13 janvier 1948 à juin 1949. Naissance d’Israel. Premier journal télévisé. Les géants des grands cols. 22225
Publié par (l.peltier) le 1 septembre 2008 En savoir plus

13 01 1948             Le Mahatma Gandhi, qui désapprouve le refus de Nehru et son gouvernement d’honorer une dette de l’Inde envers le Pakistan, ce qui ne peut contribuer à calmer les esprits toujours très échauffés, commence à Birla House, sa maison à Delhi une grève de la faim, et, deux jours plus tard, la magie commence à opérer : les violences s’estompent, puis cessent. Bureaux, magasins, cafés et bazars ferment spontanément ; les imams des mosquées appellent à prier pour le Mahatma, un comité de paix se forme. Gandhi déclare : Il ne faut rien faire dans la hâte ; je ne cesserai de jeûner que lorsque les cœurs les plus durs auront fondu.

16 01 1948                 Le gouvernement indien annonce en signe de bonne volonté le paiement de 550 millions de roupies au Pakistan.

17 01 1948                 Les représentants de toutes les communautés de Delhi signent la charte en sept points qui leur a été soumise : le Mahatma a gagné sur toute la ligne.

En France, extension de l’assurance vieillesse aux non salariés.

19 01 1948              Mise en eau du barrage de Génissiat, sur le Rhône dans son parcours haut savoyard. Les travaux, commencés en 1937, ont été ralentis par la guerre : il couvre 227 ha et produira 1 800 millions de kw par an, avec une retenue de 56 millions de m³. C’est le plus grand d’Europe.

Un fleuve laissé libre va faire vivre son espace, qui comprend l’axe fluvial, mais aussi les bras secondaires, les bras morts, les anciens méandres recoupés, devenus des marais, la forêt alluviale, etc. La crue, dans ce contexte, joue un rôle essentiel, d’abord parce qu’elle recharge régulièrement la nappe alluviale et les marais autour du fleuve, qui jouent le rôle d’éponge. Au moment des basses eaux, la nappe et les marais vont restituer leur eau au fleuve. C’est un véritable système de régulation naturelle de l’eau. Et pas seulement en quantité, mais aussi en qualité, car une forêt alluviale – comme les marais proches – sert de filtre pour les pollutions agricoles.

Un fleuve libre, c’est d’abord le courant, cette eau qui se déplace, qui sculpte et structure le lit en érodant ici, en sédimentant là. Or, plus un lit est diversifié, plus la faune le sera, car chaque espèce a besoin de son micromilieu. Il y a celles qui préfèrent l’eau courante, d’autres plutôt les bords et les racines des arbres, certaines qui se fixent sur le bois mort ou dans le sable. Plus la biodiversité est élevée, et plus la rivière sera capable de résister aux agressions. Sur un mètre carré de rives du Rhône [ndrl : en amont des barrages], on peut trouver jusqu’à 40 000 individus de toutes espèces animales ! on a calculé que des dizaines de millions de petits animaux passent chaque jour sous le pont d’un fleuve comme le Rhône.

La crue, c’est la respiration du fleuve, elle est essentielle. Elle lessive le fond de sa vase, libère ainsi les interstices du lit et rétablit les échanges d’eau et d’organismes entre la nappe et le fleuve de surface. Perpétuellement, elle redessine et remodèle le cours, remaniant par exemple les bancs de gravier. C’est important, car il s’agit d’un écosystème éphémère très intéressant, où s’installe une végétation pionnière, où pondent des oiseaux comme les gravelots ou les sternes. À chaque passage de la crue, tout repartira de zéro, mais sans elle, la végétation va se développer et des arbres qui poussent très vite, comme les saules et les peupliers, vont s’installer, faisant disparaître le banc de gravier. Le rôle de la crue, c’est de rajeunir constamment l’écosystème du fleuve.

[] La crue est un processus de régénération qui permet à de nouveaux milieux de naître en permanence : bras secondaires, bras morts – qui sont en fait des bras de vie -, marais.

En matière de gestion des fleuves, cette idée a une énorme importance, car c’est en laissant une liberté aux fleuves, y compris quand ils sont en crue, qu’ils pourront maintenir leur santé et la biodiversité de leurs plaines alluviales. Quand un fleuve est endigué ou barré, il ne connaît plus de crues régulières, tous les milieux que celle-ci créait ou entretenait vont disparaître définitivement. L’homme va s’approcher plus près du fleuve, bâtir, faire de la culture intensive… Le système-fleuve va être si simplifié qu’il va devenir bien plus vulnérable, privé qu’il sera de ses zones refuges et de certaines de ses richesses biologiques. Mais comme il sera maîtrisé en partie, on lui demandera beaucoup plus : on pompera pour irriguer, donc en introduisant des engrais et des pesticides qui rejoindront la nappe alluviale. Or, cette nappe, plus du tout alimentée par les crues, sera réduite d’autant. Polluée, elle donnera une eau de moins bonne qualité pour les villes, qu’il faudra ensuite traiter… En résumé, le fleuve, appauvri, se retrouvera infiniment plus sollicité. Et la moindre pollution deviendra une catastrophe.

Monique Coulet. CNRS Lyon.

En 1900, la sédimentation amenée par le Rhône en Méditerranée se montait à 100 millions [1] de tonnes, pour un débit de 54 milliards de m³/an, (1700 m³/sec à Beaucaire) soit 1850 gr de sédiments/m³ : 100 ans plus tard, et après construction d’une quantité d’autres barrages, les 100 millions de tonnes de sédiments sont devenus 4, et les autorités locales déploient des trésors d’imagination pour éviter que la côte du Languedoc ne soit petit à petit mangée : ganivelles en châtaignier et enrochements en épis perpendiculaires à la côte parviennent à ralentir le phénomène, non à l’enrayer. Les enrochements capturent le sable en amont du courant dominant, mais accentuent l’érosion en aval… D’autres méthodes ont été utilisées à la fin des années 2000 pour le lido de Sète, entre Sète et Agde, dont des plantations d’oyats, à même d’aller chercher l’eau en profondeur et ainsi de fixer le relief, une chaussette géante en géotextile, remplie de sable nommée géotube, longue de un kilomètre et de 6 mètres de largeur, 3 mètres de haut, immergée à 6 mètres sous la surface à la distance ad-hoc pour atténuer la houle, drains sous la plage pour limiter l’aspiration du sable vers le large, autant de tentatives plus encourageantes que les premières, qui parviennent à ralentir le phénomène, non à l’enrayer.

Le coût : 55 M d’€ pour le tronçon d’Agde à Sète, 16 M d’€ pour le lido de Frontignan dans les années 2010. La communauté de communes –Thau Agglo -, le Département, et la Région en ont assuré 51.4 %,  l’État, 13.8 %, l’Union Européenne – Feder – 34.8 %. Mais personne ne pense à demander une participation au premier responsable de cette érosion du Lido par les multiples barrages construits sur le Rhône qui ont cassé  la sédimentation : EDF. On ne touche pas à EDF ! Il est tellement plus confortable de faire payer le contribuable !

Tous ces aménagements n’ont évidemment pas pour but d’améliorer la beauté du littoral, mais en général, les responsables de ces travaux ont essayé de faire dans le soft ; les enrochements, soit parallèles au rivage, soit perpendiculaires, n’embellissent certainement pas les plages, mais le pompom appartient certainement aux aménagements sur la plage des Aresquiers, où l’on a réalisé un talus de gros galets, parallèle au rivage, de quatre à cinq mètres de haut, qui coupe toute vue sur la mer jusqu’à ce qu’on le franchisse par des passerelles de bois disposés à peu près tous les 50 mètres : c’est d’une laideur à couper le souffle, une vraie ligne Maginot, que de mauvais esprits pourraient croire destinée à empêcher des réfugiés de débarquer !

En ne s’attaquant qu’aux effets et non aux causes, on ne guérit rien, on recule simplement les effets de l’érosion dominante depuis la chute de la sédimentation. On peut être sur que, dans quinze, vingt ans, tout sera à refaire.

Dans les décennies à venir, le mot pesticide va disparaître : pesticide, cela signifie qu’on tue la peste que sont tous les très petits animaux, végétaux qui vivent des fruits, fleurs, feuilles des légumes, arbres cultivés par l’homme. L’image que cela renvoie est donc négative et mauvaise pour le business. Aussi va-t-il être remplacé par le terme beaucoup plus neutre cliniquement parlant de produit phytopharmaceutique, ce qui a l’avantage en plus d’inclure les produits qui ne traitent pas seulement   la surface externe de la plante, mais qui, en pénétrant le sol, via le système racinaire, entrent dans la plante elle-même ; et c’est ainsi qu’il devient souvent inutile de laver le légume, car le produit phytopharmaceutique est devenu un composant de la plante elle-même.

30 01 1948            En Inde, Gandhi est assassiné par un conservateur hindou, Nathuran Godse : pour obtenir la paix entre hindous et musulmans, il demandait aux premiers des concessions que les extrémistes ne pouvaient accepter. Quelques semaines plus tôt, il écrivait : Je sais qu’aujourd’hui, j’irrite tout le monde. Selon ses volontés, son corps recouvert de pétale de roses, sera porté par ses deux fils jusqu’à un grand bûcher de bois de santal, à Raj Ghat, le champ de crémation au bord du fleuve Jumna, au milieu d’une indescriptible foule orpheline estimée à 700 000 personnes. La réaction contre le fanatisme va ressembler à un raz de marée : les permanences et représentations des partis extrémistes vont être saccagées, les haines vont s’apaiser et les affrontements intercommunautaires vont cesser.

Le monde produit assez pour satisfaire les besoins de tous, mais pas l’avidité de tous.

2 03 1948                   Embuscade en Indochine : 150 morts.

21 03 1948                  Création de la RATP : Régie Autonome des Transports Parisiens.

23 03 1948                  Création de la FEN : Fédération de l’Éducation Nationale.

24 03 1948                  Jérusalem est encerclée par les troupes arabes.

6 04 1948              Devant le Comité d’action sioniste, Ben Gourion définit la nécessité de création d’un nouveau type de village dans le Néguev : le kibboutz :

Le problème du Néguev diffère de celui de la Galilée, de la vallée du Jezréel, de la Sharon et de toute autre région du pays. […] Ce que nous appelions Néguev n’est que la porte du Néguev. Nous avons établi des premières implantations dans le nord du Néguev. Certains parmi nous se sont toujours moqués de l’entreprise de construction et de création, comme s’il s’agissait d’une entreprise sans valeur. Ils proclament à présent la victoire de leur idéologie, alors que nous sommes tous occupés maintenant par la guerre. Je me permets de dire que la conduite d’eau qui a été posée dans le Néguev peut non seulement être comptée parmi les grandes œuvres dont nous sommes fiers, mais elle est aussi la base unique de la faculté de résistance et de l’effort de guerre. Sans cette conduite, nous n’aurions aucune prise sur le Néguev et je ne sais si nous aurions pu envisager la défense du Néguev. Les combattants du Néguev connaissent très bien la valeur de cette conduite et celle des quelques points que nous avons créés dans ce désert. Mais la défense du Néguev ne ressemble pas à celle d’une autre région. Nous ne pourrons le défendre que si nous lui donnons ce qu’il n’a pas – des Juifs, beaucoup de Juifs, des Juifs équipés tant de mitrailleuses, de mortiers, de fusils, de grenades, de voitures blindées et de chars que de charrues, de bêches et de sécateurs, afin qu’ils puissent faire fleurir tout endroit où il y a de l’eau, qu’ils puissent construire un lieu d’habitation près de chaque source et faire pousser dans l’Arava des arbres et des légumes. Si notre destination est Eilat – et l’objectif de la défense du Néguev est Eilat -, nous devons créer une série de localités d’un genre nouveau, différentes de ce dont nous avons l’habitude, des localités qui ne sont pas inscrites dans le manuel de l’académie militaire, mais constituent des entités mixtes de pionniers et de combattants, d’agriculteurs et de soldats. C’est ce que nous dictent les conditions géographiques, politiques et agricoles particulières du Néguev. Sans la guerre, il n’y aura pas de colonisation agricole, et, sans colonisation agricole, nous ne gagnerons pas la guerre du Néguev.

9 04 1948                   L’Irgoun et le Lehi massacrent entre 107 et 245 villageois de Deir Yassin, tuerie condamnée par la Hagana, qui avait signé un accord de non-agression avec ce village. L’Irgoun a été fondée par Menahem Begin, Stavsky et Yaakov Meridor, le Lehi par Avraham Stern. L’Agence juive condamnera ce terrorisme auprès de roi Abdallah de Jordanie 3 jours plus tard :

Après examen de la déclaration du Dr Haladi à propos de l’adresse de Votre Majesté concernant l’incident de Deir Yassin, l’Agence juive a l’honneur de présenter à votre majesté l’essence de la déclaration qu’elle a publié hier.
L’Agence juive a sévèrement blâmé l’incident de Deir Yassin perpétré par des organisations juives dissidentes et l’a qualifié d’acte brutal et barbare qui ne correspond pas à l’esprit du peuple juif ni à sa tradition ou à son héritage culturel.
L’Agence juive avait choisi d’ignorer plusieurs actes semblables perpétrés par des Arabes durant les quatre derniers mois et a déclaré que de tels actes ne justifient aucunement des actes de brutalité de la part des Juifs.
L’Agence juive a terminé sa déclaration en appelant  toutes les personnes concernées à agir afin que le conflit actuel sur la Terre d’Israël – s’il n’est plus possible de le conjurer ou de l’arrêter – se déroule en vertu des règles de la guerre admises par les peuples civilisés.
L’Agence juive a exprimé sa bonne volonté d’investir tous ses efforts pour l’application de ces principes.
En exprimant ceci à Votre Majesté, l’Agence juive blâme à nouveau les actes d’horreur qui ont stupéfié dans une me^me mesure le peuple juif et tout être humain quel qu’il soit et a engendré pour nous la même douleur.
Dieu est témoin de la sincérité de nos propos.
Avec honneur et respect.

L’Agence juive

13 04 1948           Attentat contre un convoi juif se rendant à l’hôpital : 130 personnes, des médecins, des infirmières, des malades, des chercheurs, tombent dans une embuscade à Sheikh Jarrah : pendant sept heures, les quatre véhicules du mont Scopus sont exposés à un feu sans merci ; au bout de 7 heures, quand l’armée décide d’intervenir, il reste huit survivants.

16 04 1948                 Création de l’OECE – Organisation Européenne de Coopération Économique -: c’est l’outil de distribution des aides du plan Marshall : 17 milliards $ pour 1948, dont 3 pour la France.

21 04 1948                    Grève des mineurs du Pas de Calais.

22 04 1948                    Prise de Haïfa par les Juifs.

28 04 1948                    La légion arabe, encadrée par l’Angleterre, occupe Jéricho.

04 1948                       Marcel-Edmond Naegelen, gouverneur général de l’Algérie, multiplie les mesures de police et couvre le trucage des élections pour barrer la route aux nationalistes suite aux succès électoraux de ces derniers :

  • Elections à la 1° assemblée constituante en octobre 1945
  • Elections à la 2° assemblée constituante en juin 1946
  • Elections législatives en novembre 1946
  • Elections municipales en octobre 1947

Il ne reste plus que la voie des armes aux nationalistes, celle des urnes leur étant désormais fermée

7 05 1948                       Congrès des Mouvements Européens à La Haye.

13 05 1948                     À proximité de St Vincent de Barrès, en Ardèche, sur le Coiron, la foudre s’abat sur un bimoteur anglais : 4 morts dont Katlyn Kennedy, 28 ans, sœur de John. La Grande-Bretagne annonce officiellement la fin de son mandat sur la Palestine. Le texte du mandat britannique sur la Palestine admettait l’implantation dans le pays de juifs étrangers. Joseph Kessel s’envole pour Israël. Il va y passer quatre semaines, s’arrêtant longuement dans un kibboutz, nouvelle forme de vie collective : ce n’est pas un couvent, mais cela lui ressemble tout de même un peu, ce n’est pas un camp de travail, car tous sont venus là librement, mais ça lui ressemble aussi un peu… c’est fascinant comme tous les pionniers sont fascinants. Les applausissements, le rire, les pleurs ne conviennent pas, seul le silence est de mise : c’est ce qui convient le mieux à l’admiration, parfois même l’envie, que suscitent ces jeunes, ces vieux, ces riches, ces pauvres…

Lorsque l’on descend de Nazareth, ville des cyprès et des sanctuaires, on voit, serrée entre les contreforts de la Haute-Galilée et les premières terrasses de la Samarie, nourricières des oliviers, une vaste et douce plaine verte qui coule des portes de Caïffa jusqu’aux limons du Jourdain. C’est l’Émek, vallée de Jezréel.

Voici trois ou quatre ans, cette terre appartenait encore à un riche Syrien de Beyrouth. Elle n’était alors qu’un inculte marécage. Mais les sionistes savaient, d’après la Bible, que ce sol fut entre tous fécond, qu’il avait été le grenier et le jardin de la Palestine. Ils l’achetèrent. Et maintenant ceux qui passent dans cette région ne la reconnaissent plus. Ce ne sont que champs ensemencés, routes solides et plantées d’arbres, villages et colonies. Maintenant l’Émek est devenu la plus glorieuse réussite du sionisme, son espoir le plus vivace, sa fierté la plus légitime. On en parle avec une sorte d’admiration sacrée et on l’appelle l’enfant prodige d’Israël.

Si l’on devait approfondir toutes les questions que soulève une simple visite dans ce lieu étonnant entre tous, étudier avec soin ses divers aspects, il y faudrait un livre. Tout ce que la pensée et la sensibilité humaines ont posé de problèmes sociaux, religieux, moraux et familiaux, tout ce qui tourmente l’âme inquiète des hommes, tout ce qui provoque les crises de conscience et les révolutions, tout cela, sous une forme ou une autre, trouve son application, son ébauche, sa tentative de solution dans la vallée de Jezréel. On la traverse en quelques heures d’automobile. On en sort l’esprit à la fois rempli et brisé comme si l’on avait parcouru un monde.

Iablonowka, colonie de hassidim polonais, communauté religieuse vivant sous la direction spirituelle et temporelle d’un rabbin sage comme Salomon et que les plus incroyants viennent consulter de plusieurs lieues à la ronde ! Balfouria, fondée par des Américains et strictement bourgeoise ! Transylvania, établissement rustique de juifs roumains qui poussent leur charrue en chantant des doïnas moldaves ! Nahallal, où, par scrupule social, les colons individualistes n’usent jamais du travail salarié et où fonctionne une admirable école d’agriculture pour jeunes filles, qui, faute de locaux, ont, pendant une année, habité les étables ! Afulé, ville naissante ! Aïn-Harod, Tel-Joseph et Beth-Alfa, colonies collectivistes, mais où le sens de la communauté comporte mille nuances différentes ! Et Rfar Ieladim enfin, extraordinaire république enfantine ! Cellules humaines si proches que quelques tours de roues suffisent à porter le voyageur de l’une à l’autre. Univers que séparent toute la force et toute la tyrannie de rêves invincibles. Chacun de ces groupes est sûr de vivre selon la vérité, chacun parle du voisin sans haine, certes, et même avec un tendre respect – ne font-ils pas tous refleurir l’antique vallée biblique ? – mais avec la sorte de pitié que l’on éprouve pour ceux qui errent.

Qui dira combien de songes contraires sont montés de ce coin de Palestine vers le ciel galiléen et avec quelle ardeur dévorante, quelle foi intrépide et assurée? Bien des épis pousseront sans doute dans l’Émek, bien des vignes et des oliviers y mûriront leurs fruits, mais jamais ses moissons les plus riches ne vaudront celles d’espérance et d’amour qui parèrent ses champs encore nus.

Les trois colonies qui font du rêve communautaire leur vie quotidienne s’appellent Ain Harod, Tel-Joseph, Beth-Alfa. On dirait que, pour pratiquer cette difficile et presque surhumaine expérience, elles ont voulu s’isoler, se poster à l’écart des autres colonies, car c’est aux confins de l’Émek qu’on les trouve, fixées sur l’éperon qui va s’enfonçant dans les terres arabes. Mais se fussent-elles constituées en plein milieu de la vallée juive, qu’elles paraîtraient tout de même aux limites extrêmes du monde. Les gens qui vivent là n’ont pas les yeux des autres hommes. Ce n’est pas qu’ils soient exaltés, extatiques. Au contraire, la plus sereine tranquillité les habite. Leurs gestes sont paisibles, leurs voix assurées et sans fièvre. Nul orgueil, nulle mystique extravagance. Mais tout en eux est comme dédoublé : les actions, les paroles, les regards. Ils semblent vaquer à leurs tâches diverses avec une application rigoureuse. Tel forge, tel scie du bois, tel autre surveille le travail, un quatrième aiguise les faux. Du matin au soir leur labeur ne cesse point… Si l’on interroge l’un ou l’autre, il répond avec cette confiance ingénue, cette abondance, qui montre que l’Orient a déjà mordu sur lui. Mais comme l’on sent que c’est une partie d’eux-mêmes seulement – et la plus superficielle – qui travaille ou discourt ! L’autre – la véritable, la profonde, l’essentielle – ne se montre pas. On la surprend parfois dans le sourire las de l’homme qui a terminé sa journée, à l’éclat qui vibre soudain dans la prunelle de la femme qui surveille les enfants de la communauté.

De quoi se nourrissent le calme et surtout la force qui ont soutenu ces jeunes gens dans les épreuves qu’ils ont eux-mêmes cherchées ? Cette force qui leur a permis d’assécher les marais – alors que les neuf dixièmes d’entre eux grelottaient de malaria – d’ensemencer les champs sous l’accablant soleil ; de planter vignes, bananiers, oliviers ; de construire moulins, forges et réservoirs ; de vivre sous la tente pendant des années ; de dormir sans lit ; de ne pas manger à leur faim ? Et tout cela avec une joie sobre et puissante ?

Auprès de cette énigme leur réussite même perd son intérêt. On peut et l’on doit, dans d’autres colonies, s’émerveiller des progrès de la culture, des arbres qui poussent dans le désert, de tout le résultat matériel qu’apporte un travail obstiné. Mais ici le résultat a beau dépasser tous les autres – ce n’est pas à lui que va l’admiration. Les colons d’Aïn-Harod ou ceux de Beth-Alfa auraient-ils échoué que rien ne serait changé à la beauté de leur tentative. Car – succès ou désastre – tout ce qu’ils produisent ne leur appartient pas. Bien n’est à eux, ni le fruit de leur travail, ni leurs outils, ni même leurs vêtements.

Le tailleur coud pour tous, le laboureur mène sa charrue pour tous. Celui-ci a sept enfants, celui-là n’en a pas un seul. Qu’importe ? Ils travaillent du même cœur pour la communauté. Celui-ci a ses parents, fortunés, à Vienne, celui-là a laissé les siens mourant de faim à Kiev. Qu’importe ? Sur le labeur commun, chaque année une somme est prélevée pour venir en aide aux familles dans la détresse. Leurs vêtements – culottes et chemises kaki pour les hommes, robes blanches pour les femmes – sont lavés chaque semaine, puis, au hasard, chacun choisit ce qui lui convient. Pour la cuisine, on prend son service à tour de rôle, et à tour de rôle on sert les camarades. Pour surveiller les enfants, il en va de même. Et de quels soins touchants on les entoure ! Leurs crèches sont des modèles. Alors que les colons manquent de pain, ils ont le lait le plus crémeux, les œufs les plus frais. Alors que les adultes couchent sur le sol, chaque nouveau-né a son lit, sa moustiquaire. Peu de choses sont aussi émouvantes que le spectacle de quelques jeunes femmes veillant avec le même amour sur le sommeil ou le jeu de dizaines d’enfants. Demain, elles iront aux champs faire une besogne d’hommes. Pour l’instant, elles ne sont que maternité.

Je n’exagère pas, je ne me laisse pas emporter par un lyrisme facile. Ce que j’écris, je l’ai vu. Cette vie fraternelle – qui dure sans heurt depuis des années – j’en ai été témoin quelques heures.

J’étais venu par un chemin bordé d’eucalyptus et de cyprès encore grêles. Des teintes d’une délicatesse infinie liaient graduellement le ciel et la terre. Au flanc des montagnes, les saillies des rocs miroitaient comme des lacs violets. Des champs rouges et verts revenaient les travailleurs juifs. Les uns montaient des chevaux à haute selle arabe. D’autres marchaient lentement, leurs outils sur l’épaule.

Un berger ramenait des chèvres au long poil noir, de celles dont il est parlé déjà au Cantique des Cantiques. Et des femmes blanches se tenaient devant les baraques, des femmes blanches se penchaient encore sur les sillons, partout des femmes blanches. On entendait une douce rumeur de basse-cour, d’étable.

C’était, en Galilée, un soir évangélique.

Comme la nuit tombait, j’arrivai à Beth-Alfa, la plus éloignée des trois colonies communautaires, la sentinelle de l’Émek. À quoi bon rapporter ce que me dit le jeune homme que ses camarades avaient choisi pour diriger leurs travaux ? Ses paroles ne peuvent donner leur vrai son que dans cette cour obscure où il se tenait, parmi les baraquements misérables et parmi ses compagnons qui regardaient avec une curiosité d’enfants l’homme venu d’Europe. Lui-même était timide et parlait gauchement. Quelques mots balbutiés rapidement revenaient sans cesse.

– Nous essayons… On ne peut pas vivre autrement… Nous sommes heureux…

Mais, pour distribuer le travail du lendemain, sa voix se raffermit. Il redevenait un chef.

Avec quelle scrupuleuse attention on écoutait ses ordres ! Lui savait, car depuis quinze ans il était pionnier en Palestine. Puis ce fut le dîner. Le plus frugal, le moins fait pour assouvir la faim de gens qui avaient peiné depuis l’aube. Une soupe et des fèves. Mais quelle féconde et surtout tranquille, tranquille joie, dans cette salle nue, autour de ces longues tables mal équarries, sur ces bancs branlants !

Je me souviens, en face de moi, d’une jeune fille. Ses mains encore blanches et tendres montraient qu’elle était une novice. Dans son visage disgracié tremblaient de grands yeux très clairs. Elle me dit que, pour venir en Palestine, il lui avait fallu quitter en cachette des parents riches et qui l’aimaient. D’abord, elle avait regretté. Le travail était si pénible.

–  Mais depuis (elle jeta un regard amoureux sur la pièce misérable), si vous saviez comme je me sens libre et forte… Et quelle paix !

Elle se leva pour desservir les plats énormes. De ses souliers brisés, sans forme, boueux, sortaient des doigts nus.

Le repas achevé, les uns allèrent à la bibliothèque. Je les suivis. C’était une sorte de hangar éclairé par une lampe fumeuse. Les livres – en hébreu, allemand, anglais, français ou russe – faisaient mal à voir, tellement on les avait lus et relus. Je regardai quelques litres. Pas de romans ou presque, mais des traités de philosophe, d’histoire, de mathématiques, de chimie.

—  Laissons-les, me dit un tout jeune homme. Parlez-nous de Paris, de Londres, de grandes villes…

Je n’osai point.

À ce moment, d’une baraque plus éclairée que les autres s’éleva une mélodie. Dissimulé dans l’ombre, par une fenêtre, je regardai. Autour d’un homme qui, visiblement, avait fourni une longue marche, se pressaient une vingtaine de jeunes hommes et de jeunes filles. Il leur apprenait à chanter. Les voix étaient justes, fortes et neuves et soutenues d’une passion si pleine et si douce, d’un si triomphant abandon que cette nuit galiléenne n’en pouvait être troublée. Et pourtant ce chant suave qui montait vers le ciel, je l’avais si souvent entendu résonner comme un chant de guerre. C’était l’Internationale. Il est vrai qu’après lui, sur les mêmes bouches, avec la même foi, fleurit un des psaumes de David.

On se couche de bonne heure à Beth-Alfa. Je regagnai donc assez tôt la baraque où je devais passer la nuit Elle n’avait pas de plancher et les lits étaient sans matelas. Trois colons, déjà, y dormaient lourdement. Près d’eux se trouvaient tous leurs biens : une culotte, une chemise. Ma chandelle éclairait vaguement leurs visages. On les eût dits desséchés par le soleil, mais les fronts étaient fins et nobles.

Jésus, lorsqu’il descendait de Nazareth, menait sans doute ses disciples par cette même vallée.

Joseph Kessel Les frères de l’Émek.        1948

Pour autant que soient séduisants ces hommes, ces femmes, il ne faut par croire que ce soit un mouvement de masse : dans les années 1955, pour 1.7 million d’habitants, dont 1.5 million de juifs et 130 000 arabes, on comptait seulement 75 000 israéliens vivant en kibboutz.

14 05 1948                   Naissance de l’État d’Israël, David Ben Gourion en est le Premier Ministre. Les États-Unis, ne voulant pas prendre le risque d’être pris de vitesse sur ce terrain par l’URSS, reconnurent de facto le nouvel État, lui assurant ainsi son autorité.

La terre d’Israël est le lieu où naquit le peuple juif. C’est là que s’est formée son identité spirituelle, religieuse et nationale. C’est là qu’il a réalisé son indépendance. C’est là qu’il a crée une culture, qui a une signification nationale et universelle, et c’est là qu’il a offert au monde la Bible éternelle.

Article premier de la déclaration d’indépendance.

16 05 1948                 La légion arabe occupe une partie de Jérusalem. Le plan de partage de l’ONU est rejeté par les nations arabes limitrophes : Égypte, Liban, Syrie, Irak, Transjordanie, qui envahissent Israël. Comment les Palestiniens, dont la population représentait alors plus de 70 % du pays auraient-ils pu accepter une partition qui ne leur en laissait en surface que 50 % ?

L’ONU, c’est le viol permanent d’un grand rêve humain.

Romain Gary

Le surlendemain, les armées arabes intervenaient et envahissaient la Palestine, en réponse, déclarait-on, à l’appel des habitants arabes qui forment la majorité écrasante de la population, afin de mettre fin aux massacres commis par les sionistes contre les Arabes, de restaurer la loi et l’ordre dans le pays, et de permettre à ses habitants d’exercer les attributs de l’indépendance. Après une quinzaine de jours, on peut dire qu’en gros les armées arabes occupaient la zone de l’État arabe prévu par les Nations Unies, et le roi de Trans-Jordanie s’était installé à Jérusalem.

En juillet 1948, on assiste à des succès israéliens avec la prise de Ramleh, de Lydda et de Nazareth, et enfin, en décembre, les forces israéliennes pénètrent d’une vingtaine de kilomètres en territoire égyptien. Des armistices furent alors conclus entre Israël et les divers États arabes, mais la paix est loin d’être signée.

Gaston Wiet Les Puissances Musulmanes 1986.

Ces armistices signés à Rhodes consacrent l’occupation de fait d’Israël sur 78 % de l’ancienne Palestine au lieu des 50 % concédés par l’ONU. Dans le même temps David Ben Gourion accorde la nationalité israélienne aux 140 000 Palestiniens restant en Israël. Ils seront 1.6 million de 2010.

20 05 1948                      Le comte Folke Bernadotte, président de la Croix Rouge suédoise, est nommé par l’ONU médiateur pour la Palestine. Il sera assassiné par un commando du Lehi, des juifs extrémistes le 17 septembre 1948.

En 1881-1882, l’administration ottomane dénombre 15 000 juifs en Palestine ; en 1922, avec 83 790 personnes, ils représentaient 11,1 % de la population de la Palestine – le yishouv, selon leurs propres termes -; en 1947, l’émigration, commencée après la déclaration Balfour en 1917 et sous l’impulsion de Théodor Herzl et du Fond national juif, s’est accélérée avec les persécutions nazies : ils sont 589 341, soit 30,9 %.

De décembre 1947 à juillet 1949, ce sont près de 770 000 Palestiniens qui auront quitté leur maison, persuadés dans un premier temps que leur exil ne serait que provisoire : les années passant, ils l’appelleront nakba – la catastrophe -. Les plus aisés partiront les premiers, quelque 70 000, pour les pays voisins dès avril 1948 ; puis ensuite entre 200 et 300 000 des villes côtières de Tibériade, Haïfa et Jaffa.

Dans les pays arabes environnants, on comptait 75 000 juifs en Égypte, 40 000 en Syrie, 130 000 en Irak. Vingt ans plus tard, toutes ces communautés se chiffreront à moins de 3 000, parfois expulsés sans violence, mais fermement, comme en Irak en 1949-1950, parfois de façon beaucoup plus violente, comme en Lybie, Syrie, Yemen. Ces juifs chassés des pays arabes sont donc en gros 250 000. 75 ans plus tard, le gouvernement de Benyamin Nethanyaou, truquera honteusement ces chiffres pour les faire grimper à 760 000 : ainsi, Israël est en mesure de dire que les Juifs expulsés des pays arabes lors de la création de l’État d’Israël  sont à peu de choses près aussi nombreux que les Palestiniens – 770 000 -, alors expulsés. Donc, on est quitte ! Et le tour est joué, sinon, qu’une fois de plus, on a tordu le cou à la réalité des faits.

1 06 1948                   La ration de pain repasse à 250 gr/j.

5 06 1948                 Accord de la baie d’Along : la France reconnaît l’indépendance du Viet Nam, avec à sa tête l’ex empereur d’Annam : Bao Daï, et le général Xan Thuy.

11 06 1948                 La Résolution Vandenberg [le nom du sénateur républicain qui l’a initiée] autorise le gouvernement américain à conclure des alliances militaires avec d’autres pays en temps de paix. Elle donne à tout gouvernement voulant combattre le communisme le droit à une aide américaine, économique ou militaire.

16 06 1948                 Au Conseil de Cabinet du gouvernement israélien, le ministre de l’agriculture Aharon Zisling tient des propos prémonitoires ; mais il semble bien être le seul de son avis :

Pour ce qui est des Arabes après la guerre et pour les villages et les biens arabes pendant la guerre, nous nous trouvons sur une pente qui est peut-être la plus dangereuse pour tout espoir ou alliance de paix avec des forces qui auraient pu nous être alliés au Moyen-Orient. Ces centaines de milliers d’Arabes qui seront bannis de la Terre d’Israël, même si c’est pas leur faute, qui vivront dans l’incertitude [puisqu’il s’agit de gens du peuple et non de ceux qui profitent d’eux], si on détruit aussi pour des raisons sanitaires les biens qui se trouvent là, ils grandiront dans la haine. Les Arabes du pays n’ont pas combattu. Ce sont les étrangers qui ont combattu [essentiellement la Légion arabe, de la Transjordanie, alors forte de 6 000 hommes encadrés par des officiers britanniques. Voulant récupérer leurs terres, le roi Abdallah ne souhaitait pas la création d’un Etat palestinien. ndlr]. Malgré l’armement lourd qu’ils possèdent, ils ne connaissent pas le pays, ne l’aiment pas et ne sont pas obligés de mourir pour lui. Les Arabes du pays deviennent dans tout le Moyen-Orient un élément porteur de guerre contre nous. Le Moyen-Orient ne les dédommagera pas. Ils ne toucheront aucune indemnité financière, celle-ci aboutira chez ceux qui les exploitent, et les centaines de milliers d’Arabes, eux et leurs jeunes enfants, seront nos ennemis. De même que c’est pas la souffrance que nous avons acquis le sentiment de la nécessité d’une guerre, ils porteront en eux la vindicte et les représailles et le désir de retour. C’est eux qui entraîneront les masses dans une guerre contre nous.

Il le s’agit pas d’échanges de population. A l’époque où parler de transfert était interdit, j’ai osé dire publiquement que la formule de transfert était stupide et qu’il était politiquement mauvais de s’y référer. Mais là, il ne s’agit pas seulement de transfert. Là-dessus, ce sont les Juifs qui paieront. C’est le potentiel de notre immigration en Terre d’Israël qui en paiera le prix. Tout d’abord, les centaines de milliers de Juifs des pays arabes et aussi d’autres pays. Même sans cela, on attaque les Juifs. Mais cela sera une excuse pour le faire. Même si nous gagnons, et surtout si nous ne vainquons pas. Même si nous résistons au minimum, nous paierons par les masses juives, tout d’abord dans les pays arabes.

Par conséquent, cette orientation d’interdire le retour des Arabes – autrement dit, de ne pas aborder le sujet, ni plus tard par des arrangements, ni par la voie de la négociation, ni par des échanges de territoires, ni par une action constructive qui susciterait la confiance [en arrangeant une culture intensive de parcelles de terre là où c’est possible], mais en venant interdire, fermer et empêcher de revenir après la guerre – se retournera forcément contre nous. 

21 06 1948         David Ben Gourion donne l’ordre de couler devant Tel Aviv LAltalena, un bateau chargé d’armes et de volontaires sympathisants de l’Irgoun. Peu après il musellera la dissidence de gauche. Ainsi aura été évitée de justesse la guerre civile. Fin stratège, il avait compris très tôt que la Haganah ne pourrait l’emporter que si elle était puissamment armée, ce à quoi contribua au tout premier rang la Tchécoslovaquie.

23 06 1948                 Les Russes font le blocus de Berlin.

24 06 1948                 Loi de 1948 sur les loyers : les logements anciens voient le montant de leur loyer bloqué. Les heureux bénéficiaires se frotteront les mains, les propriétaires beaucoup moins.

26 06 1948                  Les occidentaux établissent un pont aérien sur Berlin : de 6,5 t/j, le trafic passera en mai 1949 à 12 940 t/j. Inauguration de l’aéroport d’Orly.

11 07 1948                   Des Israëliens entrent à Lod et Ramlé… ils essuient quelques coup de feu et réagissent en massacrant des centaines de civils et finissent par expulser tous les survivants…

17 07 1948                  Création de Caisses d’assurance vieillesse autonomes pour les travailleurs indépendants : ces derniers sont ainsi parvenus à torpiller la loi du 22 mai 1946 qui instituait un régime d’assurance vieillesse unique pour tous les travailleurs. À la fin de la guerre, les professions libérales et les commerçants étaient les classes sociales les plus aisées, et ils ne souhaitaient donc pas être intégrés au même régime que l’ensemble des salariés : 50 ans plus tard, tout cela a beaucoup changé et ces travailleurs indépendants se mordent les doigts de leur aveuglément d’alors : en activité, il leur faut payer des cotisations de retraite très élevées et une fois ouverts les droits à la retraite, le montant de cette dernière n’autorise guère plus qu’un petit déjeuner correct chaque matin… tout simplement parce que les retraités sont plus nombreux que les actifs.

18 07 1948                   Si j’étais un leader arabe, je ne signerais jamais un accord avec Israël. C’est normal : nous avons pris leur pays. Il y a eu l’antisémitisme, les Nazis, Hitler, Auschwitz, mais était-ce leur faute ? Ils ne voient qu’une seule chose : nous sommes venus et nous avons volé leurs terres. Pourquoi devraient-ils accepter cela ?

David Ben Gourion

Je ne suis jamais retournée au Maroc, mais, suite aux articles critiques que j’écris dans le quotidien Haaretz contre la politique israélienne, il m’arrive de recevoir des lettres de Marocains qui s’adressent à moi comme à l’une de leurs compatriotes et cela m’émeut toujours. On sait maintenant que les pays musulmans ont été bien plus bienveillants envers les Juifs que les pays chrétiens. L’hostilité entre les Juifs et les musulmans n’est, finalement, qu’une affaire récente.

Eva Illouz, sociologue juive née à Fès en 1961. Télérama  du 11 au 17 octobre 2014

07 1948                 Gino Bartali et Louison Bobet écrivent une grande page du Tour de France dans la montée du Galibier – 2 645 m – au cœur d’une tempête de neige : il franchissent ensemble le sommet.

31 07 1948              Micheline Ostermeyer a pour arrière grand oncle Victor Hugo. Après un premier prix de Conservatoire de piano, une première place au concours international de Genève, elle mène une carrière de pianiste. Son professeur lui a suggéré de faire un peu de sport et plus précisément de lancer du poids pour se muscler les doigts… elle va le faire si bien qu’elle participe aux JO de Londres où elle remporte l’or du disque et du poids… elle a déjà quinze titres de championne de France dans des disciplines très diverses : course à pied, pentathlon etc… en l’an 2000, elle donnait encore des concerts… elle tirera sa révérence en 2003. Ah les p’tites femmes, les p’tites femmes de Paris.

Alfred Nakache, 33 ans, fait partie des sélectionnés français en natation. Deux ans plus tôt, le 8 août 1946, il avait battu le record du monde du 3 X 100, 3 nages avec Alex Jany et Georges Vallerey : belle résurrection pour quelqu’un qui avait perdu 40 kg à Auschwitz, où avaient été gazées sa femme et sa fille. Lui-même y était resté jusqu’à la fin, endurant une de ces innombrables marches de la mort, qui l’aura conduit à Buchenwald libéré.

07 1948                      La chaîne Goulert-Turpin ouvre à Paris le premier magasin d’alimentation en libre-service.

25 08 1948                 Les Allemands disent avoir déjà versé au titre des réparations 418 millions de $.

08 1948                       Walter Bonatti, né à Bergame 18 ans plus tôt, a le regard captivé depuis plusieurs années par les cordées de grimpeurs qui évoluent sur le massif de la Grigne, proche de Bergame. Et,

Un jour, au pied du Nibbio, un des pitons de la Grigne, Elia surprit mon regard fasciné par les évolutions de quelques cordées qui y étaient engagées. Cela dût l’attendrir, car il s’approcha de moi, harnaché de pied en cap, et, de l’air de quelqu’un qui s’y connaît, il me demanda : Ça te plairait d’essayer ? – Je ne demande pas mieux, lui répondis-je, et cinq minutes plus tard nous montions déjà à la course le sentier de la diretissime pour arriver au pied du pinacle qui porte le nom de Campaniletto. Nous nous encordâmes, et après m’avoir donné quelques instructions, Elia se lança à l’attaque. Mais à peine eut-il fait deux mètres que mon ami sembla se trouver en difficulté. Je le vis se tendre vers le haut, se pencher d’un coté puis de l’autre, se ramasser sur lui-même, se tendre de nouveau et recommencer, mais il était toujours là, à deux mètres du sol, et moi je le regardais sans rien dire.

Il se décida enfin à redescendre. J’ai des semelles qui glissent  dit-il pour se justifier, puis il ajouta : Je vais essayer plus à gauche. Il refit la même chose, sans obtenir de meilleur résultat, et pourtant cette fois, je l’avais poussé et soutenu de toute la force de mon esprit. Vas-y disais-je en moi-même, grimpe, ou je peux dire adieu à ma première ascension. Il finit par redescendre encore au point de départ. J’étais décidément déçu et déjà sur le point de me résigner quand il s’en sortit, et je n’en crus pas mes oreilles, en disant : Vas-y, toi qui as de bonnes chaussures. J’avais aux pieds de gros souliers bien voyants, à bouts carrés : très usés, ils provenaient de surplus militaires et étaient fixés à la cheville par une large ceinture de cuir. Je me dis : Si Elia n’est pas passé avec ses chaussons d’escalade, comment pourrais-je le faire, moi, sans une corde pour m’assurer par le haut.

Malgré cela, j’avais tellement envie d’essayer que je pris sa place. Je ne sais pas comment, mais je vins à bout de ce passage difficile du début. J’eus soudain la sensation de me trouver au sein d’un rêve exaltant. Assuré par le haut, Elia me rejoignit, mais, au moment où j’allais le laisser reprendre la tête, il déclara : C’est bien, continue comme ça jusqu’au sommet ! Et je continuai jusqu’au sommet. Ce fut ainsi qu’eut lieu ma première vraie rencontre avec une vraie paroi rocheuse [la Campaniletto], dans les aiguilles de la Grigne.

Walter Bonatti

Suivront, de 1950 à 1965, quinze ans de gloire, de premières, parfois à deux, souvent en solitaire, souvent dans des conditions idéales, parfois en hivernale, qui en feront le meilleur alpiniste, grimpeur de l’époque : Grand Capucin du Tacul, pilier ouest des Drus, face nord des Jorasses, face nord du Cervin en hivernale… C’est après ce denier exploit qu’il mit fin à sa carrière d’alpiniste, à 35 ans.

Le Grand Capucin du Tacul est au centre, La Tour Ronde , au fond à gauche.

Quinze ans de gloire, que la bêtise, la méchanceté viendront mettre à mal : l’homme avait appris à affronter la tempête, lui seul était à même de savoir où aller dans les parages du sommet du Mont Blanc dans un brouillard à couper au couteau, mais il n’avait pas le cuir assez dur pour que ces piques ne l’atteignent profondément : les blessures ne cicatriseront jamais complètement, jusqu’à sa mort, en septembre 2011. L’année  d’avant, il avait fini par gagner un procès contre le Club Alpin  Italien, pour que soit rétablie la vérité sur ce qui s’était passé au K2 en 1954 !

À l’heure où mourait ce grand monsieur, Catherine Destivelle, qui a fait le pilier Bonatti des Drus en quatre heures – faisait justice de pas mal de sottises proférées par les journalistes, assoiffés non de vérité et d’exactitude mais de superlatifs et d’amalgames en tous genres ; ainsi de Jean-Jacques Chaigneau, dans le Paris-Match du 25 octobre 1990 : En escaladant en 6 jours l’invulnérable paroi du Dru, Walter Bonatti entrait dans la légende… Destivelle la Française, pulvérise l’exploit. En quatre heures !

Catherine Destivelle corrige, redresse, rétablit :

C’était profondément injuste envers le célèbre alpiniste italien. Ces deux ascensions n’étaient en rien comparables. En 1956, vaincre le Dru, représentait un défi incroyable, presque incompréhensible. Jamais une voie d’une telle difficulté, exigeant une telle continuité dans l’effort et un tel engagement, n’avait encore été gravie. La face ouest du Dru fut conquise pour la première fois par une grosse équipe : Lucien Bérardini, Guido Magnone et leurs compagnons. Pour réussir, ils durent s’y prendre à deux fois. Bonatti, lui, était seul et la voie choisie plus raide, plus continue ; l’accès en était aussi plus délicat et surtout, une fois engagé dans l’ascension, il se révélait presque impossible de revenir en arrière.

Pour gravir ce pilier, il lui fallut maîtriser la technique toute neuve de l’escalade artificielle, c’est-à-dire planter piton après piton pour forcer le passage là où les prises ne permettaient pas de grimper naturellement. Cela impliquait un matériel imposant et lourd (pitons, coins de bois, mousquetons, étriers) et de complexes manœuvres de corde. Et à l’époque, on ne savait pas jusqu’où cette technique pouvait être appliquée dans ce granite chamoniard.

De plus, pour un solitaire, les difficultés redoublent : il faut gravir la longueur de corde en planant ses pitons, avec de délicats autoassurages, puis redescendre en rappel, remonter en déséquipant la paroi pour récupérer pitons et mousquetons, et enfin hisser son sac. Au total, l’itinéraire est parcouru trois fois : deux fois à la montée, une fois à la descente. Pour un pilier de six cents mètres, cela signifie plusieurs jours en paroi : il faut donc prévoir de quoi bivouaquer et s’alimenter. Bonatti y a passé six jours. On n’avait jamais vu ça, même dans les parois ensoleillées du Yosémite aux États-Unis. Là, c’était aux Drus, sur l’un des sommets des Alpes les plus exposés aux orages et aux tempêtes, à plus de 3 000 mètres d’altitude.

Mon ascension était d’une toute autre nature. Je connaissais la voie et bénéficiais de 35 années de progrès dans la technique de l’escalade. D’autre part, contrairement à ce qu’affirmaient les journalistes, je n’étais pas la première personne à avoir gravi ce pilier en solo. Éric Escoffier et Alain Ghersen, deux excellents grimpeurs des années 80, l’avaient déjà fait deux ou trois ans avant moi. Je n’étais que la première fille à réaliser cette ascension en solo.

Je jugeai tous ces commentaires inexacts et injustes. Et c’est à partir de là que j’ai commencé à me dire que j’aimerai, moi aussi, tenter l’expérience d’ouvrir une voie en solitaire.

Cette voie, elle allait la trouver toujours dans les Drus : dix jours de brouillard, pluie, grêle entrecoupées de quelques accalmies, pour sortir au sommet le 4 juillet 1991, les doigts en sang, infectées, épuisée et contente de trouver là un hélicoptère pour redescendre et ainsi éviter des heures de souffrance dans une descente en rappel, qui n’auraient rien ajouté à l’exploit. Et là encore, elle va mettre pas mal de choses au point :

Pour cette ascension, les médias se déchaînèrent. Alain Roux, dans le Dauphiné libéré du 6 juillet 1991 expliqua très bien ce phénomène : Mais qui est-elle, cette Destivelle, pour réussir ce que personne ne tentait plus depuis longtemps ?

Effectivement, depuis plus de vingt ans, personne en France n’avait plus réalisé ce style d’ascension. La tendance des années quatre-vingt étant à la rapidité et aux enchaînements de parois, mon ouverture de voie en solitaire pendant plusieurs jours passa pour une nouveauté. En outre, le fait que je sois une fille ne fit que renforcer l’intérêt des journalistes.

Je ne m’attendais pas à une telle médiatisation et la vécus très mal. Je supportais difficilement d’être reconnue dans la rue et avais honte du battage autour de cet exploit que j’avais bâclé en redescendant en hélico.

C’était, bien sûr, très bien pour ma carrière d’alpiniste d’avoir autant de presse, mais cet engouement attisa les jalousies de certains alpinistes à mon égard. Et leurs critiques ne m’épargnèrent pas. Pour eux, je n’avais entrepris cela que pour la notoriété et l’argent. Leur regard sur moi comptant davantage que les comptes rendus de presse, cela m’attristait et me vexait tout à la fois qu’ils puissent penser de telles choses.

Cette ascension, je l’avais faite pour moi et rien que pour moi. C’était mon défi. Je voulais savoir si j’en étais capable. Comme je suis une professionnelle de la montagne, je m’étais organisée pour en tirer parti avec des photos et du film.

Je ne vivais pas que de l’amour de la montagne et d’eau fraîche. Mais je ne pensais pas pour autant dénaturer cette passion en me donnant aussi les moyens d’en vivre. Cependant, je savais que l’argent n’a jamais fait bon ménage avec la montagne : les associer est souvent considéré comme un mercantilisme qui dévalorise la conquête de l’inutile ! Cet attachement à un puritanisme désuet, à une vision romantique de l’alpinisme m’a toujours étonnée.

Ce problème ne date pas d’hier, de tout temps il a fallu de l’argent, mais il était moins visible : soit les alpinistes étaient d’une condition sociale qui leur permettait de faire face aux dépenses, soit ils étaient financés par l’État. Je n’étais pourtant pas la première personne à être médiatisée pour une ascension. Bonatti, Rebuffat, Desmaison, Bonington, Messner, Chouinard – et la liste est longue – l’ont été bien avant moi, et, malgré tout, certaines personnes s’insurgent toujours contre cette forme de professionnalisme, bien qu’elles l’acceptent dans d’autres sports. Porter des marques sur mes vêtements ne me plaît pas vraiment, mais, devenue une professionnelle, soit j’accepte et tiens parole, soit je n’entre pas dans ce système, et cela définitivement. Je n’aime pas faire les choses à moitié. J’avais décidé de vivre à fond ma passion et je m’en donnais les moyens. Si je n’avais pas rêvé les pieds sur terre, du moins par rapport à l’argent, aurais-je pu me lancer vers les cimes ? La sécurité permet d’élaborer des projets en toute quiétude.

Quoi qu’il en soit, je ne sortis pas sereine de cette expérience. On parlait de moi comme d’une grande alpiniste, alors que je ne me considérais que comme une bonne rochassière. Pour moi, être un bon alpiniste, c’est être capable d’évoluer dans des terrains mixtes où des qualités de glaciériste sont aussi requises. Redoutant la glace et la neige que je connaissais mal et dont je ne maîtrisais absolument pas les techniques, je les avais toujours évitées soigneusement. Pour devenir une vraie alpiniste et progresser dans mon activité, il me fallait apprendre à grimper sur la glace.

Catherine Destivelle Ascensions        Arthaud 2012

21 09 1948       Marcel Cerdan devient champion du monde des poids moyens de boxe, en battant l’Américain Tony Zale. Il emporte 40 000 $. Le retour à Paris est un triomphe : il incarne la victoire à nouveau possible ; Vincent Auriol, président de la République, le reçoit à l’Elysée ; le 12 octobre, il est en voiture décapotable escortée de motards, de la porte d’Italie à l’Hôtel de Ville, par l’Opéra, recevant l’hommage de la foule parisienne. Jacques Prévert donne une interview dans un immeuble qui est sur le parcours, sur les Champs-Elysées ; un faux pas, et il passe par une porte-fenêtre, en tombant tout à côté de Pierre Bergé, qui débarque à Paris, jeune Rastignac assoiffé de pouvoir et de reconnaissance sociale. Il restera plusieurs jours dans le coma et en gardera d’irréversibles séquelles neurologiques. Pierre Bergé, lui, voudra y voir un signe du destin…ma foi …Marcel Cerdan poursuivra sa tournée en province : Marseille, Lyon, Bordeaux.

La France avait été sauvée par les Yankees. L’Amérique, c’étaient les G.I.’s décontractés, le Coca-Cola, le chewing-gum, Rita Hayworth, le Technicolor, ses boxeurs Rocky Graziano et Tony Zale… C’était fabuleux pour les Français ! Alors, quand Marcel est allé mettre en l’air l’Américain Zale, cela a été une sorte de délivrance. On s’est dit qu’on était pas si mal que ça.

Andy Dickson, ancien reporter du Parisien Libéré.

28 09 1948                        Paul Henri Spaak, premier ministre belge monte à la tribune de l’ONU à l’occasion de l’assemblée générale des Nations Unies. On nommera son intervention discours de la peur. Peut-être serait-il plus juste d’utiliser l’expression populaire : Je lui ai dit ses quatre vérités ; le destinataire du réquisitoire n’est autre que l’URSS. Le texte se trouve dans la catégorie Discours.

La dénonciation du communisme n’était déjà plus vraiment une nouveauté : I choose freedom de Kravtchenko avait connu un grand succès aux États-Unis où il avait été publié deux ans plus tôt ; sorti en France en 1947, il y connaîtra aussi un très gros tirage – 503 000 exemplaires de 1947 à 1955 – et l’affaire Kravtchenko commençait à virer au grand règlement de compte politique entre intellectuels communistes et les autres. Le procès lui-même s’ouvrira quatre mois plus tard, le 24 janvier 1949 pour se terminer le 4 avril de la même année.

9 1948                      En Mandchourie, Lin Biao, à la tête des troupes chinoises de Mao Zedong, part à l’offensive contre les troupes nationalistes de Tchang Kai Shek : il les sait mal commandées, mal nourries et démoralisées ; il prendra Moukden en novembre : 30 divisions nationalistes s’effondrent ou passent de son coté.

7 10 1948                    La 2 CV est présentée au 35° Salon de l’automobile : de l’avis de la majorité des critiques : c’est la plus moche de toutes… sordidement économe. Les Allemands, qui voient en elle une rivale de la Coccinelle, la traitent de vilain petit canard. À la mort d’André Citroën, en 1935, l’usine avait été rachetée par la famille Michelin. Le premier cahier des charges écrit par Pierre Michelin en parlait ainsi : Une bicyclette à quatre places, quatre portes, étanche à la pluie et à la poussière, et marchant à 60-65 km/h sur route plate, qui doit durer 50 000 km sans qu’on ait à remplacer aucune pièce. Le client ne pourra lui consacrer que dix francs par mois, la charger d’un tonneau et de gros outils.

Pierre Jules Boulanger nommé PDG, donnera sa définition en 1939 – il ne l’appelle pas encore 2 CV, mais TPV : Très Petite Voiture : une chaise longue sous un parapluie ; il précise le lendemain : véhicule pouvant transporter 2 cultivateurs en sabots, 50 kilos de pommes de terre ou un tonnelet, à une vitesse maximum de 60 km/h pour une consommation de 3 l/100 km. Elle devra pouvoir passer dans les plus mauvais chemins, être conduite par une débutante et avoir un confort irréprochable. Pour la suspension il demande qu’on puisse traverser un champ en transportant un panier d’œufs sans les casser. Le prix devra être bien inférieur à celui de notre traction, et enfin, son esthétique m’importe peu.

Ce sont les pères de la Traction qui la réaliseront : André Lefèbvre et Bertoni. En mai 1939, il existait déjà 250 prototypes fabriqués par l’usine de Levallois ; cela allait de la carrosserie en duralinox – composé essentiellement d’aluminium -, qui ne démarre qu’à la manivelle, au Cyclope, de 1937, ainsi nommé car muni d’un seul phare, légal puisque le véhicule était alors classé comme quadricycle à moteur ; ils seront détruits peu après la déclaration de la guerre, à l’exception de quelques exemplaires cachés dans des fermes.

mon dieu, que tu es vilaine

Commercialisée fin 48 au prix de 185 000 F (5 000 € 2000), la vente commencera par être contingentée : 60 % à l’exportation, 10 % aux prioritaires (usage professionnel) et 30 % en vente libre. La fabrication durera jusqu’au 27 juillet 1990.

Pierre Peltier en eut une à la fin de février 1950 immatriculée 174 QR 4.(les deux lettres situaient le département et le dernier chiffre allait de 1 à 9). Il ne manifestait dans le quotidien aucun penchant marqué pour l’originalité si ce n’est, tout de même, précisément dans l’achat de ses voitures : 19 Ford tout de suite après guerre [le même modèle que celle de Guy de Larigaudie et Roger Drapier pour faire Paris Saïgon en 1937], puis une 2 CV, ensuite une Volkswagen Coccinelle (peu répandue en France en 1952). En 1956, ce fut une Borg Ward, quasiment inconnue en France (aucun de ses enfants n’a le souvenir d’avoir croisé le même modèle… après tout, c’était peut-être une pièce unique !), puis toute une série de Panhard, avant de revenir à Citroën avec l’affreuse AMI 6 ; sa dernière fut tout de même une très classique Ford Fiesta. Bref, une certaine hésitation entre la marque tout à fait inconnue, souvent promise à la disparition et la petite voiture populaire, mais de toutes façons le parti pris d’être à l’opposé de la bagnole m’as-tu-vu, genre Mercedes et BMW aujourd’hui, et de toutes façons pas de voiture d’une marque nationalisée (ce n’est que dans les années 90 que l’État est devenu minoritaire chez Renault).

Dominique Lesterlin, sa fille, en rapportera plus tard toute la saveur : Je me souviens de la première deux-chevaux… Elle était ronde, elle était grise, et son allure bonhomme lui conférait un petit air à la fois campagnard et familial. Elle fendait l’air gaillardement et parvenait, au mieux de sa forme, avec le vent dans le dos et dans les descentes, à la vitesse de 60 km à l’heure. À cette allure-là, les essuie-glaces, réglés sur la vitesse, étaient eux aussi au mieux de leur forme et garantissaient au conducteur une quasi-visibilité. Dès que l’allure ralentissait, leur rythme se faisait plus mou, leurs caoutchoucs grinçaient, et bien malin qui pouvait dire ce qu’il se passait derrière ces vitres-là….

Un rayon de soleil ? Vite on descendait la capote, à nous la liberté, la griserie du grand air, de la vitesse, ou tout au moins de l’illusion de la vitesse, car un vacarme assourdissant s’installait, contribuant au sentiment de posséder une voiture de course. Attention à ne pas se faire aspirer par les camions qui nous doublaient en vrombissant, les enfants devaient tenir fermes les barres des sièges avant ! Et lorsque, saoulés de vitesse et de bruit, nous nous arrêtions, mon père allumait une cigarette, et nous les enfants, assis sagement dans la voiture, attendions les curieux… Ceux-ci ne tardaient pas à repérer l’engin et à exercer leurs talents sur les pare-chocs arrière pour tester sa souplesse et sa capacité d’amortissement. Et nous nous balancions, nous nous balancions, à la limite du mal de cœur, et les gens s’émerveillaient : Vraiment, cette 2 CV a une suspension formidable !

Sa cigarette achevée, mon père s’installait au volant, la 2 CV s’inclinait sur la gauche, et nous repartions pour de nouvelles aventures.

Ford sort en France la Vedette et Panhard la Dynavia : coupé sport de 2 places, 140 km/h, 5 l/100 km.

26 10 1948                 Jules Moch, ministre de l’Intérieur envoie près de 60 000 militaires et CRS pour mater la grève des mineurs à Valenciennes.

Le 4  octobre  1948, plus de 300 000 mineurs – la plupart communistes et anciens résistants – s’étaient mis en grève, à l’appel de la CGT, pour protester contre la remise en cause de leur statut décidé par le gouvernement socialiste de l’époque. Datant de 1946, ce statut était très avantageux pour ces ouvriers confrontés à une extrême pénibilité du travail. En contrepartie des risques encourus, ils bénéficient gratuitement du charbon, du logement et d’une protection contre le licenciement. Autant d’avantages acquis que le ministre de l’industrie Robert Lacoste a décidé de remettre en cause, ce qui a mis le feu aux poudres.

La grève, suivie par près de 90  % des effectifs, s’inscrit dans un contexte politique très tendu. Les communistes ont en effet quitté le gouvernement et s’opposent violemment à leurs anciens alliés socialistes avec le concours de la CGT, très implantée dans les bassins miniers. Pour réprimer la grève, Jules Moch, le ministre de l’intérieur, envoie les CRS, puis l’armée. En tout, 60 000 hommes sont mobilisés sur les carreaux de mines, où les affrontements font six morts parmi les mineurs et des centaines de blessés dont de nombreux policiers.

Après cinquante-six jours de grève, les mineurs reprennent le travail sans avoir obtenu satisfaction. Deux mille d’entre eux sont arrêtés, trois mille sont licenciés et 1342 condamnés à de la prison ferme et expulsés. Ces derniers perdent tous leurs avantages et leurs familles se retrouvent à la rue du jour au lendemain. Leurs vies sont brisées. Les Charbonnages de France feront même en sorte que la plupart d’entre eux ne retrouvent jamais de travail où que ce soit.

[…]               En mars  2011, la cour d’appel de Versailles reconnaîtra le caractère discriminatoire et abusif du licenciement de 17 mineurs et employés, et annulera leur révocation. Elle condamnera en outre Charbonnages de France à leur verser 30 000  euros chacun. Mais le ministère de tutelle, Bercy – alors dirigé par Christine Lagarde -, se pourvoira en cassation. La décision sera alors annulée en octobre 2012 et les indemnisations gelées.

Daniel Psenny Le Monde 9 mai 2015  

Au nord c’était les corons
La terre c’était le charbon
Le ciel c’était l’horizon
Les hommes de mineurs de fond
 
Nos fenêtres donnaient sur des fenêtres semblables
Et la pluie mouillait mon cartable
Mais mon père en rentrant avait les yeux si bleus
Que je croyais voir le ciel bleu
J’apprenais mes leçons la joue contre son bras
Je crois qu’il était fier de moi
Il était généreux comme ceux du pays
Et je lui dois ce que je suis
 
Au nord c’était les corons
La terre c’était le charbon
Le ciel c’était l’horizon
Les hommes de mineurs de fond
 
Et c’était mon enfance et elle était heureuse
Dans la buée des lessiveuses
Et j’avais les terrils à défaut de montagne
D’en haut je voyais la campagne
Mon père était gueule noire comme l’étaient ses parents
Ma mère avait des cheveux blancs
Ils étaient de la fosse comme on est d’un pays
Grâce à eux je sais qui je suis
 
Au nord c’était les corons
La terre c’était le charbon
Le ciel c’était l’horizon
Les hommes de mineurs de fond
 
Y avait à la mairie le jour de la kermesse
Une photo de Jean Jaurès
Et chaque verre de vin était un diamant rose
Posé sur fond de silicose
Ils parlaient de trente six et des coups de grisous
Des accidents du fond du trou
Ils aimaient leur métier comme on aime un pays
C’est avec eux que j’ai compris
 
Au nord c’était les corons
La terre c’était le charbon
Le ciel c’était l’horizon
Les hommes de mineurs de fond
Le ciel c’était l’horizon
Les hommes de mineurs de fond

Pierre Bachelet 1982

20 11 1948                  Première émission de télévision en 819 lignes.

4 au 12 11 1948        Le tribunal international militaire de Tokyo son jugement des criminels de guerre japonais : il lui a fallu quatre jours, ce dernier totalisant 1 218 pages ; le procès verbal du procès lui-même faisait 48 412 pages ! Le général Douglas Mac Arthur, qui a contrôlé toute l’instruction, a pris bien soin de mettre l’empereur hors de toute accusation ainsi que les principaux responsables de la guerre bactériologique : les intérêts que pouvait y trouver la politique américaine et l’armée pesaient beaucoup plus lourd dans la balance que les principes du droit de la guerre. Il y eut sept condamnations à mort par pendaison, cinq condamnations à la prison à vie. Le juge français se désolidarisera du jugement. Le chef des services de contre-espionnage des forces d’occupation, l’américain Charles Willoughby parlera de la pire hypocrisie de l’histoire.

28 11 1948                  Edwin Land lance l’appareil de photo polaroïd [l’appareil sort directement un tirage papier de la photo].

8 12 1948            En Égypte, le gouvernement interdit les Frères Musulmans, fondamentalistes ; ils assassinent le premier ministre le 28 décembre 1948.

10 12 1948          Au Palais de Chaillot, l’assemblée générale des Nations Unies proclame la Déclaration universelle des droits de l’homme. Le texte n’a pas valeur de loi : ce n’est qu’une proclamation, dont la rédaction a été longuement élaborée par une commission qui avait pour présidente Eleanor Roosevelt, veuve du président. L’essentiel des travaux s’est déroulé à Lake Success, aux Etats-Unis. Sur 58 Etats, 50 l’ont signé. Aucun n’a voté contre. Se sont abstenus, l’Afrique du Sud, l’Arabie Saoudite, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Yougoslavie, l’Union soviétique. Le Yemen et le Honduras n’ont pas pris part au vote. Jeane Kirkpatrick, représentante des Etats-Unis à l’ONU de 1981  à 1985 résumera le sentiment partagé par la plupart des membres : La déclaration Universelle des Droits de l’Homme, et la Lettre au Père Noël, c’est bonnet blanc et blanc bonnet.

15 12 1948                  Mise en marche de ZOE, 1° réacteur nucléaire à eau lourde, ou plus simplement pile atomique par Frédéric Joliot.

31 12 1948             David Ben Gourion décide de la fin de la guerre d’indépendance alors que ses troupes menaient l’assaut contre les forces arabes repliées autour de Gaza. Il devra alors s’opposer à Yigal Alon, commandant du front sud et partisan, avec tout l’état major de la liquidation de cette poche de résistance : c’est une question de quelques jours. Ben Gourion tiendra bon.

Ce territoire était alors beaucoup plus vaste, englobant les villes d’Ashkelon et d’Ashdod ; il s’étendait sur près de 100 km au sud dans le désert de Neguev, le long de la frontière égyptienne. Israël va en annexer les 4/5. Najd, aujourd’hui Sdérot, est rasée et ses 719 habitants sont expulsés à Gaza. Les Palestiniens de Majdal, aujourd’hui Ashkelon, recevront le 17 août 1950 leur ordre d’expulsion, et sont conduits à Gaza, où ils rejoignent les dizaines de milliers de réfugiés venus de Jaffa, Lod ou ailleurs. Ainsi naquit ce que l’on appelle aujourd’hui la bande de Gaza, où la population originelle de 70 000 habitants va être multipliée par trois.

1948                            D’avril à novembre, 11,9 M. de journées de travail ont été perdues pour fait de grève. Les CRS occupent les cokeries. Le parti communiste tire les ficelles de l’affaire, avec l’évidente volonté de faire capoter le Plan Marshall. Création de l’impôt sur les sociétés. Jules Ouaki crée Tati à Paris, premier libre service textile à tout petit prix.

Auguste Piccard applique à un sous marin le principe du ballon : variation du poids apparent (dans le sous marin, cela s’opère par des réservoirs d’essence, en contact avec la pression ambiante : l’essence, en se comprimant, augmente le poids total) et allègement en lâchant du lest ; c’est le premier bathyscaphe, qui bat un record de profondeur en descendant à 1 500 m. Reconstruit ensuite par la Marine, il descendra à 4 000 m.

Luc Hoffmann, héritier bien argenté des Laboratoires Hoffmann-Laroche, qui ne souhaite pas reprendre l’affaire se voit offrir en Camargue le domaine de la Tour du Valat : il en fait un Institut de recherche, précurseur de l’écologie, qui emploiera jusqu’à 100 chercheurs. Les héritiers du propriétaire initial contesteront la validité du leg, et cela se traduira par 25 ans de procès !

Les zones humides sont comme des plantes ayant des racines qui se ramifient partout. […] Qu’on assèche les zones humides comme on l’a fait pendant longtemps, on appauvrit toute la nature alentour. Leur rôle s’avère même plus important que celui des forêts et des steppes. Elles constituent une espèce de banque, qui gère l’eau…

En 1961, il sera l’un des fondateurs du WWF, puis, aussi, d’une association Vincent van Gogh en Arles, reprise par sa fille Maja, qui maintiendra à flot les Rencontres Internationales de la Photographie, avant de former, en 2015, le projet d’un musée d’art moderne avec, pour architecte Frank Gehry pour un montant avoisinant les 150 M€.

Création du GATT – General Agreement on Tariffs and Trade –: accords en négociation quasi permanente sur le commerce international et les tarifs douaniers.

Florence Goult, d’origine américaine, célèbre mécène de la peinture en France, prête son concours à la création d’un musée d’Art Moderne à Nice. Le peintre Jean Dubuffet, de ses amis, la met en garde :

Paris jeudi
Chère Florence
Je vous assure que les musées sont la chose la plus détestable qui soit et la plus contraire à l’art, à la bonne santé de l’art (qui a toujours besoin – comme bien d’autres choses – d’oublier son nom).
C’est seulement un siècle bien peu artiste, un siècle épris de répertoires, d’inventaires, de sommes, de compétitions, d’échelles, de classifications, de nombres (toutes choses très asphyxiantes pour l’art) qui pouvait inventer les musées.
Les pays d’Europe où il y a le plus de musées (et spécialement de musées de peinture moderne) c’est la Suisse. Pas la moindre petite ville de Suisse où il n’y ait au moins un beau musée de peinture moderne tout flambant neuf et tout plein des peintures les plus hardies – sans compter les galeries privées, stands d’exposition, salles de conférences etc.
C’est également le pays où il y a le moins de vrais peintres et de vrais artistes.
Les musées sont pour l’art ce que la Sorbonne est pour la poésie.
Si vous voulez redonner aux gens de notre siècle le sens de l’art je vais vous en indiquer le moyen : supprimez les musées, supprimez les écoles, supprimez les conférences, supprimez les critiques d’art, supprimez toute révérence à l’égard des artistes, supprimez les collectionneurs d’art, supprimez les subventions à l’art, supprimez les autorisations d’exercer métier d’artiste, supprimez la possibilité de vendre les œuvres d’art ou d’en retirer aucun profit, supprimez toute attention à l’art et aux artistes, supprimez le mot art du vocabulaire.
Mais déjà en tous cas et pour commencer supprimez les musées. C’est de tout le plus néfaste.
Je vous embrasse joyeusement.

19 01 1949                  Fin des tickets de rationnement du pain.

20 01 1949                  Truman esquisse ce que l’on nommera plus tard l’aide au Tiers-Monde.

Nous devons nous engager dans un nouveau programme audacieux, et utiliser notre avance scientifique et notre savoir-faire industriel pour favoriser l’amélioration des conditions de vie et la croissance économique dans les régions sous-développées.

Harry Truman. Discours sur l’état de l’Union.

Le terme de sous-développement vient d’être utilisé pour la première fois ; il va s’imposer, car, sur le plan sémantique, diplomatique et idéologique, il est vraiment très pratique. Tout d’abord, en recouvrant l’ensemble des pays pauvres, il permet de ne pas utiliser le terme de colonisés – qui recouvre une bonne part d’entre eux, et ainsi de ne pas froisser les pays qui ont encore des empires : l’Angleterre et la France. Et les Américains ont tout intérêt à placer les relations internationales sur un plan strictement économique. Mais surtout, le terme de sous-développement donne à lui tout seul la bonne grille de lecture : à savoir qu’il est situé par référence à un monde développé, et que donc, implicitement, son but doit être le niveau économique des pays riches. Tout est dit : ces pays se trouvent devant un parcours obligé ; ils devront donc s’engager sur les chemins qui ont amené les pays occidentaux à la richesse : le libéralisme, en favorisant l’investissement privé et le commerce extérieur. Il eut fallu qu’une grande voix s’éleva, sentant le danger que recelait le mot, sachant combien ceux-ci peuvent être assassins, devinant qu’on scellait ainsi le sort du monde qui allait adopter en aveugle la formule, il eut fallu que cette grande voix se lève alors pour dire :

Non, Monsieur Truman, ce n’est pas à vous de dire qui nous sommes ; ce n’est pas à vous de définir notre identité ; et en faisant cela, vous outrepassez outrageusement vos prérogatives ; appliquez donc aux relations internationales les règles internes à votre démocratie… et si nous ne voulons pas nous définir par rapport à vous, laissez-nous donc user de ce droit fondamental.

Mais il n’y avait pas alors de grande voix, – Gandhi avait été assassiné un an plus tôt, peut-être aurait-il réagi ? – ou bien, s’il y en eut, elle ne fut pas assez forte et nul ne voulut les entendre.

Le terme de Tiers Monde, apparemment forgé en 1952 par le sociologue Alfred Sauvy, fait une référence typiquement française à la Révolution (il écrivait que ce tiers-monde, était ignoré, exploité et méprisé exactement comme l’était le Tiers Etat avant la Révolution, et qu’il aimerait lui aussi devenir quelque chose). S ‘agit-il d’une lutte de systèmes économiques ? Ou de pouvoir ? Fut-elle entreprise par les Etats-Unis de manière agressive ou défensive ? Fut-elle vraiment la conséquence d’une décision prise par les Russes dès 1917, ou le résultat d’une habile manipulation par la propagande soviétique des ressentiments et des envies causées par la chute des vieux empires ? Ou bien est-il de règle que tous les Etats, à l’exception des Etats-Unis, soient agressifs lorsqu’ils s’industrialisent ? Cela semble bien être le cas. Toutefois, puisque il s’agit d’un conflit en cours (en dépit de jugements hâtifs en faveur du contraire), il est difficile d’en arriver à une conclusion si simple. Le sentiment de culpabilité de certaines nations occidentales n’est pas l’élément le moins important de cette curieuse histoire. Certaines nations avancées ont parfois manifesté une réticence étrange à prendre au sérieux leurs antagonistes russes lorsque ceux-ci confirment officiellement et explicitement que leur objectif demeure la conquête révolutionnaire du monde. Beaucoup de gens bienveillants pensent qu’une idée aussi simple est certainement trop démodée pour notre époque avancée. Mais seules survivent les idées simples.

Hugh Thomas       Histoire inachevée du monde       Robert Laffont 1986

La culture américaine au sens spécialisé est parente proche sinon co-existente à la culture européenne. Les formes artistiques s’interpénètrent complètement, la pensée politique démocratique a les mêmes racines, et les fondements religieux, à quelques sectes près, sont communs.

C’est la culture anthropologique qui accuse des différences croissantes. Et ce sont là l’histoire, la géographie et l’économie qui parlent. Le mixage de populations aux racines diverses a appelé une homogénéisation locale en gommant la diversité des origines, ce qui a produit aussi bien le jazz que l’alimentation rapide ou le blue jean, tous produits typiquement américains. Mais c’est surtout l’expérience historique et politique qui a façonné chez nos amis américains un nouveau rapport au monde que je ne saurais définir autrement que comme une culture. L’immensité du territoire, des ressources, et petit à petit de la population, l’absence de conflits internes majeurs depuis le règlement de celui de l’esclavage grâce au traitement génocidaire mais efficace et oublié de la population autochtone, l’absence de toute invasion pendant deux siècles, et pour finir l’autodestruction de l’Europe appelant en compensation un hyperdéveloppement de la puissance américaine, tout cela a produit une culture anthropologique que l’on peut qualifier d’impériale, même s’il est hors de doute que le projet n’en a été ni explicite ni conscient.

David Tothkopf, directeur du cabinet de consultants de Henry Kissinger écrit : Il y va de l’intérêt économique et politique des États-Unis de veiller à ce que, si le monde adopte une langue commune, ce soit l’anglais ; que, s’il oriente vers des normes communes en matière de communication, de sécurité et de qualité, les normes soient américaines ; que, si les différentes parties sont reliées par la télévision, les programmes soient américains et que si s’élaborent des valeurs communes, ce soient des valeurs dans lesquelles les Américains se reconnaissant.

On comprend à la fois que ce programme, qui est au demeurant en voie de réalisation, soit peu accessible au dialogue interculturel, qu’il suscite de sérieuses réactions de défense économique, politique et culturelle, et surtout qu’il soit parfaitement étranger à ce qu’est aujourd’hui devenue la culture anthropologique européenne.

Michel Rocard                      Si ça vous amuse       Flammarion 2010.

21 01 1949                  Tchang Kaï Chek abandonne les fonctions de président de la République de Chine et le lendemain, les communistes font leur entrée à Pékin. Il va se réfugier à Formose, dont il sait l’intérêt stratégique qu’elle représente pour les Américains, qui ainsi, empêcheront les communistes de la prendre.

Formose a été à l’origine peuplé d’austronésiens qui forment aujourd’hui 2 % de sa population. Entre les XIV° et XVII° siècle, des Chinois de l’époque des Ming se sont installés, mais c’est à partir de 1683, sous la dynastie des Qing que les Han – l’ethnie majoritaire chinoise devient majoritaire sur l’île -.  Et ce sont environ 1.5 à 2 millions de Chinois qui suivent Tchiang Kaï Chek sur Formose, qui comptait avant leur arrivée 4.5 millions d’habitants. Les Chinois ont beau ne pas être des Japonais : quand on a été près de cinquante ans sous leur joug – depuis 1895 – cela donne certaines habitudes qui donneront du fil à retordre au nouveau chef d’Etat.

24 01 1949                  Ouverture à Paris du procès Kravchenko. Les Lettres Françaises, L’Humanité avec, derrière elles, le Parti Communiste, auront de nombreux témoins, tous téléguidés par Moscou : son ex-épouse, plusieurs connaissances professionnelles venues le qualifier de traître etc… Kravchenko aura des amis, contactés par courrier, des victimes de déportation, des témoins de famine sciemment organisées, et la veuve d’un ancien dirigeant communiste allemand, Margarete Buber-Neumann : elle a elle-même subi les camps de concentration allemands et son témoignage aura l’accent de la vérité. Les Lettres Françaises et l’Humanité finiront par être condamnés pour diffamation : l’intelligentsia communiste française subit sa première défaite en rase campagne. Mais la puissance de la volonté d’aveuglement, la préférence systématique de la foi idéologique sur la réalité lui permettront d’avoir encore devant elle de longues années de vitalité. Kravchenko vivra jusqu’en 1966, consacrant une bonne partie de son temps à la réforme agraire en Bolivie en faveur de laquelle il écrira une autre livre : J’ai choisi la justice.

19 02 1949                  Découverte d’uranium à Bessines, en Haute Vienne.

24 02 1949                  Armistice entre l’Égypte et Israël à Rhodes : la surface d’Israël passe à 20 000 km².

25 02 1949                 Le cardinal Mindszenty, primat de Hongrie, est condamné à la prison à vie. Lors de son procès, sa passivité incitera à croire qu’il avait subi un lavage de cerveau. Deux ans plus tard, c’est l’archevêque Grosz qui est condamné à 15 ans de prison, puis, l’évêque protestant Ordass et des centaines de prêtres, pasteurs, religieux qui sont regroupés en camp d’internement. L’Église hongroise devient une église du silence.

8 03 1949                    Accord entre Bao Daï et Vincent Auriol pour rattacher la Cochinchine au Viet Nam, séparés depuis 87 ans. Bao Daï entre dans Saïgon désert le 13 juin.

03 1949                       La bataille de Huaihai met aux prises les deux forces qui se disputent le pouvoir en Chine : nationalistes et communistes ; moyennant des centaines de milliers de morts, les communistes l’emportent et prennent Shangaï. Canton sera prise à l’automne.

3 04 1949                    Fin du rationnement des corps gras, du lait et du chocolat.

4 04 1949                    Création de l’OTAN : Organisation du Traité de l’Atlantique Nord.

18 04 1949                  Indépendance de l’Eire : Irlande du sud.

24 04 1949      En Chine, les diplomates français se sont regroupés à Nankin. Jacques Guillermaz, ancien militaire que sa grande connaissance de la Chine a mené à la diplomatie, est convaincu depuis longtemps de la victoire prochaine de Mao. Il rapporte au chef de mission les événements de la nuit : Monsieur l’ambassadeur, les communistes sont là, et face à son incrédulité, l’emmène à la fenêtre d’où il peut voir une sentinelle déjà en faction devant sa résidence. Les gouvernements occidentaux refusent de reconnaître le régime communiste, et donc les ambassades ferment. Mais Jacques Guillermaz, à la demande de l’état-major français, reste :

Durant près de deux ans et dans des conditions parfois difficiles et inquiétantes, je pus observer sur le vif un phénomène rare : la prise de contrôle progressive de l’administration et de la population d’une grande cité, le passage d’un monde souvent douloureux, mais relativement libre, à un univers dominé par une idéologie exclusive de tout autre et encadré par des organisations impitoyables.

5 05 1949                  Le traité de Londres institue le Conseil de l’Europe, qui n’est pas à proprement parler un organe politique mais plus une institution vouée à la défense des droits de l’homme, forte de 47 États, dont la Russie : elle abrite entre autre la Cour européenne des droits de l’Homme.

14 05 1949                 Rail, route ? La puissance syndicale est tellement forte dans la SNCF et tellement faible dans le transport routier que les politiques n’ont pas le courage d’être objectifs… et c’est la SNCF qui rafle la mise.

Le drame du chemin de fer français n’est à aucun degré et d’aucune manière le fait de la route. C’est vraiment un singulier paradoxe que de voir la SNCF, qui a disposé à volonté d’énormes contingents de métaux ferreux et non ferreux, de bois et de ciment depuis 1944, qui s’est taillé la part du lion dans les crédits du plan Monnet, qui a pu acquérir aux États-Unis 1 300 locomotives dont elle n’a pas aujourd’hui l’emploi intégral, venir reprocher aux transports routiers délibérément sacrifiés depuis la Libération, privés longtemps de véhicules, puis de carburants et de pneumatiques, de lui faire une ruineuse concurrence. (…)

Le drame économique du rail a pour raison essentielle que le réseau français est aujourd’hui quasi centenaire, qu’il a été complètement édifié, avec l’aggravation des erreurs du plan Freycinet, bien avant l’apparition des autres modes de transport.

Si l’évolution s’était faite autrement, si le rail était arrivé en dernier, il ne serait venu à l’esprit de personne de construire le réseau ferroviaire français avec la densité, la complexité et l’importance excessive que nous lui connaissons.

Le problème qui se pose à notre génération est donc de repenser l’équilibre des transports existants en fonction de cette idée ; de rendre au rail ce qui lui appartient et ne lui est point contesté ; de lui enlever ce qui ne devrait plus lui appartenir depuis longtemps déjà ; de lui restituer la physionomie exigée par les progrès de la technique actuelle des transports.

Le drame financier de la SNCF, c’est d’avoir sans cesse voulu voir trop grand et de bâtir un système ferroviaire en expansion continue, négligeant par là même l’existence à ses côtés de concurrents beaucoup plus jeunes, plus ardents, plus souples, mieux armés pour servir l’économie (…). La concurrence normale des autres moyens de transport n’est, dans cette aventure, qu’un élément et qu’un élément bienfaisant, puisqu’il a fini par poser directement le problème du chemin de fer français, qui n’aurait rien gagné à continuer à être traité dans plus ou moins de secret.

Aux responsables de faire désormais le nécessaire : est-il toujours besoin, au siècle de l’automobile, d’autant de gares, de stations, de haltes qu’au siècle dernier, comme des mêmes 40 000 kilomètres de lignes ? Est-il toujours nécessaire de laisser circuler autant de trains omnibus à la fois si inconfortables et coûteux ?

A deux reprises le chemin de fer français aurait pu être repensé : en 1936 lors des 40 heures. Fallait-il embaucher une centaine de mille de cheminots de plus (d’ailleurs au détriment final de l’agriculture française) ou alléger l’exploitation des rameaux déjà inutiles ou trop coûteux ? A la Libération, devant un réseau détruit, fallait-il le reconstituer tel quel, en l’augmentant même, ou tailler dans le vif et réaliser ce que l’avant-guerre n’avait pas permis de faire ?

Georges Galienne, délégué général de l’Union routière. Le Monde 14 mai 1949

27 05 1949                        Les troupes communistes de Mao Zedong libèrent Shangaï. Le général Phoebe est une des rares femmes militaires à avoir atteint ce grade.

Général Phoebe : C’était une période très intéressante. Shanghai a été libérée le 27 mai 1949 [Il est ici question de la Libération par FAPL – après la victoire contre le Japon – des zones occupées par le Guomindang. Il s’agit donc des troupes du Parti communiste.] Le 25 mai, les troupes occupaient déjà les faubourgs de la ville, la ville n’était donc pas encore complètement libérée, mais là où nous habitions, c’était tout comme.

Peu avant, le 25 avril, au milieu de la nuit, les soldats du Guomindang avaient encerclé toutes les grandes universités de Shanghai afin de procéder à l’arrestation de tous les éléments communistes. Pour commencer, ils ont conduit tous les pensionnaires au réfectoire, puis ils ont demandé aux espions qui se tenaient parmi eux d’identifier les membres du PCC. Ceux-ci ont ensuite été emmenés de force et jetés en prison. Voilà en quoi ont consisté les arrestations massives qui ont précédé la Libération. Dans les universités les plus réputées, telles que Fudan, Tongzhi et Shanghai Jiaotong, un grand nombre d’étudiants ont été arrêtés et mis sous les verrous.

[…] Le 24 mai, les scènes de rue à Shanghai ont été plutôt burlesques : le Guomindang avait organisé des défilés pour célébrer la victoire de leurs forces armées et leurs troupes avaient envahi les rues. C’était complètement ridicule et nous leur avons crié : Vous êtes foutus, alors que faites-vous là à fêter la victoire ? En fait, ils couvraient leur retraite…

Xinran : J’ai entendu parler des parades triomphales du Guomindang à la veille de la Libération, mais aucun témoin ne m’en a jamais fait de description précise.

Général Phoebe : Oui, c’est vrai, le 24 mai les rues étaient pleines de soldats du Guomindang, mais à l’aube du 25, elles étaient pleines de soldats de l’APL, tous le fusil sur l’épaule ! Aucun d’entre eux n’a pénétré chez qui que ce soit, ce qui a fait très bonne impression sur les habitants de la ville.

Xinran : Le contraste était-il donc si important ?

Général Phoebe : Il y avait une plaisanterie fameuse à l’époque : le bruit courait que les soldats de l’APL ne savaient pas ce que c’était que des toilettes avec une chasse d’eau et comme ils ne voulaient pas déranger les habitants, ils ont cru que cela servait à laver le riz ! Alors on raconte qu’ils ont mis leur riz dedans, et qu’ils ont tiré la chasse pour le rincer à l’eau claire… J’ignore si c’est vrai ou si c’est juste une légende urbaine, mais le but de cette plaisanterie était de montrer combien les soldats de l’APL étaient différents de ceux du Guomindang ! De plus, beaucoup de soldats du Guomindang venaient emprunter des choses aux habitants sans jamais les leur rendre; si un soldat de l’APL venait nous emprunter quelque chose, il nous le restituait immédiatement.

Xinran : Pensiez-vous que les soldats de l’APL étaient des péquenauds ?

Général Phoebe : Non.

Xinran : Avec leurs uniformes en lambeaux et leur saleté, vous ne les considériez pas comme des rustres de paysans ?

Général Phoebe : Non, bien au contraire, nous les trouvions très cultivés. Ce sont les soldats du Guomindang qui étaient abrutis… Leurs officiers les battaient, nous en avons tous été témoins. Nous les avons vus taper sur les soldats avec leurs matraques, et les soldats à leurs pieds implorant leur pardon. J’ai vu ça quand j’étais enfant, mais jamais rien de pareil ne s’est produit avec les soldats de l’APL.

Xinran : Le changement a dû être considérable pour les Shanghaiens. Un jour, la ville était remplie de soldats du Guomindang et le suivant de soldats de l’APL et du PCC ! Combien de temps a-t-il fallu pour que les uns remplacent complètement les autres ?

Général Phoebe : À l’aube du 25 mai, ma tante a annoncé à ma mère que Shanghai était libérée ! (La famille de ma tante était assez fortunée, ma tante dirigeait une banque privée.) Elle avait intentionnellement choisi le mot libérée et je savais qu’elle ne l’aurait jamais utilisé pour parler des soldats du Guomindang. À l’évidence, beaucoup de gens ont tout de suite accepté ce grand changement. Bien sûr, aussitôt, nous nous sommes tous précipités vers la porte : les gens sortaient des ruelles, et nous avons tous remarqué combien ces soldats étaient disciplinés, et leurs rangs ordonnés. Les soldats de l’APL ne tapaient sur personne, ne volaient rien, leur conduite était exemplaire. Certes, le PCC avait fait un travail de propagande au préalable pour vanter les mérites de ses soldats, mais la meilleure des preuves, c’était encore de laisser les gens le constater par eux-mêmes.

Xinran Mémoire de Chine     Éditions Philippe Picquier    2009

31 05 1949                  La chambre criminelle de la Cour de Cassation autorise à nouveau la publication des six pièces les plus sulfureuses des Fleurs du Mal de Charles Baudelaire. La condamnation datait de 1857.

05 1949                         Simone de Beauvoir, 41 ans, publie Le deuxième sexe : 22 000 exemplaires dès la première semaine pour le premier tome. 20 ans plus tôt, elle avait été la plus jeune agrégée de philosophie de France.

Elle […] vole de surprise en surprise – la première, la plus forte, est de découvrir que toute femme qui entame son autoportrait doit commencer par ce truisme : Je suis une femme, alors qu’un homme peut paisiblement passer outre.

Mona Ozouf Les mots des femmes Fayard 1995

Les piliers d’un christianisme plombé depuis des siècles par le refoulement ne l’entendent pas de cette oreille : François Mauriac est aux avant postes des pourfendeurs :

J’apprends beaucoup de choses sur le vagin et le clitoris de votre patronne

Lettre à Roger Stéphane, collaborateur des Temps Modernes

Nous avons littérairement atteint les limites de l’abject. Le Figaro du 30 mai. Croyez-vous que le recours systématique, dans les Lettres, aux forces instinctives de la démence, et à l’exploitation de l’érotisme qu’il a favorisée constituent un danger pour l’individu, pour la nation, pour la littérature elle-même, et que certains hommes, certaines doctrines en portent la responsabilité ?

Le Figaro du 6 juin, sous forme d’enquête.

Vos pages me consolent des infamies de la jeune Magny. Ces idiotes instruites qui enfoncent leurs talons Louis XV sur toutes les voies sacrées de notre vie, ces connes pédantes et piaillantes, il faudrait les mettre dans une garderie d’enfants à torcher les derrières et à vider des pots jusqu’à la mort.

Courrier adressé à Jean Louis Curtis. Nouvelles lettre d’une vie [1906-1970] Grasset 1989

François Mauriac ne doit pas se sentir trop seul dans ses indignations, mais les oppositions se manifestent clairement :

Mauriac a posé une question de mère de famille prude. François Nourissier

Le temps de la terreur théologique de la chair est dépassé.

[…] Cette crainte des mauvais livres rejoint le naïf slogan pétainiste : c’est l’esprit de jouissance qui a perdu la France.

Françoise d’Eaubonne

Je crois que les chrétiens qui, sous prétexte d’érotisme et d’obscénité, attaquent Simone de Beauvoir et la tentative qu’elle représente se trompent du tout au tout.[…] Le rire ni la condamnation ne conviennent, mais une écoute attentive, la volonté de regarder en face, car enfin, il dépend de beaucoup de nous et de notre Église que cette inquiétude et cette recherche, dans ce qu’elles ont d’authentique, soient assumées et non perverties.

Jean Marie Domenach Le Figaro littéraire, 25 juin

Des gaullistes prennent rang derrière Mauriac :

Le succès du Deuxième sexe auprès des invertis et des excités de tout poil empêche Jean Marie Domenach de dormir : il affirme sans rire voir dans le pédantisme impayable de cette Demoiselle un cours de sexualité normale.

Où est-elle passée, cette vieille gauloiserie française, cet équilibre des pays latins où l’amour semblait le plus naturel de tous les actes.

Pierre de Boisdeffre Revue Liberté de l’Esprit

29 06 1949                   Premier journal télévisé présenté par Pierre Sabbagh, qui a épousé Marie-Louise Terrasse, alias Catherine Langeais, le premier amour (connu du grand public) de Mitterrand.

06 1949           Le Corriere della Sera a confié à Dino Buzzati la chronique du Giro, sauf le jour où le journal ne sort pas, le lundi : c’est alors le Corriere d’Informazione qui couvre l’événement. Robert Laffont fera un livre de ces chroniques en 1984. Au cœur de l’affaire, le duel Gino Bartali, 35 ans, Fausto Coppi, 30 ans.

 […] Bolzano, le 2 juin. Dans la nuit.

C’est là où la zone plantée de sapins était sur le point de se terminer – plus haut se trouvaient des prés dénudés, avec des traces violacées d’éboulement, et l’hôtel, visible dès le col de Rolle ; plus haut encore le formidable piédestal du Cimon della Pal a plongé dans une tourmente de sombres nuages – que Bartali,en tête du peloton, essaya de démarrer. Nous le vîmes d’en haut. Il se dandina sur sa selle et fit un bond vers l’avant de quelques mètres, au virage du tourniquet il se retourna lentement, montrant son visage méfiant et rusé. Est-ce qu’ils faiblissaient, ceux de l’arrière? Pendant quelques instants il put constater du coin de l’œil que la route, juste derrière lui, était restée déserte. Au même moment il sentit la soudaine tiédeur du soleil apparaissant entre deux nuages noirs. Puis, tout de suite, il eut l’impression qu’une ombre le talonnait, une ombre, deux, trois, quatre, qui le suivaient. Il regarda.

Pouvait-il y avoir le moindre doute ? C’était Coppi. Mais il vit également Pasotti, Ronconi, Rossello, Cottur et Astrua.

Peut-être songea-t-il: Il tient quand même le coup, dans les montagnes, ce petit Pasotti ! Encore un peu fragile, c’est vrai, un peu jeunot; mais ne finira-t-il pas par devenir mon successeur ? Et maintenant ? Est-ce que je dois insister? Il est impossible que tous restent dans la roue l’un de l’autre, après 1 800 mètres d’ascension… Mais peut-être est-ce trop tôt ? Il y a un sacré travail à faire, aujourd’hui ! Heureusement que je me sens d’aplomb. Ce matin j’étais si nerveux, autrefois cela ne m’arrivait pas.

Il évalua la distance. Jusqu’au sommet il restait peu de chemin à parcourir. Trop tard pour une échappée de grand style. Il n’insista pas. Toutefois il continuait à rouler en tête, avec autorité, en accélérant lentement. Le peloton avait les jambes coupées, il ne s’était pas trompé. Il le voyait s’égailler par petits paquets le long des sinuosités de la route. Le vent. Une lumière sinistre sur les sentes rougeoyantes du Colbricon. Les hurlements de la foule qui attendait au col de Rolle l’agaçaient. Il entendit qu’on criait son nom. Ligne d’arrivée pour le trophée de la montagne: bonification d’une minute. Il appuya brutalement sur les pédales, il se sentait fort ; une roue de bicyclette appartenant à un autre coureur fit son apparition à sa hauteur, elle cherchait à le dépasser. De dépit, à trois reprises, il se mit en danseuse, faisant porter tout son poids sur les pédales. Mais comme la route était dure ! Une chose qui devait être une fleur vint heurter son visage. À côté de lui la roue perdit du terrain. Il franchit la ligne d’arrivée en tête, et emporté par l’élan de son sprint se lança vers la vallée, sur la route de Predazzo. Coppi le suivit fidèlement, de même que les autres coureurs réunis dans ce petit groupe. À l’exception de Ronconi que l’on vit au pied d’un sapin, en train de manipuler une roue : crevaison.

Ils se retrouvèrent ensemble dans la descente vertigineuse, sur la route caillouteuse qui traverse le bois. Et le bois était devenu sombre. Et les nuages tout noirs, qui s’effilochaient par le bas. Des Dolomites on apercevait de temps à autre quelque rocher sauvage au travers des brumes. Il sentit un picotement au visage et aux cuisses. La grêle. Tempête en montagne. Peu à peu le décor et la lutte devinrent impressionnants. Sur les côtés de la route les sapins, sévères, fuyaient, tout de guingois sous l’effet de la vitesse. La boue. Les freins grinçaient comme des chatons appelant leur mère. Il n’y avait pas âme qui vive. Rien d’autre que le bruit des bicyclettes. Le tic-tac rageur de la grêle et ce grincement des freins. Rien n’était joué, par conséquent. À Predazzo, où avait lieu le ravitaillement, ils se retrouvèrent nombreux. Là-bas, au fond de la vallée, le soleil réapparut, il n’y avait plus de grêle ni de vent ; les coureurs reprirent leur souffle.

Sous peu les efforts reprendront. Mais en attendant, sur le plat, le gros peloton se réorganise, on dirait un armistice. Les coureurs mangent, boivent, ôtent la boue de leur visage ; certains plaisantent. Les nerfs se détendent un peu. Sera-t-il lancé dans le Pordoi, le défi décisif ?

Bartali épluche une banane à coups de dents. Il a suffi que pendant deux secondes il se souciât du fruit. Lorsqu’il relève les yeux il voit devant lui trois hommes qui jaillissent vers l’avant. Ils s’échappent ! entend-il crier. Il jette au loin la banane. Il se penche, allonge son derrière de cette façon si curieuse qu’il a de le faire, s’aplatissant sur sa bicyclette. Et il fonce.

Il n’a pas besoin de demander qui sont ces coureurs. La silhouette de Coppi lui est bien gravée dans le cerveau, sous tous les angles. Et puis il y a le maillot rose, Leoni. Et le petit Pasotti. Ils sont lancés à pleine allure. Heureusement, avec lui, Bartali, il y a le brave Jomaux, l’un de ses lieutenants. Les autres, Astrua, Rossello, Biagioni, Cecchi, Fornara, à coup sûr ne lui apporteront aucune aide.

Ainsi, c’est pratiquement sur le plat, là où justement le danger semblait le moins probable, que commence le grand duel renvoyé jusqu’à présent, de jour en jour.

Bartali : au diable cette banane de malheur. Comment se peut-il que je me sois laissé surprendre comme un enfant ? Rien de plus qu’une étourderie stupide. Et presque dans la plaine, sur le plat, où ils me craignent le moins ! Vas-y, Jomaux ! Accélère ! Mais Jomaux ne parvient pas à aller plus vite. Et Coppi s’éloigne.

Bartali s’apprête à passer à nouveau en tête (le soleil a disparu, mais au plus haut de la vallée brillent sou­dain, striées de coulées de neiges éclatantes, les murailles du Sassolungo, semblable à une cathédrale fantastique au moment de Noël), il s’apprête à passer en tête lorsque soudain son boyau arrière s’affaisse. Une roue, vite ! La voiture de son équipe est là, à deux pas, prête. Cinq, six, sept, dix secondes. Est-elle prête ? Prête. Allons ! En compagnie de Jomaux il rejoint les autres coureurs lancés à la poursuite, et une nouvelle fois se met aux commandes. Il en faut bien davantage pour l’effrayer ! À présent l’ascension reprend, sa spécialité. Et il se sent en pleine forme. Pas la moindre crainte. Mais comment se fait-il que Coppi et ses deux comparses aient disparu ? Sur toute la route que l’œil peut embrasser ils sont invisibles. Maudit soit cet instant d’inattention !

Est-ce uniquement la faute d’un court instant d’inattention ? Est-ce vraiment cela ? Ou bien y a-t-il encore autre chose ? Regardez-le, Fausto Coppi. Grimpe-t-il ? Non, il ne grimpe pas. Il fonce, tout simplement ; comme si la route était aussi plate qu’un billard. De loin on dirait qu’il est en train de faire une joyeuse promenade. De loin, car de près on peut observer comment son visage se creuse peu à peu, comment sa lèvre supérieure se contracte, en lui donnant l’expression insolite d’un rat pris dans un piège. Et ses deux compagnons d’échappée ? Leoni est désormais lâché, terrassé pour l’instant par la douleur. Pasotti, en revanche, résiste. Est-ce que ce sera sa première grande journée ? Serait-ce lui le nouvel astre ? Hélas! il suffit de le regarder pour comprendre : une souffrance paisible et résignée marque son visage d’enfant. Ses yeux ne voient plus, semble-t-il, tant ils sont éteints. Encore une dizaine de mètres et Pasotti s’effondre. Coppi est seul.

Pendant un long moment, jusqu’au sommet du Pordoi, ensuite, dans la descente jusqu’à Arabba, et également dans l’ascension du col de Campolongo (encore 250 mètres de côte très abrupte) et à nouveau dans la descente jusqu’au croisement de Plan Gardena, nous le suivons avec notre voiture dans son infernale entreprise. Il avance tranquillement, en se dressant de temps à autre au-dessus de son guidon, agitant harmonieusement ses jambes fuselées, massives à leur attache, mais aux mollets effilés. Il ne se retourne pas pour regarder, il ne demande aucun conseil à Tragella qui, debout dans la voiture bleue, le suit à quelques mètres. Il continue, il continue, sous le pic fabuleux du Boè, livide et funèbre, dans cette atmosphère épique d’orage, grimpant parmi les maigres pâturages, toujours plus solitaire. Un coureur à bicyclette, d’accord. Et nous, c’est sûr, nous ne sommes pas des supporters passionnés. Cependant, il y a quelque chose d’émouvant dans ce jeune homme fluet qui chevauche les montagnes, l’une après l’autre, rien qu’avec les battements de son cœur. Dans les descentes il ne force pas l’allure, mais accompagne l’accélération de sa vitesse de lents coups de pédale dans le vide; dans les virages, ensuite, il se raidit puis il se détend à nouveau lorsque la route offre une ligne droite : méthodique, toujours égal à lui-même, hermétiquement replié sur sa souffrance physique. Toujours plus solitaire. Plus de gens dans les prés, plus de vacarme de motos ni de voitures se précipitant en avalanche vers l’abîme. En passant à côté de lui Verratti lui crie : Bravo Coppi ! Tu as cinq minutes d’avance ! Il relève la tête, ses lèvres remuent pour dire quelque chose, aucun son n’en sort. Oui, Bartali est passé au Pordoi cinq minutes et demie après lui, précédé par Leoni et Pasotti.

Et nous voici parvenus à l’ultime supplice, au col de Gardena : encore six cents mètres de dénivellation. Des pics lugubres, menaçants, ainsi que des gorges sauvages d’où descendent des rafales hivernales. Coppi ralentit un peu l’allure. On dirait qu’il a atteint ses limites. Finalement on le voit se dresser au-dessus de sa selle, donner trois ou quatre coups de pédale, puis reprendre son rythme habituel. Sa fuite triomphale dans la tempête marque une pause. Des rumeurs étranges accompagnent les motocyclistes qui viennent de quitter Bartali quelques instants auparavant. Bartali a réglé leur compte aux autres, et il chasse tout seul. Il a gagné deux minutes dans la descente, disent-ils. Il ne commence à faire réellement des efforts qu’à présent. Si Coppi faiblit un tant soit peu, l’autre sera sur ses talons avant l’ultime sommet.

Dans un virage, par hasard, Coppi aperçoit son rival. Au loin, il est vrai, effroyablement distancé dans la vallée ; presque encore dans les premières rampes de la montée. Mais il progresse. Comme il se détache sur le paysage, ce maillot jaune de Gino Bartali, et la voiture jaune qui l’escorte également ! L’homme – nous nous arrêtons pour l’observer – s’engage à fond. Vraiment : il se tortille sur sa selle comme le font les salamandres surprises par le passant au milieu du sentier. Mais ce n’est pas un signe d’épuisement. Ça, c’est son style des moments difficiles. Lui seul, parmi tous les coureurs, conserve exactement le même visage qu’il avait à Bassano ce matin : sournois, triste, mécontent, semblable à certains masques de méduse anciens.

Un sentiment difficile à exprimer, une espèce de tension des esprits, une sorte de pitié, de stupeur devant ce duel désespéré, survola les vallées. Le vieux champion parvenait-il à trouver le salut ? Ou était-ce l’heure où le destin frappait ? Le son d’une trompette retentit, que les échos des rochers répétèrent. C’était le klaxon d’un motocycliste apportant des ordres, et pourtant on aurait dit qu’il provenait de quelque solitaire dieu de la montagne donnant le signal. Alors Coppi cessa de se balancer au-dessus de sa selle, il avait trouvé un souffle nouveau, venu de quelque zone inconnue, la main invisible de la victoire le tira de glacis en glacis, et le poussa dans la descente de la Valle Gardena. Désormais il volait, terriblement heureux, bien que son visage ne parlât que de douleur.

Il entra dans le stade de Bolzano, effectua le tour prescrit et franchit la ligne d’arrivée. Ce fut un triomphe. Et les minutes, vides, s’écoulèrent. Une, deux, trois, cinq, six, sept. Un hurlement fracassant annonça enfin l’arrivée de l’Autre. Il n’était pas seul : l’intrépide Leoni et le jeune Astrua avaient réussi à le rejoindre sur l’ultime tronçon de route. À le voir, on ne l’aurait pas cru fatigué. Jusqu’à son dernier souffle il lutta pour la deuxième place sur la ligne droite où se disputait l’arrivée : tout à fait comme un soldat qui livre jusqu’au bout une bataille qu’il sait pourtant perdue. Et puis, séparés par de très longs intervalles, les autres arrivèrent. Ils ressemblaient tous à autant de christs crucifiés.

[…] Pinerolo, le 10 juin. Dans la nuit.

Lorsque aujourd’hui, dans l’ascension des terribles pentes de l’Izoard, nous avons vu Bartali se lancer seul à la poursuite, à grands coups de pédale, souillé par la boue, les commissures des lèvres abaissées en un rictus exprimant toute la souffrance de son corps et de son âme – Coppi était déjà passé depuis un bon moment, et désormais il était en train de gravir les ultimes rampes, du col -, a resurgi en nous, trente ans après, un sentiment que nous n’avons jamais oublié. Il y a trente ans, veux-je dire, nous avons appris qu’Hector avait été tué par Achille. Une telle comparaison est-elle trop solennelle, trop glorieuse ? Non. A quoi servirait ce qu’il est convenu d’appeler les études classiques si les fragments qui nous restent à l’esprit ne faisaient pas partie intégrante de notre modeste existence ? Bien sûr, Fausto Coppi n’a pas la cruauté glacée d’Achille : bien au contraire… Des deux champions il est sans nul doute le plus cordial, le plus aimable. Mais Bartali, même s’il est le plus distant, le plus bourru – tout en n’en étant pas conscient -, vit le même drame qu’Hector : le drame d’un homme vaincu par les dieux. C’est contre Minerve elle-même que le héros troyen eut à combattre : il était fatal qu’il succombât. C’est contre une puissance surhumaine que Bartali a lutté, et il ne pouvait que perdre : il s’agit de la puissance maléfique des ans. Son cœur, cependant, est formidable ; sa musculature en parfait état, et son esprit a gardé la fermeté qu’il avait à l’époque où la chance lui souriait. Mais le temps a fait ses ravages en lui sans qu’il en ait eu conscience ; peu à peu il a porté atteinte aux merveilleux viscères de cet homme : une chose de rien du tout car ni les médecins ni les instruments n’enregistrent la moindre altération. Et pourtant, l’homme n’est plus le même. Et aujourd’hui, pour la seconde fois, il a perdu.

Cette étape, qui dévore les hommes – on n’a jamais vu une course cycliste aussi terrible, disaient ce soir les techniciens les plus avertis -, commença dans une vallée triste, sous la pluie, sous de grands nuages, dans un brouillard flottant au ras du sol, dans un climat de malaise, une atmosphère dépressive. Emmitouflés dans leurs tuniques imperméables, les coureurs, comme pour se protéger de ce temps hostile, se tenaient serrés l’un contre l’autre, et se traînaient dans l’ascension de la Valle Stura comme de gros escargots léthargiques. Mystérieusement, l’automne était arrivé, la route était déserte ; peut-être n’allions-nous plus rencontrer ni villages ni créatures humaines, peut-être la caravane se retrouverait-elle, très tard, ce soir, dans un désert de roches et de glaces, après avoir épuisé toutes ses forces, et n’entendrait-elle plus la voie aimée des êtres qui lui étaient chers… Tel était l’état d’esprit qui régnait. De temps à autre seulement le rideau de brouillard s’ouvrait, laissant entrevoir de lointains sommets noirâtres. Mais de blanches lueurs, filtrant au~dessous des grands nuages, nous rappelaient qu’en certains endroits, sur cette terre, resplendissait peut-être, aussi, le soleil.

La troupe mélancolique de ces gros escargots ainsi malmenés déboucha finalement de l’obscurité pluvieuse au-dessus d’Argentera. On était déjà en altitude, et la vallée s’élargissait. Nous fonçâmes devant et, des glacis du col de la Maddalena [2], regardâmes vers le bas cette route glissante dont les zigzags se perdaient au fond de la vallée. Le soleil ! Un hasard favorable nous permit d’assister à la scène décisive, au plus important fait d’armes de la guerre, à ce qui a dissipé tous les doutes et mis un terme aux discussions et aux polémiques pour lesquelles le pays tout entier se passionnait. C’est de cette très courte scène, qui s’est déroulée dans la majestueuse solitude des montagnes, que devait dépendre tout le reste : le triomphe d’un homme jeune et l’irrémédiable crépuscule d’un autre, qui n’était plus très jeune. Des centaines de milliers d’Italiens auraient payé qui sait quel prix pour être là-haut, là où nous étions, pour voir ce que nous voyions. Pendant des années et des années nous nous en rendîmes, compte – on allait parler à n’en plus finir de ce menu fait qui en lui-même ne paraissait avoir aucune particularité spéciale : simplement un homme à bicyclette qui s’éloignait de ses compagnons de voyage. Et pourtant, aux bords de la route, irrésistible, passait à cet instant-là – ne riez pas – ce que les Anciens avaient coutume d’appeler le Destin (le Père souverain vers le ciel leva les balances d’or et deux destinées de sommeil éternel : l’une était pour Achille et l’Autre pour Hector: (il) les maintint en suspens et du chef troyen le jour fatal tomba descendant aux Enfers.)

Nous surplombions donc tellement les coureurs que la perspective, quasiment verticale, les transformait en une sorte de petits insectes colorés glissant avec une lenteur extrême. Cette troupe fut tout à coup prise, çà et là, de légers frémissements. Se réveilleraient-ils enfin ? L’un d’entre eux, minuscule tache orange, se détacha soudain des autres et, plus rapide, les distança. C’était Primo Volpi ; tout de suite nous comprîmes, en voyant ses couleurs, que ce n’était pas l’un des géants. Cependant, une autre de ces petites silhouettes, colorées de blanc et de bleu, jaillit immédiatement des flancs du peloton, arquant le dos ; elle fonça vers l’avant et en quelques instants rejoignit le maillot orange. Au moins cinq cents mètres nous séparaient d’eux, à vol d’oiseau. Mais c’est Coppi, c’est Coppi ! On le reconnaît parfaitement à son style ! crièrent les gens. En effet, c’était bien lui. Avec une rapidité impressionnante, compte tenu de la raideur de la pente, il s’envola littéralement vers les sommets, traînant après lui, pendant trois, quatre lacets, la petite tache orange. Mais très vite il resta seul.

Le balancement plein de somnolence de la troupe s’interrompit. Dans le sillage de Coppi deux autres coureurs démarrèrent sèchement, distançant le peloton. Puis deux autres encore. Et Bartali ? Notre grand homme ne réagissait-il pas ? Si : nous le vîmes se dégager, difficilement, du milieu du peloton, s’infléchir sur la droite et donner de brusques coups de reins pour se lancer à leur poursuite. Mais, fait étrange, on aurait dit qu’il le faisait sans conviction, qu’il n’y croyait pas, qu’il considérait tout ce remue-ménage comme une feinte tout à fait inoffensive. Ensuite nous remontâmes en voiture et au milieu d’insolentes nuées et de rayons de soleil qui apparaissaient et disparaissaient, nous atteignîmes le col de la Maddalena, perdant de vue les coureurs.

Nous n’en reverrons plus que deux jusqu’à Pinerolo. Le fugitif et celui qui le poursuivait : les deux plus grands héros, qui se disputaient le royaume en serrant les dents. Les autres restèrent derrière, de plus en plus loin derrière, séparés par des vallons et des précipices, luttant entre eux vaillamment ; mais ils étaient désormais en dehors du coup. Tout se résumait à cela : à ce combat entre les deux solitaires ; l’angoisse étreignait les cœurs. Lorsque nous eûmes descendu à tombeau ouvert la route de la Maddalena, qui est pleine de pièges, nous rencontrâmes dans une vallée obscure les gendarmes français, placés à tous les croisements comme pour nous accueillir ; on entendit l’écho de mots différents des nôtres ; la route, toujours environnée de rochers et fort abrupte, grimpa sans pitié en direction du col de Vars ; d’autres montagnes apparurent, toutes mélancoliques et sauvages (pendant quelques instants seulement se profila derrière nous une immense roche en forme de tour avec d’impressionnants et gigantesques piliers de glace d’une teinte toute violacée, [peut-être le Brec de Chambeyron ndlr.] On commença à comprendre pourquoi on disait que l’étape des Dolomites était une plaisanterie, comparée à celle d’aujourd’hui. Le col de la Maddalena aurait déjà suffi à épuiser un taureau. Or, on avait à peine commencé.

La victoire vint se ranger au côté de Coppi dès les premières minutes du duel. Il n’y eut pas l’ombre d’un doute chez ceux qui le virent. Dans ces maudites montées son coup de pédale était d’une puissance irrésistible. Qui aurait pu l’arrêter ? De temps à autre, pour soulager les souffrances que lui infligeait la selle, il se soulevait sur ses pédales ; on aurait dit, tant il était léger, qu’il voulait étirer ses membres, par excès de vitalité, comme fait un athlète qui s’éveille d’un long sommeil. On voyait les muscles, sous la peau, semblables à des serpents extraordinairement jeunes contraints de sortir de leur enveloppe. Comme auparavant dans les Dolomites, il avançait avec un calme absolu, comme s’il avait oublié qu’un loup, derrière, le talonnait. De la voiture de sa firme, qui restait toujours à ses côtés, Zambrini l’observait en souriant, désormais sûr du triomphe (Ainsi s’approchant du fils de Péléas parla Minerve : Achille valeureux, très cher à Zeus, j’ose espérer que le moment est proche où – éteint enfin le belliqueux Hector – sur ces rivages nous irons joyeux, sous les rayons d’une gloire encore plus grande.)

À la frontière, proche du col de la Maddalena, il avait plus de deux minutes d’avance ; et à la cime du col de Vars quatre minutes vingt-neuf secondes. Maintenant se profilait la muraille inquiétante de l’Izoard, au fond d’une longue et horrible gorge. Pour Bartali était-ce donc l’effondrement ? Le mauvais temps, qui auparavant était son fidèle allié, ne lui avait-il apporté aucune aide ? Sa capacité de résistance légendaire avait-elle soudain disparu ? Non, Bartali était toujours semblable à lui-même : têtu, dur, implacable. Mais comment peut-on résister à quelqu’un que les dieux favorisent ? Il était souillé par la boue, mais son visage gris de terre restait immobile malgré l’effort.. Il pédalait, il pédalait comme s’il s’était senti talonné par une terrible bête, comme s’il avait su qu’en se laissant rejoindre tout espoir eût été perdu. Ce n’était que le temps, le temps irréparable, qui lui courait après. Et c’était un grand spectacle que cet homme seul, dans cette gorge sauvage, en train de lutter désespérément contre les ans (Ma vie à une époque à Zeus fut chère et aussi à son fils très rapide. Tous deux me secoururent, courtois, dans les périls guerriers. Or m’a rejoint la Parque noire. Mais je ne tomberai pas pour autant en lâche ; je mourrai, mais glorieux et aux gens futurs un bel exploit mon nom rappellera).

Sans jamais plus se voir, car à chaque minute la barrière de vallons, de rochers et de forêts qui les séparait s’amplifiait, les adversaires luttèrent jusqu’au bout. Vinrent les fantastiques gradins de l’Izoard, qui couperaient le souffle même à un aigle, et qui se terminent par un amphithéâtre désolé de gros rochers abrupts, avec des donjons de pierres jaunes à l’aspect humain. Vint la montée [sic] [3] vertigineuse au-dessus de Briançon : mille mètres de dénivellation. Et cela ne suffisait pas. Il y avait encore l’ascension du Montgenèvre : cinq cents mètres de dénivellation en plus. Était-ce à ce moment-là que le massacre prenait fin ? Non, il n’était pas terminé. Il y avait une cinquième muraille à gravir, le col de Sestrière, l’ultime supplice, destiné à châtier ces hommes pour leurs péchés : encore un demi-kilomètre de montagne à moudre avec les pédales [4]. Qu’importent les détails de la chronique dans un pareil combat ? Quel poids peuvent avoir dans l’addition finale les cinq crevaisons de Coppi et les trois crevaisons de Bartali ? Coppi s’envolant vers les sommets, libéré de l’inquiétude des premières heures, certain comme il l’est d’atteindre la ligne d’arrivée en solitaire. Et Bartali tenant le coup. Mais entre eux, lentement, lentement, les minutes s’accumulent: 6’46/1 au Montgenèvre, 7′ 17″ à Cesana, presque 8′ au col de Sestrière ; une douzaine environ au stade de Pinerolo. C’est un vaincu, Bartali, aujourd’hui. Pour la première fois. Voilà qui nous remplit d’amertume, car cela nous rappelle intensément notre sort commun à tous. Aujourd’hui, pour la première fois, Bartali a compris qu’il était arrivé à son crépuscule. Et pour la première fois il a souri. C’est de nos propre yeux que nous avons constaté le phénomène lorsque nous sommes passés à côté de lui. Quelqu’un l’a salué sur le bord de la route. Et lui, tournant légèrement la tête dans cette direction-là, il a souri : l’homme hargneux, distant, antipathique, l’ours intraitable aux incessantes grimaces de mécontentement, lui, précisément : il a souri. Pourquoi as-tu fait cela, Bartali ? Ne sais-tu pas qu’en agissant ainsi tu as détruit cette sorte d’enchantement revêche qui te protégeait ? Les applaudissements, les vivats des gens que tu ne connais pas commencent-ils à t’être chers ? Est-il donc si terrible le poids des ans ? Tu t’es rendu, enfin.

[…]    Milan , le 13 juin

Au milieu de l’immense fleuve d’automobiles qui, avant-hier refluait lentement depuis l’aérodrome de Monza – à contre-jour, dans les rayons du soleil déclinant on aurait dit l’un de ces troupeaux nimbés de poussière que l’on voit dans les westerns,- éclatant de couleurs vives. C’étaient les coureurs, encore en maillot et transfigurés par l’effort ; les uns s’étaient juchés sur les voitures ateliers, parmi les roues de rechange, d’autres regardaient par la portière arrière d’un camion, d’autres étaient encore sur la selle de leur bicyclette car personne, dans cette cohue, ne s’était soucié de les prendre à bord ; ils avaient donc quinze autres kilomètres d’efforts supplémentaires à faire, qui venaient s’ajouter aux 4 000 kilomètres – et même plus – du Giro.

Ils nous virent ; ils virent notre voiture poussiéreuse, notre plaque officielle, nos visages cuits par le soleil. Nous appartenions à la même bande : eux et nous, fragments d’un petit monde fascinant qui finalement se désagrégeait dans la grisaille de la vie ordinaire. Nous nous regardâmes avec un triste sourire de compréhension ; de même que dans le tumulte des grandes gares se considèrent immédiatement comme des frères les soldats qui reviennent de la guerre. Pendant le Giro, les coureurs et nous-mêmes étions pratiquement restés des étrangers ; mais à présent, non, à présent c’étaient tous les autres qui étaient des étrangers, nous, au contraire, nous étions soudainement devenus amis, nous qui étions perdus dans cette multitude nous pouvions nous comprendre, complices parce que partageant un secret plein de mélancolie.

Pendant dix-neuf jours, avec un grand étonnement nous les avions vus galoper à travers toute la péninsule, utilisant seulement la force de leurs jambes, et nous les avons vus continuer ensuite dans les Alpes, dans les montées et descentes au bord des précipices. Un centième de ce qu’avait fait le dernier d’entre eux nous aurait complètement épuisés, même il y a vingt ans, lorsque nous étions jeunes, et nous aurait conduit à l’hôpital pour au moins un mois. Que restait-il à présent de cet épouvantable effort ? N’avait-il rien engendré ? Rien. Pure fatigue, donc, sacrifiée à quelque manie insensée ?

Et pourtant, au fur et à mesure que ces hommes progressaient, passant de ville en ville, les populations – chose étonnante – abandonnaient leurs affaires ou leur bêche, sautaient du lit, descendaient de leurs maisons paysannes perchées en altitude, effectuaient à pied de très longs trajets, attendaient sous la pluie et le soleil pendant des matinées entières, et les voilà, ces gens venus de toute l’Italie, paysans, ouvriers, loups de mer, mères de famille, vieillards croulants, paralytiques, prêtres, mendiants, voleurs alignés tout au long des quatre mille kilomètres, et ils n’étaient plus les mêmes que la veille, un sentiment nouveau et puissant les habitait, ils riaient, ils criaient, pendant quelques instants ils oubliaient les soucis de l’existence, ils étaient heureux, et nous pouvons en témoigner ici, à coup sûr.

Une chose aussi extravagante et absurde que le Giro d’Italia à bicyclette serait-elle donc utile ? Bien sûr que c’est utile : c’est l’un des derniers hauts lieux de l’imaginaire, c’est un bastion du romantisme assiégé par les mornes puissances du progrès, et qui refuse de se rendre.

Regardez-les, tandis qu’ils pédalent, qu’ils pédalent parmi les champs, les collines et les forêts. Ce sont des pèlerins en route pour une cité très lointaine mais qu’ils n’atteindront jamais : ils symbolisent, en chair et en os, comme dans le tableau de quelque peintre d’autrefois, l’incompréhensible aventure de la vie. C’est cela, le pur romantisme.

Ce sont des chevaliers errants qui partent pour une guerre où il n’y a pas de terres à conquérir : et les géants qui sont leurs ennemis ressemblent aux fameux moulins à vent de Don Quichotte, ils n’ont ni membres ni visages humains, ils s’appellent distance, degrés d’inclinaison, souffrance, pluie, peur, larmes et plaies. Et cela également est assez romantique.

Ce sont de jeunes esclaves prisonniers d’un ogre qui les a attachés à une énorme meule de plomb et ils tournent, fouettés jusqu’au sang, et des bois tout autour leurs femmes les appellent en pleurant, mais les esclaves ne peuvent pas répondre. N’est-ce pas du romantisme, cela ?

Ce sont des fous. Parce qu’ils pourraient parcourir la même route sans se fatiguer, et qu’au contraire ils peinent comme des bêtes ; ils pourraient avancer lentement, et au contraire ils s’éreintent pour foncer à toute allure ; ils pourraient presque tous gagner autant d’argent sans souffrir, et au contraire ils préfèrent le supplice. Oui, ici aussi il y a du romantisme.

Et ce sont également des moines, appartenant à une confrérie un peu spéciale qui a ses propres lois, de dures lois. Chacun d’eux espère obtenir la grâce, mais la grâce n’est accordée qu’à un fort petit nombre, un ou deux par décennie. Toutefois ils continuent, car ils savent que parmi les quelques élus le monde reconnaîtra, sans même s’en douter, une sorte d’investiture sacrée. Alors resplendira la gloire. Fable candide que celle-ci, digne elle aussi des temps anciens. .Mais à présent la fable est finie. Les chevaliers errants, les pèlerins, les fous, les moines sont rentrés chez eux : ce sont des hommes quelconques, entourés de leur mère, de leur femme et de leurs bambins ; libres, et un peu tristes. La banderole de l’arrivée où se disputait la prime a été enlevée avec grand soin et rangée dans le débarras de l’Association Vélo et Sport de Soveria Mannelli. L’écorchure au coude droit de Mario Fazio est déjà en train de cicatriser. La réclamation du coureur Croci-Torti au sujet de son amende de 3 000 lires (pour s’être appuyé à plusieurs reprises sur une voiture de suiveurs) commence son sommeil d’éternité parmi les paperasses du jury international entassées dans une armoire de la Gazzetta della Sport. La gourde en aluminium que Gino Bartali, d’un geste dédaigneux, a jetée violemment trois kilomètres après Cervières a été retrouvée par hasard par un jeune berger, et maintenant elle se balance, accrochée à sa ceinture. Dans un caniveau entre Cagli et Acqualagna les fourmis ont déjà dévoré presque la moitié du chien errant renversé, par un petit camion-radio de la caravane, et qui était allé mourir là. Et le soleil, le vent, la pluie grignotent peu à peu les pancartes de carton clouées sur les mélèzes au-dessous du Pordoi, et qui recommandent: Sportifs, ne poussez pas les coureurs ! On aurait dit que ça ne devait jamais finir, et cela fait déjà partie du passé. Aujourd’hui on parle d’autre chose, du Giro deI Lazio, du Tour de France (est-il vrai ou non que Bartali ne veut pas le courir dans la même équipe que Coppi ?), de vélodromes, du Tour de Suisse, de ce qu’apportera l’avenir. La vie, c’est cela.

Et l’année prochaine, en mai, on donnera de nouveau le signal du départ, et l’année suivante également et ainsi de suite, de printemps en printemps, la féerie se perpétuera. Jusqu’au jour (mais serons-nous encore vivants ?) où les personnes raisonnables diront qu’il est absurde de continuer ; à cette époque-là les bicyclettes seront devenues rares, de vieux morceaux de ferraille presque comiques, utilisés par quelques rares maniaques nostalgiques, et des voix s’élèveront, qui tourneront le Giro en dérision.

Non, n’abandonne pas, bicyclette ! Nous, à ce moment-là, nous serons probablement morts et enterrés, Coppi sera un petit grand-père décharné et tremblotant, inconnu des nouvelles générations; ce seront d’autres noms qui seront criés par les foules. Ne lâche pas prise, ô divine bicyclette, comme disait le patron du Tour, Desgrange. Si tu capitulais, non seulement une période du sport, un chapitre de la civilisation humaine seraient terminés, mais le domaine de l’illusion, qui subsiste encore et où les cœurs simples trouvent leur oxygène, se restreindrait encore davantage. Au risque de paraître ridicule, lève l’ancre, oui, encore, par une matinée fraîche du mois de mai, et parcours les anciennes routes d’Italie. Nous, nous voyagerons pour la plupart en train-fusée ; à ce moment-là l’énergie atomique nous épargnera tout effort, même le moindre ; nous serons extrêmement puissants et civilisés. Toi, bicyclette, n’y prête pas attention. Envole-toi, avec tes faibles énergies, par monts et par vaux, transpire, peine et souffre. De son chalet perdu le bûcheron descendra encore pour te crier ses vivats, les pêcheurs remonteront de la plage, les comptables abandonneront leurs registres, le forgeron laissera s’éteindre le feu pour venir te fêter, les poètes, les rêveurs, les créatures humbles et encore sensibles à la bonté te feront une haie au bord des routes, oubliant par ton seul mérite misères et privations. Et les jeunes filles te couvriront de fleurs.

Dino Buzatti Sur le Giro 1949 Le duel Coppi Bartali. Robert Laffont Mai 1984

Il est amusant de citer le papier de Ciro Verratti, envoyé spécial du Corriere d’Informazione, daté du même jour, mais correspondant en fait au dernier lundi où ne paraissait pas le Corriere della Sera pour lequel était engagé Dino Buzzatti.

Milan, le 13 juin.

En ce qui concerne le cyclisme italien, les choses se sont clarifiées. Et si, au terme de ce Giro d’Italia, il y en a qui ne voient pas encore clair, cela veut dire qu’on a affaire à des myopes qui ont besoin de verres grossissants. C’est Fausto Coppi qui a gagné, comme nous l’avions prévu, et c’est dans la logique du cyclisme, une logique dont à vrai dire n’étaient pas convaincus de nombreux critiques, encore perplexes à la veille de l’étape décisive, encore tourmentés par le doute. Mais nous n’entendons pas ici entamer une polémique : nous voulons seulement faire une constatation qui en définitive ne nous fait pas plaisir : nous voulons seulement dire que la victoire de Coppi, surtout en raison de la manière dont elle a été obtenue, donne un nouveau visage au cyclisme italien et ôte un peu de son intérêt à l’une des attractions qui jusqu’à présent était la chance même de notre sport. Jusqu’à hier encore il était possible de parler d’une rivalité entre Coppi et Bartali, une rivalité qui enthousiasmait les foules et donnait des frissons de ferveur passionnée. Aujourd’hui il faut avouer que cette rivalité n’est plus qu’un souvenir car Bartali, champion d’une incontestable valeur, ne peut plus soutenir la comparaison avec Coppi.

L’ultime bastion des partisans de Bartali, c’étaient les Alpes françaises, c’était cette course infernale disputée sur des routes inaccessibles faites pour les chamois seulement, creusées dans une terre aride, bref la course pour laquelle on exige non seulement une classe exceptionnelle, mais également une tolérance presque héroïque à la souffrance. On disait que Coppi avait la classe mais n’était pas capable de souffrir comme Bartali. Bartali était par contre, lui, l’homme des épreuves extrêmement difficiles, c’était l’homme qui savait d’autant plus briller que l’effort était plus dur. Eh bien, Coppi l’a prise, la dernière tranchée des partisans de Bartali ! Il a montré que dans le royaume de Bartali c’était lui, le roi. Sur les terribles routes sinueuses de l’Izoard, là où la moitié des automobiles du Giro se sont arrêtées, Coppi a dit qu’aucun obstacle ne saurait le retenir, que tout ce qui est difficile et inaccessible lui plaît, le stimule et l’exalte. Ainsi donc, Coppi a dominé Bartali sur les routes mêmes où son rival avait dominé tous les autres, Italiens aussi bien qu’étrangers.

Il y a dans le cyclisme des mauvais jours, et un mauvais jour chez Bartali aurait pu laisser planer encore un doute. Nous n’en aurions nullement été étonnés, car Coppi aussi connaît de mauvaises journées ; il ne les connaît même que trop bien. Mais il n’y a rien eu de tout cela, au contraire : sur les montagnes françaises Bartali a disputé une grande course, il a prouvé qu’il était un champion, mais malheureusement il a trouvé en Coppi son maître. Il nous semble donc hasardeux de parler de revanche ou d’espérer un renversement des positions, car Gino, champion qu’on a de la peine à imaginer sur le déclin, ne pouvait faire mieux ; c’est Coppi qui a fait mieux que lui. Il ne reste qu’à en prendre acte et à accorder à Coppi la place qui lui revient, une place de numéro un du cyclisme italien et même du cyclisme mondial. Entre lui et Bartali il y a aujourd’hui une certaine distance, mais il y a également une certaine distance entre Bartali et les autres. L’un est le premier, l’autre est le second ; et l’un comme l’autre ils sont l’orgueil de l’Italie sportive. Tous nous les envient, à commencer par les Français. Souhaitons simplement que Bartali puisse encore résister : il est le terme de comparaison nécessaire pour nous donner la juste mesure de la classe de Coppi.

Plus d’un, après le sprint de Monza, nous a posé la question : Coppi, lorsqu’il le veut, domine les autres. Pourquoi le veut-il si rarement ? C’est un peu le mystère de la psychologie fragile de ce champion. La vérité, cependant, c’est que Coppi n’a pas besoin de la gloire d’un jour : il ne court pas pour les applaudissements du moment, il regarde au loin. Il a ses plans à exécuter, il a une stratégie qui lui impose certains renoncements. Peut-être ces calculs ne plaisent-ils pas à ceux qui applaudissent généreusement sur les routes ou qui grimpent au sommet des montagnes, poussés par l’ivresse du moment, mais c’est une dure nécessité : il faut administrer ses forces avec beaucoup de vigilance ; c’est ce que les experts appellent la sagesse. Naturellement les foules sportives en délire préfèrent les aventures pleines de romantisme aux bâillements des bourgeois, mais tous les jours de l’existence ne peuvent pas être occasion d’aventures et de romantisme. Il y a aussi des journées paisibles, des moments d’indifférence, des heures de grisaille dépourvues d’émotions. On peut avoir beaucoup ou peu de sympathie pour Coppi, on peut même lui reprocher la trop sage gestion de ses forces, mais il faut reconnaître qu’il est le plus fort. Critiquez-le, si vous voulez, pour n’avoir pas toujours envie de travailler, mais vous devez reconnaître que quand il en a envie, c’est un chef-d’œuvre qu’il crée. Son dernier chef-d’œuvre restera connu sous le nom d’Izoard.

À présent nous devons dire quelque chose au sujet de Leoni qui, jusqu’à la fameuse étape des Alpes, avait été le maillot rose du Giro et qui aurait pu l’emporter si Coppi et Bartali, comme cela s’est produit parfois en d’autres circonstances, avaient été paralysés l’un par l’autre. Lorsque se déclara la bataille des Alpes Leoni ne put se défendre avec autant de bravoure que sur les Dolomites. Cette fois-ci la montagne était inexorable, elle lui était trop hostile, à lui qui était l’ami déclaré des plaines et des sprints. Personne cependant n’aurait pu lui arracher la troisième place, qu’il méritait tout à fait, si le sort ne s’était pas acharné sur lui le jour de l’étape contre la montre. Ce jour-là il ne fut pas battu par ses adversaires, il fut vaincu par un furoncle. Ce n’est pas une maladie bien noble, mais c’en est une quand même. Il sut ravaler ses larmes de souffrance et continua à pédaler comme si de rien n’était, mais il perdit de plus en plus de terrain et dut se résigner à une bien dure défaite. Il mérite nos éloges, de même que les mérite Cottur, un coureur valeureux et tenace qui a le même âge que Bartali et est tout aussi passionné que lui. En même temps que lui il faut féliciter, en bloc, ses camarades de l’équipe Wilier Triestina qui, même sans Magni, ont su obtenir une position flatteuse au classement par équipes. Astrua a conquis et défendu vigoureusement et avec beaucoup de courage son maillot blanc, et à certains moments il a été digne des plus forts. Nous voudrions parler de beaucoup d’autres encore, qui le mériteraient, mais nous sommes obligés de renvoyer à plus tard ces considérations car l’espace pour cela nous fait défaut.

Maintenant nous devons vous raconter la dernière étape, qui a été surtout une marche triomphale vers l’ultime ligne d’arrivée. Une étape où, plus que les coureurs, ce fut le Giro qui triompha, avec toute sa foule et tout cet enthousiasme qu’il déchaîne. Sur certaines routes de Lombardie la foule ne laissait même pas un étroit couloir, et parfois, avec notre automobile, il nous est arrivé de devoir faire fonction de coin pour nous ouvrir un passage. Et pourtant ces gens attendaient depuis des heures et nous, nous étions en retard ; ils nous regardaient néanmoins en souriant, mais avec une impatience manifeste. Ils attendaient Coppi et Bartali, naturellement, mais surtout ils attendaient le Giro, pour ce qu’il leur apporte d’évasion suggestive et de symbole.

Nous sommes partis de bonne heure de Turin et nous nous sommes mis en route en direction de Vercelli et de Novara, avec la lenteur d’une procession. Un vent fort soufflait, cependant, qui faisait obstacle à notre progression. Sur les routes du Piémont l’enthousiasme fut bien tiède; c’est peut-être pour cela que nous avons trouvé particulièrement affectueux l’accueil de la Lombardie. À Novara, Conte et Bevilacqua ont été les animateurs de l’étape volante, et c’est Conte qui l’a remportée ; mais il faut dire qu’en vérité Bevilacqua a été gêné par un agent qui bien maladroitement s’était placé devant lui au moment du démarrage final. Nous avons parcouru des dizaines de kilomètres de routes noires de spectateurs et avons longé le lac de Côme, qui ne nous avait jamais semblé aussi enchanteur qu’hier, durant cet après-midi si éclatant de soleil.

Ainsi donc nous arrivâmes au pied du Ghisallo, montagne célèbre en raison de sa poussière et des batailles qui s’y sont déroulées. Nous savions déjà que Coppi ne s’engagerait pas, de même que, le jour précédent, nous avions su qu’il ne se livrerait pas à fond au cours de l’étape contre la montre. Toutefois, sur ces rampes qui si souvent avaient fait apparaître la supériorité du champion au maillot blanc-bleu ciel, nous avons espéré en une lutte possible, imposée au moins par les circonstances, si ce n’est par une volonté préméditée. Il n’y eut rien de remarquable, au contraire : Bartali, qui montait la garde, sévère, a réussi à franchir en tête la ligne d’arrivée du Grand Prix de la Montagne, grâce à son puissant coup de pédale ; il précédait dans l’ordre Pasotti, Martini, Vittorio Magni et Coppi. La foule n’en était pas moins délirante, car le feu sacré des partisans de Bartali ne s’est pas éteint : il couve sous la cendre de la défaite. Donnez aux partisans de Bartali un début de victoire et de cette cendre-là des flammes jailliront.

Puis, dans la descente, les rangs se sont reformés et jusqu’à Milan il n’y eut plus qu’une course parfaitement contrôlée, se déroulant dans une atmosphère de liesse et de festivités. Le Giro d’Italia se présentait à nous sous ses couleurs les plus brillantes. Sur la piste de Monza l’ultime sprint a favorisé la roue de Corrieri qui a devancé Ricci et Fausto Coppi après l’interminable tour de piste de l’autodrome. Cela nous a fait une impression étrange que d’écouter le léger bruissement des roues sur ce goudron qui jusqu’alors ne connaissait que la voix déchirante des moteurs. Nous n’avons pas eu le temps de demander à aucun des coureurs quelle sensation ce gigantesque tour de piste par lequel se concluait un aussi gigantesque Giro d’Italia avait bien pu leur procurer.

Ce Giro semblait interminable, et pourtant il est fini. Nous devons exprimer notre reconnaissance à Emilio De Martino, directeur de la Gazzetta dello Sport, car il a su lui donner le souffle d’une imagination pleine d’audace, et l’a conduit au port avec succès. Tout semblait être d’une difficulté hors du commun : le départ de la Sicile, les impressionnantes étapes de montagne et les étapes volantes. La route paraissait semée d’écueils mais on a pu se rendre compte qu’avec de la passion et de la ténacité il est possible de franchir même les obstacles les plus importants. Quelques difficultés sont apparues précisément là où on s’y attendait le moins, dans certains secteurs que la tradition semblait avoir éprouvés. Il est nécessaire que l’organisation centrale exerce une surveillance plus attentive dans le domaine des organisations locales d’étapes. Les arrivées de Naples et de Gênes, par exemple, ont révélé quelques déficiences. Ce sont de petites imperfections qui, de toute façon, ne peuvent gâcher l’harmonie d’un beau visage.

Ce fut un Giro d’Italia difficile ; il nous a procuré quelques journées d’ennui, quelques journées – disons-le tout de même – de découragement, mais il nous a offert des moments inoubliables d’émotion, et nous a donné – même à nous qui sommes endurcis par la pratique de notre métier— des heures d’exaltation presque aussi grande que celle des tifosi du Pordoi, de l’Abetone et du Ghisallo. Nous avons très souvent invoqué la fin de ce Giro, mais à présent qu’il est terminé nous le regrettons ; à présent qu’il n’est plus là nous en ressentons la nostalgie.

Combien de kilomètres comporte l’étape de demain ? Demain il n’y a plus d’étape. Dommage !

Ciro Verratti, envoyé spécial du Corriere d’Informazione

_____________________________

[1]                Chiffre le plus élevé trouvé dans la presse (JDD DU 16 09 2007). On trouve des chiffres cinq fois plus petits, soit 20 millions de tonnes soit 370 gr de sédiments par m³, 20 millions de m³ pour le Midi Libre du 14 03 2015. 25 millions de tonnes en 1900 contre 5 à 6 millions de tonnes aujourd’hui pour  Martine Vallo dans le Monde du 24/25 10 2015

 [2] Col italien de la Maddalena et col français de Larche ne font qu’un. Cette apparente bizarrerie peut-être parce que la France avait déjà, ailleurs, un col de la Madeleine, et que les Italiens n’ont pas voulu se défaire de la leur.

[3] En fait, il semble que Buzzati n’ait pas gardé le souvenir précis du lieu, car, venant de l’Izoard, c’est d’une descente sur Briançon qu’il s’agit et non d’une montée.

[4] L’ensemble de l’étape donne un dénivelé positif de 3 565 mètres : Cuneo – Maddalena / Larche : 1 457, Château Queyras – Izoard : 894, Briançon – Montgenèvre, 533 et Cesana – Sestrières, 681


Poster un commentaire

Nom: 
Email: 
URL: 
Commentaires: