19 mars 2011 à novembre 2013. CRISP. Le Costa Concordia, prix Nobel de l’irresponsabilité. Curiosity sur Mars. Le lac Vostok. 27393
Publié par (l.peltier) le 18 août 2008 En savoir plus

19 03 2011                 Les Occidentaux, emmenés par la France et la Grande Bretagne, se décident enfin à stopper Khadafi dans son entreprise de guerre contre son propre peuple. Il faudra tout de même 6 mois de frappes aériennes de l’OTAN, conjuguées tant bien que mal avec les opposants lybiens au sol, soutenus par des commandos OTAN les derniers jours, pour que Khadafi s’enfuie de Tripoli.

Les parlementaires français feraient bien de suivre l’exemple de leurs homologues britanniques, qui ont enquêté sur les circonstances du déclenchement de cette guerre désastreuse, comme ils l’ont fait pour l’Irak. Leurs conclusions sont sans appel : cette guerre a été engagée sur des imputations mensongères et menée pour des raisons sans rapport avec les motifs invoqués. En 1990, la France est intervenue au Rwanda pour sauver un régime qui a dérivé vers le génocide, sans qu’aucun contrôle parlementaire ne soit exercé. Un minimum de sens de la responsabilité politique nous invite à attendre du Parlement qu’il exerce son rôle de contrôle démocratique face à des décisions d’une gravité immense. Une enquête parlementaire sur le déclenchement de cette guerre en Libye est absolument nécessaire.

Rony Brauman, Le Monde du 25 03 2018

23 03 2011                 En Syrie, l’armée tire sur des manifestants à Deraa.

4 06 2011                   La Chinoise Li Na remporte le tournoi de Roland Garros. La bannière rouge aux 5 étoiles d’or flotte au-dessus du Central. La Marche des volontaires résonne pour la première fois en ces lieux, temple du chic parisien et du snobisme BCBG. Dans les gradins, Kong Quan, ambassadeur de Chine en France,  retient ses larmes. La Chine ne vient pas de gagner une bataille économique, mais une bataille de communication certainement, sa première grande victoire sur ce plan, lavant une bonne part les humiliations occidentales de la fin du XIX° siècle, du temps des concessions.

5 07 2011                     Le gouvernement allemand, faute de chômeurs, annonce la suppression de 10 000 emplois à l’Agence pour l’emploi d’ici 2015 : c’est la conséquence directe des mesures économiques – Agenda 2010 –  prises par Gerhard Schroeder en 2003.

13 07 2011                 À midi, le facteur de Savigny-sur-Orge voit tomber une pierre dans le jardin d’un particulier : elle casse une dalle de béton. C’est la plus grosse – 5.2 kg – d’une pluie de météorites qui s’abat ce jour-là sur le département de l’Essonne. C’est la 65° chute observée sur le territoire de la France depuis 1942. Ces météorites proviennent d’astéroïdes de type S, situées entre Mars et Jupiter. Les appels à témoin aboutiront à la découverte d’autres astéroïdes, à Draveil, Grigny et dans la cour du lycée Montgeron.

13 09 2011                   Walter Bonatti, tout grand parmi les grands alpinistes, tire sa révérence : le cancer en a ainsi décidé. Il avait 81 ans. Il avait été admis dans une luxueuse clinique catholique et romaine, [et apostolique, a-t-on envie d’ajouter… tant qu’à y être…] qui estimait que cette situation l’autorisait à lui refuser la morphine, tout comme la présence de Rossana Podestà, sa compagne depuis trente ans, ex star du cinéma italien tendance peplum, au prétexte qu’ils n’étaient pas mariés ! La terre, comme ces animaux qui voient arriver le malheur avant l’homme, en frissonna : deux jours plus tôt, un tremblement de terre avait fait s’écrouler un partie du pilier des Drus, l’un de ses exploits majeurs.

23 09 2011                 Le Sénat passe à gauche. La presse avide d’outrance en remet avec des tsunamis au Sénat etc… Tsunami, on veut bien, mais de magnitude Zéro.

26 09 2011                 Boeing lance son 787 Dreamliner long courrier – 14 000 à 15 700 km – emportant de 210 à 290 passagers. Il est monté à Everett, dans l’État de Washington, mais fabriqué aux 4 coins du monde : Corée du sud, Japon, Australie, Italie, Suède, Royaume-Uni,  France, Canada, États-Unis. Les matériaux composites remplacent presque en totalité les précédents : beaucoup plus légers, ils permettent une importante économie de kérosène.

2 10 2011                        Tant que l’Everest – le toit du monde – restait invaincu, les alpinistes ont eu pour but d’aller toujours plus haut, jusqu’à ce 29 mai 1953 où Edmund Hillary et Norgay Tensing   ont foulé le sommet de Chomolungma – le nom chinois de l’Everest -, Sagar Matha pour les Népalais : dont la tête touche le ciel, si haute qu’un oiseau ne peut la survoler. Ensuite, les démarches se sont diversifiées, avec parfois une fascination pour l’esthétique, et donc le difficile [les deux vont de pair… on ne connaît pas de belle montagnes faciles ; elles sont belles parce qu’elles ont de longues arêtes quasi verticales, des grandes dalles bien lisses, de longs couloirs très raides etc…]: la face nord des Grandes Jorasses, la face nord du Cervin, le Grand Capucin du Tacul, les Drus, le Cerro Tore, le Fitz Roy dans la cordillère des Andes et aujourd’hui, dans l’Himalaya, le Meru – 30°52’5″ N , 79°1’56″E -, sur lequel se sont cassés les dents bien des grimpeurs de top niveau avant que trois américains, après un échec à 100 m. du sommet deux ans plus tôt, n’en réussissent l’ascension, par the Shark’s Fin – l’arête du Requin – qui mène au pilier central à 6330 mètres : Conrad Anker, Jimmy Chin et Renan Ozturk, presque convalescent d’une fracture du crâne : trente jours à se colleter les tempêtes, les accidents, les chutes, les avalanches…

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20 10 2011                   Carla Bruni donne naissance à Giulia. Mouammar Kadhafi est lynché par la foule dans sa ville de Syrte, mais en sort vivant. Il sera achevé par contrat dont Poutine attribuera la paternité à la France, ce que François Fillon, alors premier ministre ne démentira pas vraiment.

25 11 2011                  L’anglaise Felicity Aston, 33 ans, part de Ross Ice Shelf, dans l’Antarctique pour entreprendre sa traversée via le pôle sud. Elle est à skis et tire un traîneau. Elle trouvera un ravitaillement au pôle sud. Elle arrivera 59 jours plus tard dans l’anse d’Hercule, après avoir franchi 1 744 km.

11 2011                             La Grèce tend les rapports entre occidentaux.

Un sommet du G20 se tient Cannes ; le 2° plan d’aide à la Grèce, que l’on croyait résolu, resurgit d’un coup avec la trahison de Georges Papandréou : sans prévenir, le premier ministre grec vient d’annoncer aux Grecs un référendum sur les conditions de l’Union européenne (UE) pour le plan d’aide. Les Européens le convoquent à Cannes. Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, furieux, lui règlent son compte dans une ambiance à couper au couteau. A eux deux, ils savent y faire : il agresse, elle renchérit sur le mode calme et pète-sec.  Ce que tu as fait est irresponsable. Papandréou repart vaincu et annule tout. Fini pour lui.

Au tour de Merkel de passer sur la sellette. Le sommet va commencer sans que le sujet Grèce soit réglé et tout le monde est énervé. Les quelques dirigeants européens également membres du G20 commencent par se retrouver à dîner en comité restreint autour du président américain. Barack Obama a son air hautain et vexant des mauvais jours. Il ironise sur les affaires de famille de ses collègues empêtrés dans la crise de l’euro. Il se moque du président de la Commission, José Manuel Barroso, qui rappelle à tout bout de champ qu’il faut agir avec la Commission. Ah oui, on m’a dit qu’une particularité des Européens est qu’il faut mettre la Commission partout ! s’amuse Obama. A part le Britannique David Cameron, qui regarde ses ongles, content de ne pas se faire gronder, tout le monde est mal à l’aise. Surtout Angela Merkel.

Car l’Allemagne, toujours favorable à l’austérité, au strict respect des traités et des règles budgétaires communes, rechigne à participer au sauvetage de l’euro. Au début de la crise mondiale, la presse allemande compare la chancelière à Margaret Thatcher et la surnomme Madame Nocelle qui dit d’abord  non, ne comprend pas l’urgence d’agir, impose des restrictions et au bout du compte aggrave la situation. Ses homologues dénoncent son absence de vision, son esprit comptable, sa posture de Mère Fouettard sur les finances pour se faire bien voir de ses électeurs.

Autour de la petite table ronde, à Cannes, d’où les conseillers sont exclus, des regards de reproche se tournent vers la chancelière. Qu’attend-elle pour faire pression sur la Bundesbank ? Barack Obama, fort de la politique monétaire dynamique décidée par la Fed, insiste. Il la rudoie comme il sait le faire, de sa grâce polie et impitoyable : Tu dois t’engager au nom de ta banque centrale.

Angela a les larmes aux yeux. La situation mondiale est explosive, l’avenir de l’euro suspendu à un fil et la banque centrale allemande bloque. Les conseillers, tenus dans une pièce à l’écart, observent la scène sur un écran, médusés. Voir apparaître en gros plan le visage de la chancelière en pleurs est très gênant. La Bundesbank est indépendante !  lance-t-elle. Obama la rabroue : Toutes les banques centrales sont indépendantes ! Mais nous sommes dans une situation d’urgence. Sous-entendu : en cas d’incendie, tu ne te demandes pas si l’extincteur est à toi, tu le prends.

Il y a un silence. Angela Merkel semble au bord de craquer. Je ne peux pas, dit-elle. Vous me demandez quelque chose que je ne peux pas faire. Ecoutez-moi : c’est vous, les vainqueurs de la seconde guerre mondiale, qui avez voulu l’indépendance de notre banque centrale. C’est vous qui avez imposé à l’Allemagne une Constitution qui interdit d’agir sur la Bundesbank et c’est mon devoir de chancelière de la faire respecter. L’air est chargé d’émotion. Angela répète : Vous me demandez de violer la Constitution que vous avez dictée au peuple allemand.  Silence. Embarras.

La mère la rigueur finira par faire des concessions, jugées trop tardives par les laxistes. Mais Angela Merkel ne fait rien qu’incarner l’Allemagne. Un pays longtemps traumatisé moralement par sa culpabilité du nazisme et économiquement par l’inflation des années 1930 qui l’a provoqué. Un pays parvenu à juguler ses propres déficits au prix d’efforts draconiens et qui énerve par ses leçons de vertu. Qui se veut gardien des traités et considère que la solidarité invoquée par les autres vaut d’abord par le respect à la lettre des règles qui la fondent.

Marion Van Renterghem      Le Monde du 4 09 2016

13 12 2011      21 h 46  L’usine Saica Pack, de Toulouse, qui fabrique du carton ondulé, est partiellement détruite par une explosion qui ne fait pas de victime. L’accident est survenu sous un stockage de 20 tonnes de bobines de papier qui a absorbé le soulèvement de la dalle en béton, éventrée sur quelques mètres carrés. Les enquêteurs vont retrouver sur place quelques bâtonnets lors du retrait des gravats : des petits cylindres de six millimètres de diamètre et de dix millimètres de hauteur : de la nitrocellulose provenant de la poudrerie de Baraqueville qui a occupé les terrains durant de très longues années. L’explosion pourrait être due à leur dégradation.

Les locaux de cette entreprise se situent près de la route d’Espagne, – la N 20, à quelques 1 200 mètres de l’ancien site d’AZF. Dans le hangar 221 d’AZF qui contenait 300 tonnes d’ammonitrates, épicentre de l’explosion, les enquêteurs avaient observé la présence d’un immense cratère. Depuis le début de l’enquête dans le dossier AZF, les enquêteurs ne se sont jamais intéressés au sous-sol, dans lequel se cache peut-être la réponse. À Toulouse, les habitants savent que l’usine AZF et la Saica Pack se trouvent dans le périmètre de Baraqueville, l’ancienne poudrerie nationale. D’ailleurs, cet ancien terrain militaire suscite toujours de multiples interrogations car depuis la fin de la Première guerre mondiale lorsque la France s’était mise à produire des armes chimique en choisissant Toulouse essentiellement en raison de son éloignement de la zone des combats, 4 700 tonnes de nitrocellulose, – le fulmicoton – un composant de la poudre à canon, sont toujours immergés dans les ballastières, ces étangs creusés par les gravières proches de la Garonne : l’humidité est nécessaire pour empêcher ces produits dangereux d’exploser,

En juin 2011, Frédéric Pechoux, manager des opérations de dépollution à la DGA -Direction générale de l’armement – avait assuré : Le sol renferme encore 4 700 tonnes de nitrocellulose, stocké. Au fil des ans, la poudre s’est mélangée avec son environnement ; la vase, le sable, les graviers ou les branches mortes. Ce sont donc désormais au total plus de 120.000 tonnes qu’il faut traiter. Cela devrait prendre cinq ans. Si le stock se limite vraiment à 5 000 tonnes, l’affaire est sans doute gérable… mais circulent des chiffres beaucoup plus importants de 40 à 45 000 tonnes que l’on ne saurait localiser avec précision.

Cette usine d’armement ne fabriquait pas seulement le fulmicoton, mais encore des obus que l’on pouvait encore retrouver sur des chantiers dans le périmètre de cette ancienne poudrerie dans les années 1980.

Il y a encore plus inquiétant : dans les années 60, Toulouse a accueilli un site ultrasecret de production de gaz d’assaut et d’armes chimiques, sur le site de Baraqueville. L’ancien responsable du centre d’essais chimiques du Bouchet, dans la région parisienne, évoque la production d’une centaine de kilos de gaz sarin, et d’une dizaine de tonnes de tabun, dans l’usine de Baraqueville, près de Toulouse. Daniel Froment assure que la plupart des stocks toulousains ont été utilisés dans des tests. Dans le centre d’essais de B2-Namous en Algérie, puis dans le camp militaire de Mourmelon et que les stocks non utilisés ont été détruits, sur place, à Baraqueville. Mais, comme il ne donne pas de date, on est en droit d’émettre des doutes.

La France a été le premier membre permanent du conseil de sécurité de l’Onu à signer, en 1995, la convention internationale prohibant, en 1993 la production, le stockage et l’usage d’armes chimiques. 270 tonnes de munitions chimiques, soit quelque 18 000 munitions, produit de 15 ans de découverte et de récupération sur les terrains de la guerre 14-18 dans l’Est de la France sont conservées un peu partout sur le territoire. La France possède une capacité totale de stockage d’armes chimiques de 350 tonnes. Le programme Sequoia prévoit la destruction de l’ensemble de l’armement chimique existant dans une usine robotisée en projet dans l’Aube, dont la mise en service est prévue pour fin 2015/début 2016. Avec une capacité de traitement de 42 tonnes par an, il faudra encore compter sept ans pour éliminer totalement les stocks de munitions chimiques de 14-18. Il aura alors fallu plus d’un siècle, depuis la fin de la grande guerre, pour détruire les stocks d’armes au chlore, au phosgène ou à l’ypérite.

vendredi 13 janvier 2012                  Le Costa Concordia, paquebot transportant 4 229 personnes (3 206 passagers et 1 023 membres d’équipage) s’éventre sur un rocher de l’île Giglio, au large de Livourne sur bâbord, faisant une grosse brèche par où s’engouffre l’eau. Le commandant fait alors demi-tour et vient s’échouer sur l’île par tribord : 32 morts, 14 blessés. De l’irresponsabilité à un niveau jamais atteint, à se demander comment il s’est trouvé quelqu’un pour donner pareille responsabilité à Francesco Schettino, tout juste bon à draguer les minettes en boite. Dans cette affaire, il n’y a pas un bon et un méchant, mais un nul et un as. Le nul c’est  Francesco Schettino, devenu soi-disant l’homme le plus haï d’Italie. Soi-disant, parce que, début juillet 2014, le professeur Vincenzo Mastronardi, psychiatre enseignant à l’université La Sapienza de Rome, l’invitera pour participer à une intervention lors d’un cours magistral de deux heures sur la gestion de la panique, le tout donnant lieu à une remise de diplôme, devant un public d’experts en criminologie. Le capitaine ira ensuite se vanter de sa performance auprès d’un journaliste de La Nazione, qui racontera l’épisode, suscitant une vague de réprobation. Soi-disant, car le capitaine,  a pu parler sans être interrompu par les sifflets, les œufs et les tomates pourries. Et cela en dit très long sur l’incohérence de plus en plus manifeste entre un ressenti et sa traduction dans les faits… une sorte de mais c’est à la télé qu’on le hait, mais si on se trouve physiquement en sa présence on l’écoute poliment. Le citoyen ne réagirait-il plus que devant le petit écran et perdrait-il tout sens critique dans le réel ?

À force de tout voir, on finit par tout supporter
À force de tout supporter on finit par tout tolérer
À force de tout tolérer on finit par tout accepter
À force de tout accepter on finit par tout approuver

Saint Augustin

L’as, c’est Nick Sloane, un sud africain de 52 ans affable et appréciant le chianti, qui remettra le géant sur pied le 17 septembre 2013, en fixant sur son flanc bâbord, émergé, quinze caissons  mesurant chacun 30m X 10m X 10m, puis en fixant des câbles ancrés sur le haut de ces caissons, passant sous la coque, et treuillés depuis la terre. Il modifiera alors la suite de son plan.

Initialement, il avait été prévu que le renflouement fasse appel au Vanguard Dockwise, un navire semi-submersible capable de hisser l’épave du Costa Concordia sur son pont et de le transporter hors d’eau. Unique au monde, fabriqué en Corée du sud en 2012 pour le compte de l’armateur hollandais Dockwise, le Vanguard se présente comme une immense plateforme orange de 275 mètres de long et 70 de large flottant au ras de l’eau. Son poste de pilotage et ses rares cabines sont concentrés dans des tourelles qui se déplacent le long de ses flancs afin d’occuper le moins de surface possible. Remplissant ses ballasts d’eau, le Vanguard immerge son pont d’une quinzaine de mètres. Il peut ainsi se glisser sous la charge flottante qu’il aura à transporter : navire, épave, plateforme pétrolière ou tout équipement industriel hors gabarit. En remplissant ses ballasts d’air, il remonte à la surface une charge qui peut atteindre 110 000 tonnes. Ses moteurs lui permettent alors de naviguer à 14 nœuds. Il convient donc au Costa Concordia qui pèse 110 000 tonnes et mesure 62 mètres de large avec ses caissons de flottaison. Certes, le paquebot long de 290 mètres aurait dépassé d’une quinzaine de mètres, mais cela n’aurait pas à la navigation.

Nick Sloane abandonnera cette solution pour glisser un plancher en béton sous le Costa Concordia et disposer sur le flanc tribord du navire quinze autres caissons identiques à ceux de bâbord. Le 14 juillet 2014, il injectera de l’air dans ces caissons, chassant ainsi l’eau – c’est le principe du ballast –  ce qui va élever le navire de 2 m. Il faudra poursuivre cette élévation jusqu’à  ce qu’elle atteigne 10 mètres, hauteur nécessaire pour entreprendre le remorquage à la vitesse de 2 nœuds -3.7 km/h –  sur les 280 km qui séparent l’île de Giglio du port de Gênes où il sera démantelé. Coût global de l’opération : 830 millions d’€, quand le navire lui-même avait coûté en 2006 450 millions d’€. Plus de 500 personnes de 26 nationalités auront travaillé sur le projet au sein du consortium italo-américain Titan-Micoperi, dont 120 plongeurs qui ont effectué plus de 15 000 interventions, lors desquelles ils se sont livrées dans les cabines visitées à un pillage systématique – vive les traditions ! – des biens des passagers – l’eau de mer ne dégrade pas tout -. Il y eut aussi des soudeurs, charpentiers, pilotes de bateau, ingénieurs, biologistes et 60 experts en renflouage et logistique navale.

17 septembre 2013

à partir du 14 juillet 2014

5 02 2012                    Les Russes ont créé la station Vostok [en russe vostok signifie l’est, l’orient] dans l’Antarctique en 1957 par 78°27’52″ S et 106°50’14″ E. Elle est à 3 488 mètres  d’altitude par rapport au niveau de la mer. C’est la station la plus isolée de l’Antarctique, à plus de 1 200 km du pôle comme de la côte est la plus proche. Le choix s’en explique par la profondeur des forages qu’elle permet. Fermée en 1994, elle sera remise en service dans le cadre d’une coopération internationale Etats-Unis, Russie, France. Pratiquement à l’aplomb de ces coordonnées, les chercheurs découvrent l’existence d’un très grand lac subglaciaire : le lac Vostok, par 77° 00’ S et 105° 00’ E. Dès les années 1970, les Russes avaient entrepris des carottages pour analyser les teneurs en oxygène isotopique qui permette de connaître les époques de l’air qui est contenu dans ces carottes. 500 mètres, puis 952, puis 2 202 en 1984, 2546 en 1990, 2755 en 1993, 3623 en 1996, qui permirent de remonter à 420 000 ans en arrière. En 2003, le carottage s’arrêta à 130 mètres au-dessus du lac Vostok. Il fallait alors faire très attention à ce que les techniques mises en œuvre ne permettent pas à notre air de se mélanger avec l’atmosphère du lac Vostok, témoin de conditions de vie remontant à des millions d’années et qu’il était impératif de ne pas contaminer si l’on voulait pourvoir en tirer des enseignements. Ces précautions furent prises et le carottage atteignit alors le lac Vostok, 3769 mètres sous la surface glaciaire, c’est-à-dire que le lac se trouve à 280 mètres sous le niveau de la mer. Sous la pression de 350 bars, le liquide de forage remonta d’environ quarante mètres dans le tubage, mais il n’y eut pas d’autre incident. La grande question était alors : peut-on espérer découvrir des manifestations de vie dans pareil environnement ? L’eau du lac a une concentration d’oxygène 300 fois plus élevée que celle de notre atmosphère. La température moyenne, de par la circulation des eaux sousglaciaires est de – 3°C. Une étude publiée en 2013 fera état de la découverte de l’ADN de 3507 organismes dont l’âge se situerait entre 5 000 et 10 000 ans. De ces nouveautés la science ne connaît qu’une seule espèce de bactéries thermophiles : Hydrogenophilus thermonucleus.

les lacs de l’Antarctique

Emplacement du lac Vostok

 

 

 

galeria incognata, par 66°33’9.76″ S et 99° 50′ 20.9″ E : c’est sur la côte de la Reine Marie.

11 03 2012                   À Toulouse, Mohamed Merah tue Imad Ibn Ziaten, militaire. Dès lors, Latifa Ibn Ziaten, mère du militaire assassiné ne va cesser de sillonner la France, de prison au lycée, de lycée en prison, mère courage qui va dire sa douleur, bien sûr, mais aussi et surtout sa vérité partout où elle passe, osant ce que plus personne n’ose : c’est à la maison que se jouent les drames, par la démission des parents :

Personne ne naît terroriste. L’éducation est la base… elle se fait à l’école bien sûr, mais elle se fait, et surtout dans les premières années, à la maison. On est responsables de nos enfants. Et l’éducation, ça se passe à table. Quand on se met à table pour manger, on discute, on échange et on apprend avec les parents. Se laver les mains, manger proprement, en respectant les autres, ne pas se lever avant la fin du repas… Tout ça, on l’a oublié, les enfants mangent de plus en plus seuls.

Latifa Ibn Ziaten        Télérama 3503 4 au 10 mars 2017

Cinq ans plus tard, le 3 novembre 2017, lors du premier procès de Mohammed Merah, son avocat, Eric Dupont Moretti, s’accrochera sérieusement à France-Inter avec Nicolas Demorand qui, brandissant l’étendard du totalitarisme médiatique, se laissera emporter par sa jactance provocatrice :

Me Dupont-Moretti : La mère de Mohammed Merah a menti, énormément menti, c’est indéniable, mais elle a quand même perdu un fils, l’autre est en taule et sa fille est partie. 

Nicolas Demorand : Vous ne trouvez pas ça obscène de dire les choses comme ça devant les familles de victimes ? 

Me Dupont-Moretti : Je ne sais pas si vous pensez réellement que c’est obscène ou si vous me posez la question pour me provoquer. Le chagrin des victimes ne peut pas être confiscatoire. Une mère, même si elle met au monde un enfant qui est le dernier des derniers, peut avoir de la peine. Et que vous ne compreniez pas ça, ça m’étonne beaucoup. Ce qui est obscène, c’est de dénier à cette femme le fait qu’elle soit une mère. Ce n’est pas une vache qui a vêlé, Monsieur. C’est votre question, Monsieur Demorand, qui est obscène.

Nicolas Demorand : La réaction des parties civiles en entendant cela, vous la classez aussi dans les obscénités ? 

Me Dupont-Moretti : Non Monsieur, les parties civiles ont tous les droits, ils sont dans le chagrin. Vous, vous êtes un commentateur, vous devez avoir du recul.

04 2012                       Les agences maritimes chinoises occupent l’atoll de Scarborough, dans la zone économique exclusive des Philippines.

15 05 2012                   François Hollande est élu président de la République.

Derrière l’homme-à-tête-de-chérubin qui occupe maintenant les ors de la République s’alignent les portraits de ses prédécesseurs, l’agité du bocal, vite passé, le maquignon corrézien, au deuxième mandat inespéré, tonton François, protagoniste de la Seconde Guerre mondiale, le joueur d’accordéon qui s’invitait chez le peuple, le chantre de l’art moderne aux sourcils épais, tous éclipsés par Notre Sauveur, géant gênant, vainqueur aux points de la IIIe République, envoyant aux layettes la IVe avant de fonder la Ve. Et combien on lui en a voulu, à papa, qui clamait d’un ton badin : Pourquoi voulez-vous qu’à soixante-sept ans j’entame une carrière de dictateur ! Tous, de s’en méfier encore, mais rêvant de continuer l’image d’une France glorieuse arrêtée à son époque, des erreurs bien sûr, mais cette capacité de retourner sa veste de général, agitant ses bras dans ses manches à air étoilées à peine débarqué sur le tarmac, évoquant ici un Québec libre, là l’autodétermination de l’Algérie, bref, l’image vieille France stoppée net par l’ancêtre à caractère, peur de rien, tandis que, dans son sillage, les successeurs possibles drainaient (et drainent encore) une armée de barons obnubilés par la crainte de perdre, ne serait-ce qu’un gramme de pouvoir, une once, un ongle, une misère : voilà leurs chocottes ! Elle en parle ainsi, l’égérie, celle « comme tout le monde ». Elle y met de la conviction, mâchoire de bouledogue, mèche de Berchtesgaden, poitrine de vestale, port de canapé, présence de buffet, tête de lavandière, voix de stentor, allure de poissonnière. Ça fait mouche au-dessus de l’étal, ça rappelle l’ancien temps, odeur de soupe aux choux, brillantine d’opérette, effluves de coquillage. Ça corrobore, ça corrosive, ça plaît au chaland qui passe, on repart ragaillardi avec sa botte de poireaux du marché, nos bons produits made in France et, s’il le faut, on retournera aux rutabagas, aux topinambours et à la chicorée, nom de Dieu !

Plaisanteries : nous sommes plus galéjade que rhétorique, plus dans l’apparence que dans la profondeur. Petitement à petitement, notre caractère collectif s’est ainsi enkysté, orphelins du géant général, déçus du changement, oscillant entre petits râles de semaine et petites joies du week-end, vite rentrés du travail, vite endormis devant « Vivement dimanche » : bonjour tristesse, les années ont passé, Michel Drucker a remplacé Jean Nohain. L’homme-à-tête-de-chérubin tente de rassurer (on dit « fédérer »), d’expliquer (on dit « faire de la pédagogie »), de comprendre (on dit « rassembler ») une jeunesse, pas si jeune d’ailleurs, devenue incontrôlable, l’œil sur le smartphone et musique de zazous à l’oreillette. J’existe ! trépigne le politicien. On s’en fout, on veut un géant général en hologramme, on passe à la chanson suivante, on coule un SMS, on retweete, on hashtague #bruitsdeFrance.

[…]      On coule un SMS, on retweete, on hashtague : même les présidents s’y mettent. Mais il y a des limites tout de même à la modernité. Nous admettons un pouvoir renouvelé qui se colle aux réseaux sociaux à condition qu’il y ait retour sur investissement. C’est en ces termes capitalistes que le conseiller en communication s’adresse à l’homme de gauche à tête de chérubin, lequel opine du chef avec son nœud de travers. Bien sûr, ça n’exclut pas une veille attentive et prompte à éliminer des informations moins glorieuses, à supprimer sur le Web des photomontages stupides, poursuit l’homme de l’art.

En somme, nous voulons le beurre et l’argent du beurre, être sur Internet mais ne pas en accepter la liberté débridée qui y règne. Qu’un SMS s’égare, c’est une affaire d’État. Le pouvoir est un tout multiforme, mais qui demeure insécable dans notre esprit. Nous nous souvenons avec nostalgie du temps bien défini où le Général et madame montaient dans la DS le vendredi soir pour aller se perdre jusqu’au lundi dans un petit coin de Haute-Marne. Le lendemain, jour de marché, toujours accompagnée du chauffeur de la DS qui portait son cabas, tante Yvonne achetait ses poireaux au marché de la préfecture voisine pour nourrir le grand corps de l’État (elle se servait chez mon grand-père jardinier, affirme l’auteur). Ce temps-là est révolu. La modernité familiale et l’indépendance atteignent maintenant les strates les plus élevées. Déjà en 68, l’épouse du successeur du Général (l’homme aux sourcils épais) préférait arpenter les galeries d’art. Plus tard, dans les années soixante-dix, le joueur d’accordéon qui s’invitait chez les Français tentait pareillement d’émanciper sa femme en la mêlant avec plus ou moins de bonheur aux vœux présidentiels de début d’année. Militante de longue date, la conjointe de tonton François, devenu président, a continué de plus belle son engagement pour diverses causes. On aurait pu croire au retour de tante Yvonne avec l’épouse du Corrézien, mais elle s’était déjà installée derrière l’étal des poireaux pour compter les pièces jaunes.

Thierry Beinstingel   Faux Nègres    Fayard 2014

2 06 2012               Signe des temps que ce courrier des lecteurs au Midi Libre : Cette nuit, un voleur s’est introduit chez moi ; il cherchait de l’argent. Je suis sorti du lit et j’ai cherché avec lui.

28 06 2012                   Emmanuelle Charpentier est française, biologiste, Jennifer Doudna est américaine et aussi biologiste. La première est née en banlieue parisienne dans un milieu ouvrier fortement syndicalisé, très chrétien militant. Elle n’a peut-être pas fait le tour du monde en postes professionnels, mais pas loin : États-Unis, Suède,  Autriche, Allemagne. La seconde est née à Hawaï avec une petite cuiller en argent dans la bouche à sa naissance, entourée par la suite de nombreux et prestigieux prix Nobel gravitant autour de son laboratoire de Berkeley, avec vue sur le Golden Gate. Et comme une vue pareille ne se retrouve nulle part ailleurs, pourquoi donc aller ailleurs ?

Et en ce 28 juin 2012, les deux femmes signent un article dans la revue Science où elles donnent les résultats de leurs travaux sur la technique CRISPR – Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats  – Courtes répétitions palindromiques groupées et régulièrement espacées -. Cas 9 est le nom de la protéine à même d’exécuter le travail.

Mais qu’est-ce à dire ? Il ne s’agit de rien de moins que de l’invention de deux ciseaux moléculaires,

ou plus précisément avoir utilisé le système immunitaire adaptatif des bactéries, découvert cinq ans auparavant, pour élaborer un outil de manipulation génétique hors du commun. Le paysage n’était, il est vrai, pas tout à fait vierge. Au milieu des années 1960, des scientifiques avaient découvert que certains enzymes (dits de restriction) pouvaient couper l’ADN de certaines cellules à… certains endroits. Un catalogue s’est peu à peu construit, largement utilisé dans les laboratoires de biologie. Encore fallait-il avoir la chance de trouver chaussure (enzyme) à son pied (gène étudié). Au tournant du XXI° siècle, trois techniques marquaient un nouveau progrès. Les méganucléases, les nucléases à doigts de zinc et les TALENs permettaient de couper le génome à peu près là où on le souhaitait. Mais le sur-mesure a ses défauts : son coût et sa lenteur d’exécution. En l’occurrence, chaque gène visé imposait la construction d’une protéine spécifique adaptée à la coupe.

Crispr-Cas9 offre la précision du sur-mesure et la simplicité, la rapidité et le coût du prêt-à-porter. La clé ? Une protéine exceptionnelle, Cas9, capable de couper presque n’importe quoi n’importe où, à condition d’être bien guidée. Pour cela, il suffit de lui adjoindre la portion d’ARN correspondant à la séquence d’ADN visée sur la cible, autrement dit une succession de paires de bases (souvenez-vous de vos cours au lycée, A, T, C, G…). D’une construction d’un volume en 3D, on passe à la confection bien plus simple d’une structure à… une dimension. Ce qui prenait un an à réaliser prend désormais une semaine. Beaucoup moins cher, donc. Et encore plus fiable. Si l’on ajoute que le dispositif fonctionne chez les bactéries comme chez les plantes, chez les souris comme chez les hommes, on en mesure le potentiel.

Nous l’avons vu, de nombreuses mains ont contribué à la recette, rassemblé les ingrédients, préparé le biscuit et la garniture. Mais deux pâtissières – et leurs commis – ont, les premières, sorti le gâteau du four, ce 28  juin 2012, et publié leur exploit dans un magazine de cuisine d’un genre particulier : l’éminente revue Science.

Comment donc en est-on arrivé là ?

Au cours d’un congrès en mars  2011, à Porto Rico. Figure de la biologie américaine, connue pour avoir décrit la structure 3D de plusieurs composants essentiels, Jennifer Doudna a déjà rédigé plusieurs articles sur Crispr. Franc-tireur de la discipline, tombée dans la croustillante marmite à la faveur d’une étude sur la bactérie Streptococcus pyogenes (ou streptocoque A) – responsable de banales angines mais aussi d’infections mortelles faisant 500 000 morts par an –, Emmanuelle Charpentier y a fait une entrée retentissante en publiant, quelques semaines plus tôt dans Nature, un article explosif : la description de la pièce manquante du puzzle, un petit ARN baptisé tracrRNA, indispensable à la bactérie pour affronter les virus ennemis. Les deux femmes se sont lues, jamais rencontrées.

C’est le Néerlandais John van der Oost, un des pionniers de la communauté, qui assure les présentations. Un premier café, puis un dîner.  » Ensuite nous avons marché dans les ruelles pavées de San Juan et parlé de nos travaux, se souvient Jennifer Doudna. Son intensité, sa passion étaient impressionnantes. Très vite, nous avons pris conscience qu’une collaboration pouvait être fructueuse. Son labo avait une véritable expertise dans les bactéries, moins en biochimie des protéines ; le mien, c’était l’inverse. La version d’Emmanuelle Charpentier est plus clinique : J’avais besoin d’un spécialiste des structures. Mon collaborateur habituel n’avait pas d’argent pour ce projet. Je l’ai proposé à Jennifer.

L’objectif est clair : reconstituer le système in vitro. Sortir chaque élément de la bactérie – le  purifier, comme on dit -, puis les rassembler sous les conditions optimales dans un tube à essai et montrer qu’ils attaquent alors l’ADN cible. Une manière de s’assurer qu’aucune pièce du puzzle ne manque. Mais aussi, et surtout, de proposer le fameux outil d’édition du génome.

Pas question pour les deux biologistes de s’installer à la paillasse. Dans les laboratoires, les manipulations sont réalisées par des étudiants ou de jeunes chercheurs. Chacune choisit donc son champion. On regarde qui est intéressé, mais surtout qui est libre, explique Jennifer Doudna. Et comme souvent, le hasard fait bien les choses. En Californie, il désigne Martin Jinek, un jeune Tchèque diplômé en Allemagne qui vient de boucler un premier postdoc dans le laboratoire américain. Chez la Française, c’est Krzysztof Chylinski, arrivé de Pologne en  2008, devenu un des piliers des travaux sur Crispr, qui hérite de la charge. J’ai grandi à quelques kilomètres de la frontière, je parle polonais, raconte Jinek. Même si pour les sciences on utilisait l’anglais, il y avait tout le reste. – Une question de mentalité, renchérit Chylinski. On a grandi avec les mêmes dessins animés, on a une culture commune. Ça a tout de suite accroché.

Commencent d’intenses échanges par Skype, raconte Chylinski. Entre les deux équipes, bien sûr, mais aussi entre le jeune Polonais et sa responsable. Emmanuelle Charpentier a en effet quitté Vienne pour Umea, dans le nord de la Suède, où elle a accepté un nouveau poste. L’étudiant est resté dans la capitale autrichienne, hébergé dans un labo voisin. Skype et FedEx, corrige Jinek. Chacun purifie en effet ses éléments – protéines pour les uns, ARN pour les autres – puis les envoie à l’autre, protégés dans de la glace carbonique. Avec quelques aléas. Un colis est resté bloqué deux jours à Paris…, se souvient Jinek.

Collaboration parfaite ? Presque… Emmanuelle Charpentier admet ne pas avoir tout de suite révélé que son cher tracrRNA servait non seulement à lancer la reconnaissance des cibles mais aussi à porter l’estocade.  Cris – Krzysztof Chylinski – l’avait trouvé dès 2011, mais je lui avais interdit de le dire. Nous n’avions pas la puissance de feu des labos américains, nous risquions d’être doublés. Pendant plusieurs semaines, Martin Jinek se demandera pourquoi sa protéine Cas9 ne coupe pas l’ADN ennemi. Le labo européen finira par vendre la mèche.

C’est qu’il y a urgence. D’autres étaient forcément dans la course, rappellent-ils. Ils ignorent alors qu’une équipe européenne les a même doublés. Virginijus Siksnys, brillant biologiste lituanien, collabore depuis 2007 avec les Français Philippe Horvath et Rodolphe Barrangou, ceux-là mêmes qui ont démontré le rôle de Crispr dans l’immunité des bactéries. Le 6  avril 2012, ils transmettent un article à la revue Cell. La reconstitution du système in vitro qu’ils y présentent ouvre la voie à un dispositif universel d’ingénierie du génome, écrivent-ils. Cell rejette l’article pour manque d’originalité. Comme le fera son petit frère Cell Report le mois suivant. Quatre ans plus tard, la rédaction de Cell admet un manque de discernement et indique au Monde que l’article s’est  révélé très important.  La revue PNAS sera plus clairvoyante. Mais pas bien pressée. Le manuscrit qu’elle reçoit le 21  mai tombe dans un trou noir de plusieurs semaines. Accepté le 1° août, l’article paraît en ligne le 4  septembre.

Entre-temps, le duo féminin a envoyé son manuscrit, le 8  juin, à Science. La revue américaine en mesure immédiatement l’importance, traite le texte en urgence. Accepté le 20  juin, il est publié en ligne le 28  juin, avec les conséquences que l’on connaît. Je ne saurai jamais ce qui s’est passé, commente sobrement Virginijus Siksnys. Je suis humain : j’ai été surpris et déçu. Pour l’essentiel, les articles disaient la même chose.

Pour l’essentiel… Mais le diable, s’il n’a pas ralenti l’article du Lituanien, lui a caché quelques détails. L’équipe de Siksnys n’a, en réalité, pas mesuré l’importance de tracrRNA dans la phase de coupe de l’ADN. En outre, Martin Jinek est parvenu à fusionner les deux ARN en un, simplifiant du même coup l’outil. C’est leur coup de génie, admet, bon perdant, Philippe Horvath.

La publication dans Science signe la deuxième révolution Crispr, celle de l’édition des génomes. Modifier les bactéries, les plantes, les animaux, les cellules humaines… Cette fois, c’est une course de masse qui démarre. Un marathon scientifique viral, où le nombre d’articles publiés double chaque année (129 en  2012, près de 1 000 en 2015). Rêves de Nobel, rêves de richesse aussi, avec une bataille sans merci autour de la propriété intellectuelle des futures applications. […]

Nathaniel Herzberg             Le Monde du 3 août 2016

Quelques trois ans plus tard, en parallèle avec les luttes pour l’obtention des brevets, les nombreuses expériences un peu partout dans le monde feront place à un tableau plus nuancé, où il apparaîtra que Crisp Cas9 n’est pas la panacée, qu’il convient de mettre des gardes fous pour éviter les dérives.

Début 2014, la revue Cell dévoile la naissance des deux premiers primates dont le génome a été modifié grâce à Crispr-Cas 9, la toute nouvelle technique d’édition de l’ADN. Ces macaques sont nés en Chine. Xingxu Huang (université de Nankin) et ses collègues espéraient modifier simultanément trois gènes cibles. Au final, à partir de 180  embryons génétiquement modifiés, ils ont procédé à 83  implantations dans des mères macaques porteuses, qui ont donné lieu à dix grossesses, dont une seule a abouti à la naissance des deux adorables petits singes, porteurs de deux mutations sur les trois escomptées.

[…]      Cette percée démontrait à la fois le formidable potentiel de Crispr-Cas 9 et les limitations qui restaient à surmonter. Avec cette modification génétique de primates, celle de l’homme semblait plus que jamais à portée de main. Et l’expérience confirmait que l’ensemble du règne animal était désormais un terrain de jeu pour appliquer cet outil d’édition des génomes.

Depuis l’invention de l’agriculture il y a 12 000  ans environ, l’homme influence le destin génétique des bêtes et des plantes, en sélectionnant les individus porteurs de mutations qui lui semblent avantageuses, génération après génération. Mais, depuis le début des années 1970, il dispose d’outils pour intervenir directement sur leur ADN, échanger celui-ci entre espèces ou même, entre règnes. C’est en  1973 qu’est née la première bactérie transgénique, suivie la même année d’une souris, dix ans avant la première plante, un tabac génétiquement modifié. Depuis, les laboratoires ont vu se multiplier les animaux – souris, poulets, mouches, vers, poissons-zèbres, mini-porcs… – et les plantes modèles, génétiquement modifiées afin de produire des molécules d’intérêt, d’étudier telle ou telle maladie ou de percer des mécanismes plus fondamentaux. Parallèlement, une partie de la planète se couvrait de champs d’OGM (maïs, soja, coton, essentiellement) entraînant des débats sur les dangers pour la santé et l’environnement et sur l’accaparement par quelques géants agro-industriels de la propriété sur les semences.

En quoi Crispr-Cas9 change-t-il la donne ? Il tranche avec la production des OGM classiques. Tout comme d’autres techniques récentes d’édition du génome, mais de façon plus rapide et moins onéreuse, il permet d’activer ou d’éteindre des gènes, voire de les corriger, sans les emprunter à d’autres espèces, comme dans le cas des organismes dits transgéniques. Cette forme de manipulation du vivant extrêmement puissante pourrait s’affranchir des réglementations mises en place pour contrôler la diffusion des OGM de première génération, espèrent les industriels. Jusqu’ici, aucun animal transgénique destiné à l’alimentation humaine n’est en effet sorti des laboratoires. Seul le saumon à croissance rapide de la -société canadienne Aqua Bounty a été autorisé au Canada. Il devra être cultivé dans des piscines fermées, à terre, et n’a pas encore plongé dans l’assiette des consommateurs. Crispr fera-t-il tomber ce tabou alimentaire ?

À Nantes, l’équipe d’Ignacio Anegon, directeur du Centre de recherche en transplantation et immunologie (UMR 1064), a collaboré avec l’Institut Pasteur de Montevideo, en Uruguay, pour mettre au point le premier mouton Crispr-Cas 9. Cet ovin présente une musculature impressionnante, résultant d’une mutation de la myostatine, un facteur de croissance qui inhibe habituellement le développement musculaire. Cette mutation existe dans la nature, chez des moutons d’une île danoise, mais aussi chez une race de vaches belge, indique Ignacio Anegon. Crispr a permis de la provoquer chez nos moutons bien plus rapidement qu’en passant par des croisements classiques.

Ces animaux seront-ils mis sur le marché ?  Aujourd’hui, ce n’est pas autorisé, note le chercheur. On ne peut pas les qualifier de transgéniques, car ils n’ont pas hérité d’un gène venant d’une autre espèce. Mais ils ont quand même été génétiquement modifiés. Subsiste aussi une incertitude sur la propriété intellectuelle, avec la bataille qui fait rage sur l’attribution des brevets concernant Crispr-Cas9. Un -industriel nous avait contactés à propos de ce mouton musculeux, dit Ignacio Anegon. Mais quand il a compris qu’il ne pouvait pas le breveter, ça l’a refroidi.

Caribou Biosciences, fondé par l’Américaine Jennifer Doudna, pionnière de Crispr-Cas 9, espère bien récupérer ces brevets. La start-up californienne a annoncé un partenariat avec Genus, spécialiste de la génétique animale, pour  optimiser une lignée de porcs résistants à un virus responsable d’un syndrome respiratoire et reproductif. Argument mis en avant : il n’y aura pas de transfert de gène d’une espèce à une autre.

Le monde de la production végétale fait aussi valoir cette caractéristique, et c’est encore une fois en Chine que la première application de Crispr-Cas9 a eu lieu, avec la description d’un blé résistant au mildiou par l’équipe de Caixia Gao, de l’Institut de génétique et de biologie du développement de Pékin. La Chine continue de considérer les produits modifiés par Crispr comme des OGM, mais ce n’est pas le cas partout, indique la chercheuse. Nous sommes en train de déposer notre blé modifié auprès du ministère de l’agriculture américain

Outre-Atlantique, Pioneer, une filiale de DuPont, a annoncé, en avril, la commercialisation, d’ici à cinq ans, d’une nouvelle -génération de maïs doux (waxy) hybride -présentant un fort taux d’amylopectine, un amidon alimentaire et industriel, dont le -rendement serait dopé. Le ministère de l’agriculture américain lui avait fait savoir qu’il ne mettrait pas d’obstacle à sa commercialisation – il avait fait de même quelques jours plus tôt pour un champignon de Paris -résistant au brunissement, mis au point par l’université de Pennsylvanie, comme précédemment pour d’autres plantes modifiées grâce à d’autres outils d’édition du génome. Mais les services du ministère de la santé et de l’environnement américain pourraient être plus tatillons.

Car des voix commencent à s’élever contre le portrait souvent flatteur fait de Crispr, et les querelles liées aux cultures OGM pourraient renaître. En France, début 2016, Yves Bertheau, spécialiste des biotechnologies végétales (INRA et Muséum national d’histoire naturelle), a ainsi démissionné du Haut Conseil des biotechnologies, bientôt suivi par des ONG, pour protester contre une note jugée de parti pris en faveur des nouvelles techniques de modification génétique. On retrouve les mêmes arguments que dans les années 1990 : la grande précision de la modification, la réduction du temps d’obtention, souligne Yves Bertheau. Pourtant, même avec Crispr, il y a des mutations hors cibles et les techniques connexes, comme l’introduction des réactifs dans la plante, ne sont pas sans effets inattendus. Selon lui, il faut donc s’en tenir au cas par cas et conserver une évaluation sur des dossiers complets de type OGM. Une contrainte dont les industriels se passeraient bien.

Pour les opposants aux OGM, comme pour leurs champions, Crispr est finalement un motif d’inconfort : difficile de crier à la Frankenfood pour les premiers, puisque les gènes modifiés appartenaient généralement déjà à la plante elle-même ; compliqué de prétendre, pour les seconds, que cette intervention est invisible, sauf à renoncer à assurer sa traçabilité pour faire valoir sa propriété intellectuelle et protéger ses semences. Traçabilité qui risque aussi d’être réclamée par la grande distribution et les consommateurs… Ce n’est pas évident de prouver qu’on est l’auteur de telle ou telle plante, puisqu’il n’y a pas de trace, reconnaît Caixia Gao. Mais on peut breveter ses particularités. L’ajout d’une signature génétique est possible, précise Pioneer. A condition qu’elle n’induise pas, elle aussi, des mutations hors cibles …

Reste une application de Crispr sur le règne animal qui devrait faire l’unanimité : qui ne rêverait d’éradiquer le moustique, vecteur du paludisme qui tue 1 000  enfants par jour et de bien d’autres maladies ? Là encore, Crispr-Cas 9 pourrait changer la donne, mais ce n’est pas sans risques. En janvier  2015, deux biologistes de l’université de San Diego (Californie), Ethan Bier et Valentino Gantz, parviennent à utiliser les nouveaux ciseaux moléculaires pour modifier une lignée de mouches drosophiles. Le principe : placer le fameux outil dans les cellules germinales (sexuelles). Chaque chromosome porteur de la mutation se voit chargé de transformer son homologue intact (on se rappelle que les chromosomes marchent par paires…). La mutation se répand immédiatement – les scientifiques parlent de gene drive, ou forçage génétique.

Les deux scientifiques contactent leur voisin de l’université d’Irvine, Anthony James, qui cherche depuis trente ans une manière de vacciner les anophèles porteurs du paludisme pour éviter qu’ils ne transportent le parasite d’un humain malade vers un humain sain. Il a identifié les gènes impliqués, immunisé des insectes. En quelques mois, il adapte le gene drive au moustique. Crispr a changé -notre vie, dit-il souriant. Quinze jours après les Californiens, l’équipe d’Andrea Crisanti -(Imperial College, Londres), à laquelle participe le Français Eric Marois, publie à son tour un article. Cette fois, il s’agit de supprimer une population en répandant un gène de stérilité.

Panacée ? Pas si sûr, estime l’Organisation mondiale de la santé, qui rappelle que les moustiquaires, les insecticides et la prophylaxie ont déjà fait considérablement reculer le paludisme depuis quinze ans. Efficace en laboratoire, le gene drive le restera-t-il dans la vie sauvage, avec une plus grande diversité de moustiques ? Sera-t-il aussi précis ? Ne risque-t-il pas de créer des mutations délétères ? Quid d’éventuels transferts à d’autres espèces ? De nouvelles résistances contre les vaccins génétiques, ou de nouveaux occupants, prêts à prendre la niche laissée vacante par l’anophèle ? Cela nous donne une terrible responsabilité, impose de mesurer tous les risques et prendre toutes les précautions pour en minimiser les conséquencesavertit Kevin Esvelt, professeur assistant au Massachusetts Institute of Technology, un des pionniers du guidage des gènes. Alors que deux équipes se préparent à réaliser des essais dans des grandes cages mimant les conditions sauvages, les principales instances scientifiques mondiales semblent hésiter sur la position à tenir.

Bricoler le vivant, avec Crispr-Cas9, est certainement plus pratique, mais cela reste un défi sanitaire, environnemental et éthique.

Simon Leplâtre (Shanghaï, correspondance), Nathaniel Herzberg, Hervé Morin Le Monde du 17 août 2016

6 08 2012                   Après un voyage de 254 jours qui lui a fait parcourir à peu près 350 millions de km, à une vitesse de 57 415 km/h, le robot Curiosity se pose sur Mars – 6 780 km Ø -, dans le cratère de Gale  : succès complet pour cet amarssisage. Curiosity ? c’est un enfant de 10 ans qui a trouvé le nom lors d’un concours organisé par la NASA. Il pèse 900 kg, a 2.8 m de large, 3 m. de long, 2.1 m de haut et peut rouler à la vitesse de 140 m / s. Il est capable de nettoyer, de creuser la roche, de prélever des bouts de sol martiens, de les chauffer, de les analyser. Il permettra de savoir si ces fragments de Mars contiennent des pépites tels que des molécules carbonées, traces d’un reste de vie.

Il n’est pas le premier : 1975-1980   Viking I        États-Unis 1975-1978            Viking II  États-Unis 1997-1998           Pathfinder              États-Unis 2004    Opportunity           États-Unis 2004-2010          Spirit           États-Unis 2007-2008          Phoenix                 États-Unis

L’arrivée sur Mars s’est déroulée comme suit : Entrée dans l’atmosphère de Mars à 125 km à la vitesse de 5 800 m / s. À 10 km, soit 255 secondes plus tard et à la vitesse de 405 m/s, déploiement du parachute. 20 secondes plus tard, à 8 km et à la vitesse de 160 m / s, largage du bouclier thermique 70 secondes plus tard, soit à 1.8 km et à la vitesse de 100 m / s, largage de la grue et du rover. 40 secondes plus tard, à 20 met à la vitesse de 0.75 m /s, allumage des rétrofusées pour ralentir la descente. La grue volante à laquelle est suspendu le véhicule par des câbles de nylon de 7.5 m se déploie. 10 secondes plus tard, dépose du robot. Éjection de la grue. Le véhicule comprend les instruments et organes suivants : Instrument ChemCam : Positionné sur la tête de Curiosity, à coté d’une caméra en relief et en couleur (Mastcam), il permet d’analyser la composition chimique de la matière à distance. Il envoie en effet une puissante lumière laser jusqu’à 7 mètres de distance et analyse ensuite la lumière émise par le nuage chaud d’atomes.

Laser : ce laser infrarouge est focalisé sur une tache de 0.3 mm  Ø environ afin d’échauffer la matière jusqu’à la vaporiser. Une douzaine de tirs par heure sont possibles. Cela permet ensuite de décider vers quelle zone diriger la robot pour des analyses plus poussées.

Antennes : Le robot communiquera le plus souvent avec la Terre par les sondes en orbite autour de Mars ( Mars Odyssey et Mars Reconnaissance Orbiter) en haute fréquence (400 MHz). Des liaisons directes avec la Terre sont aussi possibles mais plus rarement, à cause de la rotation de la planète.

Trois systèmes radio sont présents au total.

Générateur : La sourde d’énergie est électrique, produite par la conversion de chaleur en électricité par un thermo-couple. La chaleur provient de la désintégration radioactive de près de 5 kg d’oxyde de plutonium. Le système, pesant 45 kg, fournira une centaine de watts pendant plus de deux ans terrestres. Des batteries stockent l’énergie pour répondre aux besoins.

Instrument SAM. Disposé au cœur du robot, ce Sample Analysis at Mars est un minilaboratoire disposant de fours pour chauffer la matière et de chromatographes et spectromètres pour identifier les éléments chimiques présents dans les échantillons récupérés grâce au bras automatique de Curiosity.

Bras articulé : D’une portée de 2.2 m, il possède trois articulations. Cela permet de faire tourner la main ou tourelle de 350 °. Tourelle : Cette main embarque cinq instruments. Trois sont destinés à la récupération et à la préparation des échantillons. Deux (APXs et Mahli) servent à l’analyse. Le premier utilise des rayons X pour sonder les minéraux. Le second est l’équivalent d’une loupe permettant de voir des détails plus fins qu’un cheveu. Roues : Six roues propulsent Curiosity à 140 mètres par heure au maximum. Chacune possède son propre moteur électrique. Quatre roues peuvent changer indépendamment de direction. Elles sont censées assurer le non-renversement du véhicule jusqu’à 45° d’inclinaison. Leur diamètre est de 50 centimètre.

À la recherche d’une vie passée sur Mars.

Lundi 6 Août 2012, à 7 h31, Curiosity, le plus sophistiqué des robots jamais conçus, doit se poser sur la Planète rouge, qu’il explorera pendant deux ans. Huit mois après son départ de Cap Canaveral (Floride), le 26 novembre 2011, un nouveau robot, Curiosity, est prêt à se poser sur la Planète rouge, à quelque 350 millions de kilomètres de la Terre. L’amarsissage du rover de l’agence spatiale américaine (NASA) est prévu lundi 6 août à 7h31, heure française, après près de sept minutes de séquences à haut risque, jamais réalisées jusqu’à présent, entre l’arrivée dans l’atmosphère martienne et le sol. Puis, si tout se passe bien, le véhicule de près d’une tonne, véritable laboratoire physico-chimique sur roues, débutera son exploration du cratère Gale, pour au moins deux ans. En ligne de mire, le robot aura, à environ trente kilomètres de son lieu d’arrivée, les pentes d’une montagne de 5 000 m d’altitude, posée au milieu de ce cratère, probablement rempli d’eau il y a plus de 4 milliards d’années. D’où l’espoir de détecter des traces de vie, sous forme notamment de molécules chimiques carbonées plus complexes que le dioxyde de carbone abondant dans l’atmosphère martienne ou que les traces de méthane soupçonnées de flotter sur cette planète. C’est la première fois que l’on va chercher des molécules organiques sur Mars. Cette mission est vraiment importante, insiste Pierre Bornas, géologue à l’École normale de Lyon. Une batterie d’instruments Les ingénieurs n’ont pas ménagé leur peine. Dix-sept caméras, dont certaines en couleurs et en 3 D, permettront de guider l’engin, mais aussi de repérer des sites intéressants. Certaines serviront de microscopes pour étudier les minéraux, argiles, sulfates de fer ou autres carbonates éventuels. Des chromatographes sépareront les éléments chimiques à des fins d’analyse. Des rayons X sonderont la structure des roches. Des spectro-mètres identifieront les différentes molécules. Un laser vaporisera la matière pour en analyser la composition, élément par élément : fer, oxygène, déjà connus, mais aussi, pourquoi pas, azote, phosphate ou soufre, signes probables qu’il y a eu un jour de la vie ! Des capteurs de rayonnement radioactif permettront également d’en savoir un peu plus sur l’environnement et les conditions… de futures visites humaines. Au total, dix instruments scientifiques sont embarqués pour plus de 80 kilogrammes. L’ensemble a coûté à la NASA 2,5 milliards de dollars (2 milliards d’euros) et près de dix ans de développement. La France y a contribué à hauteur de 40 millions d’eu­ros, notamment pour la mise au point du laser de l’instrument ChemCam et les chromatographes de l’analyseur d’échantillons SAM. C’est une mission particulièrement complexe. Les Américains la situent juste après les programmes Apollo ou la navette. À un moment, au Jet Propulsion Laboratory (JPL) de la NASA, ils étaient plus de mille à y travailler !, souligne Alain Gaboriaud, responsable au Centre national d’études spatiales (CNES) des contributions françaises. Forcément, nous sommes un peu anxieux. Cela fait plus de dix ans que je travaille sur ce projet. C’est une vie de chercheur, témoigne Sylvestre Maurice, de l’Institut de recherche en astrophysique et planétologie de Toulouse, l’un des coresponsables de ChemCam. Si tout se passe bien lundi, les prochaines étapes seront alors très intenses et sans doute pleines de surprises. En Californie, au JPL, les équipes scientifiques américaines, françaises, mais aussi russes ou espagnoles (au total 350 personnes) auront pour tâche, chaque jour, d’analyser les données du robot, d’en discuter les conclusions, de décider des travaux du lendemain, de les programmer informatiquement et d’envoyer ces codes à Curiosity (environ un quart d’heure de transmission). Et de recommencer le lendemain. On devrait mourir avec un tel rythme, sourit Sylvestre Maurice, impatient de se retrouver dans cette atmosphère. Nombre limite d’analyses Cette frénésie durera quatre-vingt-dix jours avant que chaque groupe retrouve le centre opérationnel de son pays et continue la même mission depuis la maison. Il y aura sans doute des choix difficiles à faire. Il faut par exemple tenir compte de l’énergie disponible sur le rover. Les équipes de pilotage peuvent avoir, selon les jours, besoin de plus ou moins de puissance, au détriment des expériences scientifiques. Il faut aussi tenir compte du nombre limité d’analyses possibles dans certains instruments. SAM, par exemple, n’a que 74 cellules d’analyses de matière solide. CheMin, moins d’une trentaine. Il ne s’agira donc pas de s’attarder sur chaque caillou. ChemCam sera donc précieux. Grâce à son laser, il pourra, dans un rayon de 7 m, tirer sur des cibles, en vaporiser les atomes et en déduire la composition chimique à distance. De quoi indiquer s’il est utile de guider le robot dans cette direction pour des analyses plus fines. Il faudra aussi choisir s’il faut aller vite vers les pentes argileuses les plus intéressantes pour les traces de vie de la montagne centrale, ou bien faire quelques pauses scientifiques en chemin. Nous allons ouvrir une fenêtre sur une époque dont il n’y a plus de traces sur Terre, s’enthousiasme M.Maurice. C’est comme poser des instruments sur une Terre oubliée.

David Larousserie

Un œil laser CHEMCAM n’est peut-être pas le plus extraordinaire des équipements du rover Curiosity, mais il en est l’un des plus emblématiques. Il peut tirer un puissant rayon laser dont l’énergie libérée est suffisante pour transformer la matière en un gaz chauffé à près de 10 000 °C. Ce nuage de vapeur se met alors à briller. Il ne reste plus qu’à analyser la lumière par un spectromètre pour connaître la composition chimique des roches. Nous étions à la limite de ce qui est faisable techniquement, indique Sylvestre Maurice, coresponsable de l’instrument. Au début de sa conception, en 2004, le laser, fabriqué par le groupe français Thales, pesait 10 kg et nécessitait du 220 volts. Cinq ans plus tard, le poids est tombé à 700 grammes et le besoin électrique à 28 volts. Il a aussi passé une batterie de tests de résistance. Vibrations, chocs (jusqu’à 2 000 fois son poids au moment de l’amarsissage), écart de températures (pouvant aller de – 80 °C à plus de zéro degré sur Mars), poussières, variation de pression… Parfois ça a cassé…, se souvient Sylvestre Maurice. À quelques mois de la fin, l’ensemble mesurait encore 2 cm de trop et ne tenait pas dans la coque. À force d’ingéniosité, 1,5 cm a été gagné et les ingénieurs américains ont modifié leurs dessins pour que tout rentre. Un jumeau de ChemCam, resté sur terre, a été construit pour tester l’instrument sur des roches connues. Premiers résultats vers le 15 août. David Larousserie. Les sites martiens donnent accès à une ère déterminante de révolution des planètes : L’astrophysicien Jean-Pierre Bibring revient sur plus de trente ans d’une aventure qui pourrait bouleverser notre vision de l’histoire de la Terre. Spécialiste des missions martiennes, Jean-Pierre Bibring est chercheur à l’Institut d’astrophysique  spatiale d’Orsay (CNRS, université Paris-XI). Depuis une dizaine d’années, plusieurs sondes ont été placées sur orbite autour de Mars, les rovers Spirit et Opportunity ont arpenté sa surface… Qu’a-t-on appris sur son histoire ? Notre compréhension de l’histoire de Mars et, à partir d’elle, de celle de la Terre et des planètes, a fait un bond spectaculaire. C’est en particulier vrai de l’histoire de l’eau sur Mars, très différente de ce que l’on pensait. Ce n’est pas l’eau qui a rougi Mars, et ce ne sont pas les sites rougeâtres qu’il faut explorer si l’on y recherche des traces de l’histoire de l’eau. En revanche, Mars a connu, très tôt, une ère où l’eau était en abondance, pendant de longues périodes. Nous l’avons découvert par la caractérisation de certains minéraux, comme des argiles, dans les terrains les plus anciens, souvent stratifiés, qui sont pour l’essentiel demeurés sombres. Mars a donc eu une phase où elle a pu être habitable, au sens où elle aurait abrité les ingrédients que l’on croit nécessaires à l’émergence de la vie. Cette phase correspond au bombardement primordial qui a affecté toutes les planètes du système solaire. Mars a conservé des sols qui remontent à cette époque. Or, sur tous les autres mondes planétaires – la Terre, Mercure, Vénus -, cette phase a été pour l’essentiel effacée. Étudier en détail ces sites martiens nous donne accès à une ère déterminante de l’évolution des planètes, dont la Terre, qui a peut-être vu l’apparition du vivant. Si nous découvrions sur Mars des traces d’activité biologique passée, cela ouvrirait la possibilité que la vie ne soit pas apparue sur Terre il y a 3,7 à 3,8 milliards d’années, mais bien avant, il y a 4,2 à 4,3 milliards d’années. Et nous donnerait des clés pour comprendre comment cela s’est passé. Curiosity sera le quatrième rover à se poser sur le sol martien. Qu’apportera-t-il de plus que les précédentes missions ? Curiosity nous donnera, pour la première fois, la possibilité d’analyser des roches que l’on pense primordiales, ayant connu cette hydratation très ancienne. Il s’agit en particulier d’argiles identifiées par des missions précédentes, dont la sonde Mars Express de l’Agence spatiale européenne (ESA) [lancée en 2003] fut la première. L’un des instruments de Curiosity permettra par exemple d’identifier la matière carbonée éventuellement présente dans les échantillons de roches et d’en faire l’analyse isotopique, ce qui donnera des indices sur la manière dont elle s’est construite. Quelles formes intéressantes pourrait-on trouver de cette matière carbonée? Pourrait-on aussi ne pas en trouver ? Ce qui serait fondamental, ce serait de découvrir de la matière organique – comme des acides aminés [briques élémentaires du vivant] – coincée dans les feuillets de certaines argiles. Cela attesterait que très tôt dans l’histoire de Mars à l’époque où ces argiles se sont formées, cette planète a abrité des conditions permettant à des formes moléculaires complexes, peut-être vivantes, de croître. Ce que l’on cherche, c’est de la matière organique qui aurait été formée sur Mars elle-même, c’est-à-dire distincte de celle que l’on trouve dans les météorites par exemple, dont on sait qu’elle a dû être apportée à la suite de bombardements. Pourrait-on ne pas trouver du tout de composés carbonés ? On avait déjà été surpris que les sondes Viking [dans les années 1970] n’en détectent pas. Cette fois, compte tenu de la sensibilité remarquable des instruments, on s’attend au moins à trouver de la matière carbonée provenant de l’impact de matière extraterrestre. Si ce n’était pas le cas, cela poserait bien sûr de nouvelles questions : quels sont les processus qui opèrent à la surface de Mars pour faire disparaître toute cette matière carbonée qui est immanquablement arrivée à sa surface par le biais des comètes et des météorites ? La mission européenne Exo-Mars, qui comporte elle aussi un rover martien, devrait suivre dans les prochaines années. En quoi permettra-t-elle d’aller plus loin ? ExoMars aura des atouts que Curiosity ne possède pas. Le premier tient à la zone étudiée elle-même. Il y a, à la surface de Mars, une diversité de sites qui rendent compte plus ou moins bien de l’époque où les conditions ont pu être propices à l’émergence de la vie. Le cratère Gale, où se posera Curiosity, n’est peut-être pas le meilleur endroit, car il a été formé relativement tard. Il contient des matériaux plus anciens, mais on a perdu une partie du contexte dans lequel ils se sont formés. L’espoir est qu’avec ExoMars, on puisse aller sur un site – et il en existe – où serait préservée l’intégralité de l’information primordiale. Ensuite, ExoMars possédera des instruments dont ne dispose pas Curiosity. C’est le cas d’une foreuse capable de prélever des échantillons jusqu’à deux mètres, ce qui est important car les roches prélevées en profondeur n’ont pas été modifiées comme peuvent l’être celles de la surface, sous l’influence du rayonnement cosmique par exemple, ExoMars pourra analyser ces échantillons à l’échelle microscopique, celle où résident peut-être les signatures d’une vie passée. Pourra-t-on jamais avoir la certitude que des molécules organiques éventuellement retrouvé sur Mars sont le fait d’une activité biologique passée ? Quand des formes vivantes disparaissent, elles laissent des signatures spécifiques : certains rapports des isotopes du carbone [les proportions entre les atomes de carbones lourds et légers] ou encore certaines macro-molécules très spécifiques de l’évolution du vivant. Si, après Curiosity, Exo-Mars indiquait la présence de telles bio-signatures, cela renforcerait l’intérêt d’aller chercher d échantillons pour les rapporter sur Terre. Afin de les analyser en détail et, pourquoi pas, de voir des formes biologiques dormantes peuvent être réactivées.

Propos recueillis par Stéphane Foucart et David Larousserie. La totalité de ces informations du 6 08 2012 provient du Monde des 5 et 6 août 2012.

Un an martien plus tard, soit 687 jours terrestres :

Astre inhospitalier, Mars est un monde aride, resté presque sans protection contre les vents solaires et les rayons cosmiques après la disparition de son champ magnétique. Les mesures de Curiosity ont confirmé que la température au sol y varie entre 0  °C le jour et –  90  °C la nuit, et que son atmosphère, faite à 96  % de gaz carbonique, d’un peu d’argon et d’autres gaz (mais apparemment pas de méthane), est trop ténue pour permettre à de l’eau liquide de se maintenir en surface. La vie ne s’y manifeste pas, même si l’on ne peut exclure qu’elle y soit tapie quelque part, cachée en sous-sol, peut-être à l’intérieur d’un réservoir souterrain.

En effet, des observations, réalisées au milieu des années  2000 par la sonde spatiale Mars Express de l’Agence spatiale européenne,  ont montré l’existence de zones riches en argiles sur des terrains vieux de plus de quatre milliards d’années, parmi les plus anciens de Mars. Or, expliquent des astrophysiciens, comme Jean-Pierre Bibring, de l’Institut d’astrophysique spatiale d’Orsay, qui a participé à cette découverte, ces quelques milliers de spots de minéraux, issus du lessivage des basaltes à l’échelle de temps géologiques, n’ont pu être formés que par une action prolongée de l’eau liquide.

D’où une première hypothèse, selon laquelle Mars a connu par le passé une ère climatique aqueuse où l’eau était non seulement abondante, mais pouvait se maintenir, de manière pérenne et à l’état liquide, en surface. Et une seconde, beaucoup plus audacieuse  : une chimie du carbone, suffisamment élaborée pour fabriquer les ingrédients du vivant, voire le vivant lui-même, existait alors  !

Le but de MSL était de vérifier ces théories en envoyant un rover explorer le fond d’un ancien cratère de météorite de 150  kilomètres de diamètre. Au centre de celui-ci se trouve une colline haute de 5  000  mètres, appelée le mont Sharp, constituée de strates sédimentaires et argileuses empilées les unes sur les autres, qui avait été repérée depuis l’espace.

Curiosity était chargé d’analyser ces minéraux afin de vérifier qu’ils avaient bien été formés dans des conditions compatibles avec l’existence du vivant. Il s’agissait ensuite d’établir, par l’étude des couches d’argiles  superposées du mont Sharp, une chronologie des périodes où Mars avait pu être habitable. Enfin, il devait détecter dans ces roches, dont les structures en feuillets seraient, paraît-il, favorables à l’activation d’une chimie du vivant, des molécules carbonées (ou molécules organiques).

De ces trois missions, la première est déjà accomplie. La seconde est en cours. Quant à la troisième, son succès dépend désormais du bon vouloir de la nature, laquelle peut accepter ou non de livrer aux hommes le secret de la Genèse.

Après avoir quitté son site d’atterrissage de Bradbury, Curiosity n’a pas pris immédiatement la route du mont Sharp, dont la masse imposante est visible, à une vingtaine de kilomètres de là, sur les premières images de la NASA. Il est allé dans le sens opposé et s’est dirigé  vers l’un des bords de l’immense cratère, dans une vallée débouchant sur un cône alluvial et ressemblant au lit d’une ancienne rivière  : la Peace Valley.

Sur ce parcours de 500  mètres à peine, mais qui nécessitera neuf  mois de voyage au total, [du jour de son arrivée au 17  juin 2014, il aura parcouru 7  903  mètres] le rover découvre des roches ignées de type feldspath, indicatrices d’une forme de volcanisme ancien, peu courante sur Terre. Il photographie une pierre qui, sous l’action des vents contraires, a pris une forme pyramidale (un ventifact).  Puis il observe un conglomérat de cailloux arrondis pris dans des sédiments  : des poudingues, sorte de galet créé par l’action de l’eau qui apportent aux chercheurs, pour la première fois, la confirmation qu’une rivière de quelques dizaines de centimètres de profondeur a coulé ici, il y a moins de 4  milliards d’années.

Traçant sa route, le robot finit par arriver, à la fin du mois de septembre  2012, dans la soirée du 48e  sol, devant une petite dune de sable aussitôt baptisée Rocknest. L’occasion d’employer sa pelle et de récupérer un échantillon pour analyse. Y trouvera-t-on une matière organique, témoignant des premiers efforts du vivant pour s’extraire des formes du monde minéral ? Cela paraît peu probable dans ce type de terrain. Mais  à Sam  l’honneur de le vérifier…

Développé en partie par des équipes françaises du CNES, du Latmos (CNRS  ; universités de Versailles  –  Saint-Quentin-en-Yvelines et Pierre-et-Marie-Curie, Paris) et du LISA (CNRS-universités de Paris-Est  –  Créteil et Paris-Diderot), ce mini-laboratoire de 40  kg est le seul des instruments de MSL à disposer de la technologie –  un ensemble de soixante-quatorze fours  – pour séparer les molécules carbonées des gangues rocheuses (ou des autres composants de l’atmosphère) et caractériser leur chimie.

Or, raconte Michel Cabane, professeur émérite au Latmos et coresponsable scientifique de Sam, à Rocknest, nous avons la désagréable surprise de constater que la région explorée par Curiosity est riche en perchlorates, des composés oxydants dont l’une des propriétés est de dénaturer les molécules organiques, ce qui en complique l’identification.

Une mauvaise nouvelle, d’autant que l’équipe constate bientôt que l’un des produits chimiques envoyés depuis la Terre,  utilisé comme réactif, fuit ou a été mal compartimenté, ce qui fausse les analyses. Ces obstacles seront-ils surmontés  ? Officiellement, et pour l’instant, Curiosity n’a trouvé aucune trace de matière organique dans le sol de Mars, bien que le résultat encourageant d’un forage réalisé ultérieurement permette aux scientifiques de rester optimistes.

Car le rover aura démontré de manière incontestable que Mars a été habitable. En effet, quittant Rocknest, il a poursuivi son périple vers le site de Yellowknife Bay, qu’il a atteint en janvier  2013. Cette petite dépression, probablement un ancien lac, contient des roches d’aspect sédimentaire traversées par des craquelures remplies de cristaux blancs. Les analyses et un forage –  le premier robotisé de l’histoire de l’exploration spatiale !  – démontrent qu’il s’agit d’un mélange de boues et d’argiles entrecoupées de veines de sulfate de calcium. Autrement dit, une sorte de gypse, à savoir un minéral formé sur de longues durées, par l’apport régulier, dans des fissures, d’une eau tiède, riche en sels minéraux, d’acidité nulle ou faiblement basique. En somme, d’une eau potable. C’est  une preuve, estime Sylvestre Maurice, qu’à un moment de l’histoire de Mars, tous les éléments nécessaires à l’émergence d’une chimie du vivant ont été réunis en un même endroit.

Mais sur quel laps de temps ? Il reste à l’établir. Curiosity pourra commencer cette enquête lorsqu’il  commencera  l’ascension du mont Sharp,  vers lequel il file, depuis l’été  2013, par la voie la plus rapide. Date d’arrivée prévue au passage de Murray Buttes, qui marque, à 5  km de là, les contreforts du monticule  ? Aux alentours de Noël…

Vahé Ter Minassian                        Le Monde 28 juin 2014

Dunes Radcliff

Munt Radcliff

 

Dingo Gap

 

Y’A QUELQU’UN ?

09 2012                       Tokyo achète les îlots des Senkaku à ses propriétaires privés : la Chine le prend mal et les incidents vont se multiplier.

10 2012                                       Si nous nous y prenons bien, je pense que nous pouvons réparer tous les problèmes de la planète.

Eric Schmidt, président exécutif de Google.

L’hybris, le crime suprême chez les Grecs anciens. Exiger plus que la juste mesure du destin. Bousculer le sort. S’approprier les meilleures parts : le bonheur, la fortune et la vie. Le toujours plus d’Agamemnon, le commandant en chef de l’armée grecque, dont l’avidité va déclencher tous les malheurs des siens lors de la guerre de Troie racontée dans l’lliade. Le toujours plus des big data lancées dans une course folle, cette hybris technologique pour repousser les limites du possible, y compris la frontière de la mort. La fixation de limites est toujours constitutive de la société comme de la culture, rappelait Jacques Ellul, le sociologue le plus affûté sur la tyrannie de la technologie. C’est quand l’homme a appris à être libre qu’il est capable de se limiter. Ce n’est certainement pas un hasard si l’lliade et l’Odyssée sont le récit fondateur de la civilisation occidentale, celui qui a ensemencé des valeurs universelles. Le héros refuse l’immortalité pour conserver son humanité. La nymphe Calypso, qui veut garder Ulysse auprès d’elle, lui offre ce qu’aucun mortel n’a jamais eu, la jeunesse éternelle. Mais le héros des Grecs refuse d’être embastillé dans un présent éternel, un temps figé hors du récit où les choix n’ont plus d’importance et le courage n’a plus de sens, où la seule finalité est celle de la longévité. En choisissant la finitude, en refusant l’hybris de l’immortalité, Ulysse sauve son identité. Celle d’un être humain lucide sur ce qu’il est, avec ses faiblesses qui font aussi sa force.

Perdre le sens de la mesure en prétendant à l’immortalité, voilà le risque mortel pour l’humanité que pointe Israël Nisand : Une minorité d’hommes va être en mesure de s’arroger ce privilège exorbitant, et cela va changer l’humanité tout entière puisqu’elle risque de perdre le sentiment de sa finitude qui a été le principal moteur du progrès. Pour survivre à sa faiblesse, l’homme anticipe, il est le seul à pouvoir le faire, cette capacité d’anticipation a fait de lui le seul être sur Terre à être conscient qu’il va mourir.

Marc Dugain, Christophe Labbé    L’homme nu. La dictature invisible du Numérique.             Robert Laffon. Plon 2016

28 11 2012                  Les barbares officient en toute impunité : cela se passe au Congo :

On a voulu tuer le docteur Denis Mukwege. On a voulu faire taire celui qui, depuis des années, se révèle l’infatigable défenseur des femmes violées du Congo. Un homme plusieurs fois pressenti pour le prix Nobel de la paix et que la communauté internationale a déjà récompensé de distinctions prestigieuses. Un gynécologue de 57 ans qui, dans son hôpital de Panzi, près de Bukavu, a déjà accueilli et opéré, en l’espace de treize années, plus de 40 000 femmes violées et mutilées de sa région – oui, 40 000, le chiffre est effroyable. Et qui, inlassablement, mais avec de plus en plus de tristesse, arpente le monde et s’empare de toutes les tribunes qui lui sont offertes – ONU, Sénat américain, Parlement européen, Maison Blanche, Downing Street… – pour dénoncer ce qu’il qualifie de crime contre l’humanité. C’était le 25 octobre au soir, à Bukavu, la capitale du Sud-Kivu, dans l’ouest de la RDC, la République démocratique du Congo. Cinq hommes lourdement armés se sont introduits dans sa demeure, ont maîtrisé les sentinelles et les domestiques et contraint ses filles à se jeter à terre en attendant, en silence, que leur père arrive. Au bruit de sa voiture, ils se sont mis en position de tir, ont extirpé le médecin de son véhicule, ont braqué une arme sur sa tempe. C’est au moment où ils allaient l’exécuter que l’un de ses employés s’est jeté en hurlant sur l’un des agresseurs, lequel s’est brusquement retourné, et a fait feu, le tuant de deux balles. Dans une grande confusion, le médecin s’est retrouvé à terre, pris sous les tirs, puis le commando s’est enfui dans le véhicule familial. Sonné, Denis Mukwege s’est relevé au milieu des douilles. Miraculé, dit-il doucement. J’en suis au sixième attentat par balles. Je crois bien que j’ai une protection… surnaturelle. Il a la foi. C’est vrai qu’il est aussi pasteur. En quelques heures, la rumeur de l’attentat a fait le tour du monde. Et de tous les continents s’est élevée une même clameur mêlant stupeur et indignation. Ah non ! Pas lui ! Pas Mukwege ! Des messages sont arrivés de toute part, d’associations et de fondations qui soutiennent l’œuvre du médecin, d’organisations comme Amnesty International, Médecins du monde, Physicians for Human Rights, mais aussi de gouvernements occidentaux exigeant des autorités congolaises une enquête sur l’attentat et des garanties pour la protection du médecin. On a tenté d’assassiner un de mes héros, a réagi sur son blog Nicholas Kristof, le chroniqueur du New York Times, liant cette attaque au discours prononcé un mois plus tôt par le docteur Mukwege à la tribune des Nations unies pour dénoncer l’impunité des violeurs au Congo. Mais à Bukavu, la ville où il est né et où il a créé l’hôpital de Panzi en 1999, c’est bien plus que de l’indignation qui a saisi la communauté des femmes, à l’annonce de l’évacuation du chirurgien vers le Burundi puis vers l’Europe. Une profonde angoisse, une peur panique. Que faire sans Mukwege ? Qui les soignerait ? Les écouterait ? Les protégerait ? Une opération ville morte a d’abord été organisée, le 31 octobre, pour protester contre l’insécurité croissante, quelques jours après l’attentat. Puis une association de Congolaises pour la paix a lancé un appel réclamant le retour du docteur. Et le 12 novembre, des centaines d’autres, venues à pied ou en pirogue de tout le Sud-Kivu, leur bébé sur le dos, ont assiégé le bureau de la de ses nouvelles et le suppliant de rentrer, si du moins, disaient-elles, il est encore en vie. Nous allons livrer à l’hôpital les récoltes de nos champs, nos bananes, nos ananas, nos choux, pour acheter son billet d’avion de retour. Et ce sont nous, les femmes, qui allons nous relayer, jour et nuit, devant sa résidence pour assurer sa sécurité. De grâce, qu’il nous revienne !  Il ne demande que ça. Il ne pense même qu’à ça, jour et nuit, déterminé à poursuivre son travail. Il vient de nous l’écrire dans un courriel dont il ne précise pas, à dessein, le lieu d’expédition, navré de constater que les autorités congolaises n’ont répondu à aucune des questions concernant sa sécurité. Il indique cependant que toutes les dispositions sont prises pour que les soins se poursuivent et que les patientes ne souffrent pas de son absence. Mais à Bruxelles, au siège de la Fondation Roi Baudouin où nous l’avons rencontré le 6 novembre, si ses propos se voulaient combatifs, le ton était infiniment douloureux. Le docteur Mukwege, un géant au sourire et au regard aussi doux que sa voix, paraissait accablé. Las de parler dans le vide. Las de vouloir secouer en vain les consciences. Las de raconter à toutes sortes d’auditoires la tragédie des femmes du Congo sans que rien ne se passe. Las de décrire les viols et tortures effroyables, de citer des chiffres à donner le tournis (500 000 femmes violées en seize ans, dit-il), sans qu’aucune volonté politique internationale ne s’exprime pour prendre de vraies mesures. Las aussi de recevoir des prix et des hommages sans que les organisations gouvernementales n’envisagent de solutions autres que médicales. Cela le stupéfie. Comment est-il possible qu’on ne l’entende pas ? Comment est-il pensable que les acquis de la civilisation reculent à ce point et que, l’on reste inerte ?  On a toutes les preuves, photos, témoignages, et rien n’y fait, se désole-t-il. On ne pourra pas dire, comme on l’a fait à d’autres heures sombres de l’Histoire que la communauté internationale ne savait pas. Elle sait !  Alors pourquoi n’agit-elle pas ? Pourquoi cette solidarité des hommes, sous toutes les latitudes, qui trouvent normal que la femme souffre comme si c’était dans sa nature, comme si le viol de milliers de femmes était moins grave que la mort d’un seul homme ? Il secoue la tête, les épaules voûtées, les yeux pleins de désarroi. Beaucoup d’hommes ont l’impression que le viol n’est qu’un rapport sexuel non souhaité. Mais ce n’est pas ça ! C’est une destruction ! Et ça fait seize ans que cela dure au Congo ! Seize ans de destruction de la femme, seize ans de déstructuration de toute une société. Et cela ne fait que croître ! Il se souvient parfaitement de ce jour de septembre 1999 où, dans le tout nouvel hôpital de Panzi où il s’attendait à faire des césariennes et aider à mettre au monde des enfants, il a accueilli une première femme violée par un groupe de soldats et dont l’appareil génital avait été déchiqueté par des balles tirées dans son vagin. J’étais stupéfait, je n’avais jamais vu ça. Cette femme était une survivante. Mais, à la fin de l’année, j’en étais à 45 cas. En 2000, le chiffre montait à 135 victimes. En 2001, c’était l’explosion, il ne savait plus où mettre ses patientes. En 2004, il comptabilisait 3 604 cas. Ce qu’on ne savait pas faire avec les armes à feu, les lances et les machettes, je découvrais qu’on le réalisait avec le sexe.  Le viol était devenu une arme de guerre. Collectif, commis devant les maris, les enfants, les voisins, contraints d’y assister. Les clitoris étaient coupés, les seins, les lèvres, les nez sectionnés. Le chirurgien, atterré, avait fait appel à Human Rights Watch, qui publiait en 2002 un premier rapport : La guerre dans la guerre. Je me suis dit : quand le monde va lire ça, la réaction sera fulgurante. Eh bien j’avais tort ! Il ne s’est rien passé. Et le viol s’est répandu. Utilisé par à peu près tous les groupes armés, les rebelles hutu et les combattants maï-maï, les soldats rwandais et les forces gouvernementales congolaises, et aujourd’hui, les insurgés du M23. Ils rivalisent de cruauté, ils sophistiquent la torture, perfectionnent les supplices ; je distingue leurs signatures dans les plaies des femmes. Alors, d’une voix lente, monocorde, un peu voilée, le médecin nous a raconté ce qui constitue son quotidien. J’ai vu des vagins dans lesquels on avait enfoncé des morceaux d’arbre, de verre, d’acier. Des vagins qu’on avait lacérés à coups de lame de rasoir, de couteaux ou de baïonnette. Des vagins dans lesquels on avait coulé du caoutchouc brûlant ou de la soude caustique. Des vagins remplis de fuel auxquels on avait mis le feu… Fallait-il continuer ? Il a vu le pire du pire, le summum de la cruauté. Il a soigné une femme qui, enlevée avec ses quatre enfants par un groupe armé pour devenir leur esclave sexuelle, a appris que le plat étrange qu’on l’avait forcée à avaler était constitué de trois de ses enfants. Il a tenté pendant des heures de reconstituer le vagin d’une petite fille de 3 ans que des sexes barbares avaient saccagé, lors d’un raid nocturne sur un village… Toute guerre vise à réduire la démographie de l’ennemi, à occuper son territoire, à détruire sa structure sociale. Le viol, de ce point de vue, est d’une efficacité redoutable.  S’acharner sur l’appareil génital des femmes ne revient-il pas à s’attaquer à la porte d’entrée de la vie ? La plupart des jeunes filles violées ne pourront plus avoir d’enfants. Les autres, contaminées par le sida ou d’autres maladies deviennent des réservoirs à virus et des outils de mort pour leur compagnons, voire pour les enfants issus des viols. Lesquels, de toute façon, seront rejetés, ostracisés et deviendront un jour, hors de ces familles anéanties des enfants-soldats… L’Homme qui répare les femmes selon le mot de Colette Braeckman qui vient de consacrer à Denis Mukwege une biographie (André Versaille éditeur 160 p.14,90 € ), ne les laissera jamais tomber. Si vous saviez leur force, leur incroyable dignité ! Il reviendra au Sud Kivu continuera de former des équipes, de prêcher la non-violence et d’opérer dix heures par jour. Mais, franchement, répète-t-il, je ne comprends pas l’indifférence de la communauté internationale à l’égard des Congolaises… et des femmes de façon générale. Non, décidément, je ne  comprends pas.

Annick Cojean Le Monde      Mercredi 28 Novembre 2012

Et pourquoi donc ces milices rwandaises en territoire congolais ? Tout simplement pour s’accaparer une bonne part du très précieux coltan, indispensable à toutes les technologies actuelles en matière de communication : portables, tablettes etc… Le Congo possède 80 % des réserves mondiales ; à 500 $ le kilo, [un ouvrier produit un kilo / jour] cela vous fait vite un joli magot, l’idéal pour abonder un budget de l’armée quand les ressources nationales font défaut. Le 20 novembre 2013, France culture parlera de 500 000 femmes victimes de ces viols et de 40 000 opérées par le Dr Denis Mukwege. Le Nobel de la Paix lui sera attribué en octobre 2018 après avoir reçu les prix Olof Palme et Prix des droits de l’homme des Nations unies (ONU) en 2008, prix Sakharov en 2014. L’entretien suivant a été réalisé par Annick Cojean en 2016

Si je n’étais pas gynécologue-obstétricien et n’avais donc un accès privilégié aux femmes qui me parlent en confiance et peuvent me montrer leurs blessures. C’est à ce titre que j’ai vu et entendu des choses qui dépassent l’entendement. Des souffrances inouïes causées par des viols massifs et organisés, des lésions corporelles souvent irréparables, des traumatismes profonds transmis aux enfants, toutes sortes d’abjections. Et moi, médecin dans le Kivu, en RDC, je suis donc devenu militant. Impossible de me taire et de me contenter de soigner ces femmes le mieux que je peux. Impossible de ne pas sortir de mon hôpital pour interpeller le monde, saisir toutes les tribunes possibles pour dénoncer ce qui est une arme de guerre au même titre que les autres.

Tout faire pour convaincre les leaders d’éradiquer le viol avec la même détermination que celle mise pour les armes biologiques, chimiques et nucléaires. Parce que le viol détruit tout autant, même s’il laisse les personnes en vie. Parce que c’est un déni d’humanité, un recul des acquis de la civilisation. Et parce qu’il faut tracer une ligne rouge absolue.

N’aviez-vous pas rêvé d’être pédiatre ?
Oh si ! Je me souviens même de ce dimanche de 1963 – j’avais 8 ans – où j’ai accompagné mon père, pasteur, en visite dans une famille dont le petit garçon était gravement malade. Il s’est incliné au-dessus de l’enfant et a déposé quelques gouttes d’huile sur son front tout en récitant une prière. Le petit gémissait et je souffrais avec lui. Comment imaginer que la seule prière le guérirait ? Pourquoi ne pas lui donner des médicaments comme on m’en administrait quand j’étais mal ? Je fais ce que je sais faire, m’a dit mon père. Ce sont les médecins qui donnent les médicaments. C’est un métier. Alors, je serai médecin, ai-je décidé très sérieusement. Et je n’ai jamais dévié de cette résolution. Mon père continuera de prier, me disais-je, et moi, je donnerai des médicaments. On sera complémentaires. J’ai fait ma médecine générale et une thèse en pédiatrie. J’avais toujours en tête le premier petit malade de mes 8 ans.

Qu’est-ce qui a provoqué le changement de cap ?
Un stage dans un hôpital de montagne qui m’a fait découvrir l’horreur de la mortalité maternelle en Afrique. Je n’en avais pas alors la moindre idée. Mais j’ai vécu là-bas des scènes insoutenables. J’ai vu arriver des hommes portant leur épouse inconsciente sur le dos, victime de graves hémorragies après un accouchement compliqué, et dans un état désespéré. J’ai vu des femmes exténuées après des jours de marche, un fœtus mort pendant entre les jambes, déchirant leurs organes génitaux. J’ai découvert le problème de la fistule occasionné par l’extrême jeunesse des mamans dont le bassin trop étroit coince l’enfant qui décède sans sortir et les mutile.

Il fallait absolument aider ces femmes dans ce qui devrait être un acte naturel et joyeux de l’existence. Les aider à mettre des enfants au monde est devenu ma vocation.

Vous n’imaginiez pas alors l’épidémie de viols à laquelle vous seriez confronté ?
Non ! Et je suis tombé des nues lorsqu’une patiente, en septembre 1999, m’a raconté qu’elle avait été violée par six soldats et que l’un d’eux avait ensuite tiré dans son vagin. Comment une telle cruauté était-elle possible ? Pourquoi cette obstination à mutiler ? J’ai soigné cette femme en me disant qu’elle avait certainement croisé le chemin d’un fou.

Mais il y en a eu une autre. Puis une autre. Et une autre. Au fil des mois, les cas se sont comptés par dizaines, par centaines, par milliers. Le phénomène s’est transformé en épidémie plongeant l’est du Congo sur le chemin des ténèbres. Et moi, je me suis retrouvé confronté à une situation qu’aucun médecin n’avait encore affrontée, et pour laquelle les manuels n’étaient d’aucun secours.

Ma vie en a été bouleversée. Je ne pensais plus qu’à mes patientes et passais des nuits entières à m’interroger sur les opérations du lendemain. Quelles techniques employer pour réparer cet appareil génital détruit ? Comment réparer les incontinences urinaires et fécales ? J’ai travaillé, étudié, inventé des solutions. J’ai formé des collaborateurs, perfectionné des techniques avec des résultats encourageants. Mais les récits de ces femmes étaient incroyablement perturbants.

Au point de vous affecter vous-mêmes psychologiquement ?
Oui. Et de nuire à la qualité de mon travail. Quand il manie le scalpel, le chirurgien doit être parfaitement concentré. C’est pour ça qu’il évite d’opérer ses propres parents. Or j’avais tellement absorbé les histoires de ces femmes qui auraient pu être mes filles, mes sœurs, mon épouse, que j’avais en tête mille questions concernant leurs souffrances, leur avenir, les tourments qui les attendaient. J’ai donc dû me protéger de leurs récits pour mieux me consacrer à leur reconstruction physique, et avoir recours à des psychologues pour les écouter intimement. Cela m’a aidé à opérer avec un peu plus de sérénité. Mais, vous savez, tous ces vagins détruits parlaient d’eux-mêmes.

Et puis il y eut ce jour de 2007 où vous reconnaissez une des femmes se présentant dans votre service…
Oui. Je l’avais soignée huit ans auparavant à la suite d’un viol de masse et l’avais accouchée d’une petite fille. Et voici qu’elle revenait, violée une nouvelle fois ainsi que la petite née à  l’hôpital. Ça m’a fichu un coup terrible. Il n’y aurait donc pas de fin au cercle vicieux dans lequel le pays s’enfermait ? Je n’avais plus le choix : il fallait que je quitte le bloc opératoire pour dire au monde ce qui se passait au Congo et tâcher de le responsabiliser sur ce qui est désormais une arme de guerre.

Rien à voir avec des pulsions sexuelles débridées ou le butin de guerre exigé par les vainqueurs depuis la nuit des temps ?
Non. Les viols dont nous parlons sont prémédités et méthodiques. Ils se déroulent en public, devant les pères, les maris, les voisins, les enfants. Ce qui démultiplie l’ampleur du traumatisme, empoisonne les familles, désintègre toute une communauté. Ils sont collectifs (c’est-à-dire qu’une personne peut être violée par plusieurs hommes à tour de rôle), massifs (200 femmes d’un village violées en une nuit), systématiques (les bébés comme les aînées de plus de 80 ans). Ils sont suivis de tortures : une baïonnette, une fois le viol achevé, est introduite dans le vagin, un bâton couvert de plastique ou de caoutchouc brûlant, de l’acide corrosif ou du fioul auquel on met le feu. Chaque groupe a sa méthode, et je reconnais la signature aux lésions occasionnées. En s’attaquant à l’appareil génital, on détruit la matrice, la porte d’entrée à la vie. Rien n’est laissé au hasard.

Quelles sont les conséquences ?
Des déplacements massifs de populations terrorisées qui fuient ainsi leur village, d’autant que, pour en prendre le contrôle, les milices ou les groupes de violeurs n’hésitent pas également à piller et à brûler les récoltes. Un tissu social totalement délité, où les -familles et les communautés explosent, privées de repères, de valeurs, d’autorité, d’honneur. Une réduction de la démographie, car la plupart des jeunes filles violées ne pourront plus avoir d’enfants, et les autres, contaminées par le sida ou d’autres maladies sexuellement transmissibles, deviennent des réservoirs à virus et des outils de mort pour leurs compagnons, voire pour les enfants à venir, car la transmission est autant verticale qu’horizontale. Voilà pourquoi il s’agit d’une arme de destruction massive. Une arme dont les conséquences physiques et psychologiques porteront sur des générations. Comme l’arme nucléaire.

Vous avez donc pris votre bâton de pèlerin pour aller parler devant l’ONU et de très nombreuses instances internationales. Que s’est-il passé ?
En interpellant les dirigeants du monde, en les conjurant de refuser que le corps des femmes serve de champ de bataille, j’ai découvert que le viol de guerre existait dans toutes les sociétés. En Bosnie, pendant la guerre de 1992. En Libye, au moment de la révolution et à  l’initiative de Kadhafi, qui fournissait ses miliciens en Viagra avant de les lâcher comme des chiens sur les femmes. En Syrie, dans les prisons de Bachar Al-Assad, où l’on viole les femmes pour atteindre et décourager les rebelles. Cette pratique a longtemps été perçue comme un aléa de la guerre, un simple dommage collatéral. Les esprits heureusement évoluent. Depuis dix ans, le concept d’arme véritable s’est imposé peu à peu. Mais il manque une vraie volonté politique. Le lobbying financier est décidément le plus fort. L’argent, propre ou sale, ferme les bouches.

Que voulez-vous dire ?
Peu de pays recèlent autant de ressources naturelles que le Congo. Et 80  % des réserves mondiales de coltan se trouvent dans la zone où les femmes sont attaquées. Faire main basse sur les richesses de notre sous-sol est donc la grande affaire. De même qu’en -contrôler les cours pour ne pas provoquer une hausse des prix de nos smartphones, auxquels le coltan est essentiel. Les armées et d’innombrables milices se sont emparées de ces eldorados. La mondialisation a des conséquences inattendues. Et si elle n’est pas animée par une éthique, une morale…

Vous avez échappé à une tentative d’assassinat en 2012, subi des pressions pour ne pas parler à l’ONU, reçu des flots d’insultes et de menaces…
Mon combat et ma franchise dérangent. On m’accuse de salir la réputation du Congo et de nuire à un gouvernement corrompu qui protège l’impunité des violeurs. C’est effarant, car le silence et l’inaction valent complicité. Les femmes devraient avoir droit, au minimum, à la protection de l’Etat. Droit à se voir reconnaître un statut de victimes et des réparations. Mais pointer la responsabilité de l’Etat me vaut encore des menaces, alors même que le pays s’enfonce dans un état de non-droit.

Avez-vous craint que votre engagement mette votre famille en danger ?
Oui, bien sûr. Et c’est la raison pour laquelle j’évite d’en parler, car je ne veux pas l’exposer. Ce qui est vrai, c’est que sans le soutien indéfectible de Madeleine, mon épouse, et de mes cinq  enfants, il m’aurait été impossible de poursuivre ce combat. Ils ont toujours été à mes côtés. Ils ont porté ce fardeau, dans l’ombre. Cette famille très unie fut mon plus grand atout.

Depuis l’infection neuronatale qui aurait pu être fatale dans les jours suivant votre naissance, vous dites avoir survécu, un peu mystérieusement, à de nombreux périls.
C’est vrai. J’ai échappé à bien des incidents qui auraient dû me tuer. Mais que dire ? Qu’il y avait là de l’irrationnel ? Qu’une force me protégeait ? Et que Namuzinda – ou Dieu – est intervenu ? Je ne crois pas totalement au hasard, c’est un fait. Si ma vie a été sauvegardée, c’est donc pour une cause. Aider les autres , dit ma mère. En tout cas, faire ce que je peux.

De nombreux prix internationaux ont récompensé votre engagement. Mais votre discours dépasse le sujet du viol et vous incarnez la cause des femmes.
Plus je parcours le monde, plus je suis touché de voir à quel point elles sont instrumentalisées, rejetées, déshumanisées. Et combien les normes sociales continuent de les main-tenir dans une classe de sous-hommes. C’est inacceptable. Partout où on leur fait confiance, où on leur donne une juste place, familles, communautés et pays s’en sortent beaucoup mieux. Se passer d’elles équivaut à amputer son potentiel de développement.

Desmond Tutu (Prix Nobel de la paix 1984) nous disait un jour qu’il était temps de remettre aux femmes les clés du monde.
Il a raison. Se passer d’elles a abouti à un échec. Elles ont un sens beaucoup plus élevé du respect de la vie quand les hommes ont le sens du respect du pouvoir. Ouvrons-leur tous les centres de décision. Et disons-leur : soyez vous-mêmes. Ne nous imitez pas. Si on se bat pour avoir des femmes au pouvoir, c’est précisément parce qu’elles apportent ce que les hommes n’ont pas. Alors dirigez en tant que femmes. Réagissez en tant que femmes. C’est là votre force. Et ce sera notre chance.

Propos recueillis par Annick Cojean, en 2016

Un film bouleversant - Denis Mukwege, le Messie des femmes ...

Le Dr Mukwege recevra le Nobel de la Paix en 2018

27 12 2012                   Edwy Plenel, directeur et fondateur de Médiapart, détient depuis quelques semaines la cassette qui permettra de confondre Jérôme Cahuzac : il écrit à François Molins, procureur de la République pour Paris, lui demandant de se saisir de l’affaire et d’ouvrir une enquête : le journaliste se fait auxiliaire de la Justice. Quand on a choisi de ne pas avoir de déontologie, on peut se fixer soi-même les limites d’activité de sa profession : c’est la porte ouverte à la délation… et tout ça sent très mauvais.

2012                                           Le 15 août 1944, lors du débarquement de Provence  les Américains, qui n’en savaient rien, nous avaient apporté avec leurs caisses de munitions en platane le chancre coloré, et c’est ainsi que soixante ans plus tard, il faudra abattre quantité de platanes, dont ceux qui bordent le Canal du Midi, où ils sont 42 000 ; en 2012 on en a coupé 1 600 et 2 200 en 2013. Ils sont entre 8 000 et 10 000 à être atteints par la maladie.

Le choix pour une mono variété a fragilisé ces plantations. Le chancre survit dans l’eau qui sert de vecteur en répandant ses spores. L’accostage des bateaux le long des berges, en blessant parfois le système racinaire, favorise la contamination. Une fois dans le cœur de l’arbre, le chancre va bloquer les vaisseaux transportant la sève.

La seule solution est de supprimer les arbres atteints avec d’infinies précautions. Le bois est immédiatement brûlé dans des fosses creusées spécialement. Les scories du sciage sont recueillies sur des bâches enduites de désinfectant et aspirées. On sort des zones d’abattage en passant par des sas de désinfection.

Midi Libre du 31 août 2013

On en profitera pour replanter les espèces d’origine : peupliers, saules, ormeaux, chênes pour les pays aquitains, micocoulier, caryer à feuilles cordées, peuplier blanc, chêne à feuilles de châtaignier, pacanier pour le Languedoc. On a planté autour de Villedubert dans l’Aude 192 tilleuls argentés, mais on s’arrêtera là car ils tuent les abeilles ! Coût : 200 millions d’€. VNF – Voies Navigables de France -, gérant du Canal du Midi, va faire preuve en la matière d’un autisme bien révélateur de l’enfermement des nombres d’administrations françaises : inaptitude complète à toute consultation préalable, ne revenant sur ses décisions que face à la bronca des maires des communes concernées, réalisant quand il est quasiment trop tard que les recherches sur un vaccin sont très avancées, etc… Un laboratoire de la région toulousaine a testé entre avril 2012 et mai 2013 des micro-injections de produits phytosanitaires sur cinq platanes condamnés à l’abattage. Les résultats sont étonnants et prometteurs, assure Adeline Renier dans la revue spécialisée Phytoma d’octobre 2013, photographies à l’appui. Le laboratoire qui a embauché cette doctorante de l’université de Montpellier attend le feu vert du ministère de l’agriculture pour reproduire ses tests officiellement à plus grande échelle. C’est une pratique courante aux Etats-Unis, mais sans résultats probants à ce jour, nuance un membre du comité scientifique qui conseille VNF pour la gestion de la crise.

Le maire de Capestang, lui, veut y croire : Il faut laisser une chance à la science, dit Pierre Polard. Deux autres protocoles d’essais thérapeutiques ont été soumis à l’approbation du ministère de l’agriculture, seul susceptible d’accorder des dérogations au régime d’abattage réglementaire. Contrairement au vaccin annoncé à grand bruit dans la presse locale, ces deux protocoles misent sur le renforcement des défenses naturelles du platane contre le chancre.

Avec ces tilleuls argentés, VNF veut faire plus chic, mais les pépiniéristes [Rouy-Imbert à Montfavet] ne l’entendent pas forcément de cette oreille, et ont mis au point une variété de platane, résistante au chancre coloré, bénéficiant d’un dépôt de marque platanor, plus savamment platanus vallis clausa : 1 000 € l’unité, pièce et main d’œuvre garantis trois ans. Chaque arbre serait muni d’une puce pour être facilement identifiable !  Un travail intelligent et manuel de nettoyage aurait pu être fait par les cantonniers qui auraient laissé en place les arbres naissants que l’on souhaiterait conserver pour remplacer ces platanes coupés, mais les cantonniers d’aujourd’hui pilotent d’énormes machines nommées épareuses, qui coupent bien évidemment tout ce sur quoi elles passent, et adieu les petits arbres endogènes…

Mais laissons la parole à la défense : Robert Vigouroux, ancien directeur de recherche au CNRS à Montpellier et Montfavet-Avignon, a travaillé pendant treize ans à la mise au point cet hybride :

Le platane commun est, en France comme en Europe, issu de croisements récents, à peine deux siècles. Ils sont tous très proches. J’ai dû retrouver une souche (platanus occidentalis) aux USA chez un botaniste, M. Mc Cracken. Ses quelques plants possédaient une source de résistance au chancre coloré que j’ai croisée avec succès avec platanus orientalis, une espèce d’Orient, pour obtenir un clone résistant.[…] Je travaille actuellement sur un nouvel hybride pour éviter une homogénéité génétique qui fragiliserait la nouvelle espèce clonée. J’en espère même deux ou trois autres pour parfaire la gamme platanor et empêcher ainsi qu’une maladie, parasite ou champignon, qui ne manqueront pas d’apparaître, ne déciment un jour cette nouvelle espèce.[…] Car, au final, rien ne remplacera le platane.

*****

De son côté, VNF compte sur les premières replantations pour faire accepter le passage des tronçonneuses. A Capestang, 90 micocouliers ont été plantés cet hiver. Comme les 265 peupliers blancs plantés dans l’Aude, les jeunes pousses du port héraultais figurent parmi les essences dites  intercalaires  que VNF prévoit de disséminer sur 60 % des 241 km de l’itinéraire, de Toulouse à Sète.
Des noyers américains (Carya) et des chênes à feuilles de châtaignier ont également fait leur apparition pour la première fois au bord du canal. Ces différentes variétés exotiques vont être expérimentées avec d’autres (liquidambar, chêne des Canaries). Elles seront mises en compétition pendant dix ans avec le platanor, une variété de platane résistante au chancre, pour constituer l’espèce jalon qui représentera à terme 40 % du linéaire.
La mort d’un tiers des 150 platanors plantés à grand renfort de couverture médiatique en novembre 2011 par Nathalie Kosciusko-Morizet, alors ministre de l’écologie, dans le port de Trèbes (Aude), à la sortie de Carcassonne, n’a pas tari la forte demande des élus locaux pour ces nouveaux platanes hybrides.
Non seulement les plants desséchés vont être remplacés à Trèbes, mais des centaines d’autres platanors ont été plantés à Villeneuve-lès-Béziers (Hérault) et Castelnaudary. En revanche, le tilleul argenté, première espèce choisie par VNF pour remplacer les platanes sur le bief de Villedubert, entre Carcassonne et Trèbes, a été écarté à la demande d’apiculteurs qui soupçonnent cet arbre de littéralement saouler leurs abeilles.
Le directeur de VNF, Marc Papinutti, avait annoncé un moratoire sur les abattages avant les élections municipales. Les maires sont désormais contactés avant chaque abattage, affirme Emilie Collet, employée par la direction régionale de VNF à Toulouse pour conduire le vaste programme de replantation du canal. Son tableau de marche prévoyait la suppression de 4 000 platanes en 2014. Ce sont finalement 1 200 arbres qui ont été abattus dans 25 communes de l’Aude et de l’Hérault jusqu’à la mi-mars. Une trêve printanière a été négociée en 2013 avec la Ligue de protection des oiseaux (LPO) pour ne pas gêner la reproduction des rolliers d’Europe.

La trêve dans le conflit des platanes pourrait être de courte durée : VNF a programmé l’abattage de 500 arbres supplémentaires à Capestang dès la fin août.En réaction, Christian Bourquin, le président (PS) du conseil régional de Languedoc-Roussillon, [† 26 08 2014, Damien Alary a pris sa succession] a décidé de suspendre sa participation financière aux abattages de platanes.

Stéphane Thepot      Le Monde du 21 mai 2014

Fin novembre 2014, VNF avait replanté 1 200 arbres. www.replantonslecanaldumidi.fr

11 01 2013                  L’armée française intervient au Mali pour stopper à Konna les islamistes en route pour Bamako. 17 jours plus tard, ils reprenaient Tombouctou, depuis neuf mois aux mains des Islamistes.

Je n’oublie pas que la France, lorsqu’elle a été elle-même attaquée, […] lorsqu’elle était menacée pour son unité territoriale, qui est venu alors ? C’est l’Afrique ! C’est le Mali ! Merci, merci au Mali. Nous payons aujourd’hui notre dette à votre égard.

François Hollande, le dimanche 4 février, place de l’Indépendance à Bamako.

24 01 2013             Florence Cassez, qui avait écopé de soixante ans de prison au Mexique,  est libérée.

25 01 2013            En première page, en caractères de titre, Libération : Une série de perquisitions a eu lieu hier, visant à déterminer si l’homme d’affaires a bénéficié des soutiens de Sarkozy ou Lagarde, lors du versement par l’État de 400 milliards d’euros [soulignés par la rédaction]. CRÉDIT LYONNAIS. LA TAPIE CONNEXION.

De 400 millions à 400 milliards, il n’y a que trois zéros de trop, mais ce n’est sans doute que chicanerie que de relever cela. À peu près un mois plus tôt, Nicolas Demorand, patron du journal nous gratifiait de sa très parisienne jactance sur les antennes de France Culture dans une émission de Marc Voinchet sur les différences entre presse papier payante et presse papier gratuite, parlant de l’information de qualité de la presse papier payante… Cette notion  d’information de qualité est intéressante à creuser car révélatrice de la conception franco-française du journalisme selon laquelle une dépêche d’agence, brute de décoffrage est incompréhensible pour le péquin moyen et donc qu’une analyse journalistique se révèle nécessaire pour lui donner un sens et la rendre compréhensible ; ainsi donc devient nécessaire l’intervention du journaliste qui prend sans le dire les habits de l’enseignant pour nous dire comment il faut penser, rejoignant ainsi le grand corps (…malade) des intellectuels français, là encore, catégorie spécifiquement française, pour que le bon peuple puisse savoir comment il faut penser : faut-il brûler ceci, faut-il brûler cela, faut-il tuer ceci, faut-il tuer cela ? etc… Et tout ceci témoigne d’un effarant mépris pour les autres, pour tous ceux qui professionnellement ne sont pas des intellectuels, d’un effarant mépris pour le bon sens et l’intelligence de chacun. Le journaliste considère donc la dépêche d’agence comme une matière première qu’il prendrait en main et la façonnerait jusqu’à obtention d’un produit fini, accessible alors au consommateur : comparaison audacieuse mais qui a le tort d’être la plus fausse qui soit. Comparaison n’est pas raison et une dépêche d’agence n’a nul besoin d’être interprétée par un professionnel de l’information pour être compréhensible du public. On peut certes apprécier le gentil énoncé qui veut que le journaliste écrive le brouillon de l’Histoire, mais il y a une limite à tout, et en l’occurrence, c’est quand le brouillon devient caricature.

Cette affaire Tapie est décidément dramatiquement révélatrice de l’épouvantable médiocrité  qui s’est installée au plus haut niveau. Ministre des finances, Christine Lagarde avait décidé pour en finir avec ce contentieux Bernard Tapie/ Crédit Lyonnais d’en appeler à une procédure fréquente aux EU, où elle a fait ses armes : l’arbitrage, procédure qui apparemment donne des boutons aux juges de France. Dans les faits, c’est son directeur de cabinet, Stéphane Richard – futur patron d’Orange – qui gère ce dossier : il était en place avant l’arrivée de Christine Lagarde à Bercy. Trois juges sont nommés. Qui a signé la nomination ? Certainement pas un simple greffier. Sont donc nommés, Pierre Estoup, un ancien haut magistrat, à la réputation sulfureuse, auquel Bernard Tapie a dédié son bouquin Librement, le 10 juin 1998 avec ces mots : Votre soutien a changé le cours de mon destin… Si ce n’est pas du piston, qu’est-ce donc ? Bernard Tapie aura été reçu 17 fois à l’Elysée par Nicolas Sarkozy ! Où est donc la justice ? Deuxième nomination : Pierre Mazeaud, ancien président du Conseil constitutionnel ; son passé d’alpiniste, son amitié pour Walter Bonatti, font de lui moralement un intouchable, sauf que… sauf qu’il est incompétent et c’est lui-même qui l’écrit à Pierre Estoup : Je tiens donc à vous remercier pour tout ce que vous faites, d’autant plus que j’en serais totalement incapable. Ailleurs, face aux policiers, il lâche : M. Tapie est un voyou, mais comme tout voyou, il a droit à la justice. Droit, bien entendu…  mais surtout si la prestation du juge est rémunérée à raison de plus de 333 333 € ! [1 million pour les trois]À un tarif pareil, pourquoi faire la fine bouche, pourquoi faire preuve d’honnêteté… envoyez donc les sous même si je suis incompétent ! Troisième nomination : Jean Denis Bredin, ex brillant avocat qui a eu un AVC et s’en trouve bien diminué : si l’AVC a eu lieu avant la nomination, il ne fallait pas l’accepter ; s’il a eu lieu après, il fallait qu’il rende son tablier ; non, il se contente d’un courrier à Pierre Estoup : … Je vous adresse mon modeste brouillon, qui reprend pour l’essentiel vos excellentes observations. Et d’empocher la bagatelle de 398 000 € ! Donc, dès le départ, la nomination de ces trois juges arbitres relevait du travail de pied nickelé, laissant tout l’espace à la cupidité et à l’incompétence !

Deux ans plus tard, le 17 février 2015 la cour d’Appel de Paris se rebiffera contre tous ces bidouillages et prendra un arrêté des plus secs, renvoyant brutalement Pierre Estoup dans les cordes en disant : tout cela sent trop mauvais, on annule tout et on recommence :

Considérant qu’il est démontré que M. Estoup, au mépris de l’exigence d’impartialité qui est de l’essence même de la fonction arbitrale, a, en assurant une mainmise sans partage sur la procédure arbitrale, en présentant le litige de manière univoque puis en orientant (…) la réflexion du tribunal en faveur des intérêts de la partie qu’il entendait favoriser par connivence avec celle-ci et son conseil, exercé une influence déterminante et a surpris par fraude la décision du tribunal arbitral.

Et, le 3 décembre 2015, l’arbitrage sera invalidé et Bernard Tapie sommé de  rendre au Crédit Lyonnais les 400 millions d’€. Bernard Tapie se pourvoira en cassation mais cet appel n’est pas suspensif.

En décembre 2016, la Haute Cour de Justice condamnera Christine Lagarde pour négligence (…pour ne pas avoir demandé de recours à la suite des conclusions de l’arbitrage) mais sans demander de peine ni d’inscription au casier judiciaire. L’indignation du monde judiciaire voudra ignorer que c’était la meilleure façon de traduire la réalité, à savoir que Christine Lagarde en l’affaire n’était guère plus qu’une lampiste quand le premier responsable était Nicolas Sarkozy, qui avait tiré toutes les ficelles. En mai 2017, la Cour de cassation confirmera le jugement du 3 décembre 2015. Le 6 juin 2017, le Tribunal de Commerce de Paris offrira à Bernard Tapie un échéancier de règlement de ces 404 millions qui en adoucit bigrement ma dureté : le parquet fera appel de ce jugement… et le 18 décembre 2017, les juges d’instruction Serge Tournaire et Claire Thépaut décideront de renvoyer six personnes, dont Bernard Tapie, devant le tribunal correctionnel pour détournement de fonds publics et escroquerie en bande organisée. Le feuilleton est donc loin d’être terminé.

1 02 2013               Thierry Tuot Conseiller d’État remet à Jean-Marc Ayrault, premier ministre son rapport La Grande Nation pour une société inclusive qui  regroupe ses propositions sur la politique d’immigration de la France.

Qui est Thierry Tuot ? Certainement pas un jeunot frais émoulu de l’ENA. L’homme a déjà de la bouteille et une longue carrière de haut fonctionnaire brillant derrière lui.

Science po Paris et ENA 1984-1986 promotion Diderot, il a commencé comme auditeur, maître des requêtes en 1989, commissaire du gouvernement au Conseil d’État en 1988, et directeur de la rédaction des Cahiers de la fonction publique de 1988 à 1991. Il a été ensuite pendant 6 ans à la direction juridique de l’Aérospatiale, de 1991 à 1996. Puis il a été nommé à la tête du Fonds d’Action Sociale pour les travailleurs immigrés de 1997 à 1999. En 1999, il a rédigé un ouvrage remarqué sur l’immigration, les Indésirables, sous un pseudonyme, Jean Faber. Suite à ce pamphlet incorporant également des propositions, il a été remercié par sa ministre de tutelle Martine Aubry.

Il a pris la direction de la commission de régulation de l’énergie jusqu’en 2003, et a été nommé conseiller d’État en juin 2001. Il a été mis à contribution sur des sujets, dont le Grenelle de l’environnement pour lequel Jean-Louis Borloo lui a demandé un rapport général reprenant de manière détaillée l’ensemble des propositions émises au sein des groupes de travail, mais aussi l’évolution du droit sur l’urbanisme, l’évolution du code minier, l’affectation de l’Hôtel de la Marine, etc..

Il est également président de l’association française de droit de l’énergie (AFDEN) depuis 2008, président du conseil d’administration de l’Établissement public des fonds de prévoyance militaire et de l’aéronautique depuis 2010 et président de la commission des sanctions à l’Autorité de régulation des Jeux en ligne, président du conseil d’administration de la Villa Medicis, du port autonome du Havre et de Paris.

Wikipedia

Donc, pour faire court, une pointure.

Parmi ses propositions, le rapport préconise de modifier le nom des rues afin de les renommer en écho avec l’histoire des migrations, de régulariser automatiquement les immigrés clandestins qui sont en mesure de prouver qu’ils vivent en France depuis plus de cinq ans et de naturaliser tous les immigrés ayant suivi une scolarité en France. Devant la polémique engendrée par ces propositions, Thierry Tuot se défend d’être le coordonnateur de ces travaux, son apport se limitant au rapport intitulé La grande nation : pour une société inclusive. Cette section n’est toutefois pas exempte de critiques. Thierry Tuot y dénonce notamment la célébration du passé révolu d’une France chevrotante et confite dans des traditions imaginaires, ce qui fait dire à Alain Finkielkraut  qu’une nouvelle politique se met en place qui fait du passé, non plus, comme disait Simone Weil, un besoin vital de l’âme humaine, mais un obstacle à son épanouissement.

Wikipedia

Encore plus périphérique, et stratosphérique même, l’invocation rituelle, chamanique, des Grands Concepts et Valeur Suprêmes ! Empilons sans crainte du ridicule ni de l’anachronisme – les majuscules les plus sonores, clinquantes et rutilantes : Droits et Devoirs ! Citoyenneté ! Histoire ! Œuvre ! Civilisation Française ! Patrie ! Identité ! France ! – on se retient, pour ne paraître point nihiliste ; dans quel monde faut-il vivre pour croire un instant opérante la frénétique invocation du drapeau ? Depuis quand Déroulède a-t-il résolu un seul problème social ? De quoi s’agit-il – où est la frontière à défendre, le Reich à combattre, l’ennemi à refouler ? Marchons-nous vers Verdun ou le Vercors ? Où quelque part entre Pôle emploi et un foyer de travailleurs migrants en déshérence ?

Au XXI ° siècle, on ne peut plus parler en ces termes  des générations de migrants, qui d’ailleurs n’arrivent plus de l’ancien empire français seulement, on ne peut plus leur tenir un discours qui fait sourire nos compatriotes par son archaïsme et sa boursouflure. Nous parlons de société, de justice ; d’équité, et de quartier, d’habitat, de vie privée. De liberté. Ne parlons pas à ceux qui peinent à s’intégrer avec des mots que nos manuels scolaires ont abandonnés depuis cinquante ans. Nous sommes des générations de paix, de prospérité, d’Europe, de liberté : cessons de marteler le discours martial de la revanche de 1870 – dont on finira par croire qu’il ne servira qu’à masquer l’incapacité à penser la société de demain. Du reste, les seuls qui versent vraiment leur sang pour la patrie aujourd’hui, nos soldats, sont souvent issus de l’immigration !

[…]      L’intégration appelle aussi une référence, à ce à quoi on s’intègre – qu’on serait bien en peine de décrire : à notre société émiettée, tribalisée, internationalisée, individualiste, fragmentée, où les communautés multiséculaires, qui étaient famille, paroisse, provinces, – et les groupements collectifs assurant la socialisation – syndicats, partis, Eglise – sont remplacés par des multiples appartenances croisant les critères et insoucieuses de cohérence, qui dira comment on y est intégrés ? […] L’intégration mène des populations mal définies sur un parcours incertain pour rejoindre on ne sait quoi.

Thierry Tuot Conseiller d’État. La Grande Nation pour une société inclusive : rapport remis à Jean-Marc Ayrault, premier ministre.

L’intégralité du rapport sur http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/134000099.pdf.

Il n’existe pas de vent favorable pour qui ne sait où il va. Sénèque

Monsieur Tuot se rend il compte qu’il fait ainsi le lit de Marine le Pen ? Mais il est vrai que lorsque l’on collectionne ainsi les casquettes, il ne faut pas trop s’étonner si l’on perd un peu la tête, même si dans le même temps on remplit son porte monnaie.

S’il ne faut pas accuser ceux parmi les immigrés et leurs descendants qui refusent de s’assimiler, il est par contre un comportement qu’il convient de déplorer, c’est le manque de reconnaissance envers terre d’accueil. Nul n’a jamais été contraint de choisir la France, ou tout autre pays d’accueil, comme terre de résidence. Le monde est vaste, et beaucoup des migrants des dernières vagues auraient pu opter pour des terres sur lesquelles le problème sensible de l’identité ne se serait pas posé. Ceux qui ont effectué ce choix l’ont fait parce qu’il présentait à leurs yeux des avantages : soit qu’il leur permettait de mener une existence plus confortable sur le plan matériel, soit qu’il leur offrait la possibilité d’échapper à la dictature de leur groupe, et souvent aussi de leur gouvernement. La liberté de pouvoir dire ce que l’on veut à une terrasse de bistrot, cela n’est pas rien ! La décence et l’honnêteté commande à tous ceux qui ont fait le choix des terres européennes d’avoir quelques reconnaissance à l’égard des peuples qui les ont accueillis, souvent au demeurant sans que leur approbation ait jamais été demandée. Le manque de reconnaissance et la propension à dénigrer les pays d’accueil auraient du l’alerter, car ces signes ne sont pas anodins. L’absence de socle de reconnaissance construit par les parents pour leurs enfants constitue le point de bascule entre l’immigration extra-européenne des quarante dernières années et l’immigration intra-européenne des quarante dernières années qui l’avait précédé. Cette dernière (et même, d’ailleurs, une part de l’immigration extra-européenne, dont l’immigration maghrébine, d’avant les années 1970) exprimait à ses enfants cette reconnaissance et le respect qu’elle ressentait pour la France qui l’avait accueillie.

Malika Saurel-Sutter       Décomposition française.  Comment en est-on arrivé là ? Fayard 2015

Les Américains disent cela beaucoup de façon beaucoup plus courte et brutale : Love it or leave it.

Mais Omar Sy, qui n’est pas américain, le dit aussi de façon très concise : Je me suis débrouillé pour qu’on m’aime. [Télérama de Janvier 2016], à l’opposé du trop fréquent cracher dans la soupe.

15 02 2013             Pluie de météorites sur l’Oural, dans la région de Tcheliabinsk ; l’énergie dissipée par la désintégration du météorite initial de 20 mètres de diamètre en entrant dans l’atmosphère a fait voler en éclat les vitrages les plus solides.

26 02 2013             Stéphane Hessel tire sa révérence.

Il arrive que des pays, voire des civilisations entières prennent de mauvaises habitudes, ou pire. C’est pourquoi, depuis l’époque des prophètes jusqu’à nos jours, en passant par Savonarole et Luther, l’indignation, la colère et les appels à un ressaisissement moral ont de tous temps été nécessaires. Cette adrénaline sociale a des effets à la fois créatifs et destructeurs : nous ne comprenons que rarement lesquels finiront par prévaloir. Mais qui pourrait nier que nous avons besoin de personnalités comme Stéphane Hessel, décédé la semaine dernière, et Beppe Grillo, qui va très bien, merci. Hessel, dont le pamphlet Indignez-vous ! s’est répandu sur la planète, traduit dans des dizaines de langues, a été une source d’inspiration pour les partisans de Grillo, pour les indignados espagnols et les manifestants d’Occupy Wall Street aux États-Unis. L’indignation est autre chose que la révolution, la rébellion et la restauration, bien qu’ayant des liens avec les trois. Peut-être lui arrive-t-il d’être simpliste, feinte ou hors de propos, mais sans elle jamais la vie ne connaîtrait de nouveau départ.

The Guardian 03 2013

25 02 2013             Les  élections législatives italiennes donnent 163 élus au parti de Pepe Grillo, ancien clown reconverti en politique du demain, on rase gratis. Où l’on commence à s’apercevoir que le dit Pépé Grillo ne serait peut-être bien qu’une marionnette entre les mains de Gianroberto Casaleggio, habile homme d’affaire du monde de la communication, lequel n’aurait pas du tout l’intention de laisser les nouveaux députés de son Mouvement 5 étoiles – M5S, dire et faire ce que bon leur semble. Mais on ne saura jamais le fin mot de l’histoire, car Casaleggio mourra le 11 avril 2016.

28 02 2013             Sortie d’un bouquin alimentaire de Marcela Iacub sur sa liaison avec DSK de fin janvier à août 2012. Le Nouvel Observateur de Laurent Joffrin en a fait sa une. Interrogé, ce dernier se défend : C’est un bon bouquin. C’est un objet littéraire incongru, bizarre, dérangeant, qui se situe quelque part entre Christine Angot et Marie Darrieussecq. C’est le rôle des journalistes de parler des bons livres. Un peu plus loin, il crache finalement le morceau : Ça me fait rire, les leçons de morale. D’un coté, on se plaint que la presse va mal, de l’autre coté, on crie au scandale quand un hebdomadaire veut augmenter ses ventes. On ne peut être plus clair pour dire haut et fort qu’il n’y a plus aucune différence entre la presse de caniveau et le Nouvel Observateur.

1 03 2013               À 85 ans, Joseph Ratzinger, pour la première fois depuis bien longtemps, a dormi comme un bébé. C’est la veille qu’il a décidé renoncer à son pontificat, mettant ainsi fin à une tradition, figée, paralysante, partagée d’ailleurs par bien d’autres institutions que l’Église.

15 03 2013                On inaugure un bien beau pont levant sur la Garonne à Bordeaux : personne n’a a baisser la tête pour passer dessous. Il porte le nom de son ancien  maire : Jacques Chaban Delmas.

4 04 2013               Jérôme Cahuzac, encore ministre du budget dix jours plus tôt, avoue avoir fraudé lui-même le fisc et donne ainsi raison aux allégations de Médiapart. Et toutes nos belles âmes de se fendre des incantations de la vertu outragée, effets de manche garantis, ce qui coûte un peu de salive mais guère plus, plutôt que de reconnaître leur carence, président de la République en tête. Mais pour cela, il faudrait quelque courage et cela fait bigrement défaut, et dans le même temps il faudrait accorder au bon sens la place qu’il mérite. Du bon sens, c’est ce qui aurait permis de ne pas choisir Jérôme Cahuzac comme ministre, car enfin, le monde médical est pourvu de la plus large gamme dans le domaine de l’honnêteté, de la déontologie : les hommes et les femmes remarquables y sont légion, mais on y compte aussi quelques solides crapules ; un propriétaire de clinique esthétique spécialisé dans l’implant capillaire, il n’est pas nécessaire d’être grand clerc pour sentir que cela sent le fric à plein nez. Il n’est pas bien difficile non plus de se faire une idée des revenus que cela dégage… il suffit pour cela d’envoyer quelques faux clients demander des devis et on se fait une idée du CA, que l’on peut comparer ensuite avec la déclaration patrimoniale de l’intéressé. Fatto la lege, trovato l’ingano, – dès que la loi entre en vigueur, on trouve le moyen de la contourner – disent les Italiens, experts. Jérôme Cahuzac avait fait sien le dicton. Il est tellement plus simple et irresponsable de jouer les naïfs, avec de beaux effets de manche du style : mon ennemi… la finance. Et du courage, c’est ce qu’il faut pour prendre les mesures nécessaires : les Américains l’ont fait, Angela Merkel a racheté des listings quelques millions d’euros qui vont sans doute lui permettre de retrouver rapidement sa mise. En France, nombreux sont les gens à savoir, à la police, dans les directions des ministères concernés : ils savent tout cela et ils se taisent. Si ces gens avaient parlé quand ils savaient, Jérôme Cahuzac ne serait jamais arrivé jusqu’à Bercy. Il est coupable, c’est évident, mais ses nombreux complices seront-ils inquiétés ? Rien n’est moins sûr. Le mal est assuré de son triomphe lorsque les hommes de bien ne font rien, disait Albert Einstein. Il faut le dire nettement : le scandale de cette affaire n’est pas en premier la fraude de Jérôme Cahuzac, mais bien le fait que Jérôme Cahuzac ait pu arriver jusqu’à Bercy, numéro 2 des finances du pays. Car c’est de la carence profonde de la classe politique, de la haute fonction publique qu’il s’agit : ils se sont refusés à ouvrir les yeux, ils n’ont pas voulu entendre… quand les sonnettes d’alarme sonnaient… c’est peut-être aussi Paris contre la Province [du latin pro vinci : pour les vaincus], comme dans l’affaire Merah. Les braves petits soldats de province font leur boulot, tout en étant priés de ne pas vouloir venir jouer dans la cour des grands ; les technocrates parisiens, hauts fonctionnaires et politiques, savonnent la planche, jouant les naufrageurs avec un professionnalisme certain, et un souverain mépris de l’intérêt général au profit de leur insupportable ego. Il sera condamné en appel en mai 2018 à quatre ans de prison dont deux avec sursis, quand en première instance le jugement avait requis trois ans de prison ferme. Deux ans de prison ferme, en droit français, cela signifie que, s’il s’agit d’une première condamnation pour l’intéressé, la peine peut-être aménagée, selon la volonté du juge d’application des peines, en contrôle judiciaire avec bracelet électronique, ou autres modalités… Donc, Jérôme Cahuzac ne passera pas une seule nuit en prison. On est bien dans la République des copains et des coquins.

La culture technocratique parisienne est nourrie d’une dose inouïe de mépris pour le reste du pays.

Alexandre Jardin                    Le Midi Libre du 12 03 2017

5 04 2013        L’Observatoire de la laïcité, créé par Jacques Chirac dès 2007, mais resté depuis lettre morte, prend forme avec la nomination à sa tête de Jean-Louis Bianco, ex-ministre et ex secrétaire général de l’Elysée.

La France n’a pas de problème avec sa laïcité.

Jean-Louis Bianco      Le monde 25 juin 2013

La laïcité va dès lors être perçue selon deux conceptions plus qu’éloignées :

Je ne pardonne pas à la gauche d’avoir abandonnée la laïcité.

Élisabeth Badinter Marianne Février 1995

La même Élisabeth Badinter fustigera la position comique du nouvel Observatoire de la laïcité, cet édredon qui a remplacé le Haut Conseil à l’Intégration : il n’y a pas de problème, c’est vous qui les inventez, ce n’est pas si grave.

*****

Réduire la laïcité à un simple principe de neutralité a servi bien des intérêts. Or la Laïcité n’est pas neutre. En plus d’établir une séparation entre le spirituel et le temporel, elle hiérarchise. Elle dessine bel et bien un modèle de société. Nous vivions un véritable retournement de situation. Pensée à l’origine pour protéger l’individu, la laïcité de voir placée aujourd’hui dans la situation de protéger les religions en toutes circonstances, y compris lorsqu’elles se mettent à barrer aux hommes la route de l’individuation. Or, sans individuation, pas de démocratie.

La Laïcité a été attaquée au moment même où elle était appelée à jouer le rôle de digue pour protéger la France de la montée en puissance des vagues intégristes. Il n’y a là point de hasard.

De par leur mandat de représentants du peuple, les élus ont l’obligation de respecter la République. […] Les méthodes et les manières de s’arranger avec l’esprit de la loi et la loi ne manquent pas : financement d’associations de tous ordres ou encore octroi d’avantages matériels, comme des terrains municipaux en vue d’y édifier des lieux de culte, en utilisant le subterfuge des baux emphytéotiques…

Malika Saurel-Sutter    Décomposition française. Comment en sommes-nous arrivés là ? Fayard 2015

23 04 2013          Des hackers syriens réussissent à pirater le compte Twitter de l’Associated Press et à 13 h 07 affirment que la Maison Blanche a été attaquée et qu’Obama est blessé. Le Dow Jones s’effondre presqu’aussitôt , jusqu’à perdre 150 points en 60 secondes – soit 136 milliards $. A 13 h 10′, l’Associated Press annonce qu’il s’agit d’un canular. A 13 h 13′ le Dow Jones aura récupéré la quasi totalité de ses pertes.

16 05 2013         Une proposition de loi visant à supprimer le mot race de la Constitution est adoptée en première lecture à l’Assemblée Nationale. Que dit le texte ? La France assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Vient tout de suite aux lèvres la question essentielle : Est-ce en cassant le thermomètre que l’on fera tomber la fièvre ? Globalement deux opinions sont en présence : ceux qui pensent que supprimer le mot peut changer le réel, et ceux qui pensent cela ne changera rien à la réalité. Les généticiens affirment : les humains ont en commun 99.9% de leur patrimoine génétique, mais cela laisse 0.1 % de variants. L’ADN humain contient 3 milliards de bases, 0.1 %, cela fait tout de même 3 millions de bases variant de l’un à l’autre … 3 millions… cela peut faire des différences qui se voient… couleur de la peau, sensibilité aux maladies, et aussi des différences qui ne se voient pas au premier coup d’œil.

Par définition, la race réunit les individus qui ont certaines particularités héréditaires communes assez marquées pour qu’on puisse les rassembler en un groupe, mais insuffisantes pour que ce groupe constitue une espèce. Les races n’ont jamais été plus précisément définies. Elles ont toujours admis un certain arbitraire et, contrairement à ce qu’on prétend souvent, elles n’ont jamais eu de définition essentialistes ou typologiques. C’est pourquoi il est absurde de parler de l’existence ou de la non-existence des races : elles existent en taxonomie selon la définition que les taxonomistes en donnent ou selon l’usage qu’ils en font.

Par ailleurs, quoi qu’en pensent les généticiens, il y a des races dans le monde où nous vivons. Car nous ne séjournons pas dans un monde de gênes, mais dans un monde d’hommes, et celui-ci est irréductible à celui-là.

André Pichot, historien des sciences

Le droit est une arme, un outil dont on dispose pour agir sur la société. C’est pourquoi il faut conserver ce mot dans notre Constitution, comme une condamnation solennelle des distinctions fondées sur la catégorie imaginaire de la race.

[…]   On comprend bien cette volonté sémantique de rompre avec un passé catastrophique, provenant à la fois de la dernière guerre et de la colonisation. Mais force est de constater que bannir la notion de race des sciences sociales n’a pas eu l’effet escompté. Pas plus que l’effort d’éducation qui a été fait dans les années 1960-1970 pour estomper les différences entre les peuples. Sinon on ne serait aujourd’hui dans une situation où  un petit tiers de la population française se déclare un peu ou beaucoup raciste

Pap Ndiaye, professeur d’histoire à l’EHESS

Certes, il est délicat de parler de race, mais ne pas en parler l’est tout autant, et l’euphémisation ne fait qu’obscurcir le problème. La suppression de ce terme dans le droit signerait surtout le recul de la lutte contre les discriminations raciales.

Éric Fassin, sociologue

Le tabou vient de la seconde guerre mondiale, durant laquelle la France, plus que la Grande Bretagne ou les États-Unis, a été traumatisée par le racisme biologique et le nazisme. Du coup, le mot a disparu du langage commun. Même l’extrême droite française évite de l’utiliser.

[…] Croire qu’il suffit de supprimer le mot pour supprimer le mal relève de la pensée magique.

Louis George Tin, fondateur du CRAN, Conseil Représentatif des Associations Noires de France

Le mot race a été introduit dans la législation française en 1939, puis installé par les lois antisémites du régime de Vichy le 3 octobre 1940 et 2 juin 1941. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, cette terminologie a été reprise pour proscrire les discriminations, mais son utilisation d’alors est historiquement périmée. Même s’il s’agit d’un geste symbolique, il est donc nécessaire d’expurger le texte fondateur de la République Française. Parce que ce mot n’apporte rien et peut faire du mal. Alain Jakubowicz, président de la LICRA Ôter ce mot de la Constitution, c’est acter le fait que l’inconscient collectif fonctionne encore à travers la grille de lecture de notre culture coloniale. Si nous voulons déconstruire peu à peu ce qui nous a bâti pendant deux siècles, si nous voulons entamer la déracialisation des rapports humains au cœur de la République, il nous faut commencer par là.

Pascal Blanchard, historien mai 2013

Chaque culture se développe grâce à ses échanges avec d’autres cultures. Mais il faut que chacune y mette une certaine résistance, sinon, très vite, elle n’aurait plus rien qui lui appartienne en propre à échanger et par conséquent, que des cultures attachées chacune à un style de vie, à un système de valeurs, veillent sur leurs particularismes, est une disposition saine, nullement – comme on voudrait nous le faire croire – pathologique.

[…]     En banalisant la notion de racisme, en l’appliquant à tort et à travers, on la vide de son contenu et on risque d’aboutir au résultat inverse à celui que l’on recherche. Le racisme, c’est l’affirmation que des groupements humains appelés races peuvent être hiérarchisés en fonction de la qualité de leur patrimoine génétique et que ces différences autorisent les races dites supérieures à commander, exploiter les autres, éventuellement à les détruire.

Claude Levi-Strauss à l’UNESCO 1971

Il y a au FN des gens qui se réclament du gaullisme. Ils ne veulent pas voir le danger qu’il y a à se tenir sur l’étroite ligne de crête qui sépare le refus du renoncement de la volonté de puissance, le sentiment national du nationalisme, l’amour des siens du rejet des autres, la fermeté de la dureté, alors qu’ils sont entraînés malgré eux du mauvais côté de la pente par la force d’une politique qui nie la complexité morale à laquelle se trouve confrontée toute conscience humaine sur laquelle pèse la responsabilité du pouvoir.

Henri Guaino Le Monde 17 12 2013

Tous ces bons ouvriers des temps passés, tous ces hommes, c’est-à-dire tous ces perpétuels inventeurs, continuent à travailler en toi et avec toi, dès que tu entreprends toi-même un travail. Que tu l’ignores, qu’on ne te l’apprenne pour ainsi dire jamais – ce n’est pas une excuse. On ne s’affranchit jamais de ses ancêtres. Pas plus qu’on ne se débarrasse de son ombre. Mais, parmi ces ancêtres, quel Français ne compte des hommes, et des femmes, de cent souches différentes ? Il y a un mot, dans la devise des hommes de 1789 qui signifie cela. Un beau mot. Ne l’oublie jamais : Fraternité.

Lucien Febvre Nous sommes des sangs mêlés.1950

28 06 2013                   La bellissime mairie de La Rochelle brûle. Les travaux de restauration dureront jusqu’à l’automne 2019, pour un montant de 21.5 million d’Euros. Les parties datant des XV° et XVI° siècles, notamment la salle des fêtes, seront reconstituées à l’identique : la toiture refaite à neuve, les pierres qui avaient éclaté sous l’effet de la chaleur seront remplacées une à une, les sculptures refaites, essentiellement par l’Atelier Esmoingt Madelmont à Albussac, les tapisseries restaurées. L’architecte Philippe Villeneuve, avant même de pouvoir commencer les travaux, aura eu besoin de trois ans d’expertise pour définir avec précision leur nature.

Incendie de l'Hôtel de ville : La Rochelle engage des ...

 

File:La Rochelle, Hôtel de Ville 04 (4150826356).jpg

Panoramio - Photos by Patrick Demeyer

Salle des fêtes… avant … et après restauration consécutive à l’incendie.

Après l’incendie, la mairie de La Rochelle risque de s ...

…après…

2 07 2013                    Sur le site de Baïkonour,  une fusée Proton-M dotée d’un étage supérieur emporte une charge utile de trois satellites du système de positionnement par satellites Glonass. Quelques secondes après avoir quitté le sol, le lanceur commence à dévier de sa trajectoire verticale et plonge vers le sol. La fusée commence à se désintégrer et perd son étage supérieur et sa charge utile. Puis elle s’écrase 32 secondes après avoir quitté le sol à environ 1-2 km de la zone de lancement. Les moteurs du premier étage ont fonctionné jusqu’au bout : pour que la fusée s’écarte au maximum du pas de tir, le contrôle au sol ne peut pas arrêter les moteurs durant la première phase du vol. C’est la première fois depuis plus de 20 ans qu’un lanceur russe s’écrase peu après son décollage. Les échecs, nombreux ,du lanceur  ces dernières années concernaient l’étage supérieur ; le dernier échec similaire à celui-ci, c’est-à-dire lié au fonctionnement du premier étage, remonte au 2 avril 1969. Le coût de cet échec est estimé à 100 M US$ pour le lanceur et 200 M US$ pour les satellites. Plusieurs constats ont été effectué grâce aux télémesures :

  • Le lanceur a décollé 4 dixièmes de seconde avant l’heure prévue alors que les moteurs n’avaient pas atteint leur pleine puissance
  • Une température trois fois supérieure à la normale (1200°C) a été détectée au niveau des moteurs du premier étage.
  • Un des moteurs a été arrêté par le dispositif d’urgence seulement 4 secondes après le décollage.

Les investigations effectuées dans l’épave ont montré que plusieurs capteurs d’accélération angulaire avaient été montés à l’envers. Le système de contrôle d’altitude du lanceur a réagi au lancement à des signaux erronés expliquant la perte finale de la fusée.

29 07 2013           Premier fric frac écologique au Carlton de Cannes : 103 millions d’€. La classe, du grand art : à pied, s’il vous plait… même pas un petit pèt polluant de gaz d’échappement, et en plein jour. Chapeau l’artiste.

Des voleurs comme il faut c’est rare de ce temps

Georges Brassens 1972

21 08 2013               En Syrie, Bachar El Assad utilise des armes chimiques – du gaz sarin- contre ses opposants, à Mamadamiya al-cham, dans la banlieue de Damas  : ils font 1 429 morts, dont 426 enfants. C’était la ligne jaune à ne pas franchir qu’avaient fixée les Occidentaux à Bachar el Assad et aux Russes : Barack Obama ne bougera pas, et les autres n’oseront pas y aller sans les Américains. Il faudra attendre quatre ans  de plus, quatre ans d’horreurs et d’hécatombes quotidiennes pour que les Américains mettent le holà, après un changement de présidence.

23 08 2013                  Les systèmes mafieux peuvent sévir ailleurs qu’en Corse : il est des coins où la France est tellement profonde qu’elle en devient glauque et donne la nausée. On pense à La France moisie de Philippe Sollers le 28 janvier 1999.

Le 23 août, un village lové au pied des contreforts du Larzac s’est invité au Conseil des ministres, dans les parapheurs de François Hollande, de Jean-Marc Ayrault et de Manuel Valls. Les trois têtes de l’exécutif ont révoqué, par décret, Jean-Paul Goudou, maire de Saint-Privat, commune de 406 habitants de l’Hérault. Procédure rarissime depuis les lois de décentralisation de 1982 dont seuls ont écopé le fameux Gérard Dalongeville (ex-PS) à Hénin-Beaumont (condamné à quatre ans de prison dont trois ferme le 19 août) ou encore un maire d’une commune de Mayotte, confetti français de l’océan Indien. Dans un récent entretien au Monde, François Hollande pointait avec gravité ces outrances, complaisances, défaillances du système politique qui délitent la société. Nous y voilà. Dans l’exposé des motifs de révocation, le Journal officiel de la République française (JORF) évoque des agissements de Jean-Paul Goudou qui le privent de l’autorité morale nécessaire à l’exercice de ses fonctions de maire. Un peu plus haut, il est fait état de deux condamnations (mars 2013) avec, pour l’une, une peine d’emprisonnement de six mois et 30 000 euros d’amende pour faux et usage de faux dans un document administratif et pour l’autre un emprisonnement délictuel d’un an pour escroquerie, assorti de 100 000 euros d’amende. Et en bonus à titre de peine complémentaire, Monsieur le maire – qui a fait appel de ses condamnations – est privé de ses droits civiques, civils et de famille pour une durée de cinq ans. D’autres faits, non mentionnés au JORF, et eux aussi en appel, ont également valu condamnation à l’élu de Saint-Privat.

C’est Pierre de Bousquet de Florian, ancien grand patron de la DST et proche de Jacques Chirac, aujourd’hui préfet du Languedoc-Roussillon, qui a instruit le dossier, non sans s’être intensément plongé dedans. A Libération il dit : M. Goudou est sanctionné pour l’ensemble de son œuvre. Depuis des années, il triche, fraude, falsifie et escroque. Il ajoute aussi que l’édile est de longue date un client des tribunaux et de la gendarmerie.

On se rend à Saint-Privat en serpentant de petites routes bordées de vignes et de plantations d’oliviers. Sur des kilomètres, la terre est incroyablement rouge puis elle change de couleur, et la végétation s’assèche au fur et à mesure qu’approche le pied des falaises du Larzac. La commune est composée de trois hameaux médiévaux, distants de quelques kilomètres les uns des autres : Saint-Privat, Les Salces et La Rouquette. Un vaste territoire de 2 650 hectares, avec une toute petite mairie sise aux Salces. Dans la salle d’entrée, une table pour le conseil municipal (11 élus), un coin pour le secrétariat, une vieille Marianne de stuc et un portrait officiel de François Hollande, le révocateur en chef. Sourire aux lèvres, Jean-Paul Goudou, 56 ans, attend sur le perron. Il est grand, sec, bronzé et parle avec l’accent chantant d’ici. Un type au port altier, natif du pays.

Sa commune ? Aucun commerce mais une école avec deux classes pour 45 élèves ; deux secrétaires à temps partiel et deux employés avec un véhicule pour l’entretien et les réparations. Le budget s’élève à 400 000 euros. Jean-Paul Goudou est élu sans interruption au premier tour, précise-t-il, depuis 1996. Il ne pensait pas se représenter en mars 2014, mais avec cette affaire il a changé d’avis et sera candidat. Si la justice le lui permet. La mairie l’occupe un jour par semaine. Le reste du temps, il le consacre à ses sociétés. Il en a une dizaine, dit-il. Ceux qui ont regardé de près ses activités en ont dénombré 14 : entreprise générale de travaux, société immobilière, gestion de bâtiments, marchand de biens… Il travaille sur tout le secteur, c’est-à-dire le Lodévois, et jusqu’à Montpellier. Sa principale activité consiste à acheter des bâtiments, à les retaper puis à les mettre en location. En touchant, si possible, toutes les aides publiques afférentes. L’une de ses récentes condamnations porte sur 236 000 euros indûment perçus auprès de l’ANAH (Agence nationale de l’habitat) avec falsification de permis de construire provenant d’une autre commune. Le jugement fait état d’un homme motivé par le seul appât du gain. Une autre condamnation vise la transformation d’une grange en un nombre trop important de logements, alors que le permis de construire ne le prévoyait pas. Il lui est aussi reproché d’avoir apposé de fausses signatures, imitées de celle d’un architecte, sur des documents d’accessibilité aux handicapés. Enfin, il doit recomparaître après avoir été condamné pour des faits de violence sur un locataire qui lui devait de l’argent à Lamalou-les-Bains. Pour tous ces dossiers, Jean-Paul Goudou a fait appel. Et, sans rire, se scandalise : Le préfet m’a fait destituer pour des condamnations qui touchent des affaires personnelles et professionnelles mais pas la vie de la commune. Il dit aussi, sourire en coin cette fois : J’ai été jugé la même semaine où Cahuzac a avoué. Le tribunal a voulu faire un exemple. Sa révocation de maire en Conseil des ministres, elle, est une décision administrative sans procédure suspensive. Pour sa défense, il a fait appel à un ténor du barreau de Montpellier, Me Luc Abratkiewicz, ainsi qu’à Me Claire Waquet à Paris qui va déposer un recours contentieux devant le Conseil d’Etat. Bref, se battre toujours et encore, ne rien lâcher, ne rien avouer comme l’ont fait Patrick Balkany à Levallois-Perret (réélu après force condamnations), Gérard Dalongeville à Hénin-Beaumont (candidat aux municipales) et tant d’autres, persuadés que le mandat électif confère impunité et toute puissance. Ouvertement sympathisant de l’UMP (mais plus encarté), Jean-Paul Goudou va aussi écrire à Jean-François Copé pour avoir le soutien du parti, qui sait… Pour sa défense, il cite aussi des bien plus gros que lui toujours en poste. Dont Jean-Noël Guérini à Marseille ou le président de région, Christian Bourquin (PS), lui aussi condamné dans une affaire de favoritisme. Jean-Paul Goudou dit en avoir pour cinq ans de procédure : Mais je suis un battant, j’aime la difficulté, ça me stimule.

Avant de nous quitter, il monte dans un 4X4 BMW blanc (il a aussi une Porsche) pour aller chercher chez lui son extrait de casier judiciaire. Cinq minutes plus tard, le revoilà, goguenard : Tenez, c’est pour vous. On dit que je suis un spécialiste du faux mais là vous pouvez vérifier, il est bien vierge ! Les ruelles du hameau, coquet et retapé, sont quasi désertes. Plus de chiens qui jappent derrière des portes closes que d’habitants en ce début d’après-midi où le soleil tape fort… Un homme, jeune, tee-shirt noir n’a rien à dire. Je ne me mêle pas de tout ça, ajoute-t-il, en reconnaissant que tout le village a su pour la révocation, puisque c’est même passé à la télé. Un autre s’amuse : Ici, vous allez 30 kilomètres à la ronde et vous trouverez encore pire : tous les élus fonctionnent comme ça. Ce qui arrive à Goudou, c’est bien fait mais ça fait quinze ans qu’on aurait dû lui tomber dessus… et cela ne doit pas occulter le reste. On pousse d’autres portes en vain : peur ou pas envie de s’exprimer. Puis derrière une haie, à voix basse et en se garantissant du plus complet anonymat, un quadragénaire parle d’un climat très dérangeant de rumeurs sur le maire. Il le décrit comme quelqu’un de très agréable, souriant, poli, présent… et qui pourtant [lui] est très antipathique. A l’entendre les gens sont bien avec lui car il rend des services, mais médisent en permanence dans son dos. Une femme, à ses côtés, confirme. En quelques instants les mots fusent : système quasi mafieux qui contraint les gens à le réélire, peur de violences physiques, sales histoires sur les raccordements d’eau… Sur une feuille de papier, on nous dessine le chemin des Perrières pour se rendre chez Jean-Michel, l’opposant qui en dira plus.

Depuis sa terrasse, Jean-Michel Vial, 49 ans, confirme ce sentiment d’omerta en soulignant à plusieurs reprises que Saint-Privat, c’est la petite Corse. En 2008, il a créé l’Association citoyenne de Saint-Privat. Ses amis et lui ont débouché les bouteilles à l’annonce de la révocation du maire. Un homme, dit-il, qui se sert de sa casquette d’élu pour faire des affaires. Et tenir les gens. A l’entendre, ils seraient nombreux à avoir renoncé à leur droit de vote pour quelques dizaines d’euros de moins de taxe foncière avec par exemple une ouverture de garage non déclarée ou des mètres carrés ajoutés, sur lesquels le maire dit qu’il va fermer les yeux. Dans sa dénonciation très argumentée d’un système, il note que les défaillances sont partout : au conseil général qui laisse passer des subventions, dans l’administration et chez les conseillers municipaux du village qui ne démissionnent même pas après les condamnations de Jean-Paul Goudou. Il prête à l’ex-maire, devenu simple conseiller municipal, cette devise : Je n’ai qu’un costume, c’est pour le tribunal. Début août, Jean-Michel Vial a porté plainte à la gendarmerie. Durant la nuit, sa maison a été caillassée et sa voiture rayée de partout.

Antoine Giral           Libération du 2 septembre 2013

29 08 2013           Pêche quasi miraculeuse dans la Garonne, sur la commune de Monheurt, dans le Lot et Garonne : Julien Darouy sort un silure de 2.32 m. Le lendemain, Alexandre Rosak en prend un de 2.44 m.et Yann Schroder un autre de 2.55 m, 120 kg ! Taille probablement due à quelques hormones de croissance qui, en ayant marre d’être en rayon en pharmacie, se sont dits : allons donc faire un tour !

3 09 2013                    Deux Français, Sébastien Roubinet et Vincent Berthet, se sont lancés, début juillet, dans la traversée du Pôle Nord à bord de Babouchka, un catamaran-char à voile pour maintenir le monde en alerte sur la réalité de la fonte des glaces en Arctique ; et, manque de pot, mais pas manque de froid, ils se font bloquer par les glaces et doivent faire appel à un brise-glace russe, Amiral Makharov,  pour les secourir. Joli pied de nez du destin : tel est pris qui croyait prendre !

11 09 2013                 L’Église poursuivrait-elle son aggiornamento : le numéro 2 du Vatican déclare publiquement que le célibat des prêtres n’est pas un dogme. On le savait, mais venant d’un personnage aussi haut placé, voilà qui est nouveau… affaire à suivre.

09 2013                            L’Australie élit un nouveau premier ministre, le conservateur Tony Abbott, qui affiche rapidement sa volonté farouche de mettre fin à l’immigration clandestine. Stop the boats. No way, you will not make Australia home. Il confie à l’armée la mission de leur  faire faire demi-tour pour regagner le pays de provenance, ou, à défaut les emmener dans des camps sur les grandes îles qui entourent l’Australie : Papouasie-Nouvelle Guinée ou sur des îles comme Nauru ou Manus, pendant l’examen de leur dossier. Il passe aussi contrat avec le Cambodge pour que ce dernier, moyennant finances – quelques millions d’€ en aide au développement – accueille ces réfugiés. Les demandes d’asile vont chuter de 25 % de 2013 à 2014. Malcolm Turnbull, lui aussi conservateur et ancien directeur de Goldmann Sachs Australie succédera à Tony Abbott en septembre 2015 puis sera reconduit dans ses fonctions en 2016, en maintenant la même politique vis-à-vis de l’immigration illégale.

3 octobre 2013           En 1973 – quarante ans de cela -, Jean Raspail publiait Le camp des Saints : l’Europe avec la France en tête de pont est envahie par une immigration massive venue du sud, l’Afrique. Jean Cau avait dit alors : Et si Raspail, avec Le Camp des Saints, n’était ni un prophète ni un romancier visionnaire, mais simplement un implacable historien de notre futur?

De 1993 à 2013, selon Frontex, l’agence européenne chargée de la sécurité aux frontières, cette immigration clandestine par la Méditerranée a fait 20 000 morts.  En 2012, 10 000 migrants ont traversé la Méditerranée, 30 000 en 2013, provenant d’Erythrée, de Lybie, de Syrie. Entre le 3 et le 11 octobre 2013, un bateau de 500 passagers coule, faisant 359 morts ; 7 jours plus tard, un autre bateau fait naufrage : plus de 50 morts. Entre ces deux catastrophes, un autre navire fait naufrage au large d’Alexandrie : 12 morts. La plupart de ces tragédies se déroulent à proximité de l’île de Lampedusa, entre Malte, la Sicile et la Tunisie, plus proche de cette dernière que de Malte et de la Sicile. Le scénario de Jean Raspail se déroule implacablement, pas à la même vitesse certes, mais qu’importe !

Le pape François s’y est rendu le 8 juillet, dénonçant vigoureusement cette situation scandaleuse. Lampedusa doit être un phare pour le monde entier. Que nous ayons le courage d’accueillir ceux qui cherchent un monde meilleur. Merci pour votre tendresse.

Et moins de six mois plus tard arrivaient sur le web des images des traitements indignes infligés aux immigrants, rappelant tristement les camps de concentration : arrosage au jet d’hommes nus pour les désinfecter de la gale. On avait donc soigneusement caché cela au pape qui s’est fait manipuler comme s’étaient fait manipuler les responsables du CICR en visite dans le camp de Theresienstadt pendant la deuxième guerre mondiale.

On sait très bien qu’il n’y a pas de solution en même temps réaliste et humaine. Il faut tout de même commencer par bien réaliser que le scandale n’existe qu’en Europe, car, dans les pays d’origine des immigrants, tout le monde s’en fout complètement, alors que la solution ne peut venir que de chez eux. Dans les même temps se tenait un sommet de l’OUA, qui a à peine effleuré le sujet ! Ils s’en foutent, parce qu’en fait ces drames sont pour eux du quotidien ou presque : des trente, quarante morts dans un accident de bus sont choses fréquentes. Et alors ? Inch’Allah. Physiquement la surveillance de la Méditerranée par les satellites donne les moyens de fermer les frontières et de faire faire demi-tour à ces bateaux, mais c’est les renvoyer dans leurs prisons, à leur misère, à leur famine et un jour ou l’autre à la mort. Humainement ce n’est pas acceptable. Aider ces gens-là chez eux, et c’est une fois de plus la main dans l’engrenage de la corruption, des détournements de fonds etc… Ouvrir largement nos portes, quand l’effort fiscal demandé à chaque citoyen rend sa vie à la limite parfois du supportable, c’est dérouler le tapis rouge lors des élections aux partis d’extrême droite qui prônent un durcissement de la législation.

Pour l’avenir à moyen-long terme, il nous faut savoir qu’un jeune sur trois sera africain en 2050, dans un monde de 9,8 milliards d’habitants. Les Africains seront 4,5 milliards en 2100, autant que les Asiatiques, contre environ 1,3 milliard en 2017. Le Nigeria devrait passer de 191 millions d’habitants à plus de 410 millions en 2030, devant les Etats-Unis

16 10 2013                  Fermeture définitive des robinets du gaz de Lacq. Les installations vont être démantelées mais une reconversion du site  s’est opérée avec l’inauguration d’une nouvelle unité de traitement de gaz du projet Lacq Cluster Chimie 2030.

24 10 2013                 Cela va sans dire, certes, mais cela va encore mieux en le disant. Jean-Pierre Le Goff met les points sur les i et enfonce le clou :

Ce qu’on appelle l’affaire Leonarda a fait apparaître une nouvelle fois l’opposition qui existe depuis longtemps entre une gauche politique et sociale et un gauchisme sociétal qui s’est approprié le magistère de la morale. Ce dernier accentue la coupure de la gauche avec les couches populaires et mine sa crédibilité. En refusant de rompre clairement avec ce courant, la gauche au pouvoir récolte les fruits amers de ce qu’elle a semé.

Des représentants du gauchisme sociétal appellent les lycéens à reprendre la lutte, multiplient les leçons de morale envers le gouvernement et un peuple considéré comme des beaufs fascisants. Par un paradoxe historique et la grâce électorale du Parti socialiste, certains, toujours prompts à jouer la société contre l’État, à considérer l’idée de nation comme xénophobe et ringarde, se retrouvent ministres et représentants de la nation. De nouveaux moralistes au pouvoir entendent éradiquer les mauvaises pensées et comportements en changeant les mentalités par la loi. Ils sont relayés par des militants et des associations qui pratiquent la délation, le lynchage médiatique et multiplient les plaintes en justice. La France vit dans un climat délétère où l’on n’en finit pas de remettre en scène les schémas du passé : lutter contre le fascisme toujours renaissant, faire payer les riches en se présentant comme les porte-parole attitrés des pauvres, des exclus et des opprimés de tous les pays du monde, en développant un chantage sentimental et victimaire contre la raison.

La confiance dans les rapports sociaux, la liberté d’opinion et le débat intellectuel s’en trouvent profondément altérés. Le chômage de masse, l’érosion des anciennes solidarités collectives et les déstructurations identitaires qui touchent particulièrement les couches populaires paraissent hors champ de ce combat idéologique entre le camp du progrès revisité et l’éternelle réaction. Des pans entiers d’adhérents, de sympathisants ou d’ex-militants ne se reconnaissent pas dans les camps ainsi tracés, tandis que le désespoir social gagne chaque jour du terrain. Ils désertent et s’abstiennent, quand ils ne sont pas tentés par les extrêmes pour exprimer leur protestation.

Dans une situation où les tensions s’exaspèrent, le cynisme et les calculs politiciens décrédibilisent la parole politique et la puissance publique. Quand l’État devient à ce point incohérent, la société se morcelle et le débat tourne à la confusion. Le plus surprenant en l’affaire est la légèreté avec laquelle on dénie cette réalité en pratiquant la langue de caoutchouc pour dire tout et son contraire avec aplomb.

La gauche au pouvoir est en panne de projet et de vision : elle n’en finit pas d’essayer tant bien que mal de réduire la dette et les fractures sociales et fait du surf sur les évolutions sociétales problématiques, en essayant de satisfaire les intérêts contradictoires de sa majorité et de ses clientèles électorales. La perspective difficile d’une inversion de la courbe du chômage, outre son caractère incertain, ne peut être le remède miracle au mal-être français. Les fractures sont à la fois sociales et culturelles. Le roman national est en panne, écrasé entre une version pénitentielle de notre histoire et un avenir indéterminé au sein d’une Union européenne qui pratique la dérégulation et ne parvient pas à maîtriser les flux migratoires.

Un pays qui ne sait plus d’où il vient et où il va perd l’estime de lui-même. Il faut aborder les questions qui dérangent en dehors des tabous et des invectives : quel rapport la gauche entretient-elle aujourd’hui avec la nation ? Les références éthérées à l’Europe et aux droits de l’homme ne peuvent tenir lieu de réponse à cette question ; l’attachement au modèle social ne peut suffire. Qu’en est-il de ce cher et vieux pays au sein de l’Union européenne et dans le monde ? La gauche devrait expliquer de façon cohérente et crédible le sens qu’elle donne désormais à la République face aux groupes de pression qui font valoir leur particularité ethnique, communautaire ou religieuse en considérant la laïcité comme discriminatoire.

La question n’est pas celle de maintenir à tout prix une majorité divisée sur des questions essentielles, mais de la crédibilité de la puissance publique et de l’unité du pays dans la période difficile qu’il traverse. Un tel enjeu suppose d’en finir avec la pratique de la synthèse et ses salmigondis, de trancher le nœud gordien entre l’angélisme et le sens de l’État qui enserre la gauche au pouvoir et l’entraîne vers la débâcle. L’affaire Leonarda en aura été l’occasion manquée. C’est l’avenir d’une gauche républicaine et sociale, attachée à l’état de droit, respectueuse des libertés d’opinion et du débat intellectuel, qui est désormais en question.

Jean-Pierre Le Goff                    Le Monde 24 10 2013

Marquet se caractérisait lui-même d’extrême centre, pensant que la vérité ne pouvait résulter que d’un compromis. Il aurait pu être de droite s’il n’avait pas trouvé la droite trop affairiste et préoccupée des privilèges de son électorat. Il aurait pu être de gauche si celle-ci avait montré plus de courage politique et ne passait pas son temps à couver un électorat qui soignait sa dépression chronique par un conservatisme viscéral. De plus, en émule de Kafka, il se méfiait de l’État dont, pour lui, le but était souvent moins de servir le public que d’organiser le confort et l’irresponsabilité de ses agents et de ses élus.

Il n’abordait jamais idéologiquement le thème de la mondialisation [1], considérant que les idéologies sont à l’homme ce que la niche est au chien. Il définissait la mondialisation comme une perte de contrôle des gens sur leur propre vie en contrepartie de l’opportunité de consommer moins cher. La mondialisation était selon lui peu ou prou la continuation du modèle colonial. Les nations développées continuaient à se procurer des matières premières et de la main-d’œuvre à bas prix. Le consommateur final y trouvait son compte même s’il rechignait à l’avouer. Les biens de consommation étaient à moitié prix de leur vraie valeur, celle qui résulterait d’un salaire juste. Pas celui perçu par des hommes et des femmes entassés dans des usines insalubres du Bengladesh ou alignés comme des pions dans d’interminables usines chinoises sous le regard implacable des membres du parti qui garantissaient l’ordre social aux manufacturiers étrangers. Chaque chose ayant son revers, ce qu’on gagnait au niveau des prix, on le perdait au niveau de l’emploi, et la cohorte des chômeurs était grossie par une immigration à laquelle on parvenait difficilement à offrir une qualification. Et pour maintenir une paix sociale rendue déjà très artificielle par un niveau de prix anormalement bas, on subventionnait les oubliés de la mondialisation en pompant largement dans la richesse d’entreprises d’avenir, pendant que celles du passé, celles qui vivaient exclusivement du différentiel de coût du travail, rechignaient à rapatrier leurs bénéfices dans leur pays d’origine, profitant allègrement de la mondialisation des capitaux et de la nature apatride de ces bénéfices. Et pendant ce temps déjà long à l’échelle d’une nation déclinante, l’endettement enflait inexorablement, menace vidant de leur substance tous les discours apaisants qui exhortaient à une croissance attendue avec la sérénité des défenseurs de la ligne Maginot. Notre système de production et de consommation, basé sur l’accumulation de biens plus ou moins utiles, était pour Marquet à l’évidence obsolète, mais on n’en connaissait pas d’autre qui soit réaliste. L’idée communiste ruinée par la mégalomanie paranoïaque des dirigeants s’était évanouie et les nations qui l’avaient endurée s’étaient précipitées dans le seul modèle qui régissait désormais la planète: l’avidité. Ce qui, pour Marquet, rendait l’avenir encore plus sombre, c’était que la Chine, en contrepartie de la mise à disposition de masses laborieuses à bas prix, avait négocié des transferts de technologies qui, à un terme plus ou moins long, ruineraient nos secteurs économiques les plus pointus. Il y voyait pour le pays une menace bien plus considérable que celle des islamistes sur les nations civilisées. Celle-ci monopolisait les débats et l’attention de nos services secrets. Et il se plaisait à répéter à Launay : L’islamisme est une problématique de pauvres, qui ont vécu sur le pétrole pendant un siècle et qui se préparent à retourner violemment dans l’obscurantisme que La Mecque déguisée en derrick avait fait un peu oublier. Certes, nos musulmans pauvres et sans éducation sont dangereux. Mais ils ne menacent pas notre richesse. Les Chinois, eux, menacent nos équilibres fondamentaux, jusqu’à notre âme si particulière faite d’un mélange de cupidité et de surprenant désintéressement.

L’addiction aux sondages de la classe politique et des médias avait fini par lui donner le sentiment d’appartenir à un monde virtuel aussi ridicule qu’un monde où, indifféremment, malades et bien portants vivraient en prenant leur température. Ou alors, et c’était une option pour le futur, il fallait changer le système d’expression politique en permettant au citoyen de voter directement sur chaque sujet, ce qui peu ou prou conduirait à la disparition de la classe politique. On en était loin, même si celle-ci paraissait de plus en plus obsolète et décrochée d’une réalité complexe. Par le jeu des institutions, elle se trouvait de moins en moins représentative. Les partis dominants représentaient chacun moins de trente pour cent de l’électorat. Marquet avait également averti Launay sur le danger du clivage grandissant entre la jeunesse et les générations plus mûres. Les anciens s’étaient tout octroyé, à crédit, s’imaginant qu’ils n’auraient jamais de comptes à rendre aux plus jeunes, moins politisés qu’ils ne l’avaient été, et passablement anesthésiés par des habitudes de consommation aliénantes. Les jeunes s’étaient retrouvés précarisés un peu à la manière des immigrés de la première génération, sous-payés, sous-éduqués, sous-employés, quand ils avaient la chance de l’être, aguerris très tôt à arpenter les couloirs de l’assistanat, lésant pour longtemps leur honneur et leur fierté, victimes innocentes du passage d’une économie de production à une économie de transfert, état qu’ils finissaient de consacrer pour certains par une léthargie déroutante. Les plus privilégiés d’entre eux grossissaient désormais les bataillons de cadres dynamiques des pays réellement libéraux au mépris de l’investissement coûteux que la nation avait consenti pour rendre gratuites leurs brillantes études.

Marc Dugain               L’emprise         Gallimard 2014

10 2013                       J’écoute, tu écoutes, il écoute, nous écoutons, vous écoutez, ils écoutent… Suite aux dernière affaires d’écoute en très haut lieu des Européens par les Américains, et faisant mine de jouer les vertus outragées, le quai d’Orsay convoque l’ambassadeur américain Charles Rivkin pour lui remonter les bretelles. Ce dernier, très conscient de représenter la première puissance mondiale prend l’initiative de l’entretien en s’asseyant avant qu’on ne l’y invite, et lance à Alexandre Ziegler, chef de cabinet de Laurent Fabius : Je vous écoute. Alexandre Ziegler réplique du tac au tac : C’est bien ça le problème.

2 11 2013                    Le Monde rend compte des occupations hautement stratégiques de la Commission de Bruxelles  pour l’avenir de l’Europe :

Quand les experts bruxellois se penchent sur les W-C

On n’imagine pas jusqu’où peut se faufiler un technocrate bruxellois. Encore moins que sa sagacité puisse être utilisée pour scruter la promptitude des citoyens de l’Union à tirer la chasse d’eau.

Et pourtant… Un rapport de 63 pages (414 en incluant les annexes) en atteste. Un groupe d’experts dépêchés par la Commission s’est plongé pendant trois ans dans une étude minutieuse des toilettes, urinoirs et chasse d’eau de la Communauté européenne. L’enjeu : créer un écolabel visant à réduire la consommation d’eau. Coût de l’opération : 89 300 euros.

Titré Developping an Evidence Base on Flushing Toilets and Urinal (développer des réflexes sur les chasses d’eau et les urinoirs), cette analyse fait partie d’un travail plus large sur l’écolabel qui sera transmis aux États d’ici au 8 novembre. La recommandation consiste à faire fabriquer des chasses d’eau de 3,5 litres en moyenne. Un chiffre obtenu par un calcul fondé sur l’hypothèse de huit chasses d’eau tirées en moyenne par jour, en comptant deux chasses d’eau à plein tube et six tirées à moitié.

Ce pavé riche d’enseignements est, malencontreusement, tombé entre les mains d’un journaliste du Times. Le Britannique, toujours prêt à se moquer de la bureaucratie européenne, n’a pas manqué de faire ricaner ses compatriotes dans un article daté du 31 octobre titré L’idéal de l’Union européenne en matière de chasse d’eau. L’auteur s’émerveille en particulier des conclusions édifiantes de l’étude. Extrait : Deux facteurs-clés semblent affecter la consommation de chasse d’eau des toilettes et urinoirs : leur design et le comportement des utilisateurs. Et de conclure que si les Britanniques consomment beaucoup d’eau, Bruxelles utilise beaucoup de papier.

Évidemment puisque ça parle de toilettes, c’est drôle, soupire une porte-parole au sein de la Commission, inquiète des récupérations malveillantes. Et de rappeler qu’en appliquant l’écolabel on pourrait économiser en Europe de l’ordre de 6 600 litres d’eau par foyer, par an.

Bible anthropologique

Parmi les différentes activités hygiéniques, la chasse d’eau est en effet l’une des plus consommatrices d’eau (25 % du total) après la douche ou le bain (35 %). Et puis, insiste la porte-parole, la Commission travaille aussi sur d’autres labels pour les aspirateurs, les machines à laver… sur à peu près tous les produits de la vie courante. Très rassurant, de fait, de savoir que les eurocrates ne dépensent pas uniquement leur énergie dans les urinoirs et W-C.

Il faut reconnaître aussi que ce rapport est une bible pour l’anthropologie. On y découvre que le Luxembourgeois tire beaucoup la chasse quand le Finlandais appuie mollement sur le bouton (14 % seulement de sa consommation d’eau domestique contre 33 %). Qu’en France, on dispose en moyenne d’une cuvette par foyer alors que les Espagnols en ont deux et les Allemands 1,7. À noter aussi que les Portugais semblent préférer les W-C en céramique.

Enfin, on apprend que l’Union européenne à Vingt-Sept disposait en 2011 d’un stock de 392 millions de toilettes et de 44,3 millions d’urinoirs. Des stocks qui, selon les experts, devraient augmenter respectivement de 6,3 % et 5,7 % d’ici à 2030.

Claire Gatinois Le Monde du 2 11 2013

2 11 2013                   Les envoyés spéciaux de RFI Ghislaine Dupont et Claude Verlon sont assassinés à 12 km à l’est de Kidal dans le nord du Mali.

La dissolution profonde du principe même de l’autorité, de la notion que l’on s’en fait, de ceux qui y sont soumis, de ceux qui l’exercent peut donc être à l’origine de perte de vies humaines. Car enfin, si l’on veut se donner la peine de sortir de l’incantation, des grands élans d’indignation au sein desquels l’expression  à vos risques et périls a perdu toute signification et tenir un langage de vérité, il faut bien constater qu’on a bigrement manqué  de principes clair dans cette affaire. La première chose était de définir quel était le « poids » de ce qu’en pensaient les militaires de Serval : les journalistes n’auraient pas dû demander leur avis, mais demander leur autorisation. Cet avis quant à la venue de ces deux journalistes à Kidal était négatif. N’étant qu’un avis, les journalistes avaient la possibilité de passer outre, ce qu’ils ont fait. Cela aurait été un ordre ; ils seraient restés à Bamako. Il y a le feu à une maison : est-ce que les pompiers laissent passer les journalistes ? Ils ont choisi de trouver un autre moyen de transport et s’en sont remis au système ONU, dont l’irresponsabilité a déjà provoqué des milliers de morts en Afrique, en ex-Yougoslavie et ailleurs. Comment peut-on avoir le culot de dire que l’interview d’un second couteau touareg de Kidal méritait une telle prise de risque ? Il ne fera que dire le contraire de ce qu’il a dit la veille et de ce qu’il dira le lendemain. Cela est irresponsable et en l’occurrence criminel.

L’espèce de fascination béate qui s’empare des intellectuels français sitôt prononcé le mot touareg a quelque chose d’indécent, une sorte de préférence raciste : du temps d’Édith Piaf, l’exotisme restait aux marges du territoire – il était minc’, il était beau, il sentait bon le sable chaud, mon légionnaire – aujourd’hui on passe franchement les frontières avec les fiers et beaux hommes bleus qui vous regardent du haut de leur dromadaire -… Car enfin, s’il est évident que l’on partage avec eux un humour, une sensibilité épidermique, il reste indispensable de se souvenir qu’ils ont été esclavagistes pendant des siècles et des siècles, et cela ne peut être tenu pour rien !

Si l’on refuse aux militaires ce pouvoir d’autoriser en terrain très dangereux la venue de compatriotes ou autres étrangers, c’est par crainte de se mettre à dos le monde de plus en plus puissant des médias, cela signifie, pour faire court, qu’encore une fois, on manque de courage.

11 2013                        La Chine proclame sa nouvelle zone d’identification de la défense aérienne (ADIZ), englobant les Senkaku/Diaoyu. Américaines de 1945 à 1972, ces cinq minuscules îlots auront été le reste du temps, depuis la guerre entre la Chine et le Japon en 1895, disputés entre ces deux pays : leurs eaux territoriales regorgeraient de pétrole !

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[1] La mondialisation, c’est l’Histoire atteinte de la maladie de Parkinson. Sylvain Tesson

 


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