1 décembre 1956 à 1958. Alain Mimoun. Vincendon et Henry en perdition au Mont Blanc. De Gaulle président de la République. 23391
Publié par (l.peltier) le 29 août 2008 En savoir plus

1 12 1956                Alain Mimoun, 35 ans, remporte de marathon des Jeux Olympiques de Melbourne, en 2 h 25’. Son grand rival et ami, Emil Zatopek, d’un an son cadet, termine sixième.

Après le coup de pistolet dont, vu le contexte, encore heureux qu’une balle perdue n’ait pas provoqué d’accident, c’est parti. On s’y met tous et, pendant les vingt premiers kilomètres, Emile reste prudemment bon dixième. Dans ce début, tout ne va pas si mal pour lui : il fait son malin, salue la foule à grands coups de casquette, prend même le temps de poser pour les photographes amateurs. C’est à la grande montée que ça se gâte, la longue montée précédant le drapeau rouge qui marque le carrefour où la route reprend la direction de Melbourne. Mais comme ça se gâte surtout pour la plupart de ses rivaux qui se mettent à tituber, n’avancent plus qu’en zigzag, s’épuisent et abandonnent l’épreuve l’un après l’autre, Emile en profite pour remonter en cinquième place pendant les dix kilomètres suivants au bout desquels c’est lui qui flanche.

La mécanique cède d’abord dans les détails, un genou qui lâche un peu à gauche, une épine nerveuse dans l’épaule, l’amorce d’une crampe au jarret droit, puis rapidement les douleurs et les pannes se croisent, se connectent en réseau jusqu’à ce que ce soit tout son corps qui se désorganise. Même s’il tâche cependant de courir toujours régulièrement, Emile ne cesse de perdre du terrain et n’offre plus que le spectacle d’une foulée brisée, mal équarrie, incohérente, n’est bientôt plus qu’un automate livide et déréglé, dont les yeux se creusent et se bordent de cernes de plus en plus profonds. Il a jeté sa casquette qui, sous l’affreux soleil, se mettait à peser comme un heaume.

Au trentième kilomètre, hors d’haleine et brisé, il s’arrête près d’une des tables installées le long du parcours et qui supportent des seaux d’eau, des éponges, de quoi boire. Emile s’asperge abondamment, boit un demi-verre d’eau, considère la route en semblant hésiter, refrène ce qui lui reste d’un premier élan pour repartir, vide son verre puis repart. Il est reparti n’étant plus qu’un pantin désarticulé, foulée cassée, corps disloqué, regard éperdu, comme abandonné de son système nerveux. Il tiendra ainsi jusqu’au stade mais, vaincu, arrivé sixième dans la dernière ligne droite, Emile tombe à genoux et laisse aller sa tête dans l’herbe jaune et reste ainsi de longues minutes pendant lesquelles il pleure et il vomit et c’est fini, tout est fini.

Jean Echenoz        Courir Les Éditions de Minuit 2008

Bien longtemps plus tard, en 2010, Chantal Jouanno, ministre de la Jeunesse et des sports invitera Alain Mimoun, ce jeune garçon de 90 ans – il mourra en 2013 – à l’inauguration d’une salle du ministère portant son nom, et,  libre comme l’air, il se confiera sans détour :

J’ai donné mon sang pour la France et j’ai arraché quatre médailles pour elle. Honnêtement, ce qui me peine un peu, c’est le sentiment que parfois, le peuple français ne mérite pas son pays. J’ai fait dix fois le tour du monde, pour moi, rien ne vaut la France. Quand le drapeau tricolore a été hissé à Melbourne, j’ai pleuré sans larmes tellement j’étais déshydraté, ça m’a fait mal. Pour moi la France, c’est la plus belle fille du monde avec, en plus, quelque chose de sacré, comme une atmosphère de sainteté.

Alain Mimoun est mort - Libération

Alain Mimoun arrive en vainqueur au marathon des JO de Melbourne en 1956

 Cette fois-ci, c’est Emile Zatopek qui est en tête

les jeux olympiques

Le général Raoul Salan prend fonction de sa nouvelle affectation de Commandant Supérieur Interarmée de l’Algérie : plus simplement, en Algérie, c’est lui le patron de l’armée. Il le restera jusqu’au 12 décembre 1958. Il va confier au colonel Godard la direction du DOP : Dispositif Opérationnel de Protection, – l’organigramme officiel de la torture qu’il avait conçu en Indochine, et qui, en Algérie, coiffe  36 antennes de renseignement, et 18 DOP.

2 12 1956        Fidel Castro et 83 compagnons ont embarqué le 25 novembre à bord d’un vieux yacht, le Granma pour renverser Batista à Cuba ; informé la veille, celui-ci les cueille avec ses mitrailleuses le 2 décembre. Lui-même et son frère Raul sont laissés officiellement pour morts. Ils sont en fait une douzaine de survivants, dont les deux frères Castro et Ernesto Guevara,  à avoir échappé au massacre et avoir pu gagner la forêt, où ils vont s’enfoncer dans l’oubli au milieu des paysans qui les nourrissent. Ils seront tout de même 140 au bout de seize mois, grandement aidés et armés par les généraux et colonels corrompus de Battista…qui leurs vendaient des armes.

3 12 1956                    Guy Desnoyers, curé d’Uruffe, – SO de Toul -, 36 ans, a eu de nombreuses maîtresses depuis son ordination, dix ans plus tôt. L’une d’elles, enceinte s’est vue persuadée par le curé d’aller accoucher à l’étranger et d’abandonner l’enfant. Son évêque, informé, a passé l’éponge face aux larmes de repentir du curé. Mais cette fois-ci, Régine Fays a décidé d’accoucher ici sans fuir dans l’anonymat. Le curé prend peur et entraîne Régine sur la petite route déserte qui mène à Pagny-la-Blanche-Côte. Il arrête la voiture et à deux reprises propose à la jeune fille de lui donner l’absolution. Étonnée, celle-ci refuse et s’éloigne à pied. Guy Desnoyers la suit tenant son revolver 6,35 à la main. Il tire alors à trois reprises sur sa maîtresse. Sitôt après l’avoir tuée, il l’éventre, sort l’enfant, une petite fille qu’il baptise, et tue à coups de couteau, lui tailladant le visage afin d’effacer toute éventuelle ressemblance. Il pousse ensuite la mère et son enfant dans un fossé.

Dès le lendemain, il organise lui-même les recherches pour retrouver Régine, tout en prétendant connaître le meurtrier qu’il lui est impossible de dénoncer à cause du secret de la confession. Mais une amie de Régine confie à la police le secret de la jeune femme. Guy Desnoyers nie. Une douille de calibre 6.35 est retrouvée sur le lieu du crime et il a justement un permis de port d’arme pour ce calibre. Le 5 décembre 1956, 48 heures après l’assassinat, il avoue son crime. Il est écroué en prison sous un faux nom pour éviter toute vengeance. L’Église organise des cérémonies expiatoires pour ses crimes. Le procès débute à la Cour d’Assises de Nancy le 24 janvier 1958, un an après les faits. La foule massée au palais de justice réclame la peine de mort, en accord avec le procureur dans son réquisitoire :

Je ne sais si ce Dieu que vous avez ignominieusement servi aura pitié de vous à l’heure, peut-être proche, de votre mort. Moi, je ne connais que la justice des hommes et je sais qu’elle ne peut vous pardonner.

Réponse de l’avocat de la défense :

Je vous demanderai de ne pas le faire mourir. Ce droit n’appartient à personne. La loi permet de punir sans faire mourir.

Avant les délibérations des jurés, Guy Desnoyers fait une dernière déclaration :

Je suis prêtre, je reste prêtre, je réparerai en prêtre. Je m’abandonne à vous parce que je sais que devant moi vous tenez la place de Dieu.

Après 1 h 40’ de délibération, les 7 jurés rendent leur verdict. À toutes les questions posées (sur le double crime, sur l’infanticide et sur la préméditation), les réponses des jurés ont été  oui à la majorité. Toutefois on reconnut à l’accusé des circonstances atténuantes, ce qui lui permit d’échapper à la peine capitale. Il fut alors condamné aux travaux forcés à perpétuité. En août 1978, après 22 ans de détention, Guy Desnoyers, devenu le plus ancien prisonnier de France, obtiendra la liberté conditionnelle. Il se retirera alors en l’Abbaye Sainte-Anne de Kergonan à Plouharnel dans le Morbihan, où il mourra  le 21 avril 2010 à  90 ans.

25 12 1956 au 3 01 1957                   Tragédie de Vincendon et Henry sur le Grand Plateau, dans le Massif du Mont Blanc.

… pour se faire une idée de ce que Vincendon et Henry avaient déjà dans les pattes avant même d’arriver au bivouac de la Fourche, c’est à dire, à pied d’oeuvre : de l’Aiguille du Midi vers le sud-est, au Refuge Torino (Pointe Helbronner) puis Refuge Torino, plein ouest, au bivouac de la Fourche. La télécabine de la Vallée Blanche, de l’Aiguille du Midi à la Pointe Helbronner, n’existait pas encore ( il sera inauguré un an plus tard, en 1957), tout cela avec des sacs très lourds et beaucoup de neige fraîche.

 

eperon brenva

Sur le versant italien du Mont-Blanc, l’éperon de la Brenva, depuis la Fourche. Source Skitour

Partis de l’Aiguille du Midi[7]  le 22 décembre pour faire le Mont Blanc par l’éperon de la Brenva, ils retrouvent au refuge de la Fourche [3684 m.] une cordée emmenée par Walter Bonatti, venu faire l’ascension de la Poire. Ce sont des alpinistes confirmés – Bonatti notera : sur certains points, leur équipement était meilleur que le nôtre. Bonatti progresse trop lentement et abandonne l’itinéraire de la Poire pour prendre celui de l’éperon de la Brenva ; le 25 en fin d’après midi, une violente tourmente s’abat sur les deux cordées qui les contraint à bivouaquer cent mètres sous le col de la Brenva. Déjà fatigués par ce bivouac, ils ne forment qu’une seule cordée pour atteindre l’arête au dessus du col. Rapidement Bonatti juge que par ce temps, la seule solution pour en sortir, est de passer par le sommet du Mont Blanc ; ils forment à nouveau deux cordées pour rejoindre le sommet car l’itinéraire en soi ne présente plus de difficulté. Gheser, le client de Bonatti a déjà les pieds partiellement gelés, et Bonatti continue son chemin après avoir vu une dernière fois la deuxième cordée, qui avance lentement, mais apparemment sans problème. En fait Vincendon et Henry perdront les traces de Bonatti et de son compagnon pour regagner l’itinéraire suivi par leur ami Dufourmantelle qui a fait cette course huit jours plus tôt, mais dans de très bonnes conditions et avec un équipement léger ; le choix de ne plus suivre Bonatti aura été leur très grande et finalement mortelle erreur. Ils bivouaqueront quand des séracs arrêteront leur progression. La tragédie se met en place, qui, en 10 jours, verra mourir lentement deux hommes qu’on pouvait voir aux jumelles, par un temps très souvent proche de la tempête, de toutes façons trop difficile pour permettre des secours efficaces : aucune caravane à pied ne parviendra à rejoindre les blessés.

L’armée ayant refusé le déplacement des Alouettes II, beaucoup mieux adaptées à la montagne, mais basées à Mont de Marsan, quand ce n’est en Algérie, où la guérilla est devenue guerre, ne sont disponibles que des hélicoptères Sikorski basés au Bourget du Lac. Un Sikorski parvient à larguer aux blessés des vivres et des couvertures le 28 décembre, mais on s’apercevra plus tard qu’ils n’ont pu en faire usage : leurs mains déjà gelées (Henry avait perdu ses gants) les empêchaient déjà d’utiliser leurs propres vivres ! le 31 décembre un violent coup de vent renversera un Sikorski près des blessés : ces derniers sont déjà beaucoup trop affaiblis pour pouvoir aller jusqu’au refuge Vallot avec les quatre secouristes-pilotes et ils se font porter jusqu’à l’hélicoptère. Le pilote et co-pilote, accompagnés des deux sauveteurs – dont Honoré Bonnet, futur patron de l’équipe de France de ski -, chercheront alors à regagner le refuge Vallot, mais l’un d’eux tombera dans une crevasse, en sortira très affaibli et devra rejoindre Vincendon et Henry à l’abri dans l’hélicoptère accidenté. Il rejoindra Vallot plus tard, avec d’autres guides, largué depuis un autre Sikorski, mais devra être amputé des cinq doigts de la main gauche.

Les différents organismes et individus susceptibles d’organiser des secours sont nombreux et le plus souvent en désaccord : SCSM (Société Chamoniarde de Secours en Montagne, avec pour président le Dr Lartigue) Compagnie des Guides de Chamonix, avec pour président Camille Tournier, Compagnie des Guides de Saint Gervais, avec pour président Louis Kiradi, ENSA (Ecole Nationale de Ski et d’Alpinisme), EHM (Ecole de Haute Montagne, militaire, dirigé par le commandant Le Gall), FFM ( Fédération Française de Montagne), Préfecture, Lionel Terray, Claude Dufourmantelle ; en résumé la Compagnie des Guides dit :

  • Au nom de quoi envoyer des hommes à la mort, dans les pires conditions, pour sauver deux inconscients ?

et pratiquement tous les autres, avec, aux avant postes Lionel Terray, Jean Franco, vainqueur du Makalu un an plus tôt, répondent :

  • on ne peut pas ne pas tout tenter, il faut y aller ; que certains ne veulent pas y aller, soit ; mais au moins que personne ne nous empêche de le faire

Les dissensions sont graves et marqueront pour longtemps le monde de la montagne. Lionel Terray donnera sa démission de la Compagnie des Guides avant de la reprendre quelques jours plus tard. À la décharge de cette dernière, sans doute ses membres avaient ils encore en mémoire le coût humain – mort de René Payot – de la recherche du Malabar Princess, en novembre 1950. (aujourd’hui le problème n’est en fait toujours pas réglé… sinon par le contribuable).

… Quand les croquants et les croquantes, tous les gens bien intentionnées, m’avaient fermé la porte au nez

Georges Brassens                      L’Auvergnat

Pour venir au secours des secouristes prisonniers dans la carcasse de l’hélicoptère et au refuge Vallot, l’armée enverra deux Alouettes que le 2 Janvier ; personne ne pensera à faire appel à Hermann Geiger, pilote suisse spécialiste de ce genre d’intervention ; il viendra de lui-même, quand il apprendra le drame, mais trop tard, le 3 Janvier, en compagnie de Raymond Couderc, lorsque est décidé l’arrêt des opérations de secours, après que les deux Alouettes soient allées récupérer, à la faveur du beau temps revenu, les sauveteurs et pilotes à Vallot. Cet arrêt des secours a été décidé entre le commandant Le Gall et le père de Henry, auquel une situation professionnelle de cadre supérieur donne une crédibilité que n’avaient pas les parents de Vincendon, restés dans le couloir. Le 20 mars 1957 une caravane de guides et secouristes viendra sur les lieux pour redescendre les corps dans la vallée : celui de Vincendon sera retrouvé dans la position où on l’avait laissé dans l’hélicoptère, preuve d’une mort sans doute relativement proche du 31 décembre, par contre celui de Henry sera retrouvé agrippé à la porte de l’hélicoptère, preuve d’une ultime tentative de sortie… on ne sait quand…

Résumé du récit dans La Montagne & Alpinisme. N° 3. 1983 et d’Yves Ballu, dans Les jours du siècle, France Inter du 13 mai 1999.

Tous les y’avait-qu’à… proférés à posteriori tiennent toujours un peu de la discussion de café du commerce, mais tout de même…  tout de même, on ne peut s’empêcher de penser que si l’on avait pris, le 28 décembre, une heure de plus pour réfléchir, en faisant un tour de table rapide de ceux qui pouvaient avoir un avis, au lieu de charger dans le Sikorski seulement des vivres et des équipements de secours, on y aurait aussi mis deux volontaires pour aménager un petit camp de secours où ils auraient pu faire bénéficier les blessés de ces équipements et de ces vivres, plutôt que de réaliser après coup qu’ils étaient totalement démunis devant des boites de conserve que leurs doigts gelés n’étaient pas à même d’ouvrir… même si on avait pris soin de mettre un opinel ouvert dans les colis.  Et à ce tour de table, on aurait aussi pu convier des femmes : face à la mort, elles savent, mieux que l’homme, avoir les gestes qui sauvent ; Vincendon et Henry avaient besoin d’être maternés, comme de grands blessés. Mais qui alors pensait à demander son avis à une femme ? Ainsi pris en charge, ils auraient pu tenir, 8 à 10 jours, en attendant le retour d’un temps plus clément qui permette une évacuation.

En 2016 – le soixantième anniversaire – Le Monde donnera deux pages à Patricia Jolly pour dire le drame : elle se documentera beaucoup, mais l’ensemble laisse un goût de procès à charge contre les Guides de Chamonix, et contre l’armée et plus précisément la gendarmerie, dénué de la prudence nécessaire pour remettre les choses dans le  contexte de l’époque. L’auteur de ce blog, né à quarante kilomètres de Chamonix avait alors onze ans : ces jours ont pesé si lourd qu’il a l’impression que c’était hier. Car ce n’est pas seulement la compagnie des guides de Chamonix qui était dure, c’est tout le monde des montagnards… le tourisme était loin d’être aussi développé qu’aujourd’hui et les paysans montagnards n’avaient que très peu adouci leur rudesse au contact des messieurs dames de la ville. Dur… et cupide : les hommes partis au secours du Malabar Princess six ans plus tôt savaient tous pertinemment qu’il ne pouvait y avoir aucun survivant, 5 jours après un accident à 4 600, 4 700 mètres, au mois de novembre ; ils n’avaient pris le risque d’y aller que par appât du gain éventuel, – on avait parlé de lingots d’or, de coffret de diamants – tout comme les pilleurs d’épave de navire. Ils sortaient d’une époque de privation qui n’avait pas pris fin avec la guerre mais qui avait duré jusqu’à 1948…1949. Habiller le drame de la mort d’un guide en don de sa vie pour le secours porté à autrui est dans ce cas d’une parfaite et insupportable tartuferie. D’ailleurs, on trouvera dans les boites aux lettres de Chamonix des caricatures légendées : risquer ma vie pour des diam, des perles, de l’or : OK, mais pour sauver deux jeunes inconscients, là non ! faudrait quand même pas pousser ! 

La grande constante qui régissait la vie sociale de ces montagnards était la vie de clan et si les guides n’ont pas voulu qu’une solidarité les relie à Jean Vincendon, c’est parce que seul le lieu de naissance ouvrait l’accès à cette solidarité, et non un diplôme d’aspirant guide  et Jean Vincendon n’était pas de Chamonix. La vie clanique régissait tout… à telle enseigne que, si l’exercice de la vie politique amenait un étranger à un poste de conseiller municipal, l’essentiel des décisions se prenait non en conseil municipal mais au bistrot du coin, entre membres du clan.

Juger de l’attitude des guides à l’aune des législations contemporaines et de la facilité avec laquelle l’Etat met en place des structures de secours financées par le contribuable, c’est-à-dire essentiellement indolores, c’est tomber dans tous les travers des historiens qui parlent du passé avec en ligne de mire les valeurs d’aujourd’hui. C’est se mettre dans la position du politique qui veut qu’à tout prix la démocratie s’exerce partout, puisque c’est le meilleur système, et encore dans la position des missionnaires de toutes époques qui n’hésitèrent pas à tordre le cou à toutes les cultures locales pour que règne leur Dieu, catholique ou protestant.

Les arguments tant de la compagnie des guides que de la gendarmerie ne peuvent être balayés d’un revers de main : ils ont leur solidité : la vie des hommes, la guerre d’Algérie ne sont pas de petites affaires que l’on balaie à la légère. Le très vieux débat entre responsabilité personnelle et prise en charge par la collectivité semble aujourd’hui réglé parce que le politique a décidé que le coût de ces opérations de secours serait assumé par le contribuable, mais cette situation peut très bien être remise en question demain, quand le contribuable dira : je refuse de continuer à payer pour des irresponsables qui usent et abusent de leur portable pour appeler les secours !

Et puis, Claude Dufourmantelle dit que si les guides avaient été payés, ils y seraient allés : peut-être, mais en quoi auraient-ils mieux réussi que lui-même, dans une cordée menée par Lionel Terray, puisqu’ils n’y sont pas parvenus ?

Et ce n’est pas faire injure à la mémoire de Vincendon et Henry de reconnaître qu’ils n’avaient pas le calibre pour faire cette hivernale ; même très bien équipés, ils étaient encore trop tendres ; si un gendarme a pu les voir à la jumelle depuis le Brévent progresser difficilement, Henry chutant régulièrement, cela signifie que, au bout de cinq jours en haute montagne dans un mauvais temps d’hiver, Henry était épuisé. Le talent déployé en escalade est une chose, la résistance et l’endurance au froid en haute montagne en est une autre… qui ne s’acquiert pas en deux ou trois ans, et qui ne peut être mesurée par un diplôme d’aspirant-guide… La prise de risque était beaucoup trop importante.

Ne parlons pas de la non-assistance à personne en danger, car toutes les formes actuelles de secours sont hors du champ d’application de cette loi, qui ne s’adresse qu’aux personnes qui auraient dû porter secours sans se mettre elles-même en danger. Or, tous les secours actuels en terrain dangereux vont au-delà de cette loi puisque les secouristes, qu’ils soient marins, guides ou pompiers mettent leur propre vie en danger.

Lorsqu’ils empruntent le téléphérique de l’aiguille du Midi, à 8 heures, à Chamonix, samedi 22  décembre 1956, François Henry et Jean Vincendon sont convaincus d’embarquer pour le plus fabuleux Noël de leur existence. Ils ont respectivement 22 et 23 ans et comptent s’offrir l’ascension du mont Blanc (alors 4 807  mètres) par l’éperon de la Brenva, une voie située sur son versant italien.

Seules deux cordées ont réussi cet itinéraire en hiver. Celle de Jean Couzy et André Vialatte, en 1955, et, la semaine précédant leur tentative, celle de Xavier Cazeneuve et Claude Dufourmantelle, deux élèves de l’Ecole centrale de Paris qui connaissent Vincendon. A l’époque, les ascensions hivernales sont exceptionnelles, aussi les deux jeunes gens ont-ils peaufiné leur projet durant des mois.

Etudiant en mathématiques à Paris, Vincendon a obtenu le diplôme d’aspirant guide l’année précédente. Ce parchemin délivré par l’Ecole nationale de ski et d’alpinisme (ENSA) de Chamonix fait la fierté du Bleausard, comme on surnomme les Parisiens adeptes de l’entraînement sur les gros cailloux de la forêt de Fontainebleau. A l’époque, les guides chamoniards et les grimpeurs citadins se vouent un réciproque mépris. François Henry, lui, s’ennuie sur les bancs de la fac de géologie à Bruxelles. Habitué des vacances en Autriche et en Suisse, il grimpe aussi sur les falaises wallonnes de Freÿr. C’est une force de la nature.

Les deux garçons l’ont décidé, cette hivernale à la Brenv’ sera leur sésame pour le Groupe de haute montagne (GHM). Né en France après la première guerre mondiale, le prestigieux GHM – qui coopte ses membres au vu de leurs exploits alpins – constitue un vivier de candidats aux expéditions himalayennes. Depuis qu’en juin 1950 Maurice Herzog, Louis Lachenal, Gaston Rébuffat, Lionel Terray ou Jean Couzy ont vaincu l’Annapurna (8 091 mètres), neuf autres des quatorze plus hauts sommets du monde ont été gravis. La conquête de l’Annapurna a généré une manne financière qui permet un programme ambitieux d’autres expéditions himalayennes, dont les membres seront recrutés au vu de leur liste de courses. Vincendon et Henry aimeraient laisser leur empreinte sur ceux qui restent à gravir.

La benne qui les hisse au sommet de l’aiguille du Midi (3 842 mètres) est alors la remontée mécanique la plus haute au monde. Elle a été inaugurée à l’été [1955] par les héros de l’Annapurna, justement. Il fait moins 20 degrés, mais le ciel est limpide, et les deux jeunes gens sont parés. Leur correspondance assidue rapportée par Yves Ballu dans Naufrage au Mont-Blanc (Glénat, 1997, réédité chez Guérin en 2017, enrichie de 370 nouveaux documents, avec une préface de Claude Dufourmantelle et une postface de Jean Henry) en témoigne. Toutes leurs économies sont passées dans les week-ends d’entraînement et le matériel, explique l’historien de la montagne, qui fut conseiller de la ministre de la jeunesse et des sports Edwige Avice, de 1982 à 1986. A l’insu de leurs parents et avec la complicité d’amis, ils ont réuni vêtements de rechange en quantité, tente, pelle à neige, matelas pneumatiques, duvets pied d’éléphant, vivres, réchauds, fusées de détresse…

Les jeunes ambitieux ont même des skis pour traverser rapidement l’immense glacier qu’est la Vallée Blanche. Piètres glisseurs [8],  ils les abandonnent cependant vite pour continuer à pied, s’enfonçant profondément dans la neige sous leur lourd chargement. L’aspi Vincendon en tête, ils rallient le refuge Torino (3 375 mètres), où ils passent la nuit. Le lendemain, ils montent au minuscule refuge-bivouac de la Fourche (3 684 mètres), d’où ils doivent s’élancer. Au matin du 24  décembre cependant, le ciel voilé les inquiète, et ils renoncent à leur ascension. En redescendant vers Torino, ils croisent deux hommes à l’accent chantant. Le guide Walter Bonatti en personne et son client et ami Silvano Gheser… Un diabolique coup du destin, estime aujourd’hui Claude Dufourmantelle, 83 ans [qui, dans une autre interview dira être persuadé que Vincendon et Henry avaient été brassés dans une avalanche au-delà du col de la Brenva… lunettes et gants perdus, un sac perdu…]

Agé de 26 ans, Bonatti est une icône. Il a pris part, deux ans plus tôt, à l’expédition italienne victorieuse du K2 (8 611 mètres) au Pakistan. Il y a survécu à une nuit de bivouac forcé à 8 100 mètres. Avec Gheser, lieutenant des troupes alpines italiennes, il compte maintenant ajouter la Poire à la liste de ses premières  hivernales : une voie des plus difficiles, parallèle à la Brenva, sur la face est du mont Blanc.

Cette rencontre rassérène Henry et Vincendon, qui remontent avec les Italiens jusqu’à la Fourche. Alors qu’ils se reposent, Bonatti et Gheser partent en reconnaissance. Le grand guide casse son piolet. Dans A mes montagnes (Arthaud), ses récits d’ascension publiés en  1962, il loue  l’extrême gentillesse d’Henry, qui sauve son projet en lui offrant son propre piolet. Deuxième de cordée, le Belge en a moins besoin. Bonatti remarque aussi l’équipement parfait des deux étrangers qui sont un peu à court de vivres. En cette nuit de Noël, dans la cabane glaciale, les Italiens partagent donc les leurs. Le dernier vrai repas d’Henry et Vincendon.

Mardi 25 décembre 1956, vers 4 heures du matin, les deux cordées s’ébranlent par moins 30 degrés vers leurs objectifs respectifs. Il faut devancer le lever du soleil qui réchauffe dangereusement le terrain. En retard sur leur horaire, les Italiens, bientôt cernés par les avalanches, bifurquent vers la Brenva. Ils sont surpris de retrouver la cordée franco-belge bien au-dessous d’eux, progressant avec peine. La nuit et le mauvais temps les surprennent tous quatre à plus de 4 000 mètres, avant la sortie de la voie. Les souliers de l’époque sont faits d’une simple couche de cuir ; Gheser et Henry ont des débuts de gelures aux pieds. Bonatti creuse une niche dans la neige pour lui et son client. Quatre-vingts mètres plus bas, Jean et François se pelotonnent dans une petite crevasse.

Le 26 décembre, dans la tempête, Bonatti descend chercher Vincendon et Henry, très éprouvés. Les quatre alpinistes font cordée commune et sortent au prix de plusieurs heures d’effort au col de la Brenva à 4 303 mètres. La descente directe sur Chamonix est trop exposée aux avalanches et jalonnée de nombreuses crevasses. Ils conviennent de passer par le sommet du mont Blanc. Ils souffleront ensuite au refuge Vallot (4 362 mètres), côté français, avant de redescendre sur Chamonix par le dôme du Goûter. Bonatti part devant. Après cinq jours en altitude, chargés comme des baudets, Vincendon et Henry tirent la langue. Conscient que toute pause peut être fatale, Bonatti intime à Gheser de continuer. Chef de sa cordée, Vincendon décide de s’arrêter. Le passage n’a rien de technique, il suffit de marcher dans la trace. Mais la nuit approche, et le temps est toujours mauvais. A 21 heures, Bonatti et Gheser parviennent à Vallot, où le guide tente de sauver les extrémités gelées de son client. Ils ne reverront jamais Henry et Vincendon et seront récupérés, le 30 décembre, par une caravane de secours italienne au refuge Gonella (3 071 mètres) après la chute de Bonatti dans une crevasse. Gheser perdra tous ses orteils.

En vacances dans la vallée, Claude Dufourmantelle a prévenu la Société chamoniarde de secours en montagne (SCSM), le 26 au matin. Là-haut, il fait moins 30, les vents atteignent 120  kilomètres/heure, et il a lui même failli mourir dans une crevasse quelques jours plus tôt en redescendant de la Brenva par les Grands Mulets. J’avais une idée très précise du temps qu’il fallait pour réaliser cette course et j’ai vite compris qu’ils étaient en difficulté, se souvient-il.

Les guides de la Compagnie de Chamonix sont supposés assurer bénévolement le secours toute l’année, sauf l’été où ils sont relayés par l’ENSA et par l’Ecole militaire de haute montagne (EMHM), mais ils ne manifestent aucun enthousiasme. Sur cinquante-neuf, seuls huit sont disponibles. Les vacances de Noël battent leur plein, et nombre d’entre eux enseignent le ski aux touristes des stations environnantes. Et puis, le souvenir de Georges Payot les hante. Six ans plus tôt, leur collègue, marié et père de quatre enfants, a été emporté par une avalanche alors qu’il tentait de porter secours aux passagers – tous morts – du Malabar-Princess, un avion d’Air India qui s’était abîmé tout près du Mont Blanc.

La montagne est pour eux un gagne-pain, et ils méprisent les grimpeurs amateurs, qui ne voient en elle qu’un terrain de jeu. La Compagnie a d’ailleurs publié, en juillet 1956, une mise en garde pour ceux qui, par esprit de compétition, négligent les conditions de la montagne, précisant qu’elle apportera immédiatement son concours total à la cordée accidentée si elle est dirigée par un guide, mais que, dans les autres cas, elle ne le fera que dans la mesure de ses possibilités. En décembre 1956, les guides semblent avoir oublié que l’aspirant guide Vincendon est un des leurs. Ils sollicitent donc l’EMHM, dirigée par le commandant Le Gall, et dont les cadres instructeurs civils, les moniteurs-guides, sont rompus à l’organisation d’opérations en montagne. Le 27 décembre 1956, les guides ont délibérément refilé la patate chaude aux militaires, se souvient Claude Dufourmantelle.

Henry et Vincendon sont localisés à la lunette en début d’après-midi, vers 4 550 mètres d’altitude, ce jour-là, par un gendarme de la brigade de Chamonix, posté au Brévent, dans le massif opposé. Le second tombe tout le temps, rapporte le militaire. Les alpinistes se retrouvent bloqués sur une corniche surplombant la barre de séracs de la combe Maudite. Au-dessous, 300 mètres de vide…

Le commandant Le Gall a servi en Indochine, mais connaît mal la montagne. Il juge un secours terrestre trop risqué. Il décide que le salut des deux jeunes alpinistes viendra du ciel. L’option a ses limites ; l’utilisation d’hélicoptères en haute altitude en est à ses prémices et exige une météo clémente. Les Sikorsky, trop lourds, ne peuvent réaliser des vols stationnaires pour descendre des sauveteurs. Les hélicoptères Alouette II, plus légers, sont trop nouveaux sur le marché pour qu’on les engage.

Les 28 et 29 décembre, un Sikorsky 55, Elephant-Joyeux, effectue plusieurs rotations au-dessus des deux naufragés. On leur largue des colis. Du matériel de survie, des vivres et un message… Remontez immédiatement 200 mètres plus haut en suivant votre trace. Nous ne pouvons nous poser à l’endroit où vous êtes. De plus, la position que vous occupez est extrêmement dangereuse, car la muraille de séracs est des plus instables. Remontez de 200 mètres et dirigez-vous vers le Grand Plateau. C’est le seul endroit où l’hélicoptère pourra atterrir et vous prendre. Les mains complètement gelés, Henry et Vincendon n’ouvriront jamais les paquets pourtant accompagnés d’un Opinel ouvert.

Le 31 décembre, un vol de récupération est tenté avec un Sikorsky 58, l’adjudant André Blanc est aux manettes, le commandant Alexis Santini est copilote. A plat ventre à l’arrière, les moniteurs-guides de l’EMHM Honoré Bonnet et Charles Germain doivent être déposés près des blessés. Brusquement, l’engin, surnommé le Mammouth, percute la montagne. La neige amortit le choc et le quatuor s’en sort indemne, mais les deux pilotes, qui arrivent d’Algérie, où les opérations de rétablissement de l’ordre ont été lancées depuis novembre 1954, sont en simple tenue de vol. Bonnet et Germain ont désormais quatre hommes à secourir.

Ils redressent sur leurs genoux Vincendon et Henry, qu’ils ont trouvés couchés à même la neige, puis décident de les abriter dans l’épave avant de remonter les pilotes choqués vers le refuge Vallot. Dans In Extremis (Editions Guérin, 2006), une histoire du secours en montagne dans le massif du Mont-Blanc, Honoré Bonnet, futur directeur des équipes de France de ski, raconte vingt minutes d’échanges ahurissants avec les deux blessés à Blaise Agresti, lieutenant-colonel de gendarmerie en disponibilité, ancien commandant des Pelotons de gendarmerie de haute montagne de Chamonix et du Centre national d’instruction de ski et d’alpinisme de la gendarmerie. L’homme, qui deviendra le mentor de Christine et Marielle Goitschel, Jean-Claude Killy ou Guy Périllat, tente vainement d’alimenter les garçons et de les doper aux amphétamines.

J’ai les couilles gelées, répète un des deux jeunes hommes aux bras et aux jambes déjà pétrifiés. Logorrhéiques et euphoriques, ils entreprennent Bonnet sur le GHM. Ce dernier en est membre, tout comme Lionel Terray, guide à Chamonix qui, furieux de l’attitude de ses collègues, a décidé de monter à la tête d’une caravane terrestre dont font partie Dufourmantelle et des amis des garçons. Malgré l’épuisement, ces derniers sont flattés de tant d’attention. Leurs rêves les relient encore à la vie. Au sauveteur bouleversé, ils parlent d’avenir, du métier de guide, de l’Himalaya et des secours qu’ils feront tous ensemble, prochainement…

Mais il faut sauver les pilotes. Henry et Vincendon, incapables de bouger, sont prêts à patienter encore. Vous revenez vite, hein ? lancent-ils aux secouristes. Après quelques mètres à peine, l’adjudant Blanc tombe dans une crevasse peu profonde. Les moniteurs-guides l’en sortent, en état de choc. Tous retournent à la carlingue pour aviser. En montagnard solidaire, Henry entreprend de réchauffer les mains de Blanc avec ce qu’il reste des siennes… Il raconte son calvaire depuis le lendemain de la séparation avec Bonatti. Il a tenté de prendre le relais de Vincendon, devenu aveugle dans la tempête. Ils ont bivouaqué une nouvelle fois, puis se sont perdus. Jean, qui tombait sans cesse, a fini par glisser dans un couloir de neige en l’entraînant. Ils ont tous deux perdu leurs gants et leur sac. François y a aussi laissé ses crampons…

Tandis qu’Henry se confie, un Sikorsky 55, plus léger, est parvenu à déposer les guides Jean Minster, Gilbert Chappaz, Jean-Marie Novel et Bernard Romand sur le dôme du Goûter, près du refuge Vallot. Les deux premiers descendent en direction du lieu de l’accident, les deux autres installent un relais radio dans le refuge. Une tempête s’annonce et les ordres sont formels : il faut évacuer pilotes et guides vers le refuge. Henry et Vincendon ne sont plus la priorité.

Trois blessés pour quatre secouristes avec une seule paire de skis pour faire la trace, c’est de toute façon mission impossible. On était partis dans l’idée que l’hélicoptère devait tout sauver, plaide Bonnet dans In Extremis. Nous étions des pionniers et, comme tous les pionniers, nous avons raté. Avant que les sauveteurs ne les quittent sur une nouvelle promesse de retour, alors que Vincendon semble assoupi, Henry demande qu’on place une couverture sous son sac de couchage. Pour que j’aie bien chaud au dos…

La cordée Chappaz, Minster et Blanc rallie Vallot juste avant la tempête. Santini, Germain et Bonnet se perdent et bivouaquent dans un trou minuscule au col du Goûter (4 250  mètres), par un vent de folie, avant de retrouver le refuge quinze heures plus tard.

Bloqués sans nourriture par moins 15 degrés, les voilà à huit dans l’abri. La radio crache des instructions visant à soigner les gelures de Blanc, mais aucune consigne concernant les deux naufragés. Gilbert Chappaz demande à redescendre les chercher. Pas de mouvement vers l’épave, rétorque alors le commandant Le Gall. La première nuit est mauvaise, mais deux journées de beau temps suivent. Prisonniers de leur huis clos, les sauveteurs se savent à une heure et demie de marche à peine des deux jeunes alpinistes. Un crève-cœur.

A l’état-major militaire de Lyon, le colonel Lacroix, qui dirige la section hélicoptères, n’a pas d’états d’âme. Pas question qu’on mette en œuvre un matériel précieux pour l’Afrique du Nord – l’Algérie – (…) pour deux imprudentsdit-il. On risquerait de manquer de moyens pour sauver là-bas un plus grand nombre, qui s’y trouvent involontairement mais de grand cœur.

Il n’y a pas eu de légèreté de la part de Vincendon et Henry, estime pourtant Claude Dufourmantelle aujourd’hui, seulement un manque de réalisme. Leur désir était un peu en avance sur leurs capacités et, si l’on avait payé les guides, ils seraient allés les chercher.

Au bout de trois jours, le 3 janvier 1957, deux Alouette II parviennent à se poser près de Vallot. En une heure trente, les six moniteurs-guides et les deux pilotes sont de retour dans la vallée. Là, les parents impuissants des jeunes gens, les touristes, et deux cents journalistes du monde entier qui feuilletonnent ce cauchemar retiennent leur souffle. Le Gall survole une dernière fois l’épave et, n’y ayant détecté aucun signe de vie, déclare l’opération de secours terminée.

Bonnet, qui s’était vu confier un appareil photo de la Société de secours, a pris quelques clichés d’Henry et Vincendon, persuadé qu’ils serviraient à documenter leur sauvetage réussi, mais elles font la une des journaux, à son grand dam.

Les 19 et 20 mars 1957, la même équipe de sauveteurs remonte chercher les corps gelés, flanquée de gendarmes enquêteurs. Ils retrouvent Jean Vincendon allongé à l’endroit où ils l’avaient laissé, mais François Henry est figé dans un dernier mouvement. La main sur la porte de l’épave, il semble avoir tenté de s’en extraire. En entendant passer le dernier hélicoptère ?

En  2003, pour son documentaire Les Naufragés du Mont-Blanc, Denis Ducroz a notamment fait revenir Bonnet et Chappaz sur l’abandon malgré eux des deux jeunes gens. Près de cinquante ans après l’affaire, les deux vieux guides y pleurent à chaudes larmes. Il était temps de les écouter, dit Denis Ducroz, 67 ans. Ils m’ont parlé de l’opprobre terrible qu’ils ont vécu parce que je suis moi-même guide et chamoniard. A l’époque, la presse n’a pas compris ce que représentait un secours en hiver.

Les familles des deux victimes n’ont mis personne en cause. Celle d’Henry a même fait une donation à la Société de secours, comme on offre un pécule pour l’avenir. Les failles du système ont provoqué un tel débat moral que les pouvoirs publics se sont mis en devoir d’imaginer une nouvelle organisation du secours en montagne.

La Compagnie des guides de Chamonix a manqué au devoir d’assistance et de solidarité, analyse Blaise Agresti. C’est une souillure qui a poursuivi les guides de la vallée. La deuxième souillure a été la décision du ministère de la guerre de mettre fin à l’opération en supposant que Vincendon et Henry étaient morts alors que le doute devrait toujours profiter à la victime.

Sous la pression médiatique, l’Etat s’est engagé, début 1957, dans une réflexion à laquelle il a associé les institutions montagnardes, mais aussi l’armée, la gendarmerie et la protection civile. En avril 1957, la Chamoniarde de secours a demandé la création d’un corps permanent de sauveteurs volontaires, bénévoles ou professionnels engagés par contrat à intervenir immédiatement et en toutes circonstances. C’était dit, il fallait professionnaliser le secours en montagne.

La mesure a pris effet le 21 août 1958 par le biais d’une circulaire donnant au préfet la responsabilité de l’organisation des secours avec l’appui d’unités de gendarmerie et de CRS. Un secours gratuit pour tous dans lequel le soutien logistique des hélicoptères est devenu omniprésent. Chaque année, neuf cents à mille sauvetages sont réalisés dans le massif de Mont-Blanc. Henry et Vincendon ne sont pas morts en vain.

En  2007, l’année du cinquantenaire du drame, ils ont reçu trois hommages discrets. Au mois de janvier, lors d’une brève cérémonie, une plaque a été dévoilée en leur mémoire au cimetière du Biollay, à Chamonix. Plus tard, Yves Ballu y a organisé une entrevue entre Jean Henry – le frère de François -, de passage en France, et les sauveteurs Chappaz et Minster. La rencontre a été filmée par France 3 Rhône-Alpes. Monsieur, je ne vous présente pas mes excuses, lance Gilbert Chappaz, 90 ans, raide dans la veste de guide. Si vous saviez les misères qu’on s’est tapées à ce sauvetage…, Monsieur, je ne vous en demande pas, répond doucement Jean Henry avant de l’étreindre.

C’était comme si on avait délesté le sac à dos de mon père d’une énorme pierre, se souvient Gilles Chappaz, 63 ans. D’un coup, il s’est tenu plus droit. Il est mort quelques mois plus tard, apaisé. Il avait promis, les yeux dans les yeux, à François Henry de revenir et il a vécu avec l’idée qu’Henry l’avait pris pour un salaud.

En  2007 toujours, au Théâtre du Peuple, édifice de bois datant du XIX° siècle, à Bussang (Vosges), ouvert à tous les vents, le metteur en scène Pierre Guillois avait fait jouer Terrible Bivouac, l’histoire de l’agonie de François Henry et Jean Vincendon. Délibérément installés à même le sol, frigorifiés, emmitouflés, les spectateurs ont écouté le récit glaçant de quatre narratrices. Chirurgical, il décrit l’espoir, le gel des membres et la mort lente par hypothermie. La pièce a été jouée une trentaine de fois en France, mais jamais à Chamonix. Pierre Guillois s’y est vu répondre que les plaies étaient  encore trop à vif. Il ne désespère cependant pas. Le village suisse de Zermatt a connu un drame comparable avec son mont Cervin (4 478 mètres). Le 4 juillet 1865, sa première ascension par le jeune aristocrate britannique Edward Whymper s’est soldée par la mort de quatre alpinistes, mettant à mal l’honneur de deux guides locaux très respectés. Pour le 150° anniversaire, tout l’été 2015, une quarantaine d’acteurs en costume d’époque ont rejoué la tragédie, en plein air, à  2 600 mètres d’altitude. La catharsis, enfin.

Patricia Jolly     Le Monde du 23 12 2016

couverture

 

27 12 1956                  Amédée Forger, président de l’association des maires d’Algérie, virulent porte-parole des petits colons, est assassiné à Alger.

29 12 1956                  La loi fait interdiction à l’école primaire de donner des devoirs écrits à faire à la maison. Mais sait-on seulement quand les décrets d’application seront publiés ? Très souvent la loi restera lettre morte.

1956                            Lip met sur le marché les premières montres électriques. Mise en chantier des centrales nucléaires de Marcoule 2, Marcoule 3 et Chinon 1. La Compagnie Française des Pétroles d’Algérie – CFPA qui deviendra Total – découvre dans du triasique à 550 km au sud d’Alger le gisement d’Hassi R’mel, entre Ghardaïa et Laghouat par  32°56’06″ nord et 3°16’06″ est : 2 400 milliards de m³de gaz, le plus grand gisement d’Afrique. Soixante ans plus tard, il serait à moitié épuisé. Plusieurs gazoducs vont approvisionner l’Europe : l’Espagne via Gibraltar, et Almeria via Arzew, un port algérien, l’Italie par le gazoduc Transmed, via Tunis, la Sicile et la botte italienne, et l’Italie encore, via le gazoduc Green Stream, qui passe à Mellitah, en Lybie, puis Gela en Sicile et la botte italienne.

L’Église admet l’accouchement sans douleur. Roger Vadim réalise Et Dieu créa la femme, avec Jean Louis Trintignant et Brigitte Bardot, au sommet de sa beauté, – qui n’est pas celle d’une playmate – : l’espièglerie y fait bon ménage avec la gentillesse ; un air de dire : viens, jouons ensemble, la vie est belle. Elle va être pendant une bonne dizaine d’années la plus belle fille du monde, un soleil qui éclairait tous ceux qui la rencontraient ; et puis elle fera preuve d’un bon sens suffisamment solide pour accepter de vieillir, sans entrer dans cette lutte désespérée, perdue d’avance, pour masquer l’outrage des ans. Parcours tout à fait exceptionnel, surtout dans le milieu du cinéma, qu’elle quittera d’ailleurs assez vite, et dont la profonde sagesse mérite d’être saluée. La beauté immortelle des Jane Fonda, Catherine Deneuve, Sophia Loren, fait penser au mieux à une pâtisserie surgelée, au pire à des vivants déjà embaumés, et nous emmène aux portes de l’hôpital psychiatrique. La vocation de protectrice des animaux maltraités de Brigitte Bardot remonte sans doute à très loin : l’accouchement de son seul enfant, Nicolas, qu’elle a eu avec Jacques Charrier en 1960, aurait été tellement éprouvant qu’elle aurait dit par après : j’aurais préféré accoucher d’un chien ! Elle tournera peu après La Vérité avec un Clouzot toujours en train de flirter avec la perversion et n’avait sans doute pas eu le temps de suivre des séances pour l’accouchement sans douleur.

De 1913 à 1955, le Français est passé d’une consommation de pain de 338 kg par an et par personne à 180, et en viande de 42 à 58 kg.

Le Français Pierre Plantard, antisémite et antimaçonnique, crée officiellement le Prieuré de Sion, groupuscule d’illuminés en charge des documents qui détiennent la vérité sur la vie du Christ. Puis, peu à peu, sous une autre identité – Lobineau – il dépose de faux parchemins à la Bibliothèque Nationale, où il est dit que le Prieuré de Sion a été fondé en 1099 par Godefroi de Bouillon, et aurait compté dans ses rangs Newton, Botticelli, Vinci, Hugo et Cocteau… Il a deux seconds couteaux avec lui : Gérard de Sède, journaliste et ex-trotskiste et Philippe de Cherisay, aristocrate en rupture de ban. Gérard de Sède publiera en 1967 L‘Or de Rennes … Rennes le Château, dans l’Aude où le tourisme ésotérique se porte bien depuis que l’abbé Saunière y dépensa des sommes rondelettes à la fin du XIX° siècle… gagnées en partie par la sympathie traduite en espèces sonnantes et trébuchantes de la comtesse de Chambord, due à ses sermons violemment antirépublicains. Les archives du presbytère voisin de Durban se révéleront aussi riches à tous points de vue.

L’affabulateur et son imposture seront démasqués en 1980. En 1982, 3 américains, Lincoln, Baigent et Leigh publieront L’énigme sacrée, reprenant pour du bon pain les affabulations de L’Or de Rennes. Dan Brown, l’auteur du Da Vinci Code, le best seller aux 16 millions d’exemplaires prendra ses sources principalement dans ce roman historique américain, et encore dans quelques évangiles apocryphes, dont certains font mention du mariage du Christ et de sa descendance. Mais ceux qui voudront le lui faire payer perdront leur procès.

7 01 1957                    La tension monte entre Européens et Musulmans à Alger. Les huit mille parachutistes de la 10° division commandée par le général Massu entrent dans Alger. Ils ont pour mission de rétablir l’ordre. C’est le début de la bataille d’Alger, qui durera jusqu’en octobre.

16 01 1957                  Deux roquettes sont tirées un peu avant midi sur l’hôtel de la dixième région militaire à Alger : c’est le général Salan qui est visé : il a été nommé il y a un mois commandant des armées en Algérie, par le gouvernement Guy Mollet. Mais Salan, appelé par le ministre résident Robert Lacoste, vient de sortir. Son adjoint, le commandant Rodier, assis à sa place, est tué sur le coup. Les exécutants sont des extrémistes pied-noirs, fréquemment seconds couteaux de la Sécurité militaire. Les commanditaires sont regroupés dans un mystérieux Comité des six, dont font partie le député de Corse, Pascal Arrighi, Jacques Soustelle, Alain Griotteray, le docteur Kovacs, le général Cogny et un sénateur : Michel Debré. Leur but : faire porter la responsabilité de cet attentat aux terroristes algériens, faire appel à un sauveur, le général Cogny, résidant au Maroc, et partant de là, abattre la IV° république pour que Michel Debré puisse offrir la France à de Gaulle.

Un mois plus tard, François Mitterrand, ministre de la justice, sauvera la mise de Michel Debré en refusant la levée de son immunité parlementaire, mais pendant les seize mois de son ministère, il refusera de signer 80 % des demandes de grâce de militants algériens, signant ainsi sans broncher 45 billets d’exécution. Le général Salan et la veuve du commandant Rodier seront l’objet de nombreuses pressions pour abandonner les poursuites.

22 01 1957                  Par 302 voix contre 207, l’Assemblée Nationale se prononce en faveur du Marché Commun.

11 02 1957       Fernand Iveton, 31 ans, est exécuté. Pied-noir communiste, il s’était impliqué dans la lutte pour l’indépendance, au sein du FLN : le 14 novembre 1956, il avait déposé une bombe dans un local de l’usine à gaz du Hamma, où il travaillait, qui aurait dû exploser après le départ des ouvriers. Mais un contremaître l’avait repéré et il avait été arrêté. La bombe avait été désamorcée avant d’exploser. Jugé par le tribunal militaire d’Alger, il avait été condamné à mort pour tentative de destruction d’édifice à l’aide d’explosifs, le  24 novembre, à l’issue d’une journée d’audience. Son recours en grâce avait été refusé par le président de la République, René Coty, avec l’accord du Garde des Sceaux François Mitterrand et du Premier ministre Guy Mollet. Exécuté pour une bombe qui n’a même pas entraîné une seule blessure… De nos jours, pour ce genre de peccadille, un Corse fait au maximum deux ans de prison !

17 02 1957      Catastrophe naturelle à Ceillac, dans le Queyras :

Une pluie chaude tomba dans la nuit sur les neiges des sommets du Queyras, provoquant leur fonte, et une masse d’eau boueuse se précipita vers les vallées. Elle arriva dans les gorges, dressée verticalement comme un mur, charriant des troncs arrachés et des rocs, fit sauter les berges et s’engouffra dans le village de Ceillac. Quand le lendemain, le flot s’écoula, on vit le village, remblayé jusqu’à hauteur des étages, émerger d’une gangue de boue truffée de roches et de branches. Dans ce paysage ravagé, tout était calme. Les chemins étaient coupés, les poteaux des lignes électriques et télégraphiques brisés. C’était la solitude, l’isolement, la ruine.

Philippe Lamour       Le cadran solaire. Robert Laffont 1980

Déjà baron du Languedoc, Philippe Lamour deviendra l’édile du Queyras en étant élu maire de Ceillac à partir de 1965. L’armée d’abord, puis des dons, des subventions publiques nettoieront tout cela ; mais une seconde crue inondera à nouveau le village le 13 juin.

24, 25 et 26 02 1957              Trois grands articles sur Cuba sortent dans le New York Times, dont deux en première page, signés d’Herbert Matthews. Ils décrivent par le détail la corruption du régime de Batista, dénoncent le soutien américain à ce régime, décrit les groupes d’opposition, et en particulier celui de Fidel Castro et son Mouvement du 26 juillet [l’attaque de la Moncada] en lui attribuant une dimension et une efficacité qu’il est loin d’avoir. Pour le journaliste, Fidel Castro n’éprouve aucune animosité contre les États-Unis et, partisan d’un changement démocratique pour Cuba, il ne peut pas être communiste.

Les articles ont un énorme retentissement ; ils vont en quelque sorte faire Castro. Ce dernier a rapidement pris conscience que l’installation dans la durée de sa situation de rescapé d’une opération de débarquement complètement ratée, en compagnie d’une douzaine de compagnons, perdus dans la forêt, menait à une mort politique rapide et définitive. C’est lui qui est parvenu à envoyer un messager à Ruby H. Phillips, correspondante du New York Times à La Havane. Celle-ci passe le message au siège qui dépêche alors Herbert Matthews.

Ce dernier, 57 ans, n’a plus ses jambes de 20 ans, mais il parvient à se rendre sur les lieux où Castro lui accorde trois heures d’interview, en se livrant à une manipulation que l’on pourrait qualifier de potache, mais qui marcha magnifiquement : pendant l’interview, ses douze compagnons changeaient de vêtements, puis passaient à vue du journaliste, lui donnant ainsi l’illusion d’une troupe nombreuse. Raul Castro vint même interrompre l’interview pour donner des nouvelles d’une seconde colonne parfaitement imaginaire. Quelques jours plus tard, dans le New York Times, les troupes de Castro étaient constituées de groupes de dix à quarante combattants.

Castro fait faire des milliers de copies de l’article qu’il fait distribuer sous le manteau à La Havane, et à Santiago de Cuba… propagande inespérée, début des retrouvailles avec le succès. Trois mois plus tard, il faisait main basse sur la petite caserne de la Plata, se procurant ainsi à bon compte armes et munitions ; à peu près dans le même temps, ses alliés électoralistes se faisaient étriller en tentant de prendre le Palais national à La Havane ; deux ans plus tard, la douzaine de jeunes révolutionnaires aux abois aura grossi jusqu’à devenir des milliers de guérilleros à même de renverser Batista.

7 03 1957                    Le général Paris de la Bollardière demande à être relevé de ses fonctions en réponse à une directive du général Massu qui prescrit une accentuation de l’effort policier, c’est à dire la torture, dont la pratique divisera profondément le pays. Il parle de l’effroyable danger qu’il y aurait pour nous à perdre, sous le prétexte fallacieux d’efficacité immédiate, les valeurs morales qui seules ont fait jusqu’à présent la grandeur de notre civilisation et de notre armée.

Cette prise de position lui vaudra d’être relevé de ses commandements le 5 avril, deux mois de forteresse ainsi qu’au capitaine Dabezies qui l’a approuvé publiquement.

1° trimestre 1957        112 attentats à Alger en janvier, 39 en février, 29 en mars. Loin d’Alger, en février, 1 000 attaques de l’ALN par semaine.

25 03 1957                  Signature du Traité de Rome instituant la CEE : Communauté Economique Européenne appelé plus couramment Marché Commun, et la Communauté  Européenne de l’Energie Atomique : Euratom, qui enfantera du CERN de Genève ; six états membres : République Fédérale d’Allemagne, Italie, Pays Bas, Luxembourg, Belgique et France. Si c’est à Rome que s’est tenue la cérémonie de signature, c’est à Messine, en Sicile qu’a eu lieu l’élaboration, avec un véritable enfermement sur l’île tant que dureraient les travaux, reprenant en cela la tradition catholique du conclave –cum clave-, c’est-à-dire, bouclés.

Cette fois, les hommes d’Occident n’ont pas manqué d’audace et n’ont pas agi trop tard. Le souvenir de leurs malheurs et peut-être aussi de leurs fautes semble les avoir inspirés, leur a donné le courage nécessaire pour oublier les vieilles querelles.

Paul Henri Spaak, ministre des Affaires Etrangères belge

Il y a peu de temps encore, nombreux étaient ceux qui jugeaient irréalisable l’accord que nous consacrons officiellement aujourd’hui. La volonté d’unification de l’Europe s’était, à les en croire, endormie pour longtemps 

Konrad Adenauer, chancelier allemand 81 ans

Le traité de Rome est un traité soigneusement ambigu. C’est là son péché originel. Entre la conception politique d’Adenauer ou de Schuman, et celle, commerciale, des milieux de Hambourg ou de Rotterdam, il ne pouvait y avoir accord que sur une ambiguïté ou un malentendu. Ils ne vont cesser de se développer et la vie du traité va être faite de ces affrontements entre les deux interprétations, nées dès le début des négociations et que les négociateurs n’auront jamais pu tout à fait concilier, encore moins unifier.

Jean-François Deniau

Résumons-nous : la Grèce est un pays géographiquement méditerranéen, historiquement balkanique, traditionnellement orthodoxe, estivalement égéen, sporadiquement cycladique, sportivement olympien et, depuis toujours, européen. On oublie que c’est en Crète, en un vallon boisé situé près de Gortyne, que la princesse Europe, blottie entre les bras ou les cornes de Zeus – on ne sait trop, puisque, pour la ravir, il avait revêtu l’apparence d’un taureau -, mit au monde un certain Minos, ancêtre des Européens. Si vous en doutez, allez en ce lieu émouvant et totalement ignoré : vous y verrez un panneau du Service forestier crétois vantant les charmes du Platanus orientalis, au pied duquel Minos fut enfanté et avec lui, l’Europe. Nos vrais ancêtres ne sont pas les Gaulois mais ces premiers Crétois jaillis de la semence d’un dieu.

Jacques Laccarière              Le Monde 8-9 août 2004

19 04 1957              C’est un vendredi saint. Albertine Damien, 19 ans, s’évade de la prison de Doullens où l’a conduite une tentative de vol dans une boutique de confection proche de l’Etoile. Elle mesure 1.47 m. et le mur fait 8 fois sa hauteur : en s’agrippant au lierre qui s’accroche à la face extérieure, elle arrive en bas vivante mais avec une astragale cassée [l’os qui assure l’articulation du tibia et du péroné]. Julien Sarrazin passe sur la nationale 25 qu’elle est parvenue à gagner : ils ne se quitteront plus.

Ecrire, pour moi, c’est un moyen de me survivre, uniquement. Le reste, le fric, la gloriole, c’est accessoire… Mais comment écrivez-vous ?, insiste Pierre Dumayet… Un jour le tintamarre me prend et j’écris. Ce n’est pas moi qui écris, c’est ma main, mon Bic. Moi, je ne suis pas responsable…

7 12 1966    Lecture pour tous Pierre Dumayet

Albertine mourra à Montpellier le 10 juillet 1967 d’une tuberculose rénale scandaleusement mal opérée. Julien fera condamner les deux médecins jugés responsables de son décès. La romancière n’avait pas encore 30 ans.

29 04 1957                  Le professeur Benoît développe les manipulations génétiques en créant une nouvelle race de canards.

04 1957                       Mao Zedong lance la campagne des Cent Fleurs : débat critique sur le fonctionnement du régime, litote qui permet d’envoyer entre 400 000 et 700 000 personnes en camp de travail.

29 05 1957                  Un commando du FLN avec à sa tête le colonel Saïd Mohammedi,  assassine dans la nuit à coups de pioche, couteau, hache, trois cents quinze villageois de Mechta Casbah, près de Melouza, réputé proche du MNA, le mouvement nationaliste concurrent.

Un an plus tard, Camus écrira :

Il m’a paru indécent et nuisible de crier contre les tortures en même temps que ceux qui ont très bien digéré Melouza.

Chroniques algériennes

Quarante ans plus tard, Saïd Mohammedi cherchera à se justifier :

C’étaient des traîtres ! C’étaient réellement des traîtres ! Ils voulaient laisser l’Algérie à la France pendant qu’une autre partie de l’Algérie combattait pour leur liberté à eux, leur indépendance et leur dignité. C’était un devoir sacré, pour tout Algérien, de faire la guerre aux traîtres, de lutter contre les traîtres. L’ennemi numéro un, c’était le traître ! Le soldat français venait après. C’était le traître le numéro un, qu’il fallait abattre.

11 06 1957                  Maurice Audin,  assistant de mathématiques à la faculté d’Alger, membre du Parti Communiste Algérien, père de trois enfants, est arrêté à son domicile à 23 heures, par des parachutistes, et emmené à El-Biar, le centre de tortures.

Dans la nuit du 11 au 12  juin, j’ai été mis en présence de Maurice Audin. Il était environ une heure du matin. (…) Audin était en slip, allongé sur une planche. Des pinces reliées par des fils électriques à une magnéto – une génératrice – étaient fixées à son oreille droite et à son pied gauche. (…) On m’a reconduit ensuite à l’infirmerie, et j’ai pendant longtemps entendu les cris de Maurice Audin, cris qui paraissaient étouffés par un bâillon.

Docteur Hadjadj, membre du PCA, également détenu à El-Biar, pièce maîtresse de l’ouvrage de Pierre Vidal-Naquet : L’affaire Audin, Editions de Minuit 1958

Photo non datée de Maurice Audin, disparu après son arrestation, effectuée probablement par des parachutistes du général Jacques Massu, le 11 juin 1957, pendant la bataille d’Alger.

12 06 1957                  Ignorant l’arrestation la veille de Maurice Audin, Henri Alleg se rend chez eux pour les prévenir du danger. Il est le directeur du quotidien communiste Alger républicain ;  un policier s’y trouve, qui l’arrête à son tour. Il sera emprisonné, torturé à El-Biar, et rédigera dans le secret avec la complicité de son avocat la Question qui sortira aux Editions de Minuit le 12 février 1958. Il va être mis en présence d’Audin. Après une première séance de torture, Alleg tombe à genoux. L’un des bourreaux demande alors à ce qu’on amène le jeune mathématicien pour qu’il décrive à son ami journaliste ce qui l’attend. Au-dessus de moi, je vis le visage blême et hagard de Maurice qui me contemplait tandis que j’oscillais sur les genoux. C’est dur, Henri, me dit-il, et on le remmena. 

21 06 1957                  Selon la version officielle, Maurice Audin se serait évadé au cours d’un transfert. En fait, il est mort sous la torture, au centre de tri d’El Biar,  plus précisément sous le coup de colère du lieutenant Charbonnier (selon Patrick Kessel, qui l’écrira dans France Observateur le 26 mai 1960, fait démenti par le fils du lieutenant Charbonnier ; on parlera aussi du lieutenant Gérard Garcet) qui l’interroge et que l’absence de réponse aurait mis en rage au point de l’étrangler. Son corps ne sera jamais retrouvé, et l’identité de l’assassin ne sera jamais formellement prouvée.

Trois ans plus tard, François Truffaut envisagera d’en faire un film puis  y renoncera :

L’affaire est tellement claire en elle-même qu’il n’y a pas besoin de la commenter. […]Un film de fiction signifie de chercher les raisons d’en face, non seulement les raisons politiques, mais les raisons personnelles. […] Ce serait inopportun car on anoblit en montrant. Un tel film ne satisferait ni Madame Audin, ni le comité Audin, parce qu’il faudrait rechercher les mobiles des autres. Il faudrait donc s’intéresser […] au drame de conscience du général Massu qui a admis et couvert la torture en Algérie.

François Truffaut     Clarté, mensuel des étudiants communistes

Soixante et un ans plus tard, le 13 septembre 2018 Emmanuel Macron, président de la République, se rendra chez la veuve de Maurice Audin, reconnaissant la responsabilité de l’Etat français, par délégation de pouvoirs à l’armée, dans cet assassinat. Je vous remercie lui dira-t-elle. Vous n’avez pas à me remercier, quand c’est à moi de vous demander pardon. Au sein du comité pour Maurice Audin, les socialiste auront fait profil bas : 4 mois plus tôt, le 10 février, Fernand Iveton, français né à Alger, communiste et membre du FLN, 31 ans, avait été guillotiné et ceci n’avait pu se faire qu’avec l’accord de François Mitterrand, alors ministre de la Justice. Il avait été arrêté sur dénonciation le 14 novembre 1957, le jour même où il avait mis une bombe dans les vestiaires de l’usine à gaz d’Alger qui aurait dû exploser à 19 h 30. Mais les artificiers l’avaient désamorcée à 18 h.

06 1957                       André Morice est ministre de la Défense depuis le 13 juin, date d’investiture du gouvernement Bourgès-Maunoury. Il fait construire une ligne de défense le long de la frontière entre l’Algérie et la Tunisie, sur 460 km, afin de couper les combattants de l’Armée de libération nationale de leurs bases à l’étranger. Barbelée, électrifiée, minée et surveillée en permanence, elle a rempli son rôle. La ligne Morice sera partiellement doublée par la ligne Challe en 1959.

On estime qu’il y reste environ 3 millions de mines non désactivées (en comptant les mines posés durant la guerre civile algérienne) sur les onze millions implantées par l’armée française sur l’ensemble du territoire, aux dires d’Alger. Ces mines continuent encore aujourd’hui de faire des morts et des blessés. Il faudra attendre octobre 2007 pour que le général Jean-Louis Georgelin, alors chef d’état-major des armées françaises, remettre officiellement à son homologue algérien, le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah, les plans de pose de ces mines.

Le capitaine Paul Alain Léger, ancien d’Indochine, délégué comme expert en subversion auprès du général Massu, lance une opération d’infiltration et de déstabilisation dans la Casbah d’Alger, bastion du FLN. Rompu en Indochine à la technique de retournement de l’ennemi, il forme une petite équipe de bleus [non parce que nouveaux, mais parce que souvent vêtues d’un bleu de travail]. Grâce à ces hommes, mais aussi à quelques femmes – comme la dénommée Ouria la brune –, il parvient à arrêter Yacef Saadi, chef FLN de la zone autonome d’Alger. La ZAA décapitée, il la ranime avec une redoutable duplicité. Le temps pour lui d’intoxiquer l’ALN, dont le colonel Amirouche le terrible, en lui faisant croire que ses troupes sont infestées d’agents doubles. Le poison de la suspicion inoculée, la bleuite peut alors se répandre dans tout le maquis. Aveuglement et paranoïa feront le reste, conduisant à une vaste purge au sein de l’ALN. Purge dont, aujourd’hui encore, on ne peut dénombrer les victimes – certains parlent de 4 000 morts.

2 07 1957                    Le sénateur J. F. Kennedy demande que les États-Unis interviennent en faveur de l’indépendance algérienne.

6 07 1957                    John Lennon a 16 ans ; il vient de fonder un petit groupe de rock qui se produit à la fête paroissiale de Woolton, dans la banlieue de Liverpool. Paul McCartney, 15 ans, est de la fête, venu d’une autre banlieue de Liverpool. Lors d’une pause, un ami commun les fait se rencontrer à l’intérieur de l’église St Peter : Paul y va de son morceau de guitare, époustouflant John : ils ne se quitteront plus avant longtemps : les Beatles venaient de naître.

Le 6 juillet 1957, la reine Elizabeth II remet en personne le titre de Wimbledon à Althea Gibson.

Elizabeth II, reine d’Angleterre remet le titre du tournoi de tennis de Wimbledon à Althea Gibson, une noire américaine.

27 07 1957                  Arrivée à St Tropez des 4 du Moana. Partis sur leur voilier depuis 3 ans et 28 jours, ils ont parcouru 48 000 km, effectué 1 000 plongées. Moana, c’est un mot tahïtien qui signifie : là où la mer est plus profonde.

27 08 1957                    Henri Giraud pose son Piper J3  sur le Mont Aiguille, dans le Triève.

Actualites FSX n

21 09 1957                  Pris dans un ouragan au large des Açores, le quatre mâts barque Pamir, navire école allemand fait naufrage : des 86 membres de l’équipage, dont 52 cadets, seuls 6 pourront être sauvés. Construit en 1905, il avait 94 m de long et 14 de large, pour 3 030 tonneaux.

23 09 1957                  Le gouverneur de l’Arkansas refuse l’entrée du lycée de Little Rock à neuf élèves, parce que noirs, violant en cela la loi fédérale contre la ségrégation. Le président Eisenhower n’en viendra à bout qu’en envoyant les parachutistes.

29 09 1957                       Accident dans le complexe nucléaire de Maïak, entre les villes de Kasli et Kychtym, à 72 km au nord de la ville de Tcheliabinsk, en Russie. Des cuves de déchets radioactifs enterrées subissent une panne du système de refroidissement. L’évaporation différentielle de différents composés conduit à une puissante explosion chimique (non-nucléaire) d’une énergie équivalente à 75 tonnes de TNT (310 GJ). À la suite de cette explosion, des radioéléments se répandent avec une activité estimée à 740 PBq. Deux millions de curies de produits radioactifs sont  projetés à plus d’un kilomètre d’altitude, et près de dix fois plus dans l’environnement de l’installation, (soit environ la moitié des quantités rejetées à Tchernobyl, près de 30 ans plus tard). Il y aura plus de 200 morts, 10 000 personnes seront évacuées et 470 000 personnes exposées aux radiations.

en rouge, la zone contaminée par la catastrophe de Kychtym.

09 1957                 Paul Teitgen, secrétaire de la police à Alger, ancien résistant, démissionne :

Au cours de visites récentes effectuées aux centres de détention, j’ai reconnu sur certains assignés les traces profondes de sévices ou de tortures qu’il y a quatorze ans je subissais personnellement dans les caves de la Gestapo […]. Par ces méthodes improvisées et incontrôlées, l’arbitraire trouve toutes les justifications. La France risque, au surplus, de perdre son âme dans l’équivoque. Je n’ai jamais eu le cynisme et je n’ai plus la force d’admettre ces bavures, résultat d’un système dans lequel l’anonymat est seul responsable.

*****

Ici, précisément, je voudrais élever une statue. Une statue de bronze par exemple, car elles sont solides et on reconnaît les traits du visage. On la poserait sur un petit piédestal, pas trop haut pour qu’elle reste accessible, et on la borderait de pelouses permises pour que tous puissent s’asseoir. On la poserait au centre d’une place fréquentée, là où la population passe et se croise et repart dans toutes les directions.

Cette statue serait celle d’un petit homme sans grâce physique qui porterait une costume démodé et d’énormes lunettes qui déforment son visage ; on le montrerait tenir une feuille et un stylo, tendre le stylo pour que l’on signe la feuille comme les sondeurs dans la rue, ou les militants qui veulent remplir leur pétition.

Il ne paie pas de mine, son acte est modeste, mais je voudrais élever une statue à Paul Teitgen.

Physiquement, rien en lui n’impressionne. Il était fragile, et myope. Quand il arriva prendre sa fonction à la préfecture d’Alger, quand il arriva avec d’autres réadministrer les départements d’Afrique du Nord laissés à l’abandon, à l’arbitraire, à la violence raciale et individuelle, quand il arriva, il vacilla de chaleur à la porte de l’avion. Il se couvrit en un instant de sueur malgré le costume tropicalisé acheté dans la boutique pour ambassadeurs du boulevard Saint Germain. Il se tamponna le front avec un grand mouchoir, ôta ses lunettes pour en essuyer la vapeur, et il ne vit plus rien ; juste l’éblouissement de la piste et des ombres, les costumes sombres de ceux qui étaient venus l’accueillir. Il hésita à se retourner, à repartir, puis il remit ses lunettes et descendit la passerelle. Son costume collait sur toute l’étendue de son dos et il s’en fut, presque sans rien voir, sur le ciment ondulant de chaleur.

Il prit ses fonctions et les remplit bien au-delà de ce qu’il avait imaginé.

En 1957, les parachutistes eurent tous les pouvoirs. Des bombes explosaient dans la ville d’Alger, plusieurs par jour. On leur donna l’ordre de faire cesser l’explosion des bombes. On ne leur indique pas la marche à suivre. Ils revenaient d’Indochine, alors ils savaient courir dans les bois, se cacher et se battre et tuer de toutes les façons possibles. On leur demanda que les bombes n’explosent plus. On les fit défiler dans les rues d’Alger, où les Européens en foule les acclamèrent.

Ils commencèrent d’arrêter les gens, des Arabes, presque tous. À ceux qu’ils arrêtaient ils demandaient s’ils fabriquaient des bombes ; ou s’ils connaissaient des gens qui fabriquaient des bombes ; ou s’ils connaissaient des gens qui en connaissaient ; et ainsi de suite. Si on demande avec force et à beaucoup de gens, on finit par  trouver. On finit par prendre celui qui fabrique les bombes, si on interroge tout le monde avec force.

Pour obéir à cet ordre qu’on leur donna ils construisirent une machine de mort, un hachoir où ils passèrent les Arabes d’Alger. Ils peignirent les chiffres sur les maisons, ils firent de chaque homme une fiche, qu’ils épinglèrent au mur ; ils reconstituèrent l’arbre caché dans la Casbah. Ils traitaient l’information. Ce qui restait de l’homme ensuite, carton froissé taché de sang, ils le faisaient disparaître, car on ne laisse pas traîner ça.

Paul Teitgen était secrétaire général de la police, à la préfecture du département d’Alger. Il fut l’adjoint civil du général des parachutistes. Il fut l’ombre muette, on lui demandait juste d’acquiescer. Même pas d’acquiescer : on lui demandait juste rien. Mais lui, demanda.

Il obtint, Paul Teitgen – et ceci lui vaudrait une statue -, que les parachutistes signent avec lui, pour chacun des hommes qu’ils arrêtaient, une assignation à résidence. Il dut en user, des stylos ! Il signa toutes les assignations que lui présentaient les parachutistes, une grosse liasse chaque jour, il les signait toutes et toutes signifiait une mise au trou, interrogatoire, mise à disposition de l’armée pour ces questions, toujours les mêmes, posées avec trop de force pour que toujours on survive.

Il les signait, en gardait copie, chacune portait un nom. Un colonel venait lui faire les comptes. Quand il avait détaillé les relâchés, les internés, les évadés. Paul Teitgen pointait la différence entre ces chiffres-là, et la liste nominative qu’il consultait en même temps. Et ceux-là ?, disait-il, et il pouvait donner un nombre, et des noms ; et le colonel qui n’aimait pas ça lui répondait chaque jour en haussant les épaules : Eh bien, ceux-là, ils ont disparus, voilà tout. Et il levait la réunion.

Paul Teitgen dans l’ombre comptait les morts.

À la fin, il sut combien. Parmi ceux qui avaient été brusquement sortis de chez eux, attrapés dans la rue, jetés dans une Jeep qui démarrait en trombe et tournait au coin, ou dans un camion bâché dont on ne savait pas où il allait – mais on le savait trop bien -, parmi tous ceux-là, qui furent 20 000, parmi les 150 000 Arabes d’Alger, parmi les 70 000 habitants de la Casbah, il en disparut 3024. On prétendit qu’ils rejoignaient les autres dans la montagne. On retrouvait certains corps sur les plages, rejetés par la mer, déjà gonflés et abîmés par le sel, portant des blessures que l’on pouvait attribuer aux poissons, aux crabes, aux crevettes.

Pour chacun, Paul Teitgen possédait une fiche à leur nom signée de sa main. Peu importe, direz-vous, peu importe aux intéressés qui disparurent, peu leur importe ce chiffon de papier à leur nom, puisqu’ils n’en sortirent pas vivants. Peu leur importe cette feuille où en-dessous de leur nom on peut lire la signature de l’adjoint civil du général des parachutistes, peu leur importe car cela ne changea pas leur sort terrestre. Le kaddish non plus n’améliore pas le sort des morts ; ils ne reviendront pas. Mais cette prière est si forte qu’elle accorde des mérites à qui la prononce, et ces mérites accompagnent le mort dans sa disparition, et la blessure qu’il laisse parmi les vivants cicatrisera, et fera moins mal, moins longtemps.

Paul Teitgen comptait les morts, il signait de courtes prières administratives pour que le massacre ne soit pas aveugle, pour qu’on sache ensuite combien étaient morts, et comment ils s’appelaient.

Grâces lui soient rendues ! Impuissant, horrifié, il survécut à la terreur générale en comptant et en nommant les morts. Dans cette terreur générale où on pouvait disparaître dans une brève gerbe de flammes , dans cette terreur générale où chacun portait son destin sur les traits de son visage, où on pouvait ne pas revenir d’un tour en Jeep, où les camions transportaient des corps suppliciés encore vivants que l’on emmenait tuer, où on achevait au couteau ceux qui gémissaient encore dans le coin de Zeralda, où on jetait les hommes comme des déchets dans la mer, il fit le seul geste qu’il pouvait faire, car partir, il ne l’avait pas fait le premier jour. Il fit le seul geste humain dans cette tempête de feu, d’éclats tranchants, de poignards, de coups, de noyades en chambre, d’électricité appliquée au corps : il recensa les morts un par un et garda leur nom. Il détectait leur absence et en demandait compte au colonel qui venait lui faire son rapport. Et celui-ci, gêné, agacé, lui répondait qu’ils avaient disparu. Bon : ils sont disparus, donc, reprenait Teitgen ; et il notait leur nombre et leur nom.

On se raccroche à bien peu mais dans la machine de mort que fut la bataille d’Alger ceux qui considérèrent que les gens étaient des gens, munis d’un nombre et d’un nom, ceux-là sauvèrent leur âme, et ils sauvèrent l’âme de ceux qui le comprirent, et aussi l’âme de ceux dont ils se préoccupaient. Quand les corps souffrants et abîmés eurent disparus, leur âme resta et ne devint pas un fantôme.

Alexis Jenni                L’art français de la guerre         Gallimard 2011

Interroger quelqu’un avec un projecteur dans les yeux, lui faire croire que sa femme a été arrêtée, le gifler, est-ce le torturer ? Où commence la torture ? Moi qui suis passé entre les mains de la Gestapo et de la police française, je sais ce qu’est la torture. Je peux vous dire que je suis absolument contre. Tout homme et toute femme méritent d’être respectés. C’est ma conviction de chrétien. Mais lorsque vous avez en face de vous un poseur de bombes qui vont exploser dans quelques minutes, vous ne vous posez pas de questions théoriques ; vous cherchez à savoir où elles se cachent pour éviter le pire. Cette question est intimement liée à celle de la guerre, de la violence. La guerre n’est jamais belle, vous savez. Mais n’y a-t-il pas parfois des maux nécessaires pour éviter le pire ?

Hélie de Saint Marc, déporté à Buchenwald          La Vie du 25 11 1999. Il participera au putsch de 1961

4 10 1957                    Korolev, visionnaire, Chertok, prophète, et Gloutchko, motoriste détournent un programme militaire, qui mettait une tête nucléaire énorme au sommet d’une fusée, en remplaçant la tête nucléaire par une capsule orbitale largable : ils s’attirent ainsi les sourires condescendants des militaires et lancent Spoutnik, le premier satellite : il fait une révolution autour de la terre en 95′, à la vitesse de 24 500 km/h. Pour 58 cm de diamètre, il pèse 83, 6 kg. Il enverra des signaux radio pendant 5 semaines et se désintégrera le 4 janvier 1958.
Que représentait Spoutnik pour ses constructeurs ?
Rien du tout ! La tâche essentielle pour nous, c’était de faire une fusée, le missile intercontinental R-7 [aussi connu par son surnom de fusée Semiorka].

Boris Tchertok, interrogé par Alain Cirou, directeur de la rédaction du magazine Ciel & Espace.

En ce début d’automne 1957, Sergueï Korolev, principal acteur et metteur en scène du spatial soviétique, a insisté auprès de Nikita Khrouchtchev, le numéro un du Kremlin, pour que la R-7 emporte dans l’espace une très simple sphère d’aluminium, munie d’antennes, d’une batterie et d’un émetteur radio. Voilà Spoutnik, que les ingénieurs surnomment le jouet de Korolev. Deux ou trois jours après le décollage, se remémorait en 2007 Boris Tchertok, le monde a commencé à s’affoler. Et nous, on ne saisissait pas bien ce qui se passait : pourquoi applaudissait-on une petite boule plutôt que notre belle fusée ? 

Seul Sergueï Korolev a pressenti l’importance symbolique de cette première mise en orbite d’un objet façonné par les humains : Homo sapiens a dorénavant accès à l’espace, il ne sera bientôt plus prisonnier de la Terre.

Cela avait échappé à Khrouchtchev, à l’agence Tass, à tout le monde, Spoutnik, c’est un point que l’URSS marque sans le faire exprès ! Cela n’a pas été voulu, prémédité… Si, ensuite, les premières dans l’espace se succèdent, c’est avant tout parce que les Soviétiques disposent des capacités d’emport avec la R-7.

Alain Cirou

Il y a une autre raison, moins technique et beaucoup plus politique. Ainsi que le souligne Xavier Pasco, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique : Moscou comprend que le ciel au-dessus de nos têtes s’avère le lieu rêvé pour la propagande du système communiste : les succès des cosmonautes soviétiques seront ceux de l’homme nouveau, émancipateur. L’espace ne sera pas seulement un affrontement de deux puissances, mais aussi un affrontement de deux modèles, de deux sociétés. La question qui se pose alors aux Etats-Unis est : notre modèle de société permet-il de faire cela ?

Pierre Barthélémy                Le Monde du 16 07 2019

3 11 1957                    Un second Spoutnik est lancé, avec à son bord la chienne Laïka – petit aboyeur – , qui vivra sept heures et mourra de chaud après la mise hors service du système de régulation de la température. Si l’affaire en était restée là, on se serait contenté du hot-dog, fruit de la coûteuse expérience – le hot-dog le plus cher du monde, made in URSS -. Mais le spoutnik tournera encore 163 jours, jusqu’au 14 avril 1958 : la température de la capsule alors chauffée à blanc réduira en cendres ce qu’il pouvait rester de Laïka.

22 11 1957                  Mohammed V, roi du Maroc et Habib Bourguiba, président de la Tunisie proposent leur médiation dans le conflit algérien.

11 1957                      On sait maintenant depuis assez longtemps que les battements du cœur sont affaire d’électricité. Aussi, bon nombre d’affections cardiaques sont-elles traitées par électricité grâce à des pacemakers – faiseur de rythme -, mais qui dépendent donc du secteur, lequel n’a pas toujours l’alternative d’un groupe électrogène indépendant. Et, à l’hôpital de l’université du Minnesota, le soir d’Halloween, survient une panne de courant qui entraîne la mort d’un enfant sous pacemaker. La direction de l’hôpital fait alors appel à Earl Bakken qui a fondé huit ans plus tôt Medtronic, une société spécialisée dans la réparation de matériel médical et c’est lui qui invente le pacemaker à pile, petite merveille de confort cardiaque dont bénéficient chaque année un million de nouveaux patients.

6 12 1957                Les États-Unis essaient de lancer un satellite sur une fusée Vanguard : il s’appelle Pamplemousse, fait 15 cm de diamètre, pèse 1,6 kg, est muni de 6 antennes, et tout cela ne dure qu’une minute et dix secondes. Khrouchtchev, goguenard : nous, nous ne chantons pas avant d’avoir pondu notre oeuf.

Les Américains ont laissé se développer une concurrence malsaine entre l’US Navy et l’US Army : la première soutenant la fusée Vanguard, la deuxième, Werner Von Braun en tête, la fusée Jupiter C, version améliorée de la Redstone.

10 12 1957                  Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature.

Jean-Paul Sartre, à la tête de la manif des maîtres à penser du dénigrement, ne pourra s’empêcher de tirer sa flèche de fiel : C’est bien fait !

En recevant la distinction dont votre libre Académie a bien voulu m’honorer, ma gratitude était d’autant plus profonde que je mesurais à quel point cette récompense dépassait mes mérites personnels. Tout homme et, à plus forte raison, tout artiste, désire être reconnu. Je le désire aussi. Mais il ne m’a pas été possible d’apprendre votre décision sans comparer son retentissement à ce que je suis réellement. Comment un homme presque jeune, riche de ses seuls doutes et d’une œuvre encore en chantier, habitué à vivre dans la solitude du travail ou dans les retraites de l’amitié, n’aurait-il pas appris avec une sorte de panique un arrêt qui le portait d’un coup, seul et réduit à lui-même, au centre d’une lumière crue ? De quel cœur aussi pouvait-il recevoir cet honneur à l’heure où, en Europe, d’autres écrivains, parmi les plus grands, sont réduits au silence, et dans le temps même où sa terre natale connaît un malheur incessant ?

J’ai connu ce désarroi et ce trouble intérieur. Pour retrouver la paix, il m’a fallu, en somme, me mettre en règle avec un sort trop généreux. Et, puisque je ne pouvais m’égaler à lui en m’appuyant sur mes seuls mérites, je n’ai rien trouvé d’autre pour m’aider que ce qui m’a soutenu, dans les circonstances les plus contraires, tout au long de ma vie : l’idée que je me fais de mon art et du rôle de l’écrivain. Permettez seulement que, dans un sentiment de reconnaissance et d’amitié, je vous dise, aussi simplement que je le pourrai, quelle est cette idée.

Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n’ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S’il m’est nécessaire au contraire, c’est qu’il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent, apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Et, s’ils ont un parti à prendre en ce monde, ce ne peut être que celui d’une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne régnera plus le juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel.

Le rôle de l’écrivain, du même coup, ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. Ou, sinon, le voici seul et privé de son art. Toutes les armées de la tyrannie avec leurs millions d’hommes ne l’enlèveront pas à la solitude, même et surtout s’il consent à prendre leur pas. Mais le silence d’un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l’autre bout du monde, suffit à retirer l’écrivain de l’exil, chaque fois, du moins, qu’il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence et à le faire retentir par les moyens de l’art.

Aucun de nous n’est assez grand pour une pareille vocation. Mais, dans toutes les circonstances de sa vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s’exprimer, l’écrivain peut retrouver le sentiment d’une communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition qu’il accepte, autant qu’il peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté. Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre d’hommes possible, elle ne peut s’accommoder du mensonge et de la servitude qui, là où ils règnent, font proliférer les solitudes. Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir- le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression.

Pendant plus de vingt ans d’une histoire démentielle, perdu sans secours, comme tous les hommes de mon âge, dans les convulsions du temps, j’ai été soutenu ainsi par le sentiment obscur qu’écrire était aujourd’hui un honneur, parce que cet acte obligeait, et obligeait à ne pas écrire seulement. Il m’obligeait particulièrement à porter, tel que j’étais et selon mes forces, avec tous ceux qui vivaient la même histoire, le malheur et l’espérance que nous partagions. Ces hommes, nés au début de la première guerre mondiale, qui ont eu vingt ans au moment où s’installaient à la fois le pouvoir hitlérien et les premiers procès révolutionnaires ont été confrontés ensuite, pour parfaire leur éducation, à la guerre d’Espagne, à la deuxième guerre mondiale, à l’univers concentrationnaire, à l’Europe de la torture et des prisons, doivent aujourd’hui élever leurs fils et leurs œuvres dans un monde menacé de destruction nucléaire. Personne, je suppose, ne peut leur demander d’être optimistes. Et je suis même d’avis que nous devons comprendre, sans cesser de lutter contre eux, l’erreur de ceux qui, par une surenchère de désespoir, ont revendiqué le droit au déshonneur, et se sont rués dans les nihilismes de l’époque. Mais il reste que la plupart d’entre nous, dans mon pays et en Europe, ont refusé ce nihilisme et se sont mis à la recherche d’une légitimité. Il leur a fallu se forger un art de vivre par temps de catastrophe, pour naître une seconde fois, et lutter ensuite, à visage découvert, contre l’instinct de mort à l’œuvre dans notre histoire.

Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer à partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance. Il n’est pas sûr qu’elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que, partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l’occasion, sait mourir sans haine pour lui. C’est elle qui mérite d’être saluée et encouragée partout où elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie. C’est sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais reporter l’honneur que vous venez de me faire.

Du même coup, après avoir dit la noblesse du métier d’écrire, j’aurais remis l’écrivain à sa vraie place, n’ayant d’autres titres que ceux qu’il partage avec ses compagnons de lutte, vulnérable mais entêté, injuste et passionné de justice, construisant son œuvre sans honte ni orgueil à la vue de tous, toujours partagé entre la douleur et la beauté, et voué enfin à tirer de son être double les créations qu’il essaie obstinément d’édifier dans le mouvement destructeur de l’histoire. Qui, après cela, pourrait attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument, certains d’avance de nos défaillances sur un si long chemin. Quel écrivain dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ? Quant à moi, il me faut dire une fois de plus que je ne suis rien de tout cela. Je n’ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d’être, à la vie libre où j’ai grandi. Mais bien que cette nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m’a aidé sans doute à mieux comprendre mon métier, elle m’aide encore à me tenir, aveuglément, auprès de tous ces hommes silencieux qui ne supportent dans le monde la vie qui leur est faite que par le souvenir ou le retour de brefs et libres bonheurs.

Ramené ainsi a ce que je suis réellement, à mes limites, à mes dettes, comme à ma foi difficile, je me sens plus libre de vous montrer, pour finir, l’étendue et la générosité de la distinction que vous venez de m’accorder, plus libre de vous dire aussi que je voudrais la recevoir comme un hommage rendu à tous ceux qui, partageant le même combat, n’en ont reçu aucun privilège, mais ont connu au contraire malheur et persécution. Il me restera alors à vous en remercier, du fond du cœur, et à vous faire publiquement, en témoignage personnel de gratitude, la même et ancienne promesse de fidélité que chaque artiste vrai, chaque jour, se fait à lui-même, dans le silence.

Albert Camus                       Discours de Suède

Camus est pressé de questions par les journalistes sur l’Algérie ; la situation dégénère quand un représentant du FLN l’accuse de ne jamais signer de pétitions en faveur des Algériens, essaie de l’empêcher de répondre et l’insulte grossièrement. Camus va parvenir, non sans mal, à se faire entendre : Je n’ai jamais parlé à un Arabe ou à l’un de vos militants comme vous venez de le faire publiquement. Vous êtes pour la démocratie en Algérie, soyez donc démocrate tout de suite et laissez-moi parler. Laissez-moi finir mes phrases car souvent les phrases ne prennent tout leur sens qu’avec leur fin.

*****

Lui, le premier de tous, avait réclamé du pain et de la justice pour ceux que l’on appelait les Arabes, et avait été le premier journaliste expulsé d’Algérie, devait en avoir gros sur le cœur. Cette agression souleva l’indignation de l’assistance. Le silence enfin rétabli, Camus, dans une ambiance hachée d’interruptions se lança dans un long plaidoyer et termina ainsi : C’est avec une certaine répugnance que je donne ainsi mes raisons au public J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui en ce moment, lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère, ma famille peuvent se trouver dans un de ces tramways. Je crois à la justice mais je défendrai ma mère avant la justice.

Jules Roy                   Mémoires barbares     Albin Michel 1989

1957                            Première photocopieuse. Mirage III B, de Marcel Dassault. Premières études en France et en Grande Bretagne sur un supersonique encore nommé Super Caravelle, bientôt Concorde.  La longue rivalité sur la ligne France-États-Unis entre la voie maritime et la voie aérienne, qui penchait jusqu’alors en faveur des paquebots, s’équilibre maintenant avec à peu près 1 million de personnes transportées par avion comme par bateau. Le transport aérien  finira par supplanter complètement le transport passager par bateau, venant satisfaire les besoins des gens pressés. Mise en service de l’usine du gaz de Lacq.  Max Théret et André Essel font faire un grand saut à la FNAC en ouvrant leur propre magasin au 6, Boulevard Sébastopol. À l’Institut Pasteur, le professeur Pierre Lépine met au point un vaccin contre la poliomyélite. Un peu plus tard, l’Américain Albert Bruce Sabin fera de même. Mais un autre américain, Jonas Salk l’avait aussi inventé et la paternité reviendra à Salk et Sabin. Les dépenses des Français en électroménager ont été multipliées par deux depuis 1954.

Le gouvernement français se tourne encore vers Washington pour obtenir des financements :

Le gouvernement américain est très disposé à aider la France, mais à condition que cette aide représente le couronnement d’une politique de redressement et pas le moyen d’échapper à celle-ci. […]          Les Américains mettent en cause le niveau excessif de la demande intérieure alimentée par la consommation tant publique que privée. Dans leur esprit, la France doit tendre à réduire son déficit budgétaire, ou bien elle n’a plus rien à attendre d’eux.

 Hervé Halphand, ambassadeur de France à Washington

La puissance économique et monétaire de l’Allemagne s’accroit de jour en jour. La France est l’homme malade de l’Europe, elle gêne et inquiète ses partenaires alors qu’elle prétend avoir jeté avec eux les bases d’une association durable. Nous savons que nous allons tout droit à la faillite.

Jean Saltes, sous-gouverneur de la Banque de France.

11 01 1958                  300 combattants algériens de Sakiet Sidi Youcef, village tunisien attaquent en territoire algérien une patrouille française de cinquante soldats : quatorze soldats français sont tués, deux autres blessés et quatre faits prisonniers.

28 01 1958                  Un des fils du bachaga Boualem est assassiné.

01 1958           Les États-Unis prêtent 655 M. de $ à la France. Naissance de la CEE : Communauté Économique Européenne, et de l’Euratom. Début de l’exploitation du pétrole algérien, dont la découverte remonte à 1956. L’oléoduc Hassi Messaoud-Bougie sera inauguré le 5 décembre 1959.

31 01 1958                  Les États-Unis parviennent à lancer une fusée Jupiter C, qui emporte le satellite Explorer, de 14 kg. Werner Von Braun déclare qu’en la matière, l’URSS a cinq ans d’avance.

7 02 1958              Un avion de chasse français est mitraillé depuis le village tunisien de Sakiet-Sidi-Youcef : il doit se poser en catastrophe à Tebessa.

8 02 1958                    L’aviation française bombarde une colonne de combattants de l’ALN en territoire tunisien. Le village frontalier de Sakiet Sidi Youcef est touché. L’attaque fait 70 morts, dont 21 écoliers. La Tunisie dépose une plainte au Conseil de sécurité de l’ONU.

11 02 1958                  La Chine adopte l’alphabet latin.

De 1958 à 1962, Mao Zedong va affamer son peuple. Il nommera cela le Grand Bond en avant : en quelques mois la collectivisation des terres va être complète : c’est la fin de la propriété privée… on lance des grands travaux, on installe à la campagne des petites industries, jusqu’aux petits hauts fourneaux à feu continu pour la fabrication de l’acier ! Les paysans ne vont plus travailler qu’au minimum… la production va stagner, puis baisser, les productions industrielles seront de si mauvaise qualité qu’elles ne pourront même pas être mises en service, tout en ayant provoqué des embouteillages dans les transports ! Quand, par miracle, une production augmentait de 4 à 5 %, on annonçait des croissances de 100 %. Or les achats forcés de produits agricoles étaient fixés en fonction des chiffres déclarés… la famine était au bout. On estime que 36 millions de personnes sont mortes des conséquences du Grand Bond en avant, entre 1958 et 1962, essentiellement dans les campagnes, avec une concentration dans trois provinces : le Henan, le Anhui et le Shandong. Et pendant ce temps là, les greniers sont pleins et des tonnes de blé pourrissent dans les trains !

C’est une époque où le cannibalisme et l’anthropophagie réapparaissent. Des paysans m’ont raconté comment ils avaient échangé leurs bébés avec leur voisin pour les manger… Ailleurs, le chef de village rassemblait les hommes vaillants et en expédiait une partie mendier sur les routes pour réduire le nombre de bouches à nourrir. Des filles allaient se vendre dans les zones montagneuses où l’on trouvait au moins de quoi manger un peu.

Le coût démographique est venu non seulement des conséquences sanitaires de la famine mais aussi de l’incapacité d’enfanter de nombreuses femmes et, dans les villes, de l’affaiblissement des organismes.

Jean-Louis Domenach

Xinran : Qu’avez-vous ressenti quand la Chine s’est orientée vers l’extrême gauche ?

Le policier : Le virage à gauche s’est amorcé en 1956, c’était grotesque, presque effrayant ! Chaque jour, dans le journal, on pouvait lire la nouvelle devise de l’agriculture : 5 quintaux de grains et 50 quintaux de légumes par mu [1 mu = 666 m²], c’était impossible ! Mais si vous disiez la vérité, vous deveniez droitiste on ne pouvait que se taire, alors je n’ai rien dit ! Les dirigeants faisaient leurs discours et personne ne voulait être droitiste ! Si le droitisme était mauvais, le gauchisme ne l’était-il pas aussi ? Et pourtant, personne ne s’occupait des gauchistes, on ne criait haro que sur les droitistes !

Or, être honnête et consciencieux, c’était alors être droitiste !

Dans les districts situés aux alentours de Zheng-zhou, récolter 5 quintaux de grains par mu était impossible. Quant aux 50 quintaux de légumes, n’en parlons pas… Mais il se trouve qu’après la campagne anti-droitiste de 1957, et surtout à ce moment-là, c’était l’état d’esprit… En 1958, c’est Le Quotidien du Henan qui a annoncé le premier record explosif : au Henan, le rendement en blé par mu s’élevait à 36,6 quintaux ! Et au moment des récoltes de blé d’hiver, la même année, les journaux annonçaient un rendement par mu de 1000 quintaux ! En 1959, j’ai été envoyé dans un village situé au nord de Zhengzhou, où se trouvaient des champs expérimentaux. Quand les paysans rendaient compte de leurs récoltes, le registre où les chiffres étaient inscrits devait être signé par un inspecteur. J’étais l’inspecteur. Leur rendement était de 2,35 quintaux par mu. Ce chiffre me semblait juste, mais le chef de l’équipe de production voulait que j’inscrive 5 quintaux par mu. J’ai refusé. Et finalement, la commune a déclaré que son rendement était de 2,6 quintaux par mu. Voilà le genre de rapport qu’il fallait faire pour être révolutionnaire ! C’était alors une femme qui dirigeait l’équipe de production et elle ne sortait vraiment que des énormités. Célibataire, elle avait dix-huit ou dix-neuf ans à peine, et elle a lancé un défi aux paysans en s’adressant à eux en ces termes : Si vous n’obtenez pas 1000 quintaux par mu de ces champs expérimentaux, je ne me marierai pas ! À ces mots, les vieux du village se sont esclaffés : Alors tu vas rester sur la touche !

Xinran : Quel est aujourd’hui le rendement par mu dans les districts voisins de Zhengzhou ?

Le policier : 3 ou 3,5 quintaux par mu est un rendement normal pour un champ de blé. Les graines et les engrais sont meilleurs maintenant, c’est pourquoi le rendement a augmenté. À L’époque on racontait souvent n’importe quoi. Le chef d’une équipe de production a prétendu un jour avoir fait pousser 1 500 quintaux de pommes de terre sur un mu, et de surcroît il voulait apporter le tout à Moscou pour les offrir à Staline ! Absurde ! Mais personne n’a osé le contredire …

Xinran                       Mémoire de Chine     Éditions Philippe Picquier 2009

23 02 1958                  Juan Manuel Fangio, le plus grand pilote automobile du monde, est enlevé par les révolutionnaires cubains : l’affaire n’ira pas bien loin, juste le temps qu’un ancien, rompu aux us et coutumes à ne pas ignorer, engueule ces jeunots pour l’énorme bourde qu’ils faisaient en s’en prenant à pareil monstre sacré : on ne touche pas à la bagnole, en aucune façon. Il était libéré dès le lendemain, sous les acclamations de la foule de La Havane.

03 1958                       Le FLN derrière l’Égypte, c’est le rêve de la Renaissance de l’Empire arabe. Et l’Empire arabe, c’est la guerre mondiale.

Albert Camus à Poncet

Début 1958                 Domenica Walter, à la tête d’une fabuleuse collection de tableaux est gérante des biens de son fils jusqu’à sa majorité. Or le garçon a aujourd’hui 24 ans, et elle n’a nullement l’intention de le laisser disposer de son immense fortune. Légalement, elle ne peut le déshériter. Il ne reste donc qu’à le faire supprimer, et mission en est donnée au bon docteur Lacour qui passe contrat avec Rayon, un restaurateur d’Antibes, ancien commandant parachutiste en Algérie en mettant sur la table 3 millions en espèces, comme acompte. Mais Rayon découvre que la future victime est aussi ancien parachutiste en Algérie : entre paras, on ne se trucide pas et l’affaire, éventée, arrive sur la place publique où la presse en fait ses choux gras : le scandale emmène Domenica Quai des orfèvres pour y parler de tout cela et Lacour à la Santé.

La diablesse joue alors son va-tout en contactant l’une des ses relations les plus haut placées, le futur ministre de la culture André Malraux, orfèvre en trafic d’art, qui lui donne le bon conseil : Faites donation au musée du Louvre de votre collection et votre dossier sera définitivement classé. On déguisera cette donation en vente et elle ne sera effective qu’après votre mort. Plutôt que de suivre immédiatement le conseil, elle va s’emmêler les pinceaux dans une stupide accusation de proxénétisme contre son fils qui va conduire le docteur Lacour à la Santé [il ne pouvait aller ailleurs !]. Domenica revient au conseil de Malraux, lance une souscription de 135 millions, couverte à 90 % par les mines marocaines et le solde par les Amis du Louvre. Elle obtient que les enfants de Jean Walter renoncent à l’héritage de leur père, Malraux signe allègrement la donation-vente, établie sur deux contrats, l’un en 1959, l’autre en 1963 ; Domenica bénéficie d’une réserve d’usufruit : elle vivra riche jusqu’à ses derniers jours… Il  restait beaucoup d’autres tableaux, hors cette donation précise Pierre Georgel, conservateur de l’Orangerie, dont Domenica va se séparer pour la plupart : une Gabrielle à la rose de Renoir, une Sainte-Victoire à l’aquarelle de Cézanne, plusieurs portraits de Paul Guillaume par Modigliani, des Soutine, une bonne douzaine d’Utrillo, au moins trente Derain, vingt Laurencin, autant de Fautrier, et même un portrait d’Albert Sarraut, l’homme politique dont Domenica fut la maîtresse.

Lacour sort de prison : il ne retrouvera pas la santé. Après dix années de rupture, Jean-Pierre voudra renouer avec elle, jusqu’au jour où elle lui demandera s’il voulait bien récuser l’acte d’adoption. Si cela peut te faire plaisir, pourquoi pas ? Elle enchaîne : Je te dédommagerai, bien sûr. Il se lèvera de table et ne la reverra jamais ; il ira s’installer définitivement aux États-Unis.

Le 22 janvier 1966, à l’Orangerie des Tuileries, Malraux inaugurera l’exposition des tableaux de Domenica, dont elle a été le commissaire, mais en refusant d’assister à la fête. Elle meurt à Neuilly le 29 juin 1977 à 79 ans, léguant ses biens à Jean Bouret, critique d’art communiste, devenu son dernier amant. On parlera d’une femme à l’âme noire comme la nuit.

Dans toute l’histoire de notre beau pays de France, essayez donc de trouver garce de plus grande pointure : non, non, non, non, cela n’existe pas. Jules Romains publiera chez Flammarion Une femme singulière, Florence Trystam une biographie : La dame au grand chapeau, encore chez Flammarion, et un film d’Yvon Gerault et Jérémie Cuvillier lui sera consacré qui passera le 11 février 2010, sur France 5 : Domenica ou la diabolique de l’Art. Sorti en DVD chez RMN.

Printemps 1958          La RFA a décidé de se doter de centrales atomiques pour fournir de l’électricité. La hantise de la voir passer à l’arme nucléaire coalise les oppositions : pacifistes, écologistes et opposition. On verra refleurir, mais inversé, le slogan du III° Reich  : Lieber tot als rot, inversé en Lieber rot als tot. Plutôt mort que rouge, disait le III° Reich. Plutôt rouge que mort, disent les pacifistes.

04 1958                       La vérité, hélas ! c’est qu’une partie de notre opinion pense obscurément que les Arabes ont acquis le droit, d’une certaine manière, d’égorger et de mutiler, tandis qu’une autre partie accepte de légitimer, d’une certaine manière, tous les excès. Chacun, pour se justifier, s’appuie alors sur le crime de l’autre. Il y a là une casuistique du sang où un intellectuel, me semble-t-il, n’a que faire, à moins de prendre les armes lui-même. Lorsque la violence répond à la violence dans un délire qui s’exaspère et rend impossible le simple langage de raison, le rôle des intellectuels ne peut être, comme on le dit tous les jours, d’excuser de loin l’une des violences et de condamner l’autre, ce qui a pour double effet d’indigner jusqu’à la fureur le violent condamné et d’encourager à plus de violence le violent innocenté. S’ils ne rejoignent pas les combattants eux-mêmes, leur rôle, [plus obscur, à coup sur !] doit être seulement de travailler dans le sens de l’apaisement pour que la raison retrouve ses chances.

Une droite perspicace, sans rien céder sur ses convictions, eût ainsi essayé de persuader les siens, en Algérie et au gouvernement, de la nécessité de réformes profondes et du caractère déshonorant de certains procédés. Une gauche intelligente, sans rien céder sur ses principes, eût de même essayé de persuader le mouvement arabe que certaines méthodes étaient ignobles, en elles-mêmes. Mais non. À droite, on a le plus souvent entériné, au nom de l’honneur français, ce qui était le plus contraire à cet honneur. À gauche, on a le plus souvent, et au nom de la justice, excusé ce qui était un insulte à toute vraie justice. La droite a laissé ainsi l’exclusivité du réflexe moral à la gauche, qui lui a cédé l’exclusivité du réflexe patriotique. Le pays a souffert deux fois. Il aurait eu besoin de moraliste moins joyeusement résignés au malheur de leur patrie et de patriotes qui consentissent moins facilement à ce que des tortionnaires prétendent agir au nom de la France. Il semble que la métropole n’ait point su trouver d’autres politiques que celle qui consistaient à dire aux Français d’Algérie : Crevez, vous l’avez bien mérité, ou Crevez-les. Ils l’ont bien mérité. Cela fait deux politiques différentes, et une seule démission, là où il ne s’agit pas de crever séparément mais de vivre ensemble

Albert Camus             Chroniques algériennes         Actuelles III

17 04 1958                  51 pays sont présents à l’Exposition Universelle de Bruxelles, sur un million d’hectares. Le pavillon belge : l’Atomium, représente un cristal élémentaire de métal, grossi 165 milliards de fois.

26 04 1958                  30 000 Algérois demandent dans la rue un gouvernement de salut public après la chute de celui de Félix Gaillard.

28 Avril 1958             Kobus, le chef du contre-maquis en place depuis 1956, dit force K, est abattu par son adjoint qui rejoint le FLN avec 500 hommes. La tête de Kobus  est promenée dans les mechtas, et son tronc fiché sur la hampe d’un drapeau français.

29 avril 1958             Tous les cadres de la force K qui ont rejoint la Willaya 4 sont exécutés.

9 05 1958                    Le FLN annonce l’exécution de trois militaires français détenus depuis 18 mois en Tunisie. Manifestations à Paris et Alger.

13 05 1958                  Un hommage leur est rendu au monument aux morts, boulevard La Ferrière, à deux pas du siège du Gouvernement général. Les activistes de l’Algérie Française – Robert Martel, colon, Jo Ortiz, patron de la Brasserie du Forum, Pierre Lagaillarde, avocat – mettent à profit ce rassemblement pour organiser un soulèvement, qui va s’emparer des bâtiments du Gouvernement Général – ce sera chose faite à 19 heures –  et se donne un Comité de Salut Public, animé par le général Massu, la vainqueur militaire de la bataille d’Alger. Salan s’est vu attribué ce jour même par Félix Gaillard, puis Pierre Pfimlin, les pouvoirs civils et militaires en Algérie. Les gaullistes ont deux hommes dans la place : Léon Delbecque et Lucien Neuwirth.

14 05 1958                  À Paris, tard dans la nuit, à 2 h 45, les députés investissent Pierrre Pfimlin comme président du Conseil. Le général Salan déclare prendre en main provisoirement les destinées de l’Algérie française.

15 05 1958                  Du balcon du Gouvernement Général, le général Salan franchit le Rubicon et, à la fin de son discours lance sa péroraison : Vive la France ! Vive l’Algérie française ! Il se retourne pour quitter le micro et se heurte à la haute silhouette de Léon Delbecque, le représentant des Gaullistes, qui lui souffle : Vive de Gaulle, mon Général ! Salan hésite une seconde, revient vers le micro, puis s’exécute : Vive de Gaulle ! Il le regrettera. Et de Gaulle, dans la foulée enchaînera à toute vitesse puisque le même jour, à 17h, il fait publier le communiqué qui fera basculer la situation : Je me tiens prêt à assumer les pouvoirs de la République.

16 05 1958                  Manifestation de fraternisation franco-musulmane à Alger.

29 05 1958                  La IV° république meurt beaucoup moins des coups qui lui sont portés que de son inaptitude à vivre.

Hubert Beuve Méry Le Monde 29 05 1958

Et Georges Bidault d’enchaîner : La République n’est pas à prendre mais à ramasser.

05 1958                       EDF a depuis longtemps dans ses cartons un projet de barrage sur la Durance [9] à Serre Ponçon ; le souvenir douloureux de la mise en eau du barrage de Tignes rend la grande maison prudente, d’autant que ce sont deux villages – Savines et Ubaye – qui doivent être noyés. Le niveau du lac variera de 736 à 780 mètres. Le village d’Ubaye a 220 habitants et se trouve à 764 mètres d’altitude ; en 1950, il comptait 11 commerces, 1 entreprise, 4 artisans, 7 fonctionnaires, 4 journaliers, 20 paysans, 1 berger ; le 14 octobre 1960, son clocher sera dynamité : il aurait été visible dès que le niveau du lac aurait baissé, insupportable témoin du drame.

Jean Giono est sollicité pour la réalisation d’un documentaire. Ce dernier, après un premier refus, finira par accepter de participer au scénario : Je ne suis pas partisan du barrage, mais j’ai trouvé là une vérité respectable et je m’y suis intéressé. Le documentaire deviendra un long métrage – L’eau vive – avec Pascal Audret, la voix de Guy Béart, réalisé par François Villiers. Présenté au festival de Cannes, il sera très controversé… mais pas par Jean Luc Godard qui y verra le film le plus formidablement neuf de tout le cinéma français d’après la Libération.

1 06 1958                    De Gaulle est nommé président du conseil et l’assemblée lui vote les pleins pouvoirs par 329 voix contre 224. Création de la RAU : République Arabe Unie qui unifie l’Égypte et la Syrie. Jusqu’en 1961, la Syrie ne sera plus qu’une province annexée par l’Égypte.

4 06 1958              De Gaulle est à Alger où il développe avec une maestria sans pareille l’art de parler pour ne rien dire et dans le fond, de manipuler : c’est le si fameux Je vous ai compris, qui marque le début des malentendus.

Voilà, il est au balcon, debout devant les micros. Il domine cette mer d’hommes agités par une fièvre oublieuse, dans une pause de la vie et de la guerre, créant une fraternité chimérique entre ceux qui depuis cent ans ne se regardaient pas. C’est une communion dans le délire. La foule acclame Jean de Grandberger comme on acclame l’espoir à portée de sa main. Le bruit est immense, insur­montable : impossible au tribun de couvrir le gron­dement de cette ovation. Comme il est à l’aise ! Ravi, vaillant et calme. Pas de fatigue, pas de surprise. A la manière d’un chef d’orchestre, il baisse ses bras de haut en bas, comme s’il plaquait des accords sur un piano invisible, comme s’il saupoudrait de silence l’immense place euphorique à laquelle il réclame de s’apaiser. Le silence vient. Attention ! Jean de Grandberger va parler !

Il s’élance dans le discours qu’il a écrit et répété. Mais l’inspiration l’envahit et le transporte : le premier mot d’une phrase qu’il n’avait pas préparée se propose. C’est la récompense de cette effusion de la foule et de sa communion. Je… A peine a-t-il proféré ce petit pronom que les acclamations démesurées recouvrent sa voix. Il s’interrompt. Il sait qu’il devra danser sur cette musique, glisser ses mots entre leurs cris, s’appuyer sur leur élan pour propulser sa loi dans ce pays. Et c’est ce qu’il fait, une phrase après une autre, suscitant des vivats, sous le brasier du soleil, soulevant les gens massés les uns contre les autres, caressant leur émotion, en répétant toute la compréhension du monde, je sais, je vois, je comprends, puis toute la volonté de servir, je déclare, je veux. Je veux que nous soyons frères égaux pour rebâtir demain la Terre du Sud. L’appel à la fraternité bouleverse. Les applaudissements et les cris crépitent dans l’air chaud. Personne ne réfléchit. Chaque membre de la foule est traversé par un courant d’humanité : équité, bonté, partage, ces choses qui ont manqué sont offertes à chacun, sur la grande place remplie d’hommes, de femmes, d’enfants et de jeunes militaires. Tous sont témoins de cet instant sans haine et sans brimades. Les milliers de bouches entonnent le grand chant du peuple vainqueur. Ça parle de sang et de patrie, tout ce qui fait frémir ces gens depuis quatre ans. Les regards embués se croisent dans des sourires, les mains se touchent, les sourires se sourient. C’est un rêve réalisé. Jean de Grandberger boit la joie, le peuple a bu ses paroles.

Son éloquence est prodigieuse. Elle vient de son intuition, d’un contact magique qu’il noue avec la foule, dans la passion de la soulever et de lui plaire. On met ce pouvoir sur le compte de sa voix, qui pourtant n’est pas placée, pas belle, parfois bêlante, discordante même. Plus que la voix, ce qu’elle profère transporte les âmes. Vigilante sentinelle d’un idéal, Jean de Grandberger garde le sens de la grandeur. Il électrise la foule en rejetant mesquinerie et petitesse pour placer au-devant de la scène les valeurs qui tiennent sa propre vie : l’honneur, la grandeur nationale, l’ardeur citoyenne, la fraternité entre les peuples, et l’avenir à construire comme une cathédrale. Il est à l’aise dans ce qu’il dit. Sa sincérité flamboie, tonitruante, grandiloquente, qui bouleverse parce qu’elle lave de la banalité. Des choses profondes et ressenties se trouvent dites avec les bons mots. Elles touchent. Elles suscitent l’adhésion. Jean de Grandberger pourtant n’est pas clair ou l’est sans l’être. Il se trouve clivé, tiraillé entre ses conclusions réalistes qu’il préfère taire et le rêve impossible qui plaît à la foule. Devant l’élan fraternel, il oublie les unes pour alimenter l’autre. Et il laisse chanter le peuple heureux : Qui pourra défaire le sang qui nous unit ? Ambigu, son discours dit tout ce qu’on veut lui faire dire. Il arme l’équivoque. Le général s’en inquiète lui-même, dans l’épuisante touffeur de la ville en liesse, buvant un whisky qui est une récompense, interrogeant un de ses proches, officier d’activé : Ne me suis-je pas trop engagé ? Oh non ! Hélas, mon général ! Aucune parole fatidique n’a été prononcée. Beaucoup regrettent l’absence de promesse dans ce discours habile. Pas de regrets, commande Jean de Grandberger, de la confiance et de l’obéissance ! Pour le reste, dit-il, laissez-moi faire pour le mieux sur ces bases. Je trouverai la solution la plus digne du Vieux Pays.

La folle journée se terminait. La transe retombait. L’instant de délire oublieux faisait place au jour le plus simple : jour de travail, de guerre, de peur. Jean de Grandberger était au pouvoir : aux pleins pouvoirs. Il avait fait comprendre que personne n’empiétait quand Jean de Grandberger les tenait. L’intermède historique de son retour était fini. Le Vieux Pays s’habillait de la tonalité spéciale des années Grandberger. Un homme qui dessinait une caricature du héros sur le coin d’une nappe de papier avait été arrêté dans un restaurant. L’ordre public devenait une priorité. La durée légale de la garde à vue allait être allongée. On n’était pas sur terre pour rigoler, mais pour redonner au Vieux Pays le prestige qui avait été le sien ! Quelle fantaisie, quelle passion pouvaient faire oublier la sûreté de l’Etat ?

Alice Ferney        Passé sous silence      Actes sud 2010

6 06 1958                    Vive l’Algérie française

De Gaulle, à Mostaganem

Cet homme … qui subjuguait son public jusqu’à la fascination, pouvait aussi subir en retour… l’espace d’un moment… le conditionnement et le débridement des enthousiasmes populaires. Le Vive l’Algérie Française ! n’était pas prémédité. Il a fusé comme une fulgurance dans un moment d’irrésistible symbiose entre un leader et sa foule en délire.

Mohammed Bedjaoui, juriste algérien, ministre à plusieurs reprises

7 06 1958                    De Gaulle nomme le général Salan délégué général du gouvernement en Algérie, charge cumulée avec celle commandant en chef en Algérie ; il le restera jusqu’au 12 décembre, quand Paul Delouvier sera nommé délégué général du gouvernement et le général Maurice Challe commandant en chef en Algérie.

15 06 1958                     De Gaulle s’adresse aux français pour assurer un succès triomphal à l’emprunt que nous allons ouvrir. L’État va engranger 324 milliards ! signe que la confiance est revenue.

Gérard Philipe est élu président du Syndicat français des Acteurs, crée le 23 septembre 1957, issu de l’implosion du Syndicat national des Acteurs, affilié à la CGT : les disseonsions remontent à la Libération..

Au jeune SFA, il a donné sa ^popularité, son temps, fut-il volé sur la nuit, son énergie, une partie de ses économies, parfois sa loge de Chaillot après le spectacle (ce qui lui valut les réprimandes de Vilar) et même une chambre, côté rue, de son appartement de la rue de Tournon, où s’entassaient, dans un incessant cliquetis de machines à écrireet un nuage bas de tabac brun, une douzaine de camarades exaltés, qui voulaient rendre à leur art sa dignité et l’empêcher de dépérir. C’était le temps à la fois déraisonnable et raisonnéoù, selon son frère d’armes Michel Piccolile même qui était « imtemporel sur l’écran et la scène, se transformait dans la vie en citoyen parfaitement responsablede ses actes. Il me fascinait par sa précision et son autorité, qui contarstait avec la grâce impalpable de sopn visage juvénil.L’acteur-ludion avait une vraie consciencepolitique, une stature et une personnalité de passeur.

[…]Il ne supporte pas l’idée que, entre deux pièces, entre deux films, l’intermittent du spectacle, quio est un travalleur comme les autres, soit condamné à la misère Caligula, Lorensaccio ou Perdican, ne sont rein sans les hallebardiers, les pages et ls soubrettesqui font du théâtre un grand rêve éveillé. En mars 1958, il a adressé un courrier aux adhérents du SFApour appeler à une grève nationaledans les théâtres privésoù, contrairement au subventionné, la plupart des contrats sont léonins. Et même s’il a laissé la présidence à Echeverry, il reste emebre du bureau directeuret compte bien mener jusqu’au bout la réforme des minima sociaux, des retraites, obrenir que soient réévaluésà la hausse les subventions allouéesaux théa^tres de rpovinceou encore que soeint payées les heures de répétitionet revalirisés les cachats envigueurdans la postsyncronisation

18 06 1958                  En l’honneur de Winston Churchill, de Gaulle ouvre à nouveau la liste des Compagnons de la Libération : il est donc le 1038° et dernier à recevoir cette décoration. Elle lui sera remise en novembre, lors d’un voyage en France.

06 1958                       Mohammed Ben Lounis, dit Bellounis, Ollivier pour les français, chef d’une armée pro MNA, donc partisan de Messali Hadj, s’est allié à l’armée française à condition qu’elle ne parlemente pas avec le FLN. Il prendra ses distances avec le MNA et jouera un jeu complexe et très perso. En avril 1955, il avait créé son propre maquis, disposant vite de 1 200 fusils et de 40 000 cartouches. Un an plus tard, il aura 500 hommes. Il avait fondé au printemps 1957 l’Armée Nationale du Peuple Algérien – l’ANPA -, soutenue financièrement et militairement par le gouvernement français. Il reçoit une aide logistique qui lui permet de s’étoffer. Avec environ 3 000 hommes, il travaille dans un vaste haricot d’environ 80 000 kilomètres carrés, d’Aumale à Aflou. Son poste de commandement est à Diar-el-Chioukh, entre Bou Saada et Djelfa. Son despotisme et ses exactions avaient dressé contre lui les populations : prisonniers exécutés, partisans du FLN de même. L’armée française avait décidé de mettre fin à l’expérience : une fois chassé de Diar-el Chiouk, les français découvriront 4 charniers où s’entassaient 505 morts. Bellounis sera tué le 14 juillet.

3 08 1958                    Le sous-marin atomique américain Nautilus effectue la première liaison Pacifique – Atlantique en passant sous la calotte glaciaire de l’Arctique.

4 09 1958       De Gaulle présente le projet de constitution de la V° République [10] , qui sera approuvé par référendum le 29 avec 79.25 % de oui.

Le préambule renvoie à la Constitution du 26 Août 1789, sans mentionner précisément qu’on a abandonné l’Être Suprême en cours de route… les chicaneurs s’en amuseront.

Presque cinquante ans plus tard, le texte n’aura guère changé, mais les successeurs se seront profondément ramollis :

Comment le pouvoir tolère-t-il un tel abaissement ? C’est, pardi, qu’il a peur. Il redoute que la résistance corporatiste des syndicats, la contestation unique en Europe d’une extrême gauche vouée à l’utopie anticapitaliste et la passivité populaire n’emportent le pays dans des tourbillons dangereux.

De Gaulle avait cette hantise. Pour résister à une récurrente médiocrité française, il n’eut de cesse de constituer un exécutif fort pour écarter le bien national de la démagogie des partis. La V° République fût édifiée dans cette obsession. Hélas, dans la cascade de ses successeurs le marbre du fondateur est devenu une argile, une pâte à modeler. À toutes les peurs individuelles et collectives s’est ajoutée la peur de gouverner.

L’œil rivé sur la météo électorale, tenu en laisse par les caprices sondagiers de l’opinion, le pouvoir […] compatit plus qu’il ne gouverne. Il fait le beau pour complaire à d’infinies doléances qu’il comprend, excuse, partage et déplore à l’unisson. Aux afflictions du peuple, il ajoute sa commisération.

Ainsi le sceptre gaullien s’égare-t-il dans les chrysanthèmes. Ainsi, sur la V° République outragée, s’étend l’ombre portée de la IV°

Claude Imbert                      Le Midi Libre 4 09 2005

Les tenants du manichéisme politique condamnent sommairement la cohabitation, inscrite dans les textes :

Un des aspects de la crise du modèle politique, souvent passé sous silence, est la crise de la Constitution de la V° République inaugurée par la cohabitation, en 1986. À partir de ce moment-là, on a accepté que les Institutions fonctionnent selon la lettre de la Constitution, mais en parfaite contradiction avec son esprit. Le propos du général de Gaulle, bon ou mauvais, avait été de renforcer l’exécutif. Non seulement la cohabitation a fait fonctionner la Constitution de la V° République à l’inverse de son propos originel, en divisant l’exécutif, et donc en le paralysant, mais encore, elle a complètement vidé le système français de sa capacité représentative.

Le principe même du gouvernement représentatif est l’alternance entre une majorité et une opposition, de sorte qu’une partie de la nation se reconnaît dans le gouvernement, et une autre partie dans l’opposition. Dès lors qu’il y a une fusion au sommet, et qu’un conseil des ministres de droite est présidé par un chef d’État de gauche, ou inversement, les identifications partisanes sur lesquelles repose le gouvernement représentatif sont faussées. Et, progressivement, le sentiment que le système n’a plus aucune qualité représentative s’impose.

Toutes les aberrations électorales que nous avons connues en découlent.

Pierre Manent                      Le Monde 4-5 décembre 2005

12 09 1958                  Le général de Gaulle inaugure dans le quartier de la Défense le CNIT – Centre des Nouvelles Industries et Technologies – : un hymne au béton en forme de minces voiles réalisé par 5 magiciens : Robert Camelot, Jean de Mailly, Bernard Zehrfuss et Jean Prouvé pour les façades ; Nicolas Esquillan est l’ingénieur de structure, inventeur de la double coque en voile mince avec raidisseurs, comme une aile d’avion. Le bâtiment est une voûte autoportante de 22 500 m² pour seulement 6 cm d’épaisseur et 218 mètres de portée – un record du monde -. Elle repose sur 3 culées de béton de 84 tonnes, reliées entre elles par 44 tirants de câbles d’acier. Le CNIT accueillera pendant une vingtaine d’années des grandes expositions comme les Floralies Internationales, le SICOB, les Arts Ménagers, le Salon Nautique de Paris.

On n’a rien fait de semblable  depuis les grandes cathédrales gothiques ! 

André Malraux

19 09 1958                  Au cours d’une conférence de presse tenue au Caire, Ferhat Abbas annonce la création du GPRA : Gouvernement Provisoire de la République Algérienne.

2 10 1958                    Sékou Touré proclame la République de Guinée : la rupture avec la France est brutale et durable, sanction de l’affrontement de deux orgueils. Trente ans plus tard, ce pays, comblé par la nature, est encore un des plus arriérés du monde. La Côte d’Ivoire voisine, au sous sol beaucoup moins riche, a suivi la politique opposée avec la France, et s’en trouvera plutôt bien… jusqu’à la mort d’Houphouët Boigny.

Deux fortes tendances s’affrontaient alors quant à l’avenir des pays de l’AOF : le Sénégal avec à sa tête Léopold Sedar Senghor qui penchait vers une fédération de ces pays, dotée d’importants pouvoirs et La Côte d’Ivoire, avec à sa tête Félix Houphouet Boigny, partisan d’une évolution vers des indépendances qui reprennent les frontières dessinées par la colonisation : ainsi la Côte d’Ivoire n’aurait-elle pas à partager ses richesses avec des voisins plus pauvres.

Pour survivre, la Guinée, face à la politique de la terre brûlée ordonnée par de Gaulle, ira là où les portes s’ouvraient, essentiellement la Russie, et aussi Cuba, pour ce qui concerne la médecine, avec les inévitables cortèges d’inepties de toute coopération bâclée : des cargos entiers de lunettes de WC quand il n’y avait même pas de WC, des cargos de chasse-neige et que sais-je encore ! Mais Sékou Touré dans le même temps essaya aussi de faire avec ce qu’il avait, et notamment dans le domaine de la santé ; il existait bien sûr, comme dans toute société traditionnelle, tout un savoir empirique détenu par les rebouteux, guérisseurs et autres sorciers. Tout ce savoir vivait à l’état naturel, sans coordination systématique, sans théorisation : Sékou Touré entreprit de réaliser l’inventaire de tous ces savoirs, de le classer pour en faire un outil de travail susceptible d’être mis en œuvre dans le cadre d’une politique de Santé publique, et ce très important travail sera réalisé.

Quelque trente ans plus tard, MSF interviendra en Guinée précisément pour mettre en place une politique de Santé publique, mais la puissance de la médecine allopathique dans laquelle avaient été formés tous ces praticiens était telle qu’il ne fût pas question un seul instant de tenter, ne serait-ce que pour un essai, d’intégrer cette médecine traditionnelle répertoriée par le ministère de la Santé de Sékou Touré, à leur schéma global de santé publique. Tous ces french doctors – en l’occurrence des belgium doctors – venaient là parés de la bonne conscience humanitaire, mais celle-là n’allait pas jusqu’à les amener à remettre en question le champ d’exercice de leur savoir ! Il y avait là une occasion qui ne se reproduira peut-être jamais de mettre en place un système où auraient cohabité en bonne intelligence médecine allopathique et médecine traditionnelle ; le lieu était idéal pour l’expérimenter, où la pression du lobby allopathique ne pouvait être décisive, les outils administratifs pour le faire existaient, il suffisait de les dépoussiérer et il ne s’est trouvé aucun médecin de MSF, aucun médecin guinéen pour répondre à ce fantastique défi, même sur un aire géographiquement limitée : faire accepter la réalité et l’efficacité, dans des limites à déterminer, des thérapies traditionnelles par la médecine allopathique, ivre de certitude et souvent, beaucoup trop souvent, murée dans son bunker de rationalité. C’est sans doute le plus grand loupé de la médecine du XX° siècle finissant. Un tiers mondiste, deux tiers mondain avions-nous alors entendu… il n’y a malheureusement là pas que du persiflage facile… Une affiche vantant l’action de l’ONG représentait un beau petit Noir regardant travailler les French doctors et disant : Quand je serai grand, je serai médecin à MSF. Mais une main qui n’avait pas besoin d’être méchante et qui se contentait d’être lucide avait barré et remplacé médecin par chauffeur.

Et encore trente ans plus tard que cette première venue de MSF, en 2014, quand une très grave épidémie d’Ebola se déclarera à Gueckedou, en Guinée forestière avant de gagner le Liberia et la Sierra Leone, Marie Billi, de l’ONG O.S.E Terr’eau de la solidarité, profondément convaincue  des bienfaits du chlorure de magnésium enverra deux infirmiers maliens en Guinée avec 40 kg de nigari [le nigari, qui contient 95% de chlorure de magnésium marin, est un sous-produit naturel de la fabrication du sel de l’eau de mer] pour le proposer aux intervenants locaux, MSF refusera sèchement de donner le nigari aux malades. Le médecin responsable d’Ebola à MSF Belgique la rabrouera : C’est un sujet très sérieux et grave, il y a  des protocoles scientifiques et aucune place pour le charlatanisme. Des infirmiers prendront sur eux de le faire, dans le dos des Blancs, et tous les symptômes disparaîtront dans les 24/48 heures ! Un infirmier de la Croix Rouge guinéenne se laissera entraîner, et fera de même ! mais les MSF persisteront dans leur aveuglément.

O.s.e terr’eau solidarité s/c Billi Marie, les Philippines, bat A 44, Bd Henry Sappia 06100 NICE et 692, route de Bellet, 06200 NICE

En 2008, Pierre Micheletti, alors président de Médecins du Monde prônera une désoccidentalisation des ONG, au nom d’un nécessaire rééquilibrage face à la montée des pays émergents, essentiellement Chine et Inde. Pourquoi n’y-a-t-il pas de MSF Inde ? Il est bien certain que s’il en était ainsi, les savoirs locaux seraient autrement respectés et pris en compte.

11 10 1958                  La sonde américaine Pioneer I ne parvient pas à tenir son orbite et brûle en rentrant dans l’atmosphère terrestre.

23 10 1958               De Gaulle propose au FLN la paix des braves [l’aman ou reddition, doublée d’une amnistie] que le GPRA va repousser deux jours plus tard.

28 10 1958                  Décès de Pie XII. Il souffrait très probablement d’un cancer de l’estomac, à l’origine d’un hoquet permanent.

Guérir d’un bon coup un hoquet tenace

[…]     La myoclonie phrénoglottique, c’est le nom savant du hoquet.

Mais, tout comme il y a hockey sur glace et hockey sur gazon, il y a -hoquet et hoquet. Celui qui passe au bout de quelques instants et celui qui s’installe dans la durée – des heures, des jours, des années, des décennies même, le record étant de soixante-huit  ans –, le tenace, le coriace, qui résiste à tout, aux médicaments et aux méthodes de grand-mère. Vous pourrez demander qu’on vous effraye, stimuler votre pharynx, avaler deux cuillerées de sucre ou de la glace pilée, boire un grand verre d’eau, retenir votre respiration ou vous masser le sternum, rien ne changera : vous ferez toujours hic.

La solution est peut-être ailleurs, comme l’ont suggéré deux Israéliens dans une étude publiée, en  2000, par Le Médecin de famille canadien. Ces médecins y racontent l’histoire d’un homme de 40  ans qui avait mal au dos. Après avoir pris des anti-inflammatoires non stéroïdiens et vu un spécialiste des médecines dites alternatives, le tout en vain, il se décida, au bout de quelques semaines de souffrances, à consulter un vrai -médecin, lequel lui injecta un petit cocktail de corticoïdes. Bien et mal lui en prirent. Bien parce que la douleur s’évanouit rapidement. Et mal parce qu’au bout de six heures se déclencha un hoquet persistant. Qui dura, et dura, et dura.

Aucun traitement médicamenteux ou folklorique ne fonctionna et notre homme devint anxieux, incapable de travailler ou de dormir. Après quatre jours de hoquet, il advint que ce brave garçon décida d’avoir un rapport sexuel avec son épouse (Je crois – hic – chérie – hic – que ça va – hic – me faire du bien). Pendant le temps, non précisé, que dura la chose, notre pauvre sujet continua de hoqueter, et l’étude ne dit pas non plus – manque de curiosité déplorable – si ces spasmes perpétuels furent un plus dans cette activité déjà assez spasmodique. En revanche, il est écrit noir sur blanc que, lorsque l’éjaculation survint, le hoquet disparut d’un seul coup. Un an plus tard, il n’était toujours pas revenu.

Les médecins non plus n’en sont pas revenus. Jamais ils n’avaient vu un cas pareil et jamais la littérature scientifique n’en avait parlé. Le mystère reste entier sur le mécanisme qui a bien pu couper l’arc réflexe du hoquet. Dans leur conclusion, tout en se demandant si la méthode pourrait aussi fonctionner chez les femmes, les deux auteurs de l’étude tentent de rester pragmatiques : Si un rapport sexuel avec un partenaire s’avérait impossible, la masturbation pourrait être tentée comme un moyen de stopper un hoquet réfractaire. On imagine déjà l’ordonnance du médecin. La bonne nouvelle, c’est que rien ne sortira des bourses de la Sécurité sociale.

Pierre Barthélémy (Journaliste et blogueur Passeurdesciences.blog.lemonde.fr) Le Monde du 25 mai 2016

Ah, si l’pape avait su ça, tralala (qui peut se chanter sur l’air de Ah Si maman savait ça tralala). Donc Pie XII pourrait être béatifié, car martyr de la chasteté.

*****

Pendant les 10 années de la terreur nazie, quand notre peuple a souffert un martyr effroyable, la voix du pape s’est élevée pour condamner les bourreaux et pour exprimer sa compassion envers les victimes.

Golda Meïr, ministre des affaires étrangères d’Israël, à l’ONU.

Ce n’était pas par conformisme religieux que s’exprimait ainsi cette grande personnalité israélienne, car sa langue était loin d’être de bois : Laissez-moi vous dire ce que nous, Israéliens, avons contre Moïse. Il nous a conduits pendant quarante ans à travers le désert pour finalement nous installer dans le seul coin du Moyen Orient où il n’y a pas une seule goutte de pétrole.

Un nouveau pape est appelé à régner : ce sera Jean XXIII, donné pour pape de transition mais qui mettra en route le Concile de Vatican II, en Janvier 59. Il faudra quand même presque trois ans de préparation avant l’ouverture, le 11 octobre 62.

3 11 1958          Inauguration du palais de l’UNESCO à Paris, construit par Marcel Breuer, Pier Luigi Nervi et Bernard Zehrfuss.

12 12 1958                  Paul Delouvrier est nommé délégué général du gouvernement en Algérie, prenant donc les pouvoirs civils jusque là détenus par le général Salan.

Michel Rocard, 28 ans, a terminé l’ENA, et comme Guy Mollet, a décidé que le problème algérien n’était pas une affaire d’indépendance mais de sous-administration, toute sa promotion de l’ENA avait été envoyée en Algérie, début septembre 1958, où il avait retrouvé son ami Jacques Bugnicourt, déjà sur place en tant qu’officier SAS, qui l’avait mis au courant de l’existence de camps de regroupement des populations rurales par centaines de milliers effectués par l’armée, pour pouvoir tirer plus à l’aise au napalm dans les zones de maquis et surtout empêcher les fellaghas  du FLN de retrouver le couvert et l’abri accordé par les populations. Quelques jours après l’arrivée de Paul Delouvrier à Alger, Michel Rocard parvient à l’informer de l’existence de ces camps de regroupement. Il obtiendra une couverture pour terminer officiellement son enquête et le rapport demandé par Paul Delouvier.

Pendant ces trois mois – septembre, octobre, novembre 1958 -, nous sommes vraiment tout seuls à essayer d’en voir le plus possible dans les nombreuses régions concernées par les camps. On part très tôt le matin, en se levant à quatre heures, quatre heures et demie, pour être à pied d’œuvre dès la levée du couvre-feu à cinq heures. On s’approche le plus possible des camps, chose assez facile puisque souvent il n’y a pas de barbelés : les gens crèvent de faim, mais ils ne savent plus où aller. Le problème le plus dramatique de ces regroupements, c’est que l’armée a oublié les troupeaux, les poulets, les récoltes. Les militaires qui surveillent ces populations se montrent plutôt débonnaires et navrés. Le touriste de passage, surtout habillé en haut-fonctionnaire et accompagné d’un officier en uniforme, n’inspire de fait pas de méfiance.

[…]            Notre première tâche, avant même la description des camps, est l’évaluation numérique. En comprenant vite qu’il ne faut pas rester trop longtemps, juste celui de compter baraques et maisons, lorsqu’il y en a. Nous notons les lieux, gardons les traces de ces dénombrements et, pendant les premiers mois, réalisons ces repérages sans nous présenter à personne, et dans la plus grande incertitude sur ce que nous allons faire de ces informations.

[…]            Nous travaillons essentiellement dans les arrondissements et départements d’Orléansville, de Tiaret, de Blida, parce que Jacques Bugnicourt se trouve sur place et qu’il est difficile d’aller plus loin […]  Au moins je peux connaître, informer, dénoncer. Il y a aussi une urgence : avec Paul Delouvrier, nous nous sommes mis d’accord sur la réalisation rapide de l’enquête. Les gens meurent de faim, je suis comptable de toutes ces vies aussi longtemps que je n’ai pas fini. […] Une fois l’enquête suffisamment avancée pour établir des faits objectivement irréfutables, je rédige mon rapport et son annexe statistique destinée à donner les clefs du dénombrement. On frise le million, alors que personne n’en a entendu parler. Un million de personnes dans des mouroirs !

Michel Rocard          Si ça vous amuse        Flammarion 2010

Le rapport aura la vie chaotique d’un enfant non désiré : des fuites l’amèneront à la presse : c’est le scandale, Mgr Rodhain, fondateur du Secours Catholique, dit son indignation, l’assemblée générale de l’ONU de même ; cela va accélérer l’urgent changement du système : 100 millions seront débloqués pour nourrir ces populations et l’armée devra recevoir l’autorisation expresse du délégué général pour tout nouveau regroupement.

21 12 1958                  De Gaulle est élu président de la République Française, par un collège de 80 000 notables, qui lui accordent 78.5 % de leurs voix.

Son physique hypnotisait. Personne n’avait jamais rien vu de pareil chez un homme : ni la formidable stature, ni le maintien souverain, ni le visage, aussi étonnant que disgracieux, avec des oreilles comme deux nageoires atrophiées sur un mammifère marin, et le nez important sous ce front proéminent  qui écrasait les sourcils vers le bas (la longue habitude du képi ayant dû accroître ce trait). Et malgré tant de disharmonie, il fallait admettre le charisme, l’ascendant, l’idée glorifiée de lui-même et de son vieux pays. Il représentait ce pays ! Jean de Grandberger [il s’agit bien sur de de Gaulle NDLR] était une exception physique, intellectuelle, historique, et c’était bien ainsi qu’il se vivait, désormais. Quel triomphe ! Quelle malice de la vie ! Si longtemps enfermé dans ce grand corps mal foutu, avec ses longs bras et ses pieds immenses, il était de ces timides qui ont apprivoisé leur carcasse. Dans cette bataille personnelle, il avait acquis le souci d’impressionner. Il faisait tout pour cela. C’était inattendu et camouflé, mais il travaillait ses effets. N’avait-il pas payé pour apprendre que l’aspect physique n’était ni indifférent ni anecdotique. Non seulement l’apparence faisait partie de son personnage, mais elle le créait. Au final, sa présence était si intense qu’il pouvait susciter des paniques. Le général ne l’ignorait pas. Lorsqu’il était de mauvais poil, il en faisait des railleries. Mais il possédait une vraie sensibilité. Les autres l’intéressaient. S’il s’émouvait, il préférait ne pas le laisser voir. La bienveillance était réelle, qui souhaitait une parole simple et vraie, que les gens donnent un bel vais, ce qui n’ôtait rien à l’injonction exigeante d’être perspicace et complet. Les affaires du monde, le général les cernait par toutes les intelligences. Il ne faisait l »économie d’aucune clairvoyance.

Alice Ferney        Passé sous silence  Actes sud 2010

8 12 1958                  De Gaulle annonce aux français les sacrifices qu’il va falloir consentir pour redresser les finances du pays : les mesures ont été élaborée par Jacques Rueff avec l’assentiment d’Antoine Pinay, ministre des finances, et approuvées par un conseil des ministres deux jours plus tôt qui ne dura pas moins de dix heures ! la pilule est amère : 400 milliards d’économie à réaliser dans les dépenses publiques, de fortes hausses d’impôt, des coupes dans les subventions, la surveillance des prix, la libération des échanges pour 90 % des produits, une dévaluation de 25 % et la création d’une nouvelle monnaie. Petite perversité pour contrôler les très probables grogne et manifestations : les retraites des anciens combattants sont supprimées : 100 000 d’entre eux descendent effectivement dans la rue : on rétablit alors les retraites des poilus de la 1° guerre mondiale et tout le monde rentre à la maison.

29 12 1958                  À Cuba, les élections de novembre ont été un fiasco avec des records d’abstention et de fraude. Les deux colonnes de Fidel Castro, emmenées par Guevara et Cienfuegos ont pris depuis plusieurs jours le contrôle de Las Villas, dans le centre de l’île. Batista et ses proches s’enfuient. Guevara et Cienfuegos arriveront à La Havane trois jours plus tard.

31 12 1958              Instauration des assurances chômage ASSEDIC: ASSociation (1901) pour l’Emploi Dans l’Industrie et le Commerce.

1958                          Aden au Yémen, est encore le deuxième port mondial, derrière New York, en termes de trafic maritime.

Hervé Bazin a déjà en tête les dernières élégantes variations d’une misogynie que les soubresauts de 1968 mettront à mal :

Cette langue est absolument complice du sexe opposé. Nous sommes floués, nous les hommes, par le lexique. Que la terre, la mer, comme la plaine soient du féminin, on veut bien : ce sont, à l’horizontale, de grandes fécondes, au-dessus de quoi l’air, le feu, l’arbre, l’oiseau, qui se dégagent à la verticale, sont correctement masculins. Mais le reste, hélas ! Devrait-on parler de mère patrie quand ce sont les hommes qui se font tuer ? Pourquoi l’amour est-il masculin au singulier (où il est ambigu), féminin au pluriel (où il est noble) ? Pourquoi la passion, l’émotion, la sensibilité sont-elles féminines, tandis que nous sont laissées le rut, le sexe, ces grands sales ? Pourquoi la vertu en face du vice ? L’humilité, la charité en face de l’orgueil et de l’égoïsme ?

Creusez la question, et bientôt vous verrez se dégager une règle : le masculin dégrade.

À la Nation s’oppose l’État, réalité plus rude (quelque chose comme son mari). C’est baisser dans l’ordre des valeurs que passer de la fortune à l’argent, de la contribution à l’impôt, de la puissance au pouvoir, de la vocation au métier, de la volonté à l’entêtement, de la justice au droit, de la destinée au sort. Vive la République ! A bas le gouvernement ! Sublime est la parole, mince le propos, vulgaire le bagou …

[…]      Je te signale tout de même un oubli, singulier de leur part : elles nous ont laissé le bonheur. Pardi ! Ce n’est qu’un mythe. Je penserai à la joie que donnent si bien les Annick.

Hervé Bazin              Le Matrimoine 1967

Lequel Hervé Bazin ne faisait ainsi qu’exprimer des choses qui étaient dans l’air du temps : circulait alors l’histoire suivante :

Il y a trois choses qu’une femme sait faire avec trois fois rien : un chapeau, une salade, et une scène de ménage.

Mark Twain

____________________________

[1] Le Soudan, devenu un condominium anglo-égyptien, deviendra indépendant en 1956. Les Émirats du Golfe, qu’on appelle alors les Etats de la Côte de la Trève seront des protectorats britanniques jusqu’en 1971.

[2] Le mot que l’on retrouve souvent dans les parages provient de la présence au col du Midi, à partir des années 1930, d’un laboratoire des Rayons Cosmiques géré par Louis Leprince Ringuet. Il fut utilisé temporairement pour la construction du premier téléphérique de l’Aiguille du Midi, entre les deux guerres.

[3] Seid Nacht und Nebel gleich – soyez semblables à la nuit et au brouillard -. Ce sont les mots d’Alberich dans L’Or du Rhin de Wagner. Roi des Nibelungen, coiffé du casque magique, Alberich se change en colonne de fumée et disparaît en chantant Seid Nacht und Nebel gleich . En fait, bei Nacht und Nebel était, dès avant la création de cet opéra en 1869, une expression allemande courante pour dire à la faveur de la nuit.

[4] Dans les années 2010, les records étaient, en apnée sans palmes ni lest, de 102 mètres réalisé par William Trubridge aux Bahamas le 20 juillet 2016, et en apnée avec gueuse à la descente et ballon pour la remontée, de 253.2 mètres le 6 juin 2012 par Herbert Nitsch, autrichien au large de Santorin.

[5]  Décédée en 2007 à 83 ans

[6] Parmi les officiers de marine français, Michel Serres : mais qu’était-il donc allé faire dans cette galère ?

[7]   Le téléférique de l’Aiguille du Midi fonctionne alors à 99 % pour acheminer les skieurs qui font la Vallée Blanche. On respecte encore les règles qui veulent que le ski hors-piste ne se pratique que lorsque les abondantes chutes de neige de l’hiver ont pratiquement cessé, que la neige a eu le temps de se tasser et, en l’occurrence, de boucher les crevasses par des ponts de neige : tout cela nous amène au printemps, – d’où l’expression ski de printemps – c’est-à-dire fin mars début avril. Donc, en hiver, on ne fait pas la Vallée Blanche et donc le téléférique de l’Aiguille du Midi ne fonctionne pas. Mais, comme on ne veut pas refuser à des alpinistes qui veulent faire des hivernales la facilité d’approche que représente ce téléférique, on le met en route seulement pour eux, ce que l’on nomme des bennes spéciales, dont ont donc bénéficié en décembre 1956 Claude Dufourmantelle, Xavier Cazeneuve, puis Jean Vincendon et François Henry, huit jours plus tard.

[8]   il est regrettable que Patricia Jolly n’ait pas estimé indispensable de faire relire ses articles par des professionnels du thème traité, en l’occurrence, la montagne en hivernale : cela lui aurait évité d’user de ce qualificatif pour le moins inapproprié : dans 80 centimètres, un mètre de neige fraîche, on n’est pas bon glisseur ou piètre glisseur, cela ne signifie absolument rien du tout, on se trouve simplement dans une pente qui permet de glisser ou ne le permet pas, car la résistance exercée par la neige sur les deux jambes freine le skieur. Aussi, en cas de couche très importante, il faut une très forte pente pour glisser et comme, dans la Vallée Blanche, il n’y pas pratiquement pas de très forte pente [sauf au départ de l’Aiguille du Midi] eh bien, on ne glisse pas. Ce n’est pas plus compliqué que cela. Et des sacs très lourds ne font évidemment qu’aggraver l’affaire : plus on est lourd et plus les skis s’enfoncent dans la neige fraîche. Le terme de glisseur est utilisé parfois en compétition, car il s’est révélé que certains coureurs avaient un talent particulier pour glisser – en donnant au ski la position idéale – : mais de toutes façons c’est une histoire qui joue au plus sur des dixièmes de seconde, voire des centièmes, en général dans des conditions où la piste n’est pas très rapide. Et cela n’a rien à voir avec le ski en haute montagne.

[9]           L’attribution d’un nom à une rivière, un fleuve, répond en principe à des critères géographiques relativement précis, le premier d’entre eux étant sa longueur de la source à la première confluence ; mais son débit à cette première confluence est lui aussi un critère important ; ainsi, en commençant par le plus connu, le Nil, il est légitime de dire qu’il prend sa source en Ethiopie, car, le Nil Bleu, à sa confluence avec le Nil Blanc à Khartoum, a un débit beaucoup plus important que le Nil Blanc, dont une bonne partie des eaux se sont évaporés dans les immenses marais en amont de Kharthoum. Pour ce qui est de la Durance qui prend sa source au Montgenèvre, à sa confluence avec la Clarée, juste en amont de Briançon, elle a d’une part une longueur bien moindre que la Clarée, mais aussi un débit nettement inférieur ; et donc, elle devrait normalement cesser de se nommer Durance à cette confluence, alors remplacée par Clarée jusqu’à sa confluence avec le Rhône, en Avignon.

[10] laquelle ressemble comme une sœur à celle élaborée par le colonel de la Roque, fondateur des Croix de feu avant la guerre.


Poster un commentaire

Nom: 
Email: 
URL: 
Commentaires: