27 juin 2015 au 31 10 2015. Gros temps sur l’Europe, venu de Grèce. Les nouvelles routes de la soie. 15311
Publié par (l.peltier) le 16 août 2008 En savoir plus

27 06 2015                     Avis de tempête sur l’Europe. Alexis Tsipras, premier ministre de la Grèce repasse la patate chaude de la négociation avec les créanciers à son peuple avec un référendum pour le 5 juillet. Les Européens sont en désaccord sur le sujet. Mais c’est surtout l’immigration qui divise l’Europe entre les plus anciens adhérents qui sont aussi les plus riches et les plus favorables à une ouverture sur la régularisation de ces immigrants,  et les plus récents, de l’Europe de l’Est ; l’affrontement se fait au sommet : Jean-Claude Juncker, président de la Commission, luxembourgeois contre Donald Tusk, président du Conseil Européen, polonais.   Le tout sur fond de terrorisme qui franchit tous les jours une marche dans l’escalade de l’horreur, et face auquel les armes les plus modernes sont d’une inefficacité prouvée partout à l’exception de quelques gros bonnets qui se font flinguer de temps à autres.

J’ai l’impression d’écrire sous l’épée de Damoclès. Chacune des pensées que j’exprime, le moindre souhait ou espoir peut demain être réfuté, démenti, dépassé. Le 30  juin approche. Je crois que la confusion surpasse la panique. Que voulons-nous ? Qui sommes-nous ? Nous, les Grecs. Les parias de l’Europe, les paresseux et irresponsables qui tourmentons depuis des mois l’Eurogroupe, accaparons tous les sommets européens, alors qu’il y a d’autres sujets cruciaux à discuter, l’Ukraine ou les produits transgéniques, par exemple. La crise des dernières années a soulevé un problème d’identité. Un petit pays, une longue histoire. Un lointain passé glorieux qui souvent devient un fardeau et provoque l’embarras, particulièrement quand, aux yeux des étrangers, nous sommes depuis des décennies le pays des vacances, de la moussaka et du retsina. Voilà que nous qui étions les vieux amis de la pensée, nous restons en suspens, paralysés, nous n’arrivons plus à penser ce qui arrive.

Devant le Parlement, à Athènes, les affrontements sont de plus en plus violents. Là où il y a trois ans manifestaient les indignés, se dressent à présent les banderoles des proeuropéens. Le conflit exacerbé par le désespoir et l’incertitude entraîne une polarisation. De manière sournoise, l’ombre de la discorde nationale plane à nouveau, soixante-cinq ans après une sanglante guerre civile.

Au début, la victoire électorale de Syriza a créé un sentiment d’euphorie, même chez certains de ceux qui n’avaient pas voté pour eux. Pour la première fois, l’establishment politique grec, associé aux malheurs des dernières années, ne participait pas au gouvernement. A ce souffle d’espoir des premiers mois, quand les négociations semblaient approcher un point de convergence, a succédé un climat toxique qui a sapé toute tentative de dialogue. La tâche principale que s’était fixée Syriza était d’essayer d’enrayer la crise humanitaire du pays, qui, ces dernières années, a pris des proportions catastrophiques. Mais il s’agit du seul gouvernement européen qui s’oppose à l’austérité, et, qui plus est, c’est un gouvernement de gauche ayant une vision politique contraire à celle qui est prônée par les élites économiques et politiques – ses positions dérangent les créanciers, et, peu à peu, il devient clair que ceux-ci veulent le réduire à néant.

Dans le bras de fer de ce dernier mois, il y a deux vérités reconnues par les deux parties, créanciers et débiteurs. La Grèce n’est pas en mesure de rembourser sa dette, et l’argent du prêt va vers les banques sans renforcer la relance de la croissance. A côté de ces vérités, il y a une réalité quotidienne que les créanciers préfèrent ignorer. Un pays délabré, des prestations sociales dramatiquement réduites, des mamies qui fouillent les ordures, des drogués qui sont déplacés comme des troupeaux par la police d’un quartier à l’autre d’Athènes, des hôpitaux qui fonctionnent au ralenti sans personnel suffisant, des médicaments qui disparaissent. Il ne fait pas de doute que les mesures adoptées pour lutter contre la récession vont créer une récession plus grande encore. Sans emploi et sans croissance, une grande partie de la population vivra sous le seuil de pauvreté.

C’est un peuple laissé dans la confusion, qui a perdu sa dignité, qui se considère doublement trahi : par les gouvernements successifs, dont la mauvaise gestion, le gaspillage et la corruption l’ont mené à cette situation, et par l’Europe, qui s’est montrée incapable de garantir un esprit réel de solidarité. Au lieu que ce sentiment de trahison génère l’union et la combativité, il a entraîné la scission et la discorde. La crise est banalisée. L’apathie gagne. Le défaitisme. Le fatalisme. Les institutions sont en lambeaux, la démocratie en péril.

S’il y a quelque chose que j’espère, ou plutôt que j’espérais – car si la situation actuelle aboutit à des élections ou à un référendum, la nouvelle impasse sera imprévisible, et peut-être catastrophique -, c’est que le gouvernement Syriza mette fin au clientélisme, une plaie qui accompagne la Grèce depuis sa création en tant qu’Etat. Sa conséquence est une méfiance presque atavique envers les institutions. Le Grec est d’abord individu avant d’être citoyen. Il a encore des réflexes de bête traquée, tant il est difficile de survivre dans un Etat très souvent inféodé à des puissances étrangères, déstabilisé par les inégalités sociales et l’émigration, et toujours marqué par la seconde guerre mondiale et la guerre civile qui l’a suivie.

Chaque génération connaît la Grèce et les Grecs de manière différente. La plus haute considération alterne avec le pire dédain. Un jour, nous sommes des héros, un autre des salauds. La Grèce n’a jamais existé, écrivait André Breton. Voilà une phrase à méditer. Nous sommes comme une faute sur la carte. Une petite tache au bout de l’Europe, un peu de Balkans, un peu de Moyen-Orient, qui continue, qui persiste à exister en parlant la même langue depuis plus de 3 500  ans.

L’excès des derniers développements est l’occasion pour l’Europe de se repencher sur elle-même. Avec la récession économique, une profonde crise existentielle semble la traverser. Quels étaient les principes à la base de cette aventure européenne ? Quelle était l’inspiration qui a fait naître l’initiative d’Altiero Spinelli et de Jean Monnet ? Qu’est-ce qu’il en reste aujourd’hui ? Le déclin de l’Occident, de ce que l’on considère comme le berceau de la civilisation, est un fait. De nouveaux marchés apparaissent et imposent leurs conditions.

Un grave bouleversement humain accompagne ce déclin. Nous nous retrouvons prisonniers d’un système qui nous échappe, où nous nous sentons de plus en plus impuissants, trop souvent contraints à une passivité insoutenable car les décisions les plus importantes semblent prises à notre insu, et où les très riches ne sont aucunement affectés par les changements politiques dans leurs pays et les pauvres n’ont aucun espoir que la politique puisse changer quoi que ce soit en leur faveur. L’homme a cessé depuis longtemps d’être la mesure de la vérité et du savoir. Des foules de déracinés se bousculent aux frontières, réfugiés cherchant à arriver jusqu’aux ports européens par tous les moyens possibles. La mer Méditerranée vient de nouveau d’être couverte de cadavres. Peut-être la crise grecque est-elle un ultimatum pour que l’Europe se décide enfin à redéfinir ses objectifs, à devenir plus audacieuse : faire deux pas en arrière pour pouvoir avancer.

Ersi Sotiropoulos          Le Monde 1° juillet 2015

Quand l’Europe tangue, Angela Merkel est le bouc émissaire idéal. Elle est allemande, elle est inflexible (avec un caractère qui rappelle Margaret Thatcher) et elle n’est pas de gauche. Par chance, elle est une femme, fille de pasteur et ancienne résistante sans faiblesse à la dictature soviétique : ce qui la protège contre des attaques personnelles trop indécentes. Sauf en Grèce, où certains caricaturistes la métamorphosent en Adolf Hitler : ce qui est ignoble.

On ne connaît que trop la fonction du bouc émissaire dans toute société : déporter la colère populaire contre les véritables responsables d’une catastrophe réelle. Dans l’affaire grecque, par exemple, il est évidemment plus commode d’accuser Angela Merkel d’intransigeance que de s’interroger sur les origines de la crise financière de l’Etat grec, sur l’identité de ceux qui l’ont provoquée et plus encore sur l’identité de ceux qui en ont personnellement profité.

Pour connaître cette vérité-là, on ne saurait compter sur les socialistes de Grèce et du reste de l’Europe : eux ne nous rappelleront pas que l’économie grecque est un désastre parce qu’elle est massivement nationalisée et extrêmement corrompue par les fraudeurs légaux (les armateurs et l’Eglise orthodoxe exonérés d’impôts) et le clientélisme politique.

On ne saurait pas plus compter sur tous ceux, banques françaises et allemandes en particulier, qui ont prêté imprudemment à l’Etat grec, sachant pertinemment qu’au cours de ses deux siècles d’existence cet Etat de pacotille aura été plus souvent en faillite qu’il n’aura honoré ses dettes.

Il est plus facile pour les prêteurs comme pour les débiteurs de s’indigner quand Angela Merkel exige du gouvernement grec un strict minimum de garanties concrètes, sachant que la Grèce honore rarement sa signature. Il est tout aussi grotesque d’accuser Mme  Merkel d’imposer  l’austérité  à toute l’Europe, alors qu’elle rappelle seulement que la base de toute croissance économique est la bonne gestion des finances publiques et le respect élémentaire des règles du marché. Ce terme d’austérité ne veut strictement rien dire.

Au risque de surprendre, nous affirmerons que tout au long de ce mélodrame grec, Angela Merkel n’aura cessé de soutenir les humbles contre les puissants. Les Grecs fortunés, la ploutocratie locale, la classe politique, la très prospère Eglise orthodoxe n’ont jamais souffert de la crise : soit parce que leur fortune est ailleurs, soit parce qu’ils ne payent pas d’impôts ou qu’ils en sont exonérés.

Les plus modestes, en revanche, ont tout perdu ou tout à perdre, parce qu’ils sont les victimes, depuis longtemps, de gouvernements incapables, corrompus, démagogiques ou absolument fantasques comme l’actuel. La seule protection qui subsiste pour les pauvres Grecs est l’appartenance de leur pays à l’euro et la permanence de quelques règles juridiques et économiques élémentaires, qui protègent leur dignité et leur pouvoir d’achat.

On a dit, entre autres, qu’Angela Merkel exigeait une réduction de retraites ! Elle n’a exigé à bon droit (ce fut aussi le cas en Espagne et au Portugal) qu’une modération de dépenses de l’Etat : dans le domaine militaire par exemple qui, en Grèce, aura échappé à la crise de manière à préparer une prochaine guerre fantasmatique contre la Turquie, l’ennemi historique. Plus généralement, Angela Merkel nous rappelle, en Grèce et ailleurs, ce qu’est l’Europe, ce qu’est l’euro, ce que sont des institutions véritables et en quoi ils nous protègent de la violence et de la misère. Imaginons un instant que l’euro ne soit pas géré par la Banque de Francfort, sur le modèle de l’ex-banque fédérale allemande, cela fait bien longtemps que les gouvernements en Europe se seraient lancés dans ce que l’on appelle des dévaluations compétitives, c’est-à-dire une guerre commerciale et monétaire, au prix d’une inflation dont les plus pauvres auraient été les victimes.

L’euro, parce qu’il échappe à la mainmise des gouvernements, protège les Européens contre leurs propres dirigeants. L’euro est comme le socle de notre Constitution économique, qui, comme toute Constitution, protège le citoyen contre l’Etat. Sans doute aussi parce qu’Angela Merkel a connu ces Constitutions virtuelles de l’ère soviétique et des fausses lois qui protégeaient le Parti communiste contre ses sujets est-elle la mieux à même de nous rappeler l’importance de véritables institutions européennes.

Dieu merci, elle est inflexible comme le sont, à ses côtés, les gouvernants des nations d’Europe centrale qui furent colonisés par l’Union soviétique. Eux savent, ce qu’à l’Ouest ou au Sud, nous avons oublié : l’Union européenne est un combat, le respect des institutions est un combat, l’euro est un combat. Transiger avec les lois, avec les principes, avec les textes, conduit inéluctablement au chaos, à la guerre.

L’Union européenne est actuellement cernée par une ceinture de feu qui passe par l’Ukraine, la Russie, la Turquie, la Méditerranée. Cette Europe est un havre de paix et de relative prospérité, même en Grèce, parce qu’elle est une union politique, économique, militaire, certes imparfaite mais en quête de perfection. Il est regrettable qu’Angela Merkel se trouve si seule, tant agressée, alors que ce n’est pas l’Allemagne qu’elle défend, mais tous les Européens.

Hommage donc à la chancelière allemande et à ceux qui en ce moment font preuve de ce même courage, Donald Tusk, le président du Conseil européen, les dirigeants baltes, tchèque et slovaque, eux, ont fait corps avec elle, ils font écran à la démagogie, à la barbarie, sans états d’âme, sans quête de popularité à tout prix, sans concessions aux mensonges  : à eux tous, un grand merci.

Guy Sorman              Le Monde du 17 juillet 2015

En terme de remboursement, 2015 était un véritable champ de mines pour tout gouvernement entrant, le FMI et la BCE exigeant à eux seuls le versement d’une somme équivalente à la moitié des recettes fiscales. Un simple coup d’œil sur l’échéancier aurait donné des migraines à n’importe quel ministre des finances :

6 mars                            301.8 millions d’€           FMI
13 mars                          359.6 millions d’€           FMI
16 mars                          565.9 millions d’€           FMI
20 mars                         339.6 millions d’€           FMI
13 avril                          452.7 millions d’€           FMI
12 mai                            969.1 millions d’€           FMI
5 juin                             301.8 millions d’€           FMI
12 juin                           339.5 millions d’€          FMI
16 juin                           565.9 millions d’€          FMI
19 juin                           339.5 millions d’€          FMI
13 juillet                        452.7 millions d’€          FMI
6 août                            189.5 millions d’€          FMI
4 septembre                 301.8 millions d’€           FMI
14 septembre               339.5 millions d’€           FMI
16 septembre               565.9 millions d’€          FMI
21 septembre               339.5 millions d’€           FMI   
13 octobre                    452.7 millions d’€           FMI
6 novembre                 166.5 millions d’€          FMI
7 décembre                  301.8 millions d’€         FMI
16 décembre                301.8 millions d’€          FMI
21 décembre                339.5 millions d’€          FMI
Juillet                          3.490 milliards d’€         BCE
Août                            3.17 milliards d’€             BCE
Sous Total                 8.53 milliards d’€             FMI
Sous Total                 6.66 milliards d’€              BCE

TOTAL                       15.19 milliards d’€

[…]    À la mi-août 2015, Alexis et Euclide ont présenté au Parlement le troisième plan de sauvetage et le MoU qui l’accompagnait. Convoqués à 21 heures, les députés se sont vus remettre plus d’un millier de pages- qu’on aurait dit traduites en grec par Google – à étudier avant le vote, qui aurait lieu tôt le lendemain matin. Au cours de cette longue nuit passée au Parlement – une nuit qui avait davantage des allures de veillée funèbre que de débat parlementaire-, j’ai étudié le MoU.

Il était terrifiant, et ce dès la première page, qui stipulaient que les autorités grecques s’engageaient à donner leur accord à toutes les demandes des créanciers, sans le moindre engagement réciproque de la part de la troïka –une demande de soumission absolue dont aucune Cour de justice ne reconnaîtrait la force contraignante. Ulcéré, j’ai travaillé toute la nuit pour produire une version annotée du mémorandum. À 9 heures du matin, 118 députés de Syriza et 114 députés de l’opposition pro-troïka ont accepté cette nouvelle peine de prison pour dettes. J’étais l’un des 32 députés de Syriza à voter contre, tandis que onze autres s’étaient abstenus.

Comme c’était à prévoir, les conséquences ont été dévastatrices. Tous les impôts ont fait un bond. La TVA a augmenté pour tous les produits – alimentation, hôtellerie, livres, médicaments, gaz et électricité. Les entreprises, petites, moyennes et grandes, ont vu leurs impôts et leurs charges sociales augmenter et ont été sommées de payer sur le champ, à l’avance, 100 % des impôts estimés pour l’année à venir. La petite somme versée aux retraités recevant moins de 300 € par mois [instituée par Varoufakis lui-même] a été réduite, et la plupart des retraites ont été baissées. Tous les actifs appartenant à l’Etat ont été mis en vente dans le cadre d’un nouveau fonds placé sous le contrôle direct de la troïka. Le catalogue des horreurs était interminable. C’était le type même de mesures que l’on impose à une économie affaiblie quand on veut l’achever.

Quelques mois plus tard, lors d’une conférence en Italie, Jens Spahn, l’adjoint de Wolfgang Schäuble, m’a pris à partie pour avoir dit que le troisième plan de sauvetage était un exemple de diplomatie de la canonnière à la sauce moderne.

Mais votre Parlement l’a approuvé à une large majorité, n’est-ce pas ? a-t-il fait remarquer.

En effet, ai-je répondu. Cependant, comme nous l’ont appris les mouvements pour les droits des féministes et les droits civiques, le consentement sans la liberté de dire non est une forme d’esclavage.

Peu de temps après ma démission, j’ai reçu un appel téléphonique peu encourageant de Panagiotis Danis, avec qui nous avions mis sur pied l’équipe d’intouchables du ministère des Finances chargée de débusquer les fraudeurs.

Ils vont fermer le service, m’a-t-il annoncé. Juste au moment où on allait attraper des centaines de milliers de gros fraudeurs et rapporter des milliards à l’Etat !

J’ai fouillé dans le MoU. La disposition était là, écrite en toutes lettres, mais cachée sous la langue de bois habituelle : l’office des impôts dominé par la troïka absorberait l’équipe de Danis, qui n’aurait plus de pouvoirs. Usant de mes prérogatives de parlementaire, j’ai fait une intervention dans laquelle j’ai dénoncé cette mascarade :

Nous nous sommes donné un moyen exceptionnel pour frapper au cœur l’évasion fiscale et récupérer des sommes très importantes, montrant ainsi à notre peuple ce qu’est la justice. Ne le sacrifiez pas sur l’autel du MoU.

Assis sur les bans du gouvernement, Euclide m’écoutait en silence. Mes camarades députés de Syriza me regardaient comme si j’étais l’idiot du village, incapable de la fermer sur les vérités qui fâchent. La presse n’en a pas soufflé mot. À l’automne, Danis a démissionné, après avoir remis son rapport à Alexis. L’oligarchie fraudeuse, aidée par sa meilleure amie, la troïka, s’en tirait sans dommages.

Yanis Varoufakis         Conversations entre adultes   LLL 2017

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Yannis Varoufakis : Mettre au même niveau Emmanuel Macron et Marine Le Pen est impardonnable.

Costa Gavras fera un film inspiré de ce livre, en 2019 : Adults in the room.

Sans entrer dans le détail des propositions alternatives présentées par ce dernier, alors ministre des finances d’Alexis Tsipras, à l’Eurogroupe, dispositions qui demandent une très bonne connaissance de la finance internationale, (niveau que n’a pas l’auteur de ces lignes) il semble bien que le proverbe qui prévaut à ce type de relations est le bien connu Qui veut tuer son chien dit qu’il a la rage. Varoufakis va passer une bonne partie de son temps à aller sonder en démarche individuelle les différents protagonistes de l’affaire : Christine Lagarde au FMI, Pierre Moscovici aux finances de l’Union Européenne, Mario Draghi, directeur de la BCE ; pratiquement chaque fois il recevra bon accueil, écoute de qualité, mais je vous comprends parfaitement, Yanis, je vous suis complètement, c’est bien cela qu’il faut faire etc, etc… Le seul Français à avoir appuyé sans réserve Varoufakis est Emmanuel Macron, alors ministre des finances de François Hollande. Et, quand à chaque réunion de l’Eurogroupe, l’organe de décision des finances de l’Europe présidé par le Hollandais Jeroen Dijsselbloem mais en fait dominé par l’Allemand Wolfgang Schäuble, ministre des finances, les deux bêtes noires de Varoufakis, les premiers intervenants se rangeront toujours derrière l’Allemand et le Hollandais, peu avares de double langage, la grande patronne de l’Europe Angela Merkel cherchant à intervenir le moins possible, et se contentant de recadrer de temps à autre son intransigeant ministre des finances. Ces deux-là n’avaient à la bouche que l’application intégrale du MoU – Memorandum of Understanding – émanant de la troïka FMI/BCE/UE quand Varoufakis ne cherchait qu’à rendre le fardeau de la Grèce supportable aux Grecs. Cet Eurogroupe, sans existence institutionnelle à ses débuts, avait profité de cette situation pour ne pas s’astreindre à un compte-rendu de réunion : et donc si vous cherchez des informations sur les discussions qui ont eu lieu en son sein, vous n’aurez rien, puisqu’il n’y a rien : pas d’archives et basta !

Il reste après la lecture de ce livre difficile, très technique,  de 500 pages une lourde interrogation :  Quid de la toute puissante Eglise orthodoxe ? …  elle n’est jamais mentionnée, alors qu’elle est le premier propriétaire foncier du pays, hors de toute forme d’imposition ! Malaise !

28 06 2015                  Seifeddine Rezgui, terroriste tunisien de Daech, muni d’une arme automatique dissimulée dans un parasol tue 37 touristes et tunisiens, en blesse 38, sur la plage d’El-Kantaoui près de Sousse, puis dans l’hôtel Riu Imperial Marhaba, dans lequel aucun dispositif de sécurité n’était digne de ce nom. On verra un vigile confier son arme à un touriste ! Drogué à un équivalent de cocaïne, le terroriste ne fait preuve d’aucune hâte, prend son temps pour photographier ses victimes en rigolant, le tout pendant une demi-heure ! une demi-heure avant que des forces de sécurité ne le neutralisent.

10 07 2015                       L’avion biplace tout électrique E-Fan d’Airbus, traverse la Manche en 37 minutes.

11 07 2015      vers 21 h          El Chapo, alias Joachim Guzman, le plus célèbre narco trafiquant du monde, chef du cartel de Sinaloa est enfermé dans la prison d’Altiplano, à 90 km à l’ouest de Mexico, l’une des mieux gardées du pays. Il y est depuis février 2014, quand il avait fini par se faire arrêter dans la station balnéaire de Mazatlan, sur la côte de Sinaloa, après avoir échappé aux forces spéciales de la marine par un souterrain reliant sept villas fortifiées à Culiacan, dans l’État de Sinaloa. Cette fois-ci, il s’échappe en empruntant un tunnel de plus d’1.5 km de long, à 10 m sous terre, ventilé, éclairé, muni de bouteilles d’oxygène.

En  2009, son entrée dans le classement des milliardaires du magazine Forbes lui avait conféré une renommée mondiale. Trois fois marié, père de neuf enfants, un des principaux instigateurs de la guerre des cartels qui a fait plus de 100 000 morts depuis 2006, jouit d’une grande popularité auprès de la jeunesse mexicaine, principale source d’inspiration des narcorridos, ces chansons à la gloire des narcotrafiquants. J’admire son parcours, son intelligence (…). Même si le gouvernement le recherche, il ne parviendra pas à le capturer, chante le groupe Los Buknas de Culiacan. On peut toujours chanter… mais la cavale d’El Chapo ne durera que jusqu’au 8 janvier 2016. Il sera condamné à perpette par un juge américain en juillet 2019, dans la prison de haute sécurité de Florence, près de Colorado Springs, où se trouve déjà une bonne part de la fine fleur de la crapulerie mondiale.

23 07 2015                    Un dring est organisé aux îles Feroé, entre l’Islande et le nord de l’Ecosse, dépendant du Danemark ; le dringdadràp c’est tout simplement le massacre de dauphins : un bateau repère un groupe de dauphins en migration, prévient par radio le chef, qui, s’il est d’accord, organise le dring : les navires encerclent les dauphins, les rabattent sur la côte où les attendent les tueurs et le massacre commence : ce jour-là ils en tuent 250. Sept militants  de Sea Shepherd, l’association fondé par Paul Watson, sont arrêtés.

http://www.lesinrocks.com/2015/07/28/actualite/lamya-essemlali-sea-shepherd-le-grind-est-le-plus-grand-massacre-de-mammiferes-marins-en-europe-11763987/

6 08 2015                         Le président de l’Égypte, Abdel Fattah Al-Sissi avait donné le coup d’envoi aux travaux d’élargissement du canal de Suez le 5 août 2014, en fixant la durée à un an. Un an après, jour pour jour, calendrier tenu, il inaugure ce nouveau canal qui devrait voir ainsi son trafic doublé. Un exploit si l’on s’en réfère aux calendriers de ce genre de travaux, pratiquement jamais respectés.

Sissi a su faire vibrer la fibre nationaliste et la fierté égyptienne en promettant de baser sur l’élargissement du canal la relance d’une économie minée par quatre années d’instabilité politique.

[…]        Après le succès diplomatique de la conférence économique de Charm el-Cheikh, en mars, le président Sissi a de nouveau réussi à donner une stature internationale à l’événement, réunissant, pour une cérémonie annoncée comme pharaonique et placée sous haute sécurité face à la recrudescence des attaques terroristes dans la péninsule du Sinaï et au  Caire, des délégations du monde entier, dont celles du chef du gouvernement russe, Dmitri Medvedev, du premier ministre grec, Alexis Tsipras, ou du président palestinien, Mahmoud Abbas.

[…]        Achevés fin juillet, les travaux ont permis de doubler la circulation du canal sur 72 des 193 kilomètres de sa longueur, par l’élargissement de 37  km du canal historique et le creusement d’une nouvelle voie de 35  km. Le doublement des voies doit réduire de vingt heures à onze heures le temps de passage dans un sens, et de huit heures à trois heures dans l’autre sens, et permettre le passage de 97 bateaux par jour à l’horizon 2023 au lieu de 49 actuellement.

[…]        Dans ses phases ultérieures, le projet prévoit le développement de la zone économique du canal de Suez, notamment la construction de six tunnels routiers et ferroviaires, de nouveaux ports et de zones industrielles et commerciales. Ces projets, dont le coût d’aménagement est évalué à 15  milliards de dollars (13,7  milliards d’euros), seront financés par des investisseurs étrangers et pourraient créer un million d’emplois, selon les autorités égyptiennes.

[…]        Il a fallu toute la détermination du président Sissi pour réaliser, en un temps record, ce projet, imaginé dans les années 1980 sous la présidence d’Hosni Moubarak et ressorti, sans succès, en mai  2013, par son successeur, Mohamed Morsi. Lors de son lancement officiel, le 5  août  2014, M.  Sissi avait créé la surprise en exigeant sa réalisation en un an, au lieu des trois à cinq années envisagées par les experts. Le président égyptien avait justifié son empressement du fait du retard pris par l’Egypte en matière de développement économique. Cette course de vitesse doit aussi beaucoup aux travaux de doublement du canal de Panama, principal concurrent du chenal égyptien, qui doivent s’achever fin 2016.

[…]        Le projet a rencontré un véritable succès en Egypte. En dix jours, 64  milliards de livres égyptiennes (7,5  milliards d’euros) ont été levés pour financer le projet, dont 80  % auprès des particuliers qui se sont précipités pour souscrire aux bons de participation. Pour des raisons affichées de sécurité et d’efficacité, la supervision du projet a été confiée au génie de l’armée, sous l’autorité du vice-amiral Mohab Mamiche, président de l’Autorité du canal de Suez depuis août  2012. Pendant un an, 400 entreprises privées et 25 000 ouvriers ont été mobilisés jour et nuit pour extraire 260  millions de tonnes de sable. Les délais impartis ont obligé les autorités à solliciter des sociétés étrangères pour le dragage, revenant sur l’objectif affiché d’un ouvrage à 100  % égyptien.

Le succès de l’entreprise a fait taire les critiques qui estimaient les délais intenables. L’incertitude demeure quant à ses retombées économiques. Le gouvernement égyptien projette 13,2  milliards de dollars de recettes en droits de passage d’ici à 2023, -contre 5,3  milliards actuellement. Pour les experts, la réduction de quelques heures de la traversée – sur des trajets de plusieurs semaines – et l’augmentation des capacités de transit du canal de Suez n’aura pas forcément pour effet d’augmenter le nombre de cargos. L’orientation du commerce mondial, en stagnation depuis 2008, reste un domaine sur lequel le président Sissi n’a pas prise.

Hélène Sallon                  Le Monde 5 août 2015

15 08 2015                       La Chine offre à la Route de la Soie un lifting à quelques 4 000 milliards de $, référence historique idéale pour masquer une volonté féroce d’écouler la production chinoise au meilleur prix : le salaire moyen chinois est de 700 € par mois : c’est beaucoup trop élevé, nous irons par exemple en Ethiopie où il est de 30 € par mois !

A perte de vue, au sud, c’est la steppe. Au nord, se dessinent les monts enneigés du Tian Shan, qui traverse de part en part la frontière entre Chine et Kazakhstan. A cet endroit où deux empires – l’Union soviétique et la République populaire de Chine – se sont longtemps fait face, on ne peut se défaire d’une sensation de bout du monde.

Dans quelques années, ce morceau oublié d’Asie sera pourtant un centre névralgique de la mondialisation. Entre les dunes de sable apparaît un immense chantier. Des entrepôts sont déjà debout, d’autres en construction. Des rails serpentent dans le désert, avant de s’arrêter abruptement à la frontière.

C’est le port sec de Khorgos [à l’ouest d’Urumqui, jusqu’alors la ville la plus occidentale de la Chine]. Six voies de chemin de fer : trois aux standards chinois, où les trains venus d’Urumqi, dans le Xinjiang (nord-ouest de la Chine), stationneront le temps que leurs chargements soient transférés sur d’autres trains, stationnés sur les trois autres rails, aux anciens standards soviétiques, avant de prendre la direction de l’Europe. Les premiers doivent commencer à rouler cette année, via la Russie, puis, plus tard, via deux autres axes : celui de l’ouest, en direction de la mer Caspienne et de l’Azerbaïdjan ; celui du sud, à travers le Turkménistan, l’Iran et la Turquie.

Pour l’heure, une seule voie ferrée relie la Chine et l’Europe. Elle passe à quelques kilomètres au nord de Khorgos avant de bifurquer vers la Russie, avec comme destination finale Duisbourg, en Allemagne. Le trajet prend quatorze jours, contre près de deux mois par mer. Le train est encore plus de deux fois plus cher, mais pour certains biens, notamment électroniques, la vitesse de livraison est devenue un critère essentiel. Et la voie ferrée doit devenir rentable à mesure que les Européens commenceront à remplir les trains du retour avec des produits pour les consommateurs chinois.

A quelques kilomètres au sud, la gare flambant neuve d’Altynkul, puis, plus loin encore, la zone économique libre, où des milliers de commerçants chinois et kazakhs pénètrent chaque jour pour s’approvisionner chez le voisin, dans d’immenses centres commerciaux. Partout, des routes sont en construction. Sur des kilomètres et des kilomètres, des camions et des pelleteuses de fabrication chinoise s’activent sur le tronçon qui mène à Almaty, la capitale économique du Kazakhstan. Ce sont les prémices de la future autoroute Chine de l’Ouest-Europe de l’Ouest. Pour multiplier les échanges Chine/ Kazakhstan,  la Chine, en une décennie, a construit 80 000 kilomètres d’autoroutes et 20 000  km de lignes de train à grande vitesse. Le trajet est de 11 000 kilomètres via le Kazakhstan, la Russie, la Biélorussie et la Pologne. Dédouanement compris, le délai d’acheminement va de douze à seize jours selon la saison. Yuxinou est la première, et à ce jour la  plus utilisée, des lignes de train de conteneurs Chine-Europe : lancée en  2011 de manière expérimentale, elle est entrée en activité en  2014. Quelque 432 trains l’ont empruntée à l’aller et au retour en  2016. En  2017, le nombre d’allers et retours Chine-Europe, toutes destinations confondues, devrait atteindre 2 500.

Autre nœud névralgique : Chongking – 30  millions d’habitants, campagnes comprises – avec rang de province comme Pékin, Shanghaï et Tianjin, s’est hissée ces cinq dernières années au premier rang mondial pour la production de micro-ordinateurs et de voitures et est désormais au diapason des routes de la soie en se positionnant comme une plaque tournante aux ambitions planétaires. C’est de là que sortent les ordinateurs de marque Acer. La main-d’œuvre y reste moins chère que dans la Chine de l’Est. Mais il y a 2 000  km à parcourir à travers les terres pour atteindre les ports de marchandises de la côte, c’est pourquoi la Chine tente, par trains de 41 wagons conteneurs, d’exporter vers l’Europe, en douze jours seulement contre huit semaines par la voie maritime qui mène les navires par le détroit de Malacca et  le canal de Suez.

Ce qui fait la différence entre le réseau ferré d’hier entre la Chine et l’Europe  et celui d’aujourd’hui, c’est l’apparition de transitaires, comme Yuxinou Logistics, une société mixte entre géants publics du transport et de la logistique. La zone logistique de Tuanjiecun noie d’une coulée de  ciment et d’acier le fond de la vallée, laissant quelques maisons de paysans accrochées aux collines verdoyantes. Un panneau proclame : Construisons la ville portuaire du chemin de fer Europe-AsieUn peu plus loin, un portique géant à travers lequel s’engouffrent des camions barre l’entrée de la gare de fret de la ligne Yuxinou (pour Chongqing-Xinjiang-Europe), d’où partent, en été, neuf trains de conteneurs par semaine à destination de Duisbourg, en Allemagne.

La nouvelle gare de fret s’inscrit dans un gigantesque système modulaire de production et de logistique : à quelques kilomètres se trouve un parc d’entreprises sous douane, qui accueille notamment les usines du géant taïwanais de la sous-traitance Foxconn, où sont fabriquées des imprimantes et de la connectique. La zone franche permet d’importer des composants de Malaisie, de Taïwan et de Corée, de les assembler et de les réexporter, sans taxes. Environ 60  % des exportations de Foxconn et de HP utilisent le train. Pour les fabricants de micro-informatique Acer et Asus, cela va de 20  % à 30  %, explique Wang Xu, le logisticien en chef de Yuxinou.

Cette route de la soie ferroviaire n’en est qu’à ses débuts : à ce stade, un seul navire marchand, avec ses 20 000 conteneurs EVP (équivalent vingt pieds) transporte en une seule fois l’équivalent de 250 trains, soit une année entière du Yuxinou en direction de l’Europe, reconnaît Wang Xu. Mais le train reste commercialement pertinent, car moins cher que l’avion et plus rapide que le bateau (le trajet dure quarante jours par la mer). C’est aussi, pour la puissance commerciale qu’est la Chine, l’assurance d’un passage de ses marchandises vers son premier client, l’Union européenne, en cas de problème dans les mers de Chine du Sud ou dans le golfe Persique.

Quelque 45  km de voie ferrée relient la gare de fret de la ligne Yuxinou à l’immense terminal portuaire de Guoyan, sur le Yangzi Jiang (fleuve Bleu), en aval de la ville. Un service en continu sera bientôt lancé. Pour l’instant, peu de nos marchandises sont destinées à Yuxinou. Mais le principe est de connecter Shanghaï à l’Allemagne. Pour donner une plus grande projection territoriale au train, dit Fang Jiang, chef des opérations commerciales du terminal. Le port n’utilise encore que le cinquième de sa capacité.

Toute la logique économique du projet des routes de la soie est là : accroître le volume d’échanges par un colossal investissement en capacité de stockage et de transport. Quitte à subventionner tous azimuts : avec ses 10,7  % de croissance en  2016, Chongqing offre des taxes plus faibles qu’ailleurs et accueille aussi l’une des onze grandes zones de libre-échange du pays.

Zheng Zhi, le président de la toute nouvelle Bourse du café de Chongqing, créée en  2016, a ainsi comme objectif d’en faire la plus grande d’Asie en  2018. Du café est importé du Vietnam et du Laos par la mer. Il le sera en partie par le train, une fois terminée la nouvelle voie ferrée reliant le Yunnan à la Thaïlande. Les variétés les plus chères sont réexportées par la ligne Yuxinou, le reste l’étant par bateau. Les capacités de stockage offertes à Chongqing, l’absence de taxe pour les marchandises en transit et la création d’une usine de fabrication de café instantané feront ensuite la différence. Le marché mondial du café est dominé par les multinationales comme Starbucks et Nescafé. Avec le marché chinois qui se développe, nous pouvons nous positionner comme un acteur incontournable, dit-il. Sa société est largement soutenue par la municipalité. Le loyer est, par exemple, gratuit les trois premières années.

L’autre atout de Chongqing, c’est un modèle chinois encore inchangé dans ses grandes variables : un crédit abondant, des terrains vendus à bas prix pour les aménagements en infrastructures et une main-d’œuvre non éduquée. Celle-ci est encore meilleur marché à Chongqing que dans les  provinces côtières. Ils sont 20 000 ouvriers à faire les trois-huit dans l’usine Foxconn de la zone franche, venus pour la plupart des campagnes alentour. Zhang, 25  ans, travaille chez Foxconn depuis un peu moins d’un an. Il déambule avec trois copains dans la rue devant son dortoir. A peine lancé sur la question de la rémunération, le voici qui ronchonne : Les salaires sont trop bas. On est censé avoir un jour par semaine de congé, mais on ne l’a pas. Le salaire de base, chez Foxconn Chongqing, est de 1 780 yuans – 224  euros – , précise-t-il à la décimale près. Contre 2 260 à Pékin.

L’ensemble porte un nom : nouvelle route de la soie, un concept remis au goût du jour par Pékin en référence au réseau de routes commerciales qui, pendant des siècles, reliaient la Chine, le Moyen-Orient et l’Europe. La nouvelle route de la soie va se simplifier en OBOR : One Belt, one Road, acronyme anglais de  Yidai yilu Une ceinture, une route – . La région de Khorgos en était déjà une étape importante ; elle est en passe de redevenir un centre majeur du commerce mondial.

Le projet chinois va au-delà du seul Kazakhstan. Le monde a besoin de la croissance de l’Asie, résume un des hommes chargés de promouvoir les ambitions de Pékin, le diplomate Wu Jianmin, qui identifie trois centres mondiaux à relier : l’Europe, épicentre de la crise financière mais grande consommatrice de productions chinoises ; le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, épicentres des conflits mais producteurs d’énergie ; l’Asie de l’Est, épicentre de la croissance mondiale. Accessoirement, il s’agit aussi de stabiliser le voisinage immédiat de la Chine. Cette Asie de l’Est aura elle aussi son train : De Kunming, capitale chinoise du Yunnan, à Singapour, via Vientiane, au Laos – 414 km, 167 ponts, 75 tunnels -, la Thaïlande et Singapour. Le projet a pris du retard, quand le gouvernement laotien s’est mis en tête de refuser la cession pure et simple à la Chine d’une bande large parfois de plusieurs centaines de mètres de part et d’autre de la voie.

La Chine déploie avec ses banques un rouleau compresseur financier en Asie, on voit partout s’accumuler de petits trésors de guerre qui attendent des occasions. Les taux sont agressifs, ils sont très peu regardants sur les garanties, constate un cadre dirigeant dans une banque australienne. Les prêts institutionnels chinois sont accordés sans aucune condition politique, contrairement à ceux des pays occidentaux.

Mais ces logiques économiques servent aussi des ambitions géopolitiques et idéologiques évidentes. En Asie, la Chine est obsédée par le réseau d’alliances américaines qui l’encercle et par une suprématie militaire des Etats-Unis qu’elle ne peut encore espérer égaler. On peut lire dans les routes de la soie la volonté de parvenir à une parité stratégique avec les Etats-Unis, explique le géographe Sébastien Colin, chercheur à Hongkong au Centre d’études français sur la Chine contemporaine, le CEFC.

La nouvelle route de la soie  comprend un volet maritime et un volet terrestre. Pékin a déjà commencé à étendre ses filets vers l’océan Pacifique, la Mongolie, l’Asie du Sud… Mi-avril, le président chinois, Xi Jinping, a annoncé un plan d’investissements d’un montant de 46  milliards de dollars (41  milliards d’euros) à destination du Pakistan. Il s’agit, en contribuant au développement du pays, d’assurer une route sécurisée vers le port de Gwadar, porte d’entrée chinoise sur l’océan Indien. D’Isla Margarita (Panama) au Pirée (Grèce) en  passant par Gwadar (Pakistan) ou encore la  Tanzanie, les terminaux portuaires sous contrôle chinois en activité ou en construction se comptent par dizaines à travers le monde. Selon une enquête du Financial Times parue en janvier, les cinq premières compagnies maritimes chinoises contrôlent 18  % de tout le trafic de conteneurs transporté par les vingt premières compagnies mondiales. Et près des deux tiers des 50 plus grands ports mondiaux comptaient des participations chinoises à des degrés divers en  2015.

Le projet de nouvelle route de la soie bénéficie d’un soutien très fort du président, assure le diplomate Wu. Les moyens sont là : En  2006, nos réserves monétaires s’élevaient à 1 000  milliards de dollars, rappelle M. Wu. Trois ans plus tard, elles avaient doublé. Investir dans les bons du Trésor américains est nécessaire, mais ce n’est pas le meilleur choix. La Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, dotée à son ouverture en octobre  2014 de 100  milliards de dollars et financée pour moitié par la Chine, doit être l’un des principaux bras armés du projet.

Les Chinois ont une vision tout aussi globale que les Américains, mais eux regardent cinquante ans en avant, explique le géographe et diplomate français Michel Foucher, l’un des premiers à s’être penché sur les projets chinois en matière d’infrastructures. Le concept de route de la soie n’est pas encore complètement élaboré, mais il va au-delà de la seule question des transports. Il sous-entend de mettre en place un corridor d’investissements partant de la Chine, de mettre un pied dans les pays concernés.

[Les achats en Italie du Nord en disent long sur le sujet : Pirelli, en 2015, les clubs de foot de l’AC Milan à la famille Moratti et de l’Inter de Milan à Berlusconi en 2016, et quelques autre pépites moins brillantes mais tout aussi riches de promesses, la plateforme ferroviaire géante de Mortara, 12 000 vélos en libre-service à Milan dès l’automne 2017…]

Dans ce dispositif, le Kazakhstan occupe une place de choix, si ce n’est la première. C’est à Astana, sa capitale, que le président Xi Jinping a pour la première fois, le 7  septembre  2013, lancé publiquement le concept de nouvelle route de la soie (popularisée en chinois sous l’expression yidai yilu, une ceinture, une route). Outre sa situation géographique qui le rend incontournable, le pays dispose d’immenses ressources naturelles – pétrole, en premier lieu, mais aussi gaz, uranium et autres minerais. Nous avons des économies complémentaires, résume le diplomate Wu Jianmin. Il s’agit aussi de contribuer au développement, et donc à la stabilisation de la région chinoise du Xinjiang, où le mécontentement des Ouïgours, la minorité turcophone musulmane, inquiète Pékin. Tant que la question afghane n’est pas réglée, le Kazakhstan est le seul pays de la région qui compte aux yeux des -Chinois, confirme Michel Foucher. Les autres Etats d’Asie centrale sont des impasses.

Le Kazakhstan est aussi un exemple du grand jeu régional qui se met en place, du même type que celui qui a opposé Russie et Grande-Bretagne au XIXe  siècle. Si le projet chinois est dépendant des incertitudes géopolitiques, s’agissant notamment de l’Iran ou de la lutte d’influence qui se joue avec les Etats-Unis dans le Pacifique, le Kazakhstan est d’ores et déjà un terrain d’affrontement avec l’autre grande puissance régionale : la Russie.

Malgré son rapprochement récent avec Pékin, Moscou voit d’un mauvais œil les projets d’infrastructures contournant son territoire et susceptibles de la marginaliser. Il goûte encore moins l’idée de voir la Chine s’implanter dans ce qu’il considère être sa sphère d’influence.

En décembre  2014, la World Policy Conference organisée à Séoul par l’Institut français des relations internationales a donné lieu à un échange révélateur. Au représentant chinois qui exposait le projet de nouvelle route de la soie, le Russe a répondu : Nous n’avons qu’une très vague idée du rôle que la Russie est censée jouer dans ce projet. Est-ce que nous allons rester sur le bord de la route et regarder passer les trains ? Nous pourrions être un passager à bord de ce train, peut-être même son conducteur…

L’hypothèse paraît ambitieuse. Certes, Moscou possède de nombreux avantages dans la région, à commencer par l’usage de la langue russe. Les liens sont anciens, encore raffermis par l’entrée en vigueur de l’Union économique eurasiatique, le 1er  janvier. Mais l’organisation est -encore largement une coquille vide et les positions russes sont chaque jour un peu plus grignotées par l’expansion chinoise.

Le secteur de l’énergie, notamment, est le principal théâtre de cette concurrence. Les Chinois ont gagné dans le pétrole, pendant que les Russes gardent la main sur le gaz, résume Aïdan Karibzhanov, président de Visor Capital, l’une des premières banques d’investissement kazakhes. Mais même là, le retard est en passe d’être comblé, avec l’ouverture en  2009 d’un gazoduc reliant le Turkménistan, le Kazakhstan et la Chine. Un oléoduc relie déjà les territoires kazakhs et chinois, et un autre est en projet, qui doit passer par la région de Khorgos.

Les Chinois savent aussi bien lancer des projets stratégiques depuis Pékin, de manière très centralisée, que laisser une marge de manœuvre à leurs entrepreneurs dans les secteurs moins vitaux, explique M. Karibzhanov. Et ils savent corrompre, ce qui ne déplaît pas aux dirigeants kazakhs. Plus de 3 000 entreprises chinoises sont installées au Kazakhstan, publiques ou privées. Dès l’indépendance, en  1991, les biens de consommation chinois ont commencé à inonder le marché kazakh. Et pour finir, au cas où certains ne se laisseraient pas corrompre et voudraient ruer dans les brancards, quand la carotte ne marche pas, il reste le bâton : le chantage au boycottage, aux investissements et aux touristes, dont on régule le flot, a plusieurs fois été déployé contre des pays d’Asie – le Japon sevré de terres rares, la Corée du Sud punie pour l’adoption du bouclier antimissiles américain – ou même d’Europe – la Norvège privée d’exportation de saumon après l’attribution du prix Nobel à Liu Xiaobo en  2010. La petite Mongolie, en quasi-faillite, s’est vu imposer des tarifs douaniers pour avoir reçu le dalaï-lama en novembre  2016. Et la Grèce a choisi en juin de bloquer une déclaration européenne au Conseil des droits de l’homme des Nations unies condamnant la Chine. Ces actions ont fait resurgir l’image d’une Chine arrogante et peuvent susciter rancœur et défiance. Dans ce contexte, les routes de la soie sont un projet de diplomatie publique, qui a pour objectif d’adoucir l’image de la Chine et rendre sa montée en puissance acceptable, explique John Seaman, de l’Institut français des relations internationales (IFRI).

La tendance est nette : Moscou est en recul. Les Russes n’ont pas les moyens de concurrencer les Chinois, estime Kostantin Syroïejkine, un expert kazakh consulté aussi bien à Astana qu’à Pékin. Mais ça n’en est que plus inquiétant : comment vont-ils réagir ? Autrement dit, voir Moscou acculé dans ce qu’il considère être sa sphère d’influence n’a rien de réjouissant pour les dirigeants kazakhs, que l’agression russe contre l’Ukraine a déjà considérablement crispés.

Le concept de sphère d’influence est obsolète, les Russes ont compris que l’on doit développer cet espace en commun, balaie le diplomate chinois Wu Jianmin. Avant d’asséner, de manière plus claire encore : Les pays d’Asie centrale faisaient partie de l’URSS. Aujourd’hui, ce sont des Etats indépendants qui ont besoin de se développer économiquement.

Cette assurance affichée par la partie chinoise a son revers : les craintes qu’elle suscite dans les pays concernés, Kazakhstan en premier lieu. La sinophobie y est ancienne. Un proverbe du XIXe  siècle résume ces craintes : Quand arrive le Chinois aux cheveux sombres, même le Russe roux paraît comme un frère.

Les Chinois prétendent faire uniquement de l’économie, mais quand on parle d’infrastructures de transport, il s’agit bien de géopolitique, estime Kostantin Syroïejkine. Cela fait peur à une partie de la population et de l’élite kazakhes, qui craint une perte de souveraineté. Face à ce risque, les Chinois ont développé une stratégie d’influence et de soft power, ouvrant quatre Instituts Confucius au Kazakhstan et offrant à plus de 10 000  jeunes Kazakhs d’étudier dans des universités chinoises. En Chine, une vingtaine d’instituts d’études consacrés à l’Asie centrale ont été ouverts.

Pour échapper à cet étau russo-chinois, Astana a depuis longtemps appris à naviguer habilement, cherchant des soutiens ailleurs. L’Union européenne reste le premier partenaire commercial du Kazakhstan, et sa politique étrangère multivectorielle lui assure de bonnes relations aussi bien avec l’Europe qu’avec les Etats-Unis.

Surtout, le Kazakhstan veut jouer sa propre partition dans les projets chinois, être plus qu’un simple pays de transit. A la différence du Kirghizistan, par exemple, où d’autres projets d’infrastructures sont en chantier et où les capitaux comme les ouvriers sont chinois, Astana investit pour recevoir le maximum de dividendes du transit et s’insérer dans les futures routes commerciales. Pas moins de 40  milliards de dollars ont été prévus à cet effet. Dans le désert de Khorgos, les véhicules de chantier sont chinois ; les travailleurs, mais aussi la majorité des capitaux investis, sont kazakhs.

J’appellerais OBOR une globalisation à caractéristiques chinoises, alors que nous la préférons adossée à des règles. […] C’est un projet purement chinois, qui place la Chine en son centre, sous-estimé par le monde occidental.

Michel  Clauss, ambassadeur d’Allemagne à Pékin

Benoît Vitkine Le Monde 15 août 2015, Brice Pedroletti Le Monde  5 août 2017

Pour résumer les projets ferroviaires, autoroutiers et maritimes :

  • Ferroviaires : Une voie ferrée Hangzhou, X’ian, Urumqi, Astana [ce tronçon est doublé : une voie nord, et une voie sud par la Kazakhstan], Moscou, Berlin, Duisbourg, Madrid. Opérationnelle à l’automne 2017, une autre voie, De Chengdu à Mortara, en Italie du Nord. Une autre voie de Djibouti à Addis-Abeba et 2 lignes partant de Mombassa, une vers Kigali au Rwanda, une autre vers Juba, au Soudan du Sud. Une autre encore, De Kunming, capitale du Yunnan, au sud-est de la Chine, à Singapour, via le Laos – Vientiane – et la Thaïlande.
  • Une autoroute X’ian, Urumqi, traversée du Kazakhstan et de l’Iran pour arriver à Istanbul.
  • Rénovation, agrandissement ou création de ports à Huangzhou, Quanzhou, Canton, Haïphong, Îles Paracels, Îles Spratleys, Sihanoukville, Djakarta, Siiwe en Birmanie, Chittattong au Bengladesh, Hambantota et Colombo, au Sri-Lanka (ex Ceylan), Gwador au Pakistan, Djibouti, le Pirée où entre 2011 et 2016, les volumes de conteneurs pris en charge seront été multipliés par cinq, passant de 685 440 TEUS (unités équivalent vingt pieds) en  2011 à 3 470 978 en  2016, selon PCT, Darwin, en Australie. En Italie les discussions sont encore en cours entre Trieste et Venise-Porto Marghera, après que les Chinois aient laissé tomber le site de Gioia Tauro, en Calabre, leur préféré logistiquement, mais être obligé de discuter avec la Ndrangheta, – la Mafia locale – non merci ! 

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La domination tentaculaire de la Chine ne cherche pas à conquérir avant tout des matières premières… puisqu’elle les a chez elle, au moins pour ce qui concerne les minerais récemment découverts et dont sont avides nos technologies de pointe : robots, smartphones, ordinateurs, e-book, armement, aviation, espace etc etc… Leur développement se traduira par une dépendance accrue vis à vis de la Chine, devenue puissance incontournable, car détentrice des cartes maîtresses :

Depuis le début du XXI°  siècle, les hommes, inquiets des bouleversements climatiques générés par les énergies fossiles, ont mis au point de nouvelles inventions, réputées plus efficientes, plus propres, et reliées à des réseaux à haute tension ultra-performants : les éoliennes, les panneaux solaires, les batteries électriques. Après la machine à vapeur, après le moteur thermique, ces technologies dites vertes engagent l’humanité dans une troisième révolution énergétique, industrielle, qui est en train de transformer notre monde. Comme les deux précédentes, celle-ci s’appuie sur une ressource primordiale. Une matière tellement vitale que les énergéticiens, les technoprophètes, les chefs d’Etat et même les stratèges militaires la surnomment déjà the next oil, le pétrole du XXI° siècle.

Longtemps, les hommes ont exploité les principaux métaux connus de tous : le fer, l’or, l’argent, le cuivre, le plomb, l’aluminium… Mais, dès les années 1970, ils ont commencé à tirer parti des fabuleuses propriétés magnétiques et chimiques d’une multitude de petits métaux rares contenus dans les roches terrestres dans des proportions bien moindres. Cette grande fratrie unit des cousins affublés de noms aux consonances énigmatiques : terres rares, graphite, vanadium, germanium, platinoïdes, tungstène, antimoine, béryllium, fluorine, rhénium, prométhium … Ces métaux rares forment un sous-ensemble cohérent d’une trentaine de matières premières dont le point commun est d’être souvent associées, dans la nature, aux métaux les plus abondants. Comme tout ce qui s’extrait de la nature à doses infimes, les métaux rares sont des concentrés parés de fantastiques propriétés. Distiller une huile essentielle de fleur d’oranger est un processus long et fastidieux, mais le parfum et les pouvoirs thérapeutiques d’une seule goutte de cet élixir étonnent encore les chercheurs. Produire de la cocaïne au fin fond de la jungle colombienne n’est pas tâche plus aisée, mais les effets psychotropes d’un gramme de cette poudre vous dérèglent totalement un système nerveux central.

Or c’est pareil avec les métaux rares, très rares… Il faut purifier huit tonnes et demie de roche pour produire un kilo de vanadium, seize tonnes pour un kilo de cérium, cinquante tonnes pour l’équivalent en gallium, et le chiffre ahurissant de mille deux cents tonnes pour un malheureux kilo d’un métal encore plus rare, le lutécium. Le résultat, c’est en quelque sorte le principe actif de l’écorce terrestre : un agglomérat d’atomes surpuissants, ce que des milliards d’années d’évolution peuvent nous offrir de mieux. Une infime dose de ces métaux, une fois industrialisée, émet un champ magnétique capable de générer davantage d’énergie que la même quantité de charbon ou de pétrole. C’est là la clé du capitalisme vert : nous remplaçons des ressources qui rejettent des millions de milliards de tonnes de gaz carbonique par d’autres qui ne brûlent pas – et ne génèrent donc pas le moindre gramme de CO2.

Tels des démiurges, nous en avons multiplié les usages dans deux domaines qui sont des piliers essentiels de la transition énergétique : les technologies que nous avons baptisées vertes et le numérique. Car, nous explique-t-on aujourd’hui, c’est de la convergence des green techs et de l’informatique que va naître un monde meilleur. Les premières (éoliennes, panneaux solaires, véhicules électriques), grâce aux métaux rares dont elles sont truffées, produisent une énergie décarbonée qui va transiter par des réseaux d’électricité dits ultra-performants qui permettent des économies d’énergie. Or ceux-ci sont pilotés par des technologies numériques, elles aussi farcies de tels métaux.

En dix ans, les énergies éoliennes ont été multipliées par sept, et le solaire photovoltaïque par quarante-quatre. Les énergies renouvelables représentent déjà 19  % de la consommation d’énergie finale dans le monde, et l’Europe prévoit pour elle-même de porter cette part à 27  % d’ici à 2030 ! Même les technologies qui ont recours aux moteurs thermiques dépendent de ces métaux, car ils permettent de concevoir des véhicules et des avions plus performants et plus légers, donc moins consommateurs de ressources fossiles.

La Grande-Bretagne a dominé le XIX° siècle grâce à son hégémonie sur la production mondiale de charbon ; une grande partie des événements du XX°  siècle peuvent se lire à travers le prisme de l’ascendant pris par les Etats-Unis et l’Arabie saoudite sur la production et la sécurisation des routes du pétrole ; au XXIe  siècle, un Etat est en train d’asseoir sa domination sur l’exportation et la consommation des métaux rares. Cet Etat, c’est la Chine.

Posons d’emblée ce premier constat, d’ordre économique et industriel : en nous engageant dans la transition énergétique, nous nous sommes tous jetés dans la gueule du dragon chinois. L’empire du Milieu détient en effet aujourd’hui le monopole d’une kyrielle de métaux rares indispensables aux énergies bas carbone et au numérique, ces deux piliers de la transition énergétique. Il est même devenu, dans des conditions rocambolesques que nous exposerons plus loin, le fournisseur unique du plus stratégique d’entre eux, un métal baptisé terres rares, sans substitut connu et dont absolument personne ne peut se passer.

Ce faisant, l’Occident a remis le destin de ses technologies vertes et numériques – en un mot, de la crème de ses industries d’avenir – entre les mains d’une seule nation. En limitant l’exportation de ces ressources, l’empire du Milieu nourrit plutôt la croissance de ses propres technologies et durcit l’affrontement avec le reste du monde. A la clé, de graves conséquences économiques et sociales à Paris, New York ou Tokyo.

Deuxième constat, d’ordre écologique : notre quête d’un modèle de croissance plus écologique a plutôt conduit à l’exploitation intensifiée de l’écorce terrestre pour en extraire le principe actif, à savoir les métaux rares, avec des impacts environnementaux encore plus importants que ceux générés par l’extraction pétrolière. Soutenir le changement de notre modèle énergétique exige déjà un doublement de la production de métaux rares tous les quinze ans environ, et nécessitera au cours des trente prochaines années d’extraire davantage de minerais que ce que l’humanité a prélevé depuis 70 000 ans. Or les pénuries qui se dessinent pourraient désillusionner Jeremy Rifkin, les industriels des green techs et le pape François.

Troisième constat, d’ordre militaire et géopolitique : la pérennité des équipements les plus sophistiqués des armées occidentales (robots, cyberarmes, avions de combat tel le chasseur militaire américain vedette, le F-35) dépend également en partie du bon vouloir de la Chine. Ce qui, alors que l’entourage du président Trump a prédit sans aucun doute une guerre entre les Etats-Unis et la Chine en mer de Chine méridionale, préoccupe jusqu’au sommet des agences de renseignement américaines. D’ailleurs, cette nouvelle ruée accentue déjà les tensions pour l’appropriation des gisements les plus fertiles et porte les conflits territoriaux au cœur des sanctuaires que l’on pensait à l’abri de la convoitise. La soif de métaux rares est en effet stimulée par une population mondiale qui culminera à 8,5 milliards d’individus en 2030, l’essor de nouveaux modes de consommation high-tech et une plus forte convergence économique entre pays occidentaux et pays émergents.

En voulant nous émanciper des énergies fossiles, en basculant d’un ordre ancien vers un monde nouveau, nous sombrons en réalité dans une nouvelle dépendance, plus forte encore. Robotique, intelligence artificielle, hôpital numérique, cybersécurité, biotechnologies médicales, objets connectés, nanoélectronique, voitures sans chauffeur… Tous les pans les plus stratégiques des économies du futur, toutes les technologies qui décupleront nos capacités de calcul et moderniseront notre façon de consommer de l’énergie, le moindre de nos gestes quotidiens et même nos grands choix collectifs vont se révéler totalement tributaires des métaux rares. Ces ressources vont devenir le socle élémentaire, tangible, palpable, du XXI°  siècle. Or cette addiction esquisse déjà les contours d’un futur qu’aucun oracle n’avait prédit.

Nous pensions nous affranchir des pénuries, des tensions et des crises créées par notre appétit de pétrole et de charbon ; nous sommes en train de leur substituer un monde nouveau de pénuries, de tensions et de crises inédites. Du thé à l’or noir, de la muscade à la tulipe, du salpêtre au charbon, les matières premières ont toujours accompagné les grandes explorations, les empires et les guerres. Elles ont souvent contrarié le  cours de l’histoire. Les métaux rares sont en train de changer le monde à leur tour. Non contents de polluer l’environnement, ils mettent les équilibres économiques et la sécurité de la planète en péril. Ils ont déjà conforté le nouveau magistère de la Chine sur le XXIe  siècle et accéléré l’affaiblissement de l’Occident au tournant du millénaire.

Chaque année, le United States Geological Survey (USGS), une agence chapeautée par le ministère de l’intérieur américain et dont le rôle est d’étudier les ressources minières, -publie un rapport d’une importance primordiale : le Mineral Commodity Summaries. Quatre-vingt-dix matières premières indispensables à nos économies modernes y sont passées au crible des analystes. Sur plus de deux cents pages se succèdent des statistiques concernant les ressources disponibles, les stocks mondiaux et, surtout, la répartition de leur exploitation dans le monde. Or ce dernier indice est alarmant : l’USGS nous informe que Pékin produit 44  % de l’indium consommé dans le monde, 55  % du vanadium, près de 65  % du spath fluor et du graphite naturel, 71  % du germanium et 77  % de l’antimoine. La Commission européenne tient sa propre liste et abonde dans le même sens : la Chine produit 61  % du silicium et 67  % du germanium. Les taux atteignent 84  % pour le tungstène et 95  % pour les terres rares. Sobre conclusion de Bruxelles : La Chine est le pays le plus influent en ce qui concerne l’approvisionnement mondial en maintes matières premières critiques.

Dans le sillage de la Chine, une myriade d’Etats appliquant une logique de spécialisation minière ont également acquis des positions majoritaires, voire monopolistiques. La République démocratique du Congo produit ainsi 64  % du cobalt, l’Afrique du Sud fournit 83  % du platine, de l’iridium et du ruthénium, et le Brésil exploite 90  % du niobium. L’Europe est également dépendante des Etats-Unis, qui produisent plus de 90  % du béryllium. Enfin, d’autres pays détiennent une quote-part de la production mondiale suffisamment importante pour pouvoir provoquer une situation de pénurie temporaire et de fortes variations des cours. C’est le cas de la Russie, qui contrôle à elle seule 46  % des  approvisionnements de palladium, et de la Turquie, qui fournit 38  % des approvisionnements en borate. Pour Pékin, cette main basse sur les  métaux rares est d’abord une question de survie.

Avec les Etats-Unis, la Chine est le pays le plus soucieux qui soit de la sécurité de ses approvisionnements. En effet, l’empire du Milieu n’est pas seulement le premier producteur de minerais de la planète, il en est aussi le principal consommateur. Pour les besoins de son 1,4 milliard d’habitants, il engloutit 45  % de la production mondiale de métaux industriels – une voracité qui vaut également pour les matières premières agricoles, le pétrole, la poudre de lait et même les vins de Bordeaux.

Les stratèges chinois ont été particulièrement familiarisés à ces défis de souveraineté minérale : pendant ses études en France, Deng Xiaoping a en effet œuvré dans une fonderie en fer du Creusot. Quant à ses successeurs, souligne un stratège en ressources naturelles, sur les six derniers présidents et premiers ministres, à l’exception du premier ministre actuel – Li Keqiang – , juriste, tous reçurent une formation thématique d’ingénieur : électricité, hydroélectricité, géologie, chimie des procédés. Premier ministre de Hu-Jintao de 2003 à 2013, Wen Jiabao est lui-même géologue de formation. Aidés par un système politique autoritaire et stable qui valorise la patience du temps long et la constance dans la prise de décision, Deng Xiaoping et ses successeurs ont pu jeter les bases d’une ambitieuse politique de sécurité des approvisionnements.

La méthode a été celle du rouleau compresseur : en quelques décennies, la Chine a multiplié les ouvertures de mines sur son territoire, lancé le chantier d’une seconde route de la soie, terrestre et maritime, afin de disposer d’un corridor d’approvisionnement de commodités depuis l’Afrique, et mené des opérations de fusion et acquisition d’entreprises dans le secteur des produits de base. Les marchés mondiaux et les équilibres géopolitiques ont été bouleversés au fur et à -mesure que Pékin étendait sa sphère d’influence. Ainsi, la Chine n’est pas simplement devenue un acteur des marchés des métaux rares, elle s’est bel et bien muée en un faiseur de ces marchés.

Guillaume Pitron       Le Monde du 12 01 2018

projet de route de la soie chinois

Marie de Vergès              Le Monde du 26 02 2019

20 08 2015                       Le tribunal de grande instance de Tours innove en adoptant le droit à la réalité, s’agissant d’une personne de 64 ans, de sexe indéterminé :

Le sexe qui lui a été assigné apparaît comme une pure fiction […] imposée durant toute son existence. Il ne s’agit pas de reconnaître l’existence d’un quelconque troisième sexe, mais de prendre acte de l’impossibilité de rattacher l’intéressé à tel ou tel sexe. Il a donc été demandé à l’officier d’état-civil de modifier le registre en conséquence. Craignant que cette requête renvoie à un débat de société générant la reconnaissance d’un troisième genre, le parquet a fait appel.

Selon les statistiques françaises, cela concernerait une personne sur 4 500, soit 0.02 % ; selon Anne Fausto-Sterling professeur américaine de biologie, le taux de personnes concernées serait de 1.7 % de la population, ce qui paraît vraiment beaucoup.

26 08 2015                        La démocratie ou le désastre

C’est une méchante averse de chiffres qui s’est abattue la semaine dernière sur l’Europe : pour le seul mois de juillet, l’Union annonce 107 500 entrées illégales (trois fois plus qu’un an plus tôt), dont 50 000 sur les seules îles de la mer Égée. Quant à l’Allemagne, elle évalue à 700 000 le nombre de migrants qui auront franchi ses frontières en 2015. Vertige. Et remords. Car le week-end dernier, on a aussi commémoré les bombardements chimiques au gaz sarin perpétrés contre l’opposition syrienne, dans la banlieue de Damas, le 21 août 2013. Ces bombardements, c’était la ligne rouge fixée par Barack Obama, celle qui devait déclencher une riposte immédiate contre le régime meurtrier de Bachar al-Assad. François Hollande était près. Obama a reculé. Bachar est toujours là. Et son pays se vide. Par centaines de milliers, les Syriens se réfugient dans des camps de fortune ou s’embarquent en Méditerranée, direction l’Europe. Si la guerre se poursuit – en Syrie, mais aussi en Irak et en Lybie -, l’exode des réfugiés deviendra le problème numéro un de l’Europe, loin devant la dette grecque. La France et l’Allemagne se sont assignés quatre axes de travail : ouvrir des bureaux d’enregistrement aux points d’arrivée des réfugiés, accélérer les procédures, aider les pays en transit à lutter contre les filières clandestines… et aider le pays de départ à se reconstruire. Seul ce dernier point peut stopper l’hémorragie. Seule l’arrivée au pouvoir des forces démocratiques que nous avons abandonnées il y a deux ans, et qui continuent de se battre contre Bachar al-Assad, avec Daech dans leur dos, pourra tarir le flux à la source. Il faut montrer à ces forces que nous sommes derrière elles. Sinon, ce sera les murs, les barbelés et le chaos.

Olivier Pascal Moussellard         Télérama n° 3424 26 août 2015

12 09 2015          Les bonnes vieilles addictions françaises continuent à coûter beaucoup plus cher que les nouvelles :

Coût des vies perdues, coût des pertes de production ou de la qualité de vie mais aussi montant des dépenses publiques de soins, de prévention et de répression… En s’appuyant sur des données épidémiologiques et sanitaires se rapportant à 2010, l’économiste Pierre Kopp a calculé la totalité de ce que coûtent chaque année les drogues licites et illicites à la société française. Les chiffres sont impressionnants : 120 milliards d’euros pour le tabac, 120 milliards pour l’alcool et 8,7 milliards pour les drogues illicites. Ces chiffres prennent en compte les recettes des taxes et les économies que représentent les retraites non versées.

[…]     Ces chiffres chocs du coût social des drogues sont la conclusion d’une étude financée par la Direction générale de la santé et pilotée par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT). […] La France compte 13,4 millions de fumeurs quotidiens et 3,8 millions d’usagers à risque de l’alcool.

[…]     Il y a quelques mois, Pierre Kopp a co-écrit pour le think tank Terra Nova une étude sur les gains qu’apporteraient à l’Etat une libéralisation et une taxation du cannabis.

Pour parvenir à ces quelque 250 milliards d’euros, Pierre Kopp a d’abord pris en compte le nombre de vies perdues chaque année en raison des drogues légales et illégales, soit 49 051 décès liés à l’alcool, 78 966 liés au tabac et 1 605 aux drogues illicites. A l’appui de ses calculs, il a ensuite retenu une valeur moyenne d’une vie en France de 3 millions d’euros, soit 115 000 euros par année de vie perdue. Un chiffre issu du rapport Quinet (Eléments pour une révision de la valeur de la vie humaine) publié en 2013

Pierre Kopp a également intégré le nombre de malades liés à ces consommations (672 000 pour le tabac, 1,2 million pour l’alcool). Et, fort de ces chiffres, il a pu établir les pertes pour la société, appelées coûts externes, qui intègrent aussi bien la valeur des vies humaines perdues que la perte de la qualité de vie ou les pertes de production pour les entreprises.

Tout en reconnaissant que certaines données étaient plus difficiles à établir que d’autres – comment par exemple déterminer avec précision le temps consacré par un policier ou un gendarme à lutter contre la drogue ? Pierre Kopp a également recensé les dépenses engagées par l’Etat pour les soins, la prévention et la répression.

Pour être complet, il a enfin pris en compte les économies de retraites non versées et les recettes apportées par les taxes (13,3 milliards d’euros). Des chiffres mis en regard du coût des soins (8,5 milliards pour l’alcool et 25,9 milliards pour le tabac), une façon de battre en brèche l’idée selon laquelle ces deux drogues licites rapporteraient au final à l’Etat plus qu’elles ne coûtent.  » Leur coût social est monstrueux par rapport à d’éventuelles recettes de taxation, assure Pierre Kopp, qui voit chez ceux qui utilisent cet argument un cynisme de façade basé sur un chiffre faux. La taxation sur les alcools ne représente que 37 % du coût des soins des maladies engendrées par l’alcool, écrit-il.

Soucieux que sa démonstration soit irréprochable, Pierre Kopp fait le choix de ne pas afficher le total arithmétique des coûts, car un grand nombre de décès ou de maladies peuvent être imputés à plusieurs causes. Néanmoins, le montant d’environ 250 milliards d’euros qui serait ainsi obtenu ne doit pas être loin de la vérité, affirme-t-il au Monde, jugeant que les chiffres liés à l’alcool sont toujours sous-estimés. Les coûts engendrés par les infractions, délits et crimes (violences, vols, viols, accidents de la route) imputables à la consommation d’alcool ne sont par exemple pas pris en compte.

Et si les coûts sociaux par catégories de drogue sont approximativement trois fois plus élevés par rapport à une précédente version de l’étude parue en 2006, ce n’est pas la conséquence d’une augmentation de la consommation et d’une politique publique inefficace ou d’un changement négatif majeur du paysage des drogues en France, prévient l’auteur, mais plutôt en raison d’une amélioration des connaissances épidémiologiques (notamment sur le nombre réel de morts imputable au tabac) et d’un changement dans la méthodologie du calcul économique adopté officiellement par les pouvoirs publics. L’économiste estime enfin qu’il est impossible d’établir toute comparaison avec des pays étrangers, car il y aurait trop d’incertitudes sur les éléments pris en compte dans l’équation.

Interrogé sur les mesures qui permettraient de dégager des économies, Pierre Kopp suggère par exemple le doublement du prix du tabac, qui permettrait selon lui de réduire de moitié la consommation.

François Béguin                     Le Monde 12 septembre 2015

En 2017 se constituera un comité de scientifiques et responsables reconnus qui se mettra d’accord sur un certain nombre de données – chiffres, conflits d’intérêt manifestes etc – à soumettre aux candidats à l’élection présidentielle pour leur demander de se prononcer sur les mesures qu’ils prendraient vis-à-vis de ces situations. On peut voir les réponses des candidats sur www.securite-sanitaire.org

  • Gérard Dubois, Santé publique
  • Irène Frachon, Pneumologue
  • Claude Got, Professeur honoraire de médecine
  • Serge Hercberg, Nutrition
  • Catherine Hill, Épidémiologiste
  • Albert Hirsch, Professeur honoraire de médecine
  • Chantal Perrichon, Ligue contre la violence routière

L’alcool tue 49 000 personnes par an, dont 59 % sont dus au vin. Le tabac tue 73 000 personnes par an [Pierre Kopp parle de 79 000], diminuant de 10 ans l’espérance de vie ; un tiers de la population est en surpoids, dont la moitié d’obèses. 90 % de la formation continue des médecins est financée par l’industrie pharmaceutique, qui, par ailleurs approche les étudiants en médecine dès leur 3° année d’études avec les visiteurs médicaux !

La mortalité routière, après des années de baisse, de 2005 à 2013, a recommencé à croître :

  • 2005      5318
  • 2006     4709
  • 2007     4620
  • 2008     4275
  • 2009     4273
  • 2010     3992
  • 2011      3963
  • 2012     3653
  • 2013     3268
  • 2014     3384
  • 2015     3461
  • 2016     3469

20 09 2015                       Volkswagen : pot aux roses, pas de  pot, pot au noir, pots cassés ? Le choix ne manque pas : un logiciel est découvert,  intégré au moteur de 11 millions de véhicules qui permet de réduire les émissions de gaz d’échappement dès que ces véhicules se trouvent dans la configuration d’un contrôle technique. Le scandale, car Volkswagen jusqu’alors, c’était l’exemplarité allemande par excellence.

Tous les observateurs s’accordent sur un point : Martin Winterkorn, le PDG,  connaissait le groupe  jusque dans ses moindres boulons. Et pour cause : c’est le principal artisan de la croissance exponentielle de VW, passé en moins de dix ans d’un constructeur régional au premier groupe automobile mondial. En huit ans à la tête de l’entreprise, M.  Winterkorn a quasiment tout multiplié par deux : le nombre de voitures vendues (5,7  millions en  2006 contre plus de 10  millions aujourd’hui), le chiffre d’affaires (de 104 à 202  milliards d’euros), le nombre de salariés (de 329  000  à 600  000) et le nombre d’usines (48 en  2006 contre 119 aujourd’hui). De huit marques en  2006, le groupe en compte aujourd’hui douze. Un véhicule sur huit produits dans le monde est aujourd’hui un Volkswagen.

Cécile Boutelet               Le Monde du 24 09 2015

Les révélations de la fraude du constructeur allemand interviennent une semaine après la publication d’un rapport de l’ONG environnementale européenne Transport &  Environnement (T &  E) soulignant que tous les grands constructeurs automobiles vendent des voitures diesel plus polluantes qu’il n’y paraît.

Or, ce carburant est une menace pour la santé publique. En  2012, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), agence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a classé les gaz d’échappement des moteurs diesel cancérogènes certains. Les polluants sortant des pots d’échappement, notamment les particules fines PM10 (d’un diamètre inférieur à 10  micromètres) et PM2,5 (inférieures à 2,5  micromètres), et les oxydes d’azote (NOx) – surtout le dioxyde d’azote –, sont particulièrement nocifs. La liste des maux qu’ils provoquent est longue : bronchite chronique, asthme, cancer du poumon, accident vasculaire cérébral, infarctus du myocarde ou encore problèmes placentaires.

Laetitia van Eeckhout                 Le Monde du 24 09 2015

Fraude il y a donc, scandale il y a en conséquence. Mais tous les responsables vont-ils se trouver sur la sellette ? Car tout de même, il est incroyablement étrange que ce soit une ONG américaine qui ait découvert le pot aux roses – roses au demeurant bien bien chimiques -, et qu’aucune agence d’homologation – l’UTAC [Union Technique de l’Automobile, du motocycle et du Cycle] en France, dont c’est pourtant le boulot, n’ait su déceler le subterfuge, au point de laisser mettre sur le marché onze millions de véhicules trafiqués. En restant enfermés dans leurs laboratoires d’essai, dans leurs Centres de contrôle technique, ils n’ont pas su deviner que l’informatique permettrait de contourner l’obstacle… même les Italiens qui ont pour proverbe : fatta la lege, trovato l’inganno sont tombés dans le panneau. Cela ne serait-il donc pas une faute professionnelle grave que de n’avoir pas su mettre au point des contrôles aléatoires, dans les conditions normales d’utilisation ?

09 2015                            Les projets de colonisation de l’espace se multiplient : ils s’inscrivent dans le cadre du programme des Nations unies visant à éradiquer l’extrême pauvreté à l’horizon 2030. Il existe encore 4  milliards de personnes qui, en Afrique ou dans les pays émergents, n’ont pas accès au Web. Question de coûts : l’accès à Internet dans ces zones par voie terrestre est trop coûteux.

Fin juillet, Google annonçait le lancement de dizaines de ballons gonflés à l’hélium au Sri Lanka, à destination de plus de 20  millions d’habitants de cette île à partir du printemps 2016. Des essais ont déjà eu lieu en Nouvelle-Zélande dans le cadre du programme baptisé Loon, comme balloon en anglais, auquel est associé le Centre national d’études spatiales (CNES). Ces ballons voguent au gré des vents stratosphériques, à vingt kilomètres d’altitude avec une autonomie de cent jours. Ce projet est plus avancé que celui mené avec le fabricant de drones solaires géostationnaires Titan Aerospace qu’a acheté Google il y a un an.

Le même jour, Facebook révélait les dernières avancées de son drone Aquila. Cet avion à hélices sans pilote, fonctionnant à l’énergie solaire, est le prototype de son futur système consistant à déployer une escadrille pouvant planer trois mois au-dessus de la Terre à une altitude oscillant entre 18 et 27 kilomètres pour connecter des clients.

Toujours plus haut, la connexion Internet passe aussi par la mise en orbite de satellites et les projets fleurissent. C’est ainsi qu’en janvier, Google est entré au capital de SpaceX, la société d’Elon Musk, qui prévoit de constituer une constellation de 4 000 petits satellites. La firme de Mountain View a aussi acquis l’an dernier Skybox, une start-up californienne spécialisée dans la fabrication de petits satellites survolant la Terre pour prendre des photos et des petites vidéos.

De son côté, le coréen Samsung imagine également déployer 4 600 satellites. La question centrale est de savoir si l’espace va répondre aux besoins de connectivité qui vont exploser dans les années à venir et comment, estime Stéphane Israël, le patron d’Arianespace, en évoquant l’accélération du mouvement porté par les multiplications des projets de connexion pour les objets, les voitures ou les personnes. L’opportunité est d’autant plus grande que des besoins nouveaux vont croître, liés au changement de comportement induit par les smartphones et les tablettes. Pour accompagner cette évolution, il propose déjà de réfléchir à des microfusées capables de répondre à la demande si elle se confirme.

Le programme le plus concret est celui de l’Américain Greg Wyler, dont l’ambition, avec OneWeb, est de mettre autour de la Terre 900 minisatellites d’ici à 2019. Il exige pour cela des satellites peu coûteux, fabriqués rapidement. En juin, Greg Wyler a fait sa première levée de fonds, de 500  millions de dollars (440  millions d’euros), réunissant des acteurs aussi différents que le groupe Virgin, Airbus, le fabricant de semi-conducteurs Qualcomm, mais aussi Coca-Cola. Toutefois, contrairement à Facebook et à Google, OneWeb ne fournit pas ses propres contenus, il s’agit ici de mettre à disposition un réseau. Cela devrait éviter les critiques relatives à la mise à mal du concept de neutralité du Net, comme l’a été en Inde en avril Internet.org, l’application proposée gratuitement par Facebook, qui offre aux possesseurs de téléphone mobile n’ayant pas les moyens de souscrire un abonnement Internet la possibilité de se connecter gratuitement à la Toile.

Si l’envoi de ballons ou de drones agite la recherche, l’entrée dans le spatial des start-up de la Silicon Valley chamboule en plus tout un modèle économique. Déjà les nouveaux acteurs contribuent à changer les pratiques existantes. Le facteur temps n’est plus le même, les investisseurs privés veulent le raccourcir pour rentabiliser leurs investissements avec des développements plus rapides et moins chers, constate François Auque, patron des activités spatiales d’Airbus, dont le groupe est partenaire à 50/50 avec One Web dans la société chargée de concevoir et fabriquer les satellites.

Cette accélération entraîne des mutations dans l’organisation industrielle. Ainsi, une usine sera construite, qui produira trois à quatre satellites par jour pesant 150 kilos, à un coût unitaire très inférieur au million de dollars. Soit une réduction par dix des coûts. Du jamais-vu dans une industrie proche de la haute couture, plus habituée à produire quelques satellites de plusieurs tonnes par an de quelques centaines de millions d’euros. Les futures charges seront d’une conception extrêmement simple, avec une durée de vie d’à peine cinq ans, contre au minimum quinze ans jusqu’à présent.

Il faudra donc les renouveler souvent. Avec One Web, nous entrons dans le monde du satellite low cost, confirme Bertrand Maureau, vice-président télécommunication chez Thales Alenia Space (TAS), très présent dans la fabrication de la constellation. La durée de vie et la fiabilité sont moins élevées que pour un satellite classique, mais sont compensées par le grand nombre de satellites au niveau de la constellation (près de mille). C’est pour cela que l’on peut atteindre au niveau du satellite élémentaire des coûts extrêmement bas. TAS a répondu aux appels d’offres lancés à la fin de l’été. Les résultats devraient être connus prochainement.

Au défi industriel s’ajoute une autre contrainte et pas des moindres. Pour couvrir l’ensemble de la planète avec Internet, OneWeb doit obtenir l’autorisation de chaque pays pour installer une station de réception au sol.

Le choix de l’orbite basse, à 1 000 kilomètres de la Terre, pour placer les satellites bouscule aussi les usages face à des opérateurs de télévision et de haut débit qui placent leurs satellites de télécommunications à 36 000 kilomètres de la Terre en géostationnaire (GEO) Les nouveaux entrants y voient un avantage, les coûts de lancement sont moins chers, et surtout la transmission est rapide, elle se fait en temps réel, ce qui est une condition indispensable pour développer les services d’Internet. Inconvénient, il faut pour cela couvrir le globe de centaines de satellites, ce qui n’est pas le cas à très grande distance, un seul satellite suffisant à diffuser dans de vastes régions. Autre difficulté, à cette faible distance de la planète, l’espace est très occupé par de nombreux satellites d’observation, mais aussi encombré par de multiples débris. Les risques de collision y sont importants, alors qu’en orbite géostationnaire, la distance entre deux satellites est de l’ordre de celle reliant Paris à Palerme, en Sicile.

Les grands opérateurs réagissent différemment à cette nouvelle configuration. Le numéro un mondial, l’américain Intelsat, a pris un ticket dans le projet de Greg Wyler, en contribuant à 25  millions de dollars sur les 500  millions de la levée de fonds de juin.

Deuxième mondial, le luxembourgeois SES mise sur la combinaison des orbites en ayant racheté O3B (Other three billions), une constellation créée également par Greg Wyler pour connecter à Internet 3  milliards de personnes n’ayant pas le Web. Particularité, elle est seule à évoluer en orbite moyenne (MEO), à 8 000 kilomètres de la Terre. La transmission se fait quasiment en temps réel et les satellites peuvent être très rapidement orientés vers un point particulier. Nous jouons la complémentarité entre les possibilités du géostationnaire et l’orbite moyenne, explique Karim Michel Sabbagh, le PDG de SES.

A l’inverse, le français Eutelsat, numéro trois du secteur, reste focalisé sur le géostationnaire. Nous ne sommes pas obtus et regardons comme tout le monde les évolutions en cours, mais nous privilégions le GEO car les marges de progression y sont encore immenses, explique Michel de Rosen, le patron de l’opérateur européen. Puissance et précision sont les forces du satellite géostationnaire : il diffuse comme un jet de lumière ciblé, qui illumine une région précise où existe une demande, ajoute-t-il, avant d’exprimer ses doutes sur l’efficacité de l’orbite basse. Une constellation de satellites en orbite basse éclairera, certes, toute la planète, mais avec une lumière trop faible pour bien servir les clients dans les régions qui en ont le plus besoin.

Même s’ils misent sur l’orbite basse, les nouveaux entrants n’ont pas de vision exclusive. Ainsi Facebook, en début d’année, a lancé un appel d’offres afin d’acquérir un satellite géostationnaire, avant d’y renoncer en raison du coût élevé. Lundi 5 octobre, le réseau social a annoncé un partenariat avec Eutelsat pour développer l’accès à Internet en Afrique.

Pour l’instant, les investissements des nouveaux entrants sont modestes. Ils sont estimés à 2  milliards de dollars depuis un an, à comparer aux 40  milliards de dollars consacrés par le Pentagone et la NASA chaque année à l’espace. Il faut garder ces proportions en tête car nous sommes encore durablement dans un monde où les besoins spatiaux seront d’abord, et de loin, ceux des organismes publics, relativise François Auque, d’Airbus. Selon le cabinet Euroconsult, les deux projets de constellations (OneWeb et SpaceX), représentant près de 5 000 satellites, nécessiteraient 15  milliards de dollars d’investissements, à comparer aux 66  milliards prévus pour les 550 satellites commerciaux qui seront mis en orbite géostationnaire dans la décennie 2015-2024.

Reste cependant à prouver la viabilité économique des constellations en orbite basse et à lever les fonds nécessaires pour aller au bout des projets. Or, à ce jour, les investisseurs financiers regardent ces objets avec distance, leur prudence pouvant contribuer à décaler les développements et contribuer aux retards déjà envisageables. Cinq années seulement est un délai très court pour tisser cette toile mondiale composée de ballons, de drones et de minisatellites, même si l’effervescence s’est emparée de la planète du Net et va en s’amplifiant. L’autre danger est que cette bulle explose.

Résumé de Dominique Gallois                              Le Monde du 6 10 2015

19 10 2015                       C’est connu : les Suisses sont gens prévoyants. Raphaël Mayoraz, géologue cantonal du Valais s’était rendu compte, d’après les relevés de ses instruments que le Mel de la Niva, entre Evolène et le barrage de la Grande Dixence [Evolène est en hauteur, au-dessus de Sion, dans le Valais] était devenu instable, depuis un premier éboulement en août 2013. Il était donc sur place avec Ludwig Haas, qui a filmé : le caillou a été estimé à peu près à 2 000 m³ ; il a dévalé sur 1 000 m. de dénivelé, et, comme on s’y attendait, les mesures essentielles avaient été prises et il n’y eut même pas un blessé.

Ces chutes de quantités gigantesques de rochers atteignent une fréquence qu’on ne connaissait pas cinquante ans plus tôt : à peu près deux ans plus tard, le 23 août 2017, trois millions de mètres cubes se décolleront de la paroi nord du Piz Cengalo, – 3369 m- dans les Grisons, dévalant sur le glacier situé au-dessus du village de Bondo, provoquant une avalanche rocheuse, puis une coulée de boue de six kilomètres qui dévastera le village de Bondo, heureusement évacué auparavant grâce à un système d’alerte mis en place par les autorités. Mais huit randonneurs seront emportés par la vague.

Les Suisses auscultent la montagne systématiquement, régulièrement et cela leur évite souvent de pleurer des morts. Peut-être évacuent-ils des villages sans que les risques se confirment, mais la prudence prévaut et il ne se trouve personne pour remettre cela en cause. Il semblerait qu’il n’en aille pas de même en France où on préfère cacher dans les tiroirs des rapports s’ils soulignent un réel danger qui impliquerait des mesures désagréables :

Ludovic Ravanel, 36 ans, chamoniard, membre de la Compagnie des guides de Chamonix et chercheur au CNRS, détaille les raisons de la dégradation du permafrost. Il diffuse des vidéos terrifiantes, des millions de mètres cubes de roches qui dévalent des flancs de montagnes en Alaska, en Nouvelle-Zélande, dans les Alpes… Les spectateurs poussent des cris d’effroi. […] Il détaille des courbes de température qui s’affolent. On assiste à des pétages de scores. Plus 2,1 °C à Chamonix en soixante-dix ans, peut-être 6 ou 7 autres degrés d’ici à la fin du siècle. Sachant que les milieux de montagne se réchauffent deux à trois fois plus vite que le reste de la planète, que va-t-il rester des Alpes ? Le guide-chercheur montre des glaciers qui ont tout simplement disparu. Tout ce patrimoine est en train de fondre. Puis une autre courbe, le nombre d’écroulements – on ne parle plus d’éboulement au-delà d’un volume de chutes de pierres ou de blocs supérieur à 100 m³ – décomptés ces dernières années dans le massif du Mont-Blanc, jusqu’à 160 certains étés : comme par hasard, celle-ci accompagne fidèlement l’augmentation des températures. […].  J’espère ne pas avoir trop plombé l’ambiance, conclut-il en souriant. […] En 2005, deux ans après la grande canicule de 2003 et alors qu’on étouffe à nouveau, l’impensable se produit aux Drus. Un peu comme si Notre-Dame de la Garde ou la tour Eiffel s’écroulait : en quelques secondes, un pan entier de la face sud-ouest des Drus s’effondre et avec lui 300 000 m³ de granite, formant au sol un champignon nucléaire inversé. Sylvain Coutterand, docteur en géographie alpine, auteur du récent Atlas des glaciers disparus (éditions Paulsen), se souvient d’une forêt recouverte de plusieurs millimètres de poussière et d’un fracas entendu jusque dans la vallée. Le pilier Bonatti n’a pas résisté. Cette paroi devait son nom à celui qui l’avait conquise en 1955 au terme d’une des plus mythiques ascensions de l’histoire de l’alpinisme. En 2005, Walter Bonatti, immense grimpeur italien, a 75 ans et il voit disparaître son pilier de son vivant. On ne pensait pas que ça puisse arriver, se désole Sylvain Coutterand. Les géologues du monde entier n’en croyaient pas leurs yeux. […] La chute du pilier Bonatti est vécue comme le signe annonciateur de plus grands malheurs à venir. Douze ans après, en septembre dernier, l’éperon Tournier s’effondre lui aussi, déversant 44 000 m³ de roches dans le vide. Ludovic Ravanel s’inquiète désormais de voir le permafrost se dégrader vers 3 500 m, ce qu’il n’aurait pas imaginé il y a peu. Août devient le mois de tous les dangers. Chose incroyable il y a seulement quelques années, la pratique de l’alpinisme s’avère dorénavant plus périlleuse en été qu’en hiver. J’ai toujours vu les montagnes tomber, tente de relativiser Catherine Destivelle, qui fut le plus grand nom de l’escalade française au féminin. On l’accepte, comme l’idée de la mort. Elles aussi ne sont que de passage. Mais elle avoue qu’elle ne s’aventure plus là-haut en août. J’ai peur. Ça s’écroule partout. À Tête Rousse, ça tombe tous les trois jours. Et pas des petits rochers, des tables entières ! C’est horrible.[…] Non loin de là, la voie normale d’accès au mont Blanc par le couloir du Goûter est devenue un vrai coupe-gorge. Fait exceptionnel, alors que la région déborde de candidats au sommet (jusqu’à 20 000 par an), la Compagnie des guides de Chamonix et celle de Saint–Gervais ont décidé de ne plus l’emprunter jusqu’à nouvel ordre. Plus de 100 morts et 230 blessés depuis 1990 pour un passage de 100 mètres de large seulement. 

Ludovic Ravanel a commencé à rédiger une carte des sites à risques de la région mais il ne l’a pas transmise au préfet de Haute-Savoie (qui ne l’a pas réclamée) de peur que celui-ci n’interdise l’accès à toute la montagne. Je suis un chercheur, pas un fonctionnaire ayant reçu mission du préfet ni un employé de la Compagnie du Mont-Blanc, se justifie-t-il. Par conséquent, le document dort dans un tiroir. Ludovic a tort, le propre des autorités administratives, c’est de ne rien faire, ironise Blaise Agresti, qui se souvient qu’une autre étude des risques n’avait débouché sur aucune mesure de la part de l’État. À la différence des Suisses, qui surveillent de près trains de montagne, fermes, habitations, remontées mécaniques et installations électriques menacés par les écroulements, les Français se voileraient-ils la face ? À la mairie de Chamonix, où l’on travaille à partir d’un plan de prévention des risques réalisé par l’État il y a seize ans, Jean-Marc Bonino, directeur du développement durable du territoire de la communauté de communes de la vallée de Chamonix Mont-Blanc, indique que deux programmes européens de recherches surveillent l’érosion des sommets. Le plus grand paravalanche d’Europe, celui du glacier de Taconnaz, a été renforcé pour retenir 2,5 millions de mètres cubes de glace et de roches. De nombreux itinéraires d’accès aux refuges ont été modifiés en raison du danger. La question des écroulements constitue une préoccupation grandissante depuis une dizaine d’années. Et l’aiguille du Midi, dont la sécurité dépend de la Compagnie du Mont-Blanc et de la Ville ? Il faudra sans doute y prendre un jour des mesures drastiques mais quand ? Je ne sais pas le dire. On lui fait alors remarquer qu’il ne parle pas au conditionnel mais au futur. Il s’en sort par une prise d’escalade improvisée : Le futur, ce peut être long.

Alexandre Duyck   Le Monde du 25 août 2018

A escamoter ainsi les rapports qui décrivent la réalité, à adopter la politique de l’autruche, on prend le risque de voir un jour, l’Aiguille du Goûter par exemple, imploser et broyer tout sur son passage, dans les vallées de Chamonix – les Houches – et de Saint Gervais. Et on pleurera les morts en interminables lamentations plutôt que les avoir mis en lieu sur auparavant, comme savent le faire les Suisses. Il y a fort à parier que si la sécurité du versant français du Mont Blanc avait été confiée au service suisse, Les Houches, Chamonix jusqu’aux Tines, auraient déjà été évacués.

Mais on préfère construire, reconstruire, et ainsi se laisser prendre dans une spirale perverse : la mondialisation a gagné aussi les itinéraires plutôt faciles de la haute montagne : il faut réserver plusieurs jours à l’avance une place dans la benne de l’Aiguille du Midi pour faire la Vallée Blanche. Il faut réserver aussi sa place au refuge des Cosmiques, à 3613 m, inauguré le 21 juin 1991, quand, quelques année plus tard, la course la plus fréquente au départ de ce refuge – le Mont Blanc – sera rendue quasiment impraticable par la fréquence des avalanches sur les versants nord du Mont-Blanc du Tacul et du Mont Maudit.

Refuge des Cosmiques, 3613 m. inauguré en juin 1991

On reconstruit aussi un magnifique refuge du Goûter, à 3835 m., inauguré le 4 septembre 2014, quand le couloir d’accès à l’aiguille du Goûter n’a jamais été aussi dangereux, le réchauffement climatique accélérant la chute de cailloux : 102 morts et 230 blessés entre 1990 et 2017, 11 morts en  2017 ; 3 morts et 8 blessés chaque année.

L’intérêt du court terme passe avant le long terme, le rendement financier avant la sécurité. On sait qu’en haute montagne, les roches distinctes, qui forment apparemment un tout, ne tiennent ensemble que par la glace qui tient lieu de ciment, et qui dit réchauffement dit fonte de ces glaces, et ce n’est pas demain la veille que la tendance va s’inverser. La montagne devient donc de plus en plus dangereuse, et on accueille de mieux en mieux ceux qui s’y aventurent ! Où est la cohérence ?

 

Mont Blanc : que va changer la restriction de l'accès au Goûter ?

Refuge du Goûter 3815 m.

20 10 2015                       Une kyrielle de personnalités du monde de la culture – plus de 800 – signent un appel au gouvernement pour redonner au camp de réfugiés de Calais figure humaine :

Depuis des semaines, de nombreuses associations sur le terrain cherchent à alerter l’opinion publique des épouvantables conditions de vie réservées aux migrants et aux réfugiés de la jungle de Calais.
Cinq à six mille femmes, hommes et enfants, épuisés par un terrible voyage, laissés à eux-mêmes dans des bidonvilles, avec un maigre repas par jour, un accès quasi impossible à une douche ou à des toilettes, une épidémie de gale dévastatrice, des blessures douloureuses, des abcès dentaires non soignés. Et les viols des femmes. Les enfants laissés à eux-mêmes dans les détritus. Les violences policières presque routinières. Les ratonnades organisées par des militants d’extrême droite.
Jusqu’à quand allons-nous nous taire ?
Au prétexte que des conditions de vie moins inhumaines pourraient produire un appel d’air envers d’autres réfugiés, le gouvernement de notre pays a décidé de se défausser sur les associations et les bonnes volontés. Celles-ci sont admirables mais ne peuvent pas tout.
Ce désengagement de la puissance publique est une honte dans un pays qui même en période de crise, reste la sixième puissance économique mondiale.
La spirale du pire est amorcée.
Les discours réactionnaires ou fascisants ne cessent depuis des années de diviser les gens, d’opposer des catégories toujours plus fragmentées, pour mieux propager leur idéologie haineuse.
Aujourd’hui leur propagande avance l’argument qu’il n’y aurait plus de place pour les exilés d’où qu’ils viennent, soi-disant au nom de la défense des plus pauvres des Français.
Cette mise en concurrence des indigences est ignoble.
Elle nous habitue à l’idée qu’il y aurait des misères défendables et d’autres non.
Elle sape les fondements des valeurs constitutives de la France.
Elle nie notre humanité commune.
Elle nous prépare au pire.
Alors que ce sont, précisément, ces mêmes associations, ces mêmes bénévoles, ces mêmes hommes et femmes de bonne volonté qui nous alertent aujourd’hui sur Calais et qui agissent depuis des années à panser toutes les misères de France.
Alors que ce sont, précisément, les mêmes hommes et femmes politiques, ou les mêmes discours qui attisent le feu en soufflant sur les braises des divisions mortifères, qui, par leur action ou leur manque d’action politique, accentuent la pauvreté des plus pauvres et sont incapables de lutter efficacement contre le mal logement ou la misère alimentaire.
Aujourd’hui nous avons décidé de prendre la parole tous ensemble pour dire non à la situation réservée à ceux qui sont actuellement les plus démunis de droits en France : les exilés de Calais.
Au nom de nos valeurs communes d’asile et d’universalisme.
Et parce que nous serons plus forts demain pour nous battre ensemble contre les autres formes d’injustices et de misère.
Nous demandons solennellement au gouvernement un large plan d’urgence pour sortir la jungle de Calais de l’indignité dans laquelle elle se trouve.

Le gouvernement restera sourd. Des améliorations ponctuelles seront apportées à l’initiative des ONG. Contactée, Julie Gayet bottera en touche : je vais réfléchir.

31 10 2015                          Un Airbus A 380 qui venait de décoller de Charm el-Cheikh explose en vol : 224 passagers et membres d’équipage y laissent leur vie. L’attentat est revendiqué par la branche égyptienne de l’EI.


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