, il appartenait à la plus grande génération qui, dans les années 1940, libéra le monde. Il avait vécu l’épreuve fondamentale, celle qui sépare les hommes des petits garçons.

4 08 1943                    400 bombardiers B17 de la NASAF – l’US Air Force d’Afrique du Nord – bombardent Naples : l’église Santa Chiara [3] et l’hôpital Santa Maria di Loreto sont détruits. La faim et la misère, – enfants vendus, les garçons pour devenir voleurs, les filles pour devenir prostituées – terreau idéal pour la Mafia, vont s’emparer de Naples pour de trop longues années. À ce jour, elle ne s’en est pas encore remise.

Monastère de Santa Chiara
Tout là-haut dans la lumière
C’est l’image familière
De ta blanche croix de pierre
Qui souvent me tend les bras
  
Monastère de Santa Chiara
Toi qui fais tant de prières
Toi qui sais que la Madone
Sur la terre nous pardonne
Ma peine est grande
Fait qu’elle entende
Ce soir celle que j’aime
Est partie pour toujours
 
Je t’en supplie fais que revienne mon amour
Ses lèvres m’avaient dites tant de phrases
Ses bras au Paradis m’ont emmené
Et pour avoir pris son cœur en échange
Dans ses yeux d’ange, je me suis donné
 
Monastère de Santa Chiara
Tout là-haut dans la lumière
C’est l’image familière
De ta blanche croix de pierre
Qui souvent me tend les bras
 
Monastère de Santa Chiara
Toi qui fais tant de prières
Toi qui sais que la Madone
Sur la terre nous pardonne
Je t’implore prie pour moi
Ma peine est grande
Fais qu’elle entende
Ce soir celle que j’aime est partie pour toujours
Je t’en supplie fais que revienne mon amour
 
Monastère de Santa Chiara
Si jamais un autre emporte
Le bonheur qu’elle m’apporte
Que je rentre dans ta porte
Qui pour toujours se fermera

Chanson de Pierre Malar Texte et Musique de J. Larue– A. Barberis – 1951 –

Les Allemands et les fascistes étaient de plus en plus mauvais parce que la guerre tournait mal. Le débarquement de Salerne avait réussi. Ils faisaient sauter les usines, ils saccageaient les entrepôts pour laisser le vide. Les derniers jours de septembre, la ville faisait peur, on lisait la faim et le sommeil sur le visage des gens. Ceux qui avaient gardé quelque chose le mangeaient en cachette. Les Allemands montèrent un vrai mélodrame : ils forcèrent un magasin et invitèrent ensuite les gens à le piller. Ils tirèrent en l’air sur la foule qui s’était précipitée pour prendre la marchandise et ils filmèrent la scène. Elle leur servait de propagande : le soldat allemand intervient pour empêcher le pillage. Ce sont des faits, mon garçon, qui ont eu lieu pendant un de ces belles journées de septembre.

[…]            Quand ils deviennent un peuple, les gens sont impressionnants. Ainsi, un beau matin, un dimanche de la fin septembre, il se met enfin à pleuvoir et j’entends les mêmes mots dans toutes les bouches, crachés par la même pensée : mo’basta, maintenant ça suffit. C’était un vent, il ne venait pas de la mer, mais de  l’intérieur de la ville : mo’basta, mo’basta. Si je me bouchais les oreilles, j’entendais encore plus fort. La ville sortait la tête du sac. Mo’basta, mo’ basta, un tambour appelait et les jeunes arrivaient avec des armes. Le centre de la révolte s’était installé dans le lycée Sannazaro, les étudiants avaient été les premiers. Puis les hommes sortaient de leurs cachettes souterraines. Ils montaient de dessous terre comme une résurrection. Dalle ‘ncuollo, tous sur eux, les rues étaient bloquées par les barricades. Au Vomero, on sciait les platanes pour couper la route aux tanks. Nous avons fait une barricade via Foria en emboîtant une trentaine de trams. La ville se déclenchait comme un piège. Quatre jours et trois nuits, c’était comme aujourd’hui, la fin de septembre.

Les chars allemands parvinrent à franchir le barrage de la via Foria, descendirent piazza Dante et se dirigèrent vers la via Roma. Là, ils ont été arrêtés. Giuseppe Capano, âgé de quinze ans, s’est glissé sous les chenilles d’un char, a dégoupillé une grenade et a réussi à s’enfuir par-derrière avant l’explosion. Assunta Amitrano, quarante-sept ans, a lancé du quatrième étage la plaque de marbre d’une commode et a démoli la mitrailleuse du char. Luigi Mottola, cinquante et un ans, égoutier, a fait sauter une bombonne de gaz sous le ventre d’un char d’assaut, en passant par une plaque d’égout. Un étudiant du conservatoire, Ruggero Semeraro, dix-sept ans, a ouvert la fenêtre de son balcon et a joué au piano La Marseillaise, cet air qui donne encore plus de courage. Le curé Antonio La Spina, soixante-sept ans, sur la barricade devant la banque de Naples, criait le psaume 94, celui des vengeances. Le coiffeur Santo Scapece, trente-sept ans, a lancé une bassine de mousse de savon sur la fente de vision d’un tank qui est allé s’écraser contre le rideau de fer d’un fleuriste. En l’espace de trois jours, le tir des habitants était devenu infaillible. Les cocktails Molotov mettaient les chars en panne, les aveuglaient de flammes. J’étais devenu très doué pour les confectionner, je mettais des copeaux de savon à l’intérieur pour que le feu prenne mieux. Les pêcheurs de Mergellina, qui ne pouvaient aller en mer à cause du blocus du golfe et des mines, nous avaient donné du gasoil.

Six personnes au milieu d’une foule prête savaient trouver le bon geste pour mettre en difficulté un détachement cuirassé de la plus puissante armée qui avait conquis toute seule la moitié de l’Europe. Ce n’était pas la première fois que six personnes venaient à bout d’une telle entreprise. En 1799 déjà, les armées françaises, les plus fortes de l’époque, avaient été arrêtées à l’entrée de la ville par une insurrection du peuple, après la dissolution de l’armée bourbonienne. Six personnes dotées de nom, prénom, âge, métier, stoppaient la reconquête allemande de la ville. Six personnes tirées au sort par la nécessité savent résoudre la situation alors que tout autour les autres se démènent avec générosité mais imprécision. Quand six personnes surgissent, toutes à la fois, alors on gagne.

–           Et où est-il ce peuple maintenant, don Gaetano ?

–           À sa place, il n’a pas bougé et n’a pas oublié. Le peuple fait ce qu’il a à faire, puis il se disperse et redevient une foule de gens. Ils retournent vite à leurs affaires, mais plus légers, car les révoltes sont salutaires pour l’humeur de qui les fait.

Erri de Luca                               Le jour avant le bonheur.               Gallimard  2009

7 08 1943       597 bombardiers Lancaster et Halifax de la RAF bombardent Peenemünde, la base allemande de fabrication des V2. Le bombardement sera cher payé : 735 morts ; 40 avions ne reviendront pas, abattus par la DCA allemande. La base ne sera pas détruite, mais les Allemands disperseront leurs usines de fabrication : l’assemblage se fera dans les immenses galeries d’une ancienne mine de gypse, Mittelwerke, dans le Harz, où ils feront d’abord travailler les prisonniers du camp de concentration de Buchenwald avant de créer à l’entrée même de l’usine le camp de Dora : on estime entre 10 000 et 30 000 le nombre de détenus ayant succombé sous cette montagne. Mais les déportés s’ingénieront à faire en sorte que les V2 aient une fiabilité des plus faibles.

19 08 1943                  Par le Quebec Agreement, Roosevelt et Churchill écartent la France de la recherche nucléaire.

23 08 1943            Pressentant que son avenir en Italie va être difficile, le comte Galeazzo Ciano, gendre de Mussolini, aurait aimé gagner l’Espagne. Mais on lui a refusé son visa et c’est vers l’Allemagne qu’il s’envole bien naïvement, par le biais de complicités : il s’y fait vite arrêter et est assigné à résidence, puis une fois le beau-père remis en selle, il est renvoyé à Vérone dans la République fantoche de Saló où l’attend un procès des membres du Grand Conseil fasciste qui a destitué Mussolini. Condamné à mort, il sera fusillé le 11 janvier 1944. Sa femme Edda [fille de Mussolini et de Rachele Guidi] parviendra à gagner la Suisse avec le journal qu’il a tenu du 1° janvier 1939 au 8 février 1943, qui sera publié chez H Gibson : Ciano diaries 1939-1943.

24 08 1943                  À Anfa, au Maroc, la Force L de Leclerc devient  la 2° Division Blindée ;  elle s’est étoffée de bon nombre de soldats impatients d’en découdre, et qui se morfondaient dans les forces de Giraud, aux ordres de Vichy.  Les Américains avaient promis de l’équiper moyennant une concession de taille : se séparer de ses soldats noirs, interdits par l’état major américain sur les blindés : ils étaient un peu moins de 2 000 sur les 6 000 hommes qui avaient quitté Sabratha pour l’Algérie et le Maroc, pour la plupart du 3° RAC, Régiment d’Artillerie de Campagne, constitué des batteries venues d’AEF. Dans une note confidentielle, Walter Bedell, major général, chef d’état-major de Eisenhower, écrivait : Il est plus que souhaitable que la division soit composée de personnel blanc.

Ce n’était pas là le caprice d’un homme : c’était la suite de la ségrégation qui continuait à peser lourd dans l’état-major américain. En 1917, 367 000 Noirs avaient été mobilisés, dont 100 000 avaient débarqué en France, affectés pour la plupart à des tâches de soutien ; en 1940 le Selective Act avait en principe interdit la ségrégation dans l’armée. 1 700 Noirs débarqueront sur les plages de Normandie le 6 juin 1944. Mais le one drop rule de 1924 était toujours en vigueur : c’était une application de la ségrégation qui voulait qu’une seule goutte de sang noir dans les veines suffise à faire de vous un negro. Ce principe fut appliqué pour les nombreuses collectes de sang effectuées aux États-Unis, nécessaires à soigner les blessés sur les nombreux fronts.

Par ailleurs, on ne peut pas faire attention à tout, et quelques maladresses marketing firent le succès du Cognac dans la communauté afro-américaine aux Etats-Unis, au détriment du whisky : Si, en  1930, le cognac est dégusté en long drink avec du Perrier dans les dîners huppés de Washington, son destin commercial bascule après la seconde guerre mondiale. Les GI stationnés en France y popularisent le whisky. Mais l’alcool fabriqué dans le sud des Etats-Unis n’est guère apprécié des soldats noirs, certains labels comme Rebel Yell – le cri des rebelles, rebelles dans le sens des anciens Etats confédérés – n’hésitant pas à afficher leur nostalgie du temps passé. A Paris, tandis que les officiers trinquent au whisky, les militaires afro-américains découvrent le cognac à la table des Frenchies. L’eau-de-vie va devenir le témoin de l’ascension sociale des Noirs face au bourbon des WASP (White Anglo-Saxon Protestant), les Blancs.

Marie Béatrice Baudet        Le Monde du 9 août 2018

28 08 1943                 Paul Morand est nommé ministre de France en Roumanie [sa femme est roumaine].

08 1943                       André Labarthe, ami de Jean Moulin, a créé à Londres avec des financements britanniques la revue la France libre, qui, contrairement à ce que son nom indique, n’est en rien liée à La France Libre du général de Gaulle. Il y a attiré quelques belles plumes : Georges Bernanos, Albert Cohen, Ève Curie, Henri Focillon, Camille Huysmans, Jacques Maritain, Robert Marjolin, Jules Roy, Thomas Mann, John Dos Passos, ou Herbert George Wells, Raymond Aron, à qui déplaisent l’approbation inconditionnelle à de Gaulle et le culte de la personnalité. Il le fait savoir dans un article intitulé L’ombre des Bonaparte, où il réfléchit au renouveau politique qui suivra la libération de la France. Le philosophe compare la genèse des carrières, de Napoléon III et du général Boulanger, définit en cinq points la situation favorable au césarisme populaire. Il pense que la même cristallisation sentimentale et politique peut se produire autour d’un chef sans ascendance glorieuse, nul besoin d’être neveu[4] de Napoléon 1°. Le mythe du héros national naît sur le patriotisme blessé. L’article ne cite jamais le nom du général de Gaulle mais le lecteur ne peut que faire le parallèle insinué par l’auteur. Aron poursuit son analyse historique jusqu’au XXe siècle, jusqu’aux années vingt en Allemagne, aux années trente en Italie : Le bonapartisme est donc tout à la fois l’anticipation et la version française du fascisme. Le bonapartisme escamote la souveraineté du peuple dont il prétend émaner. La dernière phrase est pour Napoléon III : Comme tant de fois dans l’Histoire, l’aventure d’un homme s’acheva en tragédie d’une nation.

L’affaire va faire grand bruit dans le landernau gaulliste.

8 09 1943                  Le royaume d’Italie signe le cessez le feu avec les Alliés.  [le 8 septembre est la date où il a été rendu public, car en fait il a été signé le 3 à Cassibile, un village de Sicile]. La Gestapo, l’armée allemande, les SS se retirent, ces derniers en s’arrêtant à la Banque Nationale d’Italie d’où ils ressortent avec les réserves d’or italiennes et albanaises, soit 117 tonnes de lingots et de monnaies en or. D’abord caché à Milan, cet or le sera fin novembre à La Fortezza une citadelle du Tyrol du sud, près de Bolzano.

Les Allemands prennent la place des Italiens dans l’occupation du sud-est de la France. Cela va changer bien des choses dans le quotidien… la guerre avec l’Italie n’avait finalement jamais été qu’une guerre entre cousins… il arrivait certes qu’il y ait des morts, mais c’était plutôt à mettre au compte des accidents. Ainsi, dans la haute vallée de l’Ubaye, les gens avaient beaucoup de mal à se fournir en chaussures ; de l’autre coté du col de Larche, les Italiens manquaient dramatiquement de sel : le trafic de part et d’autre de la frontière allait bon train sitôt la nuit tombée, les Français apportant aux Italiens le sel et revenant chez eux chargés de chaussures. L’arrivée des Allemands mit bien sûr un terme à ces petits trafics qui améliorent la pénurie du quotidien.

12 09 1943                  Mussolini s’évade du Gran Sasso par les soins du capitaine Otto Skorzeny à la tête d’un commando allemand SS. Le commando a été parachuté, et un Storch [5] a atterri sur un terrain en pente qui est en fait une piste de ski, devant l’hôtel Campo Imperatore : il est très court, pierreux (une corvée de soldats allemands et italiens l’a sommairement déblayé) et se termine sur un escarpement. L’avion, retenu au point fixe par une escouade de soldats, s’élance et plonge dans le vide, après avoir arraché une roue du train sur un rocher. La chute fut longue, Mussolini malade ; le lieutenant Gerlach parvint à rétablir l’avion peu avant le sol, puis à atterrir sur une patte à Avezzano, au sud.

Il va immédiatement rencontrer Hitler à son quartier général de Rastenburg où ce dernier le somme de reprendre la tête d’un nouveau gouvernement sous peine de voir anéanties Milan, Gênes, Turin. Il va diriger un gouvernement tout à la solde des Allemands à Saló, sur les rives du lac de Garde. Il fait fusiller son gendre, le comte Ciano et plusieurs dignitaires fascistes qui avaient voté contre lui au Grand Conseil. Il prend 33 tonnes d’or à La Fortezza pour en envoyer 23 à Bâle à la Banque des Règlements Internationaux et 10 à la Banque nationale Suisse. Une partie de l’or volé sera retrouvé en Thuringe à la fin de la guerre ; les Alliés en rendront 23 tonnes à l’Italie, mais au bout du compte, ce sont tout de même 50 tonnes qui auront disparu. Il se dit que nombre de grosses fortunes du Tessin sont ainsi nées…

13 09 1943             François Beaudoin est arrêté à Tours par les Allemands, sur dénonciation [6].

Il était entré dans la Résistance au sein du réseau Cohors, crée par Jean Cavaillès ; philosophe, normalien, professeur suppléant à la Sorbonne, ce dernier sera arrêté le 28 août 1943 et fusillé le 17 février 1944 : son réseau avait été infiltré par Bernard Filoche, alias Michel, que l’Abwehr tenait et avait retourné pour une compromission dans un trafic de marché noir. (ce dernier écopera de 20 ans de travaux forcés après guerre). Titulaire d’une bourse Rockefeller, Jean Cavaillès avait passé quelques temps en Allemagne avant la guerre. Le réseau prit le nom d’Asturies à la fin de 1943.

Jean Cavaillès était professeur à l’université de Strasbourg à la veille de la guerre ; après l’armistice, celle-ci fut repliée sur Clermont-Ferrand. C’est là qu’il rencontra Lucie et Raymond Samuel, alias Aubrac, qui le mirent en contact avec Emmanuel d’Astier de la Vigerie, fondateur du mouvement qui prendra le nom de Libération. C’est encore à Clermont qu’il rencontra Christian Pineau, collaborant au journal du même nom (54 numéros, le premier en juillet 1941), mais qui n’était pas l’émanation du mouvement de d’Astier – et organisant des groupes d’action directe. De retour de Londres au début 43, il se consacre au réseau Cohors, qui avait été crée en avril 1942 par Christian Pineau sous la dépendance exclusive du BCRA de la France Libre. Cohors s’occupait de la zone occupée.

Ce professeur de logique possédait la véritable fantaisie qui est l’indépendance. Remonté à Paris, il devait tomber sur une bande de braves gens résistants mais pieds plats et madrés comme des notaires, voués à toutes attentes et à tous les doutes. Plutôt que de s’incruster dans cette compagnie, il s’en alla avec quelques copains faire sauter des trains, des usines et des transformateurs.

Emmanuel d’Astier de la Vigerie Avant que le rideau ne tombe 1945.

Cohors Asturies eut 992 agents régulièrement inscrits à la France Combattante entre 1942 et la Libération ; 331 agents, en grand nombre victimes de la délation, furent arrêtés, un tiers de l’effectif officiel. 16 furent fusillés, 15 moururent sous la torture, 268 furent déportés, dont 99 morts dans les camps nazis, parmi lesquels 16 femmes.

François Beaudoin, d’abord incarcéré à la prison de Tours, sera transféré à Compiègne, puis déporté à Auschwitz, Buchenwald, Flossenburg et l’un de ses Kommandos : Flöha. Les kommandos étaient des camps rattachés à un camp principal, et le plus souvent affectés à un type précis de fabrication : à Flöha, une ancienne usine de textile avait été affectée à la fabrication de carlingues d’avion. Flöha est une banlieue de Chemnitz, – rebaptisée du temps de la RDA Karl Marx Stadt -, sur une ligne Leipzig – Prague.

16 09 1943                  Nantes est bombardée par les alliés : 1 215 morts, et la cathédrale est touchée.

28 09 1943                   Devant son domicile – 18, Rue Pétrarque, dans le XVI° arrondissement -, Julius Ritter, colonel SS responsable du STO pour la France, est exécuté par un commando FTP-MOI – Francs-Tireurs et Partisans, Main d’œuvre immigrée -, d’obédience communiste. L’occupant lui fera des obsèques officielles en l’église de la Madeleine. Les fusillades d’otages, qui avaient cessé depuis l’automne 1942, reprendront. Pour cet attentat, 50 otages du camp de prisonniers du fort de Romainville seront exécutés le 2 octobre 1943 au Mont Valérien, parmi lesquels quatorze membres du réseau Alliance.

09 1943                       En 1941, le lieutenant colonel Michel Hollard a monté son réseau de résistance AGIR en free lance : il transmet ses renseignements directement au Secret Intelligence Service à Lausanne. Un des ses agents lui signale une série de grands travaux allemands en Seine Maritime : il s’y rend, parvient à entrer dans l’une des bases et communique aux Anglais ce qu’il a vu ; ordre lui est alors donné de concentrer toutes les recherches sur ces objectifs : un mois plus tard, ce seront plus de 100 sites de lancement de V1 qui auront été localisés, du Cotentin au Pas de Calais. Les Allemands avaient aussi installé une usine de montage du V1 dans une ancienne carrière de calcaire du bassin parisien, à Saint Leu d’Esserent, dans l’Oise, proche de Saint Maximin. Le bombardement systématique de ces sites va retarder de 6 mois le lancement des premiers V1. Parmi les bombardiers utilisés, certains étaient des drones – PB4Y-1 et B-17 – . Pour les Anglais, il deviendra l’homme qui sauva Londres.

V1

V 1 sur une rampe de lancement reconstruite au Val Ygot près d’Ardouval, en Seine-Maritime.

13 10 1943                  L’Italie déclare la guerre à l’Allemagne.

16 10 1943                   Rafle de juifs à Rome : ils sont 4 000 à  se réfugier au Vatican et dans les couvents romains.

Gino Bartali, le grand coureur cycliste, très fervent catholique, accepte la proposition du cardinal Elia Dalla Costa, qui avait béni son mariage trois ans plus tôt, de mettre ses talents au service d’un réseau de résistance. C’est ainsi qu’il va acheminer de son nouveau domicile dans les Apennins jusqu’au couvent des franciscains d’Assise, soit plus de 130 km des photos, cartes d’identité, dissimulées sous la selle et dans le cadre, le guidon. Dans le même temps, il mettra l’un de ses appartements à la disposition d’une famille juive. Sa popularité est telle qu’elle le met quasiment à l’abri d’une arrestation. Arrêter Bartali, c’est quasiment provoquer une émeute. Israël lui en sera reconnaissant, le faisant Juste parmi les Justes en 2018 et lui accordant la nationalité israélienne à titre posthume.

21 10 1943           Aidée de Serge Ravanel,  enceinte de six mois, Lucie Aubrac libère des griffes de la Gestapo 13 résistants, dont son mari Raymond, lors de leur transfert de l’École de Santé à la prison de Montluc. Ils vivront traqués, de refuge en refuge pendant trois mois jusqu’à ce qu’un avion les emmène à Londres le 8 février 1944.

10 1943                 Les Danois protestent auprès des autorités allemandes contre le transfert dans le ghetto citadelle de Theresienstadt de 450 juifs et exigent une visite avec le CICR. Contre toute attente, Adolf Eichmann donne son feu vert, mais demande un délai de 6 mois, délai qu’il va mettre à profit pour déguiser le camp en ville coquette, avec banque, centre culturel, bibliothèque etc…, et, pour immortaliser le subterfuge, Karl Rahm, directeur du camp invite Hans Günther, directeur du bureau central de la question juive pour le protectorat de Bohême-Moravie, à tourner un film. Il sera bien aidé par un juif allemand, fraîchement arrivé au camp, Kurt Gerron, figure de la scène berlinoise, qui va réaliser l’ensemble du film… qu’il ne pourra pas voir, puisque déporté à Auschwitz le 18 octobre 1944, quand le film ne sera terminé qu’en avril 1945 : il sera alors projeté à des membres du CICR et au Suisse Benoît Musy.

2 11 1943                   En Chine, les Japonais prennent la ville de Changde. Les Chinois commandés par Xue Yue et Sun Lien Chung parvinrent à la leur reprendre au cours de presque deux mois de bataille. Les Japonais se replieront le 20 décembre.

7 11 1943                    L’Argentin Vito Dumas boucle à Buenos Aires le premier tour du monde en solitaire à la voile sur un ketch Marconi de 9.5 mètres de long : Lehg II – Lucha, Entereza, Hombría, Grandeza, soit en français : lutte, fermeté, honnêteté, grandeur. Il était parti le 27 juin 1942. En quatre grandes étapes, complétées par trois petites de un et deux jours, il a doublé les trois grands caps : Bonne Espérance, Horn, Leeuwin.

  • Montevideo – Le Cap en doublant le cap de Bonne Espérance : 4 200 nautiques (7 800 km) en 55 jours.
  • Le Cap – Wellington en contournant l’Australie et la Tasmanie par le sud : 7 400 nautiques (13 700 km) en 104 jours.
  • Wellington – Valparaiso : 5 200 nautiques (9 600 km) en 72 jours.
  • Valparaíso – Mar del Plata en doublant du premier coup le cap Horn : 3 200 nautiques (5 900 km) en 37 jours.

Soit au total 20 420 milles nautiques (37 800 km) parcourus en 272 jours.La distance parcourue est inférieure à la circonférence de la Terre qui est d’environ 40 000 km : en raison de la nature sphérique de la terre, le 40° parallèle qu’a suivi le Lehg 2 mesure environ 31 000 km et le considérable détour inévitable par le cap Horn complète la distance.

Vito Dumas y los Cuarenta Bramadores | Avelok, The Yacht ...

9 11 1943                     Giraud quitte la coprésidence du CFNL.

11 11 1943                     À Grenoble, 450 manifestants sont arrêtés et déportés en Allemagne.

27 11 1943                  Michael Trotobas, alias capitaine Michel, représentant du SOE – Special Operation Executive- une branche des services secrets anglais, trahi par son adjoint, est tué par les Allemands à son domicile à Lille. Il était à la tête d’un réseau de 1 200 hommes, ayant pris une très grande part aux actions de résistance en France, surtout en sabotage des lignes ferroviaires et des gares. Le soin que de Gaulle mettra à construire le mythe de la Résistance française, autour d’action certes bien réelles mais aussi limitées, fera que la participation anglaise sera quasiment passée sous silence.

28 11 1943                   Au sommet de Téhéran, Staline, Roosevelt et Churchill décident de l’ouverture sans délai – pas plus de six mois – d’un second front sur l’ouest de l’Europe, et ce par un débarquement sur les côtes françaises.

Sous le pseudonyme de Jean Mahan, Albert Cohen, romancier exilé à Londres, publie dix neuf chants en l’honneur de Churchill :

Je le regarde en ses soixante huit années. Je le regarde. Vieux comme un prophète, jeune comme un génie et grave comme un enfant. […] Je le regarde. Grand, gros, solide, voûté, menaçant et bonasse, il fonce, lourd de pouvoir et de devoir, en étrange chapeau de notaire élégant, un cigare passe-temps à la bouche entêtée. […] Majestueux, sérieux, rieur, l’œil vif et inventif et frais et malicieux et loyal, […] patriarcal et alerte, soudain presque rigolo, soudain bougon et décidé, aristo, familier, méprisant, tout vital, quasiment furieux puis affable et nonchalant. […]

Tout homme naît et se forme pour une grande heure de sa vie. C’est la plus belle heure de Churchill que je dirai. Et sa plus belle heure a été la plus belle heure d’Angleterre. Ce sera sa gloire. Dans le granit des âges et l’amour des générations, il apparaîtra prophète d’Angleterre, prophète de la plus belle heure d’Angleterre, Churchill d’Angleterre.

11 1943                       Robert Crozier, pilote américain de 23 ans est aux commandes d’un B 24 quadrimoteur, avec un équipage de quatre autres jeunes – tous dans la vingtaine -. Ils amènent de l’Inde à la Chine des armes pour Tchang Kaï Chek. Ce voyage est un retour à vide vers l’Inde ; ils n’en sont pas à leur premier vol et ont déjà maintes fois survolé l’Himalaya. Mais cette fois-ci, ils essuient un typhon dont la vitesse les fait dévier de leur plan de vol. Les instruments de bord deviennent inopérants, la radio ne marche plus, et tout à coup, dans une trouée de nuages, ils voient devant, et plus haut qu’eux, un sommet tout blanc. Ils l’évitent de justesse, et comprenant qu’ils sont perdus en plein Himalaya, Robert Crozier décide de descendre à vue jusqu’à trouver des reliefs moins escarpés, de sauter en parachute, et d’abandonner l’avion à son sort. La chance leur sourit : ils voient les lumières d’une ville, cherchent le terrain d’aviation qu’ils ne trouvent pas puisqu’il n’y en a pas – c’est Lhassa –  et mettent leur plan à exécution : ils sautent et l’avion va s’écraser contre une montagne. Au sol, ils mettent un moment avant de tous se retrouver, mais ils sont très chaleureusement recueillis par des villageois qui ont entendu le crash de l’avion. Emmenés à Lhassa quelques jours plus tard – ils en étaient tout de même à trois jours de marche -, ils furent très bien reçus par les autorités chinoises, alors alliées des anglais et des américains, et s’apprêtaient à gueuletonner aux frais de la princesse quand ils s’aperçurent qu’au dehors une foule de Tibétains les conspuaient : ils reçurent quelques cailloux et durent s’enfuir jusqu’à la mission britannique à l’intérieur de laquelle on leur expliqua de quoi il retournait : le Dalaï lama  est un dieu vivant, au-dessus de tout le monde dans son Potala, et en survolant Lhassa vous avez vu le Dalaï lama de haut, vous avez été au-dessus de lui, et ça, c’est un sacrilège ! Ils quitteront Lhassa à cheval le 19 décembre.

Décembre 1943       Nous avons tous en tête la photo de Marylin Monroe, rabattant prestement le bas de sa robe qu’un vent sournois gonflait en parachute, pour mettre à l’abri des regards sa petite culotte, pour autant qu’elle en ait porté une ce jour-là. Contre un vent sournois, on peut donc se défendre, mais contre une tempête, il n’y a rien à faire : et c’est ainsi que fut mise à nu l’intimité de la Suisse devant Jean Ziegler, alors enfant. L’intimité de la Suisse, ce qu’il fallait à tout prix cacher sous des bâches, c’était les canons pour Hitler. Le récit de Jean Ziegler est savoureux. Quant à parler du secret des secrets, le secret bancaire, il est évident qu’une bonne tempête n’y suffirait pas, il faudrait au moins un tremblement de terre de magnitude 7 ou 8 sur l’échelle de Richter, et ça, c’est une autre histoire : il faudra attendre 70 ans pour entrevoir quelque ouverture.

Ma ville d’origine, Thun, se trouve à la lisière septentrionale des Alpes bernoises, sur une importante voie ferroviaire reliant Bâle à Domodossola par les tunnels du Lôtschberg et du Simplon, et possède une grande gare de triage. Durant les années 1941-1944, un bruit sourd en montait presque sans arrêt, toutes les nuits, jusqu’à notre maison. C’était celui des interminables trains de marchandises allemands roulant vers le sud, vers l’Italie, et des trains allemands et italiens qui allaient au nord, en Rhénanie.

Un grand mur du hall de la gare était orné de toutes sortes d’affiches officielles. L’une d’elles montrait un soldat suisse de profil, casqué et le fusil sur l’épaule, qui portait l’index à ses lèvres ; on lisait en dessous : Qui parle nuit à la patrie. Une autre affiche était un avis de recherche de la police concernant des, saboteurs allemands qui avaient pénétré en Suisse et tenté, à Dubendorf, de faire sauter des avions militaires. D’autres affiches, signées du commandant de la défense anti-aérienne, rappelaient l’obligation d’occulter portes et fenêtres à la tombée de la nuit.

L’un de ces placards m’est resté particulièrement en mémoire. Il expliquait à la population le contenu de la convention conclue entre la Suisse et le Reich sur le trafic civil de marchandises par les tunnels des Alpes. Le ton en était solennel et le texte était signé par le président de la Confédération. Conformément à sa politique de stricte neutralité, le gouvernement avait autorisé les trains de toutes les puissances belligérantes à traverser le territoire national, à condition qu’ils transportent exclusivement des marchandises civiles (vêtements, denrées alimentaires, médicaments, etc.).

Par une fin d’après-midi de décembre 1943, une tempête de neige d’une violence exceptionnelle s’abattit sur Thun. Soufflant du nord par la vallée de l’Aar, la tempête se déchaîna surtout sur la vieille ville, arrachant les tuiles et hurlant affreusement. Le vent était tellement fort qu’il déracina les platanes du quai et brisa la tige qui portait depuis des siècles le coq rouillé de l’église. Le ciel était noir comme de l’encre et l’air chargé des odeurs de plusieurs incendies. Des cygnes morts et des canards paralysés de peur étaient rejetés sur la berge du lac.

À la gare, pendant ce temps, c’était la catastrophe. Des douzaines de wagons frappés du sigle DRB (Deutsche Reichsbahn) et de l’aigle noir se couchaient sur le flanc. Des lambeaux de bâches vertes tourbillonnaient, un vantail du portail d’entrée était arraché de ses gonds, des locomotives sorties des rails. Alertés par le bruit, mon camarade Hans Berner et moi courûmes jusqu’à la gare en dépit de l’interdiction de ma mère. Le bruit ne nous avait pas trom­pés : tels des cadavres sur un champ de bataille, des canons antiaériens, des tourelles de char, des camions aux vitres brisées et des mitrailleuses lourdes gisaient en désordre sur les voies. Un char renversé dont le canon s’était tordu semblait un éléphant à l’agonie. Partout, des caisses métalliques éventrées. Des obus avaient roulé d’un wagon qui avait endommagé les rails en se renversant. La gare avait l’air d’un champ de bataille.

Vers le soir, des camions militaires vinrent se ranger devant la gare, escortés de limousines sombres portant des plaques diplomatiques, d’où descendirent des hommes en manteau de cuir et chapeau de feutre.

Un gendarme déclara que c’étaient des employés de la légation du Reich à Berne. Ces hommes en manteau de cuir aboyèrent des ordres aux soldats suisses et aux gendarmes de Thun, qui les exécutèrent aussitôt, pleins de respect pour ces étrangers. Plusieurs milliers de badauds s’étaient rassemblés tout près des voies. Sur l’ordre des Allemands, ils furent refoulés sans ménagements par les soldats suisses.

La tempête de neige se fit plus violente. J’étais debout dans la foule, muet, à côté de mon père. Il était président du tribunal de Thun et colonel dans l’armée suisse; c’était un homme cultivé, intelligent et foncièrement honnête. Quand je lui demandai d’où pouvaient bien venir ces armes et à qui elles étaient destinées, il me répondit à voix basse, en hésitant : Lis l’affiche du gouvernement, dans le hall de la gare. Elle explique tout.

C’était la première fois que mon père ne me disait pas la vérité, et ce fut sans doute la seule. Ce fut ma première rencontre avec la mensongère neutralité helvétique, et c’est un traumatisme dont j’ai mis des années à me remettre.

Jean Ziegler La Suisse, l’or et les morts.   Le Seuil 1997


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