21 novembre 1963 au 3 septembre 1967. Assassinat de Kennedy. Biafra. L’Algérie… jusqu’à la lie. Guerre des Six Jours. Florence noyée sous la boue. 26052
Publié par (l.peltier) le 27 août 2008 En savoir plus

22 11 1963                  Assassinat de John Kennedy à Dallas, grande ville du sud, conservatrice et opposée aux démocrates. Il n’y avait pas de policiers sur les toits. Le service de sécurité a été déployé au minimum. Les règles de sécurité exigent que le cortège n’emprunte pas de parcours comportant des angles supérieurs à 90°. Or, il y avait sur ce parcours un angle à 120°. À l’approche du cortège, un homme ouvre un parapluie, alors qu’il fait très beau. Un  spectateur est pris d’une crise d’épilepsie, mobilisant ainsi les policiers locaux : on ne retrouvera jamais aucune trace de ce malade dans les hôpitaux environnants. Sur le parcours, un immeuble consacré au stockage de livres scolaires. Les coups de feu qui tuent Kennedy partent de là. Les deux premiers ne sont pas mortels. Au lieu d’accélérer, la limousine de Kennedy ralentit, et allume ses feux pour n’accélérer qu’à la fin des tirs. Le chauffeur, membre du FBI sera tué trois semaines plus tard. Une troisième balle emporte le bas du crâne du président : elle n’a pas pu être tirée du même endroit que les deux premières, car elle a projetée Kennedy sur la gauche : elle venait donc de droite, provoquant le recul de la tête de Kennedy vers l’arrière. La position d’Oswald le mettait en face de Kennedy et ses tirs ne pouvaient donc provoquer ce mouvement vers l’arrière de la tête du président. Une quinzaine d’hommes se trouvent dans l’immeuble de stockage de livres. Les policiers qui fouillent l’immeuble, dont en premier Tippit, laissent partir le premier présent : Lee Harvey Oswald, qui est sans doute passé en force. On retrouve Oswald une heure et demi plus tard près d’un cinéma et il est incarcéré. Quelques heures plus tard, l’agent Tippit est tué.  L’arme du crime ne sera jamais correctement identifiée car il semble bien qu’il y en ait eu deux dans l’immeuble. L’une d’elles a disparu. Un panneau routier ayant reçu un impact de balle sera démonté et disparaîtra. Les photos de la scène disparaîtront toutes du rapport Warren, nom du président de la commission qui sera chargée de l’enquête. Le film d’amateur qui a été tourné ne sera jamais rendu public par la commission Warren. Oswald semble avoir été manipulé de bout en bout pour porter le chapeau et être liquidé rapidement après : lors de ses premiers interrogatoires, la police lui posera des questions montrant qu’elle connaissait déjà très bien son passé, dont plusieurs mois passés à Moscou suivis d’un retour aux États-Unis sans problème aucun ! Il n’y aura jamais de procès verbal de l’interrogatoire d’Oswald. Il faudra attendre quelques semaines pour que la disparition d’Oswald soit rendue possible, en faisant appel à Ruby, directeur d’une boite de nuit, ayant des contacts avec la Mafia, qui parviendra à tuer Oswald dans le couloir de sa prison.

Lee Harvey Oswald ne savait pas tirer, son fusil était le pire au monde et il se l’était fait livrer par la poste. Pourquoi, cinquante ans après les faits, continue-t-on de défendre la thèse du tueur solitaire ? 

Marc Dugain

Le corps de Kennedy sera pratiquement enlevé par le Secret Service pour être emmené directement à Washington, où l’autopsie sera effectuée par des médecins qui ne sont pas des médecins légistes, faisant état de blessures qui de sont pas celles constatées par les témoins de Dallas. Des années après que la commission Warren ait rendu ses conclusions – Oswald est l’assassin, et il a agit seul -, une autre commission émanant de la Chambre des représentants rendra ses conclusions, qui seront très différentes de celle de la commission Warren, assurant qu’il y a eu des tirs provenant d’autres tireurs qu’Oswald. Le nom du vice président Johnson sera avancé, représentant les forces conservatrices du sud. On pourrait en rester à la seule Mafia qui avait suffisamment de motifs pour organiser le coup, furieuse d’avoir eu Robert Kennedy sur le dos après avoir assuré la victoire de John. Mais le déroulement de l’assassinat est trop sophistiqué pour être l’œuvre de la seule Mafia.

11 1963                        Le poète grec Georges Séféris reçoit le Nobel de poésie à Stockholm :

J’appartiens à un petit pays. C’est un promontoire rocheux dans la Méditerranée, qui n’a pour lui que l’effort de son peuple, la mer et la lumière du soleil. C’est un petit pays, mais sa tradition est immense. Ce qui la caractérise, c’est qu’elle s’est transmise à nous sans interruption. La langue grecque n’a jamais cessée d’être parlée. Elle a subi les altérations que subit toute chose vivante. Mais elle n’est marquée d’aucune faille. Ce qui caractérise encore cette tradition, c’est l’amour de l’humain ; la justice est sa règle. Dans l’organisation si précise de la tragédie classique, l’homme qui dépasse la mesure doit être puni par les Erinnyes. Bien plus, la même règle vaut pour les lois naturelles. Le soleil ne peut pas dépasser la mesure, dit Héraclite, sinon, les Erinnyes, servantes de la justice, sauront le ramener à l’ordre… […]           Cette voix qui court à tout moment le danger de s’éteindre faute d’amour et qui sans cesse renaît. Menacée, elle sait toujours où trouver un refuge ; reniée, elle a toujours l’instinct de reprendre racine dans des régions inattendues. Pour elle, il n’existe pas de grandes et de petites parties du monde. Son domaine est dans le cœur de tous les hommes de la terre. Elle a le charme de fuir l’industrie de l’habitude. Je dois ma reconnaissance à l’Académie suédoise d’avoir senti ces faits, d’avoir senti que les langues dites d’usage restreint ne doivent pas devenir des barrières derrière lesquelles le battement du cœur humain peut-être étouffé. […]           Dans ce monde qui va se rétrécissant, chacun de nous a besoin de tous les autres. Nous devons chercher l’homme partout où il se trouve.

Georges Séféris

20 12 1963                  Fritz Bauer, procureur, Juif, social démocrate, interné en 1933 au camp de Heuberg, a fui le nazisme et trouvé refuge au Danemark. De retour d’exil en 1949, il est effaré par les non-dits de la société allemande et par le nombre d’anciens nazis en activité à des postes importants. À telle enseigne que, lorsqu’un juif exilé en Argentine lui signale la présence d’Adolf Eichmann à Buenos Aires, il choisit de transmettre l’information au Mossad plutôt qu’à une justice allemande infestée d’anciens sympathisants hitlériens. Mais il reste convaincu qu’il faut confronter l’Allemagne à son passé, si l’on veut que naisse une véritable démocratie.

En janvier 1959, un journaliste lui a remis un document exceptionnel, sauvé des flammes du camp d’Auschwitz : une longue liste de noms de personnes exécutées mais aussi les noms et grades de SS ayant participé aux massacres, à différents degrés. Grâce à ce document, Bauer peut enfin demander que l’ensemble des cas de criminels de guerre allemands soit centralisé sous son autorité à Francfort : il veut que les nazis allemands soient jugés par des Allemands et pas seulement par des magistrats étrangers comme à Nuremberg, juste après la guerre. Il retiendra une liste de 22 prévenus qui seront jugés pour crimes d’initiative et non pour meurtres commis en application des ordres reçus, ce que la législation allemande considère être de la complicité de meurtre, non suffisante pour établir une responsabilité au premier degré. Il verra s’opposer à lui sur ce point un jeune membre de la CDU, Helmut Kohl. Au final, en août 1965, le tribunal prononcera six condamnations à vie, d’autres recevront la peine maximale en regard des charges pesant sur eux. Cinq seront acquittés et relaxés.

Un procureur dépité par la grande clémence du verdict, lâchera : Eichmann aurait été ravi d’être jugé en Allemagne. Il n’aurait écopé que de quelques années de prison !

1963                               Inauguration de la maison de la Radio, construite par Henry Bernard. Henri Filipacchi lance Le livre de poche, dont le succès ne se démentira pas. Les grottes de Lascaux sont fermées au public : le gaz carbonique attaque les pigments des peintures. Création du Parc National de la Vanoise – le 6 juillet – et de Port-Cros. La famille va s’agrandir tant en frères et sœurs qu’en cousins :

  • Pyrénées                           1967
  • Cévennes                          1970
  • Écrins                                1973
  • Mercantour                      1979
  • Guadeloupe                     1989
  • Réunion et Guyane         2007
  • Calanques de Marseille  2012

Soit, pour ces dix parcs nationaux, 48721 km² de surface terrestre. Le parc des calanques s’étend aussi sur 43 500 ha de mer. Les parc naturels régionaux suivront, avec une réglementation moins contraignante laissant plus de place à une activité économique classique : Forêt d’Orient, Landes, Gascogne, volcans d’Auvergne, Corse, Luberon, Alpilles, Vercors, monts d’Ardèche, Morvan, Haut-Languedoc, Vosges, Lorraine, Saint-Amand. L’Île de France en compte 4 : Haute vallée de Chevreuse, 1985, Vexin, 1995, Gâtinais, 1999, Oise, 2004.

Fred Vine, Drummond Matthews et Larry Morley confortent la théorie du double tapis roulant de Harry Hess sur les dorsales océaniques en mesurant la polarité des roches à leur proximité. Les roches issues du magma, donc à très haute température, fixent la polarité magnétique au moment de leur éruption et il se trouve que ces polarités sont inversées de part et d’autre de ces dorsales, selon une configuration dite en peau de zèbre. Ils prouvent que l’échelle chronologique des inversions périodiques concorde avec les bandes d’anomalies et en concluent que les basaltes formant le plancher océanique n’ont pas le même âge puisqu’ils fossilisent le champ magnétique contemporain de leur formation. L’étude de l’âge de sédiments océaniques effectuée en 1968 démontrera l’hypothèse de formation des océans de manière incontestable : l’âge des sédiments et par conséquent celui des basaltes qui les supportent, augmente avec la distance depuis la dorsale. C’est un très grand pas vers la théorie de la tectoniques des plaques. L’age de la scolarité obligatoire passe de 14 à 16 ans. Philips lance le magnétophone à cassettes. Le Commissariat à l’Énergie Atomique met en service à Grenoble Siloé, réacteur nucléaire expérimental : le ralentissement du programme nucléaire français entraînera son arrêt en 1997 et sa déconstruction commencera en 1999 pour se terminer en 2007. La CIA trempe dans un coup d’État en Irak, visant à asseoir le parti Baas et à anéantir l’opposition communiste : des milliers de communistes sont sommairement exécutés.

Dick Fosbury, un jeune américain de 16 ans, de l’Orégon, se voit sommé par l’entraîneur d’athlétisme de son collège de renoncer à adopter la technique du ciseau au saut en hauteur pour adopter celle du ventral. Et patatras, il fait 15 cm de moins ! Des radiographies ultérieures révéleront une malformation de la colonne vertébrale ; enfant, il avait eu un accident de travail sur une machine agricole. Il décide alors de ne plus en faire qu’à sa tête, ce qu’accepte l’intelligent entraîneur, et la séance suivante, il se présente dos à la barre et l’enroule : record personnel amélioré de 15 cm, et rebelote la semaine suivante. Les journalistes locaux affluents : goguenard, Dick nomme son saut Fosbury flop. Il passe 2.01 m et décroche ainsi une bourse universitaire. Réformé de justesse à la mi-juin 1968, il participe aux sélections américaines pour les JO de Mexico, et décroche l’or avec 2.24 m. S’il reconnaît avoir été celui par qui la technique a gagné ses galons, il dit aussi avoir vu d’autres sauteurs faire de même à la même époque.

7 01 1964                La France est le 49° état à reconnaître la Chine communiste ; ce qui entraîne une rupture avec Formose, la Chine nationaliste de Tchang Kaï Chek, et un refroidissement avec les États-Unis, qui attendront 1972 pour le faire, avec Richard Nixon. Mais entre anciens militaires, on fait le nécessaire pour que les divorces se passent à l’amiable : et de Gaulle avait  envoyé auprès de Tchang Kai Chek deux très bons connaisseurs de la Chine : Zinovi Pechkoff (adopté par Maxime Gorki à l’âge de 12 ans) et Jacques Guillermaz, porteurs d’un courrier qui donnait au maréchal le dernier salut d’un autre soldat dont l’intérêt d’État allait le séparer.

28 03 1964                  Séisme sur le détroit du Prince William, en Alaska, de puissance 9,2 sur l’échelle de Richter : 122 morts.

03 1964                         Kitty Genovese, une jeune américaine, rentre chez elle, dans le Queens, à New-York. Elle est attaquée par un homme qui va s’acharner sur elle pendant trente cinq minutes, la labourant de coup de couteau, l’emmenant jusqu’au seuil de sa maison, prenant le temps de déplacer sa voiture. Trente huit personnes seront alertées par les appels au secours, les cris : personne ne bougera. L’assassin dira lors de son procès : j’étais certain de ne pas être dérangé. Didier Decoin en fera un livre en 2009 : Est-ce ainsi que les femmes meurent ?

9 04 1964                         1° émission de télévision d’Eliane Victor : Les femmes aussi.

22 04 1964                        Exposition universelle de New York.

11 05 1964                         Le supersonique North American’s B 70 Valkyrie, de 60 m. de long, vole à mach 3.

24 05 1964                  Panique et bagarres sur la touche du terrain de foot de Lima, au Pérou, où se déroule le match Argentine Pérou : le dernier but, à la dernière minute a été refusé par l’arbitre : 365 morts, 800 blessés.

1 06 1964                           Lettre de Pierre Peltier à M. Victor L. TAPIE Membre de l’Institut

Cher Maître,

Je vous félicite bien sincèrement du sauvetage que vous tentez en notre temps si peu sensible aux beautés dont il hérite. La plupart, pour ne pas dire toutes les églises des village de Haute Savoie et même les innombrables chapelles de hameau offrent un intérêt certain tant par leur architecture que par leur décor intérieur. Beaucoup de clochers sont à bulbe que venaient construire des charpentiers autrichiens. Le décor intérieur, peinture en trompe l’œil, retable polychrome et or est d’une facture sarde ou italienne. Nos montagnards devaient s’en inspirer en sculptant de naïves statuettes dans leur sapin, qu’ils coloriaient ensuite, pour meubler leurs plus modestes chapelles de hameau. Megève possède un calvaire composé de quatorze chapelles, chacune d’elle consacrée à une station du chemin de croix, avec statue de bois grandeur naturelle. Tout cela date des XVII° et XVIII° siècles. Si l’ordonnance des ordres est classique, il s’y ajoute mille fantaisies de détails souvent bien près du rococo. Les tableaux abondent, souvent masqués par un Sacré Cœur, cher au siècle dernier. L’Église St Nicolas possède même une petite tapisserie des Gobelins. Certaines églises ont été restaurées avec goût bien souvent, grâce à un archiviste départemental (Monsieur Oursel) très averti… Il vous  renseignerait plus savamment que je ne puis le faire. D’autres malheureusement laissées aux caprices de Curés d’avant garde, ont sérieusement pâti de leurs entreprises. On trouve chez les antiquaires locaux de curieuses lanternes de procession, des canons d’autel et même des tabernacles !!! Tous ces retables ont une importance telle qu’ils gagnent la voûte et débordent largement l’autel. Meublés de statues, plus rarement de tableaux, ceux-ci réservés aux autels latéraux ou du transept. Je serais heureux que vous puissiez venir sur place. Je ne connais pas de nomenclature à vous communiquer et je n’ai malheureusement ni le temps ni toute la compétence nécessaire pour vous être d’un grand secours. Je serais déjà très heureux d’avoir servi d’intermédiaire pour vos si intéressants travaux.

6 06 1964                       Américains, anglais, et leurs alliés sont venus sur les plages de Normandie célébrer le 20° anniversaire du débarquement : de Gaulle, lui, choisit délibérément de ne pas y participer ; il y enverra Jean Sainteny, ministre des Anciens Combattants et Raymond Triboulet, ministre de la Coopération et président du Comité du Débarquement.

12 06 1964                 Nelson Mandela, à la tête de la branche armée de l’ANC, en prison depuis deux ans, est condamné à l’emprisonnement à vie pour sa responsabilité dans la campagne nationale de défiance contre les pass, cette fiche signalétique que chaque Noir doit porter sur lui, sous peine d’amende. Des manifestations ont lieu un peu partout. À Sharpeville, dans le sud du Transvaal, le 21 mars 1960, cela  a été la tuerie : 86 morts, tous Africains, dont trois policiers. L’état d’urgence est décrété le 30 mars. La veille, le gouvernement avait décrété que l’ANC et le PAC représentant une menace sérieuse pour la sécurité publique étaient désormais des organisations illégales.

Pour l’ANC, qui avait refusé sa participation à des actions sensationnelles et ne pouvant réussir, c’est un tournant capital. Reconnaissant l’échec des tactiques non violentes, elle crée, en 1961, Umkhonto we Sizwe (La lance de la nation), bras armé du mouvement dont Mandela est un des fondateurs.  Il entre alors dans la clandestinité et quitte le pays : au cours de dix-sept mois de pérégrinations, il effectue une tournée des capitales africaines, se rend également en Grande-Bretagne où il rencontre les leaders du Labour et du Parti libéral.

Rentré secrètement au pays, déguisé pour échapper à la police, il est finalement appréhendé en août 1962, au cours d’un contrôle routier. Là s’arrête, à quarante-quatre ans, la vie d’homme libre de ce combattant de la liberté. L’année suivante, en août 1963, des policiers cachés dans une camionnette font irruption à la ferme de Liliesleaf, à Rivonia, dans les faubourgs de Johannesburg. Ils saisissent deux cent cinquante documents, certains ayant trait à la fabrication d’explosifs, d’autres relatant le périple de Mandela en Afrique et surtout un texte intitulé Opération Mayibuye (retour), plan détaillé, assure l’accusation, pour renverser le gouvernement par l’action militaire. Au total, dix personnes sont arrêtées dans cette ferme appartenant au Parti communiste.

Le procès dit de Rivonia débute en octobre 1963 et dure huit mois. Deux cent vingt-deux actes de sabotage sont reprochés à l’organisation La lance de la nation, mais vingt seulement peuvent être prouvés. Mandela dément farouchement être communiste et que l’ANC soit procommuniste. L’avocat qu’il est conduit brillamment sa défense :

Les Noirs veulent un salaire qui leur permette de vivre. Ils veulent le travail qu’ils sont capables de faire et non celui que le gouvernement leur assigne. Nous voulons pouvoir vivre où nous travaillons et non pas être rejetés d’un endroit parce que nous n’y sommes pas nés. Nous voulons pouvoir posséder la terre à l’endroit où nous travaillons. Nous voulons être partie intégrante de la population, et non pas être obligés de vivre dans des ghettos. Les Noirs veulent vivre avec leurs épouses et leurs enfants à l’endroit où ils travaillent, et n’être pas obligés de mener une existence contre nature dans des hôtels réservés aux hommes. Nos femmes veulent être avec leurs époux, et non pas abandonnées comme des veuves dans les réserves. Nous voulons pouvoir sortir après 11 heures du soir, et non pas être confinés dans nos chambres comme des enfants. Nous voulons pouvoir voyager dans notre propre pays et chercher du travail où nous voulons, et non pas où le bureau d’embauche nous dit d’aller. Nous voulons notre juste part en Afrique du Sud. Nous voulons la sécurité et une place dans la société.

[…]     Je n’ai pas le droit de vote parce que le Parlement est contrôlé par les Blancs.

Je n’ai pas de terres parce que la minorité blanche a pris la part du lion… Je ne me considère ni moralement ni légalement obligé d’obéir à des lois votées par un Parlement où je ne suis pas représenté. Je suis un homme noir dans un tribunal de Blancs. Cela ne devrait pas être…

Democracy is an ideal which I hope to livre for and to achieve. But if needs me, it is an ideal for which I am prepared to die – La démocratie est un idéal pour lequel j’espère vivre et que je souhaite voir se réaliser. Mais c’est un idéal pour lequel, s’il le faut, je suis prêt à mourir.

 Les huit inculpés sont condamnés à l’emprisonnement à vie.

18 06 1964                  Arrivé en tête à Newport, devant Francis Chichester, vainqueur de l’édition précédente, Eric Tabarly gagne la transatlantique anglaise en solitaire – Ostar – sur Pen-Duick II, un ketch de 13.6 mètres. Il va engendrer une kyrielle de marins bourrés de talent qui vont rafler la plupart de courses de voile au grand large dans les cinquante années à venir ; il est vrai que très souvent il ne s’agira que de courses entre français, redoutables en solitaire, les anglo-saxons manifestant plus de talent dans les courses en équipage.

http://www.ina.fr/themes/sport/voile

7 07 1964                      14 alpinistes se font prendre par une plaque à vent, près du sommet de l’Aiguille Verte ; parmi eux : Charles Bozon, champion du monde de slalom géant.

12 07 1964                      À Saint Paul de Vence, inauguration de la Fondation Maeght, de l’architecte espagnol Jose Luis Sert.

13 07 1964                      François Mitterrand est amoureux d’Anne Pingeot, lui à la fin de l’été, né au milieu de la première guerre mondiale, elle à la fin du printemps, née au milieu de la seconde.

Pourquoi il faut aimer Anne

Je le sais aujourd’hui plus que jamais.
J’ai reçu sa lettre anxieusement attendue
Anne est ma joie
ma grâce,
mon espérance
Parfois je m’étonne de la place
qu’elle occupe dans ma vie.
Surprise de l’âme qui doute du bonheur.
Anne est semblable
A cette vague
Violente et pure.
Elle donne et prend
Mais elle sait qu’elle donne
Et ne sait pas qu’elle prend.
Quand elle se brise
elle n’est pas écume
mais lumière

François Mitterrand      Journal de 1964 à 1970. Confié à Anne Pingeot

Et elle, qu’en dira-telle, une fois parti son grand homme ?

Les gens supérieurs vous multiplient la vie par leur savoirAdmirer la personne qu’on aime, c’est un immense bonheur. Admirer tellement, ne jamais s’ennuyer, avoir tous les centres d’intérêt… C’était… le renouvellement permanent. Trente-deux ans de vie intense de bonheur… et de malheur ! Parce que c’était dur… François avait une phrase que j’ai trouvée merveilleuse : Il n’y a d’amour éternel que contrarié. Méfiez-vous d’un amour paisible où tout va bien ! Quand c’est difficile – quand c’est tout le temps difficile -, l’amour ne s’éteint pas.

Anne Pingeot à Philip Short, ancien journaliste à la BBC, en 2015

On pense à Giulietta Masina, épouse de Fellini, qui répondait à la question un peu tarte d’un journaliste : Et ce n’a pas été trop dur de passer sa vie aux côtés d’un génie ?

Oh bien sûr, ça n’a pas été facile tous les jours… mais ça a été tout de même incomparablement plus facile et stimulant que de passer sa vie aux côtés d’un crétin !

Jamais Mitterrand n’aura révélé à ce point son ambiguïté congénitale : se ranger à gauche pour finir sa carrière en apothéose – à droite les concurrents de sa pointure sont trop nombreux –  épouser une farouche laïcarde de gauche, bien sectaire, auprès de laquelle il finira par s’ennuyer profondément, et être amoureux fou d’une catholique fervente qui se signe lorsqu’elle passe devant une église !

07 1964                                           Les Jeux Olympiques d’été ont lieu à Tokyo… Michel Jazy représente une des plus sérieuses chances de médaille de la France : ignorant le 1500 m quand il apprend que cela commencera par des séries, il tente le 5000 m… Le temps est à l’orage et Michel Jazy n’aime pas l’orage… la veille de la course, seul dans sa chambre d’hôtel, éclairs et tonnerre se déchaînent… il angoisse, il voudrait parler à quelqu’un… mais il n’a aucun ami à qui se confier dans les parages. Sa femme est du voyage mais n’a pas le droit de loger avec lui… elle est à 15 km de là… Michel Jazy se lève et va la voir : cela va donc lui faire – aller-retour – 30 km : comme échauffement pour un 5 000 m. c’est trop : il arrivera 4°, en tête jusqu’à 150 mètres de l’arrivée, puis se faisant doubler par trois autres coureurs. Pendant trente ans, nul ne comprendra le pourquoi de cette défaillance ; et ce n’est que trente ans plus tard qu’il racontera l’affaire [5]

En natation, Christine Caron décroche une belle médaille d’argent au 100 m dos.

Moïse Tschombé s’ennuie à Madrid, il écrit au président Kasavubu pour se mettre à son service (je retourne ma veste… et puis mon pantalon) et il devient premier ministre de Kasavubu. Des quatre acteurs principaux des débuts de la république du Congo, Lumumba ayant été éliminé, restent donc à se partager le pouvoir Kasavubu, président, Mobutu, chef des forces armées et Tschombé premier ministre.

15 08 1964             De Gaulle participe aux commémorations du débarquement allié en Provence : ce qu’il a refusé aux vétérans américains des plages de Normandie, il l’accorde aux anciens combattants des Forces Françaises Libres.

08 1964                      Les Américains bidouillent un simulacre d’agression de la part du Nord Vitenam contre leur destroyer Maddox, pour obtenir du congrès une résolution autorisant le président à déclencher une opération militaire au Vietnam.

Le Laos, frontalier du Vietnam sur la majeure partie du pays, à l’exception du sud, offre la configuration idéale pour servir de base arrière et de voie de communication aux Vietcong. Les Américains vont commencer à bombarder le Laos pour toucher les Vietcong. Le Laos étant un pays neutre, cette guerre restera secrète, sans même l’accord du Congrès américain.

Avec plus de 2 millions de tonnes, en 9 ans, de 1964 à 1973, le Laos sera le pays le plus bombardé de l’histoire : les bombardiers américains lâcheront plus de bombes sur le Laos durant cette période que le total des frappes aériennes de toute la Seconde Guerre Mondiale. De la fin des bombardements à 2013 – 40 ans – 34 000 personnes seront tuées par l’explosion de bombes enfouies dans le sol sans avoir explosé lors de leur largage.

Eté 1964                    L’Académie des Sciences d’URSS procède à de nouvelles élections ; parmi les candidats, Nicolas Noujdine, proche compagnon de Lyssenko, toujours aussi puissant que nuisible, bénéficiant de la protection de Nikita Krouchtchev. Andreï Sakharov, glorieux père de la bombe H sent la moutarde lui monter au nez, demande et obtient la parole :

Les statuts de l’Académie formulent de très hautes exigences concernant ceux qu’on honore du titre d’académicien ; des exigences qui portent aussi bien sur leurs mérites scientifiques que sur leur devoir social. Le membre correspondant N.I. Noujdine, proposé à l’élection par la section de biologie, ne répond pas à ces exigences. Tout comme l’académicien Lyssenko, il est responsable du retard honteux dont souffre la biologie soviétique, surtout dans le domaine de la génétique moderne ; il a contribué à répandre et à soutenir des théories pseudo-scientifiques, à faire régner l’aventurisme, à persécuter la science véritable et les savants véritables, qui furent poursuivis, harcelés, privés de la possibilité de travailler, licenciés, parfois même arrêtés et dont certains ont trouvé la mort.

Je vous appelle à voter contre la candidature de NI Noujdine.

Tollé dans la salle ; présent, Lyssenko s’étouffe de rage. Mais Noujdine ne sera pas élu. Krouchtchev sera destitué deux mois plus tard, et Lyssenko ne gardera qu’un an de plus ses attributions. Il mourra en 1976.

5 09 1964                                       Nouvelle sécession au Congo : le sud Kivu emmené par Gaston Soumialot et le nord Katanga par Laurent Désiré Kabila, sont à la tête des Simba – les lions – initiés  et s’enduisant le corps de poudres de perlimpinpin qui les inoculaient, pensaient-ils, des balles ennemies. Ils proclament le nouvel Etat République populaire du Congo. Les Américains mettront leur aviation au service du gouvernement de Léopoldville pour libérer les Belges retenus par les rebelles deux mois plus tard.

13 09 1964                   À proximité de son embouchure, dans le lit de l’Hérault, à Agde, face à la cathédrale, Jacky Fajaud, plongeur archéologue, voit affleurer sur le sable une main de bronze, la jambe gauche manque : c’est une splendide statue romaine. Elle sera datée entre les II° et IV° siècle avant J.C. On la nommera L’éphèbe d’Agde, la mention du nom de la ville venant bien dire tout le mal que dût se donner Denis Fonquerle, fondateur du groupe d’archéologie sous-marine et de plongée d’Agde pour la faire revenir, confisquée très rapidement qu’elle avait été par le tout puissant Louvre : 23 ans de démarches, conférences, mobilisations pour qu’elle revienne enfin en 1987 viùre al païs. Raphael Molla retrouvera la jambe gauche de l’Ephèbe à 600 m en aval de la première découverte, le 24 novembre 1965 

10 10 1964                    La visite au Québec de la reine d’Angleterre  Elisabeth II donne lieu à des émeutes : samedi de la matraque ; de retour chez elle, la reine admet que des réformes de structure sont nécessaires au Canada. La conférence des 1° ministres adopte la motion Fulton Favreau qui prévoit le transfert de Londres à Ottawa du pouvoir de modifier la constitution.

16 10 1964                       Première bombe atomique chinoise à l’uranium, d’une vingtaine de kilotonnes, sur le Lop Nor.

Jacques Brel fait sa rentrée à l’Olympia : il a décidé qu’Amsterdam serait la chanson d’ouverture. Une chanson d’ouverture, chacun sait dans le métier que c’est une chanson sacrifiée : l’ingénieur du son et les musiciens en profitent pour affiner leur réglages et surtout le public regarde le chanteur plus qu’il ne l’écoute. Comme ça, on n’en parlera plus, de celle-là, a dit Brel : il n’aime pas cette chanson, trop ceci, trop cela. Et c’est un triomphe, public debout (on ne disait pas encore standing ovation] ovation interminable des 2 000 spectateurs de l’Olympia, mais aussi des millions d’auditeurs d’Europe I qui retransmettait la soirée en direct. Elle sera la seule chanson de Brel à n’avoir été enregistrée qu’une seule fois, ce soir-là : 3′ 20″ y compris 15″ d’applaudissements au début et à la fin. Brel ne faisait jamais de bis, et il ne fit exception à cette règle qu’une seule fois, à Moscou en 1965 où il bissa Amsterdam.

Cheveux très courts au-dessus d’un juvénile visage. Costume noir d’une sobriété à ravir Alceste. Telles sont les actuelles coquetteries de Jacques Brel. Mais le bloc de dynamite que cela recouvre explose aussitôt. […] Cinquante minutes durant, deux mille personnes sont fascinées par le charme du personnage, charme au sens magique fait de fougue et de foi. Pas la moindre concession. Pas la moindre faiblesse. On a beau bisser les grondements de l’océan, le rythme de la houle et les parfums lourds du port, le chanteur poursuit sa route. Et le rideau, tiré une seule fois, il en reste là, malgré les rappels acharnés. […] Le tour de chant, aussi riche que varié, est superbe. Il comprend parmi les nouveautés de l’année […] surtout Amsterdam, un puissant tableau classique.

Paul Carrière       Le Figaro 20 octobre 1964

10 12 1964                      Jean Paul Sartre refuse le Nobel de littérature. Sous la gouverne d’Edgar Pisani, alors ministre de l’agriculture, création de l’Office National des Forêts : il lui est fait obligation de s’autofinancer, ce qui expliquera le choix très fréquent de replanter des résineux à croissance rapide plutôt que des feuillus à croissance lente,  donc moins rentables à court terme. Il va mettre aussi en place les subventions à l’Agriculture… et le regrettera au soir de sa vie : Il faut supprimer les subventions et mettre les prix au niveau des coûts et non des cours mondiaux. Il est monstrueux, absurde, que dans un marché complètement désorganisé, une ferme située sur une bonne terre, bénéficiant d’un bon climat, ne puisse pas produire à un prix qui lui permette de vivre de ce qu’elle produit, qu’on soit en Europe ou aux États-Unis.

Edgar Pisani              Midi-Libre 12 02 2004

10 ans après cette déclaration, la situation de nombre de paysans n’aura pas changé : un suicide tous les deux jours en France. Le taux de suicide pour 100 000 personnes est en moyenne en France de 25, il passe à 35 pour les agriculteurs. La solitude, le célibat forcé, les engagements matériels de plus en plus coûteux, car, pour rembourser les emprunts, il faut devenir de plus en plus performant, il faut s’agrandir… une fuite en avant mortifère. Le prix des prestations ne cesse d’augmenter, le prix des produits de la ferme ne cesse de baisser. Les ouvertures qui pourraient se présenter sont battues en brèche par un vieux fonds paysan de fierté – on ne se plaint pas, on s’exprime peu, on répugne à demander de l’aide -. Et c’est le désespoir qui l’emporte, plus aigu chez les éleveurs que chez les agriculteurs : un champ de maïs, de blé peut attendre quelques jours sans soin, une vache ne peut pas attendre. La France tue ses paysans.

19 12 1964                       Transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon. Personne n’a pensé à inviter Daniel Cordier, son secrétaire de juillet 1942 à juin 1943 ! Le texte du discours d’André Malraux se trouve dans la rubrique Discours de ce site.

1964                            Naissance d’un nouveau journal à la périodicité irrégulière : Le Mouna Frères, d’André Dupont – 1911-1999 -, amuseur et philosophe des rues, alias Aguigui Mouna. On en connaîtra 27 numéros, jusqu’en 1979. Le dernier amuseur public de Paris, né à Meythet, près d’Annecy,  un jour en avait eu assez de sa vie de caca, pipi, capitaliste.

  • Les temps sont durs, vive le mou ! 
  • Le régime est pourri ! Prenez-en de la graine, criait-il dans la rue en agitant un régime de bananes pourries, et en jetant des graines aux passants.
  • Battons-nous à coups d’éclats de rire. Au nom du Pèze, du Fric et du Saint Bénéfice 
  • Les mass-médias rendent les masses médiocres.
  • La télé : je suis branché, câblé et même souvent accablé de tant de nullités.
  • Le monde ne tourne pas rond.
  • Tout est bien ici-bas, avec la tête en bas.
  • Ne prenez pas le métro, prenez le pouvoir.
  • Battons le pouvoir quand il a chaud !
  • Réveillez-vous ! criait-il avec son vélo chargé d’anciens réveils-matin.
  • Le monde est mûr, frères, il faut mûrir.
  • J’irai cracher sur vos bombes.
  • Non à la guerre des étoiles, oui à la guerre des boutons ! Sans neutrons, la bombe à bonbons, c’est très bon !
  • Tu ne tueras point en détail mais en gros !
  • Les bagnoles ras-le-bol, la vélorution est en marche.
  • Des vélos, pas trop d’autos. Du gazon, pas de béton, des moutons, pas de canons.
  • Le jour où un vélo écrasera une auto, il y aura vraiment du nouveau. (Variante: Avec ton vélo, écrase les autos et pédale dans la choucroute !)
  • Mieux vaut être actif aujourd’hui que radioactif demain.
  • L’énergie musculaire, l’énergie la moins chère !
  • Garez-vous des gourous !
  • Priez moins, aimez plus.
  • On est condamné à mort dès la naissance, c’est pas pour ça qu’on doit faire une gueule d’enterrement !
  • On vit peu mais on meurt longtemps.
  • C’est en parlant haut qu’on devient haut-parleur.
  • Aimez-vous les uns sur les autres.
  • La grossesse à 6 mois ! La retraite à 15 ans !
  • Les grands hommes d’aujourd’hui sont de plus en plus petits.
  • Tous les désespoirs sont permis.
  • Les valeurs morales ne sont pas cotées en bourse.
  • Il est anormal d’être normal.
  • L’ennui naquit un jour de l’uniforme mité.
  • Génération Marlboro : génération mal barrée.
  • Au pays de la barbarie, je joue de l’orgue de Barbarie !
  • Lisez le Mouna-Frères et retirez-vous dans un Mouna-stère où on boira de la li-mounade. 
  • Riez et vous serez sauvé !
  • Le jour se lève dans un cadre merveilleux, et il passait la tête derrière un cadre sorti de sa valise.

Mouna, c’est une manif à lui tout seul. C’est l’indignation. Sa philosophie ? Un amour universel, boulimique.

Cavanna

Bon, d’accord, mais en principe, ça ne devrait pas passer à la postérité, ni faire long feu. Heureusement qu’il s’est débrouillé seul, car on ne voit pas comment un imprésario aurait accepté de s’occuper de lui.

Naissance du Nutella : son papa, italien, a 39 ans : Michele Ferrero. La maison mère, à Alba (31 300 habitants, entre Turin et Gênes), baptisée Nutellapoli, célèbre également pour les truffes blanches, illustre le capitalisme social version Ferrero. Les salaires y sont plus élevés que dans le reste de l’Italie, la société prend en charge, outre la crèche pour les enfants du personnel, les activités sportives et culturelles, la mutuelle de santé jusqu’à la mort pour qui a travaillé trente ans chez Ferrero.

Le département de la Seine, qui englobe jusqu’alors le Grand Paris est démantelé en donnant naissance à 8 départements qui ont avant tout le grand avantage politique d’isoler les communistes là où ils sont inexpugnables, et surtout de torpiller les socialistes pour plus de quarante ans. Les autres avantages de ce découpage sont beaucoup plus mystérieux. Michel Debré est député de la Réunion depuis un an : affolé par la démographie galopante – quand il n’y a plus ni malaria, ni choléra, ni guerre ni grippe espagnole, les morts ne remplacent plus les vivants, il va tout simplement mettre en place une déportation qui permettra de repeupler les départements de métropole où sévit une forte dénatalité : ce seront essentiellement la Creuse, mais encore le Gers, l’Aveyron, le Tarn, la Lozère, le Cantal. Pendant dix ans, 6 à 8 000 adultes partiront chaque année, à qui l’on promettra monts et merveilles et qui déchanteront, une fois franchi l’océan ; mais ce sont encore 1 136 enfants, de 6 mois à 18 ans, qui seront placés, sélectionnés sur place par les  assistantes sociales de la DDASS :

Ça m’a fusillé. Je dormais dans les granges, sur la paille. Je cassais la glace dans l’abreuvoir pour me débarbouiller. Quand je coupais les choux ou les ronces, mes doigts étaient raides. Une fois, on m’a emmené à l’hôpital, les mains et les pieds gelés. Chez le quatrième agriculteur où on m’a placé, je pouvais enfin me réchauffer les mains sur une ampoule électrique.

Jean-Pierre

Pas de chaussettes dans mes sabots pour marcher dans la neige. Une simple chemise et des culottes courtes. José Des nègres, ils n’en avaient jamais vu en vrai. Les gosses du coin venaient nous toucher la peau pour voir si ça déteignait.

Jean Jacques

Jamais de baignoire, jamais de serviette pour moi, des fois que ça tacherait.

Jean Charles Serdagne

Il faudra attendre 2002 pour voir dénoncé et porté devant la justice cette entreprise d’esclavagisme.

Nommé depuis peu archevêque d’Olinda-Recife, au Brésil, dom Helder Camara, ne se laisse pas démonter par le changement brutal d’orientation politique du pays, en pleine phase de reflux du réformisme catholique : Gardons-nous de taxer de communistes ceux qui ont seulement faim et soif de justice sociale et de développement du pays.

Il est la tête de file de la théologie de la libération, orientation très sociale de l’Eglise catholique brésilienne, proche des plus démunis qui aura les coudées franches jusqu’à ce que, dans les années 1980, le pape Jean-Paul II y mette bon ordre, – erreur catastrophique de stratégie, révélatrice d’un esprit borné, obsédé par le communisme – extirpant ainsi prêtres et évêques du terrain, les scotchant dans leurs bureaux en ville. Les Evangéliques étaient là, dans leurs starting blocks, prêts à occuper le terrain, ce qu’ils feront avec une remarquable efficacité, surfant sur la vague d’amélioration des conditions de vie des plus pauvres dans les années Lulla ; dans la fin des années 2010, les Evangéliques seront plus nombreux que les catholiques [qui représentaient 92 % de la population brésilienne en 1970], prospérant sur la misère, [leur denier du culte, c’est 10 % du salaire de chaque membre de la communauté !] à servir une soupe sucrée à mi-chemin entre le christianisme et le vaudou. En 2018, l’un d’eux, Javier Bolsonaro sera élu à la présidence de la république ; les Evangéliques dans le monde sont 600 millions, le quart des chrétiens !

Tocqueville se demandait, en écoutant les prédicateurs américains, si l’objet principal de la religion est de procurer l’éternelle félicité dans l’autre monde ou le bien-être dans celui-ci. Disons que celui-ci tient lieu de celle-là. On n’imagine pas le pape protestant qu’était Billy Graham dénoncer, comme le pape François, l’impérialisme de l’argent qui met en place une dictature économique mondiale. Dans le cadre de cette ploutocratie bénie par le Ciel, le prolétaire peut voter pour le milliardaire, en pensant que ce dernier n’aura plus besoin de s’enrichir au pouvoir et que le doigt de Dieu est déjà sur lui. Et dans cette théodémocratie, mélange sui generis de ploutocratie et de théocratie, il n’y a plus de limite aux dépenses de campagne (six milliards de dollars en 2016). La soif du bénéfice s’inscrit dans une théologie, car, selon Billy Graham, le feu dont il est question dans la Bible n’est pas le feu éternel qui brûle les pécheurs, mais la soif inextinguible de Dieu. Rien de moins doloriste et maussade qu’une religion du salut sans enfer ni péché, un messager sans pietà ni couronne d’épines. Quand religiosité rime à prospérité, quand l’épanouissement individuel vaut pour accomplissement spirituel, les huissiers du paradis n’ont plus à s’habiller de noir ni à battre leur coulpe ou celle des autres. Flagellants, s’abstenir. Dostoïevski, inutile, Kierkegaard, oiseux. On recommence tout. La garantie d’une deuxième chance a pour idéal ou avant-goût non le baptisme, mais l’anabaptisme. On peut se faire baptiser à tout âge, et tout le monde a droit à une deuxième naissance. Le reborn Christian peut repartir du bon pied, effacer l’échec et retrouver l’innocence. En groupe, comme nos Alcooliques anonymes – association thérapeutique venue d’Amérique, confessionnal collectif où chacun communique aux autres, en bon et sociable sportif, ses performances de la veille en matière d’abstinence.

Parfois hystérico-fusionnels, les barnums néoévangé-liques tournent le dos aux monastères et aux catacombes. C’est grand. C’est visuel. C’est musical. C’est marketing. C’est fun. C’est fou. C’est sanitaire. C’est utilitaire. C’est lucratif. C’est tout. Et cela marche. Et c’est fait pour cela. Le bonheur délivre de la tâche d’être soi. La conscience malheureuse n’est pas made in USA, et le manichéisme éloigne aussi bien des subtilités jésuites que des exaltantes impasses pascaliennes. Autant l’histoire a pu se marier au tragique dans une Europe échaudée par ses épreuves et qui se résigne, bon an mal an, à bricoler dans l’incurable, autant une histoire avec sauf-conduit où Dieu détient le final eut protège de l’irrémédiable. L’écroulement des tours du 11 septembre 2001 a beau avoir donné à certains comme un avant-goût d’apocalypse, il n’a pas entamé cette théologie de l’espérance dont l’attraction n’est pas prête à se démentir. Les États-Unis restent le pays de l’avenir qu’ils étaient déjà pour Hegel, le pays de rêve pour tous ceux que lasse le magasin d’armes historique de la vieille Europe. Inutile de préciser que le romantisme révolutionnaire, où la nostalgie est motrice, et l’échec final une sombre confirmation, n’a pas sa place dans la patrie des wonder boys et des success stories. La nouvelle civilisation méprise les loosers, les pauvres et les vaincus. La grandeur des causes perdues lui est étrangère.

Ce qui intéresse le Romain, c’est le faire ; ce qui intéresse le Grec, c’est l’être. Faire le job exige des réponses illico, se soucier de son être laisse mûrir les questions. Le Romain fait confiance à ses dieux ; le Grec les redoute, non sans raison, ce qui le porte, Archimède mis à part, à négliger l’outillage, et n’incite pas à rendre plus vivable notre vallée de larmes, en aménageant les fleuves, en construisant des barrages, en inventant des médicaments, en trouvant des solutions. Le tomorrow is another day, demain est un autre jour, croyance performative, est le premier message qu’adresse la statue de la Liberté à l’immigrant avant Ellis Island : ici, votre être sera ce que vous en faites. Ne voir que le bon côté des choses a son bon côté, suffisamment mobilisateur pour que l’on oublie le moins bon. Cela fait baisser le taux du malheur humain et aide à soulager nos maux. La résilience, par exemple, est un concept anglo-saxon, et on ne peut que se féliciter de le voir si bien repris dans le monde latin par nos psychothérapeutes pour surmonter nos traumatismes, psychiques et physiques. Prométhée a tout intérêt à montrer de l’optimisme, pour trouver le moyen d’allonger l’espérance de vie, soulager la douleur, guérir des maladies jusqu’ici incurables, réparer les femmes violées et les enfants abandonnés, bref, ne pas baisser les bras devant l’inexorable et les fatalités. L’américanisme, en ce sens, apparaît comme un prométhéisme religieusement augmenté par la foi dans la Providence. On peut comprendre que la nébuleuse évangélique avec ses multiples sectes fasse tache d’huile dans les Amériques, les Antilles, en Asie. Prodigieuse réussite : avoir forgé à la fois la spiritualité du riche et le millénarisme du pauvre. Le protestantisme revu et corrigé par la civilisation américaine déborde et remanie, partout sur la planète, les vieux fiefs des religions traditionnelles.

Régis Debray Civilisation                 Gallimard 2017

7 02 1965               De Pierre Peltier au Maire de Megève – Chapelle Ste Anne -.

Monsieur le Maire,

Permettez-moi de déplorer, tant en mon nom personnel qu’en celui de nombreux Mégevans et touristes, l’état d’abandon de cette chapelle. Pluie et neige pénètrent par les baies démunies de leurs vitraux et dégradent chaque année davantage ce charmant édifice. Son affectation en entrepôt pour la récupération paroissiale des vieux papiers est peu digne de sa destination primitive. Le temple protestant s’étant révélé beaucoup trop petit, cette chapelle pourrait le remplacer et le voisinage des deux cultes frères concrétiserait de façon particulièrement heureuse le rapprochement des Églises, dans l’esprit et la lettre du dernier Concile. L’Église Réformée se chargerait probablement de la restauration intérieure qu’on souhaiterait voir confiée à leurs moines de Taizé. Les vieux papiers pourraient s’entreposer plus facilement encore dans l’ancienne fosse d’aisance accolée à la façade ouest du presbytère ; il suffirait d’en agrandir l’ouverture extérieure. Les projets en cours et à venir, à St Paul et tout autour de l’Église vont assainir et rénover ce pittoresque quartier et la restauration de cette chapelle ne pourrait que parfaire et en assurer le charme. Mes relations d’affaires et personnelles avec le milieu protestant m’ont autorisé à faire cette démarche et à recevoir votre réponse.

Il ne fait jamais bon être en avance.

21 02 1965                       Malcolm X, brillant et charismatique prêcheur musulman et américain, défenseur des droits des afro-américains, est assassiné. Il avait 39 ans.

02 1965                      Des élections au suffrage [vraiment] universel pour l’élection du président de la République vont avoir lieu d’ici dix mois. Pierre Dac, comique, ex-animateur de la Radio de la France Libre, s’engouffre dans la brèche et crée le Parti… d’en rire : il se présente sous l’étiquette du Mouvement Ondulatoire Unifié – le MOU -. Les temps sont durs, vive le MOU ! Deux mois plus tard, il recevra un coup de fil de l’Elysée : La récréation est terminée. On vous serait reconnaissant de bien vouloir rentrer chez vous. Ce qu’il fit… on obéit au général de Gaulle.

11 04 1965                     À Loconville, Jean Philippe Smet, alias Johnny Halliday , inaugure avec Sylvie Vartan une longue série de mariages. Il restera tout de même, en la matière, loin derrière Eddy Barclay, qui, il est vrai, a une vingtaine d’années d’avance sur lui. Le rouleau compresseur américain – qui ne roule que sur des candidats consentants et pas seulement pour Jean-Philippe Smet : on ne peut donc parler de viol -, est en marche et ainsi Edouard Ruault devient Eddy Barclay, Claude Moine Eddy Mitchell, Hervé Forneri Dick Rivers, Jean-François Grandin Frank Alamo, pour ne citer que les plus connus, etc…

04 1965                          Che Guevara débarque sur les rives du lac Tanganika accompagné d’une centaine de militaires cubains bien entraînés pour appuyer les simbas  de Laurent Désiré Kabila. Il souhaitait probablement mettre le feu à toute l’Afrique. Mais l’affaire fera long feu : entre les partisans d’une guerre rigoureuse que défendaient les Cubains, et l’atmosphère bon enfant et débonnaire des camps de rebelles congolais, le courant ne passera jamais, avec un Kabila beaucoup plus souvent en Tanzanie pour ses petits business que sur le terrain. Guevara et ses compagnons quitteront le Congo 7 mois plus tard : le Congo réunissait toutes les conditions contraires à la révolution.

Il est important d’avoir le sérieux révolutionnaire, une idéologie qui guide l’action et un esprit de sacrifice qui accompagne ses actes. Jusqu’à présent, Kabila n’a pas démontré posséder une seule de ces qualités. Il est jeune et il peut changer, mais je me décide à consigner sur le papier – un papier qui ne verra la lumière que dans plusieurs années – mes très gros doutes quant à sa capacité de dépasser ses défauts.

Che Guevara

3 06 1965                        L’américain Edward White, en orbite sur Gemini IV, se promène dans l’espace pendant 20’.

5 07 1965                     Houari Boumedienne a été jusque-là ministre de la Défense de l’Algérie : il a organisé un coup d’Etat qui l’a propulsé président du Conseil de la Révolution. Il est élu président de la République et le restera jusqu’à sa mort en 1978. Dès lors, les harkis sont mis à l’écart de la société algérienne : interdiction de certains emplois, licenciement des personnels militaires et administratifs, priorité au logement et à l’emploi pour ceux qui ont participé à la révolution…

16 07 1965                     Inauguration du tunnel sous le Mont Blanc. Il a coûté 265 F / cm et fait 11 800 m. Le volume de dérochement a été de 940 000 m³. La jonction entre les deux chantiers, italiens et français s’est faite le 4 08 1962 : l’écart entre les deux axes des tunnels était de 13,5 cm ! Les accidents auront coûté la vie à 21 personnes. L’exploitation des années suivantes se révélera être pour les actionnaires un placement de rêve. En 1997, tout comme le tunnel routier du Fréjus, il verra passer 12 MT de frêt, soit un passage de 2 200 camions par jour en moyenne.

9 08 1965                    Depuis plus d’un an, les émeutes raciales entre Malais et Chinois ont mis en danger la jeune indépendance de Singapour, dont le parlement malais prononce l’expulsion. Le nouvel État entrera à l’ONU le 21 septembre. Le chef de l’État est Lee Kuan Yew, qui avait fondé en 1954 le PAP – People’s Action Party. Il mourra le 23 mars 2015.

Singapour est seul et menacé. La ville, fragilisée par les rivalités raciales et les incertitudes économiques, doit s’inventer, d’urgence, un nouvel avenir.

De cette faiblesse originelle Lee Kuan Yew et son équipe feront très vite un défi puis une force. En décidant de créer ex nihilo, une authentique nation dotée d’un véritable contrat social, ils engagent un processus résolument extraordinaire : la seconde invention de Singapour commence. Non sur la base d’une idéologie toute faite mais sur celle d’une délicate synthèse philosophique associant inspiration occidentale et valeurs asiatiques. D’un côté la méritocratie, la loi et le culte du progrès. De l’autre, l’éthique du travail, de la solidarité et du respect. À partir de là, enjeux et solutions s’esquissent et s’imbriquent clairement. Parce que Singapour est vulnérable, à l’intérieur comme à l’extérieur, il faudra le doter d’un État fort et d’une sécurité globale. Parce qu’il n’y a pas de sécurité sans prospérité, il faudra développer une économie solide, innovante et ouverte sur le monde. Enfin, parce que la force de Singapour repose sur la force et la cohésion de sa population, il faudra en faire une communauté multiraciale unie par une même culture de l’intelligence et de la réussite.

François-Charles Mougel    L’Histoire juin 2015

Toute cette bien belle architecture passera du projet à la réalité, mais quelques sérieux additifs seront accolés au projet primitif avec, en premier lieu, la mise en œuvre de l’activité la plus juteuse, celle de paradis fiscal ; les offres alléchantes proposés par l’État attireront nombre de banques peu regardantes sur l’origine des fonds, telle HSBC – Hong Kong & Shanghai Banking Corporation-, et bien d’autres.

11 09 1965                    De Gaulle annonce le retrait de la France de l’OTAN pour 1969.

19 09 1965                  Lionel Terray et Marc Martinetti, font une chute mortelle à la fissure en Arc de Cercle, aux Arêtes du Gerbier, dans le Vercors.

1 10 1965                    À Djakarta, en Indonésie, une colonne de camions militaires entre en ville à trois heures du matin, pour s’emparer de six généraux, en tuer trois immédiatement, les trois autres plus tard.

À l’aube, les responsables de ce mouvement du 30  septembre revendiquent leurs liens avec le président indonésien Sukarno, l’une des grandes voix des non-alignés et figure majeure des puissances en devenir du tiers-monde : un certain lieutenant-colonel Untung, commandant de la garde présidentielle et chef du Comité  révolutionnaire, annonce que l’action avait pour but de protéger le président et de déjouer un coup d’Etat. Une faction droitière dans l’armée, exaspérée par les relations étroites entretenues par Sukarno avec le PKI, le parti communiste indonésien, aurait été en train de préparer un putsch, avec l’aide de la CIA…

Mais, dans l’après-midi du même jour, le général Suharto, futur dictateur, reprend le contrôle des différents bâtiments occupés par les hommes du Comité révolutionnaire et s’empare de facto du pouvoir. Sukarno sera par la suite mis sur la touche par Suharto, qui le forcera a lui céder les pleins pouvoirs l’année suivante. C’est alors que la répression s’abat contre tous les communistes indonésiens. Provoquant aussi une série de règlements de comptes contre leurs alliés plus ou moins proches et des membres de la minorité chinoise, accusée d’être une cinquième colonne appuyée par Pékin, l’allié du président Sukarno…

Avec l’aide de puissantes organisations islamiques, l’armée et ses milices vont organiser les massacres : à Java, Sumatra, Bali et Bornéo : environ 500 000 morts sur un an ; 750 000 personnes seront torturées et envoyées dans des camps de concentration. Le tout avec l’assentiment des Etats-Unis : en cette période de guerre froide, Washington fournira complaisamment aux responsables de l’ordre nouveau, nom du nouveau régime de Suharto, les listes de sympathisants communistes ou de personnalités susceptibles de s’opposer au régime.

Les motivations des soldats du mouvement du 30  septembre resteront floues : pourquoi des militaires procommunistes ont-ils assassiné six généraux ? Piège tendu par Suharto pour justifier la répression qui suivit contre les communistes ?

13 10 1965                       Au Congo, Kasavubu destitue Moïse Tschombé de son poste de premier ministre : il était devenu l’homme le plus populaire du Congo et sa coalition de partis était devenue majoritaire à l’occasion des dernières élections.

29 10 1965              Mehdi Ben Barka, opposant marocain basé à Genève, ne cesse de circuler entre Le Caire, Moscou, Pékin, Tokyo, La Havane. Il a déjà connu les prisons marocaines et est condamné à mort par contumace. On lui propose de participer à un film sur l’oppression colonialiste, et pour ce faire un rendez-vous lui est donné devant la brasserie Lipp par des intellectuels manipulés par les services secrets : c’est un piège et il est enlevé par un truand aussi à l’aise chez les intellectuels de gauche que dans les services secrets : Georges Figon. On ne  le retrouvera que mort,  suicidé dans sa planque parisienne, le 17 janvier 1966.

24 11 1965                       Au Congo, le colonel Mobutu, chef d’état-major des armées, prend le pouvoir : c’en est fini de la 1° république. Il débaptise le Congo qui devient Zaïre, – le fleuve, dans la langue des riverains, 400 ans plus tôt -. Dans un premier temps, il s’efforce à tenir un langage de vérité :

Je vous dirai toujours la vérité, aussi dure qu’elle soit. C’en est fini de vous assurer que tout va bien alors que tout va mal : dans notre cher pays, tout va réellement très mal.

26 11 1965                        Lancement du premier satellite français, A1 dit Astérix, par la fusée Diamant A depuis la base algérienne d’Hammaguir. La France devient ainsi la troisième puissance, après l’URSS et les Etats-Unis, à conquérir l’espace. C’est plutôt l’entrée dans la révolution balistique que cet épisode à 100  % militaire marque. Ce n’est qu’après le second tir, en février  1966, que la conquête de l’espace démarre vraiment pour la France,

Philippe Varnoteaux, auteur de L’Aventure spatiale française (Nouveau Monde Editions 2015.

Le ministère de la défense dirige en effet ce premier vol. Le Centre national d’études spatiales, non militaire et créé en  1961, n’interviendra que pour le deuxième tir. En outre, l’émetteur d’Astérix n’a pas fonctionné et sa mise en orbite a été confirmée par les radars américains. Comme la plupart des pays, la France a récupéré le savoir-faire militaire allemand développé lors de la seconde guerre mondiale, avec les missiles V2. Au menu des premières missions scientifiques menées par les nations pionnières de l’espace figurera l’exploration des propriétés de l’atmosphère : densité, propagation des ondes électromagnétiques, rayons cosmiques… Ce n’est qu’à partir de 1979, avec le programme Ariane, que le savoir-faire européen dans le spatial s’épanouira.

11 1965        Le Nobel de médecine est pour André Lwoff, Jacques Monod et François JacobNous sommes faits d’un étrange mélange d’acides nucléiques et de souvenirs, de rêves et de protéines, de cellules et de mots. Votre Compagnie s’intéresse avant tout aux souvenirs, aux rêves et aux mots. Vous montrez aujourd’hui que, parfois, elle ne dédaigne pas d’accueillir aussi un confrère, plus préoccupé, lui, d’acides nucléiques et de cellules. [réception à l’Académie française le 20 novembre 1997]

15 12 1965                     Les capsules Gemini VI et Gemini VII se donnent rendez vous dans l’espace, mais l’arrimage n’est pas possible.

8 12 1965                       Dernière séance du Concile Vatican II ; fin de la messe en latin. Deux mois plus tôt, une déclaration sur les religions non chrétiennes avait mis fin à des siècles d’antisémitisme plus ou moins larvé. Dès avril 1959, au cours de la messe du Vendredi Saint, Jean XXIII avait interrompu la prière, donnant l’ordre d’effacer du texte les mots perfides juifs.

1965                               Gérard de Villiers sort son premier SAS : SAS à Istanbul, père d’une innombrable famille qui ira en 2013, année de sa mort, chercher dans les 120 à 150 millions d’exemplaires, tous pays confondus, avec une recette bien au point : de la géopolitique et de l’exotisme en veux-tu en voilà, un bon morceau de sexe hard, et ce qu’il faut mais pas plus, de violence et de torture. Le dosage devait donc connaître un succès fou. Sa proximité avec les milieux diplomatiques, et une documentation très sérieuse l’avaient aidé à avoir parfois un pif parfois étonnant :

  • 1980                        Le complot du Caire met en scène l’assassinat d’Anouar el Sadate, qui aura lieu le 6 octobre de l’année suivante.
  • Octobre 2012          Panique à Bamako voit des colonnes de 4 X 4  de jihadistes foncer sur Bamako : elles étaient en route en janvier 2013 quand l’armée française les arrêta. Mais cela aurait sans doute fait trop happy end pour Gérard de Villers
  • 2013                         Le Chemin de Damas décrit l’attaque d’un centre de commandement syrien, qui aura lieu au mois d’otobre.

Je ne suis pas devin, je fais simplement des hypothèses à partir de pays que je connais bien et, de temps en temps, certaines se réalisent.

Réforme des régimes matrimoniaux : un mari ne peut plus s’opposer à l’activité professionnelle de son épouse, ni à l’ouverture d’un compte bancaire à son nom. Les Américains commencent à bombarder le Viet Nam. En un an ils ont envoyé 200 000 soldats au Viet Nam ; en 1966, ils en enverront encore autant. À l’occasion de la candidature de François Mitterrand à l’élection présidentielle, soutenu à cette occasion par Jean Monnet, De Gaulle livrera ses sentiments sur son adversaire à quelques proches :

Mitterrand, c’est le type du politichien. Il n’a absolument rien pour lui que l’ambition, le désir de prendre la place le jour où il le pourrait.

Les sondages sont mauvais : Roger Frey et Alain Peyrefitte essaient de convaincre de Gaulle de lâcher dans la presse quelques informations gênantes sur le passé de Mitterrand ; le refus de De Gaulle est net : Vous ne m’apprenez rien. Mitterrand et Bousquet, ce sont les fantômes qui reviennent : le fantôme de l’anti gaullisme issu du plus profond de la collaboration. Que Mitterrand soit un arriviste et un impudent, je ne vous ai pas attendu pour le penser. Mitterrand est une arsouille… Non, je ne ferai pas la politique des boules puantes… Non, n’insistez pas ! Il ne faut pas porter atteinte à la fonction, pour le cas où il viendrait à l’occuper.

Les Américains Arno Penzias et Robert R. Wilson découvrent un rayonnement thermique cosmologique : il est fossile : c’est un témoin du Big Bang.

4 01 1966                 Explosion à Feyzin, dans l’Isère : 19 morts, 84 blessés. Elf y traite 1 700 000 tonnes de pétrole par an. A 6 h 40’, trois employés effectuent une prise d’échantillon dans la zone de stockage, au niveau de la sphère de propane 443. Avec quelques impuretés, le gaz jaillit, mais une vanne se bloque, coincée par le givre. Le gaz s’insinue sous les sphères voisines, en formant une nappe d’environ 1.5 m d’épaisseur, puis atteint l’autoroute. A 7 h 15’, une voiture située sur départementale voisine enflamme la nappe. Son occupant décédera quelques jours plus tard. Les pompiers arrivés de Lyon à 7 h 33’ ne parviennent pas à venir à bout de l’incendie. A 8 h 45’, la sphère 443 explose : une pièce d’acier de 48 tonnes sera retrouvée à 325 m. du lieu de l’explosion ! La détonation se fait entendre jusqu’à Lyon. Les maisons du quartier de Razes sont soufflées. Et c’est une boule de feu de 600 m de haut et de 250 m de diamètre qui prend la place de la sphère. 11 pompiers y meurent. 7 employés mourront les jours suivants.

17 01 1966                Un bombardier américain se désintègre au cours d’une opération de ravitaillement en vol au-dessus de la côte méditerranéenne de l’Espagne, à proximité de Palomares, en Andalousie. Il largue quatre bombes H de 1.45 mégatonnes !  Trois arriveront à terre, dans les environs de Palomares, une s’abîmera en mer par 869 mètres de fond : il faudra 81 jours pour la retrouver. Les détonateurs n’ayant pas été rendus opérationnels, on en resta finalement à plus de peur que de mal.

24 01 1966                 16 ans après le Malabar Princess, le Kanchenjunga, un Boeing 707 de la  même compagnie Air India s’écrase à 7 heures du matin sur le Mont Blanc , au même endroit, les rochers de la Tournette, 400 mètres avant le sommet, versant français : les corps des 117 passagers et membres de l’équipage seront projetés, pour la plupart d’entre eux, comme ceux du Malabar Princess, sur le glacier du Mont Blanc, versant italien. Jean Jacques Mollaret, mégevan, commande le PSHM – Peloton de Secours en Haute Montagne : il n’est pas question d’envoyer  une caravane de secours : le souvenir de la mort de René Payot, puis le drame de Vincendon et Henry, les progrès des hélicoptères adaptés aux reliefs et à l’altitude font envisager des déposes en hélicoptère : trois Alouettes III arrivent de Grenoble, Annecy et Bron, et trois Sikorski du Bourget du Lac. Le temps est beau… le spectacle de désolation est le même que 16 ans plus tôt… les premiers corps apparus sont ceux de dizaines de… singes. On ne retrouva pas plus les boites noires du Kanchenjunga que celles du Malabar Princess. Cette fois-ci, personne ne parle de lingots d’or… mais l’information se fait pourtant encore plus rare que pour le Malabar Princess : Cesare Chenoz se trouve au col Chécroui, sur le versant sud du Val Veny, face aux aiguilles de Peuterey : à 8 h 15, il se trouve sous une véritable pluie de feuilles de journaux, de lettres, dollars etc…  le col Chécroui est à plus de 7 kilomètres du lieu de l’accident : pour que des objets puissent aller aussi loin , on pense alors plutôt à une explosion ; et, justement, coté italien on parle de la disparition le même jour d’un avion militaire qui se trouvait dans les parages… depuis l’accident de la Vallée Blanche, 5 ans plus tôt, on sait que les militaires ne peuvent s’empêcher de considérer la montagne comme le plus fantastique terrain de jeux. On parlera encore d’attentat : un savant atomiste se trouvait dans l’avion…. Le PSHM déclare très rapidement les recherches terminées… René Desmaison, lui, gamberge : toujours assoiffé de reconnaissance médiatique, il se persuade qu’il s’agit d’une collision, et monte en secret… avec Philippe Réal, responsable de la station de Grenoble de l’ORTF, une expédition sur le versant italien du Mont Blanc. Pour que l’affaire devienne un scoop, il faut une liaison radio, pour lancer cela sur les ondes quand on juge le moment venu… pas facile d’acheminer et planter de grandes antennes en restant incognito… idée géniale : Guy Lux est à La Plagne pour son Interville… on va se mêler à ses techniciens qui sauront facilement se taire moyennant un bon repas… quant au public et même les pouvoirs publics locaux… ils ne devraient y voir que du feu… La Plagne a une vue directe sur le versant italien du Mont Blanc, et avec les puissants talkies walkies venus tout exprès de Suède, la liaison devrait être bonne.  Un hélicoptère loué à Paris, basé localement à Albertville, dépose Desmaison et trois autres alpinistes le 22 février 1966 au refuge Quintino Sella, sur l’arête de la rive droite du Glacier du Mont Blanc, à 3 400 m. Et ils trouvent en effet beaucoup de choses sur la partie supérieure de ce glacier… et des éléments qui, à l’évidence ne peuvent appartenir à un Boeing. Ils filment beaucoup, prennent de nombreuses photos,  emportent  les pièces qu’ils peuvent et redescendent à pied dans le Val Veny 5 jours plus tard, en prenant soin de cacher  dans la nature une partie des films et des objets, certains qu’ils sont de trouver à Courmayeur un comité d’accueil qui leur confisquera très rapidement  le contenu des sacs, car l’ORTF a déjà mangé le morceau : les officiels français savent donc qu’une recherche a été entreprise sans leur accord.  L’affaire sera à moitié étouffée… et, plus tard, quand Françoise Rey, qui écrira en 1991 Crash au Mont Blanc, les fantômes du Malabar Princess, cherchera à savoir ce qu’il était advenu de ces films et pièces d’avion cachés dans le Val Vény, elle ne pourra parvenir à rencontrer René Desmaison  et Philippe Réal lui répondra que tout cela a malheureusement été égaré dans un déménagement… Les amateurs de scoop s’étaient sans doute rendu compte que leur hypothèses ne tenaient pas la route et que les morceaux d’avion redescendus appartenaient à un avion dont la chute n’avait rien à voir avec celle du Kanchenjunga. Dans les années 80, le guide Patrick Gabarrou fera de cet envers du Mont Blanc son terrain de prédilection et trouvera encore plusieurs restes, métalliques et humains du Malabar Princess et du Kanchenjunga.

En 2013, un jeune alpiniste savoyard trouvera un coffret de bijoux – émeraudes, saphirs et rubis – sur le glacier des Bossons. Il remettra le tout à l’État. Six personnes revendiqueront le trésor évalué entre 130.000 et 246.000 €, adressé Monsieur Jacob Issacharov, joaillier à Londres. Les enquêteurs ont deux ans pour déterminer laquelle de ces six personnes est la bonne : au-delà, la moitié du trésor reviendra au découvreur et l’autre moitié à la commune de Chamonix. Le 27 juillet 2017, le glacier des Bossons rendra une jambe et un bras que Daniel Roche, passionné de ces deux crashs, attribue sans certitude à une passagère de l’avion. Les cinquante ans pour faire à peu près 23 km – à raison de 80 cm par jour , ce qui est plutôt rapide pour un glacier – se vérifient donc !  Le glacier des Bossons transporterait encore 250 corps !

3 02 1966                     Luna IX se pose en douceur sur la lune.

17 02 1966          Avec la fusée Diamant, la France réussit la mise en orbite du satellite Diapason D 1A, 19 kg, 50 cm. de diamètre et 20 cm.de haut.

1 03 1966                     La sonde russe Venera II atteint Vénus.

7 03 1966                    De Gaulle écrit à Johnson pour l’informer que 26 000 soldats américains devront avoir évacué les bases françaises avant avril 1967. Foster Dulles lui demandera : Faut aussi emporter les corps des boys des deux guerres mondiales, enterrés sur le sol français ?

16 03 1966                 La capsule Gemini et la fusée Agena réussissent le premier arrimage dans l’espace. Les missions de longue durée sont désormais possibles.

6 04 1966                   Le film de Jacques Rivette avec Anna Karina, La Religieuse, sorti un mois plus tôt sur les écrans, a vite été interdit d’exploitation :  il le restera jusqu’à juillet 1967. Jean-Luc Godard écrit à André Malraux, ministre de la Culture :

Étant cinéaste comme d’autres sont juifs ou noirs, je commençais à en avoir marre d’aller chaque fois vous voir et de vous demander d’intercéder auprès de vos amis Roger Frey et Georges Pompidou pour obtenir la grâce d’un film condamné à mort par la censure, cette Gestapo de l’esprit. Mais Dieu du ciel, je ne pouvais vraiment pas le faire pour votre frère, Diderot, un journaliste et un écrivain comme vous, et sa Religieuse, ma sœur. Aveugle que j’étais. Ce que j’avais pris chez vous pour du courage ou de l’intelligence lorsque vous avez sauvé ma Femme mariée de la hache de Peyrefitte, je comprends enfin ce que c’était, maintenant que vous acceptez d’un cœur léger l’interdiction d’une œuvre où vous aviez pourtant appris le sens exact de ces deux notions inséparables : la générosité et la résistance. Je comprends enfin que c’était tout simplement de la lâcheté. Si ce n’était prodigieusement sinistre, ce serait prodigieusement beau et émouvant de voir un ministre UNR en 1966 avoir peur de l’esprit encyclopédiste de 1789.

Jean-Luc Godard, Lettre à André Malraux. Le Nouvel Observateur, 6 avril 1966.

La Religieuse fera cependant le festival de Cannes, avec l’aval d’André Malraux. La censure sera levée un an plus tard pour vice de forme, et le film interdit seulement aux mineurs.

9 04 1966                    Le Vatican supprime l’Index des livres interdits aux croyants.

2 06 1966                     Surveyor I (américain) se pose sur la lune. Au Congo, Mobutu jette aux orties ses oripeaux de démocrate en commençant par inventer un complot visant à le renverser, ce qui envoie trois anciens ministres et un sénateur devant un tribunal militaire qui les condamne à mort, par pendaison : pas de meilleur moyen pour inaugurer un régime de terreur. Je suis enfin devenu qui je suis.

Chez nous, le respect du au chef, c’est quelque chose de sacré. Il fallait un exemple. […] Lorsqu’un chef décide, il décide, point c’est tout.

2 07 1966                    Premier essai atmosphérique de bombe atomique au large de Muruora, en Polynésie française : 28 kilotonnes, 2 fois la puissance de celle d’Hiroshima. 34 autres suivront jusqu’en 1974, puis 147 essais souterrains jusqu’en 1996. En août 2016, l’Eglise évangélique maohi déposera une plainte contre la France auprès du tribunal de La Haye pour crime contre l’humanité.

12 07 1966                   Extension du régime de l’assurance maladie aux non salariés, qui restera moins avantageux que le régime général.

18 08 1966                  Depuis 8 jours, Heinz Ramisch et Herman Muller, sont immobilisés sur une petite vire dans la face nord des Drus, à 3 000 m. dans le Massif du Mont Blanc. Il a neigé et il fait froid : -10°.  À Chamonix, on ne semble pas avoir tiré les leçons du drame de Vincendon et Henry, 10 ans plus tôt, et les secours s’organisent dans le désordre : ce sont au moins trois cordées qui partiront, par des voies différentes ; les témoins de l’époque disent qu’il était bien que Chamonix ne se trouve pas en Corse, sans quoi des fusils auraient été sortis des sacs, et il  y aurait eu des morts. C’est finalement Garry Hemming, le hippy des cimes, et François Guillot, brillant alpiniste des années 60, futur cadre de la Comex, qui parviendront les premiers à rejoindre les deux allemands, le 21 août à 11 h. On comptera 70 rotations d’hélicoptère etc… etc…

21 08 1966                     En Chine, la Révolution Culturelle bat son plein, avec, pour mot d’ordre la destruction des quatre vieilleries : la vieille culture, la vieille idéologie, les vieilles coutumes et les vieilles habitudes. Les Gardes Rouges, pour la plupart fils de notables du Parti, se mettent à torturer physiquement et moralement leurs enseignants : quand ils n’en meurent pas, très souvent ils se suicident. La folie va durer dix ans. La vie politique de ce géant depuis à peu près trente ans ressemble à celle d’un malade dont le médecin, monstrueux psychopathe,  aurait jugé qu’il ne pouvait lui appliquer que des électrochocs en chaîne, quel qu’en fût le prix à payer. Jamais dans l’histoire de l’humanité le bon sens n’aura subi une aussi cinglante défaite ; le coût en fût évidemment exorbitant, le plus souvent non comptable. On décervelle, on humilie, on déplace, on blesse environ 100 millions de personnes et on en  tue à  peu près 4 millions d’autres ; mais on en a tué beaucoup plus dans les années précédentes, de 1949 à 1965 : selon le rapport Walker de 1971 au sénat américain, la fourchette de personnes tuées en Chine  au cours de cette période se situe entre 32,2 et 61,7 M. On peut la diviser en trois phases : Mai 1966 à avril 1969, Avril 1969 à août 1973, Jiang Qing, Zang Chunqiao, Yao Wenyuan, Wang Hongwen, réunis au Politburo, forment la Bande des Quatre, renforçant le groupe contre-révolutionnaire de Jiang Qing Septembre 1973 à octobre 1976 : à cette dernière date, le Politburo écrase la clique de Jian Qing. Hua Guofeng, Ye Jiannying et Li Xiannian mettent fin au désastre de la révolution culturelle

Général Phoebe : Après la Libération, ma mère est partie travailler dans une crèche tandis que mon père donnait des cours de psychologie à l’université normale de la Chine de l’Est. Puis, l’Institut de recherche en sciences de l’éducation de Pékin l’a transféré, lui et toute sa famille, à Pékin. Ma mère a dû abandonner son travail à la crèche et peu après, elle s’est éteinte. Elle avait soixante-quatre ans.

Xinran : Si jeune ! De quoi est-elle morte ?

Général Phoebe : D’une hémorragie cérébrale. Trop de pression : c’était la période de la Révolution culturelle… À cette époque, les professeurs d’université étaient traités comme des animaux, c’était surtout eux la cible des attaques. Les gardes rouges ont conduit tous les professeurs et les universitaires sur le terrain de sport et les ont obligés à s’agenouiller… Ma mère ne l’a pas supporté.

Yao est une vieille guérisseuse chinoise qui vit à Xingyi, au sud de Chongqing : C’est la vérité : j’ai vraiment gagné beaucoup d’argent ! [pendant la révolution culturelle, de 1966 à 1976] Chacun étant occupé à se disputer, à se battre, à faire la révolution, tous les hôpitaux et les écoles de médecine avaient fermé leurs portes. Mais la révolution ne soignait pas leurs maux, elle les aggravait. Et de plus en plus de gens sont venus me voir. À ma façon aussi, j’étais révolutionnaire : j’en ai soigné beaucoup qui ne pouvaient pas payer, pour rien. L’argent, je me le suis fait sur le dos des rebelles, des gardes rouges : car s’ils ne m’avaient pas payé pour mes soins, ils n’auraient rien valu de plus que les capitalistes. Mais en fait, je ne voulais pas trop de leurs sous : je me disais que s’ils devenaient pauvres à leur tour, cela les encouragerait à faire durer la révolution. Oui, j’ai bien gagné ma vie pendant cette période, mais j’ai aussi vu beaucoup d’injustices : ceux qu’on obligeait à confesser des choses qu’ils n’avaient pas faites, punis pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis ; tout le monde était terrifié. L’argent ne m’a pas rendu heureuse. […]

Mme You : Les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas été embrigadés dans tous ces mouvements politiques. Nous, au contraire, nous avons été témoins de tout le processus, nous avons traversé et vécu toutes ces campagnes. D’abord il y a eu la Campagne pour éliminer les contre-révolutionnaires [lancée en octobre 1950] après la campagne des Trois Anti (1951), Les trois cibles de cette campagne sont : le détournement de fonds, le gaspillage et le bureaucratisme. (N.d.T.) Puis celle des Cinq Anti (1952) : la corruption, l’évasion fiscale, le détournement des biens de l’État, la fraude et le vol d’informations économiques. (N.d.T.) La campagne anti-droitistes  (1957), et enfin celle des Quatre Assainissements (1963), Mouvement d’éducation socialiste lancé par Mao en 1963, en vue d’un assainissement politique, idéologique, organisationnel et économique. Il perdura jusqu’en 1966. (N.d.T.) Et la dernière en date, la révolution culturelle, de 1966 à 1976. Un mouvement après l’autre. Les jeunes d’aujourd’hui n’ont pas subi cette pression idéologique, ni vu l’expression pathétique de leurs parents soumis publiquement aux brimades durant ces campagnes.

Xinran Mémoire de Chine          Éditions Philippe Picquier    2009

30 08 1966                     À Phnom Penh, De Gaulle condamne l’intervention  américaine au Viet Nam.

1 10 1966             Libération de deux des trois derniers condamnés de Nüremberg : Albert Speer et Baldur Von Schirach.

6 10 1966                     La guerre du Viet Nam coûte aux États-Unis 2 milliards de $ / mois.

4 11 1966         Il pleut comme jamais depuis deux jours sur la Toscane. La veille, Piero Bargelini, maire de Florence, invité de la chambre de commerce américaine, avait encore l’humeur joyeuse : Florence n’a jamais redouté la compétition : s’il continue à pleuvoir ainsi, demain l’Arno fera pâlir votre Mississippi ! [6]

En amont de Florence, dans le Valdarno avaient été construits 2 barrages, le Levane et la Penna représentant une retenue de 13 millions de m³. Dans la nuit du 3 au 4, les ingénieurs  donnent l’ordre d’un lâcher de 5 millions de m³. Plus tard enflera une rumeur selon laquelle les registres avaient été falsifiés postérieurement… procès il y aura qui fera apparaître que les employés n’avaient cherché qu’à détailler le récit de ces heures tragiques. On estimera à 250 millions de m³ la quantité d’eau et de matières arrachées : donc les 5 millions de m³ des deux barrages représentent bien peu de choses dans ce total. Le bilan en vies humaines sera de 121 morts pour toute la Toscane, dont 34 à Florence – 17 en centre-ville et 17 en périphérie. 50 000 familles se retrouveront sans abri, 15 000 voitures seront détruites, 6000 boutiques ravagées, 8 000 tableaux perdus à jamais dans les sous-sols des Offices.

Les catastrophes dévoreuses de vie humaines ne manquent pas dans l’histoire de l’humanité, d’un coût beaucoup plus élevé que celui-ci. Mais pareille destruction d’un patrimoine culturel de cette importance est chose unique : cinquante ans plus tard, les fous de Daech et l’Al Quaïda feront à nouveau revenir en surface cette même insondable tristesse en s’en prenant aux Bouddhas de Bâmian, à Palmyre etc…Un tsunami culturel, une dévastation.

C’est un faux débat que d’opposer les secours apportés aux victimes et ceux apportés au patrimoine culturel, de même que c’est un faux débat que d’opposer, en France, les aides sociales aux subventions importantes accordées à l’Opéra, qui n’est fréquenté que par la classe la plus aisée. Les intellocrates qui ironisent sur le fait qu’à force de chercher ses racines, on prend le risque de se prendre les pieds dedans, que disent-il donc du formidable élan de solidarité qui fit venir des centaines de jeunes d’Amérique, et de l’Europe entière pour consacrer des jours, des semaines, des mois à nettoyer ce qui était récupérable et représentait un inestimable patrimoine culturel ?

L’attention filiale des Américains pour les chefs d’œuvre d’architecture, peinture, sculpture, littérature de l’Europe, la rapidité et l’efficacité avec laquelle ils donnent corps à cet attachement dans les vilains temps a quelque chose de poignant : on les aura aussi vu fréquemment en France à Versailles après la Commune, et encore après la tempête de décembre 1990. Ils se souviennent que là sont nés leurs ancêtres, que là s’est construite leur civilisation. Ils arrosent leurs racines sans se prendre les pieds dedans.

Et l’eau ne cesse d’abonder par torrents. La place inondée se vide par le célèbre Borgo Ognissanti, dans le prolongement presque direct de la rue d’où l’inondation continue d’emplir l’esplanade. L’Ognissanti ne tarde pas à devenir une sorte de rapide filant en direction du Prato. L’embouchure en est partiellement obstruée par un entassement de voitures retournées et de branchages feuillus contre lequel bouillonne le courant en forçant son passage. Dans moins de trois heures, le niveau de l’eau, actuellement d’un mètre d’un bord à l’autre de l’Ognissanti, aura bondi sans crier gare à trois puis quatre mètres, sans cesser de battre et de rugir au même rythme dévastateur, huit ou neuf heures durant, à plein régime, laissant l’Arno, libre de toute entrave, emplir le cœur de Florence toujours plus haut, jusqu’à ce que le fleuve décide, entre minuit et trois heures, de refluer aussi vite qu’il était monté, abandonnant la ville au chaos et à la désolation. De tout cela, nous ne pouvons encore nous douter. Nous ne le découvrirons que demain matin. Ce qui, pour l’heure, nous bouleverse et nous rend malades, est la force irrésistible de ces montagnes d’eau – eau bistre, incroyablement bourbeuse, détruisant tout sans distinction. Aucun mot n’est assez fort pour traduire la puissance de l’Arno lâché dans les rues de Florence. Nous apprendrons plus tard que l’eau circulait en ville à la vitesse de 60 km/h, avec un débit de 3500 m³/h. […]. Pour le moment, nous ne voyons rien d’autre que cet énorme débordement, tel un barrage rompu.

[…]      L’étendue de la tragédie ne se dévoile que progressivement. Devant nous, un pont dilacéré dont les rambardes tordues retiennent des masses de détritus, à l’entrée duquel se sont amoncelés des tas de bidons de mazout. Nous n’avons pas atteint le Ponte Vespucci que déjà nous marchons dans une épaisse gadoue, sorte de pâte noirâtre et glissante qui nous oblige à poser un pied après l’autre pour ne pas perdre l’équilibre. […] Les élégantes façades des palais sont recouvertes d’un manteau de graisse noire jusqu’à la cote maximale de la crue, laquelle ne cesse de monter le long des murs à mesure que nous progressons dans une vase toujours plus épaisse.

À l’entrée d’un de ces palais, un portier chasse une boue liquide vers le trottoir à l’aide d’un vieux balai, mais le grand hall derrière lui disparaît sous plus de dix centimètres de gadoue, si bien que l’étroit passage qu’il dégage se referme à mesure qu’il avance – et le paquet de boue gluante sur le trottoir prouve qu’il s’active depuis un moment. Nous devons le contourner.

Nous passons devant une boutique d’articles de mode dont le rideau de fer ne protège plus aucune vitre ; à l’intérieur, dans quinze centimètres d’eau noire, gisent des rayonnages renversés, un amas de cartons détrempés et de vêtements souillés de boue – un chaos indescriptible. Sur plus d’un demi-mètre au-dessus de cette mare, les murs sont imprégnés de mazout. Un peu plus loin, dans une petite vitrine intacte, une paire de chaussures de bal bleues à talons aiguilles et boucles d’argent trône immaculée sur un coussin de satin blanc.

Plus nous avançons, plus les dégradations sont impressionnantes. Presque aucune boutique n’est épargnée, pas une cour qui ne soit un marécage vaseux. La ville, au soleil du matin, est plus immobile qu’un cadavre.

Piazza Ognissanti, où se font face le Grand Hôtel et l’Excelsior, règne un désordre effrayant. Une couche noire de mazout adhère à la façade de la jolie petite église presque jusqu’au linteau des portes. Un marais bourbeux de paille pourrie et de déchets, profond de trente centimètres, ondoie sur la place et dans la rue. Des voitures cabossées, maculées jusqu’au toit, sont enchevêtrées comme dans un gigantesque carambolage. Des portiers chaussés de bottes tentent d’éva­cuer les quarante centimètres de fange où baigne le hall de l’Excelsior, à l’extérieur duquel, côté Lungarno, [les Quais de l’Arno] une échelle a été disposée contre le balcon du premier étage pour permettre aux clients d’atteindre le trottoir.

Un carrefour plus loin, la Piazza Goldoni offre un spectacle de complète dévastation. L’esplanade n’est plus qu’un cauchemardesque imbroglio de voitures, de branches, de boue, de pavés arrachés et d’articles détruits. La grande pharmacie à l’angle ouest, toute noire, ses trois grands volets d’acier froissés comme des feuilles de papier, est entièrement ravagée. Étagères et rayonnages sont effondrés dans un bourbier de plus d’un mètre, garni de débris, où de petites boîtes de médicaments et des flacons cassés se sont répandus tels de gros confettis. Et cette nappe de mazout qui pollue tout… Mais d’où s’est échappée cette marée de pétrole ? [7] Aussi haut que soit montée l’eau, tout en est enduit : les rues et les trottoirs, les murs extérieurs et intérieurs, les marchandises gorgées d’eau, les branches d’arbres, les fétus de paille, les détritus… Les deux galeries d’art, la Goldoni et la Masini, offrent un spectacle bouleversant. Plus de vitres derrière les grilles distordues, plus rien sur les murs encrassés, et parmi les monceaux de cadres brisés, visqueux, jetés au sol, gisent les toiles que nous nous arrêtions encore hier pour admirer ; aujourd’hui tout est à demi enfoui sous une poix noire. Les petites rues débouchant sur la place sont pareillement obstruées, jonchées de déchets et polluées de mazout. Le cœur de la belle Florence n’est plus qu’une morne décharge. Palais et commerces sont comme éviscérés. D’interminables perspectives de façades noircies donnent à croire qu’une barrière de flammes a forcé son chemin, ne laissant derrière elle que suie et charbon. La ville semble s’être vidée de tout – sauf de ses ruines.

Les citadins qui arrivent ici par petits groupes restent pétrifiés de stupeur ; aucune indignation sur leurs traits, aucun geste, pas un cri, il n’y a place que pour la sidération et la douleur, profonde.

– Che disastro ! gémit un homme grisonnant, d’une voix faussée par l’incrédulité.

Un mélange d’abattement et d’incompréhension parcourt la foule des curieux comme un écho. Le long des quais de l’Arno, lentement, péniblement, comme si chaque pas leur faisait mal, les Florentins défilent en silence, s’arrêtent, repartent. À jamais leurs visages resteront gravés dans notre mémoire : leurs regards stupéfaits, leurs bouches tordues de douleur, l’interdiction, le choc de la prise de conscience.

À l’entrée du pont d’où hier encore nous regardions l’eau monter sur la place, nous attend une autre scène de carnage. Sous nos yeux ahuris, le mur qui bordait le fleuve s’est effondré jusqu’au Ponte Santa Trinita, emporté par le courant ; la chaussée du Lungarno s’est disloquée en blocs de deux mètres qui recouvrent la rue, mêlés à des dunes de sable et de boue, des réverbères déracinés, des carreaux cassés, des briques et des conduites d’eau. Ici et là, dans les reliefs de maçonnerie, pendouillent des câbles sectionnés dont les bouts écorchés ornent la rue délabrée d’une frange insolite, comme un vêtement déchiré.

Nous dépassons le pont, dont les piliers ont été sévèrement tailladés par les énormes blocs emportés par le courant. Contre l’ouvrage dépierré s’élève un fatras d’arbres enchevêtrés, de paille, de meubles broyés, le tout recouvert d’une grande plaque d’acier rouge venue s’enrouler sur ces débris comme une embrasse.

Il devient presque impossible de progresser parmi les tas de déchets vers le Ponte Santa Trinita. Partout, dans la chaussée défoncée, se sont ouvertes de profondes crevasses. Les façades sont souillées jusqu’à deux mètres de hauteur. Les célèbres ateliers photographiques Fratelli Alinari sont en ruine, leurs vitrines pulvérisées, leurs volets métalliques tordus et fracassés, leur mobilier et tous leurs tirages – à l’exception d’une demi-douzaine d’images intactes, superbes, haut perchées sur les murs – malaxés dans une bouillie de sable, d’eau et de mazout noir, comme dans un chaudron infernal. Un cabriolet Mercedes de couleur blanche, qui devait être joli, s’est encastré dans la devanture d’un magasin. Les berges de l’Arno sont jonchées d’arbres et de branchages. Les fenêtres grillagées sont tressées d’herbes, de paille et de brindilles. Sur l’autre rive, l’eau a tracé une marque au-dessus du premier étage des maisons.

Tandis que nous approchons du Ponte Santa Trinita, nous voyons des feuillages palpiter au-dessus du pont. Ce sont des arbres dont les troncs, en éperonnant les énormes piliers, y ont pratiqué de profondes échancrures. Emboîtés dans la pierre, ils oscillent au soleil avec un faux air de fête.

Devant nous, sur la berge, s’ouvre un trou béant. À mi-distance du Ponte Vecchio, il n’y a tout simplement plus de Lungarno. La rue entière, hormis une étroite bande au pied des façades, s’est effondrée dans le fleuve. La crue, en se jetant contre la masse du vieux pont, a déferlé sur elle-même, avalant les berges, les murs et les fondations. Là où subsistent des portions de voie, la chaussée est écorcée comme une peau. Vers l’intérieur, une eau morte et noire recouvre les rues ; nous arrivons au cœur de la ville sinistrée. Comment imaginer que de l’eau ait provoqué pareil saccage ?

– O povera Firenze, murmure un homme de noble apparence, lèvres tremblantes.

Oui, pauvre Florence…

Nous longeons les façades sans même les voir, attentifs à ne pas trébucher sur le peu qui reste du quai arraché, un œil sur nos pieds, l’autre sur le Ponte Vecchio. Le vieil édifice est toujours debout, mais dans quel état ! Les échoppes des joailliers sont des carcasses noircies que le courant a traversées de part en part, emportant tout sur son passage. Pendant la nuit, certains boutiquiers ont été réveillés par leur veilleur qui les prévenait que le pont était sur le point de céder ; plusieurs familles ont sauté en hâte dans leur voiture pour venir sauver, dans le noir et sous la pluie, leurs précieux stocks d’or et de diamants, au petit bonheur, à la lueur des chandelles, tandis que le pont tremblait et vacillait sous leurs pieds, menaçant de s’écrouler à tout instant. Mais la plupart n’ont pas été avertis, ou bien sont arrivés trop tard pour accéder au pont. Et ce matin, agenouillés dans les décombres, ces pauvres gens, riches marchands transformés en chiffonniers, déblaient à mains nues cette invraisemblable mixture de terre, de branches et d’ordures, tamisant le sable boueux pour en extraire ici une chaîne, là une bague ou une petite broche qu’ils exhibent d’un air étonné, presque heureux d’avoir sauvé cette infime partie de leur patrimoine à jamais perdu. Tout le reste a sombré dans l’Arno.

La rue qui s’enfonce en ville, Por Santa Maria, est une mer de boue et de gravats. Des tas de détritus commencent à s’élever sur les trottoirs car les propriétaires de boutiques, hommes et femmes, sont déjà à pied d’œuvre, armés de pelles et de balais. Pataugeant jusqu’à la taille, souvent même jusqu’aux épaules, ils commencent l’interminable nettoyage.

Nous les regardons pelleter et repousser à leurs portes des paquets de crasse et de sable déposés par la crue, mais aussi tous ces biens manufacturés qui faisaient leur spécialité, livres d’art souillés de boue, sacs à main gluants et chaussures détrempées, chiffons graisseux qui furent des chemisiers de soie, des robes, de la lingerie. Rien qui puisse être sauvé parmi cette charpie. Tout est jeté sur le trottoir ou dans le caniveau. Pas une larme sur les visages graves mais farouchement déterminés de ces commerçants qui s’activent. Tôt ce matin, posant les yeux sur ce spectacle de désolation, ils sont restés sans bouger, à plaindre leur ville et regretter la perte de leurs biens. Mais les Florentins ont une longue expérience de l’adversité ; sans attendre, ils se sont mis au travail. Sans un mot, résolus, opiniâtres, ils se sont attelés à cette tâche immense, proprement insurmontable.

Une grosse femme en pull-over bleu s’accorde une pause. Appuyée sur son grand balai, elle essuie de son avant-bras la sueur de son front. Un homme et une femme, sortis d’une porte voisine, lui adressent la parole. Les Italiens se touchent volontiers pour exprimer leurs sentiments ; une main se pose sur son bras, tandis qu’une autre lui tapote l’épaule.

  • Terribile, dit l’homme d’une voix lourde de chagrin.
  • Terribile ! lui répond la femme en bleu.
  • Pire que la guerre, ajoute-t-il gravement.

–        C’est vrai, la guerre n’était rien en comparaison, approuve l’autre en pesant ses mots.

  • Quelle misère, dit-il en contemplant l’horreur de la rue. Les deux femmes opinent instinctivement, se palpent encore un peu et retournent chacune à son labeur, avec la même tête de circonstance.

Spectateurs immobiles, nous sommes de plus en plus stupéfaits par le courage de ces gens crottés de boue. Ils ne sont pas plus de deux à s’affairer dans chacune des boutiques, dont une bonne moitié, saccagées, sont encore sens dessus dessous et combles de déchets. Ceux qui sont là s’enfouissent dans les immondices jusqu’aux genoux ou jusqu’aux hanches, fouillant la fange, explorant ce capharnaüm pour extraire des débris un rayonnage intact, un tiroir qu’ils mettent de côté. Un homme tente de racler, à l’aide d’un bout de latte extirpé de ce champ de ruines, l’épaisse gangue de mazout recouvrant l’un de ces objets rescapés. La tâche est très au-dessus de leurs forces et tous ces efforts paraissent dérisoires face à ce gigantesque dépotoir ; et pourtant les visages sont fermes et les vieux balais frottent infatigablement. Le consul général, d’habitude grave et réservé, s’exprime d’une voix blessée que l’effroi a rendue tranchante.

C’est la ruine, ni plus ni moins. Ces petits commerces sont à terre. Il n’y a rien à sauver. Je ne vois pas comment ils pourraient redémarrer.

La police, non sans raison, éloigne les piétons des abords du vieux pont, à l’exception des commerçants. En rebroussant chemin le long du fleuve, nous passons devant un grand atelier de marbrier dont toutes les vitrines ont explosé et qui n’est plus qu’un champ de briques, de pierres et de statues décapitées baignant dans l’eau et le mazout. Une femme vêtue d’un chandail, mais sans bottes, évacue de petites pelletées de boue sableuse sous le grillage déchiqueté de la devanture.

De retour au Ponte Santa Trinita, j’abandonne mon compagnon pour traverser la place – inconsidérément, car la zone est un étang infranchissable d’un demi-mètre d’eau boueuse. Je le contourne tant bien que mal, mais bientôt je me retrouve coincée et tente un détour par une étroite ruelle du XIIIe siècle parallèle au Borgo Santissimi Apostoli, pataugeant dans un décimètre de bourbe et évitant des véhicules renversés, ratatinés contre les murs de cette artère juste assez large, en temps normal, pour laisser passer une voiture de front. Enfin, je finis par trouver une allée montant vers le nord. Elle paraît peu engageante, croupissant sous un demi-mètre de boue, mais semble tapissée d’un banc de sable qui devrait la rendre praticable. J’assure chacun de mes pas, reculant prestement dès que le sable se dérobe sous ma semelle, de l’eau au ras des bottes. Ici, les seuls déchets sont une escadre d’escarpins en provenance d’un bon chausseur pour dames, quoique ainsi gorgés de boue ils n’aient plus rien de luxueux. À première vue, on dirait que des femmes qui passaient par là ont toutes perdu leurs souliers dans la gadoue. À l’autre bout de l’allée, une mère et son fils apparaissent, puis disparaissent aussi vite après s’être enfoncés dans l’eau. Quelques grandes enjambées périlleuses et patatras : de la boue plein les jambes et de l’eau qui me dégouline jusque sur les chevilles. Je prends de nouveau sur ma gauche, me faufile dans un cimetière de voitures retournées et de mobylettes désarticulées, et me voici Via Tornabuoni. Le marécage est derrière moi.

La Via Tornabuoni est la plus chic des grandes artères commerçantes de Florence, l’équivalent italien de l’intersection 5e Avenue-57e Rue à New York. Mais aujourd’hui c’est une sorte de terrain vague. Pas d’autre son que la sirène d’une ambulance qui s’éloigne vers le nord et se dissout dans le silence. Magasins éventrés, façades répugnantes, barbouillées de mazout, partout la ruine et la désolation. Dans la rue sans vie, une ou deux personnes immobiles, l’air effaré. Sur ma droite, les arbustes et les élégantes chaises à grillage d’une terrasse de café forment un maquis brun pétrole, festonné de chaume et de bandes de papier noircies. Dans ce silence atroce, le cœur de Florence semble avoir cessé de battre. Cétait une ville bruyante et animée ; comment croire que la vie y reprendra ?

De l’autre côté de la rue, derrière un fatras de débris, de gravats, de briques et de boue, cet écriteau : WAGONS-LITS COOK. Les barreaux des fenêtres, tels des paillassons, sont garnis d’herbes, de brindilles et de banderoles de papier sales.

Un peu plus loin, au beau milieu de la chaussée déserte, gît un très grand arbre, incongru dans cette avenue naguère luxueuse. Bien incapable d’en estimer la longueur, j’entreprends de le mesurer, comptant un mètre par enjambée : j’arrive à treize ! Perdue dans mes observations, j’entends soudain crier mon nom, quoique j’aie peine à le croire. Une main m’attrape par le bras ; c’est la vendeuse de la boutique de mode où, avant-hier soir, sous la pluie battante, j’étais allée faire un essayage – cela paraît dater d’un siècle ! Elle est endimanchée, mais ses pieds et ses jambes sont couverts de boue. Elle me fixe d’un air éperdu, sombre et douloureux, mais parfaitement maîtresse d’elle-même.

–      O Signora ! gémit-elle en m’enlaçant comme une naufragée s’accroche à une épave. Il negozio è tutto andato, tutto andato ! [La boutique est entièrement détruite, entièrement détruite ! ]

Je n’ai aucun mal à le croire, je viens de voir la rue dévastée, proche du Ponte Vecchio, où elle se situe. Nous restons quelques minutes agrippées l’une à l’autre, échangeant des bribes de phrases affligées, puisqu’il n’y a rien d’autre à exprimer que la tristesse et qu’elle se refuse à pleurer ; je suis plus proche des larmes qu’elle.

–         Non c’era pre-allarme, [Il n’y a pas eu d’alerte.] me dit-elle d’une voix tendue. C’est une belle jeune femme au regard noir, dont la voix mélodieuse de Florentine me raconte, avec toutes les nuances d’une lamentation, la triste fin de sa petite boutique.

Faute d’alerte, rien n’a pu être sauvé. Ils habitent sur l’autre rive. Avant d’avoir appris le désastre, aux environs de neuf heures du matin, le piège liquide s’était refermé sur le secteur du Ponte Vecchio. Une nièce habitant sur la rive nord de l’Arno est descendue en hâte, mais elle a dû battre en retraite devant l’irruption du torrent. Si bien que tous les vêtements taillés pour les clients ou sur le point de l’être, tous les rouleaux de soie et les délicats lainages ont été réduits en guenilles et lambeaux imprégnés de vase et de pétrole. C’est la finimondo, me dit-elle accablée mais résignée – la fin du monde, l’équivalent italien le plus fort de catastrophe. Ce mot, je l’entendrai sur bien des lèvres ce matin, mais plus du tout demain lorsque, passé le premier choc, les Florentins auront encaissé ce coup terrible ; car ce terme est trop fort, il sous-entend la capitulation ; or, dès ce premier jour, il paraît évident que Florence, durement meurtrie, ne s’avouera pas vaincue.

Plus haut sur la Via Tornabuoni, par la vitrine disparue d’une grande librairie, on aperçoit une masse pâteuse de papier répandue au sol. Derrière une fenêtre haut perchée, un petit livre rose immaculé au titre pimpant, La félicita è un cucciolo caldo – Charlie Brown, vainqueur des flots !

À l’est du palais Strozzi, il y a déjà plus de curieux dans les rues, plus de commerçants aussi qui tentent de nettoyer ce chaos si indescriptible qu’ils donnent l’impression de ne parvenir à rien du tout. Ceux qui en ont portent des bottes, d’autres sont en cuissardes, beaucoup ont recouvert leurs pieds et leurs jambes de sacs en plastique noués à l’aide de ficelle. Tous sont crottés jusqu’à la taille. Les étrangers se parlent et se désignent, en s’attrapant par le bras, tel détail affreux de ce tableau dantesque.

– Che disastro ! disent-ils avec des gestes effarés.

Eux aussi paraissent abasourdis.

À un coin de rue, on accuse la commune de n’avoir pas su donner l’alerte. Le ton monte. Pourquoi n’a-t-on pas entendu sonner les cloches, les vieilles cloches d’alarme du Palazzo Vecchio ? Pourquoi des sirènes n’ont-elles pas averti les citadins ? Un gros homme vêtu d’un manteau de bonne coupe fait observer, sarcastique, que si les sirènes avaient retenti, les gens auraient cru à une attaque nucléaire et se seraient tous précipités dans les caves, pas exactement le meilleur refuge contre une inondation. Un sourire se dessine à grand-peine sur de nombreux visages, pâle témoin du fameux sens de la dérision des Florentins. Une autre voix fait valoir qu’une alarme générale aurait provoqué un embouteillage, tous les commerçants affluant en ville pour sauver leurs marchandises ; des centaines de personnes, capturées par les eaux, seraient mortes noyées avec leurs biens. De sorte que c’est l’absence d’alerte, ajoutée au fait que ce vendredi était férié, qui a permis d’épargner de nombreuses vies. Les rues étaient déjà assez engorgées avec les voitures venues tôt profiter de la festa ; quant aux conducteurs qui ont entendu les premières sirènes des pompiers, ils se sont retrouvés bloqués et isolés. D’ailleurs, voici leurs véhicules, sur le trottoir pour la plupart, de vraies épaves, roues arrachées, carrosserie broyée, ou bien miraculeusement indemnes mais recouverts d’une gangue de mazout et dégoulinants de boue.

Le long de la Via Vecchietti, rue de commerces et de banques de dépôt, une sorte d’épais cambouis s’est déposé dans les caniveaux, mais les taches noires sur les façades s’arrêtent à un mètre vingt – hauteur suffisante, toutefois, pour avoir inondé les banques et les botteghe, gravement sinistrées. Au Credito Italiano, un énorme tronc d’arbre s’est échoué dans la salle de change. Mais c’est dans les rues basses parallèles au fleuve que les dégâts sont les plus considérables. La crue s’y est littéralement engouffrée. Bien des rues adjacentes, quoique sévèrement touchées, n’ont pas eu à subir de telles hauteurs d’eau. Ici, trois fenêtres brisées ont déjà été barricadées. Les vitres du magasin de porcelaine, où j’achetais des verres en cristal pas plus tard que la semaine dernière, sont intactes, mais les portes semblent avoir cédé car le sol est jonché d’éclats de Minton, Staffordshire, Dresde et Royal Delft, ainsi que de cristal de Sèvres et de Waterford. Quant aux pièces restées sur les tables et les présentoirs, elles sont engobées d’une strate brunâtre. La moquette est une soue innommable.

Sur le trottoir boueux, devant la porte d’un magasin, des cravates spongieuses, dégoulinantes de mazout, pendent d’un présentoir. À la vitrine d’une animalerie, des oiseaux noyés dans leurs cages.

Piazza délia Repubblica, les carabinieri ont déjà construit un grand abri en bois. On dirait que la place n’a pas été ravagée par une inondation mais par un ouragan, car elle ruisselle littéralement de papiers détrempés – banderoles, feuilles, napperons, des milliers de lambeaux collés un peu partout ou ornant l’imbroglio de branchages, chaises crasseuses et tables démolies qui sont l’unique vestige des cafés à la mode à la terrasse desquels on pouvait rester des heures au soleil, à lire le journal ou un magazine en sirotant un cappuccino ou un Cinzano.

Du côté ouest de la piazza, la galleria où se trouvait l’étal du fleuriste est farcie de boue, de débris et de voitures projetées sous les arcades, tout cela recouvert d’une funèbre jonchée de fleurs, de fougères et de verdure dépenaillées, saupoudrées de brisures d’ampoules électriques.

Et le mazout, le mazout ! Pas un objet, un centimètre de mur qui ne soit nappé de ce carburant pestilentiel, parfois sur plusieurs centimètres d’épaisseur. On se dit qu’on n’en viendra jamais à bout, qu’une allumette suffirait pour réduire la ville en cendres. Mais Florence est faite de pierre, et tout ce qui était inflammable est tellement imprégné d’eau qu’une telle crainte est sans doute infondée [8]. Pis que l’eau et la boue, c’est le mazout qui a parachevé le saccage des biens et du mobilier. Sur le chemin du Duomo, je passe devant une maroquinerie de luxe. Dans la vitrine, un protège-bouteille en vachette rouge taché de graisse est renversé sur le côté ; sur le trottoir, je manque trébucher sur un tas gluant de sacs à main en serpent, veau ou daim, de portefeuilles et de porte-monnaie mazoutés à demi ensevelis dans une épaisseur de boue, comme de vulgaires ordures. Ils sont surmontés d’un balai visqueux appuyé contre le mur. Je connais cette boutique. Ces sacs pourrissants, produits artisanaux de première qualité, coûtaient de trente à soixante-dix dollars pièce, deux fois moins qu’aux États-Unis. Tous ces dommages sont incalculables. La majorité de ces commerces étaient de petites entreprises privées, dont tous les bénéfices étaient réinvestis dans le stock ; pour la plupart, ces articles perdus sont tout bonnement synonyme de faillite. Comment se rétablir s’il n’y a strictement rien à sauver ? Si vous avez emprunté à la banque pour acheter des marchandises irrécupérables ?

Et pourtant, dans chaque rue, petit à petit, les Florentins remontent la pente. Ne serait-ce que pour jeter ce qui ne peut être sauvé et relever la tête de toute cette lie. Admirable spectacle. À chaque pas de porte, chaque seuil de magasin, chaque entrée de maison, c’est le même frottement de balais, le même grattement de pelles – balais antiques et pelles inadéquates, sans doute, mais ils décapent sans faiblir les tapis et les marbres maculés de boue liquide, et lorsque les trottoirs disparaissent à leur tour sous la fange évacuée, ils se mettent à balayer les trottoirs, par habitude, comme s’ils commençaient leur journée de travail par une belle matinée ensoleillée. Bien sûr, leurs moyens sont parfaitement dérisoires : des ustensiles en piteux état, face à des montagnes de boue et de déchets. (Plus d’un mois après les faits, je lis, selon les rapports d’expertise, que cinq cent mille tonnes de boue auraient englouti Florence ; l’image n’est donc pas exagérée, d’autant moins qu’il s’agit d’une estimation basse.)

Et, comme pour rendre le nettoyage impossible, il n’y a plus d’eau. Toutes les amenées sont cassées, seule est disponible cette mare fangeuse dormant sous une épaisse couche de mazout. Comment venir à bout de cette crasse sans eau ? Et où évacuer la boue ? Les bouches, le long des trottoirs, sont trop étroites et les égouts sont bouchés. Tout va donc à la rue. Quant au fourbi sorti des maisons et des commerces, il vient grossir les empilements de voitures, d’arbres, de détritus graisseux, de pavés, de rayonnages et de meubles brisés que la boue déposée par le fleuve a déjà agglomérés. De sorte que le nettoyage ne progresse qu’imperceptiblement ; mais il n’y a que tous ces bras pour remettre de l’ordre, toutes ces mains pour affronter tant de fange pendant tant d’heures, et personne ne se résigne à s’asseoir ou ne songe à s’interrompre pour se plaindre. S’ils pouvaient mesurer leur efficacité, je crois bien qu’ils s’arrêteraient sur-le-champ ; alors, au lieu de réfléchir, ils manient la pelle. Non, je suis injuste. Rien n’est moins aveugle, rien n’est moins stupide que ce qui se joue ici. Ce serait une erreur de sous-estimer le solide bon sens de ces gens, qui ont toujours su qu’ils vivaient aux limites du danger et qui ne se racontent pas d’histoires. Ils mesurent parfaitement l’ampleur du désastre qui les frappe. Cet homme, Via Porta Santa Maria, qui s’exclamait Quelle misère ! ne faisait que sobrement résumer la détresse générale. Il est extraordinaire que, sachant ce qu’ils savent, ces gens se mettent au travail sans désemparer, au lieu de s’effondrer en se lamentant sur leur sort, comme l’envie ne leur en manque peut-être pas. Et les pelles et les balais de s’activer. En fin de compte, c’est à eux que Florence devra son salut – à eux, qui ne craignent pas de brandir un balai contre le chaos.

Quoique je commence à m’habituer plus ou moins à l’horreur, et malgré les comptes rendus à la radio, hier soir, qui auraient dû me préparer à ce spectacle, je n’en suis pas moins estomaquée par ce qui m’attend sur la Piazza San Giovanni. La vaste place, totalement dévastée, est sens dessus dessous. Les grandes portes de la cathédrale sont fermées. L’esplanade ressemble à un no man’s land jonché de pavés descellés, de branches, de loques, de panneaux indicateurs et de signalisation sciés net, de chaînes et de plots métalliques déracinés, couchés dans un champ de boue. Le mazout, ici, est particulièrement dense.

À une hauteur incroyable, entre le majestueux Duomo de marbre vert et blanc et le campanile de Giotto, une voiture verte déglinguée est restée coincée, négligeable rebut abandonné par la crue. Sur un sarcophage romain, devant les portes sud du baptistère San Giovanni, trône un baril de mazout. Un attroupement s’est formé autour du baptistère. Je m’approche du premier groupe de curieux. Par-dessus les têtes, je vois que les portes internes en bois ont été forcées et fracassées. Mais que sont devenues les portes externes, celles du Pisano ? Leur encadrement en bronze a disparu, et l’un des bas-reliefs du XIVe siècle, sur la partie basse du battant droit, est manquant – celui qui représentait la Charité. Un Italien, d’une voix éteinte, dit qu’on en a retrouvé des fragments.

Il y a encore plus de monde du côté ouest du baptistère, qu’ornent les magnifiques portes de Ghiberti, celles que Michel-Ange appelait les portes du Paradis. Mais je ne pressens rien, abusée que je suis par l’illusion que la crue n’a pu envahir la place que par le sud, du côté le plus proche du fleuve, alors que le plus gros de l’inondation, comme aurait dû me le suggérer la voiture échouée tout là-haut, s’est engouffré par les rues parallèles à l’Arno, d’est en ouest. Non, mon Dieu, pas ces portes ! Hélas, cinq des dix merveilleux panneaux sont vides. Deux policiers, aux ordres d’un officier, empilent la cinquième des plaques arrachées au-dessus des quatre autres. Une légère agitation parcourt la foule. Moi qui ne suis pourtant pas d’un tempérament batailleur, je me surprends à jouer des coudes jusqu’à la barrière de protection, comme poussée à demander à voix basse à l’officier (car on n’entend presque aucun autre bruit que le tintement du métal) :

  • Sont-elles très abîmées ? À part le descellement et la nafta ?

L’officier se retourne et me regarde d’un air grave, les yeux humides. Il hoche la tête sans pouvoir dire une parole.

On nous écarte pour laisser passer la charrette qui doit emporter ces panneaux comptant parmi les plus hauts chefs-d’œuvre de l’art, non seulement florentin, mais universel. Nous la regardons passer comme pétrifiés. Un homme, qui a tout l’air d’un professeur, dit très doucement à son voisin :

Et dire que pendant la guerre, alors qu’approchaient les Allemands, on a fait venir les meilleurs artisans et les plus grands experts de toute l’Italie pour les démonter et les mettre à l’abri des Tedeschi – et que pas un n’a su les enlever. Ils n’arrivaient pas à les desceller !

Je préfère me retirer à pas lourds, malade et soucieuse à cette pensée : et tout le reste, les autres œuvres d’art ? Qu’en est-il de la chapelle des Médicis dans la basilique San Lorenzo ? des Michel-Ange de la Galerie de l’Académie ? du palais Bargello ? Qu’en est-il des fresques ? des tableaux dans les églises ? Après ce choc, je me sens soudain extrêmement lasse. Comment les Florentins, dépositaires de ces trésors, souffriront-ils tout cela, si moi-même, qui ne suis florentine que de cœur, suis malade de tristesse et découragée ? J’accuse le ciel avec amertume : c’est trop injuste, trop cruel. Je me sens glacée jusqu’aux os, en colère plus qu’en larmes.

Il y a un raccourci pour rentrer à la pension en passant par la gare ferroviaire, à deux bons carrefours d’ici. Ou plutôt il y avait, jusqu’à avant-hier. Je crapahute en dérapant par les rues obstruées, m’agrippant aux murs, escaladant des montagnes de déchets et de décombres, contournant d’étranges écheveaux de rideaux de fer démontés, de lourdes grilles de cuivre tordues et entortillées, des étagères éclatées et des meubles tous ornés de haillons infects, de brins de paille et d’entrelacs de papier. Via Cerretani, on voit un entassement de voitures accidentées – ailes, toits et portes défoncés. Une décapotable bleue tout aplatie, qui a dû faire plusieurs tonneaux, barre le passage sur l’étroit trottoir ; ses fauteuils crevés dégueulent par ce qui fut la lunette arrière ; sa carrosserie est entièrement froissée, le pare-brise a disparu, le moteur est éventré, la batterie pendouille hors du capot, les pneus sont affublés de lambeaux de tissus et de déchets végétaux.

Dans la petite rue conduisant à la gare, les magasins ont été submergés presque jusqu’au plafond. Les grilles ont été forcées de l’intérieur quand la crue est ressortie en tourbillonnant. De vastes portions de chaussée ont été labourées. Il s’agit surtout de modestes échoppes. Des rangées de vêtements bon marché, dégorgeant de crasse, jonchent chaque côté de la rue. La boue, sous le pied, crisse de verre pilé. Devant une pellicceria, des fourrures spongieuses gisent çà et là, tels de pauvres chats noyés. Ici, les visages sont hagards. Les gens regardent les passants d’un œil mort, découragés par l’insurmontable perte.

Sur la place de la gare, la trace de l’eau est à deux mètres du sol. Briques arrachées et pavés descellés rendent la marche périlleuse. La gare elle-même domine le désastre, mais on peut se représenter le passage de l’eau en observant les rangées d’arbustes et de balisiers dont l’état matérialise la crue : aux broussailles sans vie, qui ont l’air d’avoir baigné dans le goudron, succède, dans la partie supérieure du jardin, une portion encore verte, ponctuée de fleurs rouges.

De petits attroupements de curieux se sont formés aux entrées des deux longs passages souterrains qui traversent la place. On se représente mieux comment la crue s’est déversée dans ces boyaux, aspirant tout sur son passage, à la vue des profonds bassins noirs où s’enfoncent les rampes d’accès et d’où émerge le plus incroyable enchevêtrement de troncs et de voitures, plongés cul par-dessus tête dans un marais de pétrole et d’immondices. Sous terre, des échoppes et des cafés bordaient ce passage piétons ; il se murmure, parmi la poignée de témoins, que vingt-quatre personnes seraient restées prisonnières des eaux qui s’engouffraient par chaque bout, ou qu’elles auraient été fauchées par le courant dans le square, puis emportées et noyées au fond de ces culs-de-sac. Mais ce ne sont que rumeurs, comme partout. On ne sait vraiment plus que croire. Toutefois, l’énorme bouchon d’arbres et de voitures retournées, devant les larges bouches des deux tunnels, prouve assez que rien de ce qui pouvait être emporté n’a résisté à la marée. Le piéton qui avait le malheur de se trouver dans le square n’avait aucune chance de résister à la force d’aspiration des eaux.

– Ventiquattro persone sepolte, colporte le bouche-à-oreille. Era una trappola. [Vingt-quatre personnes ensevelies. Un véritable piège.]

Un soleil radieux baigne ce paysage de désolation. Je grimpe vers la gare sous ses chauds rayons et pénètre dans le hall. Le sol de marbre est zébré de longues traces boueuses laissées par les passants. Même si personne n’est venu attendre un train, puisqu’il n’y a plus de trains. Un lac de plusieurs kilomètres recouvre la campagne environnante.

De l’extrémité de la gare, le Lungarno n’est plus qu’à quelques pâtés de maisons. Mais au premier coup d’œil, il est clair qu’il n’y a aucun moyen de rejoindre le fleuve. Car entre les deux s’étend la cuvette du Prato, lequel n’est plus qu’une mer d’eau bistre sur laquelle évoluent les canots pneumatiques des équipes de secours. Les pompiers apportent du pain et de l’eau aux personnes coincées aux étages des maisons dont le rez-de-chaussée est encore submergé.

Je me dirige péniblement vers l’est en tentant d’emprunter les rues latérales l’une après l’autre, mais à chaque fois une chaussée inondée ou des hommes chaussés de bottes, longeant la lagune, me forcent à faire demi-tour. Je passe devant une boulangerie, reconnaissable au monceau de farine gluante repoussée sur le trottoir, pâtée répugnante d’où dépassent des ustensiles cassés, ainsi qu’une paire de balances disloquées. Chacun des innombrables petits objets familiers éparpillés dans la boue raconte une tragédie particulière : un patin d’enfant, l’interminable ruban rouge et noir d’une machine à écrire, une peinture à l’huile, une chemise de nuit, une paire de lunettes tordues.

Tandis que je rebrousse chemin dans la troisième des rues adjacentes, je suis abordée par un jeune Italien en caoutchoucs, élégamment vêtu, qui me demande s’il est possible de traverser. Les hommes en bottes rient amèrement en regardant nos pieds. Nous nous éloignons avec un geste d’impuissance. Ce jeune homme est descendu à pied de sa maison, dans les collines de Fiesole. Il est très inquiet pour la famille de son frère, qui habite de l’autre côté de l’Arno, or il n’y a pas d’autre solution que de s’y rendre à pied, si tant est qu’on le puisse. À mesure que nous progressons lentement de rue en rue, de ruine en ruine, son anxiété croît à vue d’œil. Il n’est pas tranquille, n’ayant pu avoir son frère au téléphone. Or, celui-ci vit en zone inondable avec de jeunes enfants. Cependant il conserve dignité et courtoisie, m’aidant à franchir les trous de boue les plus pernicieux, comme si nous étions deux amis sortis faire une agréable passeggiata. Je repense aux nombreuses manifestations de générosité et de civilité dont j’ai été témoin aujourd’hui, d’autant plus révélatrices que les Florentins peuvent être gens cassants et ne sont en tout cas pas renommés pour leur patience. Je n’ai vu personne s’arracher les cheveux ou céder à l’emportement ; l’attitude générale était plutôt à la gravité et à la retenue. Une capacité à accueillir dignement les pires désastres, sans cris et sans pleurs, un souci de ne pas se donner en spectacle, une conscience de la douleur d’autrui ont dicté à tous de taire leurs souffrances et d’afficher le masque du courage, où seuls les yeux trahissent des océans de désespoir. Bisognafare la bella figura : cette devise florentine ne m’a pas toujours paru digne d’admiration. Mais force est d’admettre aujourd’hui que ce flegme, face à la tragédie, est la preuve qu’une certaine solennité n’est pas l’apport le moins utile de la civilisation, et que le sens des convenances, lorsqu’il est partagé par tout un peuple, peut se révéler une grande force.

Tout en haut de la Via délia Scala, à la caserne militaire, nous rencontrons les premiers signes tangibles de l’arrivée des secours dans la ville sinistrée. C’est une file de voitures et de camions bondés de soldats en tenue camouflée, mais qui semblent n’avoir reçu aucun ordre, ouvrent de grands yeux en sautant des véhicules et forment de petits groupes désœuvrés dans la rue. Un lieutenant finit par apparaître à la porte et fait signe à un des groupes de le suivre à l’intérieur.

Nous voici de nouveau sur les hauteurs, mais lorsque nous rejoignons l’avenue bordée d’arbres menant au Ponte della Vittoria, celle-ci nous apparaît presque impraticable, croupissant de part et d’autre dans une profonde gadoue et jonchée sur toute sa longueur de voitures et de camions empilés les uns sur les autres, dans un carambolage géant provoqué par la crue – carrosseries cabossées, fangeuses, portes et toits arrachés. Un grand camion poubelle de couleur grise a replié un autobus Sita rouge comme un simple ballon crevé. On ne peut marcher que sur les traces des voitures qui ont réussi à rouler jusqu’au pont ; partout ailleurs, la boue est si visqueuse de mazout que l’on risque de s’étaler à chaque pas.

Quelques voitures parviennent à circuler, mais avec prudence, bien loin des habitudes de conduite de ces casse-cou d’Italiens. Nous tâchons de patiner hors de leur passage, pas assez loin toutefois pour empêcher leurs pneus de nous cracher des jets de boue jusqu’aux genoux. Mais y a-t-il une seule personne encore propre à Florence ? Il y a belle lurette que mon manteau est maculé et que mes gants sont mazoutés. Les jambes de l’impeccable pantalon à pli de mon camarade sont toutes mouchetées et les revers sont encroûtés.

Pas d’autre solution, après le dernier carrefour, que de patauger jusqu’au Lungarno en glissant et dérapant dans d’interminables mares de vase et de cambouis. Enfin, nous atteignons le quai ensoleillé, désert et silencieux. Au pied de la muraille roulent et grondent les eaux toujours puissantes de l’Arno. Un hélicoptère passe en bourdonnant au-dessus du fleuve, à basse altitude.

Notre petit palais bruisse de rumeurs et de nouvelles. Tous les grands hôtels ferment les uns après les autres – le Grand, le Villa Medici, l’Excelsior, l’Anglo-American. Les cuisines et les chaufferies sont noyées, les halls sont des champs de boue et, faute de lumière, de chauffage, d’eau courante et de nourriture, l’accueil de la clientèle est tout simplement impossible. L’épouse du professeur, qui s’est rendue au consulat des États-Unis, y a vu des centaines de touristes qui cherchaient à partir. Certains, rapporte-t-elle en rougissant, étaient prêts à payer pour être évacués – comme si l’argent pouvait être d’une quelconque efficacité lorsque les trains sont cloués au sol, que l’Autostrada del Sole est toujours lagata et que le monde extérieur est tout simplement hors de portée.

Les dégâts en ville sont considérables. Les magnifiques églises ont terriblement souffert. On déplore la perte de chefs-d’œuvre inestimables – fresques, huiles, sculptures. Les soubassements du Duomo sont fragilisés et son dallage menace de s’effondrer ; il est interdit d’y pénétrer. Le campanile de Giotto est en péril. Tout risque d’écroulement du Ponte Vecchio n’est pas écarté ; la moitié des joailliers du vieux pont ont tout perdu.

L’ex-consul général et sa femme se sont rendus, eux aussi, au consulat américain, à deux portes d’ici. Ils y ont rencontré un de leurs amis italiens, le directeur des grands ateliers photographiques Fratelli Alinari, dont nous avons vu les locaux saccagés ce matin. L’homme, en désespoir de cause, était venu demander conseil. Son magasin est situé du côté du fleuve où les murs de soutènement se sont effondrés. À cet endroit, les bâtiments ont reçu de plein fouet les assauts de la crue. Le fleuve s’est littéralement déversé dans le magasin, avec une puissance telle qu’il a arraché une cheminée en marbre et balayé tables et comptoirs jusque dans les pièces du fond ; puis, ressortant par où il était entré, il a emporté avec lui cadres, lampes, tables et caisses, charriés des réserves jusqu’aux pièces sur rue. Tous les livres de comptes et de commandes, ainsi que des centaines de colis sur le point d’être expédiés aux États-Unis pour Noël, ont été retrouvés gisant pêle-mêle dans l’eau et la boue, absolument irrécupérables. Les adresses étaient effacées, les grands registres réduits à l’état de bouillie, à jamais illisibles.

Que faire ? demandait le directeur, les larmes aux yeux. Comment alerter nos clients ? Que vont-ils penser de nous ? Nous n’avons même plus trace de leurs noms !

En somme, il était venu faire savoir à l’Amérique que son entreprise ne trahissait pas ses engagements vis-à-vis de ses clients, mais que la situation était désespérée et qu’il n’avait aucun moyen de les prévenir.

Nous sommes tous tétanisés, hantés par les scènes de dévastation dont nous avons été témoins, par les visages cruellement blessés que nous avons vus. Nous n’avons pas vraiment d’informations, à proprement parler ; tout n’est encore que rumeurs, et nous sommes coupés du monde extérieur tout autant que de la vérité. Quoique l’eau ait reflué, Florence est toujours isolée au milieu de sa campagne inondée. Quelques véhicules amphibies de l’armée ont réussi à entrer en ville, mais rien ne peut en sortir, pas même le courrier ou les télégrammes. Les bureaux de poste sont inondés et les câbles télégraphiques sont à terre.

Dimanche 6 novembre       […]

Toute vie normale semble arrêtée en ville. Les situations d’urgence se multiplient au lieu de décroître. Dans les quartiers pauvres et dans les campagnes, des gens sont encore naufragés sur les toits, dans l’attente des secours, tandis que les murs des maisons s’écroulent et que les toits commencent à ployer. Dans certains endroits, les câbles électriques et les antennes de télévision rendent impossible tout secours par hélicoptère : au moindre contact, l’appareil serait perdu. Le bruit court que deux vieilles paysannes, ne sachant pas comment boucler le harnais de secours descendu par l’hélicoptère en vol stationnaire, auraient glissé de l’élingue pendant le treuillage et seraient mortes écrasées au sol. (On apprendra plus tard qu’il s’agissait d’une seule vieillarde, mais le fait est avéré. Ce qui n’empêchera pas la rumeur de s’en tenir à deux.)

Les premières estimations du nombre d’œuvres d’art dégradées ou perdues sont effrayantes. Les conservateurs ont lancé un appel à l’aide pressant pour sauver peintures et manuscrits. Et l’on est encore loin de tout savoir. La chapelle des Médicis est sous l’eau. Les cloîtres de la Santissima Annunziata sont inaccessibles. Les fabuleuses collections d’instruments anciens du musée Bardini pourraient bien être détruites à jamais. Les situations les plus critiques sont simplement mentionnées, faute d’informations sur les cloîtres de la Santa Croce, la maison Buonarroti où sont conservés les dessins de Michel-Ange… L’eau interdit tout accès aux archives de la ville, qui remontent à l’Antiquité et étaient conservées sous le niveau du sol, tout comme les immenses entrepôts de la Bibliothèque nationale, au bord de l’Arno. Les manuscrits enluminés du musée du Duomo mijotent dans une soupe de boue. Des secours sont réclamés de toute urgence. Pourvu que l’aide ne tarde pas trop, beaucoup peut encore être sauvé, car l’argent ne manque pas.

On se raconte le combat héroïque des conservateurs et de cette poignée d’employés des Offices qui ont bravé la montée des eaux pour rejoindre les galeries du musée, certains ayant lutté plus de deux heures contre le courant pour traverser les rues, et qui, tout un jour et toute une nuit, sans manger ni s’arrêter, se sont mis en quatre pour remonter les chefs-d’œuvre des étages inférieurs et des ateliers de restauration où l’eau s’accumulait. Parmi tant d’autres, un Masaccio et un Filippo Lippi ont été mis hors de portée des eaux, tandis qu’un monumental Giotto, trop lourd à porter, a dû être hissé sur un échafaudage où la crue n’a pu qu’en lécher le bord. Le professeur Procacci, directeur des galeries florentines, plutôt que de faire courir un risque au personnel, a préféré jouer sa propre vie en sauvant lui-même les centaines de portraits irremplaçables accrochés aux murs du corridor menant des Offices au palais Pitti sur le Ponte Vecchio vacillant. Le Dr Baldini, chargé des restaurations, et le Dr Becherucci, conservatrice de la Galerie des Offices, ont également fait des miracles au péril de leur vie. Aux premières lueurs de la journée du 5, l’eau ayant reflué, ne leur restaient que les larmes pour regretter de n’avoir pu faire davantage et pleurer les merveilles qu’ils n’ont pu sauver, telles ces œuvres entreposées dans les ateliers en sous-sol, où la crue est entrée la première. Les Florentins, qui n’ont jamais considéré que les trésors artistiques de leur ville leur appartenaient, se considèrent comme les gardiens d’un héritage inestimable qui est le bien commun de l’Occident.

Dans son compte rendu des pertes artistiques pour La Nazione, Giorgio Batini écrit : Nous ne pleurons pas comme des enfants, mais comme des hommes rompus au combat, qu’une catastrophe incommensurable vient de jeter à terre, un désastre qu’aucun mot ne saurait traduire.

[…]       La seule chose positive dans cet indescriptible foutoir, déclare amèrement notre professeur, c’est qu’on ne voit mouliner aucune caméra de télévision ni se balader aucun reporter tendant son micro. Vous imaginez le tableau ? Un de ces types sans scrupule s’approchant d’un malheureux petit commerçant, encore sous le choc, dont tous les biens gisent sur le trottoir dans la gadoue, et lui demandant l’air de rien : Qu’avez-vous ressenti quand c’est arrivé ? Ce serait obscène…

[…]       Hormis le travail inlassable de ces milliers de bras, il semble que rien ne soit mis en œuvre pour nettoyer et dégager les rues obstruées. Tout reste où on l’a jeté. Il paraît que la commune ne possède qu’une seule pelleteuse.

Seules les pompes, qui désemplissent ici et là les caves inondées, témoignent de l’action communale. Car les sous-sols de Florence forment toujours un lac souterrain. Mais la ville ne dispose que de cent cinquante pompes pour une zone densément bâtie d’environ 2,5 km², soit une population de plus de cinq cent mille habitants ; or il faut toute une journée pour pomper une seule cave. Et tous les efforts se concentrent en premier lieu sur les grands édifices publics où livres et documents inappréciables, toujours submergés, commencent à se décomposer. La Bibliothèque nationale, le long de la portion de quais effondrée, dont les collections uniques de livres et de manuscrits rares sont entreposées sur d’immenses rayonnages sous le niveau du sol, est l’un des premiers bâtiments vidangés ; il n’y reste plus qu’un demi-hectare de fango…

Partout, cette matière est visqueuse de fioul. Nous apprenons aujourd’hui que celui-ci s’est échappé des chaufferies des grands immeubles qui ont explosé sous la pression de la crue et dont l’épais combustible a répandu cette écume invasive à la surface des eaux, puis dans toute la ville. Dans les rues étroites, la boue commence à dégager des relents d’ordures en décomposition, de denrées avariées et d’eaux usées. Elle pénètre dans les chaussures, s’insinue dans les bottes, tache les bas et n’est pas du genre à s’essuyer à l’eau froide, surtout s’il n’y en a qu’un demi-litre et qu’on ne peut pas acheter de savon. Mais il se trouve qu’hier soir, frigorifiée, alors que j’ouvrais une malle à la recherche d’un édredon pour mon lit, j’y ai trouvé au sommet de la pile, bien emballée dans du plastique, ma paire d’après-skis dont j’avais oublié l’existence. Grâce à cet heureux hasard, je peux traverser des océans de boue hier infranchissables.

Je traverse donc. Dans nombre de rues les pompes sont en action et les caves se vident. De loin en loin, grâce aux jets d’eau jaillis des tuyaux d’évacuation, j’arrive à détacher les paquets de boue qui alourdissent mes semelles – opération bonne à recommencer au bout de cinq mètres. Mais ces fontaines sont destinées à des besoins plus vitaux que le nettoyage des bottes. A chaque sortie d’eau attendent des groupes de femmes et d’enfants munis de seaux, de baquets, de jarres en cuivre ou, très souvent, d’un simple lot de bouteilles au fond de filets. Ils font la queue pour se procurer cette précieuse eau de crue avec laquelle ils s’en vont laver les sols, ramollir la boue, décrasser les murs et nettoyer les rares objets intacts susceptibles d’être sauvés, jusqu’à ce que l’eau elle-même ait la consistance de la boue et doive être évacuée à son tour.

Dans chaque rue, on voit passer de petits cortèges de porteurs d’eau munis de tous les récipients imaginables.

[…]       On sait d’ores et déjà qu’une centaine de tableaux ont disparu, et que trois ou quatre cents autres sont endommagés – mais à quel point ? -, parmi lesquels un Lorenzo di Michelino, un Bicci di Lorenzo, un Neri di Bicci. Les fresques détrempées commencent à cloquer. On a appris qu’un Botticelli et un Tiepolo font partie des tableaux qui ont pu être sauvés aux Offices, pendant la crue, au prix d’interventions héroïques.

Mais c’est toute la vie de Florence qui est en phase critique, comme tétanisée. La moitié des installations industrielles seraient détruites (estimation exacte, comme on l’apprendra). Tous les artisans ont été victimes d’inondations, leurs outils, leurs matériaux, leurs créations ont été emportés ou saccagés. Les ouvriers sont à la rue, dans le froid, les locaux où ils travaillaient ont disparu et bon nombre de ces hommes n’ont plus de toit. Les localités voisines sont elles-mêmes toujours inondées, les fermes ont été rayées de la carte, les champs, les vignes et les vergers gisent sous des nappes de boue, des milliers de têtes de bétail ont été noyées. Sur certaines autoroutes, les voitures sont toujours bloquées dans l’eau. Quant à la ville, ensevelie sous une épaisse couche de boue, plongée dans le froid, le noir et la faim, elle semble à l’abandon. Nous n’avons encore vu aucun véhicule de la Croix-Rouge.

La situation paraît complètement désespérée.

– Ora povera Firenze, dit notre petite Signora d’une voix tremblante. Povera Firenze !

Ce soir, la radio de Rome annonce d’une voix neutre un retour à la normale à Florence – alla normalità.

Mercredi 9 novembre

Quelle normale ?, demande La Nazione en première page, dans un éditorial rageur conçu pour secouer la torpeur des services de l’État qui, à Rome, aussi sûrs d’eux que mal informés, tiennent pour certain qu’il n’y a plus de problème à Florence, puisque l’eau a reflué. Voici deux jours que la capitale a tranquillement décrété le retour à la normale, de telle sorte qu’un flot de voitures d’amis et de parents, persuadés que tout est rentré dans l’ordre, ont créé un gigantesque embouteillage aux abords de la ville, toujours impénétrable, et compliquent l’accès des véhicules de secours.

Le maire, Piero Bargellini, un homme réfléchi dont la maison a gravement souffert de la crue, vient d’adresser au gouvernement, ainsi qu’aux villes italiennes, un pressant appel à l’aide. La ville a besoin d’engins de terrassement pour dégager l’épaisse couche de boue et de détritus sous laquelle elle est ensevelie. La survie de Florence dépend de l’arrivée urgente de bulldozers, de décapeuses et de camions à benne. Deux bataillons du génie sont en train de déblayer les zones les plus touchées, mais ils manquent d’outils appropriés, tout comme la population elle-même.

– Comment pourrions-nous venir à bout de cette masse liquide avec de simples pelles ? plaide le maire, dans l’espoir presque vain qu’une oreille officielle l’entendra.

Pour ce qui est de la nourriture et de l’eau potable, la situation s’arrange plus ou moins. Les gens attendent patiemment leur tour devant les centres de distribution. Les épiceries inondées ont rouvert, sur ordre de la ville, mais les produits en paquet, la farine et les pâtes, sont irrécupérables.

[…]       Dès la fin de l’après-midi, grâce au labour des énormes engins, semblables à des troupeaux d’éléphants, troncs d’arbres, carcasses de voitures, dunes de boue et déchets encombrants ont presque disparu d’un grand nombre d’artères du centre-ville. Il est heureux que le travail ait commencé ici, où bat le cœur même de Florence. Ces opérations de déblayage apportent une bouffée d’optimisme aux habitants, même s’il reste des kilomètres de rues et de ruelles à nettoyer, tâche qui devrait prendre encore plusieurs semaines. Même dans les rues du centre, maintenant dégagées, dix bons centimètres d’eau bourbeuse stagnent entre les trottoirs. Non loin du Ponte Vecchio, on barbote encore dans un vrai marécage, une boue liquide, grasse et pestilentielle.

— Peggio délia guerra [9], râle un homme en traversant ce racahout, mais il n’a pas l’air en colère.

Si la situation n’avait pas été si catastrophique ces jours derniers, les dégâts et la malpropreté nous paraîtraient encore insurmontables ; mais l’arrivée des secours a rendu le sourire à notre petit monde.

Dans ce secteur de la ville, pelles et brosses géantes repoussent et déplacent de tous côtés. Des camions à benne s’en vont en file indienne, chargés de montagnes de boue compacte, de pavés, de branches et de déchets sortis des maisons et des boutiques. On peut lire, sur les portes des cabines, des inscriptions en lettres noires et banches : COMUNE DI RlMINI soccorso a Firenze ; Comune di Forli – soccorsi a Firenze (alors que Forli elle-même a été inondée) ; MlLANO soccorso a FlRENZE. L’une après l’autre, les villes italiennes répondent à l’appel. Les services d’entretien routier des zones montagneuses, au nord, ont envoyé des chasse-neige ; quant aux équipements les plus importants, ils proviennent d’aussi loin que la Suisse et l’Allemagne, entre autres.

Les pompiers de Florence ont accompli des prodiges, travaillant souvent jour et nuit depuis le premier jour pour sauver des vies, porter secours, transporter les malades ; et les hommes de la Misericordia ne sont pas en reste. Deux sources d’infection potentielles, la halle aux poissons et le marché aux viandes, ont été nettoyées par les pompiers, qui ont dû y pénétrer avec des masques à gaz pour évacuer à la pelle des tonnes de poisson et de chairs animales putréfiées, en quantité suffisante, lorsqu’elles étaient fraîches, pour nourrir un demi-million de personnes.

Un vent d’espoir semble ranimer la ville. Dans la rue, un adolescent passe près de moi en chantant gaiement. Pelles et balais continuent de virevolter dans toutes les mains, et si les gens ont l’air tout aussi déterminés qu’aux premiers jours, les plus cruels, ils sont aussi un peu moins abattus. Ils haussent les épaules en disant : Pazienza. Et ils sourient.

[…]      Car la vraie misère, elle, se fait plus criante de jour en jour. On compte six mille foyers sans abri ; des milliers d’ouvriers sont sans travail, les machines sont détruites dans les ateliers et les marchandises en attente d’expédition sont bonnes à jeter. Il faudra des mois, peut-être des années pour tout remettre en état. En attendant, ces personnes restent inemployées, sans avenir au milieu du désastre, et elles réclament des aides publiques.

Un ami qui fait office d’agent auprès des artisans et leur garantit des commandes sur le marché américain me rapporte que tous ses clients ont été inondés. Il est incapable de dire quand le travail pourra reprendre. Jour après jour, il passe les voir dans leurs échoppes fangeuses où le nettoyage ne progresse qu’au ralenti. Le froid raidit les mains ; le soir tombe à seize heures et, faute d’électricité, il est impossible de travailler la nuit. Les outils ont disparu et, Noël approchant, les chances sont minces qu’ils puissent honorer les commandes à temps ; quand bien même, au prix d’efforts extraordinaires, ils parviendraient à en satisfaire quelques-unes, il y a fort à parier qu’elles auront été annulées et que ces marchandises leur resteront sur les bras. Ces artisans, m’assure-t-il, ne pleurent pas sur le lait versé, même si l’heure a sonné pour eux d’évaluer leurs pertes et d’estimer le peu qu’il leur reste.

On n’entend personne se plaindre. Le sentiment s’est spontanément fait jour, chez tous ces gens, qu’ils endurent une seule et commune épreuve et qu’ils sont tous embarqués dans le même prodigieux effort pour survivre et rebâtir leur vie ; faire état de dommages individuels serait une façon de se désolidariser, de même que réclamer un traitement privilégié serait perçu par tous comme choquant et malvenu. Cette épreuve, ils la traverseront ensemble.

La ville commence, elle aussi, à estimer l’ampleur du sinistre. Six mille des dix mille boutiques de Florence ont été balayées. Dix mille voitures, surprises au cœur de la ville, sont embouties ou bonnes pour la casse. Le nombre d’œuvres d’art abîmées ou perdues se monte désormais à mille trois cents. Il n’y a aucun espoir de sauver le Crucifix de Cimabue. Et des millions de livres sont couverts de boue.

Neuf des dix facultés de l’Université de Florence sont gravement endommagées et leurs bibliothèques anéanties. Cette Université n’a jamais été riche ; et maintenant, voici que le système d’éclairage et de chauffage est détruit, que les équipements scientifiques et les infrastructures sont inutilisables, les laboratoires de chimie entièrement rasés. Les pertes sont estimées à dix milliards de lires. Là aussi, les étudiants payent de leur personne pour débarrasser les bibliothèques de leur chape d’eau et de boue, mais la remise en état des livres aura un coût incalculable. Quelque onze mille étudiants ne devraient pas reprendre les cours avant janvier.

Les monuments publics les plus abîmés sont l’ancien Palazzo di Parte Guelfa, l’église de San Firenze, le monastère de la Badia et la maison de Dante. Mais, Dieu merci, les magnifiques tombeaux de Michel-Ange, dans la chapelle des Médicis, sont indemnes. Et bien que la Carminé ait été inondée, la Cappella Brancacci, qui renferme les fresques de Masaccio et Filippino, a surnagé. Les majestueuses galeries des Offices et du palais Pitti, bien sûr, sont trop hautes pour avoir été inquiétées. En revanche, les dégâts à la Santa Croce sont effrayants ; l’énorme vague est entrée dans l’église et a envahi les cloîtres en tourbillonnant comme une hélice, formant un lac bouillonnant qui a vite atteint les chapiteaux des piliers, souillant et vandalisant au passage quelques-uns des grands chefs-d’œuvre de la ville. Les magnifiques intarsias du Quattrocento tombent en morceaux ; l’église ravagée et les cloîtres offrent un spectacle de cataclysme.

Lorsque je suis passée au consulat américain cet après-midi, un vieil Italien aux larges mains noueuses et calleuses de travailleur, les traits tordus d’inquiétude, est entré et s’est mis à réciter d’une voix plaintive la litanie de ses malheurs : sa maison avait été littéralement mise à sac, il ne lui restait ni matelas, ni meubles, ni vêtements, tout avait été fracassé ou emporté. Sa fille et sa toute petite-fille étaient sauves, il n’en remerciait pas assez le Seigneur, mais maintenant ? Comment les nourrir, comment s’occuper d’elles ?

  • Qui voudra m’embaucher, maintenant que plus personne n’a les moyens de recruter un employé ?
  • Et d’ajouter lugubrement :
  • Destituzione.

Il était jardinier, s’est contentée de m’indiquer la secrétaire.

 […]      Samedi 4 mars

Dans ce crépuscule de printemps, la cité, offre l’apparence d’une fleur rose, et de là vient, bien entendu, son nom de Fiorenza, la ville en fleurs, la cité des lys rouges flamboyant sur ses blancs écus. Lys qui, hier noyés mais solidement enracinés dans la boue, refleurissent vaillamment. Quel meilleur présage que le spectacle de cette ville épanouie sous un ciel rougeoyant ?

Me reviennent en mémoire les jours de boue, d’horreur et de puanteur ; jours de besogne opiniâtre et solitaire dans le froid, l’humidité et la désolation. Je revois les étudiants radieux statufiés par le fango, les marchands d’art, de l’eau jusqu’à la taille, luttant pour sauver leurs tableaux. Je songe au degré de civilisation d’un peuple qui se réjouissait du sauvetage d’un Botticelli tout en répugnant à verser une larme sur son propre sort. Je me rappelle l’extrême courtoisie, la curiosité bienveillante et attentive qu’ils se manifestaient les uns aux autres, comme à ceux qui, comme nous, vivaient parmi eux, une forme d’obligeance presque oubliée avec les années de prospérité, mais que l’on voit aujourd’hui regagner du terrain, ingrédient primordial de cette seconde vie. Je revois les patientes files d’attente pour le pain et l’eau, et cette femme qui me lançait : Bisogna cantare ! Je me souviens de ce vaillant petit écriteau : APERTO – SI RICOMINCIA et de cet humour désabusé qui trouvait le moyen de se nourrir du désastre, les pancartes annonçant des BAINS DE BOUE dans les rues transformées en marais. Je me rappelle ces deux jeunes hommes qui avaient tout perdu et qui disaient : Sono molto contento. Nous sommes fortunatissimi. Je me dis que Florence, malgré ses blessures, et elles sont profondes, peut compter sur une richesse : ses habitants, leur fière éducation, le choix qu’ils font, lorsque tout paraît sombrer, de sauver avant tout ces deux fermes cadeaux de la vie que sont à leurs yeux la créativité et l’intégrité. Sans oublier leur inépuisable courage. Il m’apparaît alors que l’un des premiers citoyens de Florence, je veux dire Dante, s’il lui avait été donné d’observer la réaction de ses concitoyens dans ces mois d’angoisse, leur aurait pardonné tout ce qu’il a pu leur reprocher ; il aurait vu s’accomplir en eux son propre idéal d’exigence, d’orgueil et d’amour invincible. J’aime à croire qu’il leur ferait l’honneur des lauriers qu’il décernait à l’ancienne Fiorenza, que lui-même n’avait pas connue :

 A cosï bello viver di cittadini… a cosï dolce ostello[10].

Kathrine Kressmann Taylor 1903-1996          Journal de l’année du désastre         Autrement 2012

26 11 1966                   Inauguration de l’usine marémotrice de la Rance, munie de 24 groupes bulbes de 10 MW chacun, fournissant de l’électricité à marée montante et descendante ; la conception était sans doute très bonne, mais cet électricité se révélera être la plus chère, les coûts de fonctionnement, essentiellement le nettoyage des alluvions, ayant été nettement sous estimés.

Mais, contrairement aux commentaires plutôt exaltés du moment : génial, visionnaire, fantastique etc… il est parfaitement faux de voir quelque originalité  et nouveauté dans cette idée,  qui en fait, date … des Romains : c’est sous l’empire romain que le premier moulin à marée a été construit sur la Fleet, un affluent de la Tamise à Londres. L’Europe entière s’en est équipée ensuite au Moyen Âge, de l’Espagne atlantique à la Scandinavie. On en compte à peu près 70 en France. Le coût en était important, car nécessitant la construction d’une digue pour constituer un bassin de retenue des eaux à marée haute, mais on était certain des marées … on l’est moins du vent. Aujourd’hui les seuls à être opérationnels le sont à titre historique, car, le plus souvent ils étaient situés sur un estuaire ou une embouchure et donc mettaient fin à la vie naturelle ; de plus se posait le problème qui lui aussi tuera l’usine de la Rance, le dépôt des alluvions et le coût de leur enlèvement. L’éolien prendra vite le pas sur le marin.

14 12 1966                        L’aviation américaine bombarde Hanoï.

21 12 1966                        Alunissage en douceur du vaisseau spatial Luna XIII.

1966                                La femme devient juridiquement l’égale de l’homme. Edmonde Charles Roux est rédactrice en chef de Vogue depuis plus de 15 ans : elle impose une mannequin noire en couverture, quelques semaines après que le Vogue anglais l’ait fait : elle est virée ; en fait les motifs de son éviction tiennent aussi à ses relations trop à gauche au goût des patrons américains : Louis Aragon sent tout de même le souffre. Mais le préjugé raciste était bien là : il faudra attendre encore plus de 20 ans pour qu’une femme noire, Naomi Campbell fasse la Une de Vogue.

Inauguration du pont de l’île d’Oléron… qui n’aura jamais eu de permis de construire. L’Académie française de médecine se prononce pour une nouvelle définition de la mort, substituant l’inactivité cérébrale à l’arrêt cardiaque.

27 01 1967                     À Cap Canaveral, Grissom, White et Chaffee meurent brûlés dans une capsule Apollo, peu avant son décollage.

01 1967                           Mao Zedong parvient non sans mal à mettre fin à la folie des Gardes Rouges. Mais le mouvement lancé par la Révolution Culturelle, va encore durer 10 ans, pendant lesquels on estime à 17 millions le nombre de jeunes instruits qui seront envoyés à la campagne pour y être rééduqués par les paysans.

15 03 1967                     Mise à l’eau du Redoutable, premier sous marin français atomique  lanceur d’engins – SNLE – : 128 m. de long, 10.6 m. Ø, 10 000 tonnes en plongée, appareil propulsif de 16 000 CV. 16 missiles nucléaires embarqués, de 2 500 km de portée. Chaque bombe a une puissance de 500 kilotonnes – 400 fois la puissance de la bombe d’Hiroshima -.

18 03 1967                             Naufrage du Torrey Canyon sur Pollard’s Rock, du récif de Seven Stones, au large des îles Scilly, proche de la  la Cornouaille ; c’est une des premières marées noires ; 77 000 tonnes iront saloper 180 km de côtes anglaises et, marée du siècle aidant, quelques plages des côtes nord de la Bretagne. On n’en a pas fini avec les marées noires : plus de 700 de par le monde au cours des 50 années qui suivent.

7 04 1967                        Jacques Chirac entre au gouvernement de Georges Pompidou, comme Secrétaire d’État à l’Agriculture.

19 04 1967                 Kathrine Switzer, américaine de 20 ans court beaucoup. Elle a décidé de faire le marathon de Boston, – interdit aux femmes – en s’inscrivant comme K.V. Switzer, Syracuse,  pour tromper l’ennemi. Après le départ, Jock Semple, un des organisateurs, ayant réalisé le subterfuge, tentera de la faire sortir du parcours, mais son ami Tom Miler l’en empêchera et ainsi elle terminera la course, en 4 h 20’, presque une heure de plus que Bobbie Gibb, une autre femme, mais qui ne s’était pas faite inscrire. Cette entrée par effraction dans un monde jusqu’alors exclusivement masculin orientera toute sa carrière d’écrivaine conférencière.

Kathrine Switzer : l'incroyable histoire de la femme ...

Il y a cinquante ans, Kathrine Switzer devenait la ...

Ciro Roberto Bustos, lieutenant de Che Guevara, Roth, journaliste anglais et Régis Debray, français de 26 ans, sont arrêtés à l’entrée du village de Muyopampa par l’armée bolivienne : ils vont être condamnés à 30 ans de réclusion. Le contenu de leur interrogatoire sera tenu secret : 40 ans plus tard, le secret tenait toujours. Bustos aura plus de mal que Debray à balader les militaires qui posaient les questions : il portait sur lui les photos de ses petites filles qui vivaient en Argentine : le chantage était dès lors facile. Bustos s’exilera à Malmö, en Suède et Régis Debray, libéré au bout de 4 ans, reviendra finalement en France, via le Chili de Salvador Allende. De Gaulle était intervenu :

Je ne l’ai jamais rencontré. Il était trop loin, trop haut. Il m’a pourtant sauvé la vie, sans me connaître. Quand j’ai été arrêté, en Bolivie, en 1967, il a télégraphié au général-président, qu’il connaissait un peu, sur le mode : Entre militaires, je vous le demande, ne tuez pas ce jeune fou. Ça a marché. Je n’ai même pas pu lui dire merci : quand j’ai été libéré, il était mort.

Régis Debray Journal du Dimanche 4 04 2010

24 04 1967                      Le Russe Komarov meurt dans Soyouz I, après 18 révolutions.

27 04 1967                      Exposition Universelle de Montréal. Jusqu’au 27 octobre, elle attirera 50 M. de visiteurs.

04 1967                           Une junte de colonels analphabètes et dévoyés, – Jacques Lacarrière -, prend le pouvoir en Grèce.

Philips sort un disque L’amour et la vie, sur l’éducation sexuelle des jeunes  qui reçoit le meilleur accueil de l’ensemble de la presse écrite. L’auteur principal en est un certain Paul Berthet… qui n’est autre que le milicien Paul Touvier, qui, ainsi, pourra mettre du beurre dans ses épinards. L’affaire a pu se faire grâce au parrainage de Jacques Brel, qui l’avait introduit chez Philips. Paul Touvier avait fait sa connaissance en octobre 1959, lors d’un concert que le chanteur avait donnée à Tarare, proche de Lyon. Les deux hommes étaient suffisamment proches pour que Jacques Brel ait mis un temps  à la disposition de Paul Touvier le chalet qu’il avait acheté à Saint Pierre de Chartreuse en 1965.

16 05 1967                      Les négociations sur les tarifs douaniers – Kennedy Round – aboutissent à une baisse de  40 % des droits de douane sur les produits industriels des 50 pays qui représentent 80 % du commerce mondial.

27 05 1967                       Au sud-est du Nigéria, la province du Biafra, riche de gisements de pétrole et de ses aptitudes au travail, proclame son indépendance : c’est le début d’un génocide qui fera 2 M. de morts, sur les 14 M. que compte le Biafra. La guerre prendra fin le 12 janvier 1970. Du début à la fin du conflit, le Biafra sera resté dramatiquement seul, face à un Nigeria qui aura rassemblé à ses côtés les ennemis d’hier, Etats-Unis, Angleterre, Russie. Seules la Tanzanie, le Gabon, la Côte d’Ivoire et la Zambie le reconnaîtront. La France enverra officieusement armes et secours, via le Gabon et le Côte d’Ivoire. Le Gabon accueillera des orphelins. L’ensemble des pays africains est habité par la hantise de l’éclatement des frontières héritées de la colonisation : ce serait une explosion sans fin d’indépendances, jusqu’à se retrouver avec des frontières reprenant les contours des ethnies : impensable ! C’aurait été le retour à l’Afrique confetti d’avant les colonisations, à l’exception des rares royaumes existant encore à la fin du XIX° siècle, et l’Afrique aurait alors perdu tout possibilité de développement économique et d’influence à l’international.

Tu te taisais pendant que nous mourions.

As-tu vu ces photos en soixante-huit / D’enfants aux cheveux réduits en rouille, / Touffes étiolées lovées sur ces petites têtes, / Et puis qui tombent, comme des feuilles pourries s’émiettent ?

Imagine des enfants aux bras comme des allumettes, / Le ventre en ballon de foot, peau tendue à craquer. / C’était le kwashiorkor – mot compliqué, / Un mot pas encore assez hideux, un péché.

Tu n’as pas besoin d’imaginer. Les photos / S’étalaient dans les pages luxueuses de ton Life. / Les as-tu vues ? As-tu eu de la peine, un instant, Avant, vite, d’enlacer ta femme, ton amant ?

Leur peau avait pris la teinte acajou d’un thé léger, / Dévoilant un réseau de veines et d’os cassants ; / Des enfants nus qui riaient, comme si l’homme / N’allait pas prendre ses photos et puis partir, les laissant.

 Chimamanda Ngozi Adichie       L’autre moitié du soleil Gallimard           2006

C’est la naissance de l’humanitaire moderne : Bernard Kouchner, – dont on dira de lui, plus tard : un tiers mondiste, deux tiers mondain -, Claude Malhuret, Xavier Emmanuelli interviennent au titre de la Croix Rouge ; gênés par le silence que leur impose la déontologie de ce mouvement, ils le quittent, et fonderont, 4 ans plus tard, Médecins sans frontières.

Sur le terrain de la guerre, l’humanitaire côtoie les marchands d’arme : et il se trouve que ceux-là peuvent être aussi suisses : après la capitulation du Biafra, les contrôleurs de l’ONU trouveront dans ses casernes des douzaines de canons Bührle-Oerlikon, frappés de la croix gammée et des numéros de série allemands : c’était des canons que la Suisse s’apprêtait à livrer à l’Allemagne en 1945 quand sa capitulation vint mettre fin aux livraisons ; mais ces armes avaient déjà été payées. En les vendant une seconde fois, Dieter Bührle fit donc une très bonne affaire, dont il dût tout de même déduire les 20 000  FS d’amende demandés par le Tribunal fédéral pour n’avoir pas respecté l’embargo.

28 05 1967                     Sir Francis Chichester revient d’un tour du monde de 28 000 miles à bord du Gipsy Moth IV. Il a 65 ans. 10 ans plus tôt, il avait été atteint d’un cancer.

5 au 11 06 1967            Guerre des Six Jours, entre Israël et l’Egypte ; en six jours, les troupes israéliennes auront anéanti trois armées, détruit 80 % du matériel égyptien et conquis des territoires quatre fois plus vastes que leur État au prix de pertes très limitées : 679 tués, 2 563 blessés. Dans les mois qui suivirent, un haut responsable égyptien s’emportera devant l’ambassadeur soviétique :

  • Tout cet armement que vous nous avez vendu ne vaut rien !
  • Nous avons fourni le même aux Vietnamiens !

Un an plus tard, David Ben Gourion déclarera : Si je devais choisir entre la paix et les territoires conquis l’année dernière, je choisirais la paix.

11 06 1967                  Le paquebot Lydia a 36 ans d’âge. Les fées du troisième âge se sont penchées sur lui pour lui offrir une vieillesse à faire pâlir d’envie tous les vieux rafiots qui rouillent dans des cimetières abandonnés ou partent à la découpe chez les ferrailleurs comme les bœufs à l’abattoir. Ce jour-là, deux remorqueurs le hâlent au fond d’un chenal creusé pour lui, d’où il sera hissé trois mètres au-dessus du niveau de la mer, sur le lido du Barcarès, entre mer et étang, dans le Languedoc Roussillon, et en avant toute pour une vieillesse de folie ! que des folles nuits animées par le monde du showbiz, ouvert un temps au public, réservé un autre temps aux copains-copines d’une milliardaire japonaise. Et ce n’est pas de l’eau de mer ni d’Évian qui coulent à flots ! Ces agitations de vieille dame indigne le fatigueront et aujourd’hui il se contente de rouiller tout en recevant des expositions, beaucoup plus paisibles. Où peut-on voir à l’heure actuelle un bateau de 84 ans se prélasser sur la plage ?

Construit en 1931 dans un chantier danois, alors le seul à motoriser en diesel des paquebots, pour le compte d’une compagnie australienne, il se nommait alors le Moonta. Au départ, paquebot mixte de 91 mètres de long, il était à même d’emmener 157 passagers, à des prix défiant toute concurrence, pour caboter le long des côtes sud de l’Australie : nombre de jeunes mariés y avaient fait leur voyage de noce. Des Grecs l’avaient racheté en 1955, le rebaptisant Lydia et le transformant pour qu’il puisse accueillir 460 passagers. Il naviguera en Méditerranée jusqu’en 1967.

7 07 1967                    Le Tour de France passe par le Ballon d’Alsace. Poulidor est tombé dans la descente du Harrenberg et termine l’étape sur le vélo de son coéquipier Delberghe ; la montée est une descente aux enfers…

Précédé par l’Espagnol Aranzabal, comme par un appariteur à chaîne, le Tour s’avançait par monts et par Vosges à pédales feutrées, à travers un brouillard qui masquait aux acteurs eux-mêmes les fils de la conjuration qui était en train de se nouer. Quand on redescendait dans les vallées, une pluie diluvienne, les incitant à se réfugier dans le peloton de Noé, étouffait leur lucidité stratégique sous une résignation humide. Les grandes résolutions tactiques ne pouvaient faire long feu chez les hommes qui, dans un cas comme dans l’autre, n’y voyaient pas plus loin que le bout de leur nez. Ce n’était donc pas encore la guerre déclarée et cependant, comme on dit dans le langage diplomatique, c’était assurément déjà l’escalade. On venait de passer trois ou quatre cols d’appellation plus ou moins contrôlable, les ascensions et les descentes se chevauchant en un toboggan continuel, quand il apparut que la tension, elle aussi, se mettait à monter à l’intérieur de la course, et que les ingrédients de l’exploit ou de la défaillance se trouvaient rassemblés, avec pour excipient en quantité suffisante la débauche d’efforts accomplie par tout un chacun depuis quelques jours. Cela commença par des signes avant-coureurs qui nous étaient donnés, en l’occurrence, par des coureurs de l’arrière. Dès qu’on peut associer un nom à un paysage, c’est que le rideau vient de se lever. Avec les premiers lacets du collet du Linge, quelques-unes de nos silhouettes les plus familières, blanches comme un collet du même nom, nous apparurent au détour des sapins, égrenées dans leur solitude respective. Puis, […] nous plongeâmes sur Munster où nous attendait la fameuse tarte chaude aux myrtilles – car ces cols impitoyables sont également des cols à manger de la tarte. C’est la dernière bouchée dans le bec, avec devant les yeux une pancarte qui proclamait : Zimmermann, 1er au Bal­lon d’Alsace, que nous apprîmes l’abandon de celui-ci, signalé par la gendarmerie. L’expression coutumière prenait pour une fois un sens terrible, comme s’il se fût agi d’un malfaiteur. Après tout, peut-être les gendarmes allaient-ils le conduire au Ballon ? C’est vers le Ballon, en effet, que convergeaient tous les calculs et toutes les énergies, ceux d’un Pingeon qui ressemblait plus que jamais à une cigogne déroutée dans sa migration, d’un Gimondi aux abois depuis le départ, d’un Aimar fureteur, d’un Poulidor livré aux bêtes. Depuis la descente du col du Harrenberg où il était tombé sans gravité, Poulidor, piégé dans un groupe légèrement attardé, portait tout le poids d’une chasse de plus en plus vaine, sur un vélo d’emprunt. Verrouillé par les Italiens de circonstance, traînant derrière lui sur plus de trente kilomètres, non pas vingt forçats mais vingt boulets de la route, il savait que pour sa part c’est, si l’on ose dire, en captif qu’il aborderait le Ballon. Il se montra néanmoins grandiose, fou de prodigalité, et le contrecoup fut terrible. Mais nous avons vu trop souvent sans grande émotion Poulidor perdre de justesse pour ne pas affirmer à quel point nous l’avons aimé aujourd’hui dans l’ampleur qu’il sut donner à son drame. On y devinait la carrure de l’homme. Ce drame éclata à Bussang, au pied de l’ascension, quand ce qui n’était encore qu’une malencontreuse péripétie collective, une faillite chiffrable, se mua en un de ces désastres individuels où l’on vit rarement sombrer un champion. À ce moment, on ne pouvait dévisager Poulidor, les joues creuses, le regard absent, l’oreille sourde, dépassé par des coureurs qui ne lui arrivent pas à la cheville, et le plus souvent ceux qu’il avait traînés après lui, sans que le cœur ne fendît. Ce corps cassé en deux, ces mains hagardes qui se tendaient dans le vide, cette soif qui était celle de la passion et de la fièvre évoquaient une affreuse agonie. La foule, exemplaire en ce qu’elle ne chercha à aucun moment à pousser Poulidor, comprenant que ce n’était plus le champion mais l’homme même qui était en cause, convertit spontanément son admiration en tendresse et c’est sans doute porté par les anges que Poulidor trouva la ressource d’atteindre le sommet. Pour ce qu’il contient de sensationnel, le calvaire de Bussang aura sa place dans la mémoire. Il reste qu’en sport tout ce qui se rapproche du fait divers n’est guère aimable et qu’à cet égard la déroute de Poulidor est un modèle du genre.

Antoine Blondin L’Équipe du 8 juillet 1967, in Tours de France. La Table Ronde, 2000.

13 07 1967                     Une semaine plus tard, le Tour de France est au Ventoux :  Tom Simpson meurt à 36 ans sur ses pentes, victime de l’effet combiné du dopage et de la chaleur.

26 07 1967                    Du balcon de l’hôtel de ville de Montréal, De Gaulle lance son Vive le Québec libre. Il avait déjà bousculé le programme du voyage, en faisant passer le Québec avant Ottawa ; les autorités fédérales souhaitent lui signifier que sa visite n’est plus de mise, quand il leur coupe l’herbe sous les pieds en disant : Je rentre.

6 08 1967                      À Lisbonne, inauguration du pont Salazar sur le Tage, long de 2 278 m. Après la chute de Salazar, il sera rebaptisé Pont du 25 Avril (jour de la révolution des œillets, en 1974).

22 08 1967                   À Pékin, les Gardes rouges incendient les bureaux du chargé d’affaires britannique.

3 09 1967                      En Suède, la circulation automobile passe de gauche à droite.

__________________________________________

[1] Il faut cependant émettre un doute sur l’exactitude de cette citation, car on la trouve aussi avec les mêmes mots, dans un ordre différent, ce qui en change complètement le sens : C’est secondaire, mais inadmissible.

[2] En arabe, une harka signifie mouvement : on désignait ainsi une unité d’auxiliaires musulmans de statut civil rattachée à une unité militaire française ; elles avaient été créées en avril 1956.

[3] En l’absence d’un protocole intérimaire sur le maintien de l’ordre, la France pouvait juridiquement – selon l’article V des accords d’Evian – protéger ses ressortissants, au moins jusqu’à la fin du mois de septembre.

[4] Araignée… quel drôle de nom, pourquoi pas libellule ou papillon ? dixit une vieille histoire.

[5] Ce fait divers de l’athlétisme, qui aurait très bien pu être conté par un journaliste mis en forme par quelques apéritifs, à la limite du crédible,  a été rapporté par un journal non numérisé qu’on ne peut retrouver sur Internet. Pris d’un doute, l’auteur de ce site s’en est ouvert en septembre 2016 à Michel Jazy lui-même, qui lui a répondu : tout ce que vous me dites avoir lu sur cette veille du 5000 m. des JO de Tokyo est bien exact.

[6]  Même au plus fort de sa crue, l’Arno aura un débit de l’ordre du cinquième de celui du Mississipi : 3500 m³ contre près de 17 000 m³.

[7] En entrant en ville, les eaux furieuses de l’Arno ont commencé par exploser les cuves de gasoil des immeubles collectifs, quasiment toutes remplies à l’approche de l’hiver.

[8] J’ai appris depuis que les pompiers étaient restés en alerte plusieurs semaines, à cause du risque d’incendie lié à l’épaisseur de la nappe de mazout déposée en ville. (NdA)

[9]Pire que la guerre. (NdT)

[10] À une si belle vie de citoyens […] à un séjour si doux. Dante, Divine Comédie, Le Paradis, chant XV, traduction de Jacqueline Risset (Flammarion, 1990).


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