Le 1° septembre 1969, Gabrielle Russier se donnait la mort. Professeure de français de 32 ans, tombée amoureuse d’un de ses élèves âgé de 16 ans, elle fut poursuivie pour détournement de mineur. Fière de cet amour né au cœur de Mai 1968 «Soyons réalistes, demandons l’impossible», elle a d’abord fait face à l’opprobre, s’est battue avec ténacité. Mise en garde à vue et détenue à deux reprises à la prison des Baumettes, elle fut condamnée à un an de prison avec sursis. Son jeune amant, lui, fut interné un temps en hôpital psychiatrique. Alors elle a compris que la force des préjugés et le poids de la morale auraient raison de cette histoire insensée. La France de l’ordre moral, celle qui avait eu si peur des barricades et de ses propres enfants, tenait sa revanche. Le suicide de Gabrielle Russier bouleversa profondément l’opinion. André Cayatte en fit un film qui remporta un immense succès, et Aznavour chante encore Mourir d’aimer. Lors d’une conférence de presse, Georges Pompidou, ancien banquier chez Rothschild, président de la République depuis trois mois, répond à une question sur l’affaire. Après un long silence de quatorze secondes qui résonne comme un hommage, il sauve l’honneur en citant ces vers d’Eluard

Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut
[…] La victime raisonnable
[…] Au regard d’enfant perdue
[…] Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés.

Citation tronquée d’un poème magnifique écrit à la Libération dédié aux femmes tondues pour avoir couché avec l’ennemi. Amour interdit, inacceptable. Mourir d’aimer, déjà. Le 14 mai 2017, un président de la République de 39 ans, ex-banquier chez Rothschild, entre à l’Elysée. A ses côtés, sa femme, son ancienne professeure de lettres, a vingt-quatre ans de plus que lui. J’imagine ce qu’il aura fallu de détermination à ces deux êtres-là pour affronter des familles choquées, des parents qui s’indignent et se désolent, des collègues aux silences réprobateurs, des copains goguenards, et supporter ces réflexions incessantes, tout de même, elle exagèreune telle différence d’âge, c’est indécent, et bien sûr l’inévitable il doit être pédé, si tenace, qu’il fut repris avec gourmandise lors de la campagne présidentielle. Il aura fallu près d’un demi-siècle pour que l’impensable, l’intolérable même, s’impose et charme la terre entière. Il aura fallu quarante-huit ans précisément pour que les ors de l’Elysée recouvrent l’horreur du cachot. En quarante-huit ans, après beaucoup de luttes, la contraception s’est imposée comme une évidence, l’avortement a été légalisé, le divorce simplifié, le mariage de couples homosexuels reconnu. Et voici qu’à l’Elysée s’installe une femme qui vient dire au monde que les femmes sont libres d’aimer qui elles veulent, comme elles veulent et aussi longtemps qu’elles veulent. En moins d’un demi-siècle, au pays de l’amour courtois, tous les stéréotypes amoureux ont volé en éclats, offrant à chacun un nouvel espace de liberté. C’est une excellente nouvelle. Mais méfions-nous. Les gardiens de la bien-pensance, qui naviguent entre intégrisme et bénitiers, et qui s’ennuient la nuit dans la solitude de leur lit froid, ne lâchent jamais. Ils attendent leur revanche. Restons vigilants. Et, comprenne qui voudra, aujourd’hui, je pense à Gabrielle.

Jean-Mars Savoye     Libération du 26 juin 2017

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