19 janvier 1977 au 30 octobre 1979. Amoco Cadiz. Robert Boulin, un ministre assassiné. L’Iran tombe sous la coupe de Khomeini. 30851
Publié par (l.peltier) le 24 août 2008 En savoir plus

19 01 1977                 À Troyes s’ouvre le procès de Patrick Henry, un garçon de 22 ans qui a enlevé puis tué Philippe  Bertrand, un enfant de 7 ans. L’avocat général demande la peine de mort. Robert Badinter, l’avocat de Patrick Henry, obtient perpette. Patrick Henry fera 24 ans de prison, employés pour une bonne part à des études ; libéré en 2001, il replongera rapidement pour de très ordinaires histoires de vol à l’étalage et de trafic de cannabis.

2 02 1977                         Inauguration du Centre Pompidou – Beaubourg – dû à Renzo Piano et Richard Rogers. Les deux  jeunes lascars étaient alors totalement inconnus, et avaient rendu ce meccano propre à faire jaser, et pour longtemps, sans  vraiment y  croire : ils se mirent joyeusement au travail quand ils l’emportèrent.

Nous avons d’abord été méfiants vis-à-vis de ce projet. Nous étions jeunes, légèrement mal élevés et porteurs de désirs exagérés. C’était pour nous un projet d’Etat avec une certaine rhétorique. Nous avions peur que ce soit l’expression d’un pouvoir. Nous nous disions en même temps que si l’on veut faire un projet rhétorique, on ne fait pas appel à Jean Prouvé pour présider le jury. Après avoir regardé de plus près le programme, on s’est dit que c’était très intéressant. Nous avons appris que c’était une vieille idée de Malraux, celle des maisons de la culture, qu’il voulait appliquer à toutes les villes de France. Une maison où les gens se retrouvent, partagent le plaisir du savoir autour de la lecture, de l’art, de la musique, du cinéma. J’appellerais cela les jardins de beauté ; la beauté intellectuelle, la beauté de l’esprit. C’est une très belle idée. Le programme de Beaubourg était le reflet de cela. Le concours a été lancé en  1971, trois ans seulement après Mai 68. Nous avons compris que, derrière un tel programme, il y avait le début d’une idée assez révolutionnaire. Nous l’avons interprété de manière assez exagérée, voire extrême. Notre projet était un peu fou, mais le programme l’était déjà.

Nous n’avons modifié que peu de choses de notre projet initial. Nous avons été choisis avec une certaine clarté. Il faut dire qu’un président qui accepte de constituer un jury d’une telle force devait en même temps en accepter le verdict. Georges Pompidou a eu beaucoup de courage. Oui, il y avait quelques folies, abandonnées depuis, comme le fait que les étages pouvaient se déplacer comme d’immenses monte-charges. Notre machine urbaine, car Beaubourg est une petite ville avec ses ponts, son lac, ses terrasses, sa coursive, qui fait office de rue, était un outil que l’on pouvait tout le temps changer. La culture échappe à une seule définition. Il nous fallait faire une machine urbaine capable de se transformer dans le temps. Nous avions le courage de la jeunesse. On comprend plus difficilement le courage de ceux qui ont porté le projet. On nous a totalement laissés faire. Le jury et tous les responsables du projet ont compris qu’on avait voulu délivrer les plateaux et leur permettre de se transformer. En 2000, on a arrêté la machine et on a changé des choses – entretien des parties extérieures, réagencement des plateaux – . On fera probablement de nouvelles choses dans dix ans, c’est normal.

Il faudrait être cynique pour dire que les critiques ne nous ont pas affectés. On est touché, mais, en même temps, on est têtu. L’entêtement a quelque chose de sublime. Ça n’est pas un entêtement artistique, mais qui a à voir avec la société, avec le monde. Nous avions conscience de faire quelque chose de bon. Richard et moi, on a grandi avec ce plaisir de mesurer la ville, de regarder les gens, de parler aux hommes. Nous faisions des lieux dans lesquels on célèbre une liturgie de la tolérance, du partage. Lorsque vous êtes convaincu de cela, les critiques deviennent très gênantes. On ne fait pas des choses différentes pour le plaisir d’être différent.

Notre métier, c’est de construire les changements du monde. On n’a pas changé le monde avec Beaubourg, mais le monde des musées était en train de changer. Quand vous construisez ce monument charnière, vous ne pouvez pas vous attendre à ce que tout le monde applaudisse.

Renzo Piano      Le Monde du 22 01 2017

beaubourg

Après le loupé intégral du Trou des Halles, rattrapé dans les années 2010 par une canopée toute consacrée à la consommation, lourde – 7 000 tonnes, presque la Tour Eiffel, sur 2.5 ha, 23 000 m² de verre -, c’est un changement total de la sociologie d’un quartier parisien qui s’opère : jusque là, la marginalité pouvait être incrustée au cœur de Paris, elle va désormais planter ses quartiers en banlieue : c’en est fini d’un Paris où cohabitent artistes et voyous, clochards et ivrognes. Va désormais s’y épanouir la nouvelle ethnie des bobos, le cadre supérieur, moyen et moyen/supérieur, tendance sociocu, au consumérisme soixante-huitard.

À l’ombre des pavillons de Baltard et dans toute la périphérie du carreau des Halles grouillait alors toute une population d’êtres à la dérive : chiffonniers accrochés à leurs poussettes, gitans occupés à d’obscures magies, assassins en rupture de tôle reconvertis dans de louches besognes, ivrognes de tout poil et de tout bord. Chacun avait son histoire, mirobolante parfois, à vous conter, et la somme de toutes ces destinées brisées ou perverties n’était pas loin de faire une légende. À l’emplacement de l’actuel Centre Pompidou, les ouvriers de l’Entre-Deux-Guerres avaient commencé à dégager, au pic et à la pioche, un vaste espace cerné de façades borgnes, qui servait la nuit de garage en plein air pour les camions de primeurs et pendant la journée de terrain de jeux aux enfants du quartier : le fameux plateau Beaubourg, grandiose écorchure dans la chair de l’antique capitale, noblement flanqué par la haute nef de Saint-Merri… et véritable pôle obsessionnel autour duquel gravitent la plupart des récits réunis dans le présent volume. Cette lèpre des quartiers promis à la démolition (que les urbanistes bien souvent ont laissé s’installer pour avoir ensuite un excellent prétexte à tout raser), Seignolle la sonde avec autant d’inquiétude que de fascination. Il n’est pas de ceux qui, confrontés à la destruction prochaine des architectures du passé, font vibrer la corde sensible : la beauté des vieilles pierres, le charme plaisant des étroites venelles, bref, tout ce pittoresque que l’on attend de celui qui évoque les fastes et les spectres du vieux Paris, ne sont pas dans sa manière. Il n’hésite même pas, s’il le faut, à plonger dans la fange la moins ragoûtante. Non, son dessein n’a rien d’aimable. Ces vieilles pierres, il n’est pas de ceux qui signeront des pétitions pour les sauver. Il imagine qu’elles savent fort bien se défendre toutes seules… et au besoin attaquer ceux qui leur veulent du mal – fussent-ils dotés des meilleures intentions.

JPS, directeur des Editions Phebus. Introduction à La nuit des Halles de Claude Seignolle.1988

Quarante ans plus tard, Renzo Piano, laissant allègrement ses 80 ans derrière lui, donnera à Télérama, deux pages de jeunesse, d’élégance et de bonheur de vivre, peu communs à cet âge : il y a chez ce Gênois le génie italien des plus grands : Giotto, Fra Angelico, Léonard de Vinci, Michel Ange, Rafael, Brunelleschi, Enzo Ferrari – il commendator – Giorgio Armani, Gucci, Fellini, les frères Taviani, Mastroianni etc  : deux pages d’une interview très généraliste dans Télérama, et rien qui puisse ressembler à une pique contre l’administration française ! Il fallait connaître les arcanes de l’administration italienne pour parvenir à avoir une telle hauteur de vue sur l’administration française. Chapeau l’artiste !

Cent soixante mètres de haut ! Avec le tribunal de grande instance de Paris qu’il livre cet hiver [2018] aux Batignolles, Renzo Piano, l’architecte à qui l’on doit l’usine à tuyaux du Centre Pompidou (1977, avec Richard Rogers) revient, quarante ans plus tard, avec une autre entorse au classicisme sage des règles d’urbanisme de la capitale : un gratte-ciel ! Du jamais-vu depuis la tour Montparnasse, en 1972. De loin, l’objet, trois à cinq fois plus haut que ses voisins, marque l’horizon. De près, pourtant, élancée au bord du boulevard périphérique, cette élégante superposition de quatre parallélépipèdes de verre de tailles décroissantes séparés par des jardins-terrasses s’impose en toute légèreté, comme suspendue aux nuages. Du grand Piano récompensé fin 2017 par l’Equerre d’argent du Moniteur, le Goncourt de l’architecture. Encore une récompense pour un starchitecte qui les a toutes eues. Le Praemium Impériale de l’empereur du Japon en 1995, le Pritzker Prize, Nobel américain de l’architecture, en 1998, et le titre de sénateur à vie en Italie, pour une œuvre effectivement remarquable : parmi tant d’autres, la Fondation Beyeler ou le Centre Paul-Klee en Suisse, la tour du New York Times ou l’Académie des sciences de San Francisco, aux Etats-Unis. Sans oublier le tout petit et si lu­mineux couvent des Clarisses, au pied de l’église de Ronchamp, construite par Le Corbusier non loin de Besançon… Toujours disert et courtois, avec l’accent chantant de sa Gênes natale, le maestro, 80 ans, plus sel que poivre, reçoit sous la verrière de son agence parisienne, rue des Archives, dans le Marais, à deux pas de Beaubourg, son premier-né…

Il y a quarante ans, vous déchaîniez les passions avec des tuyaux de couleur. Aujourd’hui, vous crevez le plafond, et personne ne dit rien. Les Parisiens se seraient-ils ramollis?

Je ne sais pas. Aux critiques d’architecture de faire leur travail… A Beaubourg, on révolutionnait l’idée du musée. Il y a un peu de cela, ici, avec la justice. Mais, on saura vraiment si le public accepte le bâtiment quand celui-ci deviendra un vrai tribunal, lors de sa première audience, le 16 avril prochain.

En quoi cet immeuble vertigineux entend-il modifier notre vision de la justice ?

Le bâtiment est transparent. Mais je ne suis pas assez naïf pour prétendre faire la lumière sur la justice en construisant un palais de verre… Cependant, c’est toujours mieux qu’un jeu d’ombres. Prenez la salle des pas perdus de l’actuel tribunal, sur l’île de la Cité : elle est digne, austère, mais oppressante aussi. La nôtre est vaste, baignée de lumière naturelle, ce qui, je l’espère, la rend moins intimidante pour les justiciables lambda que nous sommes.

Comment appréhende-t-on la construction d’un tel objet ?

Ces bâtiments sont des machines extrêmement compliquées. Déjà, ils sont fréquentés par trois types de personnes qui ne doivent jamais se croiser : les magistrats, le public et les prévenus. Du coup, les salles d’audience – il y en a quand même quatre-vingt-dix ! – sont toutes au plus près du public, donc de la rue, dans le socle du bâtiment, un bloc de huit étages perpendiculaire au périphérique. Au-dessus, de la terrasse arborée du neuvième étage – sur laquelle donne le restaurant du tribunal – jusqu’au trente-huitième et dernier étage, en passant par les deux autres jardins, situés aux dix-neuvième et vingt-neuvième étages, l’immeuble reste le domaine réservé des magistrats et du personnel. Quant aux cellules des prévenus, elles sont au sous-sol d’un bâtiment adjacent, avec leur propre circulation sécurisée jusqu’aux salles d’audience. Mais au-delà de cette pure fonctionnalité, nous nous sommes posé bien d’autres questions.

Lesquelles ?

D’abord, il fallait pouvoir donner de la lumière du jour aux quelque neuf mille personnes appelées à fréquenter quotidiennement le site. La seule possibilité pour ne pas voler trop d’espace à la ville consistait à construire en hauteur. Le même programme (104 000 mètres carrés de plancher) réalisé à l’horizontale, avec des bâtiments classiques sur huit à dix niveaux, aurait occupé tout le quartier. Ensuite, il s’agissait d’offrir aux magistrats et aux personnels des espaces extérieurs de qualité, mais en toute sécurité. Solution : les percher en altitude, sur les trois terrasses qui rythment la structure, et en faire de vrais jardins, avec de vrais arbres (des chênes, symboles de la justice, mais aussi des érables, des bouleaux et des hêtres, déjà d’une belle taille). Enfin, nous voulions, en installant le tribunal sur ce site-là, aux confins de Paris, féconder la banlieue. C’est-à-dire y apporter de l’urbanité, de la grandeur, de la dignité.

Le chantier a-t-il été ralenti par des recours de riverains ou des groupes de pression ?

Forcément ! On a perdu presque un an. Les avocats n’avaient pas envie de se déplacer dans ce quartier excentré.

Il est vrai que les bistrots de l’île de la Cité sont plus vivants…

Mais ceux des Batignolles vont le devenir ! Les villes ont un métabolisme lent, pas toujours prévisible, mais je ne fais pas de soucis. Grâce au TGI. Grâce à la Cité du théâtre qui prévoit de construire une deuxième salle pour la Comédie-Française, ainsi qu’un nouveau bâtiment pour le conservatoire d’art dramatique, à proximité du Théâtre de l’Odéon-Berthier, déjà au coin de la rue. Sans oublier le parc Nelson-Mandela juste derrière, la police judiciaire qui s’est installée à deux pas, ou la Maison des avocats actuellement en chantier. Le quartier va bouger. Voilà ce que j’appelle féconder. En amenant des fonctions publiques – un tribunal, un musée, une bibliothèque, une salle philharmonique, une école, un parc -, on fertilise la ville.

Au XIXe siècle, on reconnaissait le tribunal à sa colonnade soutenant un fronton néoclassique A quoi doit-il ressembler aujourd’hui ?

La symbolique de la justice, pour moi, est en corrélation avec la question de la dignité. Après, comment faire un bâtiment de cette taille sans qu’il ressemble à un immeuble de bureau ? Le hall, j’espère, montre, par son volume et sa majesté, la solennité d’une institution publique où l’on rend la justice. Les salles d’audience, en bois clair, aussi. Pour l’instant, les magistrats avec qui nous avons travaillé tout au long du chantier semblent séduits. On verra au printemps la réaction du public.

Ce chantier a été mené en partenariat public-privé qui donne beaucoup de pouvoir au promoteur sur l’architecte. Et coûte, à terme, plus cher à la collectivité[1]

Je ne me prononcerai pas sur la question du coût final, qui dépasse mes prérogatives. Mais je reconnais que la forme juridique du PPP complique au départ le travail. Car il y a, à la fois, un client d’établissement public du ministère de la Justice), des utilisateurs (les magistrats), et un constructeur (Bouygues, qui avance le coût des travaux et s’engage aussi à assurer la maintenance du bâtiment pendant vingt-sept ans en échange d’un loyer important payé par l’Etat). Face à eux, il y a nous : les architectes de Renzo Piano Building Workshop, têtus comme des fous. Bernard Plattner, celui de mes associés qui a suivi ce chantier, ne lâche rien. D’autant moins qu’une de nos équipes composée d’une trentaine de personnes, avec des tas de dessins hauts comme ça [geste], a passé son temps à vérifier, un par un, mot par mot, la bonne exécution de toutes les phases de la construction. L’architecte ne doit jamais renoncer à son rôle : être le gardien, féroce si nécessaire, de la qualité.

L’entreprise a-t-elle compris votre exigence?

On touche là une matière sensible: l’orgueil du bâtisseur. Parler ainsi peut paraître désuet en ces temps où seul l’argent semble compter, mais moi, je viens de là, je sais. Mon père, petit constructeur, n’avait qu’une douzaine d’ouvriers, mais, dans le métier, il disait toujours : Pour faire un bon travail, il faut le nombre d’heures nécessaire. Dans le bâtiment, cet esprit perdure.

Même chez les géants du BTP ?

Quand le chantier se passe bien, ce qui était le cas, vous sentez la fierté des ouvriers. Ils ont été jusqu’à deux mille au TGI de Paris, venus de partout, parlant toutes les langues, sachant tous ce qu’ils faisaient là. Construire est un geste de paix. D’autant plus s’il s’agit de lieux publics faits pour vivre ensemble d’une façon civile. Il en va ici comme de la musique : il faut être bien coordonnés, respectueux du travail de l’autre. Rien de plus fort qu’un orchestre pour mettre d’accord même des Palestiniens et des Israéliens, on le voit avec l’entreprise du chef Daniel Barenboïm…

L’architecte serait donc celui qui donne le la, et après les petites mains exécutent?

Non, pas vraiment. Je suis venu à l’architecture par le chantier. J’ai terminé mes études en 1964. Jusqu’en 1969, je n’ai pas vraiment construit pour des clients : mon activité tournait essentiellement autour d’expérimentations de terrain, d’installations précaires, de tentatives. On se rend alors vite compte qu’on n’est pas l’artiste seul sur son tas de sable. On ne peut construire qu’avec les autres. Mon agence a donc toujours été un espace de débats et d’échanges. Ce n’est pas un hasard si, aujourd’hui, j’ai dix partenaires et vingt-cinq associés. On discute, on travaille. J’ai un rôle important, je ne suis pas le seul. Nos réalisations sont toujours le résultat d’un ping-pong d’abord à l’agence, puis avec les ingénieurs, les techniciens, avec la Ville, avec le client…

On retrouve néanmoins dans tous vos projets une écriture Piano.

Merci pour ce terme d’écriture que je préfère de beaucoup à la notion de style et son côté pompier. L’écriture induit l’existence d’un fil rouge, d’une syntaxe. La lumière en est le premier élément. Je suis né à Gênes, face à la mer : depuis toujours, le ciel est pour moi le matériau primordial… Mais mon écriture met aussi en rapport la pesanteur avec la légèreté, l’opacité avec la transparence, la vitesse avec l’immobilité. Le terme me plaît car il rappelle aussi que l’architecture est à la fois un travail de la main et de la tête. Que l’on soit écrivain, architecte, musicien, cinéaste, peintre, tout se passe dans ce rapport entre la poursuite d’une idée et la façon dont on peut la mettre en œuvre, avec des allers et retours entre ces deux mondes. Parfois la main est plus rapide que la tête.

Avec le temps on écrit de mieux en mieux ?

L’écriture est aussi, bien sûr, une question de métier, d’expérience. Mais pas seulement. Tout mon travail est construit sur l’idée qu’il y a deux choses qui se croisent et se télescopent : le rationnel et l’instinctif. La rime et la raison. Le poète Octavio Paz, mon ami, disait : La poésie est fille du hasard mais fruit du calcul. L’architecture aussi. Ce que l’on prévoit, dessine, travaille, précisément, précieusement, donne à la fin quelque chose qui, souvent, nous échappe.

Qui nous échappe mais reste du Piano malgré l’intervention d’une foule de professionnels…. Par quel prodige?

Les cent soixante-dix personnes de mon agence ne travaillent pas toutes dans la même direction parce qu’elles m’obéissent, mais parce qu’elles sont moi-même. Comment dire ? Je vis une saison assez heureuse de ma vie : le matin, j’arrive à l’agence, je ne m’occupe de rien, et ça part comme un ballet. Chacun, qu’il ait 25 ou 75 ans, trouve non pas sa place, mais sa partition, ses questionnements, ses idées, pour un échange constructif avec les autres et avec moi, dans un mouvement, une tension, une anxiété commune.

Vous en êtes le catalyseur ?

Je donne. Mais je prends aussi.

Vous avez fêté vos 80 ans. Un âge où l’on s’interroge sur la suite de l’aventure…

La vie, pour moi, est la quête permanente d’un moment, toujours entravé, qui n’arrive jamais. Heureusement, il y a un petit miracle qui s’appelle la transmission aux plus jeunes. Mais l’idée n’est pas de leur passer ma science en leur assénant fais ceci, ne fais pas ça. Pour leur inoculer la passion, il faut les inviter à la table. Depuis dix ans, nous recevons tous les ans une vingtaine de stagiaires qui restent six mois. Et nous en embauchons aussi. Je les vois, avec les yeux écarquillés, toute la journée, et je sens l’appétit s’installer. Notre faim est civique, elle s’attache à l’idée que l’on se fait de la ville et de la démocratie. Construire est un geste politique dont on ne se lasse pas quand on y a goûté.

Vous pourriez cependant aller à la pêche Vous dire; J’ai déjà fait un aéroport, quatorze musées…

Pas quatorze ! J’ai compté récemment : j’en suis à trente-trois musées. Après j’ai bien essayé d’aller à la pêche, mais je n’attrape rien… Non, soyons sérieux : je ne peux pas faire l’architecte avec une telle énergie depuis plus de cinquante ans et dire un jour, ciao, j’abandonne ! En plus, je suis heureux. Construire est la seule chose que je sais faire. Honnêtement, je n’ai jamais eu, même une seconde, l’idée de me mettre à la retraite. Après, je sais qu’un jour la vie, ou je ne sais qui, en décidera autrement. En attendant, je me nourris du plaisir de voir autour de moi, dans mon agence à Paris comme à celle de Gênes, des grands yeux qui boivent, prennent, absorbent, alimentent quelque chose de noble. Parmi tous les arts, celui de construire la ville est de plus en plus important dans un monde où tout marche de travers.

Voilà six décennies que vous regardez l’architecture se faire ? Va-t-on vers un mieux?

Ce nouveau siècle s’ouvre sur un constat: la fragilité de la Terre. On construit aujourd’hui des bâtiments beaucoup plus sages. La consommation en énergie du tribunal de Paris est trois fois moins importante que celle du Palais de l’île de la Cité. Mais cela ne relève pas seulement d’une question pratique, il s’agit aussi d’une position éthique. Je suis fier que trois de nos bâtiments – un centre scientifique à San Francisco, une tour à Turin et la bibliothèque d’Athènes – aient reçu le label Platinum LEED, la meilleure note du système américain, qui mesure selon trente-huit paramètres la sagesse énergétique et environnementale d’un bâtiment.

Votre tribunal a remporté fin novembre l’Equerre d’argent du Moniteur que vous aviez déjà reçue en 1991. Ce prix ne devrait-il pas plutôt distinguer les jeunes qui démarrent?

II ne faut pas penser que, passé un certain âge, on n’a pas besoin d’encouragements. Pour continuer à croire. Ce qui vous garde en vie n’est pas ce que vous avez fait, mais ce que vous allez faire. Et justement,  je mijote, en Ouganda, un petit hôpital en pisé pour l’ONG Emergency, et à Istanbul, un centre culturel ; l’Opéra de Hanoï, aussi, et le siège de l’Institut Lumière à Lyon; et puis l’Academy Muséum à Los Angeles, et, surtout, à New York, l’ultime phase du campus de la Columbia University. Sans oublier un palais de justice à Toronto, une tour à San Francisco, une grande école en Chine. Et, ça m’échappait, l’Ecole normale supérieure de Paris-Saclay… Quel bonheur !

Propos recueillis par Luc Le Chatelier. Télérama 3553 du 17 au 23 février 2018

Parigi, Renzo Piano firma il nuovo Palais de Justice

25 03 1977                   Jacques Chirac est élu maire de Paris.

27 03  1977               Deux Boeing 747, un PanAm, l’autre KLM sont à Teneriffe, déroutés de l’aéroport de Las Palmas, fermé pour cause d’attentat terroriste vers celui de Los Rodeos. Le brouillard est épais et le trafic exceptionnellement dense. Le KLM s’est lancé sur l’unique piste d’envol, la croyant libre. Mais un malentendu radio va faire que le PanAm va traverser la piste : ils se télescopent et c’est l’enfer : le plus lourd bilan de l’histoire de l’aviation : 575 morts, les 250 du KLM, et 325 du PanAm, d’où pourront s’échapper 66 survivants, dont le pilote et le copilote.

13 05 1977                       Dolores Ibarruri, la Passionnaria rentre en Espagne après 38 ans d’exil à Moscou.

06 1977                            Paul Watson,  marin canadien à vocation de pirate, las de voir Greenpeace se contenter d’un militantisme mou fonde Earthforce Environmental Society à Vancouver, qui va rapidement devenir Sea Shepherd Conservation Society. Les signataires des grands traités de protection des ressources marines, n’étant pas capables de financer une gendarmerie pour les faire respecter, se contentent d’incantations et ça ne marche pas du tout : je vais faire le gendarme !

5 07 1977                     Le général Zia ul-Haq, chef d’état major de Zulfikar Ali Bhutto, premier ministre du Pakistan, le dépose pour prendre sa place.

11 07 1977                      Le cardinal Albino Luciani est à Fatima. Il rencontre longuement à Coïmbra sœur Lucie dos Santos, seule encore vivante des trois enfants qui ont eu les visions de la Vierge à Fatima en 1917. Il sera élu pape le 6 août 1978.

13 07 1977                   24 h. de panne d’électricité à New York : les pillages se montent à 40 M. $. 12 ans plus tôt, le 9 11 1965, ce sont 30 M. de personnes, sur 8 États qui avaient été dans le noir pendant 14 h. -0,8 M. dans le métro de New York – les vols n’avaient pas été très importants mais les dégâts, surtout des accidents de voiture, se montaient à 100 M. $.

28 07 1977                   Oléoduc Transalaska : plus de 1 300 km. entre la Baie Prudhoe sur l’Océan Arctique et la Baie du Prince Williams, sur l’Océan Pacifique : 2 M. de barils par jour ; coût : 8 milliards $.

31 07 1977          90 000 opposants au projet Superphénix de surgénérateur [1] à Creys Malville se rassemblent sur le lieu d’implantation de l’usine près de Morestel, sur la commune de Creys-Mépieu, dans l’Isère au lieu-dit Malville. Le site se trouve en bordure du Rhône à 30 km en amont de la centrale nucléaire du Bugey,  50 km à l’est de Lyon et 70 km au sud-ouest de Genève. C’est l’affrontement avec les forces de l’ordre –  5 000 CRS plus un régiment de parachutistes -. Un garde mobile s’explose la main avec une grenade et c’est l’étincelle qui met le feu aux poudres ; Vital Michalon, garçon plutôt calme, officier de réserve, meurt des lésions pulmonaires causées par l’éclat d’une grenade. Le mouvement antinucléaire mettra longtemps à s’en remettre.

Le projet était né en 1974, avec un coût prévisionnel de 4 milliards de Francs ; les travaux avaient débuté en 1976 et la mise en service avait été prévue pour 1984. Les pannes et arrêts des travaux se multiplieront, les coûts aussi et au final, la mise en service se fera en 1986 et l’affaire aura coûté 65 milliards de Francs… [10 milliards d’€] pour que, finalement le réacteur soit définitivement arrêté en décembre 1998. Il aurait dû produire 120 TWh, il n’en aura produit que 7.5 !

13 08 1977                  80 000 manifestants se rassemblent au Larzac sous la bannière Vivre et travailler au pays

20 08 1977                  Lancement de la sonde Voyager II à bord d’une fusée Titan Centaur pour explorer le système solaire. Sa sœur Voyager I prendra le même chemin quelques jours plus tard : elles passeront d’abord en 1979 près des nuées turbulentes de Jupiter  et de ses quatre satellites galiléens, puis, en août 1981, incurveront leur trajectoire pour s’approcher de Saturne. Les scientifiques américains réalisèrent alors qu’Uranus et Neptune se présentaient dans l’alignement de la trajectoire de Voyager II, et décidèrent de prolonger sa mission : il fallait pour ce faire reparamétrer les logiciels de bord, Neptune et Uranus, très éloignés du soleil, étant de ce fait moins éclairés et donc moins lumineuses : et ces opérations, à plus d’un milliard de km de distance, furent effectuées ! Les abords d’Uranus, de ses 20 anneaux et 16 satellites – dont Miranda – furent atteints en janvier 1986, à 2,8 milliards de km du soleil. Encore 3 ans de voyage et le voilà dans les parages de Neptune en août 1989. 28 ans après avoir quitté la Terre, les deux sondes sont à 12 milliards de km de la Terre et fonctionnent toujours ! en septembre 2013, on apprendra que Voyager I a quitté le système solaire, à 18.5 milliards de km de chez nous, 125 fois la distance de la Terre au Soleil, presque un million cinq cent mille km par jour…… Have a nice trip ! You’re really the biggest hero of the XX° century.

19 10 1977                   Premier vol du Concorde vers New-York.

2 11 1977                      Découverte en mer Noire, dans les eaux turques, du plus grand gisement mondial d’uranium.

20 11 1977                Anouar  el Sadate, président de l’Égypte est à la Knesset, le parlement israélien. [Le texte se trouve dans la rubrique discours]

22 11 1977                    Première liaison Paris New-York de Concorde, après vingt deux mois de bataille juridique avec les autorités américaines.

26 11 1977                    1° tronçon du métro de Marseille.

4 12 1977                Jean Bédel [Bedel étant la reproduction du raccourci employé par les calendriers pour nommer Saint Jean Baptiste de la Salle] Bokassa se couronne empereur de la Centrafrique. Ses homologues ivoirien Houphouet Boigny et Zaïrois Mobutu ont jugé prudent de ne pas s’associer à cette mascarade, tout comme le pape : il ne s’agit donc que d’un couronnement et non d’un sacre. La France, elle, a  envoyé René Journiac, le Monsieur Afrique de l’Élysée et Robert Galley, ministre de la Coopération. Le contribuable français a généreusement été mis à contribution pour ce pitoyable spectacle  qui rassemble tout de même près de 4 000 invités.

Comparé à ses homologues africains francophones, le général Bokassa pourrait donc passer pour un interlocuteur peu compétent, mais acceptable. Il est malheureusement affligé d’une méfiance maladive et d’une évidente mauvaise foi. Mégalomane, cyclothymique, trop facilement irritable et emporté, violent tyrannique, autocrate, terrorisant son entourage, ses excès le rendent difficilement supportable.

Colonel Charpentier Conseiller militaire à l’ambassade de France.Octobre 1969

Il sera renversé par le SDECE et les parachutistes français le 20 septembre 1979 et remplacé par l’ancien président David Dacko. Pour le moins imprudent, Giscard ne soupçonnait pas combien les diamants offerts allaient lui pourrir la vie.

1977                                L’écologie entre en politique.

6 01 1978                 Les statistiques ethniques sont interdites en France par la Loi relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés, (Chapitre II, article 8, paragraphe I) :

Il est interdit de collecter ou de traiter des données à caractère personnel qui font apparaître, directement ou indirectement, les origines raciales ou ethniques, les opinions politiques, philosophiques ou religieuses ou l’appartenance syndicale des personnes, ou qui sont relatives à la santé ou à la vie sexuelle de celles-ci.

Sans beaucoup exagérer, on peut titrer : Il est désormais interdit d’appeler un chat un chat.

Comment a-t-on pu mettre dans le même ensemble des catégories aussi différentes, car autant les dernières semblent faire partie des droits essentiels de l’individu en démocratie, autant l’interdiction de faire mention de l’origine raciale ou ethnique se ramène à un déni de la réalité ? On reçoit des étrangers en permanence mais on n’a pas le droit de dire lesquels, ni combien, ni s’ils sont asiatiques, africains, arabes. Mais qu’est-ce que cela signifie ? Il est interdit de connaître la réalité sous prétexte que cela pourrait être mal utilisé… mais cela n’est rien d’autre que ce que l’on nomme l’ordre moral. On se croit en Afrique noire dans le RER qui dessert le sud-est parisien, au sud d’Orly, mais on n’a pas le droit de savoir combien il y a d’Africains en France ! On voit, mais il ne faut pas dire ce que l’on voit. C’est l’incantation qui s’installe en lieu et place de la réalité !

Et demain, il sera interdit de fumer (on s’en approche d’ailleurs à toute vitesse), de boire de l’alcool etc… parce que cela peut être nuisible à haute dose ! A force de nous interdire tout ce qui est susceptible de nous faire du mal, on va finir par faire de notre société un véritable monastère, à ceci près que les membres d’une communauté monastique y sont de leur libre choix, tandis que ceux d’une société démocratique n’ont pas de choix, mais seulement l’obligation de se soumettre à la loi. L’ordre républicain, s’il veut rester républicain, ne doit en aucun cas devenir un ordre moral. Et c’est prendre les gens pour des cons que de leur dire : on vous interdit de dire ce qu’est la réalité parce que vous risquez d’en faire un mauvais usage. C’est le revers de la médaille Liberté que de pouvoir en faire un mauvais usage et si l’on n’est plus en mesure de faire un mauvais usage de la réalité, cela signifie tout simplement qu’il n’y a plus de liberté !

Ce que l’on dit de la réalité devient donc illégal : ne serait-ce pas là le point de départ du déraillement intellectuel, maladie franco-française déjà diagnostiquée par Molière : Cachez ce sein que je ne saurais voir : ces aveugles qui deviennent mal-voyants, ces sourds mal-entendants, ces vieux des personnes agées, nos aînés ou troisième voire quatrième âge selon la sous-catégorie, les gitans des gens du voyage et, dernier né de cette famille de faux culs, les prostitués (des deux sexes) qui deviennent des travailleurs du sexe… tout cela non pas certes dans la langue parlée, mais dans la langue administrative : signalétique, etc… que sont bien obligés d’adopter, tôt ou tard, les journalistes, et qui donc, inévitablement gagne un peu de terrain tous les jours… Le politiquement correct n’est pas tout à fait l’instauration de l’ordre moral, mais il donne déjà la bonne direction si on veut y parvenir.

Cette perception faussée de la réalité ne date pas d’aujourd’hui : Boileau s’en défiait déjà : Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément… Victor Hugo enfoncera le clou : Si on n’est pas intelligible, c’est qu’on n’est pas intelligent. Et Alan Greenspan, ancien directeur de la Banque Mondiale mettra au pinacle l’art d’être incompréhensible : Si vous m’avez compris du premier coup, c’est que je me suis mal exprimé !

*****

Il faut tout publier de ce que les écrivains voulaient publier, à titre posthume ou non. Le temps de l’esprit ne répond pas aux oukases de l’esprit du temps. La sensibilité d’une époque donnée ne saurait justifier la censure pour toutes les époques. La démocratie, c’est faire confiance à la vertu du débat. Le soupçon se nourrit du secret qu’on lui oppose. Il faut tout montrer, et tout restituer dans son contexte, à la suite de Montesquieu : Là où il n’y a pas de conflit visible, il n’y a pas de liberté.

Olivier Nora, PDG de Grasset

19 01 1978                   La 16 200 000° Coccinelle est la dernière produite en Allemagne.

23 01 1978                       Le baron Edouard Jean Empain, 41 ans, à la tête d’un bel empire industriel – constructions centrales atomiques -, est enlevé par des voyous qui veulent faire croire à un enlèvement politique, quand il n’y a en fait qu’une demande de rançon… laquelle ne sera pas versée, car le jour fixé pour la remise, le 24 mars, ce sont des coups de feu qui seront échangés, faisant un mort et un blessé parmi les voyous ; le blessé demandera qu’on le libère mais le petit doigt qu’on lui avait déjà coupé ne repoussera pas. Il sera lentement mais fermement écarté de la direction de ses affaires.

2 02 1978                    Une avalanche emporte trois chalets du Tour, dans la vallée de Chamonix, causant la mort de 5 personnes : des arbres de 200 ans sont couchés, ce qui prouve que les grosses avalanches ne se déclenchent pas chaque hiver.

16 03 1978           À Rome, 9 heures du matin, cinq hommes des Brigades Rouges enlèvent Aldo Moro, le président de la Démocratie Chrétienne, tuant les cinq policiers de son escorte. Il s’apprêtait à demander au parlement la confiance pour un nouveau gouvernement qui aurait inclus les communistes, ce qui aurait été un compromis historique. La Démocratie Chrétienne lâchera Aldo Moro qui sera abattu le 9 mai au matin.

Ils [les représentants de l’État] n’ont pas voulu céder et nous nous sommes retrouvés dans une impasse. […]  J’étais contre son exécution, car Moro était un prisonnier et le tuer n’était en rien un acte révolutionnaire mais un acte criminel. En exécutant Moro, nous nous sommes noyés dans le sang. Nous avons utilisé les méthodes d’une autre époque, celles de la Résistance, et notre défaite est historique. Il faut le reconnaître : nous sommes des vaincus.

Valerio Morucci, un des cinq hommes des Brigades Rouges, condamné le 29 mai 1979 à la prison à perpétuité, libéré en 1994. Le Monde du 28 septembre 2011.

Trop de points de l’affaire Moro restent encore obscurs.

Ce n’est pas vrai que les membres des Brigades rouges étaient les seuls sur les lieux de l’enlèvement : on a prouvé la présence d’une moto Honda avec deux hommes armés, qui ont d’ailleurs tiré à deux reprises sur des passants.

Outre les motards, il est acquis que le colonel du SISMI – Service informations sécurité militaire -, Camillo Guglielmi, collaborateur de Giuseppe Santovito, instructeur de technique de guérilla dans la base Gladio de Capo Marrargiu et affilié à la loge P2, était également présent. Interrogé, il a répondu qu’un ami l’avait invité à déjeuner. À 9 heures du matin ?

 À l’intérieur du commando, c’est un tireur d’élite armé d’une mitraillette qui est responsable de la majorité des coups. Ce sont des munitions spéciales sans date de fabrication recouvertes d’un vernis particulier, du même type que celles qu’on retrouvera dans le repaire des Brigades rouges de via Gradoli, où habitaient les brigadistes Mario Moretti et Barbara Balzerani pendant que Moro était détenu dans l’appartement de via Montalcini. Selon l’expert en balistique Antonio Ugolini, ces munitions sont utilisées par des forces militaires non conventionnelles.

Huit photos prises pendant l’enlèvement d’Aldo Moro ont été remises le matin même au juge Infelisi. Des photos qui vont disparaître à jamais.

Et encore : Pourquoi tous les hommes choisis par Francesco Cossiga, ministre de l’Intérieur, pour suivre les différentes phases de l’enlèvement sont inscrits à la loge P2 ? Pourquoi, malgré les nombreux signalements arrivés immédiatement après les faits, le repaire de via Gradoli n’a pas été trouvé ? Qui a décidé par la suite de laisser découvrir cette cache à un moment-clé, et de ce fait d’accélérer la décision des Brigades rouges de tuer Moro ? Pourquoi pendant les cinquante-quatre jours qu’a duré cette mise à mort les Brigades rouges ont utilisé une imprimante qui vient des bureaux RUS (Raggruppamento Unità Speciali, Groupe des forces spéciales) du SISMI pour imprimer leurs communiqués ? Pourquoi l’un des communiqués des Brigades rouges, qui annonce prématurément la mort d’Aldo Moro, a été émis par l’un des faussaires de la Banda délia Magliana, une organisation criminelle liée à la mafia et aux services secrets ? Pourquoi dans la célèbre lettre de Paul VI il y a cette phrase Libérez-le sans conditions, alors qu’il était notoire que cela équivalait à condamner Aldo Moro à mort ? Pourquoi ces rumeurs insistantes et circonstanciées sur le fait que cette phrase aurait été ajoutée par le pape sous contrainte, et quel type de coercition aurait-on utilisé ? Qui a fait disparaître la plupart des écoutes téléphoniques ? Pourquoi les Brigades rouges ont décidé de ne pas rendre immédiatement publiques les révélations du mémorial de Moro sur la Stratégie de la Tension et sur le réseau stay-behind Gladio, ainsi que ses notes sur Andreotti et Cossiga ? Qui est entré en possession, douze ans après les faits, de ce mémorial, découvert en 1990 dans le repaire des Brigades rouges via Montenevoso à Milan ? Qui reste en possession de sa totalité, puisqu’il est clair que certaines pages en ont été ôtées ?

Et enfin : Quel est le fil qui relie l’affaire Moro à deux autres mystères italiens, les meurtres de Carminé Pecorelli, directeur de l’agence OP – Observatoire politique -, et du général Carlo Alberto Dalla Chiesa ? Pecorelli est un journaliste très proche des services secrets, lié par ailleurs à la P2 dont il est membre. Le directeur d’OP s’est occupé, toujours en termes ambigus et critiques, des affaires de Sindona jusqu’à celles d’Andreotti, ainsi que de l’affaire Moro. Que savait-il exactement lorsqu’il a annoncé dans son journal, juste avant l’enlèvement du président de la démocratie chrétienne, Le 15 mars 1978, il arrivera quelque chose de gravissime en Italie ?

Le 20 mars 1979, il sort de la rédaction du périodique qu’il a créé et qu’il dirige. Quatre coups de feu de calibre 7.65, un en pleine face et trois autres dans le dos, le clouent sur place.

Quant au général Dalla Chiesa, après l’opération de via Montenevoso qu’il vient de diriger et au cours de laquelle le mémorial de Moro est retrouvé, il prendra l’avion à Milan pour aller voir la nuit même – à 2 heures du matin – Giulio Andreotti à Rome.

Avec le mémorial dans sa mallette.

Intact ou non, nous ne le savons pas, nous ne le saurons peut-être jamais. Dalla Chiesa a emporté dans la tombe les derniers mots d’Aldo Moro, sa peine, son amertume, sa révolte et ses prophéties. Ses anathèmes aussi, ses bénédictions, et probablement, malgré la douceur de son caractère, ses malédictions.

[…]        Mon Italie. Ma maison, mon pays. Par vocation ou par nécessité, Giorgio Ambrosoli, Pier Paolo Pasolini, Aldo Moro, Carlo Alberto Dalla Chiesa et tous les autres ont été des bombes prêtes à exploser. Voilà les héros. Et tous, tous croyaient que la vérité est une bonne chose, une chose juste, alors que la vérité c’est la porte ouverte. On peut tout changer, une autre réalité peut se créer, une meilleure justice, s’établir. On ne l’a pas permis.

 Et cette cécité ! Nommer les choses était le délit, et non que ces choses existent. Révélant au monde l’abus et l’injustice, les personnes qui les ont dénoncés sont devenues les responsables.

Quarante ans après, les faits parlent, le fil rouge est là. Un fil de sang. Délits d’État, procès inachevés, collusions entre poseurs de bombe et généraux de l’armée, complicités milliardaires entre banquiers, loge P2, mafia – et ce cher Vatican. Les enfants des victimes révèlent aujourd’hui ce que leurs mères, par pudeur, par souci d’éducation, ont toujours tu. Les soupçons sont devenus évidences. Le tabou qui pesait sur ceux qu’on avait bannis parce qu’ils avaient subi l’outrage extrême, et rien que par leur statut de martyrs ils rappelaient l’arbitraire, le chaos et la folie, est enfin tombé. Mais ça ne semble intéresser personne. Nous sommes au-delà de tout.

Il faut dire que les despotes jouissent d’une enviable bonne santé dans le monde entier. Leur nuisance semble être à la hauteur de leur longévité, Franco mort dans son lit, et Pinochet et Salazar, et Amin Dada, et Bokassa. Staline, aussi.

Chez nous, même à quatre-vingt-dix ans, les hommes politiques sont aussi frais que le jour de leur première communion. Le matin ils n’ont pas besoin de se laver le visage, il leur suffit de remettre le masque. Derrière leurs rides figées gît ce secret que tout le monde connaît, secret de Polichinelle, en effet, qui continue à les protéger. Quand ils trébuchent et tombent, c’est le trottoir qui se brise, et s’ils ont un accident à deux cents kilomètres à l’heure, c’est leur voiture qui part à la casse, pas eux.

On dirait un hasard quand ces gens disparaissent, une erreur sur la personne, une distraction du Très-Haut. Ils nous inondent de blagues qui ne font pas rire, de plaisanteries aussi douteuses que celles des tortionnaires de Salô, le dernier film de Pasolini.

Je vois l’Italie comme don Alessandro devait la rêver. Enrico Mattei aurait fait de l’ENI une entreprise de puissance internationale, Aldo Moro serait président de la République, Giorgio Ambrosoli, président du Conseil. Puis j’ouvre les yeux et ils s’évanouissent, procession d’ombres qui s’en retournent, tête baissée, gouverner une Italie qui n’existera jamais.

Les fantômes nous poursuivent. Sans sépulture, sans paix. Les nœuds ne sont toujours pas défaits, Brigades rouges et fascistes meurtriers sont en liberté. Sans avoir parlé. Manipulés sans le savoir ou en connaissance de cause, aucun d’entre eux n ‘a rien dit. De toute façon, il n’y avait pas grand monde pour écouter.

Ce qui n’a pas été, ce qu’on a empêché d’être, continuera de nous hanter.

Simonetta Greggio Dolce Vita 1959-1979 Roman.         Stock 2010

L’enquête sur la mort d’Aldo Moro a été rouverte en juin 2013…

J’ai gardé le silence jusqu’à présent. J’ai attendu trente ans pour révéler cette histoire. J’espère qu’en parler aujourd’hui servira à quelque chose. Je suis désolé de la mort de Moro ; je demande pardon à sa famille et je regrette pour lui, je crois que je l’aurais bien aimé si je l’avais connu, mais j’ai dû manipuler les Brigades rouges pour qu’on le tue.

Celui qui s’exprime ainsi est Steve Pieczenick, un homme mystérieux envoyé par l’administration américaine [Carter] pour aider les Italiens pendant la période dramatique de la captivité d’Aldo Moro. Pieczenick affirme qu’il avait juré le silence. Ni la magistrature, ni les Commissions parlementaires successives n’ont pu mettre la main sur lui auparavant. Et voici qu’un jour, il écrit un livre avec un journaliste français, Emmanuel Amara. Pieczenik insiste : L’Italie était au bord du gouffre.Il a fallu sacrifier Moro pour détruire les Brigades Rouges et sauver le pays.

Simonetta Greggio   Les nouveaux monstres  1978-2014 Roman.           Stock 2014

Aldo Moro avait été en visite aux Etats-Unis, en septembre 1974, sous la présidence Nixon, qui avait Henry Kissinger pour secrétaire d’État : il avait écourté son séjour après avoir reçu des menaces : toute discussion, ouverture avec le Parti Communiste Italien d’Enrico Berliguer aurait immanquablement de graves conséquences.

Dans La guerre secrète en Italie, l’historien suisse Daniele Ganser parle longuement de Gladio, le bras armé des Services secrets italiens et de la CIA.

http://www.voltairenet.org/article163905.html

Mise en service du métro de Lyon.

Échouage de l’Amoco Cadiz, près des côtes  de Portsall, sur la commune de Ploudalmézeau : 227 000 tonnes de brut  se répandent sur la côte de granit rose. Les bretons et l’armée nettoieront  360 km de côtes du Finistère et d’Armor, de Brest à  Saint Brieuc, pendant  des semaines. Alphonse Arzel, maire de Ploudalmézeau et Cherles Josselin, président du Conseil Gnénéral des Côtes d’Armor, créent le syndicat mixte qui portera plainte auprès de la justice de Chicago, contre Amoco International Oil Company, propriétaire de la cargaison et Amoco Transport, propriétaire du navire, regroupées toutes deux au sein de la Standard Oil of Indiana ; ce procès fleuve sera plaidé au Canada, qui aboutira à une indemnisation des communes sinistrées… environ 15 ans plus tard, pour un montant de 1.250 milliard F. Corinne Lepage sera du nombre des avocats ; en 2002, quand elle sera candidate à l’élection présidentielle, elle sera la deuxième candidate la plus fortunée, après Jean-Marie Le Pen

11 ans plus tard, Exxon déboursera 7,5 milliards, sans procès, pour les 38 000 tonnes déversées par l’Exxon Valdès sur le littoral de l’Alaska. C’est la plus grande marée noire qui ait touché les côtes françaises. Mais les marées noires, pour spectaculaires qu’elles soient, sont loin de représenter la plus grande pollution pétrolière : les déballastages en pleine mer, et les opérations de transfert sont à l’origine d’une pollution beaucoup plus importante, estimée à 2 millions de tonnes par an, dont  600 000 dans la seule Méditerranée. Il est vrai que tous les ports ne sont pas équipés pour traiter les déchets liquides…

La France tirera les conséquences de la catastrophe et parviendra à mettre en œuvre les indispensables réformes pour que cela ne se renouvelle pas et, dans le secteur, cela ne se renouvellera pas :

Dépassant les individus et leur machine, il y a la mission. Les hommes de l’Abeille Flandre ne sont pas des militaires. Ils ne sont pas payés pour engager leur peau, ni tenus d’exécuter un ordre sans objection. Ils ont le droit de récuser un capitaine Bligh et ne seront pas pendus pour la peine. Ce n’est point ainsi que les choses se passent. Je me souviens qu’un dimanche de janvier, tandis que l’anémomètre du bord était bloqué au maximum et que l’aérien d’un des deux radars ne tournait plus, prisonnier des bourrasques, nous nous sommes portés au-devant d’un pétrolier désaxé, capelé par les lames, et qui fonçait sur la côte. Les chances d’intervention efficace étaient quasi nulles, le remorqueur lui-même pouvait y rester. Mais l’équipage tout entier se tenait prêt, sans que la moindre consigne eût été donnée. L’argent, ici, n’avait plus d’importance. Ni la discipline, du moins celle qui est libellée dans les règlements.

A la longue, je me suis lié d’amitié avec plusieurs de mes compagnons. Ils avaient des soucis ordinaires – fins de mois, chagrins d’amour, divergences syndicales, tiraillements gastriques, scolarité des gosses, régime amaigrissant… Mais, selon une loi non écrite et soigneusement tue, ils envisageaient de mettre leur existence en danger afin que d’autres ne meurent pas. Et rigolaient fort si l’on attribuait cette disposition à quelque penchant sacrificiel. En cette saison où prévaut, dans la vie sociale, universitaire, partisane, artistique, financière, la règle du moi d’abord, j’ai flairé là une sorte d’anomalie rafraîchissante.

[…]  Pour le  20°anniversaire de l’échouage de l’Amoco Cadiz, en mars 1998, les actualités télévisées nous ont offert le spectacle ancien de cormorans mazoutés, larmes à l’appui. Mais peu de commentateurs ont donné l’information capitale : après l’Amoco Cadiz, sur la zone d’Ouessant, c’est-à-dire le secteur le plus périlleux de l’autoroute la plus fréquentée du monde, il ne s’est rien produit qui ait mobilisé les agences de presse (ou, plus exactement, la prévention a fonctionné). Bizarrement, au printemps 1998, les gouvernants ont oublié, peut-être parce que la décision publique, cette fois, a traversé les alternances, de notifier à leurs concitoyens qu’un système a été bâti, que son fonctionnement a été vérifié et amendé, et que les résultats sont là. Mais les politiques se soucient-ils du résultat de leur action, quand il excède le court terme ou quand il est imputable à des concurrents ?

Une révolution culturelle s’est accomplie. Imposer aux navires le respect de voies montantes et descendantes, devant Ouessant où l’Atlantique vient s’étrangler, n’est pas seulement une mesure technique : la plus septentrionale de ces routes, à 27 milles des rochers (soit 50 kilomètres) , dévolue aux cargos dangereux, se situe hors des eaux territoriales et a requis maints pourparlers entre nations maritimes. Le commandant maître à bord après Dieu doit maintenant s’incliner devant l’Organisation maritime internationale, et pas toujours de bonne grâce. Des aiguilleurs de la mer, les veilleurs du CROSS – Centre Régional et Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage – installés sur le continent à la pointe de Corsen, observent au radar le déplacement de chaque unité, rappellent à l’ordre le distrait qui a omis de s’annoncer, le fraudeur qui triche sur la marchandise, l’imprudent égaré, la ruine flottante dont l’équipage incompétent attend passivement la suite des opérations.

Cela s’appelle le rail. C’est une bataille de chaque marée.

La révolution la plus profonde, toutefois, concerne le remorquage. A l’époque où le commandant Gabin, dirigé par Jean Grémillon, lançait son bâtiment à l’assaut des houles de l’Iroise, la coutume était que le navire portant assistance entamât une négociation directe avec le navire assisté. Le fauve tournait autour de sa victime jusqu’à ce que cette dernière, sentant le naufrage imminent, acceptât l’aide coûteuse de son voisin. On palabrait ainsi, en morse ou en phonie, dans la tourmente, dérivant à toute allure. Et l’on passait fréquemment la remorque, le câble salutaire, au plus mauvais moment, à qui perd gagne, sans s’accorder le droit de casser et le temps d’effectuer une nouvelle présentation.

Tout sauveteur – professionnel – déclenche, chez celui qu’il secourt, une réaction ambivalente. La gratitude, si vive soit-elle, est fréquemment souillée d’une ombre. Nombre des médecins que j’ai rencontrés s’étonnaient que leurs patients, une fois guéris, s’éloignaient sans un adieu, sans dire merci. Et mes interlocuteurs ajoutaient, au comble de la perplexité, que les cadeaux et les signes de reconnaissance leur étaient plus volontiers octroyés, par les proches, après la mort inévitable d’un malade. J’hésitais à leur répondre que cela me semblait compréhensible, sinon admissible. L’homme guéri n’a qu’une hâte : effacer la maladie, la souffrance et tout ce qui s’y rapporte, thérapeute inclus. Mais l’homme en deuil est solidaire de ceux, fussent-ils revêtus d’une blouse blanche, qui ont avec lui approché, affronté la mort, et subi son empire.

Le sauveteur professionnel – en montagne ou en mer, peu importe – risque toujours une déconvenue analogue à celle du médecin sachant soigner. Surtout s’il est chasseur de primes. On imagine de quel œil les Brestois regardaient l’Abeille 22 en 1927, l’Abeille 25 en 1947, l’Abeille 26 de 1952 à 1958 (la compagnie cessa, ensuite, pendant vingt ans, d’assurer la station). De belles bêtes, assurément. Des marins courageux, sans aucun doute. Des professionnels indispensables, tout le monde en convenait. Mais on les admirait aussi, ces bêtes et ces hommes, à la manière dont on admire les grands prédateurs, charognards ou carnassiers. Vivre du malheur des autres, fût-ce pour le soulager, fût-ce au péril de son propre malheur, est fatalement inconfortable. Le sauveteur idéal, d’une certaine manière, est celui qui se noie en repêchant autrui.

Sur ce registre-là, précisément, le paysage a profondément changé. Non que l’argent ait disparu. La compagnie des Abeilles est une compagnie privée à but lucratif, fort ancienne (elle naquit en 1864), aujourd’hui propriété du groupe Bourbon. Sa vocation première fut et demeure l’activité portuaire – les petites abeilles butinant autour des mastodontes en partance, ou arrivant du large. Mais le développement de la recherche et de l’exploitation pétrolières en haute mer ainsi que la recrudescence des menaces de pollution et de naufrage (liées à la multiplication des navires géants chargés d’hydrocarbures, de substances chimiques ou radioactives) l’ont incitée à diversifier son armement. Une filiale, Abeilles International, s’est équipée, en ce sens, de bateaux exceptionnels, notamment l’Abeille Flandre et sa jumelle l’Abeille Languedoc, issus de chantiers norvégiens, prêts à briser la glace autant qu’à déhaler le Titanic.

Le traumatisme de l’Amoco Cadiz fut si aigu qu’on ne traîna point à réagir. Ce n’était pas facile, et c’était très français : il fallait mobiliser vers un objectif unique des militaires, des civils (relevant de l’Équipement pour le CROSS, du Budget pour la douane, etc.), des fonctionnaires, des salariés du secteur privé. On y parvint. Le monde du rail réussit à prendre consistance. Restait à le doter d’une autorité suprême. Il fut décidé que le préfet maritime endosserait la fonction.

A Brest, personne ne parle de la préfecture maritime, mais du Château. L’homme qui habite ce dernier, tout au sud de la ville, au bas de la rue de Siam, face à la rade, sur le site de Beg rest (le bout du bois) dont les Romains, dès le III° siècle, apprécièrent l’intérêt stratégique, cet homme-là doit jouir d’un excellent sommeil. Alternant les casquettes (ne dites jamais à un marin qu’il porte un képi…), il est à la fois le patron des opérations navales en zone militaire atlantique – les sous-marins nucléaires de l’Ile longue ont ici leur tanière – et le responsable, pour la zone civile correspondante, de tout ce qui concerne la navigation et la pêche. Un secrétaire d’État a moins de charges, moins de pouvoir et moins de compétences – d’ailleurs, le Prémar est nommé en Conseil des ministres, et directement responsable auprès de Matignon. Sous le Château, à 30 mètres de profondeur, les équipes du COM, le Centre d’Opérations Maritimes, se relaient devant écrans et cartes. Et quand l’Amiral reçoit à la Résidence, entouré d’un essaim d’autres amiraux, le protocole est aussi affûté qu’une messe pontificale.

La Royale ne disposant d’aucun remorqueur capable de tirer un pétrolier de 500 000 tonnes, l’État, en 1978, s’est tourné vers la compagnie des Abeilles. Il ne servait à rien d’édicter des lois, de tracer des routes, de multiplier les guetteurs, si un outil approprié n’était pas disponible pour prévenir et guérir. Ainsi furent affrétées l’Abeille Flandre à Brest (où elle prit la relève de l’Abeille Normandie), et l’Abeille Languedoc à Cherbourg. Conservant leur statut privé – les équipages sont exclusivement issus de la marine marchande -, les navires remplissent une mission de service public. Ils sont vingt-quatre heures sur vingt-quatre, trois cent soixante-cinq jours par an, prêts à intervenir.

Un obstacle demeurait, et non le moindre : le syndrome Gabin, la relation commerciale entre l’assistant et l’assisté. Grâce, si l’on ose dire, à l’Amoco Cadiz, une notion juridique nouvelle fut définie, et entérinée au niveau international. Quand un bateau, du fait d’une panne, d’une erreur de navigation, d’un problème de cargaison, ou d’une tempête, part à la côte, le préfet maritime lui adresse une mise en demeure, une injonction absolue de faire cesser le danger qu’il représente pour lui-même et pour l’environnement. Autrement dit : l’obligation d’accepter la remorque, immédiatement et sans marchandage. C’est la fin des prédateurs embusqués, la fin des chicanes retardant ou empêchant le sauvetage. Désormais, le commandant du remorqueur ne parle plus dollars avec le commandant du navire en détresse : il offre sa technique, et sa pratique des dangers locaux.

Hervé Hamon      L’Abeille d’Ouessant             Seuil       1999

Un bateau mais demain

Un bateau s’est cassé, Baptiste,
Nous n’irons plus sur les rochers
Les gens de la côte sont tristes
Ils ont le cœur tout arraché
Un bateau s’est cassé, il sombre
Bien sûr, ce n’est pas le premier
Mais avec lui s’approche l’ombre
Nous n’irons plus jamais pêcher

Un bateau s’est cassé, Gaëlle,
II vomit du noir assassin
II tue la mer et avec elle
Tout ce qui vivait dans son sein
II endeuille à jamais les plages
II désespère les marins
Empoisonne les coquillages
Et les oiseaux mourront demain

On me dira Reste à ta place
Occupe-toi donc des enfants 
Avec quoi veut-on qu’on les fasse
Ces chansons de vagues et de vent ?
Avec quoi veut-on qu’on les berce
Tous ces enfants désenchantés ?
Quand je pense à ce qu’on leur laisse
Je n’ose plus les regarder

Un bateau s’est cassé, Carole,
Un bateau empoisonne tout
Et les beaux poèmes s’envolent
On vit dans un monde de fous
Demain, ça en sera un autre
Et pourquoi ça s’arrêterait ?
On se repassera la faute
La belle jambe que ça nous fait

Un bateau s’est cassé, Grégoire,
On veut déjà nous rassurer
Et pourtant, c’est la mer à boire
À boire et puis à en crever
Un bateau mais demain, Carine,
Puisqu’un bateau a pu faillir
Demain, ce sera une usine
Qui sera la mort à venir

On me dira Vas-tu te taire ?
Mais demain tout sera foutu
Qu’auront-ils fait de notre terre ?
Nous n’irons plus, nous n’irons plus,
Nous n’irons plus au bois, les mômes,
Tous les arbres sont défeuillés
Restera-t-il quelques fantômes
Pour dire
nous avons été ?

Un bateau s’est cassé, Armelle,
Et nous irons sur les rochers
Avec nos seaux, avec nos pelles
Comme si rien n’avait changé
Mais ça ne sera pas du sable
Nous n’y ferons pas de châteaux
Dans tout ce noir irréparable
L’espoir s’enlisera bientôt
Tout comme crèvent les oiseaux

Anne Sylvestre 1978

Quarante ans plus tard, il s’avérera que l’espoir ne s’est en fait pas fait pas enlisé, et que les faits concernant les marées noires ont donné tort, Dieu merci, à Anne Sylvestre, cette grande dame de la chanson : l‘amiral Emmanuel de Oliveira, préfet maritime de l’Atlantique dressera un état des lieux de la sécurité maritime sur la zone, bien réconfortant : les leçons auront été tirées.

Vous assurez que la catastrophe de l’Amoco-Cadiz ne pourrait se reproduire en 2018, pourquoi ?

Je peux dire que cet événement ne pourrait pas se reproduire, car depuis 1978, nous avons mis en place toutes les sécurités nécessaires. Mais on ne peut pas, bien sûr, écarter tout autre drame, qui serait d’une nature différente.

Nous en avons tiré trois grandes leçons. D’abord, la nécessité d’avoir une prise de décision unique. Elle a manqué à mes prédécesseurs. Ils n’étaient pas bien informés et ils n’avaient pas les bons leviers de décision. Depuis lors, le préfet maritime est le chef d’orchestre. C’est depuis l’Amoco-Cadiz qu’il détient le pouvoir de coordination opérationnelle sur tous les moyens de l’Etat et l’étendue de ses pouvoirs a évolué au fil des catastrophes. Deuxième leçon : le préfet maritime a la capacité de mutualiser les moyens civils et militaires nécessaires.

Enfin, pour avoir la bonne réactivité, on a choisi de pouvoir traiter la crise en local. Il est important pour moi d’être au bord de l’eau, à proximité des centres régionaux opérationnels de surveillance et de sauvetage – Cross -, qui n’existaient pas en 1978, pour dialoguer avec tous les acteurs.

Comment serait-ce géré aujourd’hui ?

Le temps est primordial dans la gestion d’événements comme ceux-là, tout va extrêmement vite. Une marée noire a toujours commencé par un navire en difficulté, et donc si on prête assistance, on prévient la catastrophe. Puis, si on arrive à traiter la pollution en mer, on réalise des économies importantes, car un mètre cube d’hydrocarbure se transformera en 10 m³ à terre, quand il sera mélangé au sable et aux algues.

Depuis l’Amoco-Cadiz, on a éloigné le rail d’Ouessant de dix miles nautiques – 20 kilomètres -, ce qui nous donne trois à quatre heures de plus pour réagir. Aujourd’hui, je suis informé dans les premières minutes d’une avarie, par le Cross et par le radar de surveillance d’Ouessant, qui n’existait pas non plus en 1978. Surtout, j’ai le pouvoir de mettre en demeure le capitaine du navire. Il s’agit d’un acte administratif, qui lui dit : Ou bien vous avez fait cesser le danger d’ici à quelques heures, ou j’agis d’office, à vos frais. C’est très efficace. En 1978, pour des questions d’argent, le capitaine et l’armateur hésitaient à contractualiser avec un organisateur d’assistance.

Je dispose de remorqueurs d’assistance de haute mer fournis par la compagnie de remorquage Les Abeilles sur toute la façade atlantique. Pour le sauvetage des équipages, nous avons aussi fait des progrès : nos hélicoptères peuvent faire du vol stationnaire automatique par mer formée et vent fort.

Les remorqueurs Abeilles -sont-ils adaptés face aux nouveaux mastodontes des mers ?

Ils peuvent tirer 200 tonnes aux crocs de remorquage. C’est suffisant pour prendre en charge les porte-conteneurs de 20 000 boîtes. Le problème est que les navires ne sont pas dimensionnés pour subir une telle traction. On risque d’arracher l’étrave. Une action est menée auprès de l’organisation maritime internationale pour obtenir plus de facilités de prise de remorque sur les navires et plus de solidité. Mais dans ce domaine, la rentabilité prime sur la sécurité.

Les moyens de surveillance sont-ils devenus dissuasifs pour les pollutions volontaires ?

Les navires n’ont plus de raison objective de balancer leurs hydrocarbures à la mer depuis que les ports d’Europe du Nord ont installé des stations de dégazage, mais il faut des moyens de surveillance. Les images satellites de Cleanseanet – le service européen de surveillance et de détection des versements d’hydrocarbures -, permettent de visualiser les variations de hauteur d’une vague provoquée par une mer d’huile. C’est très efficace. En outre, les avions Falcon 50 de la marine nationale et les Beechcraft des douanes effectuent au moins un vol par jour sur le rail. Les pollueurs le savent.

Ces moyens sont dissuasifs, car nous avons maintenant une chaîne opérationnelle pour les procédures judiciaires, en lien avec les procureurs. Il y a cinq ans, une photo n’était pas une preuve ; désormais, une photo géolocalisée, avec le nom du navire et la trace de son sillage, peut suffire. Le dernier dégazeur, un navire chinois, en 2013, a été condamné à 1 million d’euros d’amende, et il a perdu en appel. Depuis, nous n’avons eu qu’un seul cas de pollution volontaire, en février 2016, par le Thisseas, libéré contre le paiement d’une caution de 500 000 euros. Le capitaine a disparu depuis, on craint qu’il se soit suicidé, cela témoigne de l’énorme pression qui s’exerce sur ces marins.

Quel est l’état du risque de nos jours ?

Chaque année, dix Amoco-Cadiz sont évités. Cinquante mille navires entrent en Manche, deux fois plus qu’en 1978. Chaque jour, 1 million de tonnes de marchandises passent par le rail d’Ouessant. Les navires sont quatre à cinq fois plus gros, à l’exception des pétroliers, qui font 300 000 tonnes.

Nous avons 200 avaries par an pour ces 50 000 navires, soit un problème plus d’un jour sur deux. Les risques n’ont pas diminué, mais ils sont beaucoup mieux maîtrisés. Les pétroliers ont une double coque, ils sont en bien meilleur état qu’en 1978 et très peu de navires poubelles entrent dans les eaux européennes depuis les mesures d’inspection obligatoire au port décidées après la catastrophe de l’Erika.

Comment améliorer les moyens ?

D’abord en utilisant des drones navals et aériens, qui pourront servir de relais radio pour parler aux navires, interroger leur identité, effectuer des surveillances de nuit avec des moyens radar et infrarouge. On peut envisager une capacité opérationnelle dans les cinq ans. Il faudrait également développer la coopération européenne. Nous n’avons pas réussi à mettre en place un réseau unique de surveillance du trafic maritime en Europe. Au-delà, il faudra aussi couvrir de nouvelles zones, avec des moyens pour surveiller les champs éoliens offshore et les aires marines protégées.

Propos recueillis par Nathalie Guibert   Le Monde du 15 mars 2018

1 04 1978                   Le Fonds Monétaire International -FMI – prend acte des volontés américaines en votant l’avènement des changes flottants, et donc, l’abandon total du système de Bretton Woods.

04 1978                      Le sénateur Caillavet dépose un projet de loi pour protéger de l’acharnement thérapeutique ceux qui le souhaiteraient.

2 et 3 05 1978        Près de quatre ans plus tôt, Anne Tonglet et Araceli Castellano, jeunes touristes belges ont été violées par trois hommes dans la calanque de Morgiou à Marseille. Contrairement à la très grande majorité des femmes dans cette situation, elles décident de parler. À Aix en Provence, Gisèle Halimi les défend et transforme le procès des trois violeurs en procès du viol. Les politiques finiront par changer la loi et en faire un crime.

7 05 1978                    Reinhold Messner et Peter Habeler sont les premiers à vaincre l’Everest sans apport d’oxygène.

8 05 1978            Cesare Battisti, 23 ans et Roberto Silvi, fondateur de la revue du groupuscule,  jambisent – on tire dans les jambes – Diego Fava, médecin de l’INAM, la Sécurité Sociale italienne à Milan. Le Beretta de Battisti s’enraye et c’est Silvi qui tire, Battisti tirant la dernière balle après que son Beretta se soit remis à fonctionner : l’attentat sera revendiqué par les PAC, – Prolétaires Armés pour le Communisme – mais la découverte le lendemain du corps d’Aldo Moro, fera passer aux oubliettes  ce coup d’éclat : pas même une manchette dans quelque journal que ce soit !

Battisti n’en restera pas là : le 6 juin 1978, il abattra le maréchal Antonio Santoro, surveillant chef de la prison d’Udine ; le 19 avril il abattra Andrea Campagna, un jeune policier de Milan. Plus quelques participations à des jambisations ou même assassinats. Il sera arrêté le 26 juin 1979 via Castelfidardo à Milan ; ses amis le feront évader spectaculairement de la prison de Frosinone, au sud de Rome le 4 octobre 1981 ; il se réfugiera en France où en 1983, malgré de nombreux soutiens ayant pignon sur rue, Robert Badinter refusera de régulariser sa situation ; il se réfugiera alors au Mexique pendant 7 ans puis reviendra en France jusqu’en 2004 où la justice ne pourra plus jouer à cache-cache avec la justice italienne : il partira au Brésil, où en décembre 2018, Bolsonaro, président d’extrême droite voudra l’extrader, mais Battisti quittera le Brésil pour, finalement se faire attraper en Bolivie le 13 janvier 2019 … ce qui mettra fin à quarante ans de cavale. Il sera mis dans un avion pour l’Italie où l’attendra… la prison. En quatorze mois, de 1978 et 1979 les PAC auront tué 4 hommes. En mars 2019, Cesare Battisti reconnaîtra les quatre meurtres dont il est accusé.

9 05 1978            A Rome, Aldo Moro est abattu et laissé dans le coffre d’une 4 L, sur la voie publique.

19 05 1978                 400 parachutistes français de la légion sautent sur Kolwezi, au Shaba, province dissidente du Congo, – ex-Katanga – pour sortir à peu près 3 000 expatriés devenus otages… c’est tout de même trop tard pour une soixantaine d’Européens, déjà massacrés.

5 06 1978                         La société allemande OTRAG – Orbital Transport und Racketen-Aktiengesllschaft – procède à son troisième lancement depuis sa base du Shaba, au Congo, d’une fusée à quatre modules de 12 m qui aurait dû atteindre 100 km d’altitude : mais dès la mise à feu, elle quitte sa trajectoire pour aller s’écraser dans la plus proche vallée. Elle avait déjà procédé à deux autres lancements réussis dans les années précédentes. OTRAG souhaitait développer une gamme de fusées low cost pour rester indépendante et de la NASA et du programme spatial européen. Le meilleur choix possible pour un lancement est l’équateur, là où la force de Coriolis est maximum ; après  plusieurs recherches en Indonésie, à Singapour, au Brésil et à Nauru, l’Otrag choisit le Shaba, au Congo où il se virent attribuer un terrain de 100 000 km² – une fois et demi l’Irlande – quand la Nasa occupe 310 km² ! En contrepartie l’Otrag s’engageait à verser 50 millions $ par an à l’État du Congo, donc en fait à Mobutu.

 Le programme s’arrêta là non tant à cause de cet échec – il y avait dans l’équipe Kurt Debus qui avait contribué à la mise au point des V2, puis avait dirigé le Kennedy Space Center où il était responsable du programme Apollo – qu’à cause des pressions qu’exerça Moscou pour mettre fin à ce programme dont il craignait qu’il s’oriente un jour ou l’autre vers des applications militaires, crainte partagée par nombre de pays africains. On raconte même que lors de la bataille de Kolwézi, les cadres cubains et est-allemands avaient subitement disparu et que c’était pour s’occuper de la base de l’Otrag.

Il faudra attendre près de trente ans pour que quelqu’un cherche à nouveau à tailler des croupières et y parvienne à la NASA et à Arianespace, et ce sera Elon Musk avec Space X.

25 07 1978                 Louise Brown est le 1° bébé éprouvette ; fabriqué à Manchester par fécondation in vitro par le Dr Robert Edwards.

26 06 1978                  La fraction armée du FLB – Front de Libération de la Bretagne -, faute d’avoir pu s’en prendre à la Galerie des Glaces du château de Versailles, fait exploser une bombe dans la Galerie des Batailles, dans l’aile gauche du Palais. Les dommages matériels sont considérables : de nombreuses statues et tableaux sont très abîmés. La Première distribution des croix de la Légion d’honneur du peintre Jean-Baptiste Debret est en lambeaux, le plafond d’une des salles s’est effondré, tandis que de nombreux meubles, portes, murs ou fenêtres ont été soufflés. Les deux auteurs, seront condamnés à quinze ans de réclusion criminelle le 30 novembre.

4 07 1978                    Les américains dépensent 50 millions $ pour ensemencer de microsels des masses d’air afin de provoquer un ouragan.

6 08 1978                         Mort de Paul VI. Le conclave des cardinaux élit Mgr Albino Luciani qui prend le nom de Jean Paul I ; quelques jours après, l’Osservatore politico, de Mino Peccorelli, proche de Lucio Gelli, chef de la loge maçonnique P2, publie la liste d’une centaine d’ecclésiastiques inscrits à la franc-maçonnerie, parmi lesquels Mgr Jean-Marie Villot, secrétaire d’Etat du Vatican, Mrg Paul Marcinkus, directeur de la banque vaticane etc… que du beau linge, de première qualité. Sans doute était-ce une façon de dire au pape : soyez prudent, soyez prudent

Mais, Jean-Paul I n’aura même pas le temps de devenir prudent :  il meurt le 28 09 1978 : la radio-trottoir de Rome raconte au conditionnel qu’il pourrait bien avoir été liquidé par Mgr Marcinkus, patron de l’IOR, la banque du Vatican ; mais aussi, les graves dissensions entre le pape et Jean-Marie Villot, auraient dégénéré en conflit ouvert. Il n’y aura pas d’autopsie :

Luciani, en 1972 déjà, alors qu’il était patriarche de Venise, avait eu un différend avec Marcinkus, lorsque ce dernier avait cédé 37 % d’actions de la Banca Cattolica de la Vénétie en possession de l’IOR au Banco Ambrosiano de Roberto Calvi, sans en aviser les évêques vénitiens. Albino Luciani, une fois élu, tout feu tout flamme, avait décidé de changer radicalement plusieurs réalités qui lui déplaisaient au sein de l’Église. Il trouvait que la richesse, la futilité, la gabegie, avaient envahi le cœur d’une institution qui aurait du, au contraire, donner l’exemple de la pureté, de la pauvreté et de la transparence. Depuis longtemps, il caressait l’idée d’une banque éthique, et pour la créer, il fallait évidemment réformer l’IOR – et renvoyer Marcinkus. Son idée était révolutionnaire, en effet : le pape Luciani avait l’intention de distribuer 90 % des richesses du Vatican pour faire construire des hôpitaux, des écoles, des maisons pour les plus misérables.

Simonetta Greggio         Dolce Vita 1959-1979 Roman. Stock 2010

Le jeudi 28 septembre, il reçoit plusieurs visiteurs. Il se couche tôt, comme il en a l’habitude. A 5 heures 30, il n’est pas levé. Son deuxième secrétaire privé, le père John Magee, frappe puis entre : Jean-Paul Ier est mort, dans son lit. Sa lumière est restée allumée. Le médecin, appelé tout de suite, déclare qu’il s’agit d’un infarctus du myocarde soudain. Dans les vingt-quatre heures, le corps du pape est embaumé, comme le prévoit le cérémonial traditionnel. Donc pas d’autopsie, parce qu’à ce moment-là personne ne songe à déclencher une enquête.

Dans la journée, un communiqué annonce la mort du souverain pontife, communiqué médical signé par le docteur Renato Buzzonetti, directeur des services sanitaires du Vatican. L’effet produit, à Rome et dans le monde, est immense. Comment cet homme, désigné par les cardinaux un peu plus d’un mois auparavant, a-t-il pu s’éteindre aussi brusquement ? Les médecins qui l’ont suivi n’ont pas détecté le moindre signe visible de cette faiblesse cardiaque. Les rumeurs courent la ville, transpirent dans les communiqués des agences de presse. C’est un journaliste intégriste connu, Franco Antico, qui sonne le tocsin : à 8 heures du matin, il téléphone à l’agence Ansa, puis à une série de journalistes qu’il connaît, pour leur révéler ce qu’un correspondant anonyme vient de lui confier : le corps de Jean-Paul Ier n’a pas été découvert par John Magee, mais par sœur Vincenza, gouvernante du pape. Le Saint-Père n’était pas en train de lire L’Imitation de Jésus-Christ, comme on l’a dit, mais un dossier explosif, bien entendu introuvable. Antico refuse de livrer le nom de sa source. Le scandale éclate. Le cardinal Villot comprend l’importance de cette dénonciation sans auteur. Seule une autopsie aurait permis de réfuter la thèse de l’empoisonnement. Mais il est trop tard : l’embaumement exclut les recherches chimiques sur le corps – c’est du moins l’opinion de presque tous les spécialistes. Par prudence, et pour éviter la multiplication des ragots, le cardinal Villot expédie le père Magee et les religieuses dans des retraites qu’il est seul à connaître.

Placé devant l’autel de la Confession, la dépouille de Jean-Paul Ier demeure là plusieurs jours. Entre six cent mille et un million de visiteurs viennent prier devant son corps. Pour ce pape qui n’avait régné qu’un mois, c’était une preuve spectaculaire de la confiance qu’il avait suscitée.

Georges Suffert                  Tu es Pierre    Éditins de Fallois 2000

17 08 1978                Partis le 12, les Américains Ben Abruzzo, Maxie Anderson et Larry Newmann, à bord du ballon Double EagleII, arrivent en France après avoir traversé l’Atlantique.

8 09 1978                   Vendredi noir à Téhéran. Mostafa Khomeiny est mort l’hiver précédent. Son père, l’imam accuse la Savak, qui tente de le faire passer pour un homosexuel agent de la Grande Bretagne. Les étudiants en théologie s’indignent. La veille, le 7, une foule immense s’est réunie à Téhéran demandant le départ du Shah. La loi martiale est proclamée. La même foule se réunit à nouveau, tablant sur la fraternisation des soldats. Mais ces derniers tirent.

17 09 1978                  Début des entretiens de Camp David, qui déboucheront sur un accord de paix entre Israël et l’Égypte le 26 03 1979.

5 10 1978                    L’Espagne se dote d’une nouvelle constitution : la peine de mort est abolie, les libertés politique et syndicale sont rétablies. Le divorce est légalisé, l’age électoral abaissé à 18 ans ; la séparation de l’Église et de l’État est officielle.

6 10 1978                  Khomeiny, installé dans la ville sainte de Nadjaf, en Irak, devient trop remuant au goût de ce pays : il faut croire que c’est supportable pour la France, qui l’accueille à Neaufle le Château.

9 10 1978                     Jacques Brel s’en va. Il a passé ses dernières années aux Marquises.

J’veux qu’on rie, j’veux qu’on danse
 J’veux qu’on s’amuse comme des fous
 Quand c’est qu’on mettra dans le trou

Adieu l’Émile, je t’aimais bien

C’est l’vent du nord qui fait qu’nos filles
 Ont le regard tranquille des vieilles villes
 C’est l’vent du nord qui fait qu’nos belles
 Ont le cheveu fragile de nos dentelles

Le vent du Nord

L’artiste, grand pourfendeur de bourgeois à la scène, redresseur de torts, beaucoup plus à l’aise dans l’outrance que dans la pudeur, facilement grandiloquent,  faisait siens dans le quotidien bien des comportements de son milieu d’origine, la bonne bourgeoisie. Il était cependant difficilement classable : il lui était arrivé de croiser Paul Touvier, milicien de Vichy  recherché par les associations juives. Brel lui prêta une maison à St Pierre de Chartreuse, où se reposer un temps en lui disant à peu près : Ce que vous avez fait sous l’occupation n’est pas mon affaire et ne m’intéresse guère mais passer sa vie comme une bête traquée, allant de cache en cache, ce n’est pas une vie… Poète, auteur compositeur, son véritable talent tient dans ces petits chefs d’œuvre que sont Le Plat Pays, Les Vieux, La Chanson des Vieux Amants, Jef…

16 10 1978                         Karol Wotjyla est élu pape : il est polonais et il a 58 ans : il faut remonter à 1522 pour voir à la tête du Vatican un pape qui ne soit pas italien – (Adrien VI, qui était hollandais).

Il va se lancer à corps perdu dans des voyages à travers le monde, porte parole d’une éthique planétaire ; il déplace les foules, et particulièrement les jeunes, alternant textes graves avec les improvisations, chansons et plaisanteries…mais il faudra bien reconnaître que les foules préfèrent le chanteur à la chanson.

2 11 1978                      Kovalenko et Ivantchenkov passent 140 jours dans l’espace.

16 11 1978                    À bord de son trimaran Manureva– oiseau de voyage en tahitien – qui n’est autre que l’ancien Pen Duick IV – tout ça, c’est des noms d’oiseau –  d’Eric Tabarly, Alain Colas fait la 1° édition de la Route du Rhum en tête. Si le temps se maintient, il devrait arriver gagnant à Pointe à Pitre. Mais c’est la tempête qui fait de son beau navire le jouet des éléments en furie : il envoie son dernier message à 4 heures du matin : Je suis dans l’œil du cyclone. Il n’y a plus de ciel. Tous est amalgame. Il n’y a que des montagnes d’eau tout autour de moi. Puis il disparaît. Avarie majeure, collision avec un gros navire ? On ne retrouvera absolument rien dans la zone du naufrage, en dépit de longues recherches de la Marine Nationale : 4 Bréguet Atlantique effectueront 400 heures de vol pendant 20 jours pour couvrir une zone de 2 millions de km². Le navire n’était pas en bon état au départ : la peinture masquait de nombreuses criques de l’aluminium [défaut au coulage s’apparentant à une déchirure de la peau], il y avait beaucoup de soudures à reprendre etc… Eric Tabarly, qui l’avait conçu, puis vendu à Alain Colas, émettra l’hypothèse suivante : A son départ, le bateau n’était pas en bon état. Il a pu se casser, perdre un flotteur. Mais ce n’est peut-être pas ce qui s’est passé. Il a également pu être abordé. Le bateau a dû couler car, si Alain était tombé à l’eau, on aurait sans doute retrouvé le bateau.

*****

Un avion Breguet de la marine nationale stationné aux Açores a décollé lundi matin 4 décembre pour se rendre à la recherche de Manuréva,  le trimaran d’Alain Colas, qui se trouverait à 320 milles nautiques au sud-ouest des Açores. Sa position serait de 36 50 nord, 36 50 ouest. Celle-ci correspondrait à un degré près à la position donnée par Colas le 16 novembre.
Alain Colas aurait demandé assistance dimanche, à 18 h. 30 G.M.T., par un message capté par un radio amateur aux Açores. Ce même message aurait par la suite à 0 h. 35 dimanche été intercepté également par un radio amateur aux États-Unis. Ces deux informations ont été vérifiées, recoupées et authentifiées par la marine nationale, qui a avisé la seconde région maritime à Brest des dispositions à prendre. L’indicatif des deux radios amateurs a été également vérifié.
Ici Manuréva, suis en difficulté. Demande assistance, telles auraient été les paroles d’Alain Colas au cours d’émissions très faibles transmises sur deux fréquences différentes, Alain Colas ne serait pas en mesure de recevoir par radio.

Le Monde 5 12 1978

Donc, il y a une énigme Alain Colas.

PenDuik IV , rebaptisé : Manureva , Alain Colas . - Photo ...

Serge Gainsbourg écrira Manureva que chantera Alain Chamfort

18 11 1978                Suicide collectif au Guyana : 900 morts, 80 réchappés ; un officiel américain aurait été tué auparavant, et ce suicide serait intervenu avant l’arrivée d’une mission officielle américaine.

23 11 1978                   C’est la première Route du Rhum. Partis 23 jours plus tôt de St Malo, le Canadien Mike Birch sur son petit trimaran jaune Olympus – 11 mètres de long – sort de nulle part juste avant l’arrivée à Pointe à Pitre et coiffe au poteau Michel Malinovski sur son grand – 21 mètres – monocoque bleu Kriter V de 97 secondes.

Au moment de l’arrivée, je le suivais à l’arrière de son bateauOn a attendu longtemps avant de comprendre qu’il allait se faire avoir. Birch arrivait comme une bête à son vent. Un multicoque remontant moins bien, il pouvait le sortir en lofant. Il n’en a rien fait. Je lui ai dit après : Mais pourquoi n’as-tu pas lofé ? Pour deux raisons : parce qu’il était très occupé à trouver la ligne d’arrivée et parce que pour lui, après une course pareille, lofer un concurrent aurait été indécent ! Ce n’était pas fair-play.

Daniel Gilles

kriter1route-du-rhum

http://www.ina.fr/video/I10140610

11 12 1978                   La réunification du Viet-Nam se passe mal et les Vietnamiens du sud fuient le pouvoir des communistes, et donc, leur pays, sur les boat people : 2 500 personnes sur le Haiphong. La commémoration de la mort de l’imam Hosseyn – l’Achoura – donne lieu à Téhéran à une immense manifestation. Les chars sont en place, qui n’attendent qu’un ordre… que le Shah refuse de donner.

12 1978           Le temps des idéologies génocidaires est terminé en Chine. Arrivent les gestionnaires qui vont l’emmener en quarante ans au sommet du libéralisme sans foi ni loi.

Pour appréhender et aimer la Chine réelle, il n’est pas inutile d’avoir un peu sué sur ces chemins de lœss qui crissent sous les godasses, et d’avoir discuté avec ces fermiers rugueux, jaunes de poussière comme la terre qu’ils cultivent toujours à la bêche, sans tracteur ni charrue. Il faut avoir arpenté ces plaines du nord surpeuplées aux paysages sales et monotones, croisé ces paysannes qui lavent leur linge au baquet et portent l’eau du puits à l’aide d’une planche comme depuis des millénaires. Il faut avoir vu de ses propres yeux ces petits ruisseaux entre deux haies, où l’eau coule noire des toxines déversées par les usines environnantes, et avoir croisé le regard de cette gamine de dix ans qui se lève en pleine nuit pour aller étudier dans une petite école située au fond de la vallée, à plus d’une heure de marche. Enfin, il faut avoir passé quelques fêtes de printemps dans ces familles paysannes pauvres qui vous recoivent comme un fils revenu au bercail. Comprendre la Chine rurale, c’est aussi remonter le temps, vingt-sept ans en arrière plus précisément.

En décembre 1978, en effet, Deng Xiaoping, fraîchement arrivé au pouvoir, impose sa politique de modernisation. Sa première mesure est de décollectiviser le secteur agricole hérité du maoïsme pour y substituer un système de responsabilité. Les paysans sont les premiers à bénéficier de ces décisions pragmatiques. La fin de communes populaires leur offre l’opportunité des cultiver des lopins qui leur ont été distribués, et de vendre leurs produits sur des marchés libres. Dès le début des années 1980, le revenu paysan fait un bond en avant, et le succès des réformes est célébré par tous.

Philippe Cohen, Luc Richard         La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? Mille et une nuits. 2005

1978                  Le cours du Haut Nil est constitué du Nil Bleu, venu du lac Tana en Ethiopie et du Nil Blanc venu des grands lacs africains. Avant leur confluence à Khartoum, le Nil Blanc fait des tours et des détours dans des régions marécageuses, au Soudan, – les marais du Sudd – où il perd énormément d’eau par simple évaporation. Aussi avait-on pensé dès 1946 raccourcir son cours par la création d’un canal qui permettrait d’obtenir un débit supérieur de par la seule forte diminution de l’évaporation : nommé canal de Jongleï – 360 km  – les plans avaient été finalisés en 1959. Mais  ce n’est qu’en 1978 que commencent les travaux : c’est alors le plus grand chantier d’infrastructure africain. Pour ce faire, on loue la plus grosse excavatrice à roue-pelle du monde, appelée Sarah, qui pouvait déplacer entre 2500 et 3500 m³ de terre, ce qui correspond au creusement d’environ 2 km de canal en cinq jours. Le projet se poursuivra pendant six ans, mais en 1984 la région sera totalement déstabilisée par des conflits et le projet sera  abandonné. Un peu plus de 180 km avait été creusé.

7 01 1979                     Les Vietnamiens provoquent la chute de Pol Pot, au Cambodge et proclament la république populaire du Kampuchéa. La volonté de mettre tout le monde aux champs se soldait par un échec : sur les 2,4 M. ha de rizières existant avant l’arrivée des khmers rouges, ce sont seulement 0,7 M. ha qui ont été cultivés en 1979. La Chine n’acceptera pas de voir chassé le clan qu’elle soutenait au Cambodge et attaquera le Vietnam : elle tombera sur un os : les vietnamiens défendront leur frontière comme des lions et la Chine prendra une raclée : c’est probablement de cette humiliation qu’il faut dater le début de l’expansionnisme Chinois… Quand la Chine s’éveillera.

16 01 1979                  Le Shah et l’impératrice Farah Diba quittent Téhéran : ils n’y reviendront plus. Atteint d’un cancer, il mourra le 27 07 1980 aux États-Unis, après s’être d’abord installé en Égypte.

Appel de Cochin

Jacques Chirac, victime d’un accident de voiture en Corrèze le 26 novembre, a été hospitalisé à l’hôpital Cochin, d’où il lit cet appel, écrit par Pierre Juillet et Marie-France Garaud. Le tintamarre qu’il provoquera dans les rangs des partisans de l’Europe et les piètres résultats des élections européennes à venir l’amèneront à se séparer de ces deux éminences grises. Il reste qu’il a bien signé ce texte on ne peut plus souverainiste. Marie-France Garaud partira… avec un carquois plein de flèches :

Je pensais que Jacques Chirac était du marbre dont on fait les statues, il est en fait de la faïence dont on fait les bidets. [le père de Bernadette Chirac, était dans les bidets]

Marie-France Garaud

Il est des heures graves dans l’histoire d’un peuple où sa sauvegarde tient toute dans sa capacité de discerner les menaces qu’on lui cache.

L’Europe que nous attendions et désirions, dans laquelle pourrait s’épanouir une France digne et forte, cette Europe, nous savons depuis hier qu’on ne veut pas la faire.

Tout nous conduit à penser que, derrière le masque des mots et le jargon des technocrates, on prépare l’inféodation de la France, on consent à l’idée de son abaissement. En ce qui nous concerne nous devons dire NON. En clair, de quoi s’agit-il ? Les faits sont simples, même si certains ont cru gagner à les obscurcir.

L’élection prochaine de l’Assemblée européenne au suffrage universel direct ne saurait intervenir sans que le peuple français soit directement éclairé sur la portée de son vote. Elle constituera un piège si les électeurs sont induits à croire qu’ils vont simplement entériner quelques principes généraux, d’ailleurs à peu près incontestés quant à la nécessité de l’organisation européenne, alors que les suffrages ainsi captés vont servir à légitimer tout ensemble les débordements futurs et les carences actuelles, au préjudice des intérêts nationaux.

1. Le gouvernement français soutient que les attributions de l’Assemblée resteront fixées par le traité de Rome et ne seront pas modifiées en conséquence du nouveau mode d’élection. Mais la plupart de nos partenaires énoncent l’opinion opposée presque comme allant de soi et aucune assurance n’a été obtenue à l’encontre de l’offensive ainsi annoncée, tranquillement, à l’avance. Or le président de la République reconnaissait, à juste raison, dans une conférence de presse récente, qu’une Europe fédérale ne manquerait pas d’être dominée par les intérêts américains. C’est dire que les votes de majorité, au sein des institutions européennes, en paralysant la volonté de la France, ne serviront ni les intérêts français, bien entendu, ni les intérêts européens. En d’autres termes, les votes des 81 représentants français pèseront bien peu à l’encontre des 329 représentants de  pays  eux-mêmes excessivement sensibles aux influences d’outre-Atlantique.

Telle est bien la menace dont l’opinion publique doit être consciente. Cette menace n’est pas lointaine et théorique : elle est ouverte, certaine et proche. Comment nos gouvernants pourront-ils y résister demain s’ils n’ont pas été capables de la faire écarter dans les déclarations d’intention ?

  1. L’approbation de la politique européenne du gouvernement supposerait que celle-ci fût clairement affirmée à l’égard des errements actuels de la Communauté économique européenne. Il est de fait que cette Communauté -en dehors d’une politique agricole commune, d’ailleurs menacée tend à n’être, aujourd’hui, guère plus qu’une zone de libre-échange favorable peut-être aux intérêts étrangers les plus puissants, mais qui voue au démantèlement des pans entiers de notre industrie laissée sans protection contre des concurrences inégales, sauvages ou qui se gardent de nous accorder la réciprocité. On ne saurait demander aux Français de souscrire ainsi à leur asservissement économique, au marasme et au chômage. Dans la mesure où la politique économique propre au gouvernement français contribue pour sa part aux mêmes résultats, on ne saurait davantage lui obtenir l’approbation sous le couvert d’un vote relatif à l’Europe.
  2. L’admission de l’Espagne et du Portugal dans la Communauté soulève, tant pour nos intérêts agricoles que pour le fonctionnement des institutions communes, de très sérieuses difficultés qui doivent être préalablement résolues, sous peine d’aggraver une situation déjà fort peu satisfaisante. Jusque-là, il serait d’une grande légèreté, pour en tirer quelque avantage politique plus ou moins illusoire, d’annoncer cette admission comme virtuellement acquise.
  3. La politique européenne du gouvernement ne peut, en aucun cas, dispenser la France d’une politique étrangère qui lui soit propre. L’Europe ne peut servir à camoufler l’effacement d’une France qui n’aurait plus, sur le plan mondial, ni autorité, ni idée, ni message, ni visage. Nous récusons une politique étrangère qui cesse de répondre à la vocation d’une grande puissance, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies et investie de ce fait de responsabilités particulières dans l’ordre international.

C’est pourquoi nous disons NON.

NON à la politique de la supranationalité.

NON à l’asservissement économique.

NON à l’effacement international de la France.

Favorables à l’organisation européenne, oui, nous le sommes pleinement. Nous voulons, autant que d’autres, que se fasse l’Europe. Mais une Europe européenne, où la France conduise son destin de grande nation. Nous disons non à une France vassale dans un empire de marchands, non à une France qui démissionne aujourd’hui pour s’effacer demain.

Puisqu’il s’agit de la France, de son indépendance et de l’avenir, puisqu’il s’agit de l’Europe, de sa cohésion et de sa volonté, nous ne transigerons pas. Nous lutterons de toutes nos forces pour qu’après tant de sacrifices, tant d’épreuves et tant d’exemples, notre génération ne signe pas, dans l’ignorance, le déclin de la patrie.

Comme toujours quand il s’agit de l’abaissement de la France, le parti de l’étranger est à l’œuvre avec sa voix paisible et rassurante. Français, ne l’écoutez pas. C’est l’engourdissement qui précède la paix de la mort.

Mais comme toujours quand il s’agit de l’honneur de la France, partout des hommes vont se lever pour combattre les partisans du renoncement et les auxiliaires de la décadence.

Avec gravité et résolution, je vous appelle dans un grand rassemblement de l’espérance, à un nouveau combat, celui pour la France de toujours et l’Europe de demain.

Jacques Chirac 6 décembre 1978

22 01 1979                Le Mossad a fini par loger Hassan Salamé, qui tient le service du renseignements de Yasser Arafat ; c’était lui le chef du commando de Septembre noir à Munich en 1972. Il est  victime de l’explosion d’une voiture piégée en sortant de chez lui.

1 02 1979                   Retour triomphal de Khomeyni en Iran. On parle de 4 millions de personnes venus l’accueillir. L’avion atterrit à 9h. Le cortège ne pourra quitter l’aéroport qu’à 11 h. Il confie la direction du gouvernement provisoire à Mehdi Bazargan. Beaucoup de commandes avec la France sont en cours… et l’Iran a prêté 6 milliards F  il y a cinq ans pour la construction d’Eurodif : Khomeyni annule les commandes et demande le remboursement du prêt. S’estimant lésée par ces annulations, la France gèle le remboursement pour dix ans.

10 03 1979                  Création du Système Monétaire Européen : SME,  pour assurer une stabilité monétaire  aux monnaies européennes, qui, pour la première fois, se définissent par rapport à elles-même ; la décision en a été prise  au sommet de Brême, le 7 juillet 1978. Naissance de l’ECU, European Currency Unit,  dont le cours est la moyenne de la valeur des différentes monnaies européennes, environ 6 FF.

16 03 1979                   Mort de Jean Monnet, né le 9 01 1888, père de l’Europe.

30 et 31 03 1979         En Iran, la République islamique est instituée par référendum, puis, toujours par référendum, une constitution sera adoptée le 2 décembre, qui instituera un président et un parlement élus au suffrage universel direct pour quatre ans ; elle consacrera la domination du pouvoir religieux sur l’ensemble des institutions avec à sa tête le Guide de la révolution, fonction qu’occupe Khomeini. Pour l’élection présidentielle, seuls peuvent être candidats ceux qui auront eu l’approbation indirecte du guide suprême d’Iran, par l’intermédiaire du Conseil des gardiens.

C’est le retour en force de l’obscurantisme et, avec lui, de la tartufferie : il faut bien vivre, n’est-ce pas ?

De leur côté, les prostituées avaient certains moyens de défense. Si l’argent ne suffisait pas, certaines sortaient de leur sac un certificat de sigheh. Le sigheh est un mariage temporaire approuvé à la fois par Dieu et par l’Etat, qui lie un homme (qui peut être marié) et une femme (qui ne peut pas l’être) pour une durée déterminée allant de quelques minutes à quatre-vingt-dix-neuf ans. C’est la quintessence du pragmatisme chiite : faire en sorte qu’un coup tiré bénéficie du sceau de l’approbation islamique et de la sanctification du Seigneur. Il suffit d’aller voir un des mollahs d’Haft-e Tir qui font commerce de faux certificats ecclésiaux ; pour six cent mille tomans (environ cent cinquante euros), ils sont prêts à livrer à une fille un contrat de sigheh en bonne et due forme. S’il s’agit d’un cas d’urgence, il suffit qu’elle indique le nom de son client. Un certificat de sigheh est valable pendant six mois, et renouvelable pour cinquante dollars âprement négociés. Dans la majorité des cas, le sigheh n’est soumis à aucun dépôt légal, mais les filles n’aiment pas prendre de risques. Tous les trois ou quatre ans, un nouveau débat sur le sigheh fait rage. Un comble d’hypocrisie cléricale : tel est l’argument le plus évident de ceux qui s’y opposent. Les mouvements féministes s’en plaignent aussi car, à l’image de tant de règles de la République islamique, les avantages du sigheh penchent nettement en faveur des hommes qui, contrairement aux femmes, même mariés, ont le droit d’avoir autant d’épouses temporaires qu’ils le souhaitent, et peuvent mettre fin au contrat quand bon leur semble.

Il y a quelques années, l’ancien Président et puissant avocat Akbar Hashemi Rafsanjani s’est illustré en défendant avec vigueur le sigheh dans un discours, tout en expliquant que cela ne devait pas encourager les Iraniens à être aussi licencieux que les Occidentaux. Des milliers de personnes ont envahi le Parlement pour protester. Un autre religieux est allé jusqu’à proposer l’ouverture de bordels sous licence comprenant un mollah ayant le pouvoir de marier temporairement un homme et une femme. Ainsi les Téhéranais coupables auraient pu donner libre cours à leurs pulsions avec la bénédiction d’Allah. Sa proposition est aussitôt tombée aux oubliettes.

Ramita Navai                        Vivre et mentir à Téhéran     Stock 2014

4 04 1979                    Zulfikar Ali Bhutto, 53 ans, est pendu. Un assassinat judiciaire, dira Robert Badinter, un des avocats étrangers d’Ali Bhutto.

28 04 1979                  Le naufrage du pétrolier libérien Gino, après sa collision avec le Tean Castor, provoque une marée noire de 750 tonnes au large d’Ouessant.

5 05 1979                   Margaret Thatcher devient premier ministre de l’Angleterre à 54 ans. 3 ans plus tôt, l’intervention du FMI pour sauver les finances désastreuses du pays, géré par le Labour, a traumatisé les Anglais. Elle va imposer un remède de cheval, but, there is no alternative, disait la Dame de fer, et aussi : Si vous voulez que quelque chose soit dit, demandez à un homme. Si vous voulez que quelque chose soit fait, demandez à une femme.

Elle croit ce qu’elle dit, elle dit ce qu’elle pense… C’est effrayant ! dit un de ses amis.

28 05 1979                 La Grèce signe à Athènes le traité de son adhésion à la Communauté européenne : Valéry Giscard d’Estaing est présent, la France occupant alors la présidence tournante de la CEE. Il avait résumé son soutien à cette ouverture par un péremptoire : On ne ferme pas la porte à Platon. Oh que voilà un bel effet de manche ! Malheureusement, les mauvaises habitudes se prennent vite et en plus de 2 000 ans, la Grèce a eu tout le temps d’en prendre de très nombreuses. Mais il ne s’est alors trouvé personne pour lui rétorquer qu’on est en droit de fermer la porte à Goldman Sachs, le tripatouilleur en chef de la comptabilité nationale de la Grèce ; mais qui le savait alors ? En France, le chef de l’État tient la culture en si haute estime qu’il la place en quelque sorte hors d’atteinte de la Justice : déjà en 1960, à l’occasion du procès Jeanson, un ministre de de Gaulle l’avait sommé d’envoyer Sartre en prison, et s’était vu répondre : On n’emprisonne pas Voltaire. Il faudra attendre que la culture devienne terra incognata, virée de l’Élysée séance tenante par le bling bling de Nicolas Sarkozy pour que celui-ci ne se fende même pas d’un mot lors de la mort de Julien Gracq ; et jusqu’à ses conseillers où il ne s’est trouvé personne pour dire : quand même !

Et quand, 35 ans plus tard, Alexis Tsipras obtiendra une franche approbation des Grecs pour dire Non aux conditions des bailleurs, on imaginera bien les partisans de la Grèce reprendre à leur compte à l’adresse de tous les valeureux partisans de la rigueur les propos d’Arletty [2] à laquelle des juges, en décembre 1944 reprochaient d’avoir joué devant des Allemands : Dites donc, il ne fallait pas les laisser entrer, pardi ! À la différence, qui ne joue pas en faveur de l’Europe, c’est que les Allemands sont entrés en France en 1940 en faisant exploser portes et serrures, donc par effraction, quand la Grèce est entrée en Europe en posant ses pieds délicats sur le tapis rouge que lui avaient déroulé ses hôtes !

14 06 1979                  Un pneu de Concorde éclate au décollage de Washington. Le rapport du Bureau d’enquêtes accidents [BEA], publié en juin 1980, révèlera une fragilité de l’avion en cas de choc violent.

06 1979                       Le pape Jean-Paul II commence à secouer le joug soviétique sur la Pologne, et prépare le terrain qui assurera le succès de Lech Walesa et de Solidarnosc ; il s’exclame, lors de son premier et triomphal voyage :  Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes du Christ ! À sa puissance salvatrice, ouvrez les frontières des États, les systèmes économiques et politiques, les immenses domaines de la culture… Nul ne peut exclure le Christ de l’Histoire de l’homme… Aucune paix réelle n’est possible en Europe sans une Pologne indépendante et souveraine… Il faut ouvrir les frontières.

*****

C’est le premier voyage du pape dans son pays qui est le plus stupéfiant. Pour Jean-Paul II une seule question : jusqu’où peut-il aller ? Ou, si l’on préfère, comment vont réagir d’une part les masses polonaises, de l’autre le Parti communiste ? Impossible de répondre à l’avance. Ce que Jean-Paul II va tenter, c’est la mise en question d’un Empire tout-puissant par un homme qui avance mains nues.

Avec le recul du temps, tout le monde, aujourd’hui, feint de croire que le régime ne pouvait rien contre le pape. C’est une affirmation sans fondement. Toute l’histoire de l’Église est emplie de papes arrêtés, jetés en prison, etc. Le dernier chef d’État qui n’a pas hésité à utiliser la méthode se nommait, faut-il le rappeler, Napoléon. Il a gardé le pape prisonnier pendant plusieurs années. Pie VII est sorti de l’aventure à bout de forces ; c’était il y a moins de deux siècles.

Certes, aujourd’hui, il existe des télévisions, des agences de presse, des journalistes, etc. Mais toute cette panoplie existait déjà lorsque le général Jaruzelski décréta l’état de guerre (décembre 1981). La nuit est tombée sur la Pologne ; les prisons se sont remplies, les pas des soldats ont martelé le sol des rues. L’Occident a gémi quelques semaines. Et puis, l’histoire, fleuve glacial, a continué à couler. Pourquoi l’événement ne pouvait-il pas se renouveler ? Le pape arrêté, reconduit à la frontière, les foules catholiques dispersées, les prêtres en prison, était-ce invraisemblable ? Et combien de temps les télévisions de l’Ouest auraient-elles protesté ?

Il est probable que Jean-Paul II a imaginé ce scénario catastrophe. Mais, tout de suite, il a compris qui pouvait lier les bras du régime : la foule. Tout allait dépendre du nombre et de la confiance des participants aux cérémonies. Si le peuple polonais se dressait en silence, le gouvernement communiste serait condamné à se taire.

Les événements se sont déroulés comme le pape l’avait souhaité et prévu. On sait aujourd’hui que les membres du gouvernement se tenaient informés, heure par heure; ils demandaient à leurs services qu’on évalue sans cesse l’importance des foules qui se pressaient autour de la voiture du pape.

Et, jour après jour, il fallait se rendre à l’évidence : toute la Pologne acclamait Jean-Paul II.

C’est le soir du troisième jour que le gouvernement, comme celui du Mexique, décida de sauver la face. Un pays tout entier était en train de se soulever, sans un cri, sans un slogan. Nulle part la violence n’était au rendez-vous. C’était la prière collective qui s’exprimait dans cet immense cortège ; la liberté était tapie derrière ces foules. L’appareil d’État, ses fonction­naires, ses informateurs, partout présents, étaient, d’un coup, relégués dans un autre monde. Comme si les rouages ordi­naires avaient cessé de tourner. Les gouvernements étaient, cette fois, contraints de tenir compte d’un phénomène que Marx n’avait pas prévu : une insurrection religieuse.

D’autant que les télévisions mondiales étaient là ; qu’elles expédiaient leurs images dans le monde entier. C’était lui, ce spectateur abstrait, qui contemplait, fasciné, cette preuve écla­tante de l’échec absolu du communisme.

Question capitale : que disait Jean-Paul II ? Quel était le contenu de ses messages ? Rien d’autre que la prédication ordinaire de l’Évangile. Il répétait les mots entendus des millions de fois depuis les débuts du christianisme. Pas d’allu­sions politiques, pas d’attaques contre les dirigeants du Parti. Simplement ce rappel qui va être répété lors de chacun des voyages du pape : N’ayez pas peur.

Georges Suffert                Tu es Pierre    Éditions de Fallois 2000

12 07 1979              Reinhold Messner arrive au sommet du K 2 sans oxygène.

23 07 1979             Mort de Joseph Kessel.

Une rumeur persistante accrédite l’idée de la mort de Joseph Kessel. Elle est fausse. C’est une histoire de journaliste. Si Kessel est parti, ce ne peut être qu’en reportage.

Marc Kravetz           Libération du 25 juillet

Il n’est pas mort. C’est juste un air qu’il se donne.

Lucien Jerphagnon

Saint Pierre devrait mettre les verres et la vaisselle en lieu sur :

Que ce soit dans les plaines d’Afghanistan ou dans les boites de nuit de Montmartre, Kessel raconte merveilleusement les plus belles histoires du monde sur le ton un peu las d’un voyageur infatigable. J’ai pris à l’écouter un plaisir extrême et inhabituel, bien que je connaisse Kessel depuis longtemps. Plaisir inhabituel car Kessel, autrefois, n’allait  jamais au bout de ses histoires. Soudain, on ne sait quelle mouche le piquant, il se levait d’un bond, renversait tous les verres qui se trouvaient devant lui, en croquait un ou deux par gourmandise, lançait un fauteuil dans une glace, éventrait le divan, brisait quelques objets fragiles et précieux et finissait par tout casser en hurlant, ce qui, bien sûr, créait une certaine ambiance. Quand on voulait faire une vacherie à un ami très cher, on lui disait : Tu devrais inviter Kessel à dîner chez toi, c’est un hôte délicieux, ta femme sera, j’en suis sûr, ravie de faire sa connaissance. À la télévision, en revanche, on lui prête une attention de tout repos. Une attention sans inquiétude. On se sent plus à l’aise, on est plus tranquille. On sait qu’il ne crèvera pas brusquement le petit écran, pour sauter chez vous et tout dévaster sous prétexte que le sang de cosaque de son arrière grand-père lui monte à la tête. Niet ! Niet !

Henri Jeanson

Si Kessel est construit spirituellement comme il est taillé physiquement, nous pouvons être tranquilles. Ce Kessel est une sorte de géant des steppes. Une tête de boxeur aux yeux doux, un costaud nonchalant. Trois sillons qui barrent son front lui donnent un air soucieux, mais aucun muscle de sa face ne résiste à son propre sourire, d’une douceur miraculeuse. Il possède d’ailleurs une merveilleuse résistance  à la fatigue. Il y a en lui de la bête sauvage. Frédéric Lefebvre lui ayant donné rendez-vous à 9 heures, il arriva… en smoking ! il ne s’était pas couché, ayant passé la nuit dans les cabarets russes de Montmartre. Sur son visage, aucune trace de fatigue. Il s’excusa très simplement de se présenter dans cette tenue à pareille heure et la conversation dura jusqu’à midi sans que l’interviewé ait un seul instant manifesté un signe quelconque de lassitude. Kessel ? Un vrai djiguite !

Jean Cabanel

19 08 1979                  Liakhov et Rioumine atterrissent avec Soyouz 34 après 175 jours dans l’espace en ayant parcouru 114,6 M. km.

08 1979                  Le parcours Cowes – Irlande est animé tous les deux ans depuis 1925 par la célèbre course du Fastnet [un phare de la côte irlandaise] : et cette année, la mer se fâche : on comptera 19 morts parmi les concurrents, tous marins confirmés.

16 09 1979                  Les familles Strelzyk et Wetzel ont choisi de fuir l’Allemagne de l’Est en montgolfière. Après 28 minutes de vol, Günter, Peter, Doris, Petra et leurs quatre enfants atterrissent dans un bois sombre. Il est autour de 3 heures du matin. Ils sont à Naila, en Bavière. Les premiers pas de leur projet leur font choisir une étoffe utilisée pour doubler les sacs en cuir et qu’ils peuvent se procurer en quantité. En se documentant, ils estiment à 1 800 m3le volume pour emmener 4 adultes, quatre enfants et les brosses à dents. Quid du brûleur ? On branchera un tuyau de poêle sur une bouteille de gaz ! La nacelle, ce sera une plaque métallique comme plancher, un piquet à chaque angle et une corde en guise de rambarde. Le premier essai révèle que tout est à revoir et tout d’abord la nature du tissu pour qu’il ne soit pas perméable à l’air. Le deuxième essai est interrompu par l’arrivée d’une voiture de police : la fuite éperdue réduit l’enveloppe en charpie. On passe à un volume de 2 000 m3 pour lequel il faut se procurer 1 200 m² de taffetas : ils diront que c’est pour faire des voiles. Le troisième essai voit s’élever le ballon, mais, sous l’effet du refroidissement, le gaz n’arrive plus, se volatilisant trop lentement à l’intérieur de la bouteille : ils vont rabattre sur un mélange essence-oxygène, très instable.

Günter Wetzel, fatigué, jette l’éponge en août 1978, et le 4 juillet 1979, la famille Strelzyk tente l’aventure seule, montant vite jusqu’à 2 070 mètres d’altitude : dans un nuage, le ballon se couvre d’une rosée qui l’alourdit au point de lui faire toucher le sol avant d’avoir pu franchir la frontière. Par miracle, Peter et sa famille échappent aux blessures et à la police est-allemande. Désormais, la Stasi sait que des individus cherchent à fuir en ballon. Elle se met en chasse. Apprenant cela, Günter comprend qu’il n’a plus le choix, il lui faut se remettre au travail avec Peter pour fabriquer une nouvelle montgolfière.

Les deux hommes fabriquent donc un troisième aérostat d’un volume de 4 000 m³, nécessitant 1 800 m² de tissu. Ce sera un mélange de taffetas et de toile de tente en nylon qu’ils achètent par petites quantités dans toute la RDA pour ne pas se faire repérer. Le 15 septembre au soir alors que le temps, qui était jusque-là orageux, se calme miraculeusement. Une douce brise souffle vers le sud, vers la liberté.

À 2 h 32, la nacelle quitte le sol. La montgolfière s’élève de plus en plus haut dans le ciel, jusqu’à atteindre une altitude de 2 000 mètres. Pas de nuage ! Le vent pousse le ballon vers le sud à la vitesse de 50 km/h. Les aéronautes sont vite désorientés, car ils ne perçoivent plus de lumière au sol et leur engin a fait plusieurs tours sur lui-même. Seul le bruit du brûleur rompt le silence de la nuit. Et puis il se tait à son tour, car le gaz a trop refroidi à l’intérieur. Le ballon chute. Il touche le sol après 28 minutes de vol. Ont-ils atterri en zone libre ? L’incertitude règne, même si Günter a entraperçu juste avant d’atterrir des champs de petite taille, signe que l’on n’est plus en RDA, où les fermes sont immenses. Plus tard, deux policiers les rassureront définitivement. Les Strelzyk deviennent des héros dans les médias, un livre leur est consacré, un film aussi. Quant aux Wetzel, ils préfèrent rester dans l’ombre pour refaire tranquillement leur vie. Les deux familles font l’objet de plusieurs menaces de mort. Peter Strelzyk doit déménager à 13 reprises avant la chute du mur de Berlin. Dix ans plus tard, en 1999, il choisit de se réinstaller en ex-Allemagne de l’Est !

4 10 1979                     1° bureau de poste télématique à Paris.

5 10 1979             Valéry Giscard d’Estaing, président de la République est à Libourne, dont le maire est son ministre du travail, Robert Boulin :

On sait depuis mille ans que l’effort et la persévérance sont toujours récompensés… À Libourne, chaque automne apporte sa vendange avec ses craintes jusqu’au dernier moment, mais aussi avec ses joies. Ce qui est vrai de la vendange de Libourne sera vrai, je le souhaite, de la vendange de la France.

10 10 1979                       Le Canard enchaîné fait mousser un faux scandale : l’affaire des diamants offerts à Giscard d’Estaing par Bokassa, descendu de son trône trois semaines plus tôt par la France. Ces diamants ne valaient pas 10 000 $ ! mesdiams et messieurs…

16 10 1979                Lors d’opérations d’endiguement pour réaliser le terre-plein du nouveau port marchand, dans le prolongement de l’aéroport de Nice, en grande partie gagné sur la mer, un glissement sous-marin de grande ampleur a lieu, faisant disparaître dans la mer une partie de l’aéroport. Les dix personnes qui se trouvaient sur la digue meurent quand celle-ci s’effondre. Dans le même moment, après une baisse relative du niveau de la mer, un raz de marée de plusieurs mètres submerge le littoral sur un front de 100 km environ. À l’époque, outre des dégâts matériels importants et des interrogations concernant les modalités de construction de l’aéroport et sa stabilité, cette catastrophe causa la mort de plusieurs personnes. 3 h 45 et 8 heures après le glissement de l’aéroport, deux câbles téléphoniques situés respectivement à 80 km et 110 km de Nice furent sectionnés à plus de 2 000 m. de profondeur. Les études réalisées après cette catastrophe ont montré que tous ces phénomènes avaient pour origine une avalanche sous-marine issue d’un glissement sous-marin en haut de pente, qui avait emprunté le canyon sous-marin puis la vallée sous-marine du Var pour finalement se disperser dans la plaine abyssale ligure au pied de la pente continentale corse.

Au large de Nice, elles ont permis de découvrir l’existence d’un immense champ de dunes géantes qui occupe la quasi-totalité du fond du canyon du Var de 1 000 m à 2 000 m de profondeur d’eau. Ces dunes géantes, composées presque exclusivement de galets, font en moyenne plusieurs mètres de haut (jusqu’à 8 m) et ont une longueur d’onde variant de 30 à 120 m. Ces dunes ont été mises en place par les avalanches, particulièrement énergétiques dans cette partie du canyon puisque capables de mobiliser des galets de près de 20 cm de diamètre, parfois plus. Les observations en submersible réalisées le long du chemin suivi par l’avalanche de 1979 montrent des figures d’érosion à toutes les échelles.

Que ce soit le flanc du canyon recoupé à l’emporte-pièce par l’avalanche formant des falaises subverticales de plus 30 m de haut, ou les grands éboulis contenant des blocs de remblais de l’aéroport et des moellons découverts à plus de 5 km de l’aéroport par près de 1 000 m de profondeur d’eau.

L’accident de l’aéroport de Nice a montré que ce type de catastrophe pouvait toucher de nombreuses régions, y compris en France métropolitaine. Certes le glissement en question a provoqué une avalanche de taille plutôt modeste ; celle-ci a cependant parcouru plus de 150 km en quelques heures avant d’atteindre des profondeurs d’eau de 2 600 m au large de la Corse. En 1979, aucun séisme n’a été détecté dans la région et pourtant on sait que les séismes sont parmi les principaux facteurs déclenchant d’avalanches.

30 10 1979                     Robert Boulin est retrouvé mort à 8 h 40 par une patrouille de deux gendarmes à moto, dans l’étang de Rompu en forêt de Rambouillet, à environ 200 mètres de la D 138 qui relie Saint-Léger-en-Yvelines à Montfort-L’Amaury, dans 60 cm d’eau, dans la position de la prière musulmane. Suicide ou assassinat ?

Sur le pare-brise de sa voiture, un bristol : Les clefs de la voiture sont dans la poche droite de mon pantalon TSVP [écrit au stylo à bille bleu]  Et, au verso : Embrassez ma femme éperduement [sic] le seul grand amour de ma vie. Courage pour les enfants. Boby. [écrit à l’encre noire, dans une écriture beaucoup plus resserrée]. Robert Boulin était un grammairien averti, amoureux de la langue française : il paraît bien étonnant qu’il ait écrit éperdument avec un e au milieu !

Radiographies et bocaux contenant les échantillons de tissus pulmonaires (langue, larynx, pharynx,  seront volés avec effraction.

Les échantillons de sang seront volés en octobre 1980 dans les locaux du Laboratoire de toxicologie de Paris…

En juillet 1987, les organes prélevés, dont des éléments pulmonaires qui auraient pu signifier une mort par étranglement, stockés dans un réfrigérateur cadenassé de l’Institut Médico légal de Paris seront volés.

C’est simple, explique Eric Burgeat, chaque fois qu’on a demandé l’analyse d’un scellé, il avait disparu.

Des scellés, disparus du Palais de Justice, seront retrouvés en juillet 2010, justifiant une réouverture de l’enquête.

On a trouvé du Diazepan, l’agent actif du Valium dans le sang, à raison de 80 milligrammes, mais pas dans l’estomac, dans le sang…dix ans après les faits, une autopsie effectuée à la demande de la famille révélera deux fractures du crâne, une sur le nez, une autre sur le maxillaire.

Il avait sur l’avant-bras une entaille qu’il n’avait pas la veille.

On a retrouvé son corps bien engagé dans l’étang, mais ses chaussures ne portaient pas de trace de boue.

Jacques Douté, un proche de Robert Boulin a reçu un coup de téléphone le 29 octobre 1979 – donc la veille -, vers 20 h à son restaurant de Libourne lui disant qu’il est mort.  Au même moment, Guy Aubert, collaborateur du ministre, se rend au domicile de Robert Boulin pour annoncer à son épouse Colette la mort de son mari. Le chef de cabinet de Robert Boulin, accompagné d’Éric Burgeat, conseiller technique et gendre du Ministre, signalent peu après minuit au ministère de l’Intérieur, puis à Matignon la disparition du ministre. Matignon attendra 3 h du matin pour informer le premier ministre Raymond Barre et Christian Bonnet, ministre de l’Intérieur, le sera entre 2 et 3 h du matin, par son directeur de cabinet Jean Paolini, lequel avait été prévenu par le permanencier du ministère de l’Intérieur, vers 1 h, lequel n’était autre que Claude Guéant, donc aux premières loges pour savoir ce qui s’est passé entre le moment où il a été prévenu et l’heure officielle de la découverte du corps à 8 h 40. Le président de la République, lui, n’apprendra la nouvelle qu’à 11 h 30 du matin.

Le premier présent sur les lieux sera le procureur général Louis Bruno Chalret, en poste à Lyon au moment de l’assassinat du juge Renaud, lié aux réseaux Foccart. Il va dessaisir avec célérité la gendarmerie au profit du SRPJ  de Versailles. Puis le parquet de Versailles – le juge Maestroni – sera dessaisi au profit d’un magistrat parisien, le juge Corneloup.

Robert Boulin avait emmené à son domicile quatre dossiers : Elf, Dassault, Sécurité Sociale et Arabie Saoudite : ces quatre dossiers vont disparaître sitôt le premier passage de la SRPJ.

Le kinésithérapeute de la famille Boulin, sera témoin d’une phrase d’Achille Peretti, anciennement président de l’Assemblée Nationale de 1969 à 1973, à Colette Boulin, épouse de Robert : Vous n’aimeriez pas que Bertrand [son fils] finisse comme Robert ! Le même Achille Peretti, devant le refus de Colette Boulin d’accepter la version officielle, lui proposera une importante somme d’argent en échange de son silence !

Médiapart, sans livrer aucun nom, formule l’hypothèse suivante :

En 1979 comme aujourd’hui, les environs de Montfort-l’Amaury, abritent nombre de vastes propriétés. Certaines appartiennent à des personnalités liées au parti gaulliste et à de puissants hommes d’affaires qui leur sont proches. Ceintes de hauts murs, entourées de parcs arborés, ces belles demeures ne sont pour la plupart habitées que le week-end. L’une d’elles hébergea, selon toute vraisemblance, l’après-midi du lundi 29 octobre un traquenard dont Boulin ne sortit pas vivant. Au programme : passage à tabac, et sans doute plus, car il fallait faire parler l’ancien résistant Boulin, lui faire cracher où étaient les dossiers- et leurs doubles- qu’il avait imprudemment menacé de rendre publics une semaine avant.

Est-il mort sous les coups ? A-t-il été achevé par ses bourreaux ? En tout état de cause, il était impensable de relâcher vivant un ministre en exercice violemment battu. Au milieu de la nuit, les hommes de main rendent compte de leur mission. Le procureur général Chalret, important membre du SAC (Service d’Action Civique, milice gaulliste), est prévenu, ainsi que les plus hautes autorités de l’État. Il reste environ sept heures pour scénariser un accident ou un suicide. Pour expliquer l’apparence de boxeur groggy du visage de Boulin, un vrai-faux accident de voiture est tout indiqué. Faute de main d’œuvre qualifiée pour une telle mise en scène, il faut se contenter du scénario du suicide, inspiré par la proximité des Étangs de Hollande, où des noyés sont parfois repêchés. Mais la forêt de Rambouillet n’est pas déserte la nuit, des braconniers et des promeneurs venus entendre le brame du cerf se baladent dans le coin, il faut donc se replier sur l’Étang Rompu, où jamais personne ne se noya dans cinquante centimètres d’eau et de vase. Le poids de certaines hiérarchies fit le reste.

Pour des enquêteurs un tant soit peu rigoureux ce travail de pieds nickelés aurait dû les mettre rapidement sur la piste des donneurs d’ordre… Laetitia Sanguinetti, fille d’Alexandre, a eu connaissance par son père du nom des commanditaires, de même que Jean Charbonnel, [†19 02 2014] ancien ministre de de Gaulle : elle ne sera jamais entendue comme témoin. Et pourquoi donc, ces deux personnes n’ont-elles pas donné ces noms à la presse : pas de preuves ? crainte de la plainte en diffamation voir même de représailles ?

Gaulliste intransigeant et honnête, Robert Boulin n’avait jamais accepté la trahison de Chirac, alors maire de Paris et président du RPR, pour barrer la route de la présidence à Jacques Chaban-Delmas au profit de Giscard d’Estaing.  Ministre presque sans discontinuité depuis 1961, il savait beaucoup de choses, entre autres sur le financement du RPR par Saddam Hussein et Omar Bongo. La politique de rigueur de Raymond Barre, alors premier ministre, faisait tanguer sa popularité, et on prêtait à Giscard d’Estaing l’intention de le remplacer par Robert Boulin.

Une lettre adressée à sa fille Fabienne quelques semaines avant le drame montre qu’il craignait déjà une issue fatale.

Quelques mois après ce drame, Charles Mignon, qui en savait long aussi sur le financement du RPR mourra victime d’un curieux accident de voiture. René Journiac sera lui aussi tué lors d’un curieux accident d’avion.

Trente ans plus tard, sa fille Fabienne Boulin-Burgeat, face aux incessants refus de la justice française de rouvrir l’enquête, en dépit de nouveaux éléments et de nouveaux moyens scientifiques d’analyse, introduira un recours le 23 décembre 2010 auprès de la Cour européenne des droits de l’homme, qui sera rejeté au motif d’un préjudice matériel insuffisamment démontré. Quant aux faits nouveaux, laissons la parole à Fabienne Boulin Burgeat : … même si l’institution persiste à ignorer les éléments nouveaux que nous apportons, comme ce nouveau témoignage capital recueilli sur France-Inter le 29 mai 2013 par Benoît Collombat d’une personne digne de confiance ayant vu mon père encadré par deux inconnus à l’heure où, selon la thèse officielle, il était censé être seul se préparant à se suicider….

Et des faits nouveaux, il n’en manque pas :

Un ancien collaborateur de Jacques Chaban-Delmas déclare au micro de France Inter que l’ancien premier ministre lui a expliqué que la lettre posthume attribuée à l’époque à Robert Boulin était un faux et que le ministre avait bien été assassiné.

Robert Boulin a quitté seul son domicile de Neuilly sur-Seine, au volant de sa voiture, le lundi 29 octobre 1979, vers 15 H 30, après avoir récupéré une pile de dossiers (qui se sont tous volatilisés) dans son Ministère. Au volant de sa Peugeot 305, il fait ensuite le plein dans une station-service de la porte Maillot. Il est toujours seul, comme en atteste le pompiste. Puis, il prend la direction de Montfort L’Amaury, où il est reconnu par un témoin vers 17  heures. Entre 17  heures et 17  heures 30, un postier de la commune a relevé une demi-douzaine d’enveloppes à l’en-tête du ministère du travail, jamais retrouvées elles non plus. Aucun témoin n’a vu M. Boulin poster personnellement ces courriers. Le ministre n’était alors plus seul.…

Ce témoin, que Benoît Collombat a rencontré à plusieurs reprises et dont il a  pu vérifier la crédibilité, affirme qu’il s’est retrouvé face à face avec la voiture personnelle de Robert Boulin (une Peugeot 305)… peu de temps avant la mort du ministre. Seul problème : Robert Boulin n’était pas seul ! Ce témoin, lui-même au volant de sa voiture, se souvient parfaitement de la scène car les deux véhicules avaient eu du mal à se croiser dans la rue. Selon ce témoin oculaire, le ministre occupait la place du passager dans sa Peugeot 305. C’est une autre personne qui conduisait son véhicule. Un troisième individu se trouvait à l’arrière.

Le lundi 29 octobre 1979, alors que je quittais Montfort L’Amaury pour me rendre à Saint-Léger, en-Yvelines, au niveau de la rue qui descend vers l’église, je me suis retrouvé à l’arrêt, face à une autre voiture, Peugeot 305. J’ai reconnu Monsieur Robert Boulin assis à la place du passager à l’avant, deux hommes étant avec lui dans le véhicule, l’un à la place du conducteur, l’autre à l’arrière. Il était environ 17 heures.

Lettre manuscrite du témoin, remise à l’avocat de la fille de Robert Boulin

Ce nouveau témoin ne tient pas à dévoiler publiquement son identité. En revanche, il se dit prêt à témoigner devant un juge d’instruction, comme il le confirme par écrit à l’avocat de la fille du ministre.

Selon les expertises médico-légales effectuées à l’époque, Robert Boulin aurait trouvé la mort entre 18 h et 20 h.

Fabienne Boulin-Burgeat fait appel le 12 janvier 2015 à la CIA, qui ne serait pas sans biscuits sur cette affaire.

Le 18 mai 2015, Fabienne Boulin-Burgeat saisira Aude Quelin-Montrieux, doyenne des juges d’instruction du TGI de Versailles d’une nouvelle plainte avec constitution de partie civile contre X pour arrestation, enlèvement et séquestration de son père : le dossier sera réouvert en septembre 2015, puis confié au juge Etienne Lesaux.

Le 19 janvier 2016, elle auditionnera le premier médecin réanimateur au SMUR, arrivé sur place avec les pompiers de Rambouillet, où les avait amené un appel des deux gendarmes déjà sur place.

L’homme est médecin réanimateur au SMUR (Service mobile d’urgence et de réanimation), auprès des pompiers de Rambouillet. Dans un premier temps, il est prévenu par un appel radio qu’il faut rechercher dans la forêt de Rambouillet une personnalité en danger. Nous n’avions pas d’autres informations, dit-il, sur procès- verbal. Nous ne savions pas si c’était un homme ou une femme. L’homme sillonne donc le secteur pendant une demi-heure/trois quart d’heure, avec trois pompiers, à bord d’une ambulance médicalisée. Puis il reçoit un nouvel appel indiquant que la personne [a] été retrouvée par deux gendarmes à l’étang Rompu.

Mais, à ce moment-là, le médecin-réanimateur ignore qu’il s’agit de Robert Boulin. Lorsqu’il arrive sur place, quelques minutes plus tard, seuls deux gendarmes se trouvent déjà sur les lieux. La dépouille du ministre flotte encore dans un coin de l’étang, où il y a de la vase, à 5-6 mètres de la berge, où ce n’est pas profond du tout, se souvient le témoin.

Le médecin réanimateur ne touche pas le corps. Mais il l’observe attentivement depuis la berge. Son constat, comme celui des pompiers qui l’accompagnent, est clair : Tout de suite, ce qui nous a sauté à l’idée, c’est qu’il était dans l’eau, mais pas dans la position d’un noyé, explique-t-il. Il était à quatre pattes, un bras en l’air et un autre vers le bas. Les autres pompiers se sont fait aussi cette réflexion. (…) On avait l’impression qu’il avait été placé mort dans l’eau, parce qu’il n’avait pas la position d’un noyé dans l’eau. À priori, il devait être mort avant. Un pompier a même fait la remarque : « Tiens, on a l’impression qu’on l’a apporté dans une malle. » (…) Il était presque à genoux. On aurait dit qu’on le sortait d’une malle. (…) Il était comme assis, c’est à dire qu’il était comme dans une position assise mais penchant vers le bas. Ça, c’était très bizarre. Un noyé aurait été à plat sur l’eau.

Il n’avait pas la position d’un noyé, pas du tout, insiste le témoin. (…) On a tout de suite pensé, les pompiers aussi, qu’on l’avait mis là, qu’il ne s’était pas noyé dans ce petit bout d’eau. Il n’y a pas de courant. Ce n’est pas un étang où un corps peut bouger. Vers la digue, c’est plus profond. Là, on pourrait se noyer. [En revanche], à cet endroit, on ne peut pas. Et il n’y a pas de courant qui puisse faire bouger le corps. (…) Vu sa position dans l’eau, ce n’était pas possible que ce soit un suicide.

Plus troublant encore, ce témoin assure sur procès-verbal que le visage du ministre se trouvait hors de l’eau, ce qui n’est pas courant, non plus, pour un noyé, dit-il. Normalement, les noyés ont le visage dans l’eau. Son visage n’était pas totalement hors de l’eau, mais aux quatre cinquièmes hors de l’eau, précise le médecin. Sa tête était un peu sur le côté, le visage tourné vers la berge. (…) Toute la tête n’était pas sous l’eau.

Ce constat recoupe celui de l’ancien gendarme Francis Deswarte, (aujourd’hui disparu), présent sur place, à l’époque, qui avait témoigné publiquement en 2011. Pour le gendarme Deswarte, Robert Boulin n’est pas mort noyé. Il avait la tête hors de l’eau. Il regardait vers sa voiture.

Devant la juge Montrieux, le médecin réanimateur se souvient également de l’état du visage du ministre, qu’il ne reconnaît pas à ce moment-là : Il avait des ecchymoses sur le visage, des éraflures et le dos un peu bizarre, comme une bosse de buffle au niveau cervical bas, dit-il. (…) Son visage était éraflé, presque griffé. Je me souviens d’une bosse au niveau du dos. Des constatations qui ne cadrent guère avec un suicide par noyade… Interrogé sur son sentiment, à l’époque, le médecin réanimateur explique avoir pensé [que Robert Boulin] avait été battu, à la suite d’une bagarre.

Bizarrement, ce témoin crucial est resté totalement à l’écart de l’enquête menée, à l’époque, par le SRPJ de Versailles. Visiblement, nous n’étions pas les bienvenus, se souvient encore ce témoin. Il dit être resté sur place un quart d’heure, avant d’être mis à l’écart après l’arrivée des policiers et des différentes autorités à l’étang Rompu. Avec les pompiers, nous avions senti dès le départ que cette affaire sentait un peu le roussi, dit-il. Déjà, le mode d’appel, rechercher une personnalité dans 30 000 hectares de forêt, était un peu bizarre. C’est le seul appel que j’ai eu de ma vie, comme ça… Autre anomalie : aucun compte rendu écrit des pompiers de Rambouillet ne sera recherché, à l’époque par les enquêteurs. Pourtant, j’ai dû faire un petit rapport [écrit] comme à chaque sortie, précise le médecin réanimateur.

France-Inter. 7 mai 2016

On est tout de même en droit de se demander quelle est la nature du conflit dans l’intimité de ces témoins pour qu’ils aient attendu plus de trente ans avant de se mettre à parler : crainte de représailles, décès des protagonistes les plus dangereux, obstruction de la justice… allez donc savoir ?

Le 8 décembre 2016, le juge Etienne Lesaux demandera aux Ministères de l’Intérieur, comme de la Défense, de lui communiquer tous documents ayant trait à cette affaire, quels que soient leurs type de classement – c’est-à-dire y compris les documents classés secret défense -. Le 20 décembre, le ministre de l’Intérieur Bruno le Roux, en poste depuis le 6 décembre donnera son feu vert suivi de peu par le ministère de la Défense

Autre témoin jamais entendu dans la procédure,  Daniel Jault, conseiller général socialiste du septième canton de Bordeaux, médecin légiste qui a participé à la deuxième autopsie du corps de Robert Boulin, exhumé quatre ans après sa mort, à la demande de la justice. Cet examen médico-légal critique vertement la première autopsie effectuée après la mort du ministre, qui ne prouvait pas scientifiquement la noyade. En 1983, le deuxième collège de médecins-légistes bordelais constate des fractures du visage de Robert Boulin passées sous silence en 1979, notamment une fracture du maxillaire supérieur gauche du vivant du ministre.  Pourtant, dans leur conclusion, les légistes bordelais restent prudents et ne se prononcent pas formellement sur l’origine exacte du décès du ministre. En réalité, Daniel Jault explique que les légistes n’avaient aucun doute : Entre nous, nous avons conclu qu’il ne s’était pas suicidé, dit-il. Nous étions en présence d’un meurtre ou d’un assassinat. 

Après la mort du ministre, Bernard Fonfrède, l’ancien assistant parlementaire du député suppléant de Robert Boulin, Gérard César (actuel sénateur UMP de Gironde) a reçu en novembre 1979 l’ordre de faire détruire toutes les archives de Robert Boulin par des hommes du SAC. Dans ces archives transportées depuis Paris par des camionnettes de gendarmerie jusqu’à la ville de Libourne (dont Robert Boulin était le député-maire), se trouvaient de nombreux courriers personnels envoyés par le ministre à des proches, notamment ses amis francs-maçons. Ces courriers, Bernard Fonfrède les a lus avant leur destruction.

Il fallait faire disparaître toute trace qui pouvait laisser penser qu’il ne s’agissait pas d’un suicide.

En 2003, Bernard Fonfrède s’était confié à France Inter. A l’époque, il avait raconté l’opération de destruction des archives, sans dévoiler le contenu des courriers, par mesure de précaution. C’était visiblement déjà trop. Quelques jours après la diffusion de son témoignage sur France Inter, Bernard Fonfrède est approché par deux individus louches qui lui conseillent d’éviter de parler des archives de Boulin. Le soir même, Bernard Fonfrède est violemment agressé à l’entrée de sa maison. Bilan : un mois d’hôpital avec deux fractures du crâne. Il passe deux jours dans le coma et échappe de peu à la mort.

Cette affaire illustre de la façon la plus manifeste qui soit la gangrène profonde qui a gagné l’appareil d’Etat, et bien des institutions tenues à un secret professionnel : tous ces vols de scellés, de prélèvements, de courriers etc n’ont pu s’opérer qu’avec la bénédiction des fonctionnaires qui en avaient la garde !

Robert Boulin aurait rédigé une lettre posthume envoyée à des médias et à des personnalités, mais pas à la famille : jamais personne ne pourra retrouver l’original ; selon sa fille, ce serait tout simplement un faux. Cette lettre est la pièce la plus  importante des partisans de la thèse du suicide : il est donc capital de parvenir à montrer qu’elle est authentique ou que c’est un faux. En faveur de ceux qui nient le suicide, il n’est que de rappeler que Robert Boulin était un fin grammairien, amoureux de sa langue et qu’il parait très curieux qu’il ait commis autant de fautes d’orthographe, (signalées par un sic dans la retranscription qui suit).

Et encore, comment peut-on penser qu’un homme, quel qu’il fut, imagine pouvoir dicter à sa secrétaire des phrases où il est question de son suicide : cela ne tient pas la route, ou alors, cette secrétaire se serait précipitée, sitôt seule, à la police ou auprès de la famille… là où on peut tirer une sonnette d’alarme ; imagine-t-on une secrétaire prendre un pot avec une copine à la sortie du boulot : ah tiens, à propos, j’allais oublier : j’ai tapé cet après-midi une lettre dans laquelle mon patron annonçait son suicide ! Surréaliste !

*****

Ministère du Travail                                                          

                                                                                             Paris

 Le Ministre                                                                                                                                                               

127, Rue de Grenelle 75700

URGENTE

Messieurs,

J’ai décidé de mettre fin à mes jours.

Une grande partie de ma vie a été consacrée au service public. Je l’ai fait scrupuleusement, désirant en toute occasion rester exemplaire

Or voici que la collusion évidente d’un escroc paranoïa, pervers, maître-chanteur et d’un Juge ambitieux, haineux de la société, considérant à priori un ministre comme prévaricateur et de certains milieux politiques où, hélas mes amis ne sont pas exclus, aboutit, pour ma part, à auditions, campagne de presse, suspicion.

Tout cela serait dérisoire, compte tenu de ma transparence dans cette affaire si le coté scandaleux ne s’en emparait et si je n’étais Ministre en exercice. Celà [sic] m’est insupportable et je ne peux pour moi-même et surtout pour les miens le supporter.

Pourtant les faits sont simples à mon égard : ma femme et moi avons acquis le 18 juillet 1974 deux hectares de garrigue dans la presqu’ile [sic]  de Ramatuelle pour y construire une maison de vacance [sic : vacances au pluriel aurait été plus approprié]. Acte authentique a été régulièrement passé et transcrit au bureau des hypothèques de Draguignan chez Me LONG, notaire à Grimaud. Le prix payé par chèque, après que le notaire m’ait donné tous apaisements, pièces à l’appui, sur des craintes et questions que je me posais sur des contentieux en cours intéressant mon terrain.

Une maison de 180 m² au sol sans étage ni dépendance pour 20 000 m² de terrain correspondait à l’exigence sèvère [sic] d’un C.O.S. (0,03) en ce milieu protégé, a été construite, après délivrance régulière d’un permis de construire, sans aucun dérogation.

Mon histoire simple aurait dûe [sic] se terminer là si en 1977, je n’avais appris que Mr TOURNET, que j’avais connu à Paris en 1962 comme habitant rue Remuzat le même immeuble que moi à l’époque et dont la femme était l’amie d’enfance de la mienne, avant de vendre à la Sté HOLITOUR, dont je tenais mes droits, n’avait vendu en 1973, 35 Ha de terrain, dont le mien, par acte authentique chez Me GROULT, notaire à Pont Hébert, à des Normands les Consorts cousins CAMUS-Vve DEMOGE et en avait à tort, perçu le prix avant transcription.

L’acte de 1973, par des erreurs multiples du notaire, n’avait pu être transcrit, d’où mon ignorance de la chose, comme pour mon notaire.

En 1974, après que je sois intervenu à la demande de Tournet, comme cela est l’usage, pour m’informer auprès de l’administration compétente sur nos droits, j’avais soutenu la Direction de l’Equipement du Var qui refusait, à juste titre, de revenir sur un accord préalable datant de 1967, autorisant sur le terrain de Tournet la construction de 26 villas, accord jugé périmé par l’administration, faute de début d’exécution de travaux, depuis février 1968.

Un P.O.S. étant en cours, il fallait attendre la mise en place

Tournet, qui avait, en fait, pratiqué une escroquerie au permis de construire, sachant qu’il était périmé, faisait état de « mes hautes relations » (Arrêt Cour d’Appel Aix) pour laisser les parties dans l’espérance d’une révision de la chose, avait en face de lui un ministre respectueux de la position de l’administration, jugée légitime, après information, qui mettait à néant ses manœuvres et influences chimériques.

Mais mieux, étant Ministre délégué à l’Economie et aux Finances en 1977, je découvrais que la vente à HOLITOUR consentie par Tournet le 22 avril 1974, à un prix minoré, en accord avec les COUSIN ( voir étude de Me HUNODIERE, au nom de la Caisse de garantie des Notaires) recouvrait une tentative de fraude fiscale, consistant à éluder les plus-values qui étaient dues sur le prix de vente aux consorts COUSIN, auraient du d’ailleurs être retenues à la source, Tournet étant français mais résident étranger (art ancien 150 ter du C.G.I.), et minorer pour les COUSIN les droits de mutation. D’où le fait, après le refus de transcription de l’acte du 23 janvier 1973 le fait que ni l’acte du 22 septembre 1973 ni l’acte rectificatif de 1974 n’ont été présentés à la transcription.

Je suis donc intervenu auprès de l’administration compétente pour faire calculer les plus-values exigibles, les droits de mutation et fait procéder à un rehaussement du prix minoré d’HOLITOUR.

Le jeune juge VAN RUYMBECKE, aveuglé par sa passion pour « faire un carton sur un Ministre » est passé à côté de la question, négligeant à tort le rapport sus-visé de Me HUNODIERE pourtant versé au dossier.

On comprend la vindicte de Tournet, pris la main dans le sac, à l’égard d’un Ministre qui, quoiqu’ami, mis au courant, ne faisait que son devoir.

D’où le fait qu’incarcéré à Caen par le juge et inculpé de faux en écriture publique, inculpation criminelle et d’escroqueries multiples, Mr Tournet, dans le but évident de se dégager sur un Ministre en exercice, soutenait que j’étais au courant, au moment de mon achat, des ventes antérieures de 1973, authentiques mais non transcrites – ce qui est purement grotesque -, et prétendait m’avoir remis de l’argent par chèque au porteur en échange de l’obtention des permis de construire.

Outre le fait, qui n’est vraiment pas dans mon genre, que je n’ai jamais vu, ni endossé un chèque au porteur émanant de Tournet – ce qui se vérifie aisément, le chèque étant au dossier, aussi bien pour moi que pour ma femme ou ma famille – les préfets, alors en poste, pourraient témoigner de ma solidarité totale avec une administration exemplaire, en la matière, après que je me fus informé auprès d’elle, position que j’ai encore renouvelée, sur démarches de Maître Deshayes, notaire peu scrupuleux, et au centre de cette affaire, à Caen, faite au nom de ses clients les consorts Cousin en 1978.

Mais ô surprise, voici que TOURNET, inculpé criminellement par le juge de prévarication, est libéré sur l’heure de ses prétendus aveux, autorisé, sans retrait de son passeport à aller à l’étranger, moyennant 500.000 F de caution, versés au surplus en espèces, somme dérisoire pour un homme qui doit aujourd’hui près de 3 Millions de francs et qui s’est rendu insolvable à Neuilly, comme en Espagne où les immeubles et terrains, dont il se dit propriétaire, sont au nom de tiers et de sociétés écrans organisées avec des complicité [sic] ( son neveu Me COISSAC est propriétaire 35, Bd Victor Hugo à Neuilly, Mr MARI TOUR à IBIZA et une société immobilière Mme ROGER, tenue par une ancienne maîtresse, pour laquelle Tournet vend des terrains, en se portant fort).

Le pacte avec ce jeune juge, dont la malveillance est évidente, vise à me mettre au centre d’une affaire où je vois mal ce que j’y fais, moi qui ai acheté un terrain, construit une maison de vacance [sic], sans aucun esprit spéculatif.

Voici, au surplus, que Tournet libéré « parle à la presse » pour reprendre l’expression du journaliste du Monde dans son article du 27 octobre, donnant ses versions mythomaniques au Canard enchaîné, versant délibérément et au grand jour, des pièces du dossier de l’instruction à ce journal dont la motivation profonde est la malveillance.

L’article du journal le Monde du 27 octobre, inspiré directement selon l’aveu que m’en a fait Mr James SARAZIN par le jeune VAN RUYMBECKE, qui joue au vedétariat [sic] et au Saint Just révèle même une lettre du 20 juillet 1974 de Maître Deshayes à Maître Long et que je découvre pour la première fois, saisie chez Maître Long par le juge, communiquée par lui au dit journaliste tandis qu’il inspirait directement la conclusion « in fine » du même article. Ce dévoiement dans la révélation du secret de l’instruction laisse froid un garde des Sceaux plus préoccupé de sa carrière que du bon fonctionnement de la justice.

Cette présentation des choses laisse dans l’ombre les combines, escroqueries, spéculations, faux, malversations de TOURNET en accord avec les COUSIN et de leur notaire Maître DESHAYES (on ne fait ni transcrire les actes et on laisse dormir une assignation à Coutances depuis 1975), pour me mettre au centre d’une affaire où je ne suis pour rien et où je sers d’appât.

J’apprends depuis quelques jours, où les langues se délient, que Tournet au moment de la « guerre froide » a escroqué à grande échelle des Français naïfs et apeurés, en transportant pour leur compte des fonds au Brésil pour « acheter des terrains », fonds que Tournet a « oublié » de remettre, mais pour lesquels les intéressés ne pouvaient porter plainte (un antiquaire de la rue des Saint-Pères pourrait dire beaucoup).

Tout cela m’insupporte, moi qui depuis vingt ans de vie publique, dont quinze ans de vie ministérielle, me suis efforcé de demeurer exemplaire et où ma situation matérielle demeure modeste, n’ayant comme unique ressource que mon traitement de ministre.

La prévarication pour 40.000 F est dérisoire et à la hauteur de ce personnage mythomane et pervers qu’est Tournet et d’un juge inexpérimenté, vindicatif et haineux. Mais sa manœuvre, trouvant dans le juge une oreille complaisante, a abouti à sa libération et m’a mis au centre d’un panier de crabes où je n’ai rien à faire.

Un ministre en exercice ne peut être soupçonné, encore moins un ancien ministre du général de Gaulle.

Je préfère la mort à la suspiçion [sic] encore que la vérité soit claire.

Que ma famille, si unie et que l’on commence à attaquer scandaleusement, se resserre encore davantage dans le souvenir, non altéré, que je pourrai laisser où j’ai servi l’Etat et mon pays avec passion et désintéressement.

Je vous prie de croire, Messieurs, à mes sentiments distingués.

Robert BOULIN

P.S. Mes avocats le Bâtonnier BONDOUX et Me Alain MAILLOT pourront donner plus de détail, ayant en mains toutes pièces à l’appui de mes thèses.

[Manuscrit]             Merci à la constante amitié des Libournais qui savent ma rigueur et mon honnêteté en 20 ans de gestion.

*****

Le journaliste de France-Inter Benoît Collombat aura un rôle majeur dans cette affaire et deviendra la cible préférée du Canard enchaîné, invraisemblablement scotché à la thèse du suicide. Il publiera Un homme à abattre. Contre-enquête sur la mort de Robert Boulin chez Fayard en avril 2007. Dans une longue déclaration à Médiapart en septembre 2015, il fera le point sur l’affaire en réponse aux multiples attaques du Canard enchaîné. Nul doute que ses arguments seront minutieusement examinés par Aude Montrieux, juge d’instruction du TGI de Versailles sur ce dossier réouvert en septembre 2015.

Depuis plus de trente ans, Le Canard enchaîné, par la plume de Louis-Marie Horeau, écrit inlassablement le même article sur l’affaire Boulin, quasiment mot pour mot. Un bétonnage en règle de la thèse du suicide de Robert Boulin, sans jamais avoir contre-enquêté sur la mort du ministre, un Canard enchaîné à l’inepte version policière livrée à l’époque. Comme si, depuis octobre 1979, tel Hibernatus, Le Canard était resté gelé dans les eaux saumâtres de l’étang Rompu, où le corps du ministre du Travail de Robert Boulin a été retrouvé.

Pourtant, depuis 1979, de nombreux éléments factuels invalident la thèse du suicide par noyade dans 50 centimètres d’eau, après absorption de Valium. Blessures au visage, coupure au poignet droit, corps déplacé… Mais le palmipède ne veut pas les voir, préférant rester le bec dans l’eau. Pire encore, il tente de faire passer les tenants de la thèse selon laquelle Robert Boulin a été assassiné pour des adeptes du complot, amateurs de conspiration, qui voient des conjurés partout. Bref, des quasi illuminés, amateurs de mauvais polars !

Quant aux témoins qui sortent de l’ombre, ils sont, par avance, discrédités. Que peut changer l’apparition d’un témoin qui a réfléchi pendant trente-six ans ? , écrit ainsi fielleusement le palmipède, en faisant référence à cette personne qui dit avoir vu Robert Boulin, peu de temps avant sa mort, le 29 octobre 1979, en fin d’après-midi, à Montfort-l’Amaury, dans son véhicule, côté passagers, en compagnie de deux individus

Un témoignage sur lequel se sont notamment appuyées la fille de Robert Boulin et son avocate, Marie Dosé, pour déposer plainte avec constitution de partie civile pour assassinat et arrestation, enlèvement, détention et séquestration suivis de la mort de la victime et obtenir ainsi l’ouverture d’une information judiciaire criminelle au tribunal de grande instance de Versailles. L’ouverture de cette nouvelle information judiciaire n’avait rien d’automatique, contrairement à ce que tente de faire croire Le Canard, puisqu’une ordonnance de non-lieu avait déjà été rendue (en un temps record !) par la juge Laurence Vichnievsky en 1991 (confirmé en 1992 par la chambre d’accusation de la Cour d’appel de Paris) suite à une plainte pour homicide volontaire de la famille Boulin. Le parquet de Versailles comme la doyenne des juges d’instruction auraient donc pu s’opposer à cette réouverture en invoquant notamment l’autorité de la chose jugée.

Cela n’a pas été le cas. J’ai révélé l’existence de ce témoin, en 2013. Il n’a pas réfléchi pendant trente-six ans avant de sortir de son silence. La réalité est beaucoup plus simple. S’il n’avait pas parlé jusqu’ici, c’est que pour lui, l’affaire Boulin appartenait au passé. C’était une affaire classée. Quand elle est revenue sur le devant de la scène en 2013 (par le biais d’une soirée spéciale sur France 3), cette personne a alors pris conscience que son témoignage pouvait être utile. D’ailleurs, quand j’ai rencontré cette personne, j’ai été frappé par le fait qu’elle n’avait pas conscience de l’importance de son témoignage, ce qui, à mes yeux, en renforce encore la valeur. Ce témoin souhaite rester dans l’ombre médiatiquement, tout en acceptant de dire ce qu’il sait, ni plus, ni moins, devant un juge d’instruction. Cela pourra désormais être le cas. Il s’agit donc d’une démarche citoyenne, dans une affaire où il n’y a que des coups à prendre, y compris des coups de palmes du Canard.

Il faut ramener le débat à la triviale réalité de quelques faits indiscutables, professe le palmipède, en s’arrêtant sur neuf points.

Reprenons-les, un par un.

  • Le Canard enchaîné : Contrairement aux affirmations lapidaires sur l’affaire du terrain de Ramatuelle qui serait bidon, Robert Boulin était bel et bien englué dans une très sale histoire. L’enquête a établi que le terrain acheté n’appartenait pas au vendeur, un escroc qui le faisait chanter, après lui avoir remboursé le prix payé. L’idée d’être ainsi mis en accusation était insupportable à Boulin.

En fait, Boulin est la victime dans cette histoire. Il s’est fait piéger par Henri Tournet, un escroc proche de Jacques Foccart, le Monsieur Afrique du gaullisme.

En juillet 1974, Boulin (qui n’est plus ministre) achète à Tournet deux hectares de terrain, non viabilisé, à Ramatuelle. La vente s’effectue en bonne et due forme, par acte authentique passé devant notaire, pour la somme de 40 000 francs, un prix conforme au marché. Intègre et travailleur, Boulin n’a pas fait fortune en politique. C’est la raison pour laquelle, en février 1975, sa mère décide de lui donner un coup de pouce financier. Elle lui verse 40 000 francs correspondant à l’achat du terrain. Un don qui figure dans le dossier fiscal de Robert Boulin. Au même moment, un chèque du même montant est étrangement endossé en liquide sur le compte de Tournet (la signature de la personne qui endosse le chèque est illisible). Quand il sera cerné par la justice, l’escroc tentera de faire croire qu’il a reversé ces 40 000 F à Boulin.

Car Tournet a prévu son coup. Quand il vend ce terrain à Boulin, l’escroc a déjà une idée derrière la tête : faire pression sur lui pour tenter de changer les règles d’urbanisme dans le Var afin de construire vingt-six villas. Manque de chance pour lui : Boulin refuse catégoriquement et donne raison au préfet du Var contre Tournet qui enrage. L’homme est un manipulateur. Son piège va se refermer sur Boulin. Une parcelle du terrain vendu au ministre a déjà été vendue par Tournet à des promoteurs normands qui se retournent contre l’escroc et son notaire qui n’a pas transcrit les ventes. [En fait, c’est le contraire : le terrain vendu à Robert Boulin est une partie d’un terrain beaucoup plus grand vendu auparavant à des Normands. ndlr]. C’est le début de l’affaire dite de Ramatuelle, qui refait surface (coïncidence ?) début 1979. Une enquête est ouverte à Caen, dirigée par le jeune juge Renaud Van Ruymbecke. Le garde des Sceaux, Alain Peyrefitte, n’est pas mécontent de voir le nom de Boulin, concurrent pour Matignon, cité dans un dossier judiciaire. Tournet se retrouve en première ligne. Il tente alors de mouiller Boulin, alerte la presse, et finit même par déclarer au juge qu’il aurait remboursé à Boulin les 40 000 F du terrain, par chèque au porteur, ce qui n’a pas été démontré par l’enquête judiciaire.

Lorsqu’il apprend la mort de Robert Boulin, le préfet du Var en poste à l’époque de l’achat du terrain, Jean-Marie Robert, écrit au ministre de l’Intérieur, Christian Bonnet. Dans ce courrier confidentiel (auquel j’ai pu avoir accès) le haut fonctionnaire explique que jusqu’à preuve du contraire Robert Boulin a toujours été un scrupuleux honnête homme dans cette affaire de Ramatuelle. A ses yeux, il parait évident qu’Henri Tournet a tenu à dériver l’action de la justice (qui s’est laissé faire ?) sur M. Boulin dans l’espoir qu’un ministre en exercice, étant mis en cause, sa propre affaire serait freinée, sinon classée, et qu’il n’aurait pas lui-même à rendre compte de ses propres responsabilités

Cerné par la justice, Tournet prendra finalement la fuite, à l’étranger. Il sera condamné à 15 ans de prison par contumace pour faux en écriture publique, en novembre 1980 par la cour d’assises de Coutances.

Il est vrai que cette affaire souciait gravement Robert Boulin, car elle visait avant tout son intégrité politique. En bon avocat, il consacre des heures entières à préparer sa défense. L’homme est indéniablement touché, affecté, mais bien décidé à répliquer à ce qu’il considérait être une déstabilisation politique. Il sait d’où vient le coup : ses amis du RPR. A l’époque, le nom de Robert Boulin circule comme probable futur Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing. Une situation insupportable pour le parti de Jacques Chirac, dans la perspective de la présidentielle de mai 1981.

L’affaire sort donc opportunément dans la presse, en octobre 1979. D’abord par le biais d’un article publié dans le journal d’extrême droite Minute (qui présente plutôt Boulin comme la victime d’une arnaque), puis dans les colonnes du Canard enchaîné, qui lance véritablement le scandale. L’article du Canard est co-signé par Claude Roire et un certain Roland Laurent, pseudonyme de Roland Jacquard, reconverti par la suite en expert médiatique (et contesté) des réseaux terroristes… Lorsque je l’interroge pour les besoins de mon livre sur l’affaire Boulin, Claude Roire admet qu’au moment de la publication de son article, il lui faut encore  construire un vrai truc, avoir un peu de certitude, interroger le préfet. Chroniqueur sur RTL, le journaliste Philippe Alexandre révèle que ce sont les dirigeants du RPR qui ont décidé de révéler à la presse cette affaire.

Le Canard se fait donc le relais d’une véritable manipulation politique pour tenter de discréditer Boulin. Pas très glorieux.

  • Le Canard enchaîné : Le jour de sa mort, en quittant le ministère du Travail, Boulin a lancé un étrange Adieu mon bureau ! qui a stupéfait un témoin. Manifestement, le ministre savait qu’il partait sans retour. 

Un témoin dit effectivement avoir entendu cette phrase, lorsque Robert Boulin quitte pour la dernière fois son ministère, le 29 octobre 1979, à 15 heures. Il s’agit de l’huissier du ministère du Travail. Pour Le Canard, cette interjection est forcément le signe d’un suicide annoncée à la cantonade.

En réalité, à ce moment-là, Robert Boulin souhaite, avant tout, répliquer par écrit au journal  Le Monde qui avait publié un article sur cette fameuse affaire de Ramatuelle. La veille, le dimanche 28 octobre, le ministre a passé toute sa matinée chez lui, à son bureau, à taper à la machine, un projet de réponse au Monde. L’après-midi, il se rend à son ministère pour faire des photocopies. Le soir, Robert Boulin lit des extraits de son projet de réponse au Monde à son épouse et à ses enfants. Un projet qu’il soumet le lendemain aux membres de son cabinet. Ses collaborateurs sont divisés sur la question. Le cabinet Boulin décide d’attendre, d’améliorer encore ce texte. Dans le même temps, Robert Boulin fait taper par l’une de ses secrétaires une longue lettre dactylographiée par ses soins. Il souhaite qu’elle retape cette lettre au propre. Il s’agit d’une lettre pugnace dans laquelle Boulin se défend de toute irrégularité dans l’affaire de Ramatuelle.

Voilà ce qui occupe l’esprit de Boulin, le jour de sa disparition.

Pour mieux se défendre, Robert Boulin envisage également de démissionner afin de livrer ses explications au juge Van Ruymbecke. Car son statut de ministre l’en empêche. Seule une autorisation du conseil des ministres aurait pu lui permettre d’aller s’expliquer devant le magistrat instructeur, mais le Premier ministre Raymond Barre s’y oppose, comme il me l’a confirmé lors de notre entretien.

Le 29 octobre 1979, au matin, soit le jour de sa disparition, Boulin évoque justement cette question avec son directeur de cabinet, Yann Gaillard. Le ministre demande à son collaborateur de rencontrer au plus vite le secrétaire général de l’Elysée, à ce sujet. Persuadé de l’intégrité de son ministre, Yann Gaillard est favorable à cette démission. Je lui ai dit : Puisque c’est comme ça : démissionnez !, m’explique l’ancien directeur de cabinet de Boulin. Vous serez plus à l’aise en tant que citoyen pour défendre votre honneur. Et plus personne n’entendra jamais parler de cette histoire. Pourtant, s’il songe indéniablement à cette démission, Boulin ne répond pas clairement à la suggestion de son collaborateur, à cet instant. Adieu mon bureau ! est-il le signe de cet état d’esprit ? Difficile d’être affirmatif sur ce point, mais c’est une hypothèse qui n’est pas à négliger.

  • Le Canard enchaîné : Pourquoi les policiers sont-ils allés tout droit à Rambouillet, aux étangs de Hollande, quand la disparition du ministre a été signalée par ses proches ? Parce qu’ils avaient retrouvé chez lui, dans sa corbeille à papier, le brouillon d’une lettre dans laquelle il annonçait son intention d’en finir et donnait le lieu exact où on retrouverait son corps. Un faux ? L’assassin était donc dans la maison du mort et y avait déposé un message avant même d’avoir commis son crime. 

Le Canard brouille la chronologie et s’emmêle les palmes dans enchaînement des événements. C’est une très courte note dactylographiée découverte dans la corbeille à papier du ministre par le gendre de Robert Boulin, Eric Burgeat, le 29 octobre 1979, peu avant minuit, qui donne l’alerte. Cette notule déchirée porte les mots suivants : J’envisage de me noyer dans un étang de la forêt de Rambouillet où j’aimais beaucoup faire du cheval. Ma voiture 305 Peugeot est immatriculée 651 GX 92. Le matin même, cette poubelle avait été entièrement vidée par la femme de ménage de la famille Boulin. Selon la veuve de Robert Boulin, cette poubelle était vide lorsque son mari quitte pour la dernière fois son domicile, à 15 H 30.

Dès la découverte de cette notule, l’alerte est déclenchée par un appel téléphonique du chef de cabinet de Robert Boulin, Marcel Cats, au ministère de l’Intérieur. Boulin envisage de se noyer : il faut donc tout faire pour tenter de le retrouver. Dès lors, au domicile familial, deux groupes se forment : un premier groupe composé du fils Boulin, de son épouse et du garde du corps du ministre, Max Delsol, se rend en forêt de Rambouillet, en vain. Un deuxième groupe comprenant le gendre de Boulin et le chef de cabinet du ministre se dirige place Beauvau. Il est une heure du matin. Après une demi-heure d’attente interminable, le cabinet du ministère de l’Intérieur (dont faisait alors partie un certain Claude Guéant) les renvoie sur Matignon. Nouvelle attente angoissée au cœur de la nuit jusqu’à ce que le permanencier de Matignon finisse par lâcher: Les recherches sont déclenchées. On s’occupe de tout. Rentrez chez vous. On vous tiendra au courant… En fait, les recherches ne seront lancées qu’à 6 h 25 du matin, après un contact téléphonique entre le chef de cabinet de Boulin et le directeur central de la police judiciaire, Maurice Bouvier.

Le corps de Robert Boulin est finalement découvert (officiellement) à 8 h 40 du matin. Bien plus tôt, en réalité. Plusieurs personnes au sein de l’appareil d’Etat (Premier ministre, ministre de l’Intérieur…) sont prévenues de la découverte du corps du ministre, entre une heure et deux heures et demie du matin, comme me l’ont confirmé les intéressés. Quant à la mort de Robert Boulin, elle se situe, la veille, au soir.

Dès le 29 octobre 1979, entre 19 heures et 20 heures, le décès du ministre est connu d’un petit cercle de personnes. C’est le cas par exemple de cet étrange homme d’affaires proche du RPR, Guy Aubert, qui déboule au domicile des Boulin, affolé : Robert est mort ! On l’a enlevé ! , dit-il, avant de tourner les talons. L’homme s’exilera en Afrique du sud, dans les années 1980. Il y a aussi le témoignage de l’ami franc-maçon de Boulin, Jacques Douté, restaurateur à Libourne, qui, au même moment, reçoit un appel anonyme : Il est mort ! Douté comprend tout de suite que le message concerne le sort réservé à son ami Boulin. Ils nous l’ont tué ! , lance Douté à ses amis présents, ce jour-là, dans son restaurant. 

Les expertises des premiers médecins-légistes, après examen des aliments contenus dans l’estomac du ministre, concluent également que Robert Boulin est mort le 29 octobre 1979 entre 18 heures et vingt heures. Coïncidence ? C’est à partir de ce moment-là que le grand défilé commence au domicile des Boulin, ce que Le Canard se garde bien de signaler à ses lecteurs. Entre vingt heures et minuit, plusieurs individus ont ainsi accès au bureau et à la machine à écrire du ministre. Entre la rue et la cuisine, une porte de service permettait d’accéder directement au bureau de Robert Boulin, loin des regards indiscrets. Le 29 octobre 1979, la serrure de cette porte de service était cassée, toujours pas réparée.

Parmi ce défilé d’individus, se trouve un personnage (mort en 1998) qui a joué un rôle trouble dans l’affaire Boulin : Patrice Blank. Cet ancien résistant bien introduit dans le monde de la presse (président du conseil d’administration de France Soir après la guerre, il rachète le groupe Liaisons sociales) a, selon moi, trahi Robert Boulin. En octobre 1979, ce Patrice Blank est à la fois le conseiller presse du ministre… tout en étant proche de l’escroc Henri Tournet, qui tente de faire pression sur le ministre pour obtenir des permis de construire. C’est Patrice Blank qui organise un rendez-vous entre Robert Boulin et deux journalistes du Canard enchaîné (dont Louis-Marie Horeau), le lundi 22 octobre 1979, en début de soirée, à son domicile, afin que le ministre puisse s’expliquer. Mais sous couvert d’aider Boulin, Patrice Blank mène, en fait, un double jeu. Même Claude Roire, le journaliste du Canard qui écrit sur l’affaire de Ramatuelle, s’interroge sur le bonhomme : « Dans mes conversations avec Tournet avant la publication de mon premier papier, Tournet me dit : J’ai un mec pour médiatiser tout ça : Patrice Blank ! Il y a quand même un truc tordu. Un gars qui peut être copain avec Tournet et avec Boulin, c’est quand même une sacrée acrobatie !, me dit Claude Roire.

Patrice Blank disposait effectivement d’une face cachée. C’est un homme lié aux réseaux de la Françafrique. Au cours de mon enquête, j’ai notamment découvert qu’il était membre du conseil d’administration de la FIBA (French intercontinental bank), la banque d’Elf et du Gabon connectée au parti gaulliste. Des réseaux que Robert Boulin menaçait justement de dénoncer lors de sa contre-attaque, afin de réduire au silence ses calomniateurs.

Il est donc probable que lorsque Patrice Blank déboule au domicile de Robert Boulin, il sait que le ministre est déjà mort. D’autant que son comportement, cette nuit-là, intrigue : Il était inquiet, livide, blanc comme la mort. Un zombie, se souvient le mari de Fabienne Boulin. J’ai gardé toute la soirée la conviction que le ministre s’était suicidé, ce qui explique mon comportement, expliquera Patrice Blank aux enquêteurs. Son rôle trouble n’a malheureusement pas été creusé par l’enquête alors que la police judiciaire a établi qu’il a menti sciemment lors de sa première audition sur l’heure à laquelle il a appris la mort du ministre. Pire : l’ordonnance de non-lieu sur la mort de Robert Boulin s’appuie en grande partie sur le témoignage de Patrice Blank pour conclure à l’état prétendument dépressif du ministre pouvant justifier son suicide.

En résumé, l’assassin n’est pas dans la maison du mort, et n’y dépose pas un message avant même d’avoir commis son crime, comme l’écrit Le Canard. En réalité, le crime est déjà commis. Il faut tenter de le maquiller, dans l’urgence. C’est la raison pour laquelle, il aurait fallu s’interroger sur la présence de Blank au domicile des Boulin, cette nuit-là. D’autant que l’homme n’était pas seul. Il était accompagné de l’un de ses proches (inconnu de la famille Boulin), un dénommé Roger Thiery, et du jeune avocat de Boulin, Alain Maillot (aujourd’hui membre du prestigieux cabinet d’avocats d’affaires Darrois-Villey-Maillot-Brochier). C’est le mystérieux inconnu, ami de Blank, qui suggère à la famille de mieux regarder dans le bureau de Boulin avant de s’éclipser…

Il aurait également fallu s’interroger sur les derniers écrits authentiques de Robert Boulin. Patrice Blank est justement (avec l’avocat d’affaires Alain Maillot) l’une des dernières personnes à avoir détenu l’un de ses écrits : le mémo de défense dans l’affaire de Ramatuelle que le ministre a fait taper au propre par sa secrétaire, le 29 octobre 1979. Une lettre que Boulin fait porter en main propre à Blank et Maillot par l’un de ses deux gardes du corps, le 29 octobre, en fin de matinée, quelques heures avant de disparaitre. Une lettre qui, selon le témoignage de sa secrétaire, ressemble trait pour trait à la lettre attribuée au ministre après sa mort, excepté évidemment les mentions suicidaires, au début et à la fin. Un courrier authentique qui a donc pu parfaitement être détourné de son objet pour devenir une lettre de suicide

De façon suspecte, Patrice Blank n’a pas signalé l’existence de cette lettre aux enquêteurs. Et lorsque dans les années 1980, il est interrogé à ce sujet, il affirme la tenir à la disposition de la justice s’il la retrouve . Il ne la retrouvera jamais… La lettre remise par Boulin à l’avocat Alain Maillot ne sera pas, non plus, retrouvée.

  • Le Canard enchaîné : Quelques heures avant son décès, Boulin a posté une dizaine de lettres, toutes semblables, à quelques mentions manuscrites près. Il y annonce son intention de mettre fin à ses jours. Un faux ? Il n’est pas contesté que la lettre a été tapée sur la machine personnelle de Boulin. L’assassin est vraiment fort. Surtout que certains destinataires ont formellement authentifié les ajouts manuscrits. 

Des lettres dactylographiées signées Robert Boulin existent, c’est incontestable. Des lettres de quatre pages (non datées) tapées avec la machine à écrire du ministre. C’est uniquement là-dessus, finalement, que repose la thèse du suicide du ministre, tant les constatations médico-légales et les différents témoignages battent en brèche cette version. Il s’agit d’une dizaine de lettres reçues par des proches du ministre (politiques, avocats, francs-maçons), des journalistes (l’AFP, Minute, Sud-Ouest) ou le commissaire de police de Neuilly. Bizarrement, aucun membre de la famille du ministre n’est destinataire de l’un de ces courriers.

Si ces lettres existent bel et bien, il est cependant malhonnête intellectuellement de faire comme si elles ne posaient aucune question. Car quand on les examine de près, elles recèlent de multiples anomalies.

D’abord, ces lettres sont toutes des photocopies, ce qui ouvre la voie à une possible manipulation. Quelques mentions manuscrites figurent bien sur certains courriers ou certaines enveloppes, mais elles ne lèvent pas les doutes sur l’authenticité de ces missives, d’autant que l’écriture et la signature de Boulin était imitée par de nombreuses personnes de son entourage. Ces mentions manuscrites sont diverses et disparates, à l’image du bristol retrouvé dans la voiture du ministre. Sur une face, on peut lire : Les clefs de la voiture sont dans la poche droite de mon pantalon (T.S.V.P.), inscrit au stylo à bille bleu. Et de l’autre, à l’encre noire, dans une écriture beaucoup plus resserrée : Embrassez éperduement [NDA : éperdument ne prend pas de e, une faute d’orthographe étonnante sous la plume de Boulin, féru de grammaire et de littérature] ma femme, le seul grand amour de ma vie. Courage pour les enfants. Boby.

Deux expertises graphologiques attribuent ces mentions à Boulin. Mais il faut nuancer leur portée. Lorsque j’ai interrogé le premier expert, il m’a affirmé qu’étant donné le manque d’éléments de comparaison, à l’époque, il aurait très bien pu conclure autrementDans l’affaire de l’assassinat du petit Grégory, ce même expert avait attribué l’écriture du corbeau à Christine Villemin avant d’être démenti par la cour d’appel de Dijon. L’expertise en écriture n’est pas une science exacte. Dans les années 1980, une deuxième expertise graphologique, conclut qu’il s’agit bien de l’écriture de Boulin… excepté une mention figurant sur l’enveloppe envoyée à l’AFP ! Comprenne qui pourra. Si certains destinataires des lettres (comme le docteur Pierre Simon) disent reconnaître l’écriture de Boulin, certains proches du ministre qui voyait défiler sa correspondance, comme son ancien secrétaire général de la mairie de Libourne, Georges Pauquet, estiment, en revanche, qu’elle a été imitée. Un témoin girondin, Eric Carlsberg, m’a également expliqué que Jacques Chaban-Delmas (l’un des hommes politiques les plus proches de Boulin) lui a confié, après la mort du ministre, qu’il ne croyait pas à la véracité de cette lettre.

De multiples bizarreries entourent ces courriers. Par exemple, l’ami franc maçon de Boulin, Pierre Simon, est prévenu la veille, par un coup de fil, qu’il va recevoir une lettre du ministre ! Le suppléant de Boulin, Gérard César (actuel sénateur UMP) reçoit, lui, une lettre posthume à l’Assemblée nationale, alors que Boulin lui écrivait toujours à sa mairie de Rauzan, en Gironde.

Autre anomalie : les enveloppes ainsi que le papier à lettre utilisé, siglé Ministère du Travail,  ne correspondent pas au papier ministériel utilisé à l’époque par Robert Boulin, à savoir : Ministère du Travail et de la Participation

Le contenu même de ces fameuses lettres pose problème, car ce ne sont pas à proprement parler des lettres de suicide. Il s’agit, en fait, d’une longue plaidoirie dans laquelle Robert Boulin se défend de toute illégalité dans l’affaire de Ramatuelle. Avec une phrase décalée, au début de la lettre : J’ai décidé de mettre fin à mes jours. Et une phrase, à la fin, sur un feuillet séparé : Je préfère la mort à la suspiçion [NDR : là encore, une étonnante faute d’orthographe à  suspicion qui s’écrit sans cédille], encore que la vérité soit claire. Que ma famille, si unie et que l’on commence à attaquer scandaleusement, se resserre encore davantage, dans le souvenir, non altéré, que je pourrai laisser où j‘ai servi l’Etat et mon pays avec passion et désintéressement.

Le ruban encreur de la machine à écrire de Robert Boulin aurait permis de reconstituer le texte dactylographié. Mais il a mystérieusement disparu du SRPJ de Versailles.

Le texte en défense de Boulin sur l’affaire de Ramatuelle a-t-il été récupéré puis détourné pour fabriquer à la hâte une fausse lettre posthume, lorsque la mort du ministre a été connue d’un petit cercle d’individus, le 29 octobre 1979, à partir de 20 heures ? Quoiqu’en dise Le Canard, l’hypothèse ne peut être balayée d’un revers de main.

Pas besoin de  grand complot , juste d’une ou deux personnes dans l’entourage direct du ministre.

  • Le Canard enchaîné : Certains tenants de la thèse de l’assassinat embarrassés par ces missives, ont une réponse. Ils soutiennent sérieusement que ces lettres, fabriquées par les conjurés, auraient remplacés de vrais courriers volés à la poste, la nuit même, par un commando du SAC. Tandis qu’une autre équipe enlevait et tuait le ministre. 

Une nouvelle fois, il faut entrer dans le détail, sous peine de passer aux yeux du Canard pour un adepte des conjurationsAucun témoin n’a vu Robert Boulin poster des courriers à Montfort-l’Amaury, dans les Yvelines, le dernier lieu où le ministre a été vu vivant, le 29 octobre 1979, en fin d’après-midi. En revanche, un postier, Denis Lemoal, a bien vu tomber des courriers ministériels dans son bac à courrier. Problème : il s’agissait de courriers volumineux, pas de courriers de quatre pages, comme les lettres posthumes attribuées à Robert Boulin. Ce postier s’en souvient parfaitement car, comme il me l’a expliqué, il a dû surtaxer ces courriers avant de les remettre dans le circuit postal. Une chose est donc sûre : si Robert Boulin a bien posté des courriers, ce jour-là, ils ne correspondent pas au poids de la fameuse lettre posthume. Ces courriers ont-ils été interceptés ? La question se pose logiquement, étant donné ce qui précède.

D’autant qu’il faut se remettre dans le contexte de l’époque, ce que se refuse apparemment à faire Le Canard. Une telle opération, certes délicate, n’aurait rien eu d’impossible, pour certains barbouzes des réseaux Foccart. C’est ce que m’avait notamment confié Constantin Melnik, l’ancien coordinateur des services secrets auprès du Premier ministre, Michel Debré, de 1959 à 1962. Mort en 2014, Melnik avait été entendu en 1982 par la Commission d’enquête parlementaire sur les activités du SAC. « Montfort-l’Amaury est un petit bureau de poste facile à pénétrer, m’avait dit Melnik. A l’époque, il y a des anciens des services congédiés par Alexandre de Marenches [NDA : patron des services secrets de 1970 à 1981], qui peuvent avoir envie de faire des heures supplémentaires pour des raisons politiques. Tous ces réseaux Foccart-Pasqua sont surexcités par l’idée que Giscard l’usurpateur est au pouvoir. Le gaullisme pur et dur est matraqué. Il y avait des demi-solde sur la place de Paris. Des membres du SAC, des anciens des services spéciaux, du Service 7[NDR : spécialisé dans l’interception de documents], qui étaient capables de tout », conclut Constantin Melnik.

Les membres des Renseignements généraux des Yvelines, disposaient également de passes pour ouvrir les boites aux lettres, comme me l’a expliqué leur chef d’état-major (de 1974 à 1993), Michel Collobert.  Selon lui, André Ferran, le patron des RG des Yvelines, à l’époque était intimement lié au SAC. Récupérer un courrier dans la poste de Montfort-l’Amaury ? C’était rien à faire, à l’époque ! , me dit Michel Collobert, toujours bon pied, bon œil.

En tous cas, chronologiquement, une interception n’aurait rien d’impossible, si l’on s’en tient au parcours théorique du courrier retracé par les enquêteurs. Les sacs postaux quittent la poste de Montfort-l’Amaury, le mardi 30 octobre 1979 vers 9 heures, à destination du centre de tri départemental de Trappes, dans les Yvelines. Ils restent donc potentiellement accessibles toute la nuit. Ce que me confirme le postier Denis Lemoal. Le trajet dure une heure. Là, le courrier de Montfort-l’Amaury reste en jachère toute la journée, avant d’être acheminé dans les différents bureaux parisiens vers minuit. Pour la province, le courrier quitte le centre vers 20 heures, pour être ensuite regroupé dans les gares SNCF et les aéroports. C’est une entreprise privée qui est chargée d’acheminer le courrier de Montfort-l’Amaury vers Trappes. Elle dispose des clés pour accéder aux bacs à lettre.

Dans la célèbre nouvelle d’Edgard Allan Poe, La lettre volée se trouvait en réalité… sur le bureau du coupable, offerte aux yeux de tous ceux qui la recherchait. Peut-être le mystère est-il un peu trop clair, raisonne alors le détective chargé par le préfet de police de retrouver la lettre. Dans l’affaire Boulin, peut-être le mystère est-il un peu trop clair pour Le Canard

  • Le Canard enchaîné : Les barbituriques présents dans la pharmacie familiale ont disparu. L’assassin, toujours ? Un complice ?

C’est à ce genre de détail que l’on constate que Le Canard ne connaît pas la réalité du dossier. Aucun barbiturique n’a été absorbé par Robert Boulin, contrairement à ce qui sera affirmé dans les couloirs de l’Assemblée nationale et dans les médias, juste après la mort du ministre. Des traces de Valium ont bien été retrouvées dans le corps de Robert Boulin… mais dans son sang, pas dans son estomac, alors que l’on y a bien retrouvé le comprimé de Bilifluine, médicament anodin pour faciliter la digestion que le ministre avait absorbé avant de quitter son domicile. Robert Boulin n’a donc pas ingéré des comprimés de Valium. De plus, aucun tube de Valium n’est retrouvé dans la voiture de Robert Boulin, dans ses poches ou autour de l’étang Rompu. Seule une boite de sucrettes vide (qui n’a contenu ni Valium, ni barbiturique) se trouve dans ses vêtements.

Un flacon de Valium était bien rangé dans l’armoire à pharmacie de la famille Boulin. Il appartenait à l’épouse du ministre, Colette Boulin qui l’utilisait de temps en temps, lorsqu’elle se sentait stressée. Ce tube de Valium, presque plein, n’a pas disparu de la pharmacie familiale. Les enquêteurs du SRPJ de Versailles ont simplement conclu que c’était Robert Boulin qui avait subtilisé une partie du contenu de ce flacon pour se suicider.

Des boîtes de barbituriques se trouvaient également dans la pharmacie familiale, mais elles étaient pleines. Robert Boulin n’en prenait pas. Le 31 octobre 1979, pour une raison inexplicable, le garde du corps du ministre Max Delsol, partisan acharné de la thèse du suicide, conseille à Fabienne Boulin de détruire ces boîtes, ce qu’elle fit le soir même, sans se poser de questions sur cet étrange empressement. Une initiative malheureuse car elle nous priva d’un moyen de mettre à mal l’explication par le suicide, écrit la fille Boulin dans son livre Le dormeur du Val (Don Quichotte, 2011). En effet, si ces boîtes de barbituriques étaient demeurées là, pleines, personne n’aurait compris que mon père eût préféré le Valium pour mettre fin à ses jours. Qui, en effet, aurait l’idée de se suicider avec du Valium  – reconnu inefficace pour cet usage – en ayant de puissants barbituriques à sa disposition ? 

C’est ce que nous allons voir maintenant.

  • Le Canard enchaîné : Il est vrai que l’étang où le corps est retrouvé à une profondeur de 50 cm d’eau, et autant de vase. Mais Boulin est gavé de Valium. Même sans se noyer, il serait sans doute mort. 

Le Canard s’enfonce là dans des eaux de plus en plus vaseuses. En réalité, 80 milligrammes de diazepam (un dérivé du Valium) ont été retrouvés dans le corps de Robert Boulin. C’est un dosage important, mais pas mortel, s’il n’est pas associé à un autre médicament aux effets nettement plus radicaux, comme les barbituriques. Selon les experts en toxicologie saisis par la justice, ces 80 mg de diazépam se trouvaient dans le sang du ministre, et pas dans son estomac, ce qui suggère une possible injection.

Classé dans la famille chimique des benzodiazépines , le diazépam, à dose élevée, altère la vigilance, entraîne la somnolence et diminue les réflexes. Il est souvent utilisé par les violeurs qui souhaitent endormir leur victime, ou lorsqu’une personne en drogue une autre afin d’obtenir un blanc-seing, une signature contre sa volonté.

Dans le cas de Robert Boulin, cette quantité de Valium est tout à fait insuffisante pour se noyer dans 50 centimètres d’eau. Au début des années 1980, une équipe de TF1 (alors chaîne publique) a même fait le test : après avoir avalé 80 mg de Valium, il était encore possible pour le journaliste de tenir en équilibre sur une jambe !

  • Le Canard enchaîné : La preuve absolue de l’assassinat, dégainée par les tenants de cette thèse : lors de l’autopsie, les médecins ont noté la présence de lividités cadavériquessur le dos de Boulin. Or ces lividités apparaissent après l’arrêt de la circulation sanguine, sur les points les plus bas. Et Boulin était dans l’eau, en position accroupie, et non sur le dos. Donc il a été déplacé par son assassin après sa mort ! Deux objections : selon les bons auteurs de médecine légale, il ne se forme pas de lividités cadavériques sur un noyé. Et les lividités se déplacent pendant six heures après la mort. Or Boulin a été sorti de l’eau et aussitôt allongé… sur le dos.

Il va falloir que Le Canard potasse, à nouveau, son précis de médecine légale. Les lividités cadavériques se fixent définitivement sur les parties basses du corps entre huit et douze heures après la mort, où elles sont alors maximales. Un changement de position du corps peut ensuite, éventuellement, atténuer certaines lividités, mais nullement les faire disparaître.

Dans le cas de Boulin, les choses sont claires : comme on l’a vu, le ministre est cliniquement mort, le 29 octobre 1979, à 20 heures. Son corps est officiellement retrouvé et sorti de l’eau de l’étang Rompu, le lendemain à 8 h 40. Soit plus de 12 heures après sa mort, au moment où les lividités sont donc à leur intensité maximum. Or les marbrures correspondant à ces lividités se trouvent sur le dos du ministre, et pas sur le ventre alors que le corps du ministre reposait face contre le sol de l’étang. Son corps a donc forcément été bougé, puis placé dans l’étang.

Le fait que le corps du ministre soit dans l’eau ne change absolument rien à l’affaire. Le Canard explique doctement, bon auteur de médecine légale à l’appui (quelle source ?), que ces lividités ne se seraient pas formées pendant toute la durée où le corps du ministre se trouvait dans l’eau ! Si l’on comprend bien, ces lividités ne seraient apparues qu’à retardement lorsque le corps de Boulin aurait été sorti de l’eau et allongé sur le dos. Galéjade ! La loi de la gravité ne cesse pas de s’exercer sur un corps immergé, noyé ou pas. Le Canard peut toujours se rallier à une autre théorie, celle développée par France Soir, en janvier 1988, afin de justifier cette improbable thèse des lividités baladeuses : selon l’auteur de l’article, le corps de Robert Boulin aurait été balloté par les nombreux animaux sauvages qui viennent chaque nuit se désaltérer dans cet étang. Des canards sauvages, peut-être ?

  • Le Canard enchaîné : Il est faux de dire – et d’écrire – que la famille n’a jamais cru au suicide. Ce fut, au contraire, leur profonde conviction. L’épouse de Robert Boulin a authentifié le message posthume laissé sur le pare-brise de la voiture. Son fils, Bertrand, a même imaginé un scénario pour expliquer ses blessures au visage, qu’il a, ensuite, déclarées inexplicables. Ce n’est qu’après plusieurs années que la famille a changé d’avis. Pourquoi ? Tout simplement parce que l’enquête judiciaire, les expertises, les formalités administratives, l’autopsie ont été salopées à un point rarement égalé. Des fautes ont été commises pour dissimuler les précédentes. Tétanisés par l’ affaire d’Etat, aveuglés par l’évidence du suicide, fonctionnaires, policiers, magistrats, experts ont tout fait à l’envers. Cela permet de relever des dizaines d’anomalies parfois extrêmement troublantes. Mais jamais en vérité, de répondre aux quelques points simples et têtus ci-dessus évoqués. Sauf à élaborer d’extravagantes hypothèses complotistes. Beaucoup plus sexy et vendeuses qu’un drame personnel. 

Ce n’est pas la famille Boulin qui n’a jamais cru au suicide, c’est Colette Boulin, l’épouse du ministre qui n’a jamais adhéré à cette thèse, même si, c’est vrai, elle ne l’a pas dit publiquement, à l’époque. Dans son journal intime (auquel j’ai pu avoir accès), Colette Boulin écrit : Je ne répèterai jamais assez l’invraisemblance de ce suicide auquel je n’ai jamais cru en dépit de toutes les pressions auxquelles j’ai été soumise et auxquelles je n’ai pas eu la force de réagir ouvertement dans mon premier désarroi. – Elle avait la trouille, dit sa fille Fabienne. Elle craignait pour notre vie. Elle nous a longtemps protégés, mon frère et moi.

Il faut, à nouveau, se remettre dans le contexte de l’époque, de ces années de plomb à la française, ces années Giscard traversées par un SAC en pleine dérive mafieuse où l’on n’hésitait pas à intimider ou à abattre des juges d’instructions (comme le juge Renaud, en 1975, à Lyon), des syndicalistes ou des opposants politiques.

Une époque où le maire de Neuilly et membre du Conseil constitutionnel, Achille Peretti, n’hésite pas, non plus, à proposer de l’argent à Colette Boulin contre son silence, en lui glissant ce « conseil d’ami » : Taisez-vous ! Vous n’aimeriez pas que Bertrand [le fils Boulin] finisse comme Robert… Je sais tout !, lui lance alors la veuve de Robert Boulin. Alors faites sauter la République ! , lui rétorque, un Peretti, furibard. Une scène sidérante à laquelle a assisté Alain Morlot, le kiné de Boulin. Par précaution, le kiné avait discrètement pris avec lui un enregistreur qui a capté cet incroyable échange avec Peretti. Au début des années 1980, un extrait de cet enregistrement sera même diffusé au vingt heures de TF1 par le journaliste Jacques Collet, provoquant une réaction courroucée du RPR. Pour sa tranquillité, le journaliste devra ensuite partir travailler quelque temps à l’étranger.

Ce sont les enfants de Robert Boulin, Fabienne et Bertrand, qui ont d’abord cru au suicide avant, ensuite, de changer d’avis. Le fils Boulin a même défendu la thèse du suicide dans un livre (Ma vérité sur mon père, Stock). Mais cet ouvrage, paru au premier trimestre 1980, a été rédigé juste après la mort du ministre. C’est un livre d’écrivain, pas de journaliste. Bertrand Boulin (toute sa vie obsédé par l’idée du suicide, selon sa sœur), tente dans cet ouvrage de reconstituer les derniers instants de son père. Il relève certaines contradictions factuelles, mais les balaye au fil d’un récit assez lyrique, qu’il présente comme le cri d’amour d’un fils éperdu d’admiration pour son père, dévasté par la douleur. Il cherche à expliquer l’inexplicable vérité que lui ont assénée les plus hautes autorités de l’Etat et qu’il n’imagine pas, alors, pouvoir être mensongères. Sans craindre la contradiction, le fils Boulin rapporte d’ailleurs les propos que son père lui a tenus sur le suicide : Je considère que le suicide est un terrible échec, lui dit-il. Je crois trop au destin pour cela. – As-tu pu penser au suicide ? , lui demande son fils. Non, répond Robert Boulin. Au contraire, je me suis demandé comment d’autres avaient pu y penser. C’est parfois le seul moyen de dire certaines choses, mais alors elles sont dites trop tard. Et puis je pense qu’on peut toujours faire quelque chose… le gâcher, ça c’est scandaleux !

Quant à Fabienne Boulin, elle a toujours expliqué (à ceux qui veulent bien l’entendre) qu’elle avait été élevée dans le culte du gaullisme et des institutions républicaines. A l’époque, écrasée par le chagrin, il ne lui serait pas venu à l’esprit de remettre en cause le discours lénifiant servi par les représentants de l’Etat sur la mort de son père. D’autant que les autorités lui servaient sur un plateau une enquête irréprochable sur la mort de son père. Qui peut dire aujourd’hui, en conscience, confortablement installé dans son canapé, qu’il aurait agi différemment ?

Contrairement à ce qu’indique Le Canard, ce ne sont pas les fautes commises dans l’enquête qui ont incitées la famille Boulin à remettre en cause la thèse du suicide, mais des photos, extraites du dossier judiciaire, auxquelles la famille a enfin accès, au début des années 1980, grâce à leur avocat Robert Badinter, futur garde des Sceaux de François Mitterrand. Ces clichés où l’on voit le visage traumatisé du ministre (publiés en février 1981 dans Paris Match) constituent un électrochoc pour la famille du ministre qui prend alors conscience qu’on ne lui a pas tout dit. Les pressions et le menaces s’accentuent alors sur la famille du ministre : Faites attention, vous êtes sur de la nitroglycérine ! Vous ne voudriez pas que la tuerie d’Auriol (une famille d’un responsable du SAC, dont un enfant de 8 ans, massacrée, en juillet 1981) ne se reproduise… Malgré cette ambiance poisseuse, la famille Boulin dépose finalement plainte pour homicide volontaire,  en juin 1983.

Je n’ai jamais parlé de complot (terme sciemment utilisé par le Canard pour tenter de discréditer ceux qui contestent le suicide de Robert Boulin) dans cette affaire, ce qui suggère l’idée de forces occultes qui auraient assassinée Boulin, afin d’effacer la trace du crime, de manière organisée.

Les choses ne se sont pas passées comme ça. Un complot, non. Des complices, oui. Il en a forcément fallu pour tenter de maquiller (maladroitement) la mort de Boulin. Quelques personnes au cœur de l’Etat et/ou en lien avec les réseaux Foccart. Pas un complot international.

J’ai déjà évoqué précédemment le rôle trouble joué par Patrice Blank, après la mort de Boulin. On peut également citer l’action jouée par le Procureur général de la Cour d’appel de Versailles, Louis-Bruno Chalret, qui se rend sur place, dans la nuit du 29 au 30 octobre 1979, ce qui ne figure pas dans la procédure. Chalret est un homme lié au SAC et aux réseaux Foccart. Il a travaillé au cabinet du ministre de l’Intérieur, Roger Frey, pendant la guerre d’Algérie. Il a rendu des services éminents au pouvoir gaulliste. J’ai pu notamment documenter (grâce à des écoutes téléphoniques contenues dans un rapport de police) que, dans les années 1960, ce haut-magistrat (en lien avec le sulfureux avocat Pierre Lemarchand, cité dans l’affaire Ben Barka) avait fait libérer des truands ! Chalret ? C’était une barbouze judiciaire ! , résume, clope au bec, l’ancien policier Lucien Aimé-Blanc.

C’est donc ce magistrat barbouze qui est alerté de la découverte du corps de Boulin vers une heure et demie du matin, le 30 octobre 1979, et qui se rend sur place avec une équipe d’hommes à lui, comme me l’a révélé son amie intime Marie-Thérèse Guignier, peu de temps avant sa mort. C’est un truc à emmerdes, dit Chalret à son amie. On a tout fait minutieusement, comme il fallait. J’ai tout surveillé. Rien n’a été au hasard. – Chalret était l’homme qu’il fallait pour ce genre de choses, conclut sa confidente.

On est donc loin du complot, mais bien au cœur de ces réseaux Foccart, encore actifs dans ces sanglantes années Giscard. Il n’y a pas besoin d’élaborer d’extravagantes hypothèses complotistes pour expliquer les anomalies troublantes de l’affaire Boulin. Une fois l’affaire escamotée sous la houlette du procureur général barbouze  (gendarmes immédiatement dessaisis au profit du SRPJ de Versailles, autopsie sabotée où le procureur demande de ne pas examiner le crâne de Boulin…), il était peu probable qu’un enquêteur ne s’aventure sur les sentiers escarpés de la piste de l’homicide. Cela s’appelle la servitude volontaire. Rien à voir avec le complot.

Quant aux scellés médico-légaux (sang, prélèvements de poumons…) qui auraient pu permettre de prouver scientifiquement la noyade, ils sont rapidement détruits, de manière illégale. Pour avoir remis en cause la thèse officielle du suicide de Robert Boulin, dans les années 1980, le journaliste James Sarrazin a, lui, aussi été traîné dans la boue, traité de révisionniste du fait divers par son confrère de L’Express, Jacques Derogy, pape de l’investigation et ardent défenseur de la thèse du suicide avec son collègue Jean-Marie Pontaut.

Ancien journaliste au Monde, Sarrazin avait d’autant plus de mérite de bousculer cette thèse qu’il avait initialement travaillé sur l’affaire de Ramatuelle, censé accréditer le suicide. Le journaliste avait publié un article que Boulin n’avait pas apprécié et auquel il voulait répondre, juste avant sa mort. A l’époque, James Sarrazin rencontre le ministre. Boulin lui explique qu’il est la victime de l’escroc Tournet, qu’il sait d’où vient le coup (le RPR) et que, contrairement à cette affaire bidon de Ramatuelle, lui possède de véritables dossiers et qu’il va les sortir. Pour le RPR de Jacques Chirac, Boulin devient incontrôlable. L’homme est passé par le ministère des Finances, il a des dossiers sur l’argent noir du financement politique via Elf-Gabon et la Françafrique.  Des réseaux que côtoient, on l’a vu, son collaborateur Patrice Blank.

Après la mort de Boulin, James Sarrazin et sa famille sont menacés par des proches du SAC. Le journaliste est suivi à la trace, poursuivi en voiture lors de longs rodéos qui lui laissent encore des sueurs froides… J’ai commencé à me dire qu’un jour, je ne courerai plus assez vite pour atteindre le prochain porche !, lâche aujourd’hui James Sarrazin. Cette affaire m’a coûté cher. Elle a fait tomber pas mal d’illusions, sur mon métier et sur le monde dans lequel on évolue…

L’affaire Boulin comme révélateur de l’état du journalisme. Mais je ne désespère pas, qu’un jour, Le Canard sorte la tête de l’eau.

Benoît Collombat            Médiapart le 25 09 2015

En octobre 2018, la justice n’aura pas trouvé le temps d’interroger que 2 des 15 témoins présentés par Me Marie Dosé, avocate de Fabienne Burgeat-Boulin, désormais seule dans cette affaire depuis la mort de sa mère Colette en août 2002 et de son frère Bertrand en mai de la même année. Ces témoins sont évidemment tous des personnes âgées. L’un d’eux, Philippe Mestre, alors directeur de cabinet du 1° ministre Raymond Barre, est mort en 2017 à 89 ans. La justice attendrait-elle que tous meurent les uns après les autres, moyen probablement le plus efficace pour que s’éteigne à jamais l’affaire Boulin ?

Le dernier juge en charge de cette affaire était Denis Couhé. Depuis le 24 janvier 2019, un deuxième juge lui sera associé : Nadège Péquignot. Cela devrait avancer plus vite.

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[1] Le coût de la construction du bâtiment s’élève à 670 millions d’euros, que l’Etat remboursera à Bouygues avec un loyer (qui comprend aussi la maintenance du site) de 90 millions d’euros par an jusqu’en 2043 – Coût total pour le contribuable : 2,4 milliards d’euros.

[2] Un surgénérateur n’utilise pas d’uranium, mais du plutonium, issu du retraitement des déchets nucléaires…c’était une manière séduisante d’échapper à une possible et future pénurie d’uranium…l’inconvénient étant qu’en fait ça ne marchera jamais vraiment et ce ne sera guère qu’un gouffre à fric, très longtemps maintenu en vie par acharnement thérapeutique voulu par le lobby nucléaire.

[3] Dans Hôtel du Nord, sa célèbre réplique : Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère n’est que le passage à la postérité de frictions pendant le tournage entre Marcel Carné le réalisateur qui ne cessait de dire à Henri Jeanson, scénariste : cette scène manque d’atmosphère, ou bien Réécris tout ça : pas assez d’atmosphère. Et Jeanson était parvenu à placer sa flèche, sans rapport aucun avec le scénario.


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