1 janvier au 4 décembre 2000. Vincent Lambert. Le parlement européen. Bill § Melinda Gates Fundation. Le Koursk. 14807
Publié par (l.peltier) le 20 août 2008 En savoir plus

1 01 2000                     Nous connaissons actuellement, en Occident, une rupture comparable à celle qui se produisit au IV° siècle, avec la fin de l’ordre romain et le ralliement général à la chrétienté : ce moment où l’univers antique a basculé dans un autre univers, une autre société, une autre représentation du monde… Comme l’écrivait Flaubert, ce fût le temps où, les dieux n’étant plus, où, le dieu unique n’étant pas encore, l’homme seul a été. Aujourd’hui, nous vivons une nouvelle fois cette solitude : nous perdons le dieu chrétien comme les Romains ont perdu leurs dieux antiques, sans encore épouser un autre système de pensée. Je ressens une sorte d’écho, une harmonique qui vibre entre ces deux époques, nous donnant le sentiment d’une dépossession fatale.

… L’idée même de l’homme est en train de changer. Nous savons par exemple que, un jour ou l’autre, on passera du clonage thérapeutique au clonage reproductif. Je ne suis ni un prophète ni un philosophe, mais je sens là un ébranlement fondamental. Ces questions-là sont immédiatement refoulées, enfouies sous la peur et l’interdit, comme les idées chrétiennes furent, à leurs débuts, refusées, enfouies par le monde romain. Et notre difficulté à penser autrement, parce que nos instruments d’analyse sont encore ceux d’un monde ancien, provoque ce mélange d’étonnement, de ravissement et d’horreur…

Il est possible que naissent de grandes morales laïques imposées par cette nécessité… (de réinventer un humanisme). Mais, pour le moment, on ne voit rien venir. Nous sommes dans une période de grand désordre, et rien n’est plus inconfortable que le désordre. C’est pourquoi nous inventons des systèmes transcendants : on divinise par exemple le mot république, comme autrefois le mot révolution.

Claude Imbert

Dans quelles conditions financières un ouvrier chinois vit-il pour être simplement autorisé à travailler ?

La chercheuse australienne  Anita Chan a établi l’impressionnante liste des taxes acquittées par un mingong venu s’installer en 2000 à Shenzhen, ville-phare de la croissance chinoise, dans le sud du pays. Il doit payer, avant même son départ, 305 yuans : un permis pour quitter sa région d’origine (120 yuan), une carte d’identité (80), un certificat de célibat (60) et un certificat attestant qu’il n’est pas né hors quota du planning familial. Une fois arrivé dans son nouveau lieu de résidence, il doit déposer une caution de 300 yuan auprès de son employeur – fréquemment un petit patron d’atelier qui recrute dans un village ou un district, dont il fait venir les jeunes gens -, autant pour un permis de résidence temporaire et 40 yuan de permis de travail. Au total, il lui faut donc, acheter son emploi 640 yuan, soit presque deux mois de salaire ! Mais ce n’est pas tout : bien des entreprises privées retiennent sur la fiche de paye une fraction du salaire en promettant au mingong de lui verser pour le nouvel an la somme ainsi épargnée mois après mois. Impossible dès lors pour lui de quitter son employeur, sauf à renoncer à une partie importante de son salaire ! En 2001, 43 % des 51 000 plaintes déposées auprès des autorités de Shenzhen concernait des cas de salaires non versés.

[…]    Le flux de mingong ne  tarira pas. Or, il constitue  la meilleure garantie pour tirer les salaires vers le bas. Fidèle à la tradition marxiste, la Chine applique à la lettre la théorie de l’armée de réserve du chômage chère au philosophe allemand. Là réside le secret du miracle chinois : une masse énorme d’esclaves modernes dont la situation d’exploitation et de citoyen de seconde zone est très précisément le socle de l’expansion chinoise. Personne ne sait exactement combien sont ces travailleurs migrants : 100, 150, peut-être 200 millions qui viennent vendre leur force de travail dans les usines de la côte et dans toutes les mégapoles du pays. Le consommateur occidental se réjouit de pouvoir acheter des vêtements bon marché. Mais il doit connaître le coût du plaisir de se vêtir à bas prix : le déracinement et la surexploitation de mingong, exilés à des milliers de kilomètres de leurs villages, qui n’ont pour seul but que d’offrir une vie meilleure à leurs enfants. […]

Philippe Cohen, Luc Richard         La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? Mille et une nuits. 2005

2 01 2000                  A Kuala Lumpur, (Malaisie) des agents malaisiens et américains espionnent une réunion d’Al Quaida, à laquelle participent un proche de Ben Laden,  2 Saoudiens et un Yéménite, qui seront dans l’avion qui s’écrasera sur le Pentagone le 11 septembre 2001. Les 2 Saoudiens, qui vivent aux États-Unis sous leur véritable identité, s’inscriront au retour dans une école de pilotage. Le Mossad, (l’espionnage israélien) surveille quant à lui les 2 Saoudiens qui seront aux commandes des avions lancés contre les Twin Towers : il transmet une liste de suspects aux Américains, où l’on retrouve 4 des 19 kamikazes du 11 septembre 2001.

L’islamisme, avec ses sources multiples, peut déboucher sur des projets différents. Ainsi le parti turc de l’AKP, par exemple, est-il une émanation des Frères musulmans, mais il prétend n’en appliquer les principes que dans le strict respect de la démocratie. D’autres méprisent la démocratie. Le penseur Sayyid Qutb (1906-1966) est lui aussi un célèbre Frère musulman. Emprisonné du temps de Nasser, il écrit sous les barreaux des livres qui auront une grande influence et prône l’action violente contre ce qu’il appelle l’ignorance, ou l’obscurité, c’est-à-dire tout ce qui ne va pas dans le sens de la révélation coranique. De même, du wahhabisme dérive un autre courant, tout aussi fondamentaliste, tout aussi rétrograde, le salafisme, qui pose que le monde sera sauvé quand on recommencera à vivre comme au temps du prophète Mahomet. Certains salafistes qu’on appelle les piétistes prennent cela de façon très pacifique. Certains autres s’en font une vision belliciste et violente : pour eux, il n’y a qu’avec les bombes que le monde entier connaîtra enfin la vérité ultime.

Alimenté par quelques autres sources intellectuelles comme les écrits du théoricien pakistanais Maududi (1903-1979), se forme ainsi, à partir des années 1960-1970, un nouveau courant, le djihadisme. Comme son nom l’indique, il prétend appeler tous les croyants à faire la guerre sainte, partout où ils peuvent, pour qu’advienne l’apocalypse désirée. Nombreux sont ceux qui, dans les années 1980, font leurs armes dans la résistance afghane à l’invasion soviétique, ce qui contribue à l’éclosion dans ce pays du régime des talibans à la fin des années 1990. On les retrouve aussi dans les conflits liés à l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, dans ceux du Caucase ou en Algérie, lors de la terrible guerre civile qui ensanglante le pays dans les années 1990. Des groupes les structurent. Le premier à se faire connaître est Al-Qaida, dirigée par Ben Laden, un fils de la bourgeoisie saoudienne qui hait l’Occident et mène contre lui un harcèlement terroriste. L’attentat du 11 septembre 2001 est son méfait le plus célèbre. Il y en a eu beaucoup d’autres.

François Reynaert    La Grande Histoire du Monde           Fayard 2016

12 01 2000                America Online est le premier fournisseur d’accès à Internet : elle a 15 ans d’âge et s’offre Time Warner Corporation, (CNN entre autres) qui emploie 67 500 personnes et touche 120 millions de spectateurs, lecteurs etc…Techniquement, AOL avait besoin du réseau d’un cablo-opérateur comme Time Warner pour permettre à ses clients de passer à l’accès à haut débit. C’est la première gigantesque conquête d’Internet, qui consacre ainsi sa suprématie.

en l’an 2000                choses vues au parlement européen

Chasse, bœuf anglais, euro, privatisations… Aucun doute : pour la grande majorité de l’opinion publique, l’Europe existe et décide. Oui, mais comment ? Là, le mystère s’épaissit. On n’entend presque jamais parler du Parlement européen, sauf lors des élections, puis, peu de temps après, au moment de la démission des têtes de liste. Placé en juin 1999 par les électrices et les électeurs, avec quatre de mes complices de la LCR et de LO, au cœur du dispositif  européen, je voudrais, modestement, lever une partie du voile.

Le décor est connu et immuable. Une semaine par mois, les élus siègent en assemblée plénière à Strasbourg. Le reste du temps est occupé par les réunions de commissions ou de groupe à Bruxelles. C’est donc en plénière que sont votés les avis ou les codécisions et c’est là que commence le parcours du combattant du député naïf qui croit encore à la valeur des écrits ou du débat démocratique.

Depuis qu’il existe, ce Parlement est dominé par un esprit de consensus. Jusqu’à présent, la droite et la gauche se partageaient la présidence en milieu de législature. Les débats y sont feutrés. Encore aujourd’hui, on croit bien faire en discutant en réunion de groupe de motions avant de s’apercevoir qu’à la dernière minute, des dirigeants de groupe se sont mis d’accord sur un compromis qui aboutit généralement à un texte inodore, incolore et insipide. Près de 80% des résolutions sont votées en commun par la droite, les socialistes, les Verts et, malheureusement souvent, la Gauche unitaire européenne (GUE).

L’ordre du jour des travaux est fixé plusieurs jours avant la séance par la conférence des présidents de groupe, mais il est généralement chamboullé la veille. Qu’importe : on ne reçoit les documents (textes et amendements)- souvent plus de cent pages – que la veille au soir, parfois même à l’ouverture de la séance, et pas toujours traduits à temps.

Les sujets sont variés : du vote du budget à la taille des skis en passant par la reconstruction du Kosovo. Pour aider le débutant, toujours avide de démocratie citoyenne, le monceau d’amendements reçus fait souvent référence à un document absent du dossier mais parfois encore présent dans la sacoche des anciens qui s’étaient penchés sur le texte en première lecture lors de la précédente mandature. Et ainsi, du lundi au jeudi, les débats s’enchaînent, dans un cérémonial parfaitement huilé et réglé par les horaires stricts et légitimes des traducteurs.

Débats ? Plutôt une succession de monologues lus dans un hémicycle désespérément vide. Paresse ou mauvaise volonté des élus ? Non, c’est simplement une question de rationalité. Chaque sujet traité donne droit à un temps de parole global par groupe politique, selon son importance numérique. A charge pour chacun de répartir ce précieux temps entre collègues. Les interventions vont de 1 à 3 minutes. Chaque intervenant, qui a du s’inscrire quelque fois plusieurs jours avant l’ouverture de la session, a un œil fixé sur son texte et l’autre, sur les secondes égrenées par une horloge qui trône au-dessus du président. Ce dernier peut accorder 20 secondes de dépassement avant de couper le micro.

J’ai pu ainsi bénéficier d’une minute – ô combien précieuse ! – pour tirer le bilan de Seattle et Arlette Laguiller du même temps sur les suppressions d’emploi chez Michelin, lors d’un débat d’urgence sur les restructurations, imposé par la GUE aux autres groupes et accepté à la condition que le nom de Michelin ne fût pas cité…

Ce système a certes un avantage considérable : pas de bavards ni de discours fleuves. Mais il a le petit inconvénient d’empêcher tout vrai débat, ce qui explique que le seul public au balcon, à raison d’un roulement toutes les demi-heures par car et visite guidée, occupe l’hémicycle. Les séances durent souvent jusqu’à minuit mais peu d’élus veillent.

Le moment le plus intense des sessions a lieu le jeudi entre midi et 13 h 30, lors des votes, tous regroupés. Moment grandiose où se révèle la nature de cette institution mais aussi de tous ses acteurs. Car là, l’hémicycle est plein. Dix minutes avant, une sonnerie a retenti pour alerter tous les députés, qui pouvaient suivre les débats grâce à la télévision intérieure. D’un seul coup, le Parlement revit. Des dizaines de portes claquent. Tous et toutes se précipitent et prennent d’assaut les ascenseurs bondés pour aller accomplir leur devoir de citoyens élus. Mais pas seulement. Pour toucher la totalité des indemnités journalières, il faut avoir participé à la moitié des votes nominaux ! A ce moment précis, le parlementaire européen se rend compte que si son vote a peu de poids politique, il a au moins un prix.

C’est donc en général à midi tapant que commence la caricature la plus désolante de ce qui pourrait être l’aboutissement d’un processus démocratique. La centaine de votes se déroule à la cadence surprenante d’environ un par minute. La présidente, dont il faut reconnaître le calme et la dextérité à diriger ce bateau ivre, lit l’intitulé du vote et le numéro de l’amendement puis procède en quelques secondes au vote à main levée ou par le système électronique, si la demande en est faite. Les députés ont sous les yeux trois listes : la liste officielle des votes, celle annotée par leurs assistants, qui y ont ajouté leur consigne, et enfin celle du groupe politique pour les plus disciplinés.

Alors commence l’opération la plus délicate : savoir sur quoi on vote. Non pas sur le contenu, c’est humainement impossible – seul l’assistant le sait, il y a travaillé souvent des heures avant, mais parfois aussi à la dernière minute. Toute la difficulté consiste à suivre la cadence infernale sans se tromper. Le bras droit prêt à se lever pour voter et le doigt de la main gauche fixé sur la ligne de l’intitulé des motions. Le rythme est harassant et la moindre erreur de ligne pourrait faire basculer en une seconde la subvention au Kosovo vers les producteurs de chocolat sans sucre.

Les vieux routiers s’en sortent. Au bout de dix minutes, les novices sont perdus. Certains copient sur leurs voisins. Heureusement, tout a été prévu pour ceux qui n’y arrivent plus à s’y retrouver. A chaque vote, on peut regarder son président de groupe, qui, assis en bas de l’hémicycle, donne par un geste la consigne aux collègues perdus – le pouce en l’air signifie pour, le pouce en bas contre, la main tendue à plat, l’abstention. Voilà comment, à un rythme endiablé, le destin de l’Europe se joue un jour par mois à Strasbourg.

Certes, le travail en commission est heureusement tout autre, le temps de parole y est libre et on peut étudier plus sérieusement les dossiers. Mais là encore, le fonctionnement est aberrant : des mois et parfois des années s’écoulent entre la première discussion d’un projet et l’avis définitif. En outre, moins de la moitié des députés assiste à ces commissions.

Paperassie sans limites, débat sans moyens, fonctionnement lent, bureaucratique et administratif, avec, en prime, l’utilisation d’un personnel de service précaire et surexploité : telles sont les dominantes d’un Parlement sans contrôle, totalement coupé de ses électeurs et souvent ignoré par la Commission européenne.

A ce théâtre d’ombres s’ajoute la gabegie financière du fonctionnement illustrée par la construction d’un nouveau bâtiment à Strasbourg pour la modique somme de 3 milliards de francs alors que l’essentiel de l’infrastructure se trouve à Bruxelles, véritable centre le liaison de l’Europe. Mais on n’hésite pas à payer le déplacement en Alsace, et pour 5 jours par mois, de 3 000 députés, fonctionnaires et secrétaires, sans parler de la noria de camions transportant les centaines de malles des élus, soit environ 800 millions de francs payés chaque année par les contribuables pour flatter le caprice nationaliste des gouvernements français.

Alors démissionner, comme d’autres ? Il n’en est pas question. Il y a la promesse faite aux électrices et aux électeurs, mais il y a surtout la volonté et aussi la possibilité de mener des batailles. Déjà, une délégation de sans-papiers a pu pénétrer dans la cour, à Strasbourg, les Michelin ou le leader du mouvement des sans-terre du Brésil ont été reçus par les Verts et par la GUE et ont pu s’asseoir dans les tribunes. Quant à Xanana Gusmao, le leader du Timor Oriental, c’est un Parlement debout, unanime, qui lui a remis le prix Sakharov. Certes après la victoire…

Pourtant, si on  veut que les peuples s’emparent de l’idée européenne, il faudra faire plus : leurs assemblées doivent être dotés de vrais pouvoirs et être contrôlées. Tout cela nécessitera une véritable rupture démocratique et sociale avec le système actuellement en vigueur.

Alain Krivine. député européen, porte parole de la LCR – Ligue Communiste Révolutionnaire. Le Monde 12 01 2000.

01 2000                       Helmut Kohl, le chancelier allemand qui a osé la réunification du pays, au pas de charge, et au prix d’une fantastique ponction sur le budget de l’ex Allemagne fédérale – près de 600 milliards de francs par an, tombe au plus bas dans l’estime de ses compatriotes après les révélations d’énormes pots de vin pour son parti, la CDU.

Le problème des Allemands est qu’ils ne sont pas sûrs d’eux-mêmes. Depuis deux cents ans, ils n’ont pas de tradition, pas d’histoire sur laquelle ils puissent se reposer. Ils ont besoin de modèles. Depuis la guerre, ils avaient Konrad Adenauer ou Willy Brandt : c’était la république de Bonn. Le seul modèle récent, c’était Helmut Kohl.

Peter Altmaier, député chrétien démocrate.

Création de la Bill § Melinda Gates Foundation, dont le siège est à Seattle : Toutes les vies ont une valeur égale All lives have equal value.

En l’occurrence, Bill Gates marche dans les pas de son père qui avait lui-même crée une fondation six ans plus tôt avec des buts très ressemblants à ceux de son fils. Les terrains d’action seront essentiellement l’éducation mais surtout la santé.

Quinze ans plus tard, avec un budget de près de 5  milliards de dollars, la Fondation Gates est deux fois plus riche que l’Organisation mondiale de la santé. Elle impose son style entrepreneurial dans le monde de l’aide humanitaire. Avec une religion, celle du résultat ; une armée de 1 500 médecins, économistes, ingénieurs et humanitaires réfléchissent aux stratégies les plus efficaces pour lutter contre la maladie et la pauvreté. Leurs moyens sont quasiment illimités. Bill Gates, le fondateur de Microsoft, et le milliardaire Warren Buffett ont versé une grande partie de leur fortune à la fondation. Dotée de 43,5 milliards de dollars (37,2 milliards d’euros) d’actifs, elle est la plus riche du monde. La plus influente aussi.

En un peu plus d’une décennie, la Gates Foundation est devenue un partenaire incontournable pour les ONG, les grandes organisations internationales comme l’Organisation mondiale pour la santé (OMS) ou le Fonds mondial, et même les Etats. A défaut d’intervenir elle-même sur le terrain, elle oriente leur stratégie par les initiatives qu’elle finance. Et n’hésite pas à leur donner des leçons. Un seul exemple ? Le texte publié par Bill Gates, en mars, dans la prestigieuse revue The New England Journal of Medicine, dans lequel il tance les Etats démunis et désorganisés face à une épidémie comme Ebola.

Ici, on ne décide pas avec des émotions, mais avec des faits, indique un panneau affiché dans le visitor center.[…] Dans les années 1990, les données utilisées pour définir les politiques de santé publique étaient pour le moins approximatives : si vous additionniez tous les chiffres, vous constatiez que les gens mouraient deux ou trois fois !, se souvient Chris Murray, le directeur de l’IHME. L’adoption, en  2000, des Objectifs du Millénaire pour le développement a tout changé. Pour suivre les progrès sur le terrain, tout le monde s’est doté d’instruments de mesure précis. Même les Etats les moins démocratiques se sont sentis obligés de publier des données. Résultat : il est aujourd’hui possible de calculer avec une grande précision le retour sur investissement de différents outils de santé publique.

De ce point de vue-là, la vaccination est imbattable, insiste Chris Elias. Le premier coup de la fondation a donc été de mettre sur la table 750 millions de dollars pour créer GAVI, une organisation qui finance l’achat de vaccins pour les pays les plus pauvres. Cette mise de départ a ensuite attiré d’autres bailleurs dont le Royaume-Uni, les Etats-Unis, la France ou encore la Norvège. Ensemble, ils ont déjà dépensé 10,2 milliards de dollars, ce qui a permis, selon GAVI, de vacciner plus de 500 millions d’enfants, et de sauver 8 millions de vies.

Très orientée vers la technologie, la fondation a eu aussi un rôle décisif dans la montée en puissance dePATH (Program for Appropriate Technology in Health). Créée il y a quarante ans, cette organisation située à Seattle est devenue le labo des Gates. Dotée d’un budget annuel de 300 millions de dollars, elle finance le développement de vaccins, de médicaments et de technologies destinées à améliorer la santé des plus pauvres. L’un de ses projets phares ? La mise au point d’un vaccin contre le paludisme, une maladie tropicale qui tue encore près de 600 000 personnes par an, dont une majorité d’enfants.

Pour financer cette Malaria Vaccine Initiative (MVI), la fondation lui a accordé une enveloppe de 456 millions de dollars. Cette logique de partage des risques a changé la donne en nous incitant à investir dans le développement d’un produit dont la rentabilité n’est pas assurée, estime Emmanuel Hanon, qui dirige la recherche sur les vaccins chez GlaxoSmithKline (GSK). Les essais cliniques de son RTS, S, le premier vaccin au monde contre le paludisme, se sont achevés, en 2014, avec des résultats mitigés. […]

Fasciné par les vaccins, Bill Gates a-t-il été trop naïf en pariant sur cette technologie qui laisse sceptiques beaucoup d’experts ? Au siège de PATH, un building ultramoderne que l’organisation partage avec Amazon, la question agace. Si vous n’avez pas cet état d’esprit, vous ne faites rien, estime Steve Davis, le PDG de PATH. C’est, selon lui, toute la différence entre la fondation et les grandes organisations internationales, dont l’OMS. A Genève, j’entends toujours parler de ce qu’on ne peut pas faire, dit M. Davis. Tout se perd dans les méandres de la bureaucratie.

Chez DNDi, une organisation lancée par Médecins sans frontières (MSF) et qui développe des nouveaux traitements pour les maladies négligées (maladie du sommeil, cécité des rivières), on est plus nuancé. Compte tenu de son enthousiasme, la fondation a parfois tendance à confondre progrès et révolution, on parle d’éradication de certaines maladies, quand l’élimination est déjà un objectif ambitieux souligne Bernard Pécoul, son directeur, citant l’exemple d’un nouveau médicament contre la leishmaniose (maladie parasitaire) pour lequel la fondation s’était emballée, avant de faire machine arrière. Nous ne sommes pas toujours d’accord avec eux, mais il faut reconnaître que nous avons souvent de réelles discussions scientifiques avec un groupe de gens compétents, précise ce médecin, qui a décroché, en novembre 2014, un financement sur cinq ans de 60 millions de dollars.

S’ils sont discutés, les paris de la fondation ont en tout cas réconcilié les ONG et les laboratoires pharmaceutiques. En 2012, lors de sa CEO Roundtable, réunissant tous les PDG du secteur pharmaceutique, Bill Gates a convaincu d’investir dans la lutte contre dix maladies négligées et de baisser le prix de leurs médicaments. En contrepartie, le milliardaire s’est engagé à leur ouvrir un marché lucratif. Nous leur garantissons un volume de ventes, dit Julie Sunderland, la négociatrice de la fondation. Cela ne nous coûte rien, mais elle permet à nos partenaires comme GAVI d’économiser des millions de dollars. Un exemple ? Les implants contraceptifs de Bayer et Merck, dont le prix a été divisé par deux grâce à ce mécanisme.

Pour encourager l’émergence de nouvelles technologies, la fondation n’hésite pas à investir dans des start-up, et incite les chercheurs académiques à participer à ses Grand Challenges. Le principe est celui du crowdsourcing – production participative sur plate-forme Internet – Nous ne savons jamais d’où viendra la bonne idée. Là encore, les résultats ne sont pas aussi rapides que l’imaginait Bill Gates. En dix ans, 1 milliard a été investi dans ces Grand Challenges, sans aucune innovation majeure à la clé, à l’exception d’un moustique génétiquement modifié pour lutter contre le paludisme. Nous avons fait des erreurs, mais cela nous a obligés à nous poser les bonnes questions : Quel est notre objectif ? Quels bénéfices attendons-nous ? Cela correspond-il bien aux attentes des populations ?  justifie Chris Wilson.

[…]    La fondation s’est aussi attelée à résoudre des problèmes très concrets, comme la distribution de médicaments dans les pharmacies. Nous pensions qu’il nous suffisait d’investir dans la recherche et le développement, et que le reste suivrait. En réalité, pour avoir de l’impact, il faut être présent jusqu’au dernier kilomètre, analyse Dana Hovig, le logisticien en chef de la fondation. Son modèle ? Un programme d’accréditation des pharmacies, initié en Tanzanie pour lutter contre la contrefaçon et s’assurer que les patients sont correctement conseillés.

Enfin, les Gates ont adopté une approche plus globale de la santé. C’est le sens de l’investissement de 776 millions de dollars annoncé par Melinda Gates, début juin 2015, pour lutter contre la malnutrition. Selon une étude publiée par The Lancet, en  2013, ce fléau est à l’origine de 45 % des décès chez les enfants de moins de 5 ans. Pourtant, moins de 1 % de l’aide au développement y est consacré, explique Shawn Baker, qui gère cette nouvelle initiative. La fondation financera des programmes-pilotes dans un nombre limité de pays, avant de les étendre à des régions entières. Cela lui permettra aussi de collecter des données inédites sur l’incidence économique de la malnutrition. C’est ce type d’argument qui convaincra un ministère des finances d’investir dans cette cause ! estime M. Baker.

Partie de la recherche, la fondation étend donc de plus en plus son périmètre. Au risque d’apparaître hégémonique. Elle ressemble de plus en plus à une OMS bis, mais plus efficace, avec Bill Gates comme chef d’Etat mondial de la santé, constate, avec un brin d’humour, Robert Sebbag, vice-président du département accès au médicament de Sanofi. Mais où en serait la santé publique sans ce nouvel acteur ?, dit-il plus sérieusement, en soulignant le désengagement des Etats. Cet immense vide comblé par la fondation soulève, selon MSF, d’importantes questions. Que se passera-t-il si Bill Gates décide de faire autre chose de son argent ? Il ne faut pas trop attendre de la fondation : c’est aux Etats de prendre leurs responsabilités ! dit Manica Balasegaram, l’un des dirigeants de l’ONG.

En  2011, selon les chiffres compilés par l’IHME, la fondation a dépensé 2,2 milliards pour financer des projets dans le domaine de la santé dans les pays pauvres. C’est bien moins que les Etats-Unis, premiers donateurs avec 11,2 milliards de dollars, mais autant que le Royaume-Uni et bien plus que le Canada (1,2 milliard), l’Allemagne (1,1 milliard) ou la France (870 millions).

Elle prévoit de dépenser 5 milliards de dollars en 2015, soit près de deux fois plus que l’OMS. Quand on l’interroge sur sa rivalité avec cette organisation, la directrice de la fondation, Susan Desmond-Hellmann, élude : Je n’ai pas le sentiment qu’il y ait des tensions entre nous. Nous pouvons être en désaccord, mais nous connaissons les contraintes de ces grandes organisations, dit-elle avec diplomatie. De même, nous nous tenons à l’écart de la politique et nous respectons la souveraineté des Etats.

Chloé Hecketsweiler    Le Monde 23 juin 2015

Les critiques viendront, visant essentiellement les placements financiers opérés en attendant que soit utilisé l’argent, placements dont,  disent les détracteurs, l’éthique est loin d’être évidente.

6 02 2000                       La chute de Grozny, après des mois d’un siège atroce, marque la fin de la seconde guerre de Tchétchénie. Les organisations internationales parlent de 100 à 300 000 morts. Poutine avait remis le pouvoir dans les zones reconquises au mufti Ramzan Kadyrov, acquis à la cause russe, lequel mettra en place un régime de terreur, toujours en place quinze ans plus tard :

Comme aimantée par le danger, Manon Loizeau a souvent opéré dans des pays en guerre (Syrie, Iran, Irak, Ukraine, Tchétchénie, Yémen…) ou sous le joug de pouvoirs violents et autoritaires. Elle filme pourtant peu les conflits, préfère en dévoiler les à-côtés, faire entendre les voix des contestataires, des opprimées, des résistantes, des femmes. Souvent les mêmes d’ailleurs. Nombre de ses grands reportages ont été primés dans les festivals. La Malédiction de naître fille lui vaudra même le prix Albert-Londres (avec Alexis Marant), en 2006. Elle revient cette année avec un nouveau documentaire douloureux et mélancolique: Tchétchénie, une guerre sans traces. Le quatrième consacré à cette petite république de la Fédération de Russie. La réalisatrice est obsédée par la Tchétchénie et l’assume crânement, bien décidée à rendre visible, ne fusse que le temps d’un film, ce pays martyrisé par Ramzan Kadyrov, un despote à la solde de Vladimir Poutine. Si elle a pu être submergée et atteinte par la violence qui règne là-bas, elle n’en reste pas moins viscéralement attachée à la Russie, où elle a longtemps vécu. Aujourd’hui encore, quand elle s’y rend, elle dit : Je rentre au pays. Raison de plus pour écouter cette Franco-Britannique nous parler des peuples tchétchène et russe qu’elle connaît si bien, à l’heure où la crise ukrainienne concentre tous les regards.

Comment en êtes-vous venue au documentaire ?

Après plusieurs années à Moscou pour le compte du Monde et de L’Obs, j’ai réalisé en 1996 mon premier reportage pour France 2 sur des mouroirs pour enfants handicapés en Russie (Grandir sous camisole). J’ai passé trois mois déguisée en aide-soignante pour parvenir à réaliser ce film qui, après avoir été vu par Boris Eltsine, l’a conduit à faire changer la loi qui forçait les parents d’enfants handicapés à les abandonner à l’Etat. C’est assez rare de sentir que des images peuvent contribuer à faire frémir les lignes. J’ai alors eu envie de poursuivre le chemin du récit avec l’image. Le passage progressif au documentaire m’a permis de m’attarder, de réinstaller dans la durée, de passer du temps avec les gens avant d’enclencher la caméra. Partout où je suis allée, j’ai voulu raconter des histoires d’hommes et de femmes luttant contre un système, faire entendre des voix enfouies.

Pourquoi un quatrième film sur la Tchétchénie ?

Tous les photographes et les journalistes qui ont couvert les guerres de 1994 et de 2004 en sont demeurés profondément marqués. Il était impossible de travailler côté russe, nous nous sommes donc retrouvés auprès des civils tchétchènes. Il nous en est resté un attachement fort pour ces gens soumis aux bombardements aveugles de l’armée russe et pris au piège d’un conflit d’une incroyable brutalité. Et puis, il y a cette indifférence totale de l’Occident. Nous avions beau écrire, filmer, raconter les massacres, rien ne se passait. Dès le départ, la Tchétchénie a été un conflit effacé, oublié. Ne plus en parler est impossible. Ce serait une ultime forme de trahison.

Comment convaincre des personnes soumises à une dictature violente de parler ?

Je pensais faire un documentaire construit à partir de témoignages de Tchétchènes rencontrés pour mes précédents films. Je me suis rendu compte que c’était impossible. Nombre d’entre eux avaient quitté le pays, et ceux qui y étaient restés avaient dû composer avec le régime pour garder leur travail ou simplement survivre. J’ai fini par retrouver une femme extraordinaire. Quand elle m’a ouvert la porte, elle avait le visage tuméfié, des bleus partout. Je ne l’avais pas vue depuis dix ans, elle m’a prise dans ses bras et a fondu en larmes. Son clan ayant refusé de faire allégeance à celui de Kadyrov, il avait été décimé et elle-même était régulièrement passée à tabac. On le sait peu, mais Kadyrov a éliminé des clans entiers regroupant jusqu’à 1 000 personnes. Cette femme a fini par accepter de parler. Deux heures et demie d’un témoignage où elle décrit l’endoctrinement, les assassinats et la terreur absolue dans lequel ce tyran a enfermé son peuple. En 2004, je l’avais quittée morte de peur. Elle me parlait alors de l’occupation russe et des exactions commises par les soldats. Là, elle m’a confié : Même si c’était la terreur, nous avons la nostalgie de ce que nous vivions sous l’occupation russe. Quand ce sont les tiens qui te tuent, c’est encore plus terrifiant.

Comment avez-vous rencontré les autres personnes qui ont accepté de témoigner ?

Sans les membres du Comité contre la torture, une ONG russe, ce film n’existerait pas. Les hommes de Kadyrov ont incendié leurs locaux la veille de Noël et leur action s’en trouve momentanément paralysée. Pendant le tournage, ils nous orientaient vers des habitants susceptibles de témoigner sans se mettre eux-mêmes ou les survivants de leur famille en danger.

Vous sentiez-vous personnellement en danger?

En cas d’arrestation, nous aurions certainement passé un sale quart d’heure, puis on nous aurait expulsés en nous confisquant les rushs, voilà tout. Pour les gens qui nous parlaient, c’était autre chose… Du coup, chaque fois que nous étions repérés, je quittais le pays. Jusqu’au bout, nous ignorions s’il serait possible de terminer, mais le courage de ceux qui acceptaient de briser le silence nous donnait l’obligation de poursuivre. Je suis allée une dizaine de fois en Tchétchénie pour ce film et j’ai dû écourter tous mes séjours. Certaines images, notamment des séquences qui suivent Kadyrov, ont été tournées par un de mes chefs opérateurs sans que je sois là. D’autres ont été obtenues grâce à de petites caméras que j’ai laissées à des Tchétchènes. J’avais déjà utilisé ce procédé lors d’un de mes précédents documentaires en Iran.

Tchétchénie, une guerre sans traces est centré autour de l’éradication de la mémoire…

Je n’ai pas souvenir d’un seul Etat qui ait imposé à ce point à son peuple l’effacement de toute une mémoire de guerre, l’oubli de la perte des siens, J’ai retrouvé un pays amnésique et schizophrène. L’an dernier, pour faire plaisir à Poutine, Kadyrov est allé jusqu’à interdire la journée de commémoration de la déportation des Tchétchènes par Staline. C’est pourtant une date significative, la seule qui unisse tous les clans. Une quinzaine de personnalités (artistes, comédiens, intellectuels…) ont tenté de protester. Près de la moitié, des hommes âgés de 65 à 85 ans, ont été convoqués à la résidence de Kadyrov et passés à tabac pendant des heures. Aucun n’a voulu témoigner dans mon film. L’un d’eux, un acteur merveilleux, m’a répondu : J’adorerais vous rencontrer, mais vous comprenez qu’à mon âge je ne veuille plus ressentir sur mon visage le poids des bottes de taille 46. Il ne s’est pas remis des coups qu’il avait reçus. Il est mort quatre mois plus tard. Nous en sommes arrivés à un point où les Tchétchènes n’ont plus d’autres choix que de se murer dans le silence et de collaborer avec le pouvoir prorusse de Kadyrov. Ils sont devenus un peuple soumis alors qu’ils ont été le plus rebelle et le plus indépendant de toute l’histoire russe.

Pourquoi acceptent-ils cette soumission ?

A cause de la brutalité de la répression et de leur épuisement après deux campagnes russes d’une extrême violence. Et puis Ramzan Kadyrov a obtenu des moyens : les millions donnés par le Kremlin, ainsi qu’une aide des Emirats arabes unis. Il a beaucoup reconstruit, favorisé le retour du religieux en édifiant d’immenses mosquées, imposé la charia. Cette manne ne bénéficie évidemment pas à tout le monde. Comme en Russie, elle va à une caste, à des happy few du clan ou de ses proches. On croise les hommes de cette nomenklatura dans les rues de Grozny au volant de leurs grosses voitures, accompagnés de filles très apprêtées, avec un voile et des chaussures Louboutin. Et, pendant ce temps, plus de 40 % de la population tchétchène est au chômage.

On a l’impression que la Tchétchénie est plus dirigée par une bande mafieuse que par une dictature…

C’est un mélange de dictature et de méthodes mafieuses. Un vieux paysan le dit : Eta banda (C’est une bande) et c’est ce qui rend encore les choses plus terrifiantes. Il n’y a aucune règle, rien. Comme le raconte un témoin : La Constitution, les lois, le code pénal, tout ça n’a aucune valeur confronté à la phrase Ramzan a dit. Si Ramzan dit: Tuez-les tous, eh bien tous seront tués ! Aujourd’hui, Kadyrov est persuadé que son système de terreur est tellement rodé que plus personne n’osera parler. Quant à moi, plus on approche de la diffusion et plus mon angoisse monte malgré les précautions dont nous nous sommes entourés. Tous les plans, toutes les paroles prononcées ont été vus et validés par des amis tchétchènes qui ont en permanence évalué les risques. La plupart des voix ont été modifiées, toutes les images trop identifiables supprimées. J’ai peur quand même.

 Vous dédiez le film à la journaliste Anna Politkovskaïa et à la militante des droits de l’homme Natalia Estemirova, pourquoi ?

Natalia Estemirova, dirigeait à Grozny le bureau de Mémorial, une ONG russe de défense des droits de l’homme qui a beaucoup travaillé à documenter sur les crimes des Russes en Tchétchénie. Avec Anna Politkovskaïa, elles ont prouvé l’implication des hommes de Kadyrov et sans doute de Kadyrov lui-même dans des cas de torture. Anna s’est fait assassiner (le jour de l’anniversaire de Vladimir Poutine) au lendemain d’une interview où elle parlait de Ramzan Kadyrov en affirmant que c’était un criminel et qu’elle souhaitait le voir un jour sur le banc des accusés. La semaine de sa mort elle préparait un article sur les exactions commises par ses hommes. Et Natalia, qu’il avait personnellement menacée, a été abattue de cinq balles dans la tête.

Comment les Russes vivent-ils la crise ukrainienne ?

La plupart de mes amis là-bas ont peur du repli de la Russie sur elle-même. Les rouges-bruns ultranationalistes sont nombreux dans l’entourage de Poutine et influencent la ligne idéologique du Kremlin. On est dans une crispation identitaire très forte et la désignation d’un ennemi commun qui englobe désormais tout le monde occidental. Beaucoup de Russes craignent une prochaine guerre qui dépasserait le simple cadre de l’Ukraine.

Comment en est-on arrivé là ?

II y a clairement une volonté hégémonique de Poutine et des réactions passionnelles des deux côtés. Ensuite, toutes les mesures prises par l’Europe et les Etats-Unis contre le pouvoir russe ont été vécues par l’homme de la rue comme une agression personnelle. Elles ont fédéré le peuple autour de lui. Enfin, la machine de propagande de la télévision russe est effrayante et d’une redoutable efficacité. Les rares médias encore indépendants sont décrédibilisés, toute l’information va dans le même sens. Chaque jour, on assiste à une déformation de l’histoire qui laisse la majorité des Russes convaincus que Poutine lutte contre des fascistes ukrainiens brutaux et que c’est bel et bien l’Europe qui veut la guerre.

Que ressent une russophile comme vous face à l’évolution de la Russie ?

Une grande inquiétude, de la tristesse et, en même temps, la conviction qu’on ne peut pas se couper de la Russie. La propagande agit là-bas comme un lavage de cerveau et creuse un fossé qui mettra beaucoup de temps à disparaître. Jusqu’à présent, seuls les Américains étaient identifiés comme des ennemis, désormais les Européens le sont au même niveau. Il y a quelques mois, on m’a prise à partie dans une manifestation sur la place Rouge jusqu’à me dire : Dégage d’ici la Française. Jamais, je n’avais vécu ça. La France et la Russie ont une telle histoire commune qu’elle nous assurait partout un accueil chaleureux.

Là, j’ai ressenti de la haine. Les Russes sont persuadés que nous voulons qu’ils soient une puissance humiliée. Alors même si avec l’Ukraine on assiste à un véritable braquage identitaire et nationaliste, il faut les écouter, comprendre leurs blessures, et dialoguer avec eux comme l’ont fait François Hollande et Angela Merkel. C’est l’unique façon de tenter de parvenir à la paix. Le réveil de l’ours russe peut se révéler terrible. Rétablir le dialogue est la seule issue si on ne veut pas voir l’Ukraine sombrer dans le chaos et la guerre totale. Les Ukrainiens sont épuisés par presque un an de conflit, et des milliers de morts. Malheureusement le double jeu du Kremlin et les provocations va-t-en-guerre des séparatistes prorusses sont imprévisibles et peuvent faire craindre le pire.

Au moment des printemps arabes, on a cru qu’Internet et les réseaux sociaux allaient faire tomber les dictatures…

Quel désenchantement ! Aujourd’hui, on est informé presque en temps réel grâce à ceux qui, en Syrie ou ailleurs, prennent le risque de filmer ce qu’ils voient et de mettre leurs images à disposition sur Internet. Non seulement, celles-ci n’ont pas fait tomber Bachar el-Assad, mais beaucoup de ceux qui les ont prises sont morts. A-t-on été trop naïfs en espérant que le fait de savoir allait provoquer des réactions? C’est terrible, mais je crois qu’il y a une telle banalisation des images violentes sur Internet que nous nous y sommes habitués. Leur foisonnement nous anesthésie et nous interdit de penser que les choses pourraient aller différemment. En Tchétchénie, lors de mes précédents films, j’avais récupéré des images de charniers, des preuves d’exaction, de torture. Je ne les ai jamais utilisées. Le récit de ce que les gens vivent est plus fort que des images de charnier dont l’horreur écarte de l’émotion, dans un réflexe humain de défense.

Qu’ont changé Internet et les réseaux sociaux dans votre travail ?

A la fois ils rendent notre métier plus facile pour recueillir des informations, mais ils nous donnent une responsabilité cent fois plus importante à l’égard de nos interlocuteurs. Aujourd’hui, chaque témoignage vous échappe dès qu’il est diffusé. Il y a dix ans, un film sur la Tchétchénie n’aurait jamais été vu en Russie. Au pire, il était regardé par quelqu’un de l’ambassade et on en restait là. Maintenant, c’est fini. Dans les secondes de sa diffusion, il est vu et décortiqué là-bas, chaque parole peut être disséquée par les autorités et retournée contre son auteur si celui-ci est identifié. Nous devons donc avoir une rigueur et un souci de protection constant envers les gens qui nous parlent. Quand nous allons en Tchétchénie ou en Syrie, nous en repartons, eux restent. Aucun scoop ne justifie de mettre en danger la personne qu’on interviewe.

Manon Loizeau, réalisatrice de Tchétchénie, une guerre sans traces, diffusée sur Arte le 3 mars 2015. L’interview est de Olivier Milot, Télérama 3398 du 25 02 2015. Si Manon Loizeau souhaite voir l’actualité venir conforter son film, c’est chose faite avec l’assassinat, le 27 février, une poignée de jours avant la diffusion du film sur Arte, de Boris Nemtsov, opposant russe à Vladimir Poutine.

10 03 2000                            La Cunard, vitrine de luxe du croisiériste américain Carnival, commande aux Chantiers de l’Atlantique – du groupe Alstom – le Queen Mary II : ce sera le plus grand paquebot du monde : 345 mètres de long, 41 de large, 72 en hauteur : c’est celle d’un immeuble de vingt étages, 154 000 chevaux ; sa centrale électrique suffirait à éclairer Rennes ou Metz ; 3 090 passagers… le tout pour un coût d’environ 5.25 milliards de francs – 800 millions d’Euros -. Il sera mis a l’eau le 25 septembre 2003, pratiquement en même temps que le plan de sauvetage d’Alstom, négocié par Paris auprès de Bruxelles.

18 03 2000                 L’échec commercial du réseau de téléphone par satellite Iridium est patent, et c’est la faillite : 5 milliards de dollars partis en fumée. Seulement 20 000  (on en attendait 1 million) abonnés à ce service pour happy few, soit 0,005 % des 400 millions de portables en 2000… mis à terre par le succès du portable… il restera à rapatrier dans l’atmosphère ces 72 satellites où ils se détruiront.

26 03 2000                 Vladimir Vladimirovitch Poutine est élu président de la Fédération de Russie. Il y a mis tous les talents que peuvent donner des années au sein des services secrets : trucage des élections, mise à l’écart des juges trop curieux, mensonges, attentats meurtriers mis immédiatement au compte des Tchétchènes, pour pouvoir ainsi déclencher une deuxième guerre qu’il saura rendre populaire, même si les civils sont massacrés, même si la torture y est pratiquée.

Un massacre de vies humaines est en train d’être perpétré chez nous. Mais chez vous, c’est un massacre de l’information et de la connaissance qui a lieu. Et, si ce massacre n’avait pas lieu chez vous, on aurait déjà empêché celui de vies humaines qui est en cours chez nous.

Omar Khambiev, ministre de la santé du gouvernement tchétchène, en visite à Rome en 2001.

Le même jour, dans la ville sainte de Jérusalem, Jean-Paul II s’avance lentement vers le mur des Lamentations, symbole de trois mille ans de fidélité du peuple juif à son Dieu : il glisse un papier dans une des fentes du mur : y est écrit le texte qu’il a lu quinze jours plus tôt, en l’église St Pierre de Rome, lors d’une solennelle cérémonie de pardon : Dieu de nos pères, tu as choisi Abraham et sa descendance pour que ton nom soit apporté aux peuples. Nous sommes profondément attristés par le comportement de ceux qui les ont fait souffrir, eux qui sont tes fils. En te demandant pardon, nous voulons nous engager à vivre une fraternité nouvelle.

29 03 2000                       Raymond Forni vient d’être élu au perchoir : En dépit de la fonction éminente à laquelle vous me faites tous accéder, je ne suis pas né français. Fils d’immigrés italiens que la pauvreté avait fait fuir leur pays, je suis certes né dans ce pays, mais je n’ai pu en acquérir la nationalité qu’à l’âge de 17 ans. La France m’a tout donné. Et c’est peut-être pour cela que mon sang et mon cœur se mêlant, je crois à l’Europe par-dessus tout.

Orphelin de père à 11 ans, il se maria à 18 ans, ne put aller, faute d’argent jusqu’au bac et entra à la Peuge [chez Peugeot] en faisant les trois-huit. Il passe son bac à 22 ans, est avocat à 27, président de l’Assemblée Nationale à 59.

03 2000                         Internet par çi… Internet par là… Internet partout.

Il n’est définitivement plus possible de considérer Internet comme un média ; il se trouve même à l’exact antipode de ce qui caractérise les médias, la diffusion d’un contenu à partir d’une source unique : atelier d’impression, émetteur de radio ou de télévision. Sur Internet, tout récepteur est un diffuseur potentiel et le devient aisément grâce aux réseaux sociaux où les actions massives de partage, de recommandations l’emportent – et de loin – sur les échanges traditionnels de messages entre deux personnes. Quand on a des milliers ou même seulement des centaines d’amis sur un réseau social, on ne parle pas à chacun d’eux, on se connecte. Et l’objet de la connexion c’est d’abord de se connecter à d’autres internautes et non les publications de quelques médias, entreprises ou institutions.

La viralité sociale, visant à faire circuler des contenus – texte, image, vidéo, son, application, etc. – à la façon dont un virus contamine une population, est la dynamique d’Internet. Le mouvement est une forme qui l’emporte sur le fond. On pense à la confidence du peintre Henri Matisse, je ne peins pas les choses ; je ne peins que leurs rapports, en voyant que l’essentiel de l’activité n’est pas tant de produire des contenus que d’amener des amis ou l’audience vers ces mêmes contenus en réponse à un message.

Jean-François Fogel, Bruno Patino. La condition numérique. Grasset 2013.

Il y a cent ans, John Maynard Keynes, commentait des phénomènes économiques qui tenaient de la ruée vers l’or : la ruée a pris des rides, les analyses, aucune :

Tout en sirotant son thé matinal au fond de son lit, le Londonien pouvait commander par téléphone dans le monde entier différents produits et raisonnablement s’attendre à les trouver le lendemain matin devant sa porte. Il pouvait, dans le même temps et de la même façon, risquer sa fortune en investissant dans les ressources naturelles et les nouvelles entreprises aux quatre coins du monde, et récolter sans effort et sans même de difficultés sa part des fruits et avantages éventuels.

… On peut être incité à placer, dans une nouvelle entreprise, une somme d’argent qui peut paraître exorbitante si l’on peut coter cette société en Bourse et récupérer immédiatement sa mise accompagnée d’une plus-value.

… Les spéculateurs ne sont pas dangereux tant que le contexte économique reste sain, mais la situation s’aggrave lorsque le monde des affaires se transforme en une bulle prise dans un tourbillon spéculatif. Lorsque l’investissement d’un pays devient un sous- produit des activités d’un casino, le travail a de fortes chances d’être mal fait.

*****

Internet, c’est la kommandantur du monde ultra-libéral. C’est là où, sans preuve, anonymement, sous pseudonyme, on diffame, on fait naître des rumeurs, on dénonce sans aucun contrôle et en toute impunité. Vivre sous l’Occupation devait être un cauchemar. On pouvait se faire arrêter à tout moment sur dénonciation d’un voisin qui avait envoyé une lettre anonyme à la Gestapo. Internet offre à tous les collabos de la planète la jouissance impunie de faire payer aux autres leur impuissance et leur médiocrité. C’est la réalité inespérée d’un rêve pour toutes les dictatures de l’avenir.

Philippe Val Rédacteur en chef de Charlie Hebdo.

Et n’allons pas croire que seuls les esprits chagrins apprécient ce genre de critique… les principaux responsables eux-mêmes de ces sociétés qui prospèrent sur la communication tombent le masque :

Une récente enquête du New York Times nous apprenait une chose bouleversante : la plupart des dirigeants de la Silicon Valley, de Google, Yahoo, Apple ou E-bay tiennent leurs propres enfants à l’écart des nouvelles technologies, interdisant les écrans chez eux. Quelques uns, même, les inscrivent dans une école où ne règne que tableau noir, craies et livre sur papier. Motif, ils connaissent personnellement les dangers de leur création.

Michel Richard      Le Midi Libre du 28 septembre 2014.

Donc, tout cela n’est qu’une gigantesque pompe à fric, la ruée vers l’or du XXI° siècle. Mais surtout ne lui faisons pas dire plus.

Techniquement contrairement à nombre d’idées reçues, ces milliards de connexions s’établissent non par satellites, mais par câbles sous-marins : en 2015, on comptera plus de 900 000 km de câbles sous-marins, qui traversent les océans, qui relient aussi entre elles des villes situées sur une même côte. Premier fabricant : Alcatel  Lucent Submarine Networks :

La fibre optique, qui mesure 0,25  mm d’épaisseur, arrive par rouleaux géants. Les brins sont soudés bout à bout et enserrés dans une série de couches protectrices : un tube d’acier, puis une voûte en composite pour résister à la pression des grands fonds et une gaine de cuivre qui acheminera le courant électrique. Le tout est recouvert d’un plastique isolant. Enfin, tous les 70  km environ, on fixe sur le câble un répéteur, appareil servant à amplifier le signal optique. Le câble – d’à peine 2  cm d’épaisseur – est alors prêt à être posé au fond de l’eau, jusqu’à 9  km de profondeur, où il devra fonctionner pendant au moins vingt-cinq ans. Pour les zones côtières, on l’entoure d’une armure supplémentaire, capable de résister aux agressions éventuelles – ancres de marine, chaluts, dragueurs, saboteurs, requins…

En  2016 et 2017, au moins 35  nouveaux réseaux seront déroulés sur toute la planète par ASN et ses grands concurrents, le japonais NEC et l’américain TE Connectivity. Le système AAE-1, qui desservira 19  villes entre Marseille et Hongkong, sera long de 25 000  km, tandis que Perseid, qui reliera Sainte-Croix à Tortola, deux îles des Caraïbes, fera tout juste 117  km. Le chiffre d’affaires annuel global du secteur oscille entre 1 et 3  milliards d’euros. Selon Philippe Dumont, président d’ASN, ces fortes variations tiennent au caractère cyclique du marché : Quand un opérateur fait poser un nouveau câble, il devient plus performant sur ce trajet, et peut baisser ses prix. Pour rester compétitifs, ses concurrents posent alors leur propre câble sur la même route. Du coup, on dispose d’une surcapacité, qui est mise en service progressivement.

La demande devrait s’accroître au cours des prochaines années, grâce à l’arrivée en force de nouveaux acteurs : les géants américains du Web, qui ouvrent de nouvelles routes correspondant à leurs besoins propres, et parfois pour leur usage exclusif. Selon Philippe Dumont, le trafic Internet augmente chaque année de 20  % à 25  % au niveau mondial, mais de près de 40  % sur les routes reliant les Etats-Unis au reste du monde. Cette croissance est en grande partie générée par Google, Facebook et Microsoft, et notamment leurs applis vidéo. Quand Facebook a décidé de mettre de la vidéo sur ses pages, le trafic vidéo sur les câbles sous-marins a quadruplé en six mois. Même chose avec YouTube, quand, par exemple, Beyoncé sort un nouveau clip…

Ces dernières années, Google a ainsi investi dans plusieurs câbles vers l’Asie, en partenariat avec des compagnies télécoms locales. Le dernier en date, Faster, prévu pour 2016, reliera la Côte ouest des Etats-Unis au Japon et à Taïwan. Long de 11 600  km, il coûtera 300  millions d’euros. Parallèlement, Microsoft et un groupe d’opérateurs asiatiques ont lancé la construction de New Cross, un autre câble transpacifique entre les Etats-Unis, la Chine, le Japon et la Corée du Sud. De son côté, Facebook participe au financement d’un câble régional, Asia Pacific Gateway, reliant la Malaisie, la Corée du Sud, le Japon, Singapour et la Chine.

En Europe, les nouveaux projets obéissent souvent aux priorités fixées par les Américains. Ainsi, Google et Microsoft ont choisi la Finlande pour construire des data centers européens. Peu après, le gouvernement finlandais a lancé la construction d’un câble sous la Baltique, vers l’Allemagne. De même, Hibernia Express et AEConnect, deux nouveaux câbles reliant l’Irlande à l’Amérique du Nord, mis en service en  2015, sont utilisés en priorité par Microsoft, et accessoirement par Facebook et Google, qui ont établi leurs filiales européennes en République d’Irlande, pour des raisons autant fiscales que géographiques.

En Amérique latine, Google participe au financement d’un câble entre le Brésil et Miami, tandis que Microsoft s’est allié avec le groupe américain Seaborn Networks pour l’exploitation du futur câble Seabras-1, qui remontera jusqu’à New York. Cela dit, en parallèle, le gouvernement brésilien commence à développer une stratégie autonome, pour être enfin relié au reste du monde sans passer par les Etats-Unis. En coopération avec l’Union européenne, il a monté le projet EulaLink, un câble transatlantique vers le Portugal, prévu pour 2018. Par ailleurs, dès 2017, trois câbles connecteront directement le Brésil et l’Afrique – Angola, Cameroun, Afrique du Sud -, grâce à des financements internationaux, notamment chinois. Pour la présidente brésilienne, Dilma Roussef, l’enjeu est autant politique qu’économique. En octobre  2014, elle a abordé le problème très directement : C’est un choix stratégique très important pour notre pays, et il est important de rappeler que les câbles sous-marins sont parmi les principaux outils utilisés pour l’espionnage.

Allusion aux révélations d’Edward Snowden sur les programmes de surveillance de la NSA (Agence de sécurité américaine) qui a installé des appareils d’interception dans les stations d’arrivée de nombreux câbles, y compris au Royaume-Uni. A noter que plusieurs pays, dont les Etats-Unis et la Russie, possèdent des sous-marins capables de capter à distance les signaux courant sur les câbles sous-marins.

A Calais, ASN commence aussi à se mobiliser sur un autre projet d’envergure : Arctic Fibre, qui reliera le Royaume-Uni au Japon via l’océan Arctique. C’est la route la plus courte, et sans doute la plus sûre, mais elle n’a encore jamais été utilisée à cause de la banquise. Or, le réchauffement climatique et les progrès techniques incessants rendent aujourd’hui le chantier réalisable. Le système mesurera plus de 15 000  kilomètres, et coûtera environ 700  millions d’euros. La durée de transfert de données entre l’Europe et l’Asie sera raccourcie de quelques millisecondes – un atout supplémentaire pour les traders des Bourses de Londres et de Tokyo. Arctic Fibre appartiendra à une société canadienne du même nom, basée à Toronto, à un groupe financier de New York et à Quintillion, une nouvelle compagnie de télécoms installée en Alaska.

Le 19  novembre, la patronne de Quintillion, Elizabeth Pierce, est venue à Calais finaliser le contrat avec ASN pour la pose de la première portion d’Arctic Fibre. A ce stade, Quintillion est le partenaire principal du projet car, dans un premier temps, Arctic Fibre fera seulement 1 850  km, le long des côtes nord et ouest de l’Alaska. Il desservira les installations pétrolières, ainsi que six petites villes côtières. Aujourd’hui, dans ces communautés isolées, les connexions Internet sont chères, lentes et peu fiables, car elles se font surtout par relais terrestres micro-ondes, et un peu par satellite, explique Elizabeth Pierce. L’arrivée de l’Internet bon marché à haut débit sera bénéfique dans tous les domaines… Les leaders locaux sont très demandeurs.

La pose doit démarrer au printemps 2016, pour profiter des quelques mois où l’océan est libre de glace. Nous commençons par l’Alaska, car depuis quelques années, cette région bénéficie d’un climat moins rigoureux que dans le passé, précise Elizabeth Pierce. En revanche, plus à l’est, au nord du Canada, il fait plus froid que d’habitude. Les amoncellements de glace sont énormes, impossible d’aller poser un câble, même pendant l’été. Cela dit, les météorologues disent qu’en  2017 ou 2018 le cycle va s’inverser : l’Alaska va se refroidir, tandis que le Canada va se réchauffer. Nous pourrons alors progresser vers l’est.

Compte tenu de ces contraintes climatiques, Quintillion et ses partenaires n’ont pas encore pu fixer la date de finition des travaux. En attendant le dégel dans le nord du Canada, ils lanceront en  2017 la pose sous le Pacifique, entre l’Alaska et le Japon.

Yves Eudes                Le Monde 16 12 2015

3 04 2000                   La justice américaine, s’appuyant sur la loi Sherman qui protège la concurrence, condamne Microsoft pour son comportement prédateur qui maintient une main de fer sur la concurrence. Bill Gates fait appel… à suivre.

13 05 2000             Par décret, le territoire russe est divisé en 7 grandes régions fédérales, à l’intérieur desquelles s’inscrivaient les 83 sujets de la Fédération (89 au départ) :

  • Centre, Moscou
  • Nord-Ouest, Sainr Petersbourg
  • Sud, Rostov sur le Don
  • Volga, Nijni Novgorod
  • Oural, Iékatérinbourg,
  • Sibérie, Novossibirsk
  • Extrême Orient, Khabarovsk.

En 2010 sera instaurée une huitième région, le Nord Caucase.

Mais le pouvoir des anciens gouverneurs, jusque là grands chefs politiques régionaux, est rogné : ils deviennent simples préfets, aux ordres d’un pouvoir à nouveau centralisé sur Moscou.

Cette nouvelle strate vient coiffer les précédentes : les 83 sujets disposent chacun d’une certaine autonomie. Chaque sujet envoie deux représentants au conseil de la Fédération (le sénat). La présence de cent vingt-huit nationalités et le poids de l’histoire ont abouti à un découpage du territoire en de nombreux sous-ensembles aux dimensions et fonctionnement variables. La fédération de Russie est constituée de :

  • 22 républiques qui constituent les territoires d’ethnies (comme le Tatarstan) et disposent de la plus grande autonomie ;
  • 46 oblasts (régions) et neuf kraïs (territoires) qui recouvrent les parties du territoire occupées de longue date par les Russes.
  • 4 okrougs (districts autonomes) constitués également sur une base ethnique, disposent d’une autonomie beaucoup plus faible et sont rattachés à une autre région ;
  • 3 villes d’importance fédérale, Moscou, Saint-Pétersbourg et Sébastopol.

Le Birobidjian, prévu par Staline comme terre d’accueil des juifs d’URSS garde un statut particulier.

Les sujets ont un pouvoir législatif encadré par la Constitution : les Républiques ont une Constitution tandis qu’on parle de statut pour les oblasts, kraïs, okrougs et villes. Chaque sujet dispose de 40 % des ressources fiscales collectées pour ses dépenses de fonctionnement et d’investissement.

En France, loi d’indemnisation envers les anciens harkis : une allocation forfaitaire de 110 000 francs complète celle mise en place en 1988. Le statut de victime de captivité des anciens harkis est reconnu, des aides diverses sont créées.

10 06 2000                   En Syrie, le président Hafez el Assad meurt. Son fils Bachar prend sa suite.
On peut lui faire confiance, vous avez vu sa montre et sa femme ? Nicolas Sarkozy

19 06 2000                   58 clandestins chinois meurent étouffés dans un container dans le port de Douvres.

2 07 2000                   Deux ans après sa victoire au Mondial de foot, l’équipe de France de foot remet le couvert en gagnant l’Euro 2000… du jamais vu en  compétitions internationales. Roger Lemerre a succédé à Aimé Jacquet, avec autant de flair dans le choix des joueurs et des remplaçants, avec autant de répulsion pour le monde de la presse, surtout écrite, avec le même coté provincial, anti-paillettes, amoureux du travail bien fait permettant la ténacité qui ouvre la victoire, même s’il faut attendre pour cela la dernière minute.

12 07 2000                Depuis le cosmodrome de Baïkonour, dans le Kazahkstan, un fusée russe Proton lance le module Zvezda, petit appartement spatial de 13 mètres de long pour 19 tonnes, destiné à s’amarrer le 26 juillet à l’embryon de station spatiale ISS.

25 07 2000               Crash du Concorde d’Air France sur Gonesse, dans le Val d’Oise : 113 morts. Trois jours plus tard, Air France suspend les vols de Concorde, bientôt suivi par British Airways.

12 08 2000             Tragédie du Koursk, un sous-marin nucléaire russe.

environs de 7 h 30’ : Les stations sismiques du golfe de Botnie enregistrent deux tremblements de terre bien distincts, séparés de 2’15’’ dont les épicentres sont localisées en mer de Barents. Le premier, de faible magnitude – 2,2 – le second, beaucoup plus puissant, de magnitude 4,2 – équivalant à l’explosion d’une bombe de 5 T de dynamite. Il a été enregistré par toutes les stations dans un rayon de 5 000 km. Ils sont localisés à moins de 30’ du lieu où repose le Koursk, en latitude comme en longitude.

Lors de la première explosion le Koursk devait naviguer en surface ou en subsurface, car, sur les photographies de l’épave, on verra le périscope sorti. La faible magnitude peut avoir été suffisante pour déclencher l’explosion d’une torpille. La seconde explosion aurait peut-être déclenché l’explosion d’une partie ou de tout l’armement du sous-marin. La photographie des tôles enfoncées vers l’intérieur serait due à l’impact sur le fond sous-marin à 37°46’ E, 69°38’ N. Il aurait eu à son bord une nouvelle arme : la torpille à bulle, filant à plus de 400 km/h.

Les 118 membres d’équipage mourront, 23 d’entre eux ayant survécu quatre heures après la première explosion dans un compartiment resté étanche. Quand des familles des disparus demanderont sèchement des explications à Poutine venu sur place, on verra des membres du FSB venir leur faire une piqure anesthésiante pour les faire taire.

Laissons la parole à Marc Dugain, qui n’éprouve aucun attrait pour l’affabulation. La scène met en présence une journaliste russe, son père, chauffeur pour l’occasion, un journaliste français venu enquêter sur la catastrophe de l’Oskar [le nom du Koursk, pour que le livre de Dugain soit nommé roman] et un amiral en retraite qui a été instructeur du commandant de l’Oskar. Le dernier paragraphe donne la parole à une autre journaliste russe originaire d’Asie centrale.

—        Notre ami n’est pas venu pour faire la lumière sur le naufrage, mais il affirme qu’une thèse est assez répandue à l’Ouest, selon laquelle l’Oskar aurait été coulé par deux sous-marins américains. Il pense, bien sûr, que c’est une hypothèse complètement fantaisiste, mais il vous la soumet, sachant qu’il comprendrait très bien que vous ne vouliez pas répondre.

Notre homme, le regard toujours à l’horizontale, a tourné ses pouces boudinés.

—        Je peux en parler, mais avant dites-moi en quoi consiste exactement cette théorie.

Trop content de l’aubaine, le journaliste a exposé la thèse en cours dans les médias de son pays.

—        Cette thèse prétend qu’il y avait deux sous-marins américains espions dans la zone de manœuvre russe. C’est l’habitude, semble-t-il.

—        Oui, nous faisons la même chose. Je peux vous dire qu’il y avait également un sous-marin anglais.

—        On dit aussi que ces manœuvres étaient importantes, parce que l’Oskar y testait une nouvelle génération de torpilles Schkval, ces missiles à cavitation qui se déplacent à cinq cents kilomètres à l’heure, devant de hauts gradés chinois qui assistaient à l’exercice.

—        C’est en effet ce qu’on a dit.

—        Les sous-marins américains se seraient approchés de l’Oskar. D’après nos informations, l’Oskar se mettait alors en position de lancer une torpille, immobile, en immersion périscopique. À cet instant précis, un des sous-marins américains l’aurait heurté de face en remontant le long de la coque. L’Oskar aurait immédiatement réagi en ouvrant sa porte avant et en mettant une torpille au tube. L’autre sous-marin américain, après avoir entendu dans son sonar le bruit caractéristique de l’ouverture de porte du lance-torpilles, craignant que l’Oskar ne cherche à couler celui qui l’avait heurté, aurait lancé un missile à l’uranium appauvri qui aurait pénétré dans le compartiment des torpilles en faisant exploser l’avant du bâtiment, ce qui aurait causé son naufrage. Je le répète, ça me paraît assez fantaisiste, mais j’aimerais avoir votre point de vue.

Le vieux sous-marinier s’est concentré un court moment avant de répondre :

—        Pour ce qui s’est passé, j’ai une théorie qui n’engage que moi. Mais je peux vous dire qu’aucune autre théorie ne tient. Votre théorie française, c’est celle des autorités russes aux premiers moments de la catastrophe, c’est celle que le FSB – nos services secrets – a diffusée sur la planète entière, donc je la connais bien. Vous savez, jeune homme, moi, j’ai soixante ans passés, j’ai servi sur tous les grands sous-marins nucléaires de ce pays et je n’ai pas l’habitude de mâcher mes mots. Si je ne suis pas amiral aujourd’hui, c’est que je n’ai jamais laissé personne me marcher sur les pieds, que ce soient mes supérieurs directs, les rats d’état-major ou encore l’échelon au-dessus, les belettes des services secrets. Les choses ne se sont pas exactement passées de la sorte. Je suis d’accord sur une chose avec la première théorie officielle qui a été complètement démentie depuis, c’est qu’un sous-marin américain est bien à l’origine du naufrage.

Mais il n’a pas lancé de torpille. D’abord, jamais un commandant de sous-marin américain n’aurait lancé une torpille sans en référer à sa hiérarchie, et je n’imagine pas un instant que le commandement naval l’aurait autorisé à tirer sur l’Oskar. Ce serait une véritable déclaration de guerre. Ensuite, si la décision est prise, la consigne, dans le cas d’un sous-marin russe de ce type à double coque épaisse, c’est de lancer non pas une mais deux torpilles. Donc, je n’y crois pas. Nous avons passé notre temps à nous télescoper entre sous-marins russes et américains dans toutes les mers du globe et jamais personne n’a envoyé une torpille sous prétexte d’une collision, vous comprenez ? Et pourtant, je peux vous dire que, du temps de la guerre froide, nous étions tous très chatouilleux. Mais il ne m’appartient pas de commenter les raisons pour lesquelles, au tout début de la catastrophe, le FSB a inondé les médias avec cette théorie, ça ne me regarde pas. Maintenant, je vais vous expliquer comment les choses se sont passées.

Nous nous sommes regardés tous les trois, surpris qu’il ait aussi facilement mordu à l’hameçon, alors qu’il se levait pour se saisir de sa maquette de sous-marin et d’une règle d’écolier. Il est revenu s’asseoir en dépliant sa cravate prisonnière de son ventre dans la manœuvre. En l’observant, je me suis demandé un court instant si nous étions en train de lui offrir une seconde jeunesse qui le rendait insensible à tout risque de représailles ou s’il était tout simplement sur le point de nous manipuler. Alors que j’étudiais le moindre battement de ses cils, circonspect, il a commencé sa démonstration, tenant dans une main la miniature, dans l’autre la règle.

— C’est bien un sous-marin américain qui a coulé l’Oskar. Il était en observation dans la zone, ce qui est assez fréquent lors de manœuvres, nous l’avons dit. Le sous-marin américain, sans être aussi imposant que l’Oskar, était tout de même un très gros bâtiment, ce que nous appelons, dans notre jargon, un classe IV, le Los Angeles, 24 000 tonnes. Donc, regardez bien ! Le Los Angeles se tenait derrière l’Oskar à courte distance. Je pense que son équipage était sur les dents, car à cet endroit, dans la mer de Barents, la profondeur est faible, cent mètres environ, et l’Oskar faisait à lui seul une quarantaine de mètres de haut, vous comprenez. De plus, vous devez savoir qu’à cette profondeur, les conditions d’écoute par sonar sont détériorées et qu’en plus de cela les bruits sont multipliés par les dizaines de bateaux qui manœuvrent en surface. Comme vous le savez, l’Oskar se préparait à faire un tir d’essai. Ce qui s’est passé, et je peux vous l’assurer, c’est que pour se mettre en position de tir il a tourné à droite, il est remonté à la hauteur de l’immersion périscopique, et là, il s’est immobilisé. Le Los Angeles n’a rien compris à la manœuvre et, lancé à bonne vitesse, il a heurté l’Oskar. Comme il était plus bas que l’Oskar qui venait de remonter à l’immersion périscopique, son kiosque a déchiré la coque à hauteur des batteries sous le poste de commandement. C’est la première explosion qu’ont entendue les sismographes norvégiens. Ensuite, l’eau est entrée dans les batteries et le feu a pris à plus de mille degrés. Deux minutes plus tard le compartiment des torpilles a explosé en coulant le navire. Alors, vous allez me dire que la collision aurait dû arracher le kiosque du Los Angeles. Mais il faut savoir que ces sous-marins sont équipés pour faire surface dans l’Arctique et l’Antarctique et que leurs kiosques sont dessinés et renforcés pour leur permettre de briser la glace qui est en surface, sans subir le moindre dommage. Pourtant j’ai la preuve que le sous-marin américain a été endommagé, car sa balise de détresse s’est déclenchée, et quelques minutes plus tard notre aviation a vu un sous-marin américain qui faisait route en direction de la Norvège, où il a réparé, c’est une certitude, nous avons des clichés.

Il s’est interrompu. Il semblait soulagé. Il a sorti un mouchoir de sa poche, s’est essuyé le front soigneusement de gauche à droite. Le journaliste m’a demandé de traduire une question.

— Le sous-marin s’est alors, à la suite de l’explosion qui lui a arraché l’avant, échoué sur le fond à cent mètres de profondeur, c’est cela ?

C’est cela

—        Et vous pensez que des sous-mariniers ont survécu aux deux explosions ?

—        Nous avions cent dix-huit sous-mariniers à bord. Tous ceux qui se trouvaient dans les six premiers compartiments sont morts du fait de l’explosion. À l’arrière, en fermant les portes étanches, vingt-trois hommes d’équipage ont survécu. Mais à mon avis pas plus de huit ou neuf heures.

—        Dans la presse internationale, on a parlé de deux ou trois jours.

—        Je ne crois pas. On a retrouvé des lettres écrites par ces marins qui laissent penser qu’ils n’ont pas vécu plus de quelques heures.

—        Et personne n’a essayé de les sauver.

—        Si, bien sûr, on a fait tout ce qu’on a pu. Mais, lorsque notre appareil de sauvetage est arrivé sur les lieux, il n’a pas pu ouvrir la porte du sas de sécurité qui se trouve à l’arrière, près des survivants. Il était coincé car, du fait de l’explosion, toute la structure a vrillé, la coque s’est déformée et nos spécialistes n’ont rien pu faire. Je sais ce que vous pensez, c’est une mort horrible que celle de ces gars réfugiés à l’arrière, qui entendent les secours s’approcher, s’éloigner et puis plus rien. Personne, mieux que moi, ne peut savoir ce qu’ils ont ressenti. Des avaries, j’en ai connu, vous savez. J’ai même été sur le K-19, ce sous-marin victime d’une avarie nucléaire dont on a fait un film avec Harrison Ford. J’ai navigué sur ce bâtiment. Le pire, c’est le feu à bord. Une fois, nous avons eu une explosion en profondeur et plusieurs de mes hommes sont morts. Nous avons accosté sur une île, nous sommes sortis avec des barres métalliques, nous avons creusé leurs tombes. Une autre fois, nous avons fait des funérailles en pleine mer en jetant les corps dans un linceul blanc.

Il s’est interrompu, le regard vague et embué. Puis il a repris :

—        Et pourtant, je n’échangerais ma vie pour rien au monde. Ici, j’ai l’impression d’être une pièce de musée. Les gens qui travaillent dans cette mairie, ce n’est rien dans l’échelle des valeurs humaines. Mon fils a essayé de me succéder, mais il a renoncé. Sa femme a divorcé alors qu’ils venaient juste d’avoir un enfant. À quoi ça rime de vivre comme un damné sous l’eau quand, sur terre, les conditions de vie s’améliorent au point que l’argent devient presque facile? Ils nous ont abandonnés, tous, ils ne payaient plus la solde, il fallait se battre pour avoir de la nourriture décente, on a presque laissé crever de faim des équipages stationnés. Dans certaines bases, j’ai même vu des enfants de sous-mariniers qui souffraient de malnutrition. Un jour, j’ai sorti mon arme devant un officier de l’état-major qui nous affamait, j’ai bien cru que j’allais le tuer. J’ai été blâmé. Je crois que ça va mieux aujourd’hui, mais ça ne sera jamais plus pareil.

[…]  Ma fille était songeuse. Il était difficile de discerner le sujet de ses pensées, mais je la sentais profondément retournée par cette situation à laquelle elle ne s’était pas préparée. Elle s’y était jetée comme s’il s’agissait d’une fiction, d’événements auxquels elle était extérieure. Je me suis senti coupable de l’avoir encouragée à aider ce Français.

—        Je ne m’attendais pas à rencontrer quelqu’un d’aussi sincère, a lâché ce dernier en regardant la carte en anglais qu’une ravissante serveuse blonde lui avait donnée. Cet homme ne peut pas mentir.

—        Mentir, je ne crois pas, ai-je répondu, mais de là à dire la vérité, il reste du chemin.

—        Qu’est-ce que vous voulez dire ?

—        Je le crois convaincu de ce qu’il avance. Il y a quelques années à peine, sa véhémence contre les autorités l’aurait décrédibilisé. Seul un homme lié au KGB pouvait parler ainsi. Aujourd’hui, c’est différent, bien que la liberté d’expression soit apparente, surtout pour un officier qui donne son opinion sur une affaire d’État. Mais cet homme n’était assurément pas dans les dispositions d’esprit de quelqu’un qui tente de nous abuser, ou alors c’est un immense comédien. Mais il ne faut pas exclure qu’il se soit abusé lui-même.

—        Et comment ?

—        Parce que son esprit n’est pas ouvert à toutes les hypothèses. Il y en a une qu’il s’interdit en particulier, par esprit de corps, c’est celle d’une faute de l’un de ses pairs, le commandant du sous-marin. Même si celui-ci venait d’être décoré pour des faits d’espionnage de première qualité, avec le même navire, en Méditerranée, où l’on prétend qu’il a pisté bon nombre de navires de l’Otan sans se faire repérer, rien n’exclut qu’il ait fait une erreur. Cela dit, sa thèse est plausible, au moins autant que toutes les autres. Les faits qu’il avance sont vraisemblables, sauf un qui est démenti par la réalité. Et que ce fait ne tienne pas, c’est tout l’édifice qui est menacé.

—        Vous voulez parler de quoi, au juste ?

—        Du sas de sécurité. Il prétend que le petit sous-marin de secours qui a été dépêché sur les lieux n’a pas été en mesure d’ouvrir le sas de sécurité situé à l’arrière du bateau. C’est vrai, sauf qu’il justifie cette incapacité par le fait que le bateau était vrillé par l’explosion, ce qui bloquait cette issue de secours. Or, lorsque des étrangers, appelés plus tard à faire la même manœuvre, sont arrivés sur le site, ils ont trouvé un sas en parfait état de fonctionnement, et ils l’ont ouvert en quelques minutes. Il se trouve simplement, et cela il n’a pas souhaité en parler, que le bathyscaphe russe utilisé pour approcher l’épave était un vieux modèle des années soixante, mal entretenu et piloté par un équipage sans expérience. Ils ont été incapables d’ajuster leur ventouse sur le sas, au prétexte qu’il y avait une forte houle, alors qu’en réalité, ils étaient comme des enfants qui conduisent une voiture pour la première fois et qui n’ont pas les jambes assez longues pour toucher les pédales et voir la route en même temps. Cet officier nous a donc caché une partie de la vérité. Alors, comment le croire pour le reste ?

—        Et vous pensez que le reste ne tient pas ?

—        Je n’ai pas dit ça. Il est vrai que cet homme est un proche sinon un ami de l’amiral Popovitch, le patron de la flotte du Nord avec qui il a fait toute sa carrière et qui est une des rares personnes à savoir ce qui s’est vraiment passé. Sauf que cet amiral a été limogé, puis on l’a nommé sénateur, en échange de son silence. Popovitch a toujours dit qu’il savait tout, mais qu’il ne dirait rien avant des années. J’imagine qu’il n’a pas l’intention de perdre son nouvel emploi. Ainsi, si cet amiral qui sait exactement ce qui s’est passé ne dit rien, comment expliquer alors qu’un de ses amis nous dise tout aussi spontanément ?

—        C’est bien ce que je me demande.

Je me suis interrompu, surpris de réaliser que je me prenais au jeu de cette enquête comme si ce drame m’était étranger.

—        Les choses vont bien au-delà de ça. Vous savez qu’il existe une théorie officielle, maintenant très différente de la thèse initiale du FSB que vous lui avez exposée, et qu’il connaît très bien. Cette théorie officielle nous dit qu’une torpille défectueuse est seule responsable de la catastrophe. C’est cette fameuse torpille qui était mise au tube au moment où le submersible aurait été éperonné, selon notre ami, par le sous-marin américain. Alors la vraie question est de savoir pourquoi il ne reprend pas la théorie officielle à son compte.

—        Pourquoi ?

—        Parce que cet officier supérieur est à la retraite, qu’il n’a rien à perdre et qu’il a échafaudé la théorie la plus proche de l’idée qu’il se fait de la marine à laquelle il a consacré sa vie.

[…]           Avant de nous séparer, je vais vous donner mon sentiment. Vous cherchez à comprendre ce qui s’est passé dans cette affaire. Et vous avez compris qu’au fond il y a deux affaires en une. La première pose la question de savoir pourquoi ce sous-marin grand comme un stade de foot­ball, haut comme un immeuble de six ou sept étages, a coulé. La seconde est bien plus dramatique, car nous savons tous qu’il y avait à l’arrière, dans les trois derniers compartiments, si mes souvenirs sont justes, une bonne vingtaine de survivants, dont on pense qu’ils ont mis entre neuf heures et trois jours pour mourir alors que le sas de sécurité était accessible, que le navire était échoué par cent mètres de fond, une profondeur qui est de l’ordre du record du monde de plongée en apnée, c’est dire si l’on avait de grandes chances de sauver ces hommes. Le premier réflexe de nos dirigeants a été de faire porter la responsabilité du drame aux étrangers, en prétendant que ce submersible insub­mersible ne pouvait avoir été envoyé par le fond que par un mis­sile américain. Puis ils se sont rétractés, les avantages de faire porter le chapeau aux étrangers balayés par l’inconvénient de devoir justifier une absence de riposte, de ne pas avoir atomisé l’agresseur ou même plus. La version la plus neutre consistait alors à expliquer qu’une vieille torpille avait explosé à l’avant du bâtiment. Ils ont répandu cette rumeur avant de savoir quelle était la vraie cause qui peut bien être celle-ci, au final. Mais, dans tous les cas, ils ne voulaient pas être pris à contre-pied par les révélations des survivants. Ces hommes devaient mourir pour que le doute puisse continuer à bénéficier au pouvoir, pour que la vérité ne puisse lui être jetée à la face. Au bout du compte, que sont ces vingt-trois vies, comparées à un secret d’État à naître ? Rien. Et cela n’a rien de choquant. Le contraire aurait étonné. Dans un pays où la vie ne vaut rien, ou la mort a longtemps été une délivrance, peut-on concevoir qu’on échange des siècles d’exercice du pouvoir dans le secret contre les vingt-trois vies d’hommes qui ont choisi le métier des armes ? Le contraire aurait été à lui seul une révolution. Et de révolution, dans ce pays, nous n’en avons jamais eu.

Marc Dugain Une exécution ordinaire         Gallimard 2007

08 2000                      Le brise glace russe Yamal, arrive au pôle nord, où il n’y a plus aucune glace à briser… elle a déjà fondu. De 1978 à 1988, la surface de glace (14 millions de km² en hiver, environ la moitié en été) diminue en moyenne de 37 000 km² par an. De 1958 à 1976, l’épaisseur moyenne du pack est tombée de 3,1 m à 1,8 m, soit une diminution de 40 %. La chaleur vient bien sur de l’atmosphère mais aussi des eaux sous-marines.

La drogue fait un chiffre d’affaires annuel de 400 milliards de dollars – environ 8% du commerce mondial. 0,3 % en reviennent au producteur.

15 9 2000                   The Lancet rapporte que des chercheurs ont mis dans l’alimentation de moutons des extraits de tissus nerveux bovins atteints d’ESB. Après 318 jours d’incubation, du sang prélevé sur ces moutons a été injecté à d’autres moutons sains : un mouton sur 19 au bout de 610 jours présentait à l’analyse biologique un grand nombre de prions pathologiques : la question qui s’en suit est donc : le prion pathologique peut-il être transmis à l’homme par voie sanguine ?

24 09 2000                   Vincent Lambert, pompier de 19 ans, est victime d’un accident de la route : dans le coma pendant six mois, il se réveillera muet, aveugle et tétraplégique ; il saura rapidement qu’il ne doit pas espérer de changement dans sa situation. Il a conservé la commande d’un pouce qui va lui permettre de communiquer, essentiellement avec sa mère, à laquelle il va demander de l’aider à mourir, demande qu’il fait aussi au président de la République Jacques Chirac, qui répondra, évidemment par la négative, le tout enrobé d’une très sincère empathie. En 2018, la famille s’opposera toujours au désir de l’équipe médicale qui l’entoure et qui souhaite mettre fin à l’assistance technique d’un homme qui, cérébralement n’ a plus aucune activité.

30 09 2000                 Dans la vallée de la Vézère, un affluent de la Dordogne, Marc Delluc découvre la grotte de Cussac, qui, sur un kilomètre de long, lui fait découvrir environ 200 gravures qui appartiennent au bestiaire traditionnel du monde paléolithique. Historiquement, on situe cela entre 28 000 et 22 000 ans, entre la grotte Chauvet – 32 000 ans – et la grotte de Lascaux – 16 000 ans -.

1 10 2000                    Philippe Valery arrive à pied à Kachgar, dans l’extrême ouest de la Chine, après avoir quitté Marseille le 11 août 1998 : un peu plus de deux ans de voyage… à pied ! Près de  10 000 km ! Des ennuis de santé l’ont obligé en rentrer en France au milieu du voyage, donc la durée ne rend pas compte de la moyenne kilométrique journalière. Pour finir, il a traversé d’ouest en est le corridor de Wakhan, le doigt à l’est de l’Afghanistan pointé sur la Chine et le Pakistan, une zone d’un peu plus de 200 km d’ouest en est créée au XIX° siècle comme zone tampon entre la Russie et l’Angleterre. Pour sortir de là par l’est tous les cols sont entre 4500 et 5000 mètres !

Au bout du rêve : le marché de Kachgar Le marché occupe une superficie impressionnante avec une large partie couverte et permanente organisée en quartiers regroupant des échoppes par spécialités : couteliers, marchands d’épices, papetiers, bonnetiers… Une fois par semaine, les éleveurs de la région, venus de très loin parfois, se retrouvent à Kachgar pour vendre et acheter des bêtes dans une immense section du marché à ciel ouvert, enclose sur trois côtés par des murs et sur le quatrième par un cours d’eau. Lorsqu’on entre dans cette enceinte, on quitte le monde moderne pour pénétrer dans un univers où le temps n’a presque plus prise. Des femmes s’y promènent, le visage intégralement couvert d’un voile opaque. Étonnant spectacle que celui de cette Chine musul­mane où le gouvernement communiste ne veut pas heurter de front les revendications autochtones et laisse les fidèles prier à la mosquée ! Comme souvent en terre d’islam, les hommes portent des chapeaux. On distingue ainsi l’origine ethnique de chacun : les Ouïgours sont coiffés du haut-de-forme local en feutre sombre et arrondi au sommet, les Kirghizes en ont leur propre version blanche rehaussée de lignes et motifs de fil noir, les Tadjiks sont reconnaissables à leurs couvre-chefs carrés, et puis, il y a la multitude indéfinissable qui a trouvé son bonheur dans des casquettes et coiffes plus classiques chez les chapeliers locaux.

Les chameliers, eux, font la joie des badauds dont le regard est arrêté par un adorable chameau blanc. Les yacks, monstres velus des hauteurs, souffrent en bordure du désert du Taklamakan. Des chèvres sont attachées en grappe, tête-bêche, par cinquante, parfois plus : une dans un sens, une dans l’autre, liées entre elles par la corde qui serpente autour de leurs cous. Des acquéreurs surprennent les pauvres bêtes coincées en venant par-derrière tâter la qualité de leurs pis. Non loin de là, des brebis bientôt de sortie sont entre les mains d’un coiffeur pour dames : il allège leur toison par d’adroits coups de ciseaux avant qu’elles ne s’en repartent sur un camion. Ailleurs encore, sur plusieurs rangées d’une centaine de mètres, des acheteurs potentiels et des curieux admirent la course de chevaux fougueux montés par de tout jeunes cavaliers déjà maîtres de leur art. Quelques ânes, insatisfaits de passer la journée à la ville plutôt qu’aux champs, braient leur mécontentement tandis que les vaches acceptent plus paisiblement leur sort, comme à l’accoutumée.

Je reste des heures dans ce lent et quiet grouillement en m’arrêtant pour manger dans les baraques de plein air. Les cuisiniers y malaxent, allongent et entortillent la pâte pour confectionner à la main des nouilles au bon diamètre, qu’ils plongent ensuite dans l’eau bouillante. Les clients affamés attendent impatiemment leurs bols. Une fois servis, la bouche abaissée au niveau de la table, ils en aspirent le contenu au moyen de baguettes dans un joyeux concert de sifflements. Délestés de quelques pièces mais le ventre en paix, ils repartent après une exclamation de bonheur, un rot de délectation ou un soupir de plaisir pour la conclusion des dernières transactions de la journée, en se frayant un chemin parmi des rangées de gourmands qui règlent leur sort à des tranches de melon. Je retourne dans le centre-ville où, en ce jour de chance – encore un, mais on a parfois la chance que l’on veut bien se donner ! -, je remercie Mao Ze Dong, le Grand Timonier, l’homme de la Longue Marche, d’avoir choisi, il y a cinquante et un ans, le 1er octobre pour mener à bien sa révolution. Le soir de mon arrivée à Kachgar, un peu comme un Chinois qui parviendrait en France un 14 juillet au terme d’un vaste voyage, j’ai droit, les jambes lourdes d’une dizaine de milliers de kilomètres, à un monumental feu d’artifice. Après tout, je suis dans le pays qui les a inventés.

Philippe Valery                 Par les sentiers de la soie.      Transboréal 2016

Kachgar… la ville où les deux branches de la Croisière Jaune auraient dû faire leur jonction, 69 ans plus tôt, en juillet 1931, la mission Pamir, commandée par Haardt et Audouin-Dubreuil, arrivant de Beyrouth et la mission Chine commandée par le lieutenant Point, partie de Tien Sin. En fait la jonction se fera plus tard, et plus au nord, à Toksun, au sud d’Urumchi, le 8 octobre. Les régimes politiques ont changé : en 1931, le Kuomintang gouvernait en principe la Chine quand en fait ce sont les gouverneurs de province qui avaient remplacé les Seigneurs de guerre : Citroën paiera cela très cher. En 2000, on était dans les premières années de l’après Mao, mort en 1976 : le pouvoir central n’était plus contesté.

Mais le marché, lui, n’a probablement guère changé pendant ces 70 ans, et c’est bien celui-là qu’a dû voir la mission Pamir.

Par contre, quelles différences dans la nature même des projets : en 1931, un industriel, ivre de puissance économique qui joue et même surjoue le jeu économique du moment : l’exploit technique avant tout. Tout au service de la volonté de puissance.

En 1998, un cadre commercial de Coca Cola qui se refuse à mourir idiot et qui choisit d’aller à pied en Chine, c’est-à-dire qu’il choisit de partager la vie de tous ceux dont le moyen de locomotion est la marche à pied, puisque qu’ils sont trop pauvres pour s’acheter une voiture !  Il choisit la lenteur, avec tout ce qu’elle donne comme clefs pour voir, avec aussi les inévitables malentendus puisque ceux avec lesquels il la partage ne l’ont pas choisie : elle leur a été imposée ! Il ne renie rien de son passé : Marseillais dans l’âme, il est fan de l’OM et c’est d’ailleurs du centre du terrain du stade vélodrome qu’il a pris de départ pour son voyage pour la Chine à pied. Entre Samarkand en Ouzbékistan et Douchanbe au Tadjikistan, on est en juin/juillet, sa plus grande crainte est de ne pouvoir trouver sur sa route une télévision qui retransmette le 2 juillet la finale de la coupe d’Europe de foot qui oppose la France à l’Italie. Et oh miracle, à Pasrut, le 2 juillet, il trouve un mehmanhane qui a une télévision et bien sur tout le monde attend le match avec impatience et applaudit à tout rompre le but de Trezeguet qui fait gagner la France, dans les prolongations. Et tant pis si c’est en noir et blanc ; à 9 000 kilomètres de distance tout le monde est fan du foot européen !

7 11 2000                    Chirac se prononce pour l’interdiction totale de l’importation de farines animales : le gouvernement le suivra après quelques jours. En octobre 2000, on compte en Angleterre 80 morts de la variante de Creutzfeldt Jakob, 3 en France. La France maintient l’embargo sur le bœuf anglais. En fait, on ne sait pas très bien quoi faire, car on est de moins en moins sûr que l’ESB soit transmise par les seules farines animales : on a vu des animaux atteints de la maladie sans avoir jamais consommé de farines. Il y a aujourd’hui très probablement des prions partout, dans le lisier, dans la terre, dans l’eau.

Fin novembre 2000    Yves Parlier, à bord d’Aquitaine Innovation, est dans le groupe de tête du Vendée Globe à la lutte avec Michel Desjoyeaux et Roland Jourdain. Au large des Kerguelen, il casse son mât mais parvient à regagner une anse de l’île Stewart, – la moitié de la Corse, 300 habitants – à la pointe sud de la Nouvelle- Zélande, où, conformément au règlement, il peut entreprendre, seul, la réparation de son mât, ce à quoi il parvient : pour cuire le carbone du nouveau mât, il s’est bricolé un four avec une couverture de survie, un duvet et une fourrure polaire, lui permettant d’atteindre les 60°dont il a besoin pour ses colles ! Le pied du mât est resté en place : à cette hauteur de 12 mètres, il va parvenir à rabouter un autre élément de 6 mètres : cela va lui faire un mât de 18 mètres quand l’original atteignait 27 mètres. Il repartira et terminera 13° de la course : un exploit.

En 2014, il créera Beyond the sea, principalement orientée sur les cerfs-volants adaptés à la taille des grands navires marchands, pour alléger leur consommation de gazole, d’à peu près 20%, selon ses estimations.

11 11 2000              Incendie d’un funiculaire à Kaprun, en Autriche. Il peut transporter 1200 personnes par heure dans un tunnel étroit de 3 km de long ; il y a 155 morts. 8 survivants ont pu s’échapper par le bas du tunnel : ceux qui ont voulu le faire par le haut ont été asphyxiés. C’est la plus grande catastrophe connue dans la catégorie des téléfériques/funiculaires. En justice cela se terminera par un non-lieu : y’a pas de responsable !

4 12 2000                 Les 15 pays membres de l’Union Européenne entérinent les propositions de la Commission pour combattre l’ESB ; interdiction totale des farines carnées, élimination de la chaîne alimentaire de tous les bovins de plus de trente mois qui n’auraient pas été testés à l’abattoir, et obligation de tests sur tous les bovins nés avant 1996.


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