7 janvier 1979 au 30 octobre 1979. Robert Boulin, un ministre assassiné. L’Iran tombe aux griffes de Khomeini. 18268
Publié par (l.peltier) le 24 août 2008 En savoir plus

7 01 1979                     Les Vietnamiens provoquent la chute de Pol Pot, au Cambodge et proclament la république populaire du Kampuchéa. La volonté de mettre tout le monde aux champs se soldait par un échec : sur les 2,4 M. ha de rizières existant avant l’arrivée des khmers rouges, ce sont seulement 0,7 M. ha qui ont été cultivés en 1979. La Chine n’acceptera pas de voir chassé le clan qu’elle soutenait au Cambodge et attaquera le Vietnam : elle tombera sur un os : les vietnamiens défendront leur frontière comme des lions et la Chine prendra une raclée : c’est probablement de cette humiliation qu’il faut dater le début de l’expansionnisme Chinois… Quand la Chine s’éveillera.

16 01 1979                  Le Shah et l’impératrice Farah Diba quittent Téhéran : ils n’y reviendront plus. Atteint d’un cancer, il mourra le 27 07 1980 aux États-Unis, après s’être d’abord installé en Égypte.

Appel de Cochin

Jacques Chirac, victime d’un accident de voiture en Corrèze le 26 novembre, a été hospitalisé à l’hôpital Cochin, d’où il lit cet appel, rédigé par Pierre Juillet et Marie-France Garaud. Le tintamarre qu’il provoquera dans les rangs des partisans de l’Europe et les piètres résultats des élections européennes à venir l’amèneront à se séparer de ces deux éminences grises. Il reste qu’il a bien signé ce texte on ne peut plus souverainiste. Marie-France Garaud partira… avec un carquois plein de flèches :

Je pensais que Jacques Chirac était du marbre dont on fait les statues, il est en fait de la faïence dont on fait les bidets. [le père de Bernadette Chirac, était dans les bidets]

Marie-France Garaud

Il est des heures graves dans l’histoire d’un peuple où sa sauvegarde tient toute dans sa capacité de discerner les menaces qu’on lui cache.

L’Europe que nous attendions et désirions, dans laquelle pourrait s’épanouir une France digne et forte, cette Europe, nous savons depuis hier qu’on ne veut pas la faire.

Tout nous conduit à penser que, derrière le masque des mots et le jargon des technocrates, on prépare l’inféodation de la France, on consent à l’idée de son abaissement. En ce qui nous concerne nous devons dire NON. En clair, de quoi s’agit-il ? Les faits sont simples, même si certains ont cru gagner à les obscurcir.

L’élection prochaine de l’Assemblée européenne au suffrage universel direct ne saurait intervenir sans que le peuple français soit directement éclairé sur la portée de son vote. Elle constituera un piège si les électeurs sont induits à croire qu’ils vont simplement entériner quelques principes généraux, d’ailleurs à peu près incontestés quant à la nécessité de l’organisation européenne, alors que les suffrages ainsi captés vont servir à légitimer tout ensemble les débordements futurs et les carences actuelles, au préjudice des intérêts nationaux.

1. Le gouvernement français soutient que les attributions de l’Assemblée resteront fixées par le traité de Rome et ne seront pas modifiées en conséquence du nouveau mode d’élection. Mais la plupart de nos partenaires énoncent l’opinion opposée presque comme allant de soi et aucune assurance n’a été obtenue à l’encontre de l’offensive ainsi annoncée, tranquillement, à l’avance. Or le président de la République reconnaissait, à juste raison, dans une conférence de presse récente, qu’une Europe fédérale ne manquerait pas d’être dominée par les intérêts américains. C’est dire que les votes de majorité, au sein des institutions européennes, en paralysant la volonté de la France, ne serviront ni les intérêts français, bien entendu, ni les intérêts européens. En d’autres termes, les votes des 81 représentants français pèseront bien peu à l’encontre des 329 représentants de  pays  eux-mêmes excessivement sensibles aux influences d’outre-Atlantique.

Telle est bien la menace dont l’opinion publique doit être consciente. Cette menace n’est pas lointaine et théorique : elle est ouverte, certaine et proche. Comment nos gouvernants pourront-ils y résister demain s’ils n’ont pas été capables de la faire écarter dans les déclarations d’intention ?

  1. L’approbation de la politique européenne du gouvernement supposerait que celle-ci fût clairement affirmée à l’égard des errements actuels de la Communauté économique européenne. Il est de fait que cette Communauté -en dehors d’une politique agricole commune, d’ailleurs menacée tend à n’être, aujourd’hui, guère plus qu’une zone de libre-échange favorable peut-être aux intérêts étrangers les plus puissants, mais qui voue au démantèlement des pans entiers de notre industrie laissée sans protection contre des concurrences inégales, sauvages ou qui se gardent de nous accorder la réciprocité. On ne saurait demander aux Français de souscrire ainsi à leur asservissement économique, au marasme et au chômage. Dans la mesure où la politique économique propre au gouvernement français contribue pour sa part aux mêmes résultats, on ne saurait davantage lui obtenir l’approbation sous le couvert d’un vote relatif à l’Europe.
  2. L’admission de l’Espagne et du Portugal dans la Communauté soulève, tant pour nos intérêts agricoles que pour le fonctionnement des institutions communes, de très sérieuses difficultés qui doivent être préalablement résolues, sous peine d’aggraver une situation déjà fort peu satisfaisante. Jusque-là, il serait d’une grande légèreté, pour en tirer quelque avantage politique plus ou moins illusoire, d’annoncer cette admission comme virtuellement acquise.
  3. La politique européenne du gouvernement ne peut, en aucun cas, dispenser la France d’une politique étrangère qui lui soit propre. L’Europe ne peut servir à camoufler l’effacement d’une France qui n’aurait plus, sur le plan mondial, ni autorité, ni idée, ni message, ni visage. Nous récusons une politique étrangère qui cesse de répondre à la vocation d’une grande puissance, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies et investie de ce fait de responsabilités particulières dans l’ordre international.

C’est pourquoi nous disons NON.

NON à la politique de la supranationalité.

NON à l’asservissement économique.

NON à l’effacement international de la France.

Favorables à l’organisation européenne, oui, nous le sommes pleinement. Nous voulons, autant que d’autres, que se fasse l’Europe. Mais une Europe européenne, où la France conduise son destin de grande nation. Nous disons non à une France vassale dans un empire de marchands, non à une France qui démissionne aujourd’hui pour s’effacer demain.

Puisqu’il s’agit de la France, de son indépendance et de l’avenir, puisqu’il s’agit de l’Europe, de sa cohésion et de sa volonté, nous ne transigerons pas. Nous lutterons de toutes nos forces pour qu’après tant de sacrifices, tant d’épreuves et tant d’exemples, notre génération ne signe pas, dans l’ignorance, le déclin de la patrie.

Comme toujours quand il s’agit de l’abaissement de la France, le parti de l’étranger est à l’œuvre avec sa voix paisible et rassurante. Français, ne l’écoutez pas. C’est l’engourdissement qui précède la paix de la mort.

Mais comme toujours quand il s’agit de l’honneur de la France, partout des hommes vont se lever pour combattre les partisans du renoncement et les auxiliaires de la décadence.

Avec gravité et résolution, je vous appelle dans un grand rassemblement de l’espérance, à un nouveau combat, celui pour la France de toujours et l’Europe de demain.

Jacques Chirac 6 décembre 1978

22 01 1979                Le Mossad a fini par loger Hassan Salamé, qui tient le service du renseignement de Yasser Arafat – de son nom complet Mohammed Yasser Abdel Rahman Abdel Raouf Arafat al-Qudwa al-Husseini – ; c’était lui le chef du commando de Septembre noir à Munich en 1972. Il est  victime de l’explosion d’une voiture piégée en sortant de chez lui.

1 02 1979                   Retour triomphal de Khomeiny en Iran. On parle de 4 millions de personnes venus l’accueillir. L’avion atterrit à 9 h. Le cortège ne pourra quitter l’aéroport qu’à 11 h. Il confie la direction du gouvernement provisoire à Mehdi Bazargan. Beaucoup de commandes avec la France sont en cours… et l’Iran a prêté 6 milliards F il y a cinq ans pour la construction d’Eurodif : Khomeyni annule les commandes et demande le remboursement du prêt. S’estimant lésée par ces annulations, la France gèle le remboursement pour dix ans.

7 03 1979                   Le port du voile par les femmes devient obligatoire en Iran. Dès le lendemain,  des millers de femmes défilent, cheveux au vent, pour protester : le pouvoir va reculer, mais pour le rendre progressif : d’abord les services publics, puis les université etc…

10 03 1979                  Création du Système Monétaire Européen : SME,  pour assurer une stabilité monétaire  aux monnaies européennes, qui, pour la première fois, se définissent par rapport à elles-mêmes ; la décision en a été prise  au sommet de Brême, le 7 juillet 1978. Naissance de l’ECU, European Currency Unit,  dont le cours est la moyenne de la valeur des différentes monnaies européennes, environ 6 FF.

16 03 1979                   Mort de Jean Monnet, né le 9 01 1888, père de l’Europe.

Jean Monnet, un «père spirituel de l'Europe» méconnu

30 et 31 03 1979         En Iran, la République islamique est instituée par référendum, puis, toujours par référendum, une constitution sera adoptée le 2 décembre, qui instituera un président et un parlement élus au suffrage universel direct pour quatre ans ; elle consacrera la domination du pouvoir religieux sur l’ensemble des institutions avec à sa tête le Guide de la révolution, fonction qu’occupe Khomeini. Pour l’élection présidentielle, seuls peuvent être candidats ceux qui auront eu l’approbation indirecte du guide suprême d’Iran, par l’intermédiaire du Conseil des gardiens.

C’est le retour en force de l’obscurantisme et, avec lui, de la tartuferie : il faut bien vivre, n’est-ce pas ?

De leur côté, les prostituées avaient certains moyens de défense. Si l’argent ne suffisait pas, certaines sortaient de leur sac un certificat de sigheh. Le sigheh est un mariage temporaire approuvé à la fois par Dieu et par l’Etat, qui lie un homme (qui peut être marié) et une femme (qui ne peut pas l’être) pour une durée déterminée allant de quelques minutes à quatre-vingt-dix-neuf ans. C’est la quintessence du pragmatisme chiite : faire en sorte qu’un coup tiré bénéficie du sceau de l’approbation islamique et de la sanctification du Seigneur. Il suffit d’aller voir un des mollahs d’Haft-e Tir qui font commerce de faux certificats ecclésiaux ; pour six cent mille tomans (environ cent cinquante euros), ils sont prêts à livrer à une fille un contrat de sigheh en bonne et due forme. S’il s’agit d’un cas d’urgence, il suffit qu’elle indique le nom de son client. Un certificat de sigheh est valable pendant six mois, et renouvelable pour cinquante dollars âprement négociés. Dans la majorité des cas, le sigheh n’est soumis à aucun dépôt légal, mais les filles n’aiment pas prendre de risques. Tous les trois ou quatre ans, un nouveau débat sur le sigheh fait rage. Un comble d’hypocrisie cléricale : tel est l’argument le plus évident de ceux qui s’y opposent. Les mouvements féministes s’en plaignent aussi car, à l’image de tant de règles de la République islamique, les avantages du sigheh penchent nettement en faveur des hommes qui, contrairement aux femmes, même mariés, ont le droit d’avoir autant d’épouses temporaires qu’ils le souhaitent, et peuvent mettre fin au contrat quand bon leur semble.

Il y a quelques années, l’ancien Président et puissant avocat Akbar Hashemi Rafsanjani s’est illustré en défendant avec vigueur le sigheh dans un discours, tout en expliquant que cela ne devait pas encourager les Iraniens à être aussi licencieux que les Occidentaux. Des milliers de personnes ont envahi le Parlement pour protester. Un autre religieux est allé jusqu’à proposer l’ouverture de bordels sous licence comprenant un mollah ayant le pouvoir de marier temporairement un homme et une femme. Ainsi les Téhéranais coupables auraient pu donner libre cours à leurs pulsions avec la bénédiction d’Allah. Sa proposition est aussitôt tombée aux oubliettes.

Ramita Navai                        Vivre et mentir à Téhéran     Stock 2014

4 04 1979                    Zulfikar Ali Bhutto, 53 ans, est pendu. Un assassinat judiciaire, dira Robert Badinter, un des avocats étrangers d’Ali Bhutto.

6 04 1979                  Une Fiat 127 au moteur bien fatigué s’arrête à proximité d’un hangar maritime de la Seyne-sur-mer, à l’ouest de Toulon, dans lequel sont stockées des machines dont la réalisation a nécessité deux années complètes, éléments du réacteur Osiris que la France est en train de monter pour Saddam Hussein le président dictateur de l’Irak. Deux femmes, bien belles mais fatiguées, en descendent et se dirigent vers les deux gardiens du hangar : Pouvez-vous nous aider ? Notre voiture ne cesse de tomber en panne ? [1] Mais comment donc ! Ils vont chercher des outils et plongent le nez dans le moteur et, pendant ce temps-là, cinq hommes du commando israélien Baïonnette, de l’unité Césarée du Mossad israélien, escaladent la grille et pénètrent dans le hangar pour y poser des bombes, et ressortir rapidement. Un couple d’amoureux, – lui, Mike Harari, le chef de Césarée, elle Tamara, agente du Mossad – voit repartir la voiture des deux filles. Trente minutes plus tard, le hangar explose, détruisant tout son contenu.

Le président Valéry Giscard d’Estaing et son Premier ministre Jacques Chirac orchestrèrent durant la première moitié des années 1970 la signature d’un certain nombre de contrats avec Bagdad. Le plus important de ces marchés concernait la vente de deux réacteurs nucléaires, une modeste unité d’une puissance de 100 kilowatts, appartenant à la classe Issis, et une autre plus puissante de classe Osiris, de quarante mégawatts, capable d’atteindre soixante-dix mégawatts. Les Irakiens combinèrent le nom du réacteur avec celui de leur pays et le baptisèrent Osirak.

Ronen Bergman       Lève-toi et tue le premier. L’histoire des assassinats ciblés commandités par Israël.   Grasset 2018

20 04 1979                   Les ashrar – les moudjahidine – ont investi Kerala, dans la banlieue d’Asadabad province de Kounar, dans l’Est de l’Afghanistan, sur le fleuve Pech. Une unité de 150 hommes du commando d’élite 444 – 1 500 hommes – exécute 1260 hommes du village. C’est le capitaine Selik Alemyar  qui est à leur tête : à la fin du carnage, il inspectera l’arme de ses hommes, faisant exécuter ceux qui n’avaient pas tiré. On ne peut savoir s’il a pris l’initiative de ce massacre ou s’il en a reçu l’ordre.  Huit mois plus tard, les Russes envahiront l’Afghanistan. Selik Alemyar coule aujourd’hui une retraite à peu près tranquille à Ysselmonde, une banlieue paisible de Rotterdam en Hollande. Il a bien été interrogé par la justice hollandaise, mais laissé en liberté, faute de preuves.

28 04 1979                  Le naufrage du pétrolier libérien Gino, après sa collision avec le Tean Castor, provoque une marée noire de 750 tonnes au large d’Ouessant.

5 05 1979                   Margaret Thatcher devient premier ministre de l’Angleterre à 54 ans. 3 ans plus tôt, l’intervention du FMI pour sauver les finances désastreuses du pays, géré par le Labour, a traumatisé les Anglais. Elle va imposer un remède de cheval, but, there is no alternative, disait la Dame de fer, et aussi : Si vous voulez que quelque chose soit dit, demandez à un homme. Si vous voulez que quelque chose soit fait, demandez à une femme. À peu près trois siècles plus tôt, donc dans un monde aux codes bien différents – les femmes étaient hors-jeu – , Monsieur de la Fontaine disait dans son Conseil tenu par les rats : Ne faut-il que délibérer, la Cour en conseillers foisonne ; est-il besoin d’exécuter, l’on ne rencontre plus personne.

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Elle croit ce qu’elle dit, elle dit ce qu’elle pense… C’est effrayant ! dit un de ses amis.

28 05 1979                 La Grèce signe à Athènes le traité de son adhésion à la Communauté européenne : Valéry Giscard d’Estaing est présent, la France occupant alors la présidence tournante de la CEE. Il avait résumé son soutien à cette ouverture par un péremptoire : On ne ferme pas la porte à Platon. Oh que voilà un bel effet de manche ! Malheureusement, les mauvaises habitudes se prennent vite et en plus de 2 000 ans, la Grèce a eu tout le temps d’en prendre de très nombreuses. Mais il ne s’est alors trouvé personne pour lui rétorquer qu’on est en droit de fermer la porte à Goldman Sachs, le tripatouilleur en chef de la comptabilité nationale de la Grèce ; mais qui le savait alors ? En France, le chef de l’État tient la culture en si haute estime qu’il la place en quelque sorte hors d’atteinte de la Justice : déjà en 1960, à l’occasion du procès Jeanson, un ministre de de Gaulle l’avait sommé d’envoyer Sartre en prison, et s’était vu répondre : On n’emprisonne pas Voltaire. Il faudra attendre que la culture devienne terra incognata, virée de l’Élysée séance tenante par le bling bling de Nicolas Sarkozy pour que celui-ci ne se fende même pas d’un mot lors de la mort de Julien Gracq ; et jusqu’à ses conseillers où il ne s’est trouvé personne pour dire : quand même !

Et quand, 35 ans plus tard, Alexis Tsipras obtiendra une franche approbation des Grecs pour dire Non aux conditions des bailleurs, on imaginera bien les partisans de la Grèce reprendre à leur compte à l’adresse de tous les valeureux partisans de la rigueur, les propos d’Arletty [2] à laquelle des juges, en décembre 1944 reprochaient d’avoir joué devant des Allemands : Dites donc, il ne fallait pas les laisser entrer, pardi ! À la différence, qui ne joue pas en faveur de l’Europe, c’est que les Allemands sont entrés en France en 1940 en faisant exploser portes et serrures, donc par effraction, quand la Grèce est entrée en Europe en posant ses pieds délicats sur le tapis rouge que lui avaient déroulé ses hôtes !

14 06 1979                  Un pneu de Concorde éclate au décollage de Washington. Le rapport du Bureau d’enquêtes accidents [BEA], publié en juin 1980, révélera une fragilité de l’avion en cas de choc violent.

28 06 1979                      Le parti socialiste de François Mitterrand, brave la loi sur l’audiovisuel public : depuis son siège du 12, cité Malesherbes, à Paris, il diffuse sur la bande FM une émission pirate émanant d’une station éphémère baptisée Radio Riposte.

La loi réserve en effet à l’Etat le monopole de la diffusion audiovisuelle, mais les moyens techniques permettent désormais de contourner cet interdit : les antennes et les émetteurs mobiles ouvrent la voie aux radios libres, qui se heurtent à la répression et au brouillage par les autorités. Dix minutes après le début de l’émission, le brouillage vient tout perturber. Les forces de l’ordre interviennent et délogent sans ménagement, devant les caméras de télévision, les responsables socialistes, notamment Laurent Fabius, Paul Quilès, Lionel Jospin et Georges Sarre. Les autorités espèrent trouver François Mitterrand, interviewé par Radio Riposte, mais son intervention a été enregistrée, tout comme l’ensemble du programme, du reste. Depuis Bruxelles, François Mitterrand dénonce la répression policière. La polémique se poursuit jusqu’à l’été, avec l’inculpation du numéro un du PS et de Laurent Fabius. Deux ans plus tard, en 1981, la victoire de la gauche à la présidentielle ouvre la voie à la légalisation des radios libres et au bouleversement du paysage audiovisuel français.

François Bougon            Le Monde du 13 07 2019

06 1979                       Le pape Jean-Paul II commence à secouer le joug soviétique sur la Pologne, et prépare le terrain qui assurera le succès de Lech Walesa et de Solidarnosc ; il s’exclame, lors de son premier et triomphal voyage :  Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes du Christ ! À sa puissance salvatrice, ouvrez les frontières des États, les systèmes économiques et politiques, les immenses domaines de la culture… Nul ne peut exclure le Christ de l’Histoire de l’homme… Aucune paix réelle n’est possible en Europe sans une Pologne indépendante et souveraine… Il faut ouvrir les frontières.

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C’est le premier voyage du pape dans son pays qui est le plus stupéfiant. Pour Jean-Paul II une seule question : jusqu’où peut-il aller ? Ou, si l’on préfère, comment vont réagir d’une part les masses polonaises, de l’autre le Parti communiste ? Impossible de répondre à l’avance. Ce que Jean-Paul II va tenter, c’est la mise en question d’un Empire tout-puissant par un homme qui avance mains nues.

Avec le recul du temps, tout le monde, aujourd’hui, feint de croire que le régime ne pouvait rien contre le pape. C’est une affirmation sans fondement. Toute l’histoire de l’Église est emplie de papes arrêtés, jetés en prison, etc. Le dernier chef d’État qui n’a pas hésité à utiliser la méthode se nommait, faut-il le rappeler, Napoléon. Il a gardé le pape prisonnier pendant plusieurs années. Pie VII est sorti de l’aventure à bout de forces ; c’était il y a moins de deux siècles.

Certes, aujourd’hui, il existe des télévisions, des agences de presse, des journalistes, etc. Mais toute cette panoplie existait déjà lorsque le général Jaruzelski décréta l’état de guerre (décembre 1981). La nuit est tombée sur la Pologne ; les prisons se sont remplies, les pas des soldats ont martelé le sol des rues. L’Occident a gémi quelques semaines. Et puis, l’histoire, fleuve glacial, a continué à couler. Pourquoi l’événement ne pouvait-il pas se renouveler ? Le pape arrêté, reconduit à la frontière, les foules catholiques dispersées, les prêtres en prison, était-ce invraisemblable ? Et combien de temps les télévisions de l’Ouest auraient-elles protesté ?

Il est probable que Jean-Paul II a imaginé ce scénario catastrophe. Mais, tout de suite, il a compris qui pouvait lier les bras du régime : la foule. Tout allait dépendre du nombre et de la confiance des participants aux cérémonies. Si le peuple polonais se dressait en silence, le gouvernement communiste serait condamné à se taire.

Les événements se sont déroulés comme le pape l’avait souhaité et prévu. On sait aujourd’hui que les membres du gouvernement se tenaient informés, heure par heure; ils demandaient à leurs services qu’on évalue sans cesse l’importance des foules qui se pressaient autour de la voiture du pape.

Et, jour après jour, il fallait se rendre à l’évidence : toute la Pologne acclamait Jean-Paul II.

C’est le soir du troisième jour que le gouvernement, comme celui du Mexique, décida de sauver la face. Un pays tout entier était en train de se soulever, sans un cri, sans un slogan. Nulle part la violence n’était au rendez-vous. C’était la prière collective qui s’exprimait dans cet immense cortège ; la liberté était tapie derrière ces foules. L’appareil d’État, ses fonctionnaires, ses informateurs, partout présents, étaient, d’un coup, relégués dans un autre monde. Comme si les rouages ordinaires avaient cessé de tourner. Les gouvernements étaient, cette fois, contraints de tenir compte d’un phénomène que Marx n’avait pas prévu : une insurrection religieuse.

D’autant que les télévisions mondiales étaient là ; qu’elles expédiaient leurs images dans le monde entier. C’était lui, ce spectateur abstrait, qui contemplait, fasciné, cette preuve éclatante de l’échec absolu du communisme.

Question capitale : que disait Jean-Paul II ? Quel était le contenu de ses messages ? Rien d’autre que la prédication ordinaire de l’Évangile. Il répétait les mots entendus des millions de fois depuis les débuts du christianisme. Pas d’allusions politiques, pas d’attaques contre les dirigeants du Parti. Simplement ce rappel qui va être répété lors de chacun des voyages du pape : N’ayez pas peur.

Georges Suffert                Tu es Pierre    Éditions de Fallois 2000

12 07 1979              Reinhold Messner arrive au sommet du K 2 sans oxygène.

Piolets d'Or - 2010 - Reinhold Messner

23 07 1979             Mort de Joseph Kessel.

Une rumeur persistante accrédite l’idée de la mort de Joseph Kessel. Elle est fausse. C’est une histoire de journaliste. Si Kessel est parti, ce ne peut être qu’en reportage.

Marc Kravetz           Libération du 25 juillet

Il n’est pas mort. C’est juste un air qu’il se donne.

Lucien Jerphagnon

Saint Pierre devrait mettre les verres et la vaisselle en lieu sur :

Que ce soit dans les plaines d’Afghanistan ou dans les boites de nuit de Montmartre, Kessel raconte merveilleusement les plus belles histoires du monde sur le ton un peu las d’un voyageur infatigable. J’ai pris à l’écouter un plaisir extrême et inhabituel, bien que je connaisse Kessel depuis longtemps. Plaisir inhabituel car Kessel, autrefois, n’allait  jamais au bout de ses histoires. Soudain, on ne sait quelle mouche le piquant, il se levait d’un bond, renversait tous les verres qui se trouvaient devant lui, en croquait un ou deux par gourmandise, lançait un fauteuil dans une glace, éventrait le divan, brisait quelques objets fragiles et précieux et finissait par tout casser en hurlant, ce qui, bien sûr, créait une certaine ambiance. Quand on voulait faire une vacherie à un ami très cher, on lui disait : Tu devrais inviter Kessel à dîner chez toi, c’est un hôte délicieux, ta femme sera, j’en suis sûr, ravie de faire sa connaissance. À la télévision, en revanche, on lui prête une attention de tout repos. Une attention sans inquiétude. On se sent plus à l’aise, on est plus tranquille. On sait qu’il ne crèvera pas brusquement le petit écran, pour sauter chez vous et tout dévaster sous prétexte que le sang de cosaque de son arrière grand-père lui monte à la tête. Niet ! Niet !

Henri Jeanson

Si Kessel est construit spirituellement comme il est taillé physiquement, nous pouvons être tranquilles. Ce Kessel est une sorte de géant des steppes. Une tête de boxeur aux yeux doux, un costaud nonchalant. Trois sillons qui barrent son front lui donnent un air soucieux, mais aucun muscle de sa face ne résiste à son propre sourire, d’une douceur miraculeuse. Il possède d’ailleurs une merveilleuse résistance  à la fatigue. Il y a en lui de la bête sauvage. Frédéric Lefebvre lui ayant donné rendez-vous à 9 heures, il arriva… en smoking ! il ne s’était pas couché, ayant passé la nuit dans les cabarets russes de Montmartre. Sur son visage, aucune trace de fatigue. Il s’excusa très simplement de se présenter dans cette tenue à pareille heure et la conversation dura jusqu’à midi sans que l’interviewé ait un seul instant manifesté un signe quelconque de lassitude. Kessel ? Un vrai djiguite !

Jean Cabanel

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1 08 1979                    Bokassa a décidé de se rapprocher de Muhammar Kadhafi, le président-dictateur de la Lybie, en conflit avec la France. Valéry Giscard d’Estaing ne goûte pas l’affaire et envoie René Journiac, son Monsieur Afrique le lui dire. Ce que Bokassa prend très mal à tel point qu’il frappe à la tête René Journiac de sa canne. Il faut l’intervention musclée de son service du protocole pour que l’agression s’arrête là. Sept semaines plus tard les paras français profiteront de l’absence de Bokassa de Bangui – il est en Lybie – pour le renverser. Ah, mais ! Le 6 février 1980, René Journiac mourra dans un avion prêté par Omar Bongo, le président du Gabon, en voie d’atterrir à N’gaoundéré dans le nord du Cameroun pour y rencontrer secrètement le président du Cameroun Ahmadou Ahidjo : l’avion explose : il n’y a aucun survivant. Ah mais !  sauf que cette fois-ci ce doit être encore beaucoup plus glauque.

19 08 1979                  Liakhov et Rioumine atterrissent avec Soyouz 34 après 175 jours dans l’espace en ayant parcouru 114,6 M. km.

08 1979                  Le parcours Cowes – Irlande est animé tous les deux ans depuis 1925 par la célèbre course du Fastnet [un phare de la côte irlandaise] : et cette année, la mer se fâche : on comptera 19 morts parmi les concurrents, tous marins confirmés.

16 09 1979                  Les familles Strelzyk et Wetzel ont choisi de fuir l’Allemagne de l’Est en montgolfière. Après 28 minutes de vol, Günter, Peter, Doris, Petra et leurs quatre enfants atterrissent dans un bois sombre. Il est autour de 3 heures du matin. Ils sont à Naila, en Bavière. Les premiers pas de leur projet leur font choisir une étoffe utilisée pour doubler les sacs en cuir et qu’ils peuvent se procurer en quantité. En se documentant, ils estiment à 1 800 m³ le volume pour emmener 4 adultes, quatre enfants et les brosses à dents. Quid du brûleur ? On branchera un tuyau de poêle sur une bouteille de gaz ! La nacelle, ce sera une plaque métallique comme plancher, un piquet à chaque angle et une corde en guise de rambarde. Le premier essai révèle que tout est à revoir et tout d’abord la nature du tissu pour qu’il ne soit pas perméable à l’air. Le deuxième essai est interrompu par l’arrivée d’une voiture de police : la fuite éperdue réduit l’enveloppe en charpie. On passe à un volume de 2 000 m³ pour lequel il faut se procurer 1 200 m² de taffetas : ils diront que c’est pour faire des voiles. Le troisième essai voit s’élever le ballon, mais, sous l’effet du refroidissement, le gaz n’arrive plus, se volatilisant trop lentement à l’intérieur de la bouteille : ils vont rabattre sur un mélange essence-oxygène, très instable.

Günter Wetzel, fatigué, jette l’éponge en août 1978, et le 4 juillet 1979, la famille Strelzyk tente l’aventure seule, montant vite jusqu’à 2 070 mètres d’altitude : dans un nuage, le ballon se couvre d’une rosée qui l’alourdit au point de lui faire toucher le sol avant d’avoir pu franchir la frontière. Par miracle, Peter et sa famille échappent aux blessures et à la police est-allemande. Désormais, la Stasi sait que des individus cherchent à fuir en ballon. Elle se met en chasse. Apprenant cela, Günter comprend qu’il n’a plus le choix, il lui faut se remettre au travail avec Peter pour fabriquer une nouvelle montgolfière.

Les deux hommes fabriquent donc un troisième aérostat d’un volume de 4 000 m³, nécessitant 1 800 m² de tissu. Ce sera un mélange de taffetas et de toile de tente en nylon qu’ils achètent par petites quantités dans toute la RDA pour ne pas se faire repérer. Le 15 septembre au soir alors que le temps, qui était jusque-là orageux, se calme miraculeusement. Une douce brise souffle vers le sud, vers la liberté.

À 2 h 32, la nacelle quitte le sol. La montgolfière s’élève de plus en plus haut dans le ciel, jusqu’à atteindre une altitude de 2 000 mètres. Pas de nuage ! Le vent pousse le ballon vers le sud à la vitesse de 50 km/h. Les aéronautes sont vite désorientés, car ils ne perçoivent plus de lumière au sol et leur engin a fait plusieurs tours sur lui-même. Seul le bruit du brûleur rompt le silence de la nuit. Et puis il se tait à son tour, car le gaz a trop refroidi à l’intérieur. Le ballon chute. Il touche le sol après 28 minutes de vol. Ont-ils atterri en zone libre ? L’incertitude règne, même si Günter a entraperçu juste avant d’atterrir des champs de petite taille, signe que l’on n’est plus en RDA, où les fermes sont immenses. Plus tard, deux policiers les rassureront définitivement. Les Strelzyk deviennent des héros dans les médias, un livre leur est consacré, un film aussi. Quant aux Wetzel, ils préfèrent rester dans l’ombre pour refaire tranquillement leur vie. Les deux familles font l’objet de plusieurs menaces de mort. Peter Strelzyk doit déménager à 13 reprises avant la chute du mur de Berlin. Dix ans plus tard, en 1999, il choisit de se réinstaller en ex-Allemagne de l’Est !

4 10 1979                     1° bureau de poste télématique à Paris.

5 10 1979             Valéry Giscard d’Estaing, président de la République est à Libourne, dont le maire est son ministre du travail, Robert Boulin : On sait depuis mille ans que l’effort et la persévérance sont toujours récompensés… À Libourne, chaque automne apporte sa vendange avec ses craintes jusqu’au dernier moment, mais aussi avec ses joies. Ce qui est vrai de la vendange de Libourne sera vrai, je le souhaite, de la vendange de la France.

10 10 1979                Le Canard enchaîné fait mousser un faux scandale : l’affaire des diamants offerts à Giscard d’Estaing par Bokassa, descendu de son trône trois semaines plus tôt par la France. Ces diamants ne valaient pas 10 000 $ ! mesdiams et messieurs…

16 10 1979                Lors d’opérations d’endiguement pour réaliser le terre-plein du nouveau port marchand, dans le prolongement de l’aéroport de Nice, en grande partie gagné sur la mer, un glissement sous-marin de grande ampleur a lieu, faisant disparaître dans la mer une partie de l’aéroport. Les dix personnes qui se trouvaient sur la digue meurent quand celle-ci s’effondre. Dans le même moment, après une baisse relative du niveau de la mer, un raz de marée de plusieurs mètres submerge le littoral sur un front de 100 km environ. À l’époque, outre des dégâts matériels importants et des interrogations concernant les modalités de construction de l’aéroport et sa stabilité, cette catastrophe causa la mort de plusieurs personnes. 3 h 45 et 8 heures après le glissement de l’aéroport, deux câbles téléphoniques situés respectivement à 80 km et 110 km de Nice furent sectionnés à plus de 2 000 m. de profondeur. Les études réalisées après cette catastrophe ont montré que tous ces phénomènes avaient pour origine une avalanche sous-marine issue d’un glissement sous-marin en haut de pente, qui avait emprunté le canyon sous-marin puis la vallée sous-marine du Var pour finalement se disperser dans la plaine abyssale ligure au pied de la pente continentale corse.

Au large de Nice, elles ont permis de découvrir l’existence d’un immense champ de dunes géantes qui occupe la quasi-totalité du fond du canyon du Var de 1 000 m à 2 000 m de profondeur d’eau. Ces dunes géantes, composées presque exclusivement de galets, font en moyenne plusieurs mètres de haut (jusqu’à 8 m) et ont une longueur d’onde variant de 30 à 120 m. Ces dunes ont été mises en place par les avalanches, particulièrement énergétiques dans cette partie du canyon puisque capables de mobiliser des galets de près de 20 cm de diamètre, parfois plus. Les observations en submersible réalisées le long du chemin suivi par l’avalanche de 1979 montrent des figures d’érosion à toutes les échelles.

Que ce soit le flanc du canyon recoupé à l’emporte-pièce par l’avalanche formant des falaises subverticales de plus 30 m de haut, ou les grands éboulis contenant des blocs de remblais de l’aéroport et des moellons découverts à plus de 5 km de l’aéroport par près de 1 000 m de profondeur d’eau.

L’accident de l’aéroport de Nice a montré que ce type de catastrophe pouvait toucher de nombreuses régions, y compris en France métropolitaine. Certes le glissement en question a provoqué une avalanche de taille plutôt modeste ; celle-ci a cependant parcouru plus de 150 km en quelques heures avant d’atteindre des profondeurs d’eau de 2 600 m au large de la Corse. En 1979, aucun séisme n’a été détecté dans la région et pourtant on sait que les séismes sont parmi les principaux facteurs déclenchant d’avalanches.

30 10 1979                     Robert Boulin est retrouvé mort à 8 h 40 par une patrouille de deux gendarmes à moto, dans l’étang de Rompu en forêt de Rambouillet, à environ 200 mètres de la D 138 qui relie Saint-Léger-en-Yvelines à Montfort-L’Amaury, dans 60 cm d’eau, dans la position de la prière musulmane. Suicide ou assassinat ?

Affaire Boulin Un téléfilm met en cause la thèse du suicide. « On a assassiné un ministre de la République »

Sur le pare-brise de sa voiture, un bristol : Les clefs de la voiture sont dans la poche droite de mon pantalon TSVP [écrit au stylo à bille bleu]  Et, au verso : Embrassez ma femme éperduement [sic] le seul grand amour de ma vie. Courage pour les enfants. Boby. [écrit à l’encre noire, dans une écriture beaucoup plus resserrée]. Robert Boulin était un grammairien averti, amoureux de la langue française : il paraît bien étonnant qu’il ait écrit éperdument avec un e au milieu !

Radiographies et bocaux contenant les échantillons de tissus pulmonaires (langue, larynx, pharynx,  seront volés avec effraction.

Les échantillons de sang seront volés en octobre 1980 dans les locaux du Laboratoire de toxicologie de Paris…

En juillet 1987, les organes prélevés, dont des éléments pulmonaires qui auraient pu signifier une mort par étranglement, stockés dans un réfrigérateur cadenassé de l’Institut Médico légal de Paris seront volés.

C’est simple, explique Eric Burgeat, chaque fois qu’on a demandé l’analyse d’un scellé, il avait disparu.

Des scellés, disparus du Palais de Justice, seront retrouvés en juillet 2010, justifiant une réouverture de l’enquête.

On a trouvé du Diazepan, l’agent actif du Valium dans le sang, à raison de 80 milligrammes, mais pas dans l’estomac, dans le sang…dix ans après les faits, une autopsie effectuée à la demande de la famille révélera deux fractures du crâne, une sur le nez, une autre sur le maxillaire.

Il avait sur l’avant-bras une entaille qu’il n’avait pas la veille.

On a retrouvé son corps bien engagé dans l’étang, mais ses chaussures ne portaient pas de trace de boue.

Jacques Douté, un proche de Robert Boulin a reçu un coup de téléphone le 29 octobre 1979 – donc la veille -, vers 20 h à son restaurant de Libourne lui disant qu’il est mort.  Au même moment, Guy Aubert, collaborateur du ministre, se rend au domicile de Robert Boulin pour annoncer à son épouse Colette la mort de son mari. Le chef de cabinet de Robert Boulin, accompagné d’Éric Burgeat, conseiller technique et gendre du Ministre, signalent peu après minuit au ministère de l’Intérieur, puis à Matignon la disparition du ministre. Matignon attendra 3 h du matin pour informer le premier ministre Raymond Barre et Christian Bonnet, ministre de l’Intérieur, le sera entre 2 et 3 h du matin, par son directeur de cabinet Jean Paolini, lequel avait été prévenu par le permanencier du ministère de l’Intérieur, vers 1 h, lequel n’était autre que Claude Guéant, donc aux premières loges pour savoir ce qui s’est passé entre le moment où il a été prévenu et l’heure officielle de la découverte du corps à 8 h 40. Le président de la République, lui, n’apprendra la nouvelle qu’à 11 h 30 du matin.

Le premier présent sur les lieux sera le procureur général Louis Bruno Chalret, en poste à Lyon au moment de l’assassinat du juge Renaud, lié aux réseaux Foccart. Il va dessaisir avec célérité la gendarmerie au profit du SRPJ  de Versailles. Puis le parquet de Versailles – le juge Maestroni – sera dessaisi au profit d’un magistrat parisien, le juge Corneloup.

Robert Boulin avait emmené à son domicile quatre dossiers : Elf, Dassault, Sécurité Sociale et Arabie Saoudite : ces quatre dossiers vont disparaître sitôt le premier passage de la SRPJ.

Le kinésithérapeute de la famille Boulin, sera témoin d’une phrase d’Achille Peretti, anciennement président de l’Assemblée Nationale de 1969 à 1973, à Colette Boulin, épouse de Robert : Vous n’aimeriez pas que Bertrand [son fils] finisse comme Robert ! Le même Achille Peretti, devant le refus de Colette Boulin d’accepter la version officielle, lui proposera une importante somme d’argent en échange de son silence !

Médiapart, sans livrer aucun nom, formule l’hypothèse suivante :

En 1979 comme aujourd’hui, les environs de Montfort-l’Amaury, abritent nombre de vastes propriétés. Certaines appartiennent à des personnalités liées au parti gaulliste et à de puissants hommes d’affaires qui leur sont proches. Ceintes de hauts murs, entourées de parcs arborés, ces belles demeures ne sont pour la plupart habitées que le week-end. L’une d’elles hébergea, selon toute vraisemblance, l’après-midi du lundi 29 octobre un traquenard dont Boulin ne sortit pas vivant. Au programme : passage à tabac, et sans doute plus, car il fallait faire parler l’ancien résistant Boulin, lui faire cracher où étaient les dossiers- et leurs doubles- qu’il avait imprudemment menacé de rendre publics une semaine avant.

Est-il mort sous les coups ? A-t-il été achevé par ses bourreaux ? En tout état de cause, il était impensable de relâcher vivant un ministre en exercice violemment battu. Au milieu de la nuit, les hommes de main rendent compte de leur mission. Le procureur général Chalret, important membre du SAC (Service d’Action Civique, milice gaulliste), est prévenu, ainsi que les plus hautes autorités de l’État. Il reste environ sept heures pour scénariser un accident ou un suicide. Pour expliquer l’apparence de boxeur groggy du visage de Boulin, un vrai-faux accident de voiture est tout indiqué. Faute de main d’œuvre qualifiée pour une telle mise en scène, il faut se contenter du scénario du suicide, inspiré par la proximité des Étangs de Hollande, où des noyés sont parfois repêchés. Mais la forêt de Rambouillet n’est pas déserte la nuit, des braconniers et des promeneurs venus entendre le brame du cerf se baladent dans le coin, il faut donc se replier sur l’Étang Rompu, où jamais personne ne se noya dans cinquante centimètres d’eau et de vase. Le poids de certaines hiérarchies fit le reste.

Pour des enquêteurs un tant soit peu rigoureux ce travail de pieds nickelés aurait dû les mettre rapidement sur la piste des donneurs d’ordre… Laetitia Sanguinetti, fille d’Alexandre, a eu connaissance par son père du nom des commanditaires, de même que Jean Charbonnel, [†19 02 2014] ancien ministre de de Gaulle : elle ne sera jamais entendue comme témoin. Et pourquoi donc, ces deux personnes n’ont-elles pas donné ces noms à la presse : pas de preuves ? crainte de la plainte en diffamation voir même de représailles ?

Gaulliste intransigeant et honnête, Robert Boulin n’avait jamais accepté la trahison de Chirac, alors maire de Paris et président du RPR, pour barrer la route de la présidence à Jacques Chaban-Delmas au profit de Giscard d’Estaing.  Ministre presque sans discontinuité depuis 1961, il savait beaucoup de choses, entre autres sur le financement du RPR par Saddam Hussein et Omar Bongo. La politique de rigueur de Raymond Barre, alors premier ministre, faisait tanguer sa popularité, et on prêtait à Giscard d’Estaing l’intention de le remplacer par Robert Boulin.

Une lettre adressée à sa fille Fabienne quelques semaines avant le drame montre qu’il craignait déjà une issue fatale.

Quelques mois après ce drame, Charles Mignon, qui en savait long aussi sur le financement du RPR mourra victime d’un curieux accident de voiture. René Journiac sera tué lors de l’explosion de l’avion prêté par Bongo pour rencontrer secrètement Ahmadou Ahidjo, président du Cameroun à N’Gaoundéré. On pourra lire que l’assassinat de Robert Boulin aurait été perpétré dans la maison de René Journiac à Gambaiseuil, à quelques kilomètres de là, un peu à l’ouest de la D 138 qui relie Saint-Léger-en-Yvelines à Montfort-L’Amaury.

Trente ans plus tard, sa fille Fabienne Boulin-Burgeat, face aux incessants refus de la justice française de rouvrir l’enquête, en dépit de nouveaux éléments et de nouveaux moyens scientifiques d’analyse, introduira un recours le 23 décembre 2010 auprès de la Cour européenne des droits de l’homme, qui sera rejeté au motif d’un préjudice matériel insuffisamment démontré. Quant aux faits nouveaux, laissons la parole à Fabienne Boulin Burgeat : … même si l’institution persiste à ignorer les éléments nouveaux que nous apportons, comme ce nouveau témoignage capital recueilli sur France-Inter le 29 mai 2013 par Benoît Collombat d’une personne digne de confiance ayant vu mon père encadré par deux inconnus à l’heure où, selon la thèse officielle, il était censé être seul se préparant à se suicider….

Et des faits nouveaux, il n’en manque pas :

Un ancien collaborateur de Jacques Chaban-Delmas déclare au micro de France Inter que l’ancien premier ministre lui a expliqué que la lettre posthume attribuée à l’époque à Robert Boulin était un faux et que le ministre avait bien été assassiné.

Robert Boulin a quitté seul son domicile de Neuilly sur-Seine, au volant de sa voiture, le lundi 29 octobre 1979, vers 15 H 30, après avoir récupéré une pile de dossiers (qui se sont tous volatilisés) dans son Ministère. Au volant de sa Peugeot 305, il fait ensuite le plein dans une station-service de la porte Maillot. Il est toujours seul, comme en atteste le pompiste. Puis, il prend la direction de Montfort L’Amaury, où il est reconnu par un témoin vers 17  heures. Entre 17  heures et 17  heures 30, un postier de la commune a relevé une demi-douzaine d’enveloppes à l’en-tête du ministère du travail, jamais retrouvées elles non plus. Aucun témoin n’a vu M. Boulin poster personnellement ces courriers. Le ministre n’était alors plus seul.…

Ce témoin, que Benoît Collombat a rencontré à plusieurs reprises et dont il a  pu vérifier la crédibilité, affirme qu’il s’est retrouvé face à face avec la voiture personnelle de Robert Boulin (une Peugeot 305)… peu de temps avant la mort du ministre. Seul problème : Robert Boulin n’était pas seul ! Ce témoin, lui-même au volant de sa voiture, se souvient parfaitement de la scène car les deux véhicules avaient eu du mal à se croiser dans la rue. Selon ce témoin oculaire, le ministre occupait la place du passager dans sa Peugeot 305. C’est une autre personne qui conduisait son véhicule. Un troisième individu se trouvait à l’arrière.

Le lundi 29 octobre 1979, alors que je quittais Montfort L’Amaury pour me rendre à Saint-Léger, en-Yvelines, au niveau de la rue qui descend vers l’église, je me suis retrouvé à l’arrêt, face à une autre voiture, Peugeot 305. J’ai reconnu Monsieur Robert Boulin assis à la place du passager à l’avant, deux hommes étant avec lui dans le véhicule, l’un à la place du conducteur, l’autre à l’arrière. Il était environ 17 heures.

Lettre manuscrite du témoin, remise à l’avocat de la fille de Robert Boulin

Ce nouveau témoin ne tient pas à dévoiler publiquement son identité. En revanche, il se dit prêt à témoigner devant un juge d’instruction, comme il le confirme par écrit à l’avocat de la fille du ministre.

Selon les expertises médico-légales effectuées à l’époque, Robert Boulin aurait trouvé la mort entre 18 h et 20 h.

À 8 h 45, un témoin a vu le corps dans cinquante centimètres d’eau d’un côté de l’étang, quand un autre l’a découvert à 9 h 10 de l’autre côté dans un mètre d’eau, ce qui prouve bien qu’il y a eu mise en scène.

Fabienne Boulin.

Fabienne Boulin-Burgeat fait appel le 12 janvier 2015 à la CIA, qui ne serait pas sans biscuits sur cette affaire : fin 2019, on apprendra l’existence du témoignage d’un homme qui, plusieurs jours avant le 30 octobre, se serait écrié : Robert Boulin va être tué. La CIA confirmera bien l’existence d’un dossier Robert Boulin chez elle, mais doit obtenir une déclassification pour le communiquer à la France. Dans le même temps – fin 2019 -, un collectif de journalistes écrira à Emmanuel Macron pour lui demander la déclassification du secret défense des pièces qui le sont encore.

Le 18 mai 2015, Fabienne Boulin-Burgeat saisira Aude Quelin-Montrieux, doyenne des juges d’instruction du TGI de Versailles d’une nouvelle plainte avec constitution de partie civile contre X pour arrestation, enlèvement et séquestration de son père : le dossier sera réouvert en septembre 2015, puis confié au juge Etienne Lesaux.

Le 19 janvier 2016, elle auditionnera le premier médecin réanimateur au SMUR, arrivé sur place avec les pompiers de Rambouillet, où les avait amené un appel des deux gendarmes déjà sur place.

L’homme est médecin réanimateur au SMUR (Service mobile d’urgence et de réanimation), auprès des pompiers de Rambouillet. Dans un premier temps, il est prévenu par un appel radio qu’il faut rechercher dans la forêt de Rambouillet une personnalité en danger. Nous n’avions pas d’autres informations, dit-il, sur procès- verbal. Nous ne savions pas si c’était un homme ou une femme. L’homme sillonne donc le secteur pendant une demi-heure/trois quart d’heure, avec trois pompiers, à bord d’une ambulance médicalisée. Puis il reçoit un nouvel appel indiquant que la personne [a] été retrouvée par deux gendarmes à l’étang Rompu.

Mais, à ce moment-là, le médecin-réanimateur ignore qu’il s’agit de Robert Boulin. Lorsqu’il arrive sur place, quelques minutes plus tard, seuls deux gendarmes se trouvent déjà sur les lieux. La dépouille du ministre flotte encore dans un coin de l’étang, où il y a de la vase, à 5-6 mètres de la berge, où ce n’est pas profond du tout, se souvient le témoin.

Le médecin réanimateur ne touche pas le corps. Mais il l’observe attentivement depuis la berge. Son constat, comme celui des pompiers qui l’accompagnent, est clair : Tout de suite, ce qui nous a sauté à l’idée, c’est qu’il était dans l’eau, mais pas dans la position d’un noyé, explique-t-il. Il était à quatre pattes, un bras en l’air et un autre vers le bas. Les autres pompiers se sont fait aussi cette réflexion. (…) On avait l’impression qu’il avait été placé mort dans l’eau, parce qu’il n’avait pas la position d’un noyé dans l’eau. À priori, il devait être mort avant. Un pompier a même fait la remarque : « Tiens, on a l’impression qu’on l’a apporté dans une malle. » (…) Il était presque à genoux. On aurait dit qu’on le sortait d’une malle. (…) Il était comme assis, c’est à dire qu’il était comme dans une position assise mais penchant vers le bas. Ça, c’était très bizarre. Un noyé aurait été à plat sur l’eau.

Il n’avait pas la position d’un noyé, pas du tout, insiste le témoin. (…) On a tout de suite pensé, les pompiers aussi, qu’on l’avait mis là, qu’il ne s’était pas noyé dans ce petit bout d’eau. Il n’y a pas de courant. Ce n’est pas un étang où un corps peut bouger. Vers la digue, c’est plus profond. Là, on pourrait se noyer. [En revanche], à cet endroit, on ne peut pas. Et il n’y a pas de courant qui puisse faire bouger le corps. (…) Vu sa position dans l’eau, ce n’était pas possible que ce soit un suicide.

Plus troublant encore, ce témoin assure sur procès-verbal que le visage du ministre se trouvait hors de l’eau, ce qui n’est pas courant, non plus, pour un noyé, dit-il. Normalement, les noyés ont le visage dans l’eau. Son visage n’était pas totalement hors de l’eau, mais aux quatre cinquièmes hors de l’eau, précise le médecin. Sa tête était un peu sur le côté, le visage tourné vers la berge. (…) Toute la tête n’était pas sous l’eau.

Ce constat recoupe celui de l’ancien gendarme Francis Deswarte, (aujourd’hui disparu), présent sur place, à l’époque, qui avait témoigné publiquement en 2011. Pour le gendarme Deswarte, Robert Boulin n’est pas mort noyé. Il avait la tête hors de l’eau. Il regardait vers sa voiture.

Devant la juge Montrieux, le médecin réanimateur se souvient également de l’état du visage du ministre, qu’il ne reconnaît pas à ce moment-là : Il avait des ecchymoses sur le visage, des éraflures et le dos un peu bizarre, comme une bosse de buffle au niveau cervical bas, dit-il. (…) Son visage était éraflé, presque griffé. Je me souviens d’une bosse au niveau du dos. Des constatations qui ne cadrent guère avec un suicide par noyade… Interrogé sur son sentiment, à l’époque, le médecin réanimateur explique avoir pensé [que Robert Boulin] avait été battu, à la suite d’une bagarre.

Bizarrement, ce témoin crucial est resté totalement à l’écart de l’enquête menée, à l’époque, par le SRPJ de Versailles. Visiblement, nous n’étions pas les bienvenus, se souvient encore ce témoin. Il dit être resté sur place un quart d’heure, avant d’être mis à l’écart après l’arrivée des policiers et des différentes autorités à l’étang Rompu. Avec les pompiers, nous avions senti dès le départ que cette affaire sentait un peu le roussi, dit-il. Déjà, le mode d’appel, rechercher une personnalité dans 30 000 hectares de forêt, était un peu bizarre. C’est le seul appel que j’ai eu de ma vie, comme ça… Autre anomalie : aucun compte rendu écrit des pompiers de Rambouillet ne sera recherché, à l’époque par les enquêteurs. Pourtant, j’ai dû faire un petit rapport [écrit] comme à chaque sortie, précise le médecin réanimateur.

France-Inter. 7 mai 2016

On est tout de même en droit de se demander quelle est la nature du conflit dans l’intimité de ces témoins pour qu’ils aient attendu plus de trente ans avant de se mettre à parler : crainte de représailles, décès des protagonistes les plus dangereux, obstruction de la justice… allez donc savoir ?

Le 8 décembre 2016, le juge Etienne Lesaux demandera aux Ministères de l’Intérieur, comme de la Défense, de lui communiquer tous documents ayant trait à cette affaire, quels que soient leurs type de classement – c’est-à-dire y compris les documents classés secret défense -. Le 20 décembre, le ministre de l’Intérieur Bruno le Roux, en poste depuis le 6 décembre donnera son feu vert suivi de peu par le ministère de la Défense

Autre témoin jamais entendu dans la procédure,  Daniel Jault, conseiller général socialiste du septième canton de Bordeaux, médecin légiste qui a participé à la deuxième autopsie du corps de Robert Boulin, exhumé quatre ans après sa mort, à la demande de la justice. Cet examen médico-légal critique vertement la première autopsie effectuée après la mort du ministre, qui ne prouvait pas scientifiquement la noyade. En 1983, le deuxième collège de médecins-légistes bordelais constate des fractures du visage de Robert Boulin passées sous silence en 1979, notamment une fracture du maxillaire supérieur gauche du vivant du ministre.  Pourtant, dans leur conclusion, les légistes bordelais restent prudents et ne se prononcent pas formellement sur l’origine exacte du décès du ministre. En réalité, Daniel Jault explique que les légistes n’avaient aucun doute : Entre nous, nous avons conclu qu’il ne s’était pas suicidé, dit-il. Nous étions en présence d’un meurtre ou d’un assassinat. 

Après la mort du ministre, Bernard Fonfrède, l’ancien assistant parlementaire du député suppléant de Robert Boulin, Gérard César (actuel sénateur UMP de Gironde) a reçu en novembre 1979 l’ordre de faire détruire toutes les archives de Robert Boulin par des hommes du SAC. Dans ces archives transportées depuis Paris par des camionnettes de gendarmerie jusqu’à la ville de Libourne (dont Robert Boulin était le député-maire), se trouvaient de nombreux courriers personnels envoyés par le ministre à des proches, notamment ses amis francs-maçons. Ces courriers, Bernard Fonfrède les a lus avant leur destruction.

Il fallait faire disparaître toute trace qui pouvait laisser penser qu’il ne s’agissait pas d’un suicide.

En 2003, Bernard Fonfrède s’était confié à France Inter. A l’époque, il avait raconté l’opération de destruction des archives, sans dévoiler le contenu des courriers, par mesure de précaution. C’était visiblement déjà trop. Quelques jours après la diffusion de son témoignage sur France Inter, Bernard Fonfrède est approché par deux individus louches qui lui conseillent d’éviter de parler des archives de Boulin. Le soir même, Bernard Fonfrède est violemment agressé à l’entrée de sa maison. Bilan : un mois d’hôpital avec deux fractures du crâne. Il passe deux jours dans le coma et échappe de peu à la mort.

Cette affaire illustre de la façon la plus manifeste qui soit la gangrène profonde qui a gagné l’appareil d’Etat, et bien des institutions tenues à un secret professionnel : tous ces vols de scellés, de prélèvements, de courriers etc n’ont pu s’opérer qu’avec la bénédiction des fonctionnaires qui en avaient la garde !

Robert Boulin aurait rédigé une lettre posthume envoyée à des médias et à des personnalités, mais pas à la famille : jamais personne ne pourra retrouver l’original ; selon sa fille, ce serait tout simplement un faux. Cette lettre est la pièce la plus  importante des partisans de la thèse du suicide : il est donc capital de parvenir à démontrer son authenticité. En faveur de ceux qui nient le suicide, il n’est que de rappeler que Robert Boulin était un fin grammairien, amoureux de sa langue et qu’il parait très curieux qu’il ait commis autant de fautes d’orthographe, (signalées par un sic dans la retranscription qui suit).

Et encore, comment peut-on penser qu’un homme, quel qu’il fut, imagine pouvoir dicter à sa secrétaire des phrases où il est question de son suicide : cela ne tient pas la route, ou alors, cette secrétaire se serait précipitée, sitôt seule, à la police ou auprès de la famille… là où on peut tirer une sonnette d’alarme ; imagine-t-on une secrétaire prendre un pot avec une copine à la sortie du boulot : ah tiens, à propos, j’allais oublier : j’ai tapé cet après-midi une lettre dans laquelle mon patron annonçait son suicide ! Surréaliste !

*****

Ministère du Travail                                                          

                                                                                             Paris

 Le Ministre                                                                                                                                                               

127, Rue de Grenelle 75700

URGENTE

Messieurs,

J’ai décidé de mettre fin à mes jours.

Une grande partie de ma vie a été consacrée au service public. Je l’ai fait scrupuleusement, désirant en toute occasion rester exemplaire

Or voici que la collusion évidente d’un escroc paranoïa, pervers, maître-chanteur et d’un Juge ambitieux, haineux de la société, considérant à priori un ministre comme prévaricateur et de certains milieux politiques où, hélas mes amis ne sont pas exclus, aboutit, pour ma part, à auditions, campagne de presse, suspicion.

Tout cela serait dérisoire, compte tenu de ma transparence dans cette affaire si le coté scandaleux ne s’en emparait et si je n’étais Ministre en exercice. Celà [sic] m’est insupportable et je ne peux pour moi-même et surtout pour les miens le supporter.

Pourtant les faits sont simples à mon égard : ma femme et moi avons acquis le 18 juillet 1974 deux hectares de garrigue dans la presqu’ile [sic]  de Ramatuelle pour y construire une maison de vacance [sic : vacances au pluriel aurait été plus approprié]. Acte authentique a été régulièrement passé et transcrit au bureau des hypothèques de Draguignan chez Me LONG, notaire à Grimaud. Le prix payé par chèque, après que le notaire m’ait donné tous apaisements, pièces à l’appui, sur des craintes et questions que je me posais sur des contentieux en cours intéressant mon terrain.

Une maison de 180 m² au sol sans étage ni dépendance pour 20 000 m² de terrain correspondait à l’exigence sèvère [sic] d’un C.O.S. (0,03) en ce milieu protégé, a été construite, après délivrance régulière d’un permis de construire, sans aucun dérogation.

Mon histoire simple aurait dûe [sic] se terminer là si en 1977, je n’avais appris que Mr TOURNET, que j’avais connu à Paris en 1962 comme habitant rue Remuzat le même immeuble que moi à l’époque et dont la femme était l’amie d’enfance de la mienne, avant de vendre à la Sté HOLITOUR, dont je tenais mes droits, n’avait vendu en 1973, 35 Ha de terrain, dont le mien, par acte authentique chez Me GROULT, notaire à Pont Hébert, à des Normands les Consorts cousins CAMUS-Vve DEMOGE et en avait à tort, perçu le prix avant transcription.

L’acte de 1973, par des erreurs multiples du notaire, n’avait pu être transcrit, d’où mon ignorance de la chose, comme pour mon notaire.

En 1974, après que je sois intervenu à la demande de Tournet, comme cela est l’usage, pour m’informer auprès de l’administration compétente sur nos droits, j’avais soutenu la Direction de l’Equipement du Var qui refusait, à juste titre, de revenir sur un accord préalable datant de 1967, autorisant sur le terrain de Tournet la construction de 26 villas, accord jugé périmé par l’administration, faute de début d’exécution de travaux, depuis février 1968.

Un P.O.S. étant en cours, il fallait attendre la mise en place

Tournet, qui avait, en fait, pratiqué une escroquerie au permis de construire, sachant qu’il était périmé, faisait état de « mes hautes relations » (Arrêt Cour d’Appel Aix) pour laisser les parties dans l’espérance d’une révision de la chose, avait en face de lui un ministre respectueux de la position de l’administration, jugée légitime, après information, qui mettait à néant ses manœuvres et influences chimériques.

Mais mieux, étant Ministre délégué à l’Economie et aux Finances en 1977, je découvrais que la vente à HOLITOUR consentie par Tournet le 22 avril 1974, à un prix minoré, en accord avec les COUSIN ( voir étude de Me HUNODIERE, au nom de la Caisse de garantie des Notaires) recouvrait une tentative de fraude fiscale, consistant à éluder les plus-values qui étaient dues sur le prix de vente aux consorts COUSIN, auraient du d’ailleurs être retenues à la source, Tournet étant français mais résident étranger (art ancien 150 ter du C.G.I.), et minorer pour les COUSIN les droits de mutation. D’où le fait, après le refus de transcription de l’acte du 23 janvier 1973 le fait que ni l’acte du 22 septembre 1973 ni l’acte rectificatif de 1974 n’ont été présentés à la transcription.

Je suis donc intervenu auprès de l’administration compétente pour faire calculer les plus-values exigibles, les droits de mutation et fait procéder à un rehaussement du prix minoré d’HOLITOUR.

Le jeune juge VAN RUYMBECKE, aveuglé par sa passion pour « faire un carton sur un Ministre » est passé à côté de la question, négligeant à tort le rapport sus-visé de Me HUNODIERE pourtant versé au dossier.

On comprend la vindicte de Tournet, pris la main dans le sac, à l’égard d’un Ministre qui, quoiqu’ami, mis au courant, ne faisait que son devoir.

D’où le fait qu’incarcéré à Caen par le juge et inculpé de faux en écriture publique, inculpation criminelle et d’escroqueries multiples, Mr Tournet, dans le but évident de se dégager sur un Ministre en exercice, soutenait que j’étais au courant, au moment de mon achat, des ventes antérieures de 1973, authentiques mais non transcrites – ce qui est purement grotesque -, et prétendait m’avoir remis de l’argent par chèque au porteur en échange de l’obtention des permis de construire.

Outre le fait, qui n’est vraiment pas dans mon genre, que je n’ai jamais vu, ni endossé un chèque au porteur émanant de Tournet – ce qui se vérifie aisément, le chèque étant au dossier, aussi bien pour moi que pour ma femme ou ma famille – les préfets, alors en poste, pourraient témoigner de ma solidarité totale avec une administration exemplaire, en la matière, après que je me fus informé auprès d’elle, position que j’ai encore renouvelée, sur démarches de Maître Deshayes, notaire peu scrupuleux, et au centre de cette affaire, à Caen, faite au nom de ses clients les consorts Cousin en 1978.

Mais ô surprise, voici que TOURNET, inculpé criminellement par le juge de prévarication, est libéré sur l’heure de ses prétendus aveux, autorisé, sans retrait de son passeport à aller à l’étranger, moyennant 500.000 F de caution, versés au surplus en espèces, somme dérisoire pour un homme qui doit aujourd’hui près de 3 Millions de francs et qui s’est rendu insolvable à Neuilly, comme en Espagne où les immeubles et terrains, dont il se dit propriétaire, sont au nom de tiers et de sociétés écrans organisées avec des complicité [sic] ( son neveu Me COISSAC est propriétaire 35, Bd Victor Hugo à Neuilly, Mr MARI TOUR à IBIZA et une société immobilière Mme ROGER, tenue par une ancienne maîtresse, pour laquelle Tournet vend des terrains, en se portant fort).

Le pacte avec ce jeune juge, dont la malveillance est évidente, vise à me mettre au centre d’une affaire où je vois mal ce que j’y fais, moi qui ai acheté un terrain, construit une maison de vacance [sic], sans aucun esprit spéculatif.

Voici, au surplus, que Tournet libéré « parle à la presse » pour reprendre l’expression du journaliste du Monde dans son article du 27 octobre, donnant ses versions mythomaniques au Canard enchaîné, versant délibérément et au grand jour, des pièces du dossier de l’instruction à ce journal dont la motivation profonde est la malveillance.

L’article du journal le Monde du 27 octobre, inspiré directement selon l’aveu que m’en a fait Mr James SARAZIN par le jeune VAN RUYMBECKE, qui joue au vedétariat [sic] et au Saint Just révèle même une lettre du 20 juillet 1974 de Maître Deshayes à Maître Long et que je découvre pour la première fois, saisie chez Maître Long par le juge, communiquée par lui au dit journaliste tandis qu’il inspirait directement la conclusion « in fine » du même article. Ce dévoiement dans la révélation du secret de l’instruction laisse froid un garde des Sceaux plus préoccupé de sa carrière que du bon fonctionnement de la justice.

Cette présentation des choses laisse dans l’ombre les combines, escroqueries, spéculations, faux, malversations de TOURNET en accord avec les COUSIN et de leur notaire Maître DESHAYES (on ne fait ni transcrire les actes et on laisse dormir une assignation à Coutances depuis 1975), pour me mettre au centre d’une affaire où je ne suis pour rien et où je sers d’appât.

J’apprends depuis quelques jours, où les langues se délient, que Tournet au moment de la « guerre froide » a escroqué à grande échelle des Français naïfs et apeurés, en transportant pour leur compte des fonds au Brésil pour « acheter des terrains », fonds que Tournet a « oublié » de remettre, mais pour lesquels les intéressés ne pouvaient porter plainte (un antiquaire de la rue des Saint-Pères pourrait dire beaucoup).

Tout cela m’insupporte, moi qui depuis vingt ans de vie publique, dont quinze ans de vie ministérielle, me suis efforcé de demeurer exemplaire et où ma situation matérielle demeure modeste, n’ayant comme unique ressource que mon traitement de ministre.

La prévarication pour 40.000 F est dérisoire et à la hauteur de ce personnage mythomane et pervers qu’est Tournet et d’un juge inexpérimenté, vindicatif et haineux. Mais sa manœuvre, trouvant dans le juge une oreille complaisante, a abouti à sa libération et m’a mis au centre d’un panier de crabes où je n’ai rien à faire.

Un ministre en exercice ne peut être soupçonné, encore moins un ancien ministre du général de Gaulle.

Je préfère la mort à la suspiçion [sic] encore que la vérité soit claire.

Que ma famille, si unie et que l’on commence à attaquer scandaleusement, se resserre encore davantage dans le souvenir, non altéré, que je pourrai laisser où j’ai servi l’Etat et mon pays avec passion et désintéressement.

Je vous prie de croire, Messieurs, à mes sentiments distingués.

Robert BOULIN

P.S. Mes avocats le Bâtonnier BONDOUX et Me Alain MAILLOT pourront donner plus de détail, ayant en mains toutes pièces à l’appui de mes thèses.

[Manuscrit]             Merci à la constante amitié des Libournais qui savent ma rigueur et mon honnêteté en 20 ans de gestion.

*****

Le journaliste de France-Inter Benoît Collombat aura un rôle majeur dans cette affaire et deviendra la cible préférée du Canard enchaîné, invraisemblablement scotché à la thèse du suicide. Il publiera Un homme à abattre. Contre-enquête sur la mort de Robert Boulin chez Fayard en avril 2007. Dans une longue déclaration à Médiapart en septembre 2015, il fera le point sur l’affaire en réponse aux multiples attaques du Canard enchaîné. Nul doute que ses arguments seront minutieusement examinés par Aude Montrieux, juge d’instruction du TGI de Versailles sur ce dossier réouvert en septembre 2015.

Depuis plus de trente ans, Le Canard enchaîné, par la plume de Louis-Marie Horeau, écrit inlassablement le même article sur l’affaire Boulin, quasiment mot pour mot. Un bétonnage en règle de la thèse du suicide de Robert Boulin, sans jamais avoir contre-enquêté sur la mort du ministre, un Canard enchaîné à l’inepte version policière livrée à l’époque. Comme si, depuis octobre 1979, tel Hibernatus, Le Canard était resté gelé dans les eaux saumâtres de l’étang Rompu, où le corps du ministre du Travail de Robert Boulin a été retrouvé.

Pourtant, depuis 1979, de nombreux éléments factuels invalident la thèse du suicide par noyade dans 50 centimètres d’eau, après absorption de Valium. Blessures au visage, coupure au poignet droit, corps déplacé… Mais le palmipède ne veut pas les voir, préférant rester le bec dans l’eau. Pire encore, il tente de faire passer les tenants de la thèse selon laquelle Robert Boulin a été assassiné pour des adeptes du complot, amateurs de conspiration, qui voient des conjurés partout. Bref, des quasi illuminés, amateurs de mauvais polars !

Quant aux témoins qui sortent de l’ombre, ils sont, par avance, discrédités. Que peut changer l’apparition d’un témoin qui a réfléchi pendant trente-six ans ? , écrit ainsi fielleusement le palmipède, en faisant référence à cette personne qui dit avoir vu Robert Boulin, peu de temps avant sa mort, le 29 octobre 1979, en fin d’après-midi, à Montfort-l’Amaury, dans son véhicule, côté passagers, en compagnie de deux individus

Un témoignage sur lequel se sont notamment appuyées la fille de Robert Boulin et son avocate, Marie Dosé, pour déposer plainte avec constitution de partie civile pour assassinat et arrestation, enlèvement, détention et séquestration suivis de la mort de la victime et obtenir ainsi l’ouverture d’une information judiciaire criminelle au tribunal de grande instance de Versailles. L’ouverture de cette nouvelle information judiciaire n’avait rien d’automatique, contrairement à ce que tente de faire croire Le Canard, puisqu’une ordonnance de non-lieu avait déjà été rendue (en un temps record !) par la juge Laurence Vichnievsky en 1991 (confirmé en 1992 par la chambre d’accusation de la Cour d’appel de Paris) suite à une plainte pour homicide volontaire de la famille Boulin. Le parquet de Versailles comme la doyenne des juges d’instruction auraient donc pu s’opposer à cette réouverture en invoquant notamment l’autorité de la chose jugée.

Cela n’a pas été le cas. J’ai révélé l’existence de ce témoin, en 2013. Il n’a pas réfléchi pendant trente-six ans avant de sortir de son silence. La réalité est beaucoup plus simple. S’il n’avait pas parlé jusqu’ici, c’est que pour lui, l’affaire Boulin appartenait au passé. C’était une affaire classée. Quand elle est revenue sur le devant de la scène en 2013 (par le biais d’une soirée spéciale sur France 3), cette personne a alors pris conscience que son témoignage pouvait être utile. D’ailleurs, quand j’ai rencontré cette personne, j’ai été frappé par le fait qu’elle n’avait pas conscience de l’importance de son témoignage, ce qui, à mes yeux, en renforce encore la valeur. Ce témoin souhaite rester dans l’ombre médiatiquement, tout en acceptant de dire ce qu’il sait, ni plus, ni moins, devant un juge d’instruction. Cela pourra désormais être le cas. Il s’agit donc d’une démarche citoyenne, dans une affaire où il n’y a que des coups à prendre, y compris des coups de palmes du Canard.

Il faut ramener le débat à la triviale réalité de quelques faits indiscutables, professe le palmipède, en s’arrêtant sur neuf points.

Reprenons-les, un par un.

  • Le Canard enchaîné : Contrairement aux affirmations lapidaires sur l’affaire du terrain de Ramatuelle qui serait bidon, Robert Boulin était bel et bien englué dans une très sale histoire. L’enquête a établi que le terrain acheté n’appartenait pas au vendeur, un escroc qui le faisait chanter, après lui avoir remboursé le prix payé. L’idée d’être ainsi mis en accusation était insupportable à Boulin.

En fait, Boulin est la victime dans cette histoire. Il s’est fait piéger par Henri Tournet, un escroc proche de Jacques Foccart, le Monsieur Afrique du gaullisme.

En juillet 1974, Boulin (qui n’est plus ministre) achète à Tournet deux hectares de terrain, non viabilisé, à Ramatuelle. La vente s’effectue en bonne et due forme, par acte authentique passé devant notaire, pour la somme de 40 000 francs, un prix conforme au marché. Intègre et travailleur, Boulin n’a pas fait fortune en politique. C’est la raison pour laquelle, en février 1975, sa mère décide de lui donner un coup de pouce financier. Elle lui verse 40 000 francs correspondant à l’achat du terrain. Un don qui figure dans le dossier fiscal de Robert Boulin. Au même moment, un chèque du même montant est étrangement endossé en liquide sur le compte de Tournet (la signature de la personne qui endosse le chèque est illisible). Quand il sera cerné par la justice, l’escroc tentera de faire croire qu’il a reversé ces 40 000 F à Boulin.

Car Tournet a prévu son coup. Quand il vend ce terrain à Boulin, l’escroc a déjà une idée derrière la tête : faire pression sur lui pour tenter de changer les règles d’urbanisme dans le Var afin de construire vingt-six villas. Manque de chance pour lui : Boulin refuse catégoriquement et donne raison au préfet du Var contre Tournet qui enrage. L’homme est un manipulateur. Son piège va se refermer sur Boulin. Une parcelle du terrain vendu au ministre a déjà été vendue par Tournet à des promoteurs normands qui se retournent contre l’escroc et son notaire qui n’a pas transcrit les ventes. [En fait, c’est le contraire : le terrain vendu à Robert Boulin est une partie d’un terrain beaucoup plus grand vendu auparavant à des Normands. ndlr]. C’est le début de l’affaire dite de Ramatuelle, qui refait surface (coïncidence ?) début 1979. Une enquête est ouverte à Caen, dirigée par le jeune juge Renaud Van Ruymbecke. Le garde des Sceaux, Alain Peyrefitte, n’est pas mécontent de voir le nom de Boulin, concurrent pour Matignon, cité dans un dossier judiciaire. Tournet se retrouve en première ligne. Il tente alors de mouiller Boulin, alerte la presse, et finit même par déclarer au juge qu’il aurait remboursé à Boulin les 40 000 F du terrain, par chèque au porteur, ce qui n’a pas été démontré par l’enquête judiciaire.

Lorsqu’il apprend la mort de Robert Boulin, le préfet du Var en poste à l’époque de l’achat du terrain, Jean-Marie Robert, écrit au ministre de l’Intérieur, Christian Bonnet. Dans ce courrier confidentiel (auquel j’ai pu avoir accès) le haut fonctionnaire explique que jusqu’à preuve du contraire Robert Boulin a toujours été un scrupuleux honnête homme dans cette affaire de Ramatuelle. A ses yeux, il parait évident qu’Henri Tournet a tenu à dériver l’action de la justice (qui s’est laissé faire ?) sur M. Boulin dans l’espoir qu’un ministre en exercice, étant mis en cause, sa propre affaire serait freinée, sinon classée, et qu’il n’aurait pas lui-même à rendre compte de ses propres responsabilités

Cerné par la justice, Tournet prendra finalement la fuite, à l’étranger. Il sera condamné à 15 ans de prison par contumace pour faux en écriture publique, en novembre 1980 par la cour d’assises de Coutances.

Il est vrai que cette affaire souciait gravement Robert Boulin, car elle visait avant tout son intégrité politique. En bon avocat, il consacre des heures entières à préparer sa défense. L’homme est indéniablement touché, affecté, mais bien décidé à répliquer à ce qu’il considérait être une déstabilisation politique. Il sait d’où vient le coup : ses amis du RPR. A l’époque, le nom de Robert Boulin circule comme probable futur Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing. Une situation insupportable pour le parti de Jacques Chirac, dans la perspective de la présidentielle de mai 1981.

L’affaire sort donc opportunément dans la presse, en octobre 1979. D’abord par le biais d’un article publié dans le journal d’extrême droite Minute (qui présente plutôt Boulin comme la victime d’une arnaque), puis dans les colonnes du Canard enchaîné, qui lance véritablement le scandale. L’article du Canard est co-signé par Claude Roire et un certain Roland Laurent, pseudonyme de Roland Jacquard, reconverti par la suite en expert médiatique (et contesté) des réseaux terroristes… Lorsque je l’interroge pour les besoins de mon livre sur l’affaire Boulin, Claude Roire admet qu’au moment de la publication de son article, il lui faut encore  construire un vrai truc, avoir un peu de certitude, interroger le préfet. Chroniqueur sur RTL, le journaliste Philippe Alexandre révèle que ce sont les dirigeants du RPR qui ont décidé de révéler à la presse cette affaire.

Le Canard se fait donc le relais d’une véritable manipulation politique pour tenter de discréditer Boulin. Pas très glorieux.

  • Le Canard enchaîné : Le jour de sa mort, en quittant le ministère du Travail, Boulin a lancé un étrange Adieu mon bureau ! qui a stupéfait un témoin. Manifestement, le ministre savait qu’il partait sans retour. 

Un témoin dit effectivement avoir entendu cette phrase, lorsque Robert Boulin quitte pour la dernière fois son ministère, le 29 octobre 1979, à 15 heures. Il s’agit de l’huissier du ministère du Travail. Pour Le Canard, cette interjection est forcément le signe d’un suicide annoncée à la cantonade.

En réalité, à ce moment-là, Robert Boulin souhaite, avant tout, répliquer par écrit au journal  Le Monde qui avait publié un article sur cette fameuse affaire de Ramatuelle. La veille, le dimanche 28 octobre, le ministre a passé toute sa matinée chez lui, à son bureau, à taper à la machine, un projet de réponse au Monde. L’après-midi, il se rend à son ministère pour faire des photocopies. Le soir, Robert Boulin lit des extraits de son projet de réponse au Monde à son épouse et à ses enfants. Un projet qu’il soumet le lendemain aux membres de son cabinet. Ses collaborateurs sont divisés sur la question. Le cabinet Boulin décide d’attendre, d’améliorer encore ce texte. Dans le même temps, Robert Boulin fait taper par l’une de ses secrétaires une longue lettre dactylographiée par ses soins. Il souhaite qu’elle retape cette lettre au propre. Il s’agit d’une lettre pugnace dans laquelle Boulin se défend de toute irrégularité dans l’affaire de Ramatuelle.

Voilà ce qui occupe l’esprit de Boulin, le jour de sa disparition.

Pour mieux se défendre, Robert Boulin envisage également de démissionner afin de livrer ses explications au juge Van Ruymbecke. Car son statut de ministre l’en empêche. Seule une autorisation du conseil des ministres aurait pu lui permettre d’aller s’expliquer devant le magistrat instructeur, mais le Premier ministre Raymond Barre s’y oppose, comme il me l’a confirmé lors de notre entretien.

Le 29 octobre 1979, au matin, soit le jour de sa disparition, Boulin évoque justement cette question avec son directeur de cabinet, Yann Gaillard. Le ministre demande à son collaborateur de rencontrer au plus vite le secrétaire général de l’Elysée, à ce sujet. Persuadé de l’intégrité de son ministre, Yann Gaillard est favorable à cette démission. Je lui ai dit : Puisque c’est comme ça : démissionnez !, m’explique l’ancien directeur de cabinet de Boulin. Vous serez plus à l’aise en tant que citoyen pour défendre votre honneur. Et plus personne n’entendra jamais parler de cette histoire. Pourtant, s’il songe indéniablement à cette démission, Boulin ne répond pas clairement à la suggestion de son collaborateur, à cet instant. Adieu mon bureau ! est-il le signe de cet état d’esprit ? Difficile d’être affirmatif sur ce point, mais c’est une hypothèse qui n’est pas à négliger.

  • Le Canard enchaîné : Pourquoi les policiers sont-ils allés tout droit à Rambouillet, aux étangs de Hollande, quand la disparition du ministre a été signalée par ses proches ? Parce qu’ils avaient retrouvé chez lui, dans sa corbeille à papier, le brouillon d’une lettre dans laquelle il annonçait son intention d’en finir et donnait le lieu exact où on retrouverait son corps. Un faux ? L’assassin était donc dans la maison du mort et y avait déposé un message avant même d’avoir commis son crime. 

Le Canard brouille la chronologie et s’emmêle les palmes dans enchaînement des événements. C’est une très courte note dactylographiée découverte dans la corbeille à papier du ministre par le gendre de Robert Boulin, Eric Burgeat, le 29 octobre 1979, peu avant minuit, qui donne l’alerte. Cette notule déchirée porte les mots suivants : J’envisage de me noyer dans un étang de la forêt de Rambouillet où j’aimais beaucoup faire du cheval. Ma voiture 305 Peugeot est immatriculée 651 GX 92. Le matin même, cette poubelle avait été entièrement vidée par la femme de ménage de la famille Boulin. Selon la veuve de Robert Boulin, cette poubelle était vide lorsque son mari quitte pour la dernière fois son domicile, à 15 H 30.

Dès la découverte de cette notule, l’alerte est déclenchée par un appel téléphonique du chef de cabinet de Robert Boulin, Marcel Cats, au ministère de l’Intérieur. Boulin envisage de se noyer : il faut donc tout faire pour tenter de le retrouver. Dès lors, au domicile familial, deux groupes se forment : un premier groupe composé du fils Boulin, de son épouse et du garde du corps du ministre, Max Delsol, se rend en forêt de Rambouillet, en vain. Un deuxième groupe comprenant le gendre de Boulin et le chef de cabinet du ministre se dirige place Beauvau. Il est une heure du matin. Après une demi-heure d’attente interminable, le cabinet du ministère de l’Intérieur (dont faisait alors partie un certain Claude Guéant) les renvoie sur Matignon. Nouvelle attente angoissée au cœur de la nuit jusqu’à ce que le permanencier de Matignon finisse par lâcher: Les recherches sont déclenchées. On s’occupe de tout. Rentrez chez vous. On vous tiendra au courant… En fait, les recherches ne seront lancées qu’à 6 h 25 du matin, après un contact téléphonique entre le chef de cabinet de Boulin et le directeur central de la police judiciaire, Maurice Bouvier.

Le corps de Robert Boulin est finalement découvert (officiellement) à 8 h 40 du matin. Bien plus tôt, en réalité. Plusieurs personnes au sein de l’appareil d’Etat (Premier ministre, ministre de l’Intérieur…) sont prévenues de la découverte du corps du ministre, entre une heure et deux heures et demie du matin, comme me l’ont confirmé les intéressés. Quant à la mort de Robert Boulin, elle se situe, la veille, au soir.

Dès le 29 octobre 1979, entre 19 heures et 20 heures, le décès du ministre est connu d’un petit cercle de personnes. C’est le cas par exemple de cet étrange homme d’affaires proche du RPR, Guy Aubert, qui déboule au domicile des Boulin, affolé : Robert est mort ! On l’a enlevé ! , dit-il, avant de tourner les talons. L’homme s’exilera en Afrique du sud, dans les années 1980. Il y a aussi le témoignage de l’ami franc-maçon de Boulin, Jacques Douté, restaurateur à Libourne, qui, au même moment, reçoit un appel anonyme : Il est mort ! Douté comprend tout de suite que le message concerne le sort réservé à son ami Boulin. Ils nous l’ont tué ! , lance Douté à ses amis présents, ce jour-là, dans son restaurant. 

Les expertises des premiers médecins-légistes, après examen des aliments contenus dans l’estomac du ministre, concluent également que Robert Boulin est mort le 29 octobre 1979 entre 18 heures et vingt heures. Coïncidence ? C’est à partir de ce moment-là que le grand défilé commence au domicile des Boulin, ce que Le Canard se garde bien de signaler à ses lecteurs. Entre vingt heures et minuit, plusieurs individus ont ainsi accès au bureau et à la machine à écrire du ministre. Entre la rue et la cuisine, une porte de service permettait d’accéder directement au bureau de Robert Boulin, loin des regards indiscrets. Le 29 octobre 1979, la serrure de cette porte de service était cassée, toujours pas réparée.

Parmi ce défilé d’individus, se trouve un personnage (mort en 1998) qui a joué un rôle trouble dans l’affaire Boulin : Patrice Blank. Cet ancien résistant bien introduit dans le monde de la presse (président du conseil d’administration de France Soir après la guerre, il rachète le groupe Liaisons sociales) a, selon moi, trahi Robert Boulin. En octobre 1979, ce Patrice Blank est à la fois le conseiller presse du ministre… tout en étant proche de l’escroc Henri Tournet, qui tente de faire pression sur le ministre pour obtenir des permis de construire. C’est Patrice Blank qui organise un rendez-vous entre Robert Boulin et deux journalistes du Canard enchaîné (dont Louis-Marie Horeau), le lundi 22 octobre 1979, en début de soirée, à son domicile, afin que le ministre puisse s’expliquer. Mais sous couvert d’aider Boulin, Patrice Blank mène, en fait, un double jeu. Même Claude Roire, le journaliste du Canard qui écrit sur l’affaire de Ramatuelle, s’interroge sur le bonhomme : « Dans mes conversations avec Tournet avant la publication de mon premier papier, Tournet me dit : J’ai un mec pour médiatiser tout ça : Patrice Blank ! Il y a quand même un truc tordu. Un gars qui peut être copain avec Tournet et avec Boulin, c’est quand même une sacrée acrobatie !, me dit Claude Roire.

Patrice Blank disposait effectivement d’une face cachée. C’est un homme lié aux réseaux de la Françafrique. Au cours de mon enquête, j’ai notamment découvert qu’il était membre du conseil d’administration de la FIBA (French intercontinental bank), la banque d’Elf et du Gabon connectée au parti gaulliste. Des réseaux que Robert Boulin menaçait justement de dénoncer lors de sa contre-attaque, afin de réduire au silence ses calomniateurs.

Il est donc probable que lorsque Patrice Blank déboule au domicile de Robert Boulin, il sait que le ministre est déjà mort. D’autant que son comportement, cette nuit-là, intrigue : Il était inquiet, livide, blanc comme la mort. Un zombie, se souvient le mari de Fabienne Boulin. J’ai gardé toute la soirée la conviction que le ministre s’était suicidé, ce qui explique mon comportement, expliquera Patrice Blank aux enquêteurs. Son rôle trouble n’a malheureusement pas été creusé par l’enquête alors que la police judiciaire a établi qu’il a menti sciemment lors de sa première audition sur l’heure à laquelle il a appris la mort du ministre. Pire : l’ordonnance de non-lieu sur la mort de Robert Boulin s’appuie en grande partie sur le témoignage de Patrice Blank pour conclure à l’état prétendument dépressif du ministre pouvant justifier son suicide.

En résumé, l’assassin n’est pas dans la maison du mort, et n’y dépose pas un message avant même d’avoir commis son crime, comme l’écrit Le Canard. En réalité, le crime est déjà commis. Il faut tenter de le maquiller, dans l’urgence. C’est la raison pour laquelle, il aurait fallu s’interroger sur la présence de Blank au domicile des Boulin, cette nuit-là. D’autant que l’homme n’était pas seul. Il était accompagné de l’un de ses proches (inconnu de la famille Boulin), un dénommé Roger Thiery, et du jeune avocat de Boulin, Alain Maillot (aujourd’hui membre du prestigieux cabinet d’avocats d’affaires Darrois-Villey-Maillot-Brochier). C’est le mystérieux inconnu, ami de Blank, qui suggère à la famille de mieux regarder dans le bureau de Boulin avant de s’éclipser…

Il aurait également fallu s’interroger sur les derniers écrits authentiques de Robert Boulin. Patrice Blank est justement (avec l’avocat d’affaires Alain Maillot) l’une des dernières personnes à avoir détenu l’un de ses écrits : le mémo de défense dans l’affaire de Ramatuelle que le ministre a fait taper au propre par sa secrétaire, le 29 octobre 1979. Une lettre que Boulin fait porter en main propre à Blank et Maillot par l’un de ses deux gardes du corps, le 29 octobre, en fin de matinée, quelques heures avant de disparaitre. Une lettre qui, selon le témoignage de sa secrétaire, ressemble trait pour trait à la lettre attribuée au ministre après sa mort, excepté évidemment les mentions suicidaires, au début et à la fin. Un courrier authentique qui a donc pu parfaitement être détourné de son objet pour devenir une lettre de suicide

De façon suspecte, Patrice Blank n’a pas signalé l’existence de cette lettre aux enquêteurs. Et lorsque dans les années 1980, il est interrogé à ce sujet, il affirme la tenir à la disposition de la justice s’il la retrouve . Il ne la retrouvera jamais… La lettre remise par Boulin à l’avocat Alain Maillot ne sera pas, non plus, retrouvée.

  • Le Canard enchaîné : Quelques heures avant son décès, Boulin a posté une dizaine de lettres, toutes semblables, à quelques mentions manuscrites près. Il y annonce son intention de mettre fin à ses jours. Un faux ? Il n’est pas contesté que la lettre a été tapée sur la machine personnelle de Boulin. L’assassin est vraiment fort. Surtout que certains destinataires ont formellement authentifié les ajouts manuscrits. 

Des lettres dactylographiées signées Robert Boulin existent, c’est incontestable. Des lettres de quatre pages (non datées) tapées avec la machine à écrire du ministre. C’est uniquement là-dessus, finalement, que repose la thèse du suicide du ministre, tant les constatations médico-légales et les différents témoignages battent en brèche cette version. Il s’agit d’une dizaine de lettres reçues par des proches du ministre (politiques, avocats, francs-maçons), des journalistes (l’AFP, Minute, Sud-Ouest) ou le commissaire de police de Neuilly. Bizarrement, aucun membre de la famille du ministre n’est destinataire de l’un de ces courriers.

Si ces lettres existent bel et bien, il est cependant malhonnête intellectuellement de faire comme si elles ne posaient aucune question. Car quand on les examine de près, elles recèlent de multiples anomalies.

D’abord, ces lettres sont toutes des photocopies, ce qui ouvre la voie à une possible manipulation. Quelques mentions manuscrites figurent bien sur certains courriers ou certaines enveloppes, mais elles ne lèvent pas les doutes sur l’authenticité de ces missives, d’autant que l’écriture et la signature de Boulin était imitée par de nombreuses personnes de son entourage. Ces mentions manuscrites sont diverses et disparates, à l’image du bristol retrouvé dans la voiture du ministre. Sur une face, on peut lire : Les clefs de la voiture sont dans la poche droite de mon pantalon (T.S.V.P.), inscrit au stylo à bille bleu. Et de l’autre, à l’encre noire, dans une écriture beaucoup plus resserrée : Embrassez éperduement [NDA : éperdument ne prend pas de e, une faute d’orthographe étonnante sous la plume de Boulin, féru de grammaire et de littérature] ma femme, le seul grand amour de ma vie. Courage pour les enfants. Boby.

Deux expertises graphologiques attribuent ces mentions à Boulin. Mais il faut nuancer leur portée. Lorsque j’ai interrogé le premier expert, il m’a affirmé qu’étant donné le manque d’éléments de comparaison, à l’époque, il aurait très bien pu conclure autrementDans l’affaire de l’assassinat du petit Grégory, ce même expert avait attribué l’écriture du corbeau à Christine Villemin avant d’être démenti par la cour d’appel de Dijon. L’expertise en écriture n’est pas une science exacte. Dans les années 1980, une deuxième expertise graphologique, conclut qu’il s’agit bien de l’écriture de Boulin… excepté une mention figurant sur l’enveloppe envoyée à l’AFP ! Comprenne qui pourra. Si certains destinataires des lettres (comme le docteur Pierre Simon) disent reconnaître l’écriture de Boulin, certains proches du ministre qui voyait défiler sa correspondance, comme son ancien secrétaire général de la mairie de Libourne, Georges Pauquet, estiment, en revanche, qu’elle a été imitée. Un témoin girondin, Eric Carlsberg, m’a également expliqué que Jacques Chaban-Delmas (l’un des hommes politiques les plus proches de Boulin) lui a confié, après la mort du ministre, qu’il ne croyait pas à la véracité de cette lettre.

De multiples bizarreries entourent ces courriers. Par exemple, l’ami franc maçon de Boulin, Pierre Simon, est prévenu la veille, par un coup de fil, qu’il va recevoir une lettre du ministre ! Le suppléant de Boulin, Gérard César (actuel sénateur UMP) reçoit, lui, une lettre posthume à l’Assemblée nationale, alors que Boulin lui écrivait toujours à sa mairie de Rauzan, en Gironde.

Autre anomalie : les enveloppes ainsi que le papier à lettre utilisé, siglé Ministère du Travail,  ne correspondent pas au papier ministériel utilisé à l’époque par Robert Boulin, à savoir : Ministère du Travail et de la Participation

Le contenu même de ces fameuses lettres pose problème, car ce ne sont pas à proprement parler des lettres de suicide. Il s’agit, en fait, d’une longue plaidoirie dans laquelle Robert Boulin se défend de toute illégalité dans l’affaire de Ramatuelle. Avec une phrase décalée, au début de la lettre : J’ai décidé de mettre fin à mes jours. Et une phrase, à la fin, sur un feuillet séparé : Je préfère la mort à la suspiçion [NDR : là encore, une étonnante faute d’orthographe à  suspicion qui s’écrit sans cédille], encore que la vérité soit claire. Que ma famille, si unie et que l’on commence à attaquer scandaleusement, se resserre encore davantage, dans le souvenir, non altéré, que je pourrai laisser où j‘ai servi l’Etat et mon pays avec passion et désintéressement.

Le ruban encreur de la machine à écrire de Robert Boulin aurait permis de reconstituer le texte dactylographié. Mais il a mystérieusement disparu du SRPJ de Versailles.

Le texte en défense de Boulin sur l’affaire de Ramatuelle a-t-il été récupéré puis détourné pour fabriquer à la hâte une fausse lettre posthume, lorsque la mort du ministre a été connue d’un petit cercle d’individus, le 29 octobre 1979, à partir de 20 heures ? Quoiqu’en dise Le Canard, l’hypothèse ne peut être balayée d’un revers de main.

Pas besoin de  grand complot , juste d’une ou deux personnes dans l’entourage direct du ministre.

  • Le Canard enchaîné : Certains tenants de la thèse de l’assassinat embarrassés par ces missives, ont une réponse. Ils soutiennent sérieusement que ces lettres, fabriquées par les conjurés, auraient remplacés de vrais courriers volés à la poste, la nuit même, par un commando du SAC. Tandis qu’une autre équipe enlevait et tuait le ministre. 

Une nouvelle fois, il faut entrer dans le détail, sous peine de passer aux yeux du Canard pour un adepte des conjurationsAucun témoin n’a vu Robert Boulin poster des courriers à Montfort-l’Amaury, dans les Yvelines, le dernier lieu où le ministre a été vu vivant, le 29 octobre 1979, en fin d’après-midi. En revanche, un postier, Denis Lemoal, a bien vu tomber des courriers ministériels dans son bac à courrier. Problème : il s’agissait de courriers volumineux, pas de courriers de quatre pages, comme les lettres posthumes attribuées à Robert Boulin. Ce postier s’en souvient parfaitement car, comme il me l’a expliqué, il a dû surtaxer ces courriers avant de les remettre dans le circuit postal. Une chose est donc sûre : si Robert Boulin a bien posté des courriers, ce jour-là, ils ne correspondent pas au poids de la fameuse lettre posthume. Ces courriers ont-ils été interceptés ? La question se pose logiquement, étant donné ce qui précède.

D’autant qu’il faut se remettre dans le contexte de l’époque, ce que se refuse apparemment à faire Le Canard. Une telle opération, certes délicate, n’aurait rien eu d’impossible, pour certains barbouzes des réseaux Foccart. C’est ce que m’avait notamment confié Constantin Melnik, l’ancien coordinateur des services secrets auprès du Premier ministre, Michel Debré, de 1959 à 1962. Mort en 2014, Melnik avait été entendu en 1982 par la Commission d’enquête parlementaire sur les activités du SAC. « Montfort-l’Amaury est un petit bureau de poste facile à pénétrer, m’avait dit Melnik. A l’époque, il y a des anciens des services congédiés par Alexandre de Marenches [NDA : patron des services secrets de 1970 à 1981], qui peuvent avoir envie de faire des heures supplémentaires pour des raisons politiques. Tous ces réseaux Foccart-Pasqua sont surexcités par l’idée que Giscard l’usurpateur est au pouvoir. Le gaullisme pur et dur est matraqué. Il y avait des demi-solde sur la place de Paris. Des membres du SAC, des anciens des services spéciaux, du Service 7[NDR : spécialisé dans l’interception de documents], qui étaient capables de tout », conclut Constantin Melnik.

Les membres des Renseignements généraux des Yvelines, disposaient également de passes pour ouvrir les boites aux lettres, comme me l’a expliqué leur chef d’état-major (de 1974 à 1993), Michel Collobert.  Selon lui, André Ferran, le patron des RG des Yvelines, à l’époque était intimement lié au SAC. Récupérer un courrier dans la poste de Montfort-l’Amaury ? C’était rien à faire, à l’époque ! , me dit Michel Collobert, toujours bon pied, bon œil.

En tous cas, chronologiquement, une interception n’aurait rien d’impossible, si l’on s’en tient au parcours théorique du courrier retracé par les enquêteurs. Les sacs postaux quittent la poste de Montfort-l’Amaury, le mardi 30 octobre 1979 vers 9 heures, à destination du centre de tri départemental de Trappes, dans les Yvelines. Ils restent donc potentiellement accessibles toute la nuit. Ce que me confirme le postier Denis Lemoal. Le trajet dure une heure. Là, le courrier de Montfort-l’Amaury reste en jachère toute la journée, avant d’être acheminé dans les différents bureaux parisiens vers minuit. Pour la province, le courrier quitte le centre vers 20 heures, pour être ensuite regroupé dans les gares SNCF et les aéroports. C’est une entreprise privée qui est chargée d’acheminer le courrier de Montfort-l’Amaury vers Trappes. Elle dispose des clés pour accéder aux bacs à lettre.

Dans la célèbre nouvelle d’Edgard Allan Poe, La lettre volée se trouvait en réalité… sur le bureau du coupable, offerte aux yeux de tous ceux qui la recherchait. Peut-être le mystère est-il un peu trop clair, raisonne alors le détective chargé par le préfet de police de retrouver la lettre. Dans l’affaire Boulin, peut-être le mystère est-il un peu trop clair pour Le Canard

  • Le Canard enchaîné : Les barbituriques présents dans la pharmacie familiale ont disparu. L’assassin, toujours ? Un complice ?

C’est à ce genre de détail que l’on constate que Le Canard ne connaît pas la réalité du dossier. Aucun barbiturique n’a été absorbé par Robert Boulin, contrairement à ce qui sera affirmé dans les couloirs de l’Assemblée nationale et dans les médias, juste après la mort du ministre. Des traces de Valium ont bien été retrouvées dans le corps de Robert Boulin… mais dans son sang, pas dans son estomac, alors que l’on y a bien retrouvé le comprimé de Bilifluine, médicament anodin pour faciliter la digestion que le ministre avait absorbé avant de quitter son domicile. Robert Boulin n’a donc pas ingéré des comprimés de Valium. De plus, aucun tube de Valium n’est retrouvé dans la voiture de Robert Boulin, dans ses poches ou autour de l’étang Rompu. Seule une boite de sucrettes vide (qui n’a contenu ni Valium, ni barbiturique) se trouve dans ses vêtements.

Un flacon de Valium était bien rangé dans l’armoire à pharmacie de la famille Boulin. Il appartenait à l’épouse du ministre, Colette Boulin qui l’utilisait de temps en temps, lorsqu’elle se sentait stressée. Ce tube de Valium, presque plein, n’a pas disparu de la pharmacie familiale. Les enquêteurs du SRPJ de Versailles ont simplement conclu que c’était Robert Boulin qui avait subtilisé une partie du contenu de ce flacon pour se suicider.

Des boîtes de barbituriques se trouvaient également dans la pharmacie familiale, mais elles étaient pleines. Robert Boulin n’en prenait pas. Le 31 octobre 1979, pour une raison inexplicable, le garde du corps du ministre Max Delsol, partisan acharné de la thèse du suicide, conseille à Fabienne Boulin de détruire ces boîtes, ce qu’elle fit le soir même, sans se poser de questions sur cet étrange empressement. Une initiative malheureuse car elle nous priva d’un moyen de mettre à mal l’explication par le suicide, écrit la fille Boulin dans son livre Le dormeur du Val (Don Quichotte, 2011). En effet, si ces boîtes de barbituriques étaient demeurées là, pleines, personne n’aurait compris que mon père eût préféré le Valium pour mettre fin à ses jours. Qui, en effet, aurait l’idée de se suicider avec du Valium  – reconnu inefficace pour cet usage – en ayant de puissants barbituriques à sa disposition ? 

C’est ce que nous allons voir maintenant.

  • Le Canard enchaîné : Il est vrai que l’étang où le corps est retrouvé à une profondeur de 50 cm d’eau, et autant de vase. Mais Boulin est gavé de Valium. Même sans se noyer, il serait sans doute mort. 

Le Canard s’enfonce là dans des eaux de plus en plus vaseuses. En réalité, 80 milligrammes de diazepam (un dérivé du Valium) ont été retrouvés dans le corps de Robert Boulin. C’est un dosage important, mais pas mortel, s’il n’est pas associé à un autre médicament aux effets nettement plus radicaux, comme les barbituriques. Selon les experts en toxicologie saisis par la justice, ces 80 mg de diazépam se trouvaient dans le sang du ministre, et pas dans son estomac, ce qui suggère une possible injection.

Classé dans la famille chimique des benzodiazépines , le diazépam, à dose élevée, altère la vigilance, entraîne la somnolence et diminue les réflexes. Il est souvent utilisé par les violeurs qui souhaitent endormir leur victime, ou lorsqu’une personne en drogue une autre afin d’obtenir un blanc-seing, une signature contre sa volonté.

Dans le cas de Robert Boulin, cette quantité de Valium est tout à fait insuffisante pour se noyer dans 50 centimètres d’eau. Au début des années 1980, une équipe de TF1 (alors chaîne publique) a même fait le test : après avoir avalé 80 mg de Valium, il était encore possible pour le journaliste de tenir en équilibre sur une jambe !

  • Le Canard enchaîné : La preuve absolue de l’assassinat, dégainée par les tenants de cette thèse : lors de l’autopsie, les médecins ont noté la présence de lividités cadavériques sur le dos de Boulin. Or ces lividités apparaissent après l’arrêt de la circulation sanguine, sur les points les plus bas. Et Boulin était dans l’eau, en position accroupie, et non sur le dos. Donc il a été déplacé par son assassin après sa mort ! Deux objections : selon les bons auteurs de médecine légale, il ne se forme pas de lividités cadavériques sur un noyé. Et les lividités se déplacent pendant six heures après la mort. Or Boulin a été sorti de l’eau et aussitôt allongé… sur le dos.

Il va falloir que Le Canard potasse, à nouveau, son précis de médecine légale. Les lividités cadavériques se fixent définitivement sur les parties basses du corps entre huit et douze heures après la mort, où elles sont alors maximales. Un changement de position du corps peut ensuite, éventuellement, atténuer certaines lividités, mais nullement les faire disparaître.

Dans le cas de Boulin, les choses sont claires : comme on l’a vu, le ministre est cliniquement mort, le 29 octobre 1979, à 20 heures. Son corps est officiellement retrouvé et sorti de l’eau de l’étang Rompu, le lendemain à 8 h 40. Soit plus de 12 heures après sa mort, au moment où les lividités sont donc à leur intensité maximum. Or les marbrures correspondant à ces lividités se trouvent sur le dos du ministre, et pas sur le ventre alors que le corps du ministre reposait face contre le sol de l’étang. Son corps a donc forcément été bougé, puis placé dans l’étang.

Le fait que le corps du ministre soit dans l’eau ne change absolument rien à l’affaire. Le Canard explique doctement, bon auteur de médecine légale à l’appui (quelle source ?), que ces lividités ne se seraient pas formées pendant toute la durée où le corps du ministre se trouvait dans l’eau ! Si l’on comprend bien, ces lividités ne seraient apparues qu’à retardement lorsque le corps de Boulin aurait été sorti de l’eau et allongé sur le dos. Galéjade ! La loi de la gravité ne cesse pas de s’exercer sur un corps immergé, noyé ou pas. Le Canard peut toujours se rallier à une autre théorie, celle développée par France Soir, en janvier 1988, afin de justifier cette improbable thèse des lividités baladeuses : selon l’auteur de l’article, le corps de Robert Boulin aurait été balloté par les nombreux animaux sauvages qui viennent chaque nuit se désaltérer dans cet étang. Des canards sauvages, peut-être ?

  • Le Canard enchaîné : Il est faux de dire – et d’écrire – que la famille n’a jamais cru au suicide. Ce fut, au contraire, leur profonde conviction. L’épouse de Robert Boulin a authentifié le message posthume laissé sur le pare-brise de la voiture. Son fils, Bertrand, a même imaginé un scénario pour expliquer ses blessures au visage, qu’il a, ensuite, déclarées inexplicables. Ce n’est qu’après plusieurs années que la famille a changé d’avis. Pourquoi ? Tout simplement parce que l’enquête judiciaire, les expertises, les formalités administratives, l’autopsie ont été salopées à un point rarement égalé. Des fautes ont été commises pour dissimuler les précédentes. Tétanisés par l’ affaire d’Etat, aveuglés par l’évidence du suicide, fonctionnaires, policiers, magistrats, experts ont tout fait à l’envers. Cela permet de relever des dizaines d’anomalies parfois extrêmement troublantes. Mais jamais en vérité, de répondre aux quelques points simples et têtus ci-dessus évoqués. Sauf à élaborer d’extravagantes hypothèses complotistes. Beaucoup plus sexy et vendeuses qu’un drame personnel. 

Ce n’est pas la famille Boulin qui n’a jamais cru au suicide, c’est Colette Boulin, l’épouse du ministre qui n’a jamais adhéré à cette thèse, même si, c’est vrai, elle ne l’a pas dit publiquement, à l’époque. Dans son journal intime (auquel j’ai pu avoir accès), Colette Boulin écrit : Je ne répèterai jamais assez l’invraisemblance de ce suicide auquel je n’ai jamais cru en dépit de toutes les pressions auxquelles j’ai été soumise et auxquelles je n’ai pas eu la force de réagir ouvertement dans mon premier désarroi. – Elle avait la trouille, dit sa fille Fabienne. Elle craignait pour notre vie. Elle nous a longtemps protégés, mon frère et moi.

Il faut, à nouveau, se remettre dans le contexte de l’époque, de ces années de plomb à la française, ces années Giscard traversées par un SAC en pleine dérive mafieuse où l’on n’hésitait pas à intimider ou à abattre des juges d’instructions (comme le juge Renaud, en 1975, à Lyon), des syndicalistes ou des opposants politiques.

Une époque où le maire de Neuilly et membre du Conseil constitutionnel, Achille Peretti, n’hésite pas, non plus, à proposer de l’argent à Colette Boulin contre son silence, en lui glissant ce « conseil d’ami » : Taisez-vous ! Vous n’aimeriez pas que Bertrand [le fils Boulin] finisse comme Robert… Je sais tout !, lui lance alors la veuve de Robert Boulin. Alors faites sauter la République ! , lui rétorque, un Peretti, furibard. Une scène sidérante à laquelle a assisté Alain Morlot, le kiné de Boulin. Par précaution, le kiné avait discrètement pris avec lui un enregistreur qui a capté cet incroyable échange avec Peretti. Au début des années 1980, un extrait de cet enregistrement sera même diffusé au vingt heures de TF1 par le journaliste Jacques Collet, provoquant une réaction courroucée du RPR. Pour sa tranquillité, le journaliste devra ensuite partir travailler quelque temps à l’étranger.

Ce sont les enfants de Robert Boulin, Fabienne et Bertrand, qui ont d’abord cru au suicide avant, ensuite, de changer d’avis. Le fils Boulin a même défendu la thèse du suicide dans un livre (Ma vérité sur mon père, Stock). Mais cet ouvrage, paru au premier trimestre 1980, a été rédigé juste après la mort du ministre. C’est un livre d’écrivain, pas de journaliste. Bertrand Boulin (toute sa vie obsédé par l’idée du suicide, selon sa sœur), tente dans cet ouvrage de reconstituer les derniers instants de son père. Il relève certaines contradictions factuelles, mais les balaye au fil d’un récit assez lyrique, qu’il présente comme le cri d’amour d’un fils éperdu d’admiration pour son père, dévasté par la douleur. Il cherche à expliquer l’inexplicable vérité que lui ont assénée les plus hautes autorités de l’Etat et qu’il n’imagine pas, alors, pouvoir être mensongères. Sans craindre la contradiction, le fils Boulin rapporte d’ailleurs les propos que son père lui a tenus sur le suicide : Je considère que le suicide est un terrible échec, lui dit-il. Je crois trop au destin pour cela. – As-tu pu penser au suicide ? , lui demande son fils. Non, répond Robert Boulin. Au contraire, je me suis demandé comment d’autres avaient pu y penser. C’est parfois le seul moyen de dire certaines choses, mais alors elles sont dites trop tard. Et puis je pense qu’on peut toujours faire quelque chose… le gâcher, ça c’est scandaleux !

Quant à Fabienne Boulin, elle a toujours expliqué (à ceux qui veulent bien l’entendre) qu’elle avait été élevée dans le culte du gaullisme et des institutions républicaines. A l’époque, écrasée par le chagrin, il ne lui serait pas venu à l’esprit de remettre en cause le discours lénifiant servi par les représentants de l’Etat sur la mort de son père. D’autant que les autorités lui servaient sur un plateau une enquête irréprochable sur la mort de son père. Qui peut dire aujourd’hui, en conscience, confortablement installé dans son canapé, qu’il aurait agi différemment ?

Contrairement à ce qu’indique Le Canard, ce ne sont pas les fautes commises dans l’enquête qui ont incitées la famille Boulin à remettre en cause la thèse du suicide, mais des photos, extraites du dossier judiciaire, auxquelles la famille a enfin accès, au début des années 1980, grâce à leur avocat Robert Badinter, futur garde des Sceaux de François Mitterrand. Ces clichés où l’on voit le visage traumatisé du ministre (publiés en février 1981 dans Paris Match) constituent un électrochoc pour la famille du ministre qui prend alors conscience qu’on ne lui a pas tout dit. Les pressions et le menaces s’accentuent alors sur la famille du ministre : Faites attention, vous êtes sur de la nitroglycérine ! Vous ne voudriez pas que la tuerie d’Auriol (une famille d’un responsable du SAC, dont un enfant de 8 ans, massacrée, en juillet 1981) ne se reproduise… Malgré cette ambiance poisseuse, la famille Boulin dépose finalement plainte pour homicide volontaire,  en juin 1983.

Je n’ai jamais parlé de complot (terme sciemment utilisé par le Canard pour tenter de discréditer ceux qui contestent le suicide de Robert Boulin) dans cette affaire, ce qui suggère l’idée de forces occultes qui auraient assassinée Boulin, afin d’effacer la trace du crime, de manière organisée.

Les choses ne se sont pas passées comme ça. Un complot, non. Des complices, oui. Il en a forcément fallu pour tenter de maquiller (maladroitement) la mort de Boulin. Quelques personnes au cœur de l’Etat et/ou en lien avec les réseaux Foccart. Pas un complot international.

J’ai déjà évoqué précédemment le rôle trouble joué par Patrice Blank, après la mort de Boulin. On peut également citer l’action jouée par le Procureur général de la Cour d’appel de Versailles, Louis-Bruno Chalret, qui se rend sur place, dans la nuit du 29 au 30 octobre 1979, ce qui ne figure pas dans la procédure. Chalret est un homme lié au SAC et aux réseaux Foccart. Il a travaillé au cabinet du ministre de l’Intérieur, Roger Frey, pendant la guerre d’Algérie. Il a rendu des services éminents au pouvoir gaulliste. J’ai pu notamment documenter (grâce à des écoutes téléphoniques contenues dans un rapport de police) que, dans les années 1960, ce haut-magistrat (en lien avec le sulfureux avocat Pierre Lemarchand, cité dans l’affaire Ben Barka) avait fait libérer des truands ! Chalret ? C’était une barbouze judiciaire ! , résume, clope au bec, l’ancien policier Lucien Aimé-Blanc.

C’est donc ce magistrat barbouze qui est alerté de la découverte du corps de Boulin vers une heure et demie du matin, le 30 octobre 1979, et qui se rend sur place avec une équipe d’hommes à lui, comme me l’a révélé son amie intime Marie-Thérèse Guignier, peu de temps avant sa mort. C’est un truc à emmerdes, dit Chalret à son amie. On a tout fait minutieusement, comme il fallait. J’ai tout surveillé. Rien n’a été au hasard. – Chalret était l’homme qu’il fallait pour ce genre de choses, conclut sa confidente.

On est donc loin du complot, mais bien au cœur de ces réseaux Foccart, encore actifs dans ces sanglantes années Giscard. Il n’y a pas besoin d’élaborer d’extravagantes hypothèses complotistes pour expliquer les anomalies troublantes de l’affaire Boulin. Une fois l’affaire escamotée sous la houlette du procureur général barbouze  (gendarmes immédiatement dessaisis au profit du SRPJ de Versailles, autopsie sabotée où le procureur demande de ne pas examiner le crâne de Boulin…), il était peu probable qu’un enquêteur ne s’aventure sur les sentiers escarpés de la piste de l’homicide. Cela s’appelle la servitude volontaire. Rien à voir avec le complot.

Quant aux scellés médico-légaux (sang, prélèvements de poumons…) qui auraient pu permettre de prouver scientifiquement la noyade, ils sont rapidement détruits, de manière illégale. Pour avoir remis en cause la thèse officielle du suicide de Robert Boulin, dans les années 1980, le journaliste James Sarrazin a, lui, aussi été traîné dans la boue, traité de révisionniste du fait divers par son confrère de L’Express, Jacques Derogy, pape de l’investigation et ardent défenseur de la thèse du suicide avec son collègue Jean-Marie Pontaut.

Ancien journaliste au Monde, Sarrazin avait d’autant plus de mérite de bousculer cette thèse qu’il avait initialement travaillé sur l’affaire de Ramatuelle, censé accréditer le suicide. Le journaliste avait publié un article que Boulin n’avait pas apprécié et auquel il voulait répondre, juste avant sa mort. A l’époque, James Sarrazin rencontre le ministre. Boulin lui explique qu’il est la victime de l’escroc Tournet, qu’il sait d’où vient le coup (le RPR) et que, contrairement à cette affaire bidon de Ramatuelle, lui possède de véritables dossiers et qu’il va les sortir. Pour le RPR de Jacques Chirac, Boulin devient incontrôlable. L’homme est passé par le ministère des Finances, il a des dossiers sur l’argent noir du financement politique via Elf-Gabon et la Françafrique.  Des réseaux que côtoient, on l’a vu, son collaborateur Patrice Blank.

Après la mort de Boulin, James Sarrazin et sa famille sont menacés par des proches du SAC. Le journaliste est suivi à la trace, poursuivi en voiture lors de longs rodéos qui lui laissent encore des sueurs froides… J’ai commencé à me dire qu’un jour, je ne courerai plus assez vite pour atteindre le prochain porche !, lâche aujourd’hui James Sarrazin. Cette affaire m’a coûté cher. Elle a fait tomber pas mal d’illusions, sur mon métier et sur le monde dans lequel on évolue…

L’affaire Boulin comme révélateur de l’état du journalisme. Mais je ne désespère pas, qu’un jour, Le Canard sorte la tête de l’eau.

Benoît Collombat            Médiapart le 25 09 2015

En octobre 2018, la justice n’aura pas trouvé le temps d’interroger que 2 des 15 témoins présentés par Me Marie Dosé, avocate de Fabienne Burgeat-Boulin, désormais seule dans cette affaire depuis la mort de sa mère Colette en août 2002 et de son frère Bertrand en mai de la même année. Ces témoins sont évidemment tous des personnes âgées. L’un d’eux, Philippe Mestre, alors directeur de cabinet du 1° ministre Raymond Barre, est mort en 2017 à 89 ans. La justice attendrait-elle que tous meurent les uns après les autres, moyen probablement le plus efficace pour que s’éteigne à jamais l’affaire Boulin ?

Le dernier juge en charge de cette affaire était Denis Couhé. Depuis le 24 janvier 2019, un deuxième juge lui sera associé : Nadège Péquignot. Cela devrait avancer plus vite.

Le 28 octobre 2019, Me Marie Dosé et Fabienne Burgeat-Boulin, sans que cela puisse avoir valeur légale, organiseront une reconstitution sur site de la découverte du corps de Robert Boulin.

15 juin 2021                        Fabienne Boulin assigne l’Etat pour faute lourde.

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[1]        Le coup de la panne est à la drague ce que la Petite musique de nuit  de Mozart et la Lettre à Elise de Beethoven sont à la musique classique.

[2]     Dans Hôtel du Nord, sa célèbre réplique : Atmosphère, atmosphère, est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère n’est que le passage à la postérité de frictions pendant le tournage entre Marcel Carné le réalisateur qui ne cessait de dire à Henri Jeanson, scénariste : cette scène manque d’atmosphère, ou bien Réécris tout ça : pas assez d’atmosphère. Et Jeanson était parvenu à placer sa flèche, sans rapport aucun avec le scénario.


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