13 août 1961 au 14 août 1962. Rideau de fer. Indépendance de l’Algérie. Comex. 13960
Publié par (l.peltier) le 27 août 2008 En savoir plus

13 08 1961                  45 km de barbelés et chevaux de frise sont mis en place à Berlin, barrant 67 des 81 points de passage avec Berlin-Ouest. Les services de transport en commun sont interrompus.

Walter Ulbricht, premier secrétaire du Parti communiste allemand et Erik Honecker, responsable de la sécurité ont, la nuit précédente, transformé en frontière d’État la ligne de démarcation entre les secteurs orientaux et occidentaux et scellé définitivement la porte, jusqu’à présent entrouverte, par laquelle hier encore plus de 3 000 habitants de la République démocratique allemande avaient réussi à s’évader. De 1949 à 1961, c’étaient plus de 2.6 millions d’Allemands de l’Est qui s’étaient réfugiés en RFA en passant par Berlin-Ouest. Pareille hémorragie ne pouvait durer.

Pendant de longues heures, depuis l’aube, j’ai assisté à la mise en prison publique d’un pays de 16 millions d’habitants.

Stéphane Roussel

1961 – 1989, la vie au pied du mur de Berlin - GEO

Dans les semaines suivantes sera construit un simple mur de parpaings de 3,5 m de haut sur 50 km de long. Par la suite il sera doublé d’un autre mur parallèle, à quarante mètres de  distance : entre les deux un no man’s land, pour la réalisation duquel les communistes n’hésiteront pas à raser les immeubles, maison et même un temple ! Pour prouver son attachement au communisme, Khrouchtchev  a donné son feu vert à l’édification du mur de la honte.

bernauer 5

Temple de la Réconciliation

 

dynamité en 1985

 

Kapelle der Versöhnung

Chapelle de la Réconciliation, construite en pisé sur le lieu même du temple dynamité, inaugurée en 2000, géré par la communauté de Coventry.

 

partie originale conservée

Pour des yeux occidentaux, l’affaire paraît être une monstruosité ; mais il n’en va pas de même pour des Russes pour lesquels la notion de frontière est une réalité autrement plus puissante que celle qu’on en a, depuis des siècles mais surtout depuis la révolution de 1917 :

En Union soviétique, dans les cours de récréation, les écoliers jouaient à l’espion et au garde-frontière. Avec sa casquette verte et son chien, le garde-frontière a constitué un personnage central de la culture populaire en URSS et il continue de faire recette dans la Russie d’aujourd’hui. À la station Place-de-la-Révolution du métro de Moscou, il campe depuis 1938 entre le soldat rouge, l’ouvrier de choc et la kolkhozienne, parmi les héros sculptés par Matvei Manizer. Les passants caressent discrètement le museau de son chien pour réussir un examen ou en gage de fertilité. Dans quel autre pays rend-on ainsi un culte au garde-frontière ? Pourquoi, dans cet immense pays, la frontière est-elle le centre de toutes les attentions ? Qu’est-ce qui rend si importante et si sacrée la frontière ?
La Russie que l’on voit aujourd’hui rouler des épaules et inquiéter ses voisins a un double passé, russe et soviétique. Ses gouvernants ont eu depuis des siècles un rapport très spécifique à la frontière. Du fait de l’importance des conquêtes territoriales à l’époque tsariste, les frontières en Russie sont démesurées : 1 217 verstes (près de 1 300 km) de frontière avec la Suède, 1110 avec l’Allemagne, 1150 avec l’Autriche-Hongrie, 10 000 verstes (plus de 10 500 km) avec la Chine, du Pamir à Vladivostok. Et cette démesure inquiète les dirigeants. Avec la révolution russe, les frontières deviennent une obsession.
En pleine guerre mondiale, la révolution d’octobre 1917, qui suit de quelques mois celle de février, met au pouvoir Lénine et le parti bolchevique bien décidés à bouleverser l’ordre établi. L’utopie internationaliste des nouveaux maîtres du Kremlin, adeptes du marxisme, est celle de la disparition des frontières entre prolétaires au profit d’un front pionnier de la révolution. Mais, avec le décret bolchevique prônant l’émancipation nationale des peuples non russes de l’empire, puis la défaite contre les Allemands entérinée par la paix de Brest-Litovsk en mars 1918, l’ancien Empire russe se couvre au contraire de nouvelles frontières.
Par ailleurs, dès janvier 1918, la Russie entre dans une guerre civile. Alors que le territoire est réduit à l’ancienne Moscovie, l’Armée rouge, dirigée par Trotski, doit combattre les armées blanches qui encerclent par l’ouest, le sud et l’est : l’amiral Youdenitch dans les pays Baltes, l’armée de Denikine dans le Don, celle du général Wrangel en Crimée. Les partisans de la Grande Russie bénéficient de l’appui extérieur des Français et des Britanniques préoccupés de maintenir un second front contre l’Allemagne puis de lutter contre la subversion bolchevique.
Cette carte des combats de la guerre civile opposant un centre révolutionnaire et une périphérie contre-révolutionnaire soutenue de l’extérieur par les puissances européennes marque durablement la géographie mentale du bolchevisme. La victoire est acquise aux bolcheviks dès 1920. La reconquête de l’Ukraine, de la Crimée, de la Géorgie, du Turkestan (aujourd’hui l’Asie centrale) et de l’Extrême-Orient leur permet, de république soviétique en république soviétique sœur, de reconstituer sous le nouveau visage d’une fédération une union des peuples de l’ancien Empire russe. Cette construction territoriale inédite se heurte cependant à l’ouest à une barrière d’États (Roumanie, Pologne, pays Baltes, Finlande) confortés par les traités de paix et par le soutien occidental. C’est le cordon sanitaire, censé barrer la route au bacille du communisme.
En tête de ces États hostiles à la Russie bolchevique, se trouve la Grande Pologne reconstituée par le soin des Alliés lors de la conférence de paix et agrandie à l’est par les armes. Le traité de Riga scelle en mars 1921 la victoire de Pilsudski sur l’Armée rouge et instaure une frontière très à l’est, intégrant au territoire polonais de nombreuses minorités ukrainiennes et biélorusses. Staline, qui a pris part à la campagne de Pologne, n’oubliera pas l’humiliation subie.
L’onde de choc de la révolution et de la guerre civile fonde le nouvel État et sa manière de voir le monde. Elle confère à la frontière une dimension sacrée : c’est la ligne entre le passé et l’avenir. A son approche, pour ceux qui sympathisent avec la grande expérience, le rythme cardiaque s’accélère, l’émotion pousse à embrasser le sol sacré de la révolution. L’arche frontière la plus décrite dans les récits de voyageurs est celle de Negoreloe, point de passage ferroviaire entre la Pologne et l’URSS. Sa décoration est entièrement achevée pour le dixième anniversaire de la révolution d’Octobre : une banderole y salue les travailleurs de l’Ouest.
Mais la frontière est aussi le poteau indicateur de la vulnérabilité du nouveau régime qui se vit comme une forteresse assiégée. Entre la nouvelle patrie du prolétariat et l’étranger capitaliste hostile, la frontière n’est pas définitive. Elle est une ligne de front provisoire. Dans le préambule de la première Constitution soviétique en 1923, la création de l’URSS est justifiée par la nécessité de présenter un front unique face à 1’encerclement capitaliste. Et, pour protéger le territoire, on décide la création d’un cordon de sûreté. Une zone frontière de 7,5 kilomètres de large est ainsi instituée dans laquelle les gardes-frontières ont tous les pouvoirs. Par ailleurs, des zones tampon démilitarisées sont mises en place lors des traités de paix entre la Russie bolchevique et ses voisins.
Elles permettent de gérer les incidents frontaliers et offrent les moyens diplomatiques d’une surveillance rapprochée de la zone frontière adverse.
La crainte de la constitution d’un bloc antisoviétique reste une obsession permanente dans l’entre-deux-guerres. On constate des pics cycliques de grande peur aux frontières avec la présence d’un ennemi intérieur et extérieur. Ainsi, en 1926-1927, le pouvoir soviétique lance-t-il une campagne d’alerte aux frontières lorsque se conjuguent le coup d’État de Pilsudski en Pologne, la rupture des relations diplomatiques par la Grande-Bretagne et l’expulsion de l’ambassadeur soviétique à Paris, ces deux derniers gestes visant à protester contre l’ingérence de Moscou dans les luttes sociales des deux pays. La population est appelée à défendre sa nouvelle patrie soviétique – nash Soiuz – contre les provocateurs frontaliers.
Au cours des années 1930, la menace frontalière évolue avec la conquête japonaise de la Mandchourie en 1932 puis l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne. La crainte redouble d’une activité ennemie en territoire soviétique avec l’assassinat de Kirov, membre influent du Bureau politique, dans son fief de Leningrad en décembre 1934. Au milieu des années 1930, la zone frontière se transforme en zone interdite : avec la construction de barbelés, l’évacuation systématique des populations jugées suspectes et la mise en place d’un no man’s land, la frontière s’inscrit de manière brutale dans le paysage. On préfère alors fermer la frontière à tous les passages plutôt que de risquer la circulation d’espions et d’agents infiltrés. Les plans stratégiques de l’Armée rouge, redéfinis début 1935, envisagent comme adversaire potentiel principal à l’ouest en cas de conflit une coalition germano-polonaise, adossée à la place d’armes baltique. La chasse aux étrangers commence au même moment. Le citoyen étranger est perçu de manière générique comme un intrus et un fouineur. Au début de l’année 1936, le Bureau politique promulgue un décret sur les mesures protégeant l’URSS de la venue d’éléments espions, terroristes et saboteurs.
Dans ce contexte, les États situés sur le pourtour de l’URSS ont beau affirmer des politiques de neutralité, s’efforçant par une tactique de balancier de garantir leur indépendance ; du point de vue soviétique, cela ne diminue en rien, bien au contraire, la certitude qu’ils sont un danger. En effet, la Pologne, la Finlande, l’Estonie, la Lettonie, la Roumanie à l’ouest, si elles ne sont pas prosoviétiques, sont considérées comme les places d’armes des grandes puissances. La carte d’Europe vue du Kremlin est ainsi singulièrement rétrécie. La neutralité n’existe pas du point de vue de Moscou. L’horizon d’attente et d’action se situe de ce fait au-delà de la frontière.
Pour contrer l’hostilité environnante, les bolcheviks du temps de Lénine puis de Staline multiplient les pratiques d’ingérence dans l’étranger proche.
Avec la fondation de l’Internationale communiste en 1919, Moscou a des militants, des réseaux d’agents et des fonds pour ses entreprises au-delà de la frontière. Vue des pays limitrophes, la subversion communiste est indissociable de la lutte pour l’émancipation nationale. L’Union soviétique a su organiser sur sa périphérie européenne et grâce à une politique favorable aux nationalités non russes dans les républiques soviétiques une série de piémonts des causes nationales ukrainienne, biélorusse, carélienne et moldave.
A Tatar Bunar, dans la Bessarabie roumaine, depuis 1918, des insurgés communistes font en 1924 le coup de feu contre l’armée roumaine au nom du peuple bessarabe opprimé par les boyards roumains. Au même moment, une république autonome de Moldavie – préfiguration de la République soviétique de Moldavie qui voit le jour en 1940 – est créée au sein de la république d’Ukraine soviétique. La même année toujours, le Guépéou (police politique) organise une attaque dans la ville de Stolpce, petite bourgade de Pologne orientale. Il s’agit de libérer trois dirigeants du Parti communiste de Biélorussie occidentale qui milite pour le rattachement des territoires biélorusses polonais à la Biélorussie soviétique. Les participants font semblant d’être des locaux mais en fait ce sont des soldats de l’Armée rouge déguisés en paysans biélorusses et qui ont clandestinement franchi la frontière. Après que l’intégration de la Galicie orientale à la Pologne eut été définitivement entérinée par les Alliés en 1923, les subventions soviétiques aux mouvements ukrainiens anti polonais augmentent.
La déstabilisation de l’étranger proche par les méthodes de la propagande, du militantisme et du renseignement ne suffit pourtant pas à réduire le sentiment d’insécurité frontalière, qui s’accroît dans les années 1930 dans un contexte intérieur comme extérieur difficile. Il faut épaissir la frontière d’autant que la stratégie de l’Armée rouge est offensive et ne conçoit les premiers combats contre l’agresseur qu’au-delà de la frontière. Dès lors, l’enjeu diplomatique et militaire à la fin des années 1930 est d’installer en Finlande et dans les pays Baltes des bases militaires avancées et d’obtenir en Pologne ainsi qu’en Roumanie un droit de passage des troupes en cas d’agression. Au printemps 1939, ni les Français ni les Britanniques ne sont prêts à répondre par l’affirmative aux exigences soviétiques et ce sont finalement les Allemands, avec les protocoles secrets adjoints au pacte Ribbentrop-Molotov du 23 août 1939, qui leur accordent une zone d’influence selon un partage tellement impérialiste que les Soviétiques nièrent l’avoir négocié et obtenu jusqu’en 1989.
Le 17 septembre 1939, deux semaines après l’attaque allemande, les Soviétiques entrent ainsi en Pologne orientale, se présentant comme le voisin non belligérant venu porter secours aux populations laissées dans le chaos par la chute de Varsovie. Début octobre, ils imposent des bases militaires sur le littoral des pays Baltes. A la mi-novembre, ils commencent une guerre non déclarée contre la Finlande.
La nouvelle zone élargie de sécurité qui en résulte signifie d’abord pour Staline le démantèlement du cordon sanitaire des années 1920. La Pologne, ce rejeton monstrueux du traité de Versailles (Molotov), peut disparaître. La Roumanie doit rendre la Bessarabie. Les États baltes n’ont pas de raison de conserver leur indépendance. La Finlande doit être repoussée au-delà de l’isthme de Carélie. Selon une démocratie de façade, les élections organisées en Pologne orientale en octobre, sous le contrôle étroit des agents de la police politique dépêchés sur place, entérinent les pertes territoriales.
Cette zone est alors le terrain où peuvent s’achever certaines constructions nationales restées en suspens au moment des traités de 1920-1921. La nouvelle géographie impériale de Staline, qui fut le commissaire du peuple aux Nationalités aux débuts du régime bolchevique, en tient compte et l’instrumentalise à son profit. Ainsi la Grande Ukraine soviétique naît-elle à ce moment-là avec l’incorporation de la Galicie orientale prise sur la Pologne, du littoral bessarabe et de la Bucovine du Nord prise sur la Roumanie.
Enfin, c’est l’heure de la revanche sanglante sur la Pologne pilsudskiste victorieuse des bolcheviks en 1920. Le massacre à bout portant de 25 000 prisonniers en avril 1940 à Katyn principalement (près de Smolensk) témoigne de la haine de Staline et de Beria à l’égard des officiers et des élites de la IIe République polonaise.
La transformation du cordon sanitaire en glacis avancé de sécurité s’avère pourtant militairement un désastre. En 1941, les fortifications ont été en partie démantelées sur l’ancienne frontière de l’été 1939 mais pas encore reconstruites sur la nouvelle. L’imposition brutale du système soviétique et la violence des répressions, si elles ont pour but de fiabiliser les territoires annexés, se révèlent politiquement contre-productives avec des habitants accueillant parfois avec soulagement l’entrée des troupes allemandes lors de l’opération Barbarossa en juin 1941.
Toutefois, c’est bien cette frontière que Staline entend imposer comme frontière de l’URSS au sortir de la Seconde Guerre mondiale afin d’éloigner le plus possible la menace capitaliste. Pour obtenir satisfaction, l’URSS dispose d’une panoplie de moyens bien plus impressionnante qu’avant-guerre. D’abord, et cela fait consensus parmi les Alliés et les leaders est-européens, il s’agit d’en finir avec les minorités nationales irrédentes de part et d’autre des frontières. Staline renforce les frontières ethniques de son empire. Devant les Allemands en 1939 puis devant les Alliés à partir de 1941, Staline comme Molotov défendent la Grande Ukraine pour repousser la Pologne vers l’Ouest. Le 29 juin 1945, Edvard Benes, le président de la Tchécoslovaquie, cède, par traité bilatéral, la Ruthénie sub-carpatique, considérée par les militants de la cause nationale et par les communistes d’Ukraine, au premier rang desquels Khrouchtchev, comme la dernière terre irrédente ukrainienne en Europe.
Il s’agit dès lors de supprimer aux confins ukrainiens de l’URSS les minorités polonaises qui avaient tant obsédé les hommes politiques et les services de protection du territoire en URSS. S’organise alors à grande échelle leur transfert forcé. Les trois accords signés en septembre 1944 entre le Comité polonais de libération nationale de Lublin d’une part et chacune des républiques soviétiques d’Ukraine, de Lituanie et de Biélorussie d’autre part débouchent sur la migration en Pologne de 1,5 million de personnes en provenance d’URSS entre 1944 et 1948 et sur celle de 482 000 personnes vers l’Ukraine en 1945-1946. Par ailleurs, l’organisation de plébiscites pseudo-démocratiques et la présence sur le terrain de l’Armée rouge sont les deux outils, l’un propagandiste l’autre dissuasif, de l’ethnicisation des frontières à la stalinienne.
Militairement, la présence des forces de l’Armée rouge en Europe permet aussi d’imposer les bases et les enclaves jugées nécessaires à la sécurité du territoire soviétique. Ainsi, les exigences en matière de contrôle de l’embouchure du Danube apparaissent comme le pendant méridional des garanties de sécurité pour Leningrad. La revendication de bases maritimes, terrestres et aériennes sur les territoires roumain et finlandais n’a plus de contradicteurs. Un système stratégique de routes et de chemins de fer relie ces deux pays à l’URSS. La base aérienne et navale de Porkkala Udd, véritable enclave soviétique de 30 kilomètres en territoire finlandais, se situe à 15 kilomètres d’Helsinki et scinde les deux axes majeurs de communication que représentent le chemin de fer Helsinki et le chenal en eau libre de Porkkala. Mais les nouvelles régions et républiques frontières annexées en 1939-1940, occupées par les Allemands à partir de 1941, reconquises en 1944 par l’armée rouge et à nouveau annexées à l’URSS formèrent un arc de résistance forte contre le régime de Moscou. Dès lors, il faut transformer les nouveaux confins hostiles en zones fiables. Les problèmes posés renvoient, en plus complexes, à la première sortie de guerre ; les mesures apportées sont celles de la fin des années 1930 : fermeture de la frontière, répression des passages clandestins, instauration de la zone neutre, déportations et évacuations, installation de citoyens loyaux. La nouvelle frontière de 1940 apparaît en 1946-1947 aussi fermée que l’ancienne frontière de 1939. Elle est le domaine des gardes-rouges et des bataillons de la police militaire. Les habitants de ces anciens confins font, comme leurs prédécesseurs de la première sortie de guerre, connaissance avec les contraintes et les règles de la frontière soviétique mais de manière infiniment plus brutale. Les frontaliers du début des années 1920 purent s’acclimater à la nouvelle frontière politique et idéologique sur environ quinze ans avant de perdre tout contact avec l’extérieur. Ceux qui se retrouvent à la frontière en 1945 ont à peine un an pour le faire.
La mise à distance de l’ennemi capitaliste conduit, dans le contexte du déclenchement de la guerre froide puis de la création de l’Otan, à la formation d’une nouvelle frontière avancée en Europe : le rideau de fer. La satellisation des pays de l’Est entraîne en effet l’exportation par l’URSS de ses méthodes et de ses visions de la frontière. Se prémunir de l’impérialisme américain et de ses alliés en Europe – notamment l’Allemagne de l’Ouest – signifie dès lors ériger une barrière suffisamment hermétique faite de no man’s land, de barbelés et de champs de mines, censurer ce qui vient d’Occident, surveiller l’entrée des espions et former à la vigilance anticapitaliste des gardes-frontières et des brigades d’habitants sur la frontière. Ce système, qui s’éroda dès les années 1960 dans les pays de l’Est, à l’exception de la RDA, de la Bulgarie et de l’Albanie, resta en vigueur sur la frontière de l’URSS jusqu’en 1991. Encore au milieu des années 1980, on pouvait recevoir, si l’on vivait dans un village d’Ukraine frontalier de la Pologne ou de la Tchécoslovaquie, pourtant deux républiques sœurs, un diplôme de bonne garde de la frontière.
En 1918 s’écroulait l’Empire russe ; en 1991 s’est effondré l’Empire soviétique. Dans les deux cas, l’insatisfaction devant les nouvelles frontières est évidente, ainsi que le désir d’une frontière épaisse offrant les moyens d’influer sur l’étranger proche et de se prémunir des influences nocives venues de l’extérieur. Le cadre de pensée est pourtant différent. Les uns voulaient construire quelque chose de neuf contre l’ancienne domination des Russes et des nobles, les autres pensent restauration et s’appuient sur un nationalisme russe, moteur d’une nouvelle Union eurasienne. Les uns se sont appuyés sur les sentiments nationaux des peuples non russes pour forger une nouvelle géographie impériale. Les autres instrumentalisent les minorités russes au-delà de leurs frontières.
Dans la Fédération de Russie, la hantise du déclin d’un empire dont le territoire a été rétréci à l’ancienne RSFSR (République socialiste fédérative soviétique de Russie) nourrit une politique très largement vouée à la recherche du maintien de l’influence sur ce qui était intérieur et qui est devenu extérieur. Reste à savoir sur quelles frontières vont continuer à patrouiller les gardes-frontières russes, qui conservent bien des traits des héros de l’époque soviétique.

Sabine Dullin            L’Histoire Novembre 2014

22 08 1961                   La Suède ne veut pas entrer dans la CEE.

29 08 1961                  Accident de la télécabine de la Vallée Blanche. Il fait grand beau à Chamonix et dans le Massif du Mont Blanc. La télécabine Panoramic de la Vallée Blanche, attire de plus en plus de monde : elle a transporté 65 000 personnes en 1960, et en 1961, déjà 75 000 jusqu’à ce 29 août. Réalisée par le même homme que le téléphérique de l’Aiguille du Midi : le comte Dino Lora Totino, elle a été inaugurée à Noël 1957. Vers 13 h, les milliers de personnes qui se trouvent dans la vallée comme sur les sommets aperçoivent  un avion militaire à réaction… c’est un Mirage III  F 84 F piloté par le capitaine Ziegler de la 4° escadre de chasse de Luxueil :  on le voit même plonger en longeant le pied du massif du Tacul  jusqu’au col du Midi. Là, il échappe aux regards mais plusieurs centaines de spectateurs massés sur la plate forme panoramique de l’Aiguille du Midi, le voient avec effroi  plonger au-dessus d’eux comme s’il allait s’écraser dans la Vallée Blanche. L’appareil se redresse puis pique de nouveau vers l’arête de l’Aiguille Verte : il est 13 h 45 : il sectionne le câble de la télécabine : d’un diamètre de 14 mm  pendant les deux premières années, il a été changé en 1959 et remplacé par un câble de 22 mm. les  trois cabines les plus proches de l’accident, prennent de la vitesse en sens inverse sur le câble porteur et vont s’écraser contre le Gros  Rognon, faisant 6 morts : 4 Allemands et deux Italiens. Il reste 67 passagers dans les cabines entre la Pointe Helbronner et le Gros Rognon, sans risque, et 14  dans les cabines entre l’Aiguille du Midi et le Gros Rognon, là où le câble tracteur a été cassé ; leur situation est beaucoup plus précaire, particulièrement celle des deux passagers restant dans les 3 cabines les plus proches de la rupture du câble : il n’y a personne dans la première ;  Christian Mollier, aspirant guide de 21 ans, se trouve dans la seconde en compagnie d’une cliente avec laquelle il vient de faire la Tour Ronde et dans la troisième se trouve un ingénieur de la Compagnie du Bas Rhône : Vincent Banzil,  qui n’a jamais pratiqué le moindre sport de sa vie. La cabine occupée par Christian Mollier et Mlle Caramela ne tient plus sur le câble porteur que par une poulie. Christian Mollier commence par amarrer sa cliente et la cabine au câble porteur, puis entreprend de descendre au sol par le câble porteur en passant au-dessus de la première cabine, vide. Les secours se mettent alors en place, tant du coté italien, où Walter Bonatti est présent, que du coté français. Trois hélicoptères : 2 Sikorsky de la base du Bourget et une Alouette de la Gendarmerie évacuent les corps des 4 Allemands et 2 Italiens tués, sur Chamonix. Mais ils ne peuvent être d’un autre secours : l’approche des cabines est trop risquée. 3 heures après l’accident, depuis la station de l’Aiguille, les sauveteurs ont installé un va et vient en parallèle sur lequel ils accrochent un plateau de fortune qu’ils mettent deux heures à acheminer sur les lieux de l’accident, avec deux sauveteurs à bord : Vincent Banzil est le premier à être extrait de sa cabine, puis, assuré de près, à sauter sur ce plateau de fortune : il arrive à la station de l’Aiguille à 19 h 30. Le plateau redescend mais ne peut atteindre la cabine  de Mlle Caramela, la cliente de Christian Molinier : et c’est à elle de franchir cette distance, les pieds sur une corde mise en place par les sauveteurs et les mains tenant le câble porteur… elle arrive sur le plateau à 21 h. Les 11 autres passagers de cette section seront tirés par un autre câble de fortune mis en place depuis le Gros Rognon. Les cabines du milieu de la section Gros Rognon – Pointe Helbronner ne pouvant être ramenés à une extrémité, les passagers devront descendre au sol par des échelles de corde ou des stop chutes. On travaille toute la nuit et, le lendemain à 10 heures, tous les vivants sont  tirés  d’affaire.

Le communiqué publié alors par le ministère des armées, en l’occurrence fort bavard pour une grande muette,  tient du roman dont la trame ne sort pas du respect des procédures : juste une volonté délibérée de masquer cette criminelle et irrésistible  envie de jouer les chocards à près de 800 km / h : Le capitaine Ziegler, pilotant un avion F 84 F  de la 4° escadre de chasse… qui était accompagné d’un autre avion… fût alerté radiophoniquement par le travers du massif du Mont Blanc par son équipier lui disant qu’il l’avait perdu de vue. Le capitaine Ziegler effectua la manœuvre courante qui consiste en un large virage pour permettre à son équipier de le retrouver rapidement. Au cours de cette évolution alors qu’il tentait d’apercevoir l’autre avion, il ressentit un choc dont il ne pût s’expliquer la cause. Son équipier qui l’avait rejoint, lui signala qu’un des réservoirs largable était détérioré. Après avoir largué le réservoir, qui provoquait de fortes vibrations à l’avion, le capitaine Ziegler rejoignit sa base en rendant compte par radio à tous les organismes de contrôle aérien de ce qui était arrivé.

Mais ce ne fut qu’après l’atterrissage qu’il connut les véritables causes du choc qu’il avait ressenti ainsi que la gravité de ses conséquences. L’autorité militaire a aussitôt déclenché les enquêtes réglementaires qui permettront de définir les responsabilités dans ce tragique accident et de prendre en conséquence les mesures et les sanctions qui s’imposeraient.

On apprenait d’autre part dans la soirée que des ordres avaient été donnés dans les bases françaises et celles de l’OTAN, situées dans le centre de l’Europe, afin que leurs pilotes évitent les vallées alpines, dont beaucoup possèdent des réseaux de transport par câble.

Le Monde. 1° Septembre 1961.

Henri Ziegler, né sans doute vers 1915, a été directeur de cabinet de M. Corniglion Molinier et, à ce titre avait participé à l’inauguration de cette télécabine ; il deviendra président de Sud Aviation à partir de 1968… Jugé un an plus tard à Dijon au tribunal de la 7° région militaire, le capitaine Ziegler fût acquitté par le président Pignerol après 3/4 d’heure de délibéré. Le capitaine Ziegler fera une belle carrière : chef des essais puis de l’ingénierie chez Airbus. Il a  commandé un Airbus pour un vol humanitaire sur Ouagadougou le 8 12 1979 ; le même accident  se reproduira 37 ans plus tard, le 3 février 1998, sur les pentes du Mont Cermis, à Cavelese, dans les Dolomites – province de Trente, – où un biréacteur EA-6B Prowler de la base américaine d’Aviano sectionnera le câble d’un téléphérique, entraînant la mort des 20 occupants de la cabine montante.

Image IPB

Le câble tracteur fut sectionné sur le tronçon Rognon -> Aiguille. Un train de 3 cabines venant tout juste de passer le Rognon fut tiré en arrière par la tension du brin de câble restant, dérailla au passage du Rognon et s’écrasa en versant Helbronner, dans la zone d’éboulis au pied du rognon sur cette photo :

9 09 1961                                       Attentat manqué contre De Gaulle à Pont sur Seine. L’organisateur en était le colonel Jean Bastien Thiry que l’on reverra à nouveau. Comme le montre le résultat, il n’était pas artificier, mais brillant ingénieur concepteur de missiles sol-sol, [SS 10, SS 11] animé de la foi du centurion, catholique traditionaliste, tendance psycho-rigide. De près comme de loin , il n’aura jamais été membre de l’OAS.

En métropole, bien que le ministre de l’Intérieur Roger Frey et la police déploient les plus grands efforts, se multiplient les destructions par le plastic : plus d’un millier. Ainsi de celle où le maire d’Évian, Camille Blanc, trouve la mort, ou de celle qui vise André Malraux et aveugle une petite fille. Le coup de maître est tenté, le 9 septembre 1961. Dans la nuit, au sortir de Pont-sur-Seine, sur la route qui conduit de l’Élysée à Colombey, la voiture où je me trouve avec ma femme, l’aide de camp, colonel Teisseire, et le garde Francis Marroux est tout à coup enveloppée d’une grande flamme. C’est l’explosion d’un mélange détonant destiné à faire sauter une charge de dix kilos de plastic cachée dans un tas de sable et beaucoup plus qu’assez puissante pour anéantir l’objectif. Par extraordinaire, cette masse n’éclate pas.

Charles de Gaulle                Mémoires d’espoir 1970

18 09 1961                                     Le Suédois Dag Hammarskjöld, secrétaire général de l’ONU, dont John Kennedy dira qu’il avait été le plus grand homme d’Etat de notre siècle, part à Ndola, en Rhodésie pour y rencontrer Moïse Tschombé : son avion s’écrase peu avant l’atterrissage. Pendant cinquante ans, aucune autorité politique ne voudra connaître les causes de l’accident… erreur de pilotage etc …. Mais son fils ne l’entendra pas ainsi et réunira un certain nombre de preuves qui font converger les causes vers un attentat :

  • Virage brutal de l’avion juste avant l’atterrissage.
  • Témoignage du seul survivant – pour quelques jours – du drame, parlant d’une explosion juste avant le crash.
  • Témoignage d’un officier alors en poste à la NSA de Nicosie à Chypre : il avait capté le message suivant : Quelque chose d’intéressant va se produire, prévient-il. Peu après minuit, il leur fait écouter un enregistrement. Un des officiers présents reconnaît la voix d’un pilote mercenaire belge : Oui, c’est bien le DC-6 Transair. Je l’ai touché. Il y a des flammes. Il pique. Il s’écrase.
  • Ce mercenaire belge affirmera avoir abattu cet avion par erreur, car sa mission était seulement de le détourner pour le forcer à atterrir ailleurs.

28 09 1961                  À la demande de de Gaulle, Alain Peyrefitte donne le premier d’une série de quatre articles dans Le Monde, où il expose le projet d’une partition de l’Algérie, les partisans d’une Algérie liée à la France se retrouvant dans une zone à peu près circonscrite par les départements d’Alger et d’Oran. Ce n’était qu’un leurre pour contraindre le FLN à revenir à la table des négociations.

17 10 1961                La guerre d’Algérie a gagné la métropole et les règlements de compte entre harkis-supplétifs des forces de l’ordre et FLN – Front de Libération Nationale [… de l’Algérie] – sont nombreux. Des attentats ont visé surtout les policiers, qui comptent plusieurs morts. À Paris, une manifestation organisée par le FLN, rassemble environ 30 000 personnes, à la suite de l’instauration d’un couvre-feu concernant la population algérienne, lequel couvre-feu empêche les gens du FLN, alors à court d’argent, de se livrer à leur racket nocturne – 3 000 F par tête ; si tu ne paies pas, tu es un homme mort -; elle est réprimée férocement ; un commissaire de police témoignera : c’était un grand mouvement de vengeance collective à la base. De la violence à l’état pur. Maurice Papon était alors préfet de police. Le bilan officiel a fait alors état de 3 morts et 64 blessés, mais admet le chiffre de 11 538 arrestations, regroupées au Palais des sports et au stade Pierre de Coubertin.. Mais 36 ans plus tard, à l’occasion du procès de ce même Maurice Papon, les témoignages afflueront, faisant état d’environ 200 morts, noyés dans la Seine, matraqués etc…, Maurice Papon qui, lors des obsèques d’un policier lançait à ses collègues : Pour un coup reçu, vous en rendrez dix, dans tous les cas vous serez couverts, et à la même période, dans une lettre au directeur général de la police municipale, après un attentat contre un commissariat : Les membres des groupes de choc surpris en flagrant délit de crime devront être abattus sur place. En Algérie, le FLN ne réagit pratiquement pas : l’affaire n’arrivait pas au bon moment : il était en position de faiblesse car de Gaulle avait refusé des transiger dans les négociations d’Évian sur le pétrole du Sahara et les essais atomiques de la France : les pourparlers étaient donc rompus et le FLN cherchait plus à les renouer qu’à aggraver la rupture. Catherine Trautman, qui sera ministre de la Culture  et Jean Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur, lors de ce procès de Maurice Papon, autoriseront la consultation des archives, jusqu’alors inaccessibles. Le rapport Mandelkern estimera en mai 98 le nombre de tués à 32, sans mentionner la grande quantité d’archives disparues, telles que le rapport du préfet de police au ministre de l’Intérieur, les dossiers du Service de coordination des affaires algériennes, les fichiers du Centre d’identification de Vincennes qui recevait les interpellés… les archives de la brigade fluviale, elles, ont tout simplement été détruites. Les archives du TGI de Paris parleront de 63 morts. Quoiqu’il en soit, il y eût massacre, et puisqu’aucune sanction n’a été prise contre les auteurs, c’est qu’il a été couvert au sommet, où se trouvait alors de Gaulle qui fit un commentaire laconique et odieux, dans le style du détail de Le Pen : C’est inadmissible mais secondaire [1] .

The Massacre that France Forgot | Muftah “In 1961, over 200 Algerians were massacred by French police in Paris. A culture of forgetting has erased the killings from France’s collective memory. ”

Photo de Georges Azenstarck, depuis le siège du journal l’Humamité, boulevard Poissonnière.

18 10 1961                          Sortie en avant-première à New York  de West Side story, un film de Robert Wise et Jérome Robbins, puis le 13 décembre 1961 en sortie nationale et le 2 mars 1962 en France ; au départ, West Side Story était un drame lyrique américain de Leonard Bernstein, Stephen Sondheim (lyrics) et Arthur Laurents (livret), inspiré de la tragédie Roméo et Juliette de William Shakespeare et créé le 26 septembre 1957 au Winter Garden Theatre… Phénoménal succès, autant de la version théâtre que de la version film : deux bandes d’immigrés, les uns fils d’immigrés blancs d’Europe, les autres de Porto Rico se disputent Harlem, un quartier de New-York : le film remportera  dix oscars (sur onze nominations) lors de  la 34° cérémonie des oscars. Le ballet moderne fait une entrée fracassante sur la scène : la vitalité a la force d’un ouragan, laissant la place quand il le faut à la romance très très sucrée.

19 10 1961        Henri Germain Delauze fonde, avec les frères Poudevigne, la COMEX – Compagnie Maritime d’Expertise – sise traverse de la Jarre, près de La Vieille Chapelle, à Marseille. Vingt ans plus tard, elle générera un chiffre d’affaire de plus d’un milliard de francs ! 

Mais qui est donc ce diable d’homme, qui rentre difficilement dans une case prédéfinie : grand capitaine d’industrie ? mais un capitaine d’industrie, il produit, et en série ; ingénieur frôlant le génie ? entrepreneur ? mais il n’est pas que cela, il est aussi passionné par la recherche. Corsaire ? parfois sans doute, mais juste pour le fun, et à la manière du Maréchal Leclerc, du temps où il lui fallait bien équiper sa 2° Division blindée, ce qu’il faisait en volant des véhicules militaires aux Américains à Alger, en les repeignant aussitôt dans la nuit. Un gros grain de sable dans cette si belle configuration : l’homme n’aime que la plongée, il n’aime pas le bateau : cela peut être préjudiciable.

Né en 1929 dans une famille modeste de viticulteurs de Cairanne, dans Vaucluse, Henri Delauze a une enfance rude : il est pensionnaire dans une institution religieuse et il travaille dur pour réussir des études d’ingénieur à l’Ecole des Arts et Métiers. C’est un élève doué et, à vingt ans, il est déjà sur son premier chantier ; un barrage en pierres de taille, à Madagascar. En 1953, il entre à l’Office Français de la Recherche Scientifique, que vient de créer Cousteau (né en 1910… ils ont une courte génération d’écart). Il participe entre autres à l’expédition de la Fontaine de Vaucluse. Puis, en 1956, il dirige les travaux gigantesques du tunnel de La Havane pour la Société des grands travaux de Marseille. Cela lui permet de s’installer quelque temps en Californie, l’occasion de décrocher un prestigieux Master of Science avec vingt-cinq mentions A+ sur vingt-cinq, du jamais vu, parait-il à Berkeley.

Mauro      Zürcher 

https://mzplongee.ch/wa_files/02-histoire_20de_20la_20plong_c3_a9e.pdf

Une fois crée la Comex… il part avec George Houot dans le bathyscaphe Archimède, avec lequel il atteint le 11 août 1962 la profondeur de 9 200 m, et dont, par après il gardera la responsabilité du matériel scientifique jusqu’en 1967.

30 10 1961                      Krouchtchev fait déplacer le cercueil de Staline : il quitte de voisinage de Lénine dans le mausolée de la Place rouge pour rejoindre des seconds couteaux dans l’enceinte du Kremlin.

4 12 1961                         Pierre Bergé et Yves Saint Laurent lancent leur propre maison de couture. Ils s’étaient rencontrés trois ans plus tôt, le 3 février 1958, au dîner en l’honneur du premier défilé d’Yves Saint Laurent, qui, à 21 ans, avait pris la succession de Christian Dior : Pierre Bergé avait vite remarqué que le prodige de la mode aux épaisses lunettes allait être des plus grands. Mais avoir 21 ans en 1958, pour un homme cela signifie être appelé en Algérie, et Yves Saint Laurent avait alors sombré dans la dépression… hospitalisation de deux mois et demi au Val de Grâce pour, finalement, être licencié de chez Dior par son propriétaire Marcel Boussac, patron d’extrême droite, partisan de l’Algérie Française, aux dires de Pierre Bergé. Dès lors disponible, et admiré d’un mécène, le tapis rouge allait rester quasiment déroulé en permanence jusqu’en 2002. YSL mourra en 2008.

6 12 1961                     On ne se débarrasse pas de Dalida comme ça !

La vague déferlante du yéyé inonde les ondes. Les jeunes idoles, Johnny Halliday, Sylvie Vartan, Eddy Mitchell, vont-ils faire choir Dalida de son piédestal ? Elle en a peur, car elle le sent bien, son style par rapport à celui des idoles des jeunes commence à dater. Il faudrait réagir, innover, inventer. Mais personne à cette époque n’est à ses côtés pour la conseiller.
Et puis, est-ce un hasard si les programmateurs de radio passent plus souvent ses vieux succès que les tubes les plus récents ? Pour tous, ça ne fait aucun doute : à travers eux, c’est Lucien Morisse [un de ses ex] qui se venge !
Une véritable cabale s’organise autour de Dalida. Les envieux rejoignent la troupe des Cassandre, et tout est bon désormais pour la vilipender, pour prédire sa fin proche.
Seulement, c’est compter sans l’énergie et la ténacité de la petite Yolanda !
Toute seule, elle inscrit du rock à son répertoire, change de look, adopte les ballerines et le pantalon. Et, sur un coup de tête, elle décide de passer en fin d’année à l’Olympia.
Bruno Coquatrix en est le premier surpris. D’abord parce que Dalida a longtemps boudé son music-hall et, surtout, parce qu’il ne croit plus vraiment qu’il y a encore un public pour les ritournelles et les roucoulades à l’italienne. Place au yé-yé et au rock !
On a beau expliquer à Dalida que les goûts du public ont changé, elle renonce à croire qu’elle est passée de mode. Elle persiste et signe… un contrat qui stipule qu’elle fera sa rentrée à l’Olympia le 6 décembre 1961
Déjà le tout-Paris se prépare pour une corrida. C’est une mise à mort, peut-on lire un peu partout dans la presse. Libération titre : Dalida, hallalli ! 
Dalida chante, mouille sa chemise, s’engage, la salle ne paraît pas conquise. Et enfin, elle en termine avec :
Mes yeux ne sont faits que pour ton réveil. / Mes lèvres ne servent qu’à bercer ton sommeil, / Mon épaule est formée pour le creux de tes bras, / Et mon corps, tout entier, pour dormir avec toi, / Et depuis lors, je me sens vivre / Je me sens vivre parce que je t’aime, / Parce que je t’aime et suis aimée de toi…
Comment ces paroles vont-elle agir sur les 2 000 spectateurs jusqu’à présent si hostiles ? Le dernier accord vient d’être frappé. Pas un mouvement dans la salle. Pas un applaudissement. Le silence froid et glacial. Dalida salue le public. Elle se redresse, prête à défier la terre entière et, tout à coup, c’est l’explosion, la rafale d’applaudissements !
Standing ovation, Lucien Morisse en premier. Marée hurlante de bravos, de vivats, de bis. Les fleurs recouvrent la scène. Dalida est abasourdie, estomaquée, bouleversée. Les larmes aux yeux, elle salue une nouvelle fois son public, conquis. C’est le triomphe, la victoire. Dali a gagné.

Bernard Pascuito           Dalida une vie brûlée    L’Archipel 1997

Mort de Franz Fanon psychiatre antillais fervent d’antipsychiatrie. Son livre Les Damnés de la terre (édité par Maspero puis par La Découverte) avait été saisi dès la sortie, quelques jours avant sa mort : la décolonisation ne se fera que dans un affrontement décisif et meurtrier. […] au niveau des individus, la violence désintoxique. Elle débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, (…) le réhabilite à ses propres yeux.

Avant même que l’Algérie ne fête son indépendance, trois mois plus tard, il était parvenu à acquérir la nationalité algérienne.

9 12 1961                  La Tanzanie, ex Tanganika, proclame son indépendance.

19 12 1961                 La cour d’Assises de la Gironde met fin au troisième procès de Marie Besnard en l’acquittant : c’est la fin d’une des plus longues affaires judiciaires du siècle ; on trouvait que les cadavres suspects s’étaient accumulés – onze – autour d’elle et qu’elle en était responsable en les ayant empoisonnée avec ce que l’on appelait encore  les poudres de succession, les bouillons de 11 heures. Il s’agissait en l’occurrence d’arsenic. Elle répondait aux juges avec son seul bon sens : vous croyez vraiment qu’à 85 ans on a besoin d’arsenic pour mourir ! Les chansons, sur l’air de la Paimpolaise avaient tiré plus vite que les jurés :

La bonne ville de Loudun
Célèbre par Urbain Grandier [voir 1632-1638]
Se réveilla un beau matin
Avec sa super Brinvilliers
Une femme assassin
Pire que la Voisin

Marie Besnard attendit d’avoir 84 ans pour mourir : les tombereaux de ragots ne l’avaient pas abattu, et elle avait conservé une bonne dose d’humour : elle saluait ses visiteurs sur le soir de sa vie avec un : j’espère que je ne vous ai pas trop empoisonné avec mes histoires.

25 12 1961                Lancement du programme Saturne V, destiné à envoyer un homme sur la lune. La fusée Saturne est un monstre tel qu’on n’en refera pas : 3 000 tonnes, Ø 10 m, 111 m. de haut : elle sera opérationnelle en 1968. De leur coté, les Russes se lanceront dans un programme équivalent avec la fusée N1 conçue pour emmener un engin à même de poser pour un séjour de deux à quatre semaines trois cosmonautes sur la lune : le premier étage était constitué d’une botte de trente moteurs ! mais, de février 1969 à décembre 1972, les quatre essais seront autant d’échecs. Ils s’arrêteront là : le gouffre financier aura atteint ses limites.

Wernher von Braun devant son « bébé » en 1969 : le Booster ou premier étage de la fusée Saturn V, – 110 m de haut – est constitué de cinq moteurs F-1. Chaque moteur a une hauteur de plus de 5,5 mètres (19 pieds) pour un diamètre de tuyère de 3,8 mètres (12,5 pieds), et délivre une poussée de 6,7 MN, ce qui nécessite 15 tonnes par seconde d’un mélange d’oxygène liquide et de kérozène.

1961                           Juan Manuel Fangio passe son permis de conduire à 50 ans : il est retraité depuis quelques années, après avoir été 5 fois champion du monde, et avoir gagné d’innombrables courses automobiles ! Débuts du twist. Bruno Coquatrix en a assez de voir le public de l’Olympia casser les fauteuils de sa salle : il invite Jacques Brel : avec Ne me quitte pas, il entre avec fracas dans la cour des grands chanteurs reconnus en France : ovation à n’en plus finir, et aucun fauteuil cassé : Bruno Coquatrix est ravi. Ouverture de l’aéroport d’Orly. Scandale financier du CNL : Comptoir National du Logement, dans lequel est impliqué l’architecte Fernand  Pouillon ; il fera de la prison ce qui lui permettra d’écrire les très belles Pierres Sauvages, sous la forme d’un journal de bord de l’abbé constructeur de l’abbaye du Thoronet, en Provence.

Trois années noires se terminent pour la Chine, de 1959 à 1961, qui auront vu la famine tuer entre 20 et 30 millions de morts. On va mettre fin à la politique du Grand Bond en avant, et revenir à un type d’exploitation familiale en agriculture. En Afrique, cela va encore bien pour ce qui est des précipitations : sur l’ensemble de ce XX° siècle, les lacs Tchad [ 315 000 km² au paléotithique, 25 000 km² en 1960, 1 350 km² en 2017] et Victoria auront connu leur plus haut niveau.

Copie de lac Tchad

photo Wikipedia

 

2015

La Nouvelle Vague (qualificatif lancé par Françoise Giroud en 1959), le Twist et le Yéyé envahissent les radios et la télévision, mais il existe encore de petites perles qui parviennent à se faire leur place au soleil : Cora Vaucaire chante Trois petites notes de musique de Georges Delerue, dans le film Une aussi longue absence de Henri Colpi, sur un scénario de Marguerite Duras. Palme d’or à Cannes.

Trois petites notes de musique
Ont plié boutique
Au creux du souvenir
C’en est fini d’leur tapage
Elles  tournent la page
Et vont s’endormir

Mais un jour sans crier gare
Elles vous reviennent en mémoire

Toi, tu voulais oublier
Un p’tit air galvaudé
Dans les rues de l’été
Toi, tu n’oublieras jamais
Une rue, un été
Une fille qui fredonnait

la la la la la,  Je vous aime
Chantait la rengaine
la, la mon amour
des paroles sans rien de sublime
pourvu que la rime amène toujours
une romance de vacance
qui lancinante vous relance

vrai, elle était si jolie
si fraîche, épanouie
et tu ne l’as pas cueillie
vrai, pour son premier frisson
elle t’offrait une chanson
à prendre à l’unisson.

tout rêve
Rime avec s’achève
le tien n’rime à rien
fini avant qu’il commence
le temps d’une danse
l’espace d’un refrain

Trois petites notes de musique
Qui vous font la nique
Du fond du souvenir
Jettent un cruel rideau de fer
Sur mille et une peines
Qui ne veulent pas mourir …

 

28 et 29 01 1962     Les négociations avec le FLN reprennent aux Rousses, dans le Jura. Elles se poursuivront du 11 au 18 février. Pour de Gaulle, il est impératif d’aboutir… et on va donc aller de reculades en reculades.

30 01 1962                  À peine indépendante, la Tanzanie se met à rire, et à rire, et à rire…

À Kashasha, un village de la côte ouest du lac Victoria, dans un pensionnat pour filles de 12 à 18 ans tenu par des missionnaires trois élèves commencent à être prises de crises soudaines de rire mais aussi de pleurs, dont la durée varie de quelques minutes à quelques heures. Ces accès, entrecoupés de moments de répit, s’accompagnent d’agitation, voire de gestes violents lors des tentatives de contention. Les troubles peuvent durer jusqu’à seize jours, et ils sont contagieux.

Le 18 mars 1962, 95 des 159 filles scolarisées sont touchées. L’établissement est fermé. Une deuxième vague de ce que la population baptise maladie du rire ou folie touche 57 élèves entre le 21 mai 1962 et la fin juin, après la réouverture de l’école. Mais à mesure que les pensionnaires sont renvoyées chez elles, l’épidémie s’étend. Leurs proches sont contaminés, d’abord les enfants et les adolescents, puis les adultes également. Dans l’agglomération de Nshamba, 217 habitants sur 10 000 sont affectés en deux mois. Plusieurs écoles doivent fermer.

Au moment de la publication de l’article des docteurs Rankin et Philip, l’épidémie est loin d’être sous contrôle. Chaque patient a eu des contacts très récents avec un individu souffrant de la maladie, écrivent-ils en 1963. La maladie se propage encore à d’autres villages, cela interfère avec l’éducation des enfants et il y a une peur considérable dans la population.

Les trois fillettes à l’origine de l’épidémie sont toujours restées muettes quant aux raisons qui ont déclenché leur premier fou rire.

Plusieurs épidémies de rire ont éclaté dans les années 1960 et 1970 dans des pays comme l’Ouganda, la Tanzanie, la Zambie. Au Bostwana aussi, où, en 1976, au moins 93 collégiens se retrouvent en transe, avec des accès de rire, de pleurs mais aussi de violence – ils lancent des objets sur leurs camarades et leurs professeurs. Persuadés qu’il s’agit d’un phénomène d’envoûtement, des villageois demandent à la direction de l’école de faire venir un guérisseur, mais l’administration refuse et ferme l’établissement pendant trois semaines.

Pourquoi de telles hystéries collectives émergent-elles en Afrique à cette époque ? Et si les fous rires sont un symptôme de la somatisation d’une angoisse, qu’est-ce qui pouvait stresser à ce point les jeunes Africains ? Les années 1960-1970 sont celles de la décolonisation. Or cette épidémie de rire au Tanganyika a démarré en janvier 1962, juste après la proclamation d’indépendance, le 9 décembre 1961. Des sociologues tel Bartholomew soulignent aussi l’importance des conflits émotionnels vécus par des enfants élevés dans des milieux hypertraditionnels, puis exposés à des idées radicalement différentes dans les écoles.

La personnalité et le profil socioculturel des individus ont sans doute aussi joué un rôle. Ainsi, le fou rire géant de 1962 a atteint des adultes, mais aucun chef de village, professeur, policier ou autre lettré, selon l’article de 1963. Les non-intellectuels, les pauvres et les individus très collectivistes sont davantage touchés dans les épidémies psy, Il ne faut pas oublier que dans une foule en proie à un phénomène hystérique, c’est la capacité à être à l’unisson, c’est-à-dire à s’oublier pour se fondre dans la collectivité, qui en est un des moteurs, dit Patrick Lemoine, psychiatre.

Sandrine Cabut        Extraits Le Monde 1 août 2014

5 02 1962                Manifestation anti-OAS à Paris. Intervention de la police à la station de métro Charonne : 9 morts.

11 au 18 02 1962                          Championnats du monde de ski alpin à Chamonix : la moisson est autrichienne, chez les hommes comme chez les femmes, mais Charles Bozon et Guy Périllat font un doublé en slalom spécial et Marielle Goitschel prend le combiné et l’argent en slalom : elle a 16 ans et demi.

Un film de Michel Darbellay

20 02 1962                 L’Américain John Glenn effectue 3 révolutions à bord de la capsule Mercury  Frienship, en 4 h 56’ 26” à 28 000 km / h.

21 02 1962                  Au Conseil des Ministres, Mlle Sid Cara, la seule musulmane du gouvernement est en pleurs : elle craint pour le sort des musulmans pro-français ; Maurice Couve de Murville redoute une Algérie révolutionnaire et totalitaire avec laquelle la coopération pourrait se révéler difficile. De Gaulle, lui, annonce à mots à peine voilés, les massacres qui se dessinent : Que les accords soient aléatoires dans leur application, c’est certain. La seconde conférence d’Évian va commencer le 7 mars. Les représentants du FLN n’auront qu’un objectif : se garantir le contrôle exclusif de la République algérienne.

9 03 1962                    La Commission de réforme de Strasbourg décide de renvoyer le soldat Joyaux – alias Philippe Sollers – dans ses foyers. Motif inscrit sur le livret militaire : réformé numéro 2 sans pension, terrain schizoïde aigü. Cela faisait presque trois mois que Philippe Sollers faisait son cinéma pour éviter de partir sous les drapeaux en Algérie : il avait commencé par simuler des crises d’asthme (fréquentes pendant sa jeunesse), puis fait une grève de la faim. De l’hôpital Percy de Clamart, il avait été transféré à l’hôpital militaire de Belfort, où il était resté deux mois, simulant encore une dépression nerveuse. Les jours passaient. Francis Ponge était intervenu auprès de Gaëtan Picon, chef de cabinet d’André Malraux. Jean Lacouture et les éditions du Seuil, à l’instigation de Jean Cayrol, avaient écrit au ministère des Armées. C’est quand même plus économique que les années de prison que font les objecteurs de conscience qui ne peuvent atteindre André Malraux. C’était déjà un malin, ce garçon… il est vrai aussi qu’il n’était pas seul à pratiquer la simulation.

18 03 1962                 Le cessez le feu est signé à Évian, mettant fin à la guerre d’Algérie, qui aura coûté la vie à 500 000 hommes. 263 000 supplétifs algériens – les harkis [2] – auront combattu dans les rangs de l’armée française : de mars à juillet 62, 60 000 à 80 000 d’entre eux se feront massacrer beaucoup plus par les combattants algériens de la 25° heure que par des membres du FLN : l’heure des règlements de compte avait sonné.

Mon harki, je l’ai retrouvé dans les barbelés de mon poste, émasculé, les parties dans la bouche et les yeux ouverts… Et ce regard vitreux d’un mort m’a empêché de dormir pendant vingt ans. Il m’a empêché de dormir, parce que moi, je sais que s’il avait choisi de me tuer, il serait peut-être encore vivant aujourd’hui. Et il n’a pas choisi de me tuer, et moi, je suis encore là…

Jean-Pierre Gaildraud, chef de harka.

1 420 000 hommes, – soldats de métier, rappelés et appelés du contingent – ont servi en Algérie. 28 944 militaires français y sont morts. Ce cessez le feu marque aussi le début de l’exode des Pieds Noirs, les Européens d’Algérie : 800 000 d’entre eux partiront pour la France. 200 000 restèrent

Avec les Français, il faut aller jusqu’au bout de la négociation, puis poser une nouvelle condition. Ça les déstabilise complètement

Abdelaziz Bouteflika, 28 ans, ministre des Affaires Étrangères de Ben Bella

Philippe Ariès a écouté l’annonce de de Gaulle : même s’il avait fallu en venir à cette extrémité, l’histoire et ses morts méritaient un autre ton.

20 03 1962           Les harkis se voient proposées les trois solutions suivantes :

  • Engagement dans l’armée régulière sous condition de réponse favorable aux conditions de recrutement
  • Reconduction d’un contrat de 6 mois comme personnel civil pour bénéficier d’un temps de réflexion.
  • Retour à la vie civile avec une prime de licenciement et de reclassement

Toutes ces mesures présentent pour la France l’avantage d’éviter un afflux massif des anciens harkis vers la France ; malgré tout ils choisiront très majoritairement cette dernière solution.

26 03 1962                      Une manifestation pacifique de pieds noirs est mitraillée par des tirailleurs algériens de l’armée française, rue d’Isly à Alger : 61 morts, 120 blessés. Le massacre prendra fin sur la supplique d’un gradé : Halte au feu, halte au feu, mon capitaine ! retransmis en direct sur Europe 1.

Au début du printemps, en grand secret, par une opération que l’avenir n’éclaircirait pas, le gouvernement ferait tirer des hommes de main sur la foule désarmée des colons et les militaires qui la protégeaient. Qu’ils se taisent une bonne fois pour toutes ! Qu’ils comprennent que leur propre pays les affronte ! La fusillade ferait un grand drame et le silence définitif.

Les colons d’ailleurs se taisaient d’autant mieux que commençait leur massacre. On peut dire qu’ils étaient aussi occupés à mourir qu’à partir. Les détonations des armes envahissaient l’air brûlant, effaçant celles de la mer sur les rochers. Vers les quais des ports affluaient les survivants avec leurs valises. Ils avaient compris que le Vieux Pays les abandonnait, ils ignoraient encore qu’ils y seraient mal reçus. Ils prenaient les bateaux, et la mer d’acier bleu les portait loin de leur terre natale. Ils quittaient toute leur vie. Car dans les rues, c’était mains contre le mur qu’ils finissaient fusillés, tandis que leurs oreilles emplissaient des sacs mis au réfrigérateur.

Les nouveaux maîtres se chargeaient aussi bien de torturer les indigènes autrefois ralliés à l’Empire. Une culture s’effondrait dans l’enchantement violent de la victoire. Tout un passé était nié. Les vainqueurs dénonçaient les traîtres à la cause. Ils leur arrachaient les yeux. Ils leur arrachaient le sexe. Ils les éventraient, leur coupaient les oreilles, les brûlaient à l’huile bouillante, ils les faisaient griller. Ou bien ils les enfermaient dans des cages, les enchaînaient, les empalaient, les promenaient ainsi martyrisés, en les regardant mourir. Ils les écoutaient crier. Ils les faisaient marcher, comme les troupeaux de moutons, sur le sable des plages qu’il fallait bien déminer. Où étaient passés les officiers du Vieux Pays qui pouvaient les défendre ? Aux ordres du général de Grandberger, [de Gaulle.ndlr] ces anciens compagnons d’armes étaient au cantonnement. Aucun repentir ni aucun pardon n’effacerait la morsure de leur honte.

Qui d’autre que Jean de Grandberger portait la responsabilité morale de ces ignobles moments ? demandais-tu. Dans les casernes, le frisson d’une impuissance outrée avait pris les soldats. L’interdiction d’intervenir était formelle. Les officiers téléphonaient en métropole. Les ordres étaient maintenus, l’infamie confirmée : interdiction d’agir. A ce moment précis, l’armée obéissante se sentit déshonorée. Victorieuse par les armes, dépossédée de sa victoire, humiliée et contrainte à trahir par la politique ! C’était pourtant la guerre qui faisait naître et mourir les Etats !

Alice Ferney                     Passé sous silence          Actes sud 2010

Aucun des discours aux Français du Général n’évoqua jamais le massacre. Pas un mot ne fut dit par le président de la République pour les morts de la rue d’Isly. Ce silence avait une signification. Les populations européennes d’Algérie comprirent que leur sort lui était indifférent et que la France les abandonnait. Elles firent leurs valises. Elles n’étaient pas les seules à être abandonnées, elles n’étaient pas les plus menacées. En avril, après cette tragédie de la Poste, le glorieux régiment du Belvédère fut dissous. Les paysans qui s’étaient faits soldats n’avaient plus qu’à rentrer chez eux. Ils étaient les plus compromis de l’histoire. A la question Qui demain sera le chef ? ils avaient mal répondu. C’était un pari, ils avaient misé : ils étaient ceux qui avaient choisi le camp de la France et combattu leurs frères du FLN. L’armée française les avait embarqué dans sa lutte. Encouragée par les gouvernements, l’armée avait été le ferment des fraternisations et des ralliements. Les musulmans avaient suivi son idéal. Et tout à coup, il s’agissait d’abandonner ces combattants ! Un an plus tôt, des officiers avaient refusé ce déshonneur, ils étaient en prison. Le 1° REP avait été dissous lui aussi. Peut-on dissoudre la gloire ? Oui, à coup de déshonneur.

Alice Ferney          Les Bourgeois    Actes sud 2017

28 03 1962                        Le bachaga Boualem appelle sur la radio clandestine de l’OAS à rejoindre le maquis OAS qui a gagné son fief.

29 03 1962               Les derniers commandos OAS, encerclés par l’armée, se rendent. Mort du commandant Bazin. Au lieu des alliés qu’elle attendait- les harkis du Bachaga Boualam et deux unités régulières de l’armée – l’OAS, tomba sur des concentrations de forces FLN dix fois supérieures en nombre dont il a été affirmé – et jamais démenti – qu’elles avaient été amenées à pied d’œuvre par les véhicules des gendarmes mobiles français. Un combat jusqu’au corps à corps, s’engagea. Les hommes de l’OAS qui échappèrent à la tuerie furent pourchassés et quand ils furent rejoints, sauvagement abattus… la dernière bataille de l’OAS…

Un organe exécutif provisoire algérien entre en fonction sous la présidence d’Abderrahmane Farès, qui le restera jusqu’au 25 septembre 1962. Prisonnier depuis le 4 novembre 1961, il avait été libéré le 19 mars 1962.

Robert Boulin, secrétaire d’Etat aux rapatriés, demande aux préfets du sud de la France de repérer des possibilités d’accueil et d’implantation dans leurs départements pour des Français de souche musulmane.

Début 1962                 Des paysans chinois se retrouvent à Pékin – on la nommera conférence des 7 000 – pour un bilan du Grand Bond en Avant et c’est une pluie de complaintes et de critiques ; Mao Zedong se refusera à montrer sa colère et s’en tirera par une pirouette qui n’amusera que lui : Qu’ils s’épanchent pendant la journée, qu’ils aillent au théâtre le soir, nous ferons d’une pierre deux coups, tout le monde sera content.

3 04 1962                      En conseil des Ministres, de Gaulle lance :  Les harkis… ce magma qui n’a servi à rien et dont il faut se débarrasser sans délai.

5 04 1962       Le tunnel du Grand Saint Bernard est percé entre la Suisse et l’Italie.

8 04 1962                      Le référendum sur les accords d’Évian est approuvé par 90 % des votants en métropole.

04 1962                          Les massacres de harkis ont commencé sitôt signé le cessez le feu à Évian ; ils vont se poursuivre jusqu’à début 1963 :

On crève les yeux des adjudants pro-français. On plonge les sous-lieutenants dans des chaudrons d’eau bouillante. De village en village, on offre les harkis à une population déchaînée. Certains récits décrivent des lambeaux de chair qu’on leur arrache et qu’on les oblige à manger. On empale des familles entières ; et on les jette sur des tas de fumier à la vue de la population. On pend, on embroche, on brûle vif. L’ALN attire les repentis par des promesses pour finalement les exécuter sauvagement. Les directives de l’ALN, tombées entre les mains de l’armée française, sont édifiantes : Se montrer conciliant envers les harkis afin de ne pas provoquer leur départ en métropole, ce qui leur permettrait d’échapper à la justice de l’Algérie indépendante. Les valets du régime ne trouveront leur repos que dans la tombe. Partout dans le pays, les camps de harkis prolifèrent, les charniers se multiplient. Dans l’indifférence des officiels français et algériens.

Georges-Marc Benamou. Un mensonge français. Robert Laffont 2003.

Le gouvernement met en place des structures d’accueil, très en-dessous des besoins réels : 11 486 personnes seront recueillies, qu’on emploiera comme ouvriers forestiers dans nos forêts domaniales, sous la garde de l’ONF.

En Algérie les ordres envoyés aux officiers français deviennent stupéfiants : Il faut désarmer en douceur les harkis. Pendant que se déroulent les massacres, les militaires français ont pour consigne de rester l’arme au pied : Il ne faut procéder en aucun cas à des opérations de recherche dans les douars de harkis ou de leur famille. On ne peut pas faire de plus criant aveu d’abandon délibéré de la part de la France. Le principal souci de l’État, concernant les harkis, consiste à sanctionner les militaires qui leur sauvent la vie ! On estime de 60 000 à 80 000 le nombre de Français musulmans tués en Algérie entre mars 1962 et fin 1966… Un chiffre du même ordre que celui des Juifs vivant en France déportés et gazés à Auschwitz et ailleurs pendant la dernière guerre. Les harkis, pour la plupart, furent livrés à la vengeance des vainqueurs, sur l’ordre peut-être du général de Gaulle lui-même, lui qui par le verbe transfigura la défaite et camoufla les horreurs.

Raymond Aron. Mémoires

L’épisode des harkis constitue l’une des pages les plus honteuses de l’Histoire de France, comme l’ont été l’instauration du statut des Juifs le 4 octobre 1940 ou la rafle du Vél d’Hiv le 16 juillet 1942.

Dominique Schnapper, (fille de Raymond Aron)

La France, en quittant le sol algérien, n’a pas su empêcher ces massacres, elle n’a pas su sauver ses enfants.

Jacques Chirac, président de la République, le 25 septembre 2001

Les gouvernements français ont leur part de  responsabilité dans l’abandon des harkis, les massacres de ceux restés en Algérie et les conditions d’accueil inhumaines des familles transférées dans les camps en France.

François Hollande, président de la République le 25 septembre 2016

Les parents ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants ont été agacées dit la Bible. Les raisins verts que notre république aveugle donna aux Harkis sous forme de camps où ils furent parqués des années durant dans du provisoire, sous forme de pensions minables, d’emplois sous-payés  etc…agacera les dents des enfants, des petits enfants, qui, 40 ans plus tard feront payer la facture sous forme d’islamisme intégriste, de repli identitaire, de délinquance tous azimuts et d’antisémitisme odieux.

26 04 1962                  La fusée Ranger IV s’écrase sur la face cachée de la lune.

1 05 1962                   La France procède à un essai atomique souterrain Beryl, à 50 km au nord d’In Ecker, dans le Sahara, à peu près 200 km au nord de Tamanrasset, dans le massif granitique du Hoggar. Et ça rate : les portes blindées de la galerie souterraine sautent,  la montagne explose. On surveillera longuement les neuf personnes qui avaient été le plus exposée aux radiations, mais on ne se souciera pas des autochtones présents – les Touaregs et les ouvriers, pour la plupart algériens du village d’Ain M’guel – qui auraient pu être contaminés. Le vent d’ouest a emmené les radiations jusqu’à 150 km à l’est. Les ministres présents, Pierre Messmer, ministre de la défense et Gaston Palewski, ministre d’État, nommé depuis quinze jours, en charge des questions atomiques, témoigneront :

on a vu une espèce de gigantesque flamme de lampe à souder qui partait exactement à l’horizontale dans notre direction […] Cette gigantesque flamme s’est éteinte assez rapidement et a été suivie par la sortie d’un nuage, au début de couleur ocre, puis qui est rapidement devenu noir.

Pierre Messmer 

Dans une chambre souterraine, une charge qui était prévue pour une puissance d’environ 50 à 60 kilotonnes, quatre fois la bombe d’Hiroshima, a explosé. On avait sans doute sous estimé sa puissance et surestimé la résistance des roches, car la montagne a littéralement sauté en l’air. Une poussière rouge a commencé à s’étendre […] nous sommes repartis de toute la vitesse de nos jeeps. Il a fallu ensuite se doucher avec du savon décontaminant.

Gaston Palewski au Conseil des ministres du 4 mai 1962

3 05 1962                   Attentat à la voiture piégée à Alger : 62 morts musulmans.

4 05 1962                 De Gaulle en conseil des ministres : L’intérêt de la France a cessé de se confondre avec celui des pieds-noirs.

*****

Voilà au fond le crime, l’injustice d’État. Les avoir exclus de la table des négociations d’Évian ; exclus aussi de la communauté nationale, en les interdisant de vote dans le référendum qui les concernait directement – aussi incroyable que cela paraisse aujourd’hui, les avoir niés. Avoir tenté ensuite d’entraver leur misérable exode, ne pas les avoir accueillis, leur avoir refusé la plus minimale humanité administrative à l’été 1962. En clair, les avoir exclus de la nation, au nom de la nation justement.

Georges-Marc Benamou. Un mensonge français. Robert Laffont 2003.

10 05 1962                    Lionel Terray arrive au sommet du Jannu : 7 770 m.

12 05 1962                   Le ministre des Affaires Algériennes, Louis Joxe, diffuse un rappel à l’ordre : Pas de rapatriement hors du plan prévu ; renvoi, en principe, des anciens supplétifs en Algérie, prise de sanctions appropriées contre les complices de ces entreprises… éviter de donner la moindre publicité à cette mesure. Et le même jour, le général Buis ordonne à l’inspecteur général des SAS de faire en sorte que ses officiers s’abstiennent de toute initiative isolée destinée à provoquer l’installation des Français musulmans en métropole

14 05 1962                   Le FLN lance sur tout le territoire de la Zone autonome d’Alger une offensive contre l’OAS : postes de commandement, cafés, bars, restaurants.

17 05 1962                     Un contingent militaire américain est envoyé au Laos.

30 05 1962              Les Anglais fêtent la reconsécration de la cathédrale de Coventry, détruite par les bombardements allemands. Pour l’évènement, Benjamin Britten a composé le War Requiem, chant de réconciliation avec un baryton allemand – Dietrich Fischer Dieskau -, une soprano russe – Galina Vichnevskaïa, un ténor anglais – Peter Pears -. On y entend un Ami, je suis l’ennemi que vous avez abattu hier. Deux ans plus tard, Barbara chantera Faites que jamais ne revienne le temps du sang et de la haine, car il y a des gens que j’aime, à Göttingen, à Göttingen…

05 1962                       La terreur aveugle de l’OAS s’étend à toute l’Algérie et même en métropole. Kennedy lance un appel solennel pour sauver les harkis, proposant même de les accueillir aux États-Unis. En France, on va se dépêcher d’occulter le retentissement de cet appel. Tous les commandos de chasse sont dissous, dont le commando Georges, composé uniquement de FLN ralliés au camp français : il aura neutralisé près d’une trentaine d’officiers de l’ALN, saisi 1 200 armes et mis hors de combat 1 800 rebelles.

Nikita Khrouchtchev, pour assurer la protection du régime castriste face aux menaces américaines, met en route un programme d’aide de 50 000 hommes et surtout de 60 missiles nucléaires. La flotte soviétique mouillée à Cuba sera protégée par quatre sous-marins, équipés de torpilles nucléaires.

17 06 1962                  Les responsables de l’OAS quittent l’Algérie. On voit un navire accoster à Marseille, renvoyé en Algérie à Philippeville ; les militaires français laisseront les soldats algériens procéder au débarquement des moghaznis qui s’y trouvaient : ils seront fusillés quelques instants plus tard place Marquet. Pierre Messmer demande à de Gaulle l’intervention de l’armée à trois endroits différents pour faire cesser les exactions commises par le FLN : réponse de de Gaulle : Il n’en est pas question, vous allez recommencer la guerre d’Algérie.

En 1956, Grace Kelly avait renoncé, par son mariage avec Rainier de Monaco, à sa carrière hollywoodienne, incompatible avec le statut d’épouse du prince monégasque. Six ans plus tard, pourtant, elle sera tentée par un retour sous les projecteurs et acceptera le rôle que lui offre Alfred Hitchcock dans Pas de printemps pour Marnie. Elle finira par abandonner le projet au profit de Tippi Hedren. À regrets :

18 Juin 1962

Cher Hitch
Cela m’a brisé le cœur de devoir abandonner le film –  J’étais tellement enthousiaste à l’idée de le faire et particulièrement à l’idée de travailler de nouveau avec vous –
Lorsque nous nous reverrons, j’aimerais tout vous expliquer en personne,  ce qui n’est pas facile à faire avec une lettre ou à travers une tierce personne. Il est malheureux que cela ait dû se passer de cette manière et j’en suis profondément désolée – Merci, cher Hitch, d’être si compréhensif et bienveillant à mon égard – Je déteste vous décevoir –  Je déteste également l’idée qu’il y ait probablement d’autres bestiaux [c’est le qualificatif qu’employait Hitchkock] capables d’interpréter ce rôle avec talent. Malgré tout, j’espère que je resterai l’une de vos vaches sacrées –
Avec ma profonde affection,

Grace

Alfred Hitchcock répondra :
26 juin 1962
Ma chère Grace,
C’était triste en effet. J’avais très hâte de m’amuser et de prendre plaisir à faire un film avec vous de nouveau.
Sans l’ombre d’un doute, je pense que vous avez pris, non seulement la meilleure décision, mais aussi la seule décision possible, de mettre le projet de côté pour le moment.
Après tout, ce n’était qu’un film. Alma se joint à moi pour vous envoyer nos plus sympathiques et nos plus affectueuses pensées.
P.S. J’ai ajouté une petite cassette, que j’ai faite spécialement pour Rainier. Je vous en prie, demandez lui de l’écouter en privé. Ce n’est pas pour toutes les oreilles.

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21 06 1962                  Kennedy se déclare hostile au développement du nucléaire français.

27 06 1962                Notre combat est sans espoir et sans solution. Tout est fini. Adieu Algérie !

La radio de l’OAS

06 1962                    Reece Ricombe, plongeur sous-marin, découvre par 15 m de fond près du rivage de l’île de Vanikoro, dans le Pacifique, des formes d’ancre et de canon qui pourraient bien appartenir à La Boussole, le second navire de La Pérouse, jusqu’alors non localisé.

1 07 1962                     Le référendum d’autodétermination de l’Algérie, auquel les pieds-noirs n’avaient pas le droit de participer, prend une allure de plébiscite : 5 975 581 voix pour le oui, 16 534 voix pour le non.

3 07 1962                   De Gaulle reconnaît officiellement l’indépendance de l’Algérie. Le GPRA rejoint Alger.

5 07 1962              Proclamation de l’indépendance de l’Algérie. Un an plus tard, le pays choisira  un poème du Kassaman de Moufdi Zakaria, – 1908-1977, écrit en prison en 1955 à la demande de Abane Ramdane, comme hymne national, mis en musique par l’Egyptien Mohammed Fawzi :

Ô France ! Voici venu le jour où il te faut rendre des comptes
Prépare-toi ! Voici notre réponse
Le verdict, notre révolution le rendra
Car nous avons décidé que l’Algérie vivra
Soyez-en témoins ! Soyez-en témoins ! Soyez-en témoins ! 

La population arabe d’Oran s’apprête à la fête.  Il y a encore 100 000 Européens à Oran. Les scouts musulmans, en foulard vert et blanc, forment le début de la manifestation, qui grossit vite, et marque un arrêt en arrivant sur la place Jeanne d’Arc, devant la cathédrale. Des youyous fusent, l’atmosphère s’échauffe et les regards sont attirés par une jeune musulmane qui est parvenue à grimper sur la statue équestre de Jeanne d’Arc. On lui tend un drapeau algérien, qu’elle parvient non sans mal à fixer à l’épée tendue vers le ciel. L’atmosphère tient de la transe collective sitôt que la fille a entrepris une danse du ventre endiablée entre les pattes de la monture. Les mains claquent au rythme de la danse : hommes, femmes, enfants exorcisent ainsi le mythe que la colonisation a imposé à l’Algérie : la virginité de Jeanne d’Arc. Il n’y a plus de France en Algérie, l’Algérie appartient aux Algériens. Il n’est pas loin de 11 heures. Des coups de feu claquent. Des hommes en arme surgissent : c’est le début d’un massacre qui ne cessera que lorsque l’armée française aura reçu les ordres pour le faire, à partir de 15 h 30. C’est le chaos dans la ville européenne. Des soldats algériens prennent position, sans que l’on puisse savoir s’ils sont du FLN, des ATO ou des pillards. La chasse à l’homme est ouverte : badauds, commerçants cafetiers sont abattus ; vers midi, les fonctionnaires de la Grande Poste d’Oran sont égorgés. Serge Lentz, envoyé spécial de Paris-Match voit passer un cortège d’environ 400 Européens qui vont être exécutés au quartier du Petit-Lac et entassés en charnier, sans sépulture. Jean-Pierre Chevènement, jeune énarque, est de permanence à la préfecture d’Oran : il fera effectuer par les services un pointage du nombre des victimes, le soir venu : on arrive à 807 personnes. La non-intervention de l’armée est atterrante [3] : vers midi, le général Katz, commandant militaire de la zone, sort enfin de son bureau, pour survoler la ville en hélicoptère : en liaison constante avec ses services, il sait… et il voit… il sait que des fuyards affolés tentent de se réfugier dans le hall de l’Écho d’Oran, il sait que des musulmans veulent faire la même chose, mais sont rendus aux fellaghas, il voit les voitures calcinées du front de mer, avec leur passagers tirés comme des pigeons, il sait que l’on a pendu une femme à un croc de boucher près du cinéma Rex… À 12 h 15, il rentre au bureau pour donner l’ordre… de ne pas bouger… et cela va durer jusqu’à 14 h 20 : les gendarmes mobiles ne seront opérationnels qu’à 15 h 30 et le calme de retour dans la ville à partir de 17 h. Le lendemain, autorités algériennes aussi bien que françaises parleront d’une provocation de l’OAS, avec un bilan de 25 morts.

Résumé de Un mensonge français. Georges-Marc Benamou. Robert Laffont 2003.

La ville était sens dessus dessous. Le cessez le feu du 19 mars 1962 mit le feu aux poudres des ultimes poches de résistance. Les couteaux croisaient le fer avec les mitraillettes ; les grenades relayaient les bombes ; les balles perdues engendraient des carnages. Et Émilie reculait pendant que j’avançais à travers la fumée et les odeurs de crémation. Avait-elle été tuée ? Emportée par une déflagration, le ricochet d’une balle ? Saignée à blanc dans une cage d’escalier ? Oran n’épargnait personne, fauchant les vies à tour de bras, ne se souciant ni des vieux ni des enfants, ni des femmes ni des simples d’esprit qui erraient parmi leurs hallucinations. J’étais là quand il y avait eu ces deux voitures piégées sur la Tahtaha qui firent cent morts et des dizaines de mutilés dans les rangs de la population musulmane de Médine J’dida ; j’étais là quand on avait repêché des dizaines de cadavres d’Européens dans les eaux polluées de Petit Lac ; j’étais là lorsqu’un commando OAS avait opéré un raid dans la prison de la ville pour faire sortir des prisonniers FLN dans la rue et les exécuter au vu et au su des foules ; j’étais là quand des saboteurs avaient dynamité les dépôts de carburant dans le port et noyé le Front de mer durant des jours sous d’épaisses fumées noires ; et je me disais qu’Emilie devait entendre les mêmes détonations, vivre les mêmes convulsions, subir les mêmes frayeurs que moi, et ne comprenais pas pourquoi nos chemins s’évitaient, pourquoi le hasard, la providence, la fatalité – enfin, n’importe quelle poisse faisait en sorte que nous nous frôlions peut-être des épaules dans cette masse de dégénérescence sans nous en rendre compte. J’étais furieux contre les jours qui se sauvaient dans tous les sens en brouillant les pistes qui menaient à Émilie, furieux de déboucher sur toutes sortes de scènes, toutes sortes d’individus, de traverser des stands de tir, des coupe-gorge, des abattoirs, des boucheries sans entrevoir une trace, un bout de trace, l’illusion d’une trace susceptible de m’aider à remonter jusqu’à Émilie, de penser qu’elle était encore de ce monde tandis qu’un vent de panique soufflait sur la communauté européenne. Dans les boîtes aux lettres, d’étranges paquets jetaient l’effroi sur les familles. La saison de la valise ou le cercueil était ouverte. Les premiers départs pour l’exil s’effectuaient dans une anarchie indescriptible. Les voitures écrasées de bagages et de sanglots se ruaient vers le port et les aérogares, d’autres en direction du Maroc. Les retardataires attendaient de vendre leurs biens pour s’en aller ; dans la précipitation, on cédait boutiques, maisons, voitures, usines, succursales pour des bouchées de pain ; parfois on n’attendait plus d’acheteurs, on n’avait même pas le temps de boucler sa valise.

Yasmina Khadra             Ce que le jour doit à la nuit           Julliard 2008

Durant l’été, on verra Jean Marcel Jeanneney, ambassadeur de France en Algérie, contrer la ligne d’indifférence inspirée par de Gaulle et Joxe. Georges Pompidou fera son possible pour le relayer : il ordonne en septembre d’assurer le transfert en France des anciens supplétifs menacés. 10 000 personnes sont rapatriées au cours du second semestre de 1962. 15 000 le seront en 1963, et 15 000 de 1964 à 1966. On compte encore 40 000 rapatriés sans aide officielle, pour arriver à un chiffre global de 90 000 rapatriés musulmans. Maurice Faivre et Jean Monneret remettront fin 2006 un rapport à Dominique de Villepin alors premier ministre sur les Français disparus en Algérie de 1954 à 1963. Sur la période précise du 19 mars 1962 au mois d’avril 1963, il avance un chiffre de 3 490 personnes enlevées, dont 1 940 présumées décédées, 910 libérés et 640 retrouvées vivantes. Sur les massacres d’Oran, il avance le chiffre de 453 enlèvements : la mort de 88 d’entre eux a été prouvée et 365 restent disparus.

22 07 1962                  Libéré par les autorités françaises, Ahmed Ben Bella annonce à Tlemcen la formation d’un bureau politique contre le GPRA.

27 07 1962                Pour protester contre la centralisation des terres, sept cents agriculteurs encerclent La Pichonnière,  le domaine  normand  – 150 ha – de Jean Gabin sur  la commune de Bonnefoi dans l’Orne, en Normandie ; ils exigent la location de certaines fermes à de jeunes éleveurs en difficulté. Ils médiatisent ainsi les problèmes du monde agricole, sans réaliser que la popularité d’un pareil acteur ne pourrait que les desservir. Pottier, leur meneur, issu de la JAC – Jeunesse agricole chrétienne -, avait un domaine, pas loin, de 70 ha. Gabin portera plainte, mais la retirera le jour de l’ouverture du procès… il n’empêche que l’affaire lui restera en travers de la gorge. Si ces paysans avaient lu un peu les journaux, ils auraient pu se souvenir que, quatre ans plus tôt l’enlèvement de Manuel Fangio avait tourné au fiasco pour ses ravisseurs qui avaient dû le relâcher après moins de 24 h.

30 07 1962                  Début de la PAC : Politique Agricole Commune de la CEE.

5 08 1962                     Nelson Mandela revient d’une tournée en Afrique où il a plaidé la cause de l’Anc : African National Congress : il est arrêté et condamné à cinq ans de prison.

Marilyn Monroe est retrouvée suicidée. C’est ce que voudra faire croire la version officielle, soit disant avec des barbituriques. Mais des barbituriques créent des positions cadavériques très tourmentées, des vomissements : rien de tout cela sur le corps de Marylin. Et encore aucune trace de barbituriques dans l’autopsie – examen de l’estomac et des viscères -. Autopsie dont une photo du visage révélera les ravages : les traits d’une très vieille femme, complètement usée. Le corps cyanuré est celui d’une mort brutale, des hématomes témoignent d’une lutte peu avant la mort. Les reins, l’estomac, l’urine et l’intestin furent prélevés et envoyés à un laboratoire pour examens complémentaires, où ils disparurent. Elle avait été la maîtresse des deux frères Kennedy : John et Bob.

Fuyant Milan, j’avais atterri dans ce que l’on appelle un lido sur les rives du lac Majeur et, mis à part le plaisir de pouvoir respirer un peu d’air par une journée aussi étouffante, je me sentais assez mal sur cette plage bondée de monde.
Usant de stratagèmes diaboliques, j’avais quand même réussi à m’approprier une chaise longue, sur laquelle j’étais allongé, à demi assoupi, jetant de temps en temps un œil vers un groupe de jeunes – deux garçons et deux filles, dont l’une n’était pas mal du tout – qui se laissaient aller eux aussi à l’extase modeste d’un dimanche après-midi d’août sur le Verbano.
La petite bande avait apporté un transistor, qui, réglé sur la seconde chaîne, faisait entendre de temps à autre les voix de Johnny Dorelli, Connie Francis et Arturo Testa.
Je ne me souviens pas à quoi j’étais en train de penser au moment où le programme musical fut interrompu et que, sur fond sonore d’appels, de cris, de rires, j’entendis le signal qui marquait les heures et annonçait le journal, puis, presque incompréhensibles à cause de la distance, les nouvelles du jour.
Je vis alors sur le visage des quatre jeunes, devant moi, s’effacer le sourire futile d’une allégresse programmée, leurs traits se figer tandis qu’ils se regardaient les uns les autres comme si, de la petite boîte japonaise, avait jailli une nouvelle épouvantable, que sais-je, comme si on venait de déclencher une guerre nucléaire mondiale.
Intrigué, je regardai autour de moi et vis d’autres personnes, elles aussi disposant d’une radio, dont les visages exprimaient l’ahurissement. J’eus alors une envie folle de savoir ce qui se passait, mais je suis timide. Je restai donc allongé sur ma chaise longue. Cependant, malgré ma passivité, la nouvelle arriva quand même jusqu’à moi : Marylin.
De toutes les nouvelles imaginables, c’était la plus étrange et la plus absurde, du moins en apparence. Cela donnait un coup. Pour tous les hommes de ce que l’on appelle le monde civil, c’était une sorte de démenti sauvage, un cruel retournement du conte de fées, une catastrophe à laquelle, quelles que soient nos réticences, nous sommes bien obligés de croire aujourd’hui.
A des dizaines de milliers de kilomètres de là, le choc que reçut cette minuscule portion d’humanité rassemblée sur la plage d’un lac fut d’une violence incroyable, je ne sais pas quelle autre nouvelle aurait pu provoquer un tel effet.
Je regardai attentivement les visages. Ils exprimaient la surprise, l’incrédulité peut-être, l’effroi. Mais pas la douleur.
Au contraire. Un nouveau flux de vie semblait avoir réveillé tous les estivants, jusque-là engourdis par la chaleur de l’après-midi. Ils parlaient, discutaient, commentaient, déploraient, secouaient la tête, couraient porter la nouvelle à ceux qui l’ignoraient encore. Marylin Monroe était morte. Le grande Marylin était morte. La formidable Marylin s’était suicidée.
Je regardai aussi à l’intérieur de moi-même. En moi aussi la réaction était intense, dramatique, extraordinaire. Mais de douleur, non, il n’y en avait pas.
Non. La douleur n’habitait pas non plus les gens autour de moi, et pas même, je l’aurais parié, tous ceux qui, dans les villes et dans les campagnes, aux quatre coins du monde, avaient appris la nouvelle par la radio.
Pourquoi devrions-nous être hypocrites ? Il existe une loi pour cela, peut-être ? La mort de Marylin Monroe par suicide, à ce qu’il paraît, remuait au plus profond de nous-mêmes quelque chose de difficile à identifier. Mais personne ne parvenait à pleurer.
Ce n’était pas du cynisme. C’est justement cette incapacité à verser des larmes qui rend le destin de cette splendide créature merveilleux et émouvant à mes yeux.
Comme peut-être personne d’autre au monde, Marylin incarnait la réalisation complète, glorieuse du rêve type de notre époque. Issue d’un milieu modeste, animée d’une volonté tenace de réussir, elle avait eu des débuts difficiles et chaotiques puis vinrent le succès, la richesse, la gloire, elle devint un mythe. Mieux que Marlene Dietrich à son époque, Marylin était devenue le symbole de la grâce, de la beauté, elle était devenue le porte-drapeau de celle qui, aujourd’hui, semble être la divinité la plus convoitée : le sexe. C’était la femme sur laquelle fantasmaient les milliardaires bercés par le roulis des yachts dans la mer des Caraïbes et dont rêvaient aussi les camionneurs fatigués, aux premières lueurs de l’aube, sur les routes toute droites de la vallée du Pô.
Que pouvions-nous savoir, nous, de ses peines, de ses chagrins, de ses tourments ? Régulièrement, la revue Life nous donnait à voir, à travers des reportages photos très sophistiqués, le visage même du plaisir, du luxe, du bonheur. Nous y croyions.
Phénomène extraordinaire : Marylin plaisait aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Aux hommes à cause des péchés délicieux que sa bouche semblait promettre, aux femmes à cause de sa merveilleuse fraîcheur, de sa spontanéité, de son honnêteté physique qui semblaient incompatibles avec le mensonge et la tourmente.
À l’humanité toute entière, et même si cela ne s’adressait qu’à la partie la plus foncièrement frivole de tout être, elle n’avait donné que sourire, insouciance et désir, désir qui est également souffrance mais représente la seule joie véritable, indiscutable qui nous soit donnée.
Que pouvions-nous savoir, nous, de ses angoisses, de ses désillusions, de ses moments de crise spirituelle ? Elle semblait avoir atteint les sommets de ce qui fait les rêves des jeunes filles, la beauté consacrée, les innombrables élans de sympathie, de fanatisme, d’amour qui convergeaient vers elle, les milliards, la profusion de bijoux, fourrures, maisons, villas, palais, voyages, honneurs sans plus de limites.
Là-haut, au royaume de la gloire, elle a mis fin à sa vie. Les comptes, alors, ne sont plus bons. L’homme de la rue le plus rustre, alors, comprend que le conte de fées était un conte truqué. Et à tous ceux qui n’ont jamais pu approcher la gloire, la richesse, le bonheur, à tous ceux qui mènent une vie médiocre et laborieuse, à tous ceux que la misère et les injustices oppriment vient cette pensée, que l’on pourra sans doute juger mesquine mais qui est cependant une pensée très humaine : oh, comme j’étais bête d’envier le sort de la resplendissante Marylin, comme j’ai été stupide d’éprouver de la jalousie pour ceux qui semblent être les privilégiés de la vie. Moi, pauvre diable que je suis, avec tous mes soucis, mes peines, mes dettes, mes charges de famille, en fin de compte j’étais moins malheureux qu’elle, l’inaccessible déesse.
Merci, Marylin : si tu étais morte dans dix, dans vingt ans, cela ne nous aurait servi à rien. Même si tu nous sembles cruelle, il est juste et honnête de te rendre les honneurs que tu mérites. Durant toute ta vie, tu n’as su donner que gaieté, fougue, fantaisie. Avec ta mort volontaire, sans le savoir, tu as apporté une mystérieuse consolation à tous ceux qui se croyaient infiniment moins bien lotis que toi, aux pauvres, aux opprimés, aux humbles qui n’ont plus d’espoir, aux malades que le cancer consume à petit feu dans les sordides couloirs d’hôpitaux. Marylin est morte ? Marylin s’est suicidée ? Et si elle s’est suicidée, elle qui était tellement heureuse, comment, nous qui sommes malheureux, pouvons-nous trouver encore le courage de parler ?

Dino Buzzati        Corriere della Sera     7 août 1962  Chroniques terrestres.   Robert Laffont 2014

11 08 1962                  À bord de Vostock III Adrian Nicolaïev effectue 2,6 M. km pendant 95 h 25’ et, sur Vostock IV, Pavel Popovitch fait 2 M. km en 71 h 1’. Ces satellites font 7 m de haut pour 2,3 m. de diamètre.

14 08 1962                 Dans le tunnel de 11,611 km sous le Mont Blanc, jonction des équipes de forage françaises et italiennes. La percée a été réussie, l’écart d’axe étant inférieur à 13 centimètres.

L'histoire | Monte Bianco


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