13 août 1961 au 1 novembre 1963. Le mur de Berlin. OAS. Indépendance de l’Algérie. Jean XXIII. 39399
Publié par (l.peltier) le 27 août 2008 En savoir plus

13 08 1961                  45 km de barbelés et chevaux de frise sont mis en place à Berlin, barrant 67 des 81 points de passage avec Berlin-Ouest. Les services de transport en commun sont interrompus.

Walter Ulbricht, premier secrétaire du Parti communiste allemand et Erik Honecker, responsable de la sécurité ont, la nuit précédente, transformé en frontière d’État la ligne de démarcation entre les secteurs orientaux et occidentaux et scellé définitivement la porte, jusqu’à présent entrouverte, par laquelle hier encore plus de 3 000 habitants de la République démocratique allemande avaient réussi à s’évader. De 1949 à 1961, c’étaient plus de 2.6 millions d’Allemands de l’Est qui s’étaient réfugiés en RFA en passant par Berlin-Ouest. Pareille hémorragie ne pouvait durer.

Pendant de longues heures, depuis l’aube, j’ai assisté à la mise en prison publique d’un pays de 16 millions d’habitants.

Stéphane Roussel

 

Dans les semaines suivantes sera construit un simple mur de parpaings de 3,5 m de haut sur 50 km de long. Par la suite il sera doublé d’un autre mur parallèle, à quarante mètres de  distance : entre les deux un no man’s land, pour la réalisation duquel les communistes n’hésiteront pas à raser les immeubles, maison et même un temple ! Pour prouver son attachement au communisme, Khrouchtchev  a donné son feu vert à l’édification du mur de la honte.

bernauer 5

Temple de la Réconciliation

dynamité en 1985

Kapelle der Versöhnung

Chapelle de la Réconciliation, construite en pisé sur le lieu même du temple dynamité, inaugurée en 2000, géré par la communauté de Coventry.

partie originale conservée

Pour des yeux occidentaux, l’affaire paraît être une monstruosité ; mais il n’en va pas de même pour des Russes pour lesquels la notion de frontière est une réalité autrement plus puissante que celle qu’on en a, depuis des siècles mais surtout depuis la révolution de 1917 :

En Union soviétique, dans les cours de récréation, les écoliers jouaient à l’espion et au garde-frontière. Avec sa casquette verte et son chien, le garde-frontière a constitué un personnage central de la culture populaire en URSS et il continue de faire recette dans la Russie d’aujourd’hui. À la station Place-de-la-Révolution du métro de Moscou, il campe depuis 1938 entre le soldat rouge, l’ouvrier de choc et la kolkhozienne, parmi les héros sculptés par Matvei Manizer. Les passants caressent discrètement le museau de son chien pour réussir un examen ou en gage de fertilité. Dans quel autre pays rend-on ainsi un culte au garde-frontière ? Pourquoi, dans cet immense pays, la frontière est-elle le centre de toutes les attentions ? Qu’est-ce qui rend si importante et si sacrée la frontière ?
La Russie que l’on voit aujourd’hui rouler des épaules et inquiéter ses voisins a un double passé, russe et soviétique. Ses gouvernants ont eu depuis des siècles un rapport très spécifique à la frontière. Du fait de l’importance des conquêtes territoriales à l’époque tsariste, les frontières en Russie sont démesurées : 1 217 verstes (près de 1 300 km) de frontière avec la Suède, 1110 avec l’Allemagne, 1150 avec l’Autriche-Hongrie, 10 000 verstes (plus de 10 500 km) avec la Chine, du Pamir à Vladivostok. Et cette démesure inquiète les dirigeants. Avec la révolution russe, les frontières deviennent une obsession.
En pleine guerre mondiale, la révolution d’octobre 1917, qui suit de quelques mois celle de février, met au pouvoir Lénine et le parti bolchevique bien décidés à bouleverser l’ordre établi. L’utopie internationaliste des nouveaux maîtres du Kremlin, adeptes du marxisme, est celle de la disparition des frontières entre prolétaires au profit d’un front pionnier de la révolution. Mais, avec le décret bolchevique prônant l’émancipation nationale des peuples non russes de l’empire, puis la défaite contre les Allemands entérinée par la paix de Brest-Litovsk en mars 1918, l’ancien Empire russe se couvre au contraire de nouvelles frontières.
Par ailleurs, dès janvier 1918, la Russie entre dans une guerre civile. Alors que le territoire est réduit à l’ancienne Moscovie, l’Armée rouge, dirigée par Trotski, doit combattre les armées blanches qui encerclent par l’ouest, le sud et l’est : l’amiral Youdenitch dans les pays Baltes, l’armée de Denikine dans le Don, celle du général Wrangel en Crimée. Les partisans de la Grande Russie bénéficient de l’appui extérieur des Français et des Britanniques préoccupés de maintenir un second front contre l’Allemagne puis de lutter contre la subversion bolchevique.
Cette carte des combats de la guerre civile opposant un centre révolutionnaire et une périphérie contre-révolutionnaire soutenue de l’extérieur par les puissances européennes marque durablement la géographie mentale du bolchevisme. La victoire est acquise aux bolcheviks dès 1920. La reconquête de l’Ukraine, de la Crimée, de la Géorgie, du Turkestan (aujourd’hui l’Asie centrale) et de l’Extrême-Orient leur permet, de république soviétique en république soviétique sœur, de reconstituer sous le nouveau visage d’une fédération une union des peuples de l’ancien Empire russe. Cette construction territoriale inédite se heurte cependant à l’ouest à une barrière d’États (Roumanie, Pologne, pays Baltes, Finlande) confortés par les traités de paix et par le soutien occidental. C’est le cordon sanitaire, censé barrer la route au bacille du communisme.
En tête de ces États hostiles à la Russie bolchevique, se trouve la Grande Pologne reconstituée par le soin des Alliés lors de la conférence de paix et agrandie à l’est par les armes. Le traité de Riga scelle en mars 1921 la victoire de Pilsudski sur l’Armée rouge et instaure une frontière très à l’est, intégrant au territoire polonais de nombreuses minorités ukrainiennes et biélorusses. Staline, qui a pris part à la campagne de Pologne, n’oubliera pas l’humiliation subie.
L’onde de choc de la révolution et de la guerre civile fonde le nouvel État et sa manière de voir le monde. Elle confère à la frontière une dimension sacrée : c’est la ligne entre le passé et l’avenir. A son approche, pour ceux qui sympathisent avec la grande expérience, le rythme cardiaque s’accélère, l’émotion pousse à embrasser le sol sacré de la révolution. L’arche frontière la plus décrite dans les récits de voyageurs est celle de Negoreloe, point de passage ferroviaire entre la Pologne et l’URSS. Sa décoration est entièrement achevée pour le dixième anniversaire de la révolution d’Octobre : une banderole y salue les travailleurs de l’Ouest.
Mais la frontière est aussi le poteau indicateur de la vulnérabilité du nouveau régime qui se vit comme une forteresse assiégée. Entre la nouvelle patrie du prolétariat et l’étranger capitaliste hostile, la frontière n’est pas définitive. Elle est une ligne de front provisoire. Dans le préambule de la première Constitution soviétique en 1923, la création de l’URSS est justifiée par la nécessité de présenter un front unique face à 1’encerclement capitaliste. Et, pour protéger le territoire, on décide la création d’un cordon de sûreté. Une zone frontière de 7,5 kilomètres de large est ainsi instituée dans laquelle les gardes-frontières ont tous les pouvoirs. Par ailleurs, des zones tampon démilitarisées sont mises en place lors des traités de paix entre la Russie bolchevique et ses voisins.
Elles permettent de gérer les incidents frontaliers et offrent les moyens diplomatiques d’une surveillance rapprochée de la zone frontière adverse.
La crainte de la constitution d’un bloc antisoviétique reste une obsession permanente dans l’entre-deux-guerres. On constate des pics cycliques de grande peur aux frontières avec la présence d’un ennemi intérieur et extérieur. Ainsi, en 1926-1927, le pouvoir soviétique lance-t-il une campagne d’alerte aux frontières lorsque se conjuguent le coup d’État de Pilsudski en Pologne, la rupture des relations diplomatiques par la Grande-Bretagne et l’expulsion de l’ambassadeur soviétique à Paris, ces deux derniers gestes visant à protester contre l’ingérence de Moscou dans les luttes sociales des deux pays. La population est appelée à défendre sa nouvelle patrie soviétique – nash Soiuz – contre les provocateurs frontaliers.
Au cours des années 1930, la menace frontalière évolue avec la conquête japonaise de la Mandchourie en 1932 puis l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne. La crainte redouble d’une activité ennemie en territoire soviétique avec l’assassinat de Kirov, membre influent du Bureau politique, dans son fief de Leningrad en décembre 1934. Au milieu des années 1930, la zone frontière se transforme en zone interdite : avec la construction de barbelés, l’évacuation systématique des populations jugées suspectes et la mise en place d’un no man’s land, la frontière s’inscrit de manière brutale dans le paysage. On préfère alors fermer la frontière à tous les passages plutôt que de risquer la circulation d’espions et d’agents infiltrés. Les plans stratégiques de l’Armée rouge, redéfinis début 1935, envisagent comme adversaire potentiel principal à l’ouest en cas de conflit une coalition germano-polonaise, adossée à la place d’armes baltique. La chasse aux étrangers commence au même moment. Le citoyen étranger est perçu de manière générique comme un intrus et un fouineur. Au début de l’année 1936, le Bureau politique promulgue un décret sur les mesures protégeant l’URSS de la venue d’éléments espions, terroristes et saboteurs.
Dans ce contexte, les États situés sur le pourtour de l’URSS ont beau affirmer des politiques de neutralité, s’efforçant par une tactique de balancier de garantir leur indépendance ; du point de vue soviétique, cela ne diminue en rien, bien au contraire, la certitude qu’ils sont un danger. En effet, la Pologne, la Finlande, l’Estonie, la Lettonie, la Roumanie à l’ouest, si elles ne sont pas prosoviétiques, sont considérées comme les places d’armes des grandes puissances. La carte d’Europe vue du Kremlin est ainsi singulièrement rétrécie. La neutralité n’existe pas du point de vue de Moscou. L’horizon d’attente et d’action se situe de ce fait au-delà de la frontière.
Pour contrer l’hostilité environnante, les bolcheviks du temps de Lénine puis de Staline multiplient les pratiques d’ingérence dans l’étranger proche.
Avec la fondation de l’Internationale communiste en 1919, Moscou a des militants, des réseaux d’agents et des fonds pour ses entreprises au-delà de la frontière. Vue des pays limitrophes, la subversion communiste est indissociable de la lutte pour l’émancipation nationale. L’Union soviétique a su organiser sur sa périphérie européenne et grâce à une politique favorable aux nationalités non russes dans les républiques soviétiques une série de piémonts des causes nationales ukrainienne, biélorusse, carélienne et moldave.
A Tatar Bunar, dans la Bessarabie roumaine, depuis 1918, des insurgés communistes font en 1924 le coup de feu contre l’armée roumaine au nom du peuple bessarabe opprimé par les boyards roumains. Au même moment, une république autonome de Moldavie – préfiguration de la République soviétique de Moldavie qui voit le jour en 1940 – est créée au sein de la république d’Ukraine soviétique. La même année toujours, le Guépéou (police politique) organise une attaque dans la ville de Stolpce, petite bourgade de Pologne orientale. Il s’agit de libérer trois dirigeants du Parti communiste de Biélorussie occidentale qui milite pour le rattachement des territoires biélorusses polonais à la Biélorussie soviétique. Les participants font semblant d’être des locaux mais en fait ce sont des soldats de l’Armée rouge déguisés en paysans biélorusses et qui ont clandestinement franchi la frontière. Après que l’intégration de la Galicie orientale à la Pologne eut été définitivement entérinée par les Alliés en 1923, les subventions soviétiques aux mouvements ukrainiens anti polonais augmentent.
La déstabilisation de l’étranger proche par les méthodes de la propagande, du militantisme et du renseignement ne suffit pourtant pas à réduire le sentiment d’insécurité frontalière, qui s’accroît dans les années 1930 dans un contexte intérieur comme extérieur difficile. Il faut épaissir la frontière d’autant que la stratégie de l’Armée rouge est offensive et ne conçoit les premiers combats contre l’agresseur qu’au-delà de la frontière. Dès lors, l’enjeu diplomatique et militaire à la fin des années 1930 est d’installer en Finlande et dans les pays Baltes des bases militaires avancées et d’obtenir en Pologne ainsi qu’en Roumanie un droit de passage des troupes en cas d’agression. Au printemps 1939, ni les Français ni les Britanniques ne sont prêts à répondre par l’affirmative aux exigences soviétiques et ce sont finalement les Allemands, avec les protocoles secrets adjoints au pacte Ribbentrop-Molotov du 23 août 1939, qui leur accordent une zone d’influence selon un partage tellement impérialiste que les Soviétiques nièrent l’avoir négocié et obtenu jusqu’en 1989.
Le 17 septembre 1939, deux semaines après l’attaque allemande, les Soviétiques entrent ainsi en Pologne orientale, se présentant comme le voisin non belligérant venu porter secours aux populations laissées dans le chaos par la chute de Varsovie. Début octobre, ils imposent des bases militaires sur le littoral des pays Baltes. A la mi-novembre, ils commencent une guerre non déclarée contre la Finlande.
La nouvelle zone élargie de sécurité qui en résulte signifie d’abord pour Staline le démantèlement du cordon sanitaire des années 1920. La Pologne, ce rejeton monstrueux du traité de Versailles (Molotov), peut disparaître. La Roumanie doit rendre la Bessarabie. Les États baltes n’ont pas de raison de conserver leur indépendance. La Finlande doit être repoussée au-delà de l’isthme de Carélie. Selon une démocratie de façade, les élections organisées en Pologne orientale en octobre, sous le contrôle étroit des agents de la police politique dépêchés sur place, entérinent les pertes territoriales.
Cette zone est alors le terrain où peuvent s’achever certaines constructions nationales restées en suspens au moment des traités de 1920-1921. La nouvelle géographie impériale de Staline, qui fut le commissaire du peuple aux Nationalités aux débuts du régime bolchevique, en tient compte et l’instrumentalise à son profit. Ainsi la Grande Ukraine soviétique naît-elle à ce moment-là avec l’incorporation de la Galicie orientale prise sur la Pologne, du littoral bessarabe et de la Bucovine du Nord prise sur la Roumanie.
Enfin, c’est l’heure de la revanche sanglante sur la Pologne pilsudskiste victorieuse des bolcheviks en 1920. Le massacre à bout portant de 25 000 prisonniers en avril 1940 à Katyn principalement (près de Smolensk) témoigne de la haine de Staline et de Beria à l’égard des officiers et des élites de la IIe République polonaise.
La transformation du cordon sanitaire en glacis avancé de sécurité s’avère pourtant militairement un désastre. En 1941, les fortifications ont été en partie démantelées sur l’ancienne frontière de l’été 1939 mais pas encore reconstruites sur la nouvelle. L’imposition brutale du système soviétique et la violence des répressions, si elles ont pour but de fiabiliser les territoires annexés, se révèlent politiquement contre-productives avec des habitants accueillant parfois avec soulagement l’entrée des troupes allemandes lors de l’opération Barbarossa en juin 1941.
Toutefois, c’est bien cette frontière que Staline entend imposer comme frontière de l’URSS au sortir de la Seconde Guerre mondiale afin d’éloigner le plus possible la menace capitaliste. Pour obtenir satisfaction, l’URSS dispose d’une panoplie de moyens bien plus impressionnante qu’avant-guerre. D’abord, et cela fait consensus parmi les Alliés et les leaders est-européens, il s’agit d’en finir avec les minorités nationales irrédentes de part et d’autre des frontières. Staline renforce les frontières ethniques de son empire. Devant les Allemands en 1939 puis devant les Alliés à partir de 1941, Staline comme Molotov défendent la Grande Ukraine pour repousser la Pologne vers l’Ouest. Le 29 juin 1945, Edvard Benes, le président de la Tchécoslovaquie, cède, par traité bilatéral, la Ruthénie sub-carpatique, considérée par les militants de la cause nationale et par les communistes d’Ukraine, au premier rang desquels Khrouchtchev, comme la dernière terre irrédente ukrainienne en Europe.
Il s’agit dès lors de supprimer aux confins ukrainiens de l’URSS les minorités polonaises qui avaient tant obsédé les hommes politiques et les services de protection du territoire en URSS. S’organise alors à grande échelle leur transfert forcé. Les trois accords signés en septembre 1944 entre le Comité polonais de libération nationale de Lublin d’une part et chacune des républiques soviétiques d’Ukraine, de Lituanie et de Biélorussie d’autre part débouchent sur la migration en Pologne de 1,5 million de personnes en provenance d’URSS entre 1944 et 1948 et sur celle de 482 000 personnes vers l’Ukraine en 1945-1946. Par ailleurs, l’organisation de plébiscites pseudo-démocratiques et la présence sur le terrain de l’Armée rouge sont les deux outils, l’un propagandiste l’autre dissuasif, de l’ethnicisation des frontières à la stalinienne.
Militairement, la présence des forces de l’Armée rouge en Europe permet aussi d’imposer les bases et les enclaves jugées nécessaires à la sécurité du territoire soviétique. Ainsi, les exigences en matière de contrôle de l’embouchure du Danube apparaissent comme le pendant méridional des garanties de sécurité pour Leningrad. La revendication de bases maritimes, terrestres et aériennes sur les territoires roumain et finlandais n’a plus de contradicteurs. Un système stratégique de routes et de chemins de fer relie ces deux pays à l’URSS. La base aérienne et navale de Porkkala Udd, véritable enclave soviétique de 30 kilomètres en territoire finlandais, se situe à 15 kilomètres d’Helsinki et scinde les deux axes majeurs de communication que représentent le chemin de fer Helsinki et le chenal en eau libre de Porkkala. Mais les nouvelles régions et républiques frontières annexées en 1939-1940, occupées par les Allemands à partir de 1941, reconquises en 1944 par l’armée rouge et à nouveau annexées à l’URSS formèrent un arc de résistance forte contre le régime de Moscou. Dès lors, il faut transformer les nouveaux confins hostiles en zones fiables. Les problèmes posés renvoient, en plus complexes, à la première sortie de guerre ; les mesures apportées sont celles de la fin des années 1930 : fermeture de la frontière, répression des passages clandestins, instauration de la zone neutre, déportations et évacuations, installation de citoyens loyaux. La nouvelle frontière de 1940 apparaît en 1946-1947 aussi fermée que l’ancienne frontière de 1939. Elle est le domaine des gardes-rouges et des bataillons de la police militaire. Les habitants de ces anciens confins font, comme leurs prédécesseurs de la première sortie de guerre, connaissance avec les contraintes et les règles de la frontière soviétique mais de manière infiniment plus brutale. Les frontaliers du début des années 1920 purent s’acclimater à la nouvelle frontière politique et idéologique sur environ quinze ans avant de perdre tout contact avec l’extérieur. Ceux qui se retrouvent à la frontière en 1945 ont à peine un an pour le faire.
La mise à distance de l’ennemi capitaliste conduit, dans le contexte du déclenchement de la guerre froide puis de la création de l’Otan, à la formation d’une nouvelle frontière avancée en Europe : le rideau de fer. La satellisation des pays de l’Est entraîne en effet l’exportation par l’URSS de ses méthodes et de ses visions de la frontière. Se prémunir de l’impérialisme américain et de ses alliés en Europe – notamment l’Allemagne de l’Ouest – signifie dès lors ériger une barrière suffisamment hermétique faite de no man’s land, de barbelés et de champs de mines, censurer ce qui vient d’Occident, surveiller l’entrée des espions et former à la vigilance anticapitaliste des gardes-frontières et des brigades d’habitants sur la frontière. Ce système, qui s’éroda dès les années 1960 dans les pays de l’Est, à l’exception de la RDA, de la Bulgarie et de l’Albanie, resta en vigueur sur la frontière de l’URSS jusqu’en 1991. Encore au milieu des années 1980, on pouvait recevoir, si l’on vivait dans un village d’Ukraine frontalier de la Pologne ou de la Tchécoslovaquie, pourtant deux républiques sœurs, un diplôme de bonne garde de la frontière.
En 1918 s’écroulait l’Empire russe ; en 1991 s’est effondré l’Empire soviétique. Dans les deux cas, l’insatisfaction devant les nouvelles frontières est évidente, ainsi que le désir d’une frontière épaisse offrant les moyens d’influer sur l’étranger proche et de se prémunir des influences nocives venues de l’extérieur. Le cadre de pensée est pourtant différent. Les uns voulaient construire quelque chose de neuf contre l’ancienne domination des Russes et des nobles, les autres pensent restauration et s’appuient sur un nationalisme russe, moteur d’une nouvelle Union eurasienne. Les uns se sont appuyés sur les sentiments nationaux des peuples non russes pour forger une nouvelle géographie impériale. Les autres instrumentalisent les minorités russes au-delà de leurs frontières.
Dans la Fédération de Russie, la hantise du déclin d’un empire dont le territoire a été rétréci à l’ancienne RSFSR (République socialiste fédérative soviétique de Russie) nourrit une politique très largement vouée à la recherche du maintien de l’influence sur ce qui était intérieur et qui est devenu extérieur. Reste à savoir sur quelles frontières vont continuer à patrouiller les gardes-frontières russes, qui conservent bien des traits des héros de l’époque soviétique.

Sabine Dullin            L’Histoire Novembre 2014

22 08 1961                   La Suède ne veut pas entrer dans la CEE.

29 08 1961                  Accident de la télécabine de la Vallée Blanche. Il fait grand beau à Chamonix et dans le Massif du Mont Blanc. La télécabine Panoramic de la Vallée Blanche, attire de plus en plus de monde : elle a transporté 65 000 personnes en 1960, et en 1961, déjà 75 000 jusqu’à ce 29 août. Réalisée par le même homme que le téléphérique de l’Aiguille du Midi : le comte Dino Lora Totino, elle a été inaugurée à Noël 1957. Vers 13 h, les milliers de personnes qui se trouvent dans la vallée comme sur les sommets aperçoivent  un avion militaire à réaction… c’est un Mirage III  F 84 F piloté par le capitaine Ziegler de la 4° escadre de chasse de Luxueil :  on le voit même plonger en longeant le pied du massif du Tacul  jusqu’au col du Midi. Là, il échappe aux regards mais plusieurs centaines de spectateurs massés sur la plate forme panoramique de l’Aiguille du Midi, le voient avec effroi  plonger au-dessus d’eux comme s’il allait s’écraser dans la Vallée Blanche. L’appareil se redresse puis pique de nouveau vers l’arête de l’Aiguille Verte : il est 13 h 45 : il sectionne le câble de la télécabine : d’un diamètre de 14 mm  pendant les deux premières années, il a été changé en 1959 et remplacé par un câble de 22 mm.: les  trois cabines les plus proches de l’accident, prennent de la vitesse en sens inverse sur le câble porteur et vont s’écraser contre le Gros  Rognon, faisant 6 morts : 4 Allemands et deux Italiens. Il reste 67 passagers dans les cabines entre la Pointe Helbronner et le Gros Rognon, sans risque, et 14  dans les cabines entre l’Aiguille du Midi et le Gros Rognon, là où le câble tracteur a été cassé ; leur situation est beaucoup plus précaire, particulièrement celle des deux passagers restant dans les 3 cabines les plus proches de la rupture du câble : il n’y a personne dans la première ;  Christian Mollier, aspirant guide de 21 ans, se trouve dans la seconde en compagnie d’une cliente avec laquelle il vient de faire la Tour Ronde et dans la troisième se trouve un ingénieur de la Compagnie du Bas Rhône : Vincent Banzil,  qui n’a jamais pratiqué le moindre sport de sa vie. La cabine occupée par Christian Mollier et Mlle Caramela ne tient plus sur le câble porteur que par une poulie. Christian Mollier commence par amarrer sa cliente et la cabine au câble porteur, puis entreprend de descendre au sol par le câble porteur en passant au-dessus de la première cabine, vide. Les secours se mettent alors en place, tant du coté italien, où Walter Bonatti est présent, que du coté français. Trois hélicoptères : 2 Sikorsky de la base du Bourget et une Alouette de la Gendarmerie évacuent les corps des 4 Allemands et 2 Italiens tués, sur Chamonix. Mais ils ne peuvent être d’un autre secours : l’approche des cabines est trop risquée. 3 heures après l’accident, depuis la station de l’Aiguille, les sauveteurs ont installé un va et vient en parallèle sur lequel ils accrochent un plateau de fortune qu’ils mettent deux heures à acheminer sur les lieux de l’accident, avec deux sauveteurs à bord : Vincent Banzil est le premier à être extrait de sa cabine, puis, assuré de près, à sauter sur ce plateau de fortune : il arrive à la station de l’Aiguille à 19 h 30. Le plateau redescend mais ne peut atteindre la cabine  de Mlle Caramela, la cliente de Christian Molinier : et c’est à elle de franchir cette distance, les pieds sur une corde mise en place par les sauveteurs et les mains tenant le câble porteur… elle arrive sur le plateau à 21 h. Les 11 autres passagers de cette section seront tirés par un autre câble de fortune mis en place depuis le Gros Rognon. Les cabines du milieu de la section Gros Rognon – Pointe Helbronner ne pouvant être ramenés à une extrémité, les passagers devront descendre au sol par des échelles de corde ou des stop chutes. On travaille toute la nuit et, le lendemain à 10 heures, tous les vivants sont  tirés  d’affaire.

Le communiqué publié alors par le ministère des armées, en l’occurrence fort bavard pour une grande muette,  tient du roman dont la trame ne sort pas du respect des procédures : juste une volonté délibérée de masquer cette criminelle et irrésistible  envie de jouer les chocards à près de 800 km / h : Le capitaine Ziegler, pilotant un avion F 84 F  de la 4° escadre de chasse… qui était accompagné d’un autre avion… fût alerté radiophoniquement par le travers du massif du Mont Blanc par son équipier lui disant qu’il l’avait perdu de vue. Le capitaine Ziegler effectua la manœuvre courante qui consiste en un large virage pour permettre à son équipier de le retrouver rapidement. Au cours de cette évolution alors qu’il tentait d’apercevoir l’autre avion, il ressentit un choc dont il ne pût s’expliquer la cause. Son équipier qui l’avait rejoint, lui signala qu’un des réservoirs largable était détérioré. Après avoir largué le réservoir, qui provoquait de fortes vibrations à l’avion, le capitaine Ziegler rejoignit sa base en rendant compte par radio à tous les organismes de contrôle aérien de ce qui était arrivé.

Mais ce ne fut qu’après l’atterrissage qu’il connut les véritables causes du choc qu’il avait ressenti ainsi que la gravité de ses conséquences. L’autorité militaire a aussitôt déclenché les enquêtes réglementaires qui permettront de définir les responsabilités dans ce tragique accident et de prendre en conséquence les mesures et les sanctions qui s’imposeraient.

On apprenait d’autre part dans la soirée que des ordres avaient été donnés dans les bases françaises et celles de l’OTAN, situées dans le centre de l’Europe, afin que leurs pilotes évitent les vallées alpines, dont beaucoup possèdent des réseaux de transport par câble.

Le Monde. 1° Septembre 1961.

Henri Ziegler, né sans doute vers 1915, a été directeur de cabinet de M. Corniglion Molinier et, à ce titre avait participé à l’inauguration de cette télécabine ; il deviendra président de Sud Aviation à partir de 1968… Jugé un an plus tard à Dijon au tribunal de la 7° région militaire, le capitaine Ziegler fût acquitté par le président Pignerol après 3/4 d’heure de délibéré. Le capitaine Ziegler fera une belle carrière : chef des essais puis de l’ingénierie chez Airbus. Il a  commandé un Airbus pour un vol humanitaire sur Ouagadougou le 8 12 1979 ; le même accident  se reproduira 37 ans plus tard, le 3 février 1998, sur les pentes du Mont Cermis, à Cavelese, dans les Dolomites – province de Trente, – où un biréacteur EA-6B Prowler de la base américaine d’Aviano sectionnera le câble d’un téléphérique, entraînant la mort des 20 occupants de la cabine montante.

Image IPB

Le câble tracteur fut sectionné sur le tronçon Rognon -> Aiguille. Un train de 3 cabines venant tout juste de passer le Rognon fut tiré en arrière par la tension du brin de câble restant, dérailla au passage du Rognon et s’écrasa en versant Helbronner, dans la zone d’éboulis au pied du rognon sur cette photo :

9 09 1961                                       Attentat manqué contre De Gaulle à Pont sur Seine. L’organisateur en était le colonel Jean Bastien Thiry que l’on reverra à nouveau. Comme le montre le résultat, il n’était pas artificier, mais brillant ingénieur concepteur de missiles sol-sol, [SS 10, SS 11] animé de la foi du centurion, catholique traditionaliste, tendance psycho-rigide. De près comme de loin , il n’aura jamais été membre de l’OAS.

En métropole, bien que le ministre de l’Intérieur Roger Frey et la police déploient les plus grands efforts, se multiplient les destructions par le plastic : plus d’un millier. Ainsi de celle où le maire d’Évian, Camille Blanc, trouve la mort, ou de celle qui vise André Malraux et aveugle une petite fille. Le coup de maître est tenté, le 9 septembre 1961. Dans la nuit, au sortir de Pont-sur-Seine, sur la route qui conduit de l’Élysée à Colombey, la voiture où je me trouve avec ma femme, l’aide de camp, colonel Teisseire, et le garde Francis Marroux est tout à coup enveloppée d’une grande flamme. C’est l’explosion d’un mélange détonant destiné à faire sauter une charge de dix kilos de plastic cachée dans un tas de sable et beaucoup plus qu’assez puissante pour anéantir l’objectif. Par extraordinaire, cette masse n’éclate pas.

Charles de Gaulle                Mémoires d’espoir 1970

18 09 1961                                     Le Suédois Dag Hammarskjöld, secrétaire général de l’ONU, dont John Kennedy dira qu’il avait été le plus grand homme d’Etat de notre siècle, part à Ndola, en Rhodésie pour y rencontrer Moïse Tschombé : son avion s’écrase peu avant l’atterrissage. Pendant cinquante ans, aucune autorité politique ne voudra connaître les causes de l’accident… erreur de pilotage etc …. Mais son fils ne l’entendra pas ainsi et réunira un certain nombre de preuves qui font converger les causes vers un attentat :

  • Virage brutal de l’avion juste avant l’atterrissage.
  • Témoignage du seul survivant – pour quelques jours – du drame, parlant d’une explosion juste avant le crash.
  • Témoignage d’un officier alors en poste à la NSA de Nicosie à Chypre : il avait capté le message suivant : Quelque chose d’intéressant va se produire, prévient-il. Peu après minuit, il leur fait écouter un enregistrement. Un des officiers présents reconnaît la voix d’un pilote mercenaire belge : Oui, c’est bien le DC-6 Transair. Je l’ai touché. Il y a des flammes. Il pique. Il s’écrase.
  • Ce mercenaire belge affirmera avoir abattu cet avion par erreur, car sa mission était seulement de le détourner pour le forcer à atterrir ailleurs.

28 09 1961                  À la demande de de Gaulle, Alain Peyrefitte donne le premier d’une série de quatre articles dans Le Monde, où il expose le projet d’une partition de l’Algérie, les partisans d’une Algérie liée à la France se retrouvant dans une zone à peu près circonscrite par les départements d’Alger et d’Oran. Ce n’était qu’un leurre pour contraindre le FLN à revenir à la table des négociations.

17 10 1961                La guerre d’Algérie a gagné la métropole et les règlements de compte entre harkis-supplétifs des forces de l’ordre et FLN – Front de Libération Nationale [… de l’Algérie] – sont nombreux. Des attentats ont visé surtout les policiers, qui comptent plusieurs morts. À Paris, une manifestation organisée par le FLN, rassemble environ 30 000 personnes, à la suite de l’instauration d’un couvre-feu concernant la population algérienne, lequel couvre-feu empêche les gens du FLN, alors à court d’argent, de se livrer à leur racket nocturne – 3 000 F par tête ; si tu ne paies pas, tu es un homme mort -; elle est réprimée férocement ; un commissaire de police témoignera : c’était un grand mouvement de vengeance collective à la base. De la violence à l’état pur. Maurice Papon était alors préfet de police. Le bilan officiel a fait alors état de 3 morts et 64 blessés, mais admet le chiffre de 11 538 arrestations, regroupées au Palais des sports et au stade Pierre de Coubertin.. Mais 36 ans plus tard, à l’occasion du procès de ce même Maurice Papon, les témoignages afflueront, faisant état d’environ 200 morts, noyés dans la Seine, matraqués etc…, Maurice Papon qui, lors des obsèques d’un policier lançait à ses collègues : Pour un coup reçu, vous en rendrez dix, dans tous les cas vous serez couverts, et à la même période, dans une lettre au directeur général de la police municipale, après un attentat contre un commissariat : Les membres des groupes de choc surpris en flagrant délit de crime devront être abattus sur place. En Algérie, le FLN ne réagit pratiquement pas : l’affaire n’arrivait pas au bon moment : il était en position de faiblesse car de Gaulle avait refusé des transiger dans les négociations d’Évian sur le pétrole du Sahara et les essais atomiques de la France : les pourparlers étaient donc rompus et le FLN cherchait plus à les renouer qu’à aggraver la rupture. Catherine Trautman, qui sera ministre de la Culture  et Jean Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur, lors de ce procès de Maurice Papon, autoriseront la consultation des archives, jusqu’alors inaccessibles. Le rapport Mandelkern estimera en mai 98 le nombre de tués à 32, sans mentionner la grande quantité d’archives disparues, telles que le rapport du préfet de police au ministre de l’Intérieur, les dossiers du Service de coordination des affaires algériennes, les fichiers du Centre d’identification de Vincennes qui recevait les interpellés… les archives de la brigade fluviale, elles, ont tout simplement été détruites. Les archives du TGI de Paris parleront de 63 morts. Quoiqu’il en soit, il y eût massacre, et puisqu’aucune sanction n’a été prise contre les auteurs, c’est qu’il a été couvert au sommet, où se trouvait alors de Gaulle qui fit un commentaire laconique et odieux, dans le style du détail de Le Pen : C’est inadmissible mais secondaire [1] .

18 10 1961                          Sortie en avant-première à New York  de West Side story, un film de Robert Wise et Jérome Robbins, puis le 13 décembre 1961 en sortie nationale et le 2 mars 1962 en France ; au départ, West Side Story était un drame lyrique américain de Leonard Bernstein, Stephen Sondheim (lyrics) et Arthur Laurents (livret), inspiré de la tragédie Roméo et Juliette de William Shakespeare et créé le 26 septembre 1957 au Winter Garden Theatre… Phénoménal succès, autant de la version théâtre que de la version film : deux bandes d’immigrés, les uns fils d’immigrés blancs d’Europe, les autres de Porto Rico se disputent Harlem, un quartier de New-York : le film remportera  dix oscars (sur onze nominations) lors de  la 34° cérémonie des oscars. Le ballet moderne fait une entrée fracassante sur la scène : la vitalité a la force d’un ouragan, laissant la place quand il le faut à la romance très très sucrée.

30 10 1961                      Krouchtchev fait déplacer le cercueil de Staline : il quitte de voisinage de Lénine dans le mausolée de la Place rouge pour rejoindre des seconds couteaux dans l’enceinte du Kremlin.

4 12 1961                         Pierre Bergé et Yves Saint Laurent lancent leur propre maison de couture. Ils s’étaient rencontrés trois ans plus tôt, le 3 février 1958, au dîner en l’honneur du premier défilé d’Yves Saint Laurent, qui, à 21 ans, avait pris la succession de Christian Dior : Pierre Bergé avait vite remarqué que le prodige de la mode aux épaisses lunettes allait être des plus grands. Mais avoir 21 ans en 1958, pour un homme cela signifie être appelé en Algérie, et Yves Saint Laurent avait alors sombré dans la dépression… hospitalisation de deux mois et demi au Val de Grâce pour, finalement, être licencié de chez Dior par son propriétaire Marcel Boussac, patron d’extrême droite, partisan de l’Algérie Française, aux dires de Pierre Bergé. Dès lors disponible, et admiré d’un mécène, le tapis rouge allait rester quasiment déroulé en permanence jusqu’en 2002. YSL mourra en 2008.

6 12 1961                                       On ne se débarrasse pas de Dalida comme ça !

La vague déferlante du yéyé inonde les ondes. Les jeunes idoles, Johnny Halliday, Sylvie Vartan, Eddy Mitchell, vont-ils faire choir Dalida de son piédestal ? Elle en a peur, car elle le sent bien, son style par rapport à celui des idoles des jeunes commence à dater. Il faudrait réagir, innover, inventer. Mais personne à cette époque n’est à ses côtés pour la conseiller.

Et puis, est-ce un hasard si les programmateurs de radio passent plus souvent ses vieux succès que les tubes les plus récents ? Pour tous, ça ne fait aucun doute : à travers eux, c’est Lucien Morisse [un de ses ex] qui se venge !

Une véritable cabale s’organise autour de Dalida. Les envieux rejoignent la troupe des Cassandre, et tout est bon désormais pour la vilipender, pour prédire sa fin proche.

Seulement, c’est compter sans l’énergie et la ténacité de la petite Yolanda !

Toute seule, elle inscrit du rock à son répertoire, change de look, adopte les ballerines et le pantalon. Et, sur un coup de tête, elle décide de passer en fin d’année à l’Olympia.

Bruno Coquatrix en est le premier surpris. D’abord parce que Dalida a longtemps boudé son music-hall et, surtout, parce qu’il ne croit plus vraiment qu’il y a encore un public pour les ritournelles et les roucoulades à l’italienne. Place au yé-yé et au rock !

On a beau expliquer à Dalida que les goûts du public ont changé, elle renonce à croire qu’elle est passée de mode. Elle persiste et signe… un contrat qui stipule qu’elle fera sa rentrée à l’Olympia le 6 décembre 1961

Déjà le tout-Paris se prépare pour une corrida. C’est une mise à mort, peut-on lire un peu partout dans la presse. Libération titre : Dalida, hallalli ! 

Dalida chante, mouille sa chemise, s’engage, la salle ne paraît pas conquise. Et enfin, elle en termine avec :

Mes yeux ne sont faits que pour ton réveil. / Mes lèvres ne servent qu’à bercer ton sommeil, / Mon épaule est formée pour le creux de tes bras, / Et mon corps, tout entier, pour dormir avec toi, / Et depuis lors, je me sens vivre / Je me sens vivre parce que je t’aime, / Parce que je t’aime et suis aimée de toi…

Comment ces paroles vont-elle agir sur les 2 000 spectateurs jusqu’à présent si hostiles ? Le dernier accord vient d’être frappé. Pas un mouvement dans la salle. Pas un applaudissement. Le silence froid et glacial. Dalida salue le public. Elle se redresse, prête à défier la terre entière et, tout à coup, c’est l’explosion, la rafale d’applaudissements !

Standing ovation, Lucien Morisse en premier. Marée hurlante de bravos, de vivats, de bis. Les fleurs recouvrent la scène. Dalida est abasourdie, estomaquée, bouleversée. Les larmes aux yeux, elle salue une nouvelle fois son public, conquis. C’est le triomphe, la victoire. Dali a gagné.

Bernard Pascuito           Dalida une vie brûlée    L’Archipel 1997

Mort de Franz Fanon psychiatre antillais fervent d’antipsychiatrie. Son livre Les Damnés de la terre (édité par Maspero puis par La Découverte) avait été saisi dès la sortie, quelques jours avant sa mort : la décolonisation ne se fera que dans un affrontement décisif et meurtrier. […] au niveau des individus, la violence désintoxique. Elle débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, (…) le réhabilite à ses propres yeux.

Avant même que l’Algérie ne fête son indépendance, trois mois plus tard, il était parvenu à acquérir la nationalité algérienne.

9 12 1961                        La Tanzanie, ex Tanganika, proclame son indépendance.

19 12 1961                 La cour d’Assises de la Gironde met fin au troisième procès de Marie Besnard en l’acquittant : c’est la fin d’une des plus longues affaires judiciaires du siècle ; on trouvait que les cadavres suspects s’étaient accumulés – onze – autour d’elle et qu’elle en était responsable en les ayant empoisonnée avec ce que l’on appelait encore  les poudres de succession, les bouillons de 11 heures. Il s’agissait en l’occurrence d’arsenic. Elle répondait aux juges avec son seul bon sens : vous croyez vraiment qu’à 85 ans on a besoin d’arsenic pour mourir ! Les chansons, sur l’air de la Paimpolaise avaient tiré plus vite que les jurés :

La bonne ville de Loudun
Célèbre par Urbain Grandier [voir 1632-1638]
Se réveilla un beau matin
Avec sa super Brinvilliers
Une femme assassin
Pire que la Voisin

Marie Besnard attendit d’avoir 84 ans pour mourir : les tombereaux de ragots ne l’avaient pas abattu, et elle avait conservé une bonne dose d’humour : elle saluait ses visiteurs sur le soir de sa vie avec un : j’espère que je ne vous ai pas trop empoisonné avec mes histoires.

25 12 1961                Lancement du programme Saturne V, destiné à envoyer un homme sur la lune. La fusée Saturne est un monstre tel qu’on n’en refera pas : 3 000 tonnes, Ø 10 m, 111 m. de haut : elle sera opérationnelle en 1968. De leur coté, les Russes se lanceront dans un programme équivalent avec la fusée N1 conçue pour emmener un engin à même de poser pour un séjour de deux à quatre semaines trois cosmonautes sur la lune : le premier étage était constitué d’une botte de trente moteurs ! mais, de février 1969 à décembre 1972, les quatre essais seront autant d’échecs. Ils s’arrêteront là : le gouffre financier aura atteint ses limites.

Wernher von Braun devant son « bébé » en 1969 : le Booster ou premier Žétage de la fusŽe Saturn V, – 110 m de haut – est constituéŽ de cinq moteurs F-1. Chaque moteur a une hauteur de plus de 5,5 mètres (19 pieds) pour un diamètre de tuyère de 3,8 mètres (12,5 pieds), et dŽélivre une pousséŽe de 6,7 MN, ce qui nŽécessite 15 tonnes par seconde d’un mŽélange d’oxygène liquide et de kéŽrozène.

1961                           Juan Manuel Fangio passe son permis de conduire à 50 ans : il est retraité depuis quelques années, après avoir été 5 fois champion du monde, et avoir gagné d’innombrables courses automobiles ! Débuts du twist. Bruno Coquatrix en a assez de voir le public de l’Olympia casser les fauteuils de sa salle : il invite Jacques Brel : avec Ne me quitte pas, il entre avec fracas dans la cour des grands chanteurs reconnus en France : ovation à n’en plus finir, et aucun fauteuil cassé : Bruno Coquatrix est ravi. Ouverture de l’aéroport d’Orly. Scandale financier du CNL : Comptoir National du Logement, dans lequel est impliqué l’architecte Fernand  Pouillon ; il fera de la prison ce qui lui permettra d’écrire les très belles Pierres Sauvages, sous la forme d’un journal de bord de l’abbé constructeur de l’abbaye du Thoronet, en Provence.

Trois années noires se terminent pour la Chine, de 1959 à 1961, qui auront vu la famine tuer entre 20 et 30 millions de morts. On va mettre fin à la politique du Grand Bond en avant, et revenir à un type d’exploitation familiale en agriculture. En Afrique, cela va encore bien pour ce qui est des précipitations : sur l’ensemble de ce XX° siècle, les lacs Tchad [ 315 000 km² au paléotithique, 25 000 km² en 1960, 1 350 km² en 2017] et Victoria auront connu leur plus haut niveau.

Copie de lac Tchad

photo tchad google map

2014

2015

La Nouvelle Vague (qualificatif lancé par Françoise Giroud en 1959), le Twist et le Yéyé envahissent les radios et la télévision, mais il existe encore de petites perles qui parviennent à se faire leur place au soleil : Cora Vaucaire chante Trois petites notes de musique de Georges Delerue, dans le film Une aussi longue absence de Henri Colpi, sur un scénario de Marguerite Duras. Palme d’or à Cannes.

Trois petites notes de musique
Ont plié boutique
Au creux du souvenir
C’en est fini d’leur tapage
Elles  tournent la page
Et vont s’endormir
Mais un jour sans crier gare
Elles vous reviennent en mémoire
Toi, tu voulais oublier
Un p’tit air galvaudé
Dans les rues de l’été
Toi, tu n’oublieras jamais
Une rue, un été
Une fille qui fredonnait
la la la,  Je vous aime
Chantait la rengaine
Tout rêve
Rime avec s’achève
Le tien n’rime à rien
Né avant qu’il commence
Le temps d’une danse, l’espace d’un refrain
Trois petites notes  de musique
Qui vous font la nique
Du fond du souvenir
Jettent un cruel rideau de fer
Sur mille et une peines
Qui ne veulent pas mourir …
mon amour les paroles sans rien subir
pourvu que la rime amène toujours
une romance de vacance qui lancinante
vous relance
vrai, elle était si jolie
si fraîche, épanouie
et tu ne l’as pas cueillie
vrai, pour son premier frisson
elle t’offrait une chanson
à prendre à l’unisson.
 

https://www.youtube.com/watch?v=9VH6iGPrlec

28 et 29 01 1962     Les négociations avec le FLN reprennent aux Rousses, dans le Jura. Elles se poursuivront du 11 au 18 février. Pour de Gaulle, il est impératif d’aboutir… et on va donc aller de reculades en reculades.

30 01 1962                  À peine indépendante, la Tanzanie se met à rire, et à rire, et à rire…

À Kashasha, un village de la côte ouest du lac Victoria, dans un pensionnat pour filles de 12 à 18 ans tenu par des missionnaires trois élèves commencent à être prises de crises soudaines de rire mais aussi de pleurs, dont la durée varie de quelques minutes à quelques heures. Ces accès, entrecoupés de moments de répit, s’accompagnent d’agitation, voire de gestes violents lors des tentatives de contention. Les troubles peuvent durer jusqu’à seize jours, et ils sont contagieux.

Le 18 mars 1962, 95 des 159 filles scolarisées sont touchées. L’établissement est fermé. Une deuxième vague de ce que la population baptise maladie du rire ou folie touche 57 élèves entre le 21 mai 1962 et la fin juin, après la réouverture de l’école. Mais à mesure que les pensionnaires sont renvoyées chez elles, l’épidémie s’étend. Leurs proches sont contaminés, d’abord les enfants et les adolescents, puis les adultes également. Dans l’agglomération de Nshamba, 217 habitants sur 10 000 sont affectés en deux mois. Plusieurs écoles doivent fermer.

Au moment de la publication de l’article des docteurs Rankin et Philip, l’épidémie est loin d’être sous contrôle. Chaque patient a eu des contacts très récents avec un individu souffrant de la maladie, écrivent-ils en 1963. La maladie se propage encore à d’autres villages, cela interfère avec l’éducation des enfants et il y a une peur considérable dans la population.

Les trois fillettes à l’origine de l’épidémie sont toujours restées muettes quant aux raisons qui ont déclenché leur premier fou rire.

Plusieurs épidémies de rire ont éclaté dans les années 1960 et 1970 dans des pays comme l’Ouganda, la Tanzanie, la Zambie. Au Bostwana aussi, où, en 1976, au moins 93 collégiens se retrouvent en transe, avec des accès de rire, de pleurs mais aussi de violence – ils lancent des objets sur leurs camarades et leurs professeurs. Persuadés qu’il s’agit d’un phénomène d’envoûtement, des villageois demandent à la direction de l’école de faire venir un guérisseur, mais l’administration refuse et ferme l’établissement pendant trois semaines.

Pourquoi de telles hystéries collectives émergent-elles en Afrique à cette époque ? Et si les fous rires sont un symptôme de la somatisation d’une angoisse, qu’est-ce qui pouvait stresser à ce point les jeunes Africains ? Les années 1960-1970 sont celles de la décolonisation. Or cette épidémie de rire au Tanganyika a démarré en janvier 1962, juste après la proclamation d’indépendance, le 9 décembre 1961. Des sociologues tel Bartholomew soulignent aussi l’importance des conflits émotionnels vécus par des enfants élevés dans des milieux hypertraditionnels, puis exposés à des idées radicalement différentes dans les écoles.

La personnalité et le profil socioculturel des individus ont sans doute aussi joué un rôle. Ainsi, le fou rire géant de 1962 a atteint des adultes, mais aucun chef de village, professeur, policier ou autre lettré, selon l’article de 1963. Les non-intellectuels, les pauvres et les individus très collectivistes sont davantage touchés dans les épidémies psy, Il ne faut pas oublier que dans une foule en proie à un phénomène hystérique, c’est la capacité à être à l’unisson, c’est-à-dire à s’oublier pour se fondre dans la collectivité, qui en est un des moteurs, dit Patrick Lemoine, psychiatre.

Sandrine Cabut        Extraits Le Monde 1 août 2014

5 02 1962                Manifestation anti-OAS à Paris. Intervention de la police à la station de métro Charonne : 9 morts.

11 au 18 02 1962                          Championnats du monde de ski alpin à Chamonix : la moisson est autrichienne, chez les hommes comme chez les femmes, mais Charles Bozon et Guy Périllat font un doublé en slalom spécial et Marielle Goitschel prend le combiné et l’argent en slalom : elle a 16 ans et demi.

Un film de Michel Darbellay

20 02 1962                 L’Américain John Glenn effectue 3 révolutions à bord de la capsule Mercury  Frienship, en 4 h 56’ 26” à 28 000 km / h.

21 02 1962                  Au Conseil des Ministres, Mlle Sid Cara, la seule musulmane du gouvernement est en pleurs : elle craint pour le sort des musulmans pro-français ; Maurice Couve de Murville redoute une Algérie révolutionnaire et totalitaire avec laquelle la coopération pourrait se révéler difficile. De Gaulle, lui, annonce à mots à peine voilés, les massacres qui se dessinent : Que les accords soient aléatoires dans leur application, c’est certain. La seconde conférence d’Évian va commencer le 7 mars. Les représentants du FLN n’auront qu’un objectif : se garantir le contrôle exclusif de la République algérienne.

9 03 1962                    La Commission de réforme de Strasbourg décide de renvoyer le soldat Joyaux – alias Philippe Sollers – dans ses foyers. Motif inscrit sur le livret militaire : réformé numéro 2 sans pension, terrain schizoïde aigü. Cela faisait presque trois mois que Philippe Sollers faisait son cinéma pour éviter de partir sous les drapeaux en Algérie : il avait commencé par simuler des crises d’asthme (fréquentes pendant sa jeunesse), puis fait une grève de la faim. De l’hôpital Percy de Clamart, il avait été transféré à l’hôpital militaire de Belfort, où il était resté deux mois, simulant encore une dépression nerveuse. Les jours passaient. Francis Ponge était intervenu auprès de Gaëtan Picon, chef de cabinet d’André Malraux. Jean Lacouture et les éditions du Seuil, à l’instigation de Jean Cayrol, avaient écrit au ministère des Armées. C’est quand même plus économique que les années de prison que font les objecteurs de conscience qui ne peuvent atteindre André Malraux. C’était déjà un malin, ce garçon… il est vrai aussi qu’il n’était pas seul à pratiquer la simulation.

18 03 1962                 Le cessez le feu est signé à Évian, mettant fin à la guerre d’Algérie, qui aura coûté la vie à 500 000 hommes. 263 000 supplétifs algériens – les harkis [2] – auront combattu dans les rangs de l’armée française : de mars à juillet 62, 60 000 à 80 000 d’entre eux se feront massacrer beaucoup plus par les combattants algériens de la 25° heure que par des membres du FLN : l’heure des règlements de compte avait sonné.

Mon harki, je l’ai retrouvé dans les barbelés de mon poste, émasculé, les parties dans la bouche et les yeux ouverts… Et ce regard vitreux d’un mort m’a empêché de dormir pendant vingt ans. Il m’a empêché de dormir, parce que moi, je sais que s’il avait choisi de me tuer, il serait peut-être encore vivant aujourd’hui. Et il n’a pas choisi de me tuer, et moi, je suis encore là…

Jean-Pierre Gaildraud, chef de harka.

1 420 000 hommes, – soldats de métier, rappelés et appelés du contingent – ont servi en Algérie. 28 944 militaires français y sont morts. Ce cessez le feu marque aussi le début de l’exode des Pieds Noirs, les Européens d’Algérie : 800 000 d’entre eux partiront pour la France. 200 000 restèrent

Avec les Français, il faut aller jusqu’au bout de la négociation, puis poser une nouvelle condition. Ça les déstabilise complètement

Abdelaziz Bouteflika, 28 ans, ministre des Affaires Étrangères de Ben Bella

20 03 1962             Les harkis se voient proposées les trois solutions suivantes :

  • Engagement dans l’armée régulière sous condition de réponse favorable aux conditions de recrutement
  • Reconduction d’un contrat de 6 mois comme personnel civil pour bénéficier d’un temps de réflexion.
  • Retour à la vie civile avec une prime de licenciement et de reclassement

Toutes ces mesures présentent pour la France l’avantage d’éviter un afflux massif des anciens harkis vers la France ; malgré tout ils choisiront très majoritairement cette dernière solution.

26 03 1962                      Une manifestation pacifique de pieds noirs est mitraillée par des tirailleurs algériens de l’armée française, rue d’Isly à Alger : 61 morts, 120 blessés. Le massacre prendra fin sur la supplique d’un gradé : Halte au feu, halte au feu, mon capitaine ! retransmis en direct sur Europe 1.

Au début du printemps, en grand secret, par une opération que l’avenir n’éclaircirait pas, le gouvernement ferait tirer des hommes de main sur la foule désarmée des colons et les militaires qui la protégeaient. Qu’ils se taisent une bonne fois pour toutes ! Qu’ils comprennent que leur propre pays les affronte ! La fusillade ferait un grand drame et le silence définitif.

Les colons d’ailleurs se taisaient d’autant mieux que commençait leur massacre. On peut dire qu’ils étaient aussi occupés à mourir qu’à partir. Les détonations des armes envahissaient l’air brûlant, effaçant celles de la mer sur les rochers. Vers les quais des ports affluaient les survivants avec leurs valises. Ils avaient compris que le Vieux Pays les abandonnait, ils ignoraient encore qu’ils y seraient mal reçus. Ils prenaient les bateaux, et la mer d’acier bleu les portait loin de leur terre natale. Ils quittaient toute leur vie. Car dans les rues, c’était mains contre le mur qu’ils finissaient fusillés, tandis que leurs oreilles emplissaient des sacs mis au réfrigérateur.

Les nouveaux maîtres se chargeaient aussi bien de torturer les indigènes autrefois ralliés à l’Empire. Une culture s’effondrait dans l’enchantement violent de la victoire. Tout un passé était nié. Les vainqueurs dénonçaient les traîtres à la cause. Ils leur arrachaient les yeux. Ils leur arrachaient le sexe. Ils les éventraient, leur coupaient les oreilles, les brûlaient à l’huile bouillante, ils les faisaient griller. Ou bien ils les enfermaient dans des cages, les enchaînaient, les empalaient, les promenaient ainsi martyrisés, en les regardant mourir. Ils les écoutaient crier. Ils les faisaient marcher, comme les troupeaux de moutons, sur le sable des plages qu’il fallait bien déminer. Où étaient passés les officiers du Vieux Pays qui pouvaient les défendre ? Aux ordres du général de Grandberger, [de Gaulle.ndlr] ces anciens compagnons d’armes étaient au cantonnement. Aucun repentir ni aucun pardon n’effacerait la morsure de leur honte.

Qui d’autre que Jean de Grandberger portait la responsabilité morale de ces ignobles moments ? demandais-tu. Dans les casernes, le frisson d’une impuissance outrée avait pris les soldats. L’interdiction d’intervenir était formelle. Les officiers téléphonaient en métropole. Les ordres étaient maintenus, l’infamie confirmée : interdiction d’agir. A ce moment précis, l’armée obéissante se sentit déshonorée. Victorieuse par les armes, dépossédée de sa victoire, humiliée et contrainte à trahir par la politique ! C’était pourtant la guerre qui faisait naître et mourir les Etats !

Alice Ferney                     Passé sous silence          Actes sud 2010

Aucun des discours aux Français du Général n’évoqua jamais le massacre. Pas un mot ne fut dit par le président de la République pour les morts de la rue d’Isly. Ce silence avait une signification. Les populations européennes d’Algérie comprirent que leur sort lui était indifférent et que la France les abandonnait. Elles firent leurs valises. Elles n’étaient pas les seules à être abandonnées, elles n’étaient pas les plus menacées. En avril, après cette tragédie de la Poste, le glorieux régiment du Belvédère fut dissous. Les paysans qui s’étaient faits soldats n’avaient plus qu’à rentrer chez eux. Ils étaient les plus compromis de l’histoire. A la question Qui demain sera le chef ? ils avaient mal répondu. C’était un pari, ils avaient misé : ils étaient ceux qui avaient choisi le camp de la France et combattu leurs frères du FLN. L’armée française les avait embarqué dans sa lutte. Encouragée par les gouvernements, l’armée avait été le ferment des fraternisations et des ralliements. Les musulmans avaient suivi son idéal. Et tout à coup, il s’agissait d’abandonner ces combattants ! Un an plus tôt, des officiers avaient refusé ce déshonneur, ils étaient en prison. Le 1° REP avait été dissous lui aussi. Peut-on dissoudre la gloire ? Oui, à coup de déshonneur.

Alice Ferney          Les Bourgeois    Actes sud 2017

28 03 1962                        Le bachaga Boualem appelle sur la radio clandestine de l’OAS à rejoindre le maquis OAS qui a gagné son fief.

29 03 1962               Les derniers commandos OAS, encerclés par l’armée, se rendent. Mort du commandant Bazin. Au lieu des alliés qu’elle attendait- les harkis du Bachaga Boualam et deux unités régulières de l’armée – l’OAS, tomba sur des concentrations de forces FLN dix fois supérieures en nombre dont il a été affirmé – et jamais démenti – qu’elles avaient été amenées à pied d’œuvre par les véhicules des gendarmes mobiles français. Un combat jusqu’au corps à corps, s’engagea. Les hommes de l’OAS qui échappèrent à la tuerie furent pourchassés et quand ils furent rejoints, sauvagement abattus… la dernière bataille de l’OAS…

Un organe exécutif provisoire algérien entre en fonction sous la présidence d’Abderrahmane Farès, qui le restera jusqu’au 25 septembre 1962. Prisonnier depuis le 4 novembre 1961, il avait été libéré le 19 mars 1962.

Robert Boulin, secrétaire d’Etat aux rapatriés, demande aux préfets du sud de la France de repérer des possibilités d’accueil et d’implantation dans leurs départements pour des Français de souche musulmane.

Début 1962                 Des paysans chinois se retrouvent à Pékin – on la nommera conférence des 7 000 – pour un bilan du Grand Bond en Avant et c’est une pluie de complaintes et de critiques ; Mao Zedong se refusera à montrer sa colère et s’en tirera par une pirouette qui n’amusera que lui : Qu’ils s’épanchent pendant la journée, qu’ils aillent au théâtre le soir, nous ferons d’une pierre deux coups, tout le monde sera content.

3 04 1962                      En conseil des Ministres, de Gaulle lance :  Les harkis… ce magma qui n’a servi à rien et dont il faut se débarrasser sans délai.

5 04 1962                      Le tunnel du Grand Saint Bernard est percé entre la Suisse et l’Italie.

8 04 1962                      Le référendum sur les accords d’Évian est approuvé par 90 % des votants en métropole.

04 1962                          Les massacres de harkis ont commencé sitôt signé le cessez le feu à Évian ; ils vont se poursuivre jusqu’à début 1963 :

On crève les yeux des adjudants pro-français. On plonge les sous-lieutenants dans des chaudrons d’eau bouillante. De village en village, on offre les harkis à une population déchaînée. Certains récits décrivent des lambeaux de chair qu’on leur arrache et qu’on les oblige à manger. On empale des familles entières ; et on les jette sur des tas de fumier à la vue de la population. On pend, on embroche, on brûle vif. L’ALN attire les repentis par des promesses pour finalement les exécuter sauvagement. Les directives de l’ALN, tombées entre les mains de l’armée française, sont édifiantes : Se montrer conciliant envers les harkis afin de ne pas provoquer leur départ en métropole, ce qui leur permettrait d’échapper à la justice de l’Algérie indépendante. Les valets du régime ne trouveront leur repos que dans la tombe. Partout dans le pays, les camps de harkis prolifèrent, les charniers se multiplient. Dans l’indifférence des officiels français et algériens.

Georges-Marc Benamou. Un mensonge français. Robert Laffont 2003.

Le gouvernement met en place des structures d’accueil, très en-dessous des besoins réels : 11 486 personnes seront recueillies, qu’on emploiera comme ouvriers forestiers dans nos forêts domaniales, sous la garde de l’ONF.

En Algérie les ordres envoyés aux officiers français deviennent stupéfiants : Il faut désarmer en douceur les harkis. Pendant que se déroulent les massacres, les militaires français ont pour consigne de rester l’arme au pied : Il ne faut procéder en aucun cas à des opérations de recherche dans les douars de harkis ou de leur famille. On ne peut pas faire de plus criant aveu d’abandon délibéré de la part de la France. Le principal souci de l’État, concernant les harkis, consiste à sanctionner les militaires qui leur sauvent la vie ! On estime de 60 000 à 80 000 le nombre de Français musulmans tués en Algérie entre mars 1962 et fin 1966… Un chiffre du même ordre que celui des Juifs vivant en France déportés et gazés à Auschwitz et ailleurs pendant la dernière guerre. Les harkis, pour la plupart, furent livrés à la vengeance des vainqueurs, sur l’ordre peut-être du général de Gaulle lui-même, lui qui par le verbe transfigura la défaite et camoufla les horreurs.

Raymond Aron. Mémoires

L’épisode des harkis constitue l’une des pages les plus honteuses de l’Histoire de France, comme l’ont été l’instauration du statut des Juifs le 4 octobre 1940 ou la rafle du Vél d’Hiv le 16 juillet 1942.

Dominique Schnapper, (fille de Raymond Aron)

La France, en quittant le sol algérien, n’a pas su empêcher ces massacres, elle n’a pas su sauver ses enfants.

Jacques Chirac, président de la République, le 25 septembre 2001

Les gouvernements français ont leur part de  responsabilité dans l’abandon des harkis, les massacres de ceux restés en Algérie et les conditions d’accueil inhumaines des familles transférées dans les camps en France.

François Hollande, président de la République le 25 septembre 2016

Les parents ont mangé des raisins verts, et les dents des enfants ont été agacées dit la Bible. Les raisins verts que notre république aveugle donna aux Harkis sous forme de camps où ils furent parqués des années durant dans du provisoire, sous forme de pensions minables, d’emplois sous-payés  etc…agacera les dents des enfants, des petits enfants, qui, 40 ans plus tard feront payer la facture sous forme d’islamisme intégriste, de repli identitaire, de délinquance tous azimuts et d’antisémitisme odieux.

26 04 1962                  La fusée Ranger IV s’écrase sur la face cachée de la lune.

1 05 1962                   La France procède à un essai atomique souterrain Beryl, à 50 km au nord d’In Ecker, dans le Sahara, à peu près 200 km au nord de Tamanrasset, dans le massif granitique du Hoggar. Et ça rate : les portes blindées de la galerie souterraine sautent,  la montagne explose. On surveillera longuement les neuf personnes qui avaient été le plus exposée aux radiations, mais on ne se souciera pas des autochtones présents – les Touaregs et les ouvriers, pour la plupart algériens du village d’Ain M’guel – qui auraient pu être contaminés. Le vent d’ouest a emmené les radiations jusqu’à 150 km à l’est. Les ministres présents, Pierre Messmer, ministre de la défense et Gaston Palewski, ministre d’État, nommé depuis quinze jours, en charge des questions atomiques, témoigneront :

on a vu une espèce de gigantesque flamme de lampe à souder qui partait exactement à l’horizontale dans notre direction […] Cette gigantesque flamme s’est éteinte assez rapidement et a été suivie par la sortie d’un nuage, au début de couleur ocre, puis qui est rapidement devenu noir.

Pierre Messmer 

Dans une chambre souterraine, une charge qui était prévue pour une puissance d’environ 50 à 60 kilotonnes, quatre fois la bombe d’Hiroshima, a explosé. On avait sans doute sous estimé sa puissance et surestimé la résistance des roches, car la montagne a littéralement sauté en l’air. Une poussière rouge a commencé à s’étendre […] nous sommes repartis de toute la vitesse de nos jeeps. Il a fallu ensuite se doucher avec du savon décontaminant.

Gaston Palewski au Conseil des ministres du 4 mai 1962

3 05 1962                   Attentat à la voiture piégée à Alger : 62 morts musulmans.

4 05 1962                 De Gaulle en conseil des ministres : L’intérêt de la France a cessé de se confondre avec celui des pieds-noirs.

*****

Voilà au fond le crime, l’injustice d’État. Les avoir exclus de la table des négociations d’Évian ; exclus aussi de la communauté nationale, en les interdisant de vote dans le référendum qui les concernait directement – aussi incroyable que cela paraisse aujourd’hui, les avoir niés. Avoir tenté ensuite d’entraver leur misérable exode, ne pas les avoir accueillis, leur avoir refusé la plus minimale humanité administrative à l’été 1962. En clair, les avoir exclus de la nation, au nom de la nation justement.

Georges-Marc Benamou. Un mensonge français. Robert Laffont 2003.

10 05 1962                    Lionel Terray arrive au sommet du Jannu : 7 770 m.

12 05 1962                   Le ministre des Affaires Algériennes, Louis Joxe, diffuse un rappel à l’ordre : Pas de rapatriement hors du plan prévu ; renvoi, en principe, des anciens supplétifs en Algérie, prise de sanctions appropriées contre les complices de ces entreprises… éviter de donner la moindre publicité à cette mesure. Et le même jour, le général Buis ordonne à l’inspecteur général des SAS de faire en sorte que ses officiers s’abstiennent de toute initiative isolée destinée à provoquer l’installation des Français musulmans en métropole

14 05 1962                   Le FLN lance sur tout le territoire de la Zone autonome d’Alger une offensive contre l’OAS : postes de commandement, cafés, bars, restaurants.

17 05 1962                     Un contingent militaire américain est envoyé au Laos.

30 05 1962              Les Anglais fêtent la reconsécration de la cathédrale de Coventry, détruite par les bombardements allemands. Pour l’évènement, Benjamin Britten a composé le War Requiem, chant de réconciliation avec un baryton allemand – Dietrich Fischer Dieskau -, une soprano russe – Galina Vichnevskaïa, un ténor anglais – Peter Pears -. On y entend un Ami, je suis l’ennemi que vous avez abattu hier. Deux ans plus tard, Barbara chantera Faites que jamais ne revienne le temps du sang et de la haine, car il y a des gens que j’aime, à Göttingen, à Göttingen…

05 1962                       La terreur aveugle de l’OAS s’étend à toute l’Algérie et même en métropole. Kennedy lance un appel solennel pour sauver les harkis, proposant même de les accueillir aux États-Unis. En France, on va se dépêcher d’occulter le retentissement de cet appel. Tous les commandos de chasse sont dissous, dont le commando Georges, composé uniquement de FLN ralliés au camp français : il aura neutralisé près d’une trentaine d’officiers de l’ALN, saisi 1 200 armes et mis hors de combat 1 800 rebelles.

Nikita Khrouchtchev, pour assurer la protection du régime castriste face aux menaces américaines, met en route un programme d’aide de 50 000 hommes et surtout de 60 missiles nucléaires. La flotte soviétique mouillée à Cuba sera protégée par quatre sous-marins, équipés de torpilles nucléaires.

17 06 1962                  Les responsables de l’OAS quittent l’Algérie. On voit un navire accoster à Marseille, renvoyé en Algérie à Philippeville ; les militaires français laisseront les soldats algériens procéder au débarquement des moghaznis qui s’y trouvaient : ils seront fusillés quelques instants plus tard place Marquet. Pierre Messmer demande à de Gaulle l’intervention de l’armée à trois endroits différents pour faire cesser les exactions commises par le FLN : réponse de de Gaulle : Il n’en est pas question, vous allez recommencer la guerre d’Algérie.

En 1956, Grace Kelly avait renoncé, par son mariage avec Rainier de Monaco, à sa carrière hollywoodienne, incompatible avec le statut d’épouse du prince monégasque. Six ans plus tard, pourtant, elle sera tentée par un retour sous les projecteurs et acceptera le rôle que lui offre Alfred Hitchcock dans Pas de printemps pour Marnie. Elle finira par abandonner le projet au profit de Tippi Hedren. À regrets :

18 Juin 1962

Cher Hitch

Cela m’a brisé le cœur de devoir abandonner le film –  J’étais tellement enthousiaste à l’idée de le faire et particulièrement à l’idée de travailler de nouveau avec vous –

Lorsque nous nous reverrons, j’aimerais tout vous expliquer en personne,  ce qui n’est pas facile à faire avec une lettre ou à travers une tierce personne. Il est malheureux que cela ait dû se passer de cette manière et j’en suis profondément désolée – Merci, cher Hitch, d’être si compréhensif et bienveillant à mon égard – Je déteste vous décevoir –  Je déteste également l’idée qu’il y ait probablement d’autres bestiaux [c’est le qualificatif qu’employait Hitchkock] capables d’interpréter ce rôle avec talent. Malgré tout, j’espère que je resterai l’une de vos vaches sacrées –

Avec ma profonde affection,

Grace

Alfred Hitchcock répondra :

26 juin 1962

Ma chère Grace,

C’était triste en effet. J’avais très hâte de m’amuser et de prendre plaisir à faire un film avec vous de nouveau.

Sans l’ombre d’un doute, je pense que vous avez pris, non seulement la meilleure décision, mais aussi la seule décision possible, de mettre le projet de côté pour le moment.

Après tout, ce n’était qu’un film. Alma se joint à moi pour vous envoyer nos plus sympathiques et nos plus affectueuses pensées.

P.S. J’ai ajouté une petite cassette, que j’ai faite spécialement pour Rainier. Je vous en prie, demandez lui de l’écouter en privé. Ce n’est pas pour toutes les oreilles.

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21 06 1962                  Kennedy se déclare hostile au développement du nucléaire français.

27 06 1962                Notre combat est sans espoir et sans solution. Tout est fini. Adieu Algérie !

La radio de l’OAS

06 1962                    Reece Ricombe, plongeur sous-marin, découvre par 15 m de fond près du rivage de l’île de Vanikoro, dans le Pacifique, des formes d’ancre et de canon qui pourraient bien appartenir à La Boussole, le second navire de La Pérouse, jusqu’alors non localisé.

1 07 1962                     Le référendum d’autodétermination de l’Algérie, auquel les pieds-noirs n’avaient pas le droit de participer, prend une allure de plébiscite : 5 975 581 voix pour le oui, 16 534 voix pour le non.

3 07 1962                   De Gaulle reconnaît officiellement l’indépendance de l’Algérie. Le GPRA rejoint Alger.

5 07 1962              Proclamation de l’indépendance de l’Algérie. La population arabe d’Oran s’apprête à la fête.  Il y a encore 100 000 Européens à Oran. Les scouts musulmans, en foulard vert et blanc, forment le début de la manifestation, qui grossit vite, et marque un arrêt en arrivant sur la place Jeanne d’Arc, devant la cathédrale. Des youyous fusent, l’atmosphère s’échauffe et les regards sont attirés par une jeune musulmane qui est parvenue à grimper sur la statue équestre de Jeanne d’Arc. On lui tend un drapeau algérien, qu’elle parvient non sans mal à fixer à l’épée tendue vers le ciel. L’atmosphère tient de la transe collective sitôt que la fille a entrepris une danse du ventre endiablée entre les pattes de la monture. Les mains claquent au rythme de la danse : hommes, femmes, enfants exorcisent ainsi le mythe que la colonisation a imposé à l’Algérie : la virginité de Jeanne d’Arc. Il n’y a plus de France en Algérie, l’Algérie appartient aux Algériens. Il n’est pas loin de 11 heures. Des coups de feu claquent. Des hommes en arme surgissent : c’est le début d’un massacre qui ne cessera que lorsque l’armée française aura reçu les ordres pour le faire, à partir de 15 h 30. C’est le chaos dans la ville européenne. Des soldats algériens prennent position, sans que l’on puisse savoir s’ils sont du FLN, des ATO ou des pillards. La chasse à l’homme est ouverte : badauds, commerçants cafetiers sont abattus ; vers midi, les fonctionnaires de la Grande Poste d’Oran sont égorgés. Serge Lentz, envoyé spécial de Paris-Match voit passer un cortège d’environ 400 Européens qui vont être exécutés au quartier du Petit-Lac et entassés en charnier, sans sépulture. Jean-Pierre Chevènement, jeune énarque, est de permanence à la préfecture d’Oran : il fera effectuer par les services un pointage du nombre des victimes, le soir venu : on arrive à 807 personnes. La non-intervention de l’armée est atterrante [3] : vers midi, le général Katz, commandant militaire de la zone, sort enfin de son bureau, pour survoler la ville en hélicoptère : en liaison constante avec ses services, il sait… et il voit… il sait que des fuyards affolés tentent de se réfugier dans le hall de l’Écho d’Oran, il sait que des musulmans veulent faire la même chose, mais sont rendus aux fellaghas, il voit les voitures calcinées du front de mer, avec leur passagers tirés comme des pigeons, il sait que l’on a pendu une femme à un croc de boucher près du cinéma Rex… À 12h15, il rentre au bureau pour donner l’ordre… de ne pas bouger… et cela va durer jusqu’à 14h20 : les gendarmes mobiles ne seront opérationnels qu’à 15h30 et le calme de retour dans la ville à partir de 17 h. Le lendemain, autorités algériennes aussi bien que françaises parleront d’une provocation de l’OAS, avec un bilan de 25 morts.

Résumé de Un mensonge français. Georges-Marc Benamou. Robert Laffont 2003.

La ville était sens dessus dessous. Le cessez le feu du 19 mars 1962 mit le feu aux poudres des ultimes poches de résistance. Les couteaux croisaient le fer avec les mitraillettes ; les grenades relayaient les bombes ; les balles perdues engendraient des carnages. Et Émilie reculait pendant que j’avançais à travers la fumée et les odeurs de crémation. Avait-elle été tuée ? Emportée par une déflagration, le ricochet d’une balle ? Saignée à blanc dans une cage d’escalier ? Oran n’épargnait personne, fauchant les vies à tour de bras, ne se souciant ni des vieux ni des enfants, ni des femmes ni des simples d’esprit qui erraient parmi leurs hallucinations. J’étais là quand il y avait eu ces deux voitures piégées sur la Tahtaha qui firent cent morts et des dizaines de mutilés dans les rangs de la population musulmane de Médine J’dida ; j’étais là quand on avait repêché des dizaines de cadavres d’Européens dans les eaux polluées de Petit Lac ; j’étais là lorsqu’un commando OAS avait opéré un raid dans la prison de la ville pour faire sortir des prisonniers FLN dans la rue et les exécuter au vu et au su des foules ; j’étais là quand des saboteurs avaient dynamité les dépôts de carburant dans le port et noyé le Front de mer durant des jours sous d’épaisses fumées noires ; et je me disais qu’Emilie devait entendre les mêmes détonations, vivre les mêmes convulsions, subir les mêmes frayeurs que moi, et ne comprenais pas pourquoi nos chemins s’évitaient, pourquoi le hasard, la providence, la fatalité – enfin, n’importe quelle poisse faisait en sorte que nous nous frôlions peut-être des épaules dans cette masse de dégénérescence sans nous en rendre compte. J’étais furieux contre les jours qui se sauvaient dans tous les sens en brouillant les pistes qui menaient à Émilie, furieux de déboucher sur toutes sortes de scènes, toutes sortes d’individus, de traverser des stands de tir, des coupe-gorge, des abattoirs, des boucheries sans entrevoir une trace, un bout de trace, l’illusion d’une trace susceptible de m’aider à remonter jusqu’à Émilie, de penser qu’elle était encore de ce monde tandis qu’un vent de panique soufflait sur la communauté européenne. Dans les boîtes aux lettres, d’étranges paquets jetaient l’effroi sur les familles. La saison de la valise ou le cercueil était ouverte. Les premiers départs pour l’exil s’effectuaient dans une anarchie indescriptible. Les voitures écrasées de bagages et de sanglots se ruaient vers le port et les aérogares, d’autres en direction du Maroc. Les retardataires attendaient de vendre leurs biens pour s’en aller ; dans la précipitation, on cédait boutiques, maisons, voitures, usines, succursales pour des bouchées de pain ; parfois on n’attendait plus d’acheteurs, on n’avait même pas le temps de boucler sa valise.

Yasmina Khadra             Ce que le jour doit à la nuit           Julliard 2008

Durant l’été, on verra Jean Marcel Jeanneney, ambassadeur de France en Algérie, contrer la ligne d’indifférence inspirée par de Gaulle et Joxe. Georges Pompidou fera son possible pour le relayer : il ordonne en septembre d’assurer le transfert en France des anciens supplétifs menacés. 10 000 personnes sont rapatriées au cours du second semestre de 1962. 15 000 le seront en 1963, et 15 000 de 1964 à 1966. On compte encore 40 000 rapatriés sans aide officielle, pour arriver à un chiffre global de 90 000 rapatriés musulmans. Maurice Faivre et Jean Monneret remettront fin 2006 un rapport à Dominique de Villepin alors premier ministre sur les Français disparus en Algérie de 1954 à 1963. Sur la période précise du 19 mars 1962 au mois d’avril 1963, il avance un chiffre de 3 490 personnes enlevées, dont 1 940 présumées décédées, 910 libérés et 640 retrouvées vivantes. Sur les massacres d’Oran, il avance le chiffre de 453 enlèvements : la mort de 88 d’entre eux a été prouvée et 365 restent disparus.

22 07 1962                  Libéré par les autorités françaises, Ahmed Ben Bella annonce à Tlemcen la formation d’un bureau politique contre le GPRA.

27 07 1962                Pour protester contre la centralisation des terres, sept cents agriculteurs encerclent La Pichonnière,  le domaine  normand  – 150 ha – de Jean Gabin sur  la commune de Bonnefoi dans l’Orne, en Normandie ; ils exigent la location de certaines fermes à de jeunes éleveurs en difficulté. Ils médiatisent ainsi les problèmes du monde agricole, sans réaliser que la popularité d’un pareil acteur ne pourrait que les desservir. Pottier, leur meneur, issu de la JAC – Jeunesse agricole chrétienne -, avait un domaine, pas loin, de 70 ha. Gabin portera plainte, mais la retirera le jour de l’ouverture du procès… il n’empêche que l’affaire lui restera en travers de la gorge. Si ces paysans avaient lu un peu les journaux, ils auraient pu se souvenir que, quatre ans plus tôt l’enlèvement de Manuel Fangio avait tourné au fiasco pour ses ravisseurs qui avaient dû le relâcher après moins de 24 h.

30 07 1962                  Début de la PAC : Politique Agricole Commune de la CEE.

5 08 1962                     Nelson Mandela revient d’une tournée en Afrique où il a plaidé la cause de l’Anc : African National Congress : il est arrêté et condamné à cinq ans de prison.

Marilyn Monroe est retrouvée suicidée. C’est ce que voudra faire croire la version officielle, soit disant avec des barbituriques. Mais des barbituriques créent des positions cadavériques très tourmentées, des vomissements : rien de tout cela sur le corps de Marylin. Et encore aucune trace de barbituriques dans l’autopsie – examen de l’estomac et des viscères -. Autopsie dont une photo du visage révélera les ravages : les traits d’une très vieille femme, complètement usée. Le corps cyanuré est celui d’une mort brutale, des hématomes témoignent d’une lutte peu avant la mort. Les reins, l’estomac, l’urine et l’intestin furent prélevés et envoyés à un laboratoire pour examens complémentaires, où ils disparurent. Elle avait été la maîtresse des deux frères Kennedy : John et Bob.

Fuyant Milan, j’avais atterri dans ce que l’on appelle un lido sur les rives du lac Majeur et, mis à part le plaisir de pouvoir respirer un peu d’air par une journée aussi étouffante, je me sentais assez mal sur cette plage bondée de monde.

Usant de stratagèmes diaboliques, j’avais quand même réussi à m’approprier une chaise longue, sur laquelle j’étais allongé, à demi assoupi, jetant de temps en temps un œil vers un groupe de jeunes – deux garçons et deux filles, dont l’une n’était pas mal du tout – qui se laissaient aller eux aussi à l’extase modeste d’un dimanche après-midi d’août sur le Verbano.

La petite bande avait apporté un transistor, qui, réglé sur la seconde chaîne, faisait entendre de temps à autre les voix de Johnny Dorelli, Connie Francis et Arturo Testa.

Je ne me souviens pas à quoi j’étais en train de penser au moment où le programme musical fut interrompu et que, sur fond sonore d’appels, de cris, de rires, j’entendis le signal qui marquait les heures et annonçait le journal, puis, presque incompréhensibles à cause de la distance, les nouvelles du jour.

Je vis alors sur le visage des quatre jeunes, devant moi, s’effacer le sourire futile d’une allégresse programmée, leurs traits se figer tandis qu’ils se regardaient les uns les autres comme si, de la petite boîte japonaise, avait jailli une nouvelle épouvantable, que sais-je, comme si on venait de déclencher une guerre nucléaire mondiale.

Intrigué, je regardai autour de moi et vis d’autres personnes, elles aussi disposant d’une radio, dont les visages exprimaient l’ahurissement. J’eus alors une envie folle de savoir ce qui se passait, mais je suis timide. Je restai donc allongé sur ma chaise longue. Cependant, malgré ma passivité, la nouvelle arriva quand même jusqu’à moi : Marylin.

De toutes les nouvelles imaginables, c’était la plus étrange et la plus absurde, du moins en apparence. Cela donnait un coup. Pour tous les hommes de ce que l’on appelle le monde civil, c’était une sorte de démenti sauvage, un cruel retournement du conte de fées, une catastrophe à laquelle, quelles que soient nos réticences, nous sommes bien obligés de croire aujourd’hui.

A des dizaines de milliers de kilomètres de là, le choc que reçut cette minuscule portion d’humanité rassemblée sur la plage d’un lac fut d’une violence incroyable, je ne sais pas quelle autre nouvelle aurait pu provoquer un tel effet.

Je regardai attentivement les visages. Ils exprimaient la surprise, l’incrédulité peut-être, l’effroi. Mais pas la douleur.

Au contraire. Un nouveau flux de vie semblait avoir réveillé tous les estivants, jusque-là engourdis par la chaleur de l’après-midi. Ils parlaient, discutaient, commentaient, déploraient, secouaient la tête, couraient porter la nouvelle à ceux qui l’ignoraient encore. Marylin Monroe était morte. Le grande Marylin était morte. La formidable Marylin s’était suicidée.

Je regardai aussi à l’intérieur de moi-même. En moi aussi la réaction était intense, dramatique, extraordinaire. Mais de douleur, non, il n’y en avait pas.

Non. La douleur n’habitait pas non plus les gens autour de moi, et pas même, je l’aurais parié, tous ceux qui, dans les villes et dans les campagnes, aux quatre coins du monde, avaient appris la nouvelle par la radio.

Pourquoi devrions-nous être hypocrites ? Il existe une loi pour cela, peut-être ? La mort de Marylin Monroe par suicide, à ce qu’il paraît, remuait au plus profond de nous-mêmes quelque chose de difficile à identifier. Mais personne ne parvenait à pleurer.

Ce n’était pas du cynisme. C’est justement cette incapacité à verser des larmes qui rend le destin de cette splendide créature merveilleux et émouvant à mes yeux.

Comme peut-être personne d’autre au monde, Marylin incarnait la réalisation complète, glorieuse du rêve type de notre époque. Issue d’un milieu modeste, animée d’une volonté tenace de réussir, elle avait eu des débuts difficiles et chaotiques puis vinrent le succès, la richesse, la gloire, elle devint un mythe. Mieux que Marlene Dietrich à son époque, Marylin était devenue le symbole de la grâce, de la beauté, elle était devenue le porte-drapeau de celle qui, aujourd’hui, semble être la divinité la plus convoitée : le sexe. C’était la femme sur laquelle fantasmaient les milliardaires bercés par le roulis des yachts dans la mer des Caraïbes et dont rêvaient aussi les camionneurs fatigués, aux premières lueurs de l’aube, sur les routes toute droites de la vallée du Pô.

Que pouvions-nous savoir, nous, de ses peines, de ses chagrins, de ses tourments ? Régulièrement, la revue Life nous donnait à voir, à travers des reportages photos très sophistiqués, le visage même du plaisir, du luxe, du bonheur. Nous y croyions.

Phénomène extraordinaire : Marylin plaisait aussi bien aux hommes qu’aux femmes. Aux hommes à cause des péchés délicieux que sa bouche semblait promettre, aux femmes à cause de sa merveilleuse fraîcheur, de sa spontanéité, de son honnêteté physique qui semblaient incompatibles avec le mensonge et la tourmente.

À l’humanité toute entière, et même si cela ne s’adressait qu’à la partie la plus foncièrement frivole de tout être, elle n’avait donné que sourire, insouciance et désir, désir qui est également souffrance mais représente la seule joie véritable, indiscutable qui nous soit donnée.

Que pouvions-nous savoir, nous, de ses angoisses, de ses désillusions, de ses moments de crise spirituelle ? Elle semblait avoir atteint les sommets de ce qui fait les rêves des jeunes filles, la beauté consacrée, les innombrables élans de sympathie, de fanatisme, d’amour qui convergeaient vers elle, les milliards, la profusion de bijoux, fourrures, maisons, villas, palais, voyages, honneurs sans plus de limites.

Là-haut, au royaume de la gloire, elle a mis fin à sa vie. Les comptes, alors, ne sont plus bons. L’homme de la rue le plus rustre, alors, comprend que le conte de fées était un conte truqué. Et à tous ceux qui n’ont jamais pu approcher la gloire, la richesse, le bonheur, à tous ceux qui mènent une vie médiocre et laborieuse, à tous ceux que la misère et les injustices oppriment vient cette pensée, que l’on pourra sans doute juger mesquine mais qui est cependant une pensée très humaine : oh, comme j’étais bête d’envier le sort de la resplendissante Marylin, comme j’ai été stupide d’éprouver de la jalousie pour ceux qui semblent être les privilégiés de la vie. Moi, pauvre diable que je suis, avec tous mes soucis, mes peines, mes dettes, mes charges de famille, en fin de compte j’étais moins malheureux qu’elle, l’inaccessible déesse.

Merci, Marylin : si tu étais morte dans dix, dans vingt ans, cela ne nous aurait servi à rien. Même si tu nous sembles cruelle, il est juste et honnête de te rendre les honneurs que tu mérites. Durant toute ta vie, tu n’as su donner que gaieté, fougue, fantaisie. Avec ta mort volontaire, sans le savoir, tu as apporté une mystérieuse consolation à tous ceux qui se croyaient infiniment moins bien lotis que toi, aux pauvres, aux opprimés, aux humbles qui n’ont plus d’espoir, aux malades que le cancer consume à petit feu dans les sordides couloirs d’hôpitaux. Marylin est morte ? Marylin s’est suicidée ? Et si elle s’est suicidée, elle qui était tellement heureuse, comment, nous qui sommes malheureux, pouvons-nous trouver encore le courage de parler ?

Dino Buzzati        Corriere della Sera     7 août 1962  Chroniques terrestres.   Robert Laffont 2014

11 08 1962                  À bord de Vostock III Adrian Nicolaïev effectue 2,6 M. km pendant 95 h 25’ et, sur Vostock IV, Pavel Popovitch fait 2 M. km en 71 h 1’. Ces satellites font 7 m de haut pour 2,3 m. de diamètre.

14 08 1962                 Début des travaux du tunnel routier sous le Mont Blanc.

22 08 1962                                     Attentat contre De Gaulle au Petit Clamart : en moins d’une minute, la DS est criblée de 14 projectiles ; 180 balles sont tirées par onze hommes pendant 20 secondes, entre 20 h 09 et 20 h 10 ; les deux roues avant sont crevées, le pare-brise arrière éclate. Le colonel Bastien Thiry sera arrêté le 5 mars 1963, puis fusillé 6 jours plus tard, le 11 mars 63. Entre ces deux dates, un procès devant une Cour militaire de justice, créée en juin 1962, déclarée illégale par le Conseil d’Etat en octobre de la même année ! … une justice aux ordres, servile, obéissant aux ordres venus d’en haut.

Aux questions qui lui seront posés lors de son procès : Qu’auriez-vous fait si vous aviez réussi à le capturer vivant, il déclenchera l’hilarité de la salle : On lui aurait enlevé ses lunettes et ses bretelles !

Il maintiendra, pratiquement contre les évidences, qu’il voulait uniquement le prendre vivant pour ensuite le faire juger ; cela lui aurait été en fait soufflé par ses avocats. Mais certains de ses hommes assureront qu’il s’agissait bien de le tuer. L’affaire manquait de bon sens : si on se dit avant tout soucieux d’efficacité, on fait appel à des vieux mercenaires du style Bob Denard ou à des voyous professionnels : ils savent faire cela beaucoup mieux. Quinze ans plus tard, quand les Brigades Rouges voudront enlever Aldo Moro, elles se sont laisseront infiltrer par les hommes du Gladio, couverts par la loge P2, avec un tireur d’élite : résultat : les cinq hommes d’escorte seront abattus et Aldo Moro ne sera même pas blessé.

Mais il est vrai que le CNR – Conseil National de la Résistance – la structure qui avait ordonné l’attentat – n’avait pas mis à la disposition l’argent qu’il faut pour s’offrir des mercenaires. De Gaulle en avait réchappé car son chauffeur avait foncé, malgré les 2 roues de la DS transpercées par les balles. Donc, finalement il n’y eut ni mort d’homme, ni même un seul blessé. De Gaulle restera sourd à toutes les demandes de grâce, laissant la bride sur le cou à sa rage rancunière cela ira jusqu’à la suppression de toute pension pour sa veuve et ses trois filles, qui devront changer d’école, en se cachant sous des pseudonymes. Face au peloton d’exécution, il refusera qu’on lui bande les yeux. Le Père Muchembled, directeur du collège Saint Michel d’Annecy sera à ses côtés pour les dernières heures.

Il reste de bien étranges contradictions : comment Bastien-Thiry peut-il revendiquer l’entière responsabilité de l’attentat tout en disant en avoir reçu l’ordre du CNR ? Si le CNR lui en a donné l’ordre, c’est le CNR qui en porte la responsabilité. On ne peut pas sortir de là. Qui sont ses membres, combien sont-ils ? Il est pour le moins étrange que le tribunal n’ait semble-t-il jamais cherché à savoir cela, se contentant de confondre – bel exemple de confusion mentale – l’exécutant et l’ordonnateur. Comme si on avait accusé d’assassinat le chef du peloton d’exécution du duc d’Enghien !

La très longue déposition de Jean Bastien-Thiry est reproduite ci-après par simple souci de laisser la parole à la défense, surtout quand elle sait que la peine va être la mort. Evidemment, cela ne vaut pas approbation – il s’est heureusement très largement trompé sur la pérennité du communisme, dont l’édifice se fracassera moins de 30 ans plus tard -, mais il met bien en valeur le fossé existant entre valeurs morales et politique. Et puis, l’homme qui n’a plus rien à perdre est beaucoup plus libre que celui dont la carrière peut dépendre des propos tenus : il ne craint plus de se brûler les ailes à l’approche du feu ; les tabous, la révérence, voire la crainte de l’autorité n’ont plus place, autant d’éléments en faveur du parler-vrai, qu’il ne faut pas laisser s’engloutir dans la grande fosse de l’oubli.

L’action dont nous répondons aujourd’hui devant vous, présente un caractère exceptionnel et nous vous demandons de croire que seuls des motifs d’un caractère également exceptionnel ont pu nous déterminer à l’entreprendre. Nous ne sommes ni des fascistes ni des factieux mais des Français nationaux, Français de souche ou Français de cœur, et ce sont les malheurs de la patrie qui nous ont conduits sur ces bancs. Je suis le chef de ceux qui sont ici, j’assume à ce titre toutes mes responsabilités et c’est pourquoi je parlerai au nom de mes camarades et plus longuement qu’ils ne l’ont fait avant moi.

Nos motifs d’action sont liés aux conséquences de l’effroyable drame humain et national qui, à la suite des événements qui se sont déroulés en Algérie depuis bientôt cinq ans, ont mis en jeu, et mettent encore journellement en jeu la liberté, les biens et la vie de très nombreux Français; après avoir mis en jeu l’existence même, en tant que telles, de collectivités nationales dans leur ensemble, et l’existence même du principe de l’unité nationale.

Nos motifs d’action sont liés aussi, et par voie de conséquence, au danger, mortel, à notre avis, que fait courir à notre pays l’actuel pouvoir de fait : par suite des conditions dans lesquelles a été obtenu ce qu’on a osé appeler le règlement du problème algérien, des principes et des lois qui sont, ou qui devraient être à la base de la vie nationale, ont été mis en question. Les nations sont mortelles et, dans un passé lointain ou proche, des nations ont cessé d’exister en tant que telles. Le danger que court actuellement ce pays ne vient pas d’un risque de destruction physique ou matérielle: il est plus subtil et plus profond car il peut aboutir à la destruction de valeurs humaines, morales et spirituelles qui constituent le patrimoine français.

Ce patrimoine procède d’un héritage qui est à la fois grec, latin, occidental et chrétien et repose sur une conception précise de la liberté et de la dignité de l’homme et des collectivités humaines et sur la mise en application de principes fondamentaux qui ont un caractère universel et qui sont la recherche et le souci de la justice, le respect de la vérité et de la parole donnée et la solidarité fraternelle entre tous ceux qui appartiennent à la même collectivité nationale. Nous croyons qu’on ne viole pas impunément et cyniquement ces différents principes sans mettre en péril de mort, dans son esprit et dans son âme, la nation tout entière; sans la mettre, par le fait même, à la merci des diverses formes de matérialisme moderne, au premier rang desquels se place évidemment le totalitarisme communiste, négateur de la liberté humaine, qui empêche l’homme et les collectivités de s’épanouir librement, en en faisant de simples éléments dans le cadre et au service d’une doctrine perverse et fausse.

Nous croyons nécessaire, au début de cette déclaration, de rappeler brièvement ce que furent, au cours des cinq dernières années, les principaux aspects du drame algérien. Ce drame n’appartient pas encore au passé; il est inscrit aujourd’hui dans la chair et dans le cœur de millions d’êtres humains.

Rappelons-nous que la période de mai-juin 1958 avait été précédée par des mois de troubles et d’incertitudes qui avaient ébranlé l’armée française et l’opinion publique. Un changement du régime politique français fut rendu possible par l’attitude de l’Armée et s’opéra à Paris. Ce fut à cette époque que des engagements solennels furent pris devant le peuple français, devant l’Armée et devant les différentes communautés d’Algérie par celui qui personnifiait le nouveau pouvoir politique. Ces engagements furent pris sous forme de serments à Oran, à Mostaganem, à Bône et autres lieux de la terre algérienne; et ces serments proclamèrent que l’Algérie resterait terre française et que tous les habitants d’Algérie deviendraient des Français à part entière. Ces engagements, nul n’était obligé de les prendre; ces serments, nul n’était obligé de les prêter; mais dès lors qu’ils étaient pris par un chef de gouvernement nouvellement investi, ils avaient valeur de programme politique. Serments prêtés par un officier général en uniforme devant d’autres officiers et soldats, c’était une question d’honneur, d’honnêteté intellectuelle et de simple bonne foi de tout faire, de faire tout ce qui était humainement possible pour honorer ces engagements et pour tenir ces serments.

A l’époque, ces engagements impliquaient toute une politique qui fut, dès ce moment, mise en œuvre par l’Armée et par l’administration française en Algérie ; ils signifièrent la parole donnée, au nom de la France, par d’innombrables officiers et fonctionnaires; ils signifiaient l’engagement à nos côtés, dans la vie et dans la mort, de milliers de Musulmans français qui, par les paroles mêmes du nouveau chef de l’État, étaient incités à faire confiance à la France et à se ranger à ses côtés.

A cette époque, ces engagements représentaient pour la majorité des Français, et pour l’armée française, un programme politique qui était à la fois réaliste, conforme aux intérêts moraux et matériels de tous les habitants d’Algérie, conforme aux intérêts supérieurs et stratégiques de notre pays: l’Algérie était française depuis cent trente ans, la vie menée en commun sur le sol algérien par les diverses communautés, le sang versé en commun sur les champs de bataille, avaient créé des liens qui, vraisemblablement, pouvaient devenir inaltérables.

Le nationalisme algérien n’existait vraiment que dans des sphères assez restreintes, chez une minorité d’agitateurs politiques et de terroristes. Ce nationalisme ne touchait pas profondément les masses qu’il aurait été possible, selon toute vraisemblance, de rallier définitivement à la France dans la mesure où celle-ci se serait montrée forte, généreuse et unie. Il fallait pour cela une ligne politique ferme et continue venant de Paris, mettant en œuvre divers moyens propres à montrer aux Musulmans que leur intérêt moral et matériel était de rester français, à les amener progressivement à confirmer en toute liberté leur option française. Ces musulmans avaient infiniment plus à gagner dans une véritable libération de l’individu et de leur personne humaine, libération effectuée dans la justice et dans la dignité d’homme, que dans une prétendue libération collective et nationale dont nous constatons aujourd’hui, et dont ils constatent eux-mêmes les funestes résultats.

C’est pourquoi nous étions sincèrement partisans de l’Algérie française, parce que nous estimions cette solution réaliste et bénéfique pour tous; mais nous concevions qu’il y eut d’autres solutions pour l’avenir algérien, solutions pouvant être défendues de façon honnête et sincère ; l’impératif absolu, quelle que fût la solution finalement retenue, était, en tout état de cause, et sous peine de trahison et d’infamie pour le pouvoir politique mettant en œuvre cette solution, de faire respecter la vie, la liberté et les biens des millions de Français de souche et de Français musulmans vivant sur cette terre.

Il apparut, dès la fin de l’année 1958, au cours de conversations privées, et à l’automne 1959 à l’occasion d’une déclaration publique, que le chef de l’Etat nouvellement investi était décidé à rompre et à remettre en question ces engagements, ces serments, prêtés avec tant de solennité, rendant caduc le programme politique et humain qu’il avait officiellement fait sien à la mi-1958. Durant ce très court laps de temps, il n’y eut aucun fait national ou international important qui pût fournir le moindre prétexte à reconsidérer ces engagements. Bien au contraire, le peuple français et les communautés d’Algérie avaient, à l’occasion du référendum de novembre 1958, approuvé massivement le principe de l’Algérie terre française; la nouvelle Constitution, qui n’a pas été révisée depuis sur ces points, confirmait l’appartenance à la nation des départements français d’Algérie et du Sahara, rendait le président de la République responsable, sous peine de haute trahison, de l’intégrité territoriale de la nation et déclarait explicitement, en son article 89, qu’aucune procédure de révision ne pouvait être engagée concernant l’intégrité du territoire national.

Par ailleurs, il n’existait aucune nation occidentale ou amie de la France qui ne fût disposée à reconnaître le bien-fondé de nos droits et responsabilités sur l’Algérie. S’il y en avait eu, l’expérience vécue et l’exemple donné par des nations occidentales beaucoup moins puissantes que la France, montrent qu’il aurait été possible, même contre la volonté de certaines nations alliées, de maintenir ces droits et responsabilités africaines.

Pourquoi, alors, avoir pris ces engagements que le pouvoir remettait en question avec tant de cynisme et de désinvolture ? La conviction de nos amis, étayée par tous les événements qui ont suivi, est que les engagements de juin 1958, dont la rupture a fait couler tant de sang et tant de larmes, a occasionné tant de malheurs et tant de deuils, n’ont été pris que dans un but tactique et ne correspondaient nullement à la pensée profonde, aux intentions réelles du chef de l’Etat; en juin 1958, le pouvoir politique que son actuel détenteur venait de retrouver d’une manière inespérée, après l’avoir attendu et espéré vainement douze années durant, ce pouvoir était encore fragile et sous la dépendance immédiate de ceux qui, à Alger, avaient prêté le serment de l’Algérie française; il fallait leur donner des gages de bonne volonté pour conserver et affermir ce pouvoir auquel on tenait par-dessus tout et dont l’on croyait avoir été si longtemps injustement frustré.

A notre avis, c’est là un point essentiel et qui portait en germe tout ce qui allait suivre; en prêtant, dans un but tactique, des serments qu’il n’était pas décidé à tenir, l’actuel chef de l’Etat montrait qu’il était décidé à exercer son pouvoir envers et contre tout, en utilisant les moyens et les méthodes les plus cyniques et moralement les plus condamnables. J’ai d’ailleurs trouvé récemment dans un hebdomadaire qui avait groupé un certain nombre de bons mots gaullistes, la sentence suivante: Comme un homme politique ne croit jamais ce qu’il dit, il est tout étonné quand il est cru sur parole.

Messieurs, tous les Français nationaux qui nous ont précédés devant ce tribunal, ou devant d’autres cours de justice, en particulier le général Salan, ont qualifié comme il convenait la rupture de ces engagements de juin 1958 : le parjure qui en est résulté constitue l’une des plus grandes, et peut-être la plus grande imposture de l’Histoire de France ; la rupture de ces engagements qui, à partir de 1959, allait être consommée dans les faits en vertu de déclarations et initiatives successives, savamment graduées, constitue une escroquerie politique et morale apparemment sans précédent; ses conséquences en furent à la fois tragiques et immenses, et ces conséquences sont très loin d’être épuisées aujourd’hui.

Dès lors que l’on avait basé une politique sur le parjure et le reniement, il devenait impossible de s’arrêter de mentir, de se parjurer et de se renier. En premier lieu, les conditions posées, en septembre 1959, à l’exercice de l’autodétermination, n’ont aucunement été tenues. Ensuite nous avons entendu successivement des déclarations et professions de foi sur la solution la plus française dont, en janvier 1960, le chef de l’Etat se déclarait partisan en Algérie ; nous avons entendu des assurances selon lesquelles on ne livrerait jamais l’Algérie au FLN, c’est-à-dire au chaos et à l’égorgement généralisé; selon lesquelles le drapeau FLN ne flotterait jamais sur Alger ; selon lesquelles on ne traiterait jamais avec le seul FLN; apparemment, toutes ces déclarations ont été faites pour désarmer et tromper les opposants successifs, pour abuser de leur bonne foi afin de réduire leur opposition.

Quel était donc, dans l’esprit de son auteur, le but réel de cette politique menée avec des méthodes si condamnables et dont nous voyons aujourd’hui les si mauvais résultats? Le but affiché semble avoir été de faire de l’Algérie un Etat indépendant et coopérant à la faveur de mutations historiques que l’on déclarait irréversibles et inévitables, dont l’actuel chef de l’État se voulait l’initiateur et l’artisan, dont il se croyait seul à pouvoir hâter la réalisation en tant que pouvant assumer seul une grande tâche historique.

Ces vues dénotent, à notre avis, en même temps qu’un sens personnel démesuré, une très forte imprégnation matérialiste et marxiste ; car le sens de l’Histoire, le grand vent de l’Histoire, sont des notions matérialistes et marxistes ; il n’y a pas de sens de l’Histoire, il n’y a pas de vent de l’Histoire, car ce qui fait l’Histoire, selon notre conception occidentale et chrétienne, qui est vérifiée par tous les faits historiques, c’est la volonté des hommes, c’est l’intelligence des hommes, ce sont leurs passions bonnes ou mauvaises.

Quant aux rapports entre coloniaux et colonisés, il est bien certain qu’ils doivent évoluer au fur et à mesure que ces derniers évoluent eux-mêmes ; mais il n’est nullement assuré que cette évolution doive se faire sous la forme d’une rupture avec le passé, ni même sous la forme de la reconnaissance d’une indépendance accordée à de multiples nouvelles nations qui n’ont pas toujours les moyens d’exercer réellement cette indépendance.

Pour justifier sa politique, le chef de l’Etat a employé d’autres arguments dont aucun n’était sérieux ou défendable : on a dit que l’Algérie coûtait trop cher, on a dit que la guerre d’Algérie était absurde et périmée, alors qu’au contraire aucune guerre peut-être ne pouvait se justifier mieux que celle-là, puisqu’il s’agissait de défendre des valeurs de civilisation humaine et les intérêts moraux, humains et matériels, de populations françaises tout entières, en même temps que les intérêts stratégiques de tous les Français.

Dès 1960, il était clair, pour ceux qui vivaient en Algérie, que la politique du pouvoir ne pouvait aboutir qu’à la prise en compte du pays par les hommes et les terroristes du FLN, c’est-à-dire à une dictature sanglante et cruelle, ou à l’anarchie, ou à un mélange de dictature et d’anarchie.

Cette population française d’Algérie, qui avait conscience que le gouvernement français sacrifiait ses droits les plus sacrés et ses intérêts les plus légitimes, s’est efforcée de prendre en main la défense de ses droits et de ses intérêts; elle l’a fait avec le concours de généraux et de nombreux officiers français, ce qui restera, pour ces généraux et ces officiers, un honneur devant l’Histoire : cette autodéfense des populations françaises d’Algérie était profondément légitime ; tous les juristes, les moralistes, reconnaissent la légitimité profonde de l’insurrection d’une population menacée, dans son existence même, par l’action et les procédés d’un pouvoir tyrannique: ce pouvoir qui avait le devoir de les protéger et qui, bien au contraire, s’arrogea, contre toutes les lois de la nature, le droit de les contraindre, par la violence, à un destin qu’elles refusaient.

Cette autodéfense des populations d’Algérie a été menée sur divers plans; elle a comporté certains excès que, pour ma part, j’ai beaucoup déplorés, mais qui étaient presque inévitables car, dans toute guerre, a fortiori dans les insurrections, il y a des excès; et les troupes de Jeanne d’Arc, elles-mêmes, se sont livrées plusieurs fois à des massacres. Il y a peut-être eu aussi dans ce combat des Français d’Algérie des erreurs de méthode qui ont probablement influé sur le résultat final; ce résultat étant que, malgré la résistance, le pouvoir politique actuel réussit à imposer sa volonté à ces populations.

Pour réussir à imposer cette volonté, le pouvoir, qui violait le sentiment national des Français d’Algérie, de la façon la plus contraire aux lois de la nature, a décidé d’employer tous les moyens pour briser la résistance nationale en Algérie; et ces moyens ont le plus souvent été atroces. Les mensonges du chef de l’Etat le conduisirent, comme c’était prévisible, au crime. Il y eut les rafles, les ratissages, les perquisitions. Il y eut de nombreux patriotes, hommes et femmes, torturés dans des conditions abominables, selon des méthodes analogues à celles de la Gestapo nazie. Face à la résistance des grandes villes françaises d’Algérie, des unités spéciales acceptèrent d’employer et de généraliser les méthodes que les troupes allemandes n’avaient que rarement utilisées pendant l’occupation, et que nos troupes elles-mêmes n’avaient jamais employées au cours de la répression anti-FLN. Le feu fut ouvert systématiquement contre des éléments civils non armés qui manifestaient pacifiquement leurs sentiments nationaux ou qui même ne manifestaient pas du tout ; des femmes furent blessées ou tuées en allant chercher du ravitaillement ou en étendant leur linge à leur balcon ; des femmes et des enfants furent blessés ou tués au fond de leur appartement ; la diffusion des documents relatant les conditions et les résultats de la fusillade du 26 mars à Alger, qui fit des centaines de victimes, fut interdite. Cette fusillade du 26 mars et diverses autres opérations menées contre les populations, ont fait plus de victimes que le massacre d’Oradour-sur-Glane qui fut, à la fin de la dernière guerre, cité comme l’exemple de la barbarie nazie. Cette répression inhumaine était exercée par des Français contre d’autres Français, qui ne luttaient que pour rester Français sur la terre de leurs pères. Elle restera dans l’Histoire le signe de l’inhumanité totale de celui qui l’a ordonnée.

Parallèlement, le pouvoir, en négociant, des années durant, avec les seuls représentants du terrorisme FLN, lui reconnaissait dans les faits la représentativité exclusive des populations musulmanes et le droit à prendre en main l’Algérie indépendante, décourageant par le fait même les sentiments pro-français de très nombreux Musulmans. Il plongeait dans des épreuves sanglantes les Musulmans qui s’étaient formellement engagés à nos côtés. Il encourageait à l’attentisme ceux qui étaient prêts à se rallier; il décourageait dans les faits, à propos de l’affaire Si Salah, des ralliements possibles ; quant à la large fraction de la population musulmane qui s’était tenue sur une prudente et compréhensible réserve, il la poussait franchement dans les bras du FLN.

On reconnaît l’arbre à ses fruits. La politique qui, des années durant, n’avait été qu’une politique de trahison, aboutit aux accords d’Evian passés avec des représentants FLN qui étaient hors d’état de les faire respecter. Ces accords furent tout de suite violés de la façon la plus grave sans que l’actuel pouvoir fît quoi que ce soit de sérieux pour les faire honorer.

Il existait en Algérie une collectivité nationale française nombreuse, dynamique et florissante. Cette collectivité était fortement enracinée sur ses terres et dans ses villes ; ces terres et ces villes avaient tous les caractères de terres et de villes françaises ; cette population y avait ses coutumes, ses traditions, ses cimetières et ses morts. Les représentants de cette collectivité avaient depuis longtemps dénoncé et prévu les funestes conséquences de cette politique faite sans eux et contre eux. Cette collectivité fut littéralement dispersée et détruite à la suite des accords d’Evian ; la plus grande partie fut contrainte de s’exiler dans des conditions qui furent pires que celles de la débâcle de 1940, qui s’effectua pourtant en présence et sous la pression des troupes ennemies ; les conditions dans lesquelles s’effectua cet exil, et l’arrivée en France des réfugiés sont indignes d’une grande nation occidentale, et jamais les gouvernements de pays comme la Grande-Bretagne et les États-Unis n’auraient permis que leurs nationaux fussent ainsi traités.

L’accueil en métropole fut, à l’origine, très mal organisé par le gouvernement bien que, dès le début, des initiatives privées fissent tout ce qui était en leur pouvoir pour l’améliorer. Cet hiver, la situation de la plus grande partie de ces réfugiés est, à tous égards, très précaire ; une grande partie d’entre eux ont perdu, avec des êtres très chers, la totalité ou l’essentiel de leur biens, et nombreux sont ceux qui ont perdu ce qui faisait leur raison de vivre. De nombreux réfugiés n’ont-ils pas été conduits par le désespoir aux pires extrémités ?

Vous souffrirez, avait dit le chef de l’Etat aux représentants du peuple pied-noir; beaucoup de ceux qui se sont exilés en métropole ont en effet beaucoup souffert déjà par la faute du chef de l’Etat; mais ceux qui sont restés en Algérie n’ont rien à leur envier, bien au contraire. Ceux-là sont réduits à la condition de citoyens de second ordre et, dans le nouvel Etat indépendant, leur liberté, leurs biens et leur sécurité sont à tout moment menacés. Il y a eu, ces derniers mois, plusieurs milliers d’enlèvements et, pour les proches personnes enlevées, cette condition est parfois pire que la nouvelle d’une mort certaine, parce qu’elle permet de tout supposer. Il y a des femmes françaises enlevées qui servent de passe-temps aux nouveaux maîtres de l’Algérie, sans que, et c’est l’infamie, les responsables français fassent quoi que ce soit pour les délivrer. Il y a eu des centaines d’assassinats, des lynchages, des viols. Le pouvoir politique qui dispose encore de forces armées importantes en Algérie, n’a pas agi pour limiter ou épargner ces souffrances et ces crimes ; il est donc directement complice de ces crimes et de ces exactions fondamentalement contraires aux accords qui ont été signés.

Cependant, la trahison de l’actuel pouvoir politique à l’égard des populations françaises musulmanes est certainement plus infâme encore et ses crimes plus impardonnables. Car il s’agit d’hommes et de femmes qui, ayant fait confiance à la parole du chef de l’Etat, général en uniforme, ayant fait confiance à l’Armée et à l’administration française agissant conformément à la politique et aux instructions du gouvernement, s’étaient, en vertu d’un choix libre et courageux, rangés à nos côtés, et pour beaucoup d’entre eux avaient combattu à nos côtés. Parmi ces populations françaises musulmanes, il y a eu la fraction d’entre elles qui, grâce aux officiers agissant parfois de leur seule initiative et contrairement aux instructions de M. Joxe, ont pu gagner la métropole, abandonnant leurs terres, et sont installées maintenant dans des conditions souvent misérables, parfois en butte aux menaces des agents du FLN. Mais il y a ceux, beaucoup plus nombreux, qui ont été purement et simplement abandonnés à leurs bourreaux et à leurs égorgeurs. La presse, et surtout la radio d’Etat, a été singulièrement discrète sur l’ampleur des massacres et des tortures infligés aux Musulmans francophiles qui sont nos frères. Tous ces hommes sont actuellement sous le coup d’une loi d’épuration. Dans certaines régions d’Algérie, tous ces hommes sont morts en prison. Il s’agit d’un véritable génocide, perpétré contre des Musulmans qui avaient cru en la France; ce génocide a fait plusieurs dizaines ou centaines de milliers de victimes mises à mort dans des conditions et après des tortures abominables. Ces massacres dépassent de loin en horreur ceux de Katyn, ceux de Budapest, ceux du Katanga, et le caractère monstrueux du dictateur apparaît à son indifférence devant ces indicibles souffrances qui sont pour lui autant de manquements à l’honneur.

On doit se demander à qui profite cette politique algérienne du pouvoir, qui a dispersé et ruiné la communauté française de souche, la communauté israélite, et qui a laissé égorger et emprisonner la fraction musulmane francophile. Elle ne profite qu’à un tout petit groupe de meneurs et de politiciens, car elle ne profite nullement à la masse des Musulmans ; la situation de ces masses est très mauvaise et depuis l’indépendance elle n’a fait qu’empirer, quoi qu’on en ait dit, et malgré les centaines de milliards engloutis à fonds perdus par le gouvernement français en vertu de la plus aberrante des attitudes, la misère est grande et le chômage généralisé. De très nombreux Musulmans regrettent plus ou moins ouvertement la paix française ; ceci a été constaté par les journalistes français qui furent les propagandistes les plus acharnés de l’indépendance de l’Algérie. Il est probable que des convulsions internes secoueront encore longtemps l’Algérie indépendante ; sans parler des discordes et rivalités avec les pays voisins. Si elle peut sortir de ces convulsions, ce sera pour se trouver sous l’emprise d’un régime totalitaire, c’est-à-dire un régime basé sur la dictature de quelques hommes et sur le contrôle de toutes les activités du pays par un parti politique unique opprimant la personne humaine, ne tenant pas compte des libertés et asservissant les populations.

Tels sont les fruits amers et sanglants d’une politique basée tout entière sur le mensonge, le parjure, l’imposture et la violence. Pour qualifier cette politique nous nous référerons à ce qu’en a écrit dans un ouvrage récent, un juriste éminent, aux termes d’une analyse irréfutable sur les plans humain et juridique: La politique algérienne du général de Gaulle est un crime contre l’humanité, elle n’est qu’ignominie et déshonneur. Ces paroles, nous les faisons nôtres; et nous ajoutons qu’il n’y a pas, dans l’histoire de notre pays, de précèdent à un abandon aussi infamant du patrimoine national; abandon auquel nulle circonstance ou pression extérieure ne pouvaient fournir le moindre commencement de prétexte, depuis que, au début du XVe siècle, une femme, la reine Isabeau de Bavière, aliéna la couronne de France.

Le désastre algérien, avec tous ses morts et toutes ses ruines, pouvait être évité et il a tenu essentiellement à l’acharnement de la volonté d’un très vieil homme. Ce désastre, si on le mesure en vies humaines perdues et en biens matériels aliénés, est pire que ceux que la France a connus en 1870 et en 1940, qui ont été causés par une défaite des armes françaises.

Mais surtout, ce désastre nous fait perdre l’honneur; en couvrant d’infamie le drapeau français qui a été amené, dans l’abandon de ceux qui avaient cru en la France. La réalité de ce désastre prouve que dans ce pays fatigué, désorienté et trompé, il est possible à un homme sans scrupule ne reculant devant aucun moyen, poursuivant des vues politiques aberrantes et les confondant souvent avec ses propres ressentiments et ses vengeances à assouvir, de déchaîner les forces du mal sans trouver, dans l’immédiat, des obstacles suffisamment forts à son entreprise funeste.

En passant à la seconde partie de cet exposé, je voudrais mentionner que ce qui est en cause, en raison de l’actuel pouvoir politique et en raison des conditions dans lesquelles il ose se féliciter aujourd’hui d’avoir tranché le problème algérien, c’est, purement et simplement, l’existence de la France en tant que nation libre.

Renan disait qu’une nation est une âme, un principe spirituel. Une nation est aussi une entité, c’est un être moral qui a une existence propre et qui se compose de collectivités d’êtres humains, mus par des sentiments humains, bons ou mauvais, que l’on peut qualifier sur le plan moral. Les nations peuvent mourir et, au cours de l’Histoire, de nombreuses nations sont mortes parce qu’elles n’ont plus trouvé en elles des sentiments humains assez bons et assez forts pour assurer la survie de la nation face aux périls extérieurs, et pour dégager de leur sein les élites et les dirigeants capables de les mener, non à des abandons et à des démissions successifs, mais sur les chemins qui conduisent à conserver, au besoin par la force, leur patrimoine humain, spirituel et matériel.

Au nombre de ces sentiments humains que chaque membre de la nation, chaque citoyen, doit posséder à un degré d’autant plus marqué qu’il occupe un rang plus élevé dans la vie et dans les responsabilités de la nation, se trouvent ceux que l’on appelle: le sens civique ; le sens de la solidarité nationale, c’est-à-dire l’aptitude de chacun à se sentir effectivement solidaire des épreuves et des souffrances de ses concitoyens, même si ces épreuves et ces souffrances ne le concernent pas directement ; le sens de la fierté nationale, de la conservation du patrimoine national qui implique que le citoyen, sachant ce qu’est ce patrimoine qu’ont légué ceux qui l’ont précédé, est prêt et est décidé à le défendre par son labeur, et, à la limite, par son sang. Si ces sentiments n’existent plus, ou sont affaiblis, la collectivité nationale n’existe plus en tant que telle, elle n’est plus qu’une juxtaposition d’individus qui ne forment plus une nation. Cette juxtaposition d’individus dénationalisés est alors prête à se laisser mener, par des chefs indignes ou aveugles, à toutes les aventures du monde moderne et se trouve essentiellement vulnérable aux entreprises de subversion idéologique et matérialiste. Elle n’est plus apte à survivre.

Le premier devoir d’un gouvernement, d’un chef d’Etat dépositaire du patrimoine national, est précisément de veiller à ce que ces sentiments de solidarité nationale, ce sens de la conservation du patrimoine, soit éveillé ou réveillé chez tous les nationaux; la collectivité nationale, comme d’autres collectivités humaines, repose sur des bases naturelles et légitimes ; ces sentiments que je viens d’énoncer sont naturels et légitimes ; et les ébranler c’est ébranler, par le fait même, les bases de la nation ; c’est faire acte contre nature de détourner ces sentiments de leur véritable objet. Le crime le plus grand que puisse commettre un chef d’Etat, c’est précisément de violer ces sentiments chez des êtres dont il a la responsabilité politique, de les amoindrir ou de les dénaturer. Et c’est précisément ce qui a été fait par l’actuel pouvoir politique, dans le dessein de trancher, selon ses vues, le problème algérien, dans le sens et avec les moyens qui ont été énoncés.

N’oublions pas qu’en 1958 la grande majorité de l’opinion publique était partisan du maintien de la souveraineté française en Algérie, ou, tout au moins, se montrait opposée à une politique d’abandon et de dégagement.

Face à cette situation, et face à l’attitude de l’Armée qui en constituait en quelque sorte l’expression et la synthèse, les procédés du Pouvoir furent subtils et progressifs, en vue d’aboutir à une véritable démobilisation de l’opinion publique, à une démobilisation du sens de la solidarité nationale, de la fierté nationale et de la conservation nationale.

D’une part on procède à une intoxication, à une mise en condition du public, en utilisant des arguments et des slogans faux et spécieux qui pouvaient porter, sinon sur la minorité française qui était au courant des données du problème algérien, mais sur la masse des braves gens mal informés et qui ne pouvaient se douter des ruses et des inexactitudes de la propagande officielle ; ces arguments et ces slogans ont été répétés à l’envi par la radio et la télévision d’Etat: ce sont le sens de l’Histoire, la guerre d’Algérie absurde et périmée, la décolonisation nécessaire et inévitable, le mythe de l’Algérie terre française, etc.; d’autre part, dès que la résistance nationale française eut pris corps en Algérie et eut commencé à s’exprimer par la violence, seul moyen d’expression qui lui restait, puisque toutes les associations et groupements dits légaux avaient été dissous par le pouvoir, on dénonça sans relâche les excès des nationaux, en oubliant de dire qu’ils n’étaient que la conséquence des crimes, combien plus atroces et nombreux, de l’organisation FLN avec laquelle on négociait l’avenir de l’Algérie, et en passant soigneusement sous silence les effroyables aspects de la répression menée contre les nationaux par le pouvoir politique français ; enfin on essaya systématiquement de détourner l’attention du grand public du problème algérien, qui était le problème humain et national de loin le plus important, et de l’accaparer par des sujets de prestige : ce furent les voyages spectaculaires du chef de l’Etat en province et à l’étranger, les réceptions des chefs d’Etats étrangers, l’accent mis sur le rôle mondial de la France, le battage sur la force de frappe – question sur laquelle je vais revenir dans un instant, en tant que technicien.

Plus tard, lorsque la politique algérienne aboutit au fiasco et au désastre, on fit tout ce qui était possible pour masquer à l’opinion ce fiasco et ce désastre, pour passer sous silence les crimes, les tortures, les enlèvements, les détresses de toutes sortes.

A-t-on entendu, venant du chef de l’Etat, un seul appel public à la solidarité nationale en vue de participer à l’immense détresse des centaines de milliers de réfugiés ? Cet appel eût été le geste d’humanité élémentaire et il ne semble pas douteux que, dans des circonstances analogues, tout autre chef d’Etat français, tout chef d’Etat d’une nation libre, l’aurait lancé.

D’une manière générale, on peut dire que, durant cinq années, il n’a jamais été fait appel aux sentiments élevés, désintéressés et nationaux des Français métropolitains ; au contraire le pouvoir a essayé de jouer sans cesse sur l’égoïsme, sur l’irresponsabilité humaine et civique, parfois sur l’avarice, toujours sur la tendance naturelle et actuelle qui pousse nos concitoyens à s’enfoncer dans une existence de type matérialiste.

C’est ainsi que le chef de l’Etat réussit, par des référendums truqués et illégaux, à faire entériner par la majorité du corps électoral, l’abandon de l’Algérie ; bien que l’opinion publique ne puisse, à proprement parler, porter la responsabilité du non-respect des accords d’Évian et du génocide qui a suivi; car le dernier vote positif supposait au contraire le respect des accords passés à Évian et la protection accordée en Algérie à tous ceux qui se réclamaient de la France. Ainsi les Français furent-ils amenés à entériner la liquidation de leur patrimoine en Algérie ; mais à quel prix?

Il faut peser toutes les conséquences, sur la vie nationale, des conditions dans lesquelles fut réalisé cet abandon. Une opinion publique que le chef de l’Etat a à ce point dénationalisée, à laquelle il a peu à peu enlevé le sens de l’honneur et de la fierté nationale, le sens de la solidarité et de la conservation nationale, ne pourra plus, à propos de n’importe quel autre problème, à propos de n’importe quel autre péril extérieur ou intérieur, retrouver ce sens national qui n’est que la transposition, sur le plan personnel, de l’instinct de conservation. Ayant participé au suicide du patrimoine français en Algérie, on voit mal comment les Français pourraient ne pas se laisser aller, à propos de la première épreuve venue, au suicide national.

Si les Français ont admis, sur les incitations du chef de l’Etat, qu’il était absurde et périmé de se battre pour Alger et pour Oran, villes françaises, comment veut-on qu’ils puissent admettre, qu’ils puissent vouloir un jour se battre pour Berlin ou se battre contre les dangers externes et internes représentés par la pénétration communiste multiforme ?

Comment l’opinion publique, habituée maintenant aux slogans de la décolonisation, pourra-t-elle résister aux slogans du totalitarisme ? C’est là que réside le crime contre l’esprit, contre l’âme de la nation. D’une part on a flatté la vanité des Français par des procédés qui ont été constamment ceux de l’imposture : c’est une imposture, par exemple, de prétendre qu’on a réglé, une fois pour toutes, le problème de la décolonisation, alors que l’Algérie a abouti au désastre et que, comme chacun sait, l’Afrique noire est mal partie; c’est une imposture de parler, comme on l’a fait récemment à la radio, des résultats éclatants obtenus par le gouvernement gaulliste, alors que la décolonisation s’est effectuée comme l’on sait, que la nation est divisée et désorientée, que la situation sociale et financière est en réalité précaire et que la France a été, d’une façon absurde et délibérée, isolée dans le monde. D’autre part on a constamment poussé les Français dans le sens de l’absence d’effort, de l’absence de risque, dans le sens d’un matérialisme petit-bourgeois et exclusif de tout idéal, de toute notion d’honneur, de solidarité et de conservation nationale.

Une nation que son responsable suprême laisse aller, et même oriente volontairement vers la décadence morale et spirituelle, vers le matérialisme dans la vie courante et dans les modes de pensée ; à laquelle on ne parle plus que de niveau de vie et de faits économiques, devient une proie facile pour la subversion communiste et matérialiste; les circonstances sont telles, à l’extérieur et à l’intérieur de nos frontières, qu’au régime gaulliste doit logiquement succéder une dictature matérialiste et totalitaire, sauf réveil de la vraie France que certains s’emploient actuellement à obtenir.

A l’extérieur de nos frontières, le résultat de la politique du pouvoir, c’est d’avoir installé en Algérie un régime à caractère totalitaire dont le programme d’action, établi à Tripoli, est de l’inspiration marxiste la plus authentique, dont une bonne partie des chefs sont notoirement des sympathisants communistes même si, pour préserver le dogme du parti unique, le parti communiste algérien a été dissous. Le bloc communiste a aidé militairement et politiquement la rébellion algérienne ; actuellement, il y a de nombreuses fournitures et armes venant des pays de l’Est ; il y a de nombreux envois de techniciens et ces jours derniers, il y avait en Algérie une mission militaire chinoise. Ce processus de communisation progressive d’un pays soumis à un régime totalitaire est bien connu ; c’est celui qui a été appliqué à Cuba avec les dangers qui en sont résultés récemment pour les Etats-Unis ; il ne semble pas douteux que dans un avenir proche, l’Algérie peut représenter un danger de pénétration communiste en Europe occidentale, analogue ou supérieur à celui que Cuba représente aujourd’hui pour l’Amérique du Nord. Les liens d’amitié entre les dictateurs cubain et algérien sont connus. Ce qui l’est peut-être moins, c’est la synthèse islamo-marxiste qui est en cours de réalisation, avec l’appui du gouvernement algérien et qui s’exprime, par exemple, dans le livre Le Meilleur combat rédigé par un ami intime du Premier ministre algérien.

Un des principes de base de la stratégie mondiale de la pénétration communiste est qu’il faut tourner et investir l’Europe par le Sud et par l’Afrique. C’est ce qui est en train de se réaliser : l’Algérie n’est plus dans l’Alliance atlantique ; c’est pourquoi la trahison du général de Gaulle en Algérie n’est pas seulement une trahison à l’égard des populations françaises de ce pays ; c’est aussi une trahison à l’égard du monde libre tout entier, et je sais pour l’avoir constaté au cours de nombreuses missions officielles, ces dernières années, à l’étranger que nos amis américains et anglais, et en particulier nos camarades de l’armée américaine et de l’armée britannique se rendent bien compte comme nous que l’actuel chef de l’Etat trahit l’Occident et le monde libre. D’ailleurs l’Algérie totalitaire théoriquement neutraliste mais pénétrée, en fait, par le communisme, représente un danger mortel pour le reste de l’Afrique, Maroc et Tunisie en tête – et également l’Afrique noire: un travail actif de préparation est en cours dans certains pays de cette Afrique noire, notamment dans certains pays d’expression française où la décolonisation, voulue par le pouvoir, n’est une réussite ni sur le plan social, ni sur le plan économique, ni sur le plan politique.

A l’intérieur de nos frontières, le danger de subversion totalitaire résulte de cette situation de décadence morale, spirituelle et nationale dans laquelle l’actuel pouvoir a plongé volontairement le pays dans le but de faire aboutir, envers et contre tout, sa politique algérienne. Après ce qui s’est passé en Algérie, et tant que les Français seront soumis à ce pouvoir, il ne peut plus y avoir de fierté nationale, de sens de conservation nationale ; l’armée française qui devrait représenter l’honneur de la nation peut, à bon droit, se sentir déshonorée par ce qui s’est passé en Algérie, ainsi que l’ont dit publiquement des dizaines d’officiers et plusieurs généraux actuellement en retraite ou en activité.

Dès lors que, publiquement et devant toutes les nations du monde, le pouvoir français a abandonné au massacre des populations entières qui avaient fait confiance à la parole qu’il avait donnée, quelle nation du monde, quel chef d’Etat étranger, quel partenaire dans nos alliances pourra, nous le demandons, faire confiance à la parole de la France aussi longtemps que l’actuel chef de l’Etat prétendra la personnifier. Mais il est de fait que, de plus en plus, toutes les nations du monde se rendent compte que de Gaulle ne personnifie pas la France.

En outre, tout ce qui devrait constituer les structures naturelles, sociales et politiques de la nation ont été, ces dernières années, plus ou moins liquidées, amoindries ou déconsidérées par le pouvoir.

L’Armée est en proie à un grave malaise et de très nombreux officiers quittent ou veulent quitter le métier des armes.

Ce qui est vrai pour l’Armée l’est à des degrés divers pour tous les grands corps de l’Etat et de l’Administration. Le pouvoir cherche systématiquement à passer par-dessus ceux qui devraient être les véritables porte-parole et représentants des populations et qui devraient éclairer et orienter les populations sur tous les problèmes qui se posent. En éliminant tous ces intermédiaires, qui sont indispensables dans toute société normalement constituée; en s’adressant directement aux masses populaires, qui sont forcément moins bien informées, ont moins de sens critique et de réflexe de défense, il espère avoir beaucoup plus de chances de faire admettre et approuver ses vues.

Mais le résultat c’est aussi que le peuple français n’est plus structuré, qu’il y a une véritable pulvérisation, une véritable atomisation de la société française contemporaine. L’homme français contemporain, qui est isolé, désorienté et désemparé, ne sait plus sur quoi et sur qui s’appuyer, et est prêt à se laisser entraîner aux aventures; on peut craindre que les préoccupations essentiellement matérialistes de beaucoup de nos concitoyens, qui ont en même temps oublié où se trouve leur dignité d’hommes libres et responsables, les conduisent à aliéner leurs droits et leurs libertés d’homme et à se laisser prendre en main par une dictature matérialiste et marxiste après avoir été pris en main par l’actuel régime.

Le chef de l’Etat professe lui-même, ainsi qu’on l’a vu à propos des justifications qu’il a essayé de donner à sa politique algérienne, des vues sur l’évolution historique qui sont très proches du marxisme. Si nous en croyons certains amis, il aurait dit en privé qu’il croyait inévitable le triomphe final du communisme; ce qui veut dire qu’il s’y résigne. Il a, par son action, porté des coups très sérieux à la solidité de l’Alliance atlantique qui est le principal rempart du monde libre; il est le promoteur d’une politique d’isolement anachronique et vaniteux de notre pays.

En tant qu’aviateur et technicien, je me dois de mentionner les graves mécomptes auxquels la nation s’exposerait en se basant sur la force de frappe pour garantir cette politique d’isolement ; mécomptes qui risquent d’être semblables à ceux que l’on a rencontrés en 1940, en se basant sur la ligne Maginot pour assurer la sécurité du pays. J’ai rédigé, il y a deux ans, un rapport sur la force de frappe qui a été diffusé au ministère de l’Air et que je tiens à votre disposition. Les conclusions auxquelles on aboutit facilement, sont que cette force dite de dissuasion sera, en réalité, incapable de dissuader l’adversaire désigné et sera plutôt de nature, par son existence à l’intérieur de nos frontières, à attirer et à justifier, sur le pays, des coups atomiques adverses que nous serions bien incapables de rendre; je n’ai d’ailleurs jamais entendu un général de l’armée de l’Air assurer que l’on aurait réellement la capacité de dissuasion, sauf un seul qui travaille dans la firme qui construit les bombardiers. J’insiste sur le fait que l’une des raisons de mon opposition à la politique gaulliste réside précisément dans le caractère aberrant de cette attitude d’autonomie nationale basée sur un outil militaire illusoire auquel a été sacrifié l’ensemble de la politique militaire nationale : ceci est totalement irréaliste.

Les conditions sont donc réunies pour que le peuple français se retrouve un jour sous la férule d’un régime communiste ou cryptocommuniste, sans même s’être bien rendu compte des différentes étapes qui auront été franchies pour en arriver là. Ceci sera le résultat de l’abandon des valeurs spirituelles, morales et nationales qui ont fait, dans le passé, l’armature de notre pays et dont le maintien devrait constituer la condition essentielle de survie nationale. Ceci sera le résultat de l’abandon d’un idéal de liberté et de dignité humaine, idéal qui se trouve inscrit dans les lois de la nation, qui fut dans les traditions de la nation et que le pouvoir politique a si cruellement bafoué en imposant sa propre loi aux Français d’Algérie.

Ceci m’amène à rappeler dans quelles conditions le pouvoir politique a violé, de la façon la plus cynique et la plus nette, cette loi suprême de la nation à l’intérieur de laquelle sont inscrites les garanties des droits et libertés de tous les citoyens français; cette loi, c’est la Constitution. L’application de la Constitution s’impose à tous et d’abord au chef de l’Etat qui, par définition, en est le gardien et le garant. Cette constitution est un garde-fou qui a pour but d’empêcher le régime républicain de dégénérer en dictature et en tyrannie. Le chef d’Etat qui la transgresse se met, par ce seul fait, hors des lois de la nation; il est coupable de forfaiture et doit être traduit en Haute Cour.

Bien d’autres que nous ont dit, avant nous, que l’actuel chef d’Etat avait transgressé et violé la Constitution. Cette Constitution, à notre avis, a été violée à la fois dans son essence, dans son esprit et dans sa lettre.

La Constitution a été violée dans son essence, car l’essence de la Constitution est d’exprimer la double loi de survie et d’unité nationale. L’unité nationale, c’est la conservation et la défense du patrimoine de la nation, c’est-à-dire du patrimoine de tous les Français, où qu’ils se trouvent. C’est l’unité nationale qui a été brisée et c’est le patrimoine national qui a été sacrifié en Algérie par le chef de l’Etat, de par ses propres volontés et initiative, sans qu’aucune pression extérieure puisse en fournir la moindre excuse. D’autre part, ce sont ces conditions de survie de la nation qui ne sont plus assurées, à la suite de cette savante entreprise de dénationalisation de l’opinion publique, qui a été menée depuis quatre ans. C’est son armature morale qui a été détruite.

La Constitution a été violée dans son esprit; car l’esprit de la Constitution, c’est un certain nombre de principes moraux et humains : ce sont en particulier les principes de dignité et de liberté individuelles, les droits fondamentaux de l’homme: ce sont ces principes qui interdisent d’imposer, par la violence et contre son gré, son destin à une fraction de la nation ; principes qui ont été outrageusement bafoués pour les Français d’Algérie. C’est aussi le principe de la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire qui ont été sans cesse bafoués ; c’est enfin le principe qui veut que le chef de l’Etat soit un arbitre entre les différents pouvoirs et non un autocrate décidant de tout et pouvant conduire la politique de la Nation selon son bon plaisir, qui n’a pas été respecté.

La Constitution a été violée dans sa lettre; car plusieurs de ses articles ont été, depuis des années, ignorés et transgressés, en particulier cet article 89 dont la transgression a motivé l’accusation de forfaiture publiquement prononcée contre le chef de l’Etat.

Ce viol de la Constitution dans son essence, dans son esprit et dans sa lettre, fait que nous ne sommes plus sous un régime de légalité républicaine, mais sous le régime d’une dictature de fait; les critères et les caractères de la dictature gaulliste sont analogues à ceux de bien d’autres dictatures, ce sont : d’abord l’atteinte grave portée aux droits et libertés fondamentales des personnes humaines. Nos frères Pieds-Noirs et Français musulmans avaient droit à la vie sur la terre de leurs pères; ils avaient droit au respect de leur personne, de leur liberté et de leurs biens. Ces droits ont été abominablement bafoués, contrairement à toutes les lois et à tous les principes.

En Métropole même, la majorité des citoyens est privée, par la dictature, d’un droit fondamental de l’homme libre en tant que membre d’une démocratie: le droit au libre choix en matière d’opinion civique et politique, qui suppose que chaque citoyen dispose de la liberté d’information, seule capable de lui fournir les éléments de jugement et d’information objective, nécessaire à l’exercice de ce libre choix; or il n’est pas douteux que le pouvoir contrôle étroitement la majorité des moyens d’information du public. Si la presse est libre, théoriquement du moins, le pouvoir sait fort bien qu’elle ne touche qu’une faible partie du corps électoral: le tirage des journaux et l’assiduité des lecteurs sont dans l’ensemble nettement plus faibles en France qu’en Angleterre par exemple. Par contre, le gouvernement est maître de la radio et de la télévision d’Etat qui constituent les principaux moyens de pression sur l’opinion publique.

Les multiples messages et discours à la télévision de l’actuel chef de l’Etat sont analogues et ont les mêmes buts que les harangues radiodiffusées d’Hitler ou que les discours des dictateurs fascistes s’adressant aux foules depuis leur balcon. Vis-à-vis d’un public crédule et privé d’information, ils ont le même effet. Nous savons le rôle qu’ont joué la radio d’Etat et la télévision d’Etat dans la mise en œuvre de la politique algérienne, en particulier dans les référendums.

Le deuxième caractère de la dictature, ce sont les méthodes de police et de justice. Il existe des preuves que plusieurs dizaines ou centaines d’hommes libres qui se sont opposés au pouvoir en Algérie furent atrocement torturés ou acculés au suicide par des méthodes policières totalitaires employées sous la responsabilité d’hommes qui ont actuellement des postes de premier plan dans le régime. Nous-mêmes, dans l’affaire du Petit-Clamart, nous souhaiterons nous expliquer sur les conditions d’arrestation, de garde à vue et de détention qui furent les nôtres et celles de certains membres de nos familles. Nous souhaitons aussi que toute la lumière soit faite sur la mort tragique de notre camarade le commandant Niaux. Ma présence dans ce box atteste l’efficacité des méthodes de garde à vue. Notre présence devant votre juridiction d’exception atteste les entorses faites aux principes judiciaires.

Enfin, un autre caractère de cette dictature, et que l’on retrouve dans toutes les dictatures, c’est la servilité extraordinaire dont ont fait preuve tant de personnes, en particulier, tant d’hommes politiques au service d’une politique qui est, de façon évidente, une très mauvaise politique nationale. Cette servilité ne peut s’expliquer que par l’existence d’un pouvoir dictatorial capable de forcer et d’orienter les consciences d’hommes faibles, intéressés ou déraisonnables.

La dictature gaulliste est donc, comme les dictatures hitlérienne et communiste, basée à la fois sur le contrôle de l’opinion, c’est-à-dire sur le mensonge, et sur la violence, c’est-à-dire sur les méthodes de coercition appliquées aux opposants ; comme les dictatures hitlérienne et communiste, elle est basée sur le mensonge plus encore que sur la violence.

Que peuvent faire les hommes libres, les citoyens libres, qui ont constaté la réalité de la dictature et qui ont mesuré ses effets funestes et mortels pour l’ensemble de la nation ou pour une partie de la nation ? Ils doivent se rappeler que nous ne sommes plus au temps du régime de la monarchie absolue et que nous ne sommes pas au temps de l’autocratie ; il n’y a plus de bon plaisir du prince, il y a une Constitution, une loi républicaine; si le chef d’Etat transgresse cette loi, la Constitution donne aux citoyens le droit de résister au dictateur ; il y a dans la Constitution et dans les droits fondamentaux et universels de l’homme, un droit imprescriptible ; c’est le droit de résistance à l’oppression, le droit d’insurrection pour les minorités opprimées ; c’est ce droit dont M. Michel Debré disait, en d’autres temps, qu’il était aussi le plus sacré des devoirs. C’est au nom de ce droit, c’est donc au nom de la véritable légalité républicaine, transgressée par le pouvoir de fait, que le CNR s’est constitué, et c’est au nom de ce droit, c’est-à-dire au nom de la véritable légalité républicaine, que nous avons réalisé une action de force contre celui qui s’est placé hors de la légalité. Car si le chef de l’Etat sort de la légalité, il doit être taxé publiquement de forfaiture, et c’est ce qui a été fait par les plus hautes autorités de l’Etat ; si le chef de l’Etat, étant sorti de la légalité, tue ou laisse tuer ceux qui sont sous sa responsabilité, ou s’il est responsable, et seul responsable, d’un désastre national, il doit être mis par la force hors d’état de continuer à exercer son pouvoir de fait ; et c’est ce que nous avons essayé de faire, au nom de la loi.

Ce qui a été constaté, en effet, par ceux qui se sont groupés au sein du Conseil national de la Résistance, c’est la réalité de la dictature gaulliste : c’est en particulier le fait que, à l’occasion des derniers référendums et grâce au contrôle des moyens d’information, l’adhésion populaire a été usurpée par le pouvoir de fait, à l’aide de moyens illégaux et immoraux. Illégaux parce que les référendums sur l’Algérie étaient contraires à l’article 89 de la Constitution et parce que dans les périodes ayant précédé ces référendums, le corps électoral s’est vu dispenser, par les services officiels en général, et par le chef de l’Etat en particulier, une information à sens unique selon les procédés qui, dans tous les pays totalitaires, assurent infailliblement une réponse positive ; immoraux parce que le pouvoir a en fait usurpé le oui de beaucoup de Français en leur mentant sur ce que seraient les conséquences de leur oui; beaucoup de Français ont cru de bonne foi, en votant oui, ramener la paix en Algérie et assurer la coexistence des différentes communautés, alors qu’en fait leur oui a été la porte ouverte à des massacres, à un chaos, et à une misère bien pire que ce qui existait précédemment. C’est pourquoi on ne peut pas dire que ces référendums illégaux et immoraux représentaient réellement la volonté du peuple français. Au surplus, même si le peuple français a approuvé les accords d’Evian, il n’a pas approuvé le non-respect des accords d’Evian, c’est-à-dire la dispersion et la destruction des communautés françaises de souche et le génocide des Français musulmans. Le chef de l’Etat de fait est donc seul, avec quelques ministres, à porter la responsabilité de cette destruction et de ce génocide, contraire à la lettre sinon à l’esprit des accords d’Evian.

Partant de la réalité de la dictature gaulliste, que peut-on dire sur son point d’application ? Il est certain que, dans ce pays ou dans d’autres pays, nous avons connu précédemment et au cours de l’Histoire, d’autres dictatures et d’autres formes de pouvoir personnel. Mais il est sans précédent que, comme c’est le cas aujourd’hui, tous les moyens d’action que permet la dictature, c’est-à-dire la violence, le conditionnement des masses, les procédés de répression aient été employés exclusivement contre une partie de la population française, pour lui imposer un destin qu’elle refusait et pour amoindrir le patrimoine national.

Le pouvoir personnel de Napoléon I°, de Napoléon III, la dictature d’Hitler, s’étaient donné comme tâche de grouper les Français ou les Allemands pour réaliser une politique d’expansion territoriale de la France ou de l’Allemagne qui, pour discutable qu’elle ait été, n’était pas, de ce seul fait, contraire à l’honneur de la France ou de l’Allemagne et contraire aux intérêts de ces pays.

Au contraire, la dictature de de Gaulle a eu pour effet principal et s’est donné pour tâche essentielle de briser l’unité des Français et l’unité nationale, sans aucune contrepartie sur le plan de la politique générale de la France ; elle est, par ce seul fait, contraire à la fois à l’honneur et aux intérêts de la France.

Partant de ces constatations, le CNR s’est cru en droit d’exercer contre la dictature, dans le cadre de la légalité républicaine, la résistance à l’oppression des minorités opprimées, et le droit d’insurrection qui sont des droits formellement reconnus par notre Constitution, comme ils le sont par la Convention universelle des Droits de l’Homme, comme ils l’ont été par toutes les constitutions de tous les régimes démocratiques depuis le temps des cités grecques et des républiques romaines. Ce droit est au cœur de l’homme, il exprime tout simplement sa volonté de vivre et de survivre, c’est le droit de légitime défense. Le droit de légitime défense existe, sur le plan collectif, contre les dictateurs et les tyrans, de même qu’il existe, sur le plan individuel, contre les voleurs et les assassins. En vertu de ce droit, nous pouvons et nous devons défendre nos frères spoliés et assassinés en raison de la politique et de l’action personnelle du dictateur. Car j’insiste sur le fait que le non-respect des accords d’Evian résulte de la seule volonté du chef de l’Etat de fait.

Dans tous les régimes républicains, ceux qui sont sortis de leur rôle de chef d’Etat républicain, pour s’arroger les pouvoirs d’un dictateur, ont toujours su que des citoyens libres pouvaient se réunir pour les combattre, en vertu des lois républicaines. Ces citoyens libres ne sont pas plus justiciables des lois de la République auxquelles ils se conforment, que ne l’est un simple citoyen qui défend sa sœur menacée de viol ou de meurtre. Nous-mêmes qui sommes ici, nous ne sommes pas justiciables des lois républicaines, nous ne tombons sous le coup d’aucun article du Code pénal, car nous n’avons fait que défendre nos frères et nos sœurs menacés de viol et de meurtre. Puisque, par hypothèse, vous nous jugez conformément à la loi, ainsi qu’il est dit à la page 41 de l’exposé des faits que vous nous avez fait remettre, vous devez nous reconnaître non coupables.

Sur ce point, comme sur beaucoup d’autres, les lois constitutionnelles et pénales d’une part, les lois morales d’autre part, sont en complet accord. Nous nous garderons de vouloir transformer ce procès en un procès religieux. Mais nous tenons à rappeler que les chrétiens que nous sommes ne seraient des criminels que s’ils avaient gravement enfreint l’un des commandements de Dieu.

Nous savons qu’il existe un cinquième commandement qui interdit l’emploi de la force, sauf dans des cas précis qui ont été étudiés et définis par l’Eglise ; de même qu’il existe un deuxième et un huitième commandement qui interdisent à tous, singulièrement aux chefs d’Etat, les faux serments et les mensonges destinés à abuser la bonne foi de leurs concitoyens.

Mais nous savons qu’il existe un premier commandement, qui est le plus grand de tous, et qui nous commande la charité et la compassion envers nos frères dans le malheur. C’est pourquoi il a de tout temps été admis dans la chrétienté que, dans certaines conditions, un acte de force pouvait être un acte d’amour; et c’est pourquoi, selon l’enseignement traditionnel, peuvent être licites des actions de force dirigées contre ceux qui ont perdu le sens moral et le sens humain, et qui précipitent dans la désolation ceux qu’ils ont la charge de protéger et de défendre. Si l’action que nous avons menée, en accord avec les représentants de toutes les élites de la nation, avait réussi, l’une des premières conséquences escomptées eût été l’arrêt du génocide en Algérie. L’actuel chef de l’Etat aurait pu arrêter ce génocide en donnant un seul ordre, qu’il n’a pas donné, et, à notre avis, il en portera à tout jamais la responsabilité.

Nous n’avons pas agi par haine de de Gaulle, mais par compassion pour les victimes de de Gaulle et pour sauvegarder des vies humaines innocentes sacrifiées par un pouvoir tyrannique. Saint Thomas d’Aquin nous dit : C’est le tyran qui est séditieux et qui nourrit dans le peuple les discordes et la sédition; car le régime tyrannique n’est pas juste et n’est pas ordonné au bien commun; sont dignes de louange ceux qui délivrent le peuple d’un pouvoir tyrannique. Selon saint Thomas, le chef d’Etat a pour devoir premier et principal de gouverner ses sujets selon les règles du Droit et de la Justice, en vue du bien commun de la collectivité ; si, perdant de vue la fin pour laquelle il exerce ce pouvoir, il s’en sert pour lui-même et pour satisfaire ses passions et ses conceptions, il ne règne plus que sur un troupeau d’esclaves; lui-même n’est plus un chef d’Etat, mais un tyran.

Nous croyons donc que les ecclésiastiques éminents qui ont été consultés, et qui n’ont pas déconseillé notre action, n’ont fait que rappeler les commandements de Dieu, le principe et le droit de légitime défense, et la morale traditionnelle enseignée par l’Eglise en la personne d’un de ses plus grands philosophes. Il n’y a guère de place ici pour des arguties théologiques. La tyrannie du général de Gaulle n’appartient pas à ce genre de tyrannie douce à laquelle certains Pères de l’Eglise conseillent de se résigner par esprit de patience et de mortification chrétiennes. C’est une tyrannie violente, sanglante, qui divise, qui détruit et qui est responsable de la mort d’innombrables victimes.

A notre avis, les règles morales et les règles constitutionnelles se rejoignent à propos de notre action. Saint Thomas d’Aquin n’a fait d’ailleurs, sur ce point, que transposer et sublimer sur le plan de la morale chrétienne les principes de la Cité posés par les philosophes grecs en général et par Aristote en particulier. Les principes de la Cité grecque se retrouvent dans le droit romain, dont nos principes constitutionnels sont héritiers.

Je ne rappellerai pas les conditions dans lesquelles a été créé le Conseil national de la Résistance. Cette création n’est au fond que la réaction naturelle et légitime de nombreux représentants des cadres et des élites de la nation devant la politique gaulliste. Le CNR est un organisme politique, c’est une autorité politique, et son action se situe dans le cadre constitutionnel, conformément aux lois en vigueur dans la nation.

Le CNR est conscient du fait que la légitimité profonde n’appartient plus au général de Gaulle, pour autant qu’elle lui ait jamais appartenu, car le dictateur ne peut plus représenter l’honneur et les intérêts véritables de la nation. Cette légitimité profonde appartient en fait aux cadres, aux élites, qui sont conscients de tous les torts que la politique gaulliste a causés à la France, qui veulent servir les intérêts véritables de la nation, et rétablir son honneur.

Nous ne sommes pas des maniaques de l’antigaullisme, parce que nous savons que la dictature gaulliste n’est qu’un accident dans la vie nationale de la France, accident rendu possible par les conditions ambiantes qui, nous l’espérons, devraient être amenées à se modifier rapidement. Notre résistance est une résistance à l’abandon infamant et démentiel de positions nationales essentielles, et une résistance à la dictature qui a nié et continue à nier les droits et les libertés essentielles d’une partie des membres de la collectivité nationale ; qui a opprimé, par des moyens atroces, et continue à opprimer une partie des membres de la collectivité nationale, et qui est le contraire d’une vraie démocratie et d’une vraie république. C’est pourquoi la Résistance nationale peut actuellement compter sur des concours actifs aux plus hauts postes de l’Etat, dans l’Armée, dans l’Administration, dans toutes les couches sociales, dans toutes les classes de la nation, en particulier dans les milieux humbles et ouvriers. C’est pourquoi les hommes qui dirigent la Résistance nationale sont ou seront amenés à s’entendre avec tous les hommes de bonne volonté qui sont à la fois nationaux, républicains et opposés au totalitarisme. C’est pourquoi la Résistance nationale se propose de faire l’union avec tous les Français de bonne volonté.

Nous n’avons pas à exposer ici le programme politique qui a été proposé par le CNR. Ce programme se situe dans le cadre constitutionnel théoriquement en vigueur, et il a essentiellement un aspect humain. Il vise à faire de la société française une société humaine, et non pas une société économique et matérialiste comme le voudrait l’actuel pouvoir de fait; il vise à faire du citoyen français un être humain, libre et responsable, et non pas un être purement économique, incivique et irresponsable, comme a cherché à le faire l’actuel pouvoir de fait, dans le but d’assurer sa dictature.

Nous n’appartenons pas à cette droite qui est non seulement la plus bête, mais la plus lâche du monde, et qui a fait faillite. Nous sommes profondément conscients de l’injustice sociale qui existe en France par suite du conservatisme étroit de certains possédants et à cause de certaines formes immorales du capitalisme. Nous sommes conscients des réformes profondes à réaliser pour aboutir à plus de justice sociale.

Nous sommes pour l’Europe, car nous croyons que la France peut s’intégrer à l’Europe sans renoncer à rien de ce qui fut les gloires de son passé et de ce qui fait son patrimoine moral et spirituel. Nous sommes pour la communauté atlantique parce que nous croyons que, face à la menace permanente et écrasante de subversion communiste, le monde libre ne doit pas se laisser diviser et doit être entièrement solidaire de l’Amérique.

Sur le plan algérien, nous nous devons de dire bien haut qu’il n’est pas possible de considérer, à aucun titre, que le problème algérien a été réglé définitivement par les honteux accords qui ont été signés à Evian et qui n’ont pas été respectés. Notre pays a des droits et des responsabilités en Algérie; ces droits et ces responsabilités sont impérissables et inaliénables ; l’avenir de l’Algérie, de cette terre qui fut française depuis plus de cent trente ans, ne peut s’accomplir qu’en union avec la France ; la communauté française d’Algérie doit redevenir nombreuse et florissante ; ce qui reste des collectivités franco-musulmanes doit être protégé, et la France se doit de servir les intérêts de tous les Musulmans algériens qui furent si longtemps à ses côtés et de ne pas les abandonner au totalitarisme.

Le mouvement CNR eut à prendre des décisions concernant la personne du chef de l’Etat de fait. Il prit ces décisions à partir du fait, constaté par des représentants des cadres et des élites de la nation, que le chef de l’Etat de fait était sorti de la légalité républicaine et qu’il avait instauré un régime dictatorial non conforme à la Constitution ; il a été constaté par le CNR qu’une minorité nationale a été, ces dernières années, constamment opprimée par ce régime dictatorial ; cette minorité nationale, ce fut celle des Français d’Algérie et des Français musulmans d’Algérie ; c’est encore, à l’heure actuelle, celle des Français et Français musulmans d’Algérie ; mais c’est aussi la minorité composée de milliers et de milliers de Français métropolitains qui, appliquant le grand principe de la solidarité humaine, ont voulu défendre leurs concitoyens ; plusieurs milliers de ces Français métropolitains remplissent, à l’heure qu’il est, les prisons du régime. Indépendamment de la violation grave de la Constitution qui constitue l’atteinte aux droits et libertés fondamentales de cette minorité française, le CNR a eu à constater d’autres violations graves de la Constitution par le chef de l’Etat de fait. A partir de ces constatations, le CNR a reconnu que le chef de l’Etat de fait était coupable de forfaiture.

Le CNR a constaté également que les intérêts vitaux et sacrés des minorités françaises d’Algérie avaient été trahis et bafoués par le chef de l’Etat de fait, en vertu d’une politique qui a été imposée, par la force et contre son gré, à cette minorité, et qui est une trahison, non seulement à l’égard de ces minorités, mais aussi à l’égard des intérêts de la France entière et du monde libre. Le CNR a constaté que cette trahison par le pouvoir de fait des minorités d’Algérie n’avait pas été approuvée par la nation française, car elle s’est effectuée en violation des accords d’Evian; accords qui ont été approuvés par les Français métropolitains et non par les minorités d’Algérie, le non-respect de ces accords n’ayant été approuvé ni par les Français métropolitains ni par les minorités d’Algérie ; le chef de l’Etat de fait est donc seul responsable du non-respect de ces accords; la conséquence du non-respect de ces accords, c’est ce qu’on appelle un génocide. Il y a génocide lorsque des communautés d’êtres humains, qui possédaient, en tant que communauté, une vie et une existence propres, qui avaient donc un être, sont détruites et dispersées ; il y a aussi génocide lorsque des dizaines de milliers de Français musulmans ont été abandonnés, par le pouvoir de fait, à leurs égorgeurs.

Le CNR a constaté, en résumé, ce que tout homme et tout Français de bonne foi peut également constater, à savoir que le chef de l’Etat de fait était coupable de violation grave de la Constitution, c’est-à-dire de forfaiture ; qu’il était coupable du crime de haute trahison à l’égard des minorités d’Algérie, de la France métropolitaine et du monde libre ; qu’il était coupable ou complice du crime de génocide, car il n’avait qu’un ordre à donner pour faire arrêter ce génocide ; cet ordre c’était de faire respecter les accords d’Evian. J’ajoute qu’en plus le chef de l’Etat de fait est coupable d’un crime qui, contrairement aux crimes précédents, n’est pas sanctionné par la loi : c’est le crime d’infamie, car il n’y a pas d’infamie plus grande que d’abandonner à leurs bourreaux des hommes qui ont fait confiance à la France et se sont rangés sous son drapeau ; n’y aurait-il eu en Algérie qu’un seul nouveau capitaine Moureau, [voir au 22 07 1956] le chef de l’Etat de fait aurait été coupable du crime d’infamie ; mais il y en a des milliers et des milliers ; il y a eu des milliers de martyrs abandonnés aux tortures de leurs bourreaux, de même qu’il y a des milliers de Français et de Françaises abandonnés aux mains des hommes du FLN et livrés à leur bon plaisir.

C’est à partir de la constatation selon laquelle le général de Gaulle est coupable des crimes de forfaiture, de haute trahison et de complicité de génocide, que nous avons agi conformément aux possibilités que donne la loi. Nous croyons que cette action était juste ; car les mobiles de cette action sont ceux que dictent la morale, le droit et la raison humaine ; car la morale, le droit et la raison humaine s’accordent à reconnaître que la politique du général de Gaulle est à la fois immorale, illégale, aberrante et infamante.

Les décisions qui ont été prises par le CNR concernent uniquement l’action qui a été celle du général de Gaulle depuis quatre ans ; sur ce qui a été fait par lui précédemment, je donnerai cependant une observation à titre personnel : c’est que les hommes de ma génération, qui n’ont pas eu à prendre parti dans les luttes internes et à se ranger dans les factions qui ont divisé ce pays au cours de la dernière guerre, se rendent compte que, à propos de certains événements qui se sont déroulés pendant cette guerre, des mythes ont été construits par ceux qui ont été les acteurs de ces événements et les profiteurs de ces mythes; avec un peu de recul, les historiens pourront dire d’où a soufflé, à cette époque, le vent qui a divisé les Français ; les historiens diront aussi qu’après la Libération, l’union des Français de bonne volonté pouvait être réalisée dans la réconciliation, mais que cette union n’a pas été réalisée; qu’il y a eu, au contraire, l’une des épurations les plus sanglantes de notre histoire, plus sanglante même que la Révolution française ; qu’il y a eu, au lieu de la réconciliation nationale, un retour en force des communistes au sein et à la tête de l’Etat. Je pense donc que l’Histoire fera justice de certains mythes.

Ce qui a été exposé, concernant les motifs de notre action, décrit ce qui était attendu de la réussite de cette action ; nous n’en attendions pas le déclenchement d’une guerre civile, car il serait absurde de dire que les conditions permettant une guerre civile auraient existé ; nous en attendions essentiellement le rétablissement d’une vraie légalité républicaine et nationale, condition de la réalisation d’une union retrouvée entre tous les Français nationaux, républicains et opposés au totalitarisme. Cette légalité républicaine retrouvée permettait d’imposer, dans un premier temps, le respect des accords passés par la France, c’est-à-dire la fin d’un génocide, la sauvegarde de milliers de vies humaines, la fin ou tout au moins l’atténuation de souffrances innombrables et cruelles: la France aurait, nous en avions la certitude, recommencé à faire son devoir qui est de protéger tous ses enfants. Nous pensions que, dans un deuxième temps, cette action rendait possibles les conditions de réalisation d’une restauration nationale, pouvant être menée à partir des principes qui ont été esquissés, dans une nation qui se serait réconciliée avec elle-même.

Nous avons cherché s’il existait des précédents historiques à la mise en pratique du droit de résistance à l’oppression sous la forme où nous l’avons exercée, et nous en avons trouvé plusieurs; il existe des précédents dans l’Histoire sainte, il en existe dans l’histoire des cités grecques et des républiques romaines, il en existe dans l’histoire des États modernes, et je ne mentionnerai que celui qui s’est déroulé il y a dix-neuf ans dans un pays voisin du nôtre.

En juillet 1944, des officiers qui représentaient l’élite de l’armée allemande, menèrent, contre le dictateur Adolf Hitler, une action qui, si elle fut sur le plan pratique très différente de celle que nous avons menée, présentait, nous le croyons, certaines analogies dans les mobiles ; dans l’un et l’autre cas, il s’agissait de dictateurs mus par le même orgueil insensé et démesuré, et la même volonté de puissance à l’égard de leurs semblables; qui entraînent le dérèglement du jugement; qui conduisent les dictateurs à s’identifier faussement à la nation qu’ils prétendent incarner ; qui leur font se forger une conception aberrante de ce qu’ils appellent leur rôle historique ; qui les poussent à haïr et à détruire leurs adversaires ; qui les mènent au même mépris des hommes et de la dignité humaine. Ce que le dictateur Hitler exaltait chez les Allemands de 1936, c’était le mépris des faibles, le goût de la violence et de la puissance ; tandis que les sentiments auxquels le dictateur de Gaulle a fait appel chez les Français de 1960, ce sont, nous l’avons vu, la propension trop marquée au matérialisme, à l’égoïsme individuel et collectif, à l’incivisme et à l’irresponsabilité politique.

Dans les deux cas, il s’agit de l’exploitation cynique de certaines tendances naturelles à l’homme; car les dictateurs drainent à leur profit une part de ce qu’il y a de mauvais et de bas dans l’âme humaine ; ce qui leur permet de réaliser assez facilement l’asservissement mental d’une partie de la nation.

Ce qui détermina le maréchal Rommel, le lieutenant-colonel van Stauffenberg et leurs compagnons à agir, ce fut sans doute la crainte de voir leur pays détruit matériellement et livré, en totalité ou en partie, au communisme, comme suite à la politique insensée du dictateur ; je n’ai pas besoin de dire que nos mobiles sont les mêmes si l’on remplace le risque de destruction matérielle de l’Allemagne en 1944 par le risque actuel de destruction morale et spirituelle de la France. Ces officiers ont dû aussi être douloureusement frappés par le génocide hitlérien des Juifs, comme nous le sommes par le génocide gaulliste des Français musulmans : ils ont dû être soulevés au plus profond d’eux-mêmes par l’horreur des camps de concentration nazis, comme nous l’avons été par l’horreur des camps de détention qui existent aujourd’hui en Algérie avec la complicité du pouvoir de fait. Cependant, pour la majorité de l’armée allemande, Hitler représentait encore à cette époque une certaine gloire militaire et n’avait pas compromis l’honneur de cette armée; alors que, pour la majorité de l’armée française d’aujourd’hui, le général de Gaulle a déshonoré le drapeau en l’amenant en Algérie dans les conditions du parjure et de l’infamie ; c’est pourquoi le problème de conscience de ces officiers allemands a peut être été, dans l’Allemagne en guerre, plus difficile que le nôtre.

Ces officiers, après avoir été condamnés par un tribunal d’exception, sont maintenant honorés en Allemagne par leurs concitoyens et par les autorités morales et politiques. Ceci nous a été un encouragement dans notre action.

Au terme de ce long exposé, je voudrais souligner que nous avons tenu à expliquer les circonstances et les raisons qui nous ont conduits à l’action; nous avons dit pourquoi nous avons agi, et nous sommes prêts à dire comment nous avons agi. Mais les explications que nous avons données ne sont pas une justification car, ainsi que l’a dit avant nous le général Salan, nous n’avons pas à nous justifier, devant votre juridiction, d’avoir accompli l’un des devoirs les plus sacrés de l’homme, le devoir de défendre des populations victimes d’une politique barbare et insensée. Nous ne devons de comptes qu’à ces populations; nous ne devons de comptes qu’au peuple français et à nos enfants. En faveur de ces populations, nous avons exercé le droit qui est au cœur de l’homme, le droit qui exprime sa volonté de vivre et de survivre, et qui est le droit de légitime défense.

Nous n’avons transgressé ni les lois morales ni les lois constitutionnelles, en agissant contre un homme qui s’est placé lui-même hors de toutes les lois: hors des lois morales, hors des lois constitutionnelles, hors des lois humaines. C’est pourquoi, si vous vous conformez aux lois de la République, vous devez nous reconnaître innocents. Car, avant de nous faire condamner, le pouvoir de fait devrait faire modifier, par le Parlement, l’un des points essentiels de la Constitution qui reconnaît à l’homme, en tant que droit fondamental et inaliénable, le droit de résistance à l’oppression. Le pouvoir de fait devrait, avant de nous condamner, faire voter par le Parlement une loi de lèse-majesté, ou de lèse-dictateur. Seule cette loi permettrait de condamner ceux qui ont agi contre le dictateur, en tant qu’il est le dictateur. Encore cette loi ne nous serait-elle pas applicable, en vertu de la non-rétroactivité des lois.

Pour nous, nous avons agi contre Charles de Gaulle en tant qu’il est un citoyen, justiciable, comme les autres citoyens français, des lois de la nation; et en tant que ce citoyen est responsable d’innombrables morts et d’immenses souffrances; en tant que ce citoyen est responsable chaque jour de nouveaux meurtres et de nouvelles souffrances; et en tant que c’est notre droit, et que nous avons considéré que c’était notre devoir de défendre légitimement les victimes de ces meurtres et de ces souffrances.

Nous n’avons pas de sang sur les mains, mais nous sommes solidaires de ceux qui ont été amenés à verser le sang au cours d’une guerre civile qui a été imposée par les parjures et par la trahison du pouvoir de fait.

Nous sommes solidaires du lieutenant Degueldre qui a tenu son serment d’officier de se battre pour ne pas livrer l’Algérie au FLN, et qui est mort.

Nous sommes solidaires des généraux de Tulle, de ceux que les circonstances ont conduits à verser le sang, comme de ceux que les circonstances ont conduits à ne pas verser le sang, et que le pouvoir de fait a tenté récemment de séparer, à la suite d’une manœuvre de division, conforme à la ligne de conduite de ce pouvoir qui n’a fait que diviser et que détruire.

Nous sommes solidaires de tous ceux qui, dans les prisons, dans la clandestinité, à l’étranger ou en France, aux postes officiels ou dans les diverses couches de la population, constituent la Résistance française à l’abandon et à la dictature. La Résistance nationale française est une ; elle ne se laissera pas diviser ; elle sera debout tant que durera la dictature et tant que durera l’abandon.

Nous croyons avoir dit la vérité, après beaucoup d’autres hommes qui ont dit cette vérité avant nous en de nombreux discours et en d’innombrables écrits ; nous pensons que, tôt ou tard, cette vérité sera connue des Français et l’emportera sur l’imposture et sur les mensonges des hommes au pouvoir, sur les déclarations lénifiantes de beaucoup, et sur les silences complices de la radio d’Etat, de la télévision d’Etat et de certains organes de presse. Peut-être nos propos seront-ils déformés par la radio d’Etat, par la télévision d’Etat et par ces organes de presse, comme ont été déformés ceux que nous avons tenus au moment de notre arrestation ; on n’empêchera pas qu’ils reflètent l’expression de la vérité.

Malgré l’extraordinaire mauvaise foi des hommes au pouvoir, malgré leur extraordinaire cynisme, c’est une vérité qu’il y a eu, qu’il y a en France et en Algérie, des milliers de morts et de martyrs, qu’il y a des milliers de disparus et des centaines de milliers d’exilés, qu’il y a des camps de détention et de tortures, qu’il y a eu de nombreux viols et de nombreux massacres, qu’il y a des femmes françaises obligées de se prostituer dans les camps du FLN. C’est une vérité que le pouvoir de fait aurait pu épargner ou limiter toutes ces horreurs s’il l’avait voulu; mais c’est une vérité qu’il ne l’a pas voulu. C’est aussi une vérité que ce pouvoir fait le jeu du communisme en divisant le monde libre.

C’est une vérité que l’homme contre lequel nous avons agi est, à tous moments, passible de la Haute Cour, et qu’il suffirait d’un minimum de clairvoyance et de courage de la part des parlementaires pour l’y traduire; le dossier de ses forfaitures, de ses crimes et de ses trahisons existe, et des milliers d’hommes sont prêts à témoigner de la réalité de ces forfaitures, de ces crimes et de ces trahisons.

Nous avons exercé le droit de légitime défense contre un homme, au nom de ses victimes, au nom de nos concitoyens et au nom de nos enfants; cet homme est ruisselant de sang français et il représente la honte actuelle de la France. Il n’est pas bon, il n’est pas moral, il n’est pas légal que cet homme reste longtemps à la tête de la France; la morale, le droit et la raison humaine s’unissent pour le condamner. La vérité que nous avons dite, et que bien d’autres que nous ont dite avant nous, restera attachée au nom de cet homme, où qu’il aille et quoi qu’il fasse. Un jour cet homme rendra compte de ses crimes: devant Dieu, sinon devant les hommes.

Le pouvoir de fait a la possibilité de nous faire condamner; mais il n’en a pas le droit. Les millions d’hommes et de femmes qui ont souffert dans leur chair, dans leur cœur et dans leurs biens, de la politique abominable et souverainement injuste qui a été menée, sont avec nous dans ce prétoire pour dire que nous n’avons fait que notre devoir de Français. Devant l’Histoire, devant nos concitoyens et devant nos enfants, nous proclamons notre innocence, car nous n’avons fait que mettre en pratique la grande et éternelle loi de solidarité entre les hommes.

Colonel Jean Bastien-Thiry

Tes entrailles [celles du colonel Bastien-Thiry. ndlr] étaient militaires. Le mot honneur étincelait plus vivement que les autres. Plus vivement que celui d’obéissance. La vie patriote de Jean de Grandberger [de Gaulle. ndlr] était le roman de désobéissance que ta jeunesse avait dévoré. Il y avait une vertu à désobéir si c’était pour l’honneur de son pays. Aucune réalité ne passait avant cette sauvegarde, et celui qui donne sa parole la tient. Tu avais reçu cette éducation, quelque chose de strict, de serré, propice à la rigidité. Il y avait pour toi de l’impensable et de l’insupportable. Le grand général, qui avait le double de ton âge, avait l’esprit plus souple que toi ! Il s’était tout mâtiné de pragmatisme et de froideur. C’était avec des réalités – et non avec des sentiments – que l’on faisait une politique, répétait Jean de Grandberger, comme s’il avait eu besoin de s’en expliquer, ou de s’en absoudre (lui qui avait aussi des rêves, des nostalgies et des tendresses). Peut-être le politique avait-il englouti le militaire. La raison d’Etat exigeait bel et bien de tenir pour moindre qu’elle le code d’honneur militaire. Il fallait le courage de souffrir pour tenir le gouvernail. Rien n’effrayait Jean de Grandberger. Il n’idéalisait rien. Il ne prenait pas ses désirs pour des réalités. Il connaissait le coût des choses.

Et toi ? Pouvais-tu en dire autant ? Personne ne parviendrait à te percer. Toi-même, te connaissais-tu ? Mesurais-tu la charge d’amour déçu qui pesait sur toi ? N’étais-tu pas aveuglé par ton étonnement dépité devant cet homme qui mieux que toi savait évoluer ? et par ta crainte des idéaux qui n’étaient pas les tiens ? Ta foi nourrissait cette peur. L’Eglise ne profitait-elle pas de ta peur ? Tu éludais ce questionnement préalable à toute action. Tu n’interrogeais pas tes idées. Tu vibrais comme une corde dans une musique qui t’emplissait l’oreille. Tu parlais de trahison et de résistance, perpétuant un vocabulaire qui avait une histoire. Jean de Grandberger collaborait avec l’ennemi, disais-tu. A toi de le juger. C’était une mission divine. Tu l’embrassais comme une femme aimée. Elle était une poix qui t’enveloppait. Tu t’envolais dans ce vaisseau de conviction. Et fort des alliés que tu t’étais inventés, fort de Dieu qui ne te contredisait pas, tu concevais des plans d’action pour mettre ton ancien héros hors d’état de nuire davantage. Dans certaines circonstances, un acte violent est un acte de bien. C’était ce que tu croyais.

Alice Ferney    Passé sous silence        Actes sud 2010

Les assassins dont l’Histoire se souvient le mieux sont les amateurs, les mal entraînés, les suicidaires, ceux qui sont animés par la passion, la folie ou la perversion des manœuvres politiques. Ils sont souvent de piètre stature ; père absent, mère dominatrice. Et ces amateurs influent sur le cours de l’histoire, car leurs cibles sont généralement des présidents ou des rois, des despotes ou des hommes avides de le devenir. Un assassin professionnel refuse d’ordinaire d’avoir quoi que ce soit à faire avec le meurtre de ce genre de personnages publics. Ils sont trop bien protégés, et même si l’assassin réussit sa mise à mort, il est lui-même souvent capturé ou abattu. Un professionnel n’acceptera ce genre de tâche que dans les circonstances les plus extrêmes. Non, les cibles de l’authentique assassin sont des personnages se mouvant dans les deuxième ou troisième cercles du pouvoir : officier de police, juge, industriel, banquier, diplomate en deçà du rang d’ambassadeur. Une modeste enquête de police ou campagne de presse peut suffire pour éliminer ces personnages, et leur disparition est susceptible de modifier localement la marche du monde juste assez pour rendre le risque et le prix acceptables. Vous seriez surpris du nombre d’assassinats, notamment dans le domaine des affaires, qui sont commandités non pas par un concurrent d’une autre compagnie, mais par des forces travaillant au sein de l’entreprise de la victime. La marque de l’assassin professionnel est bien évidemment l’absence de marque : la mort naturelle, l’accident. Ces disparitions ne se remarquent que si l’on mène une étude statistique, ce que l’on fait rarement. Et le seul résultat auquel ces statistiques aboutissent est une légère inflexion de la courbe, trahissant un risque nouveau, encore mal défini, pour telle ou telle catégorie de cadres.

Mon propre domaine d’expertise était l’élimination de militaires de grade moyen et d’inspecteurs de police. Les chicaneries de la politique et des affaires ne m’intéressent pas, mais la guerre est une chose dans laquelle je fus plongé très tôt, et j’ai beaucoup appris des guerriers, y compris à en devenir un lorsqu’il le fallait.

J’apprécie également la capacité des militaires à jeter un voile sur leurs activités et à transformer le meurtre d’arrière-cour le plus sordide en une sorte d’expression de vertu. J’assassine pour l’Etat et cela est censé donner à mes actes une forme de légitimité, à défaut de noblesse. C’est un mensonge, évidemment ; je sais que mes mobiles ne changent rien à mes actes. Un meurtre avec préméditation est un meurtre avec préméditation, que vous le fassiez pour l’argent, la vengeance, le patriotisme ou par simple colère. La différence, si différence il y a, réside dans le fait que la société – la nôtre comme les autres – ne punit pas les crimes commis à sa requête et que vous êtes alors censé avoir la conscience tranquille. La société vous paie pour cela, comme elle paie pour tous les services dont elle a besoin. Ce n’est pas l’acte, ni même l’homme, que nous jugeons lorsque nous pendons l’un comme gredin et médaillons l’autre comme héros. Nous ne jugeons que l’effet produit sur la société. La conscience, quant à elle, n’est qu’un agglomérat de pulsations de neurones conditionnés. La conscience est un lubrifiant social : elle reflète notre connaissance des règles qui rendent le jeu jouable. Mais elle ne devrait jamais asservir l’intelligence. La guider, oui. Pas l’asservir.

Howard McCord      L’homme qui marchait sur la lune    Galmeister 2008

27 08 1962                 La sonde Mariner II, après 110 jours de vol et 300 M. km, passe à 33 km de Vénus le 14 12 1962.

9 09 1962                     A la tête de l’armée de l’ANP, Houari Boumedienne entre à Alger.

19 09 1962               Premier ministre depuis le 14 avril, et face à l’ampleur des massacres, Georges Pompidou exige le transfert vers la France des anciens harkis menacés.

20 09 1962            Election d’une assemblée constituante algérienne.

26 09 1962           L’Assemblée nationale, plébiscitée sur la liste unique du FLN, investit le gouvernement d’Ahmed Ben Bella qui devient président de la République. Parmi ses conseillers santé, Anne Beaumanoir, neuropsychiatre française qui s’est attachée pendant la 2° guerre  mondiale à sauver des enfants Juifs de la déportation.

09 1962                            Rachel Carson, américaine, biologiste de la mer reconnue, publie Silent Spring – Le printemps silencieux – [car les oiseaux sont morts… ou partis]. C’est une charge contre le DDT, inventé 23 ans plus tôt, et largement adopté par les agriculteurs européens comme l’a été le coca-cola par l’ensemble de la population.

Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’homme vit au contact de produits toxiques depuis sa conception jusqu’à sa mort… Ces élixirs de mort pénètrent jusque dans les plus intimes cellules des  corps vivants, où ils apportent le trouble et souvent la mort.

La bataille sera longue, mais au moins, les pères de l’écologie ont désormais un solide argumentaire à leur disposition. Le livre sortira en France l’année suivante, préfacé par Roger Heim, directeur du Museum d’Histoire Naturelle, et président de l’Académie des Sciences : il ne mâche pas ses mots :

On arrête les gangsters, on tire sur les auteurs de hold-up, on guillotine les assassins, on fusille les despotes – ou prétendus tels – mais qui mettra en prison les empoisonneurs publics instillant chaque jour les produits que la chimie de synthèse livre à leurs profits et à leurs imprudences ?

11 10 1962                   Ouverture du Concile Vatican II : Jean XXIII promet l’aggiornamento.

14 10 1962            Il n’y a rien à faire de décisif tant que l’Église romaine ne sera pas sortie totalement de ses prétentions seigneuriales et temporelles. Il faudra que tout cela soit détruit. Et cela le sera.

Yves Congar, O.P, devenu cardinal sous Jean Paul II.

Le major américain Enderson à bord de son avion espion U2, photographie l’ampleur du déploiement militaire russe à Cuba. Des bombes soviétiques à 150 km des côtes américaines : impensable ! Mais John Kennedy, contre l’avis de ses conseillers, va renoncer à bombarder Cuba. Khrouchtchev est un vieux de la politique et, en fonctionnant au bluff, il est certain de faire reculer ce jeune John Kennedy, fraîchement arrivé dans la politique internationale. Mais il ne sait pas que John Kennedy a oublié d’être idiot et naïf.

22 10 1962                             John Kennedy annonce le blocus à la nation américaine : Tous les bateaux à destination de Cuba, quels que soient leur pavillon ou leur provenance, seront interceptés et seront obligés de faire demi-tour s’ils transportent des rames offensives.

24 10 1962                             On est au bord d’une guerre entre l’URSS et les États-Unis : les flottes ennemies se font face : il va y avoir quelques étincelles mais les pompiers vont l’emporter sur les pyromanes, et l’on va s’activer en coulisse.

27 10 1962                Enrico Mattei est dans un biréacteur  Morane Saulnier 760 appartenant à la société d’État qu’il dirige : l’ENI, qui représente à peu près la totalité des intérêts pétroliers italiens : l’avion est à 3 km de la piste d’atterrissage de Bascapé, en Lombardie ; il a décollé de Catane en Sicile pour Milan : on le retrouvera écrasé au sol… 10 km au-delà de la piste, sans aucun survivant : c’est très probablement la balise de guidage au sol qui avait été sabotée, donnant des informations erronées au pilote. Enrico Mattei avait été nommé à la tête d’Agip, – nom de la société à son arrivée – avec mission de liquider cette branche pourrie : il fera tout le contraire, taillant des croupières aux grands du pétrole et se faisant donc beaucoup d’ennemis : le petit a voulu jouer dans la cour des grands, il y  a laissé la vie. Pensez donc : il traitait directement avec les producteurs et leur laissait 75 % des revenus en n’en gardant que 25 % … ce n’était évidemment pas le cas des sept sœurs, – le nom dont il affublait les grandes compagnies pétrolières. L’attentat est sans doute le fait de la Mafia, commanditée par les Etats-Unis sur demande des pétroliers. Les soupçons se portèrent un temps sur l’OAS, en raison de l’aide qu’apportait Enrico Mattei au FLN, mais l’OAS, en octobre 1962 n’était déjà plus en mesure de monter un attentat aussi sophistiqué, mais aussi peut-être les services secrets de la V° république de de Gaule. Un attentat italien n’est pas non plus à exclure, et Eugenio Cefis, successeur  de Mattei à la tête de l’ENI, pourrait en être l’instigateur. Mais sur ce plan, aucune preuve ne sera jamais produite. Vincenzo Calia était juge à Pavie – commune du lieu de l’accident – , en charge de l’affaire dès 1994, il avait repris un dossier exsangue : témoignages disparus, pièces matérielles de l’accident de même etc… etc … un repenti mafieu lui avait alors déclaré que l’attentat était le fait de la mafia, commanditée par les Etats-Unis ; en 2003, devenu procureur, il prouvera que l’explosion de l’avion était due à une charge de composition B, explosif militaire mélange de RDX et de TNT placée derrière le tableau de bord programmée pour exploser lors de la sortie du train d’atterrissage : les parties métalliques retrouvées portaient des traces de gemmisation, phénomène qui se produit lors d’une explosion, les tissus musculaires retrouvés contenaient des fragments de métal, et les paysans qui avaient commencé par déclarer avoir vu une explosion en vol, puis s’étaient rétractés, étaient finalement revenus à leur déclaration première. En 1972, Francesco Rossi réalisera L’affaire Mattei, avec dans le rôle-titre un Gian Maria Volonte au sommet de son art.

28 10 1962                       La tension retombe entre l’Union soviétique et les Etats-Unis : la flotte soviétique fait demi-tour et Khrouchtchev annonce qu’il va retirer ses missiles de Cuba. En contrepartie, les Etats-Unis s’engagent à ne rien tenter contre le régime castriste et à démanteler les fusées Jupiter à tête nucléaire installées en Turquie, près de la frontière soviétique. Dans les mois qui suivent sera mis en place le téléphone rouge qui permettra aux deux dirigeants de court-circuiter les innombrables intermédiaires.

30 10 1962                Le référendum pour l’élection au suffrage universel du président de la République est approuvé  par 62,25 % des votants.

1 11 1962                    Premier satellite russe envoyé vers Mars.

29 11 1962           Harold Macmillan, premier ministre britannique et le général de Gaulle signent le protocole d’accord pour construire le supersonique Super Caravelle, rebaptisé Concorde par de Gaulle le 13 janvier 1963.

Novembre 1962       Joseph Kessel est élu à l’Académie Française : voilà notre lion dans la bergerie, s’amusera François Mauriac. Il est de coutume que le nouvel élu fasse l’éloge du défunt dont il occupe le fauteuil : en l’occurrence, il s’agit du duc de la Force… que Kessel n’a jamais rencontré et dont la personnalité de l’intéresse en rien : aussi confie-t-il le soin de faire le discours à Paul Guilbert, et, en guise de visite, il invite un descendant de la famille au Fouquet’s où il lui fait prendre une bonne cuite ! Mais il ajoute un préambule de son cru au discours de réception :

Pour remplacer [le duc de La Force] qui avez-vous désigné ? Un Russe de naissance, et juif de surcroît. Un juif d’Europe orientale. Vous savez, Messieurs, et bien qu’il ait coûté la vie à des millions de martyrs, vous savez ce que ce titre signifie encore dans certains milieux, et pour trop de gens. Oh ! j’entends bien, pour vous la question ne s’est même pas posée et vous êtes surpris, sans doute, de me l’entendre mentionner ici. Mais croyez-moi, le fait même de cet étonnement méritait qu’il fût signalé. Croyez-en quelqu’un qui a beaucoup voyagé, beaucoup écouté et prêté une attention profonde aux voix des hommes qui ont souffert et souffrent encore de la discrimination, des hommes en mal d’équité, de dignité. Pour eux, j’en suis sûr, vous qui formez la plus ancienne et l’une des plus hautes institutions françaises, vous avez marqué, sans même y penser et d’un geste d’autant plus précieux, vous avez marqué, par le contraste singulier de cette succession, que les origines d’un être humain n’ont rien à faire avec le jugement que l’on doit porter sur lui. De la sorte, Messieurs, vous avez donné un nouvel et puissant appui à la foi obstinée et si belle de tous ceux qui, partout, tiennent leurs regards fixés sur les lumières de la France. Soyez-en remerciés.

1962                            1° satellite relais de télévision : Telstar. Renault accorde la 4° semaine de congés payés. Naissance d’Amnesty International. Exposition Universelle à Seattle. La terre a tremblé à Corrençon en Vercors : magnitude 5,3.

14 01 1963                De Gaulle s’oppose à l’entrée de l’Angleterre dans le Marché Commun. Fin de la sécession au Katanga, qui réintègre le Congo : L’ONU, n’y étant pas parvenue, les Etats-Unis viendront l’appuyer pour achever le travail : les gendarmes katangais et les mercenaires blancs se mettront à l’abri chez le voisin angolais et Tschombé en Espagne.

22 01 1963               Konrad Adenauer et Charles de Gaulle signent le traité de l’Elysée : l’amitié franco-allemande met fin à des siècles de haine poussée parfois jusqu’à l’aveuglément.

31 01 1963               Bonatti et Zappelli font la 1° hivernale de l’éperon Walker, dans la face nord des Grandes Jorasses, dans le massif du Mont Blanc.

01 1963                            La Joconde commence à s’ennuyer au Louvre. Des courriers américains l’invitent à venir faire un petit tour entre tes bras. Et la voilà partie à la conquête de l’Ouest, non certes sans d’innombrables précautions : un caisson d’emballage apte à résister aux secousses, aux flots, aux flammes, aux changements de composition de l’air et tutti quanti. Et bien évidemment la croisière se fait sur le France. Entre New-York et Washington, ce ne sont pas moins d’1.7 millions de visiteurs qui viendront se pâmer… on en verra même quelques-uns (unes) pleurer. Les Japonais  demanderont la même faveur et, un an plus tard, ce sera le voyage à Tokyo, mais en avion cette fois, avec un retour par Moscou.

Le voyage d’un tel trésor avait été rendu possible par la découverte dès 1951 de l’importance capitale du contrôle de l’air par des thermohygromètres : Magdeleine Hours, chef du Laboratoire du Louvre avait fait apporter La Joconde dans son Laboratoire pour lui faire passer quelques examens dont une radiographie ; à l’heure du déjeuner, elle s’était absentée pour une demi-heure non sans avoir soigneusement fermé les portes à clef. Au retour… la Joconde s’était gondolée, ce dont après tout il ne faut pas s’étonner de la part d’une Italienne. Appelé au secours, le chef de service de la Restauration disposa un linge mouillé dix centimètres au-dessous du tableau, mis un poids léger sur Mona Lisa, qui fronça tout de même les sourcils, et, deux heures plus tard, le panneau était redevenu plan. Magdeleine Hours se mit rapidement à étudier les meilleurs moyens de contrôler le climat – essentiellement température et hygrométrie – des salles du Louvre.

6 04 1963                  La sonde Luna IV survole la lune.

9 04 1963              Le Thresher, dernier-né des sous-marins nucléaires américains est en plongée profonde au large de Boston, près de Corsair Canyon ; à 9h10, il envoie un message énigmatique : faisons face à difficulté mineure. On n’aura jamais plus de nouvelles du bâtiment et de ses 129 hommes.

30 04 1963               De Gaulle annonce la construction d’une base nucléaire à Muruora.

17 05 1963                L’Américain Gordon Cooper effectue 22 révolutions à bord de Mercury Faith VII.

30 05 1963               Inauguration du CEN : Centre d’Énergie Nucléaire de Cadarache.

05 1963                     Un moine bouddhiste s’immole par le feu sur une place de Saïgon. Plusieurs autres feront de même pour faire connaître leur opposition à Ngo Dinh Diem, lequel fait fermer temples et pagodes.

2 06 1963                   Suppression de l’esclavage en Arabie Saoudite.

3 06 1963                   Ben Bella, le président algérien dénonce dans le Figaro les crimes commis contre les anciens harkis.

13 06 1963                Le savoyard de Cruseilles, Louis Armand, président de la SNCF de 55 à 58 et d’EURATOM de 58 à 59, entre à l’Académie Française.

14 06 1963      12 h     Vostok 5 part dans l’espace avec, à son bord Valeri Bikovski : une activité solaire élevée raccourcira sa mission : 5 jours au lieu de 8. Cela valait mieux, car l’élimination des déchets ne fonctionnait pas… Il communiquera sans problème avec sa collègue Valentina Terechkova qui partira dans l’espace deux jours après lui sur Vostok 6.

15 06 1963                Inauguration de la première grande surface Carrefour (2 600 m²) à Sainte Geneviève des Bois : c’est une réalisation Marcel Fournier, d’Annecy.

Les technocrates français de l’après-guerre lancèrent la dékoulakisation des petits commerçants et paysans. Les grandes surfaces furent le bras armé de cette épuration sociale. Ils liquidèrent les petits commerçants, et asservirent les rares paysans qui survécurent à l’industrialisation de l’agriculture. Les petits commerçants et paysans devaient mourir pour que meure l’ancienne France, et renaisse sur ses ruines une nouvelle France, rajeunie, celle du baby-boom, modernisée, américanisée, oublieuse de son passé et de ses racines, pour mieux effacer ses humiliations récentes et se jeter à corps perdu dans les bras d’une modernité hédoniste, consumériste, une jeunesse du monde sans passé ni mémoire. C’était l’âme de la France qu’on mettait au bûcher, mais l’autodafé avait lieu dans la joie et sous les applaudissements.

La richesse fabuleuse de la nomenklatura des grandes surfaces (les Leclerc, Auchan, Carrefour, Casino ont édifié en une génération les plus grandes fortunes de France) fut bâtie sur ce crime social de masse, avec la complicité de tout un pays avide de jeter par la fenêtre les oripeaux d’un passé honni.

Les super et les hyper devinrent très vite les temples de la nouvelle religion où on se précipitait en famille, tandis qu’on désertait les anciennes églises.

Nos élites faisaient alors le choix – qu’on payerait au prix fort des années plus tard – du consommateur contre le producteur, des importations contre les exportations, des prix bas contre la qualité, de la finance contre l’industrie, de l’agrobusiness contre les paysans.

Royer avait cru sauver les petits commerçants en les mettant sous la protection des élus locaux. Il pensait renouveler le pacte républicain entre les radicaux et les petits. Il avait sans le savoir livré la victime à son bourreau. La démographie électorale défavorisa très vite les petits patrons au bénéfice des nouvelles couches moyennes salariées. L’industrialisation, le développement des services, le travail féminin salarié, l’arrivée de familles immigrées pauvres, l’ouverture des frontières : les élus locaux furent emportés par un bouleversement économique et sociologique qui les dépassait. Les pressions s’exerçaient sur eux de manière contradictoire. Ils étaient en rivalité les uns avec les autres. Une commune qui refusait une grande surface voyait la voisine accepter : sa base fiscale s’effondrait, les consommateurs accouraient avec leurs chariots, ruinant quand même les petits commerçants de son centre-ville. Lorsqu’elle sentait le maire hésitant, la grande distribution ne lésinait pas sur la construction d’un parking, d’un rond-point, d’une salle polyvalente, d’une piscine ou d’un stade. Certains élus, moins farouches, se voyaient même offrir une résidence secondaire ou un gros compte en Suisse. Ou du liquide… Les commissions départementales d’urbanisme commercial avaient été initialement conçues pour être des cerbères protégeant les petits commerçants des appétits des méchantes grandes surfaces ; mais le loup suborna la mère-grand, et croqua le petit chaperon rouge ; nos commissions d’élus devinrent des machines à dire oui.

Seul le Paris chiraquien résista, tel un fier village gaulois. Ce fut une nouvelle version de Paris et le désert français.

A partir des années 1980, un élu socialiste du Sud-Ouest, Jean-Pierre Destrade, adossa, de manière rationnelle et systématique autant qu’illégale, le financement du parti socialiste sur l’installation des grandes surfaces à travers la France. La droite, décomplexée par ce mélange de naïveté et d’immoralisme de la gauche, s’enhardit. Après la révélation, dans les années 1990, du scandale d’URBA-Gracco, la grande distribution française s’envola vers d’autres cieux plus cléments, Europe de l’Est, Amérique du Sud, Asie du Sud-Est, où elle exporta son savoir-faire corrupteur.

Lorsque des responsables politiques de droite s’aperçurent de l’ampleur de la catastrophe en France, il était trop tard. Les lois Galland et Raffarin, en 1996, réduisirent la superficie des magasins nécessitant l’autorisation administrative (de 1 000 mètres² à 300 mètres²). En vain. Au tournant des années 2000, les libéraux prirent leur revanche. En décembre 2006, la Commission européenne remit au goût du jour les principes révolutionnaires, exigeant que le gouvernement français respectât la liberté d’établissement, et fît entrer le droit de l’urbanisme commercial dans le droit commun de l’urbanisme ; et qu’il ôtât les dernières bandelettes laissées par la loi Royer. La France tergiversa, mais obtempéra. On repoussa de 300 à 1 000 mètres carrés les surfaces librement édifiées. Paris, passée à gauche, capitula, et vit se multiplier les petits formats, appelés mini-markets, répandus par Casino et Carrefour. Les derniers représentants du commerce indépendant dans la capitale furent éliminés.

Quarante ans après, le bilan de la loi Royer est épouvantable.

Le ministère de l’Agriculture estime que 74 000 hectares de terres agricoles sont urbanisés chaque année. Tous les quinze ans, un département disparaît sous l’urbanisation.

La grande distribution occupe 1,4 million d’hectares, soit plus de 30 % des surfaces urbanisées.

62 % du chiffre du commerce est réalisé en périphérie (jusqu’à 80 % dans certaines régions) contre 25 % au centre-ville, et 13 % dans les quartiers. En Allemagne, les chiffres sont plus équilibrés : 33 %, 33 %, 33 %.

Dans les années 1970, on autorisa entre 500 000 et 1 million de mètres carrés de surface de vente par an ; le seuil du million fut dépassé en 1997 ; dans la décennie 2000, on édifia 3 millions de mètres carrés l’an ! La surface commerciale augmente chaque année de 3 % alors que la consommation des ménages croît de 1 %.

La grande distribution est intouchable. Inattaquable. Inatteignable. Indéboulonnable. Les gouvernements tremblent devant un coup de gueule télévisuel de Michel-Edouard Leclerc, ou une pression discrète des patrons de Carrefour ou de Casino. Les politiques défendent le pouvoir d’achat ; la grande distribution agit pour les prix bas. Les politiques luttent contre le chômage, en particulier des non-qualifiés ; la grande distribution aussi : 3 millions de salariés y travaillent (20% des emplois privés). Ils créent entre 10 000 et 20 000 emplois par an. Et tant pis si trois emplois de proximité sont détruits pour un emploi créé dans la grande distribution ! Celle-ci a forgé un nouveau prolétariat à la Zola, en majorité féminin, taillable et corvéable à merci.

La grande distribution est le cœur battant du périurbain, comme les commerces d’autrefois animaient les centres villes. Le commerce fut historiquement à l’origine des villes qui s’édifièrent grâce à lui, à l’écart des châteaux forts, et où on cultiva un art de vivre empreint de liberté individuelle, de raffinement et de douceur de vivre ; urbain ne signifie-t-il pas à la fois citadin et poli ? Le commerce, transformé par les prédateurs de la grande distribution, est devenu le fossoyeur de cette urbanité et de cette civilité. En centre-ville, les rideaux se ferment les uns après les autres, les rues se désertifient ; les commerces de bouche périclitent ; seules les boutiques de vêtements et de luxe subsistent. Le commerce urbain est devenu le royaume des succursalistes, des franchisés et des financiers. Les technocrates qui avaient favorisé l’essor de la grande distribution en sont devenus les patrons.

La grande distribution est le parrain de l’économie française ; elle lui assure une protection que celle-ci ne peut pas refuser. Les méthodes de ses négociateurs sont très proches des pratiques de Don Corleone. On convoque le petit patron ou le paysan dès l’aube ; on l’enferme dans une pièce cadenassée ; on le reçoit à la tombée de la nuit. On le harcèle, on le menace, on lui coupe la parole ; un gentil succède au méchant ; on lui promet ruine et damnation s’il ne réduit pas ses prix de quelques centimes… qui sont toute sa marge. On punit le récalcitrant, on le boycotte, on déréférence ses produits. On l’étrangle en gants blancs.

La religion des prix bas alimente le chômage de masse. Dans chaque client de grandes surfaces, il y a un consommateur qui détruit son propre emploi. La grande distribution est le plus redoutable pousse au crime des délocalisations, de la désindustrialisation, de la malbouffe.

Il y a cinquante ans, il y avait 2,5 millions de fermes. 700 000 en 1990. 515 000 en 2013. La France n’aura plus de paysans en 2050. Rien que des complexes agro-industriels. Nous importons 40 % de nos besoins alimentaires. Les activités les plus précieuses, élevage, maraîchage, agriculture de montagne, tirent le diable par la queue, tandis que les gros céréaliers se gavent aux subventions de Bruxelles.

Après avoir enlaidi le sublime paysage de la France, la grande distribution l’a transformé en désert économique. C’est la onzième plaie d’Egypte.

Pendant la campagne présidentielle de 1974, les meetings du candidat Royer furent interrompus par des jeunes filles ravissantes et provocatrices qui ôtaient leur soutien-gorge [la semaine prochaine, j’enlève le bas…] à la face des braves bourgeois choqués. Mais elles ne précisaient pas si elles avaient pour cela été payées par Leclerc ou Carrefour.

Eric Zemmour           Le suicide français       Albin Michel 2014

La conquête du territoire français par un nouvel habitat avait été rapide. Quelques années suffirent à la chirurgie esthétique de la géographie. En 1945, le pays devait se relever. Redessiner la carte permettrait de laver les hontes de 1940. La prospérité nouvelle assura le projet. L’État logea les enfants du baby-boom. Les barres d’immeubles poussèrent à la périphérie des villes. Puis, il fallut étaler l’urbanisme, comme le disaient les aménageurs. Leur expression était logique puisque le béton est liquide. L’heure fut au désenclavement. La ville gagnait du terrain. Ce fut le temps des ZUP dans les années 1960, des ZAC une décennie plus tard. Les autoroutes tendirent leurs tentacules, les supermarchés apparurent. La campagne se hérissa de silos. Pompidou était gros et la France prospère. L’agriculture s’industrialisait, les insectes refluaient, les eaux se polluaient. Seuls quelques rabat-joie du Larzac prévenaient du désastre. On les prenait pour des gauchistes, ce qu’ils étaient. On les laissa lire Lénine dans l’humidité des bergeries. Le septennat de Giscard sonna le deuxième acte. Une loi d’urbanisme autorisa les constructions particulières sur les surfaces agricoles. Le temps des maisons individuelles était venu. Chacun aurait son paradis. Le rêve pavillonnaire moucheta le territoire. Vu d’avion, on aurait dit que le sucrier renversé avait craché ses cubes sur la nappe. Au sol on entendait aboyer les chiens. La maison familiale se répliquait à l’infini. Les enfants jouaient dans les jardins, protégés par les thuyas. C’était tout de même mieux que l’entassement dans les villes.

La décentralisation de Gaston Defferre fut l’estocade. Les collectivités reçurent les clefs de leur développement. Réveillez-vous, Provinces endormies, claironna l’État! Les enseignes d’hypermarchés fleurirent et les petits commerces ne résistèrent pas. Mammouth balaya de la queue les bistrotiers qui offraient le pastis, le matin, aux cœurs assoiffés. Désormais, pour se soûler, il fallait acheter son cubitus en grande surface.

La géographie humaine est la forme de l’Histoire. En quarante ans le paysage se refaçonna pour que passent les voitures. Elles devaient assurer le mouvement perpétuel entre les zones pavillonnaires et le parking des supermarchés. Le pays se piqueta de ronds-points. Désormais les hommes passeraient des heures dans leur voiture. Les géographes parlaient du mitage du territoire : un tissu mou, étrange, n’appartenant ni à la ville ni à la pastorale, une matrice pleine de trous entre lesquels on circulait.

Internet paracheva la mue en fermant les dernières écoutilles. Après les Trente Glorieuses, on aurait pu donner aux deux premières décennies du XXI° siècle le nom de Vingt Cliqueuses. Les autels de la première période pointillaient la campagne : châteaux d’eau, péages et pylônes. La seconde époque avait laissé moins de traces, se contentant de creuser le vide. Le monde se projetait sur un écran, on pouvait rester à la maison, entouré de voisins vigilants, comme le proclamaient les dispositifs de sécurité municipale. Parfois, un foyer rural organisait une tarte aux pommes avec partie de belote le dimanche, pour ramener un ersatz d’énergie dans les villages dévitalisés. Le service à la personne avait remplacé la vieille amitié et la vidéosurveillance garantissait l’ambiance.

Au commencement, les choses avaient dû être enthousiasmantes. Nos parents s’en souvenaient: le pays attendait les lendemains, les jupes raccourcissaient, les chirurgiens remportaient des succès, le Concorde rejoignait l’Amérique en deux heures et les missiles russes, finalement, ne partaient pas – la belle vie, quoi ! Les nourrissons de 1945 avaient tiré à la loterie de l’Histoire le gros lot des années prospères. Ils n’avaient pas écouté Jean Cocteau Jean Cocteau [4] lançant cette grenade à fragmentation dans son adresse à la jeunesse de l’an 2000 : Il est possible que le Progrès soit le développement d’une erreur.

[…]       Pour Fernand Braudel, la France procédait d’un extravagant morcellement humain et paysager. Il tenait le pays pour une anomalie. Faire voisiner sur le même territoire (sous le même drapeau) les mangeurs de pistou et les dentellières de Cambrai relevait du miracle. Une grâce avait permis la coexistence des contraires physiques et de leur incarnation psychoculturelle : le calcaire et le granit, les phoques et les scorpions, les parpaillots et les catholiques, les petits Savoyards et les bergers landais, Maurras et Jaurès. Le destin normal de pareilles associations était la guerre civile. Deux mille ans de craquements s’étaient pourtant résorbés dans l’unité (au prix, certes, de quelques heurts). Une tentation caressait les gouvernants contemporains de choisir ce qui leur convenait dans le magasin de l’Histoire. Le droit d’inventaire, disaient-ils dans un langage de chef de rayon.

Le vieux Fabre dont je venais de quitter le pays avait inventé une expression à verser aux méditations de Braudel. Il décrivait les couches fossiles du territoire comme la pâte des morts. Nous vivions sur la compression de milliards d’animalcules digérés par le temps et dont la stratification avait composé un substrat. La France impossible était comme le calcaire : issue d’une digestion. Le lent ruminement d’idées contraires, de climats opposés, de paysages inconciliables et de gens dissemblables avait malaxé une pâte viable. Pour Braudel, là était l’identité : dans l’amalgame, ce mot superbe. Il avait nécessité des dizaines de siècles.

Sylvain Tesson            Sur les chemins noirs     Gallimard 2016

La posture du sage qui préside ne m’intéresse pas. Je la trouve obscène. Afficher une telle précaution avec le réel raconte une absence de scrupules proche de l’inconscience. C’est un cynisme qui ne se reconnaît pas. Une ruine de la pensée, sans conscience d’elle-même. L’idée de Koolhaas [architecte hollandais] sur la ville contaminée par un junkspace où, désormais, au nom du confort et du plaisir, se perd le consommateur, est rendue caduque par une pratique qui la dément car le plaisir n’est plus là. À grand renfort d’architecture éphémère, il participe à l’égarement du pigeon-client globalisé, au sens critique interdit de séjour, avec ses interventions sous la coupole des Galeries Lafayette, à Paris, ou dans les espaces de la luxueuse et très belle boutique Prada de Beverly Hills, à Los Angeles. Lorsqu’il déclare que le junkspace conquiert l’espace pour engendrer une viabilité commerciale, en parallèle d’une humanité soumise à des scénarios de plus en plus dictatoriaux, des régimes d’instructions sécuritaires, sanitaires, de plus en plus prononcés, je veux bien y souscrire, jusqu’au moment où je m’aperçois que, dans ses propres activités, le très psychanalyste Koolhaas ne tire aucune aversion des analyses qu’il signe. C’est lui-même qui propose de faire des supermarchés comme moteur d’urbanité, d’accentuer la pression commerciale au service du confort et du plaisir. Son projet pour les Halles de Paris, qui était de réaliser un grand entonnoir entre le métro et l’horizon de la ville, en était une illustration parmi d’autres. Je suis désolé, un espace commercial, junkspace ou non, n’a rien d’un espace politique. On donne au mot politique des dévoiements qui ne sont pas admissibles. Porcius Latron disait: Nul n’est bon volontairement. Vendre la cité aux logiques des marchands du temple est l’abandon de tout rêve politique. Quant à la question du plaisir, si les clients investissent les surfaces commerciales pour leur divertissement, c’est d’abord par nécessité, et secondairement, éventuellement, par habitude consumériste. Il n’y a pas de relation durable entre consumérisme et plaisir. Une mésentente sans doute liée à une question de définition. Chacun a les plaisirs qu’il peut. Mais tous n’aspirent pas à jouir de l’acquisition du dernier i-Phone. Encore un point sur lequel nos usages du vocabulaire diffèrent.

Parce qu’il a défendu concrètement les logiques des grandes surfaces, Rem Koolhaas – dans le sillage des utopies de Peter Cook et du devenir de la ville contemporaine en ville-supermarché, avec la transparence et son illusion démocratique, l’escalator en inox, l’enceinte commerciale et l’inévitable agora où rien de citoyen ne risque jamais de se passer, sinon peut-être une parodie de distribution de tracts par des étudiants en patins à roulettes aux couleurs d’une marque de soda -, n’est plus intellectuellement crédible. Promouvoir les supermarchés est une malédiction impardonnable. Je reste persuadé que les grandes surfaces sont des lieux avant-coureurs d’un racisme cognitif insidieux, où le Noir assurera la sécurité en crâne rasé ou sera attendu habillé en rasta avec un skateboard, tandis que le Blanc, costumé et cravaté, sera plutôt chétif et chauve, et la Blonde vue avec un caniche dans les bras, et le Beur avec une cagoule de rappeur. Une catégorisation des individus pensée en amont, au stade de la conception des objectifs affichés des surfaces de vente, est une gare de triage de sinistre mémoire, à la source des mécanismes de discrimination les plus odieux. C’est une vision cynique et délabrée de la société. Le Noir et le Blanc peuvent jouer d’autres partitions, ni en skate ni en costume, et la blonde n’est pas forcément une putain, même si le puritanisme en place ne laisse aucune chance à toute personne étrangère aux circuits de management de la relation clients. Ils vocifèrent il faut s’y faire, dit le poète Julien Blaine. De ce fatras, le mat est absent. Seul le brillant s’impose. Le bruit du clinquant. L’artiste Bernard Bazile avait pourtant exposé il y a bien longtemps les attendus politico-esthétiques de l’affrontement mat/brillant. Résumer l’affrontement mémoire/instantané à cette dualité est une ironie lucide de cet artiste majeur auquel rien n’échappe du bricolage culturel de l’art contemporain.

Bazile est cruel, là est sa tendresse. À sa suite, je ne partage pas cet horizon fait de cartes de fidélité alignées sur un orientalisme anglo-saxon à l’origine de la nécrose des supermarchés, des hypers, des mails et de leur dernier avatar, la supérette de proximité. Je ne souhaite pas m’y faire arnaquer. D’ailleurs, contrairement à ce que l’on imagine, les prix y sont plus élevés, à l’image des prétentions croissantes de la consommation. Au lieu de prendre le nécessaire, le caddie se remplit de produits qui n’auraient jamais été achetés si les courses avaient été faites chez le commerçant du coin. Encore faut-il qu’il ait survécu aux grandes surfaces, le commerçant du coin. Et le frigo est plein de bocaux dépressifs. Les théories d’urbanisme vont dans ce sens, avec Archigram en prêtre majeur et Koolhaas dans le rôle de l’enfant de chœur. Même dans la cathédrale de Strasbourg, le merchandising est présent. Pour les urbanistes et développeurs, la parole d’un HEC a plus de valeur que celle d’un charpentier ou d’un maçon, c’est cela le nouveau réel. Là aussi, il y a perte de mémoire du travail. Ce ne sont pas les emballages en cellophane qui vont nous apprendre à reconnaître la qualité d’une viande, le savoir-faire de sélection et de découpe d’un boucher.

[…]         Le renouvellement urbain est une marâtre sourdingue aux notions de réhabilitation, le b.a.-ba du sauvetage patrimonial. Il préfère occuper l’espace avec des ronds-points et des glissières de sécurité. La sémantique du mot terroriste peut également s’appliquer à l’État. Depuis quelques décennies, il y a bien eu explosion – d’échangeurs, de bretelles, de rocades. Une marée noire de goudron qui s’est abattue sur la France. En même temps que la pousse de zones pavillonnaires et commerciales, comparables au chiendent avalant au passage campagnes et cultures, l’hyperlogique des supermarchés a imposé sa loi : Moi, annonceur poids lourd, Attila du petit commerce, colossale fortune privée soutenue par les banques, je finance un terrain de basket, à toi, petit maire, tandis que j’installe mes sbires à la caisse, en embuscade de la zone de flux, dans un bel ensemble de tôle échappant à toutes contraintes réglementaires architecturales, panneaux publicitaires inclus. Je laisse le soin aux poètes et aux survivants de célébrer l’art de vivre des restes de la bourgade, car je suis aussi un ami des Arts et des Lettres. Désormais, toutes les villes sont étranglées par une ceinture de hangars à rez-de-chaussée consommant du terrain agricole où l’on se fait braquer sa paye-, de parking en parking, des chaussures au pantalon de jogging, du nain de jardin au matériel informatique, faute d’alternatives, mortes étouffées entre temps par ce nouvel art de vivre. Ce constat, fruit d’une mondialisation que rien n’arrête, n’a rien de nouveau, mais rien de nouveau n’est venu l‘enrayer. Ni de la part des acteurs de l’économie ni du côté de ceux de la politique, tous d’accord pour soutenir les valeurs de la République, bien entendu non négociables, pourvu que l’on ferme les yeux sur les modestes entorses faites par chacun au gré des intérêts et des carrières. Après ces passages en machine, la République ressemble plus à une vieille serpillière bonne pour le tapin qu’à une institution respectée. Affolée par ces réalités difficiles à nier, la puissance publique chargée de l’urbanisme, jamais à court de bonnes idées quand il s’agit de conforter ses prérogatives, accomplit alors avec zèle ses devoirs, indispensables à la survie du territoire existentiel qui lui sert de carpette pour se coucher. La dérive à vue des plans locaux d’urbanisme (PLU) et les toquades architecturales des conseils généraux en attestent. Pour juger de la pertinence de leurs interventions, rien de mieux que prendre le temps de faire défiler en famille les réalisations décoratives des divers ronds-points du pays. Le kitsch, tel un virus mutant, le dispute à la fantaisie régionale. Ce serait à pleurer de rire si cette misère organisée ne contribuait pas au silence coupable de l’intelligence collective, à un égarement généralisé. Au bout du tunnel, une perte des repères qui engendre le plus naturellement du monde une véritable schizophrénie de la réglementation. En quelques centaines de milliers de ronds-points, nous sommes passés d’une ville européenne dix-neuviémiste magnifique – Paris, Marseille, la rue, les commerces, au mitage du pays sous la férule de petits chefs. Cette réalité n’est pas urbanisation anarchique mais le fruit de l’urbanisation planifiée par notre démocratie. Le rond point est la révélation mystique du fonctionnaire territorial en charge des routes à qui Dieu aura soufflé à l’oreille les consignes sécuritaires. Parfois les ronds points s’enchaînent jusqu’à devenir des anneaux olympiques.

Rudy Ricciotti        L’architecture est un sport de combat       Textuel 2013

16 06 1963      9 h 30’            Valentina Vladimirovna Terechkova 26 ans est la première femme spationaute. A bord de Vostok 6, jusqu’au 18 juin, elle effectuera 48 orbites autour de la Terre en 70 heures et 41 minutes. La cosmonaute évoque son homologue Valeri Bykovski qui avait décollé de Baïkonour deux jours plus tôt, à bord de la mission Vostok 5 : Nous avons commencé avec Bykovski notre vol cosmique jumelé. Une liaison sûre par radio a été établie entre nos vaisseaux cosmiques. Nous naviguons à une distance rapprochée. Tous les systèmes de nos vaisseaux fonctionnent normalement. Nous nous portons bien. 

21 06 1963          Kennedy est à Berlin : … La liberté rencontre de nombreuses difficultés et la démocratie n’est pas parfaite, mais nous n’avons jamais eu à construire un mur pour garder nos citoyens, pour les empêcher de nous quitter… La France refuse de le recevoir.

Le pape Jean XXIII est mort … un nouveau pape est appelé à régner [5],  mais son nom n’est pas plus drôle que sa personne : c’est Giovanni Battista Montini qui se nommera Paul VI.

Un homme est mort. Le concert de louanges qui monte des quatre coins du monde a quelque chose de saisissant pour un catholique français qui se souvient de la situation d’il y a dix ans. Qui aurait prédit qu’une décennie après l’affaire des prêtres ouvriers, les journaux communistes annonceraient avec dignité et tristesse la mort d’un Souverain Pontife et feraient de lui l’un des hommes qui ont le plus contribué à la cause de la paix ? Il n’y a pas de meilleur témoignage à rendre à Jean XXIII, que de décrire le climat qui existait dans l’Eglise avant son élection. Je parlerai de cette époque avec prudence. Parce qu’elle fut confuse, parce qu’il est difficile de comprendre les raisons de l’attitude de Rome, parce que sans doute n’est-il pas encore temps d’en faire le bilan complet. J’en parlerai néanmoins parce qu’il est impossible de faire comprendre l’importance de Jean XXIII, si l’on ignore ce qu’était la vie du catholicisme français dans les années qui précédèrent son pontificat. […] Je n’ai aucun désir de scandaliser. Pourtant, j’ai le sentiment que mes propos laisseront stupéfaits un certain nombre de non croyants et même des catholiques. Mais le fait est patent : de 1948 à 1958, la communauté catholique de France a vécu dans le malaise, oscillant perpétuellement entre le désespoir et la révolte. Cette grande peur n’a pas de nom ; elle ne se compare historiquement ni au stalinisme ni au mac carthysme. Pourtant, les trois phénomènes ont eu quelque chose de commun : ils ont créé dans des communautés d’hommes différentes un climat de peur intellectuelle, où l’on pensait une chose et l’on écrivait l’inverse.

Dans un tel climat, toutes les attitudes sont de façade. Chacun en privé s’affirme contre, et tout le monde publiquement est complice. On se révolte inutilement ou on se soumet lâchement. Voilà ce que les militants catholiques ont connu alors. On n’écrit pas cela sans gêne. La discrétion catholique, l’esprit de famille ont jeté sur tout cela un voile pudique. Mais il faut avoir le courage de dire la vérité au moment où Jean XXIII s’en va. La grande Histoire notera qu’il a commencé le rapprochement des Eglises, qu’il a jeté les bases d’un modus vivendi entre l’Eglise et le communisme, qu’il a, en quatre ans et demi de pontificat, provoqué dans l’Eglise un phénomène d’adaptation sans précédent. Pour un certain nombre de catholiques, cependant, Jean XXIII sera aussi, j’allais dire d’abord, l’homme qui a tiré un trait sur cette période.

Là comme ailleurs, il faut partir de la Libération. Tout est neuf. Le général de Gaulle, les hommes politiques, le parlement et même l’Eglise, respirent un parfum de jeunesse. Tout est possible. Pour les catholiques l’expérience de la Résistance a sanctionné leur ralliement à la République. Désormais ils n’ont plus de complexes Georges Bidault (NDLR : résistant et homme politique chré¬tien-démocrate) parle de faire fusiller les évêques qui ont collaboré : propos de fin de banquet, mais qui donnent le ton d’une époque. Dans l’Eglise, le vent de rénovation souffle à plein. Les dominicains sont une avant-garde ; mais les Jésuites de Fourvière aussi. A Lyon est né Témoignage Chrétien, mais aussi une équipe moins connue qui va secouer les idées : Jeunesse de l’Eglise. Les titres des cahiers publiés par cette équipe sont clairs : L’incroyance des croyants, plus tard, Dieu, pour quoi faire ?. Les Etudes, revue sage et mesurée, dirigée par les Jésuites, impriment un article d’un scientifique dont peu de gens connaissent le nom : Teilhard de Chardin. Le cardinal Suhard, archevêque de Paris – dont l’attitude durant l’occupation a suscité pas mal de réserves [interdit de cérémonie de la Victoire à Notre Dame de Paris par de Gaulle le 28 août 1944. ndlr] – publie un document intitulé : Essor ou déclin de l’Eglise ? ; la Mission de Paris (le grand public connaîtra l’institution, quelques années plus tard, sous le vocable de prêtres ouvriers) voit le jour. Euphorie, donc. Prise de conscience, autocritique, découverte du marxisme, discussions permanentes avec les militants communistes, découverte par de nombreux théologiens de la psychanalyse. Les portes sont ouvertes : chacun s’y engouffre dans un certain désordre, mais il n’y a pas de renaissance sans désordre apparent. Le coup de semonce, c’est une encyclique : Humani Generis [NDLR : promulguée, le 15 août 1950, par Pie XII]. Un paquet de théologiens – les plus célèbres – sont vigoureusement rappelés à l’ordre. Rome leur fait savoir que leurs œuvres, leurs prises de position devront être soigneusement pesées. De haut en bas, les vis se serrent. Chacun fronce les sourcils et se demande quelle est la signification de cette prise de position du Vatican. Un fait est certain : dans une organisation aussi centralisée que l’Eglise, un durcissement idéologique provoque toute une série de phénomènes en chaîne. Phénomènes d’accélération, d’une part, et phénomènes de récriminations, de l’autre. Accélération d’abord : au lendemain de la parution de Humani Generis, personne en apparence ne change d’attitude. Mais chacun devient méfiant. Le prêtre ou le laïc qui a une idée hésite à aller la soumettre à son supérieur. Le supérieur propose d’attendre. L’évêque conseille la réserve. Il est mieux placé que quiconque pour mesurer l’importance du phénomène romain. Mais en même temps, il ne sait pas grand-chose parce Rome est un mystère pour tout le monde, y compris pour lui.

Quant aux cardinaux, leur situation est la plus délicate. Ils ont couvert le mouvement de rénovation ; ils comprennent que l’offensive du Vatican va laminer leur œuvre. Ils ne pourront pas tout défendre : s’ils veulent sauver quelques chose, il leur faut distinguer entre l’essentiel et l’accessoire, savoir qui ils sacrifieront et qui ils défendront. Vus de l’extérieur, ils paraissent lâches ; pourtant ils se battent.

Maladroitement peut-être, mais ils se battent. Après la condamnation des prêtres ouvriers, les trois principaux cardinaux français feront une démarche commune à Rome pour obtenir un compromis. Ils échoueront à peu près complètement. En France l’opinion catholique les accusera de maladresse et de lâcheté. Pourtant, à Rome, dans le climat des années 1950, la venue en délégation de trois cardinaux défendant des prêtres inscrits à la CGT a dû faire l’effet d’une bombe. Qui tremblait le plus de Pie XII ou des cardinaux, lors de l’entrevue qui les réunit ? On ne le saura jamais.

À côté de ce phénomène d’accélération, il y a le phénomène de résistance. A partir de cette date tous les articles parus en France se lisent dans une perspective de résistance ou de soumission à Rome. La vérité n’a plus grand-chose à voir avec ce qui est écrit. […] Rome frappait de tous les côtés, je ne crois pas que personne ait raconté la reprise en main de l’ordre des dominicains. Ceux-ci, on le sait, sont régis par une Constitution qui leur est propre. Ils élisent leur prieur en toute liberté. Un beau jour, Rome suspendit purement et simplement l’application de la Constitution ; l’équipe des Dominicains de l’avenue Latour-Maubourg – qui publiait la revue La Vie Intellectuelle -fut décapitée en quelques heures. Il y eut, je crois, une séance solennelle où pratiquement tous les dominicains présents s’opposèrent aux décisions qui leur étaient imposées. Certains firent remarquer que, dans la mesure où la Constitution de l’Ordre était suspendue, ils s’estimaient libérés des vœux particuliers à l’Ordre sur lesquels ils s’étaient engagés au moment de leur ordination. Il y eut l’exil ; peut-être le mot paraîtra-t-il trop fort. Mais certains théologiens, considérés comme trop bruyants, furent expédiés dans des communautés lointaines. On dira que ce n’est pas si terrible, mais pour un homme d’études la séparation brutale d’avec sa communauté de travail, la perte de sa bibliothèque, la nécessité de se réadapter dans un milieu étranger, constituent, dans le sens fort, l’épreuve de l’exil. Si l’on ajoute à cela le fait que ces hommes exilés écrivaient désormais sans espoir d’être publiés, on comprendra mieux pourquoi j’ai employé le terme de terreur ; le mystère, c’est qu’aucun de ces hommes – à ce niveau du moins – n’ait perdu la tête, c’est qu’ils aient eu la patience d’attendre. Et puis, il y eut ceux qui ne purent subir ce climat. Là, encore, un voile pudique a recouvert de silence l’événement. Tout le monde s’est tu sur le nombre de prêtres ouvriers qui ont purement et simplement rompu avec l’Eglise : j’ignore le chiffre exact. Je ne crois pas me tromper beaucoup en affirmant qu’il est de 70 ou 80 sur un effectif global de 150. Même chose pour l’équipe de Jeunesse de l’Eglise dont les principaux animateurs dominicains allaient choisir de disparaître. […] Pourtant leur apport intellectuel avait été important. Si l’attitude de Rome avait été différente, il est probable qu’ils auraient continué à jouer un rôle.

Vu avec dix ans de recul, tout cela n’avait pas grand sens. Il eût été possible de rectifier les erreurs sans ce déferlement d’ordres sans nuances, de décisions non motivées. Pourquoi Rome s’est-elle lancée dans cette aventure disciplinaire qui a cassé un dynamisme, meurtri les caractères, liquidé des vies ? Ce sera l’œuvre des historiens d’essayer de clarifier la signification de cette entreprise finalement ridicule. Ridicule en effet : c’est, si je me souviens bien, au cours des années 1955-1956 que la Compagnie de Jésus française fut mise à la question par ce qu’on appelle dans le jargon des jésuites un visiteur. Il s’agissait en l’occurrence d’un jésuite belge qui disposait pour cette tâche de pouvoirs considérables. Il resta près d’un an et demi en France, s’installant quelques mois dans chacune des maisons de la Compagnie. Il termina son périple par Fourvière, ce centre discret de la résistance idéologique où il demeura près de six mois. Il recevait pendant des heures individuellement chacun des pères et se faisait expliquer la situation. Toute l’activité de la Compagnie était suspendue à ses décisions.

Contrairement à l’opinion répandue, les jésuites ressemblent aussi peu à des cadavres que possible. Ils obéissent toujours, mais ils discutent longtemps. Ils ont une technique de la résistance polie qui constitue un modèle pour tout homme en situation de désaccord intellectuel avec son supérieur. A l’époque, le supérieur de Fourvière était le révérend père Sommet, grand, maigre, franc comme l’or, compagnon de déportation d’Edmond Michelet à Dachau. On imagine mal les conversations entre les deux hommes. On imagine mal le ton de la discussion entre le révérend père De Lubac et le visiteur belge. Que pouvait-il leur expliquer qu’ils n’aient déjà compris ? Comment pouvaient-ils intellectuellement justifier l’attitude de Rome? Tout cela se passait dans le silence. L’affaire des prêtres ouvriers était déjà loin ; le grand public, un moment scandalisé, avait fait son deuil de l’Eglise comme puissance de rénovation. Les journaux – mis à part Le Monde remarquablement renseigné – n’accordaient plus une ligne à tout cela. Pourtant, la discussion continuait serrée. Les jésuites alors étaient non seulement en opposition avec Rome, mais aussi avec les évêques français.

Quand il leur apparaissait qu’une position devenait indéfendable, ils l’abandonnaient purement et simplement en refusant tout compromis.

La liquidation de l’Action Catholique de la Jeunesse Française (ACJF), qui avait été leur œuvre, s’opéra d’un seul coup avec un certain fracas. Le président en titre -un laïc – donna lecture aux responsables de tous les mouvements d’un texte clair et net dans lequel il se bornait à prendre acte des désaccords existants et liquidait sans phrase une association dont les responsables s’étaient appelés autrefois Georges Bidault, André Colin, Maurice-René Simonet… Pourquoi cela ? En fond de tableau, la peur, la peur du communisme. Durant les dernières années de sa vie, Pie XII a été hanté par la vision de la chute de Rome devant les barbares. Le communisme allait engloutir l’Europe. Il fallait éliminer tous les hommes suspects de complicité à son endroit. C’est très exactement le fondement psychologique sur lequel est né le maccarthysme. Un certain nombre de témoignages permettent de penser que Pie XII voyait le Vatican envahi par les militants de Palmiro Togliatti [NDLR : alors secrétaire général du Parti communiste italien] ; il s’apprêtait au martyre. Deuxième raison : la force de l’intégrisme en France. Tout livre, tout article d’un catholique français non intégriste était immédiatement envoyé à Rome avec commentaire à l’appui, coupures systématiques des phrases, attaques personnelles. Il y eut à cette époque des monceaux de dénonciations dans lesquelles tout se mêlait : les soupçons d’hérésie et le scandale des attitudes prises vis à-vis de la guerre d’Algérie. Je ne suis pas très sûr qu’à certains moments, après le départ de Vladimir D’Ormesson, dont l’attitude fut parfaite, l’ambassade de France au Vatican ne se fit pas l’écho de ces assauts. Là encore, il ne sera pas commode d’y voir clair. En tout cas le réseau intégriste était puissant et il débouchait directement à Rome sur le Saint-Office et le cardinal Ottaviani.

Troisième raison : la faiblesse intellectuelle de l’épiscopat français. Non pas qu’il ait manqué de bonne volonté. Il en avait au contraire à revendre. C’est la volonté tout court qui lui faisait défaut. Il se battait sans ordre, mesurant mal la stratégie de ses adversaires et la fidélité profonde des hommes qu’il abandonnait les uns après les autres. Désireux de recouvrer son confort, dépassé par l’importance du mouvement de réformes qui secouait les catholiques français, incapable d’en expliquer la valeur et la sérénité à des Romains affolés par la progression des voix communistes dans la ville de Rome elle-même, il ne prenait pas de mesures à temps, et se bornait à essayer d’adoucir les décisions- brutales qui dégringolaient à travers les Alpes. Un jour, ce remue-ménage prit fin. Aussi soudainement qu’il avait commencé. Jean XXIII avait été nommé Pape. Mais ce «soudainement» à lui tout seul est un mystère. Car la peur des cardinaux romains continuait, les dénonciations tombaient comme par le passé. Ce soudainement veut dire que cet homme peu connu réussit en quelques mois à casser la mécanique, à faire taire les dénonciateurs, à imposer à Rome la paix à la France. Cette seule décision dut exiger de lui une volonté de fer.

J’étais à Rome le jour de la première séance de travail du Concile. Le jour très exactement où le cardinal Liénart bloqua toute l’orientation préparée par les bureaux romains en demandant qu’aucune décision ne soit prise immédiatement, qu’on laisse aux évêques réunis le temps de se connaître. Ces propos, dit-on, furent salués d’un roulement d’applaudissements qui ne laissait place à aucun débat. On dit que le cardinal Ottaviani voulut prendre la parole, mais que devant l’importance et la soudaineté des applaudissements il comprit que les jeux étaient faits.

Quelques minutes plus tard Jean XXIII recevait les journalistes dans la chapelle Sixtine. L’homme qui apparut alors était heureux ; ses yeux pétillaient lorsqu’il nous demanda la permission de s’adresser à nous en français. Nous savions tous ce qui venait de se passer à quelques centaines de mètres de là. Manifestement, il approuvait la position du cardinal Liénart. Ce non était le sien.

Pendant qu’il parlait, une étrange question me vint à l’esprit. En 1953, Jean XXIII n’était que le cardinal Roncalli. Il était nonce à Paris. Il avait assisté, aux premières loges, à la naissance du conflit entre Rome et la France. Il avait quitté son poste quelques semaines avant la condamnation des prêtres ouvriers, confiant à des intimes qu’il préférait ne pas assister à la phase cruciale de cette liquidation. Et je me demandais si l’homme qui nous parlait alors et qui venait de défoncer la muraille de la citadelle du ghetto catholique, n’agissait pas ainsi pour racheter mystérieusement l’attitude du nonce qui n’avait pas voulu se battre. Et en ce cas, le sacrifice des prêtres ouvriers trouvait sa conclusion logique dans l’ouverture du Concile. Car il faut bien que les graines meurent.

Voilà ce que fut, pour quelques catholiques français, l’homme qui s’en va aujourd’hui : celui qui nous a délivrés de la peur.

Georges Suffert              L’Express du 6 juin 1963

L’Église est une barque qui avance à coup de gaffes

Anonyme

06 1963                      Jacques Yves Cousteau, Hubert Falco et Claude Wesly passent 7 jours par 100 mètres de fond, au large de Marseille.

18 07 1963                Toute grève devra être annoncée par un préavis de 5 jours.

8 08 1963               À bord du train postal Glasgow Londres, des gros malins se livrent au holdup du siècle : 2 631 784 Livres Sterling (30,5 M.F : 4.650 000 €). Il s’agissait en fait de pères tranquilles qui avaient magistralement préparé leur affaire et s’étaient par la suite fait piéger  comme des enfants de chœur : 11 hommes furent arrêtés, de 63 à 68 et le tiers du butin retrouvé ; le moins futé des 12 court encore, avec théoriquement comme capital de départ les 2/3 du butin.

28 08 1963         À Washington, on célèbre le centenaire de l’abolition de l’esclavage : 350 000 personnes ont envahi le Mall, et écoutent Martin Luther King, sur les marches du Lincoln Memorial : l’homme n’est pas seul : Harry Belafonte a mobilisé le Tout Hollywood, Kennedy défie le Congrès sur un projet de loi égalitaire. Le discours de Martin Luther King est d’une éloquente clarté politique… quand Mahalia Jackson le pousse du coude : Parle-leur de ton rêve. Et c’est I have a dream,  puissant et beau comme le sermon sur la montagne. Le texte se trouve dans la rubrique discours de ce site. Joan Baez est là aussi et entonne We shall overcome, repris par les 350 000 présents : ça déménage, autant dans les cœurs que dans les corps…

We shall overcome est une adaptation de I’ll overcome someday, composée en 1901 par Charles Albert Tindley, diacre et docteur en théologie, méthodiste, fils d’un esclave et d’une mère libre, donc libre lui-même :

This world is one great battlefield
With forces all arrayed,
If in my heart I do not yield
I’ll overcome some day.
I’ll overcome some day,
I’ll overcome some day,
If in my heart I do not yield,
I’ll overcome some day.

Both seen and unseen powers join
To drive my soul astray,
But with His Word a sword of mine,
I’ll overcome some day.
I’ll overcome  / ome day,
I’ll overcome some day,
But with His Word a sword of mine,
I’ll overcome some day.

A thousand snares are set for me,
A
nd mountains in my way,
If Jesus will my leader be,
I’ll overcome some day.
I’ll overcome some day,
I’ll overcome some day,
If Jesus will my leader be,
I’ll overcome some day.

I fail so often when I try, My Savior to obey;
It pains my heart and then I cry,
Lord, make me strong some day.
Lord, make me strong some day,
Lord, make me strong some day;
It pains my heart and then I cry,
Lord, make me strong some day.
My mind is not to do the wrong,
But walk the narrow way;
I’m praying as I journey on,
To overcome some day.To overcome some day,
To overcome some day;
I’m praying as I journey on,
To overcome some day.

Though many a time no signs appear,
Of answer when I pray;
My Jesus says I need not fear,
He’ll make it plain some day.
I’ll be like Him some day,
I’ll be like Him some day;
My Jesus says I need not fear,
He’ll make it plain some day.

*****

We will overcome sera publié en 1947 dans le People Songs Music, et deviendra en 1963 We shall overcome, l’hymne du Mouvement des droits civiques :

We shall overcome,
Nous vaincrons,
We shall overcome,
Nous vaincrons,
We shall overcome, some day.
Nous vaincrons, un jour

Oh oh, deep in my heart,
Oh oh au fond de mon cœur
I do believe
Je crois
We shall overcome, some day.
Que nous vaincrons, un jour

We’ll shall be alright
Nous irons bien
We’ll shall be alright
Nous irons bien
We’ll shall be alright
Nous irons bien, un jour

We shall overcome,
Nous vaincrons
We shall overcome,
Nous vaincrons
We shall overcome, some day.
Nous vaincrons, un jour

We shall live in peace,
Nous allons vivre en paix,
We shall live in peace,
Nous allons vivre en paix,
We shall live in peace, some day.
Nous allons vivre en paix, un jour

Oh oh, deep in my heart,
Oh oh au fond de mon cœur
I do believe
Je crois
We shall overcome, some day.
Que nous vaincrons, un jour

We are not afraid,
Nous n’avons pas peur,
We are not afraid,
Nous n’avons pas peur,
We are not afraid, today
Nous n’avons pas peur, aujourd’hui

Oh oh, deep in my heart,
Oh oh au fond de mon cœur
I do believe
Je crois
And we shall overcome, someday
Et nous vaincrons un jour

We shall overcome,
Nous vaincrons
We shall overcome,
Nous vaincrons
We shall overcome, some day.
Nous vaincrons, un jour

Oh oh, deep in my heart,
Oh oh au fond de mon cœur
I do believe
Je crois
And we shall overcome, someday
Et nous vaincrons un jour

Le Civil Rights Act sera voté en 1964, et le Voting Right Act, en 1965.

3 09 1963                         Hommage est rendu à George Braque, mort le 31 août, par André Malraux, devant la porte de la Cour carrée du Louvre.

L’histoire de la peinture, qui trouve dans l’œuvre de George Braque un accomplissement magistral a été une histoire de dédains, de misère et de désespoir. Et jusque par sa mort, Braque semble assurer la revanche des pauvres obsèques de Modigliani, du sinistre enterrement de van Gogh …[…] Il est bon de dire qu’il y a une part de l’honneur de la France qui s’appelle Braque – parce que l’honneur d’un pays est aussi fait de ce qu’il donne au monde.

[…]        Notre admiration ne tient pas seulement à ce génie pacifié que connaissent tant de maîtres à l’approche de la nuit, elle tient aussi au lien de ce génie avec la révélation picturale la plus importante du siècle, au rôle décisif joué par Braque dans la destruction de l’imitation des objets et des spectacles [dont] le caractère le plus pénétrant de son art est […] de joindre à une liberté éclatante et proclamée une domination des moyens de cette liberté.

[…]        Les tableaux de George révèlent avec une puissance contagieuse, la liberté de la peinture. […]            Enfin, ces tableaux expriment la France.

[…]        Que l’on dise aux marins et aux cultivateurs de Varangeville, qui aimaient George Braque, évidemment sans comprendre son art [sic] : hier quand il était devant le palais des rois et le premier musée du monde, il y avait dans la nuit pluvieuse une voix indistincte qui disait merci, et une main très simple, une main usée de paysanne, qui était la voix de la France et qui se levait une dernière fois dans la nuit pour caresser doucement ses cheveux blancs.

André Malraux

On entendit un roulement de tambours, qui relaya le son des cloches qui jadis, sonnaient pour les rois.

16 09 1963                  La Grande Bretagne accorde son indépendance à Singapour, qui rejoint la nouvelle Fédération de Malaysia.

20 09 1963                    A la tribune de l’ONU, Kennedy suggère un programme soviéto-américain de conquête de la lune. Khrouchtchev restera de marbre devant cette main tendue : Pourquoi le premier vol sur la lune donnerait-il lieu à une compétition internationale ? Pourquoi les Etats-Unis et l’Union Soviétique, dans la préparation à de telles expéditions, ne partageraient-ils pas les recherches, les constructions et les coûts ?

11 10 1963                   Morts de Giovanna Gassion, alias Edith Piaf, et de Jean Cocteau. On est au Montmartre, un cabaret de La Havane où Edith Piaf est venue chanter : […]

Telle qu’elle est, dans sa robe noire sans ornements et ses souliers plats, elle chante comme un déesse. Quand elle entre en scène, son seul ornement, c’est sa voix. La même voix  que les Parisiens émus écoutaient vingt ans auparavant rue Troyon, et à d’autres coins de rue du Paris sentimental. Lorsqu’on la voit apparaître pour la première fois sans rien savoir d’elle, on ne peut se défendre d’un geste de surprise. Comment se fait-il, pensent ceux qui ne savent rien d’elle, que ce petit bout de femme à grosse tête, au visage lunaire, sans maquillage, aux bras un peu trop longs, aux menottes dodues, compose la silhouette d’une chanteuse aussi célèbre ? Pour le public ordinaire, le principal ornement d’une artiste, ça doit être les bijoux. Où sont les bijoux de cette étoile qui touche les cachets les plus élevés du monde ? Édith Piaf, la grande môme (je crois que ça veut dire momie) de Paris, par un effort de mémoire formidable, explique brièvement, dans son espagnol pittoresque, le sens des paroles qu’elle va chanter. Le spectateur qui la voit pour la première fois n’arrive pas à comprendre qu’elle soit vêtue si humblement. La dame qui s’y  connaît en luxe la plaint, car pas une pierre précieuse ne brille à ses doigts, ni à ses oreilles. Mais… voici qu’Édith Piaf chante déjà. Les premiers vers, comme ses vêtements, comme son allure, se sont gravés dans l’esprit de la foule des orphelins de l’éclat et de la couleur. Dans la salle règne un silence à couper au couteau. D’habitude, une clause de ses contrats stipule que pendant son tour de chant, on ne sert pas un seul verre d’alcool, pas un plat, même pas un verre d’eau. Mais le public, qui ignore cette clause, garde un silence tendu devant sa silhouette de fille pauvre. Qu’est-ce qui oblige le public à un tel silence ? C’est la voix d’Edith Piaf. La voix douloureuse qui chante des chansons tristes et canailles, avec l’accent que les rues de Paris lui ont appris. Ceux qui l’écoutent n’en comprennent pas tout le sens. Certains sont des touristes américains. La plupart, cubains, n’ont guère voyagé qu’à Miami, et encore, rarement. Mais quand Édith Piaf chante, ils savent tous qu’elle exprime des sentiments immenses. Ils le devinent à l’accent déchirant qui sort de sa gorge. À l’agonie de son regard lointain. Aux mouvements souples de ses bras, qui ont si peu à voir avec le reste de son corps. Fille d’un acrobate et d’une blanchisseuse, elle s’échappait des faubourgs parisiens pour des coins de rue propices de la capitale, et faisait entendre un filet de voix. Elle était habillée ainsi, et allait pieds nus. Sa silhouette menue, moulée dans ce noir sépulcral, sa pâleur évoquait une croix clouée sur le mur d’un bâtiment, lorsqu’elle écartait les bras et laissait flotter le regard de ses yeux sombres vers le ciel.  Quelqu’un lui demanda de chanter des choses plus gaies. Car l’ambiance du cabaret ne se prête pas à des chansons tristounettes. Si elle l’entendit, sans se départir de son sourire de femme triste, elle dut le lui pardonner. Car elle avait déjà entendu des propos semblables, et comme il s’agissait d’un public composé essentiellement de millionnaires et de beautés internationales, elle crut qu’elle ne devait pas se présenter comme elle le faisait sur les trottoirs des rues citadines. Alors une couturière – sur les conseils d’Arletty et de Marlène Dietrich – conçut pour elle en exclusivité un modèle somptueux. Dans un salon de beauté, on la maquilla avec des fards à la mode. On modela son corps avec toutes sortes de prothèses et d’ornements, pour lui donner l’air d’un mannequin. Elle vint chanter ainsi, resplendissante de faste et d’élégance. Mais ce soir-là les applaudissements furent maigres, plutôt contraints, de simple politesse. Son imprésario, qui l’observait, l’attendit dans sa loge. Et sans lui demander la permission, il lui arracha du cou sa croix d’émeraudes. Il lui ôta sa robe luxueuse, un modèle exclusif et lui passa les vieilles fringues qui rappelaient celles de ses vagabondages misérables par les rues de sa ville natale, le Paris sentimental. Allez-y maintenant, Édith, allez chanter pour eux. Et elle redevint Édith  Piaf, celle que tout le monde aimait. Une Rose de France, comme dans la chanson interprétée par Barbarito Diez, qui lui rendait hommage, pour la circonstance. Avec ses pétales blanches c’est la rose la plus belle, l’ensorceleuse qui nous donne son élégance et son honneur, cette rose de France, dont l’arôme suave, un soir de mai, m’offrit son miracle. […] Un petit bout de femme très bizarre, une sorte de vieille enfant, aux sourcils arqués, aux yeux candides mais en même temps malicieux, courtaude, les jambes douces, écartées comme celles d’une ballerine, et d’une fragilité, Sainte Vierge ! elle évoquait une feuille d’automne, du papier pelure importé de Chine. Barbarito Diez, comme un dieu authentique de la mythologie, effleura de ses lèvres de jais les doigts gourds de la Piaf. Elle prononça je ne sais quels mots insignifiants dans son espagnol rococo. Ensuite elle ouvrit son cœur, et la petite fourmi se métamorphosa en Artémis, en Yémaya, en Vénus Aphrodite, en Oshun. Elle était pétrie d’intelligence et de sensualité, et ces deux attributs réunis chez la même femme, ça fait un malheur. Il n’y a plus qu’à serrer les fesses et à prendre ses jambes à son cou. Quand cette femme chanta, l’argent chut et tout le monde fit chut. Avec les chansons d’Édith Piaf, on aimait différemment : Tu me fais tourner la tête, mon manège à moi, c’est toi, je suis toujours à la fête, quand tu me tiens dans tes bras, Je ferais le tour du monde, ça ne tournerai pas plus que ça, la Terre n’est pas assez ronde, mon manège à moi, c’est toi . (texte de Norbert Glanzberg) Le silence, l’euphorie, l’expectative des prochaines chansons inondaient la salle. Tous observaient l’artiste et l’écoutaient, fascinés par le mystère de sa voix, par une musicalité impétueuse, une virtuosité enviable, par ses r prononcés comme un démon sur le point de se muer en ange, des r incroyablement grasseyés ; pour obtenir de tels résultats, vingt ans à l’Alliance française du boulevard Raspail à Paris, ou une opération chirurgicale de la glotte, n’y suffiraient pas. Et ces paroles fabuleuses que personne ne comprenait, mais que tous devinaient, qui faisaient rêver, pas besoin d’avoir une licence de français pour s’amouracher comme un dingue de cette voix-là.

Zoé Valdès. La Douleur du dollar. Traduit de l’espagnol par Liliane Hasson. Actes Sud 97.

1 11 1963                     Des généraux sud-vietnamiens prennent d’assaut le palais présidentiel : c’en est fini de Ngo Dinh Diem : il sera arrêté et exécuté.

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[1] Il faut cependant émettre un doute sur l’exactitude de cette citation, car on la trouve aussi avec les mêmes mots, dans un ordre différent, ce qui en change complètement le sens : C’est secondaire, mais inadmissible.

[2] En arabe, une harka signifie mouvement : on désignait ainsi une unité d’auxiliaires musulmans de statut civil rattachée à une unité militaire française ; elles avaient été créées en avril 1956.

[3] En l’absence d’un protocole intérimaire sur le maintien de l’ordre, la France pouvait juridiquement – selon l’article V des accords d’Evian – protéger ses ressortissants, au moins jusqu’à la fin du mois de septembre.

[4] Qui tenait à préciser que son nom n’était pas le pluriel de cocktail.

[5] Araignée… quel drôle de nom, pourquoi pas libellule ou papillon ? dixit une vieille histoire.


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