1 janvier au 31 octobre 2015. Daech. Charlie Hebdo décapité. Santé publique. Les nouvelles « Routes de la Soie ». Chute de montagnes. 32805
Publié par (l.peltier) le 16 août 2008 En savoir plus

01 2015                   Après les décapitations individuelles et collectives, la barbarie s’attaque au patrimoine culturel : Daech fera circuler des videos fin février. Daech : Al-Dawla al-Islamiya fil Irak wach Cham : Etat Islamique en Irak et en Syrie.

Daech met à sac les grandes sculptures de pierre de la galerie assyrienne du musée de Mossoul, en Irak. Les figures millénaires, de taille surhumaine, certaines couvertes de bâches en plastique – dont une seule serait une copie -, sont renversées et méthodiquement fracassées à grands coups de masse et de perceuse électrique, par des hommes cagoulés de noir. Sur le site de Ninive, ils attaquent aussi au marteau-piqueur un grand taureau ailé à tête humaine, du VIIe  siècle avant notre ère, apogée de l’empire d’Assyrie. Ce relief de quatre mètres de haut, gardait, sous le règne de Sennacherib, la porte de Nergal ; il date d’une capitale de l’empire assyrien (IXe-VIIe av.J.-C.). Ces grands génies protecteurs étaient placés aux portes des palais royaux pour les défendre et repousser les envahisseurs …

Les autres sculptures détruites proviennent de l’ancienne ville d’Hatra, située à 100  kilomètres au sud-ouest de Mossoul. Ces divinités – rois et prêtres -, présentes dans les temples et palais, datent d’un royaume arabe de l’empire Parthe aux deux premiers siècles de notre ère. Mossoul possédait les plus belles, il y en a très peu ailleurs. Dans ce saccage, tout est important. C’est l’histoire antique de l’Irak, unie par la culture de l’ancienne Mésopotamie, à l’origine de la nôtre. Là est née l’Histoire, avec l’apparition de l’écriture il y a plus de cinq mille ans et le moyen de conserver la mémoire.

Le musée de Mossoul a été construit dans les années 1970. L’ensemble des pièces de valeur transportables des musées régionaux irakiens, comme celui de Mossoul, fut déménagé à Bagdad. En revanche, les grandes sculptures, trop lourdes et fragiles pour être déplacées sans un conditionnement sophistiqué, sont restées sur place. De fait, le fonds de Mossoul s’est considérablement appauvri. En  2003, avant l’invasion américaine, 1 500  pièces ont encore été transférées au musée de Bagdad.

La totalité des pièces sous vitrines avait alors été emportée à Bagdad. Les statues importantes sont restées sur place, des bas-reliefs et certains éléments d’architecture islamique, de même que des livres anciens appartenant à la tradition chiite, des portes ouvragées provenant de sanctuaires et de tombeaux chiites.

Après l’invasion américaine, certains panneaux de bronze ont été volés et vendus. En juin  2014, avec la prise de Mossoul, Daech s’est emparé du musée comme d’une place forte et a changé toutes les serrures. L’ensemble du personnel s’était déjà, par peur, fondu dans la nature. Le directeur lui-même ne correspond avec le gouvernement que par messages.

En Irak, avec les années de guerre et de blocus, le tissu social s’est délité. La société n’est plus capable de résister, le drame ne fait qu’empirer. Les gens pensent à leur seule survie. Certains ont sacrifié leur vie pour défendre leur patrimoine. Une certaine Sabrina l’a fait sur sa page Facebook, elle a été arrêtée et décapitée.

La destruction des trésors du Musée de Mossoul et du site de Ninive, au niveau de la porte de Nergal, est un nouveau témoignage de la guerre totale que l’Etat islamique (EI) mène à la culture dans les territoires qu’il contrôle et administre. Ce front intérieur, visant à faire advenir un ordre nouveau, inspiré de l’âge d’or fantasmé des premières heures de l’islam, passe par l’éradication de tout témoignage d’un passé qui les auraient précédées, et par l’anéantissement de traces de ce que les djihadistes conçoivent comme des déviations de la tradition islamique.

Partageant avec Rakka, en Syrie, le statut de capitale de l’Etat islamique, Mossoul, deuxième agglomération irakienne, s’est développée autour des ruines de l’antique Ninive, centre de l’Empire assyrien qui régnait au temps de son apogée sur un territoire étendu de la Méditerranée à l’Iran actuel.

Ville majeure de la chrétienté orientale, puis capitale régionale au sein des divers Etats musulmans qui se sont succédé dans la région, Mossoul recelait, jusqu’à la prise de la ville par les djihadistes de l’EI, en juin  2014, des empreintes multiples des civilisations qui l’ont façonnée. Empreintes que les nouveaux maîtres de la ville se sont employés, depuis, à effacer.

Quelques semaines après leur arrivée, les djihadistes ont ainsi fait exploser le mausolée du prophète Jonas. Juché sur une colline dominant le site de Ninive et la ville moderne, cette mosquée construite sur une ancienne église, elle-même érigée sur les fondations d’un temple assyrien, fut parmi les premiers mausolées à être détruits par les djihadistes à Mossoul. Inspirés par le wahhabisme (une réforme de l’islam aujourd’hui répandue du Maroc à l’Indonésie grâce aux fonds illimités de la monarchie saoudienne), les djihadistes de l’EI considèrent que toute mosquée construite autour d’une tombe ne constitue pas un lieu de piété mais de l’idolâtrie et doit donc être détruite.

Ancrant la pratique religieuse dans une culture et une histoire locale, ces mausolées, que l’on retrouve dans tout le monde musulman, sont autant d’obstacles à l’imposition de la lecture fondamentaliste et uniformisatrice de la religion, qui sert de moteur idéologique à l’Etat islamique. Eux aussi situés à Mossoul, les mausolées des prophètes Seth et Jirgis (connus sous le nom de Saint-Georges dans la tradition chrétienne) ont également été détruits fin juillet  2014. Au cours des mois écoulés, une multitude d’autres sanctuaires musulmans ont été saccagés dans les environs de la ville, ainsi que dans les territoires contrôlés par les djihadistes en Syrie et dans le gouvernorat irakien d’Anbar.

L’éradication culturelle touche aussi les lieux de savoir qui s’étaient maintenus à Mossoul, comme l’université et la bibliothèque municipale. Selon des informations qui ont filtré à la fin du mois de janvier, des milliers d’ouvrages ont été saisis dans diverses bibliothèques et librairies de la ville puis brûlés. Prolongement de la politique éducative de l’EI, ces autodafés n’ont épargné que les ouvrages de théologie islamique conforme aux conceptions de la religion promues par les djihadistes, qui ont par ailleurs imposé de nouveaux cursus académiques à l’université de Mossoul. Dissolvant les départements dont les enseignements étaient jugés contraires aux principes de l’islam (archéologie, philosophie…), l’EI a mis en place un cursus conforme à sa vision du monde, achevant de vider l’université de ses étudiants.

Ravagée par une violence chronique depuis plus d’une décennie, soumise à un régime de terreur par les djihadistes, qui dominaient la région de manière souterraine avant même la retraite de l’armée irakienne, Mossoul s’était éloignée de son passé dès avant sa conquête par l’Etat islamique.

Dans l’obscurité d’un musée à l’abandon, à l’écart des attentats, des enlèvements, des assassinats, des chambres de torture, des points de contrôle et des casernes, échappant de peu aux milices et aux bandes criminelles, les antiques statues de d’Hatra ou de Ninive maintenaient, dans le silence de la pierre, un lien avec les mondes oubliés dont Mossoul était l’héritière. Nous avons maintenant l’assurance que les amarres ont été larguées à jamais.

Allan Kaval   Le Monde du 1 mars 2015

 7 01 2015                                           Morts de rire

Le fanatisme, la barbarie s’invitent au cœur de nos démocraties, là où s’exerce avec le plus d’acuité la liberté d’expression : 12 personnes sont froidement assassinées chez Charlie Hebdo, hebdomadaire satirique. Parmi eux, Cabu, Georges Wolinski, Stéphane Charbonnier, alias Charb, directeur de la publication, Tignous, Honoré, Bernard Maris et  encore Elsa Cayat, psychanalyste, Franck Brinsolaro, policier du service de protection des personnalités [en l’occurence Stéphane Charbonnier ; mais que faisait-il donc dans la salle de rédaction, quand il aurait dû être en faction devant la porte ?] Ahmed Merabet, policier assassiné par les terroristes quand ils sortaient du bâtiment, affecté au commissariat du XI° arrondissement, Frédéric Boisseau, employé de la Sodexho, chargé de la maintenance, Michel Renaud, fondateur du festival Rendez-vous du carnet de voyage  à Clermont Ferrand, Mustapha Ourrad, correcteur. Blessés : Philippe Lançon, qui s’occupe du culturel à Libération comme à Charlie Hebdo : il aura la mâchoire déchiquetée par une balle, subira de nombreuses opérations et le dira dans Le Lambeau, sorti en 2018 chez Gallimard, qui obtiendra le prix Femina. Fabrice Nicolino, Simon Fieschi, Riss et un autre employé Sodexho. Indemnes : Gérard Guillard, Coco, Laurent Léger, Luce Lapin, Sigolène Vinson, Eric Portheault

Il n’y avait pas de rafales. Celui qui avançait vers le fond de la pièce et vers moi tirait une balle et disait : Allah Akbar ! Il tirait une autre balle et répétait : Allah Akbar ! Il tirait encore une autre balle et répétait encore : Allah Akbar ! Avec ces mots, l’impression de vivre une farce est une dernière fois revenue pour se superposer à celle de vivre cette chose qui m’avait fait voir et revoir Franck dégainer quelques secondes plus tôt, quelques secondes mais déjà beaucoup plus, car le temps était haché part chaque pas, chaque balle, chaque Allah Akbar, la seconde suivante chassant la précédente et la renvoyant dans un lointain passé et même très au-delà, dans un monde qui n’existait plus. Cette chose m’avait mis au plancher, mais la farce continuait avec ce cri d’une voix presque douce et qui se rapprochait, Allah Akbar – ce cri, écho dément d’une prière rituelle, est devenu la réplique d’un film de Tarentino. Il aurait été facile, à cet instant, de comprendre quelle fascination inspire l’abjection ; de flairer comment ceux qui la justifient se sentent plus forts, et ceux qui tentent de l’expliquer, plus libres. Mais il était plus facile de sentir, à cet instant, à quel point cette abjection dépassait ces discours et des raisonnements. Ils appartenaient à la misère et à l’orgueil ordinaire, au temps commun et à la logique, aussi flambante et dégradée soit-elle ; l’abjection, non. C’était un génie qui sortait d’une lampe noire, et peu importe la main qui l’avait frotté. L’abjection vivait sans limites et d’être sans limites.

Philippe Lançon          Le Lambeau         Gallimard 2018

Le lendemain, Clarissa Jean-Philippe, une policière martiniquaise de 26 ans, sera tuée à Montrouge par Amely Coulibaly, qui, le vendredi prendra en otage les clients d’un hypermarché casher, porte de Vincennes et tuera quatre d’entre eux : Yohan Cohen, 23 ans, Yohav Attab, 22 ans, François Michel Saada, 64 ans, Philippe Braham, 45 ans.

Trois policiers, un blanc, un arabe, une Martiniquaise, trois Français morts pour que force reste  à la loi, trois policiers pour le même linceul bleu blanc rouge.

Vingt morts en deux jours, dont les trois terroristes, les frères Chérif et Saïd Kouachi, et Amedy Coulibaly. Un séisme pour la société française. Les terroristes ont fabriqué des martyrs : ils ne pouvaient mieux faire pour dresser contre eux tout le monde attaché à la liberté, à l’égalité, à la fraternité. L’unanimité retrouvée autour de ce drame suppose tout de même une sacrée tartuferie dont s’accommode fort bien notre société rompue au double langage : pour passer en moins de dix jours de l’imminence d’une faillite à un tirage à  7 millions d’exemplaires, il  en a fallu des grands écarts, et par millions ! Et que dire encore du colossal fossé dans le traitement de l’information, entre celui réservé à la tuerie de Nanterre, 13 ans plus tôt – 8 morts, 19 blessés – et celui de Charlie Hebdo, avec des morts en nombre à peu près comparable, dont on entendra parler à travers tout le pays, pendant des mois et des mois ! véritable tsunami en France ! Le corporatisme en gloire, même si le mot ne sera jamais prononcé.

10 01 2015                  Space X poursuit sa démarche pour rationaliser et donc faire baisser les coûts des lancements de satellites : Elon Musk, son patron, voudrait réutiliser le premier étage des fusées, en les faisant se poser sur une plateforme off-shore. Cet essai est un échec.

Le lanceur Falcon 9 est tiré depuis la Floride, mais le premier étage de la fusée Falcon 9 n’est pas parvenu à se poser sur une plate-forme dans l’Atlantique

Les chances de succès étaient au mieux de 50  %, avait prévenu Elon Musk. Parvenir à faire se poser une fusée sur une plate-forme en mer était en effet un pari risqué. L’audace, marque de fabrique de l’entrepreneur, n’a pas encore payé : samedi 10  janvier, le long cigare du premier étage du Falcon 9 a réussi à toucher une barge de moins de 100 mètres de large, flottant à 300 kilomètres des côtes de Floride. Mais pas à s’y poser à la verticale, atterrissage   rude qui a entraîné sa destruction. Cela promet pour le futur, a aussitôt tweeté Elon Musk, qui indique qu’il faudra remplacer quelques éléments de la plate-forme flottante en vue d’un prochain essai.

Un atterrissage réussi aurait constitué une première, avec la promesse de révolutionner l’industrie spatiale. En effet, les fusées classiques sont considérées comme du consommable : les différents étages qui les composent se désintègrent dans l’atmosphère ou retombent en mer. C’est comme détruire un 747 après un vol unique, a coutume de dire Elon Musk, qui rêve de couper court à ce gaspillage en récupérant d’abord le premier étage de sa fusée, doté de 9 moteurs coûteux (assurant une poussée équivalente à celle de cinq 747), puis le second, pour assurer plusieurs vols avec le même matériel.

La mission du Falcon 9 avait pour objectif principal d’acheminer vers la Station spatiale internationale 2,5 tonnes de matériel. Le 28  octobre 2014, une mission similaire d’Orbital Science, concurrent américain de SpaceX, avait tourné court, avec l’explosion quelques secondes après le lancement de sa fusée Antares. SpaceX a pour sa part à nouveau réalisé un sans-faute, puisque son module Dragon est désormais en route vers la station.

Mais ce vol de routine, le sixième du genre vers l’ISS, comportait donc aussi un volet expérimental : le premier étage, qui s’est détaché du reste de la fusée trois minutes après le lancement, a aussitôt amorcé sa descente. Pour la contrôler, il a déployé des ailerons mobiles en forme de grilles servant d’aérofreins.

Les moteurs ont aussi été rallumés par trois fois pour ralentir l’engin, qui est passé d’une vitesse de 1 300  m/s à l’apogée à 2  m/s en théorie au moment de l’atterrissage. La fusée avait auparavant déployé quatre pieds destinés à assurer sa stabilité. L’ensemble est aussi haut qu’un immeuble de 14  étages… Un manque de liquide hydraulique dans les systèmes d’aérofreins serait en cause dans l’échec de la manœuvre finale. Lors de précédents vols, ce premier étage avait réussi à ralentir suffisamment sa course pour se maintenir près de la surface de l’océan, avant de basculer et d’exploser. Mais des essais dédiés, sur terre ferme, avec la fusée expérimentale Grasshopper, avaient auparavant montré que le concept pourrait fonctionner.

L’arrivée de lanceurs réutilisables, même partiellement, rebattrait les cartes dans un secteur caractérisé par des coûts de lancement difficilement compressibles par d’autres moyens. SpaceX a déjà commencé à casser les prix, ce qui a contraint notamment les Européens à réagir : l’Agence spatiale européenne (ESA) vient d’obtenir de ses vingt Etats membres les moyens de financer à hauteur de 4  milliards d’euros le développement d’Ariane 6, une fusée de taille intermédiaire qui a vocation à entrer directement en compétition avec le Falcon 9, lui-même soutenu financièrement par des commandes de la NASA.

Les Ariane 6 seront déclinées en deux modèles, qui doivent voler au plus tôt en  2020. Le coût de lancement d’un satellite par Ariane 62 devrait être de 70  millions d’euros aux conditions actuelles de marché, et celui d’Ariane 64, de 90  millions, soit 120  millions de dollars. SpaceX propose pour sa part des tirs à 60  millions de dollars (46  millions d’euros), une offre qui serait encore revue fortement à la baisse si le premier étage était réutilisé avec succès. La cœntreprise Airbus Safran Launchers, qui vient tout juste d’être créée pour développer Ariane  6 aurait alors un gros handicap face au nouveau venu américain.

Cette menace est prise très au sérieux par les Européens. Lors de ses vœux à la presse le 6  janvier, Stéphane Israël, président d’Arianespace, a cependant précisé que les gains potentiels en matière de coûts doivent être mis en balance avec les défis que représente la masse supplémentaire imposée par les systèmes de récupération, les coûts de remise à neuf d’un étage et de son système de propulsion, ainsi que les effets sur la cadence de tir et la fiabilité.

Le vrai test n’est pas de faire se poser un premier étage. Et sans doute SpaceX y parviendra-t-il dans un prochain essai, confirmait Jean-Yves Le Gall, président du Centre national d’études spatiales (CNES) avant le tir de samedi. L’important, c’est de pouvoir le faire revoler dans des conditions économiques raisonnables. 

Le CNES a déjà à son actif de multiples études sur la réutilisation d’éléments de lanceurs, indique-t-il, et une ligne budgétaire de quelques millions d’euros a été ouverte à ce sujet pour envisager une adaptation des lanceurs européens, au cas où le concept défendu par Elon Musk se montrerait pertinent.

Hervé Morin Le Monde du 13 janvier 2015

11  01 2015                 Sur l’ensemble de la France, pas loin de quatre millions  de personnes dans la rue, dont un et demi pour Paris : probablement la plus importante manifestation depuis la dernière guerre, avec la présence d’une cinquantaine de personnalités politiques de premier plan. Trois jours plus tôt, dans un rassemblement à Paris, un jeune s’était risqué à brandir un Coran qu’il déchirait page à page : il s’était fait vite remettre en place aux cris quasi unanimes de pas d’amalgame. Dans cette marée humaine, aucun débordement de ce genre : les Français sont prêts à défendre bec et ongles leur liberté, au premier rang desquelles la liberté d’expression ; pour autant, ils ne sont pas prêts à répondre à un fanatisme par un fanatisme opposé : force est de constater là une belle maturité politique. On verra même un tag – Dieu, prix Nobel de la guerre -, ne susciter l’ire de personne. Seul Alfred Nobel se retournera dans sa tombe en disant : Bon Dieu, mais ça, c’est de la dynamite ! 

Le monde politico-médiatique a eu ses martyrs et l’émotion sa grand-messe, à laquelle ont participé quatre millions de fidèles, jusqu’au boutistes de la liberté d’expression. Souhaitons que celle-ci laisse à nouveau la place à la raison pour que l’on réalise à quel point, en se contentant du slogan liberté d’expression, no limit on ne fait que reprendre la démarche totalitaire des missionnaires espagnols brûlant les signes religieux des Aztèques, ou celle des Pères Blancs attachant les mères à des poteaux pour enlever leurs filles et en faire de bonnes chrétiennes. Tant que l’on proclamera que la liberté d’expression n’est pas négociable, on piétinera la liberté elle-même,  qui ne peut exister que si elle se met en retrait quand elle commence à empiéter sur celle des autres. L’exercice de la liberté n’implique pas le manque de respect d’autrui, et tourner Mahomet en dérision,  – car ceux qui affirment que Charlie Hebdo ne tourne pas Mahomet en dérision sont de parfaits faux-culs  – c’est manquer de respect aux Musulmans. Oui, il faut le dire, la liberté d’expression, comme toute valeur humaine, ne peut être non négociable, absolue. On ne peut que souscrire aux paroles du pape François : La liberté d’opinion, la liberté d’expression ne donnent pas le droit d’insulter la foi d’autrui. Elle doit laisser intact le légitime respect d’autrui, et ma foi, tant pis si cela écorne le lobby médiatique et ses slogans chéris, faits pour ne pas penser mais au moins cela respecte la vie, la nôtre, mais aussi celle des autres. Et cessons de raisonner en termes nationaux… Internet ne connaît plus les frontières et l’on est à côté du sujet quand l’on dit qu’ils ne sont pas obligés de lire Charlie. Nous avons mis des siècles et des siècles pour donner naissance à la laïcité, notion dont d’ailleurs les autres pays occidentaux se passent fort bien pour vivre avec leurs immigrés, et au nom de quoi pourrions-nous demander à des peuples d’une autre civilisation d’arriver à cela entre moins d’un demi-siècle. Il est certes absolument nécessaire que les pays musulmans inventent une  laïcité, mais comment peut-on leur intimer un ordre : tout de suite, tout de suite ?

La particularité de ce 11  janvier est qu’on a atteint un très grand chiffre sur un mot d’ordre d’unité, alors que jusqu’à présent c’était le cas sur des mots d’ordre d’affrontement et de division.

Pascal Ory

Des millions de Français sont descendus dans la rue non pas pour renverser un régime ou défendre une cause que des millions d’autres exècrent : voilà ce qui est singulier. A fortiori dans un pays qui fit si souvent de la rue le théâtre de ses convulsions et de ses divisions. Des journées de deuil, nous en avons connu : pensons par exemple au 14  juillet  1919. Des journées de colère aussi. Mais des journées de fraternité, c’est très rare. Surtout quand se retrouvent au coude-à-coude, comme c’était le cas dimanche, des gens qui ne sont pas du même parti ou de la même religion.

Michel Winock

Le 11 janvier 2015 à Paris, on a vécu un événement monstre, un peu comme les funérailles de Hugo en 1885 ou la libération de Paris en 1945. On a récupéré de la fierté et c’est fondamental, un certain sentiment d’appartenance à une nation aussi. On a retrouvé en quelque sorte le chemin entre la République et la Nation : la topographie de la marche était symbolique. On a vu le salut aux forces de l’ordre qui rappelle que l’état républicain, c’est le monopole de la violence légitime. On a vu une formidable diversité. On a chanté la Marseillaise, et ce de manière non nationaliste. On a une particularité en France, c’est cet universel. La Marseillaise peut se chanter partout, on peut être patriote et cosmopolite. C’est une belle leçon.

Mais sans bouder notre émotion, il faut aussi réfléchir. Dans tous ces événements monstres, il y a à la fois une émotion spontanée qui vient d’en bas et une récupération qui vient d’en haut. C’est aussi un thermomètre et on a vu que le pays est moins malade qu’on ne le croit. Mais il faut à présent le soigner. La République n’est pas seulement faite de bons sentiments, d’embrassades mais aussi d’exigences. Et il est temps de se demander comment elle peut continuer à avancer debout.

La République est un effort et non simplement une explosion sentimentale. La République est toujours à réaliser, il faut la refaire chaque jour, avec des Républicains, par l’existence et le respect des lois. Cette mobilisation n’est qu’un encouragement. Les instants de fraternité sont absolument nécessaires mais ce sont des instants. Les politiques seront-ils à la hauteur ? Il  faut prendre conscience qu’une société sans rites, ni credo, sans école, a quelque chose de fragile.

Que la journée se termine dans un lieu religieux, avec un président qui ne met pas un chapeau comme François Mitterrand mais une kipa, qu’il attende l’arrivée de Benyamin Nétanyahou à l’extérieur de la synagogue, m’interroge. La République est un ensemble de règles, et je pense qu’une d’entre elles a été violée là, celle de la séparation entre le religieux et le politique. La République est un ensemble de traditions qui font corps, un héritage qu’il faut respecter, presque un muscle qu’il faut travailler.

Pour cela, il faut de l’instruction publique. L’école, ce n’est pas l’égalité de tous, c’est aussi l’inégalité du mérite et du talent. Une République ne peut pas se laisser guider par des sondages d’opinion non plus. Elle exige l’estime de soi, le fait d’accepter de ne pas être comme les autres. Les Républicains sont parfois assez seuls, à l’échelle du monde comme à celle du pays. J’espère que l’essai sera transformé. On a ressenti une joie qui rassemble mais je ne voudrais pas qu’on perde le sens de l’exigence. Il faut, à côté de la cordialité, des verticales : le respect d’un certain nombre de principes qui nous précèdent, nous excèdent et nous succèdent, une certaine sacralité républicaine.

L’important est de retrouver le politique au-delà de l’économique. On a vécu dans une sorte de superstition, d’illusion économique, selon laquelle un point de croissance ferait le bonheur de tous. Non, il y a autre chose que des chiffres, l’être ensemble, le politique. On n’en pouvait plus de cette dictature du quantifiable, de cette inversion des valeurs. On a retrouvé le politique le 11 janvier 2015.

Il faut arrêter de penser que la France est une entreprise, que les chiffres ont le dernier mot, que nos gouvernants sont des comptables, il faut cesser de parler de gouvernance, un mot tiré du monde des affaires, mais parler de gouvernement, se rappeler que les hommes ne peuvent s’unir que sur quelque chose qui les dépasse. L’école non plus n’est pas une entreprise, il faut retrouver un peu d’exigence, ne pas faire des élèves des consommateurs mais des personnes capables de penser par elles-mêmes. A cet égard, l’enseignement du fait religieux à l’école laïque est essentiel. Ce qu’il y a de terrible, c’est la religion sans la culture, et notamment la culture religieuse. Les radicalisés ne savent pas ce qu’est le religieux. Je voudrais que l’on passe d’une laïcité d’incompétence, selon laquelle le religieux ne nous concerne pas, à une laïcité d’intelligence, qui essaie de comprendre, de soumettre le religieux à l’examen critique.

Ce n’est pas un délit de mettre Dieu en question, d’interroger le monde de la croyance. Ce qui est un délit, c’est l’injure commise envers un groupe de personnes en raison de leur religion. Fuir la question religieuse crée des born again, ce qu’il y a de pire, qu’ils soient chrétiens, juifs ou musulmans. Ce sont ceux qui se servent de la religion comme d’un drapeau, qui ne comprennent pas en fait d’où vient la croyance qu’ils professent. La fin de la politique comme religion qui, depuis 1789, était héritière d’une mémoire et porteuse d’une espérance, a abouti à la religion comme politique. On est passé d’une religion tournée vers l’avenir qui respecte la liberté de conscience, à l’appartenance religieuse comme signe d’appartenance, qui divise le monde entre croyants et non-croyants, fidèles et infidèles que l’on peut assassiner à loisir. C’est une violation de la fraternité. Il faut aborder cette immense question, au niveau national comme international.

Nos hommes politiques, déformés par l’ENA, seront-ils capables de mener cette profonde réforme intellectuelle et morale ? Il y a un cercle vicieux entre l’affairisme et le fanatisme. Le cynisme de la richesse crée un vide d’appartenance, fabrique des tricheurs d’un côté et des hallucinés de l’autre. Lorsqu’il n’y a plus de cause nationale, on va la chercher ailleurs, c’est le terrible vertige du fanatisme religieux.

Régis Debray             France Culture le 12 janvier 2015

19 01 2015                  Le procureur argentin est retrouvé suicidé à Buenos Aires.

01 2015                       La SNCF commence à payer le prix du tout marketing qui a présidé voilà près de cinquante ans la conception du TGV, à la mise au rancard de tout sens du bien public et de l’intérêt général. Le prix risque d’être élevé :

Une réforme suffira-t-elle à sauver le chemin de fer français ? Pour provocante qu’elle soit, la question mérite d’être posée. Au 1° janvier, Réseau ferré de France (RFF), le gestionnaire du réseau national, a réintégré le giron de la SNCF, dix-huit ans après sa séparation de la compagnie publique. En réunissant les deux grands acteurs du transport ferroviaire en France au sein d’un même groupe public, lui-même intitulé SNCF, le gouvernement espère conforter l’avenir du train alors que ce moyen de transport, véritable totem hexagonal, n’a jamais paru aussi vulnérable.

Du moins sur la longue distance. Depuis 2011, le nombre de passagers a reculé, que ce soit dans les trains d’équilibre du territoire (TET, 30  millions de personnes) ou dans les TGV (100  millions), dont la fréquentation s’effrite. Entre 2012 et 2013, la part modale du train pour le transport de passagers a même significativement baissé, selon les données du Conseil général de l’environnement et du développement durable. Et dans le même temps, les parts de marché de la voiture, de l’autocar courte ou longue distance et de l’avion ont augmenté…

Bien sûr, cela reste une goutte d’eau dans un système ferroviaire qui transporte chaque année 1,5  milliard de personnes dont l’écrasante majorité, 1  milliard, rien qu’en Ile-de-France. C’est pourquoi peu d’observateurs contestent l’avenir de ce moyen de transport dans les zones denses urbaines pour déplacer en masse de larges populations. L’avenir est au train de banlieue, pas au glorieux cheval de fer parcourant à toute vapeur (électrique) les campagnes de France. Et surgit le spectre d’un basculement à l’américaine. Aux Etats-Unis, cet instrument de la révolution industrielle et de la colonisation du pays a été supplanté par l’avion et la voiture dans les années 1960. La France a échappé à ce sort funeste par sa géographie, mais surtout grâce au TGV, qui a redonné une nouvelle jeunesse à ce moyen de transport face à la voiture durant les trente dernières années…

Alors que l’automobile concentre déjà 83  % des déplacements en France, laissant au train une part de marché de 9  %, dont 5,5  % pour le TGV, elle poursuit encore son grignotage grâce, notamment, au développement du covoiturage. Blablacar et ses concurrents, dont IDVroom, une filiale de la SNCF, mettent en relation par le biais d’Internet des propriétaires de véhicule et des passagers, et attirent avec leurs prix bas des milliers de voyageurs.

Attention au miroir grossissant, nuance-t-on cependant à la SNCF concernant cette activité. Un acteur comme Blablacar a peut-être pris 200 000 passagers aux autres modes de transport, cela n’est pas encore massif, même si on surveille particulièrement ce phénomène. Blablacar revendique, lui, plus de 1,2  million de voyageurs transportés chaque mois, soit l’équivalent de 2 000 TGV…

De fait, confirme-t-on dans le groupe public, avec la crise, les Français sont plus sensibles au prix. Il existe de plus en plus un arbitrage entre le temps et le prix. Ceux qui veulent payer le moins possible et qui ont le temps n’hésiteront pas à choisir des alternatives au train si nous ne leur proposons pas ce qu’ils recherchentTémoin, la tempête soulevée le 26  décembre  2014 par l’annonce de l’augmentation des tarifs (+ 2,6  %).

Les compagnies d’autocar préparent également leur arrivée sur le marché de la longue distance. Aujourd’hui seulement autorisé sur des trajets internationaux, ce type de transport en France va être libéralisé par le gouvernement cette année. Bien plus économique, l’autocar pourrait prendre, à moyen terme, jusqu’à 5  % du marché des transports longue distance. Et déstabiliser encore plus certaines lignes ferroviaires.

La SNCF, qui a préparé cette ouverture en rôdant son service IDBus, n’est pas aujourd’hui plus inquiète que cela de cette libéralisation. L’autocar est potentiellement complémentaire du train, insiste-t-on à la SNCF. Sur certains parcours, comme Bordeaux-Lyon, ce sera bien plus pertinent que le train. De même, là où les flux sont faibles, un autocar, qui peut transporter 50 personnes, sera plus économique qu’un train, qui peut en transporter 600… Mais sur certaines lignes, c’est le contraire.  L’arrivée du car nous oblige à redéployer notre offre. On fera du car quand cela est plus efficace. Et du train quand cela est pertinent.

Ce renouveau de la concurrence modale, sans compter l’essor inégalé des compagnies aériennes à bas coût, pose de sérieux défis au groupe. Car son produit phare, celui qui a fait sa réputation à travers le monde et l’essentiel de ses profits dans les années 2000, le TGV, est aujourd’hui dans une impasse économique. Il devient un produit de luxe et pourtant, il est de moins en moins rentable.

Depuis 2008, la marge opérationnelle du TGV s’est effondrée. Alors que, entre 2002 et 2008, elle tournait entre 21  % et 29  %, elle est aujourd’hui de 12  %. En cause, l’augmentation de 41  % des péages pour utiliser le réseau entre 2008 et 2013, mais aussi la dérive des propres coûts de la SNCF…

Sans ce centre de profit, la SNCF perd ses marges de manœuvre et doit rapidement régler la question des trains Corail et autre intercités, les TET, un foyer de perte aujourd’hui compensé partiellement par l’Etat. En décembre, le gouvernement a mis en place une nouvelle commission, présidée par le député (PS) Philippe Duron, pour réfléchir à leur avenir.  Contrairement à ce que l’on pense, les TET ne sont pas un gouffre financier, indique-t-on à la SNCF. Pour un chiffre d’affaires de 1  milliard d’euros, la perte d’exploitation annuelle est de 300  millions d’euros. En clair, les voyageurs paient aujourd’hui 70  % du prix réel, l’Etat le reste. Pour les TER, le voyageur en paie 30  %, et la région, par l’intermédiaire des impôts, le reste…

Afin de réduire leur déficit d’exploitation, la commission Duron doit décider de la réorganisation de cette offre de TET, du transfert ou non de certaines lignes aux régions ou de l’arrêt de certaines lignes en fonction de l’arrivée des autocars longue distance. Mais elle n’entend pas aborder l’ouverture du marché à d’autres entreprises ferroviaires…

Cela fait enrager ces dernières, qui rongent leur frein. Ce qui est frappant en France, c’est l’absence d’alternative à la SNCF, même sur des zones reculées du réseau. En Italie ou en Suisse, les acteurs publics nationaux cœxistent dans certaines régions avec des opérateurs ferroviaires alternatifs bien mieux équipés pour exploiter au meilleur coût une ligne.

Selon les différentes études et les observateurs du secteur, la concurrence pourrait proposer aujourd’hui des coûts d’exploitation de 20  % à 30  % inférieurs à la SNCF grâce essentiellement à des organisations managériales bien plus flexibles, à des agents plus polyvalents et à des frais de siège plus réduits.  L’entrée de la concurrence serait suffisante pour pérenniser certaines lignes de train longue distance, convient un spécialiste du ferroviaire. Mais les obstacles politiques, et au premier chef le refus des syndicats d’ouvrir le monopole, sont insurmontables, même si, à partir de 2020, la France devra s’y soumettre. Or, tout le monde le sait : Le problème du train actuel est son coût d’exploitation.

Pour retrouver un équilibre économique global et pérenniser le système, tout le monde devra faire des efforts. La réforme ferroviaire doit améliorer les synergies entre RFF et SNCF. Et la nouvelle entité doit réaliser près de 2  milliards d’économies à l’horizon 2017.

SNCF Réseau, qui rassemble RFF et SNCF Infra, qui réalise les travaux, doit revoir ses processus industriels de maintenance, tandis que SNCF Mobilités, l’opérateur, entend utiliser tous les leviers pour baisser ses coûts : diminution des effectifs, lutte contre la fraude, réorganisation de la maintenance, augmentation du roulement des matériels comme il l’a déjà testé avec Ouigo, son TGV à bas coût.

Nous avons établi une série d’objectifs pour baisser nos coûts, précise Guillaume Pepy, le président du directoire de la SNCF. Nous voulons baisser de 13  % les coûts de production du TGV, de 42  % sur Ouigo – le TGV à bas coût – , de 50  % pour les intercités éco – une nouvelle offre à bas coût – . Notre but est d’offrir chaque année 1  million de billets à premier prix de plus par an afin d’atteindre en  2017 le quart de nos billets à petit prix.

De même, l’entreprise veut déployer son train 100  % éco, qu’elle a installé chaque fin de semaine entre Toulouse et Paris. Sur ce trajet, la compagnie offre des trajets à prix fixe de 15  euros en seconde classe sur des trains de nuit circulant le jour. Auparavant, ces trains stationnaient la journée au dépôt. Aujourd’hui, on les fait tourner et le public est là. Le taux d’occupation est de 80  %. Et des familles préfèrent cette offre à un voyage en voiture, le prix étant très incitatif. Preuve qu’il n’y a pas de fatalité.

Cependant, ces réorganisations et autres innovations industrielles suffiront-elles pour relancer le train et lui assurer un avenir ? Rien n’est moins sûr.  » Le prix du ticket ne peut pas couvrir le coût complet du service. Même en optimisant autant que l’on peut « , assure un observateur. Le train est – et sera – structurellement déficitaire. Il doit être soutenu par les finances publiques.

Pour les TGV, afin de couvrir le coût des infrastructures, il faudrait doubler le prix des billets, selon la Cour des comptes.  Mais peut-on encore augmenter le prix des billets TGV, qui a déjà significativement augmenté depuis 2002, sans perdre de clients dans un contexte de contrainte sur le pouvoir d’achat ?  s’interroge la Cour.

De fait, ajoute un ancien dirigeant de la SNCF,  pour sortir de ce face-à-face perdu d’avance avec les autres modes de transport, il faut que l’Etat prenne à sa charge les voies ferrées comme il prend à sa charge les routes. Sans cela, on va aller vers une contraction de l’offre ferroviaire longue distance et son extinction à moyen terme. Mais la contribution publique pour le ferroviaire s’élève déjà à 13  milliards d’euros par an.

Au regard des finances de l’Etat, l’impasse du secteur risque donc de persister tant que le système restera refermé sur lui-même. Et la dette devrait continuer à enfler. Elle dérive aujourd’hui de 1 à 2  milliards d’euros par an. D’ici à 2025, espèrent les plus optimistes, le système ferroviaire sera lesté d’une dette de 61  milliards d’euros, contre une quarantaine de milliards d’euros à la fin de 2014… Intenable.

Philippe Jacqué Le Monde 6 janvier 2015

11 02 2015                  La récupération devient un des objectifs majeurs de la conquête spatiale.

L’Europe rejoint le cercle fermé des puissances capables de ramener des véhicules spatiaux sur Terre depuis l’espace. Elle a testé avec succès la rentrée dans l’atmosphère de l’IXV – – un véhicule cylindrique, sans ailes mais pilotable, d’environ 2 tonnes pour 5 mètres de long Intermediate eXperimental Vehicle. Après un petit retard attribué à un problème mineur au sol, la fusée Vega, la plus petite de la famille des lanceurs d’Arianespace, a lancé peu après 14 h 30 (heure de Paris) l’IXV depuis Kourou, en Guyane, pour un vol d’une heure et quarante minutes.

Cent minutes vécues intensément par des équipes réparties tout autour du globe, et jalonnées par quelques étapes-clés. A 330  km d’altitude, dix-huit minutes après son décollage, l’IXV s’est détaché du lanceur pour poursuivre sa route. A 412  km d’altitude, soit à la hauteur de la Station spatiale internationale, il a piqué vers la Terre et son atmosphère. A 30  km, des parachutes se sont ouverts pour lui assurer un amerrissage au milieu du Pacifique au large des côtes mexicaines, où il a pu être récupéré par un navire spécialement affrété à cet effet. Dans l’intervalle, la rentrée dans l’atmosphère, à une centaine de kilomètres d’altitude, avait eu lieu sans encombre.

C’était là le principal défi de cette mission : s’assurer de la maîtrise des technologies pour ramener sur Terre un engin depuis l’espace sans qu’il se désintègre en percutant à haute vitesse les molécules de l’air de la stratosphère. L’Europe restait la seule grande puissance à ne pas disposer de ces capacités.

Pour revenir à niveau, les Européens n’ont pas voulu copier les autres, comme les capsules américaines, l’Apollo des missions lunaires ou plus récemment le Dragon de l’entreprise SpaceX. Ou encore les capsules russes Soyouz, qui sont actuellement les seules en mesure d’acheminer et rapatrier sur Terre les astronautes depuis la Station spatiale. L’IXV est dépourvu d’ailes : ce n’est donc pas non plus une navette comme celles utilisées naguère par les Américains ou comme celle de l’ancien projet européen Hermès abandonné en  1992. L’IXV a la simplicité d’une capsule et la manœuvrabilité d’une navette. D’où cette forme de gros fer à repasser, d’1,8 tonne. Deux volets à l’arrière, telles des palmes de plongeur, aident au contrôle de l’engin, ainsi que quatre tuyères.

Si le grand plongeon dans le Pacifique a montré qu’a priori tout s’était bien déroulé, il restera à analyser les données des trois cents capteurs embarqués pour valider ces choix technologiques risqués. Notamment pour ce qui concerne les protections thermiques et le système de guidage.

Côté matériau, les ingénieurs ont par exemple innové. Pour des capsules ou des missiles intercontinentaux, les protections sont ablatives, c’est-à-dire que le bouclier protecteur est sacrifié en brûlant lors de la traversée atmosphérique ; ce qui rend ensuite l’engin inutilisable. On ne pouvait pas non plus utiliser les matériaux des navettes américaines car la surface de leur bouclier est plus grande et les flux thermiques bien inférieurs à ceux rencontrés par l’IXV, plus petit, indique Thierry Pichon, de l’entreprise Herakles, qui a fabriqué les protections thermiques, résistant à plus de 1 600  °C. Celles-ci sont un composite céramique, associant des fibres de carbone, pour la tenue mécanique, et du carbure de silicium, pour les aspects thermiques. En plus de son 1,5 millimètre protecteur, 10 centimètres d’isolant sont ajoutés. Résultat, la chaleur est rayonnée par la céramique et absorbée par l’isolant.

Visiblement, le système a tenu. Il restera à analyser plus en détail son état. C’est pour cette raison qu’il fallait récupérer l’engin en mer. Les opérations devraient prendre plusieurs jours, le temps d’ôter le carburant restant afin d’éviter les risques d’explosion et de pollution. L’IXV retrouvera alors la Guyane, puis l’usine de Turin où il a été assemblé. Son voyage se terminera aux Pays-Bas au centre technique de l’ESA. Le plus dur a été de faire travailler ensemble 40 entreprises sur 12 sous-systèmes différents, indique Roberto Angelini, de Thales Alenia Space, responsable de la construction.

Sept ans de préparation et cent minutes pour entrer dans le futur, dit Jean-Jacques Dordain. Mais quel futur ? Certes une première phase, Pride, a été décidée pour aller vers un démonstrateur capable de faire plusieurs orbites avant de rentrer sur Terre, ou bien de se poser sur la terre ferme. Le budget n’est que de 10  millions d’euros pour la première phase d’études, quand la mission IXV a coûté 150  millions d’euros.

En outre, la nature des missions est encore floue : retour d’échantillons de planètes comme Mars, ou d’astéroïdes, rapatriement d’astronautes, atterrissage sur des planètes à atmosphère, récupération de certains étages de lanceurs… La liste est connue, mais les véritables besoins encore assez éloignés pour l’ESA, à moins de rejoindre les projets d’autres agences spatiales.

David Larousserie    Le Monde 13 février 2015

 24 02 2015                  Union Européenne – Russie : vous avez dit somnambulisme ?

Le mot n’a sans doute pas été choisi au hasard. Dans un rapport sur la Russie et l’Europe publié vendredi 20  février, la Chambre des lords décèle un fort élément de somnambulisme dans l’attitude de l’Union européenne (UE) sur la crise ukrainienne. Ayant commis des erreurs de lecture catastrophiques, les Etats membres, dit-elle, ont été pris de court par la gestion du Kremlin de ce qui est devenu, en un an, la plus grave crise européenne depuis la fin de la guerre froide.

La référence au somnambulisme rappelle inévitablement le livre de l’historien australien Christopher Clark, professeur à Oxford, Les Somnambules, été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre (Flammarion, 2013). L’ouvrage, qui décrypte l’enchaînement par lequel les grandes puissances ont basculé dans le premier conflit mondial, a rencontré un tel succès à travers l’Europe en  2014, année du centenaire, que l’on imagine mal les Lords employer le mot innocemment.

Ce rapport montre comment la Russie s’est peu à peu éloignée de l’UE depuis dix ans, sans que les pays européens, omettant de déchiffrer cette évolution, songent à en tirer les conséquences : L’UE a été lente à réévaluer ses politiques pour répondre aux changements importants qui se produisaient en Russie, résume-t-il. Parmi les explications de cette inertie, les auteurs relèvent la perte de capacité analytique collective. Interrogé au cours des auditions de la Chambre des lords, David Lidington, ministre britannique des affaires européennes, reconnaît qu’il y a eu un trou en matière de compétence et d’analyse sur la Russie, faiblesse qu’il attribue aux diverses présomptions issues des années Gorbatchev et Eltsine.

Autrement dit, le gouvernement britannique a considéré, après l’effondrement de l’Union soviétique fin 1991, que la Russie ne constituait plus ni une menace ni une priorité et a dégarni ses équipes de spécialistes de la région. Cette situation a été largement partagée en Europe occidentale. Le Français Pierre Vimont, entendu comme secrétaire général du service diplomatique européen, confirme cette faiblesse pour la France en confiant aux Lords qu’il a été plutôt impressionné par le niveau d’expertise sur la Russie au sein du service diplomatique de l’UE, en comparaison avec ce qu’il avait connu au Quai d’Orsay. C’est qu’entre-temps l’UE avait intégré les pays de l’ex-bloc socialiste, qui allaient envoyer à Bruxelles des diplomates russophones et rompus aux relations avec Moscou.

Cette lecture trop optimiste de la fin de la guerre froide et de l’insertion de la Russie dans le concert des nations démocratiques, avalisant la thèse de la fin de l’histoire de Francis Fukuyama, est l’une des explications du réveil brutal imposé à l’Occident par la crise ukrainienne : gagnés par l’euphorie de la chute du mur de Berlin puis de l’URSS, les Etats-Unis et les Européens ont baissé la garde.

L’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, en 2000, n’a pas modifié cette vision. L’UE avait beaucoup à faire : la construction de l’Eurozone, l’élargissement aux pays d’Europe centrale et aux Baltes. Les signes avant-coureurs des troubles à venir apparaissent cependant dans la deuxième moitié des années 2000. En  2007, Vladimir Poutine prononce à la conférence de Munich sur la sécurité un discours très dur, livrant une vision expansionniste de la Russie. L’année suivante, l’intervention russe en Géorgie n’empêche pas le président Sarkozy de mettre en route la vente de deux porte-hélicoptères Mistral à la Russie, que Paris ne perçoit donc pas comme une menace potentielle. La même année, au sommet de Bucarest, la France et l’Allemagne mettent un coup d’arrêt à l’élargissement de l’OTAN pour rassurer la Russie, dont on s’imagine qu’elle se satisfera de ce statu quo.

Mais aucune stratégie occidentale n’est arrêtée pour les pays du voisinage commun à l’UE et à la Russie, dont fait partie l’Ukraine. Selon Fiona Hill et Clifford Gaddy, auteurs d’une excellente biographie de Vladimir Poutine dont une nouvelle édition vient d’être publiée aux Etats-Unis (Mr. Putin, Operative in the Kremlin, Brookings Institution Press), le leader russe, traumatisé par la crise financière de 2008 qui lui a montré la vulnérabilité de l’économie russe, a, lui, arrêté une stratégie : celle de l’Union eurasienne. Elle lui permettra de renforcer la Russie par une alliance économique et commerciale. Et l’Ukraine en est la pièce maîtresse.

Les Etats-Unis, très occupés par l’ascension de la Chine, sont si bien disposés à l’égard de la Russie qu’ils lui proposent en  2009 de relancer les relations bilatérales sur de nouvelles bases – c’est le fameux reset, aujourd’hui défunt. De son côté, au début de la décennie 2010, l’UE élabore un Partenariat oriental et négocie des accords d’association avec les pays voisins, sans réaliser que l’Ukraine n’est pas, pour Moscou, n’importe quel voisin. Réélu président une troisième fois en  2012, M.  Poutine est lancé dans une coûteuse modernisation des forces armées russes. En septembre  2013, au cours d’une conférence à Yalta, un conseiller de M. Poutine, Sergueï Glaziev, avertit que le pouvoir ukrainien commet une erreur énorme s’il croit que la réaction russe – à la signature de l’accord – sera neutre. Dans le Guardian, M.  Glaziev évoque la possibilité de l’émergence de mouvements séparatistes dans le sud-est russophone de l’Ukraine et laisse entendre que le traité bilatéral délimitant la frontière entre la Russie et l’Ukraine sera annulé.

Tout l’été 2013, les mesures de rétorsion commerciales russes à l’égard des pays voisins se multiplient. Pourtant, le rejet de l’accord d’association en novembre, la révolution de Maïdan, l’annexion de la Crimée puis l’intervention russe, à peine dissimulée, dans le Donbass, surprendront l’Occident. Des sanctions sont mises en place à partir de mars  2014, en réaction à la Crimée. Le drame du vol MH17, abattu en juillet  2014 avec 298 civils à bord par un missile tiré d’une zone rebelle prorusse, va faire prendre enfin conscience aux Européens de la gravité de la situation. Mais ce n’est qu’en janvier que les dirigeants européens, dont le président Hollande, parlent ouvertement de la menace d’une guerre totale en Europe. Le 4  janvier sur France Inter, le chef de l’Etat français a encore cette formule bienveillante : M.  Poutine ne veut pas annexer l’est de l’Ukraine. J’en suis certain. Il me l’a dit. Ce qu’il veut, c’est rester influent.

Angela Merkel, elle, semble avoir compris depuis longtemps. D’abord parce que, chancelière depuis 2005, cela fait dix ans qu’elle côtoie Vladimir Poutine. Ensuite parce que, ayant grandi en Allemagne de l’Est, elle a connu le soviétisme de l’intérieur. M.  Poutine ne lui épargne pas son machisme, lui impose la présence de son gros labrador à Sotchi alors que sa peur des chiens est notoire, la fait attendre jusqu’à 23  heures à Milan en octobre  2014 parce qu’il s’attarde à une parade militaire en Serbie. En mars  2014, elle confie à Barack Obama que M. Poutine a perdu le sens des réalités, il est dans un autre monde. Mais, patiente, elle ne ménage aucun effort. Au sommet du G 20 à Brisbane en novembre, elle passe six heures enfermée dans une salle de conférence de l’hôtel de M. Poutine avec lui, jusque tard dans la nuit, pour essayer de rapprocher leurs positions sur l’Ukraine. En vain. C’est pour elle un tournant. Le lendemain, dans un discours à Sydney, elle laisse exploser sa frustration. Pour elle, il est clair, désormais, que comme au temps de la guerre froide, ce sont bien deux systèmes, deux visions de l’ordre international qui s’opposent. Et que, comme elle le dira à Munich début février, l’affrontement va durer très longtemps.

Sylvie Kauffmann     Le Monde du 24 02 2015

9 03 2015                    Solar Impulse 2, volant avec la seule énergie solaire décolle à 7 h 12’ d’Abou Dhabi pour atterrir quelque 400 kilomètres plus loin, à Mascate, capitale du sultanat d’Oman, après treize heures et deux minutes de vol sans encombres. Aux commandes, un duo suisse : Bertrand Piccard, psychiatre dans le civil et André Borschberg, ingénieur en mécanique et en thermodynamique et pilote de chasse La naissance du projet remonte à 2003, qui en avait alors fait rire plus d’un. Pourtant, douze années plus tard, cette utopie technologique, physique et environnementale, quasi essentiellement financée par des partenaires privés, est en cours de réalisation. Une envergure de 72 mètres, – un Boeing 747 en fait 68.5 -, un poids de 2 300 kg. Les quatre moteurs de 17.5 cv chacun sont alimentés par des batteries au lithium qui pèsent 633 kg, lesquelles sont rechargées par 17 000 cellules photovoltaïques.

Cette circonvolution devrait se faire en douze étapes et vingt-cinq jours de vol sur une période de cinq mois. Et si tout se passe au mieux, c’est l’autre pilote, Bertrand Piccard, qui retrouvera le sol des Emirats arabes unis aux commandes de Solar Impulse 2 en août, après avoir survolé les océans Pacifique et Atlantique.

Le rêve n’avait pas la primeur. En novembre 1974, le premier avion solaire, Sunrise 1, d’une envergure de 9,76 m pour 12,25 kg, effectuait son premier vol en Californie. Six ans plus tard, le premier avion habité et uniquement propulsé par l’énergie solaire, affichait lui une envergure de 22 m pour 31 kg. Enfin, Helios, prototype d’aéroplane de 82 m pour 800 kg, fabriqué et télécommandé par la Nasa, battait en 2001 le record du monde d’altitude en vol horizontal durable, en atteignant 96 500 pieds (plus de 32 km) au-dessus du Pacifique.

La spécificité de ces vols était qu’ils n’étaient pas habités. En avril 2010, Solar Impulse 1, qui vole pendant quatre-vingt-sept minutes avec Marjus Scherdel aux commandes, l’est. Trois mois plus tard, la créature de Piccard et Borschberg vole vingt-six heures. Les vols se succèdent jusqu’à la mise à la retraite de Solar Impulse 1 en juillet 2013, après plus de quatre cents heures de vol. Le programme Solar Impulse 2 pouvait débuter en 2012.

Lors des douze étapes prévues jusqu’en août, Bertrand Piccard, 57 ans, et André Borschberg, 63 ans, se relaieront à bord du cockpit monoplace de l’appareil d’une envergure proche de celle d’un Airbus A380. Si le défi est technique, il est également humain. Qu’on en juge : durant chaque vol, dont le plus long est prévu pour durer cinq jours (et nuits) sans escale, le pilote ne pourra quitter son siège. On devra y manger et boire, y faire nos besoins, nous laver avec des lingettes, détaille Bertrand Piccard. Côté repos, impossible de sommeiller longuement sans risquer la catastrophe. En conséquence, les deux pilotes pourront effectuer des microsiestes de vingt minutes maximum. Chacun a choisi sa technique : l’autohypnose pour Piccard, quand Borschberg a choisi le yoga.

Enfin, comme Solar Impulse 2 volera le jour à l’altitude d’un avion de ligne mais sans cabine pressurisée, les ingénieurs-développeurs ont mis au point un générateur d’oxygène longue durée. Et en raison des températures extrêmes à cette altitude (quelque – 40 degrés), la cabine a été isolée thermiquement. 130 professionnels sont de cette aventure. 65 voyageront autour du monde au gré des étapes dans le cadre d’un appui logistique et technique quand 65 autres (météorologues, ingénieurs…) resteront à Monaco au centre de contrôle.

En novembre, Piccard nous résumait : Nous ne voulons pas faire de révolution dans l’aviation, mais dans la tête des gens. On veut leur montrer que des solutions existent, que les technologies peuvent changer le monde.

Philippe Brochen                  Le Monde du 9 03 2015

Le 3 juillet à 17 h 55 (heures de Paris), après 8 263 kilomètres et 117  heures de vol sans carburant ni escale, l’avion solaire se posera à Hawaï. Il avait quitté le Japon le 28 juin. Son pilote André Borschberg entre dans la légende de l’aviation en le posant là, un peu – comme il ne l’a cessé de le rappeler – grâce à son yogi, Sanjeev Bhanot, qui le suit depuis une décennie. Il l’a mis en condition pour lui permettre de réaliser l’un des plus grands exploits aéronautiques : voler durant cinq jours et cinq nuits sans escale ni autre carburant que les rayons du Soleil, au-dessus d’un environnement hostile, l’océan Pacifique. Je tire ma force mentale et ma résistance de la méditation et du yoga, a souvent confié aux médias André Borschberg, directeur du projet et ingénieur en chef de l’aéroplane.

Une panne de batteries immobilisera l’avion à Hawaï jusqu’au 21 avril 2016 : il repartira alors pour la côte est des Etats-Unis, où il se posera trois jours plus tard, le 24 avril. Il bouclera la boucle en se posant à Abu Dhabi le 26 juillet 2016.

18 03 2015                  Non désirée, Chantal Cochet [un nom d’emprunt] est née il y a plus de quarante ans d’une  histoire sans lendemain. Son père ignore son existence. Sa mère la met en nourrice pendant cinq ans …la campagne, les poules, les lapins… ce qu’il faut pour que les pieds restent sur terre, après une naissance bien mal partie. Sa mère vient la voir plutôt régulièrement et un jour, accompagnée d’un homme, qu’elle va épouser. À cinq ans, Chantal vient vivre à Paris chez sa mère et son papa. À quinze ans sa mère lui dit ton père n’est pas ton père, ce qu’inconsciemment elle savait. Une sérieuse déprime s’ensuit et à 17 ans, Chantal quitte la maison pour être indépendante : ça se passe plutôt bien… en fin de compte, elle se dit qu’elle a dû naître sous une bonne étoile. Elle a un enfant et 40 ans lorsque son papa évoque le nom de son père biologique : elle le trouve sur le Minitel, lui écrit, et une semaine plus tard elle reçoit un coup de téléphone : Je suis là, au pied de votre immeuble… Ils vont se voir une heure : il dit brièvement sa vie : deux enfants, une fille et un garçon qui s’est suicidé à 18 ans, il ne savait rien de l’existence de Chantal… Au fait, il faut que j’aille chercher le petit à l’école ! Ils y vont ensemble, reviennent et se séparent, sans avoir éprouvé pas plus l’un que l’autre le besoin de programmer une autre rencontre. Son enfant lui dit : Il est gentil ce monsieur, on dirait papy. Elle se regarde dans la glace : je lui ressemble.

Une lumière était née, qui enlèvera le voile qu’elle avait devant les yeux, elle éclairera sa vie. Rien qu’une heure, une heure seulement : voilà tout le temps qu’elle aura vu son père, mais sa vie en aura été bouleversée, libérée de sa souffrance permanente.

France culture Les pieds sur terre, de Sonia Kronlund. Reportage de Martine Abat.18 mars 2015

24 03 2015                   150 vies humaines dans les mains d’un malade mental, en toute légalité !

Andreas Lubitz, 28 ans a déjà subi une cure en établissement psychiatrique ; il prend un traitement quotidien d’antidépresseurs contre des tendances suicidaires, une psychose accompagnée de troubles de la vue. Depuis 2010, il a déjà vu 41 médecins ! 7 depuis le 24 février… généraliste, psychiatre, ORL. Sa petite amie, hôtesse de l’air, l’a quitté au bout de cinq mois, ne pouvant plus supporter ses cauchemars et ses délires : un jour, le monde entier connaîtra mon nom. Il a été en arrêt maladie du 22 au 24 février, puis du 16 au 22 mars. Et, ce jour-là, il copilote un Airbus A 320  DAIPX de la compagnie Germanwings, low-cost de Lufthansa, sur le vol Barcelone-Düsseldorf 4U 9525. Décollage de Barcelone à 10 h 01’ heure locale. Atterrissage prévu à Düsseldorf : 11 h 55’. Le pilote veut aller aux WC, le laisse seul dans le cockpit où il s’enferme, actionne les commandes à 10 h 29’ pour descendre et devient muet aux appels des contrôleurs d’Aix en Provence qui le voient descendre sans raison, et sourd aux coups frappés par le pilote qui veut reprendre son poste. Vers 10 h 40’, l’A320 percute à 1 700 m, par 6°26’25″E et 44°16’55″N, au sud du Pinet – 1924 m -, et à l’est de la Tête de la Bau – 1705 m – dans la Montagne des Têtes – : c’est à 20 km à vol d’oiseau du Mont Cimet, où s’était écrasé, 62 ans plus tôt,  le 1° septembre 1953 un  Constellation d’Air France.

Quand un homme emporte 149  personnes avec lui dans la mort, le mot suicide n’est pas approprié.

 Carsten Spohr, PDG de Lufthansa, 48 ans, ingénieur, pilote.

Un flot de questions se presse : comment cela a-t-il pu être possible ? Comment un malade mental, dont le fait d’avoir caché son mal, n’est qu’un aspect de ce mal, a-t-il pu être retenu par les autorités civiles compétentes, par le DRH de Lufthansa ou de Germanwings, comment donc a-t-il pu franchir toutes les étapes nécessaires pour devenir copilote d’un moyen-courrier, et prendre ainsi la responsabilité de la vie de 150 passagers. Comment une institution officielle comme l’aviation civile qui détient les dossiers médicaux a-t-elle pu donner son feu vert à pareil dossier, sans alerter l’employeur direct ? C’est la faillite criminelle de la déontologie médicale allemande en matière de secret professionnel : comment celui-ci pourrait-il induire la non-assistance à personne en danger ? Il y a dans les procédures d’embauche des blancs, des zones de vide juridique qui sont criminelles.  Que ce garçon ait été passionné de pilotage, c’est une chose, qu’on lui ait donné son brevet pour piloter un petit avion à 2 ou 4 places, c’est une chose envisageable, mais comment a-t-on pu lui confier la responsabilité de la vie de 150 personnes alors même qu’il avait dû interrompre sa formation pour se soigner, quelques années plus tôt. Il était évident qu’il n’irait certainement pas clamer sur tous les toits qu’il continuait à prendre un traitement antidépresseur, et donc qu’il le dissimulerait. Autant de laxisme criminel ! 150 morts, c’est au moins 500 vies dévastées ! En 2018, les tribunaux allemands fermeront le dossier avec un non-lieu…. C’est la faute à personne. L’irresponsabilité se voit reconnue comme légale. Il faut bien aussi dire que c’est une tendance générale de la justice allemande que d’avoir la main légère, les responsabilités personnelles étant inversement proportionnelles au poids social de l’obéissance aux règlements. Il en avait déjà été ainsi à Francfort en 1963 quand 20 nazis avaient eu des peines finalement plutôt clémentes.

On va arrêter un conducteur de voiture pour avoir bu un demi litre de vin, lui mettre une amende voire lui retirer son permis, et peut-être même confisquer son véhicule et on laisse un malade mental prendre la responsabilité de 150 vies humaines ! Mais qui sont ces irresponsables, ces inconscients ! Où se trouve l’explication de ce deux poids, deux mesures ? Selon que vous serez puissant ou misérable ? Le poids des intervenants viendrait-il alléger au maximum les mesures de sécurité ?

À force de tout voir, on finit par tout supporter  
À force de tout supporter on finit par tout tolérer
À force de tout tolérer on finit par tout accepter
À force de tout accepter on finit par tout approuver

Saint Augustin

Ces gens-là (les fonctionnaires) sont les pires parce qu’ils sont beaucoup plus répandus, plus invisibles, plus nocifs que les vrais monstres. Ils ont leur morale en devanture, le sens du devoir en bandoulière, et le service de l’Etat en parapluie. En un coup de tampon, ils peuvent envoyer des gens à la mort sans jamais s’interroger sur les effets de leur acte. Dans le crime administratif, la victime est sans visage. Son caractère collectif dilue le crime en faute. Quoi de plus anodin ?

Pierre Assouline. La cliente. Folio. p. 160.

C’est vrai à terre, mais c’est vrai aussi en mer, avec semble-t-il un talent propre aux fonctionnaires français, le compliment venant de marins, les mieux placés pour établir des comparaisons à l’international. [Cela se passe à Nice]

Si vous saviez comme il est difficile de faire comprendre à une douane obtuse qu’un colis envoyé de l’étranger à destination d’un petit bateau belge ne passe la France qu’en transit ! Tout le monde sait cela. Le service douanier ne voulait pas le savoir : un agent en douane toujours à l’affut du petit bénéfice guettait le particulier harassé, lui proposait de l’exempter de toutes les démarches, contre un pourcentage. Louis ne décolérait pas. Il brûlait de prouver qu’un homme ordinaire sans pouvoirs surnaturels et occultes était capable de mener à bien ses affaires tout seul. Il le prouva, non sans peine.

Vint le moment de vernir les mâts et les espars. Pour ce, nous déverguâmes les voiles, mais comme les gros sacs de toile encombrent fort un carré dans lequel on vit à trois, nous nous mîmes d’accord avec le bistro Michel pour les entreposer quelques jours dans son bar. La grand voile et l’artimon, chacun dans un sac, attendaient sur le quai comme des soldats en faction. Par pur hasard, il faisait crépuscule quand Fred et Louis, très dégagés, chargèrent chacun un sac sur le dos et … se jetèrent dans les bras de deux douaniers qui, depuis plusieurs heures, nous épiaient dans l’embrasure d’une porte. Ils furent fort déçus de ne trouver dans les dits sacs que de la toile, pas la moindre Lucky, nulle cocaïne, pas même une femme blanche que nous partions expédier en Amérique du sud. S’étant toutefois fourré en tête que ce transbordement était louche, que subséquemment nous fraudions, ils déclarèrent que nous débarquions nous voiles pour les vendre et n’en démordirent plus.

  • Mais enfin, nous partons pour Tahiti (vous savez où c’est ?), nous ne pouvons pas partir sans voiles ! Pourquoi irions-nous les vendre ?
  • M’en fiche.
  • Des voiles coupées pour un certain bateau ne conviennent à un autre. C’est invendable.
  • M’est égal.

Louis eut le tort de s’emporter. Traités de divers noms fort durs, ces messieurs se drapèrent dans le règlement. Il fallut plusieurs jours de démarche, il fallut en appeler à des instances plus hautes, menacer du ministère lui-même (à tout hasard car nous n’y connaissions personne), frapper à beaucoup de portes et sur beaucoup de tables, expliquer quarante fois, pour qu’on reconnaisse notre bonne foi. Ce qui n’empêche que pour le principe, ce serait dix mille francs, monsieur et qu’on ne vous y reprenne plus

Le principe se vend cher, en France.

Casquant de fort mauvaise grâce, nous déclarâmes que partout où nous irions, dorénavant, nous mettrions tous les yachtmen en garde contre la France, nous les dirigerions sur l’Espagne, les Antilles, au diable…. Nous étions très fâchés. Bien entendu, il n’en fut rien, nous l’aimons trop. La France est un beau jardin, son administration, c’est la vermine, les mauvaises herbes, on n’a pas les uns sans les autres. Il faut s’en accommoder et à l’occasion se piquer aux orties pour jouir de la fleur.

Il semble traîner sur cette Côte d’Azur si belle, si chère à notre cœur, une atmosphère véreuse. Le désir de tondre le gogo s’y étale sans la moindre pudeur, Il y a quelque chose de frelaté dans l’air qui s’insinue dans toutes les joies, esthétiques et autres. Pour tout ce qui était de la vie pratique courante, la nécessité de ruser nous fatiguait. Les marchands étaient trop bavards, trop retors, trop peu vergogneux pour nous.

Annie Van de Wiele    Pénélope était du voyage          Hoëbeke 1996

2 04 2015                    Les terroristes Chahab de Somalie massacrent 148 étudiants chrétiens dans l’université de Garissa, dans l’ouest du Kenya. La réaction internationale sera a minima. Les Kenyans de s’en étonner, quand 17 morts à Paris trois mois plus tôt avaient fait la Une de tous les médias pendant des jours et des jours. Nous sommes tous Charlie.  Quatre millions de personnes dans les rues, des chefs d’État en veux-tu en voilà. Les Kenyans ne doivent  pas bien réaliser que chez nous, il s’agissait de journalistes et de juifs, blancs, [à l’exception de deux policiers], les corporatismes, les clanismes ont tourné à plein régime pendant dix bonnes journées, alors qu’en l’occurrence non seulement ils sont noirs, mais en plus, ils sont chrétiens et anonymes : tout ce qu’ils faut pour que les médias, les politiques se désintéressent complètement d’eux !  Selon que vous serez connus ou inconnus, les jugements des hommes… Si nos gouvernants, si nos médias voulaient délibérément afficher le fond de leurs pensées, très en-deçà des habituelles et véhémentes déclarations d’adhésion à l’universalité des droits de l’Homme, de l’égalité de tous les hommes, et patati et patata, ils ne pouvaient pas mieux s’y prendre. Sous le vernis d’homme du XXI° siècle apparaît dans toute sa brutalité l’indifférence fondamentale du Blanc pour le Noir. Le pape François, s’il avait voulu partager leur peine, aurait pu leur faire une visite de condoléances, même si probablement bon nombre de ces chrétiens n’étaient pas catholiques.

9 04 2015                    Quand des économistes, relayés par des journalistes qui font bien leur travail, parviennent à mettre de la clarté là où sont bon nombre ne font qu’entretenir l’obscurité, on se retrouve confronté à une réalité bien difficile à regarder en face :

La richesse par habitant [en France] ne croît pas, elle recule : de 0,1  % en  2012, de 0,2  % en  2013 et de 0,1  % en  2014, si l’on en croit par ailleurs Eurostat. Trois ans de récession par habitant. Le problème fondamental de la France est l’absence de croissance économique, résume l’OCDE. L’avantage de tels rapports, c’est qu’ils permettent d’établir des séries longues, de sortir des querelles d’héritages droite-gauche et de s’extirper du on-fait-dire-aux-statistiques-ce-que-l’on-veut, gri-gri bien commode pour nier une réalité dérangeante.

Tentons donc d’identifier ce qui s’est passé. En  1989, avec la chute du mur de Berlin, Milton Friedman et l’école de Chicago se frottèrent les mains, ravis d’avoir gagné la guerre froide contre le communisme. Un quart de siècle plus tard, à écouter les frondeurs, la France donne le sentiment d’avoir été battue par les vents libéraux. Ultras, forcément ultras. Trop de rigueur, pas assez de keynésianisme. Or il n’en est rien. La France devient, année après année, plus socialiste que jamais.

Inlassablement, le taux des dépenses publiques augmente en France : il est de 57,3  % du PIB, record mondial derrière la Finlande. Dix points de plus que l’Allemagne. La France est aussi championne des impôts, juste derrière le Danemark et devant la Belgique. Cette envolée des dépenses et des impôts s’explique par la progression de l’Etat social, auquel la France consacre 32  % de son PIB. Ce chiffre n’était que de 25,2  % en  1990.  Les dépenses sociales apparaissent parmi les plus importantes de l’OCDE, surtout pour les soins de santé et la vieillesse, estime l’organisation. Les réformes des retraites n’ont jamais mis à contribution les retraités, dont le niveau de vie est proche de celui des actifs, et les Français sont ceux qui ont la plus longue retraite : vingt-cinq ans, quatre ans de plus que la plupart des pays de l’UE. Les dépenses de santé sont parmi les plus élevées. La qualité des soins offerts est reconnue, mais leurs coûts semblent disproportionnés et les dépenses publiques pourraient être diminuées significativement sans compromettre la qualité et l’égalité d’accès aux soins. L’OCDE déplore aussi que les transferts sociaux, s’ils contribuent à réduire les inégalités, restent peu ciblés.

Concrètement, la France étouffe sous l’impôt et la dépense publique. Il faudra opérer une réduction dont Valls-Hollande n’osent pas parler pour l’instant. L’OCDE le dit en termes plus alambiqués : La baisse prévue du ratio de dépenses, qui devra être significative, est une condition sine qua non pour pouvoir engager à moyen terme une réduction des prélèvements obligatoires les plus distortifs, ce qui permettra d’améliorer la croissance tendancielle. L’OCDE cite en exemple la Suède, le Canada, Israël et l’Espagne, qui ont réussi à diminuer de 10 points de PIB leurs dépenses publiques. Et cruelle conclusion : Même si la France en faisait autant, son ratio de dépenses serait toujours au-dessus de la moyenne de l’OCDE.  Et qu’on n’invoque pas, pour justifier la dérive des dépenses, les nécessaires investissements – ils sont stables à 4  % du PIB depuis quinze ans – ni les intérêts sur la dette – ils se sont réduits de 2,8  % en l’an 2000 à 2,1  % du PIB grâce à l’effondrement des taux.

La France continue d’avoir le droit du travail parmi les plus protecteurs : La réforme du marché du travail français est une condition fondamentale à toute stratégie de croissance et de bien-être, assène l’OCDE. Poliment, elle salue les réformes Sapin, avant de dire une vérité toute crue : L’impact de ces réformes demeure à ce stade limité. Peu d’employeurs ont fait usage de la nouvelle loi, les salariés peuvent la refuser et la jurisprudence n’est pas complètement établie, ce qui crée une incertitude pour les employeurs.

C’est au fond le ton du rapport de l’OCDE, qui aimerait tant que la France soit sur le droit chemin. La direction est bonne, le ton juste depuis que Valls-Macron ont mis fin aux erreurs du début de mandat de François Hollande. Et les économistes du Château de la Muette donnent toute une série de recommandations : Leur impact total serait de l’ordre de 0,3  % – 0,4  % de croissance supplémentaire par an sur un horizon de cinq à dix ans. La question est de savoir si le gouvernement accomplit 1  %, 10  % ou un tiers du chemin nécessaire.

L’affaire est décisive. Car, à regarder les graphiques de l’OCDE, la France se situe dangereusement aux marges de la zone euro. Elle court le risque de devenir une grande Grèce, à force de trop diverger avec l’Allemagne et les économies du Nord. Que les taux d’intérêt retrouvent un niveau normal, et le poids de la dette, qui approche les 100  % du PIB, sera insupportable. Surtout lorsqu’on partage la même monnaie qu’une Allemagne en voie de désendettement.

Arnaud Leparmentier         Le Monde du 9 avril 2015

 24 04 2015                  La solidarité ne figurerait-elle plus au premier rang des préoccupations chrétiennes ?

Les organisations islamistes, sous des drapeaux variables, impriment, depuis plusieurs années, leur tempo à l’actualité de la planète, et font régner la terreur sur les populations de pays où, des siècles durant, ont prospéré de brillantes civilisations. Leurs vidéos répandent, dans le monde entier, le spectacle de leur folie de mort et de destruction. Leur offensive s’élargit sans connaître de frein. En Afrique, depuis avril  2011, les attentats-suicides de Boko Haram dans des églises. Dimanche, en Libye, vingt-huit coptes éthiopiens massacrés face à la Méditerranée. Hier, à Paris, un projet d’attentat contre des églises de la banlieue parisienne. Partout sous la menace des islamistes, les chrétiens, mais aussi tout ce qui peut témoigner du génie de l’homme et de sa transcendance.

À Nimroud, l’Etat islamique a envoyé ses bulldozers contre les monuments de l’ancienne capitale assyrienne. À Hatra, l’Etat islamique a mis en scène ses combattants s’attaquant à l’ancienne cité parthe. À Ninive, il a détruit la mosquée et le mausolée du prophète Jonas. À Mossoul, il a organisé l’un des plus grands autodafés de l’Histoire. Nous aussi, nous avions, dans notre couvent de Mossoul, me dit Najeeb Michael, un Père dominicain irakien, des manuscrits sur toutes les religions du Moyen-Orient, plus de 40 000  livres imprimés, des incunables. Le couvent a été attaqué par des fondamentalistes, et nous avons été obligés de quitter Mossoul en  2007 pour Karakoch. Nous avons organisé le déménagement, c’était énorme, pendant six mois, dans la discrétion la plus totale, avec des voitures particulières conduites par des amis. À Karakoch, nous avons numérisé les archives et les manuscrits. Puis nous avons vécu un deuxième exode, en deux étapes. Le 25  juillet  2014, j’ai rempli un grand camion avec nos archives et nos livres anciens, et, le 6  août, nous sommes partis, dans la nuit, avec des milliers de gens qui fuyaient Karakoch, deux heures avant l’entrée dans la ville de l’Etat islamique.

Cette politique de la terre brûlée dans le Croissant fertile n’épargne, bien sûr, ni les églises ni les synagogues. En Syrie, le professeur Maamoun Abdoulkarim, un homme avisé, kurde et syriaque par sa mère, arménien par son père, a organisé, avec ses collègues, la mise à l’abri de pièces rares des musées syriens et l’évacuation des trésors de certains sites. Mes origines mixtes, m’écrit-il, m’ont aidé à donner un sens à mon engagement en tant que directeur général des antiquités et des musées, en faveur de la défense de notre diversité et de notre patrimoine commun. Mais, après quatre ans de crise, les villes, les sites, les citadelles, les lieux de culte, les monuments, les églises et les mausolées ont subi des dégradations parfois irréversibles, surtout dans des villes comme Alep et Homs. Partout où l’insécurité règne, notamment avec l’extension de l’Etat islamique, de nouvelles destructions sont enregistrées.

La contagion de la haine ne connaît pas de frontières. La Libye est à son tour contaminée ; destructions de mosquées et de madrasa, pillages de sites prestigieux. Ces saccages, ces vols, qui alimentent des trafics illicites, s’inscrivent, comme l’a dit Irina Bokova, l’infatigable directrice générale de l’Unesco, dans une stratégie de nettoyage culturel extrêmement réfléchie et d’une rare violence.

Nettoyage déjà à l’œuvre à Bamiyan, quand les statues des bouddhas géants avaient été détruites en mars  2001 par les talibans et à Tombouctou, en juin  2012. Le monde sursautait encore en apprenant la destruction des mausolées, ces tombes éventrées. J’avais alors lancé de Saint-Pétersbourg un appel pour protéger Tombouctou, lieu sacré de l’histoire africaine.

Les djihadistes n’ont rien inventé. La volonté de tabula rasa est le sceau de tous les régimes totalitaires. Les trésors du passé leur sont insupportables, car ils irriguent notre temps de forces anciennes : esprit et liberté. Le patrimoine témoigne de la constance des hommes au milieu de leurs errances. Le patrimoine irradie : rayonnement identitaire, historique, spirituel. Et prophétique. La mémoire historique est un enjeu fondamental. Elle nous fait entrer dans la complexité du présent. La mémoire des peuples, écrivait Camus, s’envole à la vitesse même où marche l’Histoire.

Le saccage du patrimoine lobotomise les peuples en les privant d’une part de cette mémoire. Nous avons à nous occuper de ces biens, que nous recevons à chaque génération en compte d’hoirie universelle. Il nous revient de reconstruire chaque jour la vérité. Ces lieux dépassent bien sûr l’identité nationale et la communion religieuse. En  1960, André Malraux avait précisé que l’appel de l’Unesco pour la Nubie n’appartenait pas à l’histoire de l’esprit parce qu’il voulait sauver les temples de Nubie, mais parce qu’avec lui la première civilisation mondiale revendiquait publiquement l’art mondial comme son indivisible héritage.

Lobotomie collective, déracinement et terreur sont les armes de destruction massive de l’Etat islamique qui conduit avec brio sa politique d’intimidation par le crime. L’éclat des supplices fait toujours le buzz. Leurs victimes n’ont que trois solutions : apostasier, mourir ou partir. Dans le viseur des djihadistes, les chiites, les yézidis, les sunnites attachés à un islam spirituel ou pacifique, et en cœur de cible : les chrétiens d’Orient.

Il y a longtemps que les chrétiens d’Orient sont à la peine pendant que nous préférons regarder ailleurs. Pas assez chics pour nos rituels de compassion démocratique ? Durant les deux derniers siècles, plusieurs vagues d’amnésie nous les ont fait tenir pour quantité négligeable. Rappelez-vous ce qu’écrivait Chateaubriand dans la troisième préface de son Itinéraire de Paris à Jérusalem : Lorsqu’en  1806, j’entrepris le voyage d’outre-mer, Jérusalem était presque oubliée ; un siècle antireligieux avait perdu la mémoire du berceau de la religion.

Au XXe  siècle, l’Europe a dû affronter les deux totalitarismes, dont l’un des points communs était une hystérie antispirituelle. Les totalitarismes ont disparu, mais le matérialisme est resté, les Européens désenchantés, tentés par une ironie existentielle, honteux de leur identité, n’attendent plus de messie. Beaucoup ont regardé cette lente saignée avec indifférence, d’autant que la diplomatie vaticane observait avec prudence les malheurs de ce christianisme à la fois des marges et des origines.

Et pourtant : que serions-nous sans l’Orient chrétien ? Cet Orient vit en nous, parfois à notre insu, comme il avait vécu chez ceux qui nous ont précédés, qui avaient reposé leur cœur dans la consolation d’une tradition sacrée, venue de très lointain féconder une faim d’intensité et d’espérance. Le christianisme oriental forme une immense cathédrale avec de nombreuses chapelles : maronites, arméniennes, grecques orthodoxes, grecques catholiques, melkites, syriaques, chaldéennes, coptes, etc. Que nous soyons croyants – chrétiens, juifs, musulmans -, ou incroyants, nous devons nous demander quel serait le visage du monde si ceux qui se sont succédé pendant deux mille ans pour animer cette histoire invisible disparaissaient.

Les chrétiens d’Orient, souvent aux aguets, presque immobiles, habiles à traverser les épreuves, toujours priants, portent avec la mélancolie aguerrie de ceux qui savent, mais continuent d’espérer, une part de la mémoire et de la sagesse du monde. Mémoire : les églises d’Orient sont le tabernacle de la chrétienté naissante (présence de l’araméen, souvenir de l’Eglise de Jérusalem, longtemps oubliée, l’un des drames de la civilisation chrétienne, disait le cardinal Lustiger), mais aussi des liturgies et des cultures (araméenne, pharaonique, hébraïque, hellénistique, etc.) du Vieil Orient. Sagesse : ces chrétiens ont appris à vivre avec l’islam, sur sa frontière ou à l’intérieur de ses terres. Ils ont souvent créé chez eux les conditions d’un dialogue spirituel avec l’islam, et inventé une diplomatie de cœxistence au quotidien. La croix jette sur les cités d’Orient une ombre qui favorise les réconciliations impossibles.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Que faire ? L’intervention américaine de 2003 en Irak a engendré au nom de la démocratie une souffrance maximale, un niveau de violence inédit et un chaos qui menace le monde entier, comme notre intervention en Libye. Les démocraties s’acharnent à détruire les Etats qui ne leur ressemblent pas (la colonisation s’est faite elle aussi au nom des grands principes), sans se priver d’incohérence. Face au Liban rebelle, elles ont soutenu Hafez Al-Assad, maître du terrorisme international, et s’appliquent à faire tomber Bachar, qui a renoncé au terrorisme et reconnu le Liban. Elles créent des vides où prospèrent les mafias islamiques à ambition califale. Notre action au Mali se passe mieux mais laissera-t-elle la paix derrière elle ?

Il est temps d’apprendre à nous méfier des guerres pour le bien des autres. Faut-il renoncer à croire en la justice ? Non. S’il existe une politique française, c’est de vouloir faire vivre une idée de la liberté, d’exprimer une mesure et une clarté dans l’organisation du monde. Nous sommes entrés à nouveau dans un temps de déraison et de haine.

Apportons notre raison et notre fraternité. Soutenons les Etats et les peuples qui sont en première ligne contre les islamistes (sans ingérence), confions des mandats fermes à l’ONU et à l’Unesco, donnons une volonté à l’Europe (muette sur tous les sujets), et, sur le territoire français, résistons avec force à ceux qui veulent nous détruire. Destructions, décapitations, attentats, mais aussi tragédies en Méditerranée, migrations massives. L’Histoire frappe à notre porte, c’est le moment de faire entendre notre voix.

Daniel Rondeau                    Le Monde 24 avril 2015

Parfois, je me donne la nausée quand j’observe le cauchemar des migrants ou des réfugiés – peu importe le terme – et la manière progressive dont je m’accoutume à l’enfer des autres depuis des années. Suis-je le seul à céder à cette anesthésie émotionnelle ? C’est à chacun de répondre. Mais n’est-il pas légitime de se demander où est passée notre humanité ? -Notre seuil d’indignation s’élève de jour en jour. Nous fronçons les sourcils à quelques dizaines de morts et grimaçons à quelques centaines. Et encore, tout dépend de la distance qui nous sépare de la tragédie. Quoique ce qui se passe sous nos yeux, à Calais ou à Dunkerque, provoque plus de peurs que de compassion ou d’empathie.

Petit à petit, nous nous habituons à l’insoutenable, l’horreur s’immisce entre la poire et le fromage sans provoquer d’émotions. Nous zappons d’une tragédie à l’autre en espérant poser notre esprit sur une futilité dont notre société se régale pour mieux nous hypnotiser. Que suis-je devenu ? Que sommes-nous devenus ? Des consommateurs d’écrans insensibles, lobotomisés ?

L’Europe (l’Italie et la Grèce mises à part) est passée de l’indifférence à l’impuissance et offre à certains un argument de plus pour douter de son utilité. Comment ne pas céder à l’écœurement devant son immobilisme crasse face aux milliers de noyés en Méditerranée ou en mer Egée, dont 350 petits Aylan, dont la photo avait pourtant ému le monde entier ? Entre 2000 et 2014, 22 000 migrants sont morts en tentant de rejoindre l’Europe, qui est devenue, pour eux, la destination la plus dangereuse du monde.

Pour l’écologiste, notre indifférence au sort des réfugiés nourrit la haine future que les peuples voueront à une Europe et à une France où les droits de l’homme ne sont plus qu’une déclaration

Mais les autres, ceux qui ont survécu, le regrettent peut-être quand ils se retrouvent parqués et parfois matraqués avec femmes et enfants entre deux clôtures immondes.

Cinq ans de conflits en Syrie, 5  millions de réfugiés dans les pays voisins, 7  millions de personnes déplacées à l’intérieur de la Syrie, 1  million de personnes ayant traversé l’Europe, et cela s’ajoute à l’inexorable exode des damnés de la terre qui fuient l’Afrique, ses conflits et la désertification. Derrière les chiffres qui effraient et qui effacent les hommes et leurs souffrances, peut-on mettre des visages et des histoires ? Peut-on surtout réaliser que cela pourrait être chacun d’entre nous si le hasard de la loterie génétique et géographique ne nous avait pas fait naître du bon côté de la barrière ?

Le pire n’est pas dans l’incapacité de l’Europe à faire face à cette tragédie ordinaire, mais dans l’absence de l’expression d’une simple volonté. Pas la moindre organisation humanitaire digne de ce nom face à des horreurs annoncées et si prévisibles. L’Europe démontre, si besoin était, sa faiblesse politique et le peu de cas que nous faisons de nos valeurs.

La France, jadis patrie des droits de l’homme, n’est-elle devenue que le pays de la Déclaration des droits de l’homme ? Face aux barbelés de Calais ou aux expulsions de Vintimille, on peut se le demander. Est-ce la perspective des prochaines échéances électorales qui nous tétanise au point d’en faire un contre-argument électoral ? Est-ce la peur légitime du terrorisme que nous reportons abusivement sur ce phénomène ? Sommes-nous prisonniers de nos amalgames ? La classe politique tout entière s’est peu exprimée sur le sort de ces familles. Il n’a été question que de  » tri  » entre les migrants économiques et les réfugiés. On a juste invoqué le -contrôle aux frontières et agité le -spectre de  » l’appel d’air « .

Sommes-nous si peu nombreux à être troublés par l’accord conclu entre -l’Europe et le président turc pour refouler les nouveaux arrivants en Grèce vers la Turquie qui héberge déjà plus de 2 millions de réfugiés ? Est-ce démagogique de noter que le Liban abrite l’équivalent d’un quart de sa population, un million et demi de réfugiés, et que -l’Europe, avec un demi-milliard d’habitants, échoue et renâcle à en accueillir quelques dizaines de milliers ? L’histoire témoigne de situations où l’Europe et la France ont su gérer l’accueil de déplacés très nombreux sans provoquer de chaos. Je pense notamment aux conséquences de la guerre au Vietnam (en  1979, au moment de la crise des boat people, nous avons accueilli 150 000 personnes) ou de l’indépendance algérienne.

Et nous mégotons sur des quotas sordides, la France peinant à proposer d’accueillir 30 000  réfugiés dans les deux années qui viennent. Cette arithmétique glaciale est juste un déni de réalité. Toutes les barrières du monde ne pourront endiguer cette vague de détresse. Il en est du désespoir comme de l’eau : rien ne l’arrête, elle finit toujours par trouver son chemin.

L’histoire n’est jamais amnésique et mettra en relief où nous auront mené cette lâcheté collective et nos petits reniements. Nul doute qu’elle nourrira à brève échéance la haine de demain à -notre égard. Mettons-nous une seconde dans la peau de ces pauvres damnés qui ont fui la barbarie et la mort, ont rejoint l’Europe ou ses frontières au terme d’une odyssée inhumaine pour échouer ici ou là dans un nouvel enfer, parqués comme des pestiférés. Le Parlement danois a même décidé de confisquer aux arrivants leurs maigres biens en gage de leur hébergement, sous l’œil à peine choqué de la communauté européenne.

J’ai conscience qu’on ne répond pas aux crises avec de bons sentiments. Plus encore, j’ai conscience de l’extrême complexité, de la gravité de la situation et d’être incapable d’esquisser un scénario de résolution. Mais peut-on distinguer dans cet entrelacs ce qui procède du traitement au long terme, notamment la fin du conflit syrien, et de la misère en Afrique, de l’urgence humanitaire pure, et s’y concentrer prioritairement ?

Ce qu’a fait Damien Carême, le maire de Grande-Synthe, sur sa seule volonté et contre l’avis de l’Etat, avec l’aide de Médecins sans frontières pour transformer un cloaque en camp digne de ce nom, n’est-il pas un exemple reproductible ? Ce qu’a décidé la commune de -Cancale (Ille-et-Vilaine) en mettant à disposition un hôpital désaffecté pour des dizaines de familles ne peut-il pas être une initiative qui inspire un plan national ? Au passage, soulignons que, dans ces deux cas, tout s’est fait avec le soutien de la population et sans le moindre incident. Précisons aussi qu’à Grande-Synthe, une permanence humanitaire est assurée entre autres par des bénévoles bretons qui, d’habitude, organisent le festival des Vieilles Charrues.

Juste pour dire qu’heureusement, dans l’ombre et sans soif de reconnaissance, il y a une belle citoyenneté qui agit, des héros invisibles. Oui, il y a de nombreux exemples où l’on résiste à la résignation, qui doivent inspirer une mobilisation et un plan d’action. Dans le même esprit, notons la magnifique initiative civile et européenne de l’ONG SOS Méditerranée – associée à Médecins du monde – qui, avec son bateau Aquarius, est la seule à assurer une veille permanente en haute mer pour secourir les naufragés. C’est en creux une honte pour l’Europe… Comment 28 Etats n’ont-ils pas été capables de réunir une flotte humanitaire pour sauver des vies que l’on sait à l’avance en péril ? On peut et on doit encore le faire.

Nous devons aussi, à court terme, -réduire les délais de traitement des -demandes d’asile (environ seize mois). Nous devons ouvrir des couloirs humanitaires pour substituer aux voies irrégulières massives de passage des voies régulières à la hauteur. Et un corridor pour réinstaller en Europe les réfugiés directement depuis les pays voisins de la Syrie. Il faut aussi un appui beaucoup plus massif aux pays voisins de la Syrie pour les aider à faire face à l’afflux. Tout cela n’exonère pas la maîtrise des frontières et la lutte contre les passeurs. Mais surtout ne peut-on organiser une coordination Etat, régions, territoires, communes pour évaluer les capacités de chacun à se partager l’accueil ? Et, à plus grande échelle, un sommet international pour répartir les obligations de solidarité et d’assistance face à la crise des migrants me semble une nécessité première.

J’entends déjà la remarque sur nos sans-abri qui ne sont pas mieux lotis. Mais nous devons avoir un sursaut de conscience, pour eux aussi. Où sont les Aron et Sartre qui, en  1979, avaient traversé la cour de l’Elysée pour demander à Giscard d’accueillir les boat people ? Où sont les concerts des artistes pour les enfants syriens, les collectes dans les écoles comme dans les années 1980 pour l’Ethiopie ? Et que dit la jeunesse face à la plus grande crise humanitaire depuis la seconde guerre mondiale ?

Maudits soient nos yeux fermés ! Ce qui nous fait défaut, ce ne sont pas les moyens, c’est la compassion. Je sais que les gens heureux – ni les autres d’ailleurs – n’aiment qu’on leur parle de choses tristes. La douleur des faibles se renforce de la faiblesse et de l’indifférence des nantis.

 Nicolas Hulot                      Le Monde  du 16 04 2016

 11 05 2015                                         Esclavagistes et assassins

Pendant plusieurs mois, la police italienne a écouté 24 membres d’une filière de passeurs de migrants entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe. Un réseau très structuré qui brasse des millions de dollars

Hommes et femmes sont devenus des matricules anonymes au sein d’une comptabilité occulte qui brasse l’argent déboursé par les migrants en échange d’un ultime espoir, d’une terre d’accueil, et cet argent-là représente des millions de dollars : le périple part souvent du Soudan, mais se termine pour beaucoup – de plus en plus nombreux – au fond de la mer. Des milliers d’entre eux gisent désormais en Méditerranée, engloutis quelque part entre la Libye et la Sicile. Voilà l’affreuse réalité qui ressort des écoutes téléphoniques transcrites dans les 526 pages de l’enquête du parquet de Palerme sur le réseau international qui relie le cœur de l’Afrique subsaharienne à l’Europe. Aux yeux des trafiquants, ces êtres humains sans nom, sans visage et sans identité ne sont qu’une marchandise numérotée.

En  2014, 219 000 personnes ont traversé la Méditerranée, dix fois plus qu’en  2012. Et cette incessante transhumance entre la Corne de l’Afrique et les plages de Sicile a logiquement multiplié le nombre des victimes. Le tragique naufrage d’un chalutier, dans la nuit du samedi  18 au dimanche 19  avril, à 120 kilomètres des côtes libyennes, a fait 850 morts. La pire hécatombe jamais vue en Méditerranée, selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

Le 12  avril, voilà tout juste un mois, un autre drame avait provoqué la noyade de 400  personnes. Selon la direction antimafia de Catane, en Sicile, l’équipage de ce navire, dont deux membres ont été incarcérés, appartenait à un groupe criminel organisé. A bord, les marins disposaient de téléphones satellite cryptés leur assurant un contact permanent avec leur organisation basée en Libye. De mai à décembre  2014, le service central opérationnel du ministère de l’intérieur italien, l’unité d’élite de la police chargée de poursuivre les mafieux, a intercepté les communications de vingt-quatre trafiquants. Quatorze ont été arrêtés, dix sont toujours en fuite.

La filière était bien organisée. D’après l’enquête du parquet de Palerme, le réseau comportait une cellule soudanaise de départ, composée d’une dizaine d’hommes chargés de l’accueil des clandestins qui avaient pour la plupart fui l’Afrique de l’Est, en charge du transport en Libye. Une cellule libyenne prenait ensuite le relais pour les transferts maritimes vers l’Europe. Puis un groupe d’hommes, à Catane, était chargé d’organiser, si nécessaire, la fuite des migrants placés dans des centres d’accueil et de les acheminer à Rome ou, le plus souvent, à Milan. De là, une dernière bande devait leur faire gagner la Suède, la Norvège, l’Allemagne ou un autre pays européen.

Dans la Libye chaotique de l’après-Kadhafi, le climat se montrait propice à tous les trafics, et un puissant réseau a pu se constituer. Yehdego Medhane, un Erythréen de 34  ans, est le chef de la cellule libyenne qui est au cœur du dispositif, coordonnant les autres groupes. L’homme, toujours en fuite, s’est octroyé le grade de général. Appelle-moi toujours général, dit-il au bout du fil à son interlocuteur en Suède, en juin  2014, tandis qu’il vante l’efficacité de sa filière de passeurs. J’ai la classe de Kadhafi, personne dans l’organisation n’est plus fort que moi, se vante-t-il. Yehdego Medhane maintenait les contacts avec la cellule soudanaise et organisait le départ des bateaux vers la Sicile.

Il faisait également sortir les migrants des prisons libyennes en corrompant la police locale. Sur l’une des bandes, il déclare avoir versé 40 000  dollars – environ 37 000  euros – aux policiers pour faire libérer ces personnes. Un autre membre de cette cellule libyenne, Ermias Ghermay, également visé par l’enquête, est un Ethiopien qui, depuis Zouara, en Libye, a coordonné les voyages des migrants vers l’île italienne de Lampedusa entre 2013 et 2014. Au téléphone, il se présente à ses complices comme un entrepreneur…

Yehdego Medhane disposait d’un groupe très actif au Soudan, composé de sept personnes : Sami, le transporteur, Nahom, Kiros, Mera-Merawi, Abraham, Wedi et Fachie. Ce réseau a un représentant financier aux Etats-Unis, Wedi Areb, capable de transférer de l’argent dans le monde entier. Dans une conversation interceptée entre Yehdego Medhane et un jeune homme nommé Miki, l’homme assure qu’il est avantageux d’investir en Amérique, car personne ne demande d’où vient l’argent. Il confie que le trafic de migrants lui a déjà rapporté 170 000, sans préciser la monnaie, et dit vouloir désormais placer de l’argent au Canada. Une montagne de billets, 80 000  dollars par bateau, selon Asghedom Ghermay, responsable de la cellule sicilienne, circule donc en toute impunité.

La Sicile, qui apparaît après vingt ou trente heures de traversée aux yeux de ceux qui ont erré des années durant pour fuir les guerres civiles, n’est que la première étape d’un long voyage. D’autres passeurs sont déjà là, prêts à faire rapidement sortir les migrants des centres d’accueil siciliens. Direction Milan, qui n’est qu’une halte provisoire. La capitale lombarde, carrefour des trafics, est l’avant-poste de l’Europe du Nord, cet eldorado auquel des milliers d’immigrés aspirent. La cellule de Milan a pour mission d’organiser le départ d’Italie, à bord d’une voiture, d’un fourgon ou d’un train. Tout dépend du nombre de passagers et de la somme qu’ils sont disposés à payer. Cette dernière partie du voyage peut coûter de 400 à 1 500  euros par personne.

Les trafiquants qui opèrent en Lombardie sont des hommes de toute confiance d’Asghedom Ghermay : Efrem, Mudeser, Michael. Ils se déplacent sans entraves dans toute l’Italie du Nord et organisent les transferts d’immigrés en Suisse, en Allemagne et en France. Un court texto suffit : Région : Vénétie ; lieu : Montebelluna.  Depuis la Sicile, Asghedom Ghermay notifie quand et où les chargements doivent être effectués. C’est Efrem qui décide des moyens de transport, recharge les portables, achète les billets – dont il majorera le prix d’au moins 20  euros – et qui explique comment éviter les contrôles. Selon la police transalpine, la gare centrale de Milan est le nœud stratégique de l’organisation. C’est dans ses environs que Mudeser reçoit les migrants, empoche le paiement et fait partir ses clients vers les terres promises du Nord.

Le transfert de cet argent sale est une véritable obsession du groupe, soucieux de maquiller au mieux, par le biais d’un circuit financier parallèle, le flux ininterrompu d’euros et de dollars qui passe entre ses mains. La police italienne a écouté les conversations de l’homme chargé de la gestion des comptes. Elle comprend que Medhane s’informe sur la manière d’administrer ces gains. Abdou lui signale que le gouvernement suédois contrôle toutes les opérations bancaires et, tatillon, questionne sur tout. Medhane demande s’il est possible, lorsqu’il aura les papiers, de se rendre à Dubaï, de déposer l’argent dans une banque pour regagner ensuite l’Europe. Abdou lui répond qu’il n’y a aucun problème parce qu’il suffit d’avoir un compte dans une banque internationale. Les sommes en jeu sont colossales. Le seul voyage entre la Corne de l’Afrique et la Libye rapporte en moyenne 2 300  dollars par personne à l’organisation. Il faut ensuite ajouter le prix de la traversée, le transit en Italie à Catane, le transport à Milan et, enfin, le dernier transfert vers l’Europe du Nord.

Il n’existe pas de tarif fixe pour le passage : il s’agit de déposséder les migrants du plus d’argent possible. Leurs parents collectent la somme nécessaire auprès de la diaspora africaine installée en Europe et aux Etats-Unis, contactent les trafiquants, guettent avec angoisse les arrivées et suivent, minute par minute, la chronique des naufrages. La cellule libyenne leur indique le code de paiement et le nom du voyageur : Wedi Areb appelle Medhane, consignent les policiers italiens, et l’informe que les personnes qui ont payé pour le code 37 correspondent à Kidane, que le code 38 correspond à Simon, 1 750  dollars.

La traçabilité des paiements est quasi impossible. En Italie, par exemple, les transferts d’argent entre les membres de la cellule sicilienne et celle de Milan sont répartis en une multitude de versements réalisés par carte de crédit prépayée ou en utilisant le circuit de la Western Union. De même, pour ne pas attirer l’attention, lorsque l’argent doit passer les frontières entre l’Europe et l’Afrique, les trafiquants utilisent le système de l’hawala – un mot arabe signifiant transfert. Déjà cité dans les textes du VIIIe  siècle, il repose sur la confiance entre les intermédiaires financiers et permet de faire circuler d’importants capitaux à l’abri des regards. C’est l’un des principaux circuits de financement du terrorisme.

Le risque économique semble nul pour les passeurs. Même si l’embarcation sombre, les rentrées ont été assurées grâce aux paiements anticipés. Le 31  août  2014, un intermédiaire signifie à Medhane que seulement 4 émigrants sur 400 ont survécu ; 396 morts, donc. Au sein de l’organisation, nul ne se soucie de ce naufrage, dont personne ne semble avoir eu connaissance, ce qui prouve combien les statistiques officielles sous-estiment la dimension de cette tragédie. Quelques jours plus tard, l’activité des trafiquants reprend de plus belle. Une cargaison de 150, puis une autre de 400 et, dix jours plus tard, une troisième de 750 prennent la mer. Souvent, les embarcations restent à peine à flot tant elles sont surchargées. Si un bateau ne peut accueillir, en principe, que 500 personnes, Medhane assure- en riant au téléphone – que lui en fera tenir mille, hommes, femmes et enfants.

Les trafiquants connaissent bien les risques encourus par leurs passagers. La mer et les naufrages, mais aussi les miliciens libyens, qui engagent si besoin de véritables opérations militaires pour couler les navires de migrants. Le bateau était un peu en difficulté, rapporte-t-on à Yehdego Medhane, selon les écoutes policières, car il y avait beaucoup de monde à bord. Les navires libyens sont arrivés et ont commencé à tirer… Ils se sont approchés et alors l’équipage s’est caché. Les passagers ont convaincu les Libyens de les laisser…

Medhane raconte aussi au téléphone que les secours interviennent dès que l’embarcation atteint les eaux internationales. Mais, malgré les interventions rapides de la marine italienne, d’obscurs événements surviennent parfois. Des bateaux seraient mystérieusement coulés, et les trafiquants disent ne pas savoir par qui. Un certain John, basé à Stockholm, parle à Medhane, selon les écoutes, d’une élimination. Par qui ? demande Medhane. John déclare qu’il l’ignore…

Andrea Palladino, Andrea Tornago                      Le Monde 11 mai 2015

21 05 2015                   Après une semaine de combats, Daech s’empare de Palmyre. Palmyre, c’est bien entendu un joyau de l’antiquité gréco-romaine, dont les islamistes de Daech vont s’empresser de massacrer au moins quelques mausolées, mais c’est aussi une des plus sinistres prisons du pouvoir syrien, celui de Bachar el Assad. Daech s’empresse de libérer [presque] tous les prisonniers, mais aussi de raser ces bâtiments dont il ne restera rien… sinon des témoignages à vous glacer les sangs tant l’horreur y atteint des sommets.

Notre cellule est proche du portail arrière de la prison. C’est par là qu’arrivent les repas. Un camion russe se gare à l’arrière et les municipaux viennent descendre ces immenses marmites de ravitaillement. C’est aussi par ce portail, et dans le même véhicule, que l’on emporte chaque jour les cadavres, un peu après minuit. Nous tendons l’oreille. Au bruit que font les corps jetés contre le plancher du camion, nous savons combien de prisonniers sont morts. Le jour de la visite du lieutenant-colonel, les veilleurs comptèrent vingt-trois chocs de cadavres. Grâce aux équipes de morse, d’une cellule à l’autre, tous furent identifiés et les informations jurent gardées en mémoire.

J’ouvre la bouche. Il me demande de l’ouvrir plus. Je l’ouvre plus. Il renâcle puissamment. Trois fois de suite. Sans rien voir, je devine que sa bouche est pleine de glaire. Je sens sa tête s’approcher de moi… Il crache tout le contenu de sa bouche à l’intérieur de la mienne. Réflexe naturel, elle veut se débarrasser de ça ; je suis pris d’une envie de vomir. Mais il est plus rapide que moi : il me ferme la bouche d’une main pendant que l’autre fond comme un éclair sur mes organes génitaux.

Il m’attrape les testicules et les presse violemment. La douleur qui monte de mon bas-ventre me fait presque perdre conscience. Ma respiration est coupée deux, trois secondes, cela suffit à me faire avaler son crachat quand je reprends mon souffle. Il continue à m’écraser les testicules jusqu’à ce qu’il soit bien sûr que j’ai tout avalé.

Des mois que j’épie ce qui se passe dans la cour à travers ce trou. Je connais les visages de tous les policiers. J’assiste aux exécutions… Huit potences. Les lundis et les jeudis. Je distingue parfois très clairement ce que disent les policiers. Depuis un certain temps, on se demandait pourquoi on n’entendait plus crier Allahou akbar ! au moment des exécutions ; à présent, je sais : une fois que les condamnés à mort sont sortis de la cellule, les policiers referment la porte et les bâillonnent avec un gros ruban adhésif, comme si ce cri était un défi et une provocation pour le tribunal de campagne et l’administration de la prison. Les potences ne sont pas fixes. Elles ne ressemblent pas aux potences ordinaires : d’habitude, c’est le condamné qui se hisse vers la potence ; ici, c’est elle qui descend vers lui. Les municipaux les plus costauds la penchent jusqu’à ce que la corde soit à la hauteur du cou, l’attachent bien autour, puis ramènent la potence en arrière. Le condamné s’élève avec elle, les jambes flottantes. Quand il a rendu l’âme, ils le redescendent à terre. Arrive la deuxième fournée, puis la troisième… La plupart de ceux que j’ai vu exécuter étaient calmes. J’ai vu aussi beaucoup de cas où l’amour de la vie et la faiblesse humaine transparaissaient. Chez certains, les sphincters urinaire et anal se relâchaient ; cela mettait les policiers en rage, car l’odeur était insupportable, alors ils insultaient et frappaient le coupable.

Nous sommes sortis déshabillés et pieds nus. On nous avait même fait enlever nos caleçons. On nous a mis en rangs, puis on nous a ordonné de nous écarter de deux pas les uns des autres, et de ne pas profiter du fait qu’on était nus pour se sodomiser… Il y a quelques jours, on a su par un message en morse de la cour que le sergent Espèce de Pédé avait forcé un prisonnier à sodomiser son frère ! (Pourquoi les policiers insistent-ils tant sur ce sujet ?) Les policiers, les sergents et l’adjudant portent tous des capotes militaires et ont la tête enroulée dans des écharpes de laine. L’adjudant fait les cent pas devant la colonne ; les policiers vérifient l’alignement. Tiens-toi droit! Baisse la tête! Le vent vient du nord. Il ne souffle pas très fort mais il est glacé. Je pense qu’il doit faire quelques degrés au-dessous de zéro. Ils nous aspergent d’eau de la tête aux pieds, nous ordonnent de ne pas bouger. Les policiers nous tournent autour et passent entre les colonnes avec leurs fouets et leurs gourdins. L’adjudant entame un long discours. Beaucoup de ses phrases, ses expressions, ses gestes ressemblent trait pour trait à ceux du directeur de la prison, et il se tient comme lui. Les trois quarts de son discours sont des injures. Il commence en reprochant aux prisonniers de l’obliger à rester ici pendant que les autres font la fête. […] Le corps… L’engourdissement qui croît et se diffuse. La douleur qui se répand et devient plus profonde. Les dents qui claquent. Un même tremblement de la langue au rectum. Le nez, les oreilles, les mains, les pieds, tout cela n’appartient plus au corps. Des larmes coulent, de froid, de pleurs. Elles se figent sur les joues et aux commissures de la bouche qui tremble. Et la question revient : Quand est-ce que je vais tomber par terre ? Quelqu’un tombe avant moi. Les policiers s’arrêtent tous de marcher. Les mains sortent des poches. Quelques-uns se précipitent pour le traîner devant la colonne, là où les sergents sont attroupés. Un sergent fait : –Allez… Réchauffez-le.

Les fouets s’abattent partout sur son corps raidi. Je suis tombé… Je suis tombé sans perdre connaissance, et ils m’ont traîné devant la rangée. J’avais subi et vu subir toutes sortes de douleurs physiques. Mais se faire fouetter dans le froid, sur peau humide, est une chose qui ne se décrit pas.

Avec la lueur de l’aube, quand le dernier prisonnier fut tombé et réchauffé par les policiers, la séance a pris fin. Nous sommes rentrés dans la cellule au pas de course, à la cadence des fouets. Nous courions d’un pas leste. J’aurais cru que je ne me relèverais jamais du sol, mais aussitôt que l’ordre de rentrer a retenti et que j’ai vu s’agiter les fouets, j’ai bondi sur mes pieds. Je me suis toujours demandé d’où pouvait venir cette force. Était-ce de la résistance ? Cette fois-ci, j’ai observé sur les visages une joie réelle d’avoir réchappé à l’inconnu qu’ils avaient tant redouté. Mais derrière la joie, il y avait une nouvelle couche de haine noire, cette haine qui s’accumulait et s’épaississait à mesure que la douleur et l’avilissement augmentaient.

De la même façon, quand je lorgnais à travers mon trou dans le mur : la promenade des autres cellules, les punitions, la torture, tout était devenu banal, routinier. Je continuais pourtant à regarder chaque jour, assidûment, dans l’attente de quelque chose d’insolite, de nouveau. Or en général, il y avait du nouveau. La torture a beau être standardisée, et tous les tortionnaires ont beau avoir été formés à la même école, il reste toujours quelque chose de la personne, de l’individu… Chaque sergent, chaque policier met un peu de lui-même dans ces pratiques uniformes. On peut dire qu’il y ajoute une touche de créativité. C’était il y a plus d’un an, pendant la promenade d’une cellule. Un sergent se tenait à l’ombre du mur. Une souris est passée devant lui, alors il l’a écrasée avec sa botte. Elle s’est aplatie et elle est morte. Le sergent a sorti de sa poche un mouchoir en papier et l’a attrapée par la queue avec le mouchoir. Il s’est approché des rangées de prisonniers qui tournaient autour de la cour. Il en a pris un au hasard et l’a obligé à avaler la souris. Le prisonnier a avalé la souris. Depuis cette époque, les sergents et les policiers passent une bonne partie de leur temps à chasser les souris les cafards et les lézards puis forcent les prisonniers à les manger. Tous s’y sont mis, mais l’invention du procédé, sa création, revient au premier sergent qui l’a fait.

À sa première séance d’exécutions, le sergent Samer le Tordu – que j’observais toujours avec attention – avait vomi avec une telle violence que j’avais cru qu’il allait perdre ses entrailles. Il s’était assis par terre et avait gardé ses mains sur ses yeux jusqu’à la fin de la séance. Deux de ses collègues l’avaient aidé à se relever et l’avaient sorti de la cour en le soutenant par les aisselles. À la dernière séance à laquelle il assista, il était très actif. Il tenait à la main un bâton de plus d’un mètre de long et plaisantait avec ses collègues. Il n’arrêtait pas de sourire. Quand la première fournée a été achevée, il s’est planté devant un pendu et l’a fait balancer. Puis il a posé son bâton à terre, s’est mis en position de boxeur et a commencé à donner des coups de poing contre le cadavre comme sur un sac de sable.

Cela fait dix hivers que je suis assis au même endroit, entre les mêmes murs ; et toujours cette porte noire à côté de moi. Autour de moi, beaucoup de visages ont changé. De la brigade des fedayin, qui allaient chercher les repas et se portaient volontaires pour être punis à la place des vieux et des malades, et qui étaient déjà là quand je suis arrivé, il ne reste personne. Pendus, tués, morts de maladie, ils ont tous disparu. […]

Nous ne savons absolument rien de ce qui se passe dans le monde. Même les nouveaux venus n’arrivent pas directement de la vie normale. La plupart ont déjà passé deux, trois, voire quatre ans dans les centres des Renseignements généraux. […] Pourtant les prisonniers restent des jours entiers à leur demander ce qu’il s’est passé de neuf dans le monde : comparées à celles d’il y a dix ans, les nouvelles qui datent de deux ou quatre ans sont des nouvelles fraîches.

Le Monstre était planté devant le deuxième cadavre à partir de la gauche. Un homme corpulent. Le Monstre frappait le corps avec un énorme gourdin et les policiers le regardaient faire en rigolant. À chaque coup de gourdin, il criait d’une voix puissante :

—      Vive le président ! Notre âme, notre sang, nous te les offrons, président !

Nouveau coup de gourdin sur le cadavre.

Espèce de chien, tu complotes contre le président… Encore un coup de gourdin.

  • Sale pédé, notre président est le meilleur qui soit. Un coup de gourdin.
  • Écartez-vous connards, écartez-vous ! Un coup de gourdin.
  • Le président, nous le vénérons plus que Dieu.

Un coup de gourdin. Puis la cadence se détraque. Les coups tombent comme s’il en pleuvait. Je songe : Est-ce qu’il aurait épuisé la réserve de slogans qu’il a retenus à force de les entendre à la radio, à la télévision et dans les défilés officiels ? On dirait que c’est ça, parce qu’il passe à sa réserve personnelle : celle qu’il a ramassée dans la rue. Il s’arrête un peu de taper. Et puis un gros coup sur la tête dont j’entends vibrer les os.

  • Sale chien. Tu crois que vous faites le poids face au président.

Coup de gourdin.

  • Le président est l’homme le plus fort du monde! Encore un coup.
  • Le président va niquer vos mères, j’te dis! Un coup.
  • Le président a la bite la plus longue du monde. Un coup.
  • Il va vous niquer, vous et vos sœurs, un par un. Coup de gourdin. Le Monstre fait une pause. Il

est à bout de souffle. Après il met un bout du gourdin entre les fesses du cadavre avec des gestes hystériques. Il le pousse. Tout le corps est propulsé vers l’avant. Le Monstre continue à pousser. Il met l’autre extrémité du gourdin, qu’il tient entre les mains, à l’emplacement de son sexe et se met à pousser de cette manière en faisant vibrer son bas-ventre. À chaque secousse il beugle :

  • Notre âme, notre sang nous te l’offrons, président.

C’est avant-hier matin que le vent s’est levé. À midi c’était déjà des tornades. La poussière a commencé à s’engouffrer par la lucarne du plafond […] Soudain, le vent a jeté contre la lucarne une pleine page de journal. Elle est restée coincée entre les barreaux. […] Aucune trace du gardien. Il a dû se réfugier dans un coin pour s’abriter du vent et de la poussière. Comme les autres, j’aimerais bien que le journal tombe à l’intérieur de la cellule. Depuis que je suis dans mon pays, je n’ai pas vu un seul mot imprimé. Nous mourons tous d’envie de voir des lettres assemblées sur du papier. C’est une page de journal. Un journal, c’est des informations, des nouvelles. Or depuis plus de deux ans, quand le dernier prisonnier est arrivé, nous ne savons rien de ce qui se passe hors de ces quatre murs. J’entends Nassim qui dit :

  • Allez, descends…

Il parle au journal. Je me tourne vers lui. Il a les yeux fixés en l’air. J’en vois qui sont dressés sur leur séant. Beaucoup sont debout. La plupart ont ôté le tissu qui leur couvrait la face. Quelques-uns sont allés se mettre spontanément sous la lucarne […] Tout d’un coup, un de ceux qui sont plantés sous la lucarne, un gars de la brigade des fedayin, se tourne vers les autres et fait d’une voix sonore :

  • Hé, si on faisait une pyramide ? Plusieurs sursautent en répétant :
  • Une pyramide !

L’opération ne prend pas plus de deux secondes. Dix secondes de terreur où nous retenons notre souffle. Plus d’un d’entre nous pourrait y laisser la vie. […] Le contenu de la page de journal était un peu décevant. Au recto, les annonces officielles ; au verso, la page sportive, avec les détails du championnat national de football. Mais cette page souleva une tempête de discussions pour les années à venir. Comme il y avait dans la cellule des gens de toutes les provinces, ils ne furent pas longs à se constituer en groupes de supporters. Jabou Hussein désigna une personne chargée d’organiser la lecture du journal par roulement : c’était le responsable du journal, que certains surnommaient le ministre de l’Information.

Je me suis assis sur la chaise derrière la table. C’était la première fois en douze ans que je m’asseyais sur une chaise.

[…]     Dès le 3 juillet à 9h37, j’ai remarqué quelque chose que je ne connaissais pas autrefois dans cette ville : la poussière. La poussière recouvre tout, les rues, les ruelles, les murs, tout est couvert d’une mince pellicule de fine poussière ocre. Les feuilles des arbres aussi, que je me rappelais vives et éclatantes. Même les visages des passants, des gens qui flânent sur les places ou le long des trottoirs, sont couverts de cette poussière ocre. Ils se lavent la figure, ils la sèchent, mais la poussière ne s’en va pas. Elle semble collée aux visages, à moins qu’elle n’en fasse partie. On le voit surtout quand ils sourient. Les sourires sont rares – presque absents, même, au point que je me suis demandé si les gens de ma ville avaient oublié comment on souriait – et s’accompagnent toujours de cette poussière. Ceux qui s’y essaient ont le sourire difforme et semblent avoir vieilli de plusieurs dizaines d’années.

Moustafa Khalifé    La Coquille     Sinbad / Actes Sud 2012

Certes il est inepte d’introduire dans ce genre de sujet une échelle dans l’atrocité. Cependant cela n’empêche pas de constater l’ampleur que les médias occidentaux ont donné aux horreurs de Daech et la quasi discrétion quant aux horreurs commises dans les prisons de Bachar el Assad… des fois qu’on serait bien obligé un jour ou l’autre de le reconnaître comme président légitime de la Syrie. Et la prison de Palmyre n’a pas le monopole de l’horreur :

Cinq hommes sont venus trouver Razan  au centre de documentation et lui ont raconté ce qu’ils ont vécu dans la prison de Harasta, sous la coupe du terrible lieutenant-colonel Maan surnommé Abou al-Mat (Père la Mort), qui se présente aux prison­niers sous le nom d’Azrael. Ils ont réussi à s’enfuir, échappant ainsi à une mort certaine. C’est dans cette histoire, tissée à partir de détails sordides extraits des séances de torture à la cruauté singulière, subies chaque jour par ces hommes, que Razan dit trou­ver une consolation. Parce qu’ils disent qu’aucun homme sain d’esprit n’aurait tenté pareille évasion, qu’il fallait être fou, avoir été rendu fou par la vio­lence vécue et qu’il pourrait s’agir là, au fond, de l’expérience de tout le peuple syrien soulevé.

Ces hommes en ont réchappé, ils se sont assis devant elle à son bureau, lui ont raconté, ont dit même avoir trouvé dans ce récit une forme de salut. Je me souviens de ces cinq hommes qui se sont échappés et je me dis qu’il est encore temps qu’un miracle advienne, grâce auquel nous pourrions tous échapper à l’enfer du Père la Mort. L’histoire lui sert aussi à mettre en perspective la violence de l’Etat islamique, qui commence à exercer sa fascination. Les médias occidentaux ont récemment diffusé des images de groupes djihadistes pratiquant des exécutions à l’aide d’armes légères, expression suprême de la barbarie. Cependant, personne ne fait circuler les images du lieutenant-colonel Père la Mort accrochant un sac rem­pli d’eau au pénis d’un détenu avant de se mettre à le torturer. Personne n’a vu les photos du lieutenant-colonel Père la Mort vidant la poudre contenue dans une balle sur la poitrine d’un détenu avant d’y mettre le feu. Personne ne possède d’images du lieutenant-colonel Père la Mort mettant le feu à un sac en plastique avant de le laisser fondre sur le corps du prisonnier. Personne n’a pu capturer l’odeur de la peau écorchée du corps de celui sur lequel le lieutenant-colonel Père la Mort a vidé son Jaser. Pas de photos non plus du détenu suppliant qu’on lui donne un peu d’eau avant son exécution.

Justine Augier             De l’ardeur. Histoire de Razan Zaitouneh, avocate syrienne. Actes Sud 2017

27 06 2015                     Avis de tempête sur l’Europe. Alexis Tsipras, premier ministre de la Grèce repasse la patate chaude de la négociation avec les créanciers à son peuple avec un référendum pour le 5 juillet. Les Européens sont en désaccord sur le sujet. Mais c’est surtout l’immigration qui divise l’Europe entre les plus anciens adhérents qui sont aussi les plus riches et les plus favorables à une ouverture sur la régularisation de ces immigrants,  et les plus récents, de l’Europe de l’Est ; l’affrontement se fait au sommet : Jean-Claude Juncker, président de la Commission, luxembourgeois contre Donald Tusk, président du Conseil Européen, polonais.   Le tout sur fond de terrorisme qui franchit tous les jours une marche dans l’escalade de l’horreur, et face auquel les armes les plus modernes sont d’une inefficacité prouvée partout à l’exception de quelques gros bonnets qui se font flinguer de temps à autres.

J’ai l’impression d’écrire sous l’épée de Damoclès. Chacune des pensées que j’exprime, le moindre souhait ou espoir peut demain être réfuté, démenti, dépassé. Le 30  juin approche. Je crois que la confusion surpasse la panique. Que voulons-nous ? Qui sommes-nous ? Nous, les Grecs. Les parias de l’Europe, les paresseux et irresponsables qui tourmentons depuis des mois l’Eurogroupe, accaparons tous les sommets européens, alors qu’il y a d’autres sujets cruciaux à discuter, l’Ukraine ou les produits transgéniques, par exemple. La crise des dernières années a soulevé un problème d’identité. Un petit pays, une longue histoire. Un lointain passé glorieux qui souvent devient un fardeau et provoque l’embarras, particulièrement quand, aux yeux des étrangers, nous sommes depuis des décennies le pays des vacances, de la moussaka et du retsina. Voilà que nous qui étions les vieux amis de la pensée, nous restons en suspens, paralysés, nous n’arrivons plus à penser ce qui arrive.

Devant le Parlement, à Athènes, les affrontements sont de plus en plus violents. Là où il y a trois ans manifestaient les  » indignés « , se dressent à présent les banderoles des prœuropéens. Le conflit exacerbé par le désespoir et l’incertitude entraîne une polarisation. De manière sournoise, l’ombre de la discorde nationale plane à nouveau, soixante-cinq ans après une sanglante guerre civile.

Au début, la victoire électorale de Syriza a créé un sentiment d’euphorie, même chez certains de ceux qui n’avaient pas voté pour eux. Pour la première fois, l’establishment politique grec, associé aux malheurs des dernières années, ne participait pas au gouvernement. A ce souffle d’espoir des premiers mois, quand les négociations semblaient approcher un point de convergence, a succédé un climat toxique qui a sapé toute tentative de dialogue. La tâche principale que s’était fixée Syriza était d’essayer d’enrayer la crise humanitaire du pays, qui, ces dernières années, a pris des proportions catastrophiques. Mais il s’agit du seul gouvernement européen qui s’oppose à l’austérité, et, qui plus est, c’est un gouvernement de gauche ayant une vision politique contraire à celle qui est prônée par les élites économiques et politiques – ses positions dérangent les créanciers, et, peu à peu, il devient clair que ceux-ci veulent le réduire à néant.

Dans le bras de fer de ce dernier mois, il y a deux vérités reconnues par les deux parties, créanciers et débiteurs. La Grèce n’est pas en mesure de rembourser sa dette, et l’argent du prêt va vers les banques sans renforcer la relance de la croissance. A côté de ces vérités, il y a une réalité quotidienne que les créanciers préfèrent ignorer. Un pays délabré, des prestations sociales dramatiquement réduites, des mamies qui fouillent les ordures, des drogués qui sont déplacés comme des troupeaux par la police d’un quartier à l’autre d’Athènes, des hôpitaux qui fonctionnent au ralenti sans personnel suffisant, des médicaments qui disparaissent. Il ne fait pas de doute que les mesures adoptées pour lutter contre la récession vont créer une récession plus grande encore. Sans emploi et sans croissance, une grande partie de la population vivra sous le seuil de pauvreté.

C’est un peuple laissé dans la confusion, qui a perdu sa dignité, qui se considère doublement trahi : par les gouvernements successifs, dont la mauvaise gestion, le gaspillage et la corruption l’ont mené à cette situation, et par l’Europe, qui s’est montrée incapable de garantir un esprit réel de solidarité. Au lieu que ce sentiment de trahison génère l’union et la combativité, il a entraîné la scission et la discorde. La crise est banalisée. L’apathie gagne. Le défaitisme. Le fatalisme. Les institutions sont en lambeaux, la démocratie en péril.

S’il y a quelque chose que j’espère, ou plutôt que j’espérais – car si la situation actuelle aboutit à des élections ou à un référendum, la nouvelle impasse sera imprévisible, et peut-être catastrophique –, c’est que le gouvernement Syriza mette fin au clientélisme, une plaie qui accompagne la Grèce depuis sa création en tant qu’Etat. Sa conséquence est une méfiance presque atavique envers les institutions. Le Grec est d’abord individu avant d’être citoyen. Il a encore des réflexes de bête traquée, tant il est difficile de survivre dans un Etat très souvent inféodé à des puissances étrangères, déstabilisé par les inégalités sociales et l’émigration, et toujours marqué par la seconde guerre mondiale et la guerre civile qui l’a suivie.

Chaque génération connaît la Grèce et les Grecs de manière différente. La plus haute considération alterne avec le pire dédain. Un jour, nous sommes des héros, un autre des salauds. La Grèce n’a jamais existé, écrivait André Breton. Voilà une phrase à méditer. Nous sommes comme une faute sur la carte. Une petite tache au bout de l’Europe, un peu de Balkans, un peu de Moyen-Orient, qui continue, qui persiste à exister en parlant la même langue depuis plus de 3 500  ans.

L’excès des derniers développements est l’occasion pour l’Europe de se repencher sur elle-même. Avec la récession économique, une profonde crise existentielle semble la traverser. Quels étaient les principes à la base de cette aventure européenne ? Quelle était l’inspiration qui a fait naître l’initiative d’Altiero Spinelli et de Jean Monnet ? Qu’est-ce qu’il en reste aujourd’hui ? Le déclin de l’Occident, de ce que l’on considère comme le berceau de la civilisation, est un fait. De nouveaux marchés apparaissent et imposent leurs conditions.

Un grave bouleversement humain accompagne ce déclin. Nous nous retrouvons prisonniers d’un système qui nous échappe, où nous nous sentons de plus en plus impuissants, trop souvent contraints à une passivité insoutenable car les décisions les plus importantes semblent prises à notre insu, et où les très riches ne sont aucunement affectés par les changements politiques dans leurs pays et les pauvres n’ont aucun espoir que la politique puisse changer quoi que ce soit en leur faveur. L’homme a cessé depuis longtemps d’être la mesure de la vérité et du savoir. Des foules de déracinés se bousculent aux frontières, réfugiés cherchant à arriver jusqu’aux ports européens par tous les moyens possibles. La mer Méditerranée vient de nouveau d’être couverte de cadavres. Peut-être la crise grecque est-elle un ultimatum pour que l’Europe se décide enfin à redéfinir ses objectifs, à devenir plus audacieuse : faire deux pas en arrière pour pouvoir avancer.

Ersi Sotiropoulos          Le Monde 1° juillet 2015

Quand l’Europe tangue, Angela Merkel est le bouc émissaire idéal. Elle est allemande, elle est inflexible (avec un caractère qui rappelle Margaret Thatcher) et elle n’est pas de gauche. Par chance, elle est une femme, fille de pasteur et ancienne résistante sans faiblesse à la dictature soviétique : ce qui la protège contre des attaques personnelles trop indécentes. Sauf en Grèce, où certains caricaturistes la métamorphosent en Adolf Hitler : ce qui est ignoble.

On ne connaît que trop la fonction du bouc émissaire dans toute société : déporter la colère populaire contre les véritables responsables d’une catastrophe réelle. Dans l’affaire grecque, par exemple, il est évidemment plus commode d’accuser Angela Merkel d’intransigeance que de s’interroger sur les origines de la crise financière de l’Etat grec, sur l’identité de ceux qui l’ont provoquée et plus encore sur l’identité de ceux qui en ont personnellement profité.

Pour connaître cette vérité-là, on ne saurait compter sur les socialistes de Grèce et du reste de l’Europe : eux ne nous rappelleront pas que l’économie grecque est un désastre parce qu’elle est massivement nationalisée et extrêmement corrompue par les fraudeurs légaux (les armateurs et l’Eglise orthodoxe exonérés d’impôts) et le clientélisme politique.

On ne saurait pas plus compter sur tous ceux, banques françaises et allemandes en particulier, qui ont prêté imprudemment à l’Etat grec, sachant pertinemment qu’au cours de ses deux siècles d’existence cet Etat de pacotille aura été plus souvent en faillite qu’il n’aura honoré ses dettes.

Il est plus facile pour les prêteurs comme pour les débiteurs de s’indigner quand Angela Merkel exige du gouvernement grec un strict minimum de garanties concrètes, sachant que la Grèce honore rarement sa signature. Il est tout aussi grotesque d’accuser Mme  Merkel d’imposer  l’austérité  à toute l’Europe, alors qu’elle rappelle seulement que la base de toute croissance économique est la bonne gestion des finances publiques et le respect élémentaire des règles du marché. Ce terme d’austérité ne veut strictement rien dire.

Au risque de surprendre, nous affirmerons que tout au long de ce mélodrame grec, Angela Merkel n’aura cessé de soutenir les humbles contre les puissants. Les Grecs fortunés, la ploutocratie locale, la classe politique, la très prospère Eglise orthodoxe n’ont jamais souffert de la crise : soit parce que leur fortune est ailleurs, soit parce qu’ils ne payent pas d’impôts ou qu’ils en sont exonérés.

Les plus modestes, en revanche, ont tout perdu ou tout à perdre, parce qu’ils sont les victimes, depuis longtemps, de gouvernements incapables, corrompus, démagogiques ou absolument fantasques comme l’actuel. La seule protection qui subsiste pour les pauvres Grecs est l’appartenance de leur pays à l’euro et la permanence de quelques règles juridiques et économiques élémentaires, qui protègent leur dignité et leur pouvoir d’achat.

On a dit, entre autres, qu’Angela Merkel exigeait une réduction de retraites ! Elle n’a exigé à bon droit (ce fut aussi le cas en Espagne et au Portugal) qu’une modération de dépenses de l’Etat : dans le domaine militaire par exemple qui, en Grèce, aura échappé à la crise de manière à préparer une prochaine guerre fantasmatique contre la Turquie, l’ennemi historique. Plus généralement, Angela Merkel nous rappelle, en Grèce et ailleurs, ce qu’est l’Europe, ce qu’est l’euro, ce que sont des institutions véritables et en quoi ils nous protègent de la violence et de la misère. Imaginons un instant que l’euro ne soit pas géré par la Banque de Francfort, sur le modèle de l’ex-banque fédérale allemande, cela fait bien longtemps que les gouvernements en Europe se seraient lancés dans ce que l’on appelle des dévaluations compétitives, c’est-à-dire une guerre commerciale et monétaire, au prix d’une inflation dont les plus pauvres auraient été les victimes.

L’euro, parce qu’il échappe à la mainmise des gouvernements, protège les Européens contre leurs propres dirigeants. L’euro est comme le socle de notre Constitution économique, qui, comme toute Constitution, protège le citoyen contre l’Etat. Sans doute aussi parce qu’Angela Merkel a connu ces Constitutions virtuelles de l’ère soviétique et des fausses lois qui protégeaient le Parti communiste contre ses sujets est-elle la mieux à même de nous rappeler l’importance de véritables institutions européennes.

Dieu merci, elle est inflexible comme le sont, à ses côtés, les gouvernants des nations d’Europe centrale qui furent colonisés par l’Union soviétique. Eux savent, ce qu’à l’Ouest ou au Sud, nous avons oublié : l’Union européenne est un combat, le respect des institutions est un combat, l’euro est un combat. Transiger avec les lois, avec les principes, avec les textes, conduit inéluctablement au chaos, à la guerre.

L’Union européenne est actuellement cernée par une ceinture de feu qui passe par l’Ukraine, la Russie, la Turquie, la Méditerranée. Cette Europe est un havre de paix et de relative prospérité, même en Grèce, parce qu’elle est une union politique, économique, militaire, certes imparfaite mais en quête de perfection. Il est regrettable qu’Angela Merkel se trouve si seule, tant agressée, alors que ce n’est pas l’Allemagne qu’elle défend, mais tous les Européens.

Hommage donc à la chancelière allemande et à ceux qui en ce moment font preuve de ce même courage, Donald Tusk, le président du Conseil européen, les dirigeants baltes, tchèque et slovaque, eux, ont fait corps avec elle, ils font écran à la démagogie, à la barbarie, sans états d’âme, sans quête de popularité à tout prix, sans concessions aux mensonges  : à eux tous, un grand merci.

Guy Sorman              Le Monde du 17 juillet 2015

28 06 2015                  Seifeddine Rezgui, terroriste tunisien de Daech, muni d’une arme automatique dissimulée dans un parasol tue 37 touristes et tunisiens, en blesse 38, sur la plage d’El-Kantaoui près de Sousse, puis dans l’hôtel Riu Imperial Marhaba, dans lequel aucun dispositif de sécurité n’était digne de ce nom. On verra un vigile confier son arme à un touriste ! Drogué à un équivalent de cocaïne, le terroriste ne fait preuve d’aucune hâte, prend son temps pour photographier ses victimes en rigolant, le tout pendant une demi-heure ! une demi-heure avant que des forces de sécurité ne le neutralisent.

10 07 2015                       L’avion biplace tout électrique E-Fan d’Airbus, traverse la Manche en 37 minutes.

11 07 2015      vers 21h          El Chapo, alias Joachim Guzman, le plus célèbre narco trafiquant du monde, chef du cartel de Sinaloa est enfermé dans la prison d’Altiplano, à 90 km à l’ouest de Mexico, l’une des mieux gardées du pays. Il y est depuis février 2014, quand il avait fini par se faire arrêter dans la station balnéaire de Mazatlan, sur la côte de Sinaloa, après avoir échappé aux forces spéciales de la marine par un souterrain reliant sept villas fortifiées à Culiacan, dans l’État de Sinaloa. Cette fois-ci, il s’échappe en empruntant un tunnel de plus d’1.5 km de long, à 10 m sous terre, ventilé, éclairé, muni de bouteilles d’oxygène.

En  2009, son entrée dans le classement des milliardaires du magazine Forbes lui avait conféré une renommée mondiale. Trois fois marié, père de neuf enfants, un des principaux instigateurs de la guerre des cartels qui a fait plus de 100 000 morts depuis 2006, jouit d’une grande popularité auprès de la jeunesse mexicaine, principale source d’inspiration des narcorridos, ces chansons à la gloire des narcotrafiquants. J’admire son parcours, son intelligence (…). Même si le gouvernement le recherche, il ne parviendra pas à le capturer, chante le groupe Los Buknas de Culiacan. On peut toujours chanter… mais la cavale d’El Chapo ne durera que jusqu’au 8 janvier 2016.

23 07 2015                    Un dring est organisé aux îles Feroé, entre l’Islande et le nord de l’Ecosse, dépendant du Danemark ; le dringdadràp c’est tout simplement le massacre de dauphins : un bateau repère un groupe de dauphins en migration, prévient par radio le chef, qui, s’il est d’accord, organise le dring : les navires encerclent les dauphins, les rabattent sur la côte où les attendent les tueurs et le massacre commence : ce jour-là ils en tuent 250. Sept militants  de Sea Shepherd, l’association fondé par Paul Watson, sont arrêtés.

http://www.lesinrocks.com/2015/07/28/actualite/lamya-essemlali-sea-shepherd-le-grind-est-le-plus-grand-massacre-de-mammiferes-marins-en-europe-11763987/

6 08 2015                         Le président de l’Égypte, Abdel Fattah Al-Sissi avait donné le coup d’envoi aux travaux d’élargissement du canal de Suez le 5 août 2014, en fixant la durée à un an. Un an après, jour pour jour, calendrier tenu, il inaugure ce nouveau canal qui devrait voir ainsi son trafic doublé. Un exploit si l’on s’en réfère aux calendriers de ce genre de travaux, pratiquement jamais respectés.

Sissi a su faire vibrer la fibre nationaliste et la fierté égyptienne en promettant de baser sur l’élargissement du canal la relance d’une économie minée par quatre années d’instabilité politique.

[…]        Après le succès diplomatique de la conférence économique de Charm el-Cheikh, en mars, le président Sissi a de nouveau réussi à donner une stature internationale à l’événement, réunissant, pour une cérémonie annoncée comme pharaonique et placée sous haute sécurité face à la recrudescence des attaques terroristes dans la péninsule du Sinaï et au  Caire, des délégations du monde entier, dont celles du chef du gouvernement russe, Dmitri Medvedev, du premier ministre grec, Alexis Tsipras, ou du président palestinien, Mahmoud Abbas.

[…]        Achevés fin juillet, les travaux ont permis de doubler la circulation du canal sur 72 des 193 kilomètres de sa longueur, par l’élargissement de 37  km du canal historique et le creusement d’une nouvelle voie de 35  km. Le doublement des voies doit réduire de vingt heures à onze heures le temps de passage dans un sens, et de huit heures à trois heures dans l’autre sens, et permettre le passage de 97 bateaux par jour à l’horizon 2023 au lieu de 49 actuellement.

[…]        Dans ses phases ultérieures, le projet prévoit le développement de la zone économique du canal de Suez, notamment la construction de six tunnels routiers et ferroviaires, de nouveaux ports et de zones industrielles et commerciales. Ces projets, dont le coût d’aménagement est évalué à 15  milliards de dollars (13,7  milliards d’euros), seront financés par des investisseurs étrangers et pourraient créer un million d’emplois, selon les autorités égyptiennes.

[…]        Il a fallu toute la détermination du président Sissi pour réaliser, en un temps record, ce projet, imaginé dans les années 1980 sous la présidence d’Hosni Moubarak et ressorti, sans succès, en mai  2013, par son successeur, Mohamed Morsi. Lors de son lancement officiel, le 5  août  2014, M.  Sissi avait créé la surprise en exigeant sa réalisation en un an, au lieu des trois à cinq années envisagées par les experts. Le président égyptien avait justifié son empressement du fait du retard pris par l’Egypte en matière de développement économique. Cette course de vitesse doit aussi beaucoup aux travaux de doublement du canal de Panama, principal concurrent du chenal égyptien, qui doivent s’achever fin 2016.

[…]        Le projet a rencontré un véritable succès en Egypte. En dix jours, 64  milliards de livres égyptiennes (7,5  milliards d’euros) ont été levés pour financer le projet, dont 80  % auprès des particuliers qui se sont précipités pour souscrire aux bons de participation. Pour des raisons affichées de sécurité et d’efficacité, la supervision du projet a été confiée au génie de l’armée, sous l’autorité du vice-amiral Mohab Mamiche, président de l’Autorité du canal de Suez depuis août  2012. Pendant un an, 400 entreprises privées et 25 000 ouvriers ont été mobilisés jour et nuit pour extraire 260  millions de tonnes de sable. Les délais impartis ont obligé les autorités à solliciter des sociétés étrangères pour le dragage, revenant sur l’objectif affiché d’un ouvrage à 100  % égyptien.

Le succès de l’entreprise a fait taire les critiques qui estimaient les délais intenables. L’incertitude demeure quant à ses retombées économiques. Le gouvernement égyptien projette 13,2  milliards de dollars de recettes en droits de passage d’ici à 2023, -contre 5,3  milliards actuellement. Pour les experts, la réduction de quelques heures de la traversée – sur des trajets de plusieurs semaines – et l’augmentation des capacités de transit du canal de Suez n’aura pas forcément pour effet d’augmenter le nombre de cargos. L’orientation du commerce mondial, en stagnation depuis 2008, reste un domaine sur lequel le président Sissi n’a pas prise.

Hélène Sallon                  Le Monde 5 août 2015

15 08 2015                       La Chine offre à la Route de la Soie un lifting à quelques 4 000 milliards de $, référence historique idéale pour masquer une volonté féroce d’écouler la production chinoise au meilleur prix : le salaire moyen chinois est de 700 € par mois : c’est beaucoup trop élevé, nous irons par exemple en Ethiopie où il est de 30 € par mois !

A perte de vue, au sud, c’est la steppe. Au nord, se dessinent les monts enneigés du Tian Shan, qui traverse de part en part la frontière entre Chine et Kazakhstan. A cet endroit où deux empires – l’Union soviétique et la République populaire de Chine – se sont longtemps fait face, on ne peut se défaire d’une sensation de bout du monde.

Dans quelques années, ce morceau oublié d’Asie sera pourtant un centre névralgique de la mondialisation. Entre les dunes de sable apparaît un immense chantier. Des entrepôts sont déjà debout, d’autres en construction. Des rails serpentent dans le désert, avant de s’arrêter abruptement à la frontière.

C’est le port sec de Khorgos [à l’ouest d’Urumqui, jusqu’alors la ville la plus occidentale de la Chine]. Six voies de chemin de fer : trois aux standards chinois, où les trains venus d’Urumqi, dans le Xinjiang (nord-ouest de la Chine), stationneront le temps que leurs chargements soient transférés sur d’autres trains, stationnés sur les trois autres rails, aux anciens standards soviétiques, avant de prendre la direction de l’Europe. Les premiers doivent commencer à rouler cette année, via la Russie, puis, plus tard, via deux autres axes : celui de l’ouest, en direction de la mer Caspienne et de l’Azerbaïdjan ; celui du sud, à travers le Turkménistan, l’Iran et la Turquie.

Pour l’heure, une seule voie ferrée relie la Chine et l’Europe. Elle passe à quelques kilomètres au nord de Khorgos avant de bifurquer vers la Russie, avec comme destination finale Duisbourg, en Allemagne. Le trajet prend quatorze jours, contre près de deux mois par mer. Le train est encore plus de deux fois plus cher, mais pour certains biens, notamment électroniques, la vitesse de livraison est devenue un critère essentiel. Et la voie ferrée doit devenir rentable à mesure que les Européens commenceront à remplir les trains du retour avec des produits pour les consommateurs chinois.

A quelques kilomètres au sud, la gare flambant neuve d’Altynkul, puis, plus loin encore, la zone économique libre, où des milliers de commerçants chinois et kazakhs pénètrent chaque jour pour s’approvisionner chez le voisin, dans d’immenses centres commerciaux. Partout, des routes sont en construction. Sur des kilomètres et des kilomètres, des camions et des pelleteuses de fabrication chinoise s’activent sur le tronçon qui mène à Almaty, la capitale économique du Kazakhstan. Ce sont les prémices de la future autoroute Chine de l’Ouest-Europe de l’Ouest. Pour multiplier les échanges Chine/ Kazakhstan,  la Chine, en une décennie, a construit 80 000 kilomètres d’autoroutes et 20 000  km de lignes de train à grande vitesse. Le trajet est de 11 000 kilomètres via le Kazakhstan, la Russie, la Biélorussie et la Pologne. Dédouanement compris, le délai d’acheminement va de douze à seize jours selon la saison. Yuxinou est la première, et à ce jour la  plus utilisée, des lignes de train de conteneurs Chine-Europe : lancée en  2011 de manière expérimentale, elle est entrée en activité en  2014. Quelque 432 trains l’ont empruntée à l’aller et au retour en  2016. En  2017, le nombre d’allers et retours Chine-Europe, toutes destinations confondues, devrait atteindre 2 500.

Autre nœud névralgique : Chongking – 30  millions d’habitants, campagnes comprises – avec rang de province comme Pékin, Shanghaï et Tianjin, s’est hissée ces cinq dernières années au premier rang mondial pour la production de micro-ordinateurs et de voitures et est désormais au diapason des routes de la soie en se positionnant comme une plaque tournante aux ambitions planétaires. C’est de là que sortent les ordinateurs de marque Acer. La main-d’œuvre y reste moins chère que dans la Chine de l’Est. Mais il y a 2 000  km à parcourir à travers les terres pour atteindre les ports de marchandises de la côte, c’est pourquoi la Chine tente, par trains de 41 wagons conteneurs, d’exporter vers l’Europe, en douze jours seulement contre huit semaines par la voie maritime qui mène les navires par le détroit de Malacca et  le canal de Suez.

Ce qui fait la différence entre le réseau ferré d’hier entre la Chine et l’Europe  et celui d’aujourd’hui, c’est l’apparition de transitaires, comme Yuxinou Logistics, une société mixte entre géants publics du transport et de la logistique. La zone logistique de Tuanjiecun noie d’une coulée de  ciment et d’acier le fond de la vallée, laissant quelques maisons de paysans accrochées aux collines verdoyantes. Un panneau proclame : Construisons la ville portuaire du chemin de fer Europe-AsieUn peu plus loin, un portique géant à travers lequel s’engouffrent des camions barre l’entrée de la gare de fret de la ligne Yuxinou (pour Chongqing-Xinjiang-Europe), d’où partent, en été, neuf trains de conteneurs par semaine à destination de Duisbourg, en Allemagne.

La nouvelle gare de fret s’inscrit dans un gigantesque système modulaire de production et de logistique : à quelques kilomètres se trouve un parc d’entreprises sous douane, qui accueille notamment les usines du géant taïwanais de la sous-traitance Foxconn, où sont fabriquées des imprimantes et de la connectique. La zone franche permet d’importer des composants de Malaisie, de Taïwan et de Corée, de les assembler et de les réexporter, sans taxes. Environ 60  % des exportations de Foxconn et de HP utilisent le train. Pour les fabricants de micro-informatique Acer et Asus, cela va de 20  % à 30  %, explique Wang Xu, le logisticien en chef de Yuxinou.

Cette route de la soie ferroviaire n’en est qu’à ses débuts : à ce stade, un seul navire marchand, avec ses 20 000 conteneurs EVP (équivalent vingt pieds) transporte en une seule fois l’équivalent de 250 trains, soit une année entière du Yuxinou en direction de l’Europe, reconnaît Wang Xu. Mais le train reste commercialement pertinent, car moins cher que l’avion et plus rapide que le bateau (le trajet dure quarante jours par la mer). C’est aussi, pour la puissance commerciale qu’est la Chine, l’assurance d’un passage de ses marchandises vers son premier client, l’Union européenne, en cas de problème dans les mers de Chine du Sud ou dans le golfe Persique.

Quelque 45  km de voie ferrée relient la gare de fret de la ligne Yuxinou à l’immense terminal portuaire de Guoyan, sur le Yangzi Jiang (fleuve Bleu), en aval de la ville. Un service en continu sera bientôt lancé. Pour l’instant, peu de nos marchandises sont destinées à Yuxinou. Mais le principe est de connecter Shanghaï à l’Allemagne. Pour donner une plus grande projection territoriale au train, dit Fang Jiang, chef des opérations commerciales du terminal. Le port n’utilise encore que le cinquième de sa capacité.

Toute la logique économique du projet des routes de la soie est là : accroître le volume d’échanges par un colossal investissement en capacité de stockage et de transport. Quitte à subventionner tous azimuts : avec ses 10,7  % de croissance en  2016, Chongqing offre des taxes plus faibles qu’ailleurs et accueille aussi l’une des onze grandes zones de libre-échange du pays.

Zheng Zhi, le président de la toute nouvelle Bourse du café de Chongqing, créée en  2016, a ainsi comme objectif d’en faire la plus grande d’Asie en  2018. Du café est importé du Vietnam et du Laos par la mer. Il le sera en partie par le train, une fois terminée la nouvelle voie ferrée reliant le Yunnan à la Thaïlande. Les variétés les plus chères sont réexportées par la ligne Yuxinou, le reste l’étant par bateau. Les capacités de stockage offertes à Chongqing, l’absence de taxe pour les marchandises en transit et la création d’une usine de fabrication de café instantané feront ensuite la différence. Le marché mondial du café est dominé par les multinationales comme Starbucks et Nescafé. Avec le marché chinois qui se développe, nous pouvons nous positionner comme un acteur incontournable, dit-il. Sa société est largement soutenue par la municipalité. Le loyer est, par exemple, gratuit les trois premières années.

L’autre atout de Chongqing, c’est un modèle chinois encore inchangé dans ses grandes variables : un crédit abondant, des terrains vendus à bas prix pour les aménagements en infrastructures et une main-d’œuvre non éduquée. Celle-ci est encore meilleur marché à Chongqing que dans les  provinces côtières. Ils sont 20 000 ouvriers à faire les trois-huit dans l’usine Foxconn de la zone franche, venus pour la plupart des campagnes alentour. Zhang, 25  ans, travaille chez Foxconn depuis un peu moins d’un an. Il déambule avec trois copains dans la rue devant son dortoir. A peine lancé sur la question de la rémunération, le voici qui ronchonne : Les salaires sont trop bas. On est censé avoir un jour par semaine de congé, mais on ne l’a pas. Le salaire de base, chez Foxconn Chongqing, est de 1 780 yuans – 224  euros – , précise-t-il à la décimale près. Contre 2 260 à Pékin.

L’ensemble porte un nom : nouvelle route de la soie, un concept remis au goût du jour par Pékin en référence au réseau de routes commerciales qui, pendant des siècles, reliaient la Chine, le Moyen-Orient et l’Europe. La nouvelle route de la soie va se simplifier en OBOR : One Belt, one Road, acronyme anglais de  Yidai yilu Une ceinture, une route – . La région de Khorgos en était déjà une étape importante ; elle est en passe de redevenir un centre majeur du commerce mondial.

Le projet chinois va au-delà du seul Kazakhstan. Le monde a besoin de la croissance de l’Asie, résume un des hommes chargés de promouvoir les ambitions de Pékin, le diplomate Wu Jianmin, qui identifie trois centres mondiaux à relier : l’Europe, épicentre de la crise financière mais grande consommatrice de productions chinoises ; le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, épicentres des conflits mais producteurs d’énergie ; l’Asie de l’Est, épicentre de la croissance mondiale. Accessoirement, il s’agit aussi de stabiliser le voisinage immédiat de la Chine. Cette Asie de l’Est aura elle aussi son train : De Kunming, capitale chinoise du Yunnan, à Singapour, via Vientiane, au Laos – 414 km, 167 ponts, 75 tunnels -, la Thaïlande et Singapour. Le projet a pris du retard, quand le gouvernement laotien s’est mis en tête de refuser la cession pure et simple à la Chine d’une bande large parfois de plusieurs centaines de mètres de part et d’autre de la voie.

La Chine déploie avec ses banques un rouleau compresseur financier en Asie, on voit partout s’accumuler de petits trésors de guerre qui attendent des occasions. Les taux sont agressifs, ils sont très peu regardants sur les garanties, constate un cadre dirigeant dans une banque australienne. Les prêts institutionnels chinois sont accordés sans aucune condition politique, contrairement à ceux des pays occidentaux.

Mais ces logiques économiques servent aussi des ambitions géopolitiques et idéologiques évidentes. En Asie, la Chine est obsédée par le réseau d’alliances américaines qui l’encercle et par une suprématie militaire des Etats-Unis qu’elle ne peut encore espérer égaler. On peut lire dans les routes de la soie la volonté de parvenir à une parité stratégique avec les Etats-Unis, explique le géographe Sébastien Colin, chercheur à Hongkong au Centre d’études français sur la Chine contemporaine, le CEFC.

La nouvelle route de la soie  comprend un volet maritime et un volet terrestre. Pékin a déjà commencé à étendre ses filets vers l’océan Pacifique, la Mongolie, l’Asie du Sud… Mi-avril, le président chinois, Xi Jinping, a annoncé un plan d’investissements d’un montant de 46  milliards de dollars (41  milliards d’euros) à destination du Pakistan. Il s’agit, en contribuant au développement du pays, d’assurer une route sécurisée vers le port de Gwadar, porte d’entrée chinoise sur l’océan Indien. D’Isla Margarita (Panama) au Pirée (Grèce) en  passant par Gwadar (Pakistan) ou encore la  Tanzanie, les terminaux portuaires sous contrôle chinois en activité ou en construction se comptent par dizaines à travers le monde. Selon une enquête du Financial Times parue en janvier, les cinq premières compagnies maritimes chinoises contrôlent 18  % de tout le trafic de conteneurs transporté par les vingt premières compagnies mondiales. Et près des deux tiers des 50 plus grands ports mondiaux comptaient des participations chinoises à des degrés divers en  2015.

Le projet de nouvelle route de la soie bénéficie d’un soutien très fort du président, assure le diplomate Wu. Les moyens sont là : En  2006, nos réserves monétaires s’élevaient à 1 000  milliards de dollars, rappelle M. Wu. Trois ans plus tard, elles avaient doublé. Investir dans les bons du Trésor américains est nécessaire, mais ce n’est pas le meilleur choix. La Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, dotée à son ouverture en octobre  2014 de 100  milliards de dollars et financée pour moitié par la Chine, doit être l’un des principaux bras armés du projet.

Les Chinois ont une vision tout aussi globale que les Américains, mais eux regardent cinquante ans en avant, explique le géographe et diplomate français Michel Foucher, l’un des premiers à s’être penché sur les projets chinois en matière d’infrastructures. Le concept de route de la soie n’est pas encore complètement élaboré, mais il va au-delà de la seule question des transports. Il sous-entend de mettre en place un corridor d’investissements partant de la Chine, de mettre un pied dans les pays concernés.

[Les achats en Italie du Nord en disent long sur le sujet : Pirelli, en 2015, les clubs de foot de l’AC Milan à la famille Moratti et de l’Inter de Milan à Berlusconi en 2016, et quelques autre pépites moins brillantes mais tout aussi riches de promesses, la plateforme ferroviaire géante de Mortara, 12 000 vélos en libre-service à Milan dès l’automne 2017…]

Dans ce dispositif, le Kazakhstan occupe une place de choix, si ce n’est la première. C’est à Astana, sa capitale, que le président Xi Jinping a pour la première fois, le 7  septembre  2013, lancé publiquement le concept de nouvelle route de la soie (popularisée en chinois sous l’expression yidai yilu, une ceinture, une route). Outre sa situation géographique qui le rend incontournable, le pays dispose d’immenses ressources naturelles – pétrole, en premier lieu, mais aussi gaz, uranium et autres minerais. Nous avons des économies complémentaires, résume le diplomate Wu Jianmin. Il s’agit aussi de contribuer au développement, et donc à la stabilisation de la région chinoise du Xinjiang, où le mécontentement des Ouïgours, la minorité turcophone musulmane, inquiète Pékin. Tant que la question afghane n’est pas réglée, le Kazakhstan est le seul pays de la région qui compte aux yeux des -Chinois, confirme Michel Foucher. Les autres Etats d’Asie centrale sont des impasses.

Le Kazakhstan est aussi un exemple du grand jeu régional qui se met en place, du même type que celui qui a opposé Russie et Grande-Bretagne au XIXe  siècle. Si le projet chinois est dépendant des incertitudes géopolitiques, s’agissant notamment de l’Iran ou de la lutte d’influence qui se joue avec les Etats-Unis dans le Pacifique, le Kazakhstan est d’ores et déjà un terrain d’affrontement avec l’autre grande puissance régionale : la Russie.

Malgré son rapprochement récent avec Pékin, Moscou voit d’un mauvais œil les projets d’infrastructures contournant son territoire et susceptibles de la marginaliser. Il goûte encore moins l’idée de voir la Chine s’implanter dans ce qu’il considère être sa sphère d’influence.

En décembre  2014, la World Policy Conference organisée à Séoul par l’Institut français des relations internationales a donné lieu à un échange révélateur. Au représentant chinois qui exposait le projet de nouvelle route de la soie, le Russe a répondu : Nous n’avons qu’une très vague idée du rôle que la Russie est censée jouer dans ce projet. Est-ce que nous allons rester sur le bord de la route et regarder passer les trains ? Nous pourrions être un passager à bord de ce train, peut-être même son conducteur…

L’hypothèse paraît ambitieuse. Certes, Moscou possède de nombreux avantages dans la région, à commencer par l’usage de la langue russe. Les liens sont anciens, encore raffermis par l’entrée en vigueur de l’Union économique eurasiatique, le 1er  janvier. Mais l’organisation est -encore largement une coquille vide et les positions russes sont chaque jour un peu plus grignotées par l’expansion chinoise.

Le secteur de l’énergie, notamment, est le principal théâtre de cette concurrence. Les Chinois ont gagné dans le pétrole, pendant que les Russes gardent la main sur le gaz, résume Aïdan Karibzhanov, président de Visor Capital, l’une des premières banques d’investissement kazakhes. Mais même là, le retard est en passe d’être comblé, avec l’ouverture en  2009 d’un gazoduc reliant le Turkménistan, le Kazakhstan et la Chine. Un oléoduc relie déjà les territoires kazakhs et chinois, et un autre est en projet, qui doit passer par la région de Khorgos.

Les Chinois savent aussi bien lancer des projets stratégiques depuis Pékin, de manière très centralisée, que laisser une marge de manœuvre à leurs entrepreneurs dans les secteurs moins vitaux, explique M. Karibzhanov. Et ils savent corrompre, ce qui ne déplaît pas aux dirigeants kazakhs. Plus de 3 000 entreprises chinoises sont installées au Kazakhstan, publiques ou privées. Dès l’indépendance, en  1991, les biens de consommation chinois ont commencé à inonder le marché kazakh. Et pour finir, au cas où certains ne se laisseraient pas corrompre et voudraient ruer dans les brancards, quand la carotte ne marche pas, il reste le bâton : le chantage au boycottage, aux investissements et aux touristes, dont on régule le flot, a plusieurs fois été déployé contre des pays d’Asie – le Japon sevré de terres rares, la Corée du Sud punie pour l’adoption du bouclier antimissiles américain – ou même d’Europe – la Norvège privée d’exportation de saumon après l’attribution du prix Nobel à Liu Xiaobo en  2010. La petite Mongolie, en quasi-faillite, s’est vu imposer des tarifs douaniers pour avoir reçu le dalaï-lama en novembre  2016. Et la Grèce a choisi en juin de bloquer une déclaration européenne au Conseil des droits de l’homme des Nations unies condamnant la Chine. Ces actions ont fait resurgir l’image d’une Chine arrogante et peuvent susciter rancœur et défiance. Dans ce contexte, les routes de la soie sont un projet de diplomatie publique, qui a pour objectif d’adoucir l’image de la Chine et rendre sa montée en puissance acceptable, explique John Seaman, de l’Institut français des relations internationales (IFRI).

La tendance est nette : Moscou est en recul. Les Russes n’ont pas les moyens de concurrencer les Chinois, estime Kostantin Syroïejkine, un expert kazakh consulté aussi bien à Astana qu’à Pékin. Mais ça n’en est que plus inquiétant : comment vont-ils réagir ? Autrement dit, voir Moscou acculé dans ce qu’il considère être sa sphère d’influence n’a rien de réjouissant pour les dirigeants kazakhs, que l’agression russe contre l’Ukraine a déjà considérablement crispés.

Le concept de sphère d’influence est obsolète, les Russes ont compris que l’on doit développer cet espace en commun, balaie le diplomate chinois Wu Jianmin. Avant d’asséner, de manière plus claire encore : Les pays d’Asie centrale faisaient partie de l’URSS. Aujourd’hui, ce sont des Etats indépendants qui ont besoin de se développer économiquement.

Cette assurance affichée par la partie chinoise a son revers : les craintes qu’elle suscite dans les pays concernés, Kazakhstan en premier lieu. La sinophobie y est ancienne. Un proverbe du XIXe  siècle résume ces craintes : Quand arrive le Chinois aux cheveux sombres, même le Russe roux paraît comme un frère.

Les Chinois prétendent faire uniquement de l’économie, mais quand on parle d’infrastructures de transport, il s’agit bien de géopolitique, estime Kostantin Syroïejkine. Cela fait peur à une partie de la population et de l’élite kazakhes, qui craint une perte de souveraineté. Face à ce risque, les Chinois ont développé une stratégie d’influence et de soft power, ouvrant quatre Instituts Confucius au Kazakhstan et offrant à plus de 10 000  jeunes Kazakhs d’étudier dans des universités chinoises. En Chine, une vingtaine d’instituts d’études consacrés à l’Asie centrale ont été ouverts.

Pour échapper à cet étau russo-chinois, Astana a depuis longtemps appris à naviguer habilement, cherchant des soutiens ailleurs. L’Union européenne reste le premier partenaire commercial du Kazakhstan, et sa politique étrangère multivectorielle lui assure de bonnes relations aussi bien avec l’Europe qu’avec les Etats-Unis.

Surtout, le Kazakhstan veut jouer sa propre partition dans les projets chinois, être plus qu’un simple pays de transit. A la différence du Kirghizistan, par exemple, où d’autres projets d’infrastructures sont en chantier et où les capitaux comme les ouvriers sont chinois, Astana investit pour recevoir le maximum de dividendes du transit et s’insérer dans les futures routes commerciales. Pas moins de 40  milliards de dollars ont été prévus à cet effet. Dans le désert de Khorgos, les véhicules de chantier sont chinois ; les travailleurs, mais aussi la majorité des capitaux investis, sont kazakhs.

J’appellerais OBOR une globalisation à caractéristiques chinoises, alors que nous la préférons adossée à des règles. […] C’est un projet purement chinois, qui place la Chine en son centre, sous-estimé par le monde occidental.

Michel  Clauss, ambassadeur d’Allemagne à Pékin

Benoît Vitkine Le Monde 15 août 2015, Brice Pedroletti Le Monde  5 août 2017

Pour résumer les projets ferroviaires, autoroutiers et maritimes :

  • Ferroviaires : Une voie ferrée Hangzhou, X’ian, Urumqi, Astana [ce tronçon est doublé : une voie nord, et une voie sud par la Kazakhstan], Moscou, Berlin, Duisbourg, Madrid. Opérationnelle à l’automne 2017, une autre voie, De Chendu à Mortara, en Italie du Nord. Une autre voie de Djibouti à Addis-Abeba et 2 lignes partant de Mombassa, une vers Kigali au Rwanda, une autre vers Juba, au Soudan du Sud. Une autre encore, De Kunming, capitale du Yunnan, au sud-est de la Chine, à Singapour, via le Laos – Vientiane – et la Thaïlande.
  • Une autoroute X’ian, Urumqi, traversée du Kazakhstan et de l’Iran pour arriver à Istanbul.
  • Rénovation, agrandissement ou création de ports à Huangzhou, Quanzhou, Canton, Haïphong, Îles Paracels, Îles Spratleys, Sihanoukville, Djakarta, Siiwe en Birmanie, Chittattong au Bengladesh, Hambantota et Colombo, au Sri-Lanka (ex Ceylan), Gwador au Pakistan, Djibouti, le Pirée où entre 2011 et 2016, les volumes de conteneurs pris en charge seront été multipliés par cinq, passant de 685 440 TEUS (unités équivalent vingt pieds) en  2011 à 3 470 978 en  2016, selon PCT, Darwin, en Australie. En Italie les discussions sont encore en cours entre Trieste et Venise-Porto Marghera, après que les Chinois aient laissé tomber le site de Gioia Tauro, en Calabre, leur préféré logistiquement, mais être obligé de discuter avec la Ndrangheta, – la Mafia locale – non merci ! 

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La domination tentaculaire de la Chine ne cherche pas à conquérir avant tout des matières premières… puisqu’elle les a chez elle, au moins pour ce qui concerne les minerais récemment découverts et dont sont avides nos technologies de pointe : robots, smartphones, ordinateurs, e-book, armement, aviation, espace etc etc… Leur développement se traduira par une dépendance accrue vis à vis de la Chine, devenue puissance incontournable, car détentrice des cartes maîtresses :

Depuis le début du XXI°  siècle, les hommes, inquiets des bouleversements climatiques générés par les énergies fossiles, ont mis au point de nouvelles inventions, réputées plus efficientes, plus propres, et reliées à des réseaux à haute tension ultra-performants : les éoliennes, les panneaux solaires, les batteries électriques. Après la machine à vapeur, après le moteur thermique, ces technologies dites vertes engagent l’humanité dans une troisième révolution énergétique, industrielle, qui est en train de transformer notre monde. Comme les deux précédentes, celle-ci s’appuie sur une ressource primordiale. Une matière tellement vitale que les énergéticiens, les technoprophètes, les chefs d’Etat et même les stratèges militaires la surnomment déjà the next oil, le pétrole du XXI° siècle.

Longtemps, les hommes ont exploité les principaux métaux connus de tous : le fer, l’or, l’argent, le cuivre, le plomb, l’aluminium… Mais, dès les années 1970, ils ont commencé à tirer parti des fabuleuses propriétés magnétiques et chimiques d’une multitude de petits métaux rares contenus dans les roches terrestres dans des proportions bien moindres. Cette grande fratrie unit des cousins affublés de noms aux consonances énigmatiques : terres rares, graphite, vanadium, germanium, platinoïdes, tungstène, antimoine, béryllium, fluorine, rhénium, prométhium … Ces métaux rares forment un sous-ensemble cohérent d’une trentaine de matières premières dont le point commun est d’être souvent associées, dans la nature, aux métaux les plus abondants. Comme tout ce qui s’extrait de la nature à doses infimes, les métaux rares sont des concentrés parés de fantastiques propriétés. Distiller une huile essentielle de fleur d’oranger est un processus long et fastidieux, mais le parfum et les pouvoirs thérapeutiques d’une seule goutte de cet élixir étonnent encore les chercheurs. Produire de la cocaïne au fin fond de la jungle colombienne n’est pas tâche plus aisée, mais les effets psychotropes d’un gramme de cette poudre vous dérèglent totalement un système nerveux central.

Or c’est pareil avec les métaux rares, très rares… Il faut purifier huit tonnes et demie de roche pour produire un kilo de vanadium, seize tonnes pour un kilo de cérium, cinquante tonnes pour l’équivalent en gallium, et le chiffre ahurissant de mille deux cents tonnes pour un malheureux kilo d’un métal encore plus rare, le lutécium. Le résultat, c’est en quelque sorte le principe actif de l’écorce terrestre : un agglomérat d’atomes surpuissants, ce que des milliards d’années d’évolution peuvent nous offrir de mieux. Une infime dose de ces métaux, une fois industrialisée, émet un champ magnétique capable de générer davantage d’énergie que la même quantité de charbon ou de pétrole. C’est là la clé du capitalisme vert : nous remplaçons des ressources qui rejettent des millions de milliards de tonnes de gaz carbonique par d’autres qui ne brûlent pas – et ne génèrent donc pas le moindre gramme de CO2.

Tels des démiurges, nous en avons multiplié les usages dans deux domaines qui sont des piliers essentiels de la transition énergétique : les technologies que nous avons baptisées vertes et le numérique. Car, nous explique-t-on aujourd’hui, c’est de la convergence des green techs et de l’informatique que va naître un monde meilleur. Les premières (éoliennes, panneaux solaires, véhicules électriques), grâce aux métaux rares dont elles sont truffées, produisent une énergie décarbonée qui va transiter par des réseaux d’électricité dits ultra-performants qui permettent des économies d’énergie. Or ceux-ci sont pilotés par des technologies numériques, elles aussi farcies de tels métaux.

En dix ans, les énergies éoliennes ont été multipliées par sept, et le solaire photovoltaïque par quarante-quatre. Les énergies renouvelables représentent déjà 19  % de la consommation d’énergie finale dans le monde, et l’Europe prévoit pour elle-même de porter cette part à 27  % d’ici à 2030 ! Même les technologies qui ont recours aux moteurs thermiques dépendent de ces métaux, car ils permettent de concevoir des véhicules et des avions plus performants et plus légers, donc moins consommateurs de ressources fossiles.

La Grande-Bretagne a dominé le XIX° siècle grâce à son hégémonie sur la production mondiale de charbon ; une grande partie des événements du XX°  siècle peuvent se lire à travers le prisme de l’ascendant pris par les Etats-Unis et l’Arabie saoudite sur la production et la sécurisation des routes du pétrole ; au XXIe  siècle, un Etat est en train d’asseoir sa domination sur l’exportation et la consommation des métaux rares. Cet Etat, c’est la Chine.

Posons d’emblée ce premier constat, d’ordre économique et industriel : en nous engageant dans la transition énergétique, nous nous sommes tous jetés dans la gueule du dragon chinois. L’empire du Milieu détient en effet aujourd’hui le monopole d’une kyrielle de métaux rares indispensables aux énergies bas carbone et au numérique, ces deux piliers de la transition énergétique. Il est même devenu, dans des conditions rocambolesques que nous exposerons plus loin, le fournisseur unique du plus stratégique d’entre eux, un métal baptisé terres rares, sans substitut connu et dont absolument personne ne peut se passer.

Ce faisant, l’Occident a remis le destin de ses technologies vertes et numériques – en un mot, de la crème de ses industries d’avenir – entre les mains d’une seule nation. En limitant l’exportation de ces ressources, l’empire du Milieu nourrit plutôt la croissance de ses propres technologies et durcit l’affrontement avec le reste du monde. A la clé, de graves conséquences économiques et sociales à Paris, New York ou Tokyo.

Deuxième constat, d’ordre écologique : notre quête d’un modèle de croissance plus écologique a plutôt conduit à l’exploitation intensifiée de l’écorce terrestre pour en extraire le principe actif, à savoir les métaux rares, avec des impacts environnementaux encore plus importants que ceux générés par l’extraction pétrolière. Soutenir le changement de notre modèle énergétique exige déjà un doublement de la production de métaux rares tous les quinze ans environ, et nécessitera au cours des trente prochaines années d’extraire davantage de minerais que ce que l’humanité a prélevé depuis 70 000 ans. Or les pénuries qui se dessinent pourraient désillusionner Jeremy Rifkin, les industriels des green techs et le pape François.

Troisième constat, d’ordre militaire et géopolitique : la pérennité des équipements les plus sophistiqués des armées occidentales (robots, cyberarmes, avions de combat tel le chasseur militaire américain vedette, le F-35) dépend également en partie du bon vouloir de la Chine. Ce qui, alors que l’entourage du président Trump a prédit sans aucun doute une guerre entre les Etats-Unis et la Chine en mer de Chine méridionale, préoccupe jusqu’au sommet des agences de renseignement américaines. D’ailleurs, cette nouvelle ruée accentue déjà les tensions pour l’appropriation des gisements les plus fertiles et porte les conflits territoriaux au cœur des sanctuaires que l’on pensait à l’abri de la convoitise. La soif de métaux rares est en effet stimulée par une population mondiale qui culminera à 8,5 milliards d’individus en 2030, l’essor de nouveaux modes de consommation high-tech et une plus forte convergence économique entre pays occidentaux et pays émergents.

En voulant nous émanciper des énergies fossiles, en basculant d’un ordre ancien vers un monde nouveau, nous sombrons en réalité dans une nouvelle dépendance, plus forte encore. Robotique, intelligence artificielle, hôpital numérique, cybersécurité, biotechnologies médicales, objets connectés, nanoélectronique, voitures sans chauffeur… Tous les pans les plus stratégiques des économies du futur, toutes les technologies qui décupleront nos capacités de calcul et moderniseront notre façon de consommer de l’énergie, le moindre de nos gestes quotidiens et même nos grands choix collectifs vont se révéler totalement tributaires des métaux rares. Ces ressources vont devenir le socle élémentaire, tangible, palpable, du XXI°  siècle. Or cette addiction esquisse déjà les contours d’un futur qu’aucun oracle n’avait prédit.

Nous pensions nous affranchir des pénuries, des tensions et des crises créées par notre appétit de pétrole et de charbon ; nous sommes en train de leur substituer un monde nouveau de pénuries, de tensions et de crises inédites. Du thé à l’or noir, de la muscade à la tulipe, du salpêtre au charbon, les matières premières ont toujours accompagné les grandes explorations, les empires et les guerres. Elles ont souvent contrarié le  cours de l’histoire. Les métaux rares sont en train de changer le monde à leur tour. Non contents de polluer l’environnement, ils mettent les équilibres économiques et la sécurité de la planète en péril. Ils ont déjà conforté le nouveau magistère de la Chine sur le XXIe  siècle et accéléré l’affaiblissement de l’Occident au tournant du millénaire.

Chaque année, le United States Geological Survey (USGS), une agence chapeautée par le ministère de l’intérieur américain et dont le rôle est d’étudier les ressources minières, -publie un rapport d’une importance primordiale : le Mineral Commodity Summaries. Quatre-vingt-dix matières premières indispensables à nos économies modernes y sont passées au crible des analystes. Sur plus de deux cents pages se succèdent des statistiques concernant les ressources disponibles, les stocks mondiaux et, surtout, la répartition de leur exploitation dans le monde. Or ce dernier indice est alarmant : l’USGS nous informe que Pékin produit 44  % de l’indium consommé dans le monde, 55  % du vanadium, près de 65  % du spath fluor et du graphite naturel, 71  % du germanium et 77  % de l’antimoine. La Commission européenne tient sa propre liste et abonde dans le même sens : la Chine produit 61  % du silicium et 67  % du germanium. Les taux atteignent 84  % pour le tungstène et 95  % pour les terres rares. Sobre conclusion de Bruxelles :  » La Chine est le pays le plus influent en ce qui concerne l’approvisionnement mondial en maintes matières premières critiques. « 

Dans le sillage de la Chine, une myriade d’Etats appliquant une logique de spécialisation minière ont également acquis des positions majoritaires, voire monopolistiques. La République démocratique du Congo produit ainsi 64  % du cobalt, l’Afrique du Sud fournit 83  % du platine, de l’iridium et du ruthénium, et le Brésil exploite 90  % du niobium. L’Europe est également dépendante des Etats-Unis, qui produisent plus de 90  % du béryllium. Enfin, d’autres pays détiennent une quote-part de la production mondiale suffisamment importante pour pouvoir provoquer une situation de pénurie temporaire et de fortes variations des cours. C’est le cas de la Russie, qui contrôle à elle seule 46  % des  approvisionnements de palladium, et de la Turquie, qui fournit 38  % des approvisionnements en borate. Pour Pékin, cette main basse sur les  métaux rares est d’abord une question de survie.

Avec les Etats-Unis, la Chine est le pays le plus soucieux qui soit de la sécurité de ses approvisionnements. En effet, l’empire du Milieu n’est pas seulement le premier producteur de minerais de la planète, il en est aussi le principal consommateur. Pour les besoins de son 1,4 milliard d’habitants, il engloutit 45  % de la production mondiale de métaux industriels – une voracité qui vaut également pour les matières premières agricoles, le pétrole, la poudre de lait et même les vins de Bordeaux.

Les stratèges chinois ont été particulièrement familiarisés à ces défis de souveraineté minérale : pendant ses études en France, Deng Xiaoping a en effet œuvré dans une fonderie en fer du Creusot. Quant à ses successeurs, souligne un stratège en ressources naturelles, sur les six derniers présidents et premiers ministres, à l’exception du premier ministre actuel – Li Keqiang – , juriste, tous reçurent une formation thématique d’ingénieur : électricité, hydroélectricité, géologie, chimie des procédés. Premier ministre de Hu -Jintao de 2003 à 2013, Wen Jiabao est lui-même géologue de formation. Aidés par un système politique autoritaire et stable qui valorise la patience du temps long et la constance dans la prise de décision, Deng Xiaoping et ses successeurs ont pu jeter les bases d’une ambitieuse politique de sécurité des approvisionnements.

La méthode a été celle du rouleau compresseur : en quelques décennies, la Chine a multiplié les ouvertures de mines sur son territoire, lancé le chantier d’une seconde route de la soie, terrestre et maritime, afin de disposer d’un corridor d’approvisionnement de commodités depuis l’Afrique, et mené des opérations de fusion et acquisition d’entreprises dans le secteur des produits de base. Les marchés mondiaux et les équilibres géopolitiques ont été bouleversés au fur et à -mesure que Pékin étendait sa sphère d’influence. Ainsi, la Chine n’est pas simplement devenue un acteur des marchés des métaux rares, elle s’est bel et bien muée en un faiseur de ces marchés.

Guillaume Pitron       Le Monde du 12 01 2018

Marie de Vergès Le Monde du 26 02 2019

20 08 2015                       Le tribunal de grande instance de Tours innove en adoptant le droit à la réalité, s’agissant d’une personne de 64 ans, de sexe indéterminé :

Le sexe qui lui a été assigné apparaît comme une pure fiction […] imposée durant toute son existence. Il ne s’agit pas de reconnaître l’existence d’un quelconque troisième sexe, mais de prendre acte de l’impossibilité de rattacher l’intéressé à tel ou tel sexe. Il a donc été demandé à l’officier d’état-civil de modifier le registre en conséquence. Craignant que cette requête renvoie à un débat de société générant la reconnaissance d’un troisième genre, le parquet a fait appel.

Selon les statistiques françaises, cela concernerait une personne sur 4 500, soit 0.02 % ; selon Anne Fausto-Sterling professeur américaine de biologie, le taux de personnes concernées serait de 1.7 % de la population, ce qui paraît vraiment beaucoup.

26 08 2015                                                  La démocratie ou le désastre

C’est une méchante averse de chiffres qui s’est abattue la semaine dernière sur l’Europe : pour le seul mois de juillet, l’Union annonce 107 500 entrées illégales (trois fois plus qu’un an plus tôt), dont 50 000 sur les seules îles de la mer Égée. Quant à l’Allemagne, elle évalue à 700 000 le nombre de migrants qui auront franchi ses frontières en 2015. Vertige. Et remords. Car le week-end dernier, on a aussi commémoré les bombardements chimiques au gaz sarin perpétrés contre l’opposition syrienne, dans la banlieue de Damas, le 21 août 2013. Ces bombardements, c’était la ligne rouge fixée par Barack Obama, celle qui devait déclencher une riposte immédiate contre le régime meurtrier de Bachar al-Assad. François Hollande était près. Obama a reculé. Bachar est toujours là. Et son pays se vide. Par centaines de milliers, les Syriens se réfugient dans des camps de fortune ou s’embarquent en Méditerranée, direction l’Europe. Si la guerre se poursuit – en Syrie, mais aussi en Irak et en Lybie -, l’exode des réfugiés deviendra le problème numéro un de l’Europe, loin devant la dette grecque. La France et l’Allemagne se sont assignés quatre axes de travail : ouvrir des bureaux d’enregistrement aux points d’arrivée des réfugiés, accélérer les procédures, aider les pays en transit à lutter contre les filières clandestines… et aider le pays de départ à se reconstruire. Seul ce dernier point peut stopper l’hémorragie. Seule l’arrivée au pouvoir des forces démocratiques que nous avons abandonnées il y a deux ans, et qui continuent de se battre contre Bachar al-Assad, avec Daech dans leur dos, pourra tarir le flux à la source. Il faut montrer à ces forces que nous sommes derrière elles. Sinon, ce sera les murs, les barbelés et le chaos.

Olivier Pascal Moussellard         Télérama n° 3424 26 août 2015

12 09 2015          Les bonnes vieilles addictions françaises continuent à coûter beaucoup plus cher que les nouvelles :

Coût des vies perdues, coût des pertes de production ou de la qualité de vie mais aussi montant des dépenses publiques de soins, de prévention et de répression… En s’appuyant sur des données épidémiologiques et sanitaires se rapportant à 2010, l’économiste Pierre Kopp a calculé la totalité de ce que coûtent chaque année les drogues licites et illicites à la société française. Les chiffres sont impressionnants : 120 milliards d’euros pour le tabac, 120 milliards pour l’alcool et 8,7 milliards pour les drogues illicites. Ces chiffres prennent en compte les recettes des taxes et les économies que représentent les retraites non versées.

[…]     Ces chiffres chocs du coût social des drogues sont la conclusion d’une étude financée par la Direction générale de la santé et pilotée par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT). […] La France compte 13,4 millions de fumeurs quotidiens et 3,8 millions d’usagers à risque de l’alcool.

[…]     Il y a quelques mois, Pierre Kopp a co-écrit pour le think tank Terra Nova une étude sur les gains qu’apporteraient à l’Etat une libéralisation et une taxation du cannabis.

Pour parvenir à ces quelque 250 milliards d’euros, Pierre Kopp a d’abord pris en compte le nombre de vies perdues chaque année en raison des drogues légales et illégales, soit 49 051 décès liés à l’alcool, 78 966 liés au tabac et 1 605 aux drogues illicites. A l’appui de ses calculs, il a ensuite retenu une valeur moyenne d’une vie en France de 3 millions d’euros, soit 115 000 euros par année de vie perdue. Un chiffre issu du rapport Quinet (Eléments pour une révision de la valeur de la vie humaine) publié en 2013

Pierre Kopp a également intégré le nombre de malades liés à ces consommations (672 000 pour le tabac, 1,2 million pour l’alcool). Et, fort de ces chiffres, il a pu établir les pertes pour la société, appelées coûts externes, qui intègrent aussi bien la valeur des vies humaines perdues que la perte de la qualité de vie ou les pertes de production pour les entreprises.

Tout en reconnaissant que certaines données étaient plus difficiles à établir que d’autres – comment par exemple déterminer avec précision le temps consacré par un policier ou un gendarme à lutter contre la drogue ? Pierre Kopp a également recensé les dépenses engagées par l’Etat pour les soins, la prévention et la répression.

Pour être complet, il a enfin pris en compte les économies de retraites non versées et les recettes apportées par les taxes (13,3 milliards d’euros). Des chiffres mis en regard du coût des soins (8,5 milliards pour l’alcool et 25,9 milliards pour le tabac), une façon de battre en brèche l’idée selon laquelle ces deux drogues licites rapporteraient au final à l’Etat plus qu’elles ne coûtent.  » Leur coût social est monstrueux par rapport à d’éventuelles recettes de taxation, assure Pierre Kopp, qui voit chez ceux qui utilisent cet argument un cynisme de façade basé sur un chiffre faux. La taxation sur les alcools ne représente que 37 % du coût des soins des maladies engendrées par l’alcool, écrit-il.

Soucieux que sa démonstration soit irréprochable, Pierre Kopp fait le choix de ne pas afficher le total arithmétique des coûts, car un grand nombre de décès ou de maladies peuvent être imputés à plusieurs causes. Néanmoins, le montant d’environ 250 milliards d’euros qui serait ainsi obtenu ne doit pas être loin de la vérité, affirme-t-il au Monde, jugeant que les chiffres liés à l’alcool sont toujours sous-estimés. Les coûts engendrés par les infractions, délits et crimes (violences, vols, viols, accidents de la route) imputables à la consommation d’alcool ne sont par exemple pas pris en compte.

Et si les coûts sociaux par catégories de drogue sont approximativement trois fois plus élevés par rapport à une précédente version de l’étude parue en 2006, ce n’est pas la conséquence d’une augmentation de la consommation et d’une politique publique inefficace ou d’un changement négatif majeur du paysage des drogues en France, prévient l’auteur, mais plutôt en raison d’une amélioration des connaissances épidémiologiques (notamment sur le nombre réel de morts imputable au tabac) et d’un changement dans la méthodologie du calcul économique adopté officiellement par les pouvoirs publics. L’économiste estime enfin qu’il est impossible d’établir toute comparaison avec des pays étrangers, car il y aurait trop d’incertitudes sur les éléments pris en compte dans l’équation.

Interrogé sur les mesures qui permettraient de dégager des économies, Pierre Kopp suggère par exemple le doublement du prix du tabac, qui permettrait selon lui de réduire de moitié la consommation.

François Béguin                     Le Monde 12 septembre 2015

En 2017 se constituera un comité de scientifiques et responsables reconnus qui se mettra d’accord sur un certain nombre de données – chiffres, conflits d’intérêt manifestes etc – à soumettre aux candidats à l’élection présidentielle pour leur demander de se prononcer sur les mesures qu’ils prendraient vis-à-vis de ces situations. On peut voir les réponses des candidats sur www.securite-sanitaire.org

  • Gérard Dubois, Santé publique
  • Irène Frachon, Pneumologue
  • Claude Got, Professeur honoraire de médecine
  • Serge Hercberg, Nutrition
  • Catherine Hill, Épidémiologiste
  • Albert Hirsch, Professeur honoraire de médecine
  • Chantal Perrichon, Ligue contre la violence routière

L’alcool tue 49 000 personnes par an, dont 59 % sont dus au vin. Le tabac tue 73 000 personnes par an [Pierre Kopp parle de 79 000], diminuant de 10 ans l’espérance de vie ; un tiers de la population est en surpoids, dont la moitié d’obèses. 90 % de la formation continue des médecins est financée par l’industrie pharmaceutique, qui, par ailleurs approche les étudiants en médecine dès leur 3° année d’études avec les visiteurs médicaux !

La mortalité routière, après des années de baisse, de 2005 à 2013, a recommencé à croître :

  • 2005      5318
  • 2006     4709
  • 2007     4620
  • 2008     4275
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20 09 2015                       Volkswagen : pot aux roses, pas de  pot, pot au noir, pots cassés ? Le choix ne manque pas : un logiciel est découvert,  intégré au moteur de 11 millions de véhicules qui permet de réduire les émissions de gaz d’échappement dès que ces véhicules se trouvent dans la configuration d’un contrôle technique. Le scandale, car Volkswagen jusqu’alors, c’était l’exemplarité allemande par excellence.

Tous les observateurs s’accordent sur un point : Martin Winterkorn, le PDG,  connaissait le groupe  jusque dans ses moindres boulons. Et pour cause : c’est le principal artisan de la croissance exponentielle de VW, passé en moins de dix ans d’un constructeur régional au premier groupe automobile mondial. En huit ans à la tête de l’entreprise, M.  Winterkorn a quasiment tout multiplié par deux : le nombre de voitures vendues (5,7  millions en  2006 contre plus de 10  millions aujourd’hui), le chiffre d’affaires (de 104 à 202  milliards d’euros), le nombre de salariés (de 329  000  à 600  000) et le nombre d’usines (48 en  2006 contre 119 aujourd’hui). De huit marques en  2006, le groupe en compte aujourd’hui douze. Un véhicule sur huit produits dans le monde est aujourd’hui un Volkswagen.

Cécile Boutelet               Le Monde du 24 09 2015

Les révélations de la fraude du constructeur allemand interviennent une semaine après la publication d’un rapport de l’ONG environnementale européenne Transport &  Environnement (T &  E) soulignant que tous les grands constructeurs automobiles vendent des voitures diesel plus polluantes qu’il n’y paraît.

Or, ce carburant est une menace pour la santé publique. En  2012, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), agence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a classé les gaz d’échappement des moteurs diesel cancérogènes certains. Les polluants sortant des pots d’échappement, notamment les particules fines PM10 (d’un diamètre inférieur à 10  micromètres) et PM2,5 (inférieures à 2,5  micromètres), et les oxydes d’azote (NOx) – surtout le dioxyde d’azote –, sont particulièrement nocifs. La liste des maux qu’ils provoquent est longue : bronchite chronique, asthme, cancer du poumon, accident vasculaire cérébral, infarctus du myocarde ou encore problèmes placentaires.

Laetitia van Eeckhout                 Le Monde du 24 09 2015

Fraude il y a donc, scandale il y a en conséquence. Mais tous les responsables vont-ils se trouver sur la sellette ? Car tout de même, il est incroyablement étrange que ce soit une ONG américaine qui ait découvert le pot aux roses – roses au demeurant bien bien chimiques -, et qu’aucune agence d’homologation – l’UTAC [Union Technique de l’Automobile, du motocycle et du Cycle] en France, dont c’est pourtant le boulot, n’ait su déceler le subterfuge, au point de laisser mettre sur le marché onze millions de véhicules trafiqués. En restant enfermés dans leurs laboratoires d’essai, dans leurs Centres de contrôle technique, ils n’ont pas su deviner que l’informatique permettrait de contourner l’obstacle… même les Italiens qui ont pour proverbe : fatto la lege, trovato l’enggano sont tombés dans le panneau. Cela ne serait-il donc pas une faute professionnelle grave que de n’avoir pas su mettre au point des contrôles aléatoires, dans les conditions normales d’utilisation ?

09 2015                            Les projets de colonisation de l’espace se multiplient : ils s’inscrivent dans le cadre du programme des Nations unies visant à éradiquer l’extrême pauvreté à l’horizon 2030. Il existe encore 4  milliards de personnes qui, en Afrique ou dans les pays émergents, n’ont pas accès au Web. Question de coûts : l’accès à Internet dans ces zones par voie terrestre est trop coûteux.

Fin juillet, Google annonçait le lancement de dizaines de ballons gonflés à l’hélium au Sri Lanka, à destination de plus de 20  millions d’habitants de cette île à partir du printemps 2016. Des essais ont déjà eu lieu en Nouvelle-Zélande dans le cadre du programme baptisé Loon, comme balloon en anglais, auquel est associé le Centre national d’études spatiales (CNES). Ces ballons voguent au gré des vents stratosphériques, à vingt kilomètres d’altitude avec une autonomie de cent jours. Ce projet est plus avancé que celui mené avec le fabricant de drones solaires géostationnaires Titan Aerospace qu’a acheté Google il y a un an.

Le même jour, Facebook révélait les dernières avancées de son drone Aquila. Cet avion à hélices sans pilote, fonctionnant à l’énergie solaire, est le prototype de son futur système consistant à déployer une escadrille pouvant planer trois mois au-dessus de la Terre à une altitude oscillant entre 18 et 27 kilomètres pour connecter des clients.

Toujours plus haut, la connexion Internet passe aussi par la mise en orbite de satellites et les projets fleurissent. C’est ainsi qu’en janvier, Google est entré au capital de SpaceX, la société d’Elon Musk, qui prévoit de constituer une constellation de 4 000 petits satellites. La firme de Mountain View a aussi acquis l’an dernier Skybox, une start-up californienne spécialisée dans la fabrication de petits satellites survolant la Terre pour prendre des photos et des petites vidéos.

De son côté, le coréen Samsung imagine également déployer 4 600 satellites. La question centrale est de savoir si l’espace va répondre aux besoins de connectivité qui vont exploser dans les années à venir et comment, estime Stéphane Israël, le patron d’Arianespace, en évoquant l’accélération du mouvement porté par les multiplications des projets de connexion pour les objets, les voitures ou les personnes. L’opportunité est d’autant plus grande que des besoins nouveaux vont croître, liés au changement de comportement induit par les smartphones et les tablettes. Pour accompagner cette évolution, il propose déjà de réfléchir à des microfusées capables de répondre à la demande si elle se confirme.

Le programme le plus concret est celui de l’Américain Greg Wyler, dont l’ambition, avec OneWeb, est de mettre autour de la Terre 900 minisatellites d’ici à 2019. Il exige pour cela des satellites peu coûteux, fabriqués rapidement. En juin, Greg Wyler a fait sa première levée de fonds, de 500  millions de dollars (440  millions d’euros), réunissant des acteurs aussi différents que le groupe Virgin, Airbus, le fabricant de semi-conducteurs Qualcomm, mais aussi Coca-Cola. Toutefois, contrairement à Facebook et à Google, OneWeb ne fournit pas ses propres contenus, il s’agit ici de mettre à disposition un réseau. Cela devrait éviter les critiques relatives à la mise à mal du concept de neutralité du Net, comme l’a été en Inde en avril Internet.org, l’application proposée gratuitement par Facebook, qui offre aux possesseurs de téléphone mobile n’ayant pas les moyens de souscrire un abonnement Internet la possibilité de se connecter gratuitement à la Toile.

Si l’envoi de ballons ou de drones agite la recherche, l’entrée dans le spatial des start-up de la Silicon Valley chamboule en plus tout un modèle économique. Déjà les nouveaux acteurs contribuent à changer les pratiques existantes. Le facteur temps n’est plus le même, les investisseurs privés veulent le raccourcir pour rentabiliser leurs investissements avec des développements plus rapides et moins chers, constate François Auque, patron des activités spatiales d’Airbus, dont le groupe est partenaire à 50/50 avec OneWeb dans la société chargée de concevoir et fabriquer les satellites.

Cette accélération entraîne des mutations dans l’organisation industrielle. Ainsi, une usine sera construite, qui produira trois à quatre satellites par jour pesant 150 kilos, à un coût unitaire très inférieur au million de dollars. Soit une réduction par dix des coûts. Du jamais-vu dans une industrie proche de la haute couture, plus habituée à produire quelques satellites de plusieurs tonnes par an de quelques centaines de millions d’euros. Les futures charges seront d’une conception extrêmement simple, avec une durée de vie d’à peine cinq ans, contre au minimum quinze ans jusqu’à présent.

Il faudra donc les renouveler souvent. Avec OneWeb, nous entrons dans le monde du satellite low cost, confirme Bertrand Maureau, vice-président télécommunication chez Thales Alenia Space (TAS), très présent dans la fabrication de la constellation. La durée de vie et la fiabilité sont moins élevées que pour un satellite classique, mais sont compensées par le grand nombre de satellites au niveau de la constellation (près de mille). C’est pour cela que l’on peut atteindre au niveau du satellite élémentaire des coûts extrêmement bas. TAS a répondu aux appels d’offres lancés à la fin de l’été. Les résultats devraient être connus prochainement.

Au défi industriel s’ajoute une autre contrainte et pas des moindres. Pour couvrir l’ensemble de la planète avec Internet, OneWeb doit obtenir l’autorisation de chaque pays pour installer une station de réception au sol.

Le choix de l’orbite basse, à 1 000 kilomètres de la Terre, pour placer les satellites bouscule aussi les usages face à des opérateurs de télévision et de haut débit qui placent leurs satellites de télécommunications à 36 000 kilomètres de la Terre en géostationnaire (GEO) Les nouveaux entrants y voient un avantage, les coûts de lancement sont moins chers, et surtout la transmission est rapide, elle se fait en temps réel, ce qui est une condition indispensable pour développer les services d’Internet. Inconvénient, il faut pour cela couvrir le globe de centaines de satellites, ce qui n’est pas le cas à très grande distance, un seul satellite suffisant à diffuser dans de vastes régions. Autre difficulté, à cette faible distance de la planète, l’espace est très occupé par de nombreux satellites d’observation, mais aussi encombré par de multiples débris. Les risques de collision y sont importants, alors qu’en orbite géostationnaire, la distance entre deux satellites est de l’ordre de celle reliant Paris à Palerme, en Sicile.

Les grands opérateurs réagissent différemment à cette nouvelle configuration. Le numéro un mondial, l’américain Intelsat, a pris un ticket dans le projet de Greg Wyler, en contribuant à 25  millions de dollars sur les 500  millions de la levée de fonds de juin.

Deuxième mondial, le luxembourgeois SES mise sur la combinaison des orbites en ayant racheté O3B (Other three billions), une constellation créée également par Greg Wyler pour connecter à Internet 3  milliards de personnes n’ayant pas le Web. Particularité, elle est seule à évoluer en orbite moyenne (MEO), à 8 000 kilomètres de la Terre. La transmission se fait quasiment en temps réel et les satellites peuvent être très rapidement orientés vers un point particulier. Nous jouons la complémentarité entre les possibilités du géostationnaire et l’orbite moyenne, explique Karim Michel Sabbagh, le PDG de SES.

A l’inverse, le français Eutelsat, numéro trois du secteur, reste focalisé sur le géostationnaire. Nous ne sommes pas obtus et regardons comme tout le monde les évolutions en cours, mais nous privilégions le GEO car les marges de progression y sont encore immenses, explique Michel de Rosen, le patron de l’opérateur européen. Puissance et précision sont les forces du satellite géostationnaire : il diffuse comme un jet de lumière ciblé, qui illumine une région précise où existe une demande, ajoute-t-il, avant d’exprimer ses doutes sur l’efficacité de l’orbite basse. Une constellation de satellites en orbite basse éclairera, certes, toute la planète, mais avec une lumière trop faible pour bien servir les clients dans les régions qui en ont le plus besoin.

Même s’ils misent sur l’orbite basse, les nouveaux entrants n’ont pas de vision exclusive. Ainsi Facebook, en début d’année, a lancé un appel d’offres afin d’acquérir un satellite géostationnaire, avant d’y renoncer en raison du coût élevé. Lundi 5 octobre, le réseau social a annoncé un partenariat avec Eutelsat pour développer l’accès à Internet en Afrique.

Pour l’instant, les investissements des nouveaux entrants sont modestes. Ils sont estimés à 2  milliards de dollars depuis un an, à comparer aux 40  milliards de dollars consacrés par le Pentagone et la NASA chaque année à l’espace. Il faut garder ces proportions en tête car nous sommes encore durablement dans un monde où les besoins spatiaux seront d’abord, et de loin, ceux des organismes publics, relativise François Auque, d’Airbus. Selon le cabinet Euroconsult, les deux projets de constellations (OneWeb et SpaceX), représentant près de 5 000 satellites, nécessiteraient 15  milliards de dollars d’investissements, à comparer aux 66  milliards prévus pour les 550 satellites commerciaux qui seront mis en orbite géostationnaire dans la décennie 2015-2024.

Reste cependant à prouver la viabilité économique des constellations en orbite basse et à lever les fonds nécessaires pour aller au bout des projets. Or, à ce jour, les investisseurs financiers regardent ces objets avec distance, leur prudence pouvant contribuer à décaler les développements et contribuer aux retards déjà envisageables. Cinq années seulement est un délai très court pour tisser cette toile mondiale composée de ballons, de drones et de minisatellites, même si l’effervescence s’est emparée de la planète du Net et va en s’amplifiant. L’autre danger est que cette bulle explose.

Résumé de Dominique Gallois                              Le Monde du 6 10 2015

19 10 2015                       C’est connu : les Suisses sont gens prévoyants. Raphaël Mayoraz, géologue cantonal du Valais s’était rendu compte, d’après les relevés de ses instruments que le Mel de la Niva, entre Evolène et le barrage de la Grande Dixence [Evolène est en hauteur, au-dessus de Sion, dans le Valais] était devenu instable, depuis un premier éboulement en août 2013. Il était donc sur place avec Ludwig Haas, qui a filmé : le caillou a été estimé à peu près à 2 000 m³ ; il a dévalé sur 1 000 m. de dénivelé, et, comme on s’y attendait, les mesures essentielles avaient été prises et il n’y eut même pas un blessé.

Ces chutes de quantités gigantesques de rochers atteignent une fréquence qu’on ne connaissait pas cinquante ans plus tôt : à peu près deux ans plus tard, le 23 août 2017, trois millions de mètres cubes se décolleront de la paroi nord du Piz Cengalo, – 3369 m- dans les Grisons, dévalant sur le glacier situé au-dessus du village de Bondo, provoquant une avalanche rocheuse, puis une coulée de boue de six kilomètres qui dévastera le village de Bondo, heureusement évacué auparavant grâce à un système d’alerte mis en place par les autorités. Mais huit randonneurs seront emportés par la vague.

Les Suisses auscultent la montagne systématiquement, régulièrement et cela leur évite souvent de pleurer des morts. Peut-être évacuent-ils des villages sans que les risques se confirment, mais la prudence prévaut et il ne se trouve personne pour remettre cela en cause. Il semblerait qu’il n’en aille pas de même en France où on préfère cacher dans des tiroir des rapports, s’ils soulignent un réel danger qui impliquerait des mesures désagréables :

Ludovic Ravanel, 36 ans, chamoniard, membre de la Compagnie des guides de Chamonix et chercheur au CNRS, détaille les raisons de la dégradation du permafrost. Il diffuse des vidéos terrifiantes, des millions de mètres cubes de roches qui dévalent des flancs de montagnes en Alaska, en Nouvelle-Zélande, dans les Alpes… Les spectateurs poussent des cris d’effroi. […] Il détaille des courbes de température qui s’affolent. On assiste à des pétages de scores. Plus 2,1 °C à Chamonix en soixante-dix ans, peut-être 6 ou 7 autres degrés d’ici à la fin du siècle. Sachant que les milieux de montagne se réchauffent deux à trois fois plus vite que le reste de la planète, que va-t-il rester des Alpes ? Le guide-chercheur montre des glaciers qui ont tout simplement disparu. Tout ce patrimoine est en train de fondre. Puis une autre courbe, le nombre d’écroulements – on ne parle plus d’éboulement au-delà d’un volume de chutes de pierres ou de blocs supérieur à 100 m³ – décomptés ces dernières années dans le massif du Mont-Blanc, jusqu’à 160 certains étés : comme par hasard, celle-ci accompagne fidèlement l’augmentation des températures. […].  J’espère ne pas avoir trop plombé l’ambiance, conclut-il en souriant. […] En 2005, deux ans après la grande canicule de 2003 et alors qu’on étouffe à nouveau, l’impensable se produit aux Drus. Un peu comme si Notre-Dame de la Garde ou la tour Eiffel s’écroulait : en quelques secondes, un pan entier de la face sud-ouest des Drus s’effondre et avec lui 300 000 m³ de granite, formant au sol un champignon nucléaire inversé. Sylvain Coutterand, docteur en géographie alpine, auteur du récent Atlas des glaciers disparus (éditions Paulsen), se souvient d’une forêt recouverte de plusieurs millimètres de poussière et d’un fracas entendu jusque dans la vallée. Le pilier Bonatti n’a pas résisté. Cette paroi devait son nom à celui qui l’avait conquise en 1955 au terme d’une des plus mythiques ascensions de l’histoire de l’alpinisme. En 2005, Walter Bonatti, immense grimpeur italien, a 75 ans et il voit disparaître son pilier de son vivant. On ne pensait pas que ça puisse arriver, se désole Sylvain Coutterand. Les géologues du monde entier n’en croyaient pas leurs yeux. […] La chute du pilier Bonatti est vécue comme le signe annonciateur de plus grands malheurs à venir. Douze ans après, en septembre dernier, l’éperon Tournier s’effondre lui aussi, déversant 44 000 m³ de roches dans le vide. Ludovic Ravanel s’inquiète désormais de voir le permafrost se dégrader vers 3 500 m, ce qu’il n’aurait pas imaginé il y a peu. Août devient le mois de tous les dangers. Chose incroyable il y a seulement quelques années, la pratique de l’alpinisme s’avère dorénavant plus périlleuse en été qu’en hiver. J’ai toujours vu les montagnes tomber, tente de relativiser Catherine Destivelle, qui fut le plus grand nom de l’escalade française au féminin. On l’accepte, comme l’idée de la mort. Elles aussi ne sont que de passage. Mais elle avoue qu’elle ne s’aventure plus là-haut en août. J’ai peur. Ça s’écroule partout. À Tête Rousse, ça tombe tous les trois jours. Et pas des petits rochers, des tables entières ! C’est horrible.[…] Non loin de là, la voie normale d’accès au mont Blanc par le couloir du Goûter est devenue un vrai coupe-gorge. Fait exceptionnel, alors que la région déborde de candidats au sommet (jusqu’à 20 000 par an), la Compagnie des guides de Chamonix et celle de Saint–Gervais ont décidé de ne plus l’emprunter jusqu’à nouvel ordre. Plus de 100 morts et 230 blessés depuis 1990 pour un passage de 100 mètres de large seulement. 

Ludovic Ravanel a commencé à rédiger une carte des sites à risques de la région mais il ne l’a pas transmise au préfet de Haute-Savoie (qui ne l’a pas réclamée) de peur que celui-ci n’interdise l’accès à toute la montagne. Je suis un chercheur, pas un fonctionnaire ayant reçu mission du préfet ni un employé de la Compagnie du Mont-Blanc, se justifie-t-il. Par conséquent, le document dort dans un tiroir. Ludovic a tort, le propre des autorités administratives, c’est de ne rien faire, ironise Blaise Agresti, qui se souvient qu’une autre étude des risques n’avait débouché sur aucune mesure de la part de l’État. À la différence des Suisses, qui surveillent de près trains de montagne, fermes, habitations, remontées mécaniques et installations électriques menacés par les écroulements, les Français se voileraient-ils la face ? À la mairie de Chamonix, où l’on travaille à partir d’un plan de prévention des risques réalisé par l’État il y a seize ans, Jean-Marc Bonino, directeur du développement durable du territoire de la communauté de communes de la vallée de Chamonix Mont-Blanc, indique que deux programmes européens de recherches surveillent l’érosion des sommets. Le plus grand paravalanche d’Europe, celui du glacier de Taconnaz, a été renforcé pour retenir 2,5 millions de mètres cubes de glace et de roches. De nombreux itinéraires d’accès aux refuges ont été modifiés en raison du danger.La question des écroulements constitue une préoccupation grandissante depuis une dizaine d’années. Et l’aiguille du Midi, dont la sécurité dépend de la Compagnie du Mont-Blanc et de la Ville ? Il faudra sans doute y prendre un jour des mesures drastiques mais quand ? Je ne sais pas le dire. On lui fait alors remarquer qu’il ne parle pas au conditionnel mais au futur. Il s’en sort par une prise d’escalade improvisée : Le futur, ce peut être long.

Alexandre Duyck   Le Monde du 25 août 2018

A escamoter ainsi les rapports qui décrivent la réalité, à adopter la politique de l’autruche, on prend le risque de voir un jour, l’Aiguille du Goûter par exemple, imploser et broyer tout sur son passage, dans les vallées de Chamonix – les Houches – et de Saint Gervais. Et on pleurera les morts en interminables lamentations plutôt que les avoir mis en lieu sur auparavant, comme savent le faire les Suisses. Il y a fort à parier que si la sécurité du versant français du Mont Blanc avait été confiée au service suisse, Les Houches,  Chamonix jusqu’aux Tines, auraient déjà été évacués.

20 10 2015                       Une kyrielle de personnalités du monde de la culture – plus de 800 – signent un appel au gouvernement pour redonner au camp de réfugiés de Calais figure humaine :

Depuis des semaines, de nombreuses associations sur le terrain cherchent à alerter l’opinion publique des épouvantables conditions de vie réservées aux migrants et aux réfugiés de la jungle de Calais.
Cinq à six mille femmes, hommes et enfants, épuisés par un terrible voyage, laissés à eux-mêmes dans des bidonvilles, avec un maigre repas par jour, un accès quasi impossible à une douche ou à des toilettes, une épidémie de gale dévastatrice, des blessures douloureuses, des abcès dentaires non soignés. Et les viols des femmes. Les enfants laissés à eux-mêmes dans les détritus. Les violences policières presque routinières. Les ratonnades organisées par des militants d’extrême droite.
Jusqu’à quand allons-nous nous taire ?
Au prétexte que des conditions de vie moins inhumaines pourraient produire un appel d’air envers d’autres réfugiés, le gouvernement de notre pays a décidé de se défausser sur les associations et les bonnes volontés. Celles-ci sont admirables mais ne peuvent pas tout.
Ce désengagement de la puissance publique est une honte dans un pays qui même en période de crise, reste la sixième puissance économique mondiale.
La spirale du pire est amorcée.
Les discours réactionnaires ou fascisants ne cessent depuis des années de diviser les gens, d’opposer des catégories toujours plus fragmentées, pour mieux propager leur idéologie haineuse.
Aujourd’hui leur propagande avance l’argument qu’il n’y aurait plus de place pour les exilés d’où qu’ils viennent, soi-disant au nom de la défense des plus pauvres des Français.
Cette mise en concurrence des indigences est ignoble.
Elle nous habitue à l’idée qu’il y aurait des misères défendables et d’autres non.
Elle sape les fondements des valeurs constitutives de la France.
Elle nie notre humanité commune.
Elle nous prépare au pire.
Alors que ce sont, précisément, ces mêmes associations, ces mêmes bénévoles, ces mêmes hommes et femmes de bonne volonté qui nous alertent aujourd’hui sur Calais et qui agissent depuis des années à panser toutes les misères de France.
Alors que ce sont, précisément, les mêmes hommes et femmes politiques, ou les mêmes discours qui attisent le feu en soufflant sur les braises des divisions mortifères, qui, par leur action ou leur manque d’action politique, accentuent la pauvreté des plus pauvres et sont incapables de lutter efficacement contre le mal logement ou la misère alimentaire.
Aujourd’hui nous avons décidé de prendre la parole tous ensemble pour dire non à la situation réservée à ceux qui sont actuellement les plus démunis de droits en France : les exilés de Calais.
Au nom de nos valeurs communes d’asile et d’universalisme.
Et parce que nous serons plus forts demain pour nous battre ensemble contre les autres formes d’injustices et de misère.
Nous demandons solennellement au gouvernement un large plan d’urgence pour sortir la jungle de Calais de l’indignité dans laquelle elle se trouve.

Le gouvernement restera sourd. Des améliorations ponctuelles seront apportées à l’initiative des ONG. Contactée, Julie Gayet bottera en touche : je vais réfléchir.

31 10 2015                          Un Airbus A 380 qui venait de décoller de Charm el-Cheikh explose en vol : 224 passagers et membres d’équipage y laissent leur vie. L’attentat est revendiqué par la branche égyptienne de l’EI.


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