Discours de 2013 à 2015 : Jean d’Ormesson, Patrick Modiano, Le pape François, Amélie Nothomb. 15818
Publié par (l.peltier) le 26 mai 2008 En savoir plus

2013                      Jean D’ORMESSON      Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit. Extraits.

19 12 2014            Patrick MODIANO, à Stockholm pour la remise  du prix Nobel de littérature

22 12 2014               Le Pape François s’adresse à la Curie, à Rome.

19 12 2015              Amélie NOTHOMB   Discours de réception à l’Académie Royale de Belgique, au siège de Simon LEYS.

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Extraits de Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit de Jean d’Ormesson, Robert Laffont 2013, dans lequel l’auteur se livre à l’exercice d’un résumé aussi court que possible de l’histoire du monde. Essai plus que largement transformé.

Le piège à éviter, c’est de se jeter dans le moderne. Tout le monde veut être moderne et, comme si ça ne suffisait pas, tout le monde veut être rebelle par-dessus le marché. Pour être au goût du jour, tout le monde cherche à grimper dans le train déjà bondé des mutins de Panurge. C’est un joyeux tintamarre, plein d’argent comme jamais, ou plutôt comme toujours. Les mauvaises manières en plus. Tournent dans ce manège non pas tant, comme on pourrait s’y attendre, les plus déshérités, les hors-la-loi, les laissés-pour-compte de l’histoire, mais surtout, sans vergogne, ceux qui ont déjà tout et qui veulent encore le reste, les banquiers ivres de Chine, les milliardaires en perdition qui, à défaut de rendre l’argent, en disent au moins du mal. Le comble du moderne, c’est à la fois de passer pour rebelle, d’avoir le pouvoir et d’être plein aux as. Ah ! bravo ! Quel chic !

Être résolument moderne est une tentation que j’ai fini par repousser. Pour la bonne raison que le moderne sent déjà le moisi.

Il y a cent ans, l’histoire s’est emballée. L’avenir, tout à coup, a été autre chose que le passé. Au point que les mots nous manquent pour tenter de nous définir. Le nouveau, à peine né, est aussitôt une vieille lune. Le moderne est hors d’âge et déjà derrière nous. Le postmoderne est dépassé et un peu ridicule. Le contemporain, à son tour, est tombé dans les oubliettes. Nous sommes des écureuils qui courent de plus en plus vite dans une roue sans fin et qui se mordent la queue.

Les événements, les livres, les spectacles, les sentiments, les idées passent à bride abattue, comme l’herbe et comme le vent. La tête nous tourne. Quelques-uns crient qu’ils veulent descendre et essaient de sortir. Mais sortir est interdit. Nous sommes enfermés dans le système et il n’est pas permis de s’échapper. Même si nous le voulions. Et nous ne le voulons pas vraiment. Le système, c’est ce monde que nous avons tricoté tous ensemble et où nous sommes condamnés à vivre avant de faire comme les autres et de nous en aller pour de bon.

Nous sommes prisonniers de nos propres progrès. Je connais ma prison. J’accepte ma condition. Je m’en arrange même assez bien avec ses éclats de voix et ses roulements de tambour auxquels il m’arrive de participer. Mais je ne fais pas le malin. Je ne pousse pas des cris de joie. Je ne suis pas affolé par l’actualité. Je ne suis pas à la mode. Nous le savons depuis toujours : la mode est ce qui se démode. Toutes ces vieilleries triomphantes sont depuis longtemps usées jusqu’à la corde. Je ne pleure pas non plus sur le passé, sur le lait répandu des charmes du temps jadis. Je suis là, et c’est tout. Je m’arrange de mon époque comme je m’arrange d’être au monde. Ni rejet, ni colère, ni amertume – et aucune illusion.

[…]        Je suis tombé dans ce monde en un temps où beaucoup de choses disparaissaient et où beaucoup d’autres apparaissaient. Il y a eu le jeudi noir de Wall Street, la dépression, les banques qui sautent, le chômage, l’inflation. Il y a eu le communisme, le fascisme, le national-socialisme. Il y a eu la guerre, le goulag, la Shoah, les Khmers rouges, le Rwanda. Il y a eu un progrès qui a semé en même temps l’enthousiasme et la crainte. Longtemps, demain a ressemblé à hier. Et puis, tout à coup, l’histoire a pris le mors aux dents.

Qu’est-ce qui a tellement changé depuis Plessis-lez-Vaudreuil, depuis mon enfance, depuis les débuts de l’autre siècle ? La réponse ne fait pas de doute. Ce qui a changé, c’est la place de la science – et de sa fille, la technique. La science et la technique ont pris le pas sur la nature, sur le pouvoir, sur la poésie, sur la philosophie et sur la religion. Voilà le cœur de l’affaire. Elles ont bouleversé notre vie.

Ça commence avec la ronde des saisons et du jour et de la nuit. Avec la terreur devant le soir qui tombe, devant la foudre et le tonnerre, devant les éclipses. Ça continue avec l’observation de la marche du soleil et de la lune, avec le refus de la magie, avec les balbutiements de la raison. Ça se poursuit avec d’énormes machineries, avec des sphères de cristal qui glissent les unes sur les autres dans le ciel, avec des anges mécaniciens, avec des systèmes de l’univers. Et puis la gravitation, l’évolution, la relativité, l’expansion, le big bang là-haut et ses milliards d’années, l’incertitude quantique tout en bas. Ça finit par des puces. Ce qui a changé, ce sont les puces : elles règnent sur notre avenir.

Très vite, l’immensité se contracte, s’apprivoise, devient mobile et nomade, descend dans la rue, pénètre dans les foyers. Ouvrez les yeux. Que voyez-vous ? Des puces. Des voitures partout, des avions dans le ciel, des portables aussi nombreux, ou plus, que les êtres humains, des ordinateurs et la Toile. Des mécanismes minuscules, des filaments, des pointes d’épingle ont remplacé les mystères, les esprits cachés un peu partout et les dieux. Le pouvoir et l’argent s’installent sur Internet. Le portable entre nos mains prend la place du chapelet. Facebook est une communion sans Dieu, mêlée de confession. L’univers sans bornes est tombé sous votre coupe. L’infiniment grand et son jumeau, l’infiniment petit, viennent manger dans votre main. Bientôt, semées sous votre peau, les puces feront partie de votre corps. Vous serez votre propre robot. Un autre monde est déjà au travail. Tout ce que la science est capable de faire, elle le fera. Un rêve de puissance nous emporte. La physique mathématique et la biologie moléculaire sont la poésie d’aujourd’hui. Ce sont elles qui traduisent et qui façonnent le monde et elles soulèvent chez les jeunes gens l’enthousiasme qui venait hier des poètes.

Je n’oserais pas dire que Dieu change aussi. Mais l’image que les hommes se font de Dieu se modifie profondément. Il faut aborder ces questions avec prudence. De la fin des voyages, de la contraction de l’espace, de l’allongement de la vie, à la rigueur de la science qui, sous les espèces de la relativité générale – et même restreinte – ou de la théorie des quanta, passe aujourd’hui loin au-dessus de nos têtes, il est permis de parler avec liberté. La religion se confond si étroitement avec nous que le moindre mot, la moindre atteinte, le moindre écart peut ouvrir des blessures qui ont du mal à se refermer.

L’idée de Dieu n’est pas très vieille. La vie a quelque chose comme trois milliards et demi d’années. Il est plus difficile de savoir l’âge du genre humain. Des hommes et des femmes plus ou moins semblables à nous, capables de penser, de rire, de parler, vous pourriez, j’imagine, en trouver il y a deux cent mille ans. Bientôt apparaît une activité à laquelle il pourrait être donné le nom d’art. Il y a cinq mille ans, du côté du Tigre et de l’Euphrate, en Mésopotamie, à Sumer, à Akkad, sur le territoire de l’Irak actuel, puis en Egypte, en Chine, aux Indes, l’écriture est inventée. Elle fixe sur du bois, sur du cuir, sur de l’argile, sur des papyrus des paroles qui, à peine prononcées, s’effaçaient dans l’air du temps. Et les chiffres. Ils mesurent les récoltes, les biens, les années de règne des souverains. Et plus tard, en Inde, et transmise par les Arabes au monde occidental, cette invention foudroyante : le zéro. Le Dieu unique est entré en scène avec Abraham, s’il a jamais existé, un peu après l’écriture.

Avant Abraham et le monothéisme, les peuples primitifs ne se faisaient aucune idée d’un Dieu unique créateur du monde et qui régnerait sur l’histoire des hommes. Ils vivaient dans un univers où toutes les forces de la nature prenaient un sens magique. Au fil des millénaires, cet univers magique donne naissance à une ribambelle de panthéons, dominés d’abord par des déesses. Non seulement en Mésopotamie, où apparaissent, dans le royaume d’Uruk, avec YEnuma Elish et avec Gilgamesh, les premières de nos grandes œuvres religieuses et littéraires, mais en Chine, aux Indes, avec le Mahabharata et la Bhagavad-Gita, en Egypte, au Japon, avec Amaterasu, les déesses, puis les dieux s’engendrent les uns les autres et ne tardent pas à se multiplier. En Chine, les forces célestes finissent par constituer une gigantesque et écrasante bureaucratie. Aux Indes, où les Indo-Européens au teint clair venus du Nord-Ouest parviennent à submerger les Dravidiens à la peau sombre et à les dominer, d’innombrables divinités au corps d’aigle ou de taureau, de singe, d’éléphant déploient dans les eaux, sur la terre et dans l’air leurs bras démultipliés, leurs ailes, leur trompe. En Egypte aussi triomphent sous d’autres formes, plus hiératiques, moins agitées, les dieux et les déesses à visage d’animaux : faucon, chacal, crocodile, chat, scarabée, sphinx mi-femme, mi-lion.

C’est la Grèce qui offre à ses dieux et à ses déesses les traits radieux des hommes et des femmes, des jeunes gens et des jeunes filles. Les Grecs, qui, sur les côtes de I’Ionie, puis dans les cités de la Grande Grèce, en Italie du Sud, ont presque tout inventé – la géométrie, la mathématique, la philosophie, l’histoire, le théâtre, la démocratie… -, ont inventé aussi la beauté et, d’une certaine façon, la dignité de l’homme qui s’éloigne du monde animal et se met soudain, avec audace, à défier les dieux de l’Olympe. Et ils ont donné à leurs divinités la grâce de l’être humain doté d’équilibre physique et moral, de sagesse, de sens moral, de passion aussi – kalos kagathos. Zeus, Héra, Aphrodite, Artémis, Ares, Héphaïstos, puis leurs doubles latins : Jupiter, Junon, Vénus, Diane, Mars, Vulcain, peuplent l’Iliade et l’Odyssée, les tragiques grecs, l’Énéide, les Métamorphoses d’Ovide, les rêves, les espérances, les craintes, la vie quotidienne des habitants des villes et des campagnes.

Issu de tribus araméennes emmenées d’Ur, en Chaldée, jusqu’en Israël sous la conduite d’Abraham, le peuple juif, cependant, a élevé à la dignité d’un dieu unique son Dieu, qui ne peut pas être représenté et dont le nom – Jéhovah, ou Yahvé, ou Elohim, ou Adonaï – peut à peine être prononcé. Un dieu unique que connaît aussi l’Egypte sous le pharaon Aménophis IV, époux de Néfertiti, qui prend le nom d’Akhenaton et qui, au premier millénaire avant notre ère, délaisse Thèbes aux cent portes – le Karnak d’aujourd’hui – et tout le panthéon égyptien pour Tell el-Amarna et le culte exclusif du dieu unique Aton. Avant le retour en force, avec le fameux Toutankhamon, de tous les dieux et de toutes les déesses autour d’Amon-Râ et de son inamovible clergé.

Des recherches récentes ont un peu bousculé ce calendrier traditionnel du monothéisme. Elles suggèrent que l’entrée en scène effective du dieu unique au sein du peuple hébreu est sensiblement postérieure à l’époque présumée d’Abraham. Ce ne serait qu’au cours du premier millénaire que le Dieu unique se serait imposé aux juifs. Qu’il remonte au IIe millénaire ou au milieu du Ier, le monothéisme, en tout cas, avec la Torah des juifs, avec le Nouveau Testament des chrétiens, six ou sept siècles plus tard avec le prophète Mahomet et le Coran des musulmans, va régner en maître sur le monde pendant quelque deux mille ans.

Dans tout l’Empire romain après Constantin et Théodose, d’un bout à l’autre de l’Europe tout au long du Moyen Âge, de la Renaissance, des temps classiques et postclassiques, dans une bonne partie de l’Asie sous l’influence des Arabes, des Turcs, des Russes, des Hollandais, des Portugais, des Anglais, des Français, dans toute l’Amérique à partir de sa découverte par les Espagnols, puis par les Portugais, dans de larges régions de l’Afrique, le Dieu unique impose sa loi.

Dieu est partout. Il domine les esprits et les cœurs. Il se confond avec les États, avec la société, avec la famille. « Dieu et mon droit ». « Gott mit uns ». « In God we trust ». « Dieu premier servi ». « Dieu le veut ! » « Allah akbar ». « Au plaisir de Dieu ». « Despues de Dios, la casa de Quirôs ». « Re que Diou », la devise des Talleyrand-Périgord. Le jour de Noël de l’an 800, à Rome, Charlemagne se fait couronner empereur par Léon III. Le pape règne sur l’Italie, indirectement sur la France, sur l’Espagne, sur le Portugal et il tient en échec le chef du Saint Empire romain de nationalité germanique. En 1077, l’empereur Henri IV se jette à Canossa aux pieds du pape Grégoire V. Le 24 juillet 1177, Frédéric Ier Barberousse s’agenouille devant le pape Alexandre dans l’atrium de la basilique Saint-Marc à Venise. Après une longue lutte, le pape Innocent IV finit par l’emporter sur Frédéric II Hohenstaufen, l’empereur mi-allemand, mi-normand qui était entré à Jérusalem sous les acclamations des musulmans et que ses contemporains appelaient Stupor mundi. La France se proclame fille aînée de l’Église, le roi d’Espagne se présente comme Sa Majesté très catholique. En Europe, l’Inquisition est chez elle un peu partout.

Quinze ans après la prise de la Bastille, le 2 décembre 1804, à Paris, dans la cathédrale Notre-Dame rouverte au public depuis deux ans, après dix ans d’interdiction, le pape Pie VII tend la couronne impériale à Napoléon Bonaparte, général républicain issu de la Révolution. Avec les empereurs de la Chine, à l’histoire chaotique et heurtée, la lignée des papes est, malgré beaucoup de troubles et d’échecs, l’institution politique et religieuse la plus longue et la plus réussie de toute l’histoire des hommes.

Pendant tout le Moyen Âge, au XVI°, au XVII°, au XVIII° siècle, et, à certains égards et dans certaines limites, jusqu’au début du XIX°, au temps de Stendhal, les jeunes ambitieux qui ne peuvent pas partir faire la guerre pour se couvrir de gloire et une foule de jeunes filles qui, pour une raison ou pour une autre, n’ont pas réussi à se marier se jettent ou sont jetés dans les ordres et dans les couvents. Les ouvrages qui semblent mettre en doute l’existence de Dieu ou qui se contentent de poser des questions sur son statut sont condamnés au bûcher – et, le plus souvent, leurs auteurs avec eux. L’éducation des enfants est fondée sur la religion qui, à Damas et à Bagdad, à Rome, à Londres, à Paris, à Vienne et à Berlin, à Madrid, à Saint-Pétersbourg, s’empare des esprits de la naissance à la mort.

L’art et la religion sont liés l’un à l’autre. Ils l’ont toujours été. Bien avant le triomphe du monothéisme, et notamment en Egypte, dans l’Iliade et l’Odyssée, dans les temples d’Ionie, sur l’Acropole d’Athènes et chez les tragiques grecs, les dieux et les déesses sont les thèmes premiers et le plus souvent presque uniques de l’architecture, de la sculpture, du théâtre, de la philosophie, de la littérature. Avant même les dieux et les déesses, il semble bien que l’art, ou ce qui en tient lieu, ait une fonction magique. Le christianisme et, six ou sept cents ans plus tard, l’islam jouent avec un éclat sans pareil le rôle de promoteurs de la culture et de l’art. Les temples, les synagogues, les églises, les basiliques, les monastères, les baptistères, les mosquées, les universités, les tombeaux des grands personnages chantent la gloire de Dieu et la transmettent au peuple. Succédant à la Rome de la République et de l’Empire, et aussi à Damas et à Bagdad aux trésors innombrables, la Rome des papes devient le centre artistique de l’univers. Après les temps obscurs des grandes invasions qui avaient réduit Rome à l’état d’une bourgade misérable, les chroniqueurs du Moyen Âge et de la Renaissance prétendent avec vraisemblance que plus de la moitié des richesses du monde connu sont entassées dans la Ville éternelle. À Florence, à Sienne, à Spolète, à Assise, à Venise, à Naples, au fond des Pouilles, dans toute l’Italie, en France, en Espagne, dans les États allemands, en Autriche, en Pologne, en Russie, à Ispahan et à Samarkand, partout, jusque dans les campagnes les plus perdues et les villages les plus reculés, Dieu est à la source et au cœur de toute peinture, de toute sculpture, de toute architecture et de toute musique. Peindre, c’est s’occuper d’abord de Dieu, de sa mère, de ses saints. Les Caravage et les Titien sont de mauvais garçons, mais ils sont aussi les serviteurs de Dieu. Du chant grégorien à Bach et à Messiaen, de Dante, de Duccio, des Bellini, de Giotto à Claudel, à Dali, à Cocteau, Dieu est partout autour de nous et en nous, dans les grandes choses et dans les toutes petites. Il fait tourner le soleil et les autres étoiles, il rend la vie plus grande et plus belle, et il est garant des mathématiques, de la grammaire, des manières de table et de l’éducation des enfants.

Il n’y a, en vérité, pas d’autre réalité que Dieu. Le bonheur, la santé, l’argent, l’amour, la gloire passagère des conquérants et des poètes, le cours de l’histoire des hommes et la marche des astres dans le ciel renvoient à Dieu, et à Dieu seul. Merci pour les roses et merci pour les épines. Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Dieu est le seul garant de l’univers et de tout ce qui y figure. Imaginé par Dieu de toute éternité, et créé par Dieu il y a quelques milliers d’années, le monde est bordé par Dieu. Rien ne peut se produire, rien ne peut disparaître qui ne soit voulu par lui. La vie et la mort lui appartiennent.

Dieu prend des visages différents et souvent opposés. Entre les trois monothéismes, la coexistence est difficile. En France, en Espagne, en Italie, en Autriche-Hongrie, en Pologne, l’Église catholique, apostolique et romaine, schisme triomphant issu du peuple hébreu, mène la vie dure aux juifs considérés comme responsables du procès et de la mort de Jésus, fils de Dieu et Dieu lui-même. Les orthodoxes, en Russie, ne sont pas plus bienveillants. La montée foudroyante de l’islam à partir du VII° siècle fait des musulmans les ennemis jurés des chrétiens. Les neuf croisades successives sont, de part et d’autre, un grand moment de l’histoire des hommes où se mêlent l’héroïsme, la ruse, la cruauté, la légende. Au sein même du monde musulman, la bataille fait rage entre des factions opposées, et notamment entre sunnites et chiites. De Marcion et d’Arius à Nestorius, à Photios et à Mgr Lefebvre, le monde chrétien est déchiré lui aussi par les hérésies condamnées de concile en concile, puis par la rupture entre l’Église romaine et l’Église orthodoxe, et enfin par les guerres de Religion sans merci entre catholiques et protestants. Il y a beaucoup de demeures dans la maison du Père – et elles ne s’entendent pas entre elles.

Les premières failles dans ce système où Dieu est la clé de voûte de l’univers et de toute existence se produisent en Europe, et notamment en France, à l’époque des Lumières. Des attaques, d’abord dissimulées et ironiques, sont lancées contre Dieu par Montesquieu – notamment dans les Lettres persanes qui, sous couvert de se moquer de l’islam, atteignent souvent le christianisme – et par Voltaire, puis, avec plus de violence, par Diderot. Voltaire se déchaîne contre l’Infâme qui se confond avec l’Église catholique, mais il croit toujours à l’existence d’une puissance qui ferait fonctionner l’univers :

L’univers m’embarrasse et je ne puis songer

Que cette horloge existe et n’ait point d’horloger.

Jean-Jacques Rousseau – qui a deux fils spirituels, l’un de gauche, Robespierre, qui imposera le culte de l’Être suprême, l’autre de droite, Chateaubriand, qui demeurera fidèle à l’Église catholique et romaine de son enfance – reste attaché à quelque chose de vague et d’un peu pleurnichard, en tout cas trempé de larmes, que nous appellerions aujourd’hui la force de l’esprit. S’inspirant, au loin, de Lucrèce et de Spinoza, c’est Diderot qui va le plus loin : il engage son Encyclopédie sur les rails d’un matérialisme en route vers le transformisme. Quarante ans avant Lamarck, soixante ans avant Darwin, il annonce déjà, dans la langue du XVIII°, l’évolution des espèces : Tous les êtres circulent les uns dans les autres. Tout est en un flux perpétuel. Tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante, toute plante est plus ou moins animal. […]      Il n’y a qu’un seul individu : c’est le tout. Naître, vivre et passer, c’est changer de forme.

Mais la machine de guerre la plus puissante contre l’idée de Dieu ne sera pas dressée par les philosophes. Elle sera l’œuvre des savants. Les idées mènent le monde – et elles prennent peu à peu le visage d’une observation de plus en plus affinée et lointaine dans l’espace et le temps, le visage surtout de l’expérience mathématique et des chiffres.

Ce ne sont pourtant pas les astronomes qui lancent l’attaque contre Dieu. Copernic est chanoine. Kepler est très loin d’être athée. Galilée, qui passera devant le tribunal de l’Inquisition, est un catholique sincère. Newton croit en Dieu avec ardeur. Ce n’est pas Dieu que menacent la révolution copernicienne et l’attraction de Newton, c’est la place de l’homme dans l’univers. Elles le chassent de la situation privilégiée qu’il croyait occuper au cœur du monde depuis les anciens Grecs qui le considéraient comme la mesure de toute chose. Elles s’en prennent, non à Dieu dont elles continuent de chanter la puissance, mais à l’orgueil des hommes.

L’offensive décisive est menée par un simple voyageur au long cours, un biologiste amateur, un anthropologue de génie. Darwin, dans sa jeunesse, était distrait et tête en l’air. Fils de médecin, il aimait sa femme qui s’appelait Emma, la chasse, les plantes, les papillons, la campagne, une vie très calme. Il voulait devenir pasteur. C’est dire s’il croyait, lui aussi, à l’existence de Dieu. Après une croisière de cinq ans autour du monde à bord d’un bateau devenu célèbre dans l’histoire des sciences, le Beagle, il lui arrive un grand malheur aux yeux d’Emma et un grand bonheur aux yeux de la biologie : il entre dans la gloire en découvrant quelque chose qui rôdait déjà dans l’air du temps et qui allait s’appeler le transformisme et l’évolution. Et il perd la foi. Après lui avoir parlé du danger d’abandonner la révélation, sa femme lui écrit ces mots déchirants : Je serais extrêmement malheureuse si je pensais que nous ne nous appartenons pas l’un à l’autre pour l’éternité.

C’est que Darwin, si longtemps croyant, se voit contraint d’abandonner l’idée d’un Dieu créateur qui régnerait à jamais dans les cieux. Pourquoi ? Parce que, réunissant dans une même science générale de la vie la botanique, la zoologie et l’anthropologie, il fait descendre toutes les espèces vivantes d’un même ancêtre commun. Dieu, du coup, devient inutile. Il n’a pas créé l’homme et la femme comme une espèce distincte, tirée du néant, coupée de tout ancêtre et à qui appartiendrait en propre quelque chose d’éternel et d’apparemment lumineux, mais en réalité obscur, qui pourrait passer pour une âme. Des amibes et des algues bleues aux vertébrés et aux primates court un fil continu qui ne s’interrompt pas. Les hommes sont des primates modifiés par le temps, les singes sont leurs cousins et la création entière sort d’une souche commune et très ancienne, capable de sécréter d’elle-même le mouvement, l’instinct, la mémoire, le rire, le chant, la pensée et la parole.

Avec une audace inouïe, Darwin recule nos origines au-delà de l’imaginable. Il découvre que la vie est bien plus vieille que les meilleures têtes ne le croyaient à l’époque et que l’univers est plus vieux encore. La Bible assigne à l’univers une durée de quatre mille ans. Épris de précision, l’archevêque anglican James Ussher, après une enquête minutieuse, avait fixé la date de la création du monde au 23 octobre 4004 av. J.-C, entre neuf heures du matin et quatre heures de l’après-midi. Comme tous les esprits de son temps, Bossuet était encore convaincu que le monde avait moins de six mille ans. Buffon pensait qu’il fallait allonger le plus possible le temps écoulé depuis les origines du monde. Il penchait pour soixante-quinze ou cent mille ans, peut-être deux cent mille ans – et sans doute un peu plus. Darwin rejette très loin dans le passé l’ancêtre unique de toute vie et expulse de l’histoire un Dieu créateur qu’il réduit soudain à l’état de légende. C’est une découverte de génie et, pour des millions de croyants, c’est un drame sans nom et une catastrophe métaphysique.

Un peu plus d’un demi-siècle plus tard, des astronomes, des physiciens, des mathématiciens, des cosmologues découvrent que les galaxies ne cessent de s’éloigner les unes des autres et que l’univers est en expansion. Du coup, ils lancent l’idée d’une explosion primitive à l’origine d’un univers d’abord infiniment petit, chaud et dense avant de s’éparpiller, de se refroidir et de devenir infiniment grand. Et, par dérision d’abord, puis avec plus de sérieux, ils lui donnent le nom de big bang. L’Église catholique se jette sur cette aubaine qui n’est pas inconciliable avec l’enseignement de la Bible et qui lui fournit une sorte de revanche ambiguë sur la découverte de Darwin. Une anecdote sans doute légendaire mais éloquente dans son invraisemblance présente le pape Jean-Paul II recevant l’astronome Stephen Hawking et lui disant : Entendons-nous bien, monsieur Hawking : tout ce qui est après le big bang est à vous, mais tout ce qui est avant est à moi.

Le big bang, l’expansion de l’univers, Hubble qui est à l’origine de sa découverte, le chanoine Lemaître qui est parvenu aux mêmes conclusions à la suite de travaux strictement mathématiques, Einstein qui déclare à un rabbin américain croire au Dieu de Spinoza, le jésuite Teilhard de Chardin, grand esprit qui s’efforce de réconcilier science et religion, ne suffisent pas à rendre à Dieu la place qui avait été la sienne pendant deux millénaires. Non seulement le big bang n’est qu’une hypothèse, largement acceptée, il est vrai, par l’immense majorité des savants mais, même pour ses partisans, il ne se confond pas avec une création de l’univers. Il n’est pas sûr que le big bang, qui est à l’origine de notre espace en expansion continue, ait vraiment été à l’origine du temps. Saint Augustin soutenait déjà, dans le livre XI des Confessions, que Dieu a créé le temps en même temps que l’univers. Mais nombre de cosmologues pensent que le big bang, loin de le créer, s’est produit dans le temps et que notre univers n’est qu’un accident heureux dans une multitude infinie de multivers.

Dieu, en tout cas, n’avait pas créé Adam et Eve. Et de la poussière des étoiles à Homère, à Alexandre le Grand, à Dante, à Titien, à Bonaparte et à nous, en passant par les bactéries, les amibes, les algues, les poissons, les vertébrés, les primates et ma grand-mère dans sa cahute d’osier, il y avait une chaîne continue d’où toute intervention divine ne pouvait être qu’exclue.

Feuerbach, Marx à gauche, Nietzsche à droite, Freud et tant d’autres n’ont eu qu’à tirer, dans des perspectives et des contextes différents, la conclusion de l’affaire : Dieu était mort. Il était inutile. On pouvait se passer de lui. Il fallait l’oublier : la science suffisait. Dieu était un mythe passager des temps primitifs et obscurs. Il avait eu une vie glorieuse dans l’esprit et le cœur des hommes pendant quatre ou cinq mille ans. Et – au moins chez nous, en Europe – il était mort. Il laissait la place à l’évolution, au changement, au hasard, à la nécessité, au temps qui passe et à l’homme. La science avait mené à bien la plus grande révolution de tous les temps.

Privé de ce rêve inepte et rassurant qu’il avait projeté au-dessus de lui et auquel il avait donné le nom de Dieu, l’homme restait seul à régner dans un coin perdu de l’univers. Il n’avait plus que l’image qu’il se faisait de lui-même pour donner un sens à la vie et au monde. Et peut-être n’y avait-il plus de sens du tout et l’homme, la vie, l’univers étaient-ils voués à l’absurde.

[…]        En apparence au moins, le monde avant nous ne servait vraiment à rien. C’était un gâchis d’immensité paradoxale, des torrents d’énergie déversés dans l’absence. Il faut attendre longtemps pour qu’il prenne un semblant de sens.

Il y a quelques milliards d’années sur cette planète que nous avons appelé la Terre, s’est passé quelque chose d’aussi imprévisible – qui, d’ailleurs, aurait pu le prévoir ? – et d’aussi stupéfiant que la naissance du tout à partir de rien : l’inanimé, lentement mais tout à coup, s’est changé en animé et la vie a surgi.

Des poussières d’étoiles se sont assemblées sur notre Terre pour donner naissance à l’ancêtre lointain de cette molécule d’acide en forme de double hélice, porteuse d’un grand avenir, que nous avons appelée, d’un nom savant cher à Salvador Dali, acide désoxyribonucléique – ou ADN. Cette molécule avait dès l’origine une particularité remarquable : elle était capable de se reproduire en se divisant. Un nouveau roman, qui ne relevait plus de la physique mathématique mais de la biologie, était sur le point de s’écrire. Un nouveau train d’événements où germait quelque chose d’inouï qui deviendrait l’individu était lancé sur le monde. Comme le train du temps avant lui, ce train-là non plus ne s’arrêterait plus.

Trois millions d’années à peine plus tard, une paille, un éclair, un nouveau personnage fait son entrée sur la scène de notre monde : une cellule sans noyau entourée d’une membrane. C’est la première bactérie, ancêtre commun de toutes les créatures vivantes et des sept milliards d’êtres humains qui se pressent aujourd’hui à la surface de notre globe.

Entre la première bactérie, notre aïeule vénérée, et nous, les mutations génétiques et la sélection naturelle mènent un jeu d’enfer et de providence. Tout se met à la fois à bouger et à durer. Baptisées plus tard par les hommes, eux-mêmes fruits lointains du processus en train de se dérouler et artisans patients de sa résurrection, de lentes périodes se succèdent : le Cambrien, le Carbonifère, le Trias, le Jurassique ou le Crétacé. Comme dans un film d’horreur et de jubilation, nous voyons passer les premiers végétaux pluricellulaires, les algues bleues et vertes, les varechs marins.

Les premiers animaux apparaissent dans les eaux. Matière mystérieuse et fluide, capable de prendre toutes les formes, plutôt rare dans l’univers, l’eau est soudain partout sur la Terre. Autant que l’air, elle est nécessaire à la vie. Et la vie y prospère. D’abord les invertébrés : les ancêtres des éponges, des méduses, des anémones de mer, des coraux. Puis les trilobites – qui nous ont quittés depuis longtemps -, les vers et les premiers insectes. Certains de ces animaux marins, tels les anciens mollusques, lancent une mode nouvelle sous la forme d’une carapace. Les premiers vertébrés – qui intégreront à l’intérieur, sous le nom de squelette, l’ancienne carapace formée à l’extérieur – passent le bout de leur nez dans l’eau sous le Soleil qui brille. Il y a cinq cents millions d’années apparaissent les poissons chez qui une colonne vertébrale protège le tube fragile qui distribue les signaux entre le cerveau et le corps. Mon grand-père et Marie ne sont déjà plus très loin.

Bientôt la vie se lance à l’assaut des étendues de pierre. Certaines algues marines quittent les eaux pour la terre ferme. Les continents en formation se couvrent de marais tropicaux. Des plantes grandissent en taille et en force, acquièrent un tronc et donnent au monde étonné ce prodige que sont les arbres. Bénédiction. Malédiction. Notre charbon et notre pétrole sont issus de leurs restes fossiles.

Tiens ! voilà des êtres encore nouveaux dans nos vertes prairies et dans nos forêts primitives : des oiseaux, des chauves-souris, toute une foule d’insectes chargés de participer au grand jeu de la pollinisation. Les formes et les couleurs explosent. Les fleurs, bonheur inouï, vont se changer en fruits.

Il y a deux cents millions d’années, un certain nombre de poissons deviennent amphibies : ils sont capables de vivre à la fois dans l’eau et sur la terre. Leurs nageoires se changent en pattes et ils acquièrent des poumons. Naissent les ancêtres des grenouilles, des crapauds, des lézards, des serpents. Et les formidables dinosaures qui vont régner sur la Terre pendant cent cinquante millions d’années. Voir le Jardin des Plantes à Paris et L’Impossible M. Bébé avec Cary Grant et Katharine Hepburn.

Après leur long triomphe, les dinosaures disparaissent d’un seul coup, il y a soixante-cinq millions d’années, dans une catastrophe cosmique due sans doute à la chute sur notre planète d’un astéroïde meurtrier qui élimine les trois quarts de la vie sur notre Terre.

Malédiction. Bénédiction. La fin des dinosaures marque le triomphe des mammifères. Modestes, de petite taille, de la dimension de nos rongeurs, vivant encore à ras de terre, se nourrissant de grains, de fruits, de noix, ils survivent au plus grand drame de l’histoire de la vie. La disparition des géants qui les tyrannisaient leur permet de se développer. Ils se multiplient grâce à une invention foudroyante qui n’a pas fini de faire parler d’elle et qui ne cesse de nous occuper : la sexualité. Ils prospèrent. Ils grandissent. Encore quelques millions d’années, et voici déjà tout le cercle des figures familières : les ancêtres des buffles, des rhinocéros, des hippopotames, des girafes et des éléphants. Des gazelles et des lions. Bientôt de nos chats, de nos chiens, de nos chevaux. Mais surtout des nouveaux venus qui, il y a cinq ou six millions d’années, sont déjà un peu de nous : les primates et les singes. Les premiers êtres quasi humains se mettent à marcher debout en Afrique. Ils cessent de grimper aux arbres. Ils commencent à se servir d’outils il y a deux millions d’années. Ils versent des larmes quand ils souffrent. Il leur arrive de rire, de sourire, de siffler, de chanter. Ils se mettent à bouger, à sortir de chez eux, à s’en aller ailleurs. Il y a deux cent mille ans, quelque chose de très étrange leur tombe lentement dessus : des souvenirs, des sentiments, des idées sur le monde et des projets pour l’avenir. Il y a quelque cent mille ans, les premiers hommes quittent l’Afrique pour des voyages d’un romanesque inouï qui s’étendent sur des siècles. Ils sont d’abord très peu nombreux : quelques milliers peut-être. Ils se multiplient. Ils se répandent un peu partout. Ils peuplent lentement le reste de la planète. Il y a quarante mille ans, sous forme de dessins dans des grottes un peu partout, ils inventent quelque chose entre magie et art. Il y a dix mille ans, ils inventent l’agriculture. Il y a cinq mille ans ou un peu moins, ils inventent la roue, l’écriture, les villes, le Dieu unique. Il y a cinquante ans, ils débarquent sur la Lune.

Jean d’Ormesson     Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit. Robert Laffont 2013

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7 12 2014            Patrick MODIANO reçoit à Stockholm le prix Nobel de Littérature.

Je voudrais vous dire tout simplement combien je suis heureux d’être parmi vous et combien je suis ému de l’honneur que vous m’avez fait en me décernant ce prix Nobel de Littérature.

C’est la première fois que je dois prononcer un discours devant une si nombreuse assemblée et j’en éprouve une certaine appréhension. On serait tenté de croire que pour un écrivain, il est naturel et facile de se livrer à cet exercice. Mais un écrivain – ou tout au moins un romancier – a souvent des rapports difficiles avec la parole. Et si l’on se rappelle cette distinction scolaire entre l’écrit et l’oral, un romancier est plus doué pour l’écrit que pour l’oral. Il a l’habitude de se taire et s’il veut se pénétrer d’une atmosphère, il doit se fondre dans la foule. Il écoute les conversations sans en avoir l’air, et s’il intervient dans celles-ci, c’est toujours pour poser quelques questions discrètes afin de mieux comprendre les femmes et les hommes qui l’entourent. Il a une parole hésitante, à cause de son habitude de raturer ses écrits. Bien sûr, après de multiples ratures, son style peut paraître limpide. Mais quand il prend la parole, il n’a plus la ressource de corriger ses hésitations.

Et puis j’appartiens à une génération où on ne laissait pas parler les enfants, sauf en certaines occasions assez rares et s’ils en demandaient la permission. Mais on ne les écoutait pas et bien souvent on leur coupait la parole. Voilà ce qui explique la difficulté d’élocution de certains d’entre nous, tantôt hésitante, tantôt trop rapide, comme s’ils craignaient à chaque instant d’être interrompus. D’où, sans doute, ce désir d’écrire qui m’a pris, comme beaucoup d’autres, au sortir de l’enfance. Vous espérez que les adultes vous liront. Ils seront obligés ainsi de vous écouter sans vous interrompre et ils sauront une fois pour toutes ce que vous avez sur le cœur.

L’annonce de ce prix m’a paru irréelle et j’avais hâte de savoir pourquoi vous m’aviez choisi. Ce jour-là, je crois n’avoir jamais ressenti de manière aussi forte combien un romancier est aveugle vis-à-vis de ses propres livres et combien les lecteurs en savent plus long que lui sur ce qu’il a écrit. Un romancier ne peut jamais être son lecteur, sauf pour corriger dans son manuscrit des fautes de syntaxe, des répétitions ou supprimer un paragraphe de trop. Il n’a qu’une représentation confuse et partielle de ses livres, comme un peintre occupé à faire une fresque au plafond et qui, allongé sur un échafaudage, travaille dans les détails, de trop près, sans vision d’ensemble.

Curieuse activité solitaire que celle d’écrire. Vous passez par des moments de découragement quand vous rédigez les premières pages d’un roman. Vous avez, chaque jour, l’impression de faire fausse route. Et alors, la tentation est grande de revenir en arrière et de vous engager dans un autre chemin. Il ne faut pas succomber à cette tentation mais suivre la même route. C’est un peu comme d’être au volant d’une voiture, la nuit, en hiver et rouler sur le verglas, sans aucune visibilité. Vous n’avez pas le choix, vous ne pouvez pas faire marche arrière, vous devez continuer d’avancer en vous disant que la route finira bien par être plus stable et que le brouillard se dissipera.

Sur le point d’achever un livre, il vous semble que celui-ci commence à se détacher de vous et qu’il respire déjà l’air de la liberté, comme les enfants, dans la classe, la veille des grandes vacances. Ils sont distraits et bruyants et n’écoutent plus leur professeur. Je dirais même qu’au moment où vous écrivez les derniers paragraphes, le livre vous témoigne une certaine hostilité dans sa hâte de se libérer de vous. Et il vous quitte à peine avez-vous tracé le dernier mot. C’est fini, il n’a plus besoin de vous, il vous a déjà oublié. Ce sont les lecteurs désormais qui le révéleront à lui-même. Vous éprouvez à ce moment-là un grand vide et le sentiment d’avoir été abandonné. Et aussi une sorte d’insatisfaction à cause de ce lien entre le livre et vous, qui a été tranché trop vite. Cette insatisfaction et ce sentiment de quelque chose d’inaccompli vous poussent à écrire le livre suivant pour rétablir l’équilibre, sans que vous y parveniez jamais. à mesure que les années passent, les livres se succèdent et les lecteurs parleront d’une œuvre. Mais vous aurez le sentiment qu’il ne s’agissait que d’une longue fuite en avant.

Oui, le lecteur en sait plus long sur un livre que son auteur lui-même. Il se passe, entre un roman et son lecteur, un phénomène analogue à celui du développement des photos, tel qu’on le pratiquait avant l’ère du numérique. Au moment de son tirage dans la chambre noire, la photo devenait peu à peu visible. à mesure que l’on avance dans la lecture d’un roman, il se déroule le même processus chimique. Mais pour qu’il existe un tel accord entre l’auteur et son lecteur, il est nécessaire que le romancier ne force jamais son lecteur – au sens où l’on dit d’un chanteur qu’il force sa voix – mais l’entraîne imperceptiblement et lui laisse une marge suffisante pour que le livre l’imprègne peu à peu, et cela par un art qui ressemble à l’acupuncture où il suffit de piquer l’aiguille à un endroit très précis et le flux se propage dans le système nerveux.

Cette relation intime et complémentaire entre le romancier et son lecteur, je crois que l’on en retrouve l’équivalent dans le domaine musical. J’ai toujours pensé que l’écriture était proche de la musique mais beaucoup moins pure que celle-ci et j’ai toujours envié les musiciens qui me semblaient pratiquer un art supérieur au roman – et les poètes, qui sont plus proches des musiciens que les romanciers. J’ai commencé à écrire des poèmes dans mon enfance et c’est sans doute grâce à cela que j’ai mieux compris la réflexion que j’ai lue quelque part : C’est avec de mauvais poètes que l’on fait des prosateurs. Et puis, en ce qui concerne la musique, il s’agit souvent pour un romancier d’entraîner toutes les personnes, les paysages, les rues qu’il a pu observer dans une partition musicale où l’on retrouve les mêmes fragments mélodiques d’un livre à l’autre, mais une partition musicale qui lui semblera imparfaite. Il y aura, chez le romancier, le regret de n’avoir pas été un pur musicien et de n’avoir pas composé Les Nocturnes de Chopin.

Le manque de lucidité et de recul critique d’un romancier vis-à-vis de l’ensemble de ses propres livres tient aussi à un phénomène que j’ai remarqué dans mon cas et dans celui de beaucoup d’autres : chaque nouveau livre, au moment de l’écrire, efface le précédent au point que j’ai l’impression de l’avoir oublié. Je croyais les avoir écrits les uns après les autres de manière discontinue, à coups d’oublis successifs, mais souvent les mêmes visages, les mêmes noms, les mêmes lieux, les mêmes phrases reviennent de l’un à l’autre, comme les motifs d’une tapisserie que l’on aurait tissée dans un demi-sommeil. Un demi-sommeil ou bien un rêve éveillé. Un romancier est souvent un somnambule, tant il est pénétré par ce qu’il doit écrire, et l’on peut craindre qu’il se fasse écraser quand il traverse une rue. Mais l’on oublie cette extrême précision des somnambules qui marchent sur les toits sans jamais tomber.

Dans la déclaration qui a suivi l’annonce de ce prix Nobel, j’ai retenu la phrase suivante, qui était une allusion à la dernière guerre mondiale : Il a dévoilé le monde de l’Occupation. Je suis comme toutes celles et ceux nés en 1945, un enfant de la guerre, et plus précisément, puisque je suis né à Paris, un enfant qui a dû sa naissance au Paris de l’Occupation. Les personnes qui ont vécu dans ce Paris-là ont voulu très vite l’oublier, ou bien ne se souvenir que de détails quotidiens, de ceux qui donnaient l’illusion qu’après tout la vie de chaque jour n’avait pas été si différente de celle qu’ils menaient en temps normal. Un mauvais rêve et aussi un vague remords d’avoir été en quelque sorte des survivants. Et lorsque leurs enfants les interrogeaient plus tard sur cette période et sur ce Paris-là, leurs réponses étaient évasives. Ou bien ils gardaient le silence comme s’ils voulaient rayer de leur mémoire ces années sombres et nous cacher quelque chose. Mais devant les silences de nos parents, nous avons tout deviné, comme si nous l’avions vécu.

Ville étrange que ce Paris de l’Occupation. En apparence, la vie continuait, comme avant : les théâtres, les cinémas, les salles de music-hall, les restaurants étaient ouverts. On entendait des chansons à la radio. Il y avait même dans les théâtres et les cinémas beaucoup plus de monde qu’avant-guerre, comme si ces lieux étaient des abris où les gens se rassemblaient et se serraient les uns contre les autres pour se rassurer. Mais des détails insolites indiquaient que Paris n’était plus le même qu’autrefois. à cause de l’absence des voitures, c’était une ville silencieuse – un silence où l’on entendait le bruissement des arbres, le claquement de sabots des chevaux, le bruit des pas de la foule sur les boulevards et le brouhaha des voix. Dans le silence des rues et du black-out qui tombait en hiver vers cinq heures du soir et pendant lequel la moindre lumière aux fenêtres était interdite, cette ville semblait absente à elle-même – la ville sans regard, comme disaient les occupants nazis. Les adultes et les enfants pouvaient disparaître d’un instant à l’autre, sans laisser aucune trace, et même entre amis, on se parlait à demi-mot et les conversations n’étaient jamais franches, parce qu’on sentait une menace planer dans l’air.

Dans ce Paris de mauvais rêve, où l’on risquait d’être victime d’une dénonciation et d’une rafle à la sortie d’une station de métro, des rencontres hasardeuses se faisaient entre des personnes qui ne se seraient jamais croisées en temps de paix, des amours précaires naissaient à l’ombre du couvre-feu sans que l’on soit sûr de se retrouver les jours suivants. Et c’est à la suite de ces rencontres souvent sans lendemain, et parfois de ces mauvaises rencontres, que des enfants sont nés plus tard. Voilà pourquoi le Paris de l’Occupation a toujours été pour moi comme une nuit originelle. Sans lui je ne serais jamais né. Ce Paris-là n’a cessé de me hanter et sa lumière voilée baigne parfois mes livres.

Voilà aussi la preuve qu’un écrivain est marqué d’une manière indélébile par sa date de naissance et par son temps, même s’il n’a pas participé d’une manière directe à l’action politique, même s’il donne l’impression d’être un solitaire, replié dans ce qu’on appelle sa tour d’ivoire. Et s’il écrit des poèmes, ils sont à l’image du temps où il vit et n’auraient pas pu être écrits à une autre époque.

Ainsi le poème de Yeats, ce grand écrivain irlandais, dont la lecture m’a toujours profondément ému : Les cygnes sauvages à Coole. Dans un parc, Yeats observe des cygnes qui glissent sur l’eau :

Le dix-neuvième automne est descendu sur moi Depuis que je les ai comptés pour la première fois ; Je les vis, avant d’en avoir pu finir le compte Ils s’élevaient soudain Et s’égayaient en tournoyant en grands cercles brisés Sur leurs ailes tumultueuses Mais maintenant ils glissent sur les eaux tranquilles Majestueux et pleins de beauté. Parmi quels joncs feront-ils leur nid, Sur la rive de quel lac, de quel étang ? Enchanteront-ils d’autres yeux lorsque je m’éveillerai Et trouverai, un jour, qu’ils se sont envolés ?

Les cygnes apparaissent souvent dans la poésie du XIXe siècle – chez Baudelaire ou chez Mallarmé. Mais ce poème de Yeats n’aurait pas pu être écrit au XIXe siècle. Par son rythme particulier et sa mélancolie, il appartient au XXe siècle et même à l’année où il a été écrit.

Il arrive aussi qu’un écrivain du XXI° siècle se sente, par moments, prisonnier de son temps et que la lecture des grands romanciers du XIX° siècle – Balzac, Dickens, Tolstoï, Dostoïevski – lui inspire une certaine nostalgie. À cette époque-là, le temps s’écoulait d’une manière plus lente qu’aujourd’hui et cette lenteur s’accordait au travail du romancier car il pouvait mieux concentrer son énergie et son attention. Depuis, le temps s’est accéléré et avance par saccades, ce qui explique la différence entre les grands massifs romanesques du passé, aux architectures de cathédrales, et les œuvres discontinues et morcelées d’aujourd’hui. Dans cette perspective, j’appartiens à une génération intermédiaire et je serais curieux de savoir comment les générations suivantes qui sont nées avec l’internet, le portable, les mails et les tweets exprimeront par la littérature ce monde auquel chacun est connecté en permanence et où les réseaux sociaux entament la part d’intimité et de secret qui était encore notre bien jusqu’à une époque récente – le secret qui donnait de la profondeur aux personnes et pouvait être un grand thème romanesque. Mais je veux rester optimiste concernant l’avenir de la littérature et je suis persuadé que les écrivains du futur assureront la relève comme l’a fait chaque génération depuis Homère…

Et d’ailleurs, un écrivain, comme tout autre artiste, a beau être lié à son époque de manière si étroite qu’il n’y échappe pas et que le seul air qu’il respire, c’est ce qu’on appelle l’air du temps, il exprime toujours dans ses œuvres quelque chose d’intemporel. Dans les mises en scène des pièces de Racine ou de Shakespeare, peu importe que les personnages soient vêtus à l’antique ou qu’un metteur en scène veuille les habiller en bluejeans et en veste de cuir. Ce sont des détails sans importance. On oublie, en lisant Tolstoï, qu’Anna Karénine porte des robes de 1870 tant elle nous est proche après un siècle et demi. Et puis certains écrivains, comme Edgar Poe, Melville ou Stendhal, sont mieux compris deux cents ans après leur mort que par ceux qui étaient leurs contemporains.

En définitive, à quelle distance exacte se tient un romancier ? En marge de la vie pour la décrire, car si vous êtes plongé en elle – dans l’action – vous en avez une image confuse. Mais cette légère distance n’empêche pas le pouvoir d’identification qui est le sien vis-à-vis de ses personnages et celles et ceux qui les ont inspirés dans la vie réelle. Flaubert a dit : Madame Bovary, c’est moi. Et Tolstoï s’est identifié tout de suite à celle qu’il avait vue se jeter sous un train une nuit, dans une gare de Russie. Et ce don d’identification allait si loin que Tolstoï se confondait avec le ciel et le paysage qu’il décrivait et qu’il absorbait tout, jusqu’au plus léger battement de cil d’Anna Karénine. Cet état second est le contraire du narcissisme car il suppose à la fois un oubli de soi-même et une très forte concentration, afin d’être réceptif au moindre détail. Cela suppose aussi une certaine solitude. Elle n’est pas un repli sur soi-même, mais elle permet d’atteindre à un degré d’attention et d’hyper-lucidité vis-à-vis du monde extérieur pour le transposer dans un roman.

J’ai toujours cru que le poète et le romancier donnaient du mystère aux êtres qui semblent submergés par la vie quotidienne, aux choses en apparence banales, – et cela à force de les observer avec une attention soutenue et de façon presque hypnotique. Sous leur regard, la vie courante finit par s’envelopper de mystère et par prendre une sorte de phosphorescence qu’elle n’avait pas à première vue mais qui était cachée en profondeur. C’est le rôle du poète et du romancier, et du peintre aussi, de dévoiler ce mystère et cette phosphorescence qui se trouvent au fond de chaque personne. Je pense à mon cousin lointain, le peintre Amedeo Modigliani dont les toiles les plus émouvantes sont celles où il a choisi pour modèles des anonymes, des enfants et des filles des rues, des servantes, de petits paysans, de jeunes apprentis. Il les a peints d’un trait aigu qui rappelle la grande tradition toscane, celle de Botticelli et des peintres siennois du Quattrocento. Il leur a donné ainsi – ou plutôt il a dévoilé – toute la grâce et la noblesse qui étaient en eux sous leur humble apparence. Le travail du romancier doit aller dans ce sens-là. Son imagination, loin de déformer la réalité, doit la pénétrer en profondeur et révéler cette réalité à elle-même, avec la force des infrarouges et des ultraviolets pour détecter ce qui se cache derrière les apparences. Et je ne serais pas loin de croire que dans le meilleur des cas le romancier est une sorte de voyant et même de visionnaire. Et aussi un sismographe, prêt à enregistrer les mouvements les plus imperceptibles.

J’ai toujours hésité avant de lire la biographie de tel ou tel écrivain que j’admirais. Les biographes s’attachent parfois à de petits détails, à des témoignages pas toujours exacts, à des traits de caractère qui paraissent déconcertants ou décevants et tout cela m’évoque ces grésillements qui brouillent certaines émissions de radio et rendent inaudibles les musiques ou les voix. Seule la lecture de ses livres nous fait entrer dans l’intimité d’un écrivain et c’est là qu’il est au meilleur de lui-même et qu’il nous parle à voix basse sans que sa voix soit brouillée par le moindre parasite.

Mais en lisant la biographie d’un écrivain, on découvre parfois un événement marquant de son enfance qui a été comme une matrice de son œuvre future et sans qu’il en ait eu toujours une claire conscience, cet événement marquant est revenu, sous diverses formes, hanter ses livres. Aujourd’hui, je pense à Alfred Hitchcock, qui n’était pas un écrivain mais dont les films ont pourtant la force et la cohésion d’une œuvre romanesque. Quand son fils avait cinq ans, le père d’Hitchcock l’avait chargé d’apporter une lettre à un ami à lui, commissaire de police. L’enfant lui avait remis la lettre et le commissaire l’avait enfermé dans cette partie grillagée du commissariat qui fait office de cellule et où l’on garde pendant la nuit les délinquants les plus divers. L’enfant, terrorisé, avait attendu pendant une heure, avant que le commissaire ne le délivre et ne lui dise : Si tu te conduis mal dans la vie, tu sais maintenant ce qui t’attend. Ce commissaire de police, qui avait vraiment de drôles de principes d’éducation, est sans doute à l’origine du climat de suspense et d’inquiétude que l’on retrouve dans tous les films d’Alfred Hitchcock.

Je ne voudrais pas vous ennuyer avec mon cas personnel mais je crois que certains épisodes de mon enfance ont servi de matrice à mes livres, plus tard. Je me trouvais le plus souvent loin de mes parents, chez des amis auxquels ils me confiaient et dont je ne savais rien, et dans des lieux et des maisons qui se succédaient. Sur le moment, un enfant ne s’étonne de rien, et même s’il se trouve dans des situations insolites, cela lui semble parfaitement naturel. C’est beaucoup plus tard que mon enfance m’a paru énigmatique et que j’ai essayé d’en savoir plus sur ces différentes personnes auxquelles mes parents m’avaient confié et ces différents lieux qui changeaient sans cesse. Mais je n’ai pas réussi à identifier la plupart de ces gens ni à situer avec une précision topographique tous ces lieux et ces maisons du passé. Cette volonté de résoudre des énigmes sans y réussir vraiment et de tenter de percer un mystère m’a donné l’envie d’écrire, comme si l’écriture et l’imaginaire pourraient m’aider à résoudre enfin ces énigmes et ces mystères.

Et puisqu’il est question de mystères, je pense, par une association d’idées, au titre d’un roman français du XIXe siècle : Les mystères de Paris. La grande ville, en l’occurrence Paris, ma ville natale, est liée à mes premières impressions d’enfance et ces impressions étaient si fortes que, depuis, je n’ai jamais cessé d’explorer les mystères de Paris. Il m’arrivait, vers neuf ou dix ans, de me promener seul, et malgré la crainte de me perdre, d’aller de plus en plus loin, dans des quartiers que je ne connaissais pas, sur la rive droite de la Seine. C’était en plein jour et cela me rassurait. Au début de l’adolescence, je m’efforçais de vaincre ma peur et de m’aventurer la nuit, vers des quartiers encore plus lointains, par le métro. C’est ainsi que l’on fait l’apprentissage de la ville et, en cela, j’ai suivi l’exemple de la plupart des romanciers que j’admirais et pour lesquels, depuis le XIXe siècle, la grande ville – qu’elle se nomme Paris, Londres, Saint-Pétersbourg, Stockholm – a été le décor et l’un des thèmes principaux de leurs livres.

Edgar Poe dans sa nouvelle L’homme des foules a été l’un des premiers à évoquer toutes ces vagues humaines qu’il observe derrière les vitres d’un café et qui se succèdent interminablement sur les trottoirs. Il repère un vieil homme à l’aspect étrange et il le suit pendant la nuit dans différents quartiers de Londres pour en savoir plus long sur lui. Mais l’inconnu est l’homme des foules et il est vain de le suivre, car il restera toujours un anonyme, et l’on n’apprendra jamais rien sur lui. Il n’a pas d’existence individuelle, il fait tout simplement partie de cette masse de passants qui marchent en rangs serrés ou bien se bousculent et se perdent dans les rues.

Et je pense aussi à un épisode de la jeunesse du poète Thomas De Quincey, qui l’a marqué pour toujours. À Londres, dans la foule d’Oxford Street, il s’était lié avec une jeune fille, l’une de ces rencontres de hasard que l’on fait dans une grande ville. Il avait passé plusieurs jours en sa compagnie et il avait dû quitter Londres pour quelque temps. Ils étaient convenus qu’au bout d’une semaine, elle l’attendrait tous les soirs à la même heure au coin de Tichfield Street. Mais ils ne se sont jamais retrouvés. Certainement nous avons été bien des fois à la recherche l’un de l’autre, au même moment, à travers l’énorme labyrinthe de Londres ; peut-être n’avons-nous été séparés que par quelque 18 mètres – il n’en faut pas davantage pour aboutir à une séparation éternelle.

Pour ceux qui y sont nés et y ont vécu, à mesure que les années passent, chaque quartier, chaque rue d’une ville, évoque un souvenir, une rencontre, un chagrin, un moment de bonheur. Et souvent la même rue est liée pour vous à des souvenirs successifs, si bien que grâce à la topographie d’une ville, c’est toute votre vie qui vous revient à la mémoire par couches successives, comme si vous pouviez déchiffrer les écritures superposées d’un palimpseste. Et aussi la vie des autres, de ces milliers et milliers d’inconnus, croisés dans les rues ou dans les couloirs du métro aux heures de pointe.

C’est ainsi que dans ma jeunesse, pour m’aider à écrire, j’essayais de retrouver de vieux annuaires de Paris, surtout ceux où les noms sont répertoriés par rues avec les numéros des immeubles. J’avais l’impression, page après page, d’avoir sous les yeux une radiographie de la ville, mais d’une ville engloutie, comme l’Atlantide, et de respirer l’odeur du temps. à cause des années qui s’étaient écoulées, les seules traces qu’avaient laissées ces milliers et ces milliers d’inconnus, c’était leurs noms, leurs adresses et leurs numéros de téléphone. Quelquefois, un nom disparaissait, d’une année à l’autre. Il y avait quelque chose de vertigineux à feuilleter ces anciens annuaires en pensant que désormais les numéros de téléphone ne répondraient pas. Plus tard, je devais être frappé par les vers d’un poème d’Ossip Mandelstam :

Je suis revenu dans ma ville familière jusqu’aux sanglots Jusqu’aux ganglions de l’enfance, jusqu’aux nervures sous la peau. Pétersbourg ! […] De mes téléphones, tu as les numéros. Pétersbourg ! J’ai les adresses d’autrefois Où je reconnais les morts à leurs voix.

Oui, il me semble que c’est en consultant ces anciens annuaires de Paris que j’ai eu envie d’écrire mes premiers livres. Il suffisait de souligner au crayon le nom d’un inconnu, son adresse et son numéro de téléphone et d’imaginer quelle avait été sa vie, parmi ces centaines et ces centaines de milliers de noms.

On peut se perdre ou disparaître dans une grande ville. On peut même changer d’identité et vivre une nouvelle vie. On peut se livrer à une très longue enquête pour retrouver les traces de quelqu’un, en n’ayant au départ qu’une ou deux adresses dans un quartier perdu. La brève indication qui figure quelquefois sur les fiches de recherche a toujours trouvé un écho chez moi : Dernier domicile connu. Les thèmes de la disparition, de l’identité, du temps qui passe sont étroitement liés à la topographie des grandes villes. Voilà pourquoi, depuis le XIXe siècle, elles ont été souvent le domaine des romanciers et quelques-uns des plus grands d’entre eux sont associés à une ville : Balzac et Paris, Dickens et Londres, Dostoïevski et Saint-Pétersbourg, Tokyo et Nagaï Kafû, Stockholm et Hjalmar Söderberg.

J’appartiens à une génération qui a subi l’influence de ces romanciers et qui a voulu, à son tour, explorer ce que Baudelaire appelait les plis sinueux des grandes capitales. Bien sûr, depuis cinquante ans, c’est-à-dire l’époque où les adolescents de mon âge éprouvaient des sensations très fortes en découvrant leur ville, celles-ci ont changé. Quelques-unes, en Amérique et dans ce qu’on appelait le tiers-monde, sont devenues des mégapoles aux dimensions inquiétantes. Leurs habitants y sont cloisonnés dans des quartiers souvent à l’abandon, et dans un climat de guerre sociale. Les bidonvilles sont de plus en plus nombreux et de plus en plus tentaculaires. Jusqu’au XXe siècle, les romanciers gardaient une vision en quelque sorte romantique de la ville, pas si différente de celle de Dickens ou de Baudelaire. Et c’est pourquoi j’aimerais savoir comment les romanciers de l’avenir évoqueront ces gigantesques concentrations urbaines dans des œuvres de fiction.

Vous avez eu l’indulgence de faire allusion concernant mes livres à l’art de la mémoire avec lequel sont évoquées les destinées humaines les plus insaisissables. Mais ce compliment dépasse ma personne. Cette mémoire particulière qui tente de recueillir quelques bribes du passé et le peu de traces qu’ont laissé sur terre des anonymes et des inconnus est elle aussi liée à ma date de naissance : 1945. D’être né en 1945, après que des villes furent détruites et que des populations entières eurent disparu, m’a sans doute, comme ceux de mon âge, rendu plus sensible aux thèmes de la mémoire et de l’oubli.

Il me semble, malheureusement, que la recherche du temps perdu ne peut plus se faire avec la force et la franchise de Marcel Proust. La société qu’il décrivait était encore stable, une société du XIXe siècle. La mémoire de Proust fait ressurgir le passé dans ses moindres détails, comme un tableau vivant. J’ai l’impression qu’aujourd’hui la mémoire est beaucoup moins sûre d’elle-même et qu’elle doit lutter sans cesse contre l’amnésie et contre l’oubli. À cause de cette couche, de cette masse d’oubli qui recouvre tout, on ne parvient à capter que des fragments du passé, des traces interrompues, des destinées humaines fuyantes et presque insaisissables.

Mais c’est sans doute la vocation du romancier, devant cette devant cette grande page blanche de l’oubli, de faire ressurgir quelques mots à moitié effacés, comme ces icebergs perdus qui dérivent à la surface de l’océan.

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22 décembre 2014, discours du pape FRANÇOIS lors de la présentation des vœux de Noël à la Curie romaine

Chers Frères,

Au terme de l’Avent, nous nous retrouvons pour les traditionnelles salutations. Dans quelques jours, nous aurons la joie de célébrer la Nativité du Seigneur ; l’événement de Dieu qui se fait homme pour sauver les hommes ; la manifestation de l’amour de Dieu qui ne se limite pas à nous donner quelque chose ou à nous envoyer un certain message ou quelques messagers, mais nous fait le don de lui-même ; le mystère de Dieu qui prend sur lui notre condition humaine et nos péchés pour nous révéler sa Vie divine, son immense grâce et son pardon gratuit. C’est le rendez-vous avec Dieu qui naît dans la pauvreté de la grotte de Bethléem pour nous enseigner la puissance de l’humilité. En effet, Noël est aussi la fête de la lumière qui n’est pas accueillie par les « élus », mais par les personnes les plus pauvres et les plus simples qui attendaient le salut du Seigneur.

Avant tout, je voudrais vous souhaiter à tous – collaborateurs, frères et sœurs, représentants pontificaux dispersés dans le monde – et à tous ceux qui vous sont chers, une sainte fête de Noël et une bonne et heureuse année. Je désire vous remercier cordialement pour votre engagement quotidien au service du Saint-Siège, de l’Église catholique, des Églises particulières et du Successeur de Pierre.

Comme nous sommes des personnes et non des numéros ou de simples dénominations, je souhaite tout particulièrement me souvenir de ceux qui, au cours de cette année, ont achevé leur service parce qu’ils avaient atteint la limite d’âge, avaient un nouveau rôle à assumer, ou parce qu’ils ont été rappelés à la Maison du Père. Mes pensées et ma gratitude vont également à eux tous et à leurs proches.

Avec vous, je souhaite adresser au Seigneur de vifs et sincères remerciements pour l’année qui s’achève, pour les événements vécus et pour tout le bien qu’Il a voulu accomplir généreusement à travers le service du Saint-Siège, et lui demander humblement pardon pour les fautes commises « en pensée, en parole, par action et par omission ».

Et, partant de cette demande de pardon, je voudrais que notre rencontre d’aujourd’hui et les réflexions que je vais partager avec vous, servent pour nous tous d’appui et nous poussent à un véritable examen de conscience afin de préparer notre cœur à la sainte fête de Noël.

En pensant à notre rencontre, m’est venue à l’esprit l’image de l’Église en tant que Corps mystique de Jésus-Christ. Comme l’explique le pape Pie XII, c’est une expression qui « découle, qui fleurit pour ainsi dire, de ce que nous exposent fréquemment les Saintes Écritures et les écrits des saints Pères » (1). À ce propos, saint Paul écrit : « Le corps ne fait qu’un, il a pourtant plusieurs membres ; et tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu’un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ » (1 Co 12, 12) (2).

En ce sens, le concile Vatican II nous rappelle que « dans l’édification du Corps du Christ règne également une diversité de membres et de fonctions. Unique est l’Esprit qui distribue des dons variés pour le bien de l’Église à la mesure de ses richesses et des exigences des services (cf. 1 Co 12, 11) » (3). C’est pourquoi « le Christ et l’Église, c’est donc le « Christ total « (Christus totus). L’Église est une avec le Christ » (4).

Il est beau de penser à la Curie romaine comme à un petit modèle de l’Église, c’est-à-dire comme à un « corps » qui cherche sérieusement et quotidiennement à être plus vivant, plus sain, plus harmonieux et plus uni, en lui-même et avec le Christ.

En réalité, la Curie romaine est un corps complexe, composé de tant de dicastères, de conseils, de bureaux, de tribunaux, de commissions et de nombreuses entités qui n’ont pas toutes les mêmes tâches, mais sont coordonnées pour fonctionner de manière efficace, édifiante, disciplinée et exemplaire, en dépit de la diversité culturelle, linguistique et nationale de ses membres (5).

Quoi qu’il en soit, la Curie étant un corps dynamique, celle-ci ne peut vivre sans se nourrir et sans se soigner. De fait, la Curie – comme l’Église – ne peut vivre sans avoir un rapport vital, personnel, authentique et solide avec le Christ (6). Un membre de la Curie qui ne mange pas quotidiennement de ce Pain, deviendra un bureaucrate (un formaliste, un fonctionnaire, un simple employé) : un sarment qui se dessèche, meurt peu à peu, et finit par être jeté. La prière quotidienne, la participation assidue aux sacrements, en particulier à ceux de l’Eucharistie et de la réconciliation, le contact quotidien avec la Parole de Dieu et la spiritualité traduite en charité vécue, constituent pour chacun de nous des aliments vitaux. Que cela soit clair pour nous tous : sans Lui, nous ne pouvons rien faire (cf. Jn 15, 8).

Par conséquent, le rapport vivant avec Dieu nourrit et fortifie aussi la communion avec les autres. Autrement dit, plus nous sommes intimement liés à Dieu, plus nous sommes unis entre nous, parce que l’Esprit de Dieu unit et l’esprit du malin divise.

La Curie est appelée à s’améliorer, à s’améliorer en permanence et à croître dans la communion, la sainteté et la sagesse pour pleinement mener à bien sa mission (7). Pourtant, comme tout corps, comme tout corps humain, elle est exposée aussi aux maladies, au dysfonctionnement, à l’infirmité. Et je voudrais mentionner ici certaines de ces probables maladies, les « maladies curiales ». Ce sont des maladies assez communes dans notre vie de Curie. Ce sont des maladies et des tentations qui affaiblissent notre service au Seigneur. Je crois que, à l’instar des Pères du désert qui en rédigeaient de tels, le « catalogue » de ces maladies nous aidera à nous préparer au sacrement de la réconciliation, qui constituera pour nous tous une étape importante vers la fête de Noël.

  1. La maladie de celui qui se sent « immortel », « immunisé » ou tout à fait « indispensable » et néglige les contrôles nécessaires et habituels. Une Curie qui ne fait pas son autocritique, ne s’ajuste pas en permanence, ne cherche pas à s’améliorer, est un corps malade, infirme. Une simple visite au cimetière nous permettrait de voir les noms de nombreuses personnes, dont certaines pensaient peut-être qu’elles étaient immortelles, immunisées et indispensables ! C’est la maladie de l’homme riche et insensé de l’Évangile qui pensait vivre éternellement (cf. Lc 12, 13-21) et de tous ceux qui se transforment en maîtres et se sentent supérieurs à tous, et non au service de tous. Elle découle souvent de la pathologie du pouvoir, du « complexe des élus », du narcissisme qui consiste à regarder passionnément sa propre image et à ne pas voir l’image de Dieu imprimée sur le visage des autres, spécialement des plus faibles et des plus nécessiteux (8). L’antidote à cette épidémie est la grâce de se sentir pécheurs et de savoir dire de tout cœur : « Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir » (Lc 17, 10).
  2. Autre maladie : le « marthalisme » (qui vient de Marthe) ou l’activité excessive. Elle concerne ceux qui se noient dans le travail et négligent inévitablement « la meilleure part » : s’asseoir aux pieds de Jésus (cf. Lc 10, 38-42). C’est pourquoi Jésus a demandé à ses disciples de « se reposer un peu » (cf. Mc 6, 31), car négliger le repos nécessaire conduit au stress et à l’agitation. Le temps du repos, pour celui qui a mené à bien sa mission, est une nécessité, un devoir, et doit être vécu sérieusement : en passant un peu de temps avec sa famille et en respectant les jours fériés comme des moments pour se ressourcer spirituellement et physiquement. Il faut retenir ce qu’enseigne Qohéleth : « Il y a un moment pour tout » (Qo 3, 1-15).
  3. Il y a aussi la maladie de la « pétrification » mentale et spirituelle. Ceux qui en sont atteints possèdent un cœur de pierre et une « nuque raide » (Ac 7, 51-60). Ce sont ceux qui, chemin faisant, perdent leur sérénité intérieure, la vivacité et l’audace, et se cachent derrière leurs dossiers, devenant les « rois du formulaire » et non « des hommes de Dieu » (cf. He, 3, 12). Il est dangereux de perdre cette sensibilité humaine qui permet de pleurer avec ceux qui pleurent et de se réjouir avec ceux qui se réjouissent ! C’est la maladie de ceux qui perdent « les dispositions » de Jésus (cf. Ph 2, 5-11). Car, au fil du temps, leur cœur se durcit et devient incapable d’aimer inconditionnellement le Père et le prochain (cf. Mt 22, 34-40). Être chrétien, en fait, signifie avoir « les dispositions qui sont dans le Christ Jésus » (cf. Ph 2, 5), dispositions à l’humilité et au don, au détachement et à la générosité (9).
  4. La maladie de la planification excessive et du fonctionnarisme. Quand l’apôtre planifie tout minutieusement et croit que planifier à la perfection fait réellement avancer les choses, il se transforme pratiquement en expert-comptable ou en fiscaliste. Tout bien préparer est nécessaire mais il ne faut jamais succomber à la tentation de vouloir enfermer ou piloter la liberté de l’Esprit Saint, qui demeure toujours plus grande, plus généreuse que toute planification humaine (cf. Jn 3, 8). On se laisse gagner par cette maladie parce qu’il « est toujours plus facile et plus commode de se caler dans ses propres positions statiques et inchangées. En réalité, l’Église se montre fidèle à l’Esprit Saint dans la mesure où elle n’a pas la prétention de le régler ni de le domestiquer – domestiquer l’Esprit Saint ! – Il est fraîcheur, imagination, nouveauté » (10).
  5. La maladie de la mauvaise coordination. Quand il n’existe plus de communion entre les membres et que le corps est privé de son fonctionnement harmonieux et de sa tempérance en devenant un orchestre qui produit seulement du chahut, parce que ses membres ne collaborent pas et ne vivent pas l’esprit de communion et d’équipe. Lorsque le pied dit au bras : « je n’ai pas besoin de toi » ou la main à la tête : « c’est moi qui commande », provoquant ainsi malaise et scandale.
  6. Il y a aussi la maladie d’« Alzheimer spirituelle », c’est-à-dire l’oubli de « l’histoire du salut », de l’histoire personnelle avec le Seigneur, du « premier amour » (Ap 2, 4). Il s’agit d’un déclin progressif des facultés spirituelles qui, à plus ou moins long terme, provoque de graves handicaps chez la personne, la rendant incapable d’exercer une activité autonome. Celle-ci vit dans un état de dépendance absolue vis-à-vis de ses vues souvent imaginaires. Nous détectons cette maladie chez ceux qui ont perdu la mémoire de leur rencontre avec le Seigneur ; chez ceux qui ne perçoivent pas le sens historique de la vie ; chez ceux qui sont totalement dépendants de leur présent, de leurs passions, caprices et manies ; chez ceux qui construisent autour d’eux des murs et des habitudes et deviennent de plus en plus esclaves des idoles qu’ils ont sculptées de leurs propres mains.
  7. La maladie de la rivalité et de la vanité (11). Quand l’apparence, les couleurs des vêtements, les signes honorifiques deviennent le premier objectif de la vie, et que l’on oublie les paroles de saint Paul : « Ne soyez jamais intrigants ni vaniteux, mais ayez assez d’humilité pour estimer les autres supérieurs à vous-mêmes. Que chacun de vous ne soit pas préoccupé de ses propres intérêts ; pensez aussi à ceux des autres » (Ph 2, 3-4). C’est la maladie qui nous pousse à être des hommes et des femmes faux et à vivre un faux « mysticisme », et un faux « quiétisme ». Paul lui-même les définit comme des « ennemis de la croix du Christ » parce qu’ils « mettent leur gloire dans ce qui fait leur honte ; ils ne pensent qu’aux choses de la terre » (Ph 3, 18-19).
  8. La maladie de la schizophrénie existentielle. C’est la maladie de ceux qui ont une double vie, fruit de l’hypocrisie typique du médiocre et du vide spirituel progressif que les diplômes et les titres académiques ne peuvent combler. Une maladie qui frappe souvent ceux qui, abandonnant le service pastoral, se limitent aux tâches bureaucratiques et perdent ainsi le contact avec la réalité, avec les personnes concrètes. Ils créent ainsi un monde parallèle, à eux, où ils mettent de côté tout ce qu’ils enseignent sévèrement aux autres et où ils commencent à vivre une vie cachée et souvent dissolue. La conversion est assez urgente et indispensable pour lutter contre cette maladie extrêmement grave (cf. Lc 15, 11-32).
  9. La maladie de la rumeur, de la médisance, et du commérage. J’ai déjà parlé de nombreuses fois de cette maladie, mais cela ne suffit pas encore. C’est une maladie grave, qui commence simplement, peut-être seulement pour faire un brin de causette, et qui s’empare de la personne. Celle-ci se met alors à « semer de la zizanie » (comme Satan), et dans beaucoup de cas à « assassiner de sang froid » la réputation de ses propres collègues et confrères. C’est la maladie des personnes lâches qui, n’ayant pas le courage de parler directement et parlent dans le dos. Saint Paul avertit : « Faites tout sans récriminer et sans discuter ; ainsi vous serez irréprochables et purs » (Ph 2, 14-18). Frères, gardons-nous du terrorisme des bavardages !
  10. La maladie qui consiste à diviniser les chefs. C’est la maladie de ceux qui courtisent leurs supérieurs, en espérant obtenir leur bienveillance. Ils sont victimes du carriérisme et de l’opportunisme, ils honorent les personnes et non Dieu (cf. Mt 23, 8-12). Ce sont des personnes qui vivent le service en pensant uniquement à ce qu’ils doivent obtenir, et non à ce qu’ils doivent donner. Des personnes mesquines, malheureuses, et inspirées seulement par leur égoïsme fatal (cf. Ga 5, 16-25). Cette maladie pourrait frapper aussi les supérieurs quand ils courtisent certains de leurs collaborateurs pour obtenir leur soumission, leur loyauté et leur dépendance psychologique, mais il en résulte au final une véritable complicité.
  11. La maladie de l’indifférence envers les autres. Elle survient quand chacun ne pense qu’à soi et perd la sincérité et la chaleur des relations humaines. Quand le plus expert ne met pas ses connaissances au service des collègues qui le sont moins. Quand on vient à apprendre quelque chose et qu’on le garde pour soi au lieu de le partager de manière positive avec les autres. Quand, par jalousie ou par ruse, on éprouve de la joie à voir l’autre tomber au lieu de le relever et de l’encourager.
  12. La maladie du visage lugubre. Elle est celle des personnes bourrues et revêches, qui estiment que pour être sérieux il faut porter le masque de la mélancolie, de la sévérité, et traiter les autres – surtout ceux que l’on considère comme inférieurs – avec rigidité, dureté et arrogance. En réalité, la sévérité théâtrale et le pessimisme stérile (12) sont souvent les symptômes d’un sentiment de peur et de d’insécurité. L’apôtre doit s’efforcer d’être une personne courtoise, sereine, enthousiaste et joyeuse qui transmet la joie quel que soit l’endroit où il se trouve. Un cœur empli de Dieu est un cœur heureux qui irradie et communique sa joie à tous ceux qui l’entourent : cela se voit tout de suite ! Ne perdons donc pas cet esprit joyeux, qui sait manier l’humour, et même l’autodérision, qui font de nous des personnes aimables même dans les situations difficiles (13). Comme une bonne dose d’humour sain nous fait du bien ! Réciter souvent la prière de saint Thomas More nous fera le plus grand bien : je le fais tous les jours, cela me fait du bien (14).
  13. La maladie qui consiste à accumuler. Souffre de celle-ci l’apôtre qui cherche à combler un vide existentiel dans son cœur en accumulant les biens matériels, non pas par nécessité, mais seulement pour se sentir en sécurité. En réalité, nous ne pourrons emporter avec nous rien de matériel parce que « le linceul n’a pas de poches » et tous nos trésors terrestres – même si ce sont des cadeaux – ne pourront jamais combler ce vide. Au contraire, ils le rendront encore plus exigeant, et plus profond. À ces personnes, le Seigneur rappelle : « Tu dis : ‘Je suis riche, je me suis enrichi, je ne manque de rien’, et tu ne sais pas que tu es malheureux, pitoyable, pauvre, aveugle et nu ! […]. Eh bien, sois fervent et convertis-toi » (Ap 3, 17-19). L’accumulation ne fait que nous alourdir et ralentir inexorablement notre chemin ! Je pense à une anecdote. Autrefois, les jésuites espagnols décrivaient la Compagnie de Jésus comme la « cavalerie légère de l’Église ». Je me souviens du déménagement d’un jeune jésuite : il était en train de charger dans un camion tout ce qu’il avait – bagages, livres, objets, cadeaux –, quand un vieux jésuite qui l’observait lui dit : « Ce serait cela la ‘cavalerie légère de l’Église’ ? » Nos déménagements sont un signe de cette maladie.
  14. La maladie des cercles fermés, quand l’appartenance à un petit groupe devient plus forte que celle au Corps et, dans certaines situations, au Christ lui-même. Cette maladie elle aussi commence toujours par de bonnes intentions, mais au fil du temps, elle asservit ses membres, devient un cancer qui menace l’harmonie du Corps et cause tellement de mal – des scandales –, spécialement aux plus petits de nos frères. L’autodestruction ou le « tir ami » des frères d’armes est le danger le plus sournois (15). C’est le mal qui frappe de l’intérieur (16) et, comme le dit le Christ, « tout royaume divisé contre lui-même devient désert » (Lc 11, 17).
  15. Et la dernière, la maladie du profit mondain, des exhibitionnismes (17). Elle est celle de l’apôtre qui transforme son service en pouvoir, et son pouvoir en marchandise pour obtenir des profits mondains, ou davantage de pouvoir. C’est la maladie des personnes qui cherchent insatiablement à multiplier les pouvoirs et dans ce but, ils sont capables de calomnier, de diffamer, de discréditer les autres, jusque dans les journaux et les magazines. Naturellement, dans le but de s’afficher et de montrer qu’ils sont davantage capables que les autres. Cette maladie fait elle aussi beaucoup de mal au Corps parce qu’elle conduit les personnes à justifier l’usage de n’importe quel moyen pour atteindre ce but, souvent au nom de la justice et de la transparence ! Il me vient à l’esprit le souvenir d’un prêtre qui appelait les journalistes pour leur raconter – et inventer – des choses privées et personnelles sur ses confrères et ses paroissiens. Pour lui, seul comptait le fait de se voir à la une des journaux, parce qu’ainsi il se sentait « puissant et irrésistible ». Il faisait tellement de mal aux autres et à l’Église. Le pauvre !

Frères, de telles maladies et de telles tentations sont naturellement un danger pour tout chrétien et pour toute curie, communauté, congrégation, paroisse, mouvement ecclésial. Et elles peuvent frapper au niveau individuel ou communautaire.

Seul l’Esprit Saint guérit toute maladie

Soyons clairs : seul l’Esprit Saint – l’âme du Corps mystique du Christ, comme l’affirme le Credo de Nicée-Constantinople (« Je crois en l’Esprit Saint qui est Seigneur et qui donne la vie ») – guérit toute maladie. C’est l’Esprit Saint qui soutient tout effort sincère de purification et toute bonne volonté de se convertir. C’est lui qui nous fait comprendre que tout membre participe à la sanctification du Corps et à son affaiblissement. C’est lui le promoteur de l’harmonie (18) : « Ipse harmonia est », dit saint Basile. Saint Augustin nous dit : « Tant qu’une partie adhère au Corps, sa guérison n’est pas désespérée ; ce qui a été sectionné ne peut être ni soigné ni guéri » (19).

La guérison est aussi le fruit de la conscience de la maladie et de la décision personnelle et communautaire de se soigner en supportant le traitement avec patience et persévérance (20). Nous sommes donc appelés – en ce temps de Noël et pour toute la durée de notre service et de notre existence – à vivre « dans la vérité de l’amour ». « Nous grandirons pour nous élever en tout jusqu’à celui qui est la Tête, le Christ. Et par lui, dans l’harmonie et la cohésion, tout le corps poursuit sa croissance, grâce aux articulations qui le maintiennent, selon l’énergie qui est à la mesure de chaque membre. Ainsi le corps se construit dans l’amour » (Ep 4, 15-16).

Chers frères!

J’ai lu un jour que les prêtres sont comme les avions : ils ne font la une des journaux que lorsqu’ils tombent, mais il y en a beaucoup qui volent. Beaucoup critiquent et peu prient pour eux. C’est une phrase très sympathique mais aussi très vraie, parce qu’elle souligne l’importance et la délicatesse de notre service sacerdotal et tout le mal que peut causer à tout le corps de l’Église un seul prêtre qui « tombe ».

Donc, pour ne pas tomber en ces jours où nous nous préparons à la confession, demandons à la Vierge Marie, Mère de Dieu et Mère de l’Église, de guérir les blessures du péché que chacun de nous porte dans son cœur, et de soutenir l’Église et la Curie pour qu’elles soient guéries et qu’elles guérissent elles-mêmes ; pour qu’elles soient saintes et sanctificatrices ; à la gloire de son Fils et pour notre salut et celui du monde entier. Demandons-lui de nous faire aimer l’Église comme le Christ, son Fils et notre Seigneur, l’a aimée, et d’avoir le courage de nous reconnaître pécheurs et d’exprimer le besoin de sa miséricorde et de ne pas avoir peur d’abandonner notre main entre ses mains maternelles.

Tous mes vœux à l’occasion de cette sainte fête de Noël à vous tous, à vos familles, et à vos collaborateurs. Et s’il vous plaît, n’oubliez pas de prier pour moi ! Merci de tout cœur !

(*) Texte original italien dans l’Osservatore Romano des 22-23 décembre 2014. Traduction de Sophie Gallé pour Urbi & Orbi-La Documentation catholique. © Copyright – Libreria Editrice Vaticana

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19 Décembre 2015         Discours de réception d’AMELIE NOTHOMB à l’Académie royale de Belgique,

au siège de Simon LEYS.

 

Merci pour cet éloge magnifique. J’avais déjà un trac monstre, ces mots trop beaux n’ont rien arrangé. Quand je les écoutais, une part de mon esprit pensait : Mais de qui parle-t-il ? Qui est cette personne ? Pourvu qu’elle soit là, sinon, elle passe à côté de quelque chose. Il y a une vingtaine d’années, une marque de couteaux belges avait ce slogan : les couteaux Machin ne s’usent que si l’on ne s’en sert pas. Il serait dommage que d’aussi admirables compliments s’usent, je vais donc essayer de m’en servir, peut-être en tentant de les mériter. Vaste programme. Quand un problème me tombe dessus, ma stratégie consiste toujours à chercher, dans mon actualité immédiate, un autre problème encore plus grand. C’est un procédé très efficace qui entraîne aussitôt cet allègement paradoxal : De quoi te plains-tu ? Ta vie est de toute façon insurmontable, alors, un peu plus ou un peu moins ! J’ai baptisé ce stratagème le Au point où on en est. L’Académie royale de Belgique, avec son humour légendaire, m’a apporté à la fois le problème et l’autre problème encore beaucoup plus écrasant. Entrer à l’Académie royale de langue et de littérature françaises est certes démesuré pour moi, mais y entrer pour prétendre succéder à Simon Leys est carrément impossible. Face à une situation aussi démentielle, je peux donc mettre en place le stratagème Au point où on en est et me sentir paradoxalement allégée, à l’unique condition qu’une chose soit claire : je m’assiérai avec fierté et émotion au fauteuil de Simon Leys mais je ne lui succède pas. Indépendamment de toute humilité, si je ne lui succède pas, c’est d’abord parce que je ne le tiens pas pour défunt. Je n’ai même pas besoin de relire Simon Leys pour savoir qu’il n’est pas mort. Il me suffit d’écrire pour savoir qu’il est vivant. Comprenons-nous : pas un instant je ne sous-entends que ma plume ait le moindre rapport avec celle de Simon Leys. C’est une longue histoire, je vais tenter de vous la raconter.

De l’âge de cinq ans à l’âge de huit ans, j’ai vécu à Pékin où mon père était diplomate. C’était les dernières années de règne de Mao, plus précisément de l’odieuse Bande des quatre, époque abominable s’il en fut. Un jour, mon père est revenu à la maison en compagnie d’un monsieur qu’il a présenté à mon frère, ma sœur et moi avec vénération : Simon Leys est un écrivain. J’avais sept ans et je n’avais jamais rencontré d’écrivain. Je lisais déjà des livres et j’avais remarqué la présence du nom de l’auteur sur la couverture ; cela ne m’avait pas autrement intriguée. Si l’on m’avait demandé à quoi correspondait ce détail de la couverture, j’aurais sans doute répondu que cela faisait partie de la fiction qui m’était proposée. Un écrivain, cela ne pouvait pas vraiment exister. En nous présentant Simon Leys, mon père apporta ce démenti, cette révélation : non seulement un écrivain était quelqu’un qui existait en vrai, mais c’était quelqu’un qui existait plus que les autres. Jamais je n’avais entendu tant d’admiration dans la voix paternelle qu’au moment où il prononça cette phrase : Simon Leys est un écrivain. J’en conclus que les écrivains étaient des gens qui méritaient une vénération sans équivalent. Les choses en restèrent là. Je pense n’avoir rien dit d’autre que Bonjour monsieur. Je me rappelle que Simon Leys me faisait peur, peut-être parce qu’il portait une barbe, ce qui à l’époque me terrifiait. Bref, ceux qui en concluraient que dès l’âge de sept ans, je voulus devenir écrivain pour bénéficier un jour de l’admiration de mon père en seraient pour leurs frais : au contraire, ma conclusion instinctive fut que jamais je ne pourrais entrer dans le temple dont ce personnage était le prêtre, et pas uniquement parce que je ne serais jamais barbue. Beaucoup d’années plus tard, à l’âge de 22 ans, alors que je vivais au Japon, je fis un séjour à Shioya, non loin de Kyoto, chez Hubert Durt qui est à la japonologie ce que Simon Leys est à la sinologie. Dans la chambre que Durt me laissait occuper, il y a avait une bibliothèque dans laquelle figuraient les livres de Simon Leys. Au hasard, je saisis La Forêt en feu et je l’ouvris. Ce fut un coup de foudre littéraire d’une intensité rare. Entre mes 7 et mes 22 ans, j’avais beaucoup entendu parler de l’œuvre de Simon Leys, bien sûr. Il était le premier à avoir osé dénoncer les atrocités du maoïsme, à une époque où ne pas chanter les louanges du Grand Timonnier relevait de la bavure idéologique. J’estimais donc déjà considérablement Simon Leys pour son courage politique. Mais il me fallut le lire pour comprendre à quel point la toute première chose que mon père m’avait dite à son sujet était vraie : Simon Leys était un écrivain. Comme chacun sait, on peut écrire des livres, et même des livres nécessaires, sans être écrivain. Comment se fait-il qu’en lisant certains textes, on sent aussitôt qu’on a affaire à un écrivain digne de ce nom ? Parce que c’est bien écrit ? C’est plus compliqué que cela. Évidemment, Simon Leys écrivait admirablement. Et pourtant ce qui fait de lui non seulement un écrivain, mais un très grand écrivain, est plus mystérieux que cela. Ce qui fait qu’un texte est beau, ce n’est pas tant qu’il soit bien écrit, c’est qu’il soit habité. L’œuvre de Simon Leys est prodigieusement habitée. On sent que pour lui, écrire était une question de vie ou de mort. Pour dire les choses encore plus concrètement, on sent que s’il n’avait pas pu écrire, il serait mort d’indignation. Cet homme qui aimait la Chine d’un amour si profond et qui la vit à ce point ravagée par une dictature monstrueuse serait mort de colère s’il n’avait pas pu écrire. Cet honnête homme – j’emploie ce mot au sens qu’il revêtait naguère – qui aimait si profondément l’intelligence se serait étouffé de fureur s’il n’avait pas hurlé contre l’aveuglement volontaire de l’intelligentsia européenne face aux crimes du maoïsme. Tout cela est vrai, et s’il n’y avait eu que cela, il y aurait déjà eu de quoi vénérer Simon Leys. Mais Simon Leys, c’est encore beaucoup plus que cela.

Revenons-en, si vous le voulez bien, à ma découverte émerveillée de La Forêt en feu, à l’âge de 22 ans. Judicieux hasard qui m’avait poussée à commencer par un livre qui n’était pas son premier et qui, à ma surprise, ne parlait pas directement de la dénonciation du maoïsme. Il débutait par un petit traité de poésie et de peinture chinoise, dont la beauté n’avait d’égale que la lumineuse intelligence. Jamais je n’avais lu de considérations esthétiques aussi limpides. L’indignation politique arrivait dans les chapitres suivants, et elle n’en était que plus percutante : Simon Leys faisait aimer la forêt d’amour fou avant de raconter son incendie. Quand j’eus achevé cette lecture, je sus qu’il me faudrait lire tous les livres de Leys. Et s’il le fallait et s’il le faut et faudra toujours, ce n’est pas seulement parce que c’est indispensable, mais plus encore parce que c’est un plaisir. Un plaisir, oui. La littérature obéit à des lois obscures qui l’apparentent à la mystique. Quand un texte atteint un certain degré d’excellence, quelle que soit la gravité de son sujet, sa lecture provoque un plaisir considérable. J’y vois une application du concept mystique de la grâce concomitante : quand un acte même terrible obéit à la plus haute inspiration, il sera accompli dans la plus extrême jouissance. Je ne sais pas si Simon Leys éprouvait du plaisir à écrire. Vu le plaisir que j’ai toujours éprouvé à le lire, j’ai recommandé son œuvre plus qu’à mon tour. La plupart des gens étaient déjà conquis, bien sûr, mais j’ai quand même eu droit à des réactions sidérantes : Moi, vous savez, la Chine… À supposer qu’il soit possible de ne pas s’intéresser du tout au sixième de l’espèce humaine, comment ne pas voir que le devenir des cinq autres sixièmes de cette espèce est intimement lié et souvent devancé par l’expérience chinoise ? Autre réaction : le maoïsme, c’est fini. Mais oui, bien sûr, oublions vite cette petite péripétie de l’Histoire ! Comme si tout ce qui continue de se passer en Chine aujourd’hui n’était pas la conséquence directe de cette blessure peut-être inguérissable. Et puis, Simon Leys n’écrivait pas que sur la Chine (ce que a quelque chose de choquant, n’est-ce pas ?). Quand on se passionne pour la Chine, cela signifie forcément que l’on se passionne pour la littérature, pour la peinture et pour l’intelligence. Et en effet Simon Leys écrivait sur l’art avec art, sur l’intelligence avec intelligence. Il semblait avoir choisi pour devise littéraire cette phrase de Victor Hugo : Quand on n’est pas intelligible, on n’est pas intelligent. C’est l’une des caractéristiques les plus frappantes de l’œuvre de Simon Leys : son exceptionnelle limpidité. Elle exprime tant un choix esthétique qu’un salubre refus des élucubrations obscures qui ont accouché de livres indigestes et d’idéologies monstrueuses. On sent que chez Leys, cette clarté relevait d’une très haute exigence morale : à ses yeux, un écrivain pas clair n’était pas seulement un mauvais écrivain mais une mauvaise personne. Comme toutes les grandes œuvres, celle de Simon Leys est éternelle. Qu’est-ce que cela veut dire, une œuvre éternelle ? Cela signifie qu’elle demeure toujours d’actualité. Prenons un exemple. À ceux qui prétendaient qu’on ne pouvait pas condamner les crimes de Mao parce qu’ils relevaient de la culture chinoise, Leys rétorquait qu’à ce compte-là il ne fallait pas médire du nazisme qui aurait peut- être été une façon allemande de passer le temps. Cette réponse géniale reste hélas d’utilité publique, quand on entend déclarer qu’il ne faut pas critiquer Vladimir Poutine parce que sa politique exprime l’âme russe. L’œuvre de Simon Leys est éternelle parce qu’il faudra toujours que l’intelligence et l’honnêteté protègent de la bêtise criminelle. Elle est éternelle parce qu’elle est belle et parce qu’elle parle de la beauté avec une lucidité terrible. Je pense à ce texte de Leys qui se passe dans un pub, je ne sais plus si c’est en Irlande du Nord ou en Nouvelle-Zélande, et cela n’a aucune importance parce que c’est partout pareil : dans ce pub, donc, on boit de la bière, on est avachi, on cause, et la radio diffuse en bruit de fond de la musique ou plutôt ce que Simon Leys appelle de la muzak, on comprend bien de quoi il parle, le top cinquante, de la variété d’ascenseur. Et soudain, peut-être par erreur, la radio se met à diffuser du Mozart. Une musique céleste retentit dans le pub et comme l’écrit Leys, elle ne passe pas inaperçue : les gens s’arrêtent de causer, relèvent le nez de leur bière, ils ont l’air de se demander ce qui arrive, d’attendre que cette erreur s’arrête, mais elle ne s’arrête pas. La grande musique prend son temps, s’élève de plus en plus, le ciel s’installe — jusqu’à ce qu’une voix furibonde déclare : Changez de chaîne, voyons ! avec l’approbation générale. Le tenancier du pub trouve aussitôt un programme de muzak, et tout rentre dans l’ordre. La conclusion de Simon Leys est implacable : ce n’est pas que les gens ne remarquent pas la beauté, c’est qu’elle leur est insupportable. Au début de mon discours, je vous disais que Simon Leys était toujours vivant et que je le sentais dès que j’écrivais. Pourquoi est-ce que je ne le sens jamais autant que quand j’écris ? Parce que même si ce qui me tient lieu d’œuvre est sans aucune proportion avec l’œuvre de Leys, quand j’écris, à mon très humble niveau, j’essaie d’être limpide, j’essaie de ne pas sombrer dans les élucubrations idéologiques, et surtout j’essaie de demander au tenancier du pub de remettre le programme précédent, celui qui diffusait une musique miraculeuse, parce que les minorités méritent d’être défendues et parce que je ne suis sûrement pas la seule à aimer la beauté.


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